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Titre :
La vie des communautés religieuses /
Revue publiée à l'intention des membres des communautés religieuses catholiques. Elle aborde amplement les questions théologiques et vocationnelles et les enjeux d'adaptation aux changements sociaux. [...]

À consulter : Site Web de la revue, incluant un index de La vie des communautés religieuses (1942-2006).

Éditeurs :
  • Montréal :RR. PP. Franciscains du Canada,1942-2006,
  • Montréal :RR.PP. Franciscains de la Province St-Joseph au Canada,
  • Montréal, Québec, Canada :La vie des communautés religieuses,
  • Nicolet, Qué., Canada :publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec
Contenu spécifique :
Janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
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  • En son nom
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La vie des communautés religieuses /, 1974-01, Collections de BAnQ.

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1 JANVIER.1974 la vie des communautés religieuses ABONNEMENTS -au Canada et aux États-Unis .$5.00 -à l’étranger par voie de surface .$6.00 -à l’étranger par voie aérienne .$9.00 La Revue est publiée tous les mois, sauf juillet et août.ADMINISTRATION La Vie des Communautés religieuses est publiée par les Franciscains de la Province Saint-Joseph au Canada.La Direction est assurée par Laurent Boisvert, o.f.m., assisté de Léonce Hamelin, o.f.m.et René Baril, o.f.m.Chaque auteur porte la responsabilité de ses articles.Responsable du secrétariat : Thérèse Léger, s.s.a.On souscrit directement à la revue, sans l’intermédiaire des librairies ou des agences.Tout ce qui concerne la revue (envoi de manuscrits, consultations, service bibliographique, administration) doit être adressé à : La Vie des Communautés Religieuses 5750, boul.Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.259-6911 La VIE des communautés religieuses Janvier 1974 Vol.32 — N° 1 Jean Richard, m.s.c.La prière dans un monde sécularisé .2 Après avoir clarifié les termes «séculier» et «sécularisation », l’A.énumère les principales difficultés de la prière dans le monde actuel, ainsi que les nouveaux modes possibles de la présence et de la rencontre de Dieu.En revalorisant l’ordre de l’amour, de la relation interpersonnelle, le monde contemporain ouvre à la prière une voie privilégiée.M.-Abdon Santaner, Célibat consacré et o.fim.cap.communauté fraternelle .10 Si l’Ancien Testament exalte la vie, l’Évangile précise que la Vie c’est Jésus-Christ.Il ne semble pas qu’on puisse tirer des textes évangéliques un enseignement en faveur du célibat consacré comme état de vie, valable en tant que tel.Ceux qui le choisissent ont conscience de répondre à un attrait du Père, à un appel à la vie, à un désir d’être avec le Christ.C’est l’amour de la Vie qui pousse des chrétiens à opter pour la vie religieuse, dont le célibat est une composante.Jacques Lewis, Le célibat et ses s.j.implications concrètes .24 L’amour virginal surgit de l’Esprit aimant.Si le célibat bien vécu favorise l’ajfection fraternelle, l’affection fraternelle à son tour aide à vivre valablement le célibat choisi.Bien qu’on ne puisse identifier célibat et action apostolique, on ne saurait cependant, dans les instituts de vie active, les dissocier sans dommage.Les livres LA PRIÈRE DANS UN MONDE SÉCULARISÉ * On parle beaucoup de la prière aujourd’hui, et l’on écrit beaucoup sur le sujet.C’est là sans doute le signe d’une nouvelle prise de conscience d’un problème crucial, d’une crise de la prière dans notre monde contemporain.Crise de la prière d’abord au sens d’une baisse, d’une régression de la prière, tant communautaire que personnelle, dans la vie des chrétiens d’aujourd’hui.Il n’est pas nécessaire ici de procéder à une enquête sociologique bien précise.Il suffit de signaler certains phénomènes bien connus, comme la baisse constante de la pratique liturgique, la disparition presque totale des dévotions traditionnelles, des retraites paroissiales, de la prière en famille, etc.Mais on constate aussi, avec tout autant d’évidence, le surgissement de nouvelles formes de prière.On pense ici tout naturellement à la prière charismatique, qui n’est pourtant qu’une des nouvelles formes actuelles de la prière communautaire.Et l’on sait que les monastères de contemplatifs et contemplatives accueillent des chrétiens de plus en plus nombreux, qui viennent se retremper dans ces hauts-lieux de la prière.Le problème nous apparaît ainsi beaucoup plus complexe qu’il n’avait semblé d’abord, et la crise dont nous avons parlé pourrait fort bien n'être finalement qu’une crise de croissance, comme le cheminement laborieux vers un authentique renouveau de la prière dans notre monde d’aujourd’hui.Plusieurs voies s’offrent à nous pour éclairer ce problème de la prière.On pourrait retourner à l’Écriture et à la Tradition chrétienne * En réponse à l'aimable invitation du directeur de la revue, je reprends ici, sous une forme un peu plus développée et personnelle, le contenu d'un rapport d'atelier que j'étais chargé de présenter au dernier congrès de la Société Canadienne de Théologie.Les collègues de la SCT ne s'y reconnaîtront peut-être pas toujours; je tiens cependant à leur exprimer ma vive gratitude, car le meilleur de ces pages est dû à leur inspiration.2 pour y découvrir de nouveaux aspects, de nouvelles formes de prière peut-être mieux adaptées à notre temps.C’est ce qu’on fait, par exemple, quand on redécouvre aujourd'hui les traits spécifiques de la prière charismatique dans les premières communautés chrétiennes.Nous partirons plutôt ici de l’autre bout, de la situation actuelle, du monde contemporain qui constitue comme le cadre humain de notre existence chrétienne.Et encore considérerons-nous ce monde contemporain d'un point de vue bien déterminé, bien particulier, celui de la sécularisation.Non pas que ce soit là le seul point de vue possible, le seul trait caractéristique de ce monde d’aujourd'hui.Mais il s’agit sûrement d’un tran bien réel et important.Nous vivons bien réellement dans un monde séculier.Et si ce fait, ce point de vue, n’explique pas tout, il peut du moins projeter beaucoup de lumière sur le problème actuel de 1prière.Encore là cependant, nous ne pouvons pas nous contenter de répéter des mots à la mode.Les expressions « sécularisation » et « monde séculier » ont été tellement galvaudées ces dernières années qu’il faut d’abord nous entendre sur leur sens, sur le phénomène qu’elles désignent.Le monde sécularisé Les termes « séculier » et « sécularisation » comportent tout d’abord une pointe négative ; on les définit d’abord par rapport, par opposition à la religion.Ainsi, un monde sécularisé, c’est-à-dire un monde devenu séculier au terme d’un long processus de sécularisation, sera conçu comme un monde qui évolue en dehors de toute référence religieuse : un monde qui se construit, qui s’explique et se légitime sans faire intervenir aucun principe, aucun élément religieux.Et quand on parle ici de religion, il ne faudrait pas l’entendre au sens purement extérieur des institutions religieuses ou ecclésiastiques.Sans doute le phénomène de la sécularisation se manifeste d’abord par une perte d’influence des églises, par une réduction du pouvoir ecclésiastique: il se manifeste d’abord comme un phénomène de laïcisation et de déconfessionnalisation.Mais ce n’est là que l’aspect extérieur du phénomène.Plus profondément, il s’agit bien de la religion comme relation de l’homme à Dieu.De sorte que c’est Dieu lui-même qui se trouve ainsi progressivement éliminé comme fondement du monde nouveau qui se construit.C’est que ce monde nouveau se construit maintenant à partir de ses propres matériaux, sans faire intervenir aucune norme, aucun élément extrinsèque.De même, l’homme se construira lui-même à partir de sa 3 propre liberté, de sa propre responsabilité.Le processus de sécularisation pourra ainsi se concevoir comme le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, de la transcendance à l’immanence, de Dieu à l’homme.Et l'on voit par là le sens plus positif du terme.Car la sécularisation, en fin de compte, n’est pas tant un processus négatif par rapport à toute religion, mais bien plutôt une affirmation radicale de l’autonomie humaine.Le monde sécularisé pourrait donc se définir, selon l’expression de Bonhoeffer, comme « un monde devenu majeur », un monde qui, de par le fait même de sa majorité, a déjà laissé derrière lui tous les tuteurs de son enfance.Pour concrétiser davantage, voyons brièvement quelques aspects du monde contemporain où se manifeste plus clairement ce phénomène de sécularisation.On marque d’ordinaire l’avènement du monde moderne par le passage de la royauté à la démocratie.Or il s’agit bien là, au fond, d’un processus de sécularisation.Alors que le régime de la royauté se veut fondé sur Dieu — d’où le sacre du roi, — dans le régime démocratique, c’est le peuple, l’ensemble des citoyens, qui est reconnu comme la source du pouvoir politique.Le monde moderne se caractérise aussi par la floraison des sciences.Et la science est elle-même radicalement séculière, pour autant qu’elle se limite à l’étude des lois internes, constitutives de la nature, pour autant qu’elle s’interdit de faire appel à toute cause transcendante.De la science, procède finalement la technologie, grâce à laquelle l’homme pourra subvenir à ses propres besoins, grâce à laquelle même il pourra se construire un monde plus humain, un monde vraiment fait pour lui.Il faut cependant nous rappeler ici que cette définition du monde moderne comme monde séculier est loin d’être adéquate.Comme nous disions plus haut, la sécularisation n’est qu’un aspect de la réalité beaucoup plus complexe de ce monde dans lequel nous vivons.Il nous faudrait donc apporter dès maintenant quelques retouches à ce portrait-robot de l’homme moderne scientifique et technologique, rationaliste et critique, qui passe toute croyance au crible de l’expérience et de la raison, fondamentalement irréligieux.Car non seulement la religion traditionnelle persiste-t-elle malgré tout, mais on reconnaît ci et là d'authentiques renouveaux religieux: retour à Jésus, retour à l’Esprit .Certains vont chercher plus loin encore des expériences religieuses nouvelles, comme dans les mystiques orientales.Et puis, il y a encore toutes ces contrefaçons de la religion, comme l’astrologie, l’occultisme, la sorcellerie, et ce qu’on a appelé justement la religion psychédélique.Nous vivons encore aujourd’hui avec toute la gamme de 4 ces croyances allant jusqu’aux pires superstitions.Est-ce à dire simplement que le processus de sécularisation n’est pas encore parvenu à son terme, que plusieurs parties de l’humanité n’ont pas encore atteint l’âge parfait de la raison critique?Ne serait-ce pas plutôt que, malgré toutes les explications de la science et les progrès de la technologie, une question fondamentale demeure toujours sans réponse au plus profond de l’esprit humain, un besoin, une inquiétude demeure toujours inapaisée au plus profond du cœur humain, la question et l’inquiétude de Dieu?Ne serait-ce pas précisément cette question et cette inquiétude de Dieu qu’on verrait ainsi s’exprimer tout autour de nous de toutes sortes de façons, parfois bien maladroites, à l’encontre de tout le processus de la sécularisation?Difficultés de la prière dans un monde sécularisé La sécularisation n’exprime donc pas toute la réalité de l’homme et du monde d’aujourd’hui.Elle en constitue cependant une dimension bien réelle.Et cela explique déjà pour une bonne part la crise de la prière que nous traversons actuellement.Car il n’est pas facile de prier dans un monde sécularisé.En tant que communication ou dialogue avec Dieu, la prière suppose en effet qu’on se soit d’abord mis en présence de Dieu, qu’on l’ait d’abord rencontré.Or il devient de plus en plus difficile de rencontrer Dieu dans un monde sécularisé.Partout où l’on pouvait voir auparavant une intervention directe de Dieu, la science propose maintenant une explication naturelle, une explication par des causes naturelles, par des causes secondes.Dieu se trouve ainsi relégué dans la pure transcendance de la cause première.Il y a aussi le fait que ce que l’on rencontre immédiatement dans ce monde sécularisé, c’est beaucoup plus la création de l’homme que celle de Dieu.Les hommes de la Bible avaient directement sous les yeux le spectacle de la nature, où ils reconnaissaient spontanément les merveilles de Dieu.D’où les magnifiques psaumes de la création.Il en va tout autrement pour nous aujourd’hui.Ce que nous voyons tout autour de nous dans nos villes, ce sont les œuvres, les constructions de l’homme.Notre horizon se trouve limité par les gratte-ciel plutôt que par les montagnes, et lorsque nous élevons notre regard vers le ciel, nous y admirons les avions plutôt que les oiseaux.Tout cela chante immédiatement la gloire de l’homme plutôt que celle de Dieu.Sans doute la louange de Dieu n’est pas le seul mobile de la prière.5 Celle-ci est aussi, et tout d’abord même, intercession et demande.Le premier ressort, le plus naturel, de la prière est le besoin que ressent l’homme et qui le pousse à crier secours vers le ciel.Or là encore la situation est bien différente dans notre monde sécularisé.Grâce aux progrès de la technique, l'homme peut de plus en plus aujourd’hui subvenir lui-même à ses propres besoins.On a trouvé aujourd’hui des solutions techniques à bien des problèmes et des difficultés pour lesquels autrefois on n'avait d’autre recours que la prière.Ainsi, on ne sentira plus aujourd'hui le besoin de prier pour la pluie et les biens de la terre.L’agronomie est là pour résoudre tous ces problèmes d'agriculture.Une autre difficulté, plus générale, provient aussi du mode même d’existence, du rythme de la vie, dans ce monde sécularisé que nous connaissons aujourd'hui.L’homme, de plus en plus responsable du monde, se sent de plus en plus accaparé par ses tâches professionnelles.Il est de plus en plus sollicité aussi par tous les loisirs, distractions et attractions qui lui sont proposés.Il vit à un rythme de plus en plus accéléré et il vit de plus en plus hors de lui-même, dans ce monde qu’il a construit et qui l'accapare.Le temps lui manque pour bien des choses, surtout pour une activité aussi gratuite que la prière.Et il lui devient de plus en plus difficile de s’arracher à ce monde ambiant pour rentrer en lui-même, de dépasser ce monde ambiant pour s’élever jusqu’à Dieu.La prière de l'homme séculier Nous avons émis l’hypothèse au début que la crise de la prière que nous traversons aujourd'hui pourrait fort bien n’être au fond que le laborieux enfantement d'un renouveau spirituel, de nouvelles formes de prière.C’est cette hypothèse qu’il s’agirait de vérifier maintenant, ces nouvelles voies de la prière qu’il nous faudrait explorer.Dès le départ on peut supposer ici que ces nouvelles voies de la prière proviennent directement des nouveaux modes de la présence et de la rencontre de Dieu dans notre monde séculier.Où donc l’homme séculier pourra-t-il rencontrer Dieu aujourd’hui?Et puisque la science est elle-même à l’origine de cette grande révolution séculière, posons plus précisément encore notre question : où l'homme de science, le scientifique, va-t-il tout d’abord rencontrer Dieu?N'est-ce pas au principe même de sa recherche?S’il est une activité qui caractérise la science moderne, c’est bien la recherche.Or le travail même de la recherche signifie que le scientifique n’est pas tout d’abord créateur.Bien au contraire, cela suppose qu’il est d’abord humblement soumis à son objet qu’est la nature.Il lui pose des questions et enregistre bien 6 soigneusement ses réponses, pour découvrir ses lois, pour capter le secret de ses immenses richesses, de ses énergies mystérieuses.Cela suppose par conséquent, non seulement qu’il reconnaît cet immense pouvoir énergétique de la nature, mais qu’il reconnaît aussi que ces forces sont ordonnées selon des lois bien déterminées, qu'il y a une grande logique, une grande sagesse à l’œuvre partout dans la nature.À l’origine de toute recherche scientifique, il devrait donc y avoir, chez tout scientifique vraiment conscient de ce qu’il fait, un profond sentiment d’émerveillement et d’admiration devant le mystère des richesses insondables de la nature.Et c’est précisément ce sentiment d’admiration qui se traduira tout naturellement en prière de louange pour le Créateur chez le scientifique croyant.Dieu peut donc être reconnu, rencontré dans l’objet même de la recherche scientifique.Mais il doit être reconnu aussi du côté du sujet de la science et de la technologie.Car c’est le même « logos », la même logique, la même raison qui est à l’œuvre chez l’homme et dans la nature.Voilà pourquoi l’homme peut communiquer avec la nature: la connaître, la transformer, l’utiliser.On admire avec raison les progrès de la science et les réalisations techniques, les conquêtes du monde moderne.On exalte avec raison le génie scientifique et technologique de l’homme, qui pénètre toujours plus avant le mystère de la nature, pour la dominer et se l’approprier toujours davantage.Mais on oublie parfois qu’on se trouve là devant un nouveau mystère, plus profond encore, celui de l’esprit humain.C’est là, encore une fois, ce que reconnaîtra le croyant d’aujourd’hui : que le mystère et la gloire de l’homme ne sont que le reflet du mystère et de la gloire de Dieu.Il sera moins porté peut-être à reconnaître des interventions immédiates, surnaturelles, de Dieu dans la nature, précisément parce qu’il reconnaîtra déjà Dieu lui-même au fond de toutes les interventions de l’homme.Ainsi, Dieu lui-même sera reconnu à la source de tout effort scientifique et technologique de l’homme.Cette reconnaissance, cette prise de conscience de la communion intime de l’esprit humain avec Dieu sera déjà l’amorce d’une prière authentique.Et cette prière constituera comme un ressourcement spirituel et une inspiration dynamique pour tout le travail créateur de l’homme en ce monde.On rejoint par là l’idée biblique de l’homme constitué par Dieu intendant de sa création, le monde lui ayant été remis comme un jardin qu’il doit faire fructifier.C’est par l’intermédiaire de l’homme que Dieu poursuit maintenant l’œuvre de sa création.Pour répondre à ce dessein créateur, l’homme ne pourra donc pas se contenter de louer Dieu pour 7 les merveilles de sa création.Sa prière devra se faire plus active.Elle consistera dans l’offrande à Dieu de sa création telle que transformée par le labeur de l’homme.D’où l’ancien rite des prémices, et, dans notre liturgie actuelle, l’offrande du pain et du vin, « fruits de la terre et du travail des hommes».Telle sera donc plus que jamais la forme de prière de l’homme séculier.Loin d’être une fuite hors du monde ou une abdication des responsabilités de l’homme ici-bas, elle surgira de l’engagement séculier lui-même.Elle apparaîtra au principe comme au terme de cet engagement, et elle inspirera tout le travail créateur de l’homme en ce monde.La prière de l'homme dans un monde sécularisé La voie que nous venons d’explorer ne peut cependant pas suffire à elle seule pour redéfinir le sens de la prière aujourd’hui.Et cela, pour la simple raison que l’homme ne peut se réduire, même aujourd'hui, à cette seule dimension de la sécularité, définie par la science, la technologie et la construction du monde.Nous y avons déjà fait allusion plus haut, quand nous avons signalé quelques signes de réaction contre la sécularisation moderne.A l’encontre du mouvement de sécularisation, qui va directement de la science à la société de consommation, on revalorise donc aujourd’hui d’autres dimensions de l’homme laissées pour compte, comme le sentiment, le rêve, l’amour surtout, dans toutes ses dimensions.On pourrait dire encore qu’on revalorise par là la dimension proprement personnelle de l’homme, qui avait dû céder le pas à la dimension fonctionnelle.Et partant, les relations inter-personnelles seront privilégiées par rapport aux relations purement fonctionnelles, comme celles du groupe de recherche ou de l’équipe de travail.Or c’est dans cet ordre privilégié que se situe la prière : non pas dans l’ordre de la rationalisation, encore moins de la production, mais bien plutôt dans l’ordre de l’amour, dans l’ordre de la relation inter-personnelle.Car il ne s’agit pas ici de comprendre ou de produire quelque chose, mais d'une présence à actualiser, d’une personne avec qui entrer en relation.Et il s’agit par surcroît de la présence, de la relation personnelle absolument fondamentale, qui conditionne toutes les autres.On rejoint par là le centre même de la révélation, le Christ, qui vient nous enseigner la prière, l’invocation la plus intimement personnelle : « Abba — Père ! » Mais justement, le Christ n’est pas venu nous révéler telle science ou telle technique, mais le fond même du cœur de Dieu et de l’homme, l’amour ! On voit dès lors que l’engagement dans le monde ne peut être la seule attitude de l’homme, même séculier.La voie opposée du désengagement, de la retraite, du recueillement est tout aussi nécessaire encore aujourd’hui, et aujourd’hui peut-être plus que jamais.Car c’est bien là la condition essentielle pour sauvegarder son esprit et son âme, c’est-à-dire sa subjectivité personnelle, qui comporte nécessairement distinction, distance, transcendance par rapport au monde ambiant.La voie traditionnelle de la prière, entendue comme recueillement intérieur et transcendance de l’esprit vers Dieu, demeure donc toujours aussi actuelle aujourd’hui.À l’exemple du Christ toujours, qui se retirait à l’écart pour prier le Père ! Jean Richard, m.s.c Faculté de théologie, Université Laval.9 CÉLIBAT CONSACRÉ ET COMMUNAUTÉ FRATERNELLE Il n’est pas inédit aujourd’hui que des religieux ou religieuses s’entendent demander: « Pourquoi ne vous mariez-vous pas vous aussi, puisque les prêtres se marient?.» Ceux qu’on interroge ainsi éprouvent assez souvent de l’embarras pour répondre.Bien sûr, des formules leur viennent aux lèvres.Mais, on sent que pour l’interlocuteur ces formules ne portent pas.Comment rendre compte de l’espérance qu’on porte en soi?La réflexion qui suit ira chercher son appui dans les Écritures.Dépassant le cadre des citations scripturaires habituellement mises en avant, elle soulignera le lien entre le Célibat consacré et la Communauté fraternelle.1° Bases bibliques d'une réflexion sur le célibat Dans un contexte où le célibat est contesté au nom des sciences humaines, il est normal qu’on aille chercher dans les Écritures des arguments aptes à le justifier.Que donne ce recours aux Écritures?Le témoignage de l’Ancien Testament Chacun le sait déjà.L’Ancien Testament ne prône nulle part une existence dont le célibat serait la caractéristique.On a voulu parfois donner de ce fait une explication de type « spirituel ».L’appel au célibat serait une chose tellement haute qu’il ne pouvait se formuler et s’entendre qu’avec la venue du Christ et dans le sillage de la virginité de Marie.Cette explication a le tort de méconnaître que dans presque toutes les cultures contemporaines du monde juif ont existé des cas de célibat temporaire ou définitif à motivation religieuse.Des groupes africains et amérindiens ont connu 10 des situations proches de ce que Rome avait institué avec ses Vestales et ce que la mythologie grecque raconte au sujet d’Iphigénie ou des jeunes gens et jeunes filles offerts annuellement au Minotaure.La mentalité biblique, elle, répugne absolument à cette idée que des humains puissent être mis de côté, comme vierges, pour devenir de ce fait un hommage ou une forme d’expiation au profit du reste du peuple.L’épisode du brigand Jephté montre combien une telle idée est étrangère à l’esprit d’Israël.Pour obtenir de Dieu la victoire, Jephté avait juré d’immoler le premier être vivant qu’il rencontrerait après la bataille.Ce fut sa fille qui vint au devant de lui à l’annonce de la victoire.En homme du temps, Jephté n’hésita pas; et sa fille, en femme de l’époque, trouva normal que soit tenu le serment fait par son père.Mais ce qui lui fut le plus dur à accepter, ce fut de mourir sans avoir vécu le destin de toute femme, normalement appelée à être épouse et mère : « Accorde-moi deux mois de répit, dit-elle seulement à son père ; que je puisse aller errer dans les montagnes avec mes amies; Je pleurerai ma virginité» (Jg 11, 37).Pleurer sa virginité, ici, signifie exactement le contraire du sens que revêt cette expression dans le langage actuel ! Le sens qui se dégage de cet épisode est en parfait accord avec l’ensemble du message que véhicule l’Ancien Testament (cf Gn 30, 1 ; Rt 1,9; IS 1, 11 ; Ps 45, 18 ; Ps 112, 9 ; Ps 127, 3).Nulle part l’Ancien Testament ne voit dans la virginité un hommage rendu à Dieu, un paratonnerre contre le courroux ou la jalousie célestes.Autant ces idées-là courent partout dans les mythologies païennes, autant elles sont étrangères au monde biblique.Faut-il conclure qu’en ce domaine la pensée religieuse d’Israël était en retard sur la pensée religieuse exprimée dans les mythes et légendes du monde païen?Ne faut-il pas plutôt admettre que si l’Ancien Testament ne prône nulle part le célibat comme état de vie temporaire ou définitif c’est parce que le célibat, en tant que tel et par lui-même, n’y est pas reconnu comme ayant une valeur propre.Pour l’homme de l’Ancien Testament, ce qui a de la valeur c’est la vie.En Israël, ce qui est désirable par dessus tout, c’est de vivre: vivre de longs jours et transmettre après soi ce don de la vie considéré comme le plus précieux des dons faits à l’homme par le Dieu Vivant.Effectivement, le mot vie et le verbe vivre sont des termes constamment ressassés dans l’Ancien Testament.Bien entendu, ces mots, tout au long de l’Ancien Testament, se chargent de résonances qui leur donnent une signification de plus en plus dense.Vivre et donner 11 la vie, c’est exister soi-même et avoir des enfants; mais c’est aussi et de plus en plus devenir véritablement un homme et un groupe humain dans le déploiement des relations sociales, de l’activité économique, de l’existence culturelle, religieuse, politique.Vivre suppose que l’existence qu’on mène « est une vie » ! Et pour l’Israël des livres de Sagesse, ce n'est une vie que si on accède à une vraie relation à Dieu.Reste cependant que pour l’homme biblique la vie est une.Cet homme est totalement étranger à une idée de la vie qui évacuerait les aspects matériels de l’existence (niveau biologique et économique) en s’élevant vers les aspects spirituels (le domaine psychologique, moral et religieux).Une, la vie est don du Dieu Vivant dans la totalité de ce qu’elle est.On comprend dès lors pourquoi l’homme de l’Ancien Testament donne tant d’importance au fait d’avoir des enfants qui soient de son sang et de sa femme.C’est le rêve d'Abraham (Gn 15, 3) ; c’est à ce rêve que Dieu promet réalisation en la personne d’Isaac; et ce rêve, en Israël, est celui de toute femme.Deux épisodes de l’Ancien Testament valent d’être rappelés ici : l’inceste des filles de Lot (Gn 19) et le mariage de Ruth (Rt 4).L’inceste des filles de Lot constitue probablement l’une de ces fables par lesquelles on jette le discrédit sur une famille.Pour rendre odieuses les unions avec des conjoints issus des peuplades moabites, on attribuait à ces peuplades cette ascendance peu honorable.L’épisode est mis au compte de la volonté des deux filles d’avoir une descendance.Mais il prend sa pleine signification avec l’histoire de Ruth.En effet, Ruth est une fille de Moab, la peuplade née de l’inceste.En devenant la femme du bethléemite Booz, Ruth la Moabite se trouve être une ancêtre de Jésus-Christ (Mt 1, 5).Par ailleurs, les épousailles de Ruth avec Booz sont fondées elles aussi sur ce principe qu’une femme ne doit pas rester sans enfants.La coutume du lévirat, évoquée dans l’évangile par l’histoire de la femme aux sept maris (Mt 22, 23), voulait que Ruth soit épousée par le plus proche parent de son époux défunt.De l’application de cette volonté de donner la vie est montée la « tige de Jessé » que les vitraux des cathédrales représentent avec Marie pour fleur et le Christ pour fruit.Ces deux épisodes de l’Ancien Testament expriment chacun à sa manière l'importance de la Vie dès son niveau biologique pour l’homme biblique.Souligner le lien qui unit ces épisodes entre eux montre la place tenue par cet amour de la vie (au sens biologique) dans la venue au monde de Celui en qui le Dieu Vivant communique aux hommes la 12 plénitude de sa vie.Ce que l’Ancien Testament exalte, c’est la vie.Si le célibat vient à obtenir quelque crédit dans le Nouveau Testament, ce ne pourra être qu’en continuité avec cet amour de la vie, tel qu’il apparaît dans le concret des faits vécus par Israël.Le témoignage du Nouveau Testament Effectivement, c’est bien de vivre que le Nouveau Testament parle lui aussi.Le Christ propose aux hommes la Vie (Mt 7, 14-14 ; 19, 17 ;Jn 5, 40 ;.) Bien entendu, sur les lèvres du Christ, le mot Vie a pris désormais sa pleine signification.La densité de sens qui s’y concentre dépasse le biologique, le social, l’économique, le culturel, le religieux et le politique.Quand le Christ dit : « Je suis la Vie » (Jn 14, 6), il récapitule tous les approfondissements de sens qui se sont effectués dans la conscience d’Israël depuis Abraham.Mais cette récapitulation n’efface rien des niveaux antérieurs qui s’y trouvent repris.Lorsque le Christ guérit des malades et ressuscite des morts, il montre qu’il n’est pas seulement « vie d’âmes ».Il est Vie totale pour la totalité de l’être humain.Avoir précisé ce contexte va nous permettre de lire à bon escient les passages des évangiles habituellement cités comme arguments en faveur du célibat.Le plus important de ces textes est celui de Matthieu, dans le passage où il est question d’hommes qui se sont faits «eunuques eux-mêmes en vue du Royaume » (Mt 19, 12).Notons le point de départ de l’épisode.Il est question du mariage.Le Christ vient de rappeler que l’unité du couple humain est inscrite dans l’acte créateur.Les conséquences pratiques de cette affirmation n’échappent pas à un auditoire masculin.Il se trouve des disciples pour dire: « Dans ces conditions, ça ne vaut pas le coup !.» Le Christ prend au vol cette réflexion désabusée.À partir d’elle, il fait état d’une condition de vie autre que l’état de mariage.Mais il le fait en insistant sur l’impossibilité pour l’homme d’envisager par lui-même cette condition-là.« Ceux-là seulement comprennent à qui c’est donné» (Mt 19, 11).Il est bien évident que dans ce texte, le Christ évoque l’état de célibat.Mais la seule chose qu’on puisse conclure des propos du Christ c’est que le célibat dont le Christ veut parler est un célibat dont l’idée même ne peut pas venir à l’homme à partir de l’homme lui-même.Ce célibat n’a rien à voir avec les exemples de célibat qu’on pouvait alors inventorier dans les diverses cultures antérieures ou contemporaines.Il s’agit d’un célibat dont l’idée ne peut venir à l’homme que du fait d’une révélation.13 Cette exigence d’une révélation conduit à rapprocher le passage de Matthieu 19 du passage où Luc parle de la révélation faite aux petits (Le 10, 24; cf.Mt 11, 25).Luc donne à entendre que les petits, en croyant au Christ, voient des choses que les « sages et les prudents » ne voient pas.Croire au Christ vaut à l'homme de percevoir des choses qu'il ne percevait pas auparavant.L’homme désire la vie.Mais que perçoit-il de la réalité de la vie?Comment se la représente-t-il?Que met-il sous le mot vivre?Si un homme connaît Jésus-Christ et croit en lui, la vie et le vouloir-vivre prendront pour cet homme un contenu nouveau.Si le Christ s’est révélé à cet homme et si le Père attire cet homme à son Fils (Jn 6, 44), vivre, pour cet homme, ce sera le Christ (Ph 1, 21).Cet homme-là ne supputera plus la vie en termes de prestige ou d’activité et il ne supputera plus la fécondité en termes de descendance.Être fécond, pour lui, ce sera «suivre Jésus-Christ.» (cf.Jn 12, 23-28; 14 18-19* 15;.) Le mot évangile veut dire bonne nouvelle.Cette bonne nouvelle ne cesse pas d’être une bonne nouvelle lorsque le Christ y invite les hommes à se renoncer pour le suivre (Mt 16, 24).Ces renonciations ne sont pas proposées pour elles-mêmes, comme une performance à réaliser.Elles ont leur sens dans le fait qu’elles valent à l’homme de vivre davantage.Le grain meurt en terre pour se multiplier (Jn 12, 24) ; le sarment est émondé pour porter du fruit (Jn 15, 2).L’évangile ne prône pas ces renonciations pour donner à ceux qui se les imposent la satisfaction de s'être dépassés.Ces renonciations ont un sens parce qu’elles sont voulues pour «suivre Jésus-Christ», et que Jésus-Christ, c’est la Vie.A partir de ces considérations on peut donner son contenu exact à un autre texte évangélique souvent cité comme argument en faveur du célibat.C’est le passage de Luc prescrivant à qui veut suivre le Christ de renoncer à sa femme (Le 14, 26).Cette prescription doit être maintenue à l’intérieur de celles concernant la renonciation aux biens, aux champs, aux parents.Le texte ne constitue pas une recommandation du célibat en tant que tel.Il rappelle seulement que tout homme qui veut être disciple du Christ, s’il aime vraiment la vie, doit être prêt à perdre tout ce qui fait sa vie plutôt que de cesser de « suivre le Christ »» qui est la Vie.(1) 1.On notera que Luc est le seul évangéliste à citer la femme dans la liste des « biens » auxquels le Christ doit être préféré?Que conclure de ce fait?(Comparer avec Mt 10, 38 et Mc 8, 34.) 14 De ce survol des évangiles, tirons une conclusion.Il ne semble pas qu’on puisse tirer des textes évangéliques un enseignement qui recommande le célibat comme état de vie pour lui-même, en tant que tel.Ce qui est proposé, c’est de suivre le Christ.L’évangile est un appel à vivre.Son message prolonge celui de l’Ancien Testament: ce qui a de la valeur, c’est la vie.Et l’évangile révèle en plus que la vie, c’est Jésus-Christ.Mais le message communiqué par les évangiles est incomplètement perçu lorsqu’on se borne à lire le texte qui nous a été transmis.Ce message, c’est aussi l’expérience vécue par ceux qui avaient cru en Jésus-Christ après que Jésus-Christ les a eu quittés: l’expérience ecclésiale.2° L'expérience ecclésiale: fondement du célibat pour Jésus-Christ L’expérience ecclésiale, c’est l’expérience vécue par les « douze » et par ceux qui, à la suite des « douze » ont cru sur leur parole (Jn 17, 20).Le caractère essentiel de cette expérience, c’est d’être une expérience de « mise ensemble ».C’est ce que signifie l’épithète « ecclésiale ».C’est l’expérience vécue par des êtres qui ont conscience d’être rassemblés par la puissance de Jésus-Christ.Dans l’expérience d’une mise ensemble Les Actes des Apôtres, dans leurs premiers chapitres, ne parlent pas de célibat.Par contre ils évoquent à de multiples reprises la démarche de mise ensemble qui a caractérisé les premiers temps de l’Église (Ac 1, 14; 2, 1; 2, 42, 44 et 46; 4, 23 et 32 à 36;.) Le mouvement spontané de leur foi au Christ portait les premiers croyants à se mettre ensemble.Dans cette démarche, ils prenaient à la lettre la parole du Seigneur: «Si vous vous mettez plusieurs ensemble, je suis là.» (cf.Mt 18, 20).Pour faire que le Christ soit avec eux, ils ont vécu la mise ensemble de leurs personnes.Cette volonté d’être ensemble n’a pas tardé à s’accompagner de la « mise en commun des biens ».Aucune consigne n’a été donnée pour cela.C’est encore le mouvement spontané de la foi qui pousse les croyants à mettre ensemble ce qu’ils possèdent.Dans cette démarche ils attestent l’intensité de leur désir d’avoir le Christ avec eux, au milieu d’eux.Quand on met la caisse en commun, c’est bien qu’on y croit ! Il est à noter que cette démarche de dépouillement des biens qu’on 15 possède est une démarche dont le Christ avait dit que l’homme n’en est pas capable de lui-même : « Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu» (Le 19, 26).Le fait que cette démarche s’est manifestée communément dans l’Église primitive atteste qu’on y croyait en Jésus-Christ comme en Celui qui est lui-même la vie.Ce que l’homme veut, c’est vivre ! Quand il a goûté à la vie, il en veut.Sans y être obligé, il fait ce qui lui vaudra de goûter encore plus à cette vie qu'il a découverte.Le fait qu’ils mettaient leurs biens en commun atteste que les premiers croyants étaient avides de vivre de la vie qui est le Christ.Ils mettaient ce prix pour obtenir d’être avec lui en se mettant avec leurs frères.C'est dans ce contexte de communautés avides de vivre de la vraie vie que la situation de célibat va prendre une signification qu’elle n’avait pas auparavant.Cerner les premières manifestations de ce nouvel état de choses est difficile.Peu de textes en font état.Encore faut-il bien situer ces textes dans le contexte socio-culturel des sociétés où les faits se produisent.Que veut dire le texte des Actes au chapitre 21 verset 20?Que faut-il mettre exactement sous les énoncés de Saint Paul aux Corinthiens (1 Co 7, 38)?Quel lien faut-il établir entre ces énoncés et la condition de la femme dans la société grecque?Ce qui semble certain, c’est que l’estime pour la situation de célibat apparaît liée à une expérience dans laquelle le Christ a été existentiellement reconnu comme plénitude de vie dans la foi vécue par une communauté croyante.Ce célibat n’est pas prôné parce que ne pas se marier aurait une valeur en soi.Il est reconnu comme ayant un sens parce qu’il exprime la priorité donnée à l’attente de Jésus-Christ « avec qui on veut être » parce qu’être avec lui, c’est la Vie (Cf 1 Co 7, 34 ; rapprocher de 2 Co 11, 2 et de Ep 5, 27).Le choix pour le célibat, tel qu’on le voit se manifester dans les communautés chrétiennes, n'est donc pas le fruit d’une décision de « prendre de la hauteur » par rapport aux réalités charnelles (encratisme); il n’est pas le fait d’une décision individuelle de «se sacrifier» (ascétisme).Il procède du constat que le vouloir-vivre intérieur à l’être humain peut trouver sa pleine réalisation sans passer nécessairement par les réalités de la chair.« Vivre comme les anges dans les cieux » n’est pas une diminution de vie.Si des êtres ont imaginé de renoncer au mariage dans ces premières communautés chrétiennes, ce n'est donc pas en raison de conceptions philosophiques ou de préjugés culturels.Leur choix pour le célibat est né de la conscience de répondre à un attrait du Père de Jésus-Christ appelant à plus de Vie.On reste bien dans la ligne de l’Ancien 16 Testament.On veut vivre ! On n’en rabat aucunement de l’amour de la vie et du vouloir-vivre.Mais on a perçu un au-delà de ce qu’on percevait auparavant.Il est important de noter que cet attrait pour le célibat est né dans les communautés chrétiennes.Les vierges, dans la primitive Église, sont considérées comme la gloire (la parure !) des Églises dont elles sont membres.Leur existence atteste l’intensité de vie de ces Églises: une intensité de vie assez grande pour que des êtres en soient comblés.De même que le besoin de vie et de fécondité charnelle dont parle l’Ancien Testament exprimait le vouloir-vivre de tout un peuple attaché au don de la vie, l’attrait pour le célibat dans les premières communautés chrétiennes exprime un vouloir-vivre qui est d’abord le vouloir-vivre de l’Église, vrai peuple de Dieu.Un célibat vécu dans l’Église Ces réflexions sont une invitation à redécouvrir et à revaloriser la signification collective du célibat chrétien.Dès ses premières manifestations dans la primitive Église, l’état de célibat est perçu comme significatif du mystère du Christ parce qu’il est lié à l’élan de foi de la communauté des croyants.Cette affirmation ne veut pas dire que dès les premiers temps de l’Église il a existé des communautés religieuses structurées en tant que communautés, comme telles; elle veut dire seulement que la pratique du célibat comme état de vie se rattache au contexte communautaire des premiers temps de l’Église.C’est ce contexte communautaire qui l'a rendu possible.Ce contexte communautaire est à évoquer avec prudence.Dans certains cas, il s’est agi simplement du contexte communautaire de la famille antique, avec ses structures fortement hiérarchisées.Mais de bonne heure cette situation s’est modifiée par le rôle que les responsables des Églises ont joué, vis-à-vis de ceux et celles qui restaient célibataires pour le Christ.Dès Saint Ignace, on voit l'évêque revendiquer un droit de tutelle sur les vierges.Cette tutelle tendait à se substituer à celle qu’exerçait le père ou l’oncle sur les femmes non-mariées de la parenté.La femme, considérée alors comme une mineure perpétuelle, faisait ainsi un pas en avant vers sa libération.Regroupées, les vierges n’ont pas tardé à être reconnues comme ayant une personnalité collective.Leur état de célibat pour le Christ leur valait une condition de liberté à l’intérieur de la communauté ecclésiale.Mais ce n’est pas le fait que des vierges se soient regroupées qui est 17 important pour déterminer le sens de leur célibat.Ce qui est important, c’est qu’à l’origine de ce célibat, il y a eu l’expérience de l’Église nourrissant ses enfants du désir qu’elle avait elle-même d’être avec son Seigneur.Il est significatif qu'un tel célibat n’apparaisse pas comme un titre de gloire pour ceux ou celles qui le pratiquent, mais pour l’Église dont ils sont membres.Le célibat chrétien ne témoigne pas en faveur de ceux qui le vivent.Il témoigne du Christ qui leur donne de le vivre ; et il témoigne de l’Église dans laquelle et par laquelle le Christ leur a fait ce DON.C’est parce qu’il est apparu dans le mouvement de foi des communautés croyantes que l’état de célibat a pu être reconnu comme un DON fait par Dieu à des membres de la communauté pour le bien de la communauté entière.Ceux qui attendaient le Christ et mettaient le prix à hâter sa venue ont pu comprendre que certains ou certaines d’entre eux aient tout misé et reporté sur cette attente.Il est fort possible que le lien ait été établi de très bonne heure entre le rôle de Marie dans la venue au monde de Jésus-Christ et le rôle des communautés chrétiennes dans l’appel à faire retentir dans le monde pour y hâter la seconde venue du Seigneur (Ap 22, 17).Reconnaître en ses membres vivant le célibat ceux en qui le retour du Seigneur était le plus intensément attendu et appelé a peut-être aidé l’Église primitive à saluer tout naturellement en Marie la femme restée vierge.Il est possible également que le lien entre virginité et martyre se soit établi dans les communautés chrétiennes bien avant que ne s’arrêtent les persécutions.Ce n’est pas en raison d’un commun « mépris de la vie » que martyrs et célibataires ont été mis sur le même rang.C’est bien plutôt parce que chez les uns comme chez les autres la communauté chrétienne discernait la même aspiration à vivre de la plénitude de Vie qu’est Jésus-Christ, fallût-il payer cette Vie au prix de la vie.Ces réflexions sur les conditions dans lesquelles l’état de célibat s’est imposé à l'estime de l’Église appellent une conclusion.Quelles que soient les manières dont il pourra être vécu, l’état de célibat ne peut renoncer à exprimer l’aspiration de toute l’Église à être avec le Christ sans renoncer par le fait même à être un état de célibat chrétien.3° Comment rendre compte aujourd'hui du célibat chrétien?Depuis le début de l’expérience ecclésiale, le vouloir-vivre reporté entièrement sur le Christ a toujours été la raison primordiale du célibat 18 chrétien.Mais ce célibat chrétien est vécu en des conditions concrètes de temps et de lieu par des êtres humains concrets.Ces êtres humains s’expriment dans le langage d’une époque et selon les contextes socioculturels qui leur viennent de leurs milieux de vie.Quand ils rendent compte de leur état de célibat, ils le font toujours en apportant les raisons qui peuvent être reçues dans le contexte qui est le leur.Ces raisons relèvent bien plus souvent d’une conjoncture déterminée que de l’expérience ecclésiale de ceux qui parlent ; elles laissent facilement dans l’ombre ce qui fait du célibat chrétien un fait unique et irréductible à l’analyse purement humaine.Pour rendre compte aujourd’hui de leur état de célibat, il faudrait que religieux et religieuses dépassent l’amas de ces raisons conjoncturelles qui en masquent le mystère pour autrui et parfois pour eux-mêmes.Par delà les traits socio-culturels Quand on lit certains textes des Pères de l’Église touchant au célibat, on s’étonne de les voir manier des arguments qu’on hésiterait à mettre en avant aujourd’hui.Il serait imprudent de citer actuellement à la légère certains passages de saint Jérôme dans sa polémique contre Vigilantius ou même dans sa correspondance avec Eustochium, la fille de sainte Paule.C’est que les Pères de l’Église parlent du célibat dans un univers très mêlé où l’on trouve aussi bien le mépris du mariage et de la chair que leur exaltation effrénée.Leurs propos sur le célibat s'en ressentent.Si on retire ces propos d’une perspective d’ensemble où la volonté de vivre avec le Christ reste le fait primordial, ces propos dégageront facilement des relents de perfectionnisme individualiste ou de mépris de la chair qui ne peuvent être reçus aujourd’hui.Le monde romain est un monde de bâtisseurs, constructeurs de ponts, traceurs de routes, mainteneurs de l’ordre et organisateurs de peuples.Avec de telles tendances, il est naturel que le monde issu de Rome ait été sensible à tout ce qui allait dans le sens du « pratique ».Comment alors ne pas attacher du prix aux aspects pratiques du célibat?Des hommes et des femmes qui ne sont pas assujettis aux servitudes de l’éducation des enfants et de la disponibilité à un conjoint, c’est tellement commode ! C’est ainsi que le monde latin a bien souvent reconnu la valeur du célibat en raisonnant en termes d’efficacité; on s’y est félicité d’avoir des « contingents » disponibles pour assurer les tâches nécessaires à la vie des communautés.Le célibat est apparu comme un état de vie éminemment favorable à l’action.L’extension du célibat au monde des 19 clercs a procédé pour une part de ce raisonnement.Mais ce raisonnement a majoré indûment dans les esprits le fait d’un célibat de type fonctionnel et utilitaire: ce célibat aura les justifications que Rome donnait à l’institution des Vestales (l’entretien du feu) ou au statut des légionnaires (la conquête et la police du monde).À trop appuyer sur de telles justifications, on étiole le sens de l’attente du Christ.Un jour arrive une génération qui déclare que vivre l’état de célibat pour de si piètres raisons n'est pas une vie.Il est bien vrai que l’état de célibat comporte des aspects pratiques.Mais on ne peut faire de ces aspects la justification d’un état de vie.Le célibat ne se justifie que par l’amour de la vie.discernée en Jésus-Christ reconnu en ceux que Jésus-Christ rassemble.Le langage romain en matière de célibat a pu contribuer au discrédit dans lequel est tombé aujourd'hui le fait de s’y obliger.On s'oblige à faire des choses.S’oblige-t-on à vouloir-vivre et à rechercher plus de Vie?Une autre difficulté pour rendre compte du célibat nous vient des habitudes de pensée engendrées dans le monde chrétien occidental à la suite de la Révolution française.La prédication de cette époque est marquée par le courant de restauration spirituelle parallèle au courant de restauration politique.On veut effacer ce que la Révolution a écrit et réparer ce que la Révolution a détruit.Le Génie du Christianisme de Chateaubriand donne le ton.Les religieuses sont des Vestales chrétiennes.La prédication fait d'elles «d’innocentes victimes qui s’offrent spontanément pour apaiser le courroux divin».Une telle prédication croit aller à l’encontre du XVIIIe siècle des philosophes encyclopédistes.En réalité cette prédication emboîte le pas sur eux.On y met Jésus-Christ en arrière-plan pour exalter les droits absolus d’un « dieu » qui est celui des philosophes déistes (un Voltaire !) bien plus que le Dieu Vivant révélé en son Fils.Religieux et religieuses ont vécu leur état de célibat chrétien en l’exprimant avec le langage qui était alors en cours.Cela ne veut pas dire que le célibat vécu par ces hommes et ces femmes n’était pas un célibat vécu pour Jésus-Christ.Il suffit de connaître tant soit peu le XIXe siècle religieux pour voir que la vie de ces hommes et de ces femmes était bien en Jésus-Christ.Mais ce qu’ils ont dit du célibat est marqué par une conjoncture socio-politique qui rend leurs propos très souvent irrecevables aujourd’hui.Si ces propos nous viennent aux lèvres par habitude, nos interlocuteurs sourient.Lorsque des gens (il s’agit de chrétiens !) demandent aujourd’hui à un religieux ou à une religieuse pourquoi ils ne se marient pas, c’est le 20 signe que ces gens n’ont en eux, comme justifications du célibat, que des raisons conjoncturelles.Ces raisons ayant perdu toute valeur avec le changement de conjoncture, les gens interrogent.Mais si religieux et religieuses n’ont eux-mêmes que des raisons conjoncturelles, les mots qui leur viendront aux lèvres ne seront pas reçus.Lorsqu’il en est ainsi, n’est-ce pas le signe que la réalité profonde dont on vit et qu’il faudrait dire est enfouie sous l’amas de formules superficielles dont on est encombré au dedans de soi?Rejoindre et exprimer l’expérience ecclésiale Ceux qui ont choisi l’état de célibat à cause de Jésus-Christ doivent rendre compte de l’espérance qui est en eux.Voilà ce dont il s’agit.Rendre compte de l’espérance qui est en eux ne peut se faire par simple décapage de formules surannées.Il faut arriver à exprimer cette réalité du célibat d'une manière telle que soit perçue l’expérience du DON qui y est fait à l’homme : l’attrait de la Vie discernée et aimée en la personne de Jésus-Christ.Exprimer le contenu de cette expérience en termes de Vie et de vouloir-vivre est certainement un mode de formulation très accessible au monde actuel.Il faut cependant prendre garde à ne pas enclore l’expérience du célibat chrétien en des formules qui sont seulement des expressions socio-culturelles à la mode.Bien sûr aucun discours sur le célibat chrétien ne sera jamais tenu sans qu’y apparaissent les traits socio-culturels de l’époque.Mais il ne faut pas que ces traits prennent le dessus au point de masquer l’essentiel : le fait que c’est en Jésus-Christ qu’on a reconnu la plénitude de la vie.Surtout, il faut prendre garde qu’un discours en termes de Vie et de vouloir-vivre peut n’être que mots trompeurs.Sous certains énoncés, il peut y avoir l’affirmation du contraire de ce qu'on prétend dire.On parle beaucoup de libération aujourd’hui.Le mot est à la mode.La publicité s’en est donc emparée.Avec la magie de ce mot on « enchaîne » les gens par la nécessité des traites à payer; eux pensaient bien « se libérer » !.On parle beaucoup de vie.Le mot est à la mode lui aussi.La propagande politique et sociale s’en est emparée également.La magie de ce mot dans l’affirmation du « droit de la femme à vivre sa vie » devient un argument majeur pour ceux qui entendent justifier l’avortement !.Le monde actuel est particulièrement sensible à l’affirmation du vouloir-vivre.Il entend volontiers tout discours s’exprimant en termes de vie.Il pourra donc admettre comme valable une condition d’existence dont le choix fondamental est pour la Vie et non pas contre elle.21 Mais encore faut-il que ce discours sur le célibat choisi à cause de la vie et par amour pour elle ne soit pas que mots trompeurs.Il est en effet des gens qui restent célibataires pour « vivre leur vie » à leur guise.Une telle situation atteste-t-elle un plus grand amour de la vie?De nos jours, le fait d’être marié ou de n’être pas marié ne veut pas dire grand chose par lui-même en fait d’amour de la vie.L’amour de la vie n’est attesté vraiment que là où sont courus les risques dont s’accompagne la mise ensemble avec d’autres en raison des fruits de vie que cette mise ensemble peut donner si elle est vécue jusqu’au bout de ce qu’elle pourra exiger.C'est là ce qui a marqué l’expérience ecclésiale dès ses premières heures.C’est de cela que le choix pour le célibat est né au sein des premières communautés chrétiennes.La parole qui est « dite » à travers un tel choix est une parole plus qu’humaine.Pour aller jusqu’au bout (dans l’espace et dans le temps) de mises ensemble où rien ne vient de la chair et du sang, il faut que Jésus-Christ soit la raison dernière de ce qui est vécu.En ce qui regarde l’état de célibat, l’ambiguïté est levée par rapport aux diverses formes de célibat que des gens choisissent de nos jours délibérément, celle-ci « pour être plus libre », celui-là « pour ne pas s’engager envers un conjoint », cet autre « pour mieux s’engager dans un parti, un club ou une activité professionnelle ».La Vie pour laquelle on va jusqu’au bout des liens contractés jusqu’à sacrifier ses biens, sa personne et même ses idées, ne peut être que la vraie Vie.Il est courant de dire qu’on a choisi le célibat à cause de Jésus-Christ.La formule, aujourd’hui classique, d’un « amour préférentiel » est assurément une formule excellente dans sa brièveté.Mais il faut bien se dire que pour la plupart des gens, cette formule est vide de sens.Ce vide vient de ce que pour ces gens (même pratiquants !) le mot Jésus-Christ n’évoque ni le présent ni l’avenir mais seulement un passé lointain.Et s’il s’agit d’incroyants, ce mot ne peut évoquer qu’un passé « enterré ».Ce vide ne sera comblé que si la manière dont est vécu le célibat chrétien leur fait pressentir un Jésus-Christ attendu.Cela suppose que la vie de ceux qui ont choisi le célibat pour Jésus-Christ soit effectivement une vie tournée vers le présent et l’avenir.Les communautés religieuses qui vivent leur amour de Jésus-Christ dans la nostalgie d’un Christ parti depuis dix-neuf siècles énoncent par le célibat de leurs membres une parole qui reste ambiguë.Pour que l’ambiguïté soit levée, il faut que cet amour de Jésus-Christ soit vécu comme attente d’un Christ qui vient.Il en est ainsi lorsque la mise ensemble de croyants 22 entre eux et avec l’environnement humain proche et lointain est vécue jusqu’au bout de ses exigences, comme contribution pour que vienne celui qui est la Vie et dont on reconnaît le Corps en formation en toutes les situations que l’existence donne à vivre.Plus que de discours sur le célibat, c’est de cette attestation que le monde actuel a besoin pour que lui redevienne perceptible le mystère intérieur au fait du célibat chrétien.Conclusion Rendre compte de l’état de célibat n’est plus possible aujourd'hui si on se contente de redire des formules toutes faites.Les sciences humaines ont dénoncé les alibis que peuvent se donner nos générosités.Ces générosités ne sont bien souvent que des formes déguisées de recherche de nous-mêmes.Nous voilà réduits à reconnaître que si notre célibat a quelque valeur, cela ne vient pas de nous.Cela vient du Don qui nous a été fait ! Cette conjoncture actuelle a en outre l’avantage de nous obliger à aller encore plus loin dans le désaveu de nous-mêmes.Elle nous fait redécouvrir que ce célibat n’a pas de valeur au niveau de notre existence individuelle.Nous ne pouvons en rendre compte selon sa véritable nature que si nous le replaçons à l’intérieur de l’expérience ecclésiale.Nous retrouvons le sens d’un salut que Dieu a voulu et donné comme salut d’un Corps: son Peuple tout entier.La communauté fraternelle réapparaît à l’intérieur de toute l’Église comme l’organisme vivant dont il faut plus jamais nous vouloir membres.Sans quoi notre célibat, cessant d’être un célibat chrétien, ne serait qu’une illusion qui nous mettrait# hors de la Vie ».Marie-Abdon Santaner, o.f.m., cap.23 rue Jean de Beauvais Paris V 23 LE CELIBAT ET SES IMPLICATIONS CONCRÈTES Au risque de répéter des choses connues, commençons par dire ce que n'est pas la virginité, car une description négative est éclairante, parfois même plus qu’une définition positive.D’abord, les expressions traditionnelles «vœu de chasteté» et «chasteté parfaite» me semblent inacceptables, parce qu’elles laissent entendre qu’il n’y a pas de chasteté conjugale ou bien que l’exercice de la génitalité dans le mariage porte atteinte à la chasteté.Ensuite, il me paraît inadmissible que le célibat religieux soit compris comme une sublimation de la sexualité, si cette sublimation consiste à canaliser la pulsion sexuelle vers un autre objet que l’union éventuelle dans la chair.Dans ce cas, la poussée sexuelle demeurerait intacte, et il y a toute chance qu’elle fausse l’orientation nouvelle qu’on lui imprime et la virginité elle-même.Sans doute le célibat religieux doit intégrer l’aspect sexuel de notre être (on reste toujours sexué), mais il le déborde en tous points.On aurait tort, je pense, d’y voir de la « libido » transposée.Il tire son origine, non de la «libido», même au sens très général de ce terme, mais de l’Esprit de Dieu, dans le cœur de Jésus-Christ; de même que la foi n’est pas de la raison sublimée, mais une saisie spirituelle due à l’action divine en nous, sinon on aurait affaire à une philosophie religieuse, au lieu d’une adhésion de croyant donnée par Dieu.La source du célibat religieux De plus, il serait bien faux et dommageable qu’on réduise la virginité à une abstention ascétique ou à du pur renoncement motivé par un esprit de sacrifice.La virginité est un amour, ou alors elle n’est pas proprement chrétienne.On se consacre dans le célibat, non pour se priver généreusement de ses tendances sexuelles, ni pour être meilleur 24 que les autres qui se marient, mais pour que se mobilise surnaturelle-ment notre puissance d’aimer, d’une manière autre que dans l’amour, qui est en profondeur, notons-le, un élan de notre dimension spirituelle (un animal n’aime pas).L’amour naturel, qui vient du Créateur, est haussé divinement par l'union sacramentelle.Dans le célibat religieux, par contre, il ne s’agit pas simplement d’une élévation divine de notre zone affective ou de notre propension à aimer, mais d'un amour qui provient directement de Dieu.On est célibataire « à cause du Royaume des Cieux » (Mt 19: 12).La cause de l’amour virginal est le Règne de Dieu, qui se réalise en Jésus-Christ par l’Esprit Saint.Être célibataire religieux signifie qu’à la racine de l’affectivité, ou plutôt au-delà d’elle, on est mû, sans intermédiaire conjugal, par l’Amour divin qui se saisit du cœur de la personne appelée.On aime dans le jaillissement dont la source est plus intérieure que le penchant humain à aimer: l’amour virginal surgit tout droit de l’Esprit aimant, qui habite en nos cœurs.Il est l’amour même qui animait le célibataire Jésus, dont Luc souligne qu’il vivait dans la mouvance de l’Esprit (Le 4: 1, 14).Est-il besoin de relever ici la nécessité de la prière pour un célibat axé sur le Règne?L’amour virginal ne peut pas tenir s’il ne puise pas souvent à sa Source.Célibat et communauté Dans le mariage, l’amour est, par nature, exclusif: les conjoints sont polarisés, en tout leur être, l’un vers l’autre, et ensemble ils accordent le plus gros de leur affection à leurs enfants.L’amour célibataire, lui, est de type fraternel et communautaire.Si le célibat consacré est, comme je l’écrivais plus haut, un amour, il est d’abord un amour envers les membres de la communauté dont on fait partie.Quand le célibataire Jésus entreprend la formation d’un groupe d’Apôtres, son motif est, entre autres, d’en faire « ses compagnons » (Mc 3 : 14).Son célibat le porte vers une communauté ; ultimement, son célibat lui fait épouser la communauté-Église.Le célibat religieux ne peut pas avoir une signification différente de celle-là.S’attachant à Jésus par sa consécration, la religieuse, ou le religieux, s’attache du même coup à sa communauté — sauf, naturellement, dans le cas d’une vocation à la vie solitaire.Le célibat religieux entraîne de la fraternité, et, espérons-le, de la fraternité chaleureuse.Les deux s’appellent et aussi se conditionnent mutuellement, à tel point que si la vraie fraternité est absente, le célibat est menacé et l’on quitte, ou alors il survit dans un assèchement de l’affectivité, quand il ne verse pas dans de mauvaises compensations.25 Sans oublier que toute personne, même mariée, connaît une certaine solitude, il faut bien reconnaître que le célibat accentue la solitude et peut la rendre, à certains moments, plus ou moins lourde, voire quasi étouffante.D’un autre côté, mieux un célibat est vécu, plus il favorise l’affection fraternelle.L’inverse aussi est vrai : plus on est authentiquement fraternel, plus le célibat prend de la consistance et de la signification.On est en droit d’affirmer sans crainte que, dans la vie religieuse, le charisme du célibat consacré implique immédiatement le charisme par excellence de l’esprit fraternel, avec tout ce qu’il comporte dans le concret des relations entre personnes (cf.1 Co).Nous, religieuses et religieux, nous savons par expérience que, pour vivre l’amour fraternisant, nous avons besoin de l’Esprit; il faut nous alimenter au «fruit de l’Esprit» qui est charité, paix, serviabilité, douceur (Ga 5:22).Nous ne pouvons plus nous contenter du lien de l’uniformité de la vie commune, ni de la solidarité que suscite la collaboration à une même œuvre apostolique.Et pour que l’union fraternelle naisse ou grandisse, il ne suffit pas de nous tutoyer les uns les autres et de nous appeler par notre prénom.Je n’ai pas à développer ce sujet, parce qu’il a été traité souvent, et médité, et mis en œuvre par des rencontres qui visaient les échanges interpersonnels; mais je devais souligner la relation étroite qui rattache le célibat religieux à l’amour communautaire.Les amitiés dans le célibat religieux Le célibat consacré débouche sur l’attitude fraternelle; il peut de même ouvrir à des amitiés, à l’intérieur d’un institut, et aussi entre personnes consacrées d’un sexe et de l’autre.J’adapterais à la vie religieuse la parole suivante d’un sage de l’Ancien Testament: « Il y a des amis qui sont plus chers qu’un frère» (Prov 18:24).Il arrive que, dans l’état religieux (et on n’en demande pas davantage), on ait des copains, des camarades, de véritables confrères ou consœurs, voire de « bons amis », mais sans entretenir une amitié, au sens fort de ce mot.Rien ne s’oppose, toutefois, à ce qu’on ait un ami ou une amie, y compris de l’autre sexe.Je parle d’amitié, non pas d’amour, suivant le sens habituel et populaire de ce terme (cf.«tomber en amour»).Il me semble certain que l’amour et le célibat consacré sont incompatibles.Une amitié pour une personne de l’autre sexe peut être tendre et chaude ; elle ne saurait être proprement amoureuse, même si on se tient en deçà de l’expression génitale.Cette amitié est en liaison avec le 26 célibat religieux et elle doit avoir la même qualité que lui, la même limpidité, le même désintéressement.Le célibat religieux n’exige pas de telles amitiés, mais il ne les proscrit pas non plus; elles peuvent même être nécessaires ou souhaitables, pour telles ou telles personnes, et avoir quelque chose d’équilibrant, d’épanouissant.Ce qui importe, c’est qu’elles soient en continuité avec le célibat religieux, ou y parviennent.Les auteurs de sagesse, dans la Bible, nous mettent en garde contre les faux amis.Ils disent, en revanche, de belles choses sur l’amitié.Ceci, par exemple: « Un ami fidèle est un puissant soutien; qui l’a trouvé a trouvé un trésor.Un ami fidèle est un baume de vie, le trouveront ceux qui craignent le Seigneur» (Si 6: 14-16).On voit que l’écrivain associe l’amitié à la vénération de Dieu, à la « crainte du Seigneur ».En parcourant les évangiles, on se rend compte que Jésus a des amis et des amies.Contrecarrant en public la mentalité de son milieu, il se laisse entourer par des femmes: « Les Douze l’accompagnaient, ainsi que des femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, surnommée la Magdaléenne, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens » (Le 8: 1-3; voir le même fait à propos des Apôtres, en 1 Co 9:5).« Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare » (Jn 11 :5).Et il y a « le disciple que Jésus aimait» (Jn 13:23 etc.).Le célibat de Jésus ne l’empêchait pas d’entretenir des amitiés, même avec des femmes; il n’abolissait pas son affectivité, il la faisait jaillir de l’Esprit, dans son cœur humain.De même, le célibat religieux ne désincarné pas la personne consacrée, il ne la spiritualise pas en l’angélisant ; il en fait quelqu’un qui aime directement à partir du Royaume et selon le Royaume, en sauvegardant sa condition humaine.Il y a là une fusion délicate à ajuster, qui s’avère parfois dangereuse, parfois fatale, et parfois réussie.Certains préféreront parler d’une disposition fraternelle plutôt qu’amicale à l’endroit d’une personne de l’autre sexe.Les deux positions me paraissent légitimes.Ou encore, une proximité cordiale avec l’autre sexe peut suffire.Le célibat apostolique Tout amour authentique traverse l’être aimé et rejoint l’ensemble de ce qui existe; il universalise le cœur, en même temps qu’il lui révèle l’harmonie du monde et de l’existence, et qu’il l’amène à découvrir Dieu, au moins confusément.Il doit en être ainsi du célibat consacré, puisqu’il est un amour.Parce que le célibataire Jésus est tout entier à 27 son Père et au dessein que nourrit le Père, il est tout entier aux hommes, il entend donner la Vie à tous.Notre célibat religieux, en unité avec le sien, nous tourne de même vers la totalité du monde et de l’humanité.Le célibat chrétien a une portée universelle.De soi, la virginité dans le Royaume est féconde à l’endroit de tous les hommes, qu’on l’apprécie ou qu’on le récuse.Elle rejaillit sur l’humanité entière, même si elle est vécue au fond d’un cloître ou dans quelque ermitage.L'amour n’est jamais perdu.Dans un institut de vie active, le célibat consacré se traduit en apostolat.Bien sûr, l’action en faveur des autres ne requiert pas le célibat.Il existe des organismes ou des mouvements actifs qui se composent de personnes mariées ou en voie de l’être.En outre, on ne s’engage pas dans le célibat religieux d’abord pour exercer une œuvre de bienfaisance.Ici j’ajoute qu’à mon avis il est vrai, pas toujours mais en général, qu’une personne célibataire est plus disponible envers les autres que ne l’est une personne mariée, qui forcément doit consacrer beaucoup de ses énergies et de son temps à son conjoint, à ses enfants, aux affaires de son foyer.De toute façon, ce que je voudrais mettre en relief, c’est le rapport entre le célibat et l’action apostolique.On ne saurait identifier célibat et action apostolique; à preuve, l’existence des ordres contemplatifs.Cependant, il serait dommage que, dans les instituts de vie active, l’un soit dissocié de l’autre.On est appelé au célibat religieux « en vue du Royaume », celui du monde à venir, qui fermente dès à présent, et qui doit s’étendre à tout le genre humain.Le célibat consacré a pour milieu le Royaume.Non marié, saint Paul s’est fait « tout à tous » (1 Co 9:22); il est hanté par « le souci de toutes les Églises » (2 Co 11 :28).Pourquoi?Parce qu’il a « été saisi par le Christ Jésus » (Ph 3: 12).Il s’engage de tout son être envers le Seigneur, et le voilà du même coup devenu « un instrument de choix pour porter mon Nom devant les païens, les rois et les enfants d’Israël» (Ac 9: 15); il
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