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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 46
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1982, Collections de BAnQ.

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QvKBï-C ^ifaliotïjèquei^ationalf ï)u (Québec .rs-fï^-fe. du Canada français Evocations Poésie Contes Jean Le Moyne Pierre Trottier Anne Morency Pierre Lamarre Naïm Kattan— René Carneau Chroniques Marie José Thénault Willie Chevalier Mario Pelletier Hommage à CHARLES DU BOS Jean Mouton, Paul Beaulieu Textes inédits de Charles Du Bos écrits du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-présidents: Trésorier: Secrétaire: Administrateurs: Les vérificateurs: Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L'abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le conseil de rédaction: Gilles Marcotte, Gertrude LeMoyne, Jean Simard, Paul Beaulieu, René Garneau.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754 avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Claude Hurtubise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.René Garneau Jean Fortier Sabourin, Perron, Masson, C.A. écrits du Canada français 46 MONTRÉAL, 1982 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal/4e trimestre 1982 Bibliothèque nationale du Québec français Copyright ® 1982, Les Écrits du Canada HOMMAGE A CHARLES DU BOS à l’occasion du centenaire de sa naissance le 27 octobre 1982 DEUX TEXTES INÉDITS DE CHARLES DU BOS SUR PASCAL CHARLES DU BOS ET PASCAL Jean Mouton Charles Du Bos, qui appartint au premier rang à “l’Europe des esprits”, a pratiqué les littératures anglaise et allemande aussi largement que la française.De cette dernière il a lucidement défini la marque de son classicisme, qui réside dans une rupture de l’unité de l’homme: il y a chez les grands écrivains du XVIIème siècle trois personnages qui sont séparés — l’auteur, l’homme social, le chrétien.Surtout, et Béatrice Didier le constate justement, il ne veut pas réduire l’esprit français “à cette acception courante et banale de l’expression qui en ferait un synonyme d’une certaine légèreté et d’une élégance privée de substance”1.Or il est un écrivain qui se situe au-delà de son temps: Pascal.Très vite Charles Du Bos fut saisi par son langage, où il décèle un “raccourci passionné” dont il constate la “force explosive”; il ne peut penser à lui qu’à part de tous les autres.Il le redit ici: Pascal est la seule réponse que la France puisse donner à Shakespeare.1.Béatrice Didier: Charles Du Bos et l’esprit français, Cahier Charles Du Bos.no 21.1977.d.29. 8 Charles Du Bos estime que ne peuvent être réglées les questions posées par les érudits au sujet de telle ou telle femme que Pascal aurait pu aimer.Pour lui d’ailleurs le Discours sur les passions de l’amour est bien un texte de Pascal et cette découverte vient de l’analyse interne de ce texte.En fait de nouveaux travaux révèlent que l’auteur du Discours serait un familier de Port-Royal ayant transcrit des passages importants qui sont bien de la main de Pascal, mais que certains autres sont empruntés à Malebranche.Ceux qui se rallient à l'affirmation d’une substance pascalienne dans le Discours pourraient mettre en avant que des tableaux de Corot ne sont pas de sa main, mais de tel de ses compagnons de route dans le voyage vers Rome.Mais là où le rapprochement entre Pascal et Charles Du Bos se précise à propos du Discours, c’est que tous les deux ont connu ce que l’on est convenu d’appeler une “période mondaine”.Parler d’une “période mondaine” pour Pascal est une hyperbole qui ne désigne pas un temps de perdition — temps brillant et sombre, sombre parce que trop brillant —, mais simplement celui où le jeune savant fréquentait d’excellents esprits comme le chevalier Méré et Miton, qui n’étaient pas des esprits religieux: la fréquentation du “monde” était considérée par eux comme un moyen d’éviter la peine de se situer moralement à un trop haut niveau.Il est difficile de parler d’une “période mondaine” de Charles Du Bos puisqu’il est né dans le monde.Il appartenait à la plus haute société parisienne: son père ami d’Edouard VII, fondateur d’un prix hippique, membre du Jockey Club — titre qui revint de droit à son fils.Au reste ce dernier n’eut pas à proprement parler à quitter le monde car il s’y sentit toujours comme un isolé.Très vite il se considéra 9 comme un “mondain défroqué”, ce qui ne l’empêcha pas de se lier avec des écrivains qui étaient du “monde”: Paul Bourget qui l'encouragea à ses débuts, Henri de Régnier et sa femme Gérard d'Houville, Anna de Noailles, Jean-Louis Vaudoyer, Abel Bonnard, Jacques-Émile Blanche, un peu plus tard André Gide.Charles Du Bos prit toujours conscience des privilèges du "monde” et, tout jeune, il en marqua un sentiment de gêne.Dans un journal inédit2 du 9 janvier 1902 alors qu’il est un étudiant de vingt ans, il note une visite à un de ses camarades d’études, qui habite une simple mansarde et partage sa table de travail avec sa petite fille penchée sur un thème allemand: “L’ensemble prenait à mes yeux l’aspect du symbole même du travail, tant il était grand et simple.B .m’a reçu très amicalement, mais quand je me suis retrouvé le soir dans ma chambre, entouré de mes livres et de mes gravures, j’ai eu sincèrement honte — oh pourquoi ces moments de honte ne durent-ils pas toujours! C'est alors seulement que nous sommes hommes dans le sens social du mot.Et en même temps j’enviais le bonheur de ce garçon libre de travailler à sa guise.N’importe, il faut transformer le monde: il n'est que temps.” Et pour réaliser ce changement il est inutile de dire que Charles Du Bos ne fit jamais confiance à une idéologie quelconque.Surtout il fut toujours étranger, et étranger au suprême degré, à toute forme de snobisme; il avait fréquenté à un moment donné Robert de Montesquieu, le roi du maniérisme, et il avait épousé à son sujet le jugement d'Abel Bonnard (pour qui la seconde guerre fut l'occasion d’une 2 Cette citation et celles relatives à sa vie mondaine (qui, elles, datent de 1909) ont été publiées dans le Cahier Charles Du Bos no 25. 10 malheureuse orientation) qui disait de Montesquiou: “Il est compliqué dans le superficiel.C’est un homme qui fait beaucoup de chemin à la surface d’une idée.Il damasquine, mais ne perfore jamais.” Mieux que personne Charles Du Bos savait rendre les charmes fugaces d’une certaine élégance; tout comme Proust, qui au même moment décrivait les robes de Fortuny portées par Albertine, il évoque Mme Boylesve “dans un très joli tailleur de tussor qui a l’air, comme dit J.L.Vaudoyer, d’un gâteau au café.” Si le snobisme consiste à se faire un devoir, souvent fort pénible, de participer à toute manifestation déclarée “intéressante” par le milieu qui est censé commander, Charles Du Bos a merveilleusement marqué la ligne à tenir contre le snobisme.Il constate qu’à son époque (et qu’eût-il dit de ces années de fin de siècle où elles se sont multipliées?) il est évidemment impossible que l’on puisse être présent à toutes les manifestations; et il conclut: “Une fois qu’on a pris son parti, on trouve à cela un grand soulagement: cela débarrasse de l’idée de devoir qui ne devrait jamais intervenir en matière de plaisir.Si je manque quelque spectacle intéressant, je sais qu’un autre spectacle également intéressant m’attend, et cela me suffit.” Dès l’année 1923, il fit régulièrement chez des amis, dont les Guy de Pourtalès, les André Maurois, Mme de Lestrange, Mrs Chandler, des cours consacrés en partie à la littérature anglaise: Walter Pater, George Eliot, John Ruskin, Dante Gabriel Rossetti, Shelley, — en partie à divers autres écrivains: Novalis, Tchékhov, André Gide.Ces cours comptent parmi les pages les plus importantes qu’il ait rédigées, ce qui n’a pas empêché tel ou tel critique de placer Charles Du Bos sous l’étiquette “conférencier de salon”, comme s’il était humiliant de parler devant des auditeurs de 11 grande culture et d'une réelle liberté intellectuelle.Il se situait si bien à l’opposé d’un écrivain mondain, qu’il ne se souciait en rien de l’effet qu’il produisait sur son auditoire, et il n'avait recours à aucune espèce d’effet.Il lisait ses textes avec une voix très belle, voix dont l’harmonie avait rendu jaloux Marcel Jouhandeau (et cela du propre aveu de Jouhandeau).Il lui arrivait souvent de parler bien au-delà du temps normal attribué à un cours et quelques auditeurs, qui ne pouvaient rester, devaient, malgré leur intérêt, partir avant la fin.Interrogé par Mme Charles Du Bos sur ce que serait son attitude si un jour il ne restait plus personne, il répondit: “Je continuerais.” On ne peut être plus éloigné du besoin de satisfaire à tout prix un auditoire.Outre le Discours sur les passions de l'amour, les Écrits du Canada français publient sur Pascal et la maladie un bref texte, inachevé d’ailleurs (sans doute en raison même d'une nouvelle crise de santé), où Charles Du Bos montre une fraternité toute proche avec l’auteur de La prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies.Fraternité avec Pascal du fait que tous les deux sont, selon l’expression employée par Charles Du Bos dans son texte sur La souffrance physique dans Approximations*, des malades par vocation, même si cette vocation n'a pas été (et c'est vraisemblablement son cas) souhaitée; on ne peut l’affirmer pour Pascal pour qui la maladie a pris dès le début un caractère sacré.Ceci dit, il est impossible d'identifier leurs deux réactions, car l’expérience de la maladie est toujours 3.Fayard, 1965. 12 unique.Charles Du Bos fut un véritable “acclimaté” de la maladie et son Journal est bien souvent le constat de l’épuisement.Il était tellement entré dans la maladie qu’à certains moments il pouvait l’oublier.Ainsi, rejoignant une clinique à la veille d’une intervention, il avait emporté avec lui Du côté de chez Swann que lui avait offert son ami Georges de Lauris: emporté par sa lecture, il ne put quitter le livre un instant et oublia son épreuve du lendemain.Touché par cette réaction, Marcel Proust envoya au malade dans sa chambre un splendide bouquet d’arums.Pour Charles Du Bos la maladie ne pouvait pas toujours être transcendée: la souffrance physique est le règne du statique, de l’immobile: “le temps qui passe est pour le malade le temps qui ne passe pas”.Mais peu à peu, près du terme de sa vie, Charles Du Bos se rapproche de Pascal: dans le texte que les Écrits du Canada français publient, il va jusqu'à dire, à la suite de Dostoïevski, que “la violence même des douleurs de tête opère une sorte de purification”.Mais serait-il allé aussi loin que Pascal qui, s’il les avait connus, aurait probablement refusé les calmants?Avec une humble humanité, il a fait l’éloge des calmants qui permettent au corps de se sentir “heureux d’être et d’exister”.Charles Du Bos a toujours vu dans le christianisme une inclination à s’abandonner, à l’opposé de la détermination antique, détermination reprise par le jansénisme, de se tendre. 13 DISCOURS SUR LES PASSIONS DE L’AMOUR Charles Du Bos Le Discours sur les passions de l’amour de Pascal: en 1923, à l’occasion du troisième centenaire de la naissance de Pascal, j’écrivais qu’“en regard de Shakespeare, Pascal est la plus haute réponse humaine que la France puisse produire”.Nous sommes au sommet tout ensemble de l’horizon français et de l’horizon humain.Ce n’est qu’en 1843, près de deux siècles après la mort de Pascal, que Victor Cousin découvrit le Discours sur les passions de l ’amour Qt le publia.Le texte (qui n’est qu’une copie: l’on ne possède pas l’original) figurait, avec d’autres pièces, dans un manuscrit du fonds Saint-Germain de Gesvres aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale, provenant de l’abbaye de Saint-Germain, aux moines de laquelle il avait été légué par Louis Potier, cardinal de Gesvres, avec toute sa bibliothèque.Au-dessus du titre la copie porte cette mention: “on l’attribue à M.Pascal”.En 1860, également à la Bibliothèque Nationale, une autre version fut remarquée et tirée de l’oubli.On en ignore la provenance.L’écriture est du dix-septième siècle.Cette version-là ne porte aucun nom d’auteur, et, comme les quelques variantes qu’elle introduit sont inférieures et d’ailleurs négligeables, nous ne nous en occuperons pas.Parce qu’il n’existe aucun document historique établissant de façon indiscutable l’authenticité du Discours, de multiples controverses et, à mon sens, tout à fait superflues se sont engagées autour de cette authenticité même.Nous n’entrerons dans aucune d’elles, d’abord parce qu’aujourd’hui tous les pascalisants les plus autorisés sont d’accord pour attribuer le texte à Pascal, ensuite — et cette observation-ci en revanche il convient de la souligner — parce qu’il y a une certaine chose qui s’appelle l’évidence interne d’un texte.En matière de littérature tout comme en matière de peinture, à côté des preuves historiques, il y a des preuves d’un tout autre ordre (pour employer le mot cher à Pascal lui-même): les preuves esthétiques.Depuis trois-quarts de siècle environ, toute l’histoire de la peinture — particulièrement de la peinture italienne — a été renouvelée, d’abord par l’italien Morelli, puis par Bemhard Berenson, le plus grand esthéticien vivant, — renouvelée par la méthode d'attribution où Morelli et Berenson se réfèrent avant tout à la qualité intrinsèque des tableaux, aux habitudes involontaires et inconscientes de l’artiste et à sa technique pour déterminer quels sont les auteurs des tableaux en question.Il en va de même en littérature; tout écrivain digne du nom, et bien davantage encore tout homme de génie, par-dessus tout quand il a la trempe d’un Pascal, possède un son de voix, un accent qui n’appartiennent qu’à lui, qui sont absolument uniques.Or d’un bout à l’autre du Discours sur les passions de l’amour le son de voix, l’accent de Pascal sont présents.Cela suffit, et il n’y a rien à ajouter. Par contre, avant d’aborder l’étude du texte, il y a lieu de le situer en le replaçant dans la vie de Pascal.Pour des motifs relevant, eux aussi, de l’évidence interne, le texte ne peut guère avoir été écrit qu’en l’année 1653, c’est-à-dire en l’année qui marque le dernier tournant de la période dénommée la période mondaine de Pascal, et qui est d’un an antérieure à sa conversion définitive.À cette date de 1653 Pascal ajuste trente ans: exception faite pour l’invention de la roulette, il a déjà derrière lui toutes ses découvertes scientifiques, tant en physique qu’en mathématique, découvertes auxquelles avait préludé dès sa douzième année ce génie géométrique qui lui permit de reconstituer tout seul les trente-deux premières propositions d’Euclide, et grâce auquel à seize ans il écrivit un Traité des Coniques qui fut tenu pour un prodige par tous les savants de son temps.Il a derrière lui non moins sa première conversion religieuse qui eut lieu en 1646 et remonte à sept ans, conversion sincère certes, mais, ainsi que les événements le montrent, conversion incomplète, du type de ces conversions intellectuelles qui ne descendent pas encore dans la vie d’un être pour la transformer, conversion accompagnée d’un zèle théologique et même d’une pointe de fanatisme plutôt regrettables, et qui a le résultat curieusement contradictoire qu’après avoir été le premier à pousser sa soeur Jacqueline dans la voie de la vocation religieuse qui était la sienne, au lendemain de la mort de leur père en 1651, à cause de pénibles démêlés d’argent concernant la dot d’usage pour l’entrée de Jacqueline au monastère de Port-Royal, Pascal multiplie les complications et les obstacles; et s’il cède en fin de compte, ce n’est pas en chrétien qu’il s’exécute mais bien plutôt en honnête homme dans l’acception spéciale, complexe et raffinée que le dix-septième siècle donne au terme.Honnête homme dans 16 cette acception-là, commensal du duc de Roannez, familier du Chevalier de Méré et de Miton, c’est cela même qu’est Pascal au moment où nous le saisissons: dans la compagnie de Méré il cultive cet “esprit de finesse” dont bien au-delà de Méré il est par excellence le maître, qu’il récrit, comme il récrit toutes choses, dans la clé de la grandeur, mais auquel, durant sa période mondaine, il s’adonne bien davantage qu’à son génie religieux, celui qui éclatera dans les Pensées.Honnête homme, mais plein aussi de cette concupiscence que dans l’ardeur de néophyte de sa première conversion il avait pourtant si âprement dénoncée, et que saint Jean appelle l’orgueil de la vie.L’année qui précède celle qui nous occupe, cet orgueil de la vie et davantage encore cet orgueil des puissances de l’esprit et de ce qui leur est dû, qui constitue chez Pascal, nature intellectuelle s’il en fut jamais et non pas du tout sensuelle, la part prépondérante, la plus capiteuse, la plus dangereuse aussi de l’orgueil de la vie, sont à leur apogée: nous en avons un témoignage irrécusable dans ce passage de la lettre que Pascal écrivit à la Reine Christine de Suède en juin 1652 pour accompagner l’envoi de sa machine arithmétique, et dont le ton est d’autant plus significatif étant donné le rang de la destinataire: “J’ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré, ou de puissance, ou de connaissance.Les derniers peuvent, si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des souverains.Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu’entre les conditions; et le pouvoir des rois sur les sujets n’est, ce me semble, qu’une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, qui est parmi eux ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique.Ce second empire me paraît même d’un ordre d’autant plus élevé, que les esprits sont d’un ordre plus élévé que les corps, et d’autant plus équitable, qu il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l’autre peut l’être par la naissance ou par la fortune”.— “Les esprits sont d’un ordre plus élevé que les corps”, mais plus tard quand, dans le texte sublime des Pensées, Pascal réaffirmera cette vérité, il aura soin d’ajouter qu’au-dessus de l’ordre des esprits il y a un autre ordre, infiniment plus élevé et tout incommensurable à lui: l’ordre de la charité, et c’est la charité qui est ici toute absente.La lettre à la Reine Christine de Suède représente chez Pascal le comble de ce que plus tard lui-même appellera “la superbe” de l’orgueil des puissances intellectuelles, et même de cette volonté de puissance dont un jour Nietzsche se fera le prophète.Mais avec le Pascal d’avant la conversion définitive, toutes les fois qu’il conduit de la sorte à la limite une attitude humaine, l’on peut être sûr qu’un reflux se produira: toujours il est ainsi: il a l’air de s’engager à fond, mais son esprit et non moins son génie sont toujours tellement trop forts pour n’importe quels objets auxquels ils s’appliquent que très vite ils rencontrent, ils touchent le vide, — ce vide dont jusqu’à la descente du Christ dans sa vie le soir du 23 novembre 1654, le soir du Mémorial, Pascal est toujours la proie.Or, à la suite de ce refus, quand il écrit le Discours sur les passions de l’amour, plus que jamais il souffre de ce vide, et, en ce dernier tournant de sa période mondaine, il se demande si, ce vide, l’amour, l’amour humain, ne serait pas la seule chose susceptible de le remplir.Telle est exactement la situation intérieure qu'il fallait connaître pour bien entendre le Discours.Le Discours sur les passions de l’amour ne compte que douze pages; il consiste en une succession de petits paragraphes où, sans souci d’établir entre elles la suite logique, la relation de cause à effet dans laquelle réside d’habitude la composition, Pascal note ses pensées au fur et à mesure qu’elles lui viennent à l’esprit.Dans tout le Discours sur les passions de l’amour il règne un air que l’on ne saurait mieux qualifier que par l’expression: une préciosité grandiose.Comme pour l’esprit de finesse, comme pour toutes choses, Pascal récrit la préciosité dans la clé de la grandeur.Au sujet du Discours, on s’est naturellement posé deux questions: Pascal a-t-il été amoureux?et en ce cas quelle est la femme qu’il a aimée?À la seconde de ces questions, en l’absence du moindre document, il est impossible de répondre.Parce que c’était le seul nom dont on disposait, on a joué avec le nom de la soeur du duc de Roannez, de cette Charlotte à laquelle, après sa conversion définitive, ayant entraîné le Duc à sa suite, et avec une ardeur de néophyte renouvelée, persuadé que Charlotte avait une vocation religieuse — ce que par la suite l’événement devait démentir puisqu’entrée à Port-Royal, elle ne persévéra point et revint dans le monde —, Pascal adressa de sévères lettres de direction d’ailleurs en elles-mêmes fort belles.Mais rien, absolument rien ne prouve que Charlotte ait été en cause.Dans ses Mémoires sur les grands jours d’Auvergne, le jeune Fléchier, plus tard prédicateur et évêque, relate que pendant un hiver que Pascal, au cours de sa période mondaine, passa dans sa ville natale de Clermont-Ferrand, il était fort assidu auprès d’une précieuse de Clermont.L’anecdote n’apporte rien de précis, cependant il se peut qu’elle nous oriente dans une direction juste, en ce sens qu'il est certain que tant à Clermont qu’à Paris le Pascal de la période mondaine fréquenta les cercles de ces précieuses dont, en dépit de Molière, certaines devaient être tellement moins “ridicules" qu’exquises.Et ceci nous ramène 19 à la première question: Pascal a-t-il été amoureux?Pas davantage là-dessus ne pourra-t-on jamais se prononcer avec certitude, mais ici du moins toutes les opinions ont droit à se produire, quoique bien entendu chacun de nous ne puisse livrer que la sienne, et c’est donc à titre personnel que je vais vous communiquer l’opinion qu à travers de multiples relectures, je me suis formée à cet égard.À mon sens le Discours sur les passions de l’amour pourrait à la rigueur avoir été écrit par quelqu’un qui n’a jamais été amoureux.J’entends par là qu’il ne renferme nulle part aucun de ces aveux irrécusables qui jaillissent partout, non pas seulement de n’importe quelle lettre de Julie de Lespinasse — car c’est d’un discours et non d’une lettre qu’il s’agit ici , mais de tous les poèmes d’amour de Browning.Voici comment je me représente la situation: Pascal est dans l’état de vide que nous avons décrit: la vie des “pensées pures, qui le rendraient heureux s’il pouvait toujours les soutenir , le fatigue et l’abat.“C’est une vie unie à laquelle il ne peut s’accomoder”: il lui faut cette “vie tumultueuse” qui “est agréable aux grands esprits”, et en un autre passage du Discours, passage dans lequel il semble à la lettre l’annonciateur de Nietzsche, il dit plus fortement encore: “La vie de tempête surprend, frappe et pénètre”: il vient de marquer que “le coeur de l’homme est grand, les petites choses flottent dans sa capacité; il n’y a que les grandes qui s’arrêtent et qui y demeurent”: il “possède”, comme peut-être jamais homme ne les posséda, “à la fois la force et la flexibilité de l’esprit, qui est très nécessaire pour l’éloquence de deux personnes , et 1 éloquence de Pascal, nous savons que non seulement jamais elle ne s’arrête, mais qu’elle repart, qu’elle rebondit toujours: il est en train justement de causer avec l'une de ces personnes, avec une femme, précieuse ou non, peu importe, et tout à 20 coup, il sent — c’est sa propre expression — que “l’esprit est plein”.Ne serait-ce pas l’amour?Et l’amour ne serait-il pas cet objet qu’il cherche en vain et qui serait susceptible de le combler?Et Pascal, avec cette hâte fiévreuse qui est toujours la sienne lorsque l’acte d’écrire est en cause, jette sur ces tablettes que nous savons qu’il portait toujours sur lui, les sensations vives et les réflexions non moins vives qui sont le Discours lui-même.Les “passions” dont le Discours parle — Pascal ne vient-il pas de nous dire: “Je ne parle que des passions de feu” — sont “des sentiments et des pensées, qui appartiennent purement à l’esprit, quoiqu’elles soient occasionnées par le corps”.Non seulement l’amour ici, selon l’usage cartésien et d’ailleurs l’usage de tout le dix-septième siècle, Racine excepté, est défini comme une pensée, mais les sens ne sont envisagés que comme les truchements des sentiments et des passions, jamais comme leur moteur ou comme leur fin.Il n’y a rien de sensuel ni dans le Discours ni chez Pascal lui-même, à moins que l’on ne veuille appeler sensuel (à mon avis par un abus du terme) le feu intérieur dont Pascal est dévoré et qui lui fait toujours chercher au dehors quelque feu plus vaste où il se puisse engloutir.Ainsi que le dit Mary Duclaux, ce Discours est comme le dernier murmure de l’amour courtois: elle y note quelque chose d’irréel, d’imaginaire, d’intellectuel aussi; et pour ma part dans les passages qui rendent le plus le son de la vie, je sens plutôt cette formidable anticipation imaginative, faculté chez Pascal presque shakespearienne, que ces paroles qui remontent, qui reviennent du tréfonds d’une expérience vécue, heureuse ou malheureuse.Mon sentiment personnel, c’est que le Discours sur les passions de l’amour est l’oeuvre type de qui est au bord de l’amour et y fut amené par l’entretien, de qui, échappant pour une fois au vide intérieur, demeure 21 comme en suspens, s’interroge, délicieusement perplexe, noblement craintif, devant la nouveauté du phénomène, mais que les circonstances ou un de ces coups de barre brusques dont jusqu’au terme la vie et le génie même de Pascal sont sillonnés empêchent de pousser plus loin.Notons que le Discours sur les passions de l’amour est une oeuvre d’exaltation, unique à cet égard chez Pascal, que Pascal y glorifie l’exaltation des puissances naturelles dont dans les Pensées au contraire il ne sera jamais las d’exiger la mortification.Or il semble que l’exaltation ait eu chez Pascal le résultat de lui faire un moment espérer que grâce à l’amour, à l’amour humain, à cause de cette “vie tumultueuse” dont il s’accompagne, de cette “vie de tempête” qui “surprend, frappe et pénètre”, l’esprit pourrait toujours être “plein”.Cependant, comme si souvent et si pathétiquement il advient chez Pascal, dans le Discours, la réfutation de cet espoir figure à côté de l’espoir même: “L’attachement à une même pensée fatigue et ruine l’esprit de l'homme.C’est pourquoi, pour la solidité et la durée du plaisir de l’amour, il faut quelquefois ne pas savoir que l’on aime; et ce n'est pas commettre une infidélité, car l'on n'en aime pas d'autre; c’est reprendre des forces pour mieux aimer.Cela se fait sans que l’on y pense; l'esprit s’y porte de soi-même; la nature le veut; elle le commande.Il faut pourtant avouer que c'est une misérable suite de la nature humaine, et que l’on serait plus heureux si l'on n'était point obligé de changer de pensée; mais il n y a point de remède”.— “Mais il n’y a point de remède”: cet accent-là, c’est déjà tout le Pascal des Pensées, jamais plus lui que dans la beauté abrupte de ces arrêts eux-mêmes irrémédiables: quand il s’agit de l’irrémédiable de la nature humaine, et du sens tragique de cet irrémédiable, personne, pas même Shakespeare, ne va plus loin que Pascal.On dirait 22 alors d’un oiseau gigantesque qui donne sans cesse contre les barreaux de la cage.Non, pas plus que le reste et dans aucune hypothèse, l’amour humain n’aurait pu combler le vide pascalien: sans le savoir Pascal était déjà celui qu’au fond il fut toujours, celui qui six mois plus tard, sous l’aggravation de la maladie qui — lui-même l’a avoué à sa soeur Gilberte — ne l’a pas laissé depuis sa dix-huitième année un seul jour sans souffrir, s’écriera dans la Prière pour le bon usage des maladies: “A qui crierais-je, Seigneur, à qui aurais-je recours?Tout ce qui n’est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente: c’est Dieu même que je demande et que je cherche”.“Dans une grande âme tout est grand”: cette parole, qui est tout Pascal, se trouve dans le Discours, et c’est à dessein que jusqu’à présent je l’avais tenue en réserve.Quand c’est en un Pascal qu’elles sont logées, les “passions de feu” ne peuvent aboutir qu’à Dieu.“Feu”, c’est le mot même sur lequel, dans le soir de la descente du Christ en lui, s’ouvre le Mémorial qui enregistre l’événement, et au cours du Mémorial il est dit: “Grandeur de l’âme humaine”.C’est pourquoi l’on a le droit de penser que le Discours sur les passions de l'amour n’est pas seulement le dernier tournant de la période mondaine de Pascal, qu’il est en même temps la préfigure de ce soir du 23 novembre 1654, le soir de la “renonciation totale et douce”, le soir où, jetant pour de bon toutes ses armes, Pascal se rend définitivement à Dieu.South Bend, Indiana, 1937-1938 23 PASCAL ET LA MALADIE Charles Du Bos Un tempérament intellectuel porté au maximum de sa puissance, et si passionné, si enflammé, qu’à lui seul il constitue un être véritable, autonome, tel nous est apparu, tel nous apparaît d’abord Pascal; et la diffculté la plus insidieuse peut-être à laquelle achoppe une étude de la complexion pascalienne, c’est que pendant longtemps, en tout cas jusqu’à la vingt-troisième année, la masse imposante de ce tempérament bloque et même confisque l’horizon.Le mot de Michelet qu’à ce même âge de vingt-trois ans, en guise d’épigraphe, il plaçait en tête de son Journal: “Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse”, s’il est vrai de Michelet, l’est davantage encore de Pascal.Mais rien ne pouvait “dévorer” le visage de Pascal, — ce visage de Pascal jeune dont le dessin de Domat, en une apparition qui laisse loin derrière elle toutes les préparations de La Tour, a sauvé la radieuse beauté.Le vaste front, le royal regard, les joues pleines, la bouche renflée.Dans les yeux larges et allongés, Mary Duclaux1 voit une ressemblance avec les yeux de 1 Poétesse anglaise du nom de Mary Robinson Darmstetter et essayiste française.Auteur, entre autres livres, de Grands Ecrivains d'Outre-Manche. 24 Shelley, mais la ressemblance m’échappe: l’expression est trop différente.Bien entendu il ne s’agirait que des yeux: pour tout le reste quoi de commun entre un aigle ravisseur et un cerf aux abois.De cette tension d’esprit néanmoins le retentissement sur la santé de Pascal se produisit très tôt.“Mon père prenait un plaisir tel qu’on en peut croire de ce grand progrès que mon frère faisait dans toutes les sciences, mais il ne s’aperçut pas que les grandes et continuelles applications d’esprit dans un âge si tendre pouvaient beaucoup intéresser sa santé; et en effet, elle commença d’être altérée dès qu’il eut atteint l’âge de dix-huit ans”, et, après avoir relaté l’invention de la machine d’arithmétique qui date de la dix-neuvième année, Gilberte Périer ajoute: “Ce travail le fatigua beaucoup, non pas pour la pensée ni pour le mouvement, qu’il trouva sans peine, mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses.De sorte qu’il fut deux ans à la mettre dans la perfection où elle est à présent.Mais cette fatigue et la délicatesse où se trouvait sa santé depuis quelques années, le jetèrent dans des incommodités qui ne l’ont plus quitté; de sorte qu’il nous a dit quelquefois que depuis l’âge de dix-huit ans il n’avait pas passé un jour sans douleur”.Cette simple constatation dit tout, et jamais l’on ne doit se permettre de l’oublier.C’est elle qui ici importe, bien plus que la nature exacte de la maladie dont Pascal fut atteint, où d’ailleurs aujourd’hui la plupart des médecins s’accordent à reconnaître une tuberculose intestinale sur laquelle, ainsi qu’en témoigneraient les terribles coliques de la fin, se serait greffé un ulcère de l’intestin, lui aussi d’origine tuberculeuse.À ce diagnostique, joignons ce passage du Mémoire sur la vie de Pascal écrit par sa nièce Marguerite Périer, la Marguerite du miracle de la Sainte-Êpine: “Pendant que mon grand-père 25 était encore à Rouen, M.Pascal, mon oncle, qui vivait dans cette grande piété qu’il avait lui-même imprimée à toute la famille, tomba dans un état fort extraordinaire, qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu’avec des potences; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans l'eau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds”.Laissons “les esprits , ces esprits animaux dont parle si volontiers le dix-septième siècle, laissons même tout l'aspect médical de la question, mais retenons les maux de tête dont Pascal fut perpétuellement la proie.Sur les rapports de ces maux de tête avec l’activité de l'esprit en général il y aurait beaucoup à dire: les maux de tête, si tout le monde en est passible, n’en sont pas moins reconnus le mal de choix des intellectuels: on ne les considère d’ordinaire que comme une entrave pour eux: cela est presque toujours vrai: il existe pourtant des cas, et Pascal est éminemment du nombre, où, par un processus analogue à celui que Dostoïevski a analysé avec tant de profondeur à propos de l’épilepsie, la violence même des douleurs de tête opère une sorte de purification, exorcise l’organisme, prélude aux rebondissements d’une activité intellectuelle décuplée.Il va de soi que pareille action présuppose non seulement que les facultés cérébrales subsistent dans leur intégrité, mais qu’en vertu du ton auquel son âme est toujours montée, celui qui est la proie du mal le domine cependant: il se peut alors que ce soit à l’esprit même qu’il demande la diversion nécessaire, et (bien que le mal de dents fut cette fois le mobile, mais rien de plus proche des douleurs de tête que les maux de dents) c’est ce que nous montre chez Pascal l’exemple devenu classique de l’invention de la roulette.En tous ces domaines, et parce que la médecine se doit de toujours envisager l’état de santé tout ensemble comme la norme et l’idéal — cet état de santé dont Bichat disait néanmoins en une formule au fond fort sage mais qui dans la bouche d’un médecin ne peut guère ne pas apparaître comique: “La santé est un état précaire et qui ne présage rien de bon”, — on a tendance à poser que la maladie entraîne une diminution et même une déchéance des facultés intellectuelles: or lorsqu’elle n’en cause pas la déviation, lorsqu’elle ne s’attaque pas au cerveau (et si tous les maux de tête violents avaient ce résultat, où en serions-nous tous?), il peut advenir que, loin de les diminuer, la maladie multiplie les facultés de l’esprit.Mais bien par-delà l’esprit même, la maladie exerce sa répercussion sur l’être tout entier.Un autre grand malade, et qui le fut toute sa vie, Joubert écrivait: “À quel point n’ai-je pas été mûri par la maladie”, et nul mot mieux que celui de mûrissement ne traduit les effets de la maladie sur certains organismes.Ajoutons qu’il est des conjonctures où la maladie fait davantage encore: parce qu’elle détermine un renversement de l’ordre naturel, elle ébauche sur le plan profane ce renversement du coeur dans lequel, selon le profond abbé de Saint-Cyran, le maître de Pascal à cet égard, consiste la conversion véritable, et si sur tous les plans dont nous venons de parler Pascal doit déjà beaucoup à la maladie, sur ce plan-là il lui doit d’une façon presque incalculable.Ce renversement tout profane, et en ne le considérant que comme tel, est si sensible à ceux qui ont vécu des années consécutives de maladie! À ceux-là les jours de santé apparaissent non moins surprenants qu’aux biens portants les .27 jours de maladie.Pour les malades aguerris et qui ont la vocation (tous bien entendu ne l’ont pas) les jours de santé sont des jours de soleil, dont ils jouissent, qu’ils prennent comme autant de cadeaux, de faveurs inespérées, mais dont en eux quelque chose sait toujours que pour eux ces jours-là ne sont pas tout à fait les leurs.Ils subissent l’attrait, certes, de cette existence qui n’a d’autre fin qu’elle-même, où toutes les surfaces brillent d’un si séduisant éclat, l’attrait de tout ce que le Pascal de la conversion définitive appellera “le délicieux et criminel usage du monde”; mais ils ne se sentent jamais tout à fait participants à ces fêtes auxquelles ils assistent en qualité d’invités de passage: aux yeux du malade le monde normal se présente un peu comme un appareil de la complication la plus ingénieuse, la mieux ornée mais aussi la plus futile, ou bien comme quelque étoffe qui n’en finit plus, appliquée partout, tendue avec soin pour masquer l’armature du monde véritable; mais le malade ne veut ni de l’appareil ni de l’étoffe, car ce monde véritable, c’est le monde même avec lequel déjà il vit, avec lequel les luttes que soutient sans cesse son organisme le mettent déjà souterrainement aux prises.Note de la rédaction Le Discours sur les passions de l’amour est le texte d'une conférence faite par Charles Du Bos pour un centre d’Alliance Française aux Etats-Unis quelques mois avant sa mort.Pascal et la maladie, texte inachevé, est un cours qu’il a professé à l'Université Notre-Dame, Indiana, l'année de sa mort (en France en 1939).Nous remercions chaleureusement la Société des Amis de Charles Du Bos de nous avoir offert gracieusement ces deux textes inédits. CHARLES DU BOS ET LA VIE INTÉRIEURE Paul Beaulieu Il y a des écrivains qui exigent de leurs lecteurs une communion de pensée préalable avant de leur livrer leur message; aussi pour pénétrer leur univers intime, faut-il se synchroniser à la même longueur d’ondes.Charles Du Bos appartient éminemment à cette catégorie d’esprits dont le haut niveau de spéculation intellectuelle présuppose une telle prédisposition.En témoigne le choix des auteurs qu’il a minutieusement étudiés dans ses essais, nombreux et des plus diversifiés, au cours d'une fructueuse carrière littéraire, choix établi en vertu d’affinités qui rapprochent étroitement des êtres refermés sur eux-mêmes, discrets dans leurs manifestations.De même les thèmes retenus par le critique trahissent une identité de recherche intérieure soutenue.Parmi ces compagnons de choix se trouvent Byron et le besoin de la fatalité qui le conduit inéluctablement à son tragique destin, André Gide dont le dialogue, d’harmonieux au début, prend une tournure tumultueuse et qu'on doit lire en regard d’un échange de correspondance entre les deux ¦ 29 amis si on veut en dénouer la complexité, François Mauriac qui fait l'objet d'une étude poussée dans laquelle Du Bos tente de dégager, à travers une oeuvre romanesque tissée sur un fond d’angoisse et d’espoir, le problème du romancier catholique, Benjamin Constant ou le départage de sa grandeur et de sa misère, Goethe, une aventure psychologique régie par les deux rythmes d’une admiration et d’un refus, la comtesse de Noailles et le climat du génie.Ces études se développent toujours en fonction d’un aspect singulier d'un auteur — d'où l’usage fréquent d’un sous-titre — qui fait ressortir en contraste ses caractéristiques dominantes.Pour Du Bos ces plongées dans la pensée de ces écrivains de choix sont autant de points de repère qui délimitent son propre cheminement intellectuel et spirituel.Deux questions fondamentales à ses yeux occupent aussi sa pensée: le concept de littérature et du “spirituel dans l’ordre littéraire”, thèmes dont l’analyste, à cause de la remise en question de concepts consacrés et des prolongements qui s’ensuivent sur le processus de perception des écrits, scrute scrupuleusement tous les aspects.Son dernier ouvrage, Qu 'est-ce que la littérature?, se compose des conférences données à St.Mary's College, Notre Dame, Indiana, conférences qui synthétisent les éléments de sa pensée sur les rapports de la vie dans son sens plein et de la littérature.Pour le grand nombre, le nom de Charles Du Bos demeure attaché aux sept séries d'Approximations, panorama exceptionnel des grands courants de l'activité artistique et littéraire de l’Europe.Je dis bien de l’Europe, car, pour satisfaire un appétit intellectuel toujours à l'affût des manifestations de l’esprit humain.Du Bos recherchait sa nourriture aussi bien en Angleterre, en Allemagne, pays où « il séjourna à plusieurs reprises et dont il connaissait la langue, qu’en France, comme le démontre sa fréquentation assidue des chefs de file, musiciens, artistes et écrivains de ces pays.Les études groupées sous le titre Approximations, titre trompeur, si on le prend dans sa connotation péjorative, lui confèrent, par leur puissance de pénétration et leur structure sans faille, une autorité incontestée au sein des critiques contemporains et auraient suffi pour lui assurer une place de choix dans la littérature française.Du Bos ne vit que peu de ses études publiées de son vivant.Plus nombreuses furent les publications posthumes et ce fait a vraisemblablement contribué à donner de nos jours à ses écrits une audience plus large que celle dont il bénéficia durant sa vie.Une autre facette de son intense activité littéraire, plus discrète et plus fervente, les pages de son Journal, allait être révélée en plusieurs étapes.De son vivant, Extraits d un Journal (1908-1928), publiés en 1928, levaient timidement le voile sur une oeuvre qui se bâtissait dans l'intimité, car il s'agit bien plus que d'annotations au fil des jours ou de commentaires en marge de nombreuses lectures et rencontres d'écrivains.Il fallut attendre jusqu’en 1946, plus de six ans après sa mort, pour que soit reprise cette entreprise de révélation qui ne se termina qu’en 1961.Maintenant neuf forts volumes, couvrant la période allant du 16 août 1921 au 16 février 1939 et se terminant les derniers mois de sa vie, — il mourut le 5 août 1939 — permettent de puiser dans une accumulation unique de réflexions sur maintes grandes oeuvres des hommes d’ici-bas et de méditations sur la vie de l’âme qui ouvrent la voie à la contemplation de l’au delà.A mon avis, le Journal, à cause de l’engagement entier de son auteur, est appelé à être reconnu comme l’oeuvre 31 maîtresse de Charles Du Bos.* Devant cette masse de notes et d’ébauches accumulée au cours d’une longue période de sa vie, plus de trente ans, une question se pose à l’esprit: quels motifs incitèrent Du Bos à se confier à un genre que d’aucuns qualifient de genre secondaire, alors que l’oeuvre finie paraissait plus conforme à sa démarche littéraire?Pour Du Bos tenir un Journal n’était pas une activité occasionnelle et marginale, mais répondait à une nécessité impérieuse: se maintenir dans un état de réceptivité à l'égard de toute manifestation valable des choses de l’esprit.Certes, les notes qu’il consignait ou dictait à partir du mois d’août 1921', aussi régulièrement que le lui permettaient ses activités et son état de santé, ont généralement trait à la littérature, mais elles ne sont pas de nature littéraire, en ce sens qu’elles sont imbues d’une qualité humaine qui dépasse les préoccupations étroites de coteries littéraires ou de la perfection formelle de l’écriture.Dans ces pages, il y a une âme qui s’harmonise avec l’esprit qui juge, et davantage qui recherche à appréhender la substance que renferment les écrits qui font l’objet de ses réflexions.S’interrogeant sur la raison d’être de cet exercice, n’écrivait-il pas: Et maintenant revenons, avec plus de précision et moins de volute, aux problèmes qui font la raison * Une source de documentation inestimable sur Charles Du Bos est alimentée depuis 1955 par la Société des Amis de Charles Du Bos 76 bis, rue des Saints-Pères, 75007, Paris) qui depuis sa fondation a publié 25 Cahiers comprenant de ses inédits, ainsi que des témoignages sur cet attachant écrivain.1.Mais son Journal était tenu depuis 1902, voir Cahiers Charles Du Bos. 32 d’être de ce journal.En ce qui concerne le travail, si je m’interroge en toute sincérité, à l’heure actuelle voici ce que je constate: de moi-même — je veux dire si j envisage la situation du point de vue d’une liberté idéale, si je feins pour un instant — et uniquement pour clarifier en toute sincérité — d’oublier toutes les nécessités qui m’incombent, — mon mouvement spontané ne va que dans une direction: la dictée du journal, — et cela pour le plus simple et le plus évident des motifs, à savoir que seul le journal est à la fois un registre assez ample et assez souple pour recueillir une vie intérieure qui déborde et ne demande qu’à se déverser.2.L’ensemble du Journal recèle une abondance d'idées et aborde une variété de sujets telles qu’il est quasi-impossible d’en dresser un inventaire même succinct sans risque d’ignorer maintes valeurs.Cet état de réceptivité qu’il cultivait l’amène à se pencher sur les oeuvres les plus marquantes des lettres étrangères; parmi ces écrivains: Shelley, Byron, Keats, Nietzsche, Tchékhov, Tolstoï rencontrent ses préférences.Quant aux auteurs de son pays, s’il manifeste une prédilection marquée pour les aînés: Pascal, Baudelaire, Benjamin Constant, il tourne un même regard inquisiteur et chaleureux vers ses contemporains: Jacques Rivière, Paul Claudel, Jacques Copeau, et peu de critiques les ont mieux compris et interprétés que Du Bos.Ce foisonnement d’intérêts, d’aucuns en ont fait reproche à Du Bos y voyant un facteur de dispersion, de dissipation de ses facultés d’analyse.En fait, loin d’être un 2.Journal, T.IX, pp.248-249. 33 facteur de dispersion, cette profusion, qui découle d'une puissance d'absorption qu’il ne réussit pas toujours à freiner, lui permet de dégager une synthèse des courants d’idées qui ont caractérisé les littératures européennes.Lui-même s’en explique ainsi: Or — et ce n’est que le corollaire de cette vie émotive continue — rien n’est plus contre ma nature que de me surveiller, que de ne pas me donner entièrement quand je me donne, que ce soit dans un écrit, que ce soit dans un entretien avec un être cher, que ce soit même tout simplement en écoutant une musique aimée que je ne puis jamais écouter sans être bouleversé jusqu’au tréfonds.3.Du Journal se dégagent les grandes lignes d’une nouvelle approche de la critique.Pour Du Bos, l’évaluation d'une oeuvre s’établit en relation de la reconnaissance d'une identité d’esprit qui sensibilise critique et créateur à ces points obscurs que rencontre toute investigation en profondeur.Les critères conventionnels d’appréciation éclatent sous la poussée persistante de l'interrogation.L’impartialité théorique du critique face à l'écrit cède la place à une prise de position qui engage les deux composantes de la nature de l'homme: le charnel et le spirituel.Cette volonté d'identification, à l’occasion méticuleuse à l'excès, n’est pas sans comporter quelques risques, entre autre celui de lier un jugement à des ressemblances fraternelles de pensée plutôt qu’à une perception dégagée, autant que faire se peut, de préférences personnelles.Cette méthode d aborder 1 oeuvre a grandement rénové la fonction de la critique, et au critique 3.Journal, T.IX, p.110 incombe une double responsabilité, une envers le texte, 1 autre envers son “moi’ perméable à la pensée que porte l’expression littéraire.La concentration volumineuse de notes et d’appréciations que renferme le Journal constitue une histoire remarquable des idées, un bilan qui en plus de commenter la meilleure production littéraire de plus de trente ans, une des périodes les plus créatrices de la littérature européenne, fait revivre maints grands auteurs des siècles précédents dans une perspective adaptée à l’époque moderne.Pensons aux considérations toute nouvelles sur Pascal, mises de l’avant par Du Bos, qui nous rendent l’émouvant auteur des Pensées aussi familier qu’un contemporain.C'est également la somme d’une démarche laborieuse et quelquefois déchirante d’une âme sensible et tiraillée entre les appels du Beau et les exigences de la vie spirituelle.Les dernières années du Journal abondent en méditations sur les questions au centre du christianisme qui, depuis sa conversion en 1927, priment des préoccupations qui antérieurement étaient primordialement dirigées du côté du contenu littéraire et artistique que son milieu lui offrait.Du Bos entraîne maintenant son lecteur-partenaire dans une passionnante recherche intérieure et l’invite à se joindre au dialogue grave et joyeux qu'il entretient avec les maîtres-mystiques: saint Augustin, saint Jean de la Croix, le père de Caussade, Bérulle, et surtout à une interrogation quasi-quotidienne des Évangiles qui lui apporte l’explication de la signification mystérieuse des maux physiques qui l’accablent et suscite, en contrepartie des moments de révolte contre ce qu'il estime un sort injuste, la quiétude tant désirée.Si Du Bos ne va pas jusqu’à répudier la littérature par suite de cette réorientation radicale, il reste tout attentif à établir 35 une conciliation de la littérature et de la vie surnaturelle.De ce souci découle ce texte magnifique: Du spirituel dans l'ordre littéraire qui précise de façon exemplaire à travers Milton, Shelley et Maurice de Guérin les relations fondamentales qui existent entre deux réalités qui, tout en se situant dans des ordres différents, se complètent mutuellement.Depuis ce dilemme de conciliation qu'il voulait résoudre, Du Bos, par une approche audacieuse, a réalisé l’irréalisable: fusionner le Beau et la vie de l’âme dans un épiphénomène qui ennoblit mutuellement, comme par osmose, l’une et l’autre des deux aspirations chevillées au coeur de 1 homme.Dans sa manière caractéristique de s'identifier à l’écrivain dont la pensée est apparentée à la sienne, Du Bos s’approprie celle de Keats en ces termes: Keats, Seigneur, savait, lui, tout le lien qu’il y a entre le visible et l'invisible-, son génie est l'absolue fusion des deux ordres: oui, en lui l’amour du visible le ravissait en l’amour de Y invisible.Et Vous, Seigneur, qui savez toutes choses, savez qu'il connaissait ce lien, qu’il le savait tout en ignorant que c'était Vous qui l'aviez mis.Seigneur, Vous ne lui aurez certainement pas refusé ce que Vous m’avez donné à moi qui méritais tellement moins de le recevoir.4 Croire que cette vocation à la vie de l’esprit isolait Du Bos des contingences de la réalité quotidienne et le maintenait, dans un état d’angélisme, étranger aux tragiques événements qui secouaient son pays et le monde, est méconnaître l'homme dédié à la paix qu'il était.N’avait-il pas signé en 1934 avec un groupe d’intellectuels catholiques le mani- 4.Journal, T.IX, p.178. 36 feste rédigé sous l'impulsion de Jacques Maritain: Pour le Bien Commun: Les Responsabilités du Chrétien et le Moment Présent, manifeste qui appelait une action dans le domaine temporel face à la crise que vivait l'Europe à cette époque.Invité à diriger une des décades de Pontigny en 1934, n avait-il pas opté pour un thème qui portait à controverse: La Volonté de Justice et l esprit révolutionnaire, thème qui servait d amorce aux échanges entre les participants.Son implication dans les conflits mondiaux s’exprima de façon encore plus évidente dans ses réactions à la crise de Munich en septembre 1938.À ses yeux, le résultat du conciliabule final à Londres du 18 septembre qui sacrifiait la Tchécoslovaquie “ne laissait plus nul doute que le nouveau «péché mortel de l’Europe» était déjà un fait accompli, — péché mortel dont cette fois les responsables sont les deux seules grandes nations dans lesquelles se concentrait encore ce qui subsistait ou mieux ce qui survivait de l’Europe.”5.S’il aborda le problème à un plan élevé, celui de la volonté de paix à l’encontre des visées égoïstes des puissances nationales, il se solidarisa avec les humains brimés et spoliés de leurs droits fondamentaux par la force brutale des armes.Cet écrivain envoûtant, passionnément préoccupé de l'essence même de la littérature, en arriva à la conclusion que littérature et vie ne se dissociaient pas.Aussi sa vie et ses oeuvres gardent-elles une puissance d’évocation qui se renouvelle sans cesse.Pour en saisir l’inexplicable retournons au Journal, source inépuisable d’enseignements, dont les dernières lignes consignées le 16 février 1939 expriment de façon éclatante non seulement la raison profonde qui 5.Journal, T.IX, p.213. anima ce patient et fécond exercice intellectuel et spirituel, mais précisent l’esprit qui soutint les gestes ordinaires de l'existence et l'ensemble de la production littéraire de Du Bos.Une intuition qui lui était familière lui souffla cette invocation qui s’apparente à une oraison, dans laquelle il s’écrie avec la piété qui le caractérise: Seigneur, laissez à mon corps la possibilité que mon coeur puisse témoigner tout mon amour aux deux êtres que Vous m'avez donnés, et laissez-le aussi garder un minimum de forces pour pouvoir encore célébrer ici-bas les grandes créations humaines.6 “.et laissez-le aussi garder un minimum de forces pour pouvoir encore célébrer ici-bas les grandes créations humaines”, pouvait-on se donner plus noble mission, et qui était en mesure d’assumer cette célébration exaltante du charnel et du sacré avec autant d’amour et de pénétration que Charles Du Bos?6.Ibid., T.IX.p.243. I ITINÉRAIRE MÊCANOLOGIQUE « il / 41 ITINÉRAIRE MÉCANOLOGIQUE I IDENTIFICATIONS INITIALES ET PREMIÈRES RÊVERIES Jean Le Moyne AVERTISSEMENT Les Écrits du Canada français me font l'honneur de publier les quatre premiers chapitres d'un ouvrage intitulé Itinéraire mécanologique, auquel je travaille depuis longtemps.S'il m’est donné de mener à terme mon projet, cet ouvrage comptera trois tomes, dont le premier porte le titre provisoire ^’Identifications initiales et premières rêveries.J'y évoque les machines que j'ai connues et aimées depuis l'enfance jusqu a l'adolescence et qui, à mon insu, m 'avaient légué une immense fortune poétique et intellectuelle.Je ne pus reconnaître mon “héritage " que tard en mon âge mûr.Alors seulement, à la présence retrouvée des machines j’entrepris de répondre par un quête soutenue, sinon adéquatement systématique. La deuxième partie traitera de ces retrouvailles, qui me permirent d’envisager enfin un “humanisme intégral”.Car, sous l'influence des machines, des techniques et des sciences, accueillies avec une humilité passionnée, j’aurai vu éclater les cadres de l’humanisme “littéraire” qui était le mien et qui, abâtardi, demeure l'humanisme commun.Les domaines philosophique, théologique et proprement littéraire, que je n 'ai jamais cessé de parcourir, auront conservé leur dynamique intégrité; mais, grâce à cet élargissement global de mes perspectives humanistes, les différents lieux de l’univers de l'esprit se seront pour moi, sans exception, ouverts les uns aux autres et à la totalité.Quant au troisième tome de l’ouvrage, je le conçois comme un essai sur la mécanologie entendue au sens strict de discours sur la machine en tant que telle.C’est par un processus analogue à l’association freudienne que je rassemble mes souvenirs et les loge dans leur espace-temps.Il m'a fallu, bien à contrecoeur, préciser dès le début quelques coordonnées, mais on constatera aussitôt comme sont restreintes mes intentions autobiographiques.La première partie de l’“itinéraire mécanologique”, dont je livre ici les plus lointaines étapes, évoque l'amorce poétique d’une aventure intellectuelle.Je fais du même coup revivre un enfant.Qu 'on se garde cependant de voir tout un autoportrait là ou il n’y a qu 'une esquisse partielle.On ne dispose en effet que d'un aspect très particulier de cet enfant, que de moments discrets de son existence, que d'une faible portion de son histoire.Voici un enfant amoureux des machines et dont l'amour et son objet sont incompréhensibles aux autorités.Sa passion le rend ingénieux.Quoi de surprenant: l’amour vrai n ’est-ilpas génial?Toutefois, pour l’ensemble de sa vie quotidienne, il n ’est pas plus qu ’un autre enfermé dans le secret et le silence. 43 Je dois avouer que le silence sur les machines m 'est redevenu de rigueur en société: à leur seule mention (laquelle m'est peut-être trop aisée), on pâlit, on verdit.Tellement qu 'il m'est plus facile de parler de Dieu (une autre folie, la principale celle-là) que des machines.Ce qui n'est pas peu dire assurément.Le choix de mes évocations s’inspire du principe bachelardien des matières privilégiées, analogiquement appliqué à des objets techniques.En voilà assez.Il ne s'agit après tout que d'un court extrait d’un livre en préparation.Les chapitres qu'on va lire constituent d’ailleurs, surtout le premier, une véritable introduction.Histoire de donner l'heure juste: je date de février 1913.J.L.septembre 1982 • • • vous êtes les pierres du temple du Père, destinées à l’édifice que construit Dieu le Père, élevées jusqu’au faîte par la machine de Jésus-Christ, qui est sa croix, avec le Saint-Esprit pour câble; votre foi est votre treuil, et votre charité est la voie qui vous conduit à Dieu.” IGNACE D’ANTIOCHE, Épître aux Ephésiens, IX,1.Chapitre I J’imagine un traumatisme heureux et extrêmement précoce.Je suppose qu'une violence m’avait été faite par la perception soudaine, comblante et momentanément accablante, d'une présence extraordinairement intense et fascinante.Je ne peux pas avoir eu peur, mais j’aurai été saisi, envahi, ravi; en un paroxysme inconscient, je me suis pour toujours identifié à cette présence.Une source de poésie intarissable s’était donc révélée à moi.Et cette poésie particulière tendait, ainsi que je le compris plus tard, à une surréalité de raison.Il faut que la cause de ce traumatisme béatifiant ait été une locomotive à vapeur, car je ne saurais m’expliquer autrement que cette machine m’ait fasciné dès ma plus tendre enfance.Vérifications faites, je situe l’événement au plus tard vers la fin de ma deuxième année, c’est-à-dire au temps de “ma congnoissance première”.1 Si chez les petits enfants la connaissance première est ordinairement diffuse et si leur mémoire consciente ne retient généralement pas de faits distincts avant l’âge de trois ou quatre ans, sinon plus tard, il arrive cependant que des souvenirs très nets, mais très rares, percent comme des nunataks le glacier d'événements, couche plate et indifférenciée, qui pèse déjà sur l'inconscient, le gruge pour façonner ¦ 45 le paysage intérieur que révélera le dégel définitif, d'ailleurs toujours partiel, de la maturité.C’est ainsi que mes souvenirs de certains jouets remontent à mes vingt-deux mois: il s’agit exclusivement de véhicules sur roues.Des autres joujoux que je possédais alors ou qu’on m’aurait prêtés, je n'ai retenu aucune image, aucune sensation.Parmi ce matériel roulant primordial, ma mémoire n'a cessé de privilégier deux locomotives à vapeur , l'une en bois, petite, simplifiée à l’extrême, verte aux roues jaunes, et l’autre de tôle rouge, d’assez fortes dimensions et beaucoup plus réaliste; non seulement je les vois encore, mais je les touche, les rugosités de la première et les rondeurs lisses de la seconde étant restées imprimées dans mes mains.La stricte vérité m’oblige à confesser l’existence d'une photographie sur lequelle je figure quelques semaines avant ou après mon deuxième anniversaire, vêtu d'une robe ou tablier d’enfant (le pinafore des Anglais) avec, à mes pieds, la locomotive que je “sais” avoir été rouge.En droit mon souvenir est donc impur et douteux, car il a pu être entretenu par une image.2 Subjectivement, ma conviction demeure inébranlable, appuyée qu’elle est par des souvenirs très étroitement et immédiatement associés à ceux des deux locomotives, souvenirs dont des témoins oculaires, proches parents, m’ont amplement confirmé l'exactitude.Quant à la petite locomotive de bois elle-même, son existence au moment indiqué et l’apparence que je lui attribue ne sauraient, justement, être plus solidement établies.Aujourd’hui encore, ce jouet et moi-même à vingt-deux mois, nous pourrions faire l’objet d’une attestation notariée.Je ne veux absolument pas donner l'impression que ma mémoire consciente a retenu de ma deuxième année quantité de faits, d’objets, de visages et d’impressions P 46 objectivement, “historiquement”, vérifiables.Encore une fois, pareils souvenirs ne peuvent être que très rares.Je viens d’en faire un relevé sommaire: j’aboutis à une vingtaine.Or cela est peut-être exceptionnel.Tant pis ou tant mieux.En tout cas, je ne me vante pas: je tiens seulement à consigner la date précoce d’un événement qui a définitivement marqué ma sensibilité et qui a contribué à me faire concevoir un humanisme élargi.En dernière analyse, au fin fond de mon enfance, je rencontre une locomotive qui d’avance avait fait éclater pour moi les cadres de l’humanisme littéraire.Il m'appartenait de découvrir, le temps venu, qu’il y avait une issue, que la voie était libre.Cette rencontre s’est probablement produite dans un ancien village de la banlieue ouest de Montréal, Saint-Henri, devenu quartier industriel, où mon grand-père paternel habitait une grande maison située en bordure d’une voie ferrée fort achalandée.Mon père, médecin, y avait installé un cabinet de consultation où il ne se rendait que deux soirs par semaine.Pauvre et rare, la clientèle ne lui était sans doute qu’un prétexte pour maintenir avec une partie de sa famille des liens que l’orientation de sa vie3 avait réduits à quelques échanges rituels; au delà d’un attachement viscéral, il devait essayer de compenser par la régularité de sa présence une extrême ténuité de communication.Je crois enfin que comme médecin mon père profitait des circonstances pour exercer là une charité toute tchékhovienne.Le récit des événements qui avaient amené mon grand-père à se fixer à cet endroit vers la fin de sa vie ne serait pas pertinent à mon propos.Seules les heureuses conséquences de Saint-Henri sur une sensibilité importent ici.Où précisément ai-je perçu la locomotive pour la ¦ 47 première fois et de façon à en être pour ainsi dire imprégné , au sens lorenzien?A un des nombreux passages à niveau de Saint-Henri peut-être, car j’étais encore bébé que mes parents m’amenaient assez fréquemment chez mon grand-père.Mais j’incline à croire que ce fut plutôt des fenêtres de la maison, ou du jardin où mes cousines me portaient, en attendant de m’y accompagner, parce que j’insistais toujours pour voir les trains de plus près.La clôture surplombait la double voie à quelques mètres de distance.Son, lumière, vapeur, fumée, je ne perdais rien d'un spectacle dont la splendeur et 1 intérêt ne devaient être surpassés plus tard que par le théâtre de l’ancienne liturgie catholique.Tous les trains faisaient halte à Saint-Henri et les locomotives de ceux qui se dirigeaient vers le sud s'arrêtaient devant moi, à un endroit où une courbe et une rampe rendaient les démarrages souvent difficiles.Que le tintamarre était beau! Et combien étaient exaltants les martèlements d’enclume des bielles, les souverains crachements de l’échappement! Merveilleuses cheminées qui chantaient la plénitude! De ces rythmes et de cette musique mes oreilles sont restées pleines et ma poitrine vibre encore et se serre à leur souvenir.Parfois, la locomotive perdait son adhérence et ne réussissait pas à ébranler son train; après quelques tentatives qui m'inquiétaient et me scandalisaient presque, comme m’aurait troublé une flagrante faiblesse paternelle, elle reculait, disparaissait sous le viaduc de la rue Notre-Dame et reprenait son élan.J’écoutais, j'attendais en proie à une anxiété jamais complètement exempte de confiance et dont rien ne pouvait me distraire.Mais bientôt la locomotive se faisait entendre, puis, du viaduc enfumé sous lequel elle venait de se débattre, elle surgissait victorieuse pour mon triomphe, marquant avec une sublime autorité ses quatre coups d’échappement par . 48 tour de roue, escamotant le paysage sous son panache noir.Et je voyais le chauffeur sous des reflets de flammes alimenter le foyer d‘un ample geste alternatif, aussi régulier que celui de la machine elle-même.Il m est certes impossible de dégager toutes mes impressions originelles de l’épaisseur complexe qu’elles ont acquise par un inévitable processus d’accrémentition.Cela supposerait une dissection psychologique dont l’analyse la plus fine est incapable.Ce que j'évoque là, je l’ai vu de mes yeux d'enfant fasciné, émerveillé et qui n’allait jouir que cinq ou six ans plus tard des premiers recueillements d’une véritable observation.Mais à cette heure, écrivant, je revois ce passé avec des yeux instruits par plus de soixante ans de regard, de sorte qu’il m’est impossible d’être moins explicite.L’échec de la locomotive obligée de reculer, je ne me l’expliquais pas: je le vivais dans la même opacité subjective que tout le reste; le rythme, je ne l’identifiais pas comme un rythme à quatre temps: je l’éprouvais organiquement, et ainsi de suite.Les enfants ne sauraient évidemment se raconter que devenus adultes, et avec le langage de la maturité: il faut alors avertir nos vieux mots d’avoir à respecter, en se contentant de l’indiquer, une poésie naissante, antérieure au verbe.Après avoir obtenu, vers mes huit ans, l’autorisation de me déplacer seul en tramway dans Montréal, je pris bientôt, et de plus en plus fréquemment, le chemin de Saint-Henri.J’adorais la vieille maison de brique, si provinciale d’allure, si différente de tout ce que je connaissais, avec son haut toit mansardé, avec ses énormes cuisinières à bois et à charbon, ses salamandres dont les flancs rougeoyaient l’hiver dans les corridors obscurs, sa grange, ses hangars et sa basse-cour.4 Du côté de la voie ferrée, un jardin fleuri la 49 bordait; deux grands saules et des lilas touffus y vivaient, le feuillage engrisaillé sous la suie des locomotives.De tous ceux qui habitaient “Saint-Henri”, seules deux tantes et deux cousines prirent une certaine place dans ma vie.Je les aimais bien, les voyais avec plaisir et m’attardais volontiers auprès d’elles, mais non sans calcul, car pendant longtemps mon affection ne dépassa guère l’égoïsme animal des enfants.Ces dames en effet, naïves gardiennes, détenaient pour moi la clef d’un paradis machinique et technique: une halte, que nous appelions “la gare”, des voies de grande ligne, un labyrinthe d’embranchements, des triages, un canal,5 des écluses, des ponts tournants, des bassins, des quais, des élévateurs, des usines, des ateliers, immense domaine que je finis par connaître comme renard son territoire.Je disais aux tantes et aux cousines (mon grand-père était déjà mort au tout début de mes expéditions): “Je vais à la gare.” Des fenêtres du premier étage, elles pouvaient m’apercevoir sagement assis sur un banc ou arpentant prudemment les quais.Elles ne se doutaient pas du soin que j’avais mis à les apprivoiser, à leur donner l’habitude d’absences prolongées et associées dans leur esprit à des choses permises comme aller à la gare.Sachant qu’elles m’oubliaient, je disparaissais bientôt dans un secret qui eût terrifié ma mère.Avant de me laisser “voyager" dans Montréal, on m’avait bien sûr mis à l'épreuve.Satisfaite, en réalité bien trop aisément, de ma connaissance des parcours, ma mère m’avait fait promettre de ne jamais rôder près des voies ferrées et des triages (les gares m’étant inexplicablement et heureusement accessibles) et surtout de ne.pas m’approcher du port et du canal, car elle avait de l’eau une peur irraisonnée.L’été à la campagne, c’est à peine si je pouvais 50 me mouiller les pieds au bord des rivières et des lacs.Par contre, à la mer, elle laissait les enfants jouer dans les vagues à leur guise: je ne me souviens pas d’une seule baignade en eau douce et c'est dans l’océan que j’ai commencé à nager.Je ne devais connaître qu’à quatorze ans la folle joie d'un bateau, c’est-à-dire le deuxième été qui suivit la mort de ma pauvre maman, bien que j’eusse en cachette appris à ramer au Parc La Fontaine, dans notre quartier.La loi étant une excellente incitation au péché, les désobéissances, que divers délits mineurs avaient précédées, ne tardèrent pas.Mes contemplations déjà longues m’avaient convaincu que ni les triages ni le port n’étaient dangereux, que ma mère n’entendait rien aux machines et à l’eau, ni mon père d’ailleurs, et que par conséquent leurs interdictions étaient nulles et non avenues.Cependant la puissance lui appartenait et à mon père et aux autorités du collège et de l’Eglise, et non à moi.Aux règlements et aux surveillances, il fallait opposer le mensonge et le silence, et toutes les sournoiseries de la sagesse apparente pour endormir les grandes personnes.Dans la redoutable frange victorienne qui constituait mon milieu, il fallait absolument cela rien que pour vivre.Il fallait ruser pour trouver sa vie qui s’appelait surtout triages interdits, quais interdits, fréquentations interdites, spectacles interdits, lectures interdites, pensées interdites.Et pour avoir la paix, il fallait mesurer ses risques avec le plus grand soin.Si on pouvait bien être le plus fin, on ne pouvait jamais être le plus fort.Donc, pas d’histoires.Lors de mes excursions et promenades, toutes solitaires, j'étais généralement en quête ou en contemplation de machines.Au port, je trouvais la faune gigantesque et solennelle des paquebots, des cargos, des remorqueurs, des _ 51 grues, des transbordeurs, des élévateurs, des silos, des péniches, et de nombreux trains de marchandises en perpétuel remaniement; à l’est, vers l’extrémité des principaux quais, la gare Viger, où il y avait des locomotives différentes 6 de celles que je voyais à Saint-Henri; à l’ouest, tout près de la première écluse du canal et d'un bassin où se tenait toute une famille de remorqueurs et où s'attardaient de grands paquebots, le terminus d’une ligne de banlieue, dont les rames électriques tenaient du tramway et du train, et d’où on pouvait se rendre à Longueuil par le pont Victoria, pour revenir par le bateau passeur à vapeur.Ah! j’oubliais, pécheur que je suis, le vieux bateau à roues et à balancier qui faisait la navette entre le quai de l’Horloge et l'île Sainte-Hélène! Beaucoup plus loin vers l’est, en direction de la Pointe-aux-Trembles et du Bout-de-l’île, il y avait la petite gare Moreau, d’où des trains s’enfonçaient dans le Nord, et des kilomètres de quais et de voies ferrées, et des raffineries de pétrole, et les tramways de Viauville et du Bout-de-l île.Dans la direction opposée, vers l’Ouest, avec la Place d’Armes comme point de départ, le tramway de Lachine, jaune, plus massif que les autres tramways et, ce qui lui donnait un prestige d’express à mes yeux, pourvu de ressorts elliptiques plus souples et plus doux à haute vitesse que les ressorts semi-elliptiques ou hélicoïdaux d'usage courant, longeait les grandes lignes de l'Ouest pour aller vers de vastes usines, aciéries ou tréfileries, autour desquelles s’affairaient de minuscules locos de manoeuvre, vers des forêts de transbordeurs et de grues et le canal, encore, là où il débouchait sur la surprenante immensité du Lac Saint-Louis.Parfois une course s’amorçait entre mon tramway et un train: j'en devenais pantois de plaisir.J'empruntais un autre gros tramway jaune, d'un type différent, mais suspendu lui aussi à la façon des wagons et 52 voitures des trains, pour aller, sur la rive nord de l’île, à Cartierville où, après une glace ou une tasse de bovril selon la saison, je prenais le train électrique et rentrais par le tunnel du Mont-Royal.Il y avait encore les parcours de Bordeaux et du Sault-au-Récollet, municipalités situées sur la rive nord de l’île, elles aussi, mais à l’est de Cartierville; je n y allais guère parce qu’il n’y avait pas d’industries ou de chemins de fer intéressants de ce côté-là.Et jamais, avant l'adolescence, je n'ai poussé mes désobéissances au delà du territoire pourtant respectable que je viens de délimiter.Faute d’argent7 et de temps, puisque l’un et l’autre m’étaient soigneusement mesurés.Et aussi parce que j’ignorais s’il y avait des machines plus loin et parce qu’il était imprudent de poser trop de questions.Je soupçonne une autre raison, plus grave et qui aura pesé bien lourd sur ma vie entière.Enfant curieux et rêveur, patient dans ses contemplations (qui trop rarement se faisaient observations méthodiques), pourvu de bonnes ressources poétiques pour meubler ses solitudes, je devais avoir l’air heureux.Je ne l’étais point.Ma nervosité, mon irascibilité, le montraient bien.Je ne pouvais être heureux que sporadiquement, ou dans quelque zone particulière de mon espace intérieur.Car j’étais prisonnier du gîte extrêmement confortable, faussement comblant et terriblement frustrant qu’avaient aménagé la beauté, le charme, la tendresse, la fragilité, les peurs et les sévérités de ma mère, et l’intelligence désordonnée, et les faiblesses prodigues, et les parcimonies atterrantes, et les égoïsmes passionnés de mon père.Nos abondances masquaient des obstacles infranchissables, contournaient de graves lacunes.Ce piège, dans lequel j’étais né et grandissais, présentait la perfection, l’infaillibilité des dispositifs aménagés 53 avec les immenses ressources d’une culture donnée et de névroses concomitantes, c'est-à-dire que c’était un piège génial.J'y étais si bien pris qu’au moment de dépasser “les bornes” pendant mes excursions, je sentais invariablement la panique me gagner et mon imagination se brouiller.(La même paralysie m'empêchera plus tard de quitter le toit paternel quand je l’aurais dû, quand je l’aurais pu.) Je rebroussais chemin, compensant ma frustration par une connaissance de plus en plus sûre de mon territoire, par le perfectionnement de mes ruses et.Dieu merci, par l'approfondissement poétique de mon secret.Mais l’inhibition qui m’interdisait par exemple d’économiser un peu pour excur-sionner dans les environs de la ville, pour sortir de l'île de Montréal, et même de poser le geste préliminaire de consulter l’indicateur des chemins de fer, a certainement, par contamination associative, privé de méthode ma quête, et m'a empêché d’acquérir sur mes machines bien-aimées la somme considérable de connaissances objectives et exactes, accessible à tout enfant moyennement intelligent.Personne ne pouvait m’inciter à mettre un peu de système dans ma fréquentation des machines: d'une part, notre milieu se composait uniquement de “littéraires”; d’autre part, je dois le répéter, j’étais astreint au secret.De tels pièges, on sort toujours “empêché”.La singularité qu’il peut y avoir là réside dans la nature de l'empêchement.Les bornes, les barrières, les limites que je ne franchissais pas alors se reconstitueront indéfiniment sur d’autres plan de la réalité: plusieurs d'entre elles humilieront mes ruses et mes entêtements renouvelés, et aucune ne me laissera jamais passer sans m'attarder.Pendant les années que durèrent mes maraudes d’enfant, je ne me fis jamais prendre.Et il ne m'arriva aucun 54 désagrément.Je ne fus jamais molesté; jamais je n’eus à affronter quelque bande de ces êtres fantastiques que nous appelions “voyous”; jamais je n’eus à me battre.Me battre?Mon Dieu, je n’aurais même pas su comment faire! Aujourd’hui, je suis tenté de croire que j’étais invisible.Chose certaine, un air distant, un comportement toujours correct et le refus obstiné d’engager la conversation avec toute personne inconnue expliquent partiellement mon invisibilité.Mais celle-ci tenait surtout à ce que les élèves des écoles publiques avaient congé le samedi seulement, tandis qu'à mon collège on avait congé le mardi et le jeudi ou vendredi après-midi.Si ces jours-là je me trouvais loin de chez moi, à l’heure où les écoles publiques s’apprêtaient à lâcher leurs meutes, qui eussent pu être redoutables, je prenais le tram pour rentrer.Or ces enfants, dont je me trouvais de la sorte protégé, appartenaient en majorité, du moins dans les quartiers qui nous intéressent ici, à la race des pauvres, race aussi extraordinaire, aussi mal connue et presque aussi “impossible” que celles des Noirs et des Jaunes.Comment pouvait-on être Persan?8 Et comment pouvait-on être pauvre?Faute de contacts avec les seuls qui auraient pu m’initier, désagréablement ou non, à leur monde, la pauvreté des quartiers défavorisés où me conduisaient de si rudes attraits resta pendant toutes ces années-là une donnée impénétrable à mon imagination.A Saint-Henri, aux abords du port, dans le vieux Montréal, je ne me disais donc pas: ce sont des quartiers pauvres.Pas plus que je me disais, à Westmount ou à Outremont: je suis dans un quartier riche.Certaines choses existaient là qui étaient inconnues ailleurs.Tel ou tel plaisir était possible ou impossible selon les lieux.Les subdivisions 55 de mon territoire m'importaient toutes à des titres divers.A cet égard j’étais parfaitement libre.Il me plaisait également d’acheter, près du canal, pour quelques sous de chocolat noir à une modeste épicerie, où l’odeur des biscuits et des fruits trop mûrs était si capiteuse, si chaleureuse et touffue dans le clair-obscur, ou de manger une glace assis à une table de marbre dans une opulente pâtisserie brillamment éclairée.Invisible, j’étais donc aveugle aussi.Mais mon aveuglement me valait peut-être la précieuse liberté de rechercher les machines pour elles-mêmes, selon leur être propre, en tant que telles, sans me soucier d'aucune considération secondaire.Cela semble affreux à dire: si j’avais été gêné par la perception de la pauvreté et l’effet des machines sur les pauvres, leurs plus proches voisins, la poésie de la machine aurait bien pu m’échapper et, du même coup, la dimension de l’humanisme “intégral” la plus couramment et la plus platement méconnue m’aurait été interdite.En réalité, sur le plan de poésie qui est présentement le nôtre, cela n’est pas plus odieux que de supposer que, si j’avais été faussé par le snobisme bourgeois, des prestiges illusoires m’auraient impressionné et empêché de profiter des ressources poétiques de l’aisance ou de la richesse.Il en était donc pour moi des quartiers comme des ambiances et des milieux: je passais des uns aux autres sans aucune difficulté, bien que la maison paternelle et ses environs demeurassent centre et cadre normatifs de mon existence.Si je préfère toujours d’instinct le style et l’appareil bourgeois, j’ai quand même conservé dans mes relations et mes déplacements mon aisance d’enfant.Transposée sur le plan intellectuel, la même liberté m’aide à échapper à plus d’un exclusivisme culturel et à reconnaître partout, au moins en principe, des références à une même Incarnation. 56 NOTES AU CHAPITRE I 1.Rabelais, Tiers livre, XXXVI.2.Dans A Sort of Life, Penguin, 1975, p.14, Graham Greene fait part au lecteur d’un scrupule semblable en évoquant ses plus lointains souvenirs d’enfance: “In all these early years I am uncertain what is genuinely remembered.For example I think I can remember a toy motor-car, which now surely—a 1908 vintage toy,—might be worthy of a sale at Sotheby’s, but since it appears in a photograph of myself and my brother Raymond, this may not be a true memory.My age then was about four, and I wore a pinafore and had fair curls falling around the neck.” 3.Cf.Jean Le Moyne, Convergences, HMH, Montréal 1961, “Dialogue avec mon père,” pp.11-16.4.La basse-cour de “Saint-Henri” n’a pas peu contribué à m’éveiller à l’histoire naturelle (Cf.Jean Le Moyne, op.cit., pp.17-19).A cette époque élever des poules en pleine ville n'avait rien d’insolite.Rue Sherbrooke, notre voisin, médecin comme mon père, aura eu un poulailler jusqu'à la seconde Grande Guerre.Nous avions nous-mêmes un pigeonnier dans notre cour en 1939! —A l’encontre de ce qui attendait mon amour des machines, mon intérêt pour l’histoire naturelle ne subira pas d’éclipse.Mais il y a longtemps que le “règne” machinique s’est retrouvé dans mon esprit en parallèle avec le règne animal.Je signale ce voisinage à cause de la pertinence épistémologique que lui attribue Jacques Lafitte dans ses Réflexions sur la science des machines, Bloud & Gay, Paris 1932, et Vrin, Paris 1972.5.Le canal de Lachine, désaffecté depuis l’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent en avril 1959.6.Toute la question des styles au sein des séries mécanologiques se posait ainsi à moi.7.J’avais d'ordinaire une provision de tickets à laquelle on ajoutait une pièce de vingt-cinq cents.En grapillant, je pouvais doubler la somme pour payer les suppléments des tramways de banlieue et m'offrir un goûter.La vie était si peu chère que cela suffisait, mais la faiblesse de la marge empêchait tout écart.En réalité, on ne faisait pas grand-chose pour limiter mes déplacements: on n’avait qu’à me donner rien de plus que ce que j’aurais normalement mis dans ma tirelire, presque toujours vide.Comment aurais-je pu me plaindre?Je désobéissais, et l’époque était telle.Mais ma situation était fausse, et parce que, justement, je tramais un secret, et parce que j’étais, comme on va le voir, pris à un piège.S.Ah! Ah! Monsieur est Persan! C’est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan! Montesquieu, Les lettres persanes. 57 Chapitre II Ainsi, en raison d’une identification précoce à la locomotive à vapeur, deux locomotives occupèrent une place tellement privilégiée parmi mes premiers jouets qu’après plus de soixante-cinq ans j’en garde un souvenir d’une limpide netteté.Quel sens pouvaient-elles avoir, ces locomotives, pour un enfant de deux ans, de trois ans?Elles ne purent être alors, et sans doute ne furent longtemps, que des images d'une entité qui était la source d’un bonheur extraordinaire.Au cours de mes jeux, je ne fis d’abord que les pousser en marchant à quatre pattes ou que leur imprimer sur place un mouvement de va et vient—je m’en souviens parfaitement; plus tard, je dus les traîner à l’aide d'une ficelle—ce dont je ne me souviens pas.Quant aux voyages imaginaires, je n’étais évidemment pas prêt à “partir”.Mon attention se fixa donc sur les roues.Étendu sur le côté pour avoir les yeux à la hauteur des essieux, je regardais les roues de la locomotive écraser doucement les brins du tapis et laisser derrière elles deux traces parallèles dont la rigueur me causa bientôt, avec le roulement lui-même, une satisfaction parfaite, définitive, mais qui deviendra quelque peu encombrante à la longue.Aujourd'hui encore, toute roue qui tourne ne peut-être pour moi que roue heureuse; et je n’aperçois jamais des rails, une voie ferrée, sans qu'un sûr bonheur s’installe instantanément en moi pour se prolonger au delà de tout horizon et détour.Dès ces premiers jeux, j'attribuai au parallélisme une perfection qui gagna sans tarder la symétrie, si bien que toute asymétrie me demeura pour toujours suspecte, sinon inadmissible.Ces perceptions et idéalisations mécaniques et géométriques étaient si fortes que j’en vins à rejeter tout 58 jouet aux roues mal alignées, au chassis ou au bâti faussé, et à imposer à tout véhicule la règle de rails invisibles.Même les quadrupèdes étaient assimilés à des véhicules à quatre roues! Parce qu'ils trottent légèrement de travers, je considérais les chiens très inférieurs aux chats.Je portais la même attention critique aux embarcations et, le jour où je découvris la déviation compensatrice de la coque des gondoles, je les méprisai.Et jamais Venise n'eut part à mes rêves! De même je ne pus aimer le canoë en raison de sa marche sinusoïdale à un seul pagayeur, résultat d’une nécessaire et incessante correction.A sa façon aussi boiteux que la gondole, le canoë ne se défendait pour moi qu’à deux pagayeurs.Je n’ai jamais eu envie d'en posséder un.Vers mes sept ans, il m’arrivait d’accompagner ma mère ou une tante dans les grands magasins ou chez des amies.Ces dames préféraient à tout autre mode de transport la victoria, véhicule délicat, aux roues capricieuses.Invariablement, je m'arrangeais pour voir si les roues présentaient à l'avant et à l'arrière exactement le même écartement.Toute dérogation à la règle diminuait mon plaisir; je me plaignais et on ne comprenait rien à mes protestations.Je consentais une certaine indulgence aux voitures simplement défectueuses, car on avait en leur cas au moins respecté l’intention; mais je jugeais absolument aberrantes celles qui avaient été construites avec un écartement avant inférieur de plusieurs centimètres à celui du train arrière, transgression malheureusement assez fréquente.Cette exigence de mon enfance subsiste presque intacte.Par exemple, la Citroën DS m’a scandalisé parce que l’écartement de ses roues était plus prononcé à l'avant qu’à l’arrière.J’éprouvais dans toute voiture de ce type un insurmontable déplaisir (que je n’ai jamais pu faire comprendre à quiconque).Certes, de telles 59 différences d'écartement ne compromettent pas la symétrie: elles ne font que la compliquer ou n’en déterminent qu'une variété.Mais cette symétrie-là ne correspond pas à celle de la voie ferrée idéale dont elle viole la pureté; elle affaiblit en outre le sentiment d'ordre et de sécurité qu’entretient le parallélisme de deux rails réels ou imaginaires.(Les voies à trois rails capables d’accommoder deux écartements différents, bien que moins simples, sont aussi pures que la voie ordinaire à deux rails.Mais selon la perspective rêvée le troisième rail constitue une troublante intrusion.Par contre, le troisième rail de certaines voies électrifiées ne “compte” pas.) Inspiré par la voie ferrée, archétype de beauté géométrique et de sécurité mécanique, mon amour excessif du parallélisme et de la symétrie n’était pas loin de la fixation.Il m’aveuglait littéralement.Au point que je fus tout décontenancé en constatant un jour que les deux côtés des locomotives à vapeur n’étaient pas identiques, n’étaient pas garnis des mêmes appareils ou de la même tuyauterie.Que fut cette surprise comparée à ce que j’éprouvai en voyant pour la première fois une locomotive Shay?1 Elle me parut monstrueuse.Chose plus grave, ma religion du parallélisme et de la symétrie n’a pas manqué de retarder et de gêner mon éveil (que rien d’ailleurs ne favorisait à la maison) aux arts plastiques: mon “esthétique” mécanicienne tendait à les condamner à cause des licences de composition qu’ils affichaient, du peu de cas qu’ils faisaient de la symétrie, voire des tortures qu'ils lui infligeaient.Mon regard a réussi à s’éduquer, principalement au contact de mon cher de Saint-Denys Garneau, mais ma liberté demeure incertaine à l’égard de ces disciplines, restées à l’arrière-plan de mes préoccupations intellectuelles. 60 Si sous certains rapports la symétrie me fut une entrave, elle me fut d’autre part extrêmement utile en attachant mon attention à des éléments mécaniques fondamentaux, en stimulant ma curiosité des machines, en me les faisant aimer, en m’insinuant un concept clef de la physique et en livrant à ma délectation un champ poétique généralement insoupçconné ou méconnu.Cependant, à l’usure, les roues de mes jouets devenaient plus lisses et plus elles étaient lisses plus elles me paraissaient heureuses.Peu à peu je me suis mis à vouloir le bonheur de toutes les roues, c’est-à-dire que je tentais de faire rouler celles qui se trouvaient à ma portée et que j’adressais des voeux à celles dont la mise en mouvement aurait exigé des forces supérieures aux miennes.Lorsque j'allais prendre le thé avec ma mère chez une dame de connaissance, l’arrivée de la servante (la table à thé roulante) chargée de rôties et de gâteaux, m’était toujours extrêmement agréable, pas seulement parce que j’étais gourmand, mais aussi parce qu’on faisait rouler quelque chose.Je trouvais que les bonnes y allaient avec beaucoup trop de précaution: ma poussée aurait été tellement plus vigoureuse et béatifiante que la leur! Chez certaines dames la servante était rangée dans un coin de la salle à manger.Inexplicablement, on ne s’en servait pas: un coup d’oeil sur les bandages de caoutchouc me l’avait appris.Je demandais alors la permission de “faire marcher” la table à thé, afin de l'arracher à un sort qui était l'équivalent d’une damnation, afin de la soustraire à une immobilité dont ne pouvaient s'accommoder que des objets inférieurs, tels les sofas, les tabourets, les poteaux.Bien entendu, notre hôtesse n’avait pas à me refuser ce plaisir: ma mère s'en chargeait avec empressement.Mais il était rare que je ne pusse imprimer 61 subrepticement à la pauvre servante un déplacement minime, symbolique, sacramentel.En conformité de la justice immanente à l’être des choses, tout véhicule pourvu de roues devait être déplacé le plus souvent possible, et toute roue tourner le plus possible.Car toutes les roues étant faites pour cela, pour tourner, l’immobilité prolongée compromettait leur existence jusqu'à finalement la nier, puisqu’elles se trouvaient ainsi réduites à la passivité pure du support.Aussi, je ne voyais jamais sans peine une machine négligée, oubliée, mise au rebut, et dont la cinématique a été figée pour toujours par la rouille.Autant qu’en mon enfance, je suis encore capable d’une telle “sympathie”; la seule différence est que je ne m’y attarde pas.Je ne décèle aucune sentimentalité dans cette affectivité et je n’ai jamais observé dans ma vie, malgré un grand respect pour les objets, aucun attachement maniaque à l’endroit des machines.Je n’ai jamais rien eu du collectionneur (ce qui me paraît dommage quand je pense à tant de beaux jouets d’une haute valeur mécanique que j’aurais pu sauver de l’anéantissement et qui seraient si précieux à mes évocations).Mais j’étais attentif à une cinématique fondamentale, mais je m’identifiais à la réalité machinique, mais à travers mon épaisseur poétique j’avais l’intuition de la nécessité fonctionnelle des machines.En effet, les machines n’ont de sens que dans et par leur fonction.La machine est tout entière pour la fonction.L’inquiétude que m’inspirait toute machine ou toute roue au repos correspondait à une incertitude que l’expérience m’apprenait déjà et ne cesserait pas de me rappeler: il est impossible de savoir si une machine donnée repartira après un arrêt.La seule machine intégralement bonne est 62 celle qui fonctionne; la seule machine indubitable est la machine en marche.De même que Le véritable Amphitryon Est VAmphitryon où l'on dîne.} Logée dans un univers en travail constant et qui, selon l’Ecriture '‘combat pour les justes” (Sg XVI, 17), la machine doit travailler toujours.A travers l’homme elle est à l'image du Dieu travailleur de saint Jean faisant dire à Jésus: "Mon père travaille toujours, et moi aussi je travaille” (V, 17).La fragilité ontologique que je prêtais aux machines immobilisées tenait peut-être à un idéalisme inconscient.En tout cas, il fut sans suites proprement philosophiques.Je crois plutôt que s’exprimait de la sorte une première intuition de l’insécurité créaturelle et, singulièrement, de la précarité de toute incarnation. 63 NOTES AU CHAPITRE II 1.Du nom de son inventeur l’Américain Ephraim Shay.Machine à deux ou trois cylindres verticaux à haute pression, montés sur un des côtés du chassis, avec transmission par un arbre horizontal, à joints de cardan, entraînant tous les essieux à la fois.Très lente mais très puissante, cette locomotive était principalement utilisée dans les exploitations forestières.La chaudière se trouvait déportée en raison de la disposition latérale des cylindres et des mécanismes de transmission, ce qui donnait à ces machines une physionomie très peu orthodoxe.Qu'on imagine une automobile au capot semblablement disposé! 2.Molière, Amphitryon (Acte III, Scène V). 64 Chapitre III Le poli de l'usure, l'usure même me devint une garantie ontique applicable à tout objet technique dur, singulièrement aux machines et surtout à la roue, à jamais privilégiée.La roue m'aura longtemps occupé d'une façon à la fois excessive et incomplète.Elle me fit négliger bien d'autres éléments mécaniques.Je la concevais avant tout porteuse et déplaçante; sa motricité m’importa peu jusqu’à ce que certains jouets, un tricycle, une locomotive à ressort, m'eussent initié à ses autres vertus et révélé quelques-unes des formes et des fonctions surprenantes qu’elle peut prendre et assumer.Les essieux, les arbres, les moyeux, les boîtes, je ne les percevais pas très bien; les bielles et les coussinets m'étaient inconnus.Mon attention demeurait périphérique, elle se tenait à la circonférence, sur le bandage de caoutchouc ou d’acier.Evidemment, “mes” premières roues étaient d’une seule pièce, mais l'usure des surfaces portantes isolait et distinguait celles-ci et, par elles, comme par un bandage réel, la roue me parlait.Si la roue n’a cessé de me parler, elle m’aura toujours mieux parlé par le fer et par l’acier, ces duretés-mères des rêveries forgeronnes,1 rêveries qui trouveront leur plénitude avec la roue d'acier roulant sur son rail d’acier.Les bandages de caoutchouc plein et les pneus ne m’en dirent jamais autant que le métal; leur mollesse compromettait la pureté du contact, affaiblissait en quelque sorte le jeu de la réalité.Tandis que sur les fermes des grandes vacances enfantines, les roues des tombereaux, des charrettes à foin, des voitures et des machines aratoires, toutes à bandage métallique, s’exprimaient clairement et abondamment par les douces et sourdes sonorités d'enclume de leurs moyeux, leur crissement 65 continu sur les graviers, leur bruissement feutré dans l'herbe et sur le sol meuble et, dans le sable, par leurs chuintements ponctués de chocs mous contre des cailloux.Polis par l’usure, les beaux aciers des grandes roues me racontaient une minutieuse exploration de l’étendue visible et me montraient et me donnaient le monde.Ces pressions sur la terre m’étaient une liturgie qui exaltait indéfiniment la fonction et la liberté, toutes deux proposées sous les espèces de la rotation et du roulement.L’intensité du bonheur qui accompagnait ma contemplation dépassa longtemps mes capacités d’expression.Ce contentement lui-même a fait que la mobilité est devenue essentielle à ma félicité terrestre.Je ne pense pas surtout au plaisir du voyage, mais aux rêveries matérielles afférentes aux phénomènes techniques du déplacement; je pense à l’appareil du déplacement synthétisé par l’imagination en roues tournant sur la terre.De même que l'amour de la symétrie nuira à mon appréciation de la peinture, de même le dynamisme inépuisable des rêveries du mouvant me rendra presque insensible à la sculpture.Oh! certes, je saurai à l’occasion surmonter mon indifférence foncière, mais l’enfant en moi se dit encore: “Et ça ne marche même pas!” J’en viendrai même à soupçonner tout objet immobile d’être prisonnier.La religion du roulement me fut également nuisible sur le plan technologique lui-même.Par exemple, le statisme des édifices, des ponts et autres constructions m’empêcha jusqu’à la maturité de saisir le dynamisme de leurs formes.De même les espèces statiques, plus précisément non cinématiques de la faune électrique, tels les transformateurs et les redresseurs, s’attarderont longtemps dans une opacité très humiliante pour moi.Mon oeil, surtout sensible au 66 mouvement, comme celui des prédateurs et des rapaces (ô ironie!), me privait d’une “instruction” qui aurait pu élargir et enrichir plus tôt mes intuitions poétiques des machines et des techniques.Or cette poésie-là se veut instruite.Si l'instruction que je me donnais peu à peu dans l’ordre de la cinématique n'eut rien de correspondant dans le domaine du statique ou du fixe avant de nombreuses années, elle aura suffi cependant à stimuler mon attention et à multiplier mes saisies poétiques.Mais elle fut longtemps trop rudimentaire pour me permettre de communiquei ce que je voyais et éprouvais; de fait, ce ne sera qu’à l’approche de mes premières rationalisations mécanologiques—vers la cinquantaine—que ma poétique et mes rêveries machiniques se connaîtront elles-mêmes, se critiqueront et commenceront à se formuler.Ces démarches supposaient pourtant une somme considérable d’information et de réflexion.Et, bien que ce ne soit encore guère apparent, la simple évocation à laquelle je me livre présentement serait impossible sans de constantes références à la mécanique proprement dite, ni sans une persistante invocation à l’esprit de la mécanologie.Passives, petites, mes premières roues étaient innocentes.Celles que la campagne et la ferme m’offraient l'étaient moins.Car, en raison de leurs dimensions importantes et des charges énormes qu'elles supportaient, elles s'affirmaient redoutables.Elles écrasaient admirablement les cailloux et les brindilles dans les ornières, en bordure des champs, le long des haies; et elles cognaient dur sur les roches affleurantes, les marquant et leur arrachant parfois des éclats.L’agressivité secrète de l’enfant silencieux que leur roulement enchantait y trouvait son compte.Cet enfant si sensible ne prenait jamais parti pour l’herbe tuée, anéantie, sous leur fréquent passage.Cette stérilisation était l’effet du 67 bonheur des roues et de l’ordre qu’elles représentaient et imposaient au sol informe.Partout elles insinuaient le parallélisme souverain des rails.2 La voie ferrée était idéale.Stricte, indubitable, elle ne tolérait aucune imprécision.Il était impensable que les roues sur elle posées la quittassent et se permissent des écarts désinvoltes comme les roues de la ferme, complaisantes au vague du terrain; insuffisamment spécialisées, ces dernières n’étaient ni promises à des destinations infailliblement déterminées et extrêmement lointaines ni liées à des trajets inviolables: avec leur animale lenteur et leur pauvre liberté, elles pouvaient aller ici et là, pas bien loin, et pour ainsi dire n’importe comment, ce que je ne trouvais pas très estimable.Ces roues de petite vertu ayant de moins en moins à me dire, mon intérêt se mit à faiblir.Tandis que la perfection de leur contact avec les rails, sol non pas vague mais précis et purement technique, c’est-à-dire humain, intentionnel, voulu, me faisait privilégier de plus en plus les roues des wagons.Les roues de la route étaient donc simples, voire simples d’esprit.Elles s’accommodaient de presque tous les terrains, mais leurs liens avec le sol étaient si lâches, si mal définis, que, livrées à elles-mêmes, de leur n’importe où elles faisaient vite un nulle part.La roue de la voie ferrée, elle, complexe et extrêmement exigeante, exclusivement adaptée au rail, formait avec lui un couple parfait, indissolublement uni par la réciprocité fonctionnelle.Aux exigences des roues de locomotives, des wagons et des tramways correspondait la sévérité des rails: autant le jeu s'imposait entre celles-là et ceux-ci, autant il lui fallait être soigneusement mesuré.Mes trains me l’avaient appris: les roues sur leurs rails étaient fort occupées, réagissant de seconde en seconde à l’état de la voie, aux 68 joints, aux courbes, aux traversées, aux aiguilles.Le menton-net ou boudin (véritable élément spécificateur de la roue de chemin de fer) avait des effets d’autant plus merveilleux que son profil était faible par rapport au diamètre et à la largeur de la surface portante de la roue.En effet, malgré la grande diversité des conditions normales de roulement, sa puissante discrétion suffisait à tout, c’est-à-dire à l’unique nécessaire: le maintien du train sur la voie.Je m'aperçus tardivement que les roues des trains présentent des surfaces coniques avec le grand diamètre du côté du boudin.Ce profil, d’usage universel, est un important facteur de stabilité; en outre son effet "différentiel” est appréciable dans les courbes.Dans la réalité, le jeu mutuel des rails et des roues était peu accusé et, par conséquent, moins favorable à l’observation directe.Impossible d’étudier ça “par terre” comme à la maison: on m’aurait arrêté! Mais la position des boggies de quelque wagon garé sur une courbe et l’usure si prononcée du rail extérieur (c’est-à-dire courant à l’extrémité du rayon de la courbe) me permettaient de conclure à l’uniformité du comportement de toutes les roues sur tous les rails.Le long des courbes très prononcées les mentonnets amincissaient visiblement le rail extérieur en lui arrachant de fines lamelles d’acier.J’en ramassais parfois, avec précaution, car bien que friables, elles semblaient avoir un tranchant de rasoir, m’étonnant de la pression dont elles témoignaient et admirant les roues d’avoir si bien tenu.A cet égard le recours au contre-rail disposé de façon à recevoir de la face interne du mentonnet toute la pression latérale normalement destinée au rail extérieur, me paraissait humiliant pour les roues.Il me fallait bien reconnaître sa nécessité, occasionnelle dans le cas des trains, très fréquente dans celui des tramways, astreints que ces 69 derniers étaient à des courbes de très faible rayon.J’admettais donc cette pratique en lui reprochant son manque d’élégance.Je déplorais de même les rails à gorge des voies de tramway dont le profil surdéveloppé aux aiguilles et le long des courbes serrées remplissait le rôle de contre-rail.Sur de tels rails, les roues trop protégées, trop aidées, voyaient leur liberté diminuée, et compromise la pureté de leur fonctionnement.Pour ces raisons, j’éprouvais toujours une vive satisfaction quand, enfin sortis de la ville, les tramways de mes excursions solitaires abandonnaient les rails à gorge pour une voie authentique, exempte de tout trucage.Et je projetais ardemment mon soulagement sur les roues qui se mettaient à claquer bellement et nettement sur les joints.Privilégiées, les roues de locomotive et de wagon l’étaient à tous égards, et quant à la substance et quant à la forme.Si bien que le poli dû au roulement n’était pas associé au vieillissement de l’usure.Il n’était pas seulement en leur cas le simple sceau de la fonction, mais en outre, et surtout, il était l’indice d’un surcroît d’être et la marque d’une affirmation existentielle singulièrement heureuse et forte.Il s’agissait donc d’une usure positive, néguentropique, qui se faisait confirmation substantielle et qui était éprouvée comme une plénitude.Bien sûr, l’usage polissait aussi les bandages et les pneus de caoutchouc, mais sur eux le poli n'indiquait guère qu’une usure sans rédemption, une usure qui n’était que perte de matière et dégradation de substance.Les vieux pneus, les vieilles roues garnies de caoutchouc n’étaient que des détritus, des ordures vouées au dépotoir, à la géhenne.3 Injustice de la rêverie! En privilégiant, elle exclut; en choisissant, elle prédestine.Elle envisagera plus tard avec satisfaction la refonte de la ferraille, mais apprendra avec 70 indifférence la régénération du caoutchouc.La seconde fusion des roues de chemin de fer et de tout objet de métal lui apparaîtra comme un embrasement d’apocatastase.4 Les formes métalliques conserveront pour elle toute leur valeur dans leur dissolution même.Ainsi est-il dit des justes que leur mort est précieuse aux yeux de Dieu (Ps CXVI, 15).Les rêveries matérielles infusent de l’âme en de nombreuses substances; toutefois, il y en a qui semblent absolument réfractaires à cette animation poétique, notamment le caoutchouc et, en général, les plastiques.Et parmi les métaux, mon rêve a-t-il jamais béatifié l’aluminium ou le plomb?5 Le droit à la fonction, le besoin du fonctionnement m’apparaissaient singulièrement impérieux chez les roues de locomotive et de wagon à cause de leur supériorité quant à la substance, à la forme et au travail, à cause aussi de leur insurpassable capacité de bonheur.J’avais pris très tôt l’habitude de vérifier l’état des roues de tous les wagons au repos que je rencontrais; cette habitude m’est restée et mon regard machinal est toujours aussi appuyé et précis.La rouille, qui dénotait une longue immobilité, me troublait et m’inquiétait comme un prodrome de déréliction.Sur les voies de garage que je hantais prudemment vers mes neuf ans, je repérais d’un coup d’oeil les wagons de marchandises depuis trop longtemps immobilisés.A cette époque, il arrivait en effet que des wagons fussent ainsi oubliés dans les cours satellites des grands triages ou sur des voies d’évitement isolées, temporairement désaffectées.Je les prenais en pitié ces wagons, je m’attachais à eux, je leur rendais visite et je déplorais l’exil de ceux qui appartenaient à des réseaux étrangers, aux désignations tantôt sauvages et rudes, tantôt pittoresques et charmantes: Lackwawanna, Wabash, Rutland, 71 Père Marquette, Santa Fe .et dont le souvenir entretient en moi de nostalgiques invocations.Santa Fe, surtout: grâce à de discrètes questions, j’avais appris qu'il s’agissait d'une ligne du Far-West, ce qui m’avait fait évoquer les héros de Gustave Aimard, le Français Valentin, et Curumilla, l'Indien comanche, son ami, dont les aventures m’enchantaient.6 Parfois, comme j’arrivais au butoir où avait si longtemps attendu un de mes amis wagons, je voyais ce dernier attaché à une rame qu'une locomotive de manoeuvre enlevait: ses roues en tournant revivaient, se nettoyaient et commençaient à luire comme je le perdais de vue au delà d'une aiguille, derrière une autre rame.Mais projeté sur lui mon indicible bonheur le suivait et l'accompagnait à jamais.Sa destination inconnue dilatait mon coeur, agrandissait mes espaces intérieurs aux dimensions d'un réseau mondial.Je m'attardais dans mon rêve, regardant la misérable voie de garage, devenue encore plus triste maintenant qu’elle n’avait plus à supporter la charge soulageante de ses trop rares visiteurs.Cependant, sur les rails à la rugosité brunâtre se distinguait la trace grise d’un joyeux départ. NOTES AU CHAPITRE III 72 1.Cf.Gaston Bachelard: La terre et les rêveries de la volonté, Corti 1948; surtout le chapitre VI, “Le lyrisme dynamique du forgeron.” 2.Sur le thème de l’écrasement, mais dans un tout autre esprit, cf.ibid., pp.356 et seq.3.Géhenne, de l'hébreu gehinnom vallée de Ben-Hinnom, au sud de Jérusalem (Cf.Jérémie VII, 30-33).Tout rêveur sévère est heureux de savoir que cet emplacement infernal fut à l’origine un lieu de plaisance, une sorte de parc.4.La restauration universelle à la fin du monde.Selon Origène, l’apoca-tastase clôt chaque cycle cosmique (tout étant à recommencer indéfiniment); elle est définitive pour Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur.Ce dernier, plus complexe et nuancé que ses illustres précédesseurs, estime que pareil enseignement, qui engage l'ultime miséricorde divine, doit être réservé "aux plus mystiques”, voire ’’honoré en silence”.Cf.Berthold Altaner, Précis de Patrologie, Editions Salvator, Mulhouse 1961, pp.306, 443, 721; et Hans Urs von Balthasar, s.j., Liturgie cosmique, Maxime le Confesseur, Aubier, Paris 1957, pp.275-278.Sur un plan tout physique, la cosmologie contemporaine pense assez volontiers parallèlement à Origène.Cf.Edward R.Harrison, Cosmology.The Science of the Universe, Cambridge University Press 1981, chapitre 15, “The Many Universes.” 5.Sur ces métaux, cf.Bachelard, op.cit., p.235.6.Il n’est pas étonnant que je n’aie jamais oublié l’épisode sublime du roman où Valentin apprend la mort de Madame sa mère.Je cite de mémoire: 'Que me reste-t-il?” s’écria Valentin."Dieu." répondit le prêtre."Et te désert.” ajouta Curumilla.Et allez, hop! Au grand galop! Chapitre IV Les locomotives à vapeur, les tramways, mes locos à ressort ou électriques, me proposèrent presque simultanément la roue motrice, promise dès le début à une élection définitive.Elle était tellement plus complexe que la roue porteuse! Elle offrait une telle épaisseur de sens! Elle assumait une fonction tellement riche, tellement plus précieuse que toute autre: celle de garantir le déplacement! Sans elle, quels départs étaient possibles?Car elle était le réceptacle et la dispensatrice par excellence de la force nécessaire.Bien que mon attention se partageât assez bien entre les différentes motrices, celles de la locomotive à vapeur furent l’objet de complaisances excessives, à cause certes de ma précoce identification à cette machine, à cause aussi des impressionnantes dimensions de ces roues et de la gesticulation autoritaire qui soulignait leur action.Même individuellement, même au repos, elles avaient de la présence.Le spectacle inlassablement contemplé de locomotives ébranlant leurs trains ou manoeuvrant tantôt avec aisance, tantôt avec difficulté, alimentait ma rêverie de puissance tout en lui insinuant une instruction.Fascinée par la cinématique de la locomotive, mon attention se fixa d'abord sur le fonctionnement apparent et se détourna de ses sources, le feu et la vapeur.Je faisais donc commencer le travail à la tige du piston et surtout, parce que sa beauté me ravissait, à la crosse allant et venant entre ses glissières et exerçant sa poussée alternative sur le point d’attache des bielles à chaque roue accouplée.La négligence du feu et de la vapeur dans ma saisie du travail mécanique détermina une substantialisation de la 74 force à l’intérieur des roues motrices.En d’autres termes, dans la dure opacité de leur matière les roues étaient imprégnées de puissance, elles étaient la puissance elle-même.Tant que la vapeur et l’électricité ne m’eurent pas livré une part suffisante de leur secret, c’est-à-dire de leur théorie, ma perception des motrices resta empoissée de ce même substantialisme.1 Les motrices de mes locos à ressort furent les premières à y échapper, leur frénésie compromettant la rêverie; d’ailleurs le mécanisme de ces petites machines, vite percé à jour, ne me paraissait respectable que dans les lenteurs horlogères, parmi lesquelles je ne crois pas avoir rêvé.(Fussent-elles d’acier, les motrices des tracteurs, même à vapeur, ne me parlèrent jamais beaucoup, leur extrême lenteur figeant ma rêverie.Quant à celles des automobiles, elles ne me dirent jamais rien.) C’est par imitation que je commençai à déchiffrer le jeu des embiellages des locomotives à vapeur.Pourvu de manivelles (les pédales) et de bielles (mes jambes), l’unique roue motrice du tricycle me fut très enseignante.Grâce à elle, j’expérimentais à ma propre source la force du mouvement alternatif qui, agissant sur les pédales-manivelles par les jambes-bielles, se transformait en rotation déplaçante.De plus en plus claire, mon intuition du principe de la transmission de l’effort mécanique me donna un sens initial du caractère organique de la machine à vapeur, puis, par extension analogique, de toute machine.Moteur de mon tricycle, je percevais concrètement le rôle de l’inertie sous la forme de l’erre entretenue.J’entrevoyais là un ensemble de notions fondamentales en physique aussi bien qu’en mécanique.Mais la motrice du tricycle laissait beaucoup à désirer: n’accommodant que deux poussées se succédant dans le même sens sur les 75 pédales décalées à 180°, c’est-à-dire directement opposées l’une à l’autre, elle n’offrait aucune correspondance avec les quatre coups d’échappement par tour de roue propres aux locomotives (rythme attribuable au double effet de chacun des deux cylindres sur des manivelles décalées à 90°2, ce que je compris avec le temps, de même que le rôle des soupapes, des excentriques et de leur commune tringlerie, l’essentiel m’étant alors révélé sur le mode d’action de la vapeur dans les machines alternatives).Le tricycle fonctionne comme une mauvaise machine à deux cylindres à simple effet et les deux points morts de sa motrice, il faut les vaincre par des poussées tangentielles sur les pédales, tricherie complaisante dont n’est capable aucune manivelle de locomotive, celle-ci ne pouvant pas ne pas se conformer au code de l’intégrité mécanique.Inauguré avec les exigences totalitaires de la symétrie, ce code ne cessait d’accueillir pour ma satisfaction et mon repos de nouvelles lois.La rigueur m'exaltait.La bicyclette souffre des mêmes impuretés motrices que le tricycle et c’est sans doute le refus obscur de l’expédient mécaniquement illicite de la poussée tangen-tielle sur les pédales qui m’empêcha de devenir un fervent du vélo, comme je l’aurais bien dû, étant donné ma bougeotte et la commodité de cette machine.Il convient de signaler l’inconsciente ascèse mécanologique à laquelle je m’adonnais, mais il faut relever aussi un entêtement qui, après m’avoir privé du canoë, m'appauvrissait encore.Toutefois, l’histoire de la machine comporte des entêtements autrement graves que ceux-là.Le mécanisme de l’automobile à pédales, qui succéda au tricycle, était tout aussi riche d’enseignement et semblablement vicieux.Je préférai bientôt ce nouveau 76 jouet au tricycle à cause de ses quatre roues adaptables aux rails imaginaires et de ses longues bielles qui reliaient les pédales au vilebrequin de l’essieu moteur, et aussi parce que sa carosserie enveloppait mieux ma rêverie cinématique (cet enveloppement sommaire annonçait des discrétions mécanologiques déjà présentes en de nombreuses machines familières, mais que je ne savais pas encore discerner).Je ne tardai pas à découvrir que mon automobile n’était pourvue que d’une seule roue motrice, l'autre “faisant semblant”.Consternation! Comment m'expliquer que je me sois accommodé d’une pratique à ce point délictueuse?Ma loi de la symétrie se trouvait en effet violée sur le plan même de la motricité, c’est-à-dire en pleine intimité machinique.Idéalement, la chose était aussi inadmissible qu'une locomotive pourvue de roues motrices d’un seul côté.J^ai dû protester.On a dû me rentrer dans la caboche l’impossibilité de procéder autrement dans le cas de cette petite voiture.Je ne me souviens pas qu'on m'ait alors parlé du différentiel.Dommage, car j'aurais certainement compris cet admirable mécanisme et j'aurais en même temps saisi l’effet compensateur, ou différentiel justement, des roues à surface conique des locomotives et des wagons.Enfin, mon exigence céda et mon imagination s’employa à masquer toute déficience.Ni le tricycle ni cette automobile ne me furent des compagnons durables et, de la sorte, j’accorde à mon enfance une facile absolution.Beaucoup, beaucoup plus tard, immédiatement après la dernière Grande Guerre, je me rendis coupable d'une honteuse faiblesse en faisant l’acquisition d'une seconde motocyclette.La première avait été “pure”; celle-ci était alourdie et déformée en tricycle par l’adjonction 77 d'un side-car.Moi qui avais affiché tant de mépris pour cet ensemble bâtard! J’invoque à ma décharge ma gêne financière et le fait qu’en ce temps-là la machine était refoulée à l’arrière-plan de ma vie consciente.Bien que jamais totale pour moi, l’éclipse de la machine était alors à son maximum: je ne sortais guère d’un monde dominé par l’humanisme traditionnel ou littéraire.Mes sources ordinaires concernant les motrices étaient parfaitement orthodoxes.Parmi elles, les locomotives à vapeur précédèrent les tramways (de ville et de banlieue) et ceux-ci, ma première locomotive électrique, une Ives, marque américaine très en vogue pendant les années vingt et toujours recherchée par les collectionneurs.Tant que persista ma tendance à la substantiali-sation notée plus haut, je concentrais la force du tramway dans les roues aux dépens des moteurs, d'ailleurs difficiles à voir et qui ne montraient de leur structure que leur enveloppe cylindrique.Ils étaient évidemment des roues, mais des roues lointaines, alors inaccessibles parce que trop savantes, et avares de gesticulation.Les moteurs électriques ressortissent en effet à un ordre de rationalité supérieur à celui de la machine à vapeur alternative.Or la discrétion machinique est généralement fonction du degré de rationalité.Aussi la saisie poétique se veut-elle à ce niveau beaucoup plus instruite qu’aux couches inférieures de l’être mécanique, où le spectacle, très suggestif, est capable de stimuler directement l’imagination matérielle la plus élémentaire.L'obstacle substantialiste à la connaissance scientifique est si résistant que la vue détaillée du moteur de ma petite Ives qu’on réparait devant moi ne suffit pas à déloger complètement de leurs roues motrices la puissance des machines électriques, pas plus que le feu et la vapeur n'avaient encore réussi à purifier les motrices des machines à vapeur.Je navais que sept ou huit ans, mais, tout bien considéré, j’aurais dû être au moins capable de réformer ma perception, de lui imposer un peu de méthode.J’aurai bien d’autres occasions de me faire le même reproche.Mon initiation, à dix ans, aux grandes machines des centrales électriques porta brusquement mes premières rêveries de continuité, suscitées par différentes machines stationnaires, à un degré d’intensité que je ne surpasserai pas avant la cinquantaine, une fois acquise l’instruction nécessaire.C’est-à-dire que la plénitude poétique dont j’étais capable en ce cas attendait le savoir technique.Je m'attardais donc.Cependant, les machines essayaient de soulever en moi une curiosité plus pertinente, d’obtenir de ma part une attention plus adéquate.Il m’arrivait de rencontrer des garçons de mon âge, ou de peu mes aînés, dont les connaissances en mécanique m'éblouissaient.Mais honteux, je retombais dans mes rêveries secrètes, remettant à plus tard l’effort de connaissance exacte dont ma quête poétique eût tellement profité alors qu'elle était encore en sa spontanéité première.Car je le sais maintenant: aucun traité de la vapeur et de l'électromagnétique n’aurait nui à mes rêveries.Bien au contraire! N’est-ce pas en définitive grâce à ce même traité que j’ai retrouvé la poésie que je tente de livrer ici?Enfin, j’aurai attendu jusqu’à cinquante ans.Par paresse?A cause d’une ambiance exclusivement littéraire?A cause du malheur familial dont l’appréhension a dû déterminer ma mouvance de fuite et de distraction?En raison d’une inaptitude à la réflexion logique, d’irrépressibles tendances contemplatives?Tous ces facteurs entrent 79 sûrement en jeu, mais selon des proportions que je ne saurais mesurer.Quoi qu’il en soit, je déplore amèrement mon abstention.Je me reproche tout autant mon ignorance des mathématiques, laquelle tient probablement aux mêmes causes. 80 NOTES AU CHAPITRE IV 1.Au sujet de la "substance” comme obstacle épistémologique, Cf.Bachelard: La formation de l'esprit scientifique, et La philosophie du non, P.U.F.1949.2.Quelle troublante surprise me seront un jour les rythmes d’échappement des locomotives européennes à trois ou quatre cylindres! LA CHEVELURE DE BÉRÉNICE 83 LA CHEVELURE DE BÉRÉNICE Pierre Trottier Pour Elle(s) ANGST Demain, est-ce demain, ou bien après-demain .Est-ce le jour avant-dernier?Est-ce la nuit avant-dernière?Pénultième ma veille ou mon sommeil?Ou bien suis-je en sursis, de Pâque en Pâque?De quinquennat en décennie à vivre?Mon plan de vie à l’imparfait mal accompli Ma norme au passé simple et tout décomposé .Les poètes de choc sont morts assassinés À court de milliers et de milliers de vers Que poésie d'Etat réclame en vain Des survivants sur leurs petits lopins Où le verbe a fait place au proverbe, Où le temps s’est fait plus mesuré Et les pas de la mort plus rapprochés.Recueil en préparation 84 Cette cause est-elle entendue Mieux qu'un appel en cassation Mieux qu'un appel aux morts Mieux qu'un appel aux survivants Mieux qu'un appel aux quelques surpriants De ce temps de si peu de prière Où me restent quelques consciencieuses, Quelques inquiètes convulsions D'une âme mal promise à d'inconnus enfers.Demain, après-demain, mes enfants légitimes Seront illégitimes orphelins cherchant Un père mort quelque part ici-bas En quelque no man’s land appelé Canada.Qu'importe la géographie, alors Que ma vie fut errance entre Russie et France Entre Zagorsk et Chartres aux mains mal jointes.Orthodoxe et romain, insolite chrétien, Âme discontinue en prière éperdue.Âme au midi manqué d'horloge mal réglée Fou d’ouest au fouet d’est battant les pôles Fou d’Occident et d'Orient, déboussolé Et pourtant j’avais tête au nord à ma naissance.La mort, la mort, la mort, ô pôle inévitable! Quel nord-néant de ce rien que je fus Et quelle pomme, appel gelé de l’être, à mordre Entre les dents d'un crâne de squelette Aux orbites béants au soleil de minuit! DE L’IDÉAL JE-T’AIME De l’idéal je-t’aime de notre vingtaine L’écho résonne encor dans notre cinquantaine.De l’idéal je-t'aime de notre vingtaine, Déjà vécu trente ans le long du quotidien, De rien venu, pourquoi promu, à quoi promis: Humble tangente à la surface de la Terre .De l’idéal je-t’aime de notre vingtaine L'écho résonne encor dans notre cinquantaine Faisant la noce dans le temps et dans l’espace Selon le flux et le reflux contradictoires Des aubes et des crépuscules qui bousculent De rêve en rêverie et de réel en rien Trente-six peuples aux trente-six cultures Trente-six cultes et trente-six folklores.Amphibie amoureux des terres étrangères Submersible envolé traversant ciel et mer Curieux touche-à-tout qu’une grâce a touché — De combien de nations ne s'est-il pas épris, L’ardent je-t’aime de notre vingtaine Que nous avons crié à tant de peuples Selon la chance et selon chaque échéance De nos constantes transhumances Et de nos incessantes transâmances Qui nous ont transformés en résumé du monde Un peu plus sage au milieu de la démence, Un peu plus sourd au dogme des fausses sciences. 86 Qui sait si nous verrons sur le versant de l’âge, Au cap éternité, naufrage ou abordage, Quand de Tardent je-t’aime de notre vingtaine L’écho résonnera dans notre soixantaine, Dans Tidéal silence des pas emboîtés De nos pas annulés les uns dedans les autres, Vivant en filigrane l’un de Tautre, Jouant à pile ou face, jumeaux confondus, Transparents siamois sans listel: Pile de jour, face de nuit interchangeables! Quand de Tardent je-t’aime de notre vingtaine L’écho résonnera dans notre soixantaine, De rêve en rêverie et de réel en rien Nous serons tout en tous au soleil de minuit. 87 LILITH Sous 1 oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue Contre leur ascendance révoltés Contre leur descendance révulsés Les vivants et les morts s’étaient excommuniés Et expulsés de leurs royaumes respectifs.Sous Foeil noir de Lilith en nuit noire vêtue C’était donc désormais sans vivre ni mourir Que nous naissions et que nous trépassions Entre abîmes d’en bas et abîmes d’en haut, Entre fosse aux lions et serpents sur nos têtes Dans l'informe et ténébreuse virginité Des limbes que, plus ténébreuse encore, Présidait une obscure et très grave Lilith.Sous l'oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue Entre abîmes d’en bas et abîmes d'en haut Dans ces limbes grouillait la foule aveugle et sourde Sans entendre ni voir ni serpents ni lions Et notre âme androgyne errait désincarnée Dans son sexe flétri sous la rose affolée, Sous la rose des vents qui soufflait la furie Ballottant, déportant du levant au ponant Tout l'Hellespont battu de verges par Xerxès Pendant que s'écroulaient les colonnes d’Hercule Dans un sismique orgasme à la faille béante Du temps écartelé entre hier et demain, Du temps-poème désarticulé d'avance Sous toute page blanche et toute page vierge Par vengeance d’esprits jaloux de tout hymen. 88 Sous l’oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue, En sinistre ambassade aux enfers de nul sexe, J'embrassais du regard sur le versant de l’âge Les décombres fumants d’un astre éviscéré Entre abîmes d’en bas et abîmes d’en haut.Sous l'oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue (Elle qui n’avait nom qu'en silence en mon âme) La mort avait fauché la foule aveugle et sourde; Les lions s’étaient tus et les serpents aussi.Sous l’oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue Je surveillais quelque diable obèse et borgne Sans queue ni cornes ni langue fourchue Mais eunuque muet dans un harem vidé, Garde-chiourme d’un présent tout mutilé Sans ancêtres aucuns, sans descendance aucune Entre abîmes d’en bas et abîmes d’en haut.Sous l'oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue Il ne me restait plus au fond de la conscience Par mâle patience et femelle espérance Que l'infiniment grand, l'infiniment petit De cette corde au noeud coulant de l'absolu Pour racheter la mutuelle excommunion Des vivants et des morts, vieux ennemis de classe, Pour racheter l’état d'urgence qui étrangle Une opinion publique devenue privée En femelle espérance et en mâle patience L'une et l’autre limant leurs menottes rouillées Au bruit de leur prière au creux de leurs mains jointes L’une et l'autre couchées au milieu de leurs chaînes. Quand le néant inerte chut sur la prison À deux genoux comme un forçat tout abruti Et que par le judas entrouvert de la geôle Se mit à vaciller l’étoile agonisante D'un oukase annonçant un congé inutile Par grâce de diable, dictateur déchu.Sous l’oeil noir de Lilith en nuit noire vêtue Ma prière transforme en cloître ma prison Et je résigne enfin mon âme anachorète À l’équilibre sur la corde de l’exil Qui cherche sa pâture d’immortalité Aux abîmes d‘en haut, aux abîmes d'en bas.Or, dans mon cloître enfin m’est apparue Celle qui est et que je n’ose pas nommer Car c’est en son seul nom, son nom le plus secret -Que j'ai d’un mot apprivoisé les éléphants, Dompté serpents et lions, discipliné les tigres, Dressé tout animal à plume ou poil Et réconcilié les vivants et les morts Sous le plus grand des chapiteaux du monde, Chapiteau de mon cirque magique et magnifique Où j'ai couru de tous les risques inhumains Le plus vertigineux et le plus animal, Le plus sublime et le plus ridicule Risque d'amour sans filet de sécurité En habit de lumière aux paillettes d’argent Que reflétait Lilith en nuit blanche vêtue. 90 Pour l’accueillir enfin, je me suis recueilli Au fond de ma mémoire aux formes de Lilith.Pour la rejoindre enfin, je me suis entêté Au fond de mon espoir aux formes de Lilith.Mémoire-espoir en corde raide au centre Des abîmes d’en bas, des abîmes d’en haut Des abîmes d’Orient et de ceux d’Occident Mémoire-espoir tout éblouis, épanouis Sous l’oeil clair de Lilith en nuit blanche vêtue Aux mains d’étoiles jointes en alleluia, Aux cheveux dénoués de galaxie en fête, En congé mérité par grâce d’absolu.Mémoire-espoir tout éblouis, épanouis De Lilith à l’oeil bleu en bleu de nuit vêtue Aux mains jointes d’aïeule autant que de fillette Fourrant des mêmes mots le silence amoureux De nos âmes sans âge enfin ressuscitées Toutes deux incarnées, toutes deux étonnées De leur sexe affranchi qui chante à l’unisson D’un choeur qui n’avait plus pour maître de chapelle Qu’un grand soleil d’éclipse aux orgues de minuit, Au seul rythme du sang d’Adam et de Lilith En nuit rouge vêtus, en nuit rouge de noces. 91 CONTRE-OEUVRE Nous étions prisonniers d’une mer suspendue Comme un jardin liquide en quelque Babylone Interdisant à toute terre d'émerger.Vague femelle et vague mâle se léchaient Dans l’informe et le flou des eaux originelles Dans les flottements mous d’un diluvien délire Interdisant à toute terre d’émerger.Larves d’humains en larmes cherchant le limon De la plus primitive des incarnations Nous pleurions jusqu’au ciel, nous pleuvions jusqu’au ciel Dans un appel sans voix à quelque esprit muet Quand l'oeil céleste vint se lester de nos larmes Pour les couler enfin dans cette forme étrange D'une première île émergée qui prit ton nom Et puis d'une deuxième qui reçut le mien Dans l’énorme et marin baptême d'une plage Où Dieu sait quel poisson nous avait précédés.îles jumelles nous étions en mêmes eaux îles de joie aussi chantant d'un même écho.Mais îles séparées nous sommes devenus Comme îles vent-dessous et îles vent-debout Et tristement sont devenus nos deux langages Par faute d’intellect auquel manqua l'amour Deux discours étrangers sur des ondes brouillées. 92 Un vague à Tâme immense et sourd vint à geler Les bords de mer pour empêcher les retrouvailles Des vagues de nos plages désormais maudites.Ô liquide et collante Lilith interdite Sous l’oeil borgne d'un phare qui fouillait ta nuit! Ô mon Ève interdite aux lèvres déchirées Aux seins déchiquetées sur l’impossible arête Des trop mâles rochers d'un âpre Finistère! De siècle en millénaire les cuisses s’ouvrirent Sur la faille profonde du sexe-césure Tout occulté par le tabou et l’interdit Et l’amour et la mort se sont mis à rimer Dans la danse macabre où s’éclipsent des astres Qui ne s’accordent point dans nul calendrier.Tristesse d’équinoxe en équilibre instable, Amertume des lunaisons diachroniques Traversées de solstices toujours solitaires; Misère centrifuge des points cardinaux Qui écartelèrent la lumière et la torturent, Qui censurent de nuit ses rayons démembrés Et la saignent à mort en se crevant les yeux. Mais avant que sur nous ne retombe ce sang Survint la grande aménorrhée millénariste, Le parfait négatif de l’absolu désir: Une contre-oeuvre en noir de nouvelle amazone Voulant se mutiler pour un grain de beauté Qu’elle entendait soustraire aux amours contrefaites De tous ces morts-vivants qu’elle berçait quand même Au bord du lit-cercueil où son râle ambigu Reçu comme un appel de sexe-cicatrice, Comme une double négation du néant nu, Devint un oui béant, blessure grande ouverte Provoquant Androgyne à renverser les tombes Pour féconder la mort par Ève et par Lilith Transfigurées dans le miracle d’un dimanche Dont la lumière cicatrise les carêmes Et clôture des siècles d'amours suppliciées. NARCISSISME ANDROGYNE 94 Ce nu n’est plus néant et pas encor statue Ce nu est un nuage en larme continue Ce nu qui me reçoit incontinent m'inonde Ce nu aux grandes eaux qui m’ont éclaboussé Ce nu qui m’a noyé dans sa nuit la plus blanche Ce nu qui s’est illuminé pour m’aveugler Ce nu qui m’a ouvert les poings que je fermais Ce nu qui m’a donné des yeux au bout des doigts Ce nu qui m’a fait voir par ses renvois de nuit Ce nu de basse fosse au fond du paradis Ce nu que j’ai coulé comme un potier étrusque Ce nu Narcisse sous mes doigts qui le pétrissent Ce nu serti de moi pour s’assurer de soi Ce nu sans cesse ému de s’être reconnu Ce nu d’idole issu qui s’adore en mes rêves Ce nu comme un génie en sa lampe rentré Ce nu pour qui j’aurais plus de voeux qu’Aladin Ce nu nature dont je suis surnaturé Ce nu mortel qui se retrouve en corps de gloire Le sien?.le mien?.Seul le dira le dieu en nous Qui ressuscite à la lumière la plus nue. 95 MA DAME NOSTALGIE Ma Dame Nostalgie est de très haute mer Ma Dame Nostalgie ne porte pas sur terre Ma Dame Nostalgie ne supporte pas Tair Mais elle me supporte au plus profond des mers Miroir en nostalgie du plus profond des deux.Ma Dame Nostalgie, houleuse et maternelle Me berce l’âme en accalmie, en embellie Au coeur de rien, Ma Dame, au coeur de tout, Ma Dame, Voici mon âme en vous qui redevient liquide Et retrouve sa forme entre vos deux mains jointes, Jointes au coeur des orages désespérés Qui font écho à vos tempêtes utérines Où j’entre en nidation et me mets à l'abri En profondeur marine et nostalgie des cieux.Ma Dame Nostalgie des recommencements Par raccord ou reprise ou renouvellement Au temps qui coule je me roule et me déroule À l'heure qui s’écoule d’une montre molle À l’eau de mes projets d’une vie à vau l’eau. Je ne suis si petit, si recroquevillé Que ne suffise un verre d’eau pour me noyer Mais si j'élis la mer, la plus que haute mer Ma Dame Nostalgie, c’est que de cette épée, Dont j ai donné, enfant, mes plus beaux coups dans l’eau, Vous êtes le fourreau sans fond d’une infinie Nostalgie des amours les plus originelles Avant qu’on n’inventât la roue et son supplice Sous les coups des roués qui vous ont tant roulée Comme si vous n’étiez que flots à fouetter.Ma Dame qui étiez débutante Lilith, Ou qui veniez comme Ève, en robe d’amours mortes Revenez-moi, Ma Dame, et veuillez m’accueillir Dans tout ce que vous seule êtes en nuageuse Et nageuse opulence au noyé que je suis.Ô ma veuve ombrageuse en robe volantée, Vagues sur vagues vertes de mon vague à l’âme, En robe volantée de nuit à m’enlever, De nuit froissée à repasser pour que sans pli Sur une mer étale s’étalent vos charmes Et que par ordalie vos eaux me justifient Et qu’au sortir d’une amnésie amniotique Je refasse surface à la face du ciel, Ma Dame Nostalgie en profondeur marine Ma Dame en nostalgie au plus profond des cieux. 97 PHOTOGRAPHIE (ou Êros et Thanatos en chambre noire) Négatif nu perdu dans une chambre noire: Futile instantané des fixations frustrées Dans une chambre nuptiale profanée; Désir fossilisé d’un hymen de poussière Dans une chambre funéraire violée; Immobile cliché de fuyante mortelle En amnésie originelle réfugiée Au fond des nappes souterraines du Tartare Où, drapée de noiceur transparente, immodeste Néant décolleté aux fentes suggestives Des plus sombres des fjords de quelque Styx polaire.Une Vénus de glace, froide et rationnelle Se laisse fondre et disloquer membre par membre Dans la débâcle d’un printemps iconoclaste. Ô toi, mortelle en croix sur tes contradictions, Ô passeuse de morts aux portes de l’amour Que je prends à revers en revenant des morts De squelette en squelette et d’os en ossements, En crâne à crâne, en tête à tête, en corps à corps: Éros et Thanatos en double négatif, En momie androgyne, en résurrection Jetant ses bandelettes comme une effeuilleuse Navette revenante au noir à l’aveuglette De mon âme à ton âme, voyeuse voyante Divine dévoyée à l’écoute des voix D’un amour racoleur et rédempteur des morts Nécromant, nécrophage aux ardeurs nécrophiles De l’absolu en quête de son négatif Le plus que nu perdu dans une chambre noire.De cette chambre issu, en double négatif, En bout de corde ombilicale et positif Os de tes os, chair de ta chair, coeur de ton coeur Qui relie au présent la presque trépassée Mère imparfaite au subjectif le plus défait, À l’informe des formes les plus déhanchées, À la débauche nostalgique des ébauches, À l’esquisse manquée d’un coeur trop défalqué Du plus abominablement aimable mythe, D’Ève et Lilith en mère obscure à révéler Par l’absolu en quête de son négatif À réveiller, à relever du fond des chambres blanches Où je renais en toi qui te remets en moi. COMA BERENICES 99 Toi qui boucles la boucle de toutes amours En consacrant la boucle de ton seul désir Du tutoiement total de l'âme mise à nu, De Tâme dévêtue au temple d'Aphrodite, Du dénuement final de l’âme qui s’effeuille Par tempe dégarnie ou mèche blanchissante Où je lis tes pensers en front de mer étale, Tes pensers d’adorante et d orante en beauté, Tes pensers inédits qui s’impriment sans lettres Sur ta lèvre, en silence ajouré de baisers Florentins et fourrés, et tout filigranés De froufrous d’âmes en alleluia feutré En long sostenuto ineffablement nu De musique muette en notes suspendues, En points d’orgue écrasés au coeur d’une très douce (Bérénice — en grec Phérénikê: porteuse de victoire.Fille de Magas, roi de Cyrène, épouse de Ptolémée III.Consacre une boucle de ses cheveux à Aphrodite pour que son mari revienne sain et sauf d'une expedition militaire en Syrie.La boucle disparaît du temple, mais la mythologie s'empare d’elle en astre: la constellation dite Chevelure de Bérénice.Poème de Callimaque adapté par Catulle quelques siècles plus tard et par P.T.deux millénaires encore plus tard). 7 100 Nuit noire au grand décolleté de lune rousse, Nuit noire au long fourreau fendu d’éclairs muets, De coups de foudre sourds en fête fantastique Coups doublés, coups fourrés, en carnaval fantôme De travestis qui se revêtent l’un de l’autre Déguisés tous et toutes en couleur du temps, En couleur de couleur, en désir de désir, Fourrure de fourrure et velours de velours, Lumière de lumière à pouvoir rallumer L'image éteinte de notre divinité.Toi la plus-que-parfaite à la boucle coupée Au temple en reposoir, ta boucle consacrée Au tutoiement total des âmes amoureuses, Des âmes de pleureuses les plus silencieuses Qui n’ont plus de parole au bord du grand mensonge De la mort qui caresse ta catalepsie (De gisante ravie aux amours comateuses Sur autel d'infini encadré de spirales En quelque Chambre Haute ornée d’un baldaquin) — De la mort qui te rend à toi-même re-née: Donna develata.Donna rivelata Dans cette renaissance qu’une main dessine Qui t’aime, qui t’aimante et qui toute rassemble Toute une écartelée offerte aux quatre vents Toute une dispersée, exposée aux orages Qui te dévastent, qui profanent ta vallée Taisant ton cri éteint de torrent desséché.- Toi qui n’es plus que toi que dessine ce doigt Qui te désigne, qui te pointe et te dénonce À toi-même à la fin pour que tu te reviennes, Pour que tu redeviennes cette mienne en moi Qui me laisse attacher par cette boucle unique, Ta boucle disparue au temple profané, Ta boucle ascensionnelle en spirale ascendante Au ciel qui te recueille, au ciel qui te constelle Toi, mon astrale, mon occulte sidérale Chevelure de Bérénice, accroche-coeur Que mes mains en étoile peignent à l’infini Radieuse en front de mer, irradiante au feu Qui te tutoie en moi pour te transfigurer Te traverser, te consumer, te liquéfier En étoiles filantes de vaisseau-fantôme, Porte-victoire appareillant en galaxie, Ma Bérénice en haute mer d’éternité. ABDOUL ALLAH FROUSSE Il ABDOUL ALLAH FROUSSE Anne Morency En un temps très ancien et sous le ciel bleu saphir d’une contrée lointaine vivait le sultan Abdoul Allah Frousse.Son royaume vaste et magnifique s’étendait à l’infini et l’éclat de son palais de marbre rose était connu des légendes.On dit que les arbrisseaux de laurier rose qui entouraient son jardin étaient si nombreux que leur parfum embaumait le royaume tout entier.Sur le bord des fontaines bordées d’or, d’où s’échappait une eau limpide et bleue, venaient se mirer des oiseaux argentés; chaque plume de leur aigrette portait une perle et lorsqu’ils s’abreuvaient sous les reflets d’un soleil ardent, on les aurait crus magiques tant ils étincelaient de mille coloris.Mais depuis plusieurs jours et malgré la beauté des choses le sultan sombrait dans la déconfiture.La lueur qui avait jadis éclairé ses yeux noirs ébène était disparue.Abdoul Allah Frousse semblait en proie à de vives inquiétudes et ceux qui le connaissaient bien n’arrivaient pas à comprendre les raisons d’un si grand désespoir.Il fut alors décidé que le Grand Vizir du coin, ami fidèle d’Abdoul, se rendrait au palais, espérant ainsi en savoir plus long. 106 À son arrivée, on le conduisit dans un petit jardin où brûlaient des parfums de grand prix.Le sultan s’y reposait entouré de sombres esclaves qui, au moyen de larges éventails de plume d'autruche, lui rendaient la brise plus fraîche.Les deux amis se saluèrent bien bas et Abdoul Allah Frousse fit s’étendre sur des coussins de velours le Grand Vizir.Avant même que son invité puisse ouvrir la bouche pour parler, Abdoul lui dit: “Sois le bienvenu, Grand Vizir, et que Dieu soit avec toi! Je connais les raisons de ta visite et, à cet ami que tu es, je m'en vais tout raconter.” Le Grand Vizir baissa les yeux et prêta une oreille attentive aux propos de son maître.Or Abdoul Allah Frousse fit le récit de ce qui s’était passé quelques jours plus tôt alors que, de bon matin, il s’en allait à la chasse.Dans la rue, les gens s’écartaient sur son passage.Les enfants se bousculaient pour admirer les chevaux et les cavaliers.Les femmes, penchées à leurs fenêtres, contemplaient Abdoul Allah Frousse avec des yeux qui brillaient.“Que ta journée se passe dans la paix.disaient certains.et Abdoul répondait.“Et la tienne dans le bien, mon brave.” C'est ainsi que pendant de longues heures le sultan et sa troupe galopèrent sur des chemins poussiéreux ne s'arrêtant que pour chasser.Autour d’eux, quelques herbes sèches et des plantes qui avaient soif.Un vent chaud qui venait du sud frôlait leurs visages brûnis par un soleil de feu.Les lapins, renards roux et blondes gazelles fuyaient l’oeil perçant des faucons-chasseurs qui les poursuivaient.Puis il fut décidé que les cavaliers se sépareraient et chacun partit en direction opposée.Abdoul demeuré seul en profita pour 107 se rafraîchir près d’une oasis et se régala de quelques dattes.Il entendit alors un bruit étrange.comme un chuchotement et au même moment eut soudain l’impression de n’être plus seul.Il se retourna et vit un serpent qui le regardait, froidement.Abdoul Allah Frousse, pâle comme un clair de lune, tira le poignard d’or de sa ceinture pour le décapiter lorsque par enchantement le serpent disparut.Se croyant victime d’un mirage il n’y pensa plus et croqua une autre datte.Il ne l’avait pas sitôt avalée que le serpent réapparut.Sous les rayons du soleil, ses écailles avaient le scintillement des pierres précieuses.Cette fois, d'une voix qui sifflait, le serpent s’adressa au sultan et lui dit: “Pourquoi avoir peur, sultan, toi dont la puissance et la richesse n'ont point de frontière.pourquoi cette crainte devant le petit serpent que je suis ?” Abdoul Allah Frousse fort troublé par cette apparition resta bouche-bée.“N’as-tu pas essayé de me trancher la tête tout à l’heure.c’est donc que tu mourais de peur.” poursuivit le serpent.“Je voulais me défendre.” fit alors le sultan.“Te défendre de quoi, je ne t’avais pas déclaré la guerre !” “Comment aurais-je pu deviner.répondit Abdoul .je ne lis que rarement la pensée des serpents.Et puis tu es arrivé comme ça, sans crier gare, et tu m’as surpris alors que je me désaltérais." Le serpent s’approcha doucement d'Abdoul Allah Frousse qui tremblait de tous ses membres et lui dit: “Pardonne-moi de te tenir ces propos, sultan, mais ce manque de courage me surprend.” Et, malgré la honte qu’il ressentait, Abdoul Allah 108 Frousse dut se rendre à levidence et laissa parler son coeur: Tu as sans doute raison serpent, je ne suis qu’un peureux.Et pour tout dire, il ne se passe pas un jour sans que j aie la chair de poule.Je t’avoue que les serpents me glacent le sang.La nuit aussi me fait peur parce qu’elle fait de 1 ombre sur toutes choses et la lumière m’effraie parce qu’elle me trouble la vue.Je crains la vie, serpent, lorsque je songe à la mort et la mort m’épouvante parce que je sais qu’un jour elle emportera ma vie.” Et durant de longues minutes Abdoul Allah Frousse reconnut son impuissance devant une existence qui ne cessait de le terrifier.Puis à la fin, une larme alla rejoindre le bout de son nez et sécha bien vite au soleil.Mais un profond silence s était déjà installé et Abdoul Allah Frousse levant les yeux vit que le serpent était à nouveau disparu.Croyant avoir la berlue il tourna la tête et aperçut tout à coup une dame effilée et superbe.La surprise qu’il ressentit devant cette soudaine apparition le fit éternuer bêtement.“À tes souhaits.dit la dame dont la grâce et le charme fou éblouissaient Abdoul."Je vous remercie.bredouilla-t-il.je suis.Mais la belle dame sans lui laisser le temps de poursuivre lui dit d'une voix cristalline: "Nous nous connaissons déjà, sultan!” "Ah.?s'interrogea Abdoul.mais qui êtes-vous?” "Je suis la Peur.’’répondit-elle.Abdoul n'en croyait pas ses oreilles et remarqua, au même moment, une peau rabougrie de serpent qui gisait sur le sol.“J'ai pris la forme de ce serpent.ajouta-t-elle, mais il n'existe pas.Pas plus d’ailleurs que cette femme que tu vois devant toi.Je suis la Peur et je prends la forme qui me convient.” “Mais, Madame, comment pourrais-je avoir peur de vous.vous, si belle ?dit encore Abdoul Allah Frousse.“C’est vrai, cette femme ne ressemble pas au vilain serpent; elle n’est pas non plus semblable à cette nuit noire ou à la mort qui t’effraie.Pourtant ce n’est qu’une apparence.S’il te prenait l’idée saugrenue de tomber amoureux de cette dame, la seule pensée de la perdre un jour te ferait frémir.N’oublie jamais Abdoul que la Peur s’infiltre partout.” “Mais si vous êtes la Peur, pourquoi être apparue à moi, Abdoul Allah Frousse ?” “Parce que tu es un peureux, Abdoul, et que ce vilain défaut m’honore.Cependant, tu en ressens une profonde tristesse et pour te rendre la vie plus douce, j'ai décidé de me montrer devant toi telle que je suis.Sachant tout cela, tu n’auras plus à me redouter.et souviens-toi surtout que le courage est mon pire ennemi!” “Je ne suis pas courageux.” dit Abdoul la larme à l’oeil.“Tu le deviendras, sultan, mais pour cela il te faudra vivre avec moi au fil des jours.' “Et pourquoi.?” renifla Abdoul.“Parce que je suis en tous lieux et que personne sur terre n’échappe à la Peur.Il suffit, pour l'éloigner un peu, de ne lui laisser qu’une place minuscule dans sa vie.” “Et comment vous reconnaîtrai-je, belle dame ?” Mais Abdoul n’obtint pas de réponse.La dame avait déjà disparu.Et c’est le coeur rempli d’émotions qu'il revint, ce soir-là, vers le palais.Pendant tout ce temps, le Grand Vizir avait écouté parler son maître; pas une seule fois il ne s’était permis de l'interrompre.Lorsqu’Abdoul Allah Frousse eut terminé son récit, le Grand Vizir, un sourire au coin des yeux, lui dit: 110 Le destin vous est favorable, maître, pourquoi cet air chagrin ?” Favorable.dis-tu, Grand Vizir, la Peur m’apparaît en personne et tu as envie de rire ?” Loin de moi cette pensée, cher sultan, mais il faut être né sous une bonne étoile pour qu'un événement si rare se produise.” “C’est une façon de voir les choses, mais ce qui m’ennuie profondément, Grand Vizir, c’est que je ne sais toujours pas comment la reconnaître.” "Reconnaître qui?” interrogea le Grand Vizir.“Mais la Peur, que crois-tu donc.” Abdoul Allah Frousse n’avait pas sitôt prononcé ces mots qu’un vent furieux lui fouetta le visage et un orage terrible éclata.Le ciel déjà sombre devint noir comme de l’encre.Les grondements de la foudre déchaînée et la lueur des éclairs éclaboussant de feu l’horizon faisaient croire à la fin des temps.Mais étrangement, Abdoul Allah Frousse que la violence des tempêtes avait toujours rempli d’effroi, poursuivait sa conversation avec le Grand Vizir.Du moins le croyait-il puisqu'il y avait déjà belle lurette que son ami était allé se mettre à l’abri.Lorsqu'il s’en aperçut, son visage ruisselait de pluie et le coussin sur lequel il avait pris place n’était plus qu'un amas de plumes détrempées.C’est alors qu’il se mit à rire si fort que tout le palais en fut alerté.Le Grand Vizir se demanda si la peur de la foudre n’avait pas perturbé quelque peu l'esprit de son maître.Inquiet, il vint à lui et dit: “Puis-je te venir en aide, sultan ?” Abdoul Allah Frousse mort de rire lui répondit: “Ne vois-tu pas que je l’ai reconnue?” “Mais de qui parles-tu donc?” fit le Grand Vizir. Ill uDe la Peur.idiot.de la Peur que j’ai bravée.Je suis enfin courageux, Grand Vizir, courageux.c’est le plus beau jour de ma vie!” Et au milieu de l’orage qui continuait de plus belle, Abdoul Allah Frousse et son ami le Grand Vizir se mirent à danser comme s’ils avaient perdu la tête.On dit que depuis ce jour la Peur n’est réapparue qu’une seule fois.Je ne vous dirai pas à qui, vous ne me croiriez pas.Je vous dirai simplement que cette fois-là, elle prit la forme d’un prince qui avait la beauté du diable.Il a parlé longuement, a raconté cette histoire, puis il est disparu. LES HÉROS NE MEURENT PAS T 115 LES HÉROS NE MEURENT PAS Pierre Lamarre — “Aux suivants! Dépêchez! Plus vite que ça!” On n’a que trois minutes pour prendre notre douche, et encore, à l’écossaise, parce qu’on n’a pas le temps de régler la température de l’eau.Cette fois, j’ignore complètement la grosse Berthe qui continue de gueuler et je manipule à qui mieux mieux les robinets.L'eau tiédit, passe au bouillant, redevient complètement glacée et puis, miraculeusement, se stabilise entre le chaud et froid; se fait confortable.Les autres sont sortis — pour la plupart — ou bien gelés, ou bien ébouillantés, mais à temps.Moi, je reste.Du coup, rien n’existe plus que cette eau délicieuse qui gicle le long de mon échine, rien n'existe que ce cocon de buée dans lequel tout disparaît, tout est oublié.— “Dehors! Allons! Laissez la place aux autres!" La grosse Berthe n’a pas de pitié pour les retardataires.Sa main va les happer, claque contre leur peau mouillée et, malgré toutes leurs protestations, les pousse dégoulinant et tout nus dans les rangs serrés du troupeau qui s’est formé dans le corridor. 116 Sans trop savoir commentée me retrouve en train de suivre, comme les autres, la flaque d eau que nos prédécesseurs ont laissée sur le plancher.Nous montons les escaliers glissants qui conduisent aux dortoirs et sans un mot nous allons nous coucher.On a éteint les lumières.Assourdis par les rideaux tirés, les bruits de la ville montent malgré tout jusqu’à nous.La grosse Berthe fait les cent pas dans le corridor.J’attends mon heure depuis déjà un bon bout de temps.Partir, partir, partir.Ce mot-là bat dans ma cervelle au même rythme que mon coeur.Ce n’est même plus une pensée, une idée ou un désir, c'est quelque chose qui s’est mêlé à mon sang.Ça ne veut plus rien dire, ça ne fait plus sens: cours, repas, sommeil, vie quotidienne et vie de tous les jours.Tout ça s’est fondu dans une seule impression, même pas aiguë mais continue, uniforme, recouvrant tout de sa grisaille sale: le dégoût.Bien sûr, j'ai lutté longtemps contre lui.J’ai tâché d’accorder à chaque détail coloré qu’offrait l’existence toute l’attention dont j’étais capable.Je me suis concentré longtemps sur un rectangle de lumière, découpé avec précision par la fenêtre, qui atterrissait, éblouissant, sur le parquet de la salle de classe, grimpait le long des pattes d’un pupitre et faisait chatoyer le veinage mordoré de son couvercle en merisier.J’ai caressé la surface usée, polie par des milliers de mains, d'un vieux globe terrestre découvert par hasard dans le fond d'un placard et j'ai examiné attentivement ses dizaines de pays, de royaumes et d'empires disparus.Je me suis 117 penché sur la carapace d’une coccinelle — ses élytres à pois — et je l’ai fait luire au soleil comme une bille.Jai compté les perles que la rosée avait accrochées à une toile d'araignée et, moi aussi, j’ai cherché des animaux dans les nuages.Pourtant, malgré le plaisir évident que j’aurais dû ressentir, que je savais comme inhérent aux choses que j’observais, rien ne parvenait à percer le voile noir et lourd — ces paupières intérieures — qui restaient tendues derrière mes yeux et les fermaient à toute beauté.Partir____La grosse Berthe a dépassé la porte du dortoir.J’attrape un pantalon, une chemise et des souliers et je me faufile en vitesse dans les lavabos.Je m’habille.Les craquements du parquet me permettent de la situer facilement.Elle s’approche, passe, me dépasse, parcourt le corridor dans toute sa longueur et puis revient.Elle me tourne le dos.Je cours jusqu’à la sortie de secours et je me réfugie dans un coin d’ombre.Je la laisse faire un autre aller-retour et je coupe le fil du signal d’alarme avec mon canif à trois lames.Je jette un coup d’oeil par-dessus mon épaule: elle ne s’est pas encore retournée.J’entrebaîlle la porte, je me glisse à l'extérieur, je la referme délicatement et je descends l’escalier de secours.Dehors, le doute m'attend.L’indécision, me dis-je, c’est le ver dans le fruit ou le serpent d’Adam et Ève .Oui, le serpent avant d être un symbole de la tentation représente le doute: l’écouter ou ne pas l’écouter, voilà la question.Et un doute infiltré dans un lieu où il n’a pas sa place: le paradis.Mais le pire c’est que tout ce qu’il offrait ce serpent, soit la parfaite connaissance du bien et du mal — qui n'est finalement que l'éradication 118 du doute puisque, quand on sait, on n'a plus rien â redouter — n’était d'aucun intérêt avant son apparition, n’était que le moyen de résoudre le paradoxe que sa présence même avait fait surgir.Parfaitement diabolique! Oui, le doute est non seulement la preuve de l’être mais c’est aussi sa condition.Est-ce que j'ai le droit de partir?La question m'a rattrapé comme une balle de fusil.Est-ce que j’ai le droit de laisser derrière moi tous ces gens, ces faits, ces mille gestes quotidiens qui, à force d’être répétés, côtoyés, sont devenus comme une part de moi-même que je dois maintenant abandonner.Pour ne pas y penser, je réfléchis.Je vais chercher dans la Genèse les éléments d'une polémique dans laquelle l’indécision va se perdre.Je jongle avec les mots et les idées si bien que finalement le serpent se mord la queue.Quand j ai tiré tout son jus de ma petite argutie, je change de cheval.L’action, elle aussi, tue l'indécision: les boxeurs, n est-ce pas bien connu, sont tous des philosophes qui résolvent leurs doutes métaphysiques en cognant.Alors, dans la nuit noire qui règne sur la cour de récréation, je cherche l'ennemi.Sur qui, sur quoi porter mes coups?Ha! J’ai trouvé: la clôture! Elle me nargue.Elle étend son grotesque rempart barbeluré dans une vaine tentative de dissuasion passive.Elle déplie ses bras maigres d’un bout à l'autre de la cour avec l’air de vouloir dire; “Tu ne passeras pas!”.Je ne me laisse pas impressionner: “Non, clôture, tu ne me fais pas peur! Sans le savoir tu es mon meilleur ennemi.Non, petite soeur du mur de Chine et du rideau de fer, tu n’es tellement pas grillagée que c’est tout juste si mon regard s’arrête un instant sur ton pauvre squelette.Ma douce ferraille, tu me donnes envie de te laisser une chance; de faire semblant d’avoir de la misère à te passer sur le corps!” Comme prévu, sous l'effet de mes insultes, elle plie l’échine doucement: elle a honte.Sans attendre, je grimpe à l'arbre le plus proche, je donne un coup de jarret, je m'appuie sur un de ses piquets et je déboule triomphant de l'autre côté .• Je marche.Je ne cours pas mais presque.Je n’ai pas savouré longtemps ma victoire.Derrière moi, des lumières se sont allumées, une porte s’est ouverte et la grosse Berthe s’est mise à crier.Je me suis éloigné en cherchant les lignes d’ombre, du côté de la rue où il n’y a pas de réverbérés.Je devine, parmi les poubelles, des formes rabougries qui ne me disent rien qui vaille.La pénombre se peuple peu à peu de farfadets, comme de vieilles hontes, auxquels je ne veux pas avoir affaire.J’accélère.Je me glisse d’une ruelle à l’autre; passe par des arrière-cours délabrées où rouillent des carcasses mitées de vieilles voitures, gravis des collines de gravier où rien ne parviendra jamais à pousser, me glisse entre les planches déclouées de palissades grises pour déboucher finalement dans un parking grand comme une plaine.Des autobus cordés pneus à pneus s’y accumulent.Entre deux couloirs de tôle, j’entrevois un bâtiment.Des pinceaux de lumière en jaillissent en même temps que des ronflements de moteurs.Je m'approche.Quelques éternuements de freins qui se desserrent saluent mon arrivée.C'est un terminus.Un haut-parleur annonce un départ dans cinq minutes pour Terrebonne, Lachenaie, Mascouche et Saint-Glinglin.Je cours acheter mon billet au guichet. 120 Je ne voulais pas parler.J’aurais très bien pu mais je préférais me taire.De toutes façons, je ne voyais pas très bien ce que j’aurais trouvé à leur dire.Ça n’avait pas pris de temps, on m'avait cru sourd-muet.La grosse Berthe m’avait d abord fait faire le tour des ortho-rhino-etc-logistes de la ville, puis, comme ils n’avaient rien trouvé d’anormal, c’avait été le tour des psychologues.Du coup, de simple pensionnaire j’étais devenu un cas: un cas qu’il fallait faire parler.La grosse Berthe prenait son boulot au sérieux.Elle m’attrapait à l’improviste, m’interpellait tout à coup dans l’espoir que, par pur réflexe, je lui répondrais.Peine perdue; je n allais tout de même pas me laisser avoir si facilement.Rapidement, sa tactique avait changé.Plusieurs heures par jour, j’avais droit à une causerie portant sur des sujets tout à fait disparates allant de la guerre du Viêt-Nam jusqu’à la recette du gâteau des anges.Elle pensait peut-être que sa loquacité était une maladie contagieuse à laquelle il suffisait de m’exposer pour que je me mette à parler comme on éternue.Mais là non plus, ça n’avait pas marché.Finalement, elle avait pris les grands moyens.La grosse Berthe m’avait enfermé dans l’atelier du concierge — une pièce dépourvue de fenêtres qu'éclairait une ampoule nue — avec un magnétophone et la ferme assurance que je n’en sortirais que lorsque la bobine serait complètement utilisée.Évidemment, après deux jours de réclusion j'avais cédé et je m’étais mis à débiter toutes les sornettes qui me passaient par la tête.À partir de ce jour, plutôt que de répéter l'expérience, j'avais préféré jacasser comme une pie dès que la grosse Berthe apparaissait dans le paysage.Mais dans le fond, je continuais de célébrer des messes basses, je poursuivais mon culte au silence. 121 Lautobus est vide.Le chauffeur somnole sur son énorme volant, sa casquette enfoncée par-dessus les oreilles.Je suis obligé de le réveiller pour lui remettre mon billet.Tandis qu'il le prend, je remarque, accrochée à son veston, une plaque sur laquelle son nom et sa profession sont inscrits: Aristide Caron, Passeur.Je m’installe sur le siège à sa droite, perplexe.Pourquoi Passeur?Nous attendons une bonne dizaine de minutes en silence mais personne ne vient.Nous partons.L’autobus zigzague lourdement, enfile des rues étroites, longe un boulevard et quitte la ville.Le bonhomme entame la conversation.Ça doit l'aider à se tenir éveillé.— “Alors, où vas-tu, garçon?’’ Je réponds sans réfléchir: “Aux Mille-Îles’’.Ce nom m’a passé par la tête comme une prémonition.— “Ha! oui, dit-il, comme ça tu débarques à Terre-bonne.” C’est une affirmation.J’acquiesce sans rien dire.Je préférerais continuer le voyage en silence.Il me semble que cette nuit épaisse que transpercent les phares de l’autobus vaut la peine qu’on y porte attention.Mais le passeur est blasé.Il ne voit plus devant lui qu’une destination à laquelle il doit parvenir dans les délais.Pour lui la route n est qu une sorte d'abstraction, un signe presque vide posé entre le départ et l’arrivée, une sorte de néant sans consistance.Il me regarde de temps en temps pour m’inviter à poursuivre la conversation.Puisqu’il le faut, je lui demande poliment; “Pourquoi on vous appelle Passeur plutôt que conducteur ou chauffeur?” Il n’attendait que ça.— “Ah!, c’est pour nous distinguer d’eux-autres, mon garçon! Tu vois, le ministère des Transports ne sait plus quoi inventer pour nous compliquer la vie.Et puis, aussi, c est une question d'assurance pour la marchandise .Le chauffeur ne transporte que des objets ou du bétail et son assurance ne couvre que ça.Le conducteur peut transporter du monde, mais en petite quantité: cinq maximum.Quant au Passeur, lui, il a la reponsabilité d’autant d’individus que son navire — pardon — véhicule peut transporter.” Tiens, un autre détail curieux: confondre navire et autobus.Je lui demande abruptement: “Pourquoi avez-vous dit navire?” — ‘ Euh!, tu remarques tout, garçon .” Il me lance un regard surpris et même un peu gêné puis répond.— "Hum! c’est très simple, tu vois.À force de naviguer — euh! — de rouler, je me suis rendu compte qu’il y avait une quantité de similitudes entre mon autobus et un bateau: ça tangue dans les virages, ça roule toujours, ça prend le large, ça fait escale, il y a des soutes un peu partout, une dunette avant et une dunette arrière et, surtout, ça sent le mazout.” Le Passeur a l'air tout à fait sérieux.Lui, il a pris 1 expression "une mer d'asphalte” au pied de la lettre.Il se tient sur le bout des fesses, jambes écartées — comme s’il voulait se mettre debout — les mains sur son volant comme si c’était la barre d'un paquebot.Et tout à coup, en effet, c’est un vrai navire qui tangue et roule en montant vers Terrebonne avec des teuf-teuf de caboteur essoufflé.On arrive.Le vieux pont de Terrebonne fait le même bruit que le pont Victoria quand on lui passe sur le dos: ronronnement de tigre heureux ou crécelle de grillon en 123 deuil, selon l’état d’esprit dans lequel on se trouve.En haut de la côte, l’église monte la garde pour le salut des Mille-Îles.L’autobus accoste devant la bibliothèque municipale.Caron ouvre la porte et se tourne vers moi.— “T’es rendu, garçon.” J'acquiesce et je me prépare à débarquer.Il ajoute: — “Méfie-toi des Mille-Îles.On finit toujours par en trouver une qui nous convient tellement bien qu’on n'est plus capable de la quitter." Je lui fais un signe de la main: “Salut Passeur, je ferai attention.” Les portes se referment.Les freins toussent.L’autobus s’éloigne doucement comme une grosse péniche.Je me guide aux sons.J’entends des rapides, par là, vers l'ouest.Ici, c’est mal éclairé et une brume épaisse est venue faire son nid dans l’espèce de cuvette qui sépare l’église de l’hôtel de ville.Je passe bientôt la digue qui relie la ville à Hie des moulins et j’aboutis rapidement au rivage.Je voudrais bien continuer mais je ne peux tout de même pas marcher sur l’eau.On dirait que je me suis échoué à l’envers: en venant de la terre.Un instant, je suis tenté de partir à la nage, en sachant très bien que le courant ne permettra pas d'aller très loin, puis je décide de suivre la ligne brisée et mousseuse que fait la vague en se suicidant sur la grève.Par-dessus le bruit des rapides j'entends des grincements de métal rouillé.J’accélère le pas et bientôt je découvre leur origine.Une vieille chaloupe à fond plat — une verchères — a rompu ses amarres et elle a dérivé jusqu’ici: comme par exprès, comme si nous avions eu rendez-vous.J’enlève mes souliers et je roule mon pantalon jusqu’aux genoux.L’eau de la rivière est chaudasse et ses cailloux sont couverts d’une mousse gélatineuse sur laquelle ¦ 124 je dérape.Après quelques pas circonspects, en tenant comme un équilibriste un soulier dans chaque main, je me hisse à son bord.Une des rames pend et s’est coincée entre deux grosses pierres que je devine à peine sous l’eau.Secouée par la vague, la barque les grattait et c’est le frottement du tolet contre le barillet que j’ai entendu.Finalement, après avoir donné quelques secousses, je parviens à la dégager.Enfin libre, la verchères donne quelques coups de hanche, tapote jovialement les surfaces lisses de beau, puis pique du nez vers l'amont, vers les mille et une îles.“Accusé, vous êtes coupable de tous les péchés du monde.Sans vous, la terre tournerait plus rond, l’air serait plus pur et pour tout le monde la vie serait plus facile à supporter.En conséquence, nous vous bannissons à perpétuité.Allez vous perdre quelque part et qu’on ne vous revoit plus!” Mon juge est un gros vieillard goutteux.Tandis qu’il lit ma sentence, ses besicles glissent le long de son nez de Bourbon alcoolique, vont pour se fracasser sur la table — c’est tout ce que je lui souhaite — mais il parvient à les rattraper avant qu’il soit trop tard.Sa lecture terminée, il se lève en grimaçant; et toute la cour avec lui, puis il disparaît et la salle se vide rapidement.Il ne reste bientôt plus que moi, seul, assis sur mon grand banc de chêne usé.J’ai beau recommencer mon procès, faire appel à toute mon humanité, tâcher d’être clément à l’égard de moi-même, je parviens toujours aux mêmes conlusions: je suis indubitablement coupable, peu importe de quoi je m'accuse.Et le raisonnement simpliste qui consiste à rejeter B 125 la faute sur quelqu'un ou quelque chose d'autre ne me convient pas.Cela revient à dire “c’est pas moi, c est lui et dans cette double relation — tout d'abord parfaitement infantile — pourquoi lui serait-il moins suspect que moi?Dès qu’on s'examine un peu on en vient très vite à découvrir des lacs très noirs et très profonds d’envies, de vieilles haines, de jalousies rentrées, bref, de pensées foncièrement coupables dont il est difficile de se débarrasser quand il est question, devant son propre tribunal, d’établir sa pleine et entière innocence.Alors, on préfère se taire.Ne plus rien dire devient le seul moyen de défense qui vaille encore la peine d'être employé.Le soleil ne s’est pas encore levé sur la rivière.Les îles défilent lentement tandis que je rame à contre-courant.C’est ce moment de l'aube où tout se crispe avant le jour, où les vieillards meurent.Les Mille-Îles s’enchevêtrent comme l’estomac de Dédale.Il n’y a pas de canaux mais que des boyaux qui digèrent lentement leur propre substance.Ça sent l’eau croupie, les feuilles mortes et la chair en décomposition.Je ne suis là-dedans qu'un peu plus de viande dans la masse organique.Même pas un intrus, simplement un autre appareil digestif sur pattes appelé, un jour ou l'autre, à participer au festin ou à en faire les frais.Un jour ou l’autre .Les contours du ciel s’estompent, ne font plus qu’une flaque miroitante au-dessus de ma tête.Mes mains et mes pieds sont palmés, ma peau est squameuse et craquelée comme du papier ciré après usage, j'ai des branchies et des lèvres de carpe et des yeux pour voir la nuit sous l’eau.Je me 126 fraye un chemin entre des racines d’arbres submergés et des paquets de mousse algueuse qui roulent lentement sur la vase.Là-bas, quelque part en amont, il y a quelque chose qui s’est noyé et dont je vais me repaître.Je n’ai pas de pensées, pas de conscience, pas d idee de moi-meme.Je ne suis que ce que ma nature me pousse à atteindre: je suis tout entier nourriture quand il s’agit de manger, tout entier lactance quand il s’agit de procréer et que fuite quand il faut me défendre.Le reste du temps, je dors.C’est très confortable; simplement, je suis, et c est suffisant — même si je ne sais pas pour combien de temps, mais ça, qui viendra me le dire?• J'ouvre les yeux.Je me suis endormi.J’ai un goût de vase dans la bouche.Il fait plein jour.Durant mon sommeil, la chaloupe s’est coincée entre les racines d’un saule énorme.Il est si gros qu’à lui tout seul il suffirait pour faire une île et il y en a deux autres pareils qui mêlent leurs racines aux siennes.Je vérifie si ma chaloupe est suffisamment bien coincée pour ne pas me fausser compagnie et je grimpe dans 1 arbre.À presque cinq pieds au-dessus de l’eau, les trois saules se rejoignent et forment une vaste plate-forme couverte de rameaux et de feuilles relativement sèches.Des branches larges comme des fûts la bordent, montent et se ramifient pour créer dans les hauteurs un demi-monde aérien, vert et lumineux, où se réfugie le petit peuple des oiseaux.Sans plus me poser de questions, je décide d’y élire domicile: j’ai trouvé mon île, je crois.Je passe toute la matinée à m’installer.Avec la plus grosse lame de mon canif — la seule qui me sert — je coupe une quantité de rameaux et de branchages bien fournis que 127 j’étends par terre pour m'assurer une bonne paillasse.Je coupe aussi des branches plus fortes que j’introduis dans les troncs, en faisceau, après avoir percé des trous coniques pour que ma charpente tienne solidement aux arbres.Avec l’écorce fibreuse des plus jeunes branches, je confectionne une corde assez forte qui me permet de lier mon armature afin d’éviter de voir ma toiture s’envoler au premier coup de vent.Enfin, je couvre le tout des mêmes rameaux feuillus qui m'ont servi pour ma couche.Voilà, c’est fait.Je me mets bien au centre de l'île, heureux comme Robinson, et je contemple mon oeuvre.La rivière coule alentour, imperturbable.Elle en sait beaucoup plus long que moi.J'adorais les bibliothèques: c’était des endroits faits exprès pour le silence.Le sol était recouvert de tapis, les murs étaient tapissés de livres et pour ceux qui ne savaient pas agir en tapinois il y avait toujours deux ou trois vieilles filles nerveuses comme des tiges de bambou pour leur rappeler d’un claquement sec qu’ils ne se trouvaient pas dans une librairie.C’était comme si les oreilles et la langue devenaient des organes inutiles.Seul l’oeil fonctionnait — mais à toute vitesse — pourchassait les mots dans le couloir étroit des lignes.J’allais y passer tous mes samedis après-midi.Là, derrière un rempart de bouquins pigés au hasard des titres, je m’abîmais dans des orgies de lecture.Et le silence se peuplait bientôt, cohabitait paradoxalement avec les bruits touffus qui surgissaient des livres.C’était durant ces moments de pure évasion que la vie me semblait la plus réelle.Dans mes bouquins, rien n'arrivait au hasard: chaque événement, chaque personnage prenait sa place — tout à 128 fait prédestinée — et rien n’y était jamais gratuit.La réalité, elle, restait toujours en deçà de la fiction, toute floue et comme noyée dans sa propre incohérence.Mon arbre est un navire .Caron le Passeur a dû me communiquer sa maladie.À force de regarder l’eau se fendre contre l’étrave — c’est-à-dire contre une grosse racine acérée qui plonge dans la rivière un peu en avant des autres — et à force d’entendre le vent jouer dans les paquets de feuilles comme dans des voiles, je n’ai pas pu m’empêcher de croire que mon île voyage.Et c’est un bon bâtiment! On doit faire dans les cinq noeuds et je ne sens même pas la houle! Le bois craque, grince doucement tandis que les mâts se promènent en tous sens.Les minces tiges des rameaux plus ou moins dégarnis deviennent câbles, cordages, étais, les durs nodules d’écorce: poulies, et les branches mortes cassées à quelques pieds des troncs: poutres, espars, tangons.Nous partons en croisière.J'ai faim! C'est un sentiment bas, vulgaire, épais et douloureux, bref tout ce qu'il y a de plus naturel.Et on n'échappe pas à la nature.Je me fais des salades gigantesques de feuilles de saule, je grignote des pousses et des bourgeons, je mâchouille des lichens grisâtres qui poussent par plaques ici et là mais tout ça goûte la cendre et ne nourrit pas.J’essaie même d'avaler quelques champignons parfaitement rébarbatifs accrochés dans les rainures de l’écorce, tout près de l’eau, mais ils sont durs comme du bois.Finalement, je dois me rendre à l'évidence, le végétarisme n’est pas pour moi.Je décide donc d'armer mon île pour la chasse à la 129 baleine.Je me taille un harpon et j’attends Moby Dick.Une branche basse, presque horizontale, s’étire à quelques pouces de l’eau.Je m'y étends de tout mon long et, la joue contre sa peau rugueuse, je plonge les yeux dans la rivière .Des coups de vent viennent parfois faire frissonner les vagues.On dirait que la rivière charrie toujours la même eau.L’écorce de l’arbre s’imprime profondément dans ma peau.J’ai beau patienter, fouailler les vagues de mon trident improvisé et me fatiguer les yeux à force de chercher dans les bouillons des formes qui ne s’y trouvent pas; pas le moindre têtard ne passe à ma portée.Rien! Pas le plus modeste vairon, pas une sardine, pas un anchois, pas un méné, pas une aiguille.Après deux heures passées couché sur ma branche, les côtes me font mal et j’ai des crampes un peu partout, pas seulement à l’estomac.De dépit, je lance mon harpon qui va se ficher dans une souche pourrie qu’on entrevoit parfois dans le creux d'une vague.Je commence à penser que l’avertissement du Passeur était tout à fait inutile: je ne vois pas comment je pourrais rester indéfiniment sur mon île si je n’y trouve pas de quoi subsister.Je retourne me blottir dans ma cabane.Tant qu’à jeûner, autant que ce soit le moins inconfortablement possible.La nuit tombe avec un bruit de casserole brisée, comme un mauvais rêve.La voilure de mon multi-mâts s’assombrit.Il prend des airs de navire pirate d’opérette et rôde sur la rivière, bandeau sur l’oeil, sabords ouverts.Gare aux navires qui viendraient s’aventurer dans les parages!^ Des couteaux et des sabres luisent dans les haubans, passent leurs fils au clair de lune.La sainte-barbe dégorge sa poudre et ses boulets dans la cale des saules.Bientôt tout est prêt pour l’abordage.Venez, galions espagnols! Venez, venez, dodues caravelles portugaises! Approchez, galiotes hollandaises! Venez vous mesurer à moi et périr de ma main! Que vos trésors enrichissent le mien, remplissent mes coffres d’or, de soieries, de fromages et de biscuits! Oui! Que vos victuailles s’accumulent et croulent sur ma table! Jambons, poissons, viandes fumées et salées, cargaisons d’orange! Que vos vins et vos rhums éteignent ma soif et raniment mon coeur! Je m'endors triste et affamé, les Frères de la côte, ce soir, n'auront pas mangé.Bon, il est temps de m’en aller.Salut, les saules, faites un bon voyage.J abandonne le navire, honteusement.Je me suis trompé d’île.Ce n’était pas la bonne.Excusez-moi.N est pas pirate-Robinson qui veut; on dirait que je n’ai pas l'étoffe .La chaloupe ne m’en veut pas de mon abandon.Elle est restée bien tranquillement à m’attendre, le nez mouché par les racines.Je la libère et nous laisse partir à la dérive, en suivant le courant.Là-haut les mouettes se moquent de nous, crient des injures incompréhensibles qui font mouche pourtant.Nous nous glissons, comme ça, inquiets et peureux comme des déserteurs, sur le dos rond de la rivière, toute une partie de la journée.Je laisse la verchères aller à sa guise et je ne touche à rien sauf pour éviter de temps en temps une île, un îlot, une souche ou des hauts-fonds qui veulent impudemment nous accoster.Je me contente de donner un coup de rame pour éviter l’échouage.Je perds les rives de vue.La rivière s’est agrandie ou 131 bien elle s’est ramifiée en une multitude de ruisseaux.Je ne sais bientôt plus où nous sommes.Le ciel s'est mis à descendre, une brume ténue monte le rejoindre et nous tâtonnons entre les deux.Le juge doit être content: je ne crois pas qu’il soit possible de se perdre davantage .Tout à coup une odeur de fumée se mêle au brouillard, une odeur de bois vert brûlé comme durant ces nuits de la Saint-Jean où l’on se croit obligé de faire un brasier même s’il a plu toute la journée.Sans pouvoir l’empêcher, et sans avoir rien vu venir, nous touchons terre.Le ventre de la chaloupe racle un fond rocheux.Elle pirouette lentement, pousse la grève de l’épaule.Nous sommes arrivés.Elle a choisi pour moi.Le feu a tout rongé.Il y a encore des lambeaux de fumée qui trament.Je devine toute l'île brûlée au ras du sol.Il n’y a pas une souche qui dépasse.J’avance dans la cendre chaude.Quelques tisons rougeoient encore autour d’une déclivité au milieu de l’île.Je m’approche.Trois carcasses de vaches cornues rissolent encore doucement.De grosses bulles de graisse éclatent de temps en temps.On a dû mettre le feu dans les herbes sèches de la rive et il s’est ensuite propagé vers le centre de l’île.Les vaches y ont été prises comme dans une casserole.À mesure que je m’approche, la cendre devient plus chaude et plus épaisse.À quelques pieds des vaches,je m’agenouille.Je n'ai plus faim — ou plutôt la faim n’a pas sa place ici.Ce que j'ai devant les yeux n’a rien d'appétissant.On dirait trois rochers noirs qui suintent.Dans ces conditions, bouffer est devenu une notion contre nature: un peu comme si penser à sa survie, quand tout le reste est mort, était à la fois égoïste et blasphématoire.Ici, il n’y a pas de salut possible. 132 Il ne me reste plus de force.Je suis arrivé au bout de ma fuite.C est le grand silence.Je n ai plus qu'à diviniser les trois vaches comme on a adoré des veaux d'or.C'est à leur culte que je vais me vouer.Un culte noir, un culte qui ne me survivra pas.Puisqu’elles sont l’antithèse de tout ce qui vit et peut engendrer, j en fais le symbole d'une religion de 1 apocalypse et je me couche dans la cendre, les bras en croix, pour m offrir en sacrifice.Je retourne à la poussière .• Willy reste immobile.Il reprend son souffle.Son bras lui fait mal, élance comme si on venait de le lui arracher, mais il n'y pense pas.La terre contre laquelle il est collé vibre presque continuellement.Des éclats de métal, des paquets de boue et de cailloux jaillissent et l’inondent périodiquement.Le ciel est tout éclaboussé de flammes et de fumée.Willy n'entend plus rien mais il a vu le signal du sergent.Il se lève, dérape, escalade le parapet glaiseux qui le protégeait, sort la tête de sa tranchée et meurt.Willy était, Willy n’est plus.Joseph n'a pas de temps à perdre.La journée a été longue et il a hâte d’être arrivé.Il imagine déjà la bière froide qu'il va prendre tranquillement avant de souper.Insensiblement, il accélère.La route cesse d’être toute droite et devient sinueuse.Dans la courbe qui contourne la ferme Provencher, un tacot bringuebalant ne roule pas assez vite.Plutôt que de ralentir, il prend le risque de le dépasser.En passant à la hauteur de la bagnole, Joseph lance un regard furieux au vieux qui la conduit et ne voit pas l'auto qui arrive à toute vitesse en sens inverse.Joseph était, Joseph n’est plus, tout comme le vieux et l'inconnu qui revenaient eux aussi du boulot.Basil cherche sa prise.La falaise est presque lisse mais il y a toujours une anfractuosité, une fente, un interstice quelconque pour lui permettre de grimper.Il n’y a pas vraiment de danger.Il est relié à ses compagnons par une corde solide et, à tous les deux ou trois pieds, un piton consciencieusement enfoncé dans le granit le garantit de la chute.Mais Basil a peur.Il se tient de toutes ses forces plaqué à la paroi, ses muscles sont tendus à craquer et quand il veut décrocher l'anneau qui le retient à un piton, pour passer à un autre, sa main tremble, malhabile.Il tire trop fort, l'anneau cède brusquement et il perd l’équilibre.La corde se dévide en sifflant, semble vouloir le suivre indéfiniment puis se tend! Basil est mort.J’envie ceux qui meurent vite.Leur mort prend du contenu; on dirait presque que plus elle est subite, plus elle se justifie.Par contre, quand il n’y a pas de circonstances extraordinaires, il semble que celui qui meurt ne fait que disparaître.À ce compte-là, autant prendre le train, ça reviendrait au même .Moi, je n’ai pas leur chance: je meurs lentement, très lentement.Je sens la mort m’envahir insidieusement tandis que je m'enfonce dans mon lit de cendre.J'ai l’île brûlée au ras de l'oeil et la nuit en pleine face comme un poisson crevé.Le Passeur avait raison finalement: j’ai trouvé Idle qui me convient et je vais y rester.C’est la dernière étape, et la plus logique, d’une fuite qui, après tout, n'était qu'une fuite de soi, la galopade désespérée d’un fou pour laisser son ombre derrière lui. 134 Je meurs sans en faire vraiment toute une histoire.Il y a quelque chose d’irrémédiablement incomplet, de piteusement inachevé dans 1 itinéraire que tout le monde suit: celui qui commence par une naissance et se termine par un enterrement, quelque chose de pas du tout romanesque.Comme s’il fallait être immortel, garder toujours l’espoir d’une rédemption de dernière minute, pour que le récit d'une vie soit satisfaisant.Mais, après tout, pourquoi conter des histoires si c est pour dire ce que tout le monde sait?• “Allez! Marche! Lève-toi! Qu’est-ce qu’il faut pas faire pour ses passagers tout de même! Est-ce qu’il va falloir que je te pellete hors de ton trou par-dessus le marché?” J obéis, je me secoue, je crache la poussière que j’ai avalée et je me mets à genoux.Le Passeur habillé en civil me tend la main.Je la prends, je me lève et je le suis jusqu'à la chaloupe.Caron n’est pas de bonne humeur.— “Je t'avais dit de faire attention, hein?Et tu ne m as pas écouté! Tu m’as forcé à travailler durant la fin de semaine — ça ne m’était pas arrivé depuis des millénaires! Et puis c’est le monde à l’envers: faire traverser la rivière pour en revenir! Le dernier pour qui j’ai fait ça s’appelait Orphée — non — Lazare! T'imagines?Ça m’apprendra! La prochaine fois j'aurai moins bon coeur et celui qui se trompera de destination n’aura qu'à se débrouiller tout seul!” Nous sommes retournés à l’autobus.Caron n’a pas arrêté de rouspéter tout au long du voyage.Moi, j’ai repris mon souffle.Je me suis lentement réhabitué à l’existence.Je n ai pas oublié le silence, le dégoût, la culpabilité et la fuite mais je les ai tout au moins digérés.Maintenant, j’ai toute la _ 135 vie devant moi pour apprendre à vivre.Après tout, c est peut-être à ça que servent les héros, apprendre à vivre, puisqu'ils ne meurent pas. LE DÉSIR ET LE POUVOIR 139 LE DÉSIR ET LE POUVOIR Naïm Kattan Le désir est un constant rappel que la vie n’a pas de sens.Expression répétée d’une force qui à peine surgie s’épuise dans sa propre manifestation.Le corps éclate d’une puissance qui ne s’explique pas et qu’éternellement l’on ne cesse d'expliquer.On ne s’applique qu à 1 enfermer dans un cadre, d'apparence cohérente et qui en réalité n’est qu’un détournement d’énergie, une tentative d’utiliser, d’exploiter un surgissement mystérieux pour en conjurer la puissance, contourner l’inquiétante présence.Présence aveugle de la vie, le désir est en même temps le perpétuel constat de la mort.Rassurante victoire contre l’envahissement du néant, il n’oppose pas de finalité et n’installe pas sa propre conquête.Il n’a d’autre recours que de renaître et de vaincre la mort par sa propre mort.Le désir c’est la suprématie de la vie et sa victoire sur la mort.Suprématie momentanée et victoire éphémère.Aussi, pour sortir de l’éphémère et fonder une continuité, fût-elle un leurre, la tentation est présente d'engager le désir dans des voies parallèles, qui en le dotant _________________________________________________________________ 140 d'un prolongement dans le temps en modifient la nature.Et d'abord le sexe.C'est le fondement même du désir et c’en est aussi la limite.Pour dégager le désir de l'alternance de la mort et de la naissance, le sexe, calque et image du désir, cherche son prolongement dans le sentiment et l’encadrement social et moral de celui-ci, lui-même marqué par le passage et l’éphémère.Création et naissance trouvent sinon une équivalence du moins un exutoire dans la procréation et l’amour se transforme en gardien de la famille.Le désir, surgissement aveugle de la vie, tombe sous la discipline du sentiment en proclamant une équivalence avec l'amour et ce dernier est prolongé dans l'existence d’un couple procréateur.Dire que l’on sublime le sexe dans l’amour ou tout autre sentiment ou acte, c'est confirmer que la confusion entre sexe et désir n’est qu'une admission de l’impossibilité d inscrire dans les limites du verbe la signification du désir.Dès lors, la voie est ouverte pour toutes les fausses équivalences, les équations imaginaires, leurres qui rendent supportable la constante présence de la mort et concevable la perpétuelle création de la vie.Contrôler la puissance du désir, la canaliser enlève à celui-ci sa dimension irrationnelle, anarchique et hautement inquiétante.La famille, émanation de l’amour lui-même haute manifestation du désir, est l’anticorps que la société développe pour sa propre continuité.Le point de départ est le réel et même le concret.L'homme et la femme se joignent dans le désir qui trouve son prolongement dans l'amour qu'ils vouent à leurs enfants.Il y a là une évidence de la nature.Or, l'unicité de ce lien, le caractère sacré que lui octroie la société n'est que l'auto-défense d'une organisation des forces humaines qui commencent par le contrôle du désir.Celui-ci s'exprimera dans son produit et la société _ 141 l’encadrera pour le dissoudre dans son prolongement naturel: l'enfant.D’une expression naturelle, d’une force aveugle, l'enfant se mue en instrument de contrôle, en barrière inscrivant la limite et la frontière.Pour survivre, la liberté se dote de contraintes au risque de se perdre et de se dissoudre dans celles-ci.Laisser libre cours au désir, voilà ce que réclame ceux qui supportent mal la contrainte de la morale sociale.Liberté du désir, donc libre circulation de l’érotisme.L'impossibilité de vivre l’anarchie du désir, sauf de la création constante de l’être, trouve dans la liberté apparente une autre forme de détournement.L'érotisme, dans sa perpétuelle quête de se réaliser, transforme les partenaires érotiques, aux yeux l'un de l’autre, en objets et l’érotisme devient le mécanisme d’un jeu qui ne trouve de raison d’être que dans sa perpétuelle répétition.Et c’est la lassitude qui délimite cette fois les frontières d’une liberté devenue futile.Les partenaires-objets donnent à leur liberté conquise un second souffle en introduisant dans leurs liens et leur jeu, l'imaginaire.Ne parvenant pas à vivre la sensualité, expression éphémère et immédiate du désir, les partenaires-objets se regardent à distance, dans un détachement voulu et se retrouvent comme images.Le jeu du corps, dans ses limites, dans son incapacité de se renouveler dans la création nie la sensualité et transforme l’érotisme en jeu cérébral.Et c’est par l’érotisme que le désir, pure liberté, est conjuré et détourné.On connaît la suite car elle est logique.Le jeu cérébral donne naissance dans son expression physique à des variations que certains qualifient de perverses et qui ne sont en fait que la pathétique reconnaissance d'une limite.Dans son expression imaginaire le jeu suscite une continuelle mise en scène redondante et futile: la pornographie.Disso- 142 lution du réel et fuite par l'image, la pornographie est l’aveu que l’érotisme, quand il est l’expression de la liberté et du désir, est insupportable.La création dans le réel et du réel cède la place à une évasion dans la figuration d’un réel séduisant dont la plénitude comble les rêves de l’attente.Mais il n’y a rien à attendre d’une succession d’images qui ne trouvent de continuité que dans le répétitif.L’imaginaire ne s’engage pas ici sur les voies de la création.Les images s’épuisent dans des variations qui ne brisent pas le cercle d’un jeu cérébral redondant et qui enferme l’esprit, évacue toute velléité de sentiment et rend la réalisation des inventions les plus outrancières d’un imaginaire qui tourne en rond, en vase clos, comme de dérisoires décalques d’un réel réduit à des gestes muets où le désir, ouverture sur le possible et la vie, n’est qu’un lointain souvenir.La pornographie a les apparences d’un prolongement de l’érotisme et par conséquent comme l’un des aboutissements du désir.En fait, elle en est la négation.Et c’est dans les sociétés et aux périodes où le désir cède le pas aux expressions de la mort, que sa présence prolifère.Dans son insistance sur la manifestation sexuelle du désir, le freudisme a permis la reprise en mains du contrôle du désir.Le mouvement s’inscrit dans une histoire et un moment de la vie sociale en Occident.Le recul de la religion, l’affaiblissement du lien familial, la crise du couple ont permis l’emprise d’une entreprise qui se pare de tous les appoints de la science, à un moment où la science pouvait encore prétendre conduire une humanité souffrante sur le chemin de la parousie alors que le progrès apparaissait comme une trajectoire bien précise.Le lien entre désir et religion s’est manifesté surtout dans les cas extrêmes d’un rapport pathologique entre 143 érotisme et religion.Judaïsme et Islam non seulement reconnaissent et admettent la présence du désir; ils tentent d’en réglementer, d’en régir les manifestations quotidiennes.Les pages consacrées dans la Bible et le Coran aux modalités de l’accouplement le démontrent suffisamment mais il y a plus loin.La réglementation alimentaire dans les deux religions est en même temps une reconnaissance des fonctions essentielles du désir et une tentative d’en contrôler les effets.L’usage de l’alcool est un cas précis.Le judaïsme en fait un instrument de la célébration du sabbat et des fetes,et 1 islam en proclame l’interdiction.Attitude qui n’a rien de moral ou d'hygiénique.Le corps est une finalité.La sensualité n est pas un instrument, un biais, mais la célébration du cadeau divin qu’est la vie.Aussi, faut-il que le corps puisse l’assurer dans la plénitude grâce au vin ou dans une disponibilité totale loin de toute velléité, d’affaiblissement des sens.Dans un cas comme dans l’autre, la présence aiguë des sens est essentielle à la célébration de Dieu.Le christianisme est un renversement du rapport entre désir et présence divine.Le fils de Dieu naît en dehors de tout accouplement.Lui-même ne consomme pas le lien de la chair et son corps est mystique.Même les aliments se muent en symboles d’un corps qui n’a de présence que théâtral.Le vin est le sang et le pain la chair du fils de Dieu.Toute sensualité est bannie.En Occident, les prêtres catholiques ne se marieront pas et les soeurs conserveront leur virginité.Bien plus, la consécration à l’oeuvre de Dieu passe par l’ascétisme qui devient équivalent de l’évacuation du désir.Plus on s’élève vers Dieu plus on s’absente à son corps.Le freudisme, en analysant la sublimation du sexe, ne fait que décrire l'état d'une civilisation à une période de l’affaiblissement de ses contrôles idéologiques et intellectuels.Il confond ce phénomène précis avec la 144 condition humaine sans prendre le soin d’indiquer les rapports établis par d’autres civilisations entre désir et religion.Reléguer le désir à un arrière-plan en mettant en avant un rapport avec l’au-delà, c’est faire prévaloir l’état de vide qui serait l'harmonie entre l’homme et le réel, un état d’absence qui ne serait pas la mort.Succédanés ou voie d’évitement?Ou plutôt reconnaissance de vivre le désir dans la liberté, c’est-à-dire dans l’anarchie originelle?Être ascète, choisir volontairement l’absence, mâter librement le désir, est-ce un leurre de liberté ou est-ce une liberté possible, l’un des possibles de la liberté?Accepter la suprématie de l’au-delà, c'est placer le pouvoir dans une hiérarchie où tout commence par la toute-puissance invisible.Hypothèse ou nécessité d’ordre, le règne du divin ouvre la voie à une hiérarchie bien terrestre du pouvoir qui découle de celle, invisible, à laquelle on se soumet.Obéir à un pouvoir commence par la reconnaissance de la puissance dont il est l’émanation qui le justifie et le rend possible.Dans Thistoire de l’homme la puissance primordiale était celle de la survie, d’où tout découlait.Domination du sol et des bêtes, conquête du territoire et domination d’autres hommes.Qui mange avant les autres?Priorité de la puissance et fondement d'un pouvoir de domination.Le droit inhérent est contesté et doit être conquis avant de se transformer en droit acquis.Le point de départ de la conquête et de la domination est l’économie du désir.Impossibilité d'une satisfaction égale et anarchie des besoins.Le contrôle s'impose par la domination des puissants qui investissent leur désir ou du moins une part du désir dans la domination afin d’assurer une liberté de satisfaction future.Comme on conserve les animaux, comme on accumule des vêtements, on transforme la puissance du désir en 145 pouvoir de l’exercer et la liberté de satisfaction en épargne en vue d’une satisfaction future.On accumule un capital.L’équivalence entre désir et puissance et la conservation de celle-ci par un pouvoir dominant ont créé des ordres dont l'humanité a vécu et que nous vivons tous encore.La religion, nous l’avons vu, et d’une façon précise, dans la nudité de la puissance ordonnée du pouvoir, l’armée.L’armée c’est la puissance appuyée par la violence, et par conséquent la violence organisée et légitimée.Cette violence, puissance ordonnée et hiérarchisée, est la défense et le fer de lance du pouvoir.L’organisation militaire est le déplacement, le détournement le plus spectaculaire et le plus efficace du désir.Défense et conquête du territoire, le choix entre la survie et l’inanition est simplifié, réduit à une alternative entre la vie et la mort.Le désir n’est pas sublimé ni mis entre parenthèses.11 est violence légitime qui se multiplie en puissance et qui est au service d’un pouvoir et d’une domination.La satisfaction du désir est remise à un avenir dont l'heure ne sonne que sur commandement d’en haut par le détenteur du pouvoir.Dans l'attente perpétuelle il y a des consolations, des compensations symboliques, médailles ou une gravitation de l’échelle de la hiérarchie.Il y a aussi le butin, les villes conquises et livrées, femmes et propriétés, au viol et au saccage en récompense aux combattants victorieux.La satisfaction du désir est alors la liberté reconnue par la hiérarchie, liberté anarchique du désir même si elle est éphémère et s’exerce aux dépens de victimes innocentes.L’organisation militaire tire sa force de l’efficacité et de la rigueur de sa hiérarchisation.Le désir est satisfait sur ordre et par obéissance.Toute faille met en question l’édifice dont la légitimité n’a d’autres assises que l'efficacité de l'organisme.Cette légitimité n’est même pas une médiation théâtrale 146 avec le réel.L armée se veut une équivalence avec le réel, fût-elle imposée et forcée et sa légitimité n’est qu’une reconnaissance de sa puissance de s’imposer comme réel; elle est donc redondance.Il n’est nullement surprenant que tout organisme qui tire sa légitimité de son efficace détournement du désir et de sa transformation en instrument de pouvoir et de domination ait recours à la redondance militaire.Et d'abord l’organisation de la religion.Dieu se révèle par le verbe, et c’est à ceux parmi les hommes qui ont su capter et entendre la parole qu’il incombe de la transmettre.Les églises se fondent pour établir sur le rapport avec l’au-delà un déplacement du désir, et sa mise au service d’une hiérarchie.L’efficacité militaire tente et hante les églises de toutes les religions.El Sebaot, le Dieu des armées dans le judaïsme, le Djihad, l’effort devenu combat dans l’Islam et dans le christianisme, de l’ordre des Jésuites jusqu’à l’Armée du Salut on va jusqu’à emprunter à l’organisme militaire non seulement ses techniques mais ses termes et ses formules.L’armée est la mise entre parenthèses du désir afin de conquérir un territoire même s’il n’est question que de le défendre devant une invasion étrangère.Mais la parenthèse peut disparaître et le désir devient le territoire lui-même.Devant un espace nouveau et inconnu, l’homme américain parti à la conquête de l’Ouest s’est trouvé dans le désert, un désert de solitude mais foisonnant de richesse.Il a survécu mais son désir s'accomplit non dans une nouvelle forme d’épousailles, dans une reprise de l’autre, mais dans 1 affirmation de la présence du mâle solitaire, dans un espace sans frontière où la liberté n’est plus désir et corps mais conquête du territoire, celle-ci fût-elle dévastation.La femme est confinée à la maison, à la survie et à sa propre solitude. Son désir est doublement sacrifié.Il n’est pas une réponse à celui de l’homme ni une consolation, compensation et soulagement.Le mâle se passe de 1 altérité.Le désir de la femme ne le concerne plus.Le sien est espace.Il ne meurt ni ne renaît.Il a pour assise l’illusion de défier le temps, d'une continuité assurée par une énergie solitaire, héroïque et libre.C’est aussi le sentiment et il n'importe point qu’il fut conviction ou leurre que la liberté reconquise, en soumettant la temporalité du désir à la continuité de l'espace est aussi un dégagement des chaînes de la loi.Le désir, surgissement anarchique, ne pouvait trouver un contrôle nécessaire non pas pour sa propre continuité mais pour celle de la société dans le sentiment lui-même surgissement éphémère dont le prolongement consiste en une perpétuelle mort et une perpétuelle renaissance.La loi contrôle le désir et l’assujettit à un pouvoir qui le contrôle, le déplace et l’exploite.Elle désigne le partenaire autorisé et tire sa force dans la protection qu elle accorde aux victimes d un désir qui les soumet à sa satisfaction et les transforme en objet.Le mâle est protégé des effets de son désir et la femme des effets du sien et de la brutalité imposée par le désir du mâle.L'enfant, prolongement du désir dans une vie créée recréé, justifie et légitime les désirs par sa présence au monde et les met en question jusqu à nier sa raison d être par l’autonomie que très tôt il affirme.Se protéger de la mort impose aux parents une reconnaissance de ce qui sépare leur désir de l'appel d’un corps autonome qui requiert leurs soins.Aimer n est plus une expression gratuite sans fin et sans but d’un désir.L’amour de l'enfant se traduit d’abord par la sécurité qu on lui assure et par la satisfaction qu on donne à ses besoins.Et si le désir regimbait, changeait de lieu?Si l’enfant paraissait comme un poids inutile, un objet extérieur dont on a charge et responsabilité.La liberté du désir peut condamner la vie naissante à l’extinction.La loi est une nécessité sociale, concrète afin de mettre la vie fragile à l'abri de l’anarchie du désir.Transformée en cadre, définie par la loi, la famille au lieu de demeurer une union libre se transforme en contrôle du désir, en son déplacement et donne à la loi le pouvoir de contrôle et de détournement du désir.Énergie puissante, le désir s’il n’est pas déplacé, contrôlé ou tout simplement enseveli ne trouve de satisfaction que dans sa multiplication, dans la rencontre de deux désirs qui se font face et se conjuguent.L’énergie se dépense dans 1 assimilation d'une autre énergie, dans l’effacement, la disparition d’une énergie semblable et égale.En d’autres mots, le désir, s’il est liberté, ne peut vivre que dans et par un autre désir libre.Et si le désir en face se refuse, se rétracte?C est l'incertitude suprême qui s’exprime dans le rapport érotique, dans les divers visages du malheur amoureux: souffrance, dépit et jalousie.La tentation du plus fort est alors de soumettre le désir de l’autre, de réduire un partenaire possible à un objet et de le dominer.Sous des formes différentes, flagrantes ou subtiles, hommes et femmes ont fait de 1 obtention ou de l’octroi de leur désir, un instrument de domination.On contourne l’altérité par peur et on l’annule par fuite devant la liberté qui est incertitude.Au lieu d'atteindre un paroxisme par la conjugaison de deux libertés on se contente de pourchasser une ombre et de contempler son désir devant un miroir qui en reflète l'image.Autrement dit, de l'enfermer dans un cercle où la liberté étouffe car elle refuse l’incertitude d'une confrontation avec une autre liberté.Et quand la puissance ne se dépense pas en énergie libre, et en sensualités échangées, elle se mue en pouvoir, en contrôle, en rapport hiérarchique et en domination. 149 Le rapport entre puissance et pouvoir est devenu de plus en plus ténu.Le pouvoir dans le régime de la démocratie à l’ère technologique est insaisissable, abstrait.Les chefs d’État et les dirigeants politiques sont des figures symboliques, des images de télévision plutôt que des régnants disposant de puissance.Dans les pays totalitaires où le pouvoir est concentré au nom d’une idéologie, celle-ci perd son impact, se vide de son sens, se transforme en cliché et le pouvoir se disperse, se dissout dans une bureaucratie neutre, dépourvue de principes qui défend des intérêts plutôt qu’un pouvoir et, encore moins une idéologie.Le pouvoir de l’argent se dissout dans l’abstraction du capital et ce pouvoir devient d’autant plus insaisissable que les fluctuations de taux de change, de dévaluation et d'inflation rendent le monstre inexplicable aux possédants eux-mêmes.Les chefs démocratiques sont transparents.Nous connaissons leur femme et leurs enfants, on nous décrit les menus de leur repas et l’on étale l'intérieur de leur résidence.Ils ne se distinguent même pas du commun citoyen par une intelligence trop visible car on les taxerait alors d’orgueil.Ils sont des chefs par magie et en vertu d'une image qu’ils projettent et par la confiance qu’ils inspirent.Si le pouvoir est ainsi dissous, insaisissable, ses détenteurs hypothétiques sont innombrables même si, pour la plupart, ils ne commandent et ne commanderont que des ombres.La technologie a modifié le rapport entre pouvoir et désir.Les femmes travaillent et ne sont plus dépendantes de l’homme.La pilule et les antibiotiques qui ont jugulé les maladies vénériennes ont libéré la sexualité des rapports de domination.La femme mariée ou non peut exprimer, extérioriser son désir sans perdre sa sécurité matérielle et sans que son honneur soit atteint.Aussi, le sexe n’est plus monnaie d’échange et 150 instrument de domination.Son lien avec le pouvoir est un leurre autant que celui qui transforme l’image d’un politicien en puissance.Le sexe devient à son tour une image et la prolifération de la pornographie n’est pas une expression d'érotisme mais une manifestation d’anti-érotisme, un moyen de déplacer le désir érotique en jeu de l’imaginaire.Ce jeu fut à certaines périodes d’oppression sexuelle une soupape de sécurité et l’un des cheminements de la création artistique.La mécanisation technologique du plaisir, sa réduction à des gadgets en plastique, interdit tout érotisme et réduit le désir à des égratignures épidermiques et à un imaginaire poussif.La pornographie ferme la porte à l’altérité.Même quand elle n’invite pas uniquement au plaisir solitaire, le partenaire, portrait imaginaire mécanisé, n’est qu’un objet à peine plus animé qu’un produit en plastique.Dans ses extrêmes aboutissements le mouvement féministe rejoint un antique puritanisme où le sexe ne pouvait équivaloir qu'à un libre échange de désir.Qu’il s'agisse de lesbianisme ou de masturbation, l’évacuation conceptuelle, idéologique du mâle n’est qu’un refus de l’altérité.Au lieu que le plaisir de femmes entre elles fut une des expressions de l’érotisme quand il a pour fondement un refus du mâle, il devient une hostilité à l’autre, à la liberté d'échange, une manière nouvelle de contrôler le désir.La psychanalyse a eu pour de nombreux patients comme résultat un excès de narcissisme.Construire un égo est salutaire.Bâtir un égo dans l'isolement de l’altérité est une annulation du désir qui ne s’épanouit que dans l’échange.La technologie médicale déployée par la publicité nous enferme dans nos corps.Nous sommes les prisonniers de nos odeurs, de nos maux de tête, de dos et de gorge, de nos fatigues et de la couleur de nos cheveux.Nous sommes 151 constamment ramenés à nous-mêmes et l’intérêt narcissique pour notre corps, au lieu de le libérer, d’en faire le libre réceptable et dispensateur du plaisir, en fait un mécanisme en perpétuel état de vérification.Et le résultat est l’évacuation de l’autre.La hiérarchie persiste de même que le contrôle et la domination mais ils agissent sous des masques, dans un anonymat diffus.Le pouvoir étant insaisissable même et d’abord par ceux qui visiblement le détiennent, on se bat pour une autonomie apparente.Le contrôle n’est plus exercé franchement, par une force palpable, mais par une technologie qui se pare de tous les attributs de l’affranchissement.Liberté sexuelle, liberté des femmes et des enfants, admission de l’homosexualité.Et si l’on scrutait d’un peu plus près ces forces, l’on s’apercevrait qu’elles établissent un pouvoir corporatif, collectif qui exerce un contrôle masqué dont l’aspect le plus pernicieux est son apparente absence.Le contrôle s’installe dans chacun de nous.Nous sommes des esclaves consentants.Nous forgeons les instruments de notre domination par des forces abstraites, invisibles mais non moins réelles et pesantes.En évacuant l’altérité nous nous enfermons dans nos corps et cherchons dans la technologie aveugle et muette une sécurité qui perpétue notre solitude et notre isolement.Si le désir est un constant rappel que la vie n’a pas de sens, les forces qui ont cherché et qui cherchent à déplacer, à détourner le désir pour le contrôler, détiennent leur pouvoir et exercent leur domination au nom du sens dont elles dotent la vie.Mais la cohérence des religions et des idéologies comme puissances unificatrices s’effrite et l'on se rabat sur la culture, la langue et l’histoire pour exprimer de nouvelles cohérences productrices de nouvelles cohésions.L'Etat s’associe à la nation pour légitimer son pouvoir.Or la nation 152 a exprimé des cultures majoritaires au détriment des cultures et des langues minoritaires et fait du nombre une justification de la suprématie, ouvrant par conséquent la voie à la discrimination et à l’oppression.Sans passer par la médiation de la nation, l’État a recours à la langue et à la culture pour asseoir sa légitimité et justifier la domination des élites régnantes.Les abus des nations depuis plus d’un siècle laissent un goût amer chez ceux-là mêmes qui appuient la naissance et la montée des nations antiques et nouvelles dans les régions en voie de développement.L’alliance de l’archaïsme et de l’idéologie, au nom du progrès matériel, jette des peuples dans la course technologique et au nom de la nation prive leur culture traditionnelle de dynamisme.Le progrès matériel réduit ces cultures à des clichés folkloriques, à un conservatisme qui permet à des élites indigènes naissantes de remplacer des.élites coloniales pour assumer le pouvoir et exercer leur domination.Or les cohésions archaïques se muent en cohérences renouvelées mais apparentes, qui survivent en se prolongeant en idéologies autoritaires mais non moins vides et dérisoires.Le mot d’ordre nouveau est identité, comme si les idéologies nationales et les cohésions culturelles étaient frappés d'incertitude.L’identité est un nouvel appel à la cohérence, une quête du sens.Avant qu’il ne se transforme en cliché, ce terme indique la voie où s’engage la quête du réel avant que ne s’installe une nouvelle idéologie qui légitime pouvoir et domination.Or l’identité ne concerne pas que les peuples, les cultures et les groupes.Elle s’adresse à l’individu et dans l'ère de la technologie tous ceux qui étouffent sous le poids vide du confort et de l’insignifiant s’accrochent à l'identité comme un ultime recours au sens.Or le fondement même de l’identité est un détour- 153 nement, un déplacement du désir.L'identité à soi-même, à une nature propre est au mieux une redondance.Par contre, s'identifier à l’autre est la perte d’une identité propre.Le désir est libre échange et toute identité libre est celle qui accepte l’échange et par conséquent qui consent à sa propre négation.Être soi, dans la liberté, c’est être aussi son contraire, être tous les autres.L'identité libre est une alternance entre le recours à l'autre et la redécouverte de soi.Elle est acceptation de l’altérité.Elle voue l'individu à l'incertitude, à la constante création du sens, à la perpétuelle fondation de sa personne.Cette identité-là est l’anti-pouvoir, la négation de toute domination.On n’accepte et on ne se perd dans l'autre que dans l’égalité.Le sens n’est pas codifié.Il est en continuelle élaboration.Cette identité qui accepte désir et liberté va à l’encontre de l’identité du groupe.Dès que l’identité est définie par une collectivité — communauté, groupe, peuple, son sens est despotiquement imposé.L'individu se départit de son identité libre, l'imprécis et le non codifié au profit d'une cohérence qui l'enferme dans un projet dit collectif qui est entreprise de pouvoir et de domination.L’identité à l'autre n’est plus un libre échange de désir mais un contrôle du désir et son détournement au profit d'une abstraction: l’identité collective.Les identités collectives se définissent par les stèles d'une culture morte car une culture vivante est comme le désir, une liberté, une anarchique volonté de vie.Autrement ce sont les morts qui donnent aux vivants les termes d'une inaccessible cohérence.L'identité est le détournement le plus flagrant du désir même si elle est l’ultime soubresaut du sens face à l'anonymat technologique et à la violence des tautologies.L'identité ne peut être que pratique libre du désir et son sens est une création indéterminée.Le désir se consume en sensualité, survit par l’intermittance de la mort et de la renaissance.S’il a un sens c’est une découverte ultérieure car toute création libre est indéfinie.Il n’y a que l’art qui prolonge le désir en sens sans le nier, sans le figer en définition despotique et sans le détourner en pouvoir de domination.Voie parallèle d’échange libre, il est la pathétique tentative et l’héroïque entreprise de doter le désir et donc la vie d’un sens. CHRONIQUES 157 “LES INTELLOCRATES” Hervé Hamon et Patrick Rotman Paris, Les Éditions Ramsay René Garneau C’est un véritable “Michelin” du vignoble littéraire de Paris que Hervé Hamon et Patrick Rotman ont fait paraître aux Éditions Ramsay fin 81.Si leur ouvrage évoque le vrai, l’unique “Michelin”, qui est dans l’ordre du tourisme gastronomique et hôtelier un “best seller annuel”, c’est qu’on peut y relever le nom des restaurants favoris de l’Intelligentsia et conclure qu’en littérature on déjeune souvent et fort bien dans les 5e, 6e et 7e arrondissements de Paris.C’est aussi qu’à la fin de leur livre on retrouve dans une sorte de “nomenclatura” la fiche signalétique des personnalités de l’université, de l’édition et des médias qui jouent un rôle prépondérant dans ce que les auteurs appellent “la circulation des idées”.Ces fiches flanquées d’étoiles et autres signes cabalistiques représentant le degré d'importance de ces personnalités dans les secteurs culturels plus haut mentionnés.Ceci dit, le livre est fortement charpenté et surabon- damment nourri de noms, brillamment écrit, et objectivement conçu.“La loi du milieu intellectuel”, ont déclaré à un interviewer parisien Hamon et Rotman, “c’est le silence.Notre propos est de le rompre.” On peut dire qu’ils y ont procédé honnêtement, avec un détachement personnel et une élégance d’expression qui témoignent d’une remarquable maturité critique.Il existe dans Paris, comme on le sait depuis Villon, un espace bien défini où se concentre la vie de l’esprit.D’est en ouest, il va du Jardin des Plantes au Pont de la Concorde et s’étale du nord au sud depuis la Seine jusqu’au Boulevard du Montparnasse qui, au temps de Villon, était “de la campagne verte”, comme dirait Eluard.Un espace où les courants d’idées et les divers modes d’écriture et de peinture se succèdent à un rythme entraînant animé par des écrivains, des journalistes, des artistes et un personnel choisi de la radio et de la télé françaises* exilé Quai de Passy, hors des frontières entre lesquelles l’esprit fait mitonner ses grands et petits plats.À propos de cet espace littéraire accessible aussi aux artistes, Valéry écrivait dans ses Cahiers: “toute situation littéraire française est chose complexe.Il est simple, à l’étranger, d’écrire sans beaucoup de traditions.Tout écrivain en France entre dans un lieu où il y a beaucoup de monde.” En effet, dans le quadrilatère en question, l’espace est restreint et les encombrements, aussi bien intellectuels que matériels, sont inévitables.Les échanges également le sont.Bref, on y survivrait difficilement dans l’indifférence ou la morosité: la bohème y côtoie avec aise la science, l’humanisme s’enrichit des multiples souffles de la création.Tout devient objet de connaissance et d’invention.Le parcours est un véritable pèlerinage.Chacun a le sien, aussi Hamon et Rotman ont-ils esquissé dans leur livre un itinéraire 159 qui commence au tombeau de Sartre au cimetière Montparnasse et s’achève au bar de l’hôtel Pont-Royal où ce qui reste de la famille sartrienne se réunit encore.En passant, bien entendu, par le Flore et les Deux Magots.Je n’ai pas d’objection à suivre cette “voie royale”.Je ferais débuter mon itinéraire au cimetière Montparnasse également, mais plutôt au tombeau de Baudelaire, et je le poursuivrais jusqu’à Gallimard-N.R.F., à deux pas du Pont-Royal, afin de savoir (ce que Hamon et Rotman ne disent pas, hélas!) comment se passèrent pendant les années gaulliennes les derniers rapports entre Sartre et Malraux, deux chevaux de tête, comme on sait, de l’écurie Gallimard.Sartre, ce fut le début de la basculade de l’université vers l’édition profane (non universitaire) et Malraux c’était la culture vivante, charnelle, cherchant, dans les multiples ressources des sciences humaines, des issues pour approfondir et créer de nouvelles formes.Ils furent tous les deux par leur action, et des livres qui étaient déjà des actions, les symboles du pouvoir de l’esprit, de “l’intellocratie”.Il est donc naturel que ce soit en fonction de l’évolution de l’université, de l’édition et de la recherche du pouvoir par les médias, que l’inventaire raisonné de Hamon et Rotman ait été conçu et rapporté.Et il est logique que ce soit à ce qu'ils disent de l’université, de l’édition, des médias et du jeu des entrecroisements politiques à l'intérieur de ces institutions que l'on s’intéresse.F’étude approfondie de ces points principaux exigeait d’être doublée de considérations complémentaires sur la critique des livres, la technique de leur diffusion, les prix littéraires et les réseaux d’amitié et d’inimitié.Les alliances professionnelles à Paris sont souvent mouvantes et la texture des sympathies personnelles fragile. 160 La précarité de ces éléments du jeu peut faire se cabrer drôlement “la machine intellocratique” .comme on aurait pu dire sous Louis XIV, au temps où Ton appelait “Machine de Marly” l’impressionnante roue de bois (encore visible à Marly-le-Roi dans les années 50) qui faisait monter une dérivation de l’eau de Seine jusqu’aux étangs de Versailles.(Ce rappel saugrenu, en forme de hors-d’oeuvre, est dédié à notre ami Jean Le Moyne qui a promu la mécanique à la hauteur d’une passion de l’amour.) Le chapitre qui traite des complications, que la politique introduit souvent dans les relations d’ordre intellectuel et parfois même dans celles qui n’ont qu’un caractère purement amical, constitue une sorte de carte tactique des relations humaines d’où l’ombre de subtiles méchancetés n’est pas toujours absente.On voit s’y profiler d’inexplicables et fugaces liaisons, de bouleversants retournements, d’impudentes volte-face.“Ils sont au pouvoir — ils peuvent compter sur leurs amis” est le sous-titre d'un autre chapitre intitulé “Réseaux”.C’est l’histoire des circuits de solidarité qui se sont succédés dans l’évolution culturelle de la France depuis la Seconde Guerre Mondiale.Solidarité généreuse, pure et loyale fondée sur l’action commune de la Résistance à l’occupation; solidarité moins durable fondée sur l’adhésion au P.C.F.que l’intervention stalinienne en Hongrie, le Printemps de Prague et les sinistres événements de Pologne ont plus que compromise; solidarité des “chrétiens de gauche” qui, selon Hamon et Rotman, “s’est perdue à longueur de temps dans les sables”.“Teilhard de Chardin (paraît-il) n’est plus un best-seller”.Quant aux romanciers et polémistes chrétiens (Bloy, Bernanos, Mauriac), “ils n’ont pas de descendance”.On 161 n ignore pas au Canada français que le plus illustre représentant de la descendance de Mauriac soit plus près de Tesprit gauchisant de l’auteur Des mots et des choses (que “Les Intellocrates” qualifient de “Superstar Foucault”) que de l'émouvante ferveur qui inspira en 1930 Souffrances et bonheur du chrétien, et on le regrette.C’est qu’il se développe chez nous un renouveau chrétien qui, dans l’effacement de plusieurs valeurs dépassées ou simplement délaissées, nous a permis de conserver un héritage spirituel d’autant plus précieux qu'il nous venait de France.Les Écrits s’honorent que dans ce numéro apparaisse la signature du maître de la critique spiritualiste que fut Charles Du Bos: une prérogative que nous devons à l'amitié de Jean Mouton, auteur de deux importantes études sur Proust et Charles Du Bos, de passionnants essais sur quelques grandes figures de la peinture universelle, et le meilleur connaisseur de la pensée de Du Bos.Du Bos et Jean Mouton, chez qui on n’a jamais discerné d'intentions “intellocratiques', et qui n’ont jamais été mêlés aux tumultes intellectuels dont le livre de Hamon et Rotman raconte les péripéties, se sont réfugiés très tôt dans leur carrière près de la Lumière.Leur pensée se situe à des hauteurs rafraîchissantes.J'ajoute donc ici leurs deux noms à la multiplicité de ceux que Hamon et Rotman ont dû citer et reciter, pour ajouter à l’objectivité de leur remarquable travail.Au sommet de la pyramide “intellocratique” qu’ils ont élevée, je pense qu’ils seraient d’accord pour inscrire les deux noms au prestige exceptionnel de Sartre et de Malraux.Quitte, dans le cas de Sartre, à le ramener à plusieurs niveaux de la nomenclature puisque l’université, à laquelle il n’a jamais nié d'appartenir par sa formation, son travail et ses relations, fut la grande pourvoyeuse de candidats à 1 “intellocratie et 162 qu'il fut simultanément l’une des vedettes préférées des médias.L'université, que Sartre a quittée sans d’ailleurs la trahir, était, à l’époque où il a fait éditer La Nausée chez Gallimard, une institution isolée à une hauteur impressionnante dans l’enseignement et la recherche de type conventionnel.Hamon et Rotman, pour faire le point sur ce grave sujet, ont beaucoup consulté.Et ils ont retenu une déclaration de Michel Serres, un des maîtres les plus écoutés de l'université de pointe.C’est à un journaliste des Nouvelles littéraires que Serres s’est confié à l’automne 1980 en ces termes: “Le philosophe public, a-t-il dit, ce n’est pas moi c’est vous.Je ne représente rien.C’est le journal qui rend les messages performants.Pas moi.Quand les médias auront pris totalement le pouvoir intellectuel, que vont-ils faire?Voilà la question.La place laissée vacante par Sartre n’a pas à être occupée parce qu'elle a été prise par une fonction, les médias, et non par un homme.L’université et ses cuistres ont pris un jour la place des créateurs.Les médias ont pris celle de Sartre.” Nos auteurs reconnaissent comme Michel Serres que l'université a laissé basculer progressivement ce pouvoir vers les médias depuis au moins une vingtaine d’années.Parmi les professeurs de l’université conventionnelle les plus nantis de titres, plusieurs ont perdu la foi en eux-mêmes.Aussi, entre maîtres-assistants à la Sorbonne, parle-t-on couramment de “thèse et de foutaise”! Le pessimisme de Serres a été “conforté” (quel exécrable néologisme!) par Olivier Todd, ex-enseignant devenu l’adjoint du directeur de Y Express jusqu’au moment des grandes marées américaines qui coïncidèrent avec l’éclipse d’un Président en France.“Ce qui différencie un journaliste d’un professeur, déclarait Todd, c’est qu'il a 163 300,000 lecteurs et l’universitaire 300 étudiants.” Effectivement, on constate d’après les données du livre de Hamon et Rotman que si la culture en général a profité de la “basculade” de l’université vers les médias, les progrès vers le pouvoir universitaire ont encore un caractère sectoriel.L’apocalypse totale n’a pas eu lieu.Des modifications sensibles dans le climat moral sont apparues mais ne semblent pas visibles à tous les niveaux.À l’exception d’une institution centrale de caractère suprauniversitaire: “L’École des hautes études en sciences sociales” également puissante dans l’enseignement et la recherche en sciences humaines et grande pourvoyeuse de paroles et de copie aux médias.“Là s’est concentrée depuis quelques années, disent Hamon et Rotman, une formidable et, au vrai, unique force de frappe intellectuelle.” Le sous-titre du chapitre sur cet établissement est révélateur: “Ils sont au pouvoir.Ils se sont fait élire à l’École des hautes études”.Car bien que la nomination officielle du Président, des Directeurs, Sous-directeurs d’études et maîtres-assistants de l’École soit réservée au Ministère de l’Éducation nationale, leur choix se fait d’abord par co-optation entre gens de même niveau culturel, sans qu’il soit tenu compte uniquement des titres universitaires.La réussite à l’épreuve de la co-optation équivaut à un brevet d’excellence.Si on interprète justement les relevés méticuleux de Hamon et Rotman, sur le nombre des enseignants dans chaque discipline, sur l’autorité qu’on leur reconnaît dans leur spécialité respective, l’intérêt que les étudiants manifestent envers leur enseignement, l’attention que les milieux culturels prêtent à leurs publications, la place toujours plus large qu’ils prennent dans la production des maisons d’édition, leurs prestations de plus en plus nombreuses aux écrans de télévision et aux micros à propos du moindre événement politique, économique et culturel on doit reconnaître que ces phénomènes sont autant de signes d’une prise de pouvoir qui a transformé l’université conventionnelle en une institution de pointe.Ce n’est pas là rupture mais évolution au sein de l’ancienne “École pratique des hautes études”, fondée en 1868 sous le Second Empire, soit exactement cent ans avant les tumultes sans solution de 1968.Ce qu’il n’est pas indifférent de rappeler puisque l’École pratique fut en quelque sorte la mère de l’École des hautes études en sciences sociales.En 1947, deux grands historiens, Fernand Braudel et Lucien Febvre, tous deux disciples de Marc Bloch, ancien professeur à L'École pratique” et fondateur d’une revue historique de caractère savant, “structurent” (le mot est de nos auteurs), à l’intérieur de la section historique de 1’“École pratique”, un enseignement qui, dépassant la tradition de l'histoire “événementielle”, intègre à la recherche historique les disciplines auxiliaires de l’histoire: ethnographie, anthropologie, économie, sociologie, démographie, qui, jusque-là, n’avaient pas encore obtenu de véritable statut universitaire.Ainsi, de “science conjecturale” qu’elle était, l’histoire devient-elle alors une “science globalisante”.La réforme fait des sciences auxiliaires de l’histoire des matières classiques, donc intégrées d’emblée au curriculum universitaire.En 1975 cette synthèse universitaire est officiellement confirmée.Et la section historique de l’ancienne “École pratique des hautes études”, désormais autonome, devient l’“École des hautes études en sciences sociales” (l’ETHESS), bénéficiant de pouvoirs analogues à ceux des universités, bien que plus spécialisée dans ses fonctions et jouissant de ce chef d’une liberté plus étendue que celle des universités.Depuis 1947 déjà paraissaient à l’étalage des maisons 165 d’édition les plus avancées intellectuellement et les plus solides financièrement des publications d’un caractère savant provenant des maîtres de l’“École pratique” et de ses diplômés déjà reconnus comme maîtres par d’autres établissements.En somme, 1975 scellait l’apport réciproque des enseignants de la nouvelle “École des hautes études en sciences sociales” et celui des philosophes, critiques et historiens édités chez Gallimard, Grasset et au Seuil.Ce double apport, de nature universitaire, joint à celui des “créateurs”, (poètes, romanciers, essayistes et critiques), édités par les mêmes grandes maisons, formant une vaste synthèse de la culture humaniste en France.Dans la formation de cette synthèse s’est ajoutée la production spécifiquement culturelle des médias.Une telle opération collective n’est-elle pas la preuve de l’avènement d’un pouvoir “intellocra-tique” de plus en plus généralisé?C’est dire l’importance qu’on a dû attacher en France aux chapitres du “Hamon et Rotman” traitant de l’université et de l’édition.Dans ce dernier secteur, ce sont les éditions Gallimard qui ont donné les premières la preuve la plus concrète de ce pouvoir par la publication d’ouvrages savants qui, avant l’opération de synthèse que je viens de décrire, étaient réservés automatiquement à la publication dans les boutiques respectables mais un peu poussiéreuses de la Place de la Sorbonne.À propos des forces conjugées de l’université et de l’édition, Hamon et Rotman précisent qu’une ou deux revues savantes fondées par des maîtres de l’ancienne école historique avaient joué, bien avant le dernier stade d’évolution, un rôle déterminant dans cette transformation de 1’“École pratique des hautes études” en une institution plus libre, où la recherche devait prendre une place primordiale. À peu près à la même époque, soit vers 1910, Gaston Gallimard, pressé par ses amis André Gide, Jean Schlumber-ger et Jacques Copeau, lançait à Paris une revue dédiée à la promotion d’une certaine forme gratuite, élégante et pure de littérature, dont devait naître une maison d’édition qui devint rapidement "l’espace de la vraie vie littéraire en France, la maison de l’excellence littéraire”.C’est en effet dans les premiers numéros de la Nouvelle revue française à partir de 1913 que se prépara l’avènement d’un néo-classicisme français dont les poèmes de Valéry et les Faux-monnayeurs de Gide d’abord, et, plus tard, La condition humaine de Malraux et les Giraudoux dans leur meilleure forme légèrement baroque, et dans les années 50 le très beau Port-Royal de Montherlant, furent le paradigmes.Une école littéraire, dont l’histoire de la littérature n’a pas fini d'analyser l’importance, se formait à la N.R.F.et aux éditions Gallimard, parallèlement à la mise en place au niveau universitaire de l’école historique “globalisante” sous l’appellation d‘“École des hautes études en sciences sociales”, mentionnée plus haut.Sciences sociales étant pris ici dans le sens très compréhensif que lui donne un humanisme polyvalent.Dans ce nouveau compagnonnage de l’édition avec l'enseignement et la recherche, la marche de la culture vers une synthèse active devenait une véritable constante culturelle de la France contemporaine.Avec le temps a donc pu s’établir un mouvement incessant d’échanges entre “la maison des sciences de l’homme”, comme on appelle couramment l’“École des hautes études en sciences sociales”, et les Éditions Gallimard, Grasset et du Seuil situées, intellectuellement et matériellement, très près les unes des autres.Des ouvrages qui prennent leur forme définitive aux 167 éditions Gallimard, chez Grasset ou au Seuil ont été pensés et écrits à la “maison des sciences de l’homme” (exemple le livre récent de Le Goff sur Y Histoire du purgatoire) et des manuscrits jugés dignes d’être publiés chez Gallimard ou au Seuil excitent l’intérêt critique des maîtres de l’institution de haute culture.Le mouvement des hommes entre les deux pôles suit celui des livres.Pierre Nora, l’intellectuel de pointe qui a imaginé une chatoyante définition de l’éditeur (“Éditer c’est créer du désir”), dirige deux collections importantes chez Gallimard, La Bibliothèque des idées et Histoires.Le Musée imaginaire de Malraux, un livre qui a radicalement modifié la nature historique de la vision qu'on avait des oeuvres d'art, est réédité dans cette Bibliothèque des idées dans un format plus maniable que sous sa forme Skira.La jeune vague littéraire, qui occupe l’espace chez Gallimard, ne rejette aucune des oeuvres dont le temps a éprouvé la valeur.Les triomphes successifs de Michel Tournier dans le roman, (il aurait eu les mêmes en philosophie), n’ont rien enlevé à la pérennité de Camus dont L'Étranger est toujours reconnu comme l’héritage inviolable d’une génération de jeunes à une autre.Alain Chartier, à qui Gaston Gallimard avait confié, pendant une vingtaine d’années, quelques pages à la N.R.F.pour y donner chaque mois des leçons de philosophie comme aucun lycéen n’en a entendu d’aussi fécondes depuis “la dernière leçon d’Alain à Henri IV”, a été publié en quatre volumes dans La Pléiade', enfin l’université traditionnelle, à son plus haut niveau, le Collège de France, qui avait invité, dans les années 30, Paul Valéry à occuper sa chaire de poétique, vient d’y appeler Yves Bonnefoy, (un auteur Mercure de France et Gallimard) le seul poète de ce temps, depuis que Jouve est mort, 168 capable d’y ranimer une grande parole perdue.Ce genre d’échanges au plus haut sommet de “l’intellectualité” n’est-ce pas tout cela le pouvoir “intellocratique”?Chez Grasset la philosophie ou plus exactement la “nouvelle philosophie” s’est installée sous la conduite éclairée de Françoise Verny, normalienne et agrégée de philo, que Hamon et Rotman présentent dans leur livre comme “la véritable tête’ de la maison.Ce qui ne veut pas dire que les autres n’en ont pas.Yves Berger, qui dirige le secteur littéraire et dont j’ai personnellement goûté le roman qui lui obtint le “Femina”, est un ancien enseignant qui a su maintenir dans la maison la fidélité à un principe éditorial, considéré généralement comme un gage de succès: “L’éditeur n’achète pas un livre, il s’attache à une oeuvre”.N’est-ce pas cette conception de l'édition qui, sous le règne de Bernard Grasset, dans les années 20 a pu attirer et retenir les quatre “M” du roman: Mauriac, Maurois, Montherlant, Morand?Le Seuil qui suit d’assez près Gallimard par l’abondance et la qualité de sa production a réuni dans ses cadres et parmi ses auteurs un nombre suffisant d’“intellocrates” pour qu’on puisse s’entendre et travailler de concert, rue Jacob et à la maison des sciences de l’homme, boulevard Raspail.Roland Barthes, édité au Seuil et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a été frappé, l’an dernier, par un camion, à Paris rue des Écoles, en face du Collège de France et à deux pas de la Sorbonne.Ce fut une mort de véritable “intellocrate” et Barthes en était un de très grande classe mais sans aucune prétention.Son Racine est un livre très important par sa nouvelle approche critique et son Barthes par lui-même, dans la collection des “classiques” du Seuil, est un ouvrage séduisant.Le Seuil est lacanien sans complexes.D’ailleurs, 169 quelle maison d’édition n’a pas cédé à la mode profitable de la psychanalyse?Littérairement, Le Seuil peut se prévaloir de nombreux succès.Il édite Bazin alternativement avec Grasset et il continue de faire de belles découvertes: je pense au Dernier des justes de Schwarz-Bart qui fut l’un des grands romans des années passées.Comme le Kamouraska de notre très précieuse amie Anne Hébert qui, après quelques mois de publication, avait atteint la cote des “plus de 100,000 exemplaires vendus” selon Le Monde du 2 juillet 1971.Anne Hébert, qui est d’abord poète, vit à Paris le genre d’existence solitaire et féconde littérairement qu’y a menée il y a 50 ans Alain Grandbois.C’est un peu grâce à elle, et surtout à l’intelligente générosité intellectuelle de l’ancien directeur du Mercure de France, mon ami Silvestre de Sacy, que cette revue, qui n’a pas été remplacée depuis 1965, publia en 1958 en “fronton” quelques poètes canadiens-français de l’époque.À propos de l’écriture canadienne-française en France, Hamon et Rotman ne pourraient pas encore parler évidemment d’“intellocratie”.Sauf dans le cas d’Anne Hébert, qui est exemplaire et unique.Mais c’est ici au Canada que cette prise de pouvoir devra d’abord se faire.À ce sujet je crois utile de rappeler que l’ancien directeur littéraire de Flammarion, René d’Uckermann, qui avait autant de flair éditorial que Gaston Gallimard, a fort bien misé sur notre production et l’a fort généreusement servie en choisissant Roger Lemelin, le gamin surdoué de La Pente douce, Gabrielle Roy, Philippe Panneton (dit Ringuet) et Gilles Marcotte, le critique le plus averti de nos lettres, pour son rayon canadien.Comme on peut dire que “la fascination américaine” d’Yves Berger l’a bien guidé quand il a édité Marie-Claire Blais, Jean Éthier-Blais et plus tard Antonine Maillet, Grasset 170 a fait là un placement sûr.N’a-t-il pas réussi avec le “Médi-cis” de Marie-Claire Blais et le “Concourt” de Maillet?Et maintenant l’heure de la réserve a sonné.J’ai noté quelque part dans cette longue recension que le “Hamon et Rotman” contenait une surabondance de noms.Ma seule réticence à ce sujet, c’est que les poètes et leurs éditeurs (Seghers et Gallimard, pour sa collection Poésie) y ont une place trop réduite.La poésie c’est avant tout, depuis les sacrifices douloureux de Mallarmé, la mise en place du pouvoir évocateur et significatif des mots.Pouvoir infiniment plus significatif et évocateur dans le poème que dans le roman, genre facilement inflationniste si le livre n’est pas excellent par ses révélations, et où la puissance du verbe se perd dangereusement dans les châteaux de sable des mots.Dans cette perspective, Valéry, Éluard, Jouve, Yves Bonnefoy, Aragon, René Char, St-John Perse, Henri Thomas1 n’ont-ils pas droit au premier rang de l’“intellocratie” française de ce temps?Et chez nous, s’il arrive un jour que nous pensions à reconnaître une “intellocratie” canadienne, Alain Grandbois, Anne Hébert, St-Denys Garneau, Robert Choquette, Gilles Hénault, Roland Giguère, le Pierre Trottier de Tristan et Fernand Ouellette (en français); Douglas Le Pan, Earle Birney et Leonard Cohen (en anglais) pourraient avec raison y réclamer leur place.Car je pose la question aux très sympathiques auteurs des Intellocrates: qu’est-ce qu'une “intellocratie littéraire” d’où les poètes sont absents?N’est-ce pas Dieu absent du Ciel?1."Petites feuilles de printemps sur un ciel gris J'ai beaucoup regardé dans les yeux de Paris.” 171 CANOPUS DANS ARGO: ARCHIVES TOME I: SHIKASTA Doris Lessing Traduit de l’anglais par Paule Guivarc’h Le Seuil Marie José Thériault Shikasta, premier volet d’un grand cycle romanesque intitulé globalement Canopus dans Argo: Archives, est un roman de science fiction.Cela n’en fait pas un livre moins sérieux.On a tort de placer la science fiction sous le signe du divertissement anodin, de la lecture de train, semblant par là dire qu’elle n’est qu’un sous-produit de la littérature, un genre orphelin, un peu comme les romans à l’eau de rose ou ceux de la Série Noire.Depuis que des écrivains se sont préoccupés de tracer notre avenir par la seule foi de leur imagination (et de leur esprit d’observation), ils ont rendu compte avec une étonnante justesse des catastrophes que ne peuvent pas ne pas entraîner nos comportements barbares.Pendant longtemps, la science ne leur fournissait pas de 172 données précises parmi lesquelles puiser; il en résultait des ouvrages plus poétiquement futuristes dont les Chroniques martiennes de Ray Bradbury constituent un excellent exemple.Les “pulp papers” américains des années 40 et 50 regorgent de ces nouvelles pleines de petits hommes verts, de monstres à douze pattes, de planètes fabuleuses ou alors carrément calquées sur la nôtre.Par la suite, le progrès a fortement contribué à établir des règles de jeu très strictes que se doivent de respecter les écrivains du genre qui n’adoptent pas le récit philosophique ou le fantastique de cape et d’épée sidéral.Les lecteurs d’aujourd’hui exigent des écrivains de science fiction “scientifique” des connaissances approfondies en astronomie, en astrophysique, en physique nucléaire, enfin dans tous les domaines reliés de près ou de loin à l’exploration de l’espace.La critique est sévère: elle ne pardonnerait pas de faux pas à Fred Hoyle ou à Isaac Asimov qui, du reste, se gardent bien de confondre protons et neutrons ou de propulser leurs engins avec de la mélasse.Ces fantaisies ne sont permises que dans le genre conte de fées du XXVe siècle dont Ursula K.LeGuin est une digne représentante, genre qu’il faut distinguer du fantastique d’un tout autre ordre, celui de Tolkien ou de Mervyn Peake.Quelque part entre les mondes robotisés et les cavernes de dragons se situent les grandes sagas philosophiques ou les romans d’anticipation pure et simple qui ne vont pas beaucoup plus loin dans le temps qu’à la fin de notre siècle ou le début du prochain.Quoi qu’il en soit, et depuis Jules Verne, les prédictions des écrivains de science fiction ont plus souvent été confirmées que démenties par l’histoire.On en vient à se demander, comme Doris Lessing dans sa préface, si leurs auteurs ne sont pas branchés à part sur une sorte de “suresprit” omniscient qui leur dicterait leurs prophéties et qui rendrait explicables les nombreuses coïncidences entre la fiction et la réalité.Ces hasards multiples contribuent à rendre inquiétant pour notre avenir le roman de Doris Lessing, avec lequel elle entre de plain pied dans un domaine littéraire jusque-là presque réservé à des spécialistes, preuve de plus que la science fiction et l’anticipation sont en train de prendre la place qui leur revient dans le jeu complexe des traditions littéraires, en invitant les écrivains dits “réalistes” — ou “puristes”, ce qui est pire — à se lancer dans l’aventure et l’invention, et à étendre leurs limites créatrices au monde pourtant très actuel des astres et des galaxies.Ce n’est pas un déshonneur mais un phénomène contemporain compréhensible auquel adhère sans honte Doris Lessing, dont le Shikasta peut figurer convenablement aux côtés d’oeuvres comme celles de Frank Herbert (trilogie de Dune) ou de Walter M.Miller Jr.(Canticle for Leibowitz).En s’inspirant des littératures sacrées de toutes les races (Popol Vuh, Bible, Coran, épopée de Gilgamesh, etc.) qui font toutes état, de manière plus ou moins voilée, de géants, d’anges et d’Âge d’or, en reprenant pour son compte l’interprétation que des gens dits “illuminés” en ont donné, à savoir, que notre planète aurait été colonisée par des êtres venus d’une autre galaxie —théorie que diffusent aujourd’hui les sociétés rhaéliennes (ou raéliennes, ou rahéliennes, d’orthographe incertaine, entre autres choses.) — Doris Lessing retrace l’histoire de notre civilisation et de civilisations précédant la nôtre.Shikasta c’est, en réalité, la Terre, exploitée par Canopus avec l’aide de son alliée Sirius.La planète était alors fertile, heureuse, sereine; ses villes géométriques avaient été construites en fonction des lignes de force telluriques en des endroits choisis avec précision, 174 elles observaient un dessin correspondant à des harmoniques définies et n’émettaient de la sorte que de bonnes vibrations.Les habitants de la planète, en conséquence, ne connaissaient pas le mal.Cependant, une autre planète, maléfique celle-là, la terrible Shammat faisant partie de l’empire de Puttiora, travaillait contre Canopus à la destruction de Shikasta.Pendant des millénaires, ces deux forces se sont opposées.Bien entendu, le mal est plus fort que le bien, la bêtise plus puissante que le bon sens.L’influence de Shammat vaincra, entraînant la planète dans un processus d’autodestruction inéluctable, celui dans lequel il est évident que nous sommes actuellement engagés (le nier serait une aberration).Toutefois, Canopus veille, travaillant en sourdine.Ses émissaires ont choisi des survivants à l’holocauste, qui seront en mesure, le moment venu, d’édifier une nouvelle civilisation à l’image de la première, civilisation qui connaîtra l’Âge d’or tant attendu et promis par tous les grands livres sacrés de l’histoire de l’humanité.Donc, il y a de l’espoir, pour ceux-là tout au moins qui auront été élus par nos créateurs canopéens pour former le noyau devant engendrer une race nouvelle, heureuse, libre et pacifique.C’est trancher bien vite un roman en fait beaucoup plus complexe, une réflexion profonde sur le bien et le mal et une mise en garde des dangers bien réels vers lesquels l’humanité se précipite au pas de course.Le livre est fait de documents personnels et de documents officiels relatifs aux visites, sur Shikasta, d’un émissaire canopéen.Ces émissaires, qui vivent fort longtemps, ont opéré de tout temps une surveillance étroite de leur colonie shikastienne.Johor, celui dont nous lisons les documents et les rapports, se retrouve en fin de volume sous les traits d’un nouveau Messie rédempteur dont les fonctions principales, tout au long du 175 roman, ont été justement d’éduquer les shikastiens choisis pour donner naissance à une civilisation dorée.Les rapports de Johor et les autres documents qui forment le roman de Lessing sont extraits d’un manuel d’histoire à l’usage des étudiants (étudiants de première année qui se renseignent sur l’Autorité coloniale canopéenne), ce qui explique leur aspect austère et froid.Il s’agit de données assez générales (pour de plus amples détails, les étudiants ont intérêt à consulter d’autres ouvrages dont la liste est fournie en fin de roman, et comprenant, entre autres, un Abrégé de l’histoire de Canopus, les Mémoires de Taufiq, l’Avant-Demier Temps, les Contes des Trois Planètes) dont l’écriture est teintée de ce détachement propre à Doris Lessing, cette sécheresse de style qui la caractérise mais qui est, cette fois, plus que jamais en accord avec son sujet.Le livre se termine à la fin de notre siècle, donc pas très loin.On assiste alors à un procès gigantesque, véritable morceau d’anthologie au cours duquel la race blanche est mise en accusation par les races de couleur.Les représentants de centaines d’Armées de Jeunesse des continents sud-américain, africain, asiatique viennent énumérer les atrocités dont les blancs se sont rendus coupables: colonialisme, destruction, guerres, génocides plus ou moins déguisés, et quoi encore.Mais un ensemble de courtes phrases prononcées par John Brent-Oxford, incriminé au nom des races blanches, ramène ces accusations à des proportions plus justes, à savoir: les peuples opprimés, quand ils se sont libérés de leurs entraves, se sont rendus coupables des mêmes erreurs.Ce n’est donc pas la race blanche qu’il convient de dénoncer, mais l’humanité tout.entière, l’Homme.À la suite de ce procès ultra-cinématographique (moment plutôt rare dans les oeuvres de Lessing), surviennent 176 naturellement la guerre, le cataclysme final, l’apocalypse, et puis, bien sûr, la Renaissance promise, le nouvel Éden.Étalé sur plus de quatre cents pages, Shikasta est un roman épique, parfaitement vraisemblable en dépit de l’énormité du thème, un modèle du genre.Il n’augure que du bien pour les prochains volumes du même cycle.L’écriture de Doris Lessing, pour une fois, se révèle engageante (je me souviens que dans les Nouvelles africaines son sang-froid avait fini par m’agacer au plus haut point).Elle fait se rejoindre magnifiquement l’imaginaire et la réalité, éveillant ainsi en nous des inquiétudes sérieuses et légitimes.Les journaux, les nouvelles radio et télé, ne cesseront pas de sitôt de les accroître et, à moins d’une autre fin de monde, ne les calmeront sans doute pas du tout. 177 VALERY LARBAUD ET L’ILLUSION DU BONHEUR Willie Chevalier Une singularité de Valery Larbaud c’est que, même si l’on ignore sa biographie, d’ailleurs inséparable de sa bibliographie, on ne peut le lire sans l’aimer; je veux dire: sans aimer l’homme qui se cache d’habitude derrière l’écrivain.C’est peut-être, précisément, que Larbaud jamais ne se cache.Sans jamais se confesser il se livre et tout de suite il inspire une sorte d’affection, voire de tendresse, et le regret de n’avoir pas été de ses familiers.Le cas est assez rare.Songeons aux auteurs de notre prédilection.En est-il plusieurs dont nous aurions souhaité l’amitié?Dont l’extrême intelligence et l’extraordinaire lucidité n’auraient pas effrayé parce qu’il nous semble, à tort peut-être, qu’elles ne peuvent aller sans sécheresse de coeur?Pourtant, intelligent et lucide, Larbaud l’était lui aussi.On le voit à chacune de ses pages.Mais on devine en même temps qu’il était avant tout un homme bon.Et cela paraît mitaculeux quand on sait à quel point sa mère et l’une de ses tantes le contrarièrent.Les connaisseurs de Larbaud ne sauraient choisir 178 dans son oeuvre.Prenons au hasard Aux couleurs de Rome.Tenant à la fois du journal intime, des impressions de voyage et des souvenirs, c’est le livre le plus conforme à un instantané de l’auteur tel qu’on l’imaginait et qu’on aurait aimé le connaître.Un monsieur assez replet, attablé dans un jardin, canotier sur la tête, devant lui deux bouteilles d’on ne sait quoi et un verre vide.Et il écrit.Il écrit avec un plaisir évident, un air de jubilation “out of this world”.Celle d’un enfant qui tient son jouet préféré après l’avoir cru perdu.La bienveillance est inscrite sur les traits du monsieur.On ne voudrait pas le déranger, mais s’il voulait bien nous adresser la parole.Ecrire et lire.À part voyager et moins qu’on ne pourrait le croire car il s’installait souvent à l’étranger pour plusieurs mois, Larbaud n’aura pas fait grand’chose dans sa vie.Il n’aura que servi généreusement la littérature d’autrui, trop généreusement car ce fut au détriment de son oeuvre à lui, et laissé quelques livres que son ami Paul Valéry qualifierait de “charmes”.Pour notre plaisir et notre joie, Larbaud souffrait de la douce manie écrivante.À en juger par la photographie dont on parlait et par Aux couleurs de Rome, sitôt arrivé quelque part il lui fallait écrire.Des lettres, bien sûr, à ses proches, et, pour des raisons de famille, à des relations d’affaires.Mais surtout, pour d’innombrables amis inconnus, présents et futurs, des textes comme ceux de Jaune Bleu Blanc et Aux couleurs de Rome.Disons-le tout net.Il ne s’agit dans ces recueils que de petits riens.Une rose, une violette, ce n’est rien non plus; ça ne sert qu’à embellir l’existence.À la différence des fleurs, les riens de Larbaud ont les promesses de la durée.Produits d'un art désintéressé et parfait, ils ravissent.À cause du ton 179 de confidence qui est tout spontanément le sien.C'est à vous qu’il s'adresse ainsi: Lumière, couleur et don précieux de Rome.En le recevant dans ce lieu et de cette façon imprévue, nous avons senti, plus peut-être qu’en toute autre circonstance, à la fois notre bonheur et l’aiguillon de la mort.Nous vivions à Rome; nos journées s’y écoulaient dans un enivrant loisir, nous étions rassasié de félicité; et en ce moment même où, las d’une si belle oisiveté, nous montions plein de hâte et de joie vers une Persépolis de savoir et de rêves, voici que cette lumière, cette couleur, venaient encore flatter notre vue, et accompagner notre marche.Comme en secret, pour nous seul, elles semblaient nous avoir attendu entre ces murs, et par elle la haute douceur romaine nous était présente jusqu’au seuil de la salle où les livres allaient nous accueillir.Chaque jour il en serait ainsi à notre arrivée, à notre départ: un coin de Rome, ne ressemblant à rien d’autre au monde, un paysage romain, coloré et changeant avec les heures, nous dirait au sortir de notre travail et des siècles où nos lectures nous avaient transporté, l’heure et le ciel de Rome.1 Larbaud, né protestant, s’est un jour converti, le plus discrètement du monde, au catholicisme.De quand, les lignes qu'on vient de lire?D’avant ou après la conversion?En tout cas elles paraissent, dans leur sensualité un peu cérébrale, un élan de gratitude envers le Créateur.Elles sont 1.Aux couleurs de Rome, in Bibliothèque de la Pléiade, p.982. 180 d’un homme qui pensait, très certainement, que le Créateur n’attend en somme qu’une chose (ou deux): que nous sachions apprécier Ses dons, les instants de bonheur ou de plaisir qu’il nous donne, et à l’occasion Lui dire, fût-ce tout bas, bien bas: merci.Autant que possible il ne faut jamais séjourner à l’hôpital.Cependant le sort y conduit inexorablement un jour ou l’autre la plupart des gens, surtout peut-être ceux qui s’obstinent à vivre.Il arrive — bénédiction! — qu’on y rencontre une de ces nonnains, infirmières au grand coeur dont parle si merveilleusement Larbaud dans Aux couleurs de Rome.Inévitablement, on “se prend à désirer sa soeur de charité” (Rimbaud).On s’attache à la nonnain.C’est alors que l’on reçoit son congé .Chose certaine, à l’hôpital il vaut mieux se laisser bercer par la prose de Larbaud que d’y lire (ou relire) le grand Dostoïevski.Que la littérature d’un fils de pharmacien soit thérapeutique (en l’occurrence c’est sa moindre qualité), n’est-ce pas logique?La “grâce d’écrire” qui fut impartie à Larbaud et à plusieurs de ses contemporains ne se transmettrait-elle plus?Pour que, jusqu’à la fin des temps, les lettres françaises.Un amateur au sens où Larbaud l’entendait, Jacques de Lacretelle, établit un jour une distinction subtile entre stendhaliens et beyliens.Les premiers sont des passionnés, jusqu’au fétichisme, de l’oeuvre et de la personne de Stendhal.Les beyliens lui ressemblent peut-être davantage.Loin de l’imiter, ils dédaignent ce qui l’attirait voici un siècle, mais ils pensent et ils agissent comme il l’eût fait probablement s’il était de leur temps.Et, par leur manière de sentir, par leur façon de s’exprimer, ils renouvellent le maître, tandis que les autres le perpétuent.À mon 181 avis, il y a deux parfaits beyliens à notre époque: Valery Larbaud et Paul Morand.Tant pis si je les étonne.Affranchis sans être révolutionnaires, nationaux mais curieux de l’étranger, tenant carnet de leurs passions, secrets et doucement mystificateurs à l'occasion, sachant jouir de la vie, ils sont, par essence, les plus authentiques descendants de Beyle.Larbaud, ni stendhalien ni beylien: s’il avait trop de goût pour ne pas se délecter de Stendhal, il était d'abord et surtout lui-même: larbaldien.Un écrivain original, transcendant toute influence.À preuve, le dernier paragraphe du Miroir du Café Marchesi: À force de regarder ce miroir, Manlio, je crois que vous finirez par y voir le visage, — qu'il a probablement reflété, il y a cent ans, —de l’écrivain français dont nous parlions hier quand nous traversions les faubourgs de Mantoue: ce Milanais qui a vécu, écrit, aimé.Il a beaucoup parlé de ses amours.Il les a décrites, définies, classées.L’amour-passion, par exemple.A-t-il parlé de l’amour-abnégation, l'amour qui tient toutes ses promesses, qui se prouve par sa durée et qui, satisfait, résiste au temps?Je l’ai peu lu, et je vous le demande.Et a-t-il parlé de la voie de l’homme dans sa jeunesse, et du harem intérieur, et de la rencontre extraordinaire, — je veux dire: d’un penchant inexplicable, d’une nostalgie des sens et du coeur, d’une espèce d’amour enfin, désincarné, spirituel, sans espoir et pourtant durable, pour un souvenir, pour une ombre, pour une âme entrevue?2 2.Aux couleurs de Rome, in Bibliothèque de la Pléiade, p.1005. 182 Ces réflexions, je pense, auraient ému le Milanais.L’amour-abnégation! L'expression fait sourire en 1982.Mais de cet amour des hommes furent et seront capables malgré l’avachissement universel du temps présent; il fallait un Larbaud pour s’en aviser.Il y a un côté irritant dans l’oeuvre de Larbaud, particulièrement dans ses essais critiques et sa correspondance: sa modestie excessive.Influence de Genitrix, sans doute.Souvent il prend l'attitude d'un inférieur devant ses pairs alors que son étoile ne pâlit nullement dans l'éblouissante constellation littéraire du premier demi-siècle.Et puis, c’était un besoin chez lui, mais on regrette qu'il ait consacré tant d’heures à des traductions.Mais comment lui reprocher cette libéralité intellectuelle qui le poussait à introduire en France des écrivains de langue anglaise, espagnole, italienne, portugaise, et présenter à l’étranger nombre de Français tombés dans un oubli plus ou moins injuste et connus seulement des spécialistes?Il faut une curiosité universelle et un goût du prosélytisme hors du commun pour étudier longuement Antoine Heroët, Perrot d’Ablancourt, Olivier Patru, etc.Au reste, il s’est bien expliqué là-dessus dans la préface à Ce vice impuni, la lecture — Domaine français.Depuis une douzaine d’années Borges est à la mode et l’on découvre Italo Svevo et d’autres '“étrangers” dont Larbaud parlait tranquillement, pertinemment, sans la moindre prétention, dans telle petite revue, il y a cinquante ans.Il était normal que cet humaniste intitulât un de ses ouvrages Aux couleurs de Rome, la Ville Éternelle symbolisant plus que toute autre la continuité de l’esprit humain, de ses efforts, de ses réalisations dans tous les domaines.Soumis à Madame sa mère, non sans manifester 183 parfois de l'impatience, il semble qu'il aura parcouru toute l'Europe, y compris la Russie et presque toute l'Italie, avant son premier séjour véritable à Rome où il passera en 1900, 1903, 1904, 1922, 1929, 1930 et 1932, et où il fera la connaissance de Maria Angela Nebbia, "dont le sort sera pour toujours lié au sien." Il disait: "Par l'édit de Caracalla! Je suis citoyen romain, moi aussi." Assurément, comme tout civilisé.Et d'abord citoyen du Bourbonnais, de France et d'Europe, lui dont le coeur se partageait entre six ou sept capitales (dont Paris.).Quel dommage que la maladie ait terrassé Larbaud de 1935 à sa mort en 1957! Il n'eût pas manqué, on imagine, de visiter l’Amérique et l'on aime à penser qu’il nous eût donné Aux couleurs de San Francisco, la moins américaine à beaucoup d’égards, la plus belle, et de beaucoup la plus séduisante des grandes villes des États-Unis.Dieu me garde de la comparer à Paris, à Rome.Elle ne leur ressemble qu’en ceci: malgré son modernisme ou sa modernité, sa nouveauté, mystérieusement comme dans LA VILLE on peut s’y abstraire du Temps, s'y sentir hors du Temps.On souhaiterait que Larbaud s’y fût promené avec ses yeux de grand enfant toujours étonné mais apte à tout comprendre et trouvant partout des motifs d'admiration.En relisant ses textes sur Paris, Rome, Londres, Lisbonne, on peut imaginer ce que la ville-joyau du Nouveau Monde lui eût inspiré.Un chant d'amour pareil à celui-ci: Comme Londres était belle et trépidante de toute la pulsation de la planète, cette saison-là! Vraiment Londres, cet été, vous montait à la tête comme un vin nouveau.Pourtant ce n’était pas la grande cohue de l’année du dernier couronnement; mais c'était mieux, car bien qu'on se trouvât au coeur du monde 184 et au milieu du rendez-vous des nations, les habitants et les habitués de la ville avaient l’impression de se sentir entre eux.Oh! c’était à ne rien faire que flâner du matin au soir, à se perdre dans les foules, à se gaver de luxe et de plaisir.Et par moments il semblait que la vie matérielle était enfin devenue digne de l’esprit, et pouvait le satisfaire.C'était aussi l’époque des premiers rag-times de "Hitchy-Koo” et de la “fureur du nu”.Aux devantures des boutiques luxueuses, dans les journaux illustrés, partout, le regard tombait sur des photographies de baigneuses et de plages jonchées de nudités féminines; si bien que l’homme que ses occupations ou son plaisir retenaient dans l’atmosphère de bains turcs de la ville s’imaginait les côtes de la Grande-Bretagne telles que durent apparaître aux yeux de Télémaque les rivages de l’île de Calypso: un million de nymphes debout ou couchées sur les grèves; un million de néréides jouant avec les vagues, — la femme et la mer partout en présence, mêlées l'une à l’autre, les chevelures au vent du large et le giclement de l’écume au rire.Et les nuits, les nuits de Londres, quant tout flambait comme du punch sous le ciel de braise.Et ces rag-times, — les premiers: ceux qui sont venus après n’avaient pas leur gaieté sans frein, ni cette sauvage exhortation au plaisir.Le joli temps de la Joyeuse Angleterre semblait revenu; et c’était la belle fin d’une belle époque.3 3.Beauté, mon beau souci.'\n Bibliothèque de la Pléiade, pp.607-608. 185 C’était avant 1914.Ô prodige! malgré les dévastations et les deuils un peu de cette ambiance subsistait à Londres en 1943.44, et dix ans plus tard, et vingt ans plus tard.Aujourd'hui?C’est vrai, très cher Baudelaire, “la forme d’une ville change plus vite, hélas! que le coeur d’un mortel et “le vieux Paris n’est plus”.Mais il en reste bien des vestiges en 1982 et, encore, “dans les plis sinueux des vieilles capitales, (.) tout, même l’horreur, tourne aux enchantements”.C'est à dessein que je n'ai rien dit du justement célèbre Barnabooth, de ses poèmes et de son journal intime connus de tout lettré, de l’exquise Fermina Marquez, des trois nouvelles incomparables $ Amants, heureux amants, de plusieurs autres oeuvres dont la moindre enorgueillirait tout auteur de langue française.Essayer de montrer que Larbaud est au premier rang de ces écrivains qui peuvent donner l’illusion du bonheur et faire croire non seulement à la possibilité mais à la réalité du paradis terrestre, tel était mon propos. 186 MAVIS GALLANT ET LE COMPLEXE CANADIEN Mario Pelletier Mavis Gallant aura été connue depuis longtemps aux Etats-Unis, où elle collabore depuis plusieurs décennies à des revues aussi prestigieuses que The New Yorker Qi Atlantic Monthly, avant de l’être ici, dans son pays d’origine.Il était donc temps que le Canada découvre cette écrivaine, saluée comme l’une des meilleures prosatrices de langue anglaise.Il s’est rattrapé en quelques années, avec la publication de deux recueils de nouvelles, qui ont reçu un accueil enthousiaste de la critique et du public en général: From the Fifteenth District, en 1979, et Home Truths, l’an passé.Ce dernier ouvrage, qui a d'ailleurs reçu la consécration du Prix du gouverneur général au printemps, se compose de “Canadian stories”, des récits et nouvelles se passant au Canada ou mettant en scène des Canadiens.Car si Mavis Gallant a quitté le Canada depuis longtemps — elle vit à Paris depuis 1950 —, elle n’a jamais cessé d’en parler dans ses récits, 187 inventoriant le complexe canadien à travers les personnages les plus divers et ses propres souvenirs d’enfance et de jeunesse à Montréal, sans doute pour mieux exorciser le pays indélébile.Elle le fait d’autant mieux qu’elle procède toujours par antithèse, par confrontation, qu'il s’agisse des anglophones et des francophones qui se servent réciproquement de repoussoir dans le Montréal des années quarante, ou de jeunes Canadiens anglais confrontés à l’Europe.En ce sens, Mme Gallant pourrait jouer pour la littérature canadienne, d’expression anglaise à tout le moins, un rôle analogue à celui que Henry James avait joué pour les lettres américaines à la fin du siècle dernier.C’est Jean Le Moyne qui, dès le début des années cinquante, dans un article repris plus tard dans Convergences, faisait magistralement ressortir comment James, dans Les Ambassadeurs notamment, confronte l’inachèvement dynamique des Américains avec l’achèvement délectable de l’Europe.Mavis Gallant pose ses personnages canadiens au centre de semblable dialectique.Comme James jadis, elle a choisi d’habiter l’Europe, et cette solide assise culturelle lui a donné le dégagement et l’assurance nécessaires pour exprimer le manque ontologique de son pays natal.Le recueil Home Truths se partage en trois blocs bien définis: un premier, intitulé “At Home", comprend des récits situés au Canada; un deuxième, “Canadians Abroad", le plus important pour notre propos, comporte des nouvelles centrées sur la confrontation européenne; et le troisième, “Linnet Muir”, plus proche de l’autobiographie, concerne la vie d’une jeune fille dans le Montréal des années trente et quarante.Les récits de la première et de la troisième partie nous plongent dans les préjugés ethniques et religieux, dans 188 la médiocrité désespérante, provinciale, d’un Montréal partagé entre anglophones et francophones, mais dominé sans conteste par les premiers.Voici deux peuples d’origine européenne, essaimés dans l’immense informe du pays canadien: ils s’arriment à leurs modèles respectifs d’achèvement culturel — un Empire où jamais le soleil ne se couche, d’une part, une religion omniprésente, d’autre part — et s’ignorent obstinément l’un l’autre.L’auteur, qui a été élevée et éduquée en français et en anglais, renvoie les deux nationalismes dos à dos en montrant l’étroitesse d’esprit qui règne de part et d’autre de la barrière linguistique.Le récit le plus notable de la première partie, “Saturday”, présente une famille à cheval sur les deux cultures.Il s’agit en réalité d’un couple canadien-français, qui a voulu chercher du côté anglais un refuge contre l’intolérance religieuse des siens.Les filles ont été mariées à des gendres anglophones bon teint, mais tous aussi ennuyeux les uns que les autres.(“The two Bobs, the Don, the Ian, and the Ken are interchangeable, like postage stamps of the Queen’s profile.”) La famille est réunie autour d’un repas d'anniversaire, et la mère s’interroge sur la nullité de ses enfants.À quoi leur a servi d’avoir fui l’intolérance si c'était pour tomber dans cette médiocrité?Seul le dernier enfant, Léopold, montre à neuf ans des signes de personnalité: à la différence de ses frères et soeurs qui l’ont à peu près oublié, il cultive le français comme sa langue personnelle, intime.Mais plus que le petit Léopold, un personnage menace le ciment de banalité de cette assemblée: un prêtre européen, rompu aux bonnes manières et grand voyageur.Lace à cet invité étranger, aussi séduisant que dangereux, la famille à table se sent menacée.Parle-t-il du beau temps qu’il fait à Rome (alors qu'on gèle encore à Montréal) qu’on le soup- çonne de vouloir vilipender le Canada.On se hérisse, on proteste.Les Canadiens ont une mentalité d'assiégés, ils ne cessent d’être sur la défensive contre un monde hostile.Le lumineux Survival de Margaret Atwood l’a déjà assez montré.L'ambiguïté — charme et menace — que dégage cet Européen nous amène à la confrontation qui est au centre des nouvelles de “Canadian Abroad'' — il s’agit, en l’occurrence, de textes beaucoup plus longs que les récits de la première et de la troisième partie.Passons rapidement sur la première nouvelle, “In the Tunnel ", où le choc de l’Europe est donné sans ménagement à une jeune Canadienne par l’intermédiaire d’un coureur entre deux âges et d'un vieux couple de rentiers anglais.Arrêtons-nous plutôt à la suivante, “The Ice Wagon Going Down the Street”.La confrontation ici a lieu entre Peter Frazier et l’Europe en général, qu’il cherche à conquérir comme aspirant diplomate.Sa femme, qui est anglaise d’origine, se sent dans son élément en Europe: elle est à la hauteur, alors que lui accumule les gaffes.Elle représente pour lui un pôle d’émulation, un appel à se dépasser.L’autre pôle, celui dont il n’arrive pas à se détacher parce qu’il est trop profondément ancré en lui, à la manière d'une mère haïssable, c’est sa canadianité, qu'il retrouve en la personne d'une prude jeune fille de la Saskatchewan, nommée Agnes Brusen.Elle représente le Canada provincial et puritain, la naïveté enfantine des peuples jeunes ou rajeunis — car Agnes, comme beaucoup de Canadiens, est fille d’émigrants —, bref, tout ce que Peter aspire à quitter mais n’arrive pas, pris entre deux chaises, entre sa femme européenne et Agnes trop canadienne.(Ses enfants aussi seront trop canadiens à son goût: 'The children are more cautious than their parents; more Canadian.Her voice is nasal and flat.Where did she learn that voice?”) 190 Pour Peter, travailler en compagnie d’Agnes en Europe, c’est l’anti-érotisme même.La moralité étroite qui transpire des moindres gestes et propos de la jeune fille lui donne un goût de cendre dans la bouche.Le raout que les Burleigh donnent à l'occasion du Mardi Gras sert de révélateur.Peter s’y retrouve vite isolé, alors que sa femme y évolue comme un poisson dans l’eau.La jeune Agnes, elle, boit de l’alcool pour la première fois de sa vie et s'enivre rapidement.Peter est la personne toute désignée pour aller la reconduire chez elle.Il apprend à la connaître davantage: elle lui parle de son enfance en Saskatchewan, lui raconte qu'elle se levait plus tôt que les autres le matin — seul moment où elle était seule et pouvait croire que le monde lui appartenait —, pour regarder le marchand de glace descendre la rue.Agnes, c’est la poésie du pays profond, un appel primitif que Peter repousse comme un chant de sirène.Mais, malgré lui, quasi inconsciemment, il développe un attachement pour la jeune fille.Plusieurs années plus tard, revenu à Toronto après avoir essayé vainement de s'imposer dans les affaires internationales, il songe encore à elle, certains dimanches matins où il se retrouve seul.Dans le fond, Peter envie probablement Agnes d'avoir gardé sa pureté, son intégralité canadienne, alors que lui ne saurait plus qu’être incessamment en balance entre l'Europe et le Canada.Une autre nouvelle, “Virus X”, nous plonge encore plus explicitement au coeur de la dialectique.Figure soeur d'Agnes Brusen — elle vient aussi des Prairies et est fille d’émigrants allemands — la jeune Lottie Benz a obtenu une bourse pour aller étudier en Europe.À Paris, elle trouve les gens habillés un peu bizarrement, mais elle distribue des sourires à la ronde: “she intended to put up a show for her own country, which was Canada’’.Elle rencontre une payse, 191 Vera Rodna, qu’elle n’est pas plus enchantée qu’il faut de retrouver.Elle lui trouve l'air trop européen, c est-à-dire un peu dépravé.De fait, Vera s’est déjà plus frottée à la vie qu’elle: elle a eu un enfant, que, mère célibataire, elle a dû donner en adoption.Vera essaie d’initier Lottie à l’Europe, de la déprovincialiser.Rendue à Strasbourg où elle doit étudier la science politique, Lottie tombe malade.Elle était déjà faible des bronches, mais ce voyage lui est néfaste.Vera l’entraîne quand même dans les musées et les cafés, mais la maladie ne veut pas lâcher Lottie.On accuse une grippe qui court à ce moment-là, le “virus x”.C’est plutôt l’Europe tout entière que l’organisme canadien de Lottie rejette comme un microbe.Il faut pour son salut l’intervention de Kevin, l'ami canadien à qui elle n’a cessé d’écrire des lettres imaginaires durant sa maladie.Il vient la chercher pour la ramener au pays et, selon toute probabilité, pour en faire sa femme, sans autre risque; car l'Europe est pour Lottie un risque mortel.On songe aux “ambassadeurs" de James, et particulièrement à Sarah, venue à Paris arracher son frère Chad à la “perdition” européenne.Bien sûr, Mavis Gallant ne pénètre pas aussi loin que James dans la symbolique de la confrontation entre l’Europe et l’Amérique.Le genre qu'elle a choisi, la nouvelle, ne lui permet pas d’élaborer autant; il laisse en plan, en esquisse, bien des situations.Mais elle pose une dialectique féconde pour la littérature et la conscience canadiennes.Son éducation bilingue, dont elle parle dans l'introduction à Home Truths, lui a donné l’ouverture d'esprit qu'il faut pour embrasser toute la réalité canadienne.D’autre part, son installation en Europe l’en a assez dégagée pour en parler en toute liberté.Elle arrivait à un moment de la conscience collective — les années cinquante et soixante — où il fallait 192 agir de même.Et c’est pourquoi Home Truths marque l’étape jamesienne, par laquelle les lettres canadiennes devaient passer.Après son lancement acclamé à Toronto, il faut se réjouir que ce livre important soit bientôt donné à lire en français.La traduction devrait en effet paraître aux éditions du Boréal Express, à Montréal, le printemps prochain. NOS COLLABORATEURS WILLIE CHEVALIER: journaliste de carrière, rédigea durant deux ans de guerre à la à Londres, un commentaire quotidien à l'intention de pays francophones autres que la France.Fut par la suite rédacteur en chef de trois journaux de Montréal et d'Ottawa.Durant sept ans, directeur politique du Service international de Radio-Canada.Collaboration à une douzaine de périodiques de langues française et anglaise.Voyages.NAÏM KATTAN: a publié de nombreux ouvrages chez différents éditeurs au Québec (HMH, Leméac, La Presse), et en France (Éditions Denoël, Gallimard, Julliard).Nouvelles: Dans le déserf, La Traversée-, Le Rivage-, Le Sable de Tîle.Romans: Adieu Babylone-, Les Fruits Arrachés.Essai, critique: Le réel et le théâtral (Prix France-Canada); La mémoire et la promesse-.Ecrivains des Amériques: Tome I Les Etats-Unis, Tome II Le Canada Anglais, Tome III L’Amérique latine.Théâtre: La discrétion et autres pièces.A paraître: La fiancée promise (roman); Le désir et le pouvoir (essai).PIERRE LAMARRE: a collaboré à divers journaux étudiants et a été membre fondateur de la revue littéraire Le grave pupilles au collège Brébeuf.Il termine en ce moment un mémoire de maîtrise au département d’études françaises de l'Université de Montréal et participe à l'élaboration d’une série d'essais sur Alcools de Guillaume Apollinaire.Il enseigne au collège Brébeuf.JEAN LE MOYNE: a publié Convergences (1961), recueil d’essais.A collaboré à plusieurs journaux et revues, dont La Relève et Cité libre.En collaboration avec Robert Elie il a préparé l'édition des Poésies complètes, du Journal et des Lettres à ses amis de Saint-Denys Garneau.Il a reçu plusieurs prix littéraires.Il travaille actuellement à un vaste ouvrage sur la mécanologie.ANNE MORENCY: réalisatrice au Service international de Radio-Canada.Publiera sous peu deux recueuils de contes.JEAN MOUTON: ancien attaché culturel à l'ambassade de France au Canada et ancien directeur de l'Institut français à Londres.A publié chez Desclée De Brouwer: Charles Du Bos: Sa relation avec la vie et la mort; 194 Du silence au mutisme dans la peinture; Littérature et sang-froid; Proust coll.Les écrivains devant Dieu; Les intermittences du regard chez /écrivain; Nouvelles nouvelles exemplaires.Chez d'autres éditeurs: Le style de Marcel Proust (Corrêa) réédition avec Postface: Proust devant la nouvelle critique (Nizet)-, Suite à la peinture (Falaize).Président du conseil d’administration de la Société des Amis de Charles Du Bos.MARIO PELLETIER: journaliste et critique pour les pages littéraires du Devoir, et traducteur.Il a été notamment directeur littéraire des Editions Quinze, de 1977 à 1979.Il dirige actuellement une nouvelle collection littéraire, axée sur la traduction d’oeuvres étrangères, au Boréal Express.Il a publié à tirage limité (en édition d’art) deux recueils de poèmes: Eléments, 1977; Ariane pour sortir du temps, Editions du Paladin, 1979.Un troisième recueil devrait paraître prochainement aux Editions de l’Hexagone.Il travaille en ce moment à la traduction de Home Truths, de Mavis Gallant.MARIE JOSÉ 4 HÉRIAULT: dont les poèmes de Lettera amorosa et les contes de La Cérémonie ont été très favorablement remarqués, est également chanteuse, parolière, éditeur et chroniqueur littéraire.Elle publie en septembre 1982 deux autres ouvrages: aux Editions Pierre Tisseyre, des contes pour adultes-enfants illustrés par Darcia Labrosse, Agnès et le singulier bestiaire; au Noroît, des poèmes illustrés par Charles Lemay, Invariance suivi de Célébration du Prince.Boursière du Conseil des Arts, elle achève la rédaction de son premier roman, Les Demoiselles de Numidie, et d’un second recueil de contes pour adultes.Les Maisons murmures.PIERRE TROTTIER: diplomate de carrière.A occupé plusieurs postes à 1 étranger: Moscou, Djakarta, Londres, Paris, Lima, qui ont inspiré le poète.Présentement Ambassadeur et délégué permanent du Canada auprès de l’UNESCO.A publié des recueils de poèmes et des essais: Le Combat contre Tristan; Poèmes de Russie; Les Belles au bois dormant; Le Retour d Oedipe; Mon Babel; Sainte Mémoire; Un pays baroque.Prépare un nouveau recueil de poèmes: La Chevelure de Bérénice. TABLE DES MATIÈRES Jean MOUTON Charles Du Bos et Pascal 7 Charles DU BOS Discours sur les passions de l'amour 13 Charles DU BOS Pascal et la maladie 23 Paul BEAULIEU Charles Du Bos et la vie intérieure 28 Jean LEMOYNE Itinéraire mécanologique 41 Pierre TROTTIER La Chevelure de Bérénice 83 Anne MORENCY Abdoul Allah Frousse 105 Pierre LAMARRE Les héros ne meurent pas 115 Nairn K ATT AN Le désir et le pouvoir 139 Chroniques René CARNEAU “Les Intellocrates" 157 Marie José THERIAULT Canopus dans Argo: Archives—Tome I: Shikasta 171 Willie CHEVALIER Valery Larbaud et l'illusion du bonheur 177 ; Mario PELLETIER Mavis Gallant et le complexe canadien 186 Nos Collaborateurs 193 Composé en Times, corps 11 sur 13 aux ateliers Typo Graphica 2000 Inc.cet ouvrage a été achevé d'imprimer sur les presses de L Imprimerie ()()0 de Montréal le vingt-sept du mois d’octobre Mil neuf cent quatre-vingt deux Imprimé au Canada Printed in Canada H t ''t M ' 12' ¦I ¦ 3
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