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Titre :
Le samedi
Éditeur :
  • Montréal :Société de publication du "Samedi",1889-1963
Contenu spécifique :
Supplément 3
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque semaine
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Le samedi, 1903-02, Collections de BAnQ.

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[" Vol.XIV, No 8Î.LE SAMEDI * H7 m v i r FEUILLETON DU \u201cSAMEDI\", Il FKVRIKll 1903 U) No 13 Terrible Erreur DEUXIEME PARTIE y.-Et SISzxjlz.c3.es fiS.*»-si Trois IV.\u2014MORTE POUR TOUS (Suite ) ¦\u201411 est donc bien vrai que c\u2019est moi qui suis coupable?Elle se tut, cherchant quelle était sa faute et ajouta : -\u2014Coupable.oui, mais de quoi?11 essaya de détourner une pareille conversation pleine de périls et qui fatalement allait amener 1 enfant a ouvrir de nouveau son cœur.Et voilà ce qu\u2019il ne voulait pas, ce qu\u2019il redoutait.Impitoyable dans\u2019sa candeur, elle poursuivit: \u2014je me suis souvenue, cette nuit, de tout ce que je vous ai dit et j\u2019ai tenté d\u2019y découvrir ce qui était mal.je ne sais pas.je nai rien vu.Que vous ai-je dit que je ne puisse vous redire encore?.Et si maman était entre nous, est-ce que devant elle je ne pourrais pas vous répéter tout ce que vous avez entendu?Il se sentait attendri.Mais il refoula cette émotion.C\u2019était une enfant .J1 voulut se moquer d\u2019elle, doucement, pour ramener un sourire sur ces jolies lèvres devenues sérieuses.\u2014Pourquoi vous faites-vous ces imaginations, Sabine?Ne puis-je avoir de mon côté des préoccupations, sans que pour cela vous deviez croire que je suis fâché contre vous?Elle secoua la tête : \u2014Je ne suis pas une petite fille.murmura-t-elle.J\u2019ai déjà trop souffert pour ne pas être devenue plus vite'que les autres, une femme.Vous avez été fâché et je vous demande encore pourquoi.N\u2019est-ce pas ma mère qui m\u2019a dit que je devais avoir confiance en vous et vous regarder comme mon frère.Ma mère .s\u2019est-elle donc trompée?.Et votre généreux dévouement n\u2019est-il pas ce qu\u2019elle croit?\u2014Dévoué jusqu'à mourir! murmura-t-il, sans se douter que ce qu\u2019il disait là, un des Trois l\u2019avait redit en exhalant son souffle suprême.\u2014Dès lors, pourquoi vous aurais-je caché combien je suis heureuse auprès de vous, mon ami ?Il lui montra au loin, volant au-dessus de la mer calme, des bandes de poissons aux nageoires diaprées de toutes couleurs et qui s\u2019élançaient par-dessus les flots en filant comme des oiseaux.Ils faisaient ainsi cent mètres, replongeaient tout à coup, pour reparaître un peu plus loin.En dessous, suivant cette proie, les dauphins se jouaient et l\u2019on voyait parfois leur large dos bruni balancé au ras de l\u2019Océan.\u2014Voyez donc ce spectacle, Sabine.Elle regarda, mais sans voir.Elle suivait sa pensée, obéissait à son instinct de femme, à la grande et souveraine loi d'amour qui lui disait de conquérir ce cœur et de l'arracher à un danger.\u2014Est-ce parce que je vous ai dit qu\u2019en vous voyant pour la première fois, j\u2019ai cru retrouver en vous un ami qui m\u2019était cher.un ami perdu et qui tout à coup me revenait ?Est-ce parce que je vous ai dit cela que vous avez été fâché.George?Il n\u2019avait pas entendu, sans cloute, car il disait: \u2014Voyez, Sabine .Il lui montrait l\u2019écume blanche produite par le sillage du bateau.\u2014Voyez.Nous sommes suivis par une bande de requins.Il ne ferait pas bon tomber à l\u2019eau en un pareil moment.Elle dit à voix basse: -\u2014Je vous avais reconnu l\u2019autre jour lorsque vous nagiez en suivant le bateau et que vous appeliez à votre secours.Et voilà pourquoi je n\u2019ai pas hésité à me jeter à la mer pour vous rejoindre.Je serais morte volontiers avec vous.près de vous.Il lui montra, parmi la bande des squales qui suivaient la Jcunc-Francc, une monstrueuse bête dont la tête avait la forme d\u2019une enclume.\u2014Voyez, Sabine.voici celui qu\u2019on nomme le requin marteau.-Est-ce parce que je vous ai dit qu'il y avait une place dans ma vie qui était vide et que lorsque vous êtes apparu, vous avez occupé cette place?Est-ce parce que je vous ai dit cela que vous m\u2019avez quitté brusquement et que de toute la journée d\u2019hier je ne vous ai point revu?Est-ce donc mal, cela, George, et en quoi est-ce mal?(I) Commencé dMi8 le numéro in 22 novembre 19)i.\u2014Que vous ai-je répondu ?fit-il, ne pouvant plus éviter cette attaque directe.\u2014Vous avez paru vouloir reporter sur vos amis l\u2019affection et la reconnaissance que je vous exprimais.\u2014N'en sont-ils point dignes?N\u2019avez-vous pas entendu votre mère?Ne savez-vous pas qu'ils vous sont dévoués autant que je puis l'être?.\u2014Je sais tout cela.bien que je me demnade toujours d\u2019où vient ce dévouement.Mais c\u2019est à vous que je parlais, George, et je ne parlais que de vous.Ce fut elle qui le quitta sur ce mot.Elle le quitta avec un regard triste, chargé de reproches, et si doux ! \u2014J\u2019ai fait de la peine à cette enfant, se dit Rodolphe.mais cela ne vaut-il pas mieux?Elle me fait peur.On dirait qu'elle est près de m\u2019aimer, moi, le forçat.moi, l'évadé.sans nom, sans honneur.mort pour le monde! 11 se trompait.Elle n'était pas près de l'aimer, l\u2019enfant aux veux clairs, l\u2019enfant que l'amour avait choisie pour conquérir cet homme et pour l\u2019arracher à Diane.Elle l\u2019aimait.Un moment, il eut envie de tout lui dire.\u2014J'ai mis votre mère en deuil autrefois, en tuant son père.Je ne puis être pour vous qu\u2019un objet d'horreur.J'expie, il est vrai.mais vous ne pouvez pas aimer un forçat.Il repoussa cette idée.Henriette n\u2019avait pas confié ce secret à la jeune fille.En avait-il le droit, lui?Puis, quelque chose fut plus fort «pie cette réflexion même: il ne voulait pas être aimé de Sabine, soit, mais il ne voulait pas non plus qu\u2019elle le regardât désormais avec épouvante et dégoût.Une grande tendresse l'envahissait.Et il se tut.il se donna comme devoir de se tenir envers elle sur une réserve prudente.Peu à peu il s\u2019était laissé aller à tout ce charme, à cette irrésistible séduction qu\u2019elle tenait de sa mère, et «pii, au contraire de Diane, prenait naissance, chez Sabine, aux sources les plus pures.Il était devenu avec elle confiant et gai.devant cette confiance et cette gaieté.I,c bonheur qu'il donnait réagissait, sans qu\u2019il s\u2019en doutât, sur la mélancolie «le son caractère.Il se trouvait jeune auprès d\u2019elle et parfois oubliait les terribles années, les cruelles épreuves du bagne.A présent, averti, il fut sur ses gardes.Quoi qu\u2019elle fit pour l\u2019attirer, pour le retenir, il continua de l\u2019éviter.Alors, quand elle comprit cette obstination, dont elle ne pouvait pénétrer les secrets motifs, elle se renferma chez elle et pleura.Eorsqu\u2019elle en sortait, son air abattu, ses yeux rougis, la fatigue de cette tristesse répandue sur la fraîcheur de ce jeune et trop joli visage, tout cela exprimait trop bien ce qu\u2019elle aurait voulu cacher quand même pour que Rodolphe ne s\u2019en aperçût pas bien vite.Et son cœur se serrait.Il était venu pour donner le bonheur à cette enfant.Et il engendrait la tristesse et les larmes! Mais il fut inexorable, broyant son propre cœur.Il resta froid, réservé, ne laissant pas échapper une parole dont l'imprudence eût pu aviver ce foyer d\u2019amour «pii, déjà, malgré lui, malgré tout, flambait de toutes ses flammes.Broyant son cœur, oui, car, «pie «le fois ne voulut-il pas lui crier, devant cette tristesse et ces pleurs refoulés: \u2014Pardon! Pardon! mais je ne dois pas être aimé! Il ne faut pas que vous m\u2019aimiez! Me laisser aimer par vous, ce serait presque un crime.11 n\u2019était pas, non plus, sans inquiétude sur ce qui allait arriver et sur le sort «pii attendait la jeune fille, lorsque le bateau serait en eaux françaises.Cassoulet se faisait invisible.Rarement Rodolphe l'apercevait.Mais tpiatul les deux ennemis venaient à être face à face, le regard de haine et de rage de l\u2019agent disait clairement qu'il ne désarmerait pas et que de lui on ne pouvait attendre aucune pitié.Que lui réservait-il?Il était impossible à Rodolphe de le deviner.Mais sa résolution était prise.Rien au monde ne le forcerait à abandonner Sabine.Il s\u2019en irait ave celle jusipt\u2019en France, et jusqu\u2019au bout du monde, s'il le fallait.Lorsqu\u2019ils entrèrent, huit jours après, dans la baie de Nouméa, Cassoulet se rapprocha de Sabine, et sans prendre garde à Rodolphe, sans s\u2019occuper de lui, dit à la jeune fille en lui montrant un bateau mouillé dans sa rade: \u2014Voici le courrier de France «pti sans doute vous a ap|>orté «les nouvelles de votre père et qui va vous ramener auprès de lui.Soyez prête à partir.11 est inutile pour vous «le descendre à terre.vous quitterez la Jeune-France pour embarquer sur le courrier.J\u2019aurai soin de tout.Rodolphe frémit, «8 LE SAMEDI Pour la seconde fois la lutte commençait entre lui et cet homme.\\ ous ne partirez pas, dit-il à Sabine, je 11e veux pas vous laisser avec lui.J'.lle ne répondit rien tout d\u2019abord, mais elle le regarda longuement avec un regard étrange, tout à la fois timide et hardi.Ce lut après un silence embarrassant qu\u2019elle finit par dire: Je ne sais pas où sont mes amis.l'.t elle montrait Cassoulet qui s'éloignait.Puis, plus bas: Est-ce vous?Est-ce lui?je l'ignore.l.c cœur de Rodolphe se serra.Elle ne croyait plus en lui!.Entre son dévouement et l\u2019infamie de l\u2019autre, Sabine hésitait.11 en lut si douloureusement ému qu\u2019il se contenta de joindre les mains en une supplication muette.Mais elle reprenait: .\u2014Vous avez été bien dur pour moi pendant cette traversée.J\u2019ai tenté d arriver jusqu\u2019à votre affection.et j\u2019ai échoué.Je suis bien obligée de croire à votre dévouement, puisque ma mère a confiance en vous.mais je 11c puis, pour ma part, accepter un dé-vouementjjue je ne comprends pas, qui n\u2019est pas dicté par l\u2019amitié et oui semble, au contraire, vous peser comme un sacrifice.\u2014Sabine, Sabine, vous êtes injuste et cruelle! \u2014Avez-vous été pour moi, pendant ce voyage, et depuis notre départ de 1 île maudite, l\u2019ami que maman m\u2019avait représenté?.\u2014Je suis votre ami.votre ami jusqu\u2019à la mort.Il ne faut pas douter de moi, Samine.En douter serait me faire une injure.et puis, je 11'ai vraiment rien fait pour que vous en doutiez.Elle secoua la tête.E éloignement où Rodolphe s\u2019était tenu envers elle avait causé une blessure profonde a ce jeune cœur inexpérimenté.Elle aimait sans se rendre compte du sentiment qu\u2019elle éprouvait.Elle avait vu dédaigner, mépriser en apparence, l\u2019ardente et naïve affection quelle avait offerte.Elle ne pouvait deviner le motif secret qui faisait agir Rodolphe.Elle lui gardait rancune de toutes les larmes qu'elle avait versées.-\\ ous m avez laissé comprendre que je ne cours, de mon côté, aucun danger auprès de cet homme, et qu\u2019il veut tout simplement me ramener a mon père.Puisqu\u2019aucuns dangers 11e m\u2019entourent, je en iis que votre dévouement auprès de moi ne me serait pas utile et ()ti il vaudrait mieux le reporter sur ma pauvre maman.Je vous rends donc votre liberté.Sabine, chère et cruelle enfant, vous me brisez le cœur.Eli bien, si vous souffrez, vous apprendrez comment j\u2019ai souffert .Elle avait.malgré tout, les yeux gros de larmes.Il était très pale, en effet, et elle avait compris, à sa pâleur, que l'homme sc débattait contre une douleur intime.Elle le quitta.Elle s\u2019enfuit plutôt.Et dans sa cabine où elle s\u2019enferma, elle éclata en sanglots.Quelques minutes après, la Jeune-I'rance mouillait en rade.( as>\"ulet se faisait conduire aussitôt jusqu\u2019à Nouméa par un canot du bord.I! était joyeux.11 sentait enfin qu'il allait échapper à la surveillance de Rodolphe.Il tenait sa victoire pour assurée.Quand il revint a bord le soir, il alla trouver Sabine: Ee passage est retenu.Tout est prêt.Nous partons dans six jours.Murs.Sabine fut reprise d\u2019épouvante.Seule avec cet homme! avec cet ennemi de sa mère!.Elle apprit la nouvelle à Rodolphe: -Pardon! mon ami, j\u2019ai été cruelle, j\u2019ai été injuste.J\u2019ai été 11 *1 le en vous accusant de n\u2019avoir aucune affection pour moi.Ne m\u2019abandonnez pas.J\u2019ai peur.11 était triste.1 ¦>' seul moyen de lui échapper, dit-il, ce serait de ne point quitter ce batiment dont le capitaine, qui est un honnête homme , est votre ami.\u2014Je resterai, si vous êtes près de moi.C ertes je 11e vous quitterai pas, malgré le mal que vous pensez de celui ïi qui vous n\u2019avez pas le droit d'adresser un reproche.-Pardon, ami, pardon.-Oui, je vous pardonne, dit-il lentement.Et il détourna les yeux.-\u2014Mais sur ce navire, que deviendrai-je?- -11 vous reconduira à la Nouvelle-Algérie, où vous retrouverez votre mère.Je suis riche.je n\u2019aurai pas de peine à décider Joël Mascourt à vous prendre à son bord, vous Henriette et mes deux amis.C est ainsi que nous regagnerons en France.\u2014Oui.oui.mon ami, ne me quittez pas.je vous en supplie.Ee lendemain.Cassoulet était averti par Sabine elle-même.Dans a soirée Rodolphe s\u2019était entendu avec Joël Mascourt.Il l\u2019avait aisément convaincu.Joël n\u2019aimait pas Cassoulet.Le rôle de l\u2019agent lui paraissait louche.En outre il avait été à plusieurs reprises témoin de la terreur inspirée par Cassoulet à Sabine.11 dit nettement à Rodolphe: \u2014Je ferai pour cette jeune fille ce que vous aurez décidé.Et en la reconduisant à sa mère, j'enlèverai de mon cœur un poids très lourd.Les deux hommes sc serrèrent la main.Ils étaient d\u2019accord.Lorsque Cassoulet fut prévenu, il 11c fit aucune réflexion.11 n\u2019eut pas même un geste de surprise.On eût dit qu\u2019il s'attendait à celte brusque attaque de Rodolphe.Et il se contenta de sourire, d\u2019un sourire énigmatique.\u2014Il ne vous a rien dit?Il n'a pas menacé?demanda le marquis à Sabine.\u2014Non.Et voilà pourquoi j\u2019ai peur.Joël Mascourt 11e perdait pas son temps.Il savait trouver à Nouméa un crédit de deux cent cinquante mille francs ménagé par Cœurdcroy pour le ravitaillement des colons de la Nouvelle-Algérie.Il ne se trompait pas, en effet.Dès lors, il s\u2019occupa activement de remplir son bâtiment de vivres et d\u2019objets de toute nature, indispensables aux émigrants.Il se hâtait: les vivres laissés clans File maudite devaient s\u2019épuiser rapidement.Les pauvres gens là-bas n\u2019en avaient que pour trois mois.Donc, les jours lui étaient comptés.Un retard d'une semaine, un obstacle imprévu, une tempête l\u2019obligeant a relâcher pour quelque réparation, quelques jours de perdus enfin, et en arrivant à la Nouvelle-Algérie il n\u2019eût plus trouvé, sur le rivage, autour de la Grande-Maison, qu\u2019un monceau de cadavres.bientôt la Jeune-France cul sa cale emplie à déborder de légumes secs, de conserves, de poisson fumé, salé, d\u2019étoffes, de couvertures, d\u2019assortiments d'outils, de haches, etc.Elle était prête à partir.Cassoulet n\u2019avait point reparu.Cette disparition inquiétait Rodolphe.11 prévoyait un piège, au dernier moment.Et il ne se trompait pas.Dès son arrivée à Nouméa, et aussitôt que Cassoulet avait été averti par Sabine de sa volonté de retourner auprès d'Henriette et de 11e point le suivre en France, l\u2019agent avait câblé à Diane pour lui rendre compte de la situation en la priant d'intervenir d\u2019urgence auprès de Cœurdcroy.11 lui indiqua en même temps le moyen le plus simple à employer pour empêcher le départ de la Jcunc-France et pour lui donner, à lui Cassoulet, le temps d\u2019aviser.Ce moyen, c'était la suppression du crédit de deux cent cinquante mille francs grace auquel Joël Mascourt avait rempli de vivres son navire.A bord de la Jeune-I'rance, ce fut comme un coup de foudre.Déjà Joël Mascourt avait ordonné l'appareillage, lorsqu\u2019un canot, se détachant de Nouméa, vint accoster.Des gens de justice montèrent.LTn câblogramme de Cœurdcroy supprimait tout crédit à Joël chez le banquier de Nouméa.Il fallait revendre le chargement pour retrouver ce crédit et le restituer à la maison de banque, jusqu\u2019à concurrence des deux cent cinquante mille francs; et comme une pareille opération ne pouvait être faite, dans ces conditions, sans qu\u2019on en éprouvât de grosses pertes, la maison de banque ordonnait, si besoin était, après la vente du chargement, la vente du navire ui-même.Joë Mascourt protesta avec indignation.De son retour avec ces vivres, et de sa promptitude à revenir, dépendait a vie de centaines de colons menacés de mourir dans les horreurs de la faim.A sa protestation, l'on ne répondit pas.Joël fut arrêté et consigné à son bord.L\u2019embargo fut mis sur le bâtiment.Un sergent et dix soldats d\u2019infanterie de marine furent envoyés de Nouméa pour occuper le pont et empêcher tout départ clandestin.Et pour rendre, de plus, ce départ impossible, le capitaine du port requis par la justice à la requête de la maison de banque, fit enlever la boîte à vapeur de la Jeune-France qui laissait ouverte la communication de la grande chaudière à la machine.Dès lors, le navire 11c pouvait plus manœuvrer.Il était comme paralysé dans le port.Et Cassoulet triomphait.Joël Mascourt était un marin énergique, prompt aux décisions.Il savait qu\u2019en rompant l\u2019embargo, il serait poursuivi et considéré comme pirate, traité peut-être comme tel, mais il savait aussi que des centaines d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants attendaient de lui, de son retour, la vie ou la mort.C\u2019était là qu\u2019était son devoir.Et Joël Mascourt guetta l'occasion de redevenir le maître de son bâtiment et de s\u2019enfuir avec lui et la cargaison de vivres qu\u2019il contenait.D\u2019où venait ce coup imprévu.Joël et Rodolphe l\u2019avaient deviné.Cassoulet était l\u2019âme de celle intrigue.Trois jours après ces événements, il accostait la Jeune-France dans un canot du port, grimpait à l\u2019échelle et demandait le capitaine avec insistance. LE SAMEDI 8\u2018J Joël avait plutôt l\u2019envie de le jeter par-uessus bord que de le recevoir, mais Rodolphe était près de lui et le contint.\u2014Non ssommes à sa merci, capitaine.Cassoulet avait été fort occupe depuis 1 arrivée du bateau à Nouméa.On l'avait vu câbler fréquemment en France, en recevoir des câblogrammes.Il s\u2019était mis en relations avec Diane, avait demandé sans doute un complément d\u2019instructions cl celles-ci lui étaient parvenues.Il s approcha du capitaine qui se promenait sur le pont et ne porta pas même la main â son chapeau pour le saluer.Joël ferma les poings, prêt â l\u2019envoyer rouler à dix pas.Rodolphe le calma d'un regard et d\u2019un mot : \u2014C\u2019est lui le maître ! \u2022\u2014Monsieur, dit Cassoulet, affectant de ne pas donner son titre â Joël, je viens accomplir ici une mission pour laquelle je vous prie, ou, au besoin, je vous requiers de m\u2019aider.-Voudriez-vous me restituer ma boite â vapeur, monsieur Cassoulet ?\u2014Ceci ne me regarde pas.c\u2019est l\u2019affaire de la maison de banque et des commissaires des vivres.\u2014Alors cette mission?\u2014Consiste tout simplement à prier mademoiselle Sabine de me suivre, et à la remettre entre mes mains.Rodolphe s\u2019avança.¦\u2014Qui vous a chargé de cette mission?.Cassoulet haussa les épaules: \u2014Nous, monsieur George Haudfort, je ne vous connais pas.J estime que vous vous démenez dans cette affaire en donnant de la tête partout, comme un hanneton dans un tambour.Quels, sont vos droits a vous faire le soi-disant protecteur d\u2019une jeune fille que réclame son père?.\u2014Quels sont les vôtres?Cette jeune fille est libre.\u2014Elle est mineure.Elle n est pas libre.mes droits, dites-vous?Je veux bien vous répondre.Lisez ces dépêches.Et désignant le capitaine Joël: \u2014Lisez tout haut afin (pic du même coup monsieur puisse en prendre connaissance.Les dépêches étaient signées de Claude Moriaud.Elles étaient claires, explicites, ne laissant aucun doute, Claude voulait sa fille et s\u2019adressait aux autorités françaises pour qu\u2019on la lui rendit.Cassoulet avait la loi et la force pour lui.Rodolphe et Joël se taisaient.On eût dit qu\u2019ils allaient se refuser de nouveau â obéir et qu\u2019ils ne pourraient prendre sur eux de se séparer de la pauvre enfant pour la remettre â ce gredin.Cassoulet devina : \u2014Ce n\u2019est pas tout, et je vais vous mettre bien à l\u2019aise.Il leur tendit de nouvelles dépêches.L\u2019une de celles-ci contenait l\u2019extrait d\u2019un jugement rendu à Paris, en police correctionnelle, contre Henriette Valerand.Et, ce jugement, à la requête de Claude, rendu par défaut.Diane en était l\u2019instigatrice, et, prévoyant que peut-être Cassoulet et ses agents ne réussiraient pas à supprimer Henriette, elle s\u2019était assurée du moins que la jeune femme serait mise sous les verrous dès que son retour en France serait connu.Claude s\u2019était fondé sur la loi portant adjonction d\u2019un paragraphe à l\u2019article 357 du Code pénal.Article unique, disant : \u201cQuand il aura été statué sur la garde d\u2019un mineur par décision \u201cde police provisoire, au cours ou à la suite d\u2019une instance de séparation de corps ou de divorce, ou dans les circonstances prévues \u201cpar les lois des 24 juillet 1889 et 19 avril 189S, le père ou la mère \u201cqui ne représentera pas ce mineur â ceux qui ont le droit de le ré-\u201cclamer ou qui, même sans fraude ou violence, l\u2019enlèvera ou le détournera, ou le fera enlever ou détourner des mains de ceux auxquels sa garde est confiée ou des lieux où ces derniers l\u2019auront \u201cplacé, sera puni d\u2019un emprisonnement d\u2019un mois à un an et d\u2019une \u201camende de seize francs à cinq mille francs.Si le coupable a été \u201cdéchu de la puissance paternelle, l'emprisonnement pourra être \u201célevé jusqu\u2019à trois ans.\u201d Henriette avait été condamnée par défaut à six mois de prison.C\u2019était l\u2019extrait de ce jugement, câblé par les soins de Diane à Cassoulet, dont Rodolphe et Joël Mascourl venaient de prendre lecture.Force devait rester à la loi, et Joël n\u2019avait plus qu'à s\u2019incliner.Rodolphe, lui non plus, ne pouvait s\u2019opposer aux projets de Cassoulet.Il alla prévenir Sabine de son départ prochain pour la France.Le courrier devait partir le lendemain même, dans l\u2019après-midi.Sabine débarqua en pleurs, guidée par Cassoulet qui frémissait de joie.\u2014Du moins je ne vous quitterai pas, lui avait dit Rodolphe, et demain matin, j\u2019irai retenir mon passage à bord.Subitement les larmes de Sabine s\u2019étaient séchées.Et quand elle rejoignit Cassoulet dans le canot, le long de la Jeune-France en bas de l\u2019échelle, elle était redevenue souriante.Ils 11e devaient pas se revoir avant longtemps.Ce même jour, vers cinq heures, le temps se couvrit.le ciel se chargea de sombres nuages couleur de cuivre.le baromètre baissa rapidement.il n\u2019y avait même pas un souffle de brise et la mer pourtant était houleuse.Joël était un marin trop expérimenté pour s\u2019y méprendre., \u2014Un cyclone! dit-il à Rodolphe.comme nous ne pouvons gouverner ni manœuvrer, nous sommes aussi sûrement perdus que si l\u2019on faisait éclater une torpille sous la coque du bâtiment.Retournez â terre, monsieur, il est inutile de vous sacrifier inutilement.Rodolphe protesta.Les deux hommes s\u2019étaient pris l\u2019un pour l\u2019autre d\u2019une vive amitié.Mais le capitaine fut inflexible.11 avait charge de vie.,.\u2014Je vous ferai ramener de force, s'il le faut, dit-il.Alors le marquis s'inclina.Les ténèbres étaient devenues très épaisses.Les navires de la rade avaient disparu.On ne distinguait même plus les maisons de Nouméa.Joël reprit : \u2014Il y a une autre raison pour que vous me quittiez, dit-il.\u2014Laquelle?\u2014J\u2019ai la certitude que le courrier de France n\u2019attendra pas le cyclone; j\u2019ai vu tout à l\u2019heure, à la tombée de ces ténèbres, des préparatifs d\u2019appareillage.Si vous voulez rejoindre Sabine hâtez-vous.j\u2019ai peur que vous n\u2019arriviez trop tard et que le bateau n\u2019ait devancé son heure de départ .Je vais faire mettre un canot à la mer.Il allait donner des ordres, lorsqu'un matelot signala une chaloupe qui accostait, venant de Nouméa.C\u2019était le capitaine du port, prévoyant le cyclone, qui renvoyait à Joël Mascourt la pièce enlevée â sa machine, pour lui permettre de manœuvrer contre la tempête et de sauver son navire.Mais, contre la remise de cette pièce, Joël devait promettre de ne pas fuir.Joël refusa de faire celle promesse.La chaloupe repartit, remportant la boîte â vapeur.A bord, avait pris place Rodolphe.Au quai, Rodolphe s\u2019informa du courrier.Les prévisions de Joël étaient justes.Le courrier avait levé l\u2019ancre depuis une heure.Sabine et Cassoulet â son bord.Pour la seconde fois, Rodolphe était joué.11 ne perdit pas une minute, il voulait partager le sort de Joël.Le capitaine du port, effrayé du refus de Joël, et craignant la responsabilité d\u2019un désastre certain, renvoyait la pièce de machine à Mascourt, afin qu\u2019il la remit en place, et cette fois sans condition.La chaloupe ramenait Rodolphe.\u2014Vous, dit Joël.\u2014Oui.vous ne vous étiez pas trompé.le courrier est parti.Gardez-moi auprès de vous.Demain, j\u2019aviserai.\u2014Je vous garde, d\u2019autant mieux que cette fois je redeviens maître de mon navire, dit-il.Dans une heure, je l\u2019espère, nous serons loin.\u2014Vous voulez fuir.\u2014Je ne veux pas que les malheureux que j'ai laissés dans File meurent en maudissant mon nom.A neuf heures du soir, le baromètre était très bas.Les premiers coups de vent tourbillonnaient.Les vagues devinrent énormes.Le pont 11'était plus tenable.La section des soldats d'infanterie de marine était descendue, avec le sous-officier, pour échapper aux paquets de mer.Le moment était propice.Ils ne bougeaient plus de l\u2019entrepont.Joël 11\u2019avait mis que les hommes dont il était sûr dans la confidence : Trois matelots, deux mécaniciens, un lieutenant.Les ténèbres étaient intenses.Joël fit alors ouvrir un des anneaux de la chaîne qui retenait le navire.Il perdait son ancre mais il conservait sa liberté de mouvements.Il commença à défiler tout doucement dans le port, avec une extrême prudence, d\u2019autant plus justifiée qu'il risquait, dans les ombres opaques de la nuit de tempête, de couler _ e bateau et de se couler lui-même.Ce fut vraiment comme par miracle qu\u2019il passa au milieu d'eux.Les vagues, hautes comme des falaises, bousculaient misérablement la Jeune-France, la menaçaient, pendant ce trajet, de la jeter â la côte, de la briser comme un fétu.Ce fut aiitsi que l\u2019on traversa le goulet.Quelques minutes d\u2019angoisse, encore.On était en pleine mer.Certes, ce n\u2019était pas le salut.Loin de lâ, car pour faire son devoir, le capitaine Joël devait courir à une mort qui semblait presque certaine.En effet, pour fuir, la Jeune-France était obligée d\u2019aller droit au centre du cyclone.\t.,.\t__ D$A !> LE SAMEDI Et l\u2019Océan déchaîné présentait un spectacle d\u2019horreur!.Rien n\u2019avait transpiré, auprès de l\u2019équipage, de cet audacieux coup de main.Les hommes étaient couchés, à l\u2019exception de ceux qui avaient été requis par Joël.Et les soldats d\u2019infanterie, se croyant toujours en sûreté sur l\u2019ancre du bateau, dans le port, ballottés par les eaux soulevées, mais sans crainte, comme sans défiance jouaient aux cartes, à l'abri dans l\u2019entrepont.loute la nuit se passa ainsi, dans une lutte acharnée de l\u2019homme contre les éléments.J'.t le matin, vers neuf heures, lorsque le cyclone fut passé, que le vent s\u2019apaisa, que la mer redevint calme et caressante, et que le soleil se montra dans le ciel d\u2019un bleu sans tache, c'était l\u2019homme qui avait triomphé des éléments.Les matelots s\u2019étaient rendu compte de ce qui venait de se passer.Mais les soldats !.L\u2019Océan calmé, ils montèrent sur le pont.ils s\u2019attendaient à trouver devant eux les maisons de Nouméa.Ils étaient en pleine mer.Et la Jeuue-l'rance lilait .toute vapeur.Joël n\u2019avait pas l\u2019intention de les emmener à la Nouvelle-Algérie.11 leur abandonna sa chaloupe et remit au sergent une lettre au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie dans laquelle il expliquait sa conduite.Du reste, dès que la fuite du navire avait été constaté dans le port, un bateau de guerre s\u2019était mis à sa poursuite.Par bonheur pour les émigrants condamnés à périr, Joël ne fut rejoint qti après son arrivée dans 1 ile et alors qu\u2019il avait débarqué les provisions nécessaires, Joël aurait pu s\u2019enfuir encore, échapper au tribunal qui l\u2019attendait et où il aurait à rendre compte de sa conduite.11 ne le voulut pas.Lorsqu\u2019arriva le bateau de guerre, il se rendit lui-même à bord pour se constituer prisonnier, confiant à son second le commandement de la Jcitnc-I'rance.Les émigrants ne voulant pas rester plus longtemps dans File dont, comme ceux de la première expédition, ils avaient jugé bien vite le sol infertile, le navire les embarqua pour la Nouvelle-Calédonie.A l\u2019arrivée, Rodolphe s\u2019était informé de ses deux amis et d'Henriette.J1 avait appris la catastrophe.Ce furent Lubin et Philidor qui la lui racontèrent.En faisant leur récit, ils avaient des larmes dans les yeux et plusieurs fois Lubin fut obligé de s\u2019interrompre.Rodolphe n\u2019était pas leur dupe.Il feignit de l\u2019être.11 se til répéter plusieurs fois les détails de la mort de Devalaine, de la mort d\u2019Henriéttc, que les misérables inventaient.;\u2014Nous avons vu la pauvre femme arrivée sur la crête des falaises, se précipiter dans la mer, entraînée par son premier élan.\u2014Lequel de mes amis se trouvait le plus près d\u2019elle?\u2014Celui que vous nommez Henri de Missy.\u2014Devalaine! murmura Rodolphe, en frémissant.Et, reprenant son sang-froid : \u2014Comment est-il mort?\u2014En voulant la secourir et tous les deux ont disparu dans 1 es Ilots, sous nos yeux, malgré nos efforts pour les sauver.et, j\u2019ose !e dire, des efforts héroïques.N\u2019est-ce pas Philidor?\u2014Oui, héroïques.\u2014Henri de Missy était donc seul à poursuivre la pauvre femme?\u2014Tout d\u2019abord, et pendant la premiere heure, il y eut aussi l\u2019autre.Celui que vous appelez.\u2014Jean Laumont.\u2014C\u2019est cela.Et puis, sans doute, qu\u2019ils se sont séparés, car nous ne l\u2019avons pas revu.Et celui-là non plus, n\u2019a pas reparu dans File.Alors.\u2014Alors, il s\u2019est tué aussi, bien sûr?dit Philidor en s\u2019essuyant les yeux.Tout cela était-il vrai?Etait-il possible que ses deux amis fussent morts, et qu\u2019l lenriette eût été victime, comme eux, de ces bandits?.Un moment il vit rouge.le désir de châtier l\u2019emporta sur toute prudence.il eut envie de se jeter sur eux et de les étrangler dans ses mains robustes pareilles à du fer, ndurcies par les travaux du bague.11 eut de la peine à se contenir.Eux le regardaient en souriant.\u2014Où ce malheur est-il arrivé?demanda-t-il d'une voix tremblante.\u2014A la pointe des roches de corail, près de la baie des indigènes.Il y avait un détail, pourtant, que Lubin et Philidor ne racontèrent pas.Le lendemain de la mort de Devalaine, les gens de File étaient venus se plaindre, à la Grande-Maison, qu\u2019on leur avait volé une pirogue chargée de taro, de fruits, d\u2019eau potable.Ils s\u2019étaient mis à la poursuite du voleur, mais ne l\u2019avaient pas retrouvé, soit qu\u2019il eût réussi à s\u2019échapper, soit qu\u2019il se fût brisé contre les récifs.Parmi les émigrants quatre disparitions venaient d\u2019etre constatées: celle des Trois et d\u2019Henriette.Henriette et Devalaine étaient morts: la déposition des agents en faisait foi.Restaient Rodolphe et Montaubry.On mit ce vol sur leur compte et l\u2019on ne s'en occupa plus.11 y avait donc des chances pour que Montaubry se fût sauvé.Rodolphe revint sur la Jcune-b'rmice, le cœur en détresse.Dans cette histoire, qu\u2019v avait-il de vrai?il ne pouvait croire à un si terrible malheur! Henriette morte! Devalaine mort! Montaubry disparu ! Le lendemain il se glissa, sans être vu jusqu'aux rochers de corail.11 parcourut la petite baie, déserte ce jour-là, et où nulle trace ne se voyait, il se disait que peut-être un indice lui révélerait le mystère du drame qui avait dû s\u2019y passer.C\u2019était de là-haut, de la pointe aiguë des roches rouges que, dans son accès de désespoir, de folie maternelle, la pauvre Henriette s\u2019était jetée, et son joli corps élégant s\u2019était brisé contre ces arêtes, contre toutes les aspérités tranchantes.Morte déjà, sans doute, lorsqu'elle s'était abattue dans les flots où les requins s étaient disputé cette loque humaine.C\u2019était de là-haut que Devalaine, dévoue jusqu'il mourir, s\u2019était élancé.et qu\u2019il était venu, en bas, trouver la mort.\u2014Ces misérables auraient-ils dit la vérité?Il doutait, malgré tout.Mais pas un indice ne venait confirmer ses doutes.11 alla s\u2019asseoir, non loin du rivage, sur un amas de pierres qui semblaient avoir été roulées jusque-là par l\u2019océan.11 rêva longtemps, il pleura.11 pleura, sans savoir que sous ces pierres reposait, pour l\u2019éternité, le premier des I rois qui s était dévoué et qui avait trouvé la mort.Car c était a cette place même que Devalaine avait été enterré.A cette place même que la douce Henriette avait pleuré, elle aussi, en pardonnant a 1 un des Trois qui avaient tué son père.Huit jours après, la Jcune-brauce emportait tous les émigrants, et la Nouvelle-Algérie redevenait déserte.A Nouméa, Joël Mascourt passait en jugement.La lettre confiée par lui aux soldats d infanterie de marine renvoyés sur la chaloupe\u2014lettre adressée au gouverneur\u2014disait, entre autres choses : Je suis obligé de fuir.Lu fuyant, je sais que je deviens un pirate.\u2018[Pourtant, ne voyez en moi qu\u2019un pirate par l'humanité et qui rentrera dans le droit dès que 1 œuvre de sauvetage que lui impose la \u201cparole donnée sera accomplie.\u2019\u2019 Joël fut acquitté à l'unanimité.On ne pouvait faire mieux.Rodolphe avait voulu attendre le jugement avant de s\u2019embarquer.Deux mois après, il était en France.V.-SABIN® Cti i;X SO.V PF.R K Sabine venait d arriver a Paris, toujours sous la garde de Cassoulet.L'agent, du reste, en tout ce voyage, avait été vis-à-vis d\u2019elle d'une réserve extrême.Il avait voulu laisser la jeune fille à ses réflexions, à sa solitude, a sa sécurité, devinant l'antipathie, l\u2019aversion même qu\u2019il lui avait inspirée.Il ne s\u2019était pas montré.Il ne lui avait parlé que rarement.Il avait su lui éviter, par des prévenances, certaines fatigues du voyage.D\u2019autre part, 1 ignorance où était babinc du sort de sa mère qu elle croyait toujours vivante sous la protection de Devalaine et de Montaubry, en lui laissant la liberté de son esprit, lui permettait de se livrer \"sans arrière-pensée à la joie de revoir son père.Elle l\u2019aimait, d\u2019une profonde tendresse.Jadis, son cœur avait été déchiré, lorsqu\u2019elle avait été séparée de lui, mais son instinct lui avait dit qu\u2019entre le père coupable d\u2019orgueil et coupable de passion mauvaise, et la pauvre femme innocente, elle ne pouvait hésiter.Elle ne pouvait aller vers le bourreau : elle alla vers la victime.Mais sa tendresse filiale n\u2019en diminua point et certes elle passa par des tortures morales affreuses, celte douce enfant grandie à la chaleur de ces deux affections, lorsqu\u2019il lui fallut choisir entre l\u2019une ou l'autre.Elle avait souffert plus encore qu'Henriette peut-être; pour elle, en effet, la solution de ce problème de passion n'était pas possible.Rendue à Claude, elle devait souffrir de ne plus voir sa mère, la pensée de Claude ne devait plus la quitter.Et c'était de ces deux êtres qu\u2019elle adorait, que lui venaient détresse et souffrances.Par une dépêche laconique adressée rue Saint-Paul, Cassoulet avait eu soin de mettre Diane au courant.Du jour où l\u2019enfant remit le pied dans Paris, elle fut enveloppée dans les mailles d\u2019une intrigue savante, longuement étudiée et réfléchie.Devinant l\u2019aversion de Sabine, Diane ne parut pas. LE SAMEDI ! Claude, averti par elle, attendait Sabine et Cassoulet à la gare.Avec quelle joie! et quelle fièvre!.Un ticket lui avait permis de passer sur le quai.Et il marchait, courait, s\u2019arrêtait, en proie à une inexprimable angoisse qui tenait autant de la souffrance que du bonheur.C\u2019était le soir, vers dix heures.Claude comptait les minutes, comptait les secondes, et parfois sa main s appuyait fortement sur son cœur pour en comprimer les battements qui lui faisaient mal, Cn grondement lointain: l'œil rouge énorme d'une locomotive apparut; il y eut comme une cascade de soubresauts violents et re tentissants sur les plaques tournantes, et lentement le convoi vint longer le quai.En même temps, les portières s\u2019ouvraient, un tumulte de voyageurs pressés dévalant vers la sortie.Où était sa fille dans tout cela?I\ty avait si longtemps qu'il ne l'avait pas vue?Elle avait dû grandir?Comment allait-il la retrouver?Est-ce qu\u2019elle passerait devant lui sans qu\u2019il la reconnût ?Scs yeux se brouillèrent de larmes.Il ne voyait plus.Toutes ces figures de gens pressés défilèrent devant lui pareilles à des ombres indécises.Ebtre elles et lui.il y avait le brouillard de ses veux, qu il essuyait, mais qui renaissait sans cesse.Et c est ainsi qu il n aperçoit pas une jeune fille, grande, élégante, frêle, aux veux bleus de rêve et de douceur*, (pii vient de s'arrêter tout a coup devant lui et le regarde, indécise.en tremblant.Oui, hélas! indécise!.Et bien tremlbante !.Car il a changé le pauvre Claude, coupable et malheureux.1! a vieilli.depuis 1 enlèvement de sa fille.Il a maigri.Ses cheveux ont grisonné.Il est même un peu voûté.Et ce n\u2019est plus 1 homme soigné dans sa mise, distingué dans sa tenue, qui lui apparaît.Il porte des vêtements de travail qu\u2019elle ne lui commit pas.un bourgeron bleu, sali de maculaturcs noires, un petit chapeau mou, un pantalon et un gilet de velours marron à côtes.Mais comme cette figure, qui est pourtant bien celle de son père, est ravagée, creusée tout a la fois par le souvenir de sa femme sans cesse regrettée et par la passion insensée, presque maladive, pour Diane, qui lui brûle le sang et la vie ! ! Cassoulet a vu 1 hesitation de la jeune fille.Et derrière elle, tout bas : \u2014C\u2019est bien votre père, mademoiselle, c'est bien lui.Alors autour du cou de ce pauvre homme, qui a l'air presque (1 un vieillard, 1 enfant jette les bras, dans l\u2019étreinte de tout son amour filial.Et une voix douce va jusqu'au cœur de Claude Moriaud, une voix qu il reconnaît, et qui le fait éclater en sanglots: \u2014Papa ! mon cher papa ! ! \u2014C est toi!.Dis, c\u2019est bien toi?.\u2014Mon cher papa! -\u2014'Est-ce bien toi, ma Sabine?Je ne te vois pas.je pleure!.Cassoulet s est esquivé dans la foule.Lui aussi, du reste, va rue Saint-Paul.Et le père et 1 enfant, sans quitter leur étreinte, sortent de la gare.\u2014Prenons un fiacre, pour arriver plus vite chez nous.Je ne suis plus riche, mais tout de même, aujourd\u2019hui, je peux bien faire cette dépense.Déjà, rue Saint-Paul, Diane est avertie.Cassoulet est auprès d\u2019elle.Mais elle ne se montre pas.Elle reste enfermée dans la petite chambre à coucher, attendant que Caudc l\u2019appelle, s\u2019il le veut bien.Claude entre.11 a sa clef, lèllc l\u2019entend.Et un froufrou de robe lui prouve que Sabine est là aussi.Père et fille entrent dans la salle à manger.C\u2019est la seule pièce libre du logement, éclairée par une modeste suspension.Et là, Claude fait asseoir Sabine sur une chaise et s\u2019agenouille à ses pieds.\u2014Comme tu es devenue grande! Comme tu es belle! Promets-moi de ne plus me quitter.promets que jamais plus tu ne m'abandonneras comme tu l\u2019as fait! L\u2019enfant ne répondit rien.Ses yeux s\u2019emplissent de larmes.C\u2019est la torture dont à tour de rôle, son père et sa mère la font et la feront souffrir.Mais il ne voit pas cela.Il ne comprend pas.II\test tout à la joie égoïste de revoir son enfant.Il lui raconte sa vie, depuis le jour de l\u2019enlèvement par sa mère.\u2014Quand j\u2019appris qu\u2019elle était venue et qu\u2019elle t\u2019avait emmenée, alors, je suis tombé malade.J\u2019ai été longtemps entre la vie et la mort.Et quand je fus guéri, ce ne fut pas complètement.Il appuya la main sur sou front, avec un geste douloureux.\u2014Il y avait quelque chose de cassé là.oui, je n\u2019étais plus le même qu\u2019autrefois.il y avait beaucoup de choses qui jadis m\u2019étaient familières et que je ne comprenais plus.mon pauvre cerveau se brisait à essayer de retrouver la suite des idées d\u2019avant ma maladie.Je ne voulus pas croire d\u2019abord.j\u2019espérais que ce changement ne serait que momentanée.le me suis entêté à vouloir continuer mes affaires.J\u2019ai entassé sottises sur sottises et en quel- ques mois j\u2019ai perdu ce que j\u2019avais mis des années à gagner.Et un jour, ce fut la ruine complète, absolue, irrémédiable.Il n\u2019y eut plus un centime à la maison.On m\u2019aurait bien occupé dans les banques, dans quelques offices de bourse, comme emplové subalterne.oui, je sais bien, mais tout effort de cerveau me fatigue, la congestion m\u2019étouffe.je ne vois plus.les chiffres, les phrases dansent devant mes yeux.Si je te disais, oui si je te disais que je ne suis plus capable, sans m\u2019y reprendre à dix fois, de faire une addition de quelques colonnes! 11 resta silencieux.Oui, il était bien changé.Sabine le considérait avec une pitié profonde, une grande tristesse.Il reprit, toujours à ses genoux: \u2014Voilà pourquoi tu nous retrouves dans ce petit appartement, à peine meublé du nécessaire, toi qui avais vécu auprès de moi au milieu du luxe.J'ai dû acheter à crédit en le payant à tant par mois, un lit de fer et sa literie, que tu dresseras tous les soirs dans la salle a manger oft nous sommes.11 n\u2019y a pas d\u2019autre pièce.lu me pardonnes, mon enfant, de te recevoir si mal.Elle l\u2019étreignit avec passion.\u2014Mon pauvre papa! \u2014Tu verras, tu seras quand même heureuse.Je travaille, fe me suis souvenu de mon ancien métier.Je gagne maintenant six francs par jour et le mois prochain mon patron m\u2019augmentera et me donnera sept francs.11 est très content de moi et je suis très adroit, le suis sûr d arriver à dix et même à quinze francs par jour.Aors, ce sera de nouveau la fortune, n\u2019est-ce pas, chère petite?dit-il en essayant de sourire.\u2014Père, je ne me souviens pas d\u2019avoir été riche.II soupira.et en hésitant : \u2014Et pourtant, tu serais riche, si tu voulais.car ta mère a hérité d\u2019une grosse fortune.11 le suffirait, pour échapper à la misère, de me quitter encore et de retourner vivre avec elle.là oû elle est, la oû elle va revenir sans doute.car je m\u2019attends à ce qu\u2019elle redouble d\u2019efforts pour t\u2019arracher à moi de nouveau.Plus bas, les yeux baissés: \u2014Oui, ta mère, par l\u2019héritage de lîlanche-et-Eose, est riche à millions.La fabuleuse fortune dont la bonne vieille nous parlait autrefois, sans savoir, lui est un jour tombée sur la tête et elle en est morte du coup.Dix millions, tout cela est à ta mère.moi, si pauvre, et manquant de tout.elle, si riche et pouvant te donner toutes tes fantaisies.si tu faisais cela, ce serait mal, oui, ce serait mal, parce que j\u2019aurais le droit de dire que tu n\u2019avais aucune affection pour ton père.que tu l\u2019as quitté seulement parce que lu as eu peur de la pauvreté en vivant auprès de lui.et que tu l\u2019as quitté parce que tu le voyais malheureux.A l\u2019enfant qui pleurait, Claude venait ainsi de tracer son devoir.Non, elle ne voulait plus l\u2019abandonner.c\u2019eût été cruel et lâche !.Elle souffrirait de vivre loin de la tendresse maternelle, mais elle cacherait sa souffrance sous les sourires dont elle essayerait d\u2019éclairer la tristesse de son père.Il la croirait heureuse et il eu serait lui-même heureux.Depuis que Claude avait retrouvé sa fille, c\u2019était la première allusion qu\u2019il faisait à Henriette.Sabine dit lentement, ses yeux francs dans les veux de son père: -\u2014Père, veux-tu que nous parlions d\u2019elle?11 resta longtemps sans répondre.Une lutte douloureuse, en lui.Puis, dans son regard passa la rancune du passé, le souvenir du crime d\u2019amour.Sa voix devint dure.\u2014Non! jamais nous ne parlerons d\u2019elle! C\u2019est elle la cause de tout! Nous étions heureux.Elle a détruit notre bonheur.Jamais! jamais!.Mais il avait hésité avant de répondre.Et cette hésitation, Sabine l\u2019avait comprise, avec sa finesse de fille aimante.Une sorte de vague sourire effleura ses lèvres.sourire d\u2019un triomphe futur.bille n\u2019insista pas.Près d\u2019eux, dans l\u2019autre chambre, sans qu'ils en eussent le soupçon, une autre scène, d\u2019un genre bien différent.Cassoulet rendait compte à Diane de sa mission.La fille aux cheveux d\u2019or, à voix basse, demandait : \u2014Ainsi, elle est morte?\u2014Tout me le fait croire.Diane tourna les yeux vers la porte derrière laquelle Claude et Sabine échangeaient leurs baisers et leurs confidences.\u2014Tu n'en es donc pas certain?oit-elle avec frayeur.\u2014Si.Mais il ne nous faut pas seulement, à nous, la certitude oui vient du fait.Celle-là, je l'ai.Ce qu\u2019il nous faut, c\u2019est la certitude légale.\u2014Parle plus bas.on pourrait nous entendre.Cassoulet baissa la voix.-\u2014Ltibin et Philidor ont endormi Henriette d'un sommeil dont on ne se réveille pas.Voilà comment ils ont réussi à lui enlever Sabine. 02 LE SAMEDI Il lui donna tous les détails que nos lecteurs connaissent.Et il ajouta en terminant : \u2014Ce n\u2019est pas moi qui puis vous apporter la nouvelle de la mort
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