Le parler français, 1 avril 1915, Le vieux livre de messe
LE VIEUX LIVRE RE MESSE C’était une fois un vieux livre à tranche rouge, aux coins rongés, vêtu d’une ample reliure en mérinos, ficelé d'un cordon noir.On l’appelait le vieux livre de messe de grand’mère.Je viens de le retrouver au fond d’un de mes tiroirs.Je l'ai pris comme une relique ; je l’ai baisé comme un livre saint.C’est un vieux, vieux livre aux caractères antiques, au papier jauni, ridé, tout fatigué, un vieux livre en retraite.Défunte grand-mère le tenait de sa grand’mère, qui le tenait de son grand'père, lequel, dit la légende, l’avait reçu du grand’père, du premier de notre nom, un solide gars normand de Saint-Maclou de Rouen, venu à Montréal en l’an 1670 et qui se maria l’année suivante, « ayant signé comme témoins, après lecture faite, Charles Le Ber et Charles Lemoyne de Longueuil », en personne, si vous voulez le savoir.Le cher vieux livre a donc passé de mains en mains dans notre famille de rudes laboureurs instruits à la coche.Il fut longtemps, je le sais, toute la bibliothèque de la maison.Je l’ai ouvert : il porte des taches de doigt au haut presque autant qu’au bas des pages, sans doute en mémoire des ancêtres qui, à l’église, l’ont tenu tête-bêche.J’y ai retrouvé une image de saint Michel Archange, patron de la paroisse, une autre de la Bonne Sainte Anne, et quelques débr s de fleurs séchées : qui sait ?peut-être un souvenir de bouquet de mariée ?plus sûrement une fleur recueillie au cimetière, sur nos chères tombes dont grand’mère fut toute sa vie une fidèle pèlerine.Ce soir, en remuant ces vieux souvenirs sous ma lampe, c’est toute une histoire qui m’est revenue, l’histoire du vieux livre de messe de ma grand’mère.Elle est belle comme un conte.J’ai presque envie de vous la raconter.Voulez vous?.Or, donc, grand’mère avait une vraie dévotion pour son livre de messe.Jusqu’à elle, on avait regardé ledit livre comme un peu la chose de tout le monde à la maison.Chacun l’apportait à l’église pour se donner, dans le banc, une mine de savoir lire.Grand’mère, un jour, au nom de quel droit, je ne sais plus, s’empara du livre : le livre devint sacré ! Malheur à qui osait le prendre ou seulement y toucher ! Grand’mère nous admettait parfois à lire dans son livre ; mais toujours en forfignant un peu, et puis, elle le tenait elle-même, hors de portée, au bout de ses bras.Nous autres, les gamins pleins d’infâmeries, qui ne connaissions que notre abécédaire, nous aimions à regarder dans ce vieux bouquin si étrange avec ses lettres hautes, 345 346 LE PARLER FRANÇAIS fortes en encre, ses i qui ressemblaient à des j, et ses s pareils à des/.N'y avait-il point jusqu’à sa reliure qui nous intriguait ?J'entends encore des dialogues comme celui-ci : « Grand’mère, pourquoi donc ce capot noir que vous avez mis à votre livre ?» — « C’est parce que les vieux livres sont froidileux, mes enfants.» — « Grand’mère, pourquoi donc que les lettres sont si grosses et si noires ?» — « C’est pour que les yeux des vieilles y voient plus clair, mes enfants.» — « Grand’mère, pourquoi donc ces taches de pouce au haut des pages?» ¦— « C’est pour faire parler ceux qui n’ont pas de langue, mes petits malins.» Là-dessus le livre se fermait.Grand’mère le portait précieusement dans sa cachette, c’est-à-dire, nous le savions tous, dans le deuxième tiroir de la commode, dans la grand’chambre.C’est là, sous un entassement de linge blanc, sentant bon le balai de cèdre et le baume séché, non loin des mantelets d’indienne et des tabliers en coton carreauté, tout près d’un étui à chapelet, plus près encore d’une petite boîte de carton vert où grand’mère conservait comme ses yeux quelques lettres d'amour de défunt grand'père.c’est là, là même, entre deux bonnettes de vieille, que reposait le livre sacré ! Il ne sortait du tiroir que le dimanche.Donc, quand grand’mère avait fini de s'appareiller, elle mettait encore ses gants de fil noir, et ainsi gantée pour plus de respect, elle allait prendre son livre de messe, dans le deuxième tiroir de la commode.Entre nous, vous savez, grand’mère savait à peine épeler ; elle emmenait sa planche de blé à la faucille une beauté mieux qu’une page d’imprimé.Elle emportait tout de même son livre à l’église, ayant pour son dire que le Bon Dieu qui a bien plus de comprenure que les hommes, entend toujours le pauvre monde.Puis, c’est que ces lettres, ces images, ces mots latins, tout ce prestige de l’imprimé, faisait sans doute à la pauvre vieille des confidences mystérieuses et divines.On n’en doutait plus quand, une fois, on avait vu grand’mère, à la messe du dimanche, son livre à la main.Elle attendait monsieur le curé à l’Evangile du jour.Alors, lentement, elle tirait le cher bouquin de dessous sa mante noire, dénouait le cordon, et aussi solennellement que le prêtre ouvre son missel, elle ouvrait son livre.Ah ! c’est là, par exemple, que se présentait un problème pénible, angoissant.Il fallait, voyez-vous bien, trouver à tout prix le bon sens du livre.Lire tête-bêche, il n’y avait pas à dire, embarrassait un peu grand’mère.Ses yeux de vieille cherchaient donc fébrilement : comme ceci?— Non.— Comme ça, alors?— Pas sûr ! — Comment faire?Impossible de se guider sur les traces des doigts : on en voyait aux deux bouts des pages.En désespoir de cause, grand’mère recourait à sa suprême LE VIEUX LIVRE DE MESSE 347 ressource, à ses chères images de saint .Michel et de la Bonne Sainte Anne qu’elle prenait bien garde de jamais déranger.Ah ! bon, voilà maintenant qui était clair ! En un instant, grand’mère recouvrait comme par enchantement toute sa science de la lecture ; et avec une lenteur révérencieuse, tenant le livre serré avec ses deux pouces rapprochés, elle épelait le texte sacré.Je la vois encore dans le banc avec mes yeux de douze ans.Sous l’effort visible, les plis de son front se creusaient ; mais sa figure de vieille s’illuminait délicieusement.Elle apparaissait grande et belle.On comprenait qu’elle avait conscience d’accomplir un rite sacré, de continuer une tradition.Oui, de prononcer là ces syllabes mystérieuses, là, dans le banc de famille, à la place même où tous les ancêtres avaient prié, de remuer les pages du livre qui gardait imprimées les traces de tous ces rudes pouces de bûcherons et de faucilleurs, donnait à la chère vieille l’illusion de continuer une prière ininterrompue et de sentir battre son cœur au rythme des anciens.Puis, pour cette vieille femme de vie si laborieuse, depuis cinquante ans toujours attelée, comme elle disait, « des étoiles aux étoiles », ces minutes passées dans l’église opéraient comme un redressement de l’âme et du corps.Pendant qu’elle s’en allait, traînant ses yeux sur les lignes, bégayant la parole divine, le Bon Dieu, c’est sûr, le Bon Dieu qui est si bon, jetait sous son cerveau de vieille paysanne ingénue les clartés douces et profondes qu’il réserve aux petits et aux simples.Oui, voilà bien tout ce qui s’envolait des pages du vieux livre de messe, pendant qu’elles remuaient doucement dans le banc de famille, le dimanche.Étonnez-vous après cela que grand’mère tînt son livre étroitement pressé contre sa poitrine, ainsi qu’un ciboire, pendant qu’elle s’en revenait de la grand’messe, dans le babil des oiseaux et des abeilles, le long des routes bordées de champs de blé et de longues teilles de trèfle d’odeur.Hélas ! un jour vint où la vieille grand’maman ne parut plus avec son livre dans le banc de famille.Pendant longtemps notre mère et notre grand’mère s’étaient partagé la tâche de garder, le dimanche, pour faire le train.Quand elle devint incapable de se rendre à l’église, rapport à ses jambes qui refusaient de la porter, grand’mère fut bien obligée de garder toujours.Oh ! ces dimanches passés à la maison sous le règne de grand mère, parlons-en si vous voulez ; j’en passai plusieurs à l’âge de huit ans, à la suite d’une diphtérie qui m’encabana pour longtemps.Quelle discipline, mes amis, que celle de grand’mère ces jours-là ! Défense de faire le moindre bruit à cause du Bon Dieu qui nous entendrait.Le croiriez-vous ?nous ne pouvions jouer ni au cheval fendu, ni à la queue du loup, ni même — ce qui nous paraissait d’un scrupule vraiment intolérable — 348 LE PARLER FRANÇAIS faire voir aux plus petits la lune de Paris.Et pourtant, c’est si amusant et si peu bruyant ! Connaissez-Vous ce jeu ?C’est une essaye qu’on ne fait généralement qu’une fois dans sa vie.Pour voir la lune de Paris, vous vous couchez par terre tout de votre long sur le dos.On vous jette sur la tête un capot ; puis, on dresse la manche et vous regardez par la manche.— Vous voyez d’abord passer, comme un éclair, le fond luisant d’un gobelet ; puis, l’instant d’après vous vous relevez dans le temps de le dire avec quelque chose de mouillé dans la figure.Ce n’est pas plus malin que cela.Eh ! bien, notre austère grand’mère ne permettait même pas qu’on montrât, le dimanche, la lune de Paris.Un seul amusement nous était permis : dire la messe.Mais voici : pour dire la messe, il faut un missel.Or donc, pour ce grave office, il était permis d’aller ouvrir, dans la grand’chambre, le deuxième tiroir de la commode.Ce privilège me revenait.On avait toujours dit dans la maison que je ferais un prêtre.Pour toucher au livre de messe de grand’mère il fallait des mains sacerdotales.Et la messe commençait après que mon petit frère avait revêtu ses habits sacerdotaux, qu’on lui avait apporté sa barrette de carton et son calice de bois.Voulez-vous faire connaissance avec la liturgie de mon petit frère ?C’était quelque chose d’assez original.D’abord, il consacrait à sec, et plusieurs fois si je me souviens bien.D’ailleurs, la messe consistait surtout en génuflexions, en multiples élévations de mains, en bouts de préface, en Dominus vobiscum, vagues ariettes rapportées de l’église et où passait jusqu’au ton nasillard de monsieur le curé, ce ton-là aussi faisant partie de la liturgie de mon petit frère.Moi, je servais, et surtout je guettais à la fenêtre.Car, voyez-vous, grand’mère faisait toute une cérémonie au moment du sanctus à l’église.Et pardessus le marché, ne s’était-elle pas mis en tête qu’il fallait absolument tomber à genoux quand et quand monsieur le curé et quand et quand le monde P II fallait donc guetter les cloches dans le clocher ; et c’est qu’il fallait commencer de bonne heure, allez.A peine le tinton venait-il de sonner, que le guetteur devait se mettre au poste.« Mais grand’mère, disions-nous, nous avons bien le temps, il y a encore des voitures qui s’en viennent au village.» — « Fiez-vous-y pas, mes enfants, répondait la vieille, fiez-vous-y pas ; la messe, voyez-vous, il y a toujours des lambins qui aiment à en rogner un bout.» — A la fin, lassés, à bout de patience, je ne jurerais pas que nous ne trichions un peu la grand mère, en hiver particulièrement, alors que la porte et les fenetres fermées, et le tambour, rendaient la maison trop sourde pour qu’on entendît le son des cloches.De plus, ces cloches de clocher d’église, avez-vous remarqué comme a la longue, a force de les regarder la-bas, pas LE VIEUX LIVRE DE MESSE 349 plus grosses qu’un oiseau dans leur cage, avez-vous remarqué comme elles vous font pleurer ?Pour le guetteur de grand’mère, était-ce pur adon ?quand les larmes partaient, les cloches partaient.— « Grand-mère, elles branlent ! » C’était le signal.Vite, grand’mère allait prendre son livre sur l’autel du petit frère, un battement de mains, tout le monde à genoux.La cérémonie commençait.Vous décrirai-je la scène ?Elle était belle, ce me semble, à tenter le pinceau d’un primitif.Voyez plutôt : un intérieur très simple, rustique ; le vent qui chante dans la cheminée avec des ronflements d’orgue ; le poêle d’où s’élèvent des spirales d’encensoir ; à travers la fenêtre, au loin, le clocher de l’église avec ses cloches branlantes ; puis là, près de son autel, le petit-frère à genoux, dans sa jaquette toute blanche qui lui sert d’aube, avec sa chasuble très large en belle tapisserie dorée ; près de lui, deux plus petits assis sur leurs talons, pour faire un peu comme les autres, et qui regardent avec de grands yeux, grand’mère à genoux, elle aussi, toute droite, son livre à la main, les pouces collés aux pages et qui prononce lentement, avec solennité, les paroles sacrées : « Saint.saint.saint.est le Dieu.des armées.Hosanna au plus.haut.des cieux ! » — Et la voix tremblante de l’aïeule, dans la pièce où flotte une atmosphère de sanctuaire, résonne grave et pieuse comme celle d’un prêtre.A la fin, gagnés par l’émotion, nous courbions la tête, nous fermions les yeux, et dans nos imaginations d’enfants repassaient alors les spectacles de l’église lointaine.C’étaient toutes nos visions de Noël qui nous revenaient pleines d’encens et d’harmonies, de lueurs de cierge, de frôlements d'ailes mystérieuses, de scintillements d’étoiles sous nos paupières.Oh! ces messes du chez nous, messes de ma première enfance, qui m’ont fait si doucement pleurer, doux souvenirs que me ramène ce soir le vieux livre de messe de ma grand’mère !.Et dire que je l’avais presque oubliée la chère et sainte relique ! C’est pourtant moi qui en ai été constitué héritier et qui tiens la donation de grand’mère en personne, s’il vous plaît.Un jour, hélas, la pauvre vieille dut prendre le lit pour la dernière fois.On se disait, dans la maison et dans la parenté : « Elle s’en va, la grand’mère, elle s’en va ! » Il lui arrivait même, vieille comme elle était, d’en écarter de temps en temps, de n’avoir plus tout son esprit à elle.En cas d’une mortalité prochaine, je me souviens, on lui avait donné le lit de la grand’chambre.Il y faisait plus clair.Tous les soirs, si grand’maman avait eu encore les yeux de son jeune temps, elle aurait pu voir le soleil se coucher entre les pagées de clôture sur les grands champs de blé témoins tant de fois de ses exploits de faucilleuse.Seulement un grand voile s’était baissé sur sa vue.« Je vois tout en deuil », disait-elle.Dans cette 350 LE PARLER FRANÇAIS détresse cependant, elle ne voulut point se séparer de son cher livre de messe.Elle tenait à l’avoir au ras elle.Il fallut le lui donner.A certains moments, elle trouvait la force de s’asseoir dans son lit ; et là, toute droite comme à l’église ou comme à la messe du dimanche à la maison, elle croyait lire.Hélas ! pauvre grand’maman, son livre, elle le tenait maintenant tête-bêche bien plus souvent qu’à l’église, mais toujours avec ses pouces rapprochés et sa même illumination de figure.Et cela, je vous assure, faisait un spectacle d'une grandeur impressionnante que la vision de cette aïeule nonagénaire, toute blanche dans ses vêtements de mourante, les yeux clos, les lèvres glacées, et qui jetait ainsi dans la grand’chambre des syllabes étouffées, des sons inarticulés, à cause qu’elle voulait continuer jusqu’au bout, sans l’interrompre, la prière des anciens.Les voisins et la parenté qui venaient la voir ainsi dans la porte, se disaient d’abord : « Pauvre vieille, que ça fait pitié ! » — Mais tout de suite ils ajoutaient : « Comme elle est belle ! )) A la fin, alors qu’elle déclinait visiblement, elle se mit à distribuer ses plus chers souvenirs.A notre mère elle légua ses lettres d’amour, dans la petite boîte de carton vert.Puis, elle m’appela : sa main toute tremblante se posa sur ma tête pour une suprême bénédiction ; elle prit ensuite son livre, son cher vieux livre ; une dernière fois elle baisa avec effusion ses images de saint Michel et de la Bonne Sainte Anne, ses doigts enroulèrent tant bien que mal le cordon noir autour de la reliure en mérinos, puis, déposant l’héritage entre mes mains : « Tiens, me dit-elle, tu seras prêtre, toi, ce sera ton bréviaire !)).Ah ! grand’mère, de votre livre de messe, je m’en accuse, je n’ai point fait mon bréviaire, pour plusieurs raisons ; la moindre n’est peut-être pas que votre livre, chère vieille, n’est rien moins qu’un bréviaire.Mais mon héritage, soyez-en sûre, je le conserve avec piété ; votre pieux livre, je le garde comme un témoin, le témoin de votre passé, ô race de rudes laboureurs qui saviez travailler et prier, ô lignée d’aïeules douces et fortes, qui, des mêmes mains pieuses, saviez pétrir nos âmes d’enfants et le bon pain de famille.Ce soir, grand’mère, à baiser après vous vos chères images de saint Michel et de la Bonne Sainte Anne, à mettre mes mains où se sont mises tant de fois vos mains de vieille faucilleuse, à remuer ces pages que vous avez remuées et d’où s’envolait votre prière naïve, je sens, moi aussi, la douceur de laisser battre mon cœur au rythme des anciens.Et je vous dis : ô ma grand’maman, soyez bien tranquille là-haut, votre petit-fils va reprendre et continuer après vous la prière des ancêtres.Lionel Montal.
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