Cité libre., 1 janvier 1991, octobre
NOUVELLE SÉRIE VOLUME XIX • NUMÉRO 3 • OCTOBRE 1991 • 3,5 0$ Modernité.Anne-Marie Bourdouxhe Le Don et le Saint-Laurent.Stephen Schecter L'identité québécoise et la France.Yves Couture L'anglophone et les deux nationalismes.G.Tombs Le Canada et la Paix.Angéline Foumier-Tombs Pour un partenariat social.Louis-Philippe Rochon CHRONIQUES La notion de «société indistincte».David H.Wood Guerre, chimie et hypocrisie.Eric Devlin ARTS ET LETTRES Frisbee !.Bertrand Pirel L'intolérance.Paul-Christian Nolin Alain Grandbois.Eric Devlin 09 o""65385"72220" »6 • Sur fond blanc, le logo aux couleurs du premier numéro de Cité libre, nouvelle série.• Tissu de qualité, 100% coton, 71/2 onces • Double couture aux épaules • Une seule grandeur: X-LARGE Edition limitée à 75 exemplaires Chaque T-Shirt est numéroté à la main de 1 à 75 (à l'encre de Chine) et les matrices sont détruites après tirage.Une aubaine à 30 $.(TPS el /tjjs d'expédition inclus) Simple comme 1 2 3 Faites un chèque ou un mandat à Cité libre Sur l'enveloppe écrire clairement votre nom et votre adresse, sans oublier le code postal e Poste?le tout à.T-Shirt Cité libre Î480, Prud'homme, Montréal (Québec) H4A 3H4 Quand vous porterez votre T-Shirt Cité libre.vous serez sûr qu'il n'y en a que 74 autres dans le monde entier! JL^n France, un préfère écrire tee-shirt, ce qui ne rend pas le mot plus français, bien qu'il soit déjà confortablement installé dans le Petit Robert avec drink, mixer, sweater et autres jeans.Voici ce qu'en dit M.Paul Robert: «Tee (-) Shirt ou T (-) SHIRT, n.m.(1950; mot anglo-amér.).T(ee) «T», et shirt «Chemise» [chemise en forme de T).Américanisme.Sous-vêtement en coton à manches courtes, en forme de T (porté à l'origine par les joueurs de base-ball).Par ext.Maillot de coton, le plus souvent à manches courtes.«Cent mille «hippies», garçons et filles aux cheveux longs et aux tee-shirts constellés d'étranges déclarations.» (L'Express 17-7-1967).» Le mot agace un peu Jacques Cellard, le chroniqueur du Monde.Dans La Vie du Langage, publié à Paris en 1979, l'éminent linguiste écrit: «Tee-shirt devrait en bonne logique, s'écrire T.shirt.On ne lui voit pas de francisation directe possible: ticheurte ferait un peu Zazie dans le métro.On peut du moins suggérer (tous droits d'auteur réservés: il faut bien vivre !) un équivalent amusant: gaminet pour les jeunes gens, gaminette pour les demoiselles ».A ce jour, M.Cellard n'a pas touché beaucoup de droits d'auteur.Un lecteur de Cité libre aurait-il une meilleure idée?Attention Tous les T-Shirts commandés à ce jour ont été expédiés.Mais la grève des postes. Modernité Anne-Marie Bourdouxhe Le «bel été sans histoire» que je vous annonçais, un peu précipitamment, dans l'éditorial du précédent numéro, a finalement crépité, tangué et chaviré, pour devenir un été avec Histoire.Moralité: ne jamais vendre la peau de l'ours.Ni celle de l'URSS, comme les putschistes du 19 août l'apprirent à leurs dépens, tandis qu'à Montréal, mon «bel été» tournait déjà sous les rotatives de l'imprimeur.À l'écoute des lignes ouvertes de nos radios, je réalisai alors que si mes prévisions se portaient beaucoup moins bien que Gorbatchev, bon nombre de mes concitoyens se voyaient, eux, confortés dans leurs options politiques.Ce qu'ils retenaient surtout des événements de Moscou, ce n'était certes pas l'image de Boris Eltsine exhortant les Soviétiques à défendre la liberté, à s'insurger contre le rétablissement du totalitarisme, des arrestations au coeur de la nuit et du goulag.Ils ont d'abord craint pour l'indépendance des pays baltes, avant de se réjouir avec ferveur de son avènement.Dans l'euphorie, on se laissa aller à quelques très hâtives comparaisons.Aujourd'hui, le démantèlement de l'URSS en autant de petites patries et la guerre civile en Yougoslavie.Hier, la guerre d'Algérie.Aujourd'hui comme hier, l'éventuelle indépendance du Québec.Et demain?Et après-demain?La souveraineté du Québec s'inscrit-elle dans la lutte collective des damnés de la terre?«Dans le contexte actuel,» écrit Stephen Schecter, «la liberté a viré de bord.Elle n'est plus le cri de ralliement de la transformation sociale.Elle est devenue la justification tous azimuts de la force des choses.» Cité libre, sans doute l'aurez-vous déjà remarqué et, je l'espère, apprécié, explore dans ses pages l'imaginaire national d'un peuple qui s'est successivement et collectivement baptisé Français, puis Canadiens, puis Canadiens-français, puis Québécois jusqu'au tout récent «Québécois de souche".Dans ce numéro, Yves Couture réfléchit sur l'évolution de la définition de l'identité québécoise par rapport à la France - de moins en moins reconnue comme la mère-patrie; et pourtant.Dans une démarche somme toute très parallèle, George Tombs s'interroge quant à lui sur la perception qu'ont de nos 800 000 concitoyens de langue anglaise les tenants de la nation élective et ceux de la nation organique laissant de côté l'habituelle panoplie des arguments de surface - les sondages, les discours trop rituels de la plupart des chroniqueurs ou les propositions constitutionnelles - il explore ici les méandres de la psychopolitique.«Car, la problématique «des Anglais», vieille d'au moins deux siècles, si ce n'est d'un millénaire, se situe à ce niveau-là, dans le jaillissement inattendu de fantasmes, de passions et de nostalgies refoulées, dans le resserrement de part et d'autre de frontières imaginaires, dans de puissants mythes nationalistes qui ont plus d'éclat que de naturel.» Deux articles du précédent numéro trouvent ici leur prolongement.À propos du rôle du Canada pour la paix et le désarmement, Angéline Foumier-Tombs constate que «le temps semble révolu, où les prophètes de la conversion de l'industrie militaire semblaient prêcher dans le désert.» Louis-Philippe Rochon, lui, continue de prêcher ardemment pour une politique de plein emploi-même si, dans son second texte sur le sujet, il nous explique les raisons qui empêchent aujourd'hui qu'une telle politique devienne réalité au Canada.Et dans la foulée, nous vous expliquons pourquoi vous avez peut-être trébuché dans son précédent plaidoyer: les définitions statistiques du plein emploi au cours de la dernière décennie varient entre 2,2 et 8% et non entre 21,2 et 8% comme nous l'avions publié .Enfin Robert La Palme écrit son nom comme ça et vous aviez rectifié d'emblée, dans l'article de Gétatd Pelletier, la date de l'élection de l'actuel gouvernement (1984 et non 1867).C'est la Confédération canadienne bien sûr, qui date de 1867.C'était le paragraphe excusez, pardon ! Si le Québec est une société distincte au sein de la Confédération canadienne cela veut-il dire que les autres provinces sont pateilles, indistinctes?Un autre lecteur de Cité libre, David H.Wood, examine avec humour les tenants et les aboutissants de la notion de «société indistincte».Avez-vous remarqué comment, tout à coup, tout le monde se met à disserter sur un concept particulier.On en entend parler partout, à tout moment, dans n'importe quel contexte.C'est le cas de la modernité à l'heure actuelle, et vous retrouverez ce thème dans les articles d'Yves Couture, de Stephen Schecter et enfin d'Éric Devlin qui nous présente une exposition sur le père de la modernité de la littérature canadienne-ftançaise, l'écrivain Alain Grandbois.Je l'avoue, c'est moi qui ai commandé à Bertrand Pirel une critique du Don des Morts .Et même s'il lit beaucoup, ce n'est pas demain la veille que Bertrand se joindra à la croisade de Madame Sallenave pour ramener le livre au coeur de la vie.Enfin Paul-Christian Nolin salue la réédition de l'imposante étude de Lise Noël sur l'intolérance cat elle «a réussi le pari d'écrire un ouvrage savant qui demeure à la portée de tous.» Bonne lecture! & CITÉ LIBRE s e p t e m b i e 1991 3 V SOMMAIRE volume xix'numéro 3«0ct0bre 1 9 9 1 * 3,5 0 $ 3 Modernité.Anne-Marie Bourdouxhe 5 Le Don et le Saint-Laurent.Stephen Schecter 7 L'identité québécoise et la France.Yves Couture 13 L'anglophone et les deux nationalismes.G.Tombs 17 Le Canada et la paix.Angéline Foumier-Tombs 23 Pour un partenariat social.Louis-Philippe Rochon 28 La notion de «société indistincte».David H.Wood 29 Guerre, chimie et hypocrisie.Éric Devlin 31 Alain Grandbois.Eric Devlh 32 Frisbee.Bertrand Pirel 33 L'intolérance.Paul-Christian Noli Cité libre Coopérative d'information Cité libre Conseil d'administration Michel Dupuy, président Kimon Valaskakis, vice-président Guy Sarault, secrétaire Roxane Roy, trésorière Jean-Pierre Bourdouxhe, Jacques Hébert, Paul-Christian Nolin, Gérard Pelletier Rédaction Directrice de la revue: Anne-Marie Bourdouxhe Secretaire de rédaction: Bertrand Pirel Comité de reclartion: Jean-Pierre Bourdouxhe, Angéline Foumier-Tombs, Louis Lesage, Gérard Pelletier, Stephen Schecter, George Tombs.Illustration: Robert La Palme Production Infographistes: Clause Guenn, Midiel Groleait Photo: Simon BeaWieu Photocomposition : Typographie Saj} impression : Intergiobe me Adresses Siege socio/ Bureau 1400, 1001, boul.de Maisonneuve Ouest Montréal, P.Q.H3A 3C8 Redaction 3846, ave du Parc Lalontaine Montréal, P.Q.H2L 3M6 Tél.: (514) 398-6754 Fax:(514) 398-7364 Service d'abonnement periodica CP.444, Outremont p.Q.H2V 4R6 Tel: Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais: 1-800-361-1431 Télécopieur (514) 274-0201 Vente ou numéro Messageries de presse Benjamin 0160, Jean Milot Lasalle.p.Q.H8R 1X7 Tél.: (514) 364-1780 Fax:(514) 364-7245 Vente aux libraires Diffusion Dimedia 539, boul.Lebeau Ville St-Lautent, p.Q H4N 1S2 Tel: (514) 336-3941 Télécopieur (514) 331-3916 m CITÉ LIBRE o t I o b t e 1991 A qui appartient Cité libre1.Dans sa livraison de février 1951, soit dans la deuxième année de son existence, Cité libre répondait à cette question de la façon suivante: «Personne ne possède la revue.Tiré à 500 exemplaires, le premier numéro nous coûtait 250 dollars.Les dix collaborateurs ont misé chacun 25 dollars et sont rentré dans leurs fonds en distribuant chacun cinquante exemplaires à 50 cents pièce.Les administrateurs de carrière souriront; nous sourions aussi.» En janvier 1960, pour marquer son dixième anniversaire, Cité libre s'est réorganisée.Devenue mensuelle, elle s'est constituée en coopérative d'édition en bonne et due forme qui compte aujourd'hui une centaine de membres.Et les portes ne sont pas fermées.Les membres de la Coopérative d'information Cité libre sont donc les propriétaires de la revue.Réunis en assemblée générale annuelle, ils élisent un conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la revue. Le Don et le Saint-Laurent Stephen Schecter Et voici que l'automne arrive, est déjà arrivé, s'éclipse bientôt dans l'automne éternel, et l'on se demande ce qui nous glisse entre les doigts, quelle prophétie millénaire nous échappe à nouveau.Après le putsch en Russie, la vieille Russie moscovite qui affirme son droit d'aînesse sur l'URSS tardive, devenue une note en bas de page, notre Jacques Parizeau ne pouvait que conclure que nous, nous les Québécois du Parti Québécois, nous sommes des prophètes, nous avons eu raison avant tout le monde et nous sommes méconnus dans notre propre pays.Il a fallu l'effondrement de l'empire de notre utopie à l'envers, la ruée des nationalismes des steppes et la guerre civile en Yougoslavie pour faire comprendre à tous et à toutes que l'heure des petites patries est arrivée, qu'à l'automne de la société bourgeoise sa promesse d'émancipation sera enfin réalisée.Permettez-moi, cher lecteur et chère lectrice, d'émettre un doute.Oui, je le sais, ce n'est pas très gentil de faire cela après tant d'efforts pour nous émanciper de la contrainte, de l'insulte, de l'endiguement de tout ce qui constitue notre essence.Après tant d'efforts pour devenir modernes, est-il possible de se poser des questions, ou de se les faire poser?Et qui suis-je pour le faire , misérable petit-fils de la lignée d'Isaïe?Je le fais pourtant, moi qui comme vous brûlais et me faisais brûler par l'ardeur de l'émancipation.J'ai cru, comme vous peut-être, que l'indépendance du Québec faisait partie de la lutte générale des damnés de la terre.Mais ainsi ne coulent pas le Don ni le Saint-Laurent.Bien sûr, l'idée était attirante, d'autant plus qu'elle cristallisait un sentiment maintes fois ressenti et porté comme une blessure au fond de l'âme: qu'on ne pouvait pas se faire servir dans sa propre langue, que le centre-ville de Montréal appartenait aux autres, que Peel et Ste-Catherine c'était déjà et encore l'ouest, et l'ouest c'est les Anglais.Drapeau s'est fait élire et réélire parce qu'il faisait construire un "downtown" français dans l'est de Montréal, et on en était fier, même les anciens de Parti-Pris.Qui de ma génération ne se souvient pas de la révolte de Parti-Pris, de sa colère épouvantable contre l'ancien régime canadien-français pour avoir contribué à notre statut de colonisés?Ensuite on fit la part des choses, mais sur le coup on fulmina, on avait découvert l'oppression, Marx, Fanon, une manière de plaquer un nom sur notre blessute.Cette blessure que nous allions panser en remplaçant la tradition idéaliste des notables par le combat politique commun à tous les opprimés modernes.C'est ainsi que toutes les batailles et toutes les oppressions se sont fondues et alimentées: lutte des classes, lutte nationale, plus tard lutte des sexes, et aujourd'hui luttes tout court.Mais à l'époque on était encore moderne: l'émancipation nous semblait l'évidence même, internationale, centenaire, avant-gardiste et vraie.On allait au théâtre pour applaudir Hier les enfants dansaient.Mais l'émancipation soulève un problème, comme jadis la modernité en soulevait un.Bien sûr nous nous sommes émancipés.A l'échelle historique de l'humanité le progrès était certain, progrès moral s'entend: plus d'esclavagisme, plus de servitude, plus d'humiliation typique de l'ancien régime.J'ai, cru, comme vous peut-être, que l'indépendance du Québec faisait partie de la lutte générale des damnés de la terre.Mais ainsi ne coulent pas le Don ni le Saint-Laurent.C'était la force du monde nouveau inauguré par les révolutions bourgeoises et que Marx voulait simplement achever en rendant la liberté à tous.C'était la puissance magnifique de l'idée du communisme: debout les damnés de la terre.Mais cela ne suffisait pas.Au bout du long processus par lequel des générations successives ont tenté d'accéder aux idéaux des Lumières, de s'émanciper du joug de l'Eglise, du sang et de l'argent, on est patvenu à l'état de l'émancipation pure, quand la réalisation de l'autonomie de chacun se détache du lien social qui lui a conféré sa grandeur.On a honte aujourd'hui de citer Marx ou Rousseau, mais on vit encore de l'héritage qu'ils nous ont légué; de sorte qu'on fête leur déclin au nom de la liberté qui fut un jour leur ptopte idée forte.Dans le contexte actuel, la liberté a viré de bord.Elle n'est plus le cri de ralliement de la transformation sociale.Elle est devenue la justification tous azimuts de la force des choses.On célèbre la faillite du putsch soviétique pour mieux surenchérir sur le nationalisme d'ici, comme si le nôtre était le miroir et le ptésage du leur.Le non-dit se lit comme suit: CITÉ LIBRE octobre 1991 5 Inspirés par la soif de l'indépendance, les russes, eux, ont combattu la tyrannie.Eh bien, nous aussi.Qui oserait être contre?Nous voilà, cher lecteur et chère lectrice, mis devant le fait accompli, et condamnés à fermer notre gueule.Mais si ce n'était pas si simple?Si la révolution russe de 1991 n'était que leur révolution tranquille?Si ce qui les attend n'est que cette société que nous connaissons trop bien?Bien sûr, la notte contemporaine vaut cent fois mieux que la grisaille stalinienne, mais n'oublions pas ce que signifie le triomphe du marché universel, la victoire du capitalisme organisé: la revendication illimitée de petits désirs perçus à la fois comme besoins et libertés, qui se justifient par leur propre affirmation, dans un contexte où l'on ne peut distinguer entre la liberté fondamentale à caractère politique et la liberté de magasiner le dimanche.Au bout du long processus par lequel des générations successives ont tenté d'accéder aux idéaux des Lumières, de s'émanciper du joug de l'Eglise, du sang et de l'argent, on est parvenu à l'état de l'émancipation pure, quand la réalisation de l'autonomie de chacun se détache du lien social qui lui a conféré sa grandeur.Ce n'est pas un hasard si l'indépendance du Québec s'est vite détachée d'un projet social quelconque pour devenir un discours qui se justifie par l'évidence même et qui se discute aujourd'hui dans les seuls termes de sa faisabilité.Mais comme ce discours est vide - et cela tout le monde le sait - on le compense en se rappelant que, quand même, on a été opprimé, et que l'oppression appelle l'émancipation.Pour ne pas l'oublier , on évoque l'humiliation du Lac Meech ou les nationalités en URSS.Mais au lendemain de l'An 1, qu'y aura-t-il vraiment?Permettez-moi de présenter un scénario que l'on a déjà commencé à tourner.Le professeur Edouard Cloutier, a suggéré devant les hautes instances du Parti Québécois, qu'il faudrait organiser la surveillance interne contre la subversion qui risque de se manifester à la suite de l'indépendance du Québec.Il songeait apparemment aux anglo-québécois et aux autochtones qui, eux aussi, ont déjà réclamé leur autodétermination.Et pourquoi pas, après tout?La soif de l'autonomie, tout comme le souvenir des blessures, ne connaît pas de limites.Mais au fond, il n'y a rien à craindre.L'auto-détermination du West Island, n'est tout simplement pas réalisable.Elle soulève pourtant un problème: la probabilité de voir fleurir dans un État indépendant les revendications des groupes de toutes sortes que les technocrates du pouvoir, bien encastrés dans le Parti Québécois, auraient à gérer.Le jour où ils seront débordés, se feront de nouveau entendre des appels à l'austérité; et dans les quinze ans nécessaires pour intégrer le Québec au marché transnational, notre autonomie deviendra notre tombeau.N'oubliez pas cependant, cher lecteur et chère lectrice, que même au cimetière il y a des distinctions de classes.Alors, demanderez-vous, qu'est-ce que je propose?Que l'on n'ignore pas les blessures de part et d'autre, mais que l'on reconnaisse néanmoins, dans le cul-de-sac qu'est devenue l'émancipation contemporaine, qu'il existe une alternative à la simple élimination de l'Autre, figure de l'oppression.Que l'on cesse de prétendre que même après la séparation, le Québec et le Canada anglais resteront ensemble pour des raisons économiques.Il s'agit là aussi d'un langage de comptables, de faisabilité, de ce qui se fera parce qu'ainsi va la vie, rationnelle à l'instar de l'organisation économique.Tandis que le vrai problème est ailleurs, même en Europe, même en Union soviétique.C'est le problème moderne par excellence: comment, tout en refusant la subordination, réussir à construire une communauté politique où tous et toutes seront capables de prendre part en tant que sujet qui voit dans l'autre la mesure non pas de l'enfer mais de sa propre humanité?Rien n'est plus facile que de tout casser pour tout recommencer.Mais le démembrement de l'Union soviétique ne sera pas un dimanche à la campagne, tout comme l'autodétermination de la Croatie n'est pas une simple partie de cartes.Et si au Canada, pays merveilleux, riche, paisible malgré tout et encore à moitié endormi, on se livrait à la tâche de faire mieux, de faire autre chose que la reproduction postmoderne des pièges de l'émancipation?Si on essayait de régler nos problèmes, conflit national d'abord, les autres ensuite, sans coup de force ni recours aux idées éculées?Et si on admettait qu'il vaut mieux vivre ensemble que séparés, parler deux langues qu'une, assurer à chacun un niveau de vie proche de la moyenne, et que Rimbaud ou Ducharme valent mieux que les téléromans "plattes" en n'importe quelle langue?Alors peut-être , cher lecteur et chère lectrice, Laurier n'aura-t-il fait que se tromper de siècle: c'est le prochain qui appartiendra au Canada.^ CITÉ LIBRE octobre 1991 6 L'identité québécoise et la France Yves Couture "Je me souviens." "]e est un autre." Rimbaud Changeant, ambigu, le rapport à la "mère-patrie" demeurait jusqu'à récemment le fait central dans la définition d'eux-mêmes des Français d'Amérique, Canadiens, Canadiens-français, Québécois.Rien de plus normal, puisque d'une part c'est nécessairement en se distinguant peu à peu de la France que les Canadiens-français ont acquis leur identité nationale spécifique, tandis que d'autre patt le maintien du lien à une France passée et présente, à la France imaginée et à la France réelle, fut longtemps perçu comme la principale garantie de la pérennité en Amérique du nord d'une "race française", selon l'expression du 19e siècle.Ce lien et ses ambiguïtés, malgré sa transformation, devait demeurer important jusqu'à aujourd'hui.L'intuition n'est pas nouvelle.J'espère néanmoins montrer qu'elle peut encore servir pour éclairer les débats politiques québécois de l'heure.Un mot d'ahord sur la notion d'identité nationale.Elle conduit aux problèmes bien connus que pose la définition de la nation.Qu'est-ce en effet qu'une nation: une réalité objective qui s'enracine dans un ensemble de faits sociologiques repérables tels, une langue, une religion et des institutions politiques communes, ou plutôt une réalité essentiellement subjective ayant pour support le domaine flou de représentations où naît un vouloir-vivre commun?Quoiqu'il en soit du degré d'objectivité du fait national, sa réalité dynamique est celle d'un imaginaire commun, donc d'un fait psychique, qui en lui-même constitue un pôle majeur dans l'auto-représentation de soi de l'homme moderne.L'identité nationale marque l'identité individuelle.Elle est, qu'on juge le fait favorable ou non, un des principaux lieux où prend forme et sens la particularisation de l'individu par son inclusion dans un ensemble déterminé où il se reconnaît.Particularisation qui suppose par ailleurs la distinction d'avec l'autre, le différent: l'étranger.L'identité nationale implique ainsi la reconnaissance simultanée d'un intérieur, lieu de la reconnaissance, et d'un extérieur, qui à son tour nous dit ce que nous sommes en renvoyant l'image de ce que nous ne sommes pas, ou du moins pas tout à fait.Ou de ce que nous ne sommes plus.Etre Québécois, c'est aussi ne se sentir ni Canadien-anglais, ni Américain, ni.Français.De ce rappel tirons d'emblée une indication de méthode: c'est d'abord l'analyse historique qui éclaire la signification du lien à la France dans l'émergence progressive puis l'auto-définition changeante de l'identité québécoise.Un livre reste à écrire qui suivrait pas à pas les étapes de ce processus.Nous suggérerons ici trois principes de lecture de cette histoire, pour ensuite tâcher d'en illustrer à grands traits la fécondité.Il convient premièrement de distinguer deux étapes historiques fondamentales.D'abord la formation et la stabilisation de l'identité canadienne-française traditionnelle au cours d'une longue période historique de relatif équilibre.Puis la transformation profonde de cette identité au cours d'une période brève et mouvementée de transition, depuis 1960, qui s'achève par l'horizon d'un nouvel équilibre, celui d'une identité québécoise moderne ayant acquis à peu près ses caractéristiques propres.Ensuite, pour saisir le sens de ces étapes successives, l'analyse doit retenir la double polarisation de l'image de la France dans l'histoire québécoise.Elle fut considérée comme le pays de la Tradition ou au contraire comme le 1 tre Québécois, c'est aussi ne se sentir ni Canadien-anglais, ni Américain, é' ni.Français.pays de la Révolution, et plus globalement de la Modernité comme sortie consciente et volontaire du monde de la tradition.A cette première polarisation s'entremêlera la seconde, plus directement liée à l'usage fait au Québec de la référence française: la France sera vue tout à tour ou encore conjointement comme la source et le tempart du particularisme canadien-français sur le continent, ou comme symbole de l'Universel face à ce même particularisme.La transformation de la représentation et du statut de l'Universel, c'est-à-dire d'idées, de valeurs, de symboles installés en position de critète d'évaluation de toute réalité particulière, constitue certainement un des axes principaux pour saisir l'évolution culturelle du Canada français et même, au-delà, tout passage d'un monde de la tradition à un monde de la modernité.Au Québec, le signe majeur de cette transformation fut l'évolution de la place de l'Universel religieux.Cependant, et c'est ce qui nous intéresse ici, cette évolution fut elle-même étroitement mêlée à la représentation de la France comme pôle de définition de l'identité nationale.Enfin, detniet principe de lecture, la saisie de cette double polarisation et de ses effets demande que soient distinguées la culture de l'élite cultivée et intellectuelle et CITÉ LIBRE octobre 1991 7 la culture populaire, le lien de chacune à la France pouvant être passablement différent selon les époques.La France pour le Canada français L'analyse de la représentation de la France dans le Canada français traditionnel requiert d'abord un examen des traits de ce qu'on peut appeler la pré-histoire nationale, dont l'influence perdurera dans la formation d'une identité canadienne-française spécifique au 19e siècle.Jusqu'en 1760, la présence française en Amérique du nord est largement restée à l'état d'ébauche d'un projet colonial et religieux.Vastes et hautes ambitions, peu de moyens: les Français, face à des concurrents autrement nombreux et organisés, semblent d'emblée s'être réservés le rôle de vaincus héroïques.Tout de même, après la conquête, restaient ces soixante mille colons, déjà Canadiens, dit-on, c'est-à-dire différents des Français de métropole, par des détails de moeurs et de caractère.Intégrés à l'Empire britannique, les voilà privés de dessein et d'initiative collective, sinon celle de durer en s'accrochant à la tradition reçue et transmise.Et notamment, sous l'influence de l'élite religieuse pour un temps pratiquement sans concurrence, à la foi catholique.Deux dates de cette pré-histoire de l'identité québécoise importent particulièrement.D'abord, 1789 et la Révolution française: c'est à partir de ce moment que l'image de la France, pays de l'origine et donc source de la tradition, se dédouble.Proclamatrice de l'universalité des droits de l'homme qui se pose elle-même comme concurrente de la religion, ne menace-t-elle pas désormais, plus que ne le fait la nouvelle métropole anglaise - protestante certes, mais tolérante, ne serait-ce que par intérêt - notre particularité catholique sur le continent ?Ensuite, 1837 et l'échec de l'initiative et de l'idéal politique des Patriotes.L'épisode confirme les conséquences de la conquête et c'est véritablement dans ses effets immédiats et à long terme, et dans la signification qui leur fut donnée, que s'enracineront certains des traits essentiels qui détermineront pour longtemps l'image dominante de la France au Canada français, et l'usage qui en sera fait.Nous ne retiendrons d'abord que le portrait global de cette installation d'un peuple dans une certaine autoreprésentation de lui-même, quitte à revenir par la suite sur les tensions ou exceptions qui ont existé pendant ce siècle et demi d'histoire.L'échec des Patriotes contribuera à une véritable crise de conscience nationale pour l'élite politique et intellectuelle de l'époque.Cet échec bloqua au moins momentanément et compliqua pour longtemps la voie de la modernisation politique.Car par la suite, avec la progression plus rapide de la population du Canada anglais, l'idéal démocratique allait s'accompagner pour les Canadiens français du risque de passer de l'impuissance du vaincu à celle du minoritaire.A cela s'ajoutait la perception nouvelle d'un risque d'assimilation devenu d'autant plus apparent que cette solution au problème de la dualité culturelle canadienne recevait des appuis d'importance à Londres.( Rappelons le fameux rapport Durham, oeuvre intéressante par ailleurs).Ce défi historique plaçait l'élite du Canada-français devant trois solutions envisageables.S'assimiler effectivement à la culture britannique et jouir des avantages politiques et économiques qu'il y aurait eu à devenir des membres "normaux" de l'Empire ainsi que du vaste ensemble culturel anglo-américain; refuser cette assimilation en poursuivant la lutte pour l'autonomie et la modernisation politique; enfin abandonner dans une large mesure un terrain politique et économique manifestement dominé par les Anglais pour assurer la survie culturelle de la société canadienne-française par un repli sur ses institutions spécifiques.Il est clair que chacune de ces solutions Face à l'Empire britannique, face à la puissance et au dynamisme du monde anglo-saxon, nous paraissions n'être sans la France qu'une minorité insignifiante, l'identification avec elle permettait de nous considérer comme une part d'une réalité culturelle et spirituelle plus élevée.impliquait un rapport différent à la France.Or comprendre l'histoire subséquente du Canada français, c'est comprendre les obstacles qui s'opposaient au milieu du 19e siècle à ce que l'une ou l'autre des deux premières solutions prévalent.L'assimilation de l'élite, non pas de quelques-uns de ses membres mais de la majorité d'entre eux, était impraticable pour plusieurs raisons.D'abord, sa formation française et religieuse lui assurait une identité cohérente, largement nourrie du souvenir, du prestige, et de la valeur intrinsèque de la culture française vers laquelle on continuait de se tourner.Ensuite, cette élite était constituée de notables, médecins, avocats, notaires, d'hommes d'Eglise et de petits commerçants; leur clientèle, si l'on peut dire, était le peuple des villes et villages qui continuait de vivre de l'héritage français transmis de génération en génération, avec seulement une lente transformation graduelle.Ainsi, par inclination et par intérêt, l'élite canadienne-française ne voulait ni ne pouvait guère s'assimiler à l'élément britannique.Le peuple, pour sa part, largement isolé du Canada anglais, n'avait aucune raison de cesser d'être lui-même.Cela étant, restaient deux réponses possibles au défi de la continuité historique comme nation distincte, que nous nommerons respectivement la solution politique et la solution culturelle.Or la première était strictement circonscrite par les conditions entraînées par l'échec de 1837, la répression subséquente, et le sentiment des limites à l'initiative politique posées par le statut de colonie impuissante à s'émanciper.Peu à peu, à mesure que le siècle avançait, l'Eglise, favorisée par le contexte et par la dynamique qu'elle sut elle-même instituer, devint la matrice et le premier véhicule, par son action éducative et communautaire, par sa présence au plus intime de la vie culturelle canadienne-française, de la synthèse du fait français et de la foi catholique comme base de l'identité nationale.La nature de cette synthèse durable orienterait pour un siècle l'image de la France au Canada français.En elle-même, la volonté historique de perdurer dans son CITÉ LIBRE octobre 8 19 9 1 identité, pout un peuple minoritaire et restreint en nombre, et qui plus d'une fois put se sentir méprisé, impliquait un premier aspect du rapport imaginaire à la France.Le lien français demeurait au centre du dispositif de défense identitaire.Un élément essentiel de ce réflexe culturel, fort compréhensible sur le plan psychologique, passait par la revalorisation de soi par rattachement à une image toujours plus idéalisée d'une France passée et présente.Attribuer à la culture française un statut de culture classique, exemplaire, à vocation universelle, c'était en quelque sorte, pour le Canada français, se l'attribuer à soi-même comme personnification de la France sur le continent.Face à l'Empire britannique, face à la puissance et au dynamisme du monde anglo-saxon, nous paraissions n'être sans la France qu'une minorité insignifiante; l'identification permettait de nous considérer comme une part d'une réalité culturelle et spirituelle plus élevée.Mais la nature spécifique de la synthèse constitutive de l'identité canadienne-française impliquait un tri qui ne retienne que ce qu'il y avait d'acceptable aux yeux de la foi catholique.L'influence d'idées contraires devait être peu à peu circonscrite à des cercles restreints, par exemple celui de l'Institut canadien.Cette volonté d'identification à une France idéalisée pour défendre notre réalité nationale culminera au XXe siècle avec l'oeuvre du chanoine Groulx, au moment même où son caractère artificiel commençait à s'imposer aux esprits lucides.Le Canada français se retrouvait ainsi face au véritable mythe de la France qu'il s'était construit.Sans atteindre toujours au même niveau d'abstraction, ce mythe répondait néanmoins à un usage précis: se rehausser à ses propres yeux et vis-à-vis de ceux qui contestaient son identité, par affiliation à un Universel français et religieux fortement polarisé en faveur de la tradition.Mais cette orientation d'esprit, renforcée par la structure institutionnelle, devait se révéler cruellement paradoxale.Un regard réaliste suffisait en effet à se convaincre que le Canada français n'était vraiment pas à la hauteur de l'idéal français à travers lequel il voulait se voir, et que celui-ci de toute manière ne lui correspondait tout simplement pas sur bien des points.On se condamnait à un statut d'imitateurs, de lointains coloniaux.Le braquage sur la tradition achevait la fixation culturelle sur un hommage révérencieux, sans audace ni génie.L'entreprise d'auto-valorisation aboutissait donc à son contraire, à une dévalorisation radicale, dont l'art québécois du XXe siècle portera le témoignage avant d'en démonter peu à peu les mécanismes pour s'en émanciper.La France dans la modernité québécoise L'interprétation ctitique de la longue période historique pendant laquelle s'était peu à peu cristallisée l'identité canadienne-française annonça la période nouvelle de transformations radicales, au cours des années 1960-1970, qui verrait la naissance d'une identité proprement québécoise.Cette interprétation continue d'ailleurs d'être au coeur du débat sur la valeur ou les risques du nationalisme: est-ce que les tares qu'on attribuera désormais à l'identité canadienne-française traditionnelle étaient liées au souci nationaliste exagéré du passé, souci qui par nature fermerait l'horizon intellectuel et créerait une sorte de serre chaude conformiste, ou seulement à la nature rétrograde qu'avait pris ici le nationalisme du fait de circonstances historiques particulières et difficiles ?Ce débat reste finalement celui des rapports de l'Universel et du particulier, et encore une fois il apparaît possible d'éclairer les termes dans lequel il fut tour à tour posé en suivant l'évolution de l'image de la France dans un Québec en transformation rapide.Le Québec des années soixante à quatre-vingt représente à plus d'un titre un véritable laboratoire social, spécialement pour qui s'intéresse à la dynamique de modernisation des représentations collectives.On a maintes fois analysé le décalage qui s'était produit au cours des décennies précédentes entre une réalité sociale et économique déjà transformée par l'industrialisation et l'urbanisation, et un ensemble de valeurs, d'idées et de pratiques encore largement caractéristiques des sociétés traditionnelles.Nous venons d'insister sur un des aspects centraux de ce "retard", soit l'idéalisation d'un modèle culturel français de plus en plus coupé du réel.Or la conscience aiguë d'un décalage et la volonté parfois exacerbée d'y remédier marqueraient l'histoire mouvementée et fottement contrastée de la Révolution tranquille et de ses suites.De cette exacerbation de la volonté de changement est paradoxalement issue la surenchère symbolique qui a accompagné le processus socio-économique de modernisation et qui pour un temps, malgré l'idéal désormais affirmé de prise directe de la pensée sur le réel, a souvent maintenu, sous une forme nouvelle, l'écart qui les avait caractérisés par le passé.Une double dynamique paraît en effet avoir inspiré la modernisation de l'imaginaire québécois.D'une part, un aspect plus visible, plus " bruyant ": désormais la référence à un Universel nouveau, celui des valeurs modernes, envahit la scène de la politique concrète trop longtemps abandonnée à un pragmatisme étroit.Amorcée et vécue le plus intensément d'abord par des artistes et des intellectuels, et s'étendant ensuite à d'autres couches de la population et en particulier à la jeunesse étudiante, la critique de la tradition prend les Affirmant contre le passé l'universalité des valeurs modernes, l'intelligentsia perdra son rôle d'avant-garde avec le triomphe de celles-ci.couleurs d'une modernité triomphante qui s'échauffe de la lutte et des perspectives neuves qui s'ouvrent devant elle.Ses manifestations spectaculaires cependant ne seront que transitoires.Affirmant contre le passé l'universalité des valeurs modernes, l'intelligentsia perdra son rôle d'avant-garde avec le triomphe de celles-ci.La seconde dynamique est précisément la transformation continue et souterraine des idées et pratiques de l'ensemble de la population.Elle profite d'abord de la brèche ouverte par l'intelligentsia.Mais son orientation s'alignera peu à peu sur la logique propre des valeurs d'autonomie, d'égalité et de démocratie dans le contexte matériel et culturel nord-américain.Pour distingue! par une formule ces deux dynamiques, nous dirons que les manifestations nées de l'exubérance de la modernisation ne doivent pas être confondues avec les CITE LIBRE octobre 1991 9 caractéristiques plus durables et plus essentielles de la modernité.Cette distinction offre un fil directeur pour éclairer la transformation de l'identité québécoise ainsi que le changement profond de la définition puis du statut de l'Universel qui a marqué cette transformation, et dont l'évolution de l'image de la France constitue un élément révélateur privilégié.Des années soixante à aujourd'hui, trois moments distincts peuvent en effet être isolés, bien que dans la complexité du réel ils se soient souvent chevauchés.Les deux premiers constituent autant d'étapes de la phase transitoire entre l'imaginaire du Canada français traditionnel et celui du Québec moderne.Le troisième voit l'installation d'un nouvel équilibre.Non pas que le changement y redevienne suspect; au contraire, il est apprivoisé et découle de l'accomplissement de virtualités inscrites dans des valeurs modernes désormais généralement acceptées.Le premier moment, celui où triomphera dans l'élite canadienne-française un universel critique largement inspiré de la pensée française moderne, plonge en fait ses racines dans ce qu'on pourrait appeler, en reprenant une expression utilisée auparavant, la pré-histoire de la modernité culturelle québécoise.La généalogie de celle-ci passe en effet par les jalons culturels qui ont constitué autant d'ouvertures dans un univers artistique clos et conformiste, ouvertures dont la plus marquante demeurera le fameux Refus global de l'immédiat après-guerre.Contre une Tradition figée dans la pose d'un Universel symbolique censé donner son supplément d'âme à un particularisme arriéré, on se réapproprie l'élan et l'esprit d'une nouvelle Universalité française, celle des beaux jours d'une avant-garde qui marquait alors tout l'art contemporain.Puis, au renouveau poétique et pictural s'ajoutera la strate décisive d'un nouveau discours critique nourri à son tour de la pensée française d'après-guerre, personnalisme, existentialisme puis marxisme, dont l'exigence morale ou historique aussi bien que les outils conceptuels aideront à entreprendre et à radicaliser la critique de la société canad ienne-frança ise.Cette première étape de la transition vers l'identité québécoise actuelle fut surtout l'affaire d'intellectuels, à qui il revenait d'éroder puis de disqualifier l'ancien discours justificateur qui reproduisait la synthèse vieillie du fait français et de l'allégeance à l'Eglise.Leur discours critique s'appuyait sur une même référence au nouvel Universel que représentaient les valeurs de la modernité, dont on s'entendait de plus à affirmer le caractère éminemment pratique: l'essentiel devenait l'action politique.Mais dès le début deux orientations opposées se dessinaient.Soit qu'on mette l'accent sur la rénovation du Canada français appelé à sortir de son particularisme rétrograde.C'était s'écarter du réflexe de défense prioritaire du caractère distinct de la nation.Soit qu'on tente plutôt la jonction de la critique du passé au nom de la modernité avec la défense du particularisme national.C'était cette fois tenter de penser une nouvelle synthèse, qui remplacerait celle de la tradition et de la foi avec le fait français.L'affrontement des deux orientations occupera la scène intellectuelle québécoise de la fin des années 1950 jusqu'au milieu de la décennie suivante.Au centre de cet affrontement demeurait une référence constante à des valeurs et des idées de portée universelle.La première orientation - illustrée notamment par Cité libre à l'époque - que la dynamique du débat amènera à une appréciation sévère du nationalisme, sera même bientôt taxée d'idéalisme désincarné qui encore une fois plaçait le peuple québécois face à des idéaux abstraits niant radicalement sa singularité.Mais cette critique devint vite paradoxale.Elle impliquait une volonté de penser un nationalisme moderne qui était elle-même à l'époque conditionnée par une double dynamique la poussant vers l'abstraction et l'idéalisme.Ainsi fallait-il d'abord prouver que ce nouveau nationalisme était véritablement moderne, ce qui enclencha, surtout chez les jeunes intellectuels nourris du radicalisme idéologique —————————————————————— e Québec des années soixante à quatre-vingt représente à plus d'un titre un véritable laboratoire social, spécialement pour qui s'intéresse à la dynamique de modernisation des représentations collectives.français, une surenchère dans l'idéal de rupture avec le passé: ne devenait symboliquement acceptable que l'extrême pointe du progressisme.Ce qui signifiait, dès lors, que la synthèse entre nationalisme et progressisme devenait elle aussi, par rapport au Québec réel, une idée abstraite, tout au plus un projet.La réconciliation du particularisme national avec un Universel voulu résolument moderne devait être projetée sur l'avenir, elle passait par l'Histoire.Plus d'un, depuis les intellectuels de la revue Parti-pris jusqu'au FLQ et bien au-delà de ces cercles étroits, a projeté cette réconciliation sur l'idée d'Indépendance comme rupture totale avec le passé.Mais au nom de cette métamorphose espérée le peuple québécois dans sa singularité présente était nié plus radicalement peut-être que jamais dans l'histoire intellectuelle du Québec.Qu'on relise à cet égard les textes radicaux des années soixante: tout, langue, pratiques, valeurs, était censé signaler notre médiocrité et notre aliénation fondamentale.Le radicalisme absolu de la critique ouvrait cependant la voie à un renversement complet du statut de l'Universel, visible dans la transformation radicale du rapport du Québec à la France.Le nationalisme progressiste amena d'abord certains à retourner les outils critiques reçus de la pensée française contre la France elle-même.A l'époque de la décolonisation et de la guerre d'Algérie, il devint pressant pour plusieurs de critiquer la soumission aveugle à un "impérialisme" français qui dans sa forme culturelle imposait des modèles désormais considérés comme étrangers à notre réalité.Ensuite, les expressions extrêmes du nationalisme progressiste devaient se désagréger rapidement du fait de la contradiction inhérente au fait de dévaloriser sans cesse une réalité nationale présente au nom de l'avenir radieux d'une Utopie dont manifestement le peuple ne voulait pas.De cette désagrégation, ajoutée à la critique de l'Universel ancien puis à la critique de la France, sortirait une quête d'authenticité brute centrée sur l'éloge sans précédent de ce qu'il y avait de plus singulier dans l'identité québécoise.Toutefois cette transformation du rapport à la France, chez de nombreux intellectuels et artistes, n'a peut-être CITÉ LIBRE octobre 1991 10 qu'ouvert la voie à un phénomène plus profond et général observable dans l'ensemble de la population.Une fois érodé le monde de la tradition puis effritée son institution principale qu'était l'Eglise, et alors que l'élite en était à renouveler sa référence française, le peuple dans sa majorité achevait d'adopter un style de vie puis des valeurs nord-américaines, s'éloignant de la France par les moeurs en s'éloignant de la tradition.La réappropriation du discours modernisateur français pour la critique du passé avait ainsi ouvert la voie à une modernité populaire cette fois plus américaine, ou du moins québécoise, que française.Ces deux dynamiques, intellectuelle et populaire, nous mènent à la seconde étape de la transformation de l'imaginaire collectif québécois.Elle correspond à la période historique la plus effervescente, sinon toujours la plus profonde, de la culture québécoise, celle qui s'étend du milieu des années soixante et s'étire jusqu'à la fin de la décennie suivante.La complexité et le caractère bigarré de la scène politique et culturelle tiennent largement à la juxtaposition et aux influences réciproques de valeurs et d'idées liées à des moments historiques distincts.D'une part, à côté d'un Canada français traditionnel qui connait ses derniers sursauts, la référence aux valeurs modernes se raffermit et se généralise.Cela prend notamment la forme politique d'une construction étatique accélérée, d'une volonté de planification rationnelle, de sécularisation, mais aussi la fotme d'idéaux plus radicaux, voire d'espoirs révolutionnaires.Et la jeunesse étudiante élève souvent jusqu'à l'Utopie le tranchant de l'idéal de renouveau.D'autre part, le renversement amorcé de l'idéal moderne d'autonomie en éloge du particulier se déploie et tend à son tour à se généraliser.Ce renversement, d'importance fondamentale pour la suite, comporte plusieurs aspects difficiles à démêler, d'autant plus qu'il entre en relation avec l'élan modernisateur.Un conformisme immanent, horizontal, lié, comme le phénomène de la mode, à la généralisation de modèles particuliers, succède alors au conformisme vertical qui résulte de la reconnaissance sociale de valeurs universelles transcendantes.Tâchons de saisir d'abord sa logique interne.L'idée d'autonomie individuelle, part essentielle dans l'affirmation de la modernité face à la tradition, possède la virtualité paradoxale de pouvoir passer, avec son triomphe dans les esprits, du statut d'idéal critique à celui de fondement d'une justification absolue du réel.Pour l'individu, toute norme ou référence extérieure sera dès lors perçue comme une menace d'ingérence, comme une entrave à son droit d'être ce qu'il est ou ce qu'il veut.La ligne d'horizon de cette logique est un individualisme radical où chacun entend se définir et se conduire hors de toute norme.Cette prétention est largement illusoire: la référence à des normes explicites n'est le plus souvent remplacée, consciemment ou non, que par la soumission aux modèles implicites que fournit la réalité quotidienne, notamment par l'entremise des médias.Un conformisme immanent, horizontal, lié, comme le phénomène de la mode, à la généralisation de modèles particuliers, succède alors au conformisme vertical qui résulte de la reconnaissance sociale de valeurs universelles transcendantes.Or au Québec, la pente individualiste de l'idée d'autonomie fut d'abord contrariée par la dynamique culturelle issue de la rencontre momentanée de deux logiques distinctes.La première, que nous connaissons, était tout simplement l'affirmation bruyante de l'Universel moderne qui installait l'espace social pat excellence du politique comme le lieu par où transformer la société en fonction des valeurs nouvelles.La seconde consistait en ce qu'on peut appeler l'effet collectif de l'exigence d'autonomie.Celle-ci en effet, bien qu'éprouvée par l'individu, le dépasse logiquement pour englober l'entité collective où se définit une part essentielle de son identité.Le fait majeur apparent de la culture québécoise restera donc pour un temps l'influence réciproque de ce nationalisme culturel centré sur l'éloge du particularisme québécois et d'un nationalisme politique modernisateur et progressiste.Les événements marquants de la scène culturelle et politique des années soixante-dix paraissent tous marqués par cette rencontre, dont le lieu naturel fut bien sûr le mouvement nationaliste, porteur à la fois d'un projet politique d'indépendance pour le Québec comme moyen privilégié de réalisation d'un vaste projet de société, et d'une revalorisation de l'identité québécoise où n'apparaît plus nécessaire la référence à un modèle et à des valeurs étrangers au contexte local.Ce contexte particulier permettait, voire magnifiait, sous l'impulsion et à l'ombre d'un projet politique, un effet collectif d'auto-justification sans précédent de l'identité nationale.Le Québec de la fin des années soixante, sous l'influence de ces artistes, de nombreux intellectuels et du climat culturel occidental de l'époque, entre en effet dans la contemplation et l'exaltation de son moi collectif.Non plus, comme par le passé, en référence à un universel religieux et à la France - et à travers elle en référence à des valeurs à vocation universelle - mais très largement contre ce lien.Après s'être complus, dans un effort pour revaloriser leur particularisme en Amérique du nord, dans un statut de colonie culturelle de la France, les Québécois, dans une certaine mesure, vivaient leur libération.Les scènes de théâtre comme les salles de classe évacueront souvent avec un contentement iconoclaste les modèles d'hier, oeuvres, livres, formes linguistiques.Le symbole de cette transformation restera le passage, par la gauche intellectuelle, d'une critique radicale du jouai, vu d'abord comme signe d'aliénation, à sa récupération enthousiaste et pointilleuse doublée d'une critique tout aussi radicale du français trop châtié, lui-même devenu à son tour signe d'aliénation.L'équilibre actuel La décennie soixante-dix ne faisait en un sens qu'achever et porter à leur limite extrême les effets de transition entraînés par la modernisation de la société et de l'identité québécoises.La surenchère progressiste s'épuisait tapidement, et avec elle une grande partie du militantisme et de la gauche politique, avec l'installation effective du Québec dans la modernité.On ptit conscience que la surenchère dans la quête d'un CITÉ LIBRE octobre 1991 1 1 particularisme québécois absolu risquait d'aboutir au cul-de-sac d'une culture misérabiliste.Déjà avant 1980 s'était amorcé un certain désinvestissement de la scène politique par les intellectuels, qui s'approfondira et se généralisera après l'échec du référendum.Car ce n'est qu'une fois retombées les passions du grand face à face de 1980, où culminaient deux décennies de transition accélérée, qu'apparaîtra clairement au Québec l'effet individualiste de la modernité.Un nouvel équilibre social, constamment aiguillonné par les valeurs d'égalité des chances, d'autonomie et, en conséquence, de concurrence, avait bel et bien remplacé l'équilibre antérieur du Canada français traditionnel, centré sur ce modèle d'institution sociale totale qu'était l'Eglise."Mon non est québécois", avaient clamé par ailleurs les adversaires du projet souverainiste du référendum.Signe ultime, en un sens, de l'achèvement de la transition qu'avaient connu les Québécois jusque dans la définition de leur identité, dans leur perception d'eux-mêmes et des autres.L'échec de 1980, puis l'épisode constitutionnel de 1982 et enfin la crise économique, contribuèrent bien sûr pour plusieurs à donner une couleur amère à cette modernité sans enthousiasme, si ordinaire comparée aux exaltations récentes.Dans une culture longtemps et profondément communautaire, où les valeurs de solidarité avaient été réaffirmées par la gauche nationaliste, l'effet individualiste de la valorisation de l'autonomie avait de quoi désabuser.11 fallait de plus prendre conscience que la victoire tant souhaitée sur les contraintes d'une Tradition qui encerclait autrefois l'individu dans tous les aspects de la vie se payait d'un certain désenchantement du monde, qu'accueilleraient avec cette pointe de cynisme mi-amusé, mi-inquiet, les personnages hautement symboliques du Déclin de l'empire américain.Toutefois, ceux qui désespéraient alors devant l'effacement apparent du nationalisme québécois n'avaient pas à s'en faire.Certes on ne risque guère de le retrouver sous sa forme précédente où il était pour la majorité de ses tenants indissociable de l'idée vague et généreuse d'un vaste projet de société porteur des valeurs de progrès et de justice.Mais même dissocié de tout idéalisme, le nationalisme ne meurt pas sous l'effet des valeurs modernes, puisqu'au contraire il en épouse jusqu'à un certain point l'orientation.La collectivité nationale puise le renforcement de son importance symbolique de l'affaiblissement des autres collectivités de référence, famille, paroisse, village, etc.Et comme l'individu, chaque nation se fait pointilleuse de son autonomie, ne considérant bientôt acceptable d'en céder que la part exigée par les impératifs de l'intérêt.Mais arrêtons ici cette description pour tâcher d'apercevoir les avantages, les défis et les risques particuliers à notre époque.Les propos antérieurs nous invitent à le faire en nous restreignant à ce qui fut le fil conducteur de cet article, le lien du Québec à la France.Ni sa nature ni son importance ne sont ce qu'ils étaient pour le Canada français traditionnel ni pour le Québec des années soixante et soixante-dix, et c'est tant mieux.Peut-être pour la première fois depuis un siècle et demi, le Québec a depuis dix- quinze ans des relations à peu près normales avec la France, sans mythologie compensatoire, ni admiration béate, ni défoulement, ni rancoeur exagérée.L'âge du jouai comme symbole de décolonisation est derrière nous.Deux nations modernes échangent entre elles selon leurs intérêts respectifs, leurs goûts et leurs inclinations.Bien sûr la taille, le passé et la situation de chacune pousse le Québec à continuer de se tourner vers la France plus que l'inverse.Mais si celle-ci nous semble toujours un allié pour défendre une langue sur laquelle repose désormais l'essentiel de notre particularisme en Amérique du nord, c'est bien plus parce qu'elle représente un espace de communication et un marché importants qu'une Idée à vocation universelle.Tout compte fait, le bilan sur ce plan paraît positif, signe d'une maturité nouvelle.Toutefois, un angle différent laisse apparaître un autre aspect de ces nouvelles relations du Québec à la France.Elles sont normalisées, disions-nous.Mais cette normalisation, dont nous avons montré le côté positif, apercevons-nous toujours assez qu'elle repose aussi pour partie sur une banalisation de ce que la France avait toujours représenté malgré tout, d'une banalisation de la pensée comme telle, c'est-à-dire du lieu même de l'Universel ?Car ce n'est pas seulement la référence à la France comme source et modèle d'idées générales, de conceptions du monde et de l'histoire qui a régressé, c'est en un sens l'idée même, la volonté et la réalité de débats publics sérieux sur des questions essentielles.A décru du même coup l'importance du politique comme lieu d'ouverture où la société se considère elle-même, comme lieu d'ouverture à des valeurs grâce auxquelles elle se remet en question et se réapproprie, par le discours et l'action, une verticalité que la tradition assurait pour sa part sur le mode plus passif de la transmission.Au Québec, l'effet individualiste de l'idée d'autonomie ne semble plus compensée que par son effet collectif, par un nationalisme flou, sorte d'individualisme de groupe, peu soucieux d'idéal ni même apparemment de réflexion sérieuse, sans faux fuyants, sur ses intérêts.Les raccourcis et la facilité des émotions collectives paraissent éclipser jusqu'à l'orgueil de penser par soi-même, pourtant lui aussi l'une des pentes possibles de la ¦MBHMMnMMBMMMMnHHMMHMMMHMHMMMHMMMn L'âge du jouai comme symbole de décolonisation est derrière nous.valorisation de l'autonomie.Il semble plus que jamais important de réfléchir aux conditions qui permettront aux sociétés modernes de dépasser l'oscillation entre un éloge de tous les particularismes individuels et collectifs et la communion momentanée de conformismes émotifs.Une de ces conditions pourrait bien être le maintien d'une volonté intellectuelle de forcer à la révision des évidences apparentes.Cette volonté implique, aujourd'hui comme toujours, l'union de l'intelligence et du jugement, et donc de ne se contenter ni du confinement académique et d'ailleurs illusoire à l'observation des faits, ni du moralisme facile de la critique plaintive et irresponsable.À cet égard, il ne serait peut-être pas totalement inutile qu'au Québec, dépassant certains agacements, on sache s'inspirer encore sur ce plan de l'exemple français.^.CITÉ LIBRE octobre 1991 12 L'anglopHone et les deux nationalismes George Tombs L'anglophone fait-il partie de la «nation» québécoise?Autrefois considéré plus britannique que canadien, aujourd'hui plus canadien que québécois, l'anglophone demeure quelque part aux confins de l'imaginaire nationaliste.Appréhendé au niveau individuel sans animosité, il appartient néanmoins à une communauté suffisamment distincte pour rester en-dehors du schéma nationaliste «un pays, une langue, une culture».Sans oublier que lorsqu'on évoque «société, collectivité et peuple québécois», comme synonymes de «nation», on ne pense guère aux «Anglais».On aimerait pouvoir dire, à l'exemple du général De Gaulle dans un autre contexte, «est Québécois qui veut l'être.» Point final.A ce titre, appartenir, ce serait surtout en avoir envie.Mais ce n'est pas si simple.Les anglophones veulent-ils être Québécois?Cela dépend de la définition qu'on donne à ce tetme.Selon la définition plus large, est Québécois qui fait sa vie ici.L'individu n'a rien à prouver.Il peut être Québécois à sa En fait, il y a au moins deux nationalismes au Québec.Bien que très différents l'un de l'autre, ils sont parfois prêts à faire la paix pour des raisons tactiques.façon, et même Canadien, Américain ou Français en même temps.Selon la définition conditionnelle, en revanche, qui est bien plus courante qu'on voudrait nous le faire croire, est Québécois qui adhère au mouvement nationaliste, voire même souverainiste.Cette énorme condition revient à exclure une bonne partie de la population.En fait, il y a au moins deux nationalismes au Québec.Bien que très différents l'un de l'autre, ils sont parfois prêts à faire la paix pour des raisons tactiques.Le premier accepte le caractère à prédominance française du Québec.Néanmoins, il s'appuie sur des citoyens bâtisseurs d'une société moderne, qu'il rassemble librement, sans devoir en distinguer l'origine ethnique.C'est la nation élective, une nation sans frontières.L'anglophone passe là où il veut avec une relative aisance.Le deuxième, enraciné dans une nation otganique, trouve au Québec un caractère unique, une seule langue, une seule culture, une grande homogénéité ethnique, ainsi que des traditions communes.C'est une nation qui a besoin de séparer, voire de polariser, la gent humaine en communautés bien démarquées.L'anglophone, trébuchant constamment sur sa langue, y est minoritaire voire absent.A vrai dire, ce Québec a de la difficulté à sortir de son exclusivisme, à se regarder avec les yeux des autres, puisque pour maintenir sa cohésion, il doit voir planer des dangers intérieurs et extérieurs.Alors on les fait apparaître.Cette société autarcique court le risque d'asphyxie.Un problème en profondeur Afin de bien saisir la situation actuelle des anglophones du Québec, il faudrait toutefois laisser de côté pour le moment la panoplie d'arguments de surface - les chicanes, les personnalités publiques, les sondages, l'analyse instantanée des commentateurs télé, la pensée rituelle de la plupart des chroniqueurs, ainsi que les propositions constitutionnelles pour explorer à leur place les méandres de la psychopolitique.Car la problématique «des Anglais», vieille d'au moins deux siècles, si ce n'est d'un millénaire, se situe à ce niveau-là, dans le jaillissement inattendu de fantasmes, de passions et de nostalgies refoulés, dans le resserrement de part et d'autre de frontières imaginaires, dans de puissants mythes nationalistes qui ont plus d'éclat que de naturel.Bien entendu, les anglophones eux-mêmes ne sont pas étrangers au réflexe tribal.Il y a quelques années, deux psychiatres américains, Richard C.Robertiello et Diana Hoguet, publiaient un ouvrage mi-humoristique mi-sérieux, The WASP Mystique [Donald I.Fine, Inc., New York, 1987].Selon les auteurs, la mentalité des «White Anglo-Saxon Protestants» - fruit du système de classes britannique et de l'éthique protestante du travail - a fini par devenir le sine qua non de la réussite en Amétique.A tel point que des Noirs, des Italiens, des Latinos, s'habillent tous chez Ralph Lauren et veulent passer pour des WASP.Ce code, mélange d'abnégation de soi, d'amour-propre, d'épargne de l'argent comme des émotions, le tout coiffé d'une assurance de la discrète supériorité morale du WASP, est depuis longtemps un modèle pout l'Amérique.Ainsi, CITÉ LIBRE octobre 1991 13 dévalorise-t-on des attributs à l'occasion valorisés par d'autres codes de comportement: l'émotivité, l'extravagance, l'ambition et la sexualité manifestes, l'égoïsme, la perte du contrôle de soi, etc.Est-il besoin de dire que le code WASP a été un modèle au Canada aussi?Il l'est, à mon avis, de moins en moins.Voilà qui a enragé, et à juste titre, beaucoup de francophones.Jusqu'à tout récemment en effet, l'adoption de ce code de comportement, encore plus que la maîtrise de l'anglais, était devenue nécessaire pour avancer au Québec.Quiconque a fréquenté tant soit peu la communauté anglophone sait que la mentalité WASP comporte de sérieux handicaps culturels.Par exemple, la fréquente négation des problèmes internes et externes.Le mutisme de la communauté anglophone, face aux revendications nationalistes, n'a pas donné grand chose.Le légendaire refus des anglophones de participer au groupe, cette attitude distante chez certains d'entre eux, est probablement dû à la timidité, à la pudeur, ou à la peur tout simplement.Pour en revenir à nos deux psychiatres, «les WASP tendent à parler des faits et des choses: ils ne communiquent pas l'un avec l'autre.L'on peut passer énormément de temps en compagnie des WASP, sans avoir d'idée précise de ce qu'ils peuvent ressentir, surtout envers d'autres personnes.» C'est pourquoi la colère de Robert Libman, Charles Taylor, Reed Scowen ou Peter Blaikie fait les manchettes de la presse.La colère ne devait-elle pas être le propre des francophones?La construction d'un mythe Depuis quelque temps je note les remarques que l'on me fait au sujet des anglophones du Québec.En voici quelques-unes.La liste n'a rien de scientifique.Les anglophones expriment trop peu leurs sentiments, mais lorsqu'ils les expriment, c'est toujours trop.Ils sont trop individualistes, mais cela ne les empêche guère d'avoir des instincts tribaux.Ils n'ont aucun attachement profond et émotif pour la langue anglaise, mais ils sont vraiment agaçants lorsqu'ils insistent pour l'utiliser publiquement au Québec.Ils ne font aucun effort pour apprendre le français, mais leur bilinguisme est inacceptable.Ils sont plus riches que les francophones, mais regardent avec dédain les nombreux pauvres chez eux.Ils n'ont que du mépris pour le Québec, mais s'en réclament avec trop de véhémence.Ils n'ont rien appris et rien oublié.En fait, ils ont tout oublié: leur adaptation est inutile, car elle survient trop tard.Et même si, individuellement, ils sont plutôt agréables à vivre, pris en groupe ils sont la source de tous les maux d'une société, à la construction de laquelle, convenons-en, ils ont quand même participé.Décidément, nous sommes en présence d'une blessure profonde! Y sont mélangés des jugements subjectifs, des craintes, des présomptions, des constatations, des bribes de discours politiques, la conviction que les nouvelles règles nationalistes du jeu sont menacées, de même que des interprétations de l'histoire.Et dès qu'on isole certains de ces commentaires, pour mieux les vérifier, on commence à avoir de sérieux problèmes.«Le mépris des anglophones n'était-il pas amplement démontré par le piétinement du drapeau québécois à Brockville en septembre 1989?» - Mais c'était un coup monté par des mécontents de l'APEC, en l'occurence une poignée de retraités ontariens originaires du Québec.Cet événement médiatique fait sur mesure, a été manipulé par la suite par Radio-Canada, à partir de février 1990 seulement, soit cinq mois plus tard, à des fins évidemment politiques, pendant ce qui devait être le «sprint final» de l'accord du Lac Meech.Voilà plutôt une lourde méprise.«La richesse des anglophones n'est-elle pas sans cesse Ce code, mélange d'abnégation de soi, d'amour-propre, d'épargne de l'argent comme des émotions, le tout coiffé d'une assurance de la discrète supériorité morale du WASP, est depuis longtemps un modèle pour l'Amérique.démontrée par l'orgueilleuse existence de Westmount et du West-Island, sans oublier qu'elle est maintes fois confirmée par des reportages ici et là?» — Tout à coup, les 110 000 anglophones vivant en-dessous du seuil de la pauvreté disparaissent pour ainsi dire de vue (le pourcentage de pauvreté est sensiblement le même que chez les francophones: 19% au Québec).De même que les études indiquant qu'il n'y a, en moyenne, plus de différence économique entre les deux communautés, lorsqu'on tient compte de l'âge et de la scolarité.Evidemment, les grandes fortunes n'ont pas disparu, loin de là.D'après l'économiste François Vaillancourt, le bilinguisme croissant des anglophones (près de 60% de bilingues fonctionnels) commence à avoir une incidence économique, clairement identifiable dans les statistiques de masse.Ce bilinguisme offre à la communauté un avantage qui remplace l'avantage structurel de jadis.[François Vaillancourt, Langue et disparités de statut économique au Québec 1970 et 1980, Office de la langue française, 1988] «La politique québécoise du développement culturel, livre blanc de Camille Laurin, notait, il y a treize ans, le nombre disproportionné de postes de radio et de télévision de langue anglaise au Québec.Jacques Parizeau y fait référence de temps à autre.» — Le principal poste commercial de télévision, CFCF, est contrôlé par un francophone, Jean Pouliot.C'est notamment grâce à CFCF que M.Pouliot parvient à garder à flot sa très déficitaire Télévision-Quatre-Saisons.De même, les deux principaux réseaux de câble (CF Câble de Jean Pouliot et Vidéotron d'André Chagnon) donnent à CFCF et à tant d'autres chaînes de langue anglaise leur extraordinaire rayonnement à travers le Québec.Le câble atteint deux foyers sur trois dans la province.Il existe bien sûr et ce, sur quelques points précis, une attitude nationaliste favorable envers les anglophones.Avec le recul, j'ai du plaisir à relire ce passage du livre blanc du Dr.Laurin.[v.1, p.68] «La communauté anglo-québécoise a cultivé ici certaines valeurs qui ont fait à bon droit la réputation de la CITÉ LIBRE octobre 1991 14 contribution britannique au patrimoine de la civilisation universelle: le sens de la tesponsabilité individuelle, l'importance du rôle social des associations volontaires, des groupes intermédiaires et des groupes de pression, l'importance des gouvernements locaux pour la prise en charge des responsabilités qui concernent le citoyen dans sa vie concrète et quotidienne.» L'utilité politique des mythes 11 m'arrive souvent de me heurter aux mythes.Je dirais même que je cherche à les confronter chez les autres, et, à l'occasion, en moi.«Mais vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais des anglophones,» m'a-t-on dit d'innombrables fois.Comme si la nature se devait d'imiter l'art.Jusqu'à présent, personne n'a été en mesure de me confirmer qui, justement, peut bien correspondre à «cette idée qu'on se fait des anglophones».La correspondance demeure anonyme et généralisée, alors que les cas individuels susceptibles de réfuter cette correspondance passent pour des anomalies ou de l'excentricité.L'idée elle-même paraît assez claire.Il s'avère que les préjugés négatifs sont d'une grande utilité en politique.Ils conditionnent les comportements publics.Ainsi, dans le numéro de juillet 1991 de The Atlantic Monthly, David Lawday écrit ceci: «Connaître son ennemi.Voilà depuis toujours, et encore aujourd'hui, le fort national de la Grande-Bretagne.Margaret Thatcher offrait à son peuple une Europe à détester, jusqu'au jour où, aux yeux de ses princes politiques, son préjugé paraissait avoir des effets contraires.» Mme Thatcher puisait sa popularité directement dans la pensée mythique, dans la mémoire transmise presqu'inconsciemment de la catastrophe de Hastings, de l'Invincible Armada, et de la Bataille aérienne d'Angleterre.Pour maintenit l'insularité de son électorat, elle savait toute l'importance d'édifier des murs autour de ce dernier, d'exploiter sa peur de la différence, à l'aide d'une puissante imagerie.Ce qui n'est pas sans rappeler certains nationalistes de chez nous.La pensée mythique habille le monde d'images souvent viscérales, ces dernières faisant appel indirectement à la taison et bien directement aux émotions.Des mythes bien de chez nous Premier exemple.«Le Québec vieillit,» disait sur un ton maussade Lise Payette, lors de l'émission Disparaître.«Il y a même des gens pour dire que nous allons disparaître.Est-il trop tard pour éviter le déclin?».Le téléspectateur devait comprendre pat là que «le Québec» voulait dire «nous», francophones de vieille souche.Avec un vague pressentiment de la fin du monde, on voyait apparaître alors l'horrifiante introduction de parasites et de corps étrangers en sol québécois, alors que le bon, le vrai peuple, lui, risquait de sombrer dans le néant.À l'époque post-religieuse, l'enjeu est grandiose: on n'a plus de foi, alors la mort et le néant recouvrent une même réalité.[Il faut lire à ce sujet Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Gallimard, Paris, 1957.] Au niveau de la conscience, de nombreux commentateurs ont crié «non» à la vision de Disparaître.Ce qui n'a pas empêché ce documentaire d'avoir un impact durable au niveau inconscient.Deuxième exemple.L'année dernière, le vice-président du Parti Québécois, Bernard Landry, m'a dit ce qui suit.«Vous, les anglophones, contrôlez toute l'Amérique au nord du Rio Grande, à part le Québec.Partout ailleurs, tout se passe en anglais.Au Québec, nous avons l'image plutôt d'un Québec français.» Afin de disqualifier les revendications linguistiques des anglophones du Québec, une communauté bien enracinée, dont la langue est connue de plus de 40% de C'est pourquoi la colère de Robert Libman, Charles Taylor, Reed Scowen ou Peter Blaikie fait les manchettes de la presse.La colère ne devait-elle pas être le propre des francophones?la population, le nationalisme québécois rappelle la dangereuse primauté mondiale d'un pays étranger.On oublie que l'Anglo-Québécois n'est ni Californien ni Texan.Il habite Montréal-Ouest, Lennoxville ou la Basse-Côte-Nord, pas Manhattan.George Bush ne va pas l'aider à maintenir ses institutions communautaires.Troisième exemple.Dans son livre Le Québec, un pays, une culture, Françoise Tétu de Labsade éctit ceci [Botéal, 1990, p.102]: «Il n'est pas étonnant que les francophones se sentent en danger, ils se mettent donc sur la défensive et développent des réactions que la frustration peut rendre violentes.Les anglophones d'origine britannique (400 000) font face eux aussi à des sentiments d'inquiétude et de frustration.Ils sont les conquérants, ils ont toléré pendant des années ces gens qui les empêchent de vivre en anglais comme ailleurs au Canada .» Assurément, pour frapper les anglophones d'aujourd'hui de discrédit, on ne peut faire mieux! A tout conquérant, tout honneur.Des mythes qui font mal M.Scowen, nouveau président du conseil d'Alliance-Québec, m'a dit cette année «qu'il est parfaitement futile d'essayer de faire reconnaître nos droits dans la législation ou d'encourager la communauté francophone à changer ses idées sur nous.» De nombreux anglophones se demandent aujourd'hui pourquoi leur évolution tranquille depuis vingt ans est si peu connue des francophones.Pourquoi en milieu nationaliste feint-on d'ignorer leur bilinguisme, par exemple?On devrait inviter les Anglo-Québécois aux Sommets de la Francophonie.Parlent-ils moins bien le français que les Guinéens équatoriaux, les Egyptiens, les Laotiens, ou les habitants de Ste-Lucie, qui sont pourtant teprésentés à la table du sommet?Après tout, la promotion de la langue ftançaise ne devait-elle pas être l'enjeu fondamental au Québec?Ne setait-il pas raisonnable de saluer sans équivoque l'adaptation des anglophones, et même de les encoutaget à participer au CITÉ LIBRE octobre 1991 15 travail de renforcement et de développement de la langue française?En réalité, les nationalistes qui ne reconnaissent toujours pas le bilinguisme d'un grand nombre d'anglophones, trouvent probablement que cela ne les regarde pas.Voilà un ajout, mais rien de fondamental.Le bilinguisme des anglophones ne leur sert à rien, d'autant qu'il semble offrir aux «blokes» des avantages économiques: voilà un effet tout à fait prévisible de la loi 101.D'ailleurs ce bilinguisme ne doit pas faire oublier l'opposition des anglophones à l'unilinguisme français.Certes, le nationalisme électif dirait «bravo».Quant au nationalisme ethnique, il n'est guère là pour défendre le français dans l'abstrait.Il est là pour défendre «notre» français, indispensable patrimoine d'une société particulière, organique et donc périssable: le Québec.«La bataille du français n'est pas gagnée pour autant: c'est une lutte journalière,» écrit de nouveau Françoise Tétu de Labsade [p 106] (pour laquelle l'abbé Lionel Groulx était un homme de générosité et d'une intelligence articulée).«Le Québec francophone représente à peine 2,4% du continent nord-américain anglophone; 6,5% des Québécois sont encore incapables en 1988 de s'exprimer dans la langue de la majorité.» 6,5%, une menace?Alors, 93,5% de «francophones» ne suffit pas?Qu'est-ce qu'il faut?96%?99%?La question demeure sans réponse, car le nationalisme ethnique cultive l'insécurité.De plus, certains animateurs souverainistes de radio essaient de complexer leurs auditeurs, en les traitant de lâches, d'incapables, d'abrutis, de crétins, de vauriens et ainsi de suite.Ce langage grossier n'est pas sans rappeller l'abbé Groulx et d'autres du même genre.En projetant ces insultes, par ventriloquie idéologique, dans la bouche des anglophones, on répand la triste et combien fausse croyance que les vrais Québécois, sans alliés ni défense, sont méprisés partout, y compris chez eux.Ces animateurs de radio sont prêts cependant à approuver l'auditeur à une condition: que le pauvre relève sa tête baissée et adhère corps et âme au mouvement souverainiste.D'après ce discours, l'anglophone, lui, est reconnu coupable jusqu'à preuve du contraire.Pris individuellement, chaque anglophone est l'exception à la règle.Mais pris ensemble, sans le savoir, sans le vouloir, ils sont l'ennemi.On me dira que cette stratégie n'est pas cautionnée par le mouvement souverainiste dans son ensemble.C'est vrai.Mais personne ne la condamne, car elle donne de si beaux résultats.Comment appartenir à une nation ethnique?Les conditions imposées par le nationalisme ne s'arrêtent guère là.Nous entrevoyons de nos jours l'émergence d'une nouvelle attitude: la «tolérance conditionnelle», jumelle de l'identité conditionnelle évoquée plus haut.Ainsi, de nombreux souverainistes maintiennent que les anglo-Québécois, la minorité la mieux traitée au monde, auront tout de même droit à une plus grande considération aux lendemains d'une éventuelle déclaration de souveraineté.Ce qui contredit implicitement la thèse de «la minorité la mieux traitée au monde».Daniel Latouche, dans un article paru le 11 septembre dans The Montreal Gazette, va encore plus loin.Il estime qu'un Québec souverain serait contraint par la communauté internationale d'améliorer le statut de sa minorité d'expression anglaise.D'après l'ex-adjoint de René Lévesque, une province peut se permettre des restrictions linguistique, là où un État nation doit faire preuve de générosité.Après l'accession à la souveraineté, le seul cri de ralliement de la lutte nationale- renforcer la langue française au détriment de l'anglais- sera devenu gênant.On oublie que I'Anglo-Québécois n'est ni Californien ni Texan.Il habite Montréal-Ouest, Lennoxville ou la Basse-Côte-Nord, pas Manhattan.George Bush ne va pas l'aider à maintenir ses institutions communautaires.Le risque inhérent de cette attitude de tolérance conditionnelle, comme de toute la pensée souverainiste, est qu'elle a pour fondement «le miel dans l'autre monde»: de tranquillisants «peut-être», des assurances ne pouvant prendre forme que dans un avenir hypothétique.Quelle garantie y a-t-il que ce doux roucoulement se traduira un jour en actes concrets?On pourrait tout aussi bien imaginer que les sacrifices économiques imposés par la souveraineté, de même que le départ de nombreuses familles et entreprises anglophones et francophones, serviraient rapidement de prétexte pour répandre, de nouveau, la thèse du mépris «anglais».En fin de compte, démêler le vrai du faux dans l'imagerie mythique ne sert probablement à rien.Pour garder sa force d'attraction, le nationalisme ethnique aura toujours besoin de l'image du «maudit bloke», que ce dernier habite le Québec, se confonde avec un Canada anglais massif et sans visage, ou soit associé à une Amérique unilingue et suffisante.Disparaître y ajoutait l'image du maudit immigrant, étranger non naturalisable.Le but du nationalisme n'est pas d'établir la véracité des idées dans l'abstrait, mais plutôt d'encadrer et de diriger une vaste communauté de gens unis par la voix, la force du sang.On peut toujours espérer qu'entre-temps, la nation élective, nation sans frontières, prenne le dessus! Mais rien n'est moins sûr.Car, pour les anglophones du Québec, le verbe «appartenir» se conjugue le plus souvent au futur antérieur.^ NOTE 1.Je tiens à remercier ici le statisticien de la pauvreté canadienne, l'auteur de Données de base sur la pauvreté au Canada, M.Richard Shillington, à qui je dois ces chiffres CITE L I RE o c t o b t e 16 19 9 1 Le Canada et la paix: Quand Vintérêt des faucons rejoint celui des Colombes Angéline Fournier-Tombs « II sera juge entre les nations, l'arbitre de peuples nombreux.Martelant leurs épées, ils en feront des socs, de leurs lances, ils feront des serpes.On ne brandira plus l'épée nation contre nation, on n'apprendra plus à se battre.- Isaïe (2.4) Lorsqu'en juillet 1991 Mikhail Gorbatchev dévoilait au monde son ambition de convenir 80% de l'industrie militaire soviétique en industrie civile, il est apparu évident que pour certains pays la convetsion est devenue une nécessité économique.C'est ce qu'avait d'ailleurs bien mis en évidence le Secrétaire Général de l'ONU Javier Pérez de Cuellar, qui déclarait en octobre 1990 que la «conversion est maintenant fermement sur l'agenda politique international.» Il ne se passe plus un mois sans qu'un pays industrialisé ne parle de coupures dans les budgets de la défense.A cela s'ajoute la réduction des marchés à l'exportation, ne laissant aux sociétés que peu d'alternatives pour maintenir leur compétitivité: devenir plus innovatrices par des investissements massifs et plus agressives sur le marché mondial, afin de rentabiliser leurs coûts, ou commencer un lent processus de conversion et de diversification.La conversion, une utopie?Mais parler de conversion de l'industrie militaire en industrie civile, dans un monde si interdépendant et en pleine mutation, où les pays du Golfe persique semblent naviguer à vue dans les dédales d'une paix fragile, et où l'ex-superpuissance soviétique essaie tant bien que mal de maintenir ensemble les morceaux de son empire à la dérive, peut apparaître pour certains une ancienne forme d'idéalisme, peu conciliable avec les contingences d'une politique internationale saine.C'est oublier que, dans le passé, nous avons déjà réussi l'expérience.En 1944, un an avant la fin de la deuxième guerre mondiale, CD.Howe, ministre des Munitions et de l'Approvisionnement sous Mackenzie King, fut nommé à la tête du nouveau Ministère de la Reconstruction et dirigea la rapide démilitarisation de l'économie canadienne, ramenant en quelques années la part militaire du PNB de 50% à 8%.De même, le discours aujourd'hui a changé.Le temps semble révolu, où les prophètes de la conversion de l'industrie militaire semblaient prêcher dans le désert.C'était une poignée de pacifistes convaincus, de croyants de toutes confessions, et d'experts isolés, prônant les bienfaits incontestables qu'un pays en particuliet, et le monde en général, pourraient tirer de la libération d'énergies humaines et financières qu'entraînerait une réorientation des budgets de défense vers les besoins civils plutôt que militaires.Ils étaient écoutés avec scepticisme par ceux qui croyaient que pour se faire une place au soleil, mieux vaut frayer avec les faucons."Les dépenses militaires sont un poids mott sur l'économie; elles ajoutent peu de productivité, et absorbent les ressources vitales, humaines et physiques du secteur privé" affirme un haut fonctionnaire du gouvernement fédéral.Qui La menace d'une rupture des républiques semble avoir poussé le pouvoir central à ramener en Russie la majeure partie de l'arsenal nucléaire par crainte d'attaques terroristes.Avec 90% de l'arsenal nucléaire soviétique sur son sol (estimé par le SIPRI à 26 000 têtes nucléaires), la République russe pourrait devenir une nouvelle superpuissance nucléaire.ajoute: "Regardez la puissance des économies japonaise et allemande, qui n'ont pas été soumises à de grosses dépenses militaires depuis la deuxième guerre mondiale." La conversion est-elle un choix politique ou un choix économique?Et si, pour l'industrie canadienne, c'était un peu des deux?.Mais qu'il s'agisse de l'Union Soviétique, des Etats-Unis, de l'Europe ou du Canada, chacun fait face à des problèmes qui lui sont propres.La conversion soviétique, vraie ou fausse?L'Union Soviétique a pris la vedette du discours pour la conversion, alors que nous digérions à peine les implications de la fin de la Guerre froide! La conversion de son industrie militaire est devenue une nécessité économique, mâtinée de stratégie politique.Il est vrai qu'elle a sorti le drapeau blanc dans l'espoir d'obtenir des crédits de l'Ouest.Mais la transition tant souhaitée à une économie de marché ne peut se faire tant que son industrie est essentiellement orientée vers la fabrication de biens militaires, comme cela a été le cas jusqu'à présent.C'est ce que préconisait le plan 'transition pour une économie de marché', mis sur pied en 1990, à la demande d'Eltsine et de Gorbatchev.La démilitarisation de 80% de l'économie y était présentée comme un des buts CITÉ LIBRE o t t o b te 1991 17 principaux de la réforme devant démarrer en 1992.Malheureusement, l'ambition d'auto-financer partiellement cette réforme s'est vite effondrée, et la réponse prudente de l'Occident qui a exigé des réformes et des garanties plus concrètes avant de débloquer les 40 milliards de dollars demandés par les Soviétiques, a certainement refroidi les ardeurs."Pas de chèque en blanc", vient de réaffirmer le président américain George Bush.La révolution interne qui a suivi le coup d'Etat manqué d'août va certainement accélérer le processus, mais a ôté bien des illusions sur la rapidité avec laquelle cette démilitarisation peut se faire.Ainsi, la menace d'une rupture des républiques semble avoir poussé le pouvoir central à ramener en Russie la majeure partie de l'arsenal nucléaire par crainte d'attaques terroristes.Avec 90% de l'arsenal nucléaire soviétique sur son sol (estimé par le SIPRI à 26 000 têtes nucléaires), la République russe pourrait devenir une nouvelle superpuissance nucléaire.Une perte de contrôle du pouvoir central, ainsi que le danger de voir quelques-unes des 10% d'armes nucléaires restantes dans les diverses républiques tomber aux mains de groupes extrémistes, ne sont pas sans inquiéter les gouvernements occidentaux.Les implications d'une conversion véritable de l'industrie soviétique sont quasiment inextricables car pour ce faire il convient de repenser les structures économiques de fond en comble.Pour l'Union Soviétique, la conversion signifie, dans la plupart des cas, une fermeture pure et simple des usines militaires et la reconstruction de nouvelles usines civiles : son économie manque de la flexibilité nécessaire à une conversion progressive, même si beaucoup de sociétés du domaine de la défense fabriquent des biens de consommation (100% des téléviseurs, machines à laver.).On peut estimer que le secteur de la défense fait vivre plus de 40 millions de personnes (familles incluses).Ainsi, la moitié de la population active de Leningrad travaille dans ce secteur, soit 1 million de personnes.Dans certaines villes de l'Oural tous les employés d'usines, travaillent pour l'industrie de la défense.Plus encore, il faut inclure les militaires dans ce processus: 200 000 sont encore stationnés en Allemagne de l'Est, et l'armée Rouge compte 4 à 5 millions de soldats.Il y a donc un immense pas à franchir entre les déclarations d'intention des dirigeants soviétiques et la réalité d'une démilitarisation efficace'".USA: résister au chant de la sirène Aux États-Unis l'avenir est loin d'être si sombre et la prospérité relative de l'industrie de la défense américaine rend l'idée de conversion davantage un choix politique qu'une nécessité économique: malgré une réduction de ses budgets de défense, les États-Unis sont de loin devenus les premiers exportateurs mondiaux d'armes (2), en s'accaparant agressivement le marché du Moyen-Orient et de certaines régions du Tiers-Monde, à la grande frustration de compétiteurs européens qui parlent sérieusement d'une restructuration de cette industrie pour l'Europe de 1992.Il est vrai que la compétition est dure.Le gouvernement américain finance à 80% la recherche et le développement dans le domaine de la défense, contre 50% en Europe, alors que la recherche représente jusqu'à 20% du chiffre d'affaire de cette industrie.Si l'on prend le seul domaine de l'électronique de la défense, les sociétés américaines remportent treize des quinze premières places mondiales.Les industries de défense américaines ont déjà amorcé un mouvement vers la restructuration de leurs forces, encourageant les sociétés non compétitives à se convertir dans le domaine civil, et ce au profit de plus grosses sociétés A moins que les Japonais et les Allemands ne se lancent activement dans la course, les Européens seront sans doute le seul réel défi économique, dans le domaine de la défense, auquel vont devoir faire face les Américains dans les années à venir.Cloisonnée dans de petites entités étatiques, l'Europe ne représente pas un grand danger pour l'industrie américaine.Mais si elle réussit le grand virage déjà débuté de la restructuration de son industrie, dans les années à venir, elle pourra devenir un compétiteur de taille.Malgré cela, les États-Unis mettent sur pied une politique globale d'aide à la diversification, bien modeste Le gouvernement américain finance à 80% la recherche et le développement dans le domaine de la défense, contre 50% en Europe, alors que la recherche représente jusqu'à 20% du chiffre d'affaire de cette industrie.toutefois: le Congrès américain vient de voter un crédit de 200 millions de dollars pour aider à la conversion, et le Secrétaire à la Défense a débloqué des fonds.Rien de très ambitieux, cependant, car la Guerre du Golfe et l'instabilité dans les républiques soviétiques militent plutôt en faveur des partisans d'une industrie forte."Nous devons ne pas nous laisser séduire par le chant de la sirène," disait George Bush en septembre, dans une conférence de presse qui précisait qu'il ne prévoyait pas de coupures importantes dans le budget de la défense.Le seul espoir possible pour les avocats de la conversion sera peut-être une conversion très progressive, très lente, et méticuleusement négociée au niveau international.Quel serait le rôle du Canada?Dans ce contexte, pourquoi le Canada devrait-il travailler à une conversion progressive?Par idéalisme ou tout simplement par nécessité?Doit-il faire cavalier seul ou ne faire un pas dans ce sens que si d'autres accompagnent la danse?Faut-il se préserver du "chant de la sirène" et si oui, comment?On peut trouver le terme "conversion" trop marqué idéologiquement.Dans ce sens, l'industrie militaire serait radicalement convertie en industrie civile, par une décision politique.Peu viable économiquement et peu réaliste, même pour ceux qui rêvent d'un monde sans violence.Plus fréquemment, et c'est dans ce sens que nous l'utiliserons, l'idée de conversion recouvre une réalité plus complexe, ayant pour but de diminuer la dépendance de certains secteurs vis-à-vis de la fabrication et de la commercialisation de matériel militaire.Elle passe donc avant tout par la diversification des industries, qui CITÉ LIBRE octobre 1991 18 éventuellement cesseront complètement leuts activités de fabrication de biens dans le domaine de la défense.Ceci ne peut se faire qu'avec l'implication du gouvernement, comme nous le verrons plus loin, et prend diverses formes: diversification des biens fabriqués, réorientation des fonds alloués à la recherche et au développement du "militaire" au "civil", développement des technologies à usage double.La préparation de la conversion permet d'évitet des fermetures d'usines ou de bases militaires trop rapides, laissant de petites communautés, dont l'économie n'est pas diversifiée, absorber seules les coûts des pertes d'emplois et d'activité.Conversion n'est pas non plus synonyme de désatmement, bien que la première milite pour le deuxième.Le Canada a des engagements internationaux (OTAN, NORAD.) qu'il doit avoir la capacité militaire de remplir.Ainsi, tout pays qui travaille à la conversion totale ou c conversion n'est pas non plus synonyme de désarmement, bien que la première milite pour le deuxième.partielle de son industrie militaire, doit aussi participer activement aux négociations internationales sur le désarmement: tels les patticipants d'un grand bal, chacun se demande qui fera le premier pas.Laisserons-nous aux Soviétiques l'honneur de la première valse, alors que personne n'est bien sûr ni de leurs intentions réelles, ni de leur capacité à mener à bien leur plan, ou saisirons-nous l'occasion pour montrer que pour une fois une conversion planifiée est salutaire, surtout lorsque les circonstances économiques l'exigent.L'industrie canadienne de la défense est assez modeste: 200 000 employés dans un secteur estimé à 8.8 milliards de dollars (41.Mises à part quelques histoires de succès, cette industrie n'est ni très prospère ni très prometteuse.Il arrive parfois que les forces du marché se chargent de résoudre une partie de la question.Ainsi, pour les sociétés dans le domaine de l'aérospatiale, la diversification, premier pas vers la conversion, est relativement aisée, compte tenu de l'extraordinaire développement de ces marchés: Boeing Canada, McDonnell Douglas Canada, Dowty Canada, semblaient avoir réussi avec succès le passage de la fabrication des composants pour des avions militaires, à la fabrication de composants pour des avions civils.La compagnie Marconi Canada, dont le marché est à 80% dans le domaine de la défense et 20% dans le domaine civil, songe sérieusement à réduire la proportion de sa production militaire.De même Canadair développe-t-elle ses activités dans l'aéronautique civile.Mais, à l'inverse, les exemples de sociétés dans le domaine de la défense obligées de fermer leurs portes, faute de marchés, ne manquent pas: on pouvait en 1990 constater la fermeture de deux usines pour Astra Pyrotechnique (120 emplois), la fermeture de l'opérations montréalaise de plaquettes de circuits imprimés de la compagnie Marconi Canada (130 emplois), et de MIL Vickers de Montréal, dont l'usine fabriquait entre autres, des composants pour les sous- marins nucléaires américains Trident (400 emplois)'5*.Sans comptet les sérieuses difficultés rencontrées par la filiale canadienne du géant suisse, Oerlikon Aérospatiale .L'industrie de la construction navale militaire a, elle aussi, un avenir bien sombre: au chantier naval de Sorel, le groupe MIL sous-traite la moitié du travail de construction de douze frégates commandée par la marine canadienne, en 1983 et 1987, à la St-John Shipbuilding .Une fois son travail achevé en 1995, MIL n'a que peu d'espoir d'avoir de nouveaux contrats, ce qui entraînera nécessairement une téduction des activités du chantier, si ce n'est sa fermeture totale.Et la bataille juridique sans fin entre les deux chantiers a pour but inavoué d'éliminer la compétition, dans un marché où une restructuration des chantiers navals est en cours et pour lequel les experts prévoient que seulement la moitié des chantiers actuellement au Canada est nécessaire pour remplir la demande dans les dix prochaines années
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