La nouvelle relève, 1 décembre 1944, Décembre
LA NOUVELLE RELÈVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise HOMMAGE à DE SAINT-DENYS CARNEAU Quatre poèmes inédits par De Saint-Denys Carneau YVES THERIAULT Le printemps du Troublé Volume III, No 9 Décembre MONTRÉAL 1 944 LA NOUVELLE RELEVE Fondé» «b 1934 Directeurs : Robert Charbonneau Claude Hurtublse HOMMAGE A DE SAINT-DENYS GARNEAU ROBERT ELIE.In Memoriam 513 JEAN LE MOYNE.De Saint-Denys Garneau 514 RAISSA MARITAIN.Lettre sur Saint-Denys Gameau 522 ANNE HEBERT.De Scdnt-Denys Gameau et le paysage 523 ROBERT CHARBONNEAU .De Saint-Denys Gameau 524 DE SAINT-DENYS GARNEAU Poèmes 525 ROBERT ELIE.Les poèmes de Saint-Denys Gameau 528 YVES THERIAULT.Le printemps du Troublé 534 ROBERT CHARBONNEAU .FontUe (III) 538 PIERRE PETEL.Conte de Noël ou d'un oiseau peut-être 554 CHRONIQUES La politique AUGUSTE VIATTE : Les problèmes de la France libérée La musique HENRI ROVENNAZ : La Société Casavant — La Société des concerts symphoniques — La Petite symphonie L'abonnement & 10 numéros: Canada, $2.00: étranger.$2.25.Payable par mandat ou chèque au pair À Montréal, négociable sans irais.60 ouest rue Saint-Jacques, MontréaL HArbour 3924.Imprimé par l'Imprimerie du Sacré-Cœur, La Prairie.Décembre 1944, VoL III — Numéro 9 Le numéro : 25 cents LA NOUVELLE RELEVE Décembre 1944 Vol.III — Numoro 9 IN MEMORIAM "C’est un jtirdin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée”.Le Cantique des Cantiques (IV, 12) Ma sœur Pocsic, pur chant de la terre et de l esprit Mon amie secréte, rire des collines tragiques Imprudente enfant qui se joue devant l'Eternel Brûlée d'amour, mais qui n'ose le dire.Voici le vif espace, l'émerveillement Des mille regards et jeux de notre ami : La mélodie pure flamme de sa vie Epuise son cœur comme un grand amour.Un grand amour ne cesse de grandir Dans la vallée spacieuse de son recueillement Une tourmente, inextinguible mélodie Exige l’offrande indicible de sa vie.Cherchant en ruer l’étoile de son bonheur L’ceil gauche reflète une tristesse infinie.Tandis que le droit rit en signe d’amitié Sur terre, notre ami chante et danse par pitié.Dans la nuit sans étoile Problématique, sans joie mal assurée Sans pas de joie qui retentit à nos côtés Tl remet son âme entre les mains du Père.Tant de sources neuves n’entendront plus Le seul appel qui pourrait les faire jaillir.Mais tant de phrases vivantes encore inconnues Jailliront lumineuses dans notre souvenir.Roiiekt Eue (.Wmrmbre 1943) Bibliothèque et Archives nationales Québec La Nouvelle Relève Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 516 LA NOUVELLE RELÈVE français.On le reconnaîtra un jour.Quant à ses toiles, bien peu les connaissent, car il n’a jamais exposé et il ne nous montrait même pas tout ce qu’il faisait.Si son oeuvre paraît si mince, c’est à cause de son impitoyable sévérité et de sa rigide honnêteté.Il rejetait et tenait pour indigne tout ce qui ne lui semblait pas correspondre exactement à la réalité ou à l’idéal entrevu et recherché.Sous une apparente désinvolture de grand seigneur, c’est avec de terribles déchirements qu il devait se séparer de certaines choses.Nous ne savions pas la pleine gravité de ses raisons, aussi nos interventions les plus pressantes furent-elles toujours vaines.Les lettres françaises offrent bien peu d’exemples d’une conscience égale à celle de Garneau et encore moins celles du Canada français, pays d’élection des gens peu regardants.Le public ne connaît à peu près que le résultat le plus achevé de ses incessantes recherches, Regards et jeux dans l'espace.Cependant ceux qui ont suivi avec sympathie les trop rares manifestations de son talent ne peuvent manquer de soupçonner la nature très élevée de ses démarches et d’imaginer quelque chose du drame intime qui les accompagnait.Mais ils ne peuvent savoir l’étendue et la variété des unes et la profondeur de l’autre.Après avoir cessé toute publication, il ne s’était quand même pas tu.Longtemps encore, tant que ses forces le lui permirent, il continua d’écrire et nous savons que scs cahiers contiennent plusieurs nouvelles admirables (il nous en avait fait lire quelques-unes) son journal et d'abondants propos sur l’art, la philosophie et la spiritualité.Les passages qu’il en copiait pour moi de temps à autre dans ses lettres me permettent d’affirmer sans hésitation, l’immense intérêt de ces pages encore ignorées.Je ne doute pas qu’elles soient un jour publiées et l’on verra alors la pleine mesure de sa taille.C’est là, et dans sa correspondance, écho de nos interminables conversations, qu’il se révèle pleinement, qu’il définit et critique avec une extrême attention et minutie ses positions, qu’il déroule sa pensée si riche, si forte, si pleine d’imprévu, si douloureuse et si poignante.Car il était pétri d’angoisse, d’une angoisse dont l’origine était un insatiable besoin de correspondances exactes, fidèles, sans ombres, sans détours, sans ruses, sans mensonges.Il éprouvait avec une intensité extraordinaire l’irréductible nécessité de correspondre parfaitement à la grâce et à l’amour de Dieu, puis aux hommes ses frères, aux choses et enfin à lui-même, centre fragile des équilibres qu’il désirait ardemment.Entrevoyait-il un dépassement de lui-même, ce ne pouvait être que par plénitude.Il était tout urgence.d’absolu.Il ne voulait rien aimer, rien posséder, si ce n’était absolument; il ne voulait rien dire, rien faire, rien conclure sans rendre à l’objet, quel qu’il fût, la justice DK SAINT-DKNYS CARNEAU 517 absolue de son être.Les approximations les plus nécessaires, les plus inévitables le désolaient et il ne manquait jamais de les souligner au passage.Quand il se sentait sur un plan de relativités, il refusait immanquablement de s’engager et en éprouvait une gêne singulière, soit que les choses lui manquassent, soit qu’il eût craint de les trahir.C’est peut-être alors, dans ces moments de malaise où il avait l’intuition de tant de précarités, qu’il déployait la plus exubérante fantaisie et faisait montre d’un humour et d’une drôlerie si irrésistibles.Dans l’ordre spirituel, porter en soi, au centre de sa volonté agissante la correspondance exigée par la grâce divine; dans l’ordre moral, se soumettre à la dure lumière de la justice intime; dans l’ordre intellectuel, reconnaître à toute réalité envisagée sa pleine mesure d’être et, finalement, dans l’ordre de la création artistique, réaliser des équivalences substantielles et pures.Voilà les attitudes fondamentales qui ont commandé sa vie et son œuvre.Tout ce qui n’était pas plénitude était à scs yeux mensonge, complicité impardonnable et tromperie envers l’être.C’est pourquoi il était si féroce devant les (( facilités» (à condition qu’elles fussent bien évidentes) et c’est pourquoi il éprouvait une douleur si cruelle à la pensée de ses propres échecs.Au point de vue spirituel surtout, quand il s’agissait de la charité : faillir à la grâce signifiait pour lui ne plus être.L’unité de la pensée de Garncau, pensée si solidement fondée sur l’analogie, s’impose à l’esprit.Chez lui les divers ordres se compéné-traient et rien n’existait à part comme chez tous les grands conscients.Etudier ses positions intellectuelles c’est le révéler tout entier.« Nous ne sommes pas des comptables ».Cette phrase contient bien plus que de l’ironie : elle exprime merveilleusement son souci des justes évaluations intérieures, ou plutôt de la justice ontologique.Il importe souverainement de savoir jusqu’à quel point ce qui est est et de conférer à ce qui tend à être Yctrc exigible.Il eut de bonne heure ce souci crucifiant et fécond, cette hantise maladive, diraient volontiers les accommodants et les médiocres.De S.-Denys m'écrivait en 1932 : Chacune de nos lâchetés devant la vérité nous en éloigne; et comme elles sont nombreuses ! Je crois que si dans l’enfance on est plus éloigné des vérités, on est plus près toutefois de la vérité.De son article sur Alphonse de Châteaubriant (La Relève, novembre 1935) je tire les lignes suivantes : S’il n’est au fond qu’une grande question métaphysique, celle de 518 LA NOUVELLE RELÈVE l’être, et qu’une solution au problème de la vie, la charité, ce qui toutefois reste innombrable et personnel, c’est la façon d’envisager cette question, et c’est le chemin suivi pour atteindre la charité.Cela suffirait à montrer comme il avait vite atteint l’essentiel et bientôt précisé sa pensée, et à indiquer l’orientation spirituelle de ses démarches.Maintenant qu’il n’est plus ce passage prend l’allure d’une prophétie.Mais on trouvera quelque chose de bien plus complet et plus significatif dans un court essai intitulé Monologue fantaisiste sur le mot, paru dans la Rclèvt du mois de janvier 1937, peu avant la publication de son livre.Il faudrait tout citer.Il était alors tout à fait conscient des exigences entrevues auparavant et en pleine possession de ses moyens.Voici entre autres choses ce qu’il écrivait : Je me suis éveillé en face du monde des mots.J’ai entendu l’appel des mots, j’ai senti la terrible exigence des mots qui ont soif de substance.Il m’a fallu les combler, les nourrir de moi-meme.J’ai été comme un enfant assis qui écoute des contes; et les contes sont parfaits.Ils ne sont pas qu'un bruit à nos oreilles pour l’accompagnement de nos rêves; la stature de leurs habitants est parfaite, et leurs fées ont, toutes bonnes qu’elles peuvent sembler dans leur merveille, une furieuse, insatiable exigence de leurs sœurs fées qui sont en nous.Hélas ! tant de dialogues meurent avant la fin et une voix continue à psalmodier dans l'absence qui s’épaissit.* ?Le mot n’est plus une chose vide, dont on se sert, qu’on emplit à mesure, à sa mesure (.) Il n’est pas à lui seul une connaissance, mais le signe d’une connaissance.D'où sa terrible exigence.On n’est pas en face d’un mot comme d’un simple instrument d’expression, de désignation matérielle.Mais en face d’ttn dieu qui sait ce que nous ne savons pas.On voit à quelle hauteur il situait la poésie, on voit en quel respect il tenait les dons confiés au poète.Mais qu’on n’oublie pas ceci : quand il écrit « II m’a fallu les combler, les nourrir de moi-même )), il révèle le fond même du tragique de sa vie.Et ceci ne concerne pas que la poésie.A la fin de l’article que je viens de citer, Garneau veut montrer comment le poète prend possession des mots.Le poète ne fait pas que connaître le mot; il le reconnaît.Il y a entre lui et le mot une certaine fraternité, communication vivante, DE SAINT-DENYS CARNEAU 519 une correspondance par où il le possède.(.) Le poète reconnaît le mot comme sien.Il est libre du mot pour en jouer.Il joue de tout par le mot.Le mot est l'instrument dont il joue pour rendre sensible le jeu qu’il fait de toutes choses.h ?.Et quand il dit oiseau il peut n’avoir aucun souvenir d’oiseau, aucun autre modèle que cette part en lui de lui-même qui est oiseau et qui répond à l'appel de son nom par un vol magnifique en plein air et le déploiement vaste de ses ailes.?Le mot pour lui s’élève à la dignité de parole.Mot est sans résonance.Parole est rond et plein et semble ne devoir jamais épuiser la grâce de son déroulement sonore.(.) La Parole brise la solitude de toutes choses en les rapportant à un lieu qui est le prisme présent.Et c’est le mystère du poème.Le mot qui enveloppait tout se voit alors haussé à cire enveloppé tout par le poème, c’est-à-dire un réseau de fils invisibles, de rayons dont le poète est le lieu.A cette étape de ses démarches, tout portait Garneau à définir ainsi la poésie, à la considérer comme la réponse d’une disponibilité intérieure à l’appel du mot.Mais pour en arriver à la parole, c’est-à-dire à l’être impeccable, il ne fallait pas que ce fût n’importe quelle réponse, car toute création est jugée par un type parfait.Malheur donc à celui qui ne subira point victorieusement lepreuve de ce jugement.Les fraudes à l’égard de l’être sont irrémissibles, et pour qu’il n’y ait point de fraude, l’équilibre de la «correspondance» doit être juste et les deux réalités se correspondre, jusqu’en leurs extrêmes, avec la rigueur des similitudes géométriques.Ces principes poétiques au caractère si nettement ontologique sont riches de possibilités et susceptibles d’applications fort variées.On pressent à travers eux une philosophie tout existentielle, collée à la réalité quotidienne, accessible d’emblée au surnaturel et parcourue d’un souffle d’absolu à la fois très puissant et très délicat.Elle aurait sans doute pris l’apparence d’un développement très poussé de l’ontologie thomiste et, dans la théorie des rapports de l’agir avec l’absolu, l’analogie y aurait joué un rôle de premier plan.De S.-Denys Garneau poursuivait ses réflexions à ce sujet.S’il n’en était pas directement question entre nous, ces idées encore informulées conféraient une orientation particulière à ses entretiens et à sa correspondance.Qu’on en juge par ce passage extrait d’une 520 LA NOUVELLE RELÈVE lettre de la fin de janvier 1938.Je lui avais parle des «motifs» de l’artiste : J'écris à ce sujet des notes sur le regard comme instrument double sens.Sa percée extérieure doit avoir une longueur correspondante dans sa percée intérieure, c’est-à-dire une profondeur intérieure à percer.On peut toujours à force d'ajustements, l'allonger à une profondeur à quoi ne correspond plus sa substance réelle; mais alors l'équilibre est rompu, et la personne est vite désorganisée et se décompose.Peut-on endurer sans frémir un pareil regard sur soi ?Regard impitoyable dont la dureté procède de l’humilité, qui est le signe par excellence de la justice.11 proclame la condamnation sans appel de tous ceux qui n’écrivent pas de l’abondance de la vérité, qui falsifient leur propre substance et qui portent de faux témoignages à la beauté.Qu’importe s’ils parviennent à donner le change extérieurement.Mon Dieu ! rcgardez-les donc, ces cadavres parlants ! Ce jeu, Garneau le méprisait et n’en voulut jamais.Mais il était trop conscient pour ne pas craindre une tentation dont aucun artiste, aucun écrivain n’est à l’abri.Extrêmement brillant, il se méfiait de lui-même jusqu’au scrupule; il connaissait les dangers de l’orgueil; il avait peur de se laisser emporter dans des au-delà nécessairement livrés au mensonge, ce non-être qu’il abhorrait.Sa santé, qui fut toujours médiocre, devenait de plus en plus mauvaise.L’état de son cœur surtout s’aggravait.Depuis longtemps ses forces déclinantes ne lui permettaient plus de se livrer à un travail soutenu.Il nous avait même confié que le simple effort physique de peindre l’épuisait.C’est un peu pour cela qu’il avait cessé de publier.Cependant il avait d’autres raisons.Comme tout artiste authentique, notre ami ne connaissait pas ce que les âmes veules appellent la satisfaction de la tâche ou du devoir accompli.Les poèmes qu’il nous laisse sont parfaitement achevés et chargés de la plus haute somme de vérité dont ils soient capables ; vérité où le poète a mis, avec une honnêteté impérieuse et tragique, la substance entière de sa vie et de son être.Toujours en quête d’une nouvelle beauté, toujours anxieux de rendre une réponse neuve au chant du monde, assoiffé d’absolu comme il l’était, pouvait-il s’arrêter et se complaire définitivement dans l’absolu relatif que représente une œuvre d’art réussie ?Mais craignant, à cause de ses forces déclinantes, d’être incapable de donner des œuvres irréprochables, il a préféré la retraite.Il n’appartient à personne d'affirmer s’il eut tort ou non.Et qui osera l’accuser d’avoir fui le DF.SAINT-DENYS CARNEAU 521 risque ?Il faudrait pour cela méconnaître l’exquise et profonde conscience qu’il en avait ; il faudrait ignorer le prix infini qu’il y attachait.Il n'était pas de ceux qui prennent des risques avec le contenu douteux de leurs tiroirs.On sera surpris plus tard, quand paraîtront ses écrits posthumes, ceux qui précédèrent comme ceux qui suivirent la publication de Regards et jeux dans l’espace.Pour beaucoup (les plus farceurs d’entre eux se reconnaîtront) la surprise sera des plus désagréables, car devant la qualité de ses essais et de ses poèmes inédits, on verra enfin jusqu’où allait son souci de la perfection, et sur quelles grandes choses .ses scrupules s’exerçaient.« Il n’y a qu’une solution au problème de la vie, la charité.)> J’ai cité cette phrase tantôt et Garneau ne faisait pas de littérature en l’écrivant.Telle fut la solution de sa vie.Et de son angoisse.Je ne dis pas la fin de son angoisse.Ea découverte du mensonge universel 1 avait bouleverse, il s e-tait rendu compte avec une intolérable acuité que le mensonge empoisonne la presque totalité des relations humaines, détruit la personne et invoque le néant.Que répondre aux faussetés dont la société est tissée de bas en haut ?Le compromis que nous décorons hypocritement de l’appellation de vertu de réalisme n’est en somme qu’une complicité avec le mensonge.Garneau n’en a pas voulu et là encore il a préféré une ultime retraite et un silence décisif.Je n ai pas éprouvé le besoin d’insister sur le côté religieux de sa personnalité et ce que j’ai dit de ses principales attitudes montre suffisamment l’orientation foncièrement chrétienne de sa vie.Un rare instinct, ou mieux, une grâce privilégiée lui révélait infailliblement l’essentiel vital des réalités spirituelles.Au cours de longues années j’ai vu la charité croître, s’étendre et s’approfondir en lui et, à bien y songer, elle apparaît comme la conclusion normale de ses conceptions.Est-il étonnant qu il ait compris que la seule réponse possible au mensonge universel est la charité surnaturelle ?N’est-ce pas par elle que se comblent nos lamentables déficiences d’être ?Saint Paul déclare que la charité est le lien de la perfection.Elle est donc aussi le lien de l’être.I el est le suprême message de Garneau.Combien j’aurais désiré rendre à mon cher de S.-Denys un témoignage plus complet ! Tant de choses laissées dans 1 ombre, et tellement présentes pourtant, si douloureusement présentes ! Si je ne peux les dire c’est que j’y tiens trop de place, c’est que nous étions trop présents l’un à l’autre.C’est que (( c’était lui.)) Jean Le Moyne LETTRE DE RAÏSSA MARITAIN Cher ami, J’ai appris avec une douloureuse émotion la mort de Saint-Denys-Garneau.Je ne sais rien de lui que ces Regards et Jeux dans l’Espace que Guy Sylvestre m’a fait connaître.Regards douloureux et purs, jeux profonds de la poésie — ces poèmes suffisent à le situer très haut, auprès d’un Alain Fournier, d'un Paul Eluard.Comme le premier il a du monde la vision exquise et tendre d’une jeunesse sans compromission ; du second il a la forme elliptique, aiguë et libre.Du vrai poète il a aussi l’intime et secrète aperception de sa destinée.De là, je crois, la poignante sensibilité de ces poèmes sans titre qui terminent Regards et Jeux, et méritent par leur sens et leur beauté d’être les Ultima Verba du poète.Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami au loin là-bas à longueur de notre bras Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami Qui souffre une douleur infinie Ses amis n’ont rien pu pour lui, et c’est leur désolation.Maintenant il a accueilli la mort, comme jadis (ainsi qu’il le dit dans «Accueil )), un de ses plus beaux poèmes) il voulait recevoir la bien-aimée : Dans la vallée spacieuse de mon recueillement.Maintenant, « transposé )) par la mort, selon son vœu profond, Par toutes sortes d’opérations, des alchimies, Par des transfusions de sang Des déménagements d'atomes par des jeux d’équilibre il est enfin .porté par la danse de ces pas de joie que toujours il a entendus à ses côtés, D’une joie d moi que je ne puis pas prendre qu’il désirait et ne pouvait recevoir en cette vie.Raïssa Maritain DE SAINT-DENYS GARNEAU ET LE PAYSAGE De Saint-Denys Garneau était mon cousin.Nous habitions la même campagne.La même campagne et le même été.Il habitait le paysage.Nous avons mis nos royaumes en commun : la même campagne, le même été.J’étais la plus petite.Il m’apprenait à voir la campagne.La lumière, la couleur, la forme : il les faisait surgir devant moi.Il appelait la lumière par son nom et la lumière lui répondait.Il a reçu parole de la lumière, parole et message.La lumière le reconnaissait.Il aimait tant la lumière :
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