Le Canada-français /, 1 juin 1927, La légende des guérets
LA LEGENDE DES GUERETS Il est peu d’endroits aux environs de Montréal, s’il s’en trouve, qui méritent autant que Rigaud et sa pittoresque montagne d’être visités.Dans ce joli coin de terre où la nature a résumé toutes ses merveilles en les harmonisant, tout respire le calme, la paix, la grandeur et le mystère.Rigaud est justement renommé par sa belle église, son collège et sa Grotte de la Vierge, son couvent, ses édifices publics si tranquilles, ses charmantes villas et ses maisons si propres, où règne évidemment l’aisance, ses rues ombragées, que la rivière qui les traverse en zigzag fait se contourner gracieusement.Tout cela charme, captive le voyageur et lui indique un endroit propice à l’étude et à la méditation, au bien-être et à la douceur de vivre, comme il y en a peu dans le monde.Rigaud est encore renommé par sa terrifiante légende des guérets.Non loin du Sanctuaire de la Vierge, s’étend un immense champ de gros galets d’où les fougères et les mousses même sont irrévocablement exclues.Ils gisent là, ces galets, étendus depuis des années, sans beaucoup d’ordre, en couche fort épaisse : travail patient d’un glacier ou d’un cours d’eau rapide, dont le lit se serait soulevé sous une poussée volcanique ; ou bien.œuvre de la colère divine, à en croire une vieille légende de ce charmant pays.Il y a bien longtemps, veut une respectable tradition, vivait, où est aujourd’hui Rigaud, une petite colonie de paysans laborieux et croyants.Ces braves étaient heureux, car ils avaient conservé des ancêtres, avec des leçons d’économie et d’endurance, une foi simple et robuste. 740 Le Canada français Un jour, il arriva qu’un étrange personnage vint se fixer au milieu d’eux.D’où venait-il ?Nul ne pouvait le dire, et la mine rébarbative du nouvel arrivé disait assez qu’il ne tenait pas a raconter sa vie par le menu.La curiosité populaire s’en émut.Timidement des voisins charitables voulurent entamer des relations avec le mystérieux étranger.Les rapports qu’ils firent de leurs visites scandalisèrent les honnêtes chrétiens de la localité.Le soir, avec mystère, on se racontait ses mauvais propos, on ajoutait pour la centième fois qu il n’allait jamais à la messe, et les mères, pour obtenir de leurs enfants qu’ils ne sortent pas “ à la brunante”, ne manquaient pas d’évoquer aux jeunes imaginations terrifiées, l’image de ce José-le-Diable, comme on l’appelait, plus épouvantable que le fantastique et légendaire “ Bonhomme Sept-Heures ”.Cette année-là, un printemps tardif et pluvieux contraignait les paysans à un surcroit de travail.Cependant aucun d’eux n’avait songé, dans sa foi naïve, à travailler le jour du Seigneur.Pourtant, un dimanche matin, sur le chemin de leur modeste chapelle, les pieux fidèles croisèrent notre mécréant qui gagnait ses guérets, ce qui ne s’était jamais vu.“ Ça ne te portera pas bonheur ce que tu fais là.Tu ferais mieux de venir à la messe ”, lui dit, scandalisé, un vénérable vieillard en proie à des présages sinistres.— “ Aller à la messe !.La belle affaire ! Mais qui donc ensemencera mon champ ?”.et sans attendre de réponse, José-le-Diable s’éloigna en maugréant.“ Aller à la messe ! ” marmotta-t-il entre ses dents.'Qu’ils aillent à la messe, ces bigots ! Croient-ils par hasard que cet hiver leur bon Dieu leur apportera du pain ?Qu’ils aillent à la messe, si le cœur leur en dit, c’est leur affaire ; la mienne, c’est de travailler aujourd’hui.” Préoccupé par de sombres pensées, l’impie ne s’était pas aperçu qu’il était arrivé à son champ.L’attelage, involon- La légende des guébets 741 taire instrument de ce travail sacrilège, s’arrêta de lui-même et ramena ainsi son conducteur à la réalité.A ce moment, pour la première fois, comme un suprême et suppliant appel, la cloche de la mission tinta, appelant les croyants à la sainte Messe.L’impie, lui, commençait sa journée sacrilège.Mais il ne se sentait pas à l’aise.Pour se donner du courage et faire taire une voix intérieure que la parole du vieillard avait réveillée en lui, il proféra d’horribles blasphèmes.C’est alors que justement courroucé, Dieu fit pleuvoir sur le misérable et sur son champ une grêle de cailloux qui subsisteront toujours pour rappeler aux hommes qu’on ne profane pas impunément le saint jour du dimanche.On voit encore à Rigaud les traces de ce champ maudit à l’endroit qu’on appelle aujourd’hui les “ Guérets ” ou le “ Champ du Diable Les soirs de tempête, pendant longtemps on entendait, du champ de pierres, des soupirs lugubres et des appels plaintifs.Les passants se signaient en invoquant saint Michel, et nul, même parmi les plus braves, n’eut osé, seul, s’aventurer dans les parages redoutés.Enfin, les pieuses gens de la localité conçurent l’heureuse idée d’ériger une croix en amende honorable.A la fin d’une mémorable mission prêchée par des missionnaires venus de France, on éleva une grande Croix sur le plus haut pic de Mont Oscar.Quant au champ du Diable, il reste tel, témoin éloquent des redoutables châtiments de Dieu à l’égard des profanateurs du dimanche.Aujourd’hui, on ne remarque rien d’étrange en ce lieu, toutefois les gens de la région savent que jamais on n’a pu utiliser les pierres du champ de la malédiction ; plusieurs tentatives ont été faites, mais toujours sans résultat.Voilà, telle que la racontent les vieillards de l’endroit, l’intéressante légende des guérets de Rigaud.Joseph Faubebt.
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