La presse, 30 juin 2000, B. Plus
[" 5LP0101B0630 b01 vendredi 30 juin 5LP0101B0630 ZALLCALL 67 00:45:41 06/30/00 B B Montréal, vendredi 30 juin 2000 Plus La ferme laitière réinventée page B8 ÉDITORIAL / OPINIONS PHOTO PC Les pilotes d\u2019Air Canada sont bien payés, mais gagnent 30 % de moins que leurs collègues américains.Profession: pilote « Combien êtes-vous prêts à payer le gars qui est en avant ?» Un choc ! Une rupture ?L\u2019avion tout à coup pèse vers la gauche.Bernis le retient d\u2019une main, puis des deux mains, puis de tout son corps.« Nom de Dieu ! » L\u2019avion a repris son poids vers la terre.Voici Bernis ruiné.- Saint-Exupéry, Courrier sud André Pratte La vie des pilotes d\u2019avion d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019a pas grand-chose à voir avec les exploits que racontait Antoine de Saint-Exupéry il y a 70 ans.Tellement que, lorsque les pilotes d\u2019Air Canada menacent de faire la grève, certains d\u2019entre eux n\u2019aiment pas parler de leurs conditions de travail, de peur de choquer encore plus la population.La première fois que La Presse a demandé au président de l\u2019Association des pilotes d\u2019Air Canada d\u2019expliquer en détail les salaires et les horaires de travail de ses membres, Denis Belhumeur s\u2019est montré hésitant.« Il faut être prudent, disaitil.C\u2019est facile pour les médias de mettre un biais là-dessus et de dire : Ces gars-là sont bien payés, ils ne travaillent pas 8 jours par semaine, c\u2019est pas si mal si tu compares à un gars qui coule de l\u2019asphalte sept jours par semaine.» Les pilotes d\u2019Air Canada sont bien payés, c\u2019est indéniable.Selon son ancienneté, le commandant d\u2019un Jet régional (50 passagers) gagne entre 83 000 $ et 97 000 $ par année.Le commandant d\u2019un Boeing 767 (200 passagers) fait entre 168 000 $ et 183 000 $ par année.Enfin, au sommet de la pyramide, les pilotes des trois Boeing 747 de la compagnie gagnent entre 225 000 $ et 240 000 $ par année.1 Comme les pilotes de petits appareils sont beaucoup plus nombreux que ceux de gros appareils, leur syndicat parle d\u2019un salaire moyen de 128 000 $.L\u2019Association des pilotes soutient dans ses communiqués de presse que « les pilotes d\u2019Air Canada ne reçoivent qu\u2019environ 70 % du salaire des pilotes des compagnies aériennes américaines ».L\u2019Association refuse de rendre publique l\u2019étude sur laquelle s\u2019appuie cette affirmation.Cependant, les données obtenues par La Presse de source américaine semblent confirmer les dires des pilotes canadiens.2 Ainsi, les commandants des Boeings 747 de United Airlines, pour ne prendre qu\u2019un exemple, font autour de 215 000 $ US.Cela fait plus de 320 000 $ canadiens, 80 000 $ (33 %) de plus que leurs collègues canadiens.La direction d\u2019Air Canada conteste cependant la valeur de cette comparaison.« Les pilotes américains qui vivent à San Francisco, Los Angeles, Houston, New York, Dallas ou Atlanta font face à un coût de la vie beaucoup plus élevé que les pilotes canadiens qui habitent à Vancouver, Toronto, Montréal ou Winnipeg », fait remarquer la porte-parole de la compagnie, Nicole Couture Simard.Quoi qu\u2019il en soit, les pilotes d\u2019Air Canada aimeraient bien combler une partie du fossé.Conscients que la plupart des passagers qu\u2019ils transportent gagnent moins qu\u2019eux, les pilotes servent un argument massue à ceux qui seraient portés à les traiter d\u2019enfants gâtés : « Pour que vous fassiez une envolée sécuritaire lors de vos prochaines vacances, combien êtes-vous prêts à payer le gars en avant ?» lance un pilote d\u2019Airbus 320 interviewé par La Presse.Pilotes au quotidien Va pour le salaire.Mais les pilotes doivent aussi contrer le préjugé voulant qu\u2019ils travaillent relativement peu d\u2019heures, qu\u2019ils ont la chance de faire du tourisme dans les plus belles villes du monde, et passent le reste de leur temps à paresser à la maison.Les données administratives fournies par Air Canada tendent à accréditer cette perception.L\u2019an dernier, les pilotes des Jets Régionaux d\u2019Air Canada ont piloté en moyenne 62,5 heures par mois, les pilotes de Boeing 767, 54,3 heures par mois, et les pilotes de Boeing 747, à peine 39,1 heures par mois.Cependant, ces moyennes mensuelles sont compilées sur 12 mois, et incluent donc les périodes de vacances.Les renseignements très détaillés donnés à La Presse par deux pilotes forcent à corriger le préjugé.Les pilotes en question, tous deux proches du bureau syndical, ont requis l\u2019anonymat.L\u2019un d\u2019eux, appelons-le Antoine, pilote un Airbus 320, un appareil transportant 132 passagers.Le mois dernier, son premier cycle de vol a commencé le 10 juin.Il a quitté Dorval à 6 h le matin en direction de Toronto.Puis, il a fait Toronto- Boston, Boston-Toronto, Toronto- Boston.Antoine a passé la nuit à Boston.Le 11 juin, il a fait le vol Boston-Vancouver.Après une nuit à Vancouver, il a fait Vancouver- Los Angeles, et Los Angeles-Montréal, où il a atterri à 20 h 20.Durant le mois, Antoine a fait quatre cycles de ce genre.En tout, il a volé \u2014 et sera payé pour \u2014 77 heures.Treize jours de travail.C\u2019est peu, si on compare à un travailleur ordinaire.Mais c\u2019est beaucoup, si l\u2019on considère que ces 13 jours sont passés hors de Montréal.« Les 13 jours où je suis parti, c\u2019est 13 jours où je ne couche pas chez moi, où je ne suis pas avec ma famille, souligne Antoine.Je ne suis pas toujours dans l\u2019avion, mais je suis en service.» « Quand on me demande combien d\u2019heures je travaille par mois, je réponds que je travaille en général 240 heures par mois, mais que je suis payé pour 80 », poursuit le pilote.Antoine ajoute que ses jours de congé sont affectés par les exigences de sa profession : « La veille d\u2019un vol, on ne peut pas prendre d\u2019alcool.» La vie sociale des pilotes est aussi perturbée par le fait que leurs horaires sont imprévisibles d\u2019un mois à l\u2019autre.Basé à Toronto, Dan pilote un Airbus 340, un appareil transportant 284 passagers.Le 3 juin, il a fait le vol Toronto-Londres (sept heures).Vingt-huit heures d\u2019arrêt à Londres.Puis, un vol Londres-Vancouver (dix heures).Après 15 heures de repos à Vancouver, un vol Vancouver-Toronto (4,5 heures).Une journée de congé.Le 8 juin, Dan pilote un vol Toronto- Londres.Le 10 juin, retour vers Montréal, puis Toronto.Le 11 juin, Toronto-Londres, 28 heures de repos, Londres-Vancouver, 15 heures de repos, et retour à la base, Toronto.Une semaine de congé.Le 23 juin, nouveau départ pour Londres, repos de 28 heures, Londres- Vancouver.Le 26 juin, retour à Toronto.En tout, au cours du mois de juin, Dan a travaillé 15 jours.Il a été payé pour 81 heures, dont 76 étaient des heures de vol.(Le salaire d\u2019un pilote d\u2019A340 est d\u2019environ 200 $ l\u2019heure.) Quinze jours de travail, cela fait tout de même 15 jours chez soi, à profiter de la vie, non ?« Quand on va en Asie et qu\u2019on revient, ça nous prend deux jours pour se remettre du décalage horaire, raconte Dan.Je suis peut-être à la maison, mais je dors ! » Vu de cette altitude, les pilotes d\u2019Air Canada ne sont peut-être pas aussi privilégiés que certains le croient.Le seul moyen ?Au cours de la présente ronde de négociations entre l\u2019Association des pilotes et Air Canada, le salaire n\u2019est qu\u2019un des enjeux, et probablement pas le plus délicat.Les pilotes espèrent obtenir la garantie que la création de nouvelles filiales \u2014 dont une ligne aérienne à tarifs économiques \u2014 ne se fera pas à leur détriment.Autrement dit, qu\u2019il n\u2019y aura pas transfert de vols d\u2019Air Canada à ces filiales, et donc pertes d\u2019emplois pour les pilotes de la compagnie principale.La compagnie et l\u2019Association des pilotes renégocient aussi les normes régissant l\u2019ajout de pilotes de relève sur les vols de longue durée.Aux États-Unis, la loi statue qu\u2019un pilote de relève doit être à bord de tout vol de plus de huit heures.La réglementation canadienne est moins exigeante à cet égard.Chez Air Canada, en moyenne, un pilote de relève s\u2019ajoute à l\u2019équipage si le vol dure plus de 10 heures et demie.Les pilotes voudraient que la compagnie se rapproche de la norme américaine.Nul doute que ces demandes sont légitimes.Mais en apprenant cette semaine que les pilotes d\u2019Air Canada menaçaient de débrayer pour la deuxième fois en deux ans, on pouvait se demander si leurs revendications valaient de semer l\u2019inquiétude chez des milliers de vacanciers canadiens.À cette question, les pilotes interrogés n\u2019avaient qu\u2019une réponse, toujours la même : « Nous ne voulons pas aller en grève, mais si c\u2019est cela qu\u2019il faut faire pour avoir une nouvelle convention collective, nous n\u2019avons pas le choix.» 1) Données fournies par Air Canada.2) Données fournies par Aviation Information Resources, Atlanta. 5LP0201B0630 b2-vendredi-edito 5LP0201B0630 ZALLCALL 67 00:45:30 06/30/00 B B 2 LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 Editorial ANDRÉDESMARAIS PRÉSIDENT DU CONSEIL D\u2019ADMINISTRATION GUY CREVIER PRÉSIDENT ET ÉDITEUR MARCELDESJARDINS VICE-PRÉSIDENT ET ÉDITEUR ADJOINT YVES BELLEFLEUR DIRECTEUR DE L\u2019INFORMATION ALAINDUBUC ÉDITORIALISTE EN CHEF Pour apprivoiser la génétique Chez ceux qui sont portés à craindre la science, et ils sont légion, le décryptage du patrimoine génétique humain fait naître des images bibliques où on voit déferler la colère de Dieu et s\u2019abattre sur nous les sept plaies d\u2019Égypte revues et corrigées par la modernité ! Un quotidien portugais redoute qu\u2019en farfouillant dans l\u2019ADN, on s\u2019apprête, comme Ève, à croquer la fameuse pomme qui précipita l\u2019humanité dans le péché, l\u2019esclavage et l\u2019angoisse de la mort.En Grande- Bretagne, le prince Charles a déjà prévenu que la génétique appartient à Dieu et à Dieu seul.Même le président américain, Bill Clinton, livre un prêche où il est question du « langage utilisé par Dieu pour créer la vie ».Pour demeurer sur la même lancée spirituelle : avons-nous si peu foi en l\u2019Homme ?Cette méfiance si grande, cette inquiétude à ce point forte, qu\u2019elles tuent presque la joie que devrait inspirer une grande découverte, sont d\u2019autant plus fascinantes qu\u2019elles sont provoquées par un bond en avant de la connaissance dont la portée se compare, tous les observateurs l\u2019ont noté, à la formulation de la théorie de la relativité, à la domestication de l\u2019atome ou au débarquement de représentants de l\u2019espèce, il y a 30 ans, sur un autre corps céleste.Encore cela vaut-il surtout pour l\u2019aspect symbolique de l\u2019affaire.Car, au strict plan scientifique, il est probable que le séquençage des trois milliards de « lettres » chimiques du génome humain constitue une plus grande avancée encore que les exploits intellectuels et technologiques que nous venons d\u2019évoquer.La génétique, en effet, provoque le passage de l\u2019ère du feu, qui a débuté à la préhistoire pour cumuler avec l\u2019énergie atomique, à l\u2019ère du gène qui s\u2019ouvre en même temps que le nouveau millénaire, estime l\u2019essayiste américain Jeremy Rifkin dans The Biotech Century.Or, au cours de cette longue ère du feu, nous le voyons bien, l\u2019Homme n\u2019a pas été avalé par ses créatures \u2014 sinon dans les films de science-fiction.Il est toujours parvenu à maîtriser les retombées de la science qu\u2019il a acquise et des technologies qu\u2019il s\u2019est données.Malgré les erreurs, les accidents et même les catastrophes.Ainsi, on calculera en un éclair que les trois plus grands désastres technologiques du XXe siècle (rupture des barrages de Banquio et Shimantan, Chine, 1975 ; accident nucléaire de Tchernobyl, URSS, 1986 ; fuite de gaz toxiques à Bhopal, Inde, 1984) ont fait à eux trois 40 000 victimes : c\u2019est, au minimum, 5000 fois moins que le nombre de cadavres semés en cette même période sur les champs de batailles et dans les charniers par la vanité politique, les folles idéologies ainsi que la haine pure et simple, en général alimentée par l\u2019ignorance.Et c\u2019est la science que l\u2019on craint ?n n n Ceci dit, il serait futile de nier l\u2019ampleur du défi posé par la domestication du code génétique.Celui-ci est, grosso modo, de deux ordres.Il concerne d\u2019abord la tentation de l\u2019eugénisme, le terme étant pris au sens strict, c\u2019est-à-dire au niveau de la manipulation de la vie au stade de la conception, de la gestation et de la naissance ; ou dans un sens élargi à l\u2019échelle sociale, qui implique une discrimination s\u2019exerçant contre certains individus en raison de leur profil génétique.L\u2019autre défi consistera à adapter \u2014 et probablement mondialiser, dans la mesure du possible \u2014 les cadres juridiques de façon à baliser la propriété et la commercialisation des procédés de thérapie génique.C\u2019est ce dernier point qui mérite l\u2019attention la plus immédiate puisque les problèmes ont déjà commencé à se poser : des thérapies sont actuellement expérimentées et, aux États-Unis, un millier de gènes (sur les 38 000 que compte l\u2019être humain) ont été brevetés à ce jour.À moins d\u2019aborder les choses avec un esprit militant plutôt que pragmatique, il est clair qu\u2019un brevetage contrôlé des découvertes génétiques constitue la voie médiane et rationnelle dans laquelle il convient de s\u2019engager.Certains critères commencent d\u2019ailleurs à apparaître comme potentiellement efficaces.Par exemple, on s\u2019entend à peu près sur le fait que la définition de ce qu\u2019est une « invention », donc de ce qui est brevetable, devrait être resserrée de façon à exclure la séquence brute d\u2019un gène, par opposition à la découverte de sa fonction qui, elle, permet de dégager des applications thérapeutiques.Par ailleurs, on pourrait éviter la monopolisation des connaissances génétiques en prévoyant l\u2019obligation, pour un détenteur de brevet, d\u2019émettre des licences d\u2019utilisation \u2014 un peu à la manière dont on voulait forcer Microsoft à dévoiler les codes du logiciel d\u2019exploitation Windows.Il est pour l\u2019instant encourageant de constater que l\u2019État (le Projet génome humain) et l\u2019entreprise privée (Celera Genomics) ont collaboré pour offrir les résultats dont on vient de prendre connaissance.La puissance et l\u2019expertise de l\u2019un et l\u2019autre seront nécessaires pour explorer plus avant le livre de recettes de la vie, ce qui laisse entrevoir des manipulations particulièrement délicates et lourdes de conséquences.Car il est évidemment hors de question de s\u2019arrêter.Parce que rien n\u2019a jamais pu refréner la soif de connaissances et l\u2019inventivité de l\u2019Homme.Et parce que, à elles seules, les retombées médicales de la génétique justifieront à long terme les ajustements socio-politiques et les tourments éthiques qu\u2019il faudra se taper pour apprivoiser cette science nouvelle.Le zèle bovin Parfois, il y a des claques qui se perdent.Un certain nombre de fonctionnaires, dont on ne connaît pas les noms, en méritent pour la façon dont ils se sont comportés envers Mélanie Samaha, qui a maintenant 19 ans, dont les mésaventures ont été révélées par La Presse.Alain Dubuc adubuc@lapresse.ca À l\u2019âge de 15 ans, elle a demandé d\u2019être hébergée en famille d\u2019accueil pour échapper à sa mère, prostituée et toxicomane.Tout en étudiant, elle s\u2019est mise à travailler à temps partiel pour ramasser des sous.Mais le Centre jeunesse de Montréal, appliquant de façon imbécile un règlement imbécile, lui a réclamé, quand elle avait 17 ans, une partie de son petit salaire pour défrayer les frais d\u2019hébergement qu\u2019elle occasionnait.Elle a refusé, l\u2019affaire a traîné, mais nos valeureux fonctionnaires ont fini par lui envoyer une lettre de huissier pour la menacer de saisie sur son salaire si elle ne payait pas la facture de 700 $.Le règlement qui prévoit une participation financière, logique pour responsabiliser de mauvais parents, est odieux quand on l\u2019applique à un mineur en détresse.Il y a là un premier cafouillage.Mais le second, c\u2019est le fait que les fonctionnaires ont appliqué aveuglément la norme, quitte à aller jusqu\u2019aux huissiers, même si cela était incompatible avec les principes qu\u2019ils sont censés défendre.La DPJ est là pour aider les jeunes, pas pour les caler.Le ministre responsable de la Protection de la jeunesse, Gilles Baril, l\u2019a tout de suite compris, et dès qu\u2019il a pris connaissance de cette histoire d\u2019horreur, s\u2019est dit prêt à apporter des correctifs.Comment se fait-il que les fonctionnaires chargés du dossier, n\u2019aient pas eu les mêmes élémentaires réflexes ?C\u2019est la logique du « je n\u2019ai fait qu\u2019obéir aux ordres », la déresponsabilisation de fonctionnaires de la DPJ qui se sont réfugiés derrière le fait qu\u2019ils ne sont que des mandataires chargés d\u2019appliquer un décret ministériel.Ce qu\u2019ils ont fait avec un zèle bovin.DROITS RÉSERVÉS PASCAL ÉLIE, collaboration spéciale OPINIONS L\u2019orthographe en évolution CÉLINE LABROSSE L\u2019auteure est chercheure au Centre de recherche et d\u2019enseignement sur les femmes de l\u2019Université McGill et auteure de Pour une grammaire non sexiste.Le 9 avril dernier, La Presse publiait à la une de son cahier Lectures un article sur l\u2019orthographe, dont je suis l\u2019auteure.Trois semaines plus tard, des réactions étaient rapportées dans le même cahier, lesquelles reposaient sur des erreurs de faits que je souhaitais corriger.J\u2019emprunte cette autre tribune pour répliquer à l\u2019article précité ainsi que pour fournir quelques éléments de réponse aux nombreuses questions qui m\u2019ont été adressées.Beaucoup de pays ont apporté des changements à leur système d\u2019écriture au cours du XXe siècle: la Hollande, le Danemark, l\u2019Irlande, la Turquie, le Portugal et le Brésil, l\u2019Espagne, le Chili et l\u2019Argentine, la Norvège, la Serbo-Croatie, la Malaisie, l\u2019ex-Union soviétique, le Japon, le Vietnam, etc.La Grèce a aboli, en 1987, certains signes hérités du grec ancien, qui étaient en usage depuis plus de deux mille ans.Les États-Unis ont aussi procédé à des transformations ou admis de nombreuses graphies nouvelles: connection, anemia, fetus, center, favorite, realize, mold, color, defence, thru (through), droft (drought), etc.L\u2019Allemagne, l\u2019Autriche et la Suisse ont pour leur part simplifié leur orthographe à plusieurs reprises.La dernière réforme de l\u2019orthographe allemande, élaborée en 1995 et adoptée en 1999, est aujourd\u2019hui appliquée dans l\u2019Administration publique, les journaux, les manuels scolaires, etc.Dans l\u2019ensemble des pays concernés, les modifications \u2014 à l\u2019instar d\u2019ailleurs de tous les changements linguistiques \u2014 ont d\u2019abord été portées par une minorité, à laquelle s\u2019est peu à peu rallié le reste de la communauté.En France, le fait notamment que le premier ministre Lionel Jospin ait préfacé, en 1999, un livre de l\u2019Institut national de la langue française (INaLF) réalisé en orthographe rectifiée constitue une manifestation évidente de son adhésion à cette cause.Mais qu\u2019en est-il plus particulièrement de l\u2019orthographe française?Elle « n\u2019est pas seulement bizarre, elle est irrégulière dans ses bizarreries et contradictoire dans ses irrégularités », concluait un auteur à la fin du XIXe siècle, à la suite d\u2019une fine analyse.En effet, les traités d\u2019orthographe fourmillent d\u2019exemples tels que balai-balayer, essaiessayer mais relais-relayer, curedent mais cure-ongles, porte-monnaie mais portefeuille, fantastique mais phénomène (mots de la même famille), réfectoire mais dortoir, mors (morsum) mais remords (remorsum), honorer mais honneur, assistance (assistentia) mais conférence (conferentia), circonstancielle mais essentielle, tension mais prétention, neuf (novem) mais boeuf (bovem), nous portions les portions, les poules du couvent couvent, et ainsi de suite.Une langue est censée reposer sur un ensemble de règles et non être truffée d\u2019anomalies et d\u2019exceptions qui en compliquent inutilement l\u2019apprentissage.Écartant d\u2019emblée toute perspective de simplification, l\u2019Académie française a d\u2019ailleurs choisi, pour la première édition de son dictionnaire de 1694, de suivre l\u2019orthographe savante afin de « distinguer les gens de lettres d\u2019avec les ignorants et les simples femmes ».Les éléments retenus aux fins des rectifications orthographiques en France, en 1990, ont été choisis méticuleusement.Les recherches d\u2019équipes de spécialistes en la matière ont de ce fait permis de repérer, prioritairement, les points qui présentaient le plus de difficultés.Ainsi, plus du quart des « fautes » relevées dans les textes de tous ordres concernent l\u2019accent circonflexe.Tant de « fautes » pour un si petit accent?En effet, puisque l\u2019emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche toute systématisation pédagogique.L\u2019accent circonflexe: marque parfois la disparition de la lettre s (île, tête, croûte, crêpe, dîme, etc.) ou une fusion en un seul son de deux voyelles (âge, chaîne, crûment autrefois aage, chaïne, cruement).Pourtant, une foule de mots ont aussi perdu un s sans porter aujourd\u2019hui d\u2019accent: mouche, flacon, chaque, moutarde, coutume, mépris, etc.Et plusieurs autres mots qui s\u2019écrivaient avec l\u2019accent circonflexe par fusion de voyelles l\u2019ont perdu depuis, dont su, levure, masse, goitre, gaine; peut aussi noter une voyelle longue (aumône, pâle, dôme, noirâtre).Toutefois, une multitude de mots offrent une prononciation similaire (zone, clone, atome, pédiatre, etc.) sans pour autant qu\u2019y figure un accent; sert également à distinguer les homonymes: cru, crû; du, dû, etc.Le participe passé du verbe taire (tu) l\u2019a néanmoins perdu au fil des années et partage depuis la même graphie que le pronom personnel tu.Le contexte suffit à éviter tout imbroglio.L\u2019orthographe grammaticale n\u2019a pas été en reste: l\u2019accord du participe passé du verbe laisser en emploi pronominal a été réaménagé.Les rectifications retenues ne règlent pas toutes les difficultés, tant s\u2019en faut.Mais voilà tout de même l\u2019amorce d\u2019un mouvement qui rendra la maitrise 1 de la langue française un peu moins contraignante, plus accessible aux francophones de toutes les classes sociales.« Pendant des siècles, le peuple n\u2019a pas écrit.Et, s\u2019il avait écrit, il n\u2019aurait pas, à coup sur, adopté les principes explicitement élitistes que l\u2019Académie française a faits siens en 1694 et qui continuent à nous régir » (André Goosse, 1991).1.Ce texte est réalisé en orthographe rectifiée. 5LP0301B0630 b3-vendredi-edito 5LP0301B0630 ZALLCALL 67 00:48:52 06/30/00 B LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 B 3 Du changement à l\u2019horizon En cette veille de l\u2019autre « fête nationale », le Canada semble se trouver au bord d\u2019un léger cataclysme.Le mot est peut-être trop fort pour désigner l\u2019irruption fracassante de Stockwell Day sur une scène où, après tout, il n\u2019a pas encore fait ses preuves.Il n\u2019empêche que le rideau paraît sur le point de tomber sur la pièce de théâtre à laquelle nous étions habitués, avec ses acteurs familiers et son scénario prévisible.La nouvelle pièce sera peut-être encore pire que celle qui tenait l\u2019affiche depuis sept ans, mais au moins il y aura du changement.Le changement, ce pourrait être un gouvernement libéral minoritaire.Ou le remplacement de Jean Chrétien par Paul Martin.Ou l\u2019effondrement du Parti conservateur de Joe Who sous les coups de butoir d\u2019une Alliance revigorée par le changement de leadership.Ou même.mais contentons-nous d\u2019évoquer les hypothèses les plus vraisemblables.Le deuxième tour de scrutin de l\u2019Alliance canadienne, le 8 juillet, donnera probablement à Stockwell Day une victoire définitive sur le chef historique de l\u2019ex-Reform, bouleversant par le fait même le paysage politique.Exit Preston Manning, c\u2019est le pétulant Stockwell Day qui élira domicile à Stornoway et donnera la réplique au gouvernement (M.Day et sa femme ont déjà mis en vente leur maison de Red Deer, en Alberta).M.Manning avait fait un pari bien présomptueux en s\u2019imaginant qu\u2019on pouvait changer l\u2019image d\u2019un parti sans en changer le chef.Il a déjà fait à deux reprises la preuve de son incapacité à élargir les bases de son parti au-delà de ses châteaux forts de l\u2019Ouest.On voit mal pourquoi les alliantistes le maintiendraient à son poste, sinon pour des raisons d\u2019affection et de loyauté.Ces sentiments ne pèsent pas lourd à côté du goût du pouvoir.Cette semaine, M.Manning aura donné le spectacle pathétique d\u2019un naufragé s\u2019accrochant désespérément à n\u2019importe quelle bouée pour se maintenir à flot \u2014 y compris à la bouée trouée de Tom Long, le candidat qui, même avec l\u2019argent de Bay Street, n\u2019a pas réussi à obtenir plus de 18 % des votes.M.Long appuie M.Manning ?Big deal.Ses organisateurs et ses principaux appuis sont tous passé dans le camp de Day.Faut-il s\u2019inquiéter de la montée de Stockwell Day ?Certainement.Sa philosophie nous ramène aux années 50 : non à l\u2019avortement, non aux ménages gais, oui à la peine de mort, oui aux groupes de pression ultrareligieux.Tout ce que l\u2019on puisse espérer, c\u2019est que M.Day soit plus cynique qu\u2019il en a l\u2019air, tant il est vrai que les politiciens cyniques sont moins dangereux que les zélotes illuminés.Peut-être (donnons-lui le bénéfice du doute) M.Day a-t-il délibérément agité le drapeau du conservatisme social pour recueillir les votes qui lui assureront le leadership de l\u2019Alliance.Après quoi, une fois bien en selle, il trahira les promesses qu\u2019il a faites à l\u2019extrême droite pour se concentrer sur ses mantras économique (la réduction draconienne des impôts) et politique (la décentralisation).Incidemment, pourquoi parle-t-on de « conservatisme » à propos de M.Day, alors que, loin de vouloir conserver ce qui existe, il nous propose plutôt un retour aux valeurs des années 50 ?Il s\u2019agit plutôt d\u2019un mouvement réactionnaire, non ?n n n Quoi de neuf, à part ça, sur la scène fédérale ?Les sénateurs d\u2019Ottawa (pas le club de hockey, le club privé sur la colline) ont mis fin hier à leur baroud d\u2019honneur contre le projet de loi C- 20 sur la clarté.Baroud d\u2019honneur mené dans l\u2019indifférence générale.L\u2019opinion publique ne s\u2019émouvra pas de constater que le législateur a négligé de donner un rôle majeur au Sénat dans les pourparlers suivant un référendum en faveur de la souveraineté.En vertu de quoi ce groupe de non-élus devrait-il avoir un droit de veto sur la volonté populaire ?Le caractère arbitraire de la formation du Sénat a été mise en relief, si besoin était, par la nomination, in extremis, de deux personnalités « sûres » pour augmenter la majorité libérale avant le vote fatidique.Les sénateurs, grands altruistes devant l\u2019éternel, reprochaient aussi au gouvernement d\u2019avoir alloué un rôle mineur aux autochtones.Où est le drame ?L\u2019important n\u2019est-il pas qu\u2019ils soient consultés sur le destin de leurs propres territoires historiques ?Quant au reste, les chefs autochtones n\u2019ontils pas toujours affirmé qu\u2019ils ne se sentaient pas concernés par le fonctionnement interne des gouvernements du conquérant « blanc » ?Quelques sénateurs, dont l\u2019ancien ministre Serge Joyal, estimaient que le Parlement ne peut amorcer des négociations visant au démantèlement du pays sans l\u2019approbation de la population, donc sans passer par un référendum « national ».Ils ont peut-être raison en principe (quoique la Cour suprême semble leur avoir donné tort) mais en pratique, où cela mènerait-il ?À donner à la majorité canadienne le pouvoir de renverser une décision de la majorité québécoise ?Et à supposer qu\u2019un référendum pancanadien dise Non à la séparation du Québec, alors qu\u2019est-ce qu\u2019on fait si les Québécois continuent à dire Oui ?On leur envoie l\u2019armée ?On jette Lucien Bouchard en prison ?Allons donc ! Même dans les pays qui ne reconnaissent pas la possibilité de leur propre dissolution (c\u2019est, de fait, le cas de la presque totalité des pays de la planète), on se rendrait à la réalité s\u2019il advenait qu\u2019une composante du pays revendique clairement sa souveraineté (je parle ici, bien sûr, des pays démocratiques).Que se passerait-il, croyez-vous, si 75 % des Corses (au lieu des 5 ou 6 % qui se disent indépendantistes) votaient en faveur de la souveraineté ?Verrait-on les paras débarquer à Bastia et tirer sur la foule ?Mais non, mais non : la France, toute jacobine soit-elle, rendrait les armes, en se croisant les doigts pour que les Bretons ne fassent pas pareil.Les sénateurs ont eu leur période supplémentaire.Fin de la récréation.n n n L\u2019autre fête nationale est, encore plus que celle du Québec, d\u2019abord un prétexte à un long congé.On ne célèbre aucun événement historique, ni guerre d\u2019indépendance comme le 4 juillet, ni prise de la Bastille comme le 14 juillet.C\u2019est une fête de convenance, dépourvue d\u2019émotion.Le Canada a beau récolter, bon an mal an, le premier prix de l\u2019ONU quant à la qualité de vie de ses habitants, c\u2019est un pays qui n\u2019inspire pas de passion, ce qui en un sens est une qualité, dans un monde où la passion politique a fait d\u2019abominables ravages.C\u2019est un lieu confortable, paisible et tolérant, un arrangement relativement flexible entre des communautés et des régions fort différentes les unes des autres.bref, c\u2019est le pays du passeport, le Québec étant la patrie du coeur.Lysiane Opinions Bâtir un pays, n\u2019est pas une romance Le sens de la fête du Canada PIERRE S.PETTIGREW L\u2019auteur est ministre canadien du Commerce international.À la mémoire des Lafontaine, Cartier, Laurier, Godbout, Lesage à qui l\u2019on doit que le Canada soit un projet original.Si, en ce début de siècle, le Canada constitue une espèce d\u2019idéal qu\u2019on admire aux quatre coins du monde, s\u2019il inspire tant de gens de partout lorsqu\u2019ils cherchent un modèle d\u2019avenir, c\u2019est qu\u2019étant non seulement un pays remarquable, il est surtout un projet d\u2019une originalité sans précédent.En mouvance constante, le projet canadien est capable d\u2019un perpétuel ajustement, ce qui constitue l\u2019un des secrets de son succès.Fêter le Canada, c\u2019est donc fêter un pays à réinventer à chaque génération.Ce qu\u2019ont fait les Québécois, les premiers à se définir comme Canadiens, en imposant d\u2019entrée de jeu le premier accommodement.Celui-ci allait imposer le respect de la diversité et de la minorité et l\u2019installer au coeur même de l\u2019identité du nouveau pays.Cet accommodement qui allait permettre tous ceux qui devaient survenir, avec chaque nouvelle vague d\u2019immigration, avec chaque nouveau territoire à occuper.Les Québécois ont énormément contribué au développement de l\u2019originalité du projet canadien.La vision des fondateurs du pays n\u2019est pas étrangère à cette réussite.Au XIXe siècle, à l\u2019ère même des États-nations, le Canada a choisi de respecter la diversité des langues, des droits et des religions.Au lieu d\u2019imposer à tous la suprématie d\u2019une seule culture, avec tout ce que cela comporte, à l\u2019instar de ce que faisaient les pays européens et comme les États-Unis commençaient à le pratiquer avec la politique du « melting pot », le modèle canadien a privilégié la cohabitation des diverses cultures dans la coopération.Lentement élaboré et longuement mûri, ce concept de mosaïque s\u2019est progressivement révélé tout à fait adapté à un monde toujours davantage pluraliste.D\u2019autant mieux adapté à vrai dire que le pluralisme actuel ne consiste pas exclusivement en échanges d\u2019idées ou de valeurs mais de plus en plus en cohabitation concrète de groupes variés aux traditions multiples.Montréal vit déjà profondément et très agréablement cette réalité d\u2019avenir.Le défi que pose cette cohabitation concerne l\u2019identité citoyenne elle-même.Dans la perspective traditionnelle, l\u2019identité citoyenne se trouve menacée par l\u2019immigration, car cette dernière vient rompre l\u2019unicité linguistique, ethnique et culturelle.Loin d\u2019être perçu comme une source d\u2019enrichissement, l\u2019apport des communautés appartenant à d\u2019autres univers culturels est alors ressenti comme un danger, voire comme une attaque contre lesquels il faut se protéger.À l\u2019heure de la mondialisation, une telle façon de voir les choses constitue une faiblesse rédhibitoire.Au contraire, dans la perspective canadienne, l\u2019identité citoyenne se voit approfondie par l\u2019arrivée d\u2019immigrants qui souscrivent aux valeurs par lesquelles se définit le Canada : le respect, la tolérance, la solidarité entre régions aussi bien qu\u2019entre individus.Plus sont nombreux les gens qui partagent ces valeurs, plus fortes elles deviennent.Plus sont diversifiés les gens qui partagent ces valeurs, plus unifiantes elles deviennent.Plus elles sont fortes et unifiantes, mieux ces valeurs relèvent le défi de notre temps et à plus juste titre elles inspirent de l\u2019admiration à la communauté mondiale.Parce qu\u2019elles sont essentiellement civiques, ces valeurs confèrent au Canada une caractéristique plus que jamais désirable : elles donnent un sens au politique qui, trop souvent de nos jours, a tendance à se laisser envahir par l\u2019économique.Or un tel empiètement n\u2019est pas souhaitable : s\u2019il existe une logique de l\u2019économie qu\u2019il faut respecter et savoir mettre à profit, on ne doit pas pour autant lui accorder la préséance dès lors qu\u2019il s\u2019agit du bien commun.En certains milieux, il est de bon ton de tourner en ridicule les rapports entre politique et bien commun, comme s\u2019il n\u2019était pas réaliste de confier au politique la responsabilité du bien commun.Pourtant, le cas du Canada montre précisément que l\u2019activité politique est en mesure de promouvoir des valeurs auxquelles croit profondément l\u2019ensemble de la collectivité.Pour les Canadiens, la prospérité sans équité n\u2019a pas de sens, la diversité sans partage n\u2019a pas de sens, la richesse sans générosité n\u2019a pas de sens, le pouvoir sans contrepoids n\u2019a pas de sens, la cohabitation sans solidarité n\u2019a pas de sens.Bref, les Canadiens ont cette passion de l\u2019équilibre qui mène justement à la fameuse troisième voie que tout le monde recherche, cette passion de l\u2019équilibre qui - déjà jusqu\u2019à un certain point - constitue cette troisième voie.La recherche de ce type d\u2019équilibre rend intolérable l\u2019exclusion sociale.À telle enseigne que le Canada n\u2019hésite pas à subordonner les impératifs économiques aux valeurs politiques qui le caractérisent.Or ce n\u2019est pas rien.Car la question majeure que pose la mondialisation est justement celle de l\u2019exclusion, celle de savoir si l\u2019on peut vivre égaux dans la différence ou si, malheureusement, la diversité doit fatalement s\u2019exprimer dans des inégalités indéfendables.Parce qu\u2019il est éminemment sensible à cet aspect de la vie, le Canada tient à humaniser la mondialisation et ne saurait permettre que celle-ci prévale sans le respect des exigences inhérentes à la solidarité humaine.Nous, Canadiens, à la suite des Amérindiens et à leur école en un sens, avons appris en raison de notre nordicité que la coopération a quelque chose d\u2019indispensable.Sous ce rapport, l\u2019expérience du froid est incontestablement tonique.Or ce que nous avons appris et que nous mettons en pratique, le monde entier l\u2019apprécie et s\u2019en inspire.En cela, nous autres Canadiens exerçons une influence bénéfique dont nous avons raison d\u2019être fiers.Car le Canada n\u2019est pas seulement un pays original, souple et déjà largement prêt aux bouleversements que réserve le prochain siècle.C\u2019est aussi un modèle qu\u2019on cherche à imiter un peu partout : un modèle de « fédéralisme » que justement plusieurs en Europe cherchent à établir ; un modèle d\u2019humanisme équilibré, c\u2019est-à-dire de respect des droits et libertés, notamment économiques, qui coexiste avec un désir réel de neutraliser l\u2019exclusion ; un modèle d\u2019ouverture, c\u2019est-à-dire d\u2019accueil et de valorisation des cultures les plus diverses.Fêter le Canada, c\u2019est célébrer une inspiration, une façon optimiste d\u2019aborder l\u2019avenir.MIREILLE BARRIÈRE L\u2019auteure habite Montréal Cher Gilles Vigneault, J\u2019apprends par les journaux que vous concoctez un hymne à la souveraineté que vous nous révélerez lors du Festival d\u2019été de Québec, le 8 juillet prochain.Permettez à la modeste biographe de Calixa Lavallée que je suis d\u2019ironiser un brin.Savez-vous qu\u2019à peu près à la même date, il y a 120 ans, Ô Canada était créé à Québec, lors d\u2019une grande « convention » nationale qui réunissait tous les francophones du Canada et des États-Unis ?On connaît bien l\u2019atmosphère qui règne au festival d\u2019été, mais, croyez-moi, le grand rassemblement de 1880 n\u2019en manquait pas non plus.En effet, le moral de la « race canadienne » était alors au zénith, en particulier devant la réussite de certains Petits-Canadas de la Nouvelle-Angleterre.Ces émigrés qu\u2019on avait d\u2019abord méprisés imposaient maintenant le respect par leurs réalisations, spectaculaires dans certains cas.L\u2019avenir paraissait radieux pour ceux qui se nommaient encore « Canadiens », tandis qu\u2019ils qualifiaient l\u2019autre solitude d\u2019« Anglais ».En me plongeant dans les documents qui m\u2019ont servi à relater la genèse d\u2019Ô Canada, j\u2019ai été presque étourdie, post mortem, par l\u2019atmosphère qui a marqué ce grand moment de notre histoire nationale.Le Canada français rêvait tous azimuts et vivait une sorte d\u2019impérialisme bien pacifique.La civilisation française allait reconquérir l\u2019Amérique grâce à ce petit peuple, « né d\u2019une race fière ».Que n\u2019a-t-on pas imaginé à l\u2019époque, même la réunion éventuelle des Canadiens du Québec et des États-Unis en une seule nation puissante! Bien sûr, on peut rigoler aujourd\u2019hui, nous qui connaissons la suite de l\u2019histoire et l\u2019assimilation inexorable de la diaspora américaine.Malgré tout, ce projet national a galvanisé les troupes.Et quand je pense à ceux qui, lors des consultations sur la souveraineté, réclamaient un projet collectif au gouvernement, je trouve cela pitoyable.Que vient donc faire Ô Canada dans tout cela ?L\u2019hymne composé par Adolphe-Basile Routhier et Calixa Lavallée répondait à un besoin longtemps exprimé d\u2019un chant rassembleur distinctif.Son succès a été immédiat on l\u2019a même interprété à l\u2019église.Comment expliquer sa popularité.Faisant abstraction de la musique qui demanderait une étude particulière, je dirai que les vers pompiers de Routhier célébraient une sorte de réussite, un peuple valeureux dont les ancêtres avaient largement bâti l\u2019Amérique.Vous, vous devez encore vendre une idée, que vous avez souventes fois chantée par le passé.Bon courage et bonne chance ! Comme pour le castor et la feuille d\u2019érable, cet hymne, conçu en premier lieu pour les seuls Canadiens français, a été récupéré par le Canada entier et est devenu officiellement hymne national le 1er juillet 1980, au moment où ceux qui se nommaient désormais Québécois le rejetaient pour des raisons évidentes.Je ne souhaite pas le même sort au vôtre.Rien ne dit que tous les hymnes nationaux doivent connaître une pérennité du genre de La Marseillaise, l\u2019ex-URSS en changeait au gré de la conjoncture.Cependant, ce qui me met en rogne, c\u2019est l\u2019oubli dans lequel mon pauvre Calixa est tombé chez les francoquébécois.Que d\u2019orreurs ai-je entendues à ce sujet, fils et petit-fils de patriotes qui ont participé à la bataille de Saint-Charles en novembre 1837.Bon, assez de nostalgie.J\u2019ai bien hâte d\u2019entendre votre hymne, qui, je l\u2019espère, aura plus d\u2019impact et de tonus que votre Gens du pays qui a vite lassé, parce que, à mon humble avis et en dépit de toute l\u2019admiration que je vous porte, ce n\u2019est pas du meilleur Vigneault.Bâtir un pays n\u2019est pas une romance.Pierre Pettigrew, ministre canadien du Commerce international.Gilles Vigneault 5LT0401B0630 b04-b05 vendredi 30 juin 5LT0401B0630 ZALLCALL 67 00:44:09 06/30/00 B B 4 LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 B 5 Plus Survivre à Schefferville La naissance de deux réserves Comment vit-on dans une réserve ?Que ce soit dans la toundra de Schefferville\u2014 sous les aurores boréales \u2014ou à quelques kilomètres de Sept-Îles, les Innus se sentent à la fois prisonniers et plus libres qu\u2019ailleurs.Pendant une semaine, notre journaliste a partagé les petites joies et les grands tourments de familles qui ont choisi de vivre entre autochtones.Mais qui le font dans deux mondes, à 500 kilomètres de distance.Aujourd\u2019hui, dans le premier volet de notre série Oka, 10 ans plus tard, La Presse explore la vie quotidienne des Amérindiens de Schefferville et de Malioténam.À Schefferville, l\u2019école ferme pour les raisons les plus étranges.L\u2019automne, parce que des milliers de caribous sillonnent la ville et peuvent s\u2019aventurer jusque sous les fenêtres des salles de classe.L\u2019hiver, parce qu\u2019il fait si froid \u2014 moins 60 avec le vent \u2014 que les petits risquent d\u2019être couverts d\u2019engelures.D\u2019ailleurs, on n\u2019enterre pas les morts avant juin.Le sol est trop dur ; on garde les cadavres dans une cabane.L\u2019été, la nuit tombe très tard au nord du 55e parallèle.Il est 23 h et on voit encore des tout-petits tournicoter sur leurs vélos miniatures.Ils n\u2019ont ni parc, ni balançoires.L\u2019été, on les amène voir les ours au dépotoir.Le reste du temps, ils jouent dans les maisons à moitié détruites.À 10 ou 11 ans, ils fument dans la gravelle des terrains vagues.Les parents ne savent pas toujours où ils sont.Tel est le prix à payer pour s\u2019établir à demeure dans un ancien territoire de chasse en bordure du Labrador.Le pays des aurores boréales et des envols en motoneige, où les Innus se sont longtemps contentés de planter leur tente à la poursuite du gibier, mais où environ 650 d\u2019entre eux sirotent désormais leur café matinal, bien au chaud grâce au chauffage central.Comme le chantait Michel Rivard, presque tous les 3500 « Blancs » ont déserté la toundra en 1982, oubliant 30 ans de vie en même temps que la multinationale Iron Ore : « .et j\u2019ai vu mourir ma ville sous le s o l e i l d u nord.» « Quand la mine a fermé, on se servait dans les maisons vides.Les gens avaient laissé des vieilles lampes, des tables, des laveuses », se souvient de son côté Évelyne Gabriel, une éducatrice spécialisée de 38 ans revenue sur les lieux de son enfance après avoir vécu 20 ans à Québec.La petite chapelle tient encore debout, mais il n\u2019y a plus de prêtre pour dire la messe.Éparpillés sur les bancs, les plus âgés récitent leurs prières trois fois par semaine.Esseulés.« Il n\u2019y a plus rien ici, mais c\u2019est chez moi.J\u2019y ai grandi, c\u2019est le territoire de ma famille, c\u2019est pour ça que je reste », tente d\u2019expliquer Hervé McKenzie.Toutes les dix minutes, le jeune homme de 25 ans salue quelqu\u2019un de la main.« C\u2019est mon cousin.» « C\u2019est ma cousine.» explique-t-il encore et encore.Pour résumer enfin : « Des cousins, j\u2019en ai des centaines ! » Il y a les cousins, donc, et puis, il y a le silence de la forêt.À Schefferville, on peut éventrer un orignal à sa porte.L\u2019école a même modifié le calendrier scolaire pour permettre aux familles de s\u2019évader quand arrivent les outardes.« Je suis contente quand je sors d\u2019ici, mais après quelques jours, j\u2019ai hâte de manger ma truite, ma perdrix.Même le porc-épic ne goûte pas pareil », dit Jeannette Vollant.Chez ses parents de Malioténam, à 500 km, on continue de déguster des « cretons » de caribou séché mêlé a de la graisse de castor.Mais le Provigo et le McDo ont pris le dessus.Chaque soir, les deux litres de Coke trônent sur la table.Et comme chez les non-autochtones, les enfants ne se privent pas de pizza, bonbons et crème glacée.Plus encore que les autres, les Amérindiens ont de graves problèmes d\u2019obésité et de diabète.Rien à faire Au restaurant du motel Royal, la serveuse Marithé tend sa boîte de fudge à un tout petit garçon.« Qu\u2019est-ce que c\u2019est ?\u2014 C\u2019est du hasch ! » blague son père en provoquant de grands éclats de rire à toutes les tables.Ici, on ne protège pas les enfants des choses de la vie.La vie les frappe en plein visage.Quand ils ne peuvent aller en forêt, les jeunes sont si désoeuvrés qu\u2019ils se saoulent.Au motel Royal, à l\u2019Innu bar, en pleine rue.« À 13 ans, je faisais acheter ma bière par les grands.À 15 ans, on m\u2019en vendait », raconte Hervé, exilé un temps à Québec parce qu\u2019il en avait assez de vider bouteille après bouteille.Des beuveries qui pouvaient durer une semaine.Certains de ses amis prennent encore du PCP.La drogue arrive cachée dans des balayeuses, dans des semelles de souliers.« Ça rend le monde pas mal zombie », se désole-t-il.« La drogue, ici, c\u2019est un fléau, un problème majeur, elle rend agressif.Mais les contrôles sont où ?Tout est négligé ! » tonne pour sa part le directeur du conseil de bande, Réjean Tremblay, qui voit défiler femmes et enfants battus.Au centre-ville, les portes sont tissées de grilles.Et les flâneurs ont beau être aimables, Évelyne Gabriel conseille de stationner son vieux camion ailleurs, pour éviter le vandalisme.La semaine précédente, un jeune s\u2019est brûlé en voulant dévaliser le train.Mais peut-on les blâmer ?Leur paradis sauvage peut se muer en prison.Quand fond le paysage étincelant, après des mois de beauté, c\u2019est la déprime.L\u2019herbe jaune, le ciel gris, les déchets rose et noir qui virevoltent de terrain vague en terrain vague.Avec des bourrasques de neige le 3 juin.La compagnie minière leur a laissé des déchets et des trous béants où s\u2019est abîmé le camion d\u2019un conducteur ivre.Tout le reste a disparu.Le centre culturel, le cinéma, la piscine, la salle de quilles.Même l\u2019hôpital vide, où les enfants allaient jouer à la cachette avec des lampes de poche.« Si tu veux aller au cinéma, m a n g e r d u Saint-Hubert ou voir quelqu\u2019un de ta famille, ça va te coûter 1000 $ pour sort i r d \u2019 i c i en avion », prévient le directeur de l\u2019école, Réjean Laberge.La route ne s\u2019étire pas jusqu\u2019à Sept-Îles.Le train passe une fois la semaine et roule 12 heures durant.Système D Excédée du brouhaha de la ville, Évelyne Gabriel a choisi de quitter Québec (et ses trois a d o l e s c e n t s ) avec son fils de sept ans.Mais disons qu\u2019elle est drôlement soulagée de pouvoir confier Sullivan à la mère d\u2019Hervé, une tante rigolote et attachante : « On entend tellement d\u2019histoires d\u2019abus.» Malgré tout, l\u2019éducatrice spécialisée trouve sa nouvelle vie plus simple.Elle joue au bingo et travaille à l\u2019école juste en face de chez elle.Elle aide ses parents avec leur pourvoirie.« En ville, tout me coûtait quelque chose.» « Partir étudier, c\u2019est dur pour nous, analyse Jeannette Vollant (elle- même a étudié au cégep, comme de plus en plus d\u2019Innus).Les jeunes n\u2019ont jamais appris à payer un loyer, à ne pas compter sur la communauté ou sur un chèque.» À Schefferville, c\u2019est le système D.Tout vient de si loin que l\u2019épicerie coûte deux fois plus cher.Les pommes de laitue ont triste mine.Et Évelyne attend son nouveau store depuis un mois et demi.Mais on peut construire son chalet avec les débris des maisons de la réserve de Matimékosh, démolies par le conseil de bande pour être reconstruites à quelques centaines de mètres.On peut aussi partager les fruits de la chasse.Le père d\u2019Hervé, un gaillard à l\u2019air protecteur, a fait 24 heures de train pour pêcher du saumon et le distribuer au village.D\u2019autres réparent les pots cassés 60 ou 80 heures/semaine.À l\u2019école, Réjean Laberge doit remplacer sept ou huit enseignants par année.Au conseil de bande, Réjean Tremblay organise le grand ménage et les grands travaux d\u2019été.Le meilleur antidote pour la déprime.« En général, j\u2019ai hâte au lundi.On finit par en avoir assez de la lecture », confirme Jeannette Vollant, qui travaille au dispensaire.Et dans un registre plus grave, ils savent aussi se moquer d\u2019eux-mêmes.« Aller dans le bois aujourd\u2019hui, c\u2019est un luxe, ironise Jeannette Vollant.Ça te prend ton skidoo, ta scie mécanique, ta perceuse pour la glace, ton lunch, ton radio-cassette-émetteur.» Uashat et Malioténam Il y a 100 ans, les Innus (ou Montagnais, la deuxième nation amérindienne en importance après les Mohawks) pêchaient et cueillaient tout l\u2019été dans de petits villages éparpillés du Saguenay jusqu\u2019à la Basse- Côte-Nord.L\u2019hiver, ils quittaient le fleuve pour chasser, parfois très loin, à l\u2019intérieur des terres.À la hauteur de Sept-Îles, ils avaient élu domicile à l\u2019embouchure de la rivière Moisie, tout près de l\u2019endroit où se dresse aujourd\u2019hui une base militaire abandonnée.Mais le gouvernement les convainquait de déserter la rivière en leur parlant d\u2019inondation prochaine.Les Innus se sont alors installés en pleine ville, dans la réserve de Uashat (ou La Baie), créée en 1925.Environ 25 ans plus tard, on demandait encore aux Innus de se déplacer.On venait de découvrir du fer à Schefferville et on s\u2019attendait à connaître un boom à Sept-Îles.Cette fois, le gouvernement leur a promis l \u2019 é l e c t r i c i t é , l\u2019eau courante et une douillette pension \u2014 bref, le grand confort \u2014pour les inciter à se replier vers Malioténam (ou Village de Marie), à 15 kilomètres.Acculés au pied du mur, sur les parvis de l\u2019église, certains ont refusé.Et ils vivent toujours à Sept-Îles aujourd\u2019hui, même si, pour les « punir », on les avait abandonnés à leur sort, en allant jusqu\u2019à dépouiller l\u2019église de ses statues et de sa cloche.« Quand j\u2019étais jeune à Sept-Îles, il y avait une clôture barbelée tout autour de la réserve, raconte aussi Paul-Émile Fontaine.À six heure le soir, la GRC venait fermer les portes : tu n\u2019avais plus le droit de sortir et les Blancs n\u2019avaient plus le droit d\u2019entrer.» « Jusque dans les années 60, on n\u2019avait pas le droit d\u2019entrer dans les hôtels où on vendait de la bière, pas le droit d\u2019en acheter à l\u2019épicerie, pas le droit de vivre seuls en ville », poursuit le chef de bande retraité.En plus de ses maisons, Uashat compte maintenant un Wal-Mart dans un centre commercial bondé (les Galeries Montagnaises).Deux écoles, un centre de santé et l\u2019édifice de la police autochtone.Quant à ceux qui ont tenté l\u2019aventure de Malioténam, ils ont d\u2019abord connu la misère.On leur a pondu des boîtes de contreplaqué sans plancher au sous-sol, sans peinture, sans isolant ni électricité.Au début, il n\u2019y avait pas de toilettes.Puis, un seul robinet par maison.La réserve a aujourd\u2019hui complètement changé et se donne des petits airs de banlieue.Le premier avocat montagnais s\u2019y est construit une grosse maison de pierre rose.Un millionnaire de la loto la sillonne en moto.Comme à Uashat, on trouve désormais des entrepreneurs, des professionnels, une école, un centre de santé, un foyer pour personnes âgées, etc.Matimékosh La réserve de Matimékosh (Petit Poisson) est née en même temps que Malioténam, mais on l\u2019a installée beaucoup plus loin de Sept-Îles, à 510 km, à la frontière du Labrador.Jadis, les Innus n\u2019y allaient qu\u2019avec le froid, pour y suivre le gibier et y planter la tente.Des centaines d\u2019entre eux s\u2019y sont toutefois établis à l\u2019année lors des grandes constructions de 1950, quand on a construit le chemin de fer, les maisons et les routes de Schefferville, puis, quand on a ouvert la mine.Ils vivaient d\u2019abord dans des taudis, près du lac John, à 3,5 km de la ville.Les Blancs venaient avec des camions citernes leur vendre l\u2019eau 25 ¢ cents le seau.Une quarantaine de personnes y vivent encore dans un hameau de maisons plus confortables.La majorité de leurs voisins ont quitté le lac John en 1968, pour vivre dans les nouvelles maisons attachées de Matimékosh, collées sur Schefferville.Le gouvernement a alors organisé des cours pour initier les Innus aux laveuses, sécheuses et cuisinières.Des Naskapis descendus de Kuujjuak ont aussi trouvé leur place à Matimékosh.Mais la cohabitation des deux bandes a fait des flammèches.En 1978, les Naskapis obtenaient leur propre territoire et beaucoup d\u2019argent en signant la Conv e n t i o n d u nord-est québécois.Aujourd\u2019hui, ils habitent à une dizaine de kilomètres, dans des maisons de bois pimpantes et entourées de sapins.Les Innus, eux, se sont enfoncés.La mine d\u2019Iron Ore a fermé en 1982.Presque tous les Blancs sont revenus en arrière et on a alors détruit des quartiers entiers.Plus de 600 Innus sont néanmoins restés, ne pouvant se résoudre à vivre là où on trouve moins de gibier.Leur réserve englobe maintenant les trois-quarts de ce qui reste de la ville.Et on détruit leurs vieilles maisons attachées pour en construire 80 nouvelles sur les décombres d\u2019un ancien secteur habité.Aujourd\u2019hui, les rares taxis roulent sur 550 mètres de routes asphaltées et quelques dizaines de kilomètres de terre rouge.Les plus chanceux ont des pourvoiries ou des boutiques d\u2019artisanat pour les touristes.On trouve aussi deux dépanneurs, deux restaurants, deux hôtels et un magasin général.Bref, on y vit toujours coupé du monde, quoique un peu moins qu\u2019avant.« De 1850 à 1960, les autochtones n\u2019avaient aucun droit.Ils ne pouvaient même pas sortir du pays ou se promener au Canada sans l\u2019autorisation des Affaires indiennes.Ils n\u2019avaient pas le droit de s\u2019associer, pas le droit de voter, pas le droit d\u2019aller devant les tribunaux », rappelle Denis Delage, sociologue à l\u2019Université Laval.« C\u2019était un régime de dictature, d\u2019apartheid, dénonce le grand spécialiste de l\u2019histoire amérindienne.La preuve, c\u2019est que les choses ont changé à partir de la dénonciation de l\u2019Afrique du Sud par le Canada.L\u2019ambassadeur sud-africain avait répliqué : «Mais c\u2019est la même chose chez vous ! » PHOTOS MARIE-CLAUDE MALBOEUF, La Presse Au chalet de son père, près de Port-Cartier, Danielle Saint-Onge a la mer à ses pieds.Quant à son petit cousin Sullivan (à gauche), qui a vécu son enfance à Québec, il commence tout juste à apprivoiser Schefferville et son décor de toundra.Rigolote et attachante, Annie McKenzie cuisine l\u2019outarde et la truite ramenées par les hommes de sa famille et ouvre grands les bras aux visiteurs.Bourrasques de neige à Schefferville, un 3 juin.Presque tout a disparu du petit centre-ville.Mais Iron Ore n\u2019a même pas pris la peine de ramasser les déchets de sa mine.Vivre à Malioténam Dans les rues traversées de fils élecriques aériens, les maisons de Malioténam semblent plantées dans une enfilade de carrés de sable.Le gazon ne pousse pas très dru dans cette réserve offerte au vent du fleuve.Quant aux arbres, ils ont tous été rasés par le ministère des Affaires indiennes, qui a pondu ses boîtes de contreplaqué à la chaîne, pressé d\u2019y caser la moitié des 2700 Innus de Sept-Îles.Mais a-t-on besoin d\u2019herbe quand on a toute la mer sous les yeux et l\u2019ambition d\u2019une liberté sans bornes.Quand la voiture amorce le dernier virage, en rentrant de Sept-Îles, le petit Elija frétille déjà comme une truite pour s\u2019extraire de son siège d\u2019enfant.« À l\u2019entrée de la réserve, il faut que je le détache.Il sait qu\u2019ici on n\u2019impose pas les mêmes règles », explique sa mère, Danielle Saint-Onge.Du haut de ses 2 ans, le bambin sait déjà qu\u2019il n\u2019habite pas un endroit ordinaire.Autour de lui, à seulement 15 km de la ville, tous les petits Innus affichent la même insouciance.Les garçonnets patinent en tous sens sur l\u2019asphalte.Les bâtons de hockey s\u2019agitent et les vélos zigzaguent doucement.On se demande bien à quoi servent les « pistes cyclables » nouvellement tracées par le conseil de bande ! « Ici, les enfants et les chiens occupent le milieu de la voie.On s\u2019attend à ce que les autos les contournent », dit Danielle.Ici, pourrait ajouter la jeune femme, on n\u2019étouffe pas les jeunes avec des règles.Levé tôt, couché tard, Elija vit souvent au même rythme que les adultes.« C\u2019est dans notre nature de faire confiance aux enfants, explique son grand-père, Lucien Saint-Onge, que le petit adore.À 9 ans, un garçon peut conduire une chaloupe à moteur pour pêcher avec son cousin.À 12 ans, il chasse tout seul.» Madeleine Jérôme-Fontaine, l\u2019épouse d\u2019un ancien chef, s\u2019amuse encore de l\u2019excitation des petits résidants du Plateau Mont-Royal, venus passer une semaine dans la réserve : « C\u2019est la liberté complète ! qu\u2019ils disaient à leurs parents.Tu joues où tu veux ! Tu passes où tu veux ! Personne te dit de t\u2019en aller ! » Tous pour un Çà et là, de petites clôtures de bois protègent aujourd\u2019hui certains des terrains-carrés-de-sable.Mais les serrures ne servent pas à grandchose.« Quand tu entends sonner, tu sais que c\u2019est un Blanc », résume Lucien Saint-Onge.Chez les Innus, même la porte du frigo est grande ouverte ! On entre sans frapper, on b e u r r e s o n sandwich, on remballe le tout et on détale.« C\u2019est dur en ville.Si on a envie de voir quelqu\u2019un, il faut l\u2019appeler d\u2019avance et fixer une date », soupire Jeannette Vollant.Bref, 50 ans après sa construction, Malioténam n\u2019est toujours pas une banlieue comme les autres.Et pas seulement parce que les panneaux d\u2019arrêt y arborent un déconcertant « NAKAI » à la place du mot « STOP » ou parce qu\u2019on y parle partout le montagnais.Entrepreneur électricien, Lucien Saint-Onge a de la chance.Les contrats pleuvent et sa femme Caroline est secrétaire à l\u2019école.Depuis 12 ans, ils ont une grande maison aux deux salles de bain étincelantes.Une télé énorme.D\u2019autres petits écrans dans les chambres de leurs quatre enfants.Plusieurs systèmes de son et des dizaines de cassettes vidéo (Caillou ou Le Petit Stuart pour Elija, Pretty Woman pour sa mère, Nintendo pour ses oncles).Mais tout n\u2019est pas rose, même chez les « Indiens riches ».Deux ans après avoir accouché, Danielle vit encore avec ses parents et ses deux frères cadets.Faute de place, elle dort dans les mêmes draps que son petit garçon.Forcément, elle le réveille lorsqu\u2019elle rentre la nuit du « centre-ville » voisin (deux dépanneurs, une église.) ou du cinéma de Sept-Îles.La jeune femme aime boire avec des amis sur la plage, se promener en voiture dans le bois (pour chasser le porc-épic) ou pêcher le caplan sur la plage (des petits poissons argentés qui brillent sous la lune).« Mais je suis chanceuse, se réjouit- elle.Mon père me rénove une maison pour pouvoir me la louer cet automne.» L\u2019an dernier, environ 300 personnes ont demandé une maison.Le conseil a pu en construire une dizaine.Le problème, c\u2019est que la natalité est galopante.À 25 ans, Danielle, est presque une « vieille » mère.Sa cousine de 23 ans a déjà trois bambins.Et, comme à Schefferville, plein de filles de la réserve ont leur premier bébé à 14, 15 ou17 ans.Elles sont si nombreuses que le conseil leur a construit des appartements.Le temps de vivre Les parents de Danielle peuvent compatir : ils ont élevé leurs quatre rejetons dans une maisonnette minuscule.Presque 15 ans dans une seule pièce ! « C\u2019était tellement tassé que le plus jeune se promenait d\u2019un lit à l\u2019autre et qu\u2019on changeait constamment la télé de place, raconte Caroline.On a fini par défoncer le toit pour faire une chambrette, mais il a fallu scier les pattes des lits pour que ça rentre ! » Depuis, la vie des Saint-Onge a changé.Après avoir travaillé pour la multinationale Iron Ore et avoir vécu de la trappe, l\u2019énergique père de famille \u2014 il chasse encore et participe aux rites traditionnels \u2014 s\u2019est lancé en affaires avec un non-autochtone.« J\u2019ai encore un pincement au coeur quand je vois tout le monde partir dans le bois, confie-t-il toutefois.C\u2019est pas ma vision de la vie d\u2019accumuler le plus d\u2019affaires possibles, de toujours fonctionner à fond la caisse pour toujours en gagner plus.» « Mais en autant que je garde mes fins de semaine libres, j\u2019ai compris qu\u2019il valait mieux faire de l\u2019argent pour aider les miens, pour leur donner du travail à eux aussi.» Aujourd\u2019hui, l\u2019électricien emploie 12 autres Innus et réserve une place à chacun de ses trois aînés, électriciens et comptable en herbe.On est loin du cliché de l\u2019Amérindien qui attend son chèque en pestant contre les Blancs.Mais avec un taux de chômage et d\u2019aide sociale frisant les 80 % \u2014 et un taux de décrochage scolaire lui aussi impressionnant \u2014, la plupart des habitants de la réserve ne misent pas trop sur l\u2019avenir.Deux ou trois fois par semaine, c\u2019est la folie du bingo radiodiffusé dans les chaumières.On étale ses cartes sur les tables de cuisine, où, à coups de 20, 30 ou 40 dollars, on se fie à sa bonne étoile pour en gagner dix ou cent fois plus.À Sept-Îles, sur les bancs des Galeries Montagnaises (un centre commercial innu grouillant de monde), un vieux sage lève lui-même les yeux de son billet de loterie.« Les Innus ne pensent pas à demain.Leur langage parle de la vérité d\u2019aujourd\u2019hui », me traduit-on.« On pogne peut-être votre stress », ironise l\u2019ancien chef PaulÉmile Fontaine en brandissant son cellulaire.« Mais on essaie de vivre au jour le jour.Aujourd\u2019hui c\u2019est aujourd\u2019hui.Demain, c\u2019est demain.Tu ne nous verras pas acheter d\u2019assurance- vie.» John Norris, un ancien officier de la GRC, l\u2019a appris à ses dépens.Marié à une Montagnaise qu\u2019il a amenée à Montréal, il s\u2019est attiré les foudres de sa belle-mère le jour où il a commandé la pierre tombale de son beau-père.« J\u2019avais aussi fait creuser un espace pour sa photo à elle et fait graver son nom à elle.Quand elle a vu ça, elle n\u2019était pas contente ! » « Elle m\u2019a dit : \u2018\u2019Là, je vois le Blanc en toi.Tu veux tout prévoir.\u2019\u2019 » Dans le petit cimetière du bord de mer, les nouvelles tombes évoquent des morts moins imaginables encore.Dates de naissance : 1971, 1973, 1974.Ceux qui y reposent se sont suicidés, comme beaucoup de jeunes autochtones.Leurs aînés ressassent peut-être le passé.Eux ont décidé de faire une croix sur leur avenir.Marie-Claude Malboeuf Du haut de ses deux ans, Elisha se sent comme un poisson dans l\u2019eau dans la réserve et aux environs de Port-Cartier, sur des terres récupérées de peine et de misère par son grand-père Lucien Saint-Onge.Élevée à Sept-Îles, la petite Andaki vit désormais à Schefferville ! On la voit ici à Malioténam, devant la minuscule maison où ont grandi ses cousins Saint-Onge.10 ans plus tard Oka 5LP0601B0630 b06 vendredi 30 juin 5LP0601B0630 ZALLCALL 67 00:48:32 06/30/00 B B 6 LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 Plus Les raisins de la colère sont murs Il y a 20 ans, l\u2019indépendance du Zimbabwe.Et en parcourant les routes, cet homme était perpétuellement tenté devant cette richesse non exploitée ; il était harcelé par le désir de s\u2019en emparer et d\u2019en tirer de la santé pour ses enfants et un peu de confort pour sa femme.L\u2019objet de son désir était constamment sous ses yeux.La vue de ces champs, de ces fossés d\u2019irrigation de la Compagnie où l\u2019eau coulait en abondance, l\u2019obsédait et le rendait enragé.\u2014 John Steinbeck, Les Raisins de la Colère Ils sont des milliers, entassés sur une terre aride où rien ne pousse.Depuis sept ans, ils croupissent dans un bidonville surpeuplé.Leurs enfants jouent au milieu des ordures, quand ils ne sont pas affalés sur un matelas dans le taudis qui leur sert de maison, chétifs, presque morts.Des enfants qui ont vu leurs parents succomber du sida avant eux.Des enfants qui n\u2019ont plus d\u2019espoir.Le camp d\u2019Hatcliffe, au nord d\u2019Harare, ressemble à un vaste mouroir où vont s\u2019échouer les rêves brisés.Un de ces bidonvilles construits avec rien ou presque, quelques morceaux de bois et de taule rouillée, des toiles de plastique, de la cage à poules aux fenêtres, un peu de paille en guise de toit.Ici, pas d\u2019électricité, pas d\u2019eau courante, pas de médicaments malgré le manque d\u2019hygiène et, surtout, le sida qui continue de décimer un nombre effarant de familles.Rien.La pauvreté à l\u2019état pur.La semaine dernière, quelques jours avant les élections législatives du Zimbabwe, une belle voiture est passée, celle d\u2019un représentant du parti du président Robert Mugabe venu promettre de l\u2019argent pour financer les minces projets des veuves du sida.Elles lui ont dit qu\u2019elles avaient besoin d\u2019un toit pour protéger la petite école de la pluie et du soleil et, si possible, d\u2019une coopérative de couture ou de production de beurre d\u2019arachides afin de faire vivre leur famille.Et le représentant, rassurant, est reparti dans sa belle voiture.Ironiquement, c\u2019est à ce même gouvernement, qui semblait si généreux la veille des élections, que doivent leur malheur les 20 000 habitants du camp d\u2019Hatcliffe.Leur histoire, pathétique, montre au grand jour l\u2019intrangigeance démesurée du président Robert Mugabe et le peu de volonté dont il a fait preuve depuis l\u2019indépendance, il y a maintenant vingt ans, pour redistribuer les terres arables du Zimbabwe à son peuple.Investir et tout perdre Début 1993, les gens d\u2019Hatcliffe ont investi leurs maigres économies pour se construire une modeste mais confortable maison sur les terres de Churu Farm, près de Harare.Dans un geste hors du commun, le propriétaire, Ndabaningi Sithole, avait divisé sa ferme en petits lopins afin de permettre à des milliers de sans-terre de s\u2019y installer.Mais pour le plus grand malheur de ces derniers, Sithole était aussi un opposant politique acharné du camarade Mugabe.Le 2 novembre 1993, 300 policiers armés de fusils AK-47 sont débarqués à Churu Farm, laissant à peine deux heures aux familles pour rassembler leurs affaires et quitter les lieux, sans quoi les bulldozers se chargeraient de détruire les maisons neuves et tout ce qu\u2019elles contenaient.C\u2019est ainsi que pour des motifs purement politiques, mais sous le faux prétexte de vouloir préserver la santé publique, le gouvernement Mugabe a évincé manu militari 4000 familles qui avaient, pour une rare fois, réussi à se dénicher un véritable petit coin de terre.Terrifiés, ils se sont déplacés, à quelques kilomètres à peine, mais ne se sont jamais construit de nouvelle maison.Ils n\u2019avaient plus rien pour le faire.« Laissons les habitants de Churu Farm rejoindre les rangs de leurs collègues sansabri dans les rues et nous nous arrangerons avec eux à ce momentlà », avait déclaré à l\u2019époque le ministre du Développement rural et urbain, Joseph Msika.Sept ans plus tard, les « sans-abri » attendent toujours d\u2019être relocalisés.Et ils risquent d\u2019attendre encore longtemps dans ce pays au bord de la faillite.Entassés dans leur camp, les gens d\u2019Hatcliffe s\u2019accrochent aujourd\u2019hui au seul espoir qui leur reste : la promesse électorale du président Mugabe de s\u2019accaparer les meilleures terres arables du pays, toujours possédée par une poignée de Blancs, pour les redistribuer à ceux qui en ont été chassés il y a maintenant plus d\u2019un siècle, lors de la colonisation du pays par les Britanniques.« Il y a une injustice historique dans ce pays, dit Peter Mbersenga, un jeune chômeur du camp.On ne peut rien faire pousser sur nos sols arides.Les Blancs devraient partager leurs terres, dont certaines parties sont encore en friche.Pendant toutes ces années, Mugabe a négocié, il a fait beaucoup de compromis, mais les Blancs n\u2019ont rien voulu céder.Aujourd\u2019hui, nous sommes fâchés et nous n\u2019en pouvons plus d\u2019attendre.» Ici, les raisins de la colère sont bels et biens mûrs.La question des terres est trop délicate pour la responsable du bidonville, Loveness Govha, veuve et mère de six jeunes enfants, ancienne combattante de la guerre d\u2019indépendance.Aujourd\u2019hui, elle a une autre bataille à gagner, plus modeste mais tout aussi cruciale, celle de la survie de sa communauté.Drapée dans une banderole aux couleurs du Zanu-PF du président Mugabe, elle parle de son projet de coopérative avec une lueur d\u2019espoir dans les yeux.« Ils veulent nous aider.Ils nous l\u2019ont promis.» Et les Blancs ?Quel avenir pour les Blancs du Zimbabwe ?Les élections législatives terminées, le calme est revenu dans les régions rurales du pays, où les violences politiques ont fait rage pendant près de quatre mois.Mais les vétér a n s de l a guerre et les jeunes chômeurs occupent toujours près de 1500 fermes commerciales appartenant à des Blancs.Le gouvernement, qui leur a promis les terres, aura sans doute beaucoup de difficultés à les en déloger.Il le faudra bien, pourtant, estime John Makumbe, professeur de science politique à l\u2019Université du Zimbabwe.« L\u2019enjeu des terres est réel et légitime.C\u2019est à cause du racisme, mais surtout en raison du fait qu\u2019ils ont été chassés de leurs terres que les Africains ont pris part à la guerre d\u2019indépendance.Or, depuis vingt ans, Mugabe a toujours promis de régler la question, mais il n\u2019a rien fait.si ce n\u2019est de donner un bon nombre de terres saisies aux amis du pouvoir, les nouveaux riches du Zimbabwe.C\u2019est donc un problème qui doit toujours être réglé.Mais il y a une façon de le faire.Selon moi, le gouvernement doit agir dans la légalité.» L\u2019État devra d\u2019abord s\u2019assurer que les fermiers noirs seront formés aux méthodes agricoles modernes et qu\u2019ils auront accès à des prêts bancaires pour financer leur entreprise, poursuit le professeur Makumbe.Les fermes commerciales blanches nourrissent les villes du Zimbabwe et représentent l\u2019une des principales sources de revenus d\u2019exportation du pays.Les séparer en petits lopins où les fermiers se limiteraient à une agriculture de subsistance provoquerait l\u2019effondrement d\u2019une économie déjà chancelante.Les Blancs ont-ils toujours un avenir dans ce pays où le président n\u2019a pas hésité à les traiter d\u2019« ennemis de l\u2019État » ?Sans aucun doute, répond M.Makumbe.Les Noirs n\u2019ont pas écouté le discours raciste du Mugabe puisqu\u2019ils ont élu trois candidats blancs du Mouvement pour le changement démocratique dans le nouveau Parlement.« Ce qui est arrivé est très malheureux, c\u2019est le fait d\u2019un despote qui s\u2019accroche désespérément au pouvoir.Mais à travers les résultats de ces élections, les Zimbabwéens ont démontré qu\u2019ils n\u2019achètent pas la carte du racisme et de la haine que Mugabe a tenté de jouer.C\u2019était du bluff.Et il a perdu.» Isabelle Hachey envoyée spéciale, HARARE, Zimbabwe PHOTO Associated Press Le Zimbabwe traverse sa pire crise économique depuis son indépendance.Pénurie d\u2019essence, de médicaments et de denrées essentielles.Bref, l\u2019avenir de la jeunesse est sérieusement compromis.Une économie en déroute ISABELLE HACHEY envoyée spéciale, HARARE, Zimbabwe Harare, en pleine heure de pointe.Le tacot qui me sert de taxi toussote un peu, hésite sur quelques mètres, puis s\u2019arrête tout net au beau milieu d\u2019une artère commerciale.Panne sèche.Le chauffeur crache quelques mots shona que je n\u2019imagine pas très catholiques sous les regards amusés des passants, avant de se résigner à pousser sa voiture sur le côté de la route.La péripétie n\u2019a rien d\u2019extraordinaire.Depuis janvier, c\u2019est tout le Zimbabwe qui est paralysé par une grave pénurie d\u2019essence.Dénicher le précieux or noir relève parfois de l\u2019exploit.Dès l\u2019aube, chaque matin, de longues files d\u2019attente se forment devant les stations-services \u2014 souvent en vain, lorsque les pompes sont complètement à sec.Incapable de payer ses créditeurs étrangers, le gouvernement manque cruellement de tous les produits d\u2019importation, même les plus élémentaires.Il y a quelques semaines, le ministre de la Santé lançait un cri d\u2019alarme : il n\u2019a plus les moyens d\u2019importer les médicaments antiviraux utilisés pour traiter, notamment, les cas de sida, qui fait des ravages au pays.Faillite Le Zimbabwe est au bord de la faillite.Rétablir l\u2019économie du pays est le plus grand défi auquel devra faire face le nouveau Parlement, élu en fin de semaine dernière.Mais le gouvernement est prisonnier du gouffre dans lequel il s\u2019est enfoncé en vingt ans de mauvaise gestion, d\u2019incompétence et de corruption.Peu importe ce qu\u2019il fera dans ce domaine, il risque de faire des mécontents.« Après vingt ans d\u2019indépendance, les gens sont plus pauvres qu\u2019ils ne l\u2019étaient en 1980 », constate Tony Hawkins, économiste de l\u2019Université du Zimbabwe.« La qualité de vie des plus démunis et des classes moyennes, qui dépendent des services publics, s\u2019est dramatiquement détériorée.Les chiffres sont effarants.Depuis dix ans, la proportion de Zimbabwéens vivant sous le seuil de la pauvreté \u2014 qui gagnent moins d\u2019un dollar par jour \u2014 a bondi de 40 % à 63 %.Le taux d\u2019inflation a grimpé à 60 % et poursuivra sa folle ascension jusqu\u2019à 80 % au cours des prochains mois, prédit M.Hawkins.Résultat, les produits de base sont de plus en plus inaccessibles pour les plus pauvres du Zimbabwe, qui paient chèrement le prix du manque de clairvoyance du gouvernement.La dette a doublé depuis un an.La monnaie nationale est grossièrement surévaluée, ce qui handicape les agriculteurs, qui préfèrent stocker leur production que de la vendre à un cours de 38 $ zimbabwéen pour un dollar américain, alors que le taux est de 60 pour un sur les marchés libres.Les industries aurifères menacent de fermer les mines du pays.L\u2019électricité, importée, est restreinte de 10 % à 25 % aux heures de pointe.Et ce n\u2019est pas tout.Les investissements étrangers ont chuté de 319 millions USD en 1997 à seulement 16 millions USD en 1999.Avec les propos incendiaires tenus par le président Robert Mugabe pendant la campagne électorale, il sera difficile de restaurer la confiance des investisseurs.« Tant que Mugabe et son équipe seront au pouvoir, il n\u2019y a pas une chance qu\u2019ils ne s\u2019intéressent au Zimbabwe.Pas une seule », dit M.Hawkins.D\u2019un autre côté, la promesse du gouvernement de contrôler les prix pour donner un peu de répit aux victimes de la libéralisation économique risque de mécontenter la Banque mondiale et le Fond monétaire international (FMI), dont le Zimbabwe a pourtant désespéremment besoin de l\u2019appui pour se refaire une santé économique.Mais un retour au marché libre provoquera d\u2019autres fermetures d\u2019entreprises, jettera d\u2019autres personnes à la rue.À court terme, la situation est inextricable.Ce n\u2019est pas une coïncidence si les premières occupations de fermes blanches ont commencé en février, quelques jours après que les Zimbabwéens aient rejeté par référendum le projet de réforme constitutionnelle du président.Pour Mugabe, il s\u2019agissait d\u2019une première et inquiétante défaite électorale.Et c\u2019est justement pour faire oublier la corruption qui pourrit son gouvernement, les difficultés économiques, le sida et la pénurie d\u2019essence qu\u2019il s\u2019est attaqué aux Blancs et en s\u2019associant aux vétérans de la guerre d\u2019indépendance.La stratégie a de quoi surprendre, parce que malgré la taille imposante de l\u2019enjeu, la question de la terre n\u2019est pas ce qui préoccupe le plus la majorité des Zimbabwéens.Selon un sondage effectué au début de l\u2019année, 28 % d\u2019entre eux se disent d\u2019abord inquiets par la flambée des prix au pays.Viennent ensuite le chômage, la faiblesse de la monnaie et la pauvreté.Seulement 9 % font de la redistribution des terres leur sujet de préoccupation principale.Loin d\u2019apporter un baume aux difficultés du peuple, l\u2019invasion des fermes commerciales, secteur crucial au pays, provoquera le déclin de 10 % de l\u2019économie, a estimé la Chambre nationale de commerce du Zimbabwe la semaine dernière.Il faudra des années au Zimbabwe pour se remettre des ces élections législatives.C\u2019est bien la dernière chose dont il avait besoin. 5LP0701B0630 b07 vendredi 30 juin 5LP0701B0630 ZALLCALL 67 00:49:15 06/30/00 B LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 B 7 Plus PHOTOS AP et AFP Les trois candidats : en haut, Vincente Fox; à gauche, Francsico Labastida; à droite, Cuauhtemoc Cardenas.Le nouveau président du Mexique sera connu dimanche.L\u2019incertitude réjouissante des élections mexicaines Pour la première fois de leur vie, des millions de Mexicains iront vot e r dimanche en croyant dur comme fer qu\u2019ils peuvent enfin changer de gouvernement.Dès qu\u2019on parle des élections, les visages s\u2019illuminent et les langues se délient : « Vamos por el cambio », nous allons vers le changement, disent-ils avec plaisir.L\u2019enthousiasme des Mexicains ressemble à celui que manifestaient les Chiliens lors du retour à la démocratie.Ce fol espoir leur été insufflé par Vicente Fox, l\u2019homme qui rêve de déloger le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), la formation politique aux pouvoir sans interruption depuis 71 ans.Un régime qualifié de « dictature parfaite » par l\u2019écrivain péruvien Mario Vargas Llosa.« La victoire de Fox est loin d\u2019être assurée, mais nous sommes tout de même très heureux de voir que celle de Labastida (candidat du PRI) ne l\u2019est pas davantage », dit, avec une satisfaction non dissimulée, Enrique Garcia, un petit commerçant de 54 ans.Selon lui, les choses changent très lentement dans ce pays et les Mexicains en sont encore à faire l\u2019apprentissage de la démocratie.Ces élections sont néanmoins bien différentes de celles qui ont eu lieu il y a six ans, dit Garcia.À armes égales Cette fois, l\u2019opposition peut vraiment gagner.La réforme en profondeur de la loi électorale et du mode de financement des partis permet à l\u2019opposition de lutter quasiment à armes égales avec le PRI.L\u2019Institut électoral fédéral (IFE), un organisme aussi indépendant que le bureau du Directeur général des élections chez nous, veille au grain.Aujourd\u2019hui, le vote est vraiment secret.Chaque citoyen a sa carte d\u2019électeur avec photo et empreinte digitale ; tous les partis ont des représentants dans les bureaux de scrutin ; les bulletins de vote sont imprimés sur du papier semblable à celui des billets de banque, etc.De plus, l\u2019Institut effectue depuis le début de la campagne électorale un relevé quotidien des émissions de radio et de télévision pour garantir à chacun des partis politiques un accès équitable aux médias électroniques.« Nous avions besoin de ce mécanisme de contrôle parce que dans le passé, le partage du temps d\u2019antenne entre les partis était injuste.Aux élections de 1994, par exemple, le PRI a obtenu deux fois plus de temps à la radio et à la télé que tous les autres partis réunis », affirme Miguel Acosta, de l\u2019Académie mexicaine des droits de l\u2019homme.L\u2019organisme humanitaire effectue ses propres relevés des médias et juge maintenant que le temps d\u2019antenne est partagé de manière relativement équitable.Les médias se savent surveillés et font une converture plus équilibrée, estime Acosta.« Il reste néanmoins beaucoup à faire en ce qui trait à la qualité et l\u2019impartialité des reportages.Les bulletins d\u2019information à la radio et à la télé ont encore un penchant pro-gouvernemental évident », dit Acosta.Malgré tout, les sondages viennent régulièrement confirmer aux Mexicains que le changement est possible.Le dernier, publié par le grand quotidien Reforma avant la fin de la campagne, place Fox et Labastida au coude à coude avec respectivement 39 % et 42 % des intentions de vote.Le cowboy de San Cristobal Tribun doué, habile faiseur d\u2019images et travailleur infatiguable, Fox a réussi à convaincre une forte proportion de ses compatriotes qu\u2019il était le seul en mesure de terrasser le PRI.Du même coup, il est devenu l\u2019alternative au pouvoir à la place de l\u2019éternel prétendant de la gauche, Cuauhtémoc Cardenas.Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et les derniers jours de la campagne ont été les plus difficiles pour Fox.Le PRI est un adversaire redoutable prêt à tout pour rafler la mise.En témoignent les innombrables fraudes électorales qui jalonnent son histoire.Ainsi, les candidats du PRI ont presque toujours été élus à la présidence avec des majorités dignes des régimes autoritaires : 78 % du vote en1946 ; 90 % en 1958 ; 89 % en 1964 ; 86 % en 1970 et 85 % en 1976.L\u2019hégémonie du PRI a commencé a faiblir en 1982, glissant à 71 %, puis finalement à 50,1 % lors de l\u2019élection de l\u2019actuel président Ernesto Zedillo en 1994.Ces dernières semaines, le PRI a sorti l\u2019artillerie lourde.Il a accusé les troupes de Fox, le Parti d\u2019action nationale (PAN), de préparer une violente campagne de désobéissance civile advenant sa défaite et de se financer avec de l\u2019argent sale provenant de l\u2019étranger.Deux accusations qui portent ici, surtout lorsque les fonds proviennent des États-Unis et que Fox, ancien président de Coca-Cola au Mexique, est souvent soupçonné d\u2019être beaucoup trop à l\u2019écoute, voire au service des Américains.Fox a rétorqué que le groupe qui finance sa campagne, « Les Amis de Fox », n\u2019a jamais accepté d\u2019argent de l\u2019étranger et que le PRI ressort ses vieilles campagnes de peur pour intimider les électeurs.Mais deux jours plus tard, son parti avouait que des Mexicains vivant aux États-Unis avaient contribué à sa pré-campagne.Modifier l\u2019ALENA Vicente Fox semblait fatigué et tendu lorsque La Presse l\u2019a rencontré sur la ferme familiale, à San Cristobal, à 300 km de Mexico.Vêtu d\u2019une chemise de toile, d\u2019un jeans de marque Fox et de ses sempiternelles bottes de cowboy, l\u2019homme faisait des efforts pour avoir l\u2019air détendu en souriant au photographe.Les petites chaises de métal, frappées du sigle Coca-Cola, obligeaient tout de même ce colosse de plus de six pieds à se tenir le corps raide.« Je connais votre pays, je suis allé à Québec et à Montréal plusieurs fois pour tisser des liens commerciaux avec vous lorsque j\u2019étais gouverneur de l\u2019État de Guanajuato.J\u2019y serai d\u2019ailleurs l\u2019an prochain pour le Sommet des Amériques », dit-il avec un clin d\u2019oeil laissant présumer de son élection.Sa famille exploite un domaine agricole où travaillent 1500 personnes gagnant l\u2019équivalent de 20 $ canadiens par jour.Les frères Fox exportent des agrumes frais et congelés aux États-Unis, au Japon et en Europe.Ses ventes au Canada passent par la Californie, un intermédiaire de trop, croit-il.« Ce que je veux faire pour le Mexique, c\u2019est d\u2019abord le débarrasser du PRI et de sa culture de corruption.Je veux rétablir la sécurité, donner de l\u2019éducation aux jeunes et créer des emplois », ajoute Fox.« C\u2019est ce que les Mexicains veulent », dit-il.Pour lui, cela passe par l\u2019ouverture des frontières entre les trois pays de l\u2019ALENA (Canada-Mexique- États-Unis).Il veut dire aux Américains et aux Canadiens que l\u2019Accord de libre-échange doit se transformer en un véritable marché commun à l\u2019européenne.Dans cinq ou dix ans, il faudra que les travailleurs puissent passer librement d\u2019un pays à l\u2019autre comme en Europe et dans 40 ans, que les trois pays se dotent d\u2019une banque centrale, d\u2019une monnaie commune et d\u2019un Parlement commun, soutient Fox.« Ce sera un choc pour les Américains, mais c\u2019est la seule manière d\u2019améliorer la situation.Tous les murs de métal, tous les policiers et tous les criminels au monde ne pourront jamais contenir l\u2019immigration illégale », poursuit Fox.Selon lui, c\u2019est la croissance économique qui arrivera à fermer la brèche.Il cite l\u2019exemple de l\u2019Espagne qui n\u2019exporte plus sa maind\u2019oeuvre en Allemagne et de plusieurs autres pays pauvres de l\u2019Union européenne qui suivent le même chemin.« Actuellement, le libre-échange ne profite qu\u2019à ceux qui ont des capitaux et de la technologie avancée, dit-il.Le revenu moyen des Mexicains n\u2019a pas augmenté, la qualité de vie non plus.Les travailleurs des maquiladoras gagnent même moins aujourd\u2019hui qu\u2019il y a cinq ans », affirme Fox.« Les investisseurs viennent au Mexique chercher de la maind\u2019oeuvre à bon marché, importent leurs produits, les assemblent et les exportent, dit-il.Il faut changer cela.» « Voter utile » Avant de chercher à modifier l\u2019ALENA, Fox devra toutefois convaincre ses concitoyens qu\u2019ils doivent d\u2019abord changer de gouvernement.Le dernier sondage, publié en fin de semaine, indique que cela est loin d\u2019être acquis.L\u2019enquête d\u2019opinion publique démontre que les deux partis d\u2019opposition pourraient facilement renverser le PRI s\u2019ils unissaient leurs forces, mais Cardenas a catégoriquement refusé la main tendue de Fox.Constatant que les sondages donnent Cardenas loin derrière, bon nombre de ses partisans s\u2019apprètent à « voter utile », c\u2019est-à-dire à appuyer Fox à la présidence, mais à élire ses candidats aux postes de députés et sénateurs.« Utile pour qui et pour quoi, Fox est un autre politicien de droite et son parti ne constitue par une véritable alternance », disent en choeur trois étudiants de l\u2019Université autonome de Mexico.José, leur copain resté silencieux, ne partage pas leur avis.Selon lui, il vaut mieux sortir le PRI de la présidence de cette manière que de vivre encore six ans de présidence sous le même régime.Une stratégie qui plaît à un nombre croissant de capitalinos, et qui pourrait bien mettre fin à l\u2019hégémonie du PRI.Gilles Paquin envoyé spécial, SAN CRISTOBAL, Mexique 5LP0801B0630 b08 vendredi 30 juin 5LP0801B0630 ZALLCALL 67 00:43:46 06/30/00 B Plus B 8 LA PRESSE, MONTRÉAL, VENDREDI 30 JUIN 2000 Cet été, La Presse sillonne au hasard la campagne québécoise, histoire de rencontrer ses gens, de rendre compte de leur quotidien de leurs préoccupations.Voici le premier d\u2019une série de reportages.La ferme laitière réinventée Hugo Dumas SAINT-ANICET Il est 6 h.Talonné par Bouboule et Sauterelle, les deux affectueuses chiennes de la famille, Sylvain Gascon pousse la porte de la grande étable faite de tôle grise où 44 vaches Holstein pur-sang attendent d\u2019être traites.Leurs pis sont énormes et gonflés de bon lait.Le soleil darde ses rayons, mais le fond de l\u2019air est particulièrement frais en ce lundi tranquille de juin à Saint-Anicet, en Montérégie.La journée à la ferme de Sylvain, de sa conjointe France et de leurs cinq enfants ne fait que commencer.Un minimum de 14 heures de boulot les attend quotidiennement.Sept jours sur sept.Trois cent soixantecinq jours par année.Le « train » L\u2019agriculteur de 39 ans tire, dans l\u2019allée centrale de l\u2019étable, un petit chariot de métal sur lequel sont accrochées cinq trayeuses électroniques dernier cri.Sylvain amorce le « train » matinal, aidé de Joanne, 18 ans, une étudiante-stagiaire en techniques agricoles au collège MacDonald de Sainte-Anne-de- Bellevue.La radio crachote des chansons à la sauce rock détente.Sylvain installe une trayeuse \u2014 pas plus grosse qu\u2019un bol à salade \u2014 sur le pis de la première vache de la rangée, qui se tient debout sur un matelas fait de pneus recyclés.L\u2019appareil, qui vaut près de 2500 $, commence par masser doucement les trayons de la grosse bête, puis en aspire le lait pendant une bonne dizaine de minutes.Sur un petit écran numérique, la trayeuse affiche, en chiffres rouges, le débit du liquide blanc ainsi que la quantité totale produite.Elle est connectée à un lactoduc, qui récolte tout le lait et l\u2019achemine vers un réservoir réfrigéré, en retrait de l\u2019étable.Aussitôt la traite terminée pour une vache, la petite machine arrête de siphonner et s\u2019enlève automatiquement.À la bête suivante ! « Une vache moyenne va donner environ 35 litres de lait par jour.Pour les meilleures, c\u2019est 65 litres par jour », explique Sylvain, casquette rouge enfoncée sur la tête.Sylvain quitte ensuite l\u2019étable pour aller nourrir les sept petites génisses, toutes nées par insémination artificielle, qui vivent dans des niches en plastique blanc à l\u2019extérieur du bâtiment.Il leur donne le biberon et les jeunes bêtes, frétillantes, tètent goulûment.De retour à l\u2019intérieur, au pied des silos à grain, l\u2019agriculteur pianote sur un ordinateur Pentium, doté d\u2019un écran tactile, qui calcule précisément la quantité de bouffe (orge, maïs, foin, minéraux, etc.) nécessaire pour alimenter le troupeau ce matin.Le nouveau système de « ration totale » pèse, mélange et garde l\u2019inventaire des quantités de céréales qui sont engrangées dans les silos.L\u2019ordinateur de la ferme est aussi connecté, grâce à un modem, à une compagnie d\u2019informatique, qui peut alors le programmer à distance si un virus frappe ou si un pépin se produit.En après-midi, Sylvain espère aller dans les champs.Tôt ce matin, la météo, dégotée sur le site Internet du Bulletin des agriculteurs, lui a indiqué que le soleil brillerait une bonne partie de la journée et que l\u2019indice d\u2019assèchement serait modéré.C\u2019est parfait pour « faire les foins », pense-t-il.« Les arpents verts » En 15 ans, la vie sur une ferme laitière a bien changé au Québec, bousculée par l\u2019arrivée des nouvelles technologies.Sylvain Gascon et France Brunet ont réussi à s\u2019y mouler.Leur histoire est fascinante.Petit retour en arrière : Sylvain a grandi à Val-David, dans les Laurentides, et n\u2019est pas issu d\u2019un milieu agricole.Pourtant, c\u2019était un « gros rêve » pour lui de cultiver sa propre terre et d\u2019élever un troupeau de vaches laitières.Il a donc suivi un cours d\u2019agriculture à Oka.À 16 ans, il assistait à son premier vêlage.France, elle, a pratiquement vécu toute sa vie sur la ferme familiale du chemin des Prairies où ses enfants grandissent maintenant, en retrait du village de Saint-Anicet.Un endroit magnifique.Avec son DEC en informatique, France ne se destinait pas du tout à prendre la relève de son père.C\u2019était avant que son coeur ne flanche pour Sylvain.« En 1984, les gens du crédit agricole ont ri de nous autres quand on leur a dit qu\u2019on voulait acheter la ferme du père de France », raconte Sylvain.À force de bûcher, le couple deviendra finalement copropriétaire de la ferme, qu\u2019ils ont rebaptisée Chatrac.« Au début, c\u2019était carrément comme Les arpents verts.Nous étions jeunes, nous étions un peu fous, il ne fallait pas avoir peur de l\u2019ouvrage.Heureusement, nous avons toujours pu compter sur l\u2019aide du beau-père et des voisins », confie Sylvain, tout en réparant sa moissonneuse.Car en agriculture, il faut aussi porter les chapeaux de comptable, électricien, plombier et mécanicien.En 1994, le couple, avec cinq enfants à nourrir, s\u2019est endetté de 700 000 $ pour moderniser, agrandir et robotiser les installations de leur ferme de 100 acres.Payée moins de 200 000 $, la ferme vaut aujourd\u2019hui près de deux millions.La production annuelle de lait a grimpé, sur une période de 15 ans, de 98 000 à environ 500 000 litres, assurant à la famille un revenu décent.La vie des Gascon est étourdissante.France a été élue conseillère municipale à Saint-Anicet, tandis que Sylvain s\u2019implique dans divers comités agricoles.Christine, 16 ans, prépare un voyage en Amérique centrale.Sophie, 14 ans, suit des cours de guitare et sa soeur Lucie, 12 ans, apprend le violon.Félix, 10 ans, élève des pigeons et bichonne Prince, un des trois poneys de la ferme.Charles, 7 ans, s\u2019entraîne à la gymnastique à Salaberry- de-Valleyfield.Les quatre plus jeunes enfants font aussi partie d\u2019un club 4H.Beaucoup d\u2019organisation Comment réussir à coincer un tel horaire dans à peine 24 heures ?« La clé dans tout ça, c\u2019est l\u2019organisation.On trouve toujours du temps quand on planifie à l\u2019avance », explique France, assise derrière le volant d\u2019un tracteur.Toute la famille participe, de près ou de loin, au dur travail de la ferme.Après avoir regardé Watatatow, Félix, Sophie et Lucie font, en alternance et sporadiquement, le « train » du soir.Quand ils ont le temps, les enfants sarclent aussi le jardin, où poussent tomates, radis, zucchinis, oignons et carottes.Les journées se terminent rarement avant 20 h.Félix se plaît bien à la campagne.« J\u2019aime surtout prendre soin des animaux », explique-t-il, tout en brossant soigneusement sa génisse en prévision d\u2019une importante foire agricole.« Là, je suis bien énervé.J\u2019espère que ma génisse ne fera pas la folle à la fair d\u2019Ormstown », confie Félix.Toutes les semaines, plusieurs personnes s\u2019arrêtent à la ferme Chatrac pour y faire un brin de jasette, oui, mais surtout pour y travailler.Il y a Marc le vétérinaire, qui soigne les vaches et taille leurs sabots.Il y a aussi le vendeur de matériel agricole, l\u2019assureur, l\u2019agronome et, finalement, l\u2019inséminateur, qui laissera une facture de 61,25 $ pour une courte visite.Car à la ferme des Gascon, il n\u2019y a plus de taureau.« Les vaches sont maintenant toutes inséminées artificiellement.La génétique, c\u2019est super important dans une ferme laitière », souligne Sylvain.L\u2019Alliance Semex publie d\u2019ailleurs un catalogue en papier glacé de ses taureaux Holstein avec une liste détaillée des qualités de chacun.Le fermier peut le feuilleter et acheter les doses de sperme qui conviennent au type d\u2019élevage qu\u2019il veut faire.Un des taureaux-vedette ?Rudolph, qui est le petit-fils du célèbre Starbuck, bête costaude qui a engendré plus de 225 000 descendants.Après avoir vêlé, une vache donne du lait pendant environ 300 jours.« C\u2019est pour ça qu\u2019on vise un veau par année pour chacune des vaches, elles peuvent donc produire du lait pendant toute l\u2019année », souligne Sylvain.Toutes les naissances sont prévues et calculées à l\u2019avance sur un grand calendrier.Il est aussi possible de déterminer le sexe de l\u2019embryon.Si c\u2019est un veau qui est à naître, la vache en gestation part souvent pour l\u2019encan.Et la relève sur la ferme ?« Nous encourageons nos jeunes dans ce qu\u2019ils veulent faire.Si c\u2019est la ferme, ce sera la ferme.Sinon, nous supporterons leurs choix.Pour l\u2019instant, nous aménageons la ferme à notre goût, à moi et à Sylvain », dit France.Cet été, les Gascon partiront une semaine à la pêche.L\u2019hiver, ils s\u2019offrent sept jours de ski alpin.Des petites vacances durement et pleinement méritées.PHOTOS RÉMI LEMÉE, La Presse Une partie de la grande famille Gascon, devant leur maison de Saint-Anicet : Lucie, 12 ans, Sylvain, 39 ans, Félix, 10 ans, Christine, 16 ans et Sophie, 14 ans.À droite, Joanne Bergeron, une étudiante-stagiaire au collège MacDonald, caresse une des petites génisses de la ferme Chatrac qui est née par insémination artificielle.En bas, Sylvain Gascon assiste le vétérinaire Marc Lambert, qui taille les sabots d\u2019une vache laitière.Petit portrait de l\u2019industrie laitière Voici quelques statistiques, faits et données qui brossent un portrait sommaire de l\u2019industrie laitière au Québec : Le Québec compte 9667 producteurs laitiers qui ont fourni 2 895 044 079 litres de lait en 1999.La majorité d\u2019entre eux étant concentrés dans les régions de Québec, du Centre-du-Québec, de la Beauce et de Saint-Hyacinthe.Le nombre de fermes laitières ne cesse de chuter depuis le milieu des années 60, mais elles sont de plus en plus performantes individuellement.Plus de 90 % des nouveaux producteurs laitiers sont des fils ou des filles d\u2019agriculteurs.Au Québec, le marché du lait est protégé et les agriculteurs reçoivent environ 56 $ les 100 litres vendus.Le prix mondial du lait tourne autour de 21 $ l\u2019hectolitre.Quatre grandes entreprises achètent 85 % du lait produit au Québec.Il s\u2019agit de Parmalat, Saputo, Agropur et du Groupe Lactel.Les vaches Holstein, ces bêtes blanches tachetées de noir, forment environ 90 % du cheptel québécois."]
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