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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Éducation et bibliothèques
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1940-09, Collections de BAnQ.

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ÉDUCATION ET BIBLIOTHÈQUES' Il y a quatorze ans, en 1926, je me trouvais à New-York, en quete de musees a visiter.Cela indique déjà un travers d esprit que 1 humilité me force a avouer.Le commun des mortels, en effet, ne va pas à New-York pour voir des musées.Les uns s’y rendent pour constater la régularité et surtout la rapidité des trains du subway ; d’autres y cherchent les réalisations de tel ou tel Billy Rose ; d’autres, encore, n y voient guère que les marchandises des grands magasins.Un brave homme de Québec fut un jour bien déçu ; parti pour New-York il disait à tous les voyageurs qui encombraient le train : « Surtout, ne manquez pas d’aller voir 1 Aquarium ! On me dit que c’est une des plus belles choses à voir à New-York ».Il se représentait, sans nul doute, quelque merveilleuse Aquacade.Au retour il fut rencontré par l’un de ceux qu’il avait tant pressés d’aller voir l’Aquarium ; et celui-ci de lui demander : Eh ! bien, avez-vous été voir l’Aquarium ?Mais notre brave homme de répondre avec l’accent — et les mots — de l’indignation : Ne m’en parlez pas, il n’y a là que des poissons ! Quelle charmante désillusion ! Au moins on n’y est pas exposé quand on va visiter les musées ou les bibliothèques ; ces termes-là sont d’honnêtes vocables qui renseignent tout de suite le lecteur, tandis que Aquarium peut, dans certains esprits, se confondre avec Aquacade ! La bibliothèque publique de New-York n’était pas la première que je voyais.Certes non.J’avais vu et fréquenté la Bibliothèque Nationale à Paris et celle du British Museum à Londres, et quantité d’autres dans les villes d’Europe.Lorsque, dans ces sanctuaires de la science, on aperçoit tous les sièges remplis, on ressent une forte impression ; celle-ci s’accroît encore, si l’on veut bien se tenir dans la rue en face de la porte de sortie de ces biblio- (!) Allocution prononcée à l’Institut Canadien de Québecen juin 1940.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHÈQUES 21 thèques ; la foule qui s’en écoule est telle qu’on se croirait à la porte de sortie d’une de nos grandes églises le dimanche.Mais, aux États-Unis, en va-t-il de même ?On entend si souvent répéter, ici, que les Américains sont un peuple matérialiste, qu’on en vient à se demander s’ils prennent la peine de lire.Quelle erreur ! J’ai vu les grandes bibliothèques de New-York, de Boston, de Washington, de Chicago, de Détroit, et là aussi se renouvelle le spectacle admiré en Europe ; ces temples de la culture sont remplis de fidèles.Et chacun de vous, peut-être, brûle d’envie de me répondre : Fort bien, mais ces fidèles sont des adultes, ce ne sont pas des enfants, et vous avez à nous entretenir des bibliothèques d’enfants.Je vous entends bien, mais je suis également sûr de rester dans les limites de mon sujet.En effet, j’ai vu sortir de ces grandes bibliothèques, parmi les adultes, beaucoup d’enfants.Que faisaient-ils là, ces enfants?Accompagnaient-ils leurs parents ?Etaient-ils allés là en simples curieux, comme ils pourraient entrer dans les musées ?Eh bien !, non.Ces enfants étaient des lecteurs assidus.C’est que ces grandes bibliothèques ont toutes des locaux réservés aux enfants.Depuis quand?Je ne saurais le dire au juste.Je sais qu’en 1926 existait depuis assez longtemps, à Brooklyn, un musée et une bibliothèque créés spécialement pour les enfants, et qu’on venait du lointain Japon pour en étudier l’installation, afin de procéder à de semblables organisations jusque dans l’Extrême-Orient.Il y a bien une petite ombre au tableau.C’est que tous les habitants de Brooklyn ne connaissent pas le trésor qui est à leur porte.Cherchant moi-même le Children’s Museum j’eus à demander mon chemin ; j’interrogeai un chaland qui faisait le trottoir avec quelque camelote à vendre, mais je n’appris rien ; j’avisai un monsieur bien mis, qui passait, mais il ne savait pas qu’il y avait à Brooklyn, ville de sa naissance, un musée pour les enfants.Un marchand, pensai-je, sera mieux renseigné ; il fut bien surpris quand je lui demandai où était le musée des enfants : il n’en avait jamais entendu parler.Mais je vis bientôt l’homme à tout savoir et qui comblerait mes désirs, c’était un agent Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 22 LE CANADA FRANÇAIS de police ; il écouta ma question, me regarda et me répondit d un ton qui n admettait aucune réplique : Monsieur, il n’y a jamais eu de musée d’enfants à Brooklyn ! Sur ce je lui montrai le plan de la ville, que j’avais en mains ; j’indiquai le parc où se trouvait situé le fameux musée ; un doute parut l’envahir et, d’un geste assez méprisant, il pointa vers un secteur de la rose des vents.Je pris cette direction et bientôt je trouvai ce que je cherchais : une charmante maison, dans les arbres.C’était, je crois, un millionnaire qui avait légué sa maison à la ville pour en faire un musée et une bibliothèque pour les enfants.Mais je restais sous le coup du mépris affiché par l’agent de police et troublé par l’ignorance des gens du pays.Après tout j’allais peut-être entrer dans le désert.Et je me disais, naturellement, que ce n’est pas à Québec qu’on aurait vu pareille ignorance ; on sait bien qu’ici tout le monde, même les agents, depuis le Cap Blanc jusqu’à Québec Ouest connaît l’Institut Canadien et sa bibliothèque ! J’entrai dans le charmant et mystérieux édifice.Quel contraste entre l’extérieur, si paisible, et l’intérieur, si animé : des quantités d’enfants, garçonnets et fillettes, étaient, les uns attablés et feuilletant des livres, les autres fouillant les rayons où s’alignaient de longues rangées de livres, tous choisis pour les enfants, classés même selon l’âge des jeunes lecteurs.Le directeur était là.J’insinuai que ce devait être jour de congé.Pas du tout, jour ordinaire ; et tous les jours l’affluence était la même.L’impression que je ressentis ne pourra jamais disparaître de ma mémoire.Là, donc, on s’occupe de l’enfant, jusque dans l’utilisation de ses loisirs ; on cherche à l’arracher aux dangers de la rue ; on veut le garantir contre le facile attrait de l’ignorance.C’est que l’enfant est tout, si l’on veut bien y prendre garde.C’est l’avenir en germe, et un avenir qui est toujours plus prochain qu’on ne croit.Voyez ce qui se passe dans les pays qu’on nomme totalitaires.Regardez en Italie.Le Duce Mussolini s’empare Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHEQUES 23 non seulement de la jeunesse, mais de 1 enfance ; 1 État embrigade les enfants, voire les petits enfants ; à peine ont-ils commencé à marcher qu on en fait des fascistes, des parties intégrantes de l’État.Demain 1 enfant sera un jeune homme, un soldat, un serviteur du pays ; il aura aliéné sa volonté et sa personne aux mains d’un chef, et sur un signal, en un instant, des millions d’hommes jeunes se rueront à l’assaut d’un voisin qu’on leur aura appris à détester.Passez en Russie.C’est encore pire.Les parents eux-mêmes n’ont plus rien à dire dans l’éducation de leurs enfants ; à l’école, dans la cellule, les enfants apprennent à se dresser contre leurs parents, à leur résister ouvertement.Que dis-je, n’y a-t-il pas en ce pays des millions d’enfants qui ignorent même ce que c’est que des parents ; c’est le hasard d’une rencontre qui les a mis au monde ; ils vivent comme des bêtes errantes jusqu’à ce que l’État les prenne dans ses tentacules et en fasse ou bien de la chair à canon ou bien des êtres prêts à tous les crimes.Et en Allemagne ?La situation est peut-être pire encore.L’enfant y est, sans aucune réserve, la chose de l’État naziste ; toutes les écoles sont des instruments d’étatisation et des choses et des personnes.Et il y existe des écoles spéciales, les écoles dites Adolphe Hitler, où le nazisme est instillé à doses massives dans l’âme des enfants, qui passent ensuite dans les écoles supérieures où on les dresse au fanatisme le plus absolu, et à l’art de le faire pénétrer dans les foules.Ce que font les pays totalitaires, on le remarque aussi dans les pays démocratiques.Certains d’entre eux s’emparent très tôt de l’enfant, pour le former selon certains principes ; même là, les mouvements les plus dangereux concentrent leurs efforts sur l’enfance ; anarchistes, communistes, socialistes, marxistes, athées se donnent des peines infinies, consentent les plus durs sacrifices personnels pour atteindre l’enfance et la façonner à leur guise.On n’ignore pas la force de l’école, de la radiophonie, du cinématographe ; mais on sait que le livre est encore une énorme puissance de formation.Voici une organisation travailliste, elle a créé une Direction de Bibliothèques, une école du militant, elle a même Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 24 LE CANADA FRANÇAIS ouvert une école de bibliothécaires ; elle a ses propres éditions d études historiques et sociales, naturellement conçues pour atteindre un but bien défini.Dans telle démocratie le mouvement communiste proprement dit est extrêmement avancé dans son organisation pour accaparer, jusqu’au monopole, la culture populaire.L année dernière, vingt-trois associations communistes existaient, avec le dessein avoué de façonner l’opinion du peuple et celle des enfants, dans tous les domaines : littérature, art, théâtre, droit, médecine, technique, sciences, et par tous les moyens : cinéma, musique, éditions, musées, jeux, photographie, vie en plein air, radio, livres et bibliothèques, tracts, brochures, revues.« Sur 250 collections de livres et brochures à bon marché, il est avéré que les quatre-cinquièmes — donc 200 — sont au service de la pensée soviétique, anti-sociale, immorale ou athée.Le tirage varie, pour chacune d’elles, entre 10,000 et 100,000 exemplaires.Nous connaissons une maison d’où sortent chaque mois quatre romans à bon marché, tirés chacun à 45,000, soit 180,000 exemplaires par mois .donc 2,160,000 brochures par an.» 1 Comment, après cet exposé, douter que les ennemis de la doctrine chrétienne, de l’ordre social chrétien, ne reconnaissent la puissance du livre et ne l’utilisent à plein rendement pour endoctriner adultes et enfants, bourgeois, paysans et ouvriers ?* * * Mais nous, les Canadiens français, que faisons-nous ?Où en sommes-nous ?Sommes-nous assez en train de sortir de la placidité séculaire où nous avons vécu P J’aborde ici, je le sais, et vous le savez, vous aussi, un terrain dangereux, une question brûlante.Deux opinions extrêmes s’affrontent avec une égale ardeur.Pour les uns tout va mal en notre cher pays ; tout est à réformer, tout est à recommencer par la base.Pour les autres, au contraire, tout va bien, en notre cher pays ; pourquoi vouloir des réformes ?Y a-t-il du danger quelque part ?1.Bibliothèques : p.13, Casterman, éditeur.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHÈQUES 25 Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une opinion moyenne, qui reconnaît le bien existant, qui admet l’avantage de telle réforme à faire.Essayons donc de nous tenir dans ce juste milieu.Et d’abord notre situation religieuse est-elle en aussi grande sécurité qu’on veut le croire ?Il y a environ dix ans je prêchais dans une église de cette ville et j évoquais le péril communiste qui pointait à l’horizon québecquois.Après l'office, les prêtres et les laïcs réunis au presbytère offrirent les compliments d’usage — qu’on peut croire dispensés de sincérité — mais ils se refusèrent à croire à la menace communiste dans la très catholique province de Québec ; à leurs yeux c’était une chimère qu’un prédicateur ne devait pas dresser du haut de la chaire comme un épouvantail.Et depuis, qu’avons-nous vu ?Et que voyons-nous ?Le mal est dans nos murs, même s’ils sont cadenassés.Et, croyez-le bien, ce n’est là qu’un début.Les forces de propagande antireligieuse ne désarmeront pas, même si nos armées remportent la victoire que nous appelons de tous nos vœux.Et si c’était le contraire, ce qu’à Dieu ne plaise, à quoi faudra-t-il s’attendre ?Nous avons donc à entreprendre, à amplifier les œuvres de défense sur le terrain religieux.Si nous restons satisfaits d’un armement démodé, l’ennemi, pourvu d’armes nouvelles, pénétrera dans la place ; il portera la guerre sur notre terrain, et même s’il est en définitive vaincu, que de ruines il aura accumulées sur notre sol, et combien de temps, combien d’efforts ne faudra-t-il pas pour réparer les désastres, surtout si c’est dans l’âme des enfants que l’on aura porté la ruine.Mais l’œuvre de défense est insuffisante.Qui se veut bien défendre doit prendre l’offensive.Et c’est par l’école bien organisée, c’est par son complément, la bibliothèque, que nous ferons la lutte.La lutte, sur quels terrains la porter P Sur le terrain religieux d’abord, mais ce que je viens d’en dire ci-dessus paraîtra sans doute suffisant.Il reste notre vie nationale, sous ses formes multiples.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 26 LE CANADA FRANÇAIS Voici d’abord notre héritage français.Nos écoliers et écolières sont-ils assez pénétrés de son importance ?Il y a lieu d’en douter.Voulez-vous que je vous rapporte un fait tout récent et qui me paraît très révélateur.Je viens de corriger des copies d’examens en Histoire du Canada ; les enfants en cause ne sont pas élèves des collèges classiques, ni des universités ; ils sont d’une autre catégorie.Il y avait quelques centaines de copies, venant de maisons réparties sur un grand territoire.L’une des questions était celle-ci : Les enfants de langue française jouissent-ils des mêmes droits scolaires dans les autres provinces que dans la Province de Québec ?Naturellement, la grande majorité des réponses est exacte ; mais, le croirez-vous P un quart des élèves ne sait que répondre à cette question, ou, surtout, répond de façon tout à fait erronée.Et, chose curieuse, aucune élève de langue anglaise n’a fait erreur.D’autre part, si je veux trouver un bel exposé de ce qu’étaient la vie, la maison, les obligations du seigneur et du censitaire sous le régime français, c’est dans un manuel d’Histoire du Canada publié à Toronto, à l’usage des High Schools anglais, que je le trouve, et les élèves anglaises, interrogées sur ce point, répondent d’excellente façon.Mais, alors, est-ce que partout l’on est assez soucieux d’imprégner l’esprit de nos enfants d’une estime convenable pour notre héritage français ?Et si l’école, pour une raison ou une autre, manque son effet, ne serait-ce pas aux bibliothèques d’enfants qu’il appartiendrait de combler la lacune ?Et que dire de notre vie économique ?La situation précaire où elle est a suscité, en ces derniers temps, des gémissements que vous avez tous entendus, et qu’il est bien difficile de ne pas croire fondés.Sans doute, on n’aime guère à entendre des gémissements, parce que notre quiétude en est troublée ; il est tellement plus agréable d’écouter les rires et les chansons joyeuses ; les complaintes et les refrains lugubres ont depuis longtemps perdu leur popularité.N’oublions pas, toutefois, que les plaignards nous rendent d’ordinaire plus service que les rieurs trop optimistes ; sans leurs cris saurions-nous toujours qu’il y a mal, danger, menace dans le fonctionnement de tel rouage de notre vie nationale ?Et même si les gémis- Le Canada Français, Québec* Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHÈQUES 27 sements paraissent excessifs, ne vaut-il pas mieux les entendre, les écouter, en peser le sens et la portée, les ramener à leurs justes proportions et les utiliser pour mieux régler notre conduite ?Mais, direz-vous, en quoi cela regarde-t-il les jeunes enfants ?Cela, répondrai-je, les concerne beaucoup.De tous les torts qu’on nous reproche, le pire, peut-être, c’est de vouloir garder les enfants trop longtemps enfants.Une affection mal comprise, une sorte de romantisme très sentimental nous poussent à retarder, pour ainsi dire, la maturité de nos fils et de nos filles, et nous nous payons de mots ; nous disons : C’est si beau d’être jeune ; les misères de la vie sont assez vite connues.Avec ces belles phrases nous n’avançons guère, nous piétinons sur place, pendant que nos concurrents avancent.Un jour je me trouvai mêlé à une discussion.Un groupe soutenait que les jeunes anglo-saxons du pays reçoivent dans leurs écoles et leurs High Schools une formation plus pratique que les nôtres et qu’ils sont, plus vite que les nôtres, prêts à entrer dans la vie.Si tel est le cas d’une façon générale, on peut se demander si cette supériorité pratique est bien le fait des programmes suivis dans les écoles anglaises et dans les High Schools.Pour ma part je ne le crois pas.En effet, ces programmes sont, comme ceux de nos écoles françaises, de caractère général ; ils n’ont rien de spécifiquement commercial ; et même, tels qu’ils sont, ils ne donnent pas satisfaction, puisque, il y a environ cinq ans, une revue scolaire anglaise du Canada publiait une série d’articles sous le titre Humanize High Schools, c’est-à-dire mettons plus d’humanités dans les High Schools ; plus d’humanités, cela signifie plus de formation générale et désintéressée.Par conséquent nos compatriotes anglais ne recherchent pas la formation pratique pour elle-même ni comme objet principal de leurs études.Deux considérations, cependant, peuvent nous induire à accepter le fait de la différence — je dis « différence » alors que d’autres disent « supériorité » — qui séparerait nos jeunes Canadiens français des jeunes Canadiens anglais.La première, c’est que les Anglais tiennent beaucoup à Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 28 LE CANADA FRANÇAIS 1 economique, qu ils en font une matière ordinaire de leurs cours, l’une des exigences fondamentales, parfois, de l’obtention soit de l'immatriculation soit du baccalauréat.La seconde considération à faire, c’est que la grande majorité des professeurs anglais — je veux dire surtout ceux des High Schools — sont des laïcs qui ont charge de famille, qui portent des responsabilités financières, qui sont, par le fait même, dans la lutte pour la vie, et que forcément leur esprit est saisi des préoccupations économiques et qu’ils les font tout naturellement passer dans leur enseignement, dans leurs conversations avec les élèves.Cet avantage est peut-être compensé par une infériorité dans le domaine spéculatif, bien que ce ne soit pas de fatale nécessité, mais il demeure certain que des circonstances telles que celles que je viens d’exposer favorisent nos jeunes concitoyens de langue anglaise.Et de ce fait se trouve accrue la concurrence que les nôtres ont à soutenir avec eux.C’est, il me semble, un fait bien établi, que notre peuple canadien, s’il veut réussir, en quelque domaine que ce soit, mais plus particulièrement sur le terrain économique, doit fournir un effort supérieur à la normale.Notre position, dans l’Amérique du Nord, dans tout le Canada, et même dans notre province de Québec, est une position difficile.Nos jeunes gens devraient, pour dépasser, ou même pour égaler leurs concurrents, posséder plus de diplômes, plus d’entraînement, plus de culture, que n’en ont leurs adversaires.C’est dire que le temps, pour eux, a plus de valeur, que ce soit celui de l’école ou celui des loisirs.Et là aussi on aperçoit l’importance du rôle que peut remplir une bibliothèque d’enfants, pourvu qu’elle soit bien organisée.Elle est à la vérité le nécessaire complément de l’école, même si celle-ci est de la meilleure qualité.Et que dire de la vie intellectuelle ?Supposons, un instant, que notre Canada soit habité seulement par deux groupes ethniques, le français et l’anglais.Déjà, dans ces conditions simplifiées, notre élément aurait à subir une très forte concurrence.Pour rester sûrs de notre part d’influence, nous devrions produire beaucoup d’œuvres littéraires, historiques, scientifiques, artistiques.Mais vous apercevez bien Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHÈQUES 29 que, dans ces conditions, nous ne ferions que notre juste part, ce qui suffirait si nous voulions accepter l’état de minorité.Or, nous ne voulons pas accepter l’état de minorité ; nous réclamons des droits égaux, une égale influence sur les destinées du pays.Il faut donc que notre vie intellectuelle s’affirme par une surabondance d’œuvres de bonne qualité.Voyez les faits : est-ce bien ce qui se produit ?Vous savez bien que non ; nos compatriotes anglo-saxons exploitent avec ardeur tous les champs du savoir humain, et, ce qui est plus extraordinaire, même notre champ.Nous avons, nous Canadiens français, un beau passé, une grande histoire.C’est notre héritage à nous.Mais, qui l’exploite ?Sans doute plusieurs de nos chercheurs, de nos écrivains publient de bons ouvrages, qui font l’honneur de nos lettres.Toutefois, regardez la production de langue anglaise : vous constaterez que nombre de livres anglais traitent de sujets spécifiquement canadiens-français ; il serait facile d’en fournir des exemples, mais cela nous entraînerait trop loin.Au reste il suffit de noter que cette situation est pour nous un pressant motif d’inspirer de bonne heure à nos jeunes gens le goût de la rédaction et des recherches.Et qui ne voit là le beau rôle qu’auraient à jouer les bibliothèques pour enfants ?Y a-t-il, au Canada, seulement des Anglais et des Français ?Non.La politique d’immigration a amené ici une foule d’Européens qui, à l’heure actuelle, forment vingt pour cent de la population totale du Canada, tandis que l’élément français n’atteint que trente pour cent.La marge n’est donc pas grande entre notre groupe et celui des « Nouveaux Canadiens», comme on commence à les appeler.On a cru longtemps que ces immigrants étaient la lie provenant des bas-fonds de l’Europe.C’est une vue erronée.On constate, aujourd’hui, que bon nombre de ces « Nouveaux Canadiens » ont reçu une bonne instruction, possèdent des diplômes de collège et d’Université ; on les trouve dans les salles de rédaction de journaux ; ils écrivent, ils sont poètes, historiens ; ils sont artistes.La revue trimestrielle de l’Université de Toronto publie chaque année, au printemps, une étude sur la production littéraire canadienne, sous le titre Letters in Canada.L’étude se partage en trois sections : Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 30 LE CANADA FRANÇAIS une anglaise, une eanadienne-française, et une autre, vous devinez P Oui, celle des « Nouveaux Canadiens ».Et elle fait déjà bonne figure.N’y a-t-il pas là un danger pour nous ?Si un jour notre production littéraire reste stationnaire, si celle des Nouveaux Canadiens s’accroît, c’est notre crédit, c’est notre influence qui en souffriront fortement, car nous serons alors considérés par la majorité du pays comme des parias, des citoyens de troisième zone, et n’importe quel Durham pourra nous appliquer des jugements durs, que nous n’aimerons pas, qui nous révolteront, mais que notre négligence et notre apathie auront pour ainsi dire créés et laisseront s’accréditer.Pour parer à ces funestes présages, il faut éveiller de bonne heure les vocations littéraires, scientifiques et artistiques.Il faut les cultiver, leur créer un milieu favorable, les porter à leur maximum de production.N’est-ce pas là un rôle tout désigné pour les bibliothèques d’enfants ?M’en voudrez-vous si j’aborde un autre sujet brûlant P je veux parler de l’utilisation des loisirs.J’ai, sur ce point, exprimé partiellement mes vues, lors d’une causerie devant les membres de la Société St-Jean-Baptiste de Québec.Osons mettre le doigt sur une plaie, osons crever un abcès.Notre population fait une incroyable consommation de veillées, de jeux de cartes, de sorties, de promenades, de cinéma.C’est par millions qu’il faut compter les heures ainsi perdues dans la seule ville de Québec et pour une seule année.Si nous réduisions seulement de moitié cette perte de temps, si nous consacrions l’autre moitié à la lecture, à l’étude, au travail, nous deviendrions vite un peuple cultivé et riche.Sur ce point les adultes ont à battre leur coulpe, car ils donnent aux jeunes le mauvais exemple ; ils prêchent par leurs actes le mépris et le gaspillage du temps.Lorsque les jeunes regardent leurs aînés, ils sont forcés de se dire que la vie consiste à travailler le juste nécessaire et à s’amuser le plus souvent possible et le plus longtemps possible.On ne peut tenir les enfants aux écoles ; ils ont hâte d’en sortir, pour être, comme les adultes, en état de courir les veillées, les parties de cartes, les flâneries aux coins des rues ou chez le marchand de tabac ou à la taverne, les théâtres Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHEQUES 31 et les cinémas.Ces pratiques n’améliorent en rien notre situation ; au contraire, elles l’empirent de jour en jour ; elles nous conduisent à la ruine, au désastre, aux disgrâces finales.Hâtons-nous donc de sortir de cet état.C’est aux adultes à faire le premier pas.Les parents doivent faire de leur foyer un sanctuaire de travail, d'étude, de lecture, en donnant eux-mêmes l’exemple.Autrement les enfants considèrent l’étude comme une sorte de punition attachée au jeune âge et dont il faut se libérer le plus tôt possible.Inspirons donc de bonne heure aux enfants le goût de la lecture et de l’étude.Parmi tant de moyens qui s’offrent à nous pour atteindre cette fin, il n’y a pas de doute que les bibliothèques d’enfants ne viennent au premier rang, puisqu’elles fournissent aux jeunes un motif et un moyen de bien occuper les loisirs.* * * Ces propos nous ont acheminés à une conclusion, à savoir que les bibliothèques d’enfants sont pour nous Canadiens français, plus que pour tout autre peuple, une nécessité de premier ordre.Aussi le public de Québec doit à l’Institut Canadien et à la Ligue catholique féminine les plus chaleureuses félicitations, pour l’établissement d’une bibliothèque juvénile.En réalisant cette œuvre, ces deux organisations se sont montrées patriotes dans le sens le plus élevé de ce mot.L’œuvre est née.Ce soir elle a reçu le baptême et c’est le plus haut personnage du pays qui a bien voulu présider à la cérémonie.1 Éminence, le geste que vous venez de poser a toute la valeur d’un symbole.Rien ne vous est indifférent de ce qui concerne votre troupeau.Partout où a surgi une œuvre de bien public, vous avez aussitôt répandu sur elle les trésors de vos bénédictions efficaces, le stimulant de votre présence, le magnifique encouragement de votre émouvante parole.Par votre courage intelligent vous provoquez l’admiration de tous, et vous vous montrez non seulement la plus haute autorité religieuse, mais aussi la plus solide (1) Son Eminence le Cardinal Villeneuve.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI11, No 1, septembre 1940. 32 LE CANADA FRANÇAIS autorité civique et nationale.Veuillez croire que tous, ici, partagent mon sentiment, que tous sont fiers d’un chef qui ne manque jamais de trouver et dans la doctrine chrétienne et dans notre passé les leçons qui peuvent et qui doivent le mieux nous aider à traverser les difficultés du présent et à préparer l’avenir.Bien que née sous des auspices aussi favorables, l’œuvre vivra-t-elle ?Ce n’est pas faire injure à ses auteurs que de poser pareille question.Il faut reconnaître, en effet, que l’œuvre est fort difficile.Certes, le dévouement ne lui manquera pas.Mais le dévouement suffira-t-il à assurer le maintien, l’extension et les progrès de l’entreprise ?Ne le croyons pas.Qu’y a-t-il donc à faire ?D’abord il y a des rayons à remplir.Ici la générosité publique sera mise à contribution.Chacun fera l’inventaire de sa bibliothèque et y trouvera des livres convenables pour les enfants.On en achète toujours pour donner en étrennes aux petits enfants, et quand ceux-ci ont grandi, ces livres perdent leur intérêt ; l’occasion est bonne, alors, de faire un bon placement en les donnant à la bibliothèque de l’Institut Canadien.Livres, brochures, revues, recueils illustrés, tout sera bien accueilli et utilisé à plein rendement.Les livres sont l’essentiel, mais il est très important de s’occuper du local.Celui que la ville met ici à la disposition de l’Institut Canadien est déjà très bien, mais si l’œuvre doit s’étendre, ce qui est éminemment désirable, il faudra trouver des salles dans plusieurs quartiers de la ville.Le local une fois trouvé, il faut le meubler et l’orner.Oui, l’orner.En effet, si l’on se contente d’une salle médiocre, aux murs nus, les enfants n’auront pas le goût de la fréquenter.Disposer sur les murs des gravures choisies, entretenir des plantes, assurer un bon éclairage, voilà qui plaira aux enfants, les captivera, les invitera à revenir et à prolonger les séances de lecture ; naturellement imaginatifs et sensibles, poètes en un mot, les enfants ont besoin d’une atmosphère pleine de poésie.Enfin, il faudra de l’argent.Rémunérer un personnel — le dévouement lui-même a besoin de ce stimulant—, acheter des meubles, se procurer beaucoup de livres, tout cela exige Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. ÉDUCATION ET BIBLIOTHEQUES 33 de l’argent et les Mécènes ne manqueront pas d’excellents motifs pour délier les cordons de leur bourse.Gardons-nous d’oublier un élément de succès, et l’un des plus importants, je veux dire la compétence du personnel.Il existe aujourd’hui des Écoles de bibliothécaires.On a créé une science dite bibliotechnie.Pour le commun des mortels cette science peut paraître peu utile, mais c’est une vue erronée.Il est rare qu’on naisse bibliothécaire, mais on le devient, par une formation appropriée.Il faudra assurer aux membres du personnel des loisirs et les secours nécessaires pour aller chaque année suivre pendant quelques semaines des cours spéciaux de bibliotechnie.La dépense encourue sera abondamment compensée par une plus grande efficacité du service.Qu’on me permette de reprendre ici une proposition que M.Jean Bruchési a faite dans un article intitulé Enseignement postscolaire et Bibliothèques.Cet article a paru dans Le Canada français de mai dernier et a été mis ensuite en brochure.Voici ce qu’écrit M.Bruchési : « Plusieurs bibliothèques ont aujourd’hui des vitrines où les bibliothécaires ingénieux disposent en montre, tout comme dans un grand magasin, les livres traitant de tel ou tel sujet d’actualité.On simplifie le catalogue à l’usage du public et on ajoute sur chaque fiche des notes explicatives et appréciatives.On multiplie les exemplaires de livres bien lancés et dont la vogue est reconnue.En certains endroits, on utilise même le cinéma local et l’on y distribue des feuillets avec la liste des livres à consulter sur tel film d’histoire ou d’actualité.Les journaux ont ouvert largement leurs colonnes aux bibliothécaires qui y publient de courtes notices sur les nouvelles acquisitions de la bibliothèque locale et l’indication que tel livre s’adresse à telle classe de citoyens.)) 1 Ces divers procédés, qu’explique si bien M.Bruchési, sont à utiliser dans les bibliothèques enfantines, en les adaptant aux exigences des jeunes lecteurs.Mesdames, messieurs, nous sommes, ici réunis, des parents, des éducateurs, des citoyens.Des responsabilités 1.Jean Bruchési.Enseignement postscolaire et Bibliothèques.Brochure de 13 pages.Voir page 9.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVIII, No 1, septembre 1940. 34 LE CANADA FRANÇAIS nous incombent.Les enfants d’aujourd’hui, une fois passés à l’âge adulte, nous demanderont des redditions de comptes.La vie leur sera plus difficile encore qu’elle l’a été pour nous.Nous ne pouvons pas ignorer ce qui attend nos enfants : fardeau alourdi des dettes de guerre, désordres de l’esprit et des mœurs, instabilité des institutions, tout cela pèsera sur les épaules des générations qui montent.Et c’est pour nous un devoir, un impérieux devoir, de préparer nos enfants pour un monde différent.Encore une fois, l’école n’y suffira pas, quelle que soit son efficacité.Il y faut un effort d’ensemble, auquel tout adulte doit participer.Hâtons-nous auprès de l’enfance, qui réclame nos soins.Instruisons les jeunes.Formons les jeunes, nous souvenant que dans l’accomplissement de cette grande tâche le livre demeure l’un des plus puissants facteurs du succès.Arthur Maheux, ptre, professeur à l’Université Laval.Vient de paraître : COURS DE PHILOSOPHIE (en français) par M.l’abbé Henri Grenier.Tome I.Logique — Philosophie de la nature.Métaphysique.En vente chez l’auteur, au Séminaire de Québec et dans les principales librairies ($2.).Le Canada Français, Québec, Vol.XXVII, No 1, septembre 1940.
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