L'action nationale, 1 février 2021, Février
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C X I , n u m é r o 2 \u2013 F é v r i e r 2 0 2 1 volume CXI numéro 2 FÉVRIER 2021 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Février 2021 Vol.CXI, no 2 L\u2019Action Défaire ce qui défait 978-2-89070-041-3 Philippe Bellefleur Hors-champs, acrylique, 16 po.X 20 po., 2019 Démarche de l\u2019artiste L\u2019univers multidimensionnel dans toute sa diversité ne cesse d\u2019étonner et d\u2019inspirer Philippe Bellefleur.Son observation s\u2019apparente à une contemplation méditative.L\u2019artiste explore depuis plusieurs années la complexité de la nature, dans ses micros et macros structures.Il tente de rendre visible une affluence d\u2019informations fragmentaires comme des segments actifs, des relations vivantes.À la complexité du monde physique environnant correspond la complexité du tissu social : la diversité culturelle.C\u2019est dans son atelier que l\u2019artiste réunit les pièces du casse-tête.Ainsi, il tente de réaliser l\u2019harmonie des différences.Sa démarche actuelle est l\u2019aboutissement de plusieurs années de recherche sur la matière, en lithographie, acrylique, collage etc.Il possède à son actif de nombreuses expositions dans plusieurs pays, dont le Japon, la France et le Canada.Il intègre actuellement dans l\u2019élaboration de son œuvre divers outils technologiques afin de recomposer sa perception de l\u2019environnement.Projets et expositions Philippe Bellefleur planifie présentement une exposition importante qui fera une rétrospective de l\u2019ensemble de sa carrière.La date et le lieu de l\u2019exposition seront dévoilés sous peu.Vous pouvez consulter ses œuvres sur son site www.philippebellefleurpeintre.com ou sur ses différents points de vente www.saatchiart.com/philippebellefleur www.etsy.com/ca-fr/shop/PhilippeBellefleur et à la galerie virtuelle Le4673.ca à l\u2019adresse www.le4673.ca/artistes/artiste/218/philippe-bellefleur En ce moment, Philippe Bellefleur est en réclusion au Québec, loin de la Floride où il puise sa lumière et sa chaleur.Au Québec, il est heureux de réconcilier le nord et le sud, l\u2019hiver et l\u2019été ! 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean Chartier, Pierre-Paul Sénéchal , Lucia Ferretti.Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action Février 2021 ISBN 978-2-89070-041-3 rd ( > vo ee y 0 Hamu J revues culturelles québécoises ARTS VISUELS CIEL VARIABLE - ESPACE - ESSÉ INTER - LE SABGRD - PLANCHES - PHOTO SOLUTION VIE DES ARTS - ZENE DCCUPEE CINEMA 24 IMAGES CINE-BULLES - CINEMAS - SÉQUENCES CREATION LITTÉRAIRE ENTREVOUS - ESTUAIRE - EXIT LES ÉCRITS - MŒBIUS - XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉYÉ À BÂGOR0 ! - CAMINANDO - L'ACTION NATIOKALE LIBERTÉ - L'INCONVÉNIENT - NOUVEAU PROJET - NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME - RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES - RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-OIAMANTS - CONTIKUITÉ - HISTOIRE QUÉBEC - MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE - LETTRES QUÉBÉCIISES - LURELU - NUIT BLANCHE - SPIRALE THEATRE ET MUSIQUE CIRCUIT JEU REVUE DE THÉÂTRE - LES CAHIERS DE LA SORM THÉORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN ÉTUDES LITTÉRAIRES - TANGENCE - VOIX ET IMAGES revues sodep ie SODEP.QC.CA québécoises Sommaire Éditorial Il faut mettre Dawson en tutelle - Robert Laplante 4 Articles La loi 101 sur le bout de la langue - Sébastien Bouthillier 13 Un peuple et son mal-être - Claude Simard, Alexandre Poulin et Jérôme Blanchet-Gravel 24 Qu\u2019est-ce que la Révolution tranquille ?- Stéphane Savard 33 Le défi 50-30 ou l\u2019effacement du Québec - Pascal Leduc 51 L\u2019Accord Canada\u2013Royaume-Uni et l\u2019indépendance du Québec - Simon-Pierre Savard-Tremblay 60 Le Fonds indépendantiste du Québec - Pierre-Olivier Langevin 71 Temps difficiles pour le postsecondaire en Ontario français - François-Olivier Dorais et Serge Miville 80 Lectures Note critique Hommage à Jacques Ferron (1921-1985) « Retour à Val d\u2019Or » de Jacques Ferron : une autre lecture du Canada français par Jacques Cardinal 100 Recensions Marie-France Bazzo 117 Nous méritons mieux Frédéric Lacroix 122 Pourquoi la loi 101 est un échec Livres reçus 4 Éditorial Robert Laplante Il faut mettre Dawson en tutelle Il y a des limites à prendre les citoyens pour des valises.Cela fait des mois et des mois que ça dure.Les responsables du plus gros cégep du Québec disent n\u2019importe quoi.Les contradictions ne se comptent plus.Les déclarations à la limite du mensonge officiel s\u2019étalent à pleines pages et dégoulinent de bons sentiments pour mieux brouiller les repères factuels dès lors qu\u2019il s\u2019agit de s\u2019adresser à un public francophone.En anglais, la rhétorique rhodésienne garde ses droits et ne s\u2019en prive guère.Le double langage est une véritable vertu civique dans certains des cercles de l\u2019establishment qui, depuis que le Canada est le Canada, traitent au Québec comme dans les bourgades de demeurés.Heureusement que le bassin des indigènes de service est inépuisable, cela permet de penser que la province regorge de « token » pour l\u2019aider à ressembler à un pros Parti libéral du Canada.Ça suffit ! Déjà que l\u2019ancien directeur, aujourd\u2019hui bénéficiaire d\u2019une retraite bien méritée, nous avait fait la grâce d\u2019une volte-face d\u2019une élégance à donner l\u2019envie de prendre des cours de ballet au YMCA.En juin l\u2019année dernière le valeureux serviteur public jurait la main sur le cœur que Dawson ne visait pas l\u2019expansion1.Il ne pouvait s\u2019agir, au mieux, que d\u2019une mau- 1 Daphnée Dion-Viens, « Projet d\u2019agrandissement: le Collège Dawson rectifie le tir » Journal de Montréal, 12 juin 2020 5 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 vaise compréhension des subtilités d\u2019une formule de financement trop complexe pour les esprits simples et, au pire, d\u2019un procès d\u2019intention mené par des zélotes frileux qui refusent de voir que le réseau collégial montréalais se porte bien.Les sous- entendus servent toujours bien dans le genre de manœuvre auxquelles se livrent les professionnels de la condescendance.Dawson ne veut pas grandir, il veut mieux servir le Québec.C\u2019est simple et facile à comprendre, non ?Il faut bien aménager des aires de répit pour les enfants de la loi 101 qui peuvent enfin rejoindre l\u2019anglosphère.Ce sont ces « victimes » et les jeunes francophones qui rêvent de reprendre les échelons de la mobilité sociale pour colonisés qui ont besoin d\u2019une antichambre confortable pour se gagner une place à McGill.Après tout, ils forment la majorité de la clientèle.La minorité anglaise a besoin d\u2019un paravent rhétorique, elle n\u2019a plus la démographie pour soutenir ses institutions, il faut bien que la province finance le déni et que les idéologues se gaussent des discours de l\u2019ouverture et de la mondialisation.La promotion du français comme langue commune passe par la novlangue.Il faudra apprendre à lire Orwell dans le texte.Et suivre les mouvements de carrière de la piétaille.Il aura fallu, en effet, qu\u2019une nouvelle recrue monte au créneau pour que la chose crève l\u2019évidence.La nouvelle directrice a bien fait paraître Radio-Canada2 dont le reportage (28 janvier) nous a permis d\u2019apprendre que le projet d\u2019agrandissement ne se situerait pas dans les cinquante millions comme on avait tenté de nous le faire croire dans la rhétorique suave de l\u2019ancien directeur.Ce n\u2019est plus le jupon qui dépasse, c\u2019est le tutu qui vire au rose ! Le projet coûtera plus de cent millions de dollars.Des lunettes roses avec ça ?2 Hugo Lavallée et Alex Boissonneault, « 7800 étudiants et 100 M$ pour le Collège Dawson agrandi », Radio-Canada, 28 janvier 2021. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Cent millions pour améliorer le confort des étudiants sans hausser le nombre des inscriptions ?L\u2019arithmétique de la fumisterie est bien complexe.Les reportages et, surtout, les travaux de Frédéric Lacroix, nous ont cependant appris que Dawson étouffe en ses murs parce qu\u2019il dépasse depuis longtemps déjà les devis de financement qui « l\u2019autorisent » à accueillir au moins 800 étudiants de plus que la norme que quelque qu\u2019un quelque part à Québec refuse d\u2019appliquer.Dawson dépasse son devis de plus de 10 % depuis 2011 (12 % en 2011, 13 % en 2012, etc.).Or la règle du MEES spécifie que le dépassement peut-être de « 10 % sous certaines conditions ».Dawson enfreint donc cette règle du MEES depuis une décennie.Sans semble-t-il que le MEES n\u2019intervienne.À la noblesse, ses privilèges3 ?.Il est franchement trop gentil le Frédéric.D\u2019aucuns parleraient plutôt de manœuvres de bas étage.Qui donc a déjà dit que la tolérance, il y a des maisons pour ça ?Il faut mettre Dawson en tutelle pour faire la lumière.Il faut établir sans faux-fuyant quelles sont les intentions véritables de ce business du privilège de l\u2019anglosphère.Les pirouettes de la direction ne sont pas des incartades bénignes, des subterfuges de relations publiques hypocrites.Le conseil d\u2019administration de la vénérable institution ne laisse faire que parce que ses valeureux cadres « respectent » leur mandat.Ces administrateurs (un compact ?) façonnent le projet véritable.Ils louvoient avec des fonds publics et ne donnent du projet que des versions trompeuses.Ils devraient être tenus d\u2019en expliquer le sens et la portée sur la place publique.Ces serviteurs de l\u2019intérêt public laissent la désinformation brouiller l\u2019usage des impôts des citoyens.L\u2019encouragent-ils ?3 Entrevue de Frédéric Lacroix avec Mathieu Bock-Côté, Journal de Montréal, 30 janvier 2021 7 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Et si oui avec la collaboration de qui chez les élus ?Dans la haute fonction publique ?Dans les instances de représentation et de lobbying ?Il faut aller au fond des choses et mettre les projecteurs sur les officines du ministère.À l\u2019évidence la complaisance coupable y fait des ravages.Qui diable peut bien justifier de tels écarts alors que le réseau, particulièrement en région, se démène dans une situation budgétaire qui frôle l\u2019indigence ?Quel tacite justificatif s\u2019impose-t-il ?Est-ce que la restriction mentale et l\u2019euphémisme sont devenus des normes du code de conduite du manuel des pratiques de respect de la Loi de l\u2019administration publique ?Comment peut-on tolérer que la ministre McCann elle-même sente le besoin de calmer les ardeurs de la fringante nouvelle directrice aussitôt sa trop franche sortie publique réalisée ?Que veut-elle laisser comprendre du processus décisionnel dans son propre gouvernement ?Quelqu\u2019un va-t-il exiger que la documentation afférente soit rendue publique, déposée et discutée ?Quelqu\u2019un réalise-t-il ce que représentent 100 millions de dollars dans les mains de metteurs en scène de « show de boucane » ?The Gazette, pour sa part, sait bien ce que son lectorat attend de ce pactole et de la manne que le gouvernement Legault fera tomber sur McGill en lui donnant le Royal Victoria.Un cadeau de plus d\u2019un milliard ! Y a-t-il une ministre à Québec ?Y a-t-il quelqu\u2019un qui a versé de la potion magique pour le thé de quatre heures au cabinet du premier ministre ?Il faut mettre Dawson en tutelle pour comprendre les raisons du silence assourdissant des « décideux » des cégeps de Montréal qui se laissent dépouiller et cautionnent par faiblesse ou démission l\u2019anglicisation du réseau.Que signifie de nos jours « se laisser manger la laine sur le dos » ?L\u2019élite gestionnaire du réseau de l\u2019enseignement supérieur 8 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 rivalise de couardise.Les Jean-Baptiste branchés ont-ils peur de voir leurs voyages en Toscane retardés pour cause de perturbations de relations publiques ou de commission parlementaire ?Il y a des limites.La coupe est pleine.La culture de parvenus et le confort des lâchetés bureaucratiques, ça suffit.Il faut mettre Dawson en tutelle avant que la colère ne devienne le seul registre.C\u2019est obscène de financer l\u2019assimilation et la folklorisation à même les fonds publics.Les bonnes âmes qui cherchent les distorsions systémiques partout feraient bien de regarder du côté de la culture d\u2019apartheid qui laisse prospérer dans la province le développement séparé.Province, pays des vaincus, nous dit l\u2019étymologie.Il n\u2019y a pas de pires supplices que ceux-là qu\u2019on s\u2019inflige.Monsieur Legault ferait mieux de se soucier de ce qu\u2019il entend laisser comme héritage.Une métropole cédée pour quelques deniers de complaisance ?Un monument à la bêtise au pied du Mont-Royal ?Un simple mémo de ratification de l\u2019ordre des choses, une note de résignation ?Une médaille de l\u2019Ordre du Canada à son effigie ?q Louis-Pierre Bougie Décès du maître du burin et de la gravure C\u2019est avec douleur et consternation que nous avons appris le décès de ce grand artiste que demeurera pour toujours Louis-Pierre Bougie.Nous sommes très fiers et avons toujours été honorés de pouvoir contribuer à faire connaître son œuvre.Au fil des années, à plusieurs reprises il nous a généreusement confié la reproduction de ses gravures que nous avons eu le bonheur de publier en page couverture de L\u2019Action nationale.Sa contribution à la culture québécoise restera inscrite dans le mémorable, comme le disait Gaston Miron avec lequel il a aussi collaboré.Il aura élargi les horizons de la gravure et porté très haut non seulement le raffinement des techniques, mais encore et surtout la recherche de la plus exigeante quête esthétique.Tout le Québec lui en est reconnaissant.À sa famille, à ses proches et à tous ceux et celles qui ont été touchés par son art et qui continueront de mieux vivre en fréquentant ses œuvres, nous offrons nos plus sincères condoléances.Au nom de L\u2019Action nationale et de tous ses artisans, nous partageons la douleur de la perte, mais nous sommes réconfortés par le souvenir de l\u2019avoir côtoyé.Ses œuvres nous aideront à mieux habiter notre monde.Robert Laplante Directeur Si vous souhaitez soutenir un organisme cher à Louis- Pierre Bougie, nous vous invitons à faire un don à l\u2019Atelier Circulaire, un centre d\u2019artistes dédié aux arts imprimés dont il a été le cofondateur et qu\u2019il a toujours porté dans son cœur.https://ateliercirculaire.org/faireundon/ , On.investit ICI.Four Favoriser lo revitalisation des territoires urbains, pour soutenir les communautés, Dans l\u2018'agroclimentaire durable Four crméliorer l'accès à une alimentation saine issue d'une approche responsable, Dans la lutte contre les changements climatiques Pour faciiter la transition énergétique et préserver notre capital natured, EIN FONDACTION Donner du sens à l'argent, fondaction.com La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop pm 3 Sam Jorte et te et vivante L'assurance d\u2019une culture québ ASS \u201ccr basse \"a AI ro Fe, ere de soutenir PE dé Pare i =» 13135 Fi ET Eat Toba AER IL Lisi mS Li te SR TEE ATi ' ATIONALE Tab hall SYS, Eira TF TY % 1800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec » Rassemblement pourun PAYS Souverain Ny A Québec notre seule patrie www.rps.quebec F LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ NATIONAL DU QUÉBE- FRANÇAISE à / Vlr EE de io Mauricie SE an-Baptiste » A complément | 13 Articles En matière de langue française au Québec, la Cour suprême du Canada dégage de l\u2019espace pour que l\u2019Assemblée nationale légifère.Cependant, les politiciens québécois retardent tant l\u2019actualisation de la Charte de la langue française que leurs homologues d\u2019Ottawa sont susceptibles de voter une nouvelle Loi sur les langues officielles avant eux.Ces lois semblent épouser le même objet, mais leur approche diverge.À travers la superposition inhérente au régime fédéral, subsiste la permanence d\u2019une problématique, car « la question du Québec, c\u2019est la question politique de la langue1 ».La Charte de la langue française consacre l\u2019approche territoriale.Le droit linguistique s\u2019applique à tous, peu importe leur langue.En découle que le français est la langue commune au Québec, d\u2019usage quand on s\u2019exprime en public ou qu\u2019on s\u2019adresse à un public, indépendamment de l\u2019usage d\u2019autres langues dans d\u2019autres situations2.En parallèle, le 1 Joseph-Yvan Thériault, « Langue et politique au Québec : entre mémoire et distanciation », Hérodote, 3007/3, no 126, p.115-127 (p.116).2 Éric Poirier, « Fondements théoriques de la Charte de la langue française : perspectives québécoise et canadienne », p.1-30 (p.10) dans Guillaume Rousseau et Éric Poirier (dir.), Le droit linguistique au Québec, Lexis Nexis, Montréal, 2017.José Woehrling, « Les concepts juridiques mis en œuvre en matière de politique linguistique », Téléscope, 16-3, 2010, p.22-38, (p.24).Sébastien Bouthillier* La loi 101 sur le bout de la langue * Juriste. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 droit linguistique fédéral s\u2019appuie sur la personne et constitue un droit d\u2019exception qui confère à l\u2019individu le droit d\u2019utiliser la langue de son choix3.Cette approche implique le bilinguisme ou le multilinguisme pour satisfaire à toute demande éventuelle pour l\u2019un ou l\u2019autre langue.En 1977, Camille Laurin prétend que les droits collectifs promulgués par la Charte de la langue française seront interprétés en complémentarité et avec la même considération que les droits individuels de la Charte des droits et libertés de la personne, votée deux ans plus tôt.Dès 1979 pourtant, la Cour suprême invalide l\u2019exclusion de l\u2019anglais de la législation et des tribunaux, si bien que le français langue officielle n\u2019est que symbolique depuis lors4.En 1988, elle invalide aussi l\u2019unilinguisme français dans l\u2019affichage commercial.Mais plutôt que de rétablir le libre choix intégral, le tribunal opine que la prédominance du français, proportionné à l\u2019objectif de le promouvoir, s\u2019avère compatible avec les chartes des droits5.Depuis la décennie suivante, la Cour suprême incline vers un courant reconnaissant la spécificité du Québec.Des opinions judiciaires favorables La Cour penche vers Québec, mais les politiciens et les médias l\u2019ignorent.Émane du plus haut tribunal de la fédération un courant jurisprudentiel favorable à une interprétation différenciée des droits linguistiques constitutionnels au Québec.Malgré l\u2019échec de l\u2019accord du lac Meech, qui 3 François Côté et Guillaume Rousseau, Restaurer le français langue officielle, Institut de recherche sur le Québec, Montréal, 2019, p.7.4 Québec (Procureur général) c.Blaikie, [1979] 2 R.C.S.1016.5 Ford c.Québec (Procureur général), [1988] 2 RCS 712. 15 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 comportait la clause interprétative de la société distincte6, ce courant ouvre une brèche similaire que le Québec doit saisir pour le français.Recensées dans quatre arrêts depuis 1998, des opinions de la Cour le forment comme si la clause était en vigueur.Dans le Renvoi relatif à la sécession du Québec, les magistrats suprêmes déclarent à l\u2019unanimité que le partage des compétences législatives prescrit par la constitution autorise le Québec à encourager l\u2019essor de sa culture et du français.Elle rappelle au passage que le Canada est une fédération, la nature du régime politique du pays : « Le principe du fédéralisme facilite la poursuite d\u2019objectifs collectifs par des minorités culturelles ou linguistiques qui constituent la majorité dans une province donnée.C\u2019est le cas au Québec, où la majorité de la population est francophone et qui possède une culture distincte7.» En 2005, la Cour maintient les règles interprétatives ordinaires pour atténuer l\u2019interprétation libérale, courante pour les droits linguistiques, et ne se réfère pas aux valeurs de la 6 Accord constitutionnel de 1987, le 3 juin 1987.« 2.(1) Toute interprétation de la Constitution du Canada doit concorder avec : a) la reconnaissance de ce que l\u2019existence de Canadiens d\u2019expression française, concentrés au Québec mais présents aussi dans le reste du pays, et de Canadiens d\u2019expression anglaise, concentrés dans le reste du pays mais aussi présents au Québec, constitue une caractéristique fondamentale du Canada ; b) la reconnaissance de ce que le Québec forme au sein du Canada une société distincte.(2) Le Parlement du Canada et les législatures des provinces ont le rôle de protéger la caractéristique fondamentale du Canada visée ?l\u2019alinéa (1)a).(3) La législature et le gouvernement du Québec ont le rôle de protéger et de promouvoir le caractère distinct du Québec visé ?l\u2019alinéa (1)b).(4) Le présent article n\u2019a pas pour effet de déroger aux pouvoirs, droits ou privilèges du Parlement ou du gouvernement du Canada, ou des législatures ou des gouvernements des provinces, y compris ?leurs pouvoirs, droits ou privilèges en matière de langue.» 7 Renvoi relatif à la sécession du Québec, [1998] 2 R.C.S.217., par.59. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Charte canadienne des droits et libertés8.La même année, dans une déclaration d\u2019invalidité constitutionnelle à l\u2019encontre d\u2019une disposition de la loi 101 sur l\u2019admissibilité à l\u2019école anglaise, le tribunal adopte une interprétation favorable au législateur : L\u2019application de l\u2019art.23 [de la Charte canadienne] est contextuelle.Elle doit tenir compte des disparités très réelles qui existent entre la situation de la communauté linguistique minoritaire au Québec et celle des communautés linguistiques minoritaires des territoires et des autres provinces.Le gouvernement provincial appelé à légiférer en matière d\u2019éducation doit disposer de la latitude suffisante pour assurer la protection de la langue française tout en respectant les objectifs de l\u2019art.239.Enfin, dans le Renvoi relatif à la Loi sur la Cour suprême, elle a évoqué « les traditions juridiques et les valeurs sociales distinctes du Québec10 ».Le tribunal se disposerait à concrétiser l\u2019asymétrie, principe qui brise l\u2019interprétation uniforme du droit entre les juridictions de la fédération.Dans ce renvoi, la Cour suprême n\u2019annonce pourtant pas une déférence judiciaire qui commanderait d\u2019abandonner à la Cour d\u2019appel du Québec le dernier mot, mais se prépare à une interprétation des droits fondamentaux contextualisée aux spécificités du Québec en réitérant son rôle ultime, tribunal général d\u2019appel pour le Dominion.8 Charlebois c.Saint John (Ville), [2005] 3 R.C.S.563, 2005 CSC 74, par.23.9 Solski (tuteur) c.Québec (Procureur général), [2005] CSC 14.L\u2019art.23 donne ?la minorité linguistique le droit de s\u2019instruire dans sa langue au primaire et au secondaire.Au Québec, il s\u2019agit des anglophones.Ailleurs au Canada, il s\u2019agit des francophones.10 Renvoi relatif à la Loi sur la Cour suprême, art.5 et 6, [2014] 1 R.C.S.433, par.49. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Glissement législatif du territoire à la personne La constitution, le tribunal et le législateur sont les vecteurs de la traduction juridique de la question politique de la langue.Tandis que les francophones ont mené la lutte pour la reconnaissance de leurs droits linguistiques dans la société civile et l\u2019enceinte parlementaire au Québec, les anglophones se sont adressés au pouvoir judiciaire.À compter de la Révolution tranquille, les francophones manifestent contre les mesures favorisant le bilinguisme institutionnel québécois.« On réalise l\u2019impossibilité de maintenir la vitalité du français sans intervention coercitive de l\u2019État et la nécessité d\u2019intégrer à la communauté francophone les nouveaux arrivants11.» En 2021 pourtant, à part l\u2019obligation pour les francophones et les allophones de fréquenter l\u2019école primaire et secondaire en français (sauf s\u2019il s\u2019agit d\u2019une école privée non subventionnée), la liberté de choix pour tous entre le français et l\u2019anglais semble redevenue normale, à côté de l\u2019obligation de rendre le français disponible.En effet, si le PQ élabore la loi de 1977 dans l\u2019approche territoriale12, elle contient déjà des exceptions conférant aux municipalités, commissions scolaires et hôpitaux le droit d\u2019afficher dans une autre langue, en plus du français.Écoles et hôpitaux peuvent même adjoindre une autre langue au français dans leurs communications internes13.Ces mesures assimilent les allophones aux anglophones.Les exceptions à la territo- 11 Guillaume Rousseau, « Brève synthèse historique du droit linguistique au Québec : une législation pour une langue commune et un respect de la diversité », p.31-76 (p.44) dans Guillaume Rousseau et Éric Poirier (dir), précités.12 Charte de la langue française, L.Q.1977, c.5.13 Guillaume Rousseau, « Brève synthèse\u2026 », précité, p.57. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 rialité se multiplieront lors des modifications ultérieures, le législateur préférant les mesures incitatives à la contrainte.Obtempérant à l\u2019invalidation de 1979, il adopte alors une version anglaise de la loi 101 qui proclame une contradiction performative : « French is the official language of Québec14.» L\u2019approche personnelle lui inspire les amendements subséquents, autorisant dès 1983 plus de bilinguisme et, pour certains établissements anglophones, l\u2019unilinguisme15.De son côté, le PLQ a proposé de modifications à la loi 101 seulement après des jugements pour l\u2019y conformer.Deux particularités ressortent : quand Robert Bourassa prend l\u2019initiative de modifier la loi sans jugement, c\u2019est pour étendre l\u2019anglais au réseau de la santé16 ; et sept jours après l\u2019invalidation judiciaire de l\u2019affichage commercial unilingue français, il applique la clause dérogatoire pour prolonger de cinq ans l\u2019unilinguisme, mais uniquement à l\u2019extérieur des commerces17.À l\u2019échéance, il entérine les jugements, autorisant l\u2019affichage commercial bilingue avec prédominance du français18.14 Loi concernant des jugements rendus par la Cour suprême du Canada sur la langue des lois et d\u2019autres actes de nature législative, RLRQ c.J -1.1.art.1.15 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.1983, c.56.16 Loi modifiant de nouveau la Loi sur la santé et les services sociaux, L.Q.1986, c.106.Loi sur les services de santé et les services sociaux et modifiant d\u2019autres dispositions législatives, L.Q.1991, c.42.17 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.1988, c.54.Des anglophones contestent cette loi devant le Comité des droits de l\u2019Homme de l\u2019ONU, qui déclare que « les citoyens canadiens anglophones ne peuvent être considérés comme une minorité linguistique » (par.11,2) ; qu\u2019il n\u2019est pas légitime de supprimer la possibilité de s\u2019exprimer dans une langue de son choix en dehors de la vie publique (par.11,3), mais possible de le faire ?certaines conditions (par.11.4) et que les commerçants anglophones « n\u2019ont fait l\u2019objet d\u2019aucune discrimination fondée sur leur langue (par.11.5) ».Comité des droits de l\u2019Homme, nos 359/1989 (Ballantyne/Davidson c.Canada) et 385/1989 (McIntyre c.Canada).18 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.1993, c.40. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Certes, le PQ a actualisé la Charte de la langue française aux nouvelles technologies19.Mais les autres modifications qu\u2019il a mises en œuvre neutralisent l\u2019effectivité du principe originel : que le français devienne la langue commune au Québec.Les organismes publics communiquent encore plus en anglais aux non-francophones plutôt qu\u2019aux seuls anglophones20.Quelques recommandations de la commission Larose21 ont été entérinées en 2002, notamment l\u2019abolition des écoles passerelles (invalidée par la Cour suprême ensuite).Bien qu\u2019inscrite dans la loi, l\u2019obligation pour les organismes publics de communiquer en français avec les personnes morales et de servir en français leur clientèle n\u2019a jamais été mise en vigueur.Et l\u2019exigence pour les cégeps et les universités de se doter d\u2019une politique linguistique, sans obligations de résultat quant à la langue d\u2019enseignement et de la recherche, omet de désigner le statut linguistique des établissements22.Le gouvernement péquiste ignore la recommandation de donner à la loi 101 un statut constitutionnel, celui dont jouit la charte québécoise des droits23.Le PQ s\u2019est figé devant les revers judiciaires, encourageant l\u2019anglicisation de l\u2019administration publique et celle du réseau d\u2019éducation postsecondaire vis-à-vis un PLQ satisfait 19 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.1997, c.24.20 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.2000, c.57.21 Le français, une langue pour tout le monde, Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir du français au Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 2000.22 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.2002, c.28.23 Le français, une langue pour tout le monde, précité.Recommandation no 12, page 229. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 de préserver les libertés individuelles.L\u2019école passerelle doit être fréquentée trois ans pour mériter le droit d\u2019étudier en anglais dans le réseau public, mais peut être fréquentée indéfiniment si l\u2019élève ne passe pas au réseau public24.Philippe Couillard s\u2019estimait impuissant à franciser les raisons sociales et les marques de commerce après un jugement impliquant Best Buy25.À toutes les époques, hormis le PQ en 1977 et le PLQ en 1988, les partis politiques paraissent timorés à l\u2019égard de la protection du français.Ils préfèrent que la langue commune gagne des adeptes face à l\u2019anglais en laissant l\u2019option aux individus comme le fait le gouvernement canadien.L\u2019approche personnelle leur convient mieux que l\u2019approche territoriale.La Cour suprême aurait-elle mieux compris que le législateur québécois que l\u2019universalisme des libertés individuelles et l\u2019application décontextualisée du droit des minorités aux anglophones et aux allophones québécois peuvent « jouer, si on ne fait pas les distinctions qu\u2019impose le contexte québécois, contre les fondements de la Charte de la langue française26 » ?Or, pour la première fois dans l\u2019histoire du bilinguisme fédéral, le gouvernement canadien a reconnu dans le dernier discours du trône que la protection du fran- 24 Loi faisant suite aux décisions judiciaires en matière de langue d\u2019enseignement, L.Q.2010, c.23.25 Règlement modifiant le Règlement sur la langue du commerce et des affaires, D.887-2016, (2016) G.O.II, 5800.Règlement modifiant le Règlement précisant la portée de l\u2019expression « de façon nettement prédominante » pour l\u2019application de la Charte de la langue française, D.886-2016, (2016) G.O.II, 5799.26 Éric Poirier, précité, p.18. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 çais requiert des mesures spécifiques au Québec27.Si Justin Trudeau renonçait à la symétrie législative entre majorité et minorité linguistique au Québec par rapport au reste du pays, il s\u2019éloignerait de la vision du Dominion forgée par son père et renoncerait peut-être à l\u2019approche personnelle, tout en s\u2019insérant dans le courant ouvert par la Cour suprême.Cela désamorcerait la culpabilisation que le PLQ exerce au nom des droits individuels des anglophones et des allophones à l\u2019endroit des Québécois qui réclament des mesures contraignantes pour protéger le français.Ambivalence envers le français Au-delà de la refonte entière de la Charte de la langue française dont les mesures concrétiseront le français comme langue commune et langue officielle de l\u2019État que cela augure pour le législateur québécois, les Québécois demeurent ambivalents par rapport au français.La question politique de la langue s\u2019ancre dans leur ambivalence entre langue de mémoire et langue de civilisation.La conscience historique que les Québécois ont d\u2019eux-mêmes se fonde sur le français langue mémorielle.Elle contient l\u2019imaginaire et les symboles de référence.Une historiographie et une littérature spécifiques au peuple québécois se sont développées aussi grâce à elle.Le français est en ce cas un héritage à transmettre, une tradition à préserver, une culture à exprimer.27 Discours du trône \u2013 Un Canada fort et plus résilient, Ottawa, 23 septembre 2020 : « Le gouvernement du Canada doit également reconnaître que la situation du français est particulière.Il y a près de 8 millions de francophones au Canada dans un océan de plus de 360 millions d\u2019habitants principalement anglophones.Le gouvernement a donc la responsabilité de protéger et de promouvoir le français non seulement ?l\u2019extérieur du Québec, mais également au Québec.En ce sens, 51 ans après l\u2019adoption de la Loi sur les langues officielles, le gouvernement s\u2019engage notamment ?renforcer cette loi en tenant compte de la réalité particulière du français.» 22 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 En même temps, ils conçoivent la langue comme facteur civilisationnel, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils accèdent à la modernité, à l\u2019universel, à la contemporanéité avec les autres nations du monde en adoptant le français.C\u2019est la langue des institutions de l\u2019État, la langue d\u2019un projet de société, de la science et de la raison, bref la langue dans laquelle s\u2019articule un principe d\u2019organisation et d\u2019explication du monde.Le français en ce cas est la langue officielle et la langue d\u2019usage dans l\u2019enseignement, le travail, les commerces et les affaires.Les aspects mémoriels et civilisationnels de la langue se complètent plus qu\u2019ils ne s\u2019opposent, la culture alimentant le projet de société.Tout de même, certains allèguent que l\u2019anglais supplante le français comme langue de civilisation, même si cette dernière demeure une langue de mémoire au Québec.La mondialisation, l\u2019américanité et la démographie expliquent cette ambivalence aujourd\u2019hui, que des éléments paradoxaux de l\u2019histoire politique expliquent aussi.Ainsi, la langue des habitants de la Nouvelle-France était la même que celle des autorités coloniales.Déjà, les Québécois se singularisent « comme unique société marquée par l\u2019aventure coloniale française où la langue ne porte pas le stigmate d\u2019une langue de colonisation28.» Après la Conquête, la Grande-Bretagne admet pour la première fois en son empire un peuple occidental qui a une religion et une langue étrangère aux siennes.« Ce peuple qui vient à peine de naître et de prendre conscience de lui- même est donc confronté très tôt à la tragique possibilité de sa disparition29.» Le français résonnait autour du monde 28 Joseph-Yvon Thériaut, précité, p.118.29 Éric Bédard, L\u2019histoire du Québec pour les nuls, First Éditions, Paris, 2015, p.85. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 comme langue de civilisation aux XVIIIe et XIXe siècle, malgré que l\u2019hégémonie mondiale eut basculé en faveur de l\u2019Empire britannique au terme de la Guerre de Sept Ans, en 1763, et que le monde s\u2019imprégnait du modèle anglo-saxon et de sa langue.C\u2019est en revanche comme langue de culture que les Canadiens français affermissent leur identité à travers la langue à cette époque.Lors de la Révolution tranquille, pendant que l\u2019anglais confirme son statut mondial civilisationnel et que celui du français s\u2019amenuise, les Québécois optent plutôt pour le français comme langue de civilisation.Le rôle assumé par le gouvernement québécois dans la création de l\u2019Organisation internationale de la francophonie en témoigne.Au commencement de la deuxième décennie du XXIe siècle, on peut se demander comment le droit linguistique reflè- tera désormais l\u2019ambivalence des Québécois par rapport au français.Les usages et l\u2019officialité de la langue, les approches territoriale ou personnelle et leurs mesures de contrainte ou de promotion, le lien entre mémoire et civilisation : une nouvelle loi 101 sur le bout de la langue pour dire quoi ?q 24 Articles Claude Simard, Alexandre Poulin et Jérôme Blanchet-Gravel* Quelques réflexions pour comprendre Un peuple et son mal-être La pandémie de COVID-19 a étalé au grand jour le sort peu enviable réservé à nos vieillards les plus vulnérables.La grande majorité des décès au Québec se concentre dans les centres d\u2019hébergement et de soins de longue durée (CHSLD)1, bien qu\u2019il ait été facile de prévoir que ces cloîtres pour malades âgés deviendraient vite de sévères foyers d\u2019infection.Le Québec héberge ses vieux dans des résidences séparées beaucoup plus que les autres provinces canadiennes : il compte trois fois plus de foyers pour vieillards que le reste du Canada (18 % contre 6 %)2.Notre malaise gériatrique ne concerne pas seulement 1 Cf.les données de l\u2019Institut national de santé publique (https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees).2 Cf.Société canadienne d\u2019hypothèque et de logement (SCHL), Rapport sur les résidences pour personnes âgées, Québec, 2019.Certains, dont Francis Vailles (« Les faux responsables de l\u2019hécatombe », La Presse, 23 mai 2020), attribuent cette différence au fait que les Québécois âgés peuvent profiter d\u2019un crédit d\u2019impôt provincial pour s\u2019installer en résidence privée.Cette raison économique n\u2019explique pas ?elle seule la tendance de bon nombre de Québécois âgés ?quitter leur maison au profit de l\u2019hébergement spécialisé.Des facteurs culturels doivent agir également.Il existe au Québec un marché immobilier lucratif s\u2019adressant spécifiquement aux vieillards qui prend de plus en plus d\u2019expansion.Ainsi que le laisse entendre la publicité qui encourage ce type de cantonnement gériatrique, bien des aînés semblent particulièrement sensibles aux arguments du confort et de la sécurité que procurerait le tribalisme d\u2019âge contrairement ?la mixité générationnelle.* Respectivement, professeur retraité de l\u2019Université Laval, auteur d\u2019Un désir d\u2019achèvement.Réflexions d\u2019un héritier politique (Boréal, 2020) et auteur de La face cachée du multiculturalisme (Cerf, 2018). 25 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 la ghettoïsation des vieux.Il se manifeste également par l\u2019affaiblissement du sens familial.Des milliers de vieillards vivent dans une affligeante solitude.Près du tiers des résidents de CHSLD ne sont visités mensuellement qu\u2019entre 0 et 3 heures3.Pour décrire la déplorable situation de la vieillesse dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019ex-ministre Claude Castonguay, le père de l\u2019assurance maladie, n\u2019a pas hésité dernièrement à parler d\u2019un « gâchis honteux4 ».À l\u2019autre bout de la vie humaine, l\u2019enfance semble tout autant négligée.Malgré le lourd appareil de protection organisé par l\u2019État, des récits d\u2019horreur mettant en scène des enfants maltraités alimentent régulièrement l\u2019actualité comme celui récent de la mort de la fillette martyre de Granby5, drame qui a provoqué la création par le gouvernement d\u2019une commission d\u2019enquête, à savoir la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.Mais la sécurité de l\u2019enfant n\u2019est pas la seule dimension en cause.L\u2019éducation semble aussi problématique.Là encore, le Québec accuse des statistiques troublantes : augmentant d\u2019une année à l\u2019autre, le taux de prévalence du trouble du déficit d\u2019attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) pour nos jeunes de 1 à 24 ans s\u2019établit en 2019 à 11,3 %6, tandis que le taux mondial se situe autour de 5 %.Pis encore, ce taux grimpe à 23 % pour les adolescents québécois âgés de 12 à 17 ans.Souvent, ce trouble est traité par des psychosti- 3 D\u2019après une recherche sur les soins gériatriques menée par Phillippe Voyer de la Faculté des sciences infirmières de l\u2019Université Laval, qui a été rapportée par Isabelle Hachey dans son article « Sans-cœur, les Québécois ?», La Presse, 29 mai 2020.4 Claude Castonguay, « Un gâchis honteux », La Presse, 12 mai 2020.5 Isabelle Ducas, « Fillette morte ?Granby : un tragique destin », La Presse, 3 mai 2019.6 Institut national de santé publique du Québec, Surveillance du trouble du déficit de l\u2019attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) au Québec, 2019. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 mulants comme le Ritalin ou le Concerta.Pour une psychopathologie dont la nature même est encore mal connue, on ne s\u2019embarrasse pas ici de médicamenter des jeunes jugés trop turbulents au goût de leurs parents ou de leurs enseignants, comme si les adultes n\u2019acceptaient plus dans notre culture de composer avec l\u2019énergie souvent débordante de la jeunesse.On n\u2019hésite guère à droguer des jeunes pour qu\u2019ils restent dociles de la même manière qu\u2019on drogue des vieillards dans les CHSLD afin qu\u2019ils ne dérangent pas trop.En fait, c\u2019est à tous les âges qu\u2019une partie importante de la population québécoise souffre d\u2019une forme ou d\u2019une autre de mal-être.Un Québécois sur cinq se classe à un niveau élevé de détresse psychologique7, alors que dans l\u2019Ouest canadien le taux est moitié moins élevé, soit environ 12 %.Même s\u2019il a diminué au cours des dernières années, le nombre de suicides au Québec reste alarmant, particulièrement chez les personnes de 15 à 34 ans et de 50 à 64 ans8.Les ventes d\u2019antidépresseurs vont croissant et atteignent chez nous des records9.La surmédicalisation au Québec est un phénomène proche d\u2019une pharmacodépendance collective.On peut y voir un état avancé de déresponsabilisation et d\u2019atonie.Au lieu de faire preuve de vitalité et de résilience devant les difficultés de la vie, bien des gens préfèrent attribuer leurs soucis à des causes physiologiques jugées incontrôlables de manière à se justifier de recourir à des pis-aller pharmaceutiques.Tout se passe comme si ces personnes fragiles préféraient s\u2019engour- 7 Ministère de la Santé et des Services sociaux, Statistiques de santé et du bien-être selon le sexe, tout le Québec, 2013-2014.8 Institut national de santé publique, Le suicide au Québec : 1981 à 2016.Mise à jour 2019, 2019.9 Claudine Richard, « Les Québécois consomment plus d\u2019antidépresseurs que la moyenne canadienne », Ici Radio-Canada, 13 mai 2018 ; La rédaction, « Les Québécois accros aux antidépresseurs », TVA Nouvelles, 13 juin 2012. 27 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 dir plutôt que d\u2019affronter les épreuves telles que la solitude, la douleur, le divorce, le deuil, l\u2019échec professionnel\u2026 Elles refusent en quelque sorte que la vie soit faite de « quelques joies, très vite effacées par d\u2019inoubliables chagrins », selon la formule lucide de Marcel Pagnol.On se consolera en objectant que ces statistiques ne s\u2019appliquent qu\u2019à une minorité de Québécois et qu\u2019elles ne reflètent donc pas l\u2019état de l\u2019ensemble de la société.Il n\u2019empêche que toutes ces données concernent une portion si large de la population qu\u2019on ne peut pas nier qu\u2019elles traduisent des faiblesses chroniques de notre collectivité sur le plan à la fois de sa mentalité et de ses mœurs.Qu\u2019est-ce qui expliquerait qu\u2019une société parmi les plus prospères et les plus sécuritaires du monde affiche ainsi des sommets de désaffection familiale et de déséquilibre psychologique ?Nous soumettons à la discussion six hypothèses.Les trois premières impliquent des éléments qui forment le climat général de l\u2019Occident dans lequel baigne le Québec.Les trois dernières renvoient à des traits plus spécifiques de la société québécoise qui ont marqué son évolution.D\u2019entrée de jeu, nous voulons souligner que nous récusons l\u2019opinion commune selon laquelle le cœur du problème serait organisationnel et qu\u2019il pourrait trouver sa solution seulement dans des réformes ministérielles ou dans l\u2019allocation de ressources plus grandes à la santé ou à l\u2019éducation.Nous pensons au contraire qu\u2019il est de nature culturelle et qu\u2019il découle avant tout de notre système de valeurs et de pensée.Notre première hypothèse renvoie au rythme trépidant de la vie moderne qui est souvent incriminé.Les adultes qui constituent la population active n\u2019auraient plus assez de temps à consacrer à leurs enfants ni à leurs vieux parents parce qu\u2019ils seraient écartelés entre leurs obligations fami- 28 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 liales et les exigences stressantes de leurs activités professionnelles.La poursuite effrénée du confort par le travail entraînerait la supplantation du matérialisme sur les relations humaines et l\u2019oubli de l\u2019altruisme.Cette explication est sans doute plausible, mais elle reste partielle.Notre société aurait effectivement avantage à mieux aménager le monde du travail de manière à permettre aux familles de tisser des liens plus étroits et plus significatifs.Et nous gagnerions certes à redécouvrir les vertus bienfaisantes de la lenteur10.Toutefois, bien d\u2019autres sociétés comme celles du reste du Canada connaissent un style de vie tout aussi frénétique sans pourtant souffrir d\u2019un niveau de malaise psychosocial aussi marqué que celui qu\u2019on observe au Québec.Une deuxième hypothèse à considérer est la montée de l\u2019individualisme.Dans les sociétés occidentales contemporaines, les intérêts et les droits privés de l\u2019individu ont autant sinon plus de poids que le bien commun.Cette perte de l\u2019esprit collectif a pu distendre les liens affectifs entre les gens, notamment au sein des familles.Comme le moi et la satisfaction de ses désirs sont devenus primordiaux, la préoccupation de l\u2019autre a naturellement été reléguée au second plan.La tendance à vivre surtout pour soi a pu engendrer une forme d\u2019égocentrisme psychologiquement et socialement néfaste.Mais encore une fois, ce climat individualiste n\u2019est pas propre au Québec et ne peut donc expliquer entièrement notre haut degré de désarroi.Une troisième cause probable, qui n\u2019est pas non plus particulière à la société québécoise, concerne l\u2019instanta- néisme qui caractérise la vie contemporaine.On observe de plus en plus une tendance à s\u2019intéresser uniquement au moment présent sans se soucier ni du passé ni de l\u2019avenir.10 Carl Honoré, Éloge de la lenteur, Paris, Marabout, 2007. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 On s\u2019efforce même de vivre l\u2019instant de la manière la plus intense possible.La mentalité instantanéiste promeut en effet l\u2019émotion et beaucoup moins la réflexion puisque la pensée ne peut se développer que dans la durée.L\u2019historien français Jérôme Baschet a parlé d\u2019un « âge présentiste » pour définir notre époque11.Un domaine qui illustre bien ce phénomène de la distraction éphémère est celui des médias qui papillonnent de jour en jour d\u2019une nouvelle à l\u2019autre en les présentant de façon sensationnelle sans s\u2019y attarder et sans en suivre l\u2019évolution à moyen et à court terme.L\u2019instantanéisme ne peut conduire qu\u2019à une perte de sens, à une dégradation des relations humaines, à un appauvrissement spirituel.Pour comprendre l\u2019enfance, la vieillesse, la mort, la vie en général, il importe de prendre le temps d\u2019approfondir ces grandes questions existentielles.Notre quatrième hypothèse concerne une période de l\u2019histoire du Québec qui pourrait faire comprendre encore mieux pourquoi une bonne partie de sa population se distingue par sa détresse psychosociale.Avec la modernisation qu\u2019elle a engendrée, la Révolution tranquille des années 1960 a représenté une rupture socioculturelle sans précédent.Le passé a été perçu comme arriéré, comme une époque de « grande noirceur » selon l\u2019expression péjorative encore largement diffusée.Pour assurer le progrès, il fallait faire table rase autant sur le plan politique qu\u2019économique, social, culturel, éducatif et moral.Les plus jeunes ont cherché à se distancier rapidement des modes de vie et des valeurs de leurs aînés, ce qui a provoqué un fossé intergéné- rationnel.La mémoire populaire a été ainsi effacée de façon abrupte.Entre autres, l\u2019autorité parentale a été remplacée par un pédocentrisme naïf qui a renoncé à discipliner les 11 Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent.Temporalités émergentes et futurs inédits, Paris, La Découverte, 2018. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 enfants et qui est sans doute en bonne partie responsable de la flambée des troubles d\u2019apprentissage et de comportement dans nos écoles.Figure du passé, la vieillesse a été déconsidérée au point que les vieillards ont été exclus de la société et, pour une bonne part, ont été isolés dans des résidences spécialisées.Il n\u2019est pas exagéré d\u2019affirmer que le Québec a vécu une sorte de déracinement anthropologique rarement vu dans l\u2019histoire humaine ayant causé une perte de repères qui l\u2019a profondément perturbé.La Révolution tranquille est liée également à notre cinquième hypothèse.Au cours de cette période, l\u2019Église, longtemps omnipotente dans les divers secteurs de la vie sociale tels que l\u2019éducation et la santé, a cédé la place à l\u2019État qui est devenu la figure tutélaire pour l\u2019ensemble des Québécois.La société canadienne- française qui était celle du Québec traditionnel s\u2019était structurée selon des solidarités humaines de base indépendamment de l\u2019État, qui était alors presque inexistant.La société québécoise moderne a fait fi des références canadiennes-françaises au profit d\u2019une rationalité bureaucratique ; elle s\u2019est structurée par en haut, en édifiant une organisation technocratique relevant davantage de l\u2019abstraction que de la réalité sociale.La Révolution tranquille, notre oxymore fondateur12, a dissout les anciens rapports sociaux et a remplacé l\u2019interdépendance des ouailles par une dépendance vis-à-vis de l\u2019État.En termes durkheimiens, on peut dire qu\u2019elle a fait passer la société d\u2019ici d\u2019une solidarité organique à une solidarité mécanique.Ce profond changement de paradigme social a amputé les citoyens de leur histoire.Coupés de leurs racines pour être ensuite soumis à l\u2019État et à ses ramifications, les Québécois se sont retrouvés en mal de responsabilité, voire dans une situation de déresponsabilisation.12 Pour une critique de la Révolution tranquille, voir entre autres Léon Dion, La Révolution déroutée (1960-1976), Montréal, Boréal, 1998, et Christian Saint-Germain, Le mal du Québec.Désir de disparaître et passion de l\u2019ignorance, Montréal, Liber, 2016. 31 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Notre sixième hypothèse met en cause l\u2019identité même du sujet québécois.L\u2019histoire du Québec français a été profondément marquée par la Conquête de 1760 et la colonisation britannique qui en a découlé.Culturellement et linguistiquement distinct, mais toujours politiquement dépendant, envahi par un complexe de colonisé13, inscrit dans un continent où sa langue est constamment menacée, perplexe face à son destin à la suite de deux échecs politiques quant à l\u2019autodétermination de sa nation, le sujet québécois a développé une identité à la fois incomplète et inquiète.Il est empreint d\u2019une sorte d\u2019hétéronomie, c\u2019est-à-dire qu\u2019il n\u2019est pas encore parvenu à s\u2019assumer pleinement et de façon autonome en tant que représentant d\u2019une nation du monde14.Cette hétéronomie pourrait susciter chez certains plus vulnérables une tendance à l\u2019atonie ou au déséquilibre psychosocial, selon le principe que l\u2019individu a besoin d\u2019évoluer dans un cadre sociopolitique solide pour se forger une identité dynamisante.La critique de la société québécoise est souvent interprétée comme une tentative hostile de dénigrement.L\u2019identification des dysfonctionnements d\u2019une société est pourtant essentielle à son amélioration.Dans cet article, nous avons tenté d\u2019esquisser les causes principales à l\u2019origine des troubles psychosociaux qui affectent notre peuple.On pourrait bien sûr en citer d\u2019autres comme le déni de la mort15 répandu un peu partout en Occident qui s\u2019accompagne du rejet de l\u2019ultime étape de la vie et de son corollaire qu\u2019est l\u2019âgisme.13 Sur les effets du colonialisme, voir Albert Memmi, Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur, Paris, Buchet/Chastel, 1957.14 Sur cette question, voir Alexandre Poulin, Un désir d\u2019achèvement.Réflexions d\u2019un héritier politique, Montréal, Boréal, 2020.15 Sur le déni de la mort dans les sociétés modernes, voir Claude Simard, « Déni de la mort, exclusion de la vieillesse », Le Verbe, 21 avril 2020. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Bien que simplement indicative, l\u2019analyse que nous soumettons ici permet d\u2019imaginer quelques pistes de solution : 1) assurer une meilleure conciliation entre le travail et la famille non seulement pour l\u2019éducation des enfants, mais aussi pour l\u2019aide à apporter aux parents plus âgés ; 2) renforcer la conscience sociale des citoyens en vue de mieux équilibrer les droits et les devoirs individuels d\u2019une part et les droits et les devoirs collectifs d\u2019autre part ; 3) s\u2019efforcer de vivre dans la durée en rompant avec l\u2019artificialité de l\u2019instantanéisme contemporain de manière à se réserver des temps de réflexion essentiels à une conception de la vie plus pénétrante ; 4) renouer avec des coutumes qui ont fait leurs preuves tels que la mixité générationnelle et l\u2019encadrement des enfants par les parents ; 5) amener les citoyens à être moins dépendants de l\u2019État-providence, à penser à leurs devoirs plutôt qu\u2019à leurs seuls droits et à faire preuve de plus d\u2019initiative et de sens des responsabilités dans la recherche de solutions aux problèmes sociaux ; 6) consolider l\u2019identité linguistique, culturelle, politique et économique du Québec par l\u2019affirmation de sa souveraineté, afin de pouvoir s\u2019appuyer sur une société confiante, autonome, décomplexée, prospère et épanouissante.Une société peut remédier à ses défauts si ses citoyens en décident ainsi et posent ensemble des gestes en conséquence.Le Québec porte aussi en lui les germes de son succès.q 33 Articles Stéphane Savard* 60 ans plus tard Qu\u2019est-ce que la Révolution tranquille ?** 60 ans plus tard, la Révolution tranquille fait toujours l\u2019objet de discussions et de débats.Qu\u2019est-ce que la Révolution tranquille ?Quand commence- t-elle et, surtout, quand se termine-t-elle ?Quels en sont les principaux acteurs et ses caractéristiques fondamentales ?Les processus qui lui sont associés sont-ils singuliers à l\u2019expérience québécoise ?Objet de mémoire pendant de nombreuses années, dont la simple évocation a servi à alimenter les conflits politiques et sociaux, force est de constater que la Révolution tranquille est toutefois devenue un objet d\u2019histoire \u2013 sans que ses ramifications mémorielles ne disparaissent pour autant.Les récents travaux sur l\u2019histoire des décennies 1960 et 1970 au Québec offrent un socle nouveau sur lequel il est désormais possible de semer les germes d\u2019une interprétation renouvelée de la Révolution tranquille.L\u2019objectif de ce texte est ainsi de proposer un cadre interprétatif permettant de mieux comprendre la * Département d\u2019histoire et CRIDAQ.UQAM ** Ce texte reprend et poursuit les éléments de réflexion développés dans une note de recherche et un article scientifique déj?publiés, ainsi que dans un livre ?venir.Pour les textes, voir Stéphane Savard, « Histoire politique de la Révolution tranquille : quelques jalons pour une approche renouvelée », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.25, no 3 (2017), p.145-161 ; Stéphane Savard, « Rethinking the Quiet Revolution: The Renewal of Political History through the Expansion of the \u201cPolitical Field\u201d », Canadian Historical Review, vol.100, no 4 (2019), p.572-587.Au sujet du livre, voir Martin Pâquet et Stéphane Savard, Brève histoire de la Révolution tranquille, Montréal, Boréal [?paraître].L\u2019auteur tient ?remercier le CRSH pour son soutien financier. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Révolution tranquille et ses caractéristiques fondamentales.Pour ce faire, nous proposons d\u2019élargir les horizons de la Révolution tranquille en allongeant son cadre temporel, en incluant de nouveaux acteurs sociaux et en ancrant ses perspectives idéologiques et culturelles dans le contexte international des Sixties.Une Révolution qui ne fait pas consensus Depuis les années 1970, la Révolution tranquille est définie dans la mémoire publique et dans la communauté scientifique par une série de changements qui modifient profondément la société québécoise.Or, la portée de ces changements ne fait pas consensus.Pour certains chercheurs, dont les historiens Fernand Ouellet et Michael Behiels et, dans une moindre mesure, le politologue Léon Dion, la Révolution tranquille ne symbolise rien de moins que l\u2019entrée du Québec dans la modernité1.Selon cette interprétation, la rupture est totale avec la période antérieure, dite de « Grande Noirceur », où les Canadiens français vivaient dans une société ayant accumulé de nombreux « retards », surtout en matière de gestion étatique, de mœurs démocratiques et de développement socioéconomique.Pour d\u2019autres, dont les historiens Paul-André Linteau, Jacques Rouillard et Lucia Ferretti2, la 1 Michael Behiels, « Duplessis, le duplessisme et la prétendue reconstitution du passé », dans Alain-G.Gagnon et Michel Sarra- Bournet (dir.), Duplessis.Entre la Grande Noirceur et la société libérale, Montréal, Québec/Amérique, 1997, p.257-264 ; Léon Dion, La Révolution déroutée, 1960-1976, Montréal, Boréal, 1998 ; Fernand Ouellet, « La Révolution tranquille, tournant révolutionnaire ?», dans Thomas S.Axworthy et Pierre Elliott Trudeau (dir.), Les années Trudeau.La recherche d\u2019une société juste, Montréal, Le Jour, 1990, p.333-362.2 Lucia Ferretti, « La Révolution tranquille », L\u2019Action nationale, vol.89, no 10, 1999, p.59-91 ; Paul-André Linteau, « Un débat historiographique : l\u2019entrée du Québec dans la modernité et la signification de la Révolution tranquille », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille.40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, 2000, p.21-41 ; Jacques Rouillard, « La Révolution tranquille : rupture ou tournant ?», Journal of Canadian Studies/Revue d\u2019études canadiennes, vol.32, no 4, 1998, p.23-51. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Révolution tranquille se définit plutôt comme une période d\u2019accélération des réformes politiques, économiques, sociales et culturelles dont plusieurs s\u2019inscrivent en continuité avec des phénomènes antérieurs.La modernité scientifique (le développement de la pensée scientifique et de la technologie), socioéconomique (l\u2019industrialisation, l\u2019urbanisation et la scolarisation) et étatique (la mise sur pied de nouveaux programmes de régulation sociale) plonge ses racines dans cette période comprise entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe siècle.Or, le « rythme intense et concentré » des réformes dans les années 1960, pour reprendre les termes de Linteau, caractérise une rupture par rapport à la période antérieure3.Un dernier groupe de chercheurs, à l\u2019instar des économistes Gilles Paquet, Jean-Luc Migué et Vincent Geloso, perçoivent la Révolution tranquille comme un moment de déclin.Déclin social d\u2019abord, avec la perte de liens de sociabilité engendrée par la montée de l\u2019État-providence technocrate qui aurait mis à mal la « riche trame d\u2019institutions traditionnelles4 ».Déclin économique ensuite, alors que l\u2019étatisme québécois aurait freiné la croissance économique exceptionnelle des années 1940 et 1950 où un « rattrapage » était supposément en cours5.3 Paul-André Linteau, loc.cit.4 Gilles Paquet, Oublier la Révolution tranquille.Pour une nouvelle socialité, Montréal, Liber, 1999, 161 p.5 Jean-Luc Migué : Étatisme et déclin du Québec : bilan de la Révolution tranquille, Montréal, Éditions Varia, 1999, 232 p.et Vincent Geloso, Du grand rattrapage au déclin tranquille : une histoire économique et sociale du Québec de 1900 à nos jours, Montréal, Éditions Accent Grave, 2013, 213 p.Il est ?noter que l\u2019économiste Pierre Fortin a fortement critiqué ces thèses.Voir notamment Pierre Fortin, « La Révolution tranquille et l\u2019économie : où étions-nous, que visions-nous, qu\u2019avons-nous accompli ?», dans Guy Berthiaume et Claude Corbo (dir.), La Révolution tranquille en héritage, Montréal, Boréal, 2011, p.87-133 ; Pierre Fortin, « Compte rendu de Vincent Geloso, Du Grand Rattrapage au Déclin Tranquille\u2026.», Bulletin d\u2019histoire politique, vol.22, no 2, 2014, p.331-333. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 La Révolution tranquille renvoie également à une période.Une fois de plus, les intervenants qui s\u2019y réfèrent ne s\u2019entendent pas sur le cadre temporel la balisant.Différentes institutions, organismes et acteurs de la société civile véhiculent une mémoire publique de la Révolution tranquille qui associe cette dernière à la décennie 19606.Du côté du monde de l\u2019éducation, certaines ressources produites par les enseignants se concentrent sur les années 1960-1966 associées au gouvernement libéral de Jean Lesage7, alors que d\u2019autres considèrent une période plus large qui débute en 1960 pour se terminer à la fin des années 19708.Le flou est aussi grand du côté des chercheurs.Certains historiens comme Lucia Ferretti et Jacques Rouillard considèrent que la Révolution tranquille se limite aux années 1959- 19689, voire même à la période plus restreinte entre 1960 et 196610.Se limiter à la décennie 1960 permet à ces 6 Pour célébrer les 50 ans de la Révolution tranquille, le Gouvernement du Québec par l\u2019entremise du ministère de la Culture et des Communications publie en 2010 une brochure rappelant les principaux événements de cette dernière, tous associés aux années 1960.Voir https://mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/50ans- revolution-tranquille-depliant.pdf.Même constat du côté du site internet Le début d\u2019un temps nouveau.La Révolution tranquille au Québec publié sous l\u2019initiative du Musée québécois d\u2019histoire populaire et du Musée virtuel canadien en 2012 : http://www.larevolutiontranquille.ca.La grande série radiophonique « La Révolution tranquille, 50 ans après » produite par Radio-Canada en 2010 considère que la mort de Daniel Johnson met un terme ?la Révolution tranquille : https://ici.radio-canada.ca/ premiere/grandes-series/239/larevolutiontranquille50ansapres.7 Voir le site internet AlloProf : http://www.alloprof.qc.ca/BV/pages/h1190.aspx 8 Voir le site internet Sociétés et territoires du RÉCIT \u2013 UNIVERS SOCIAL : https://primaire.recitus.qc.ca/evenements/evenement/ revolution-tranquille 9 Lucia Ferretti, loc.cit.; Jacques Rouillard, loc.cit.10 Jacques Rouillard, « La Révolution tranquille : rupture ou tournant ?», Journal of Canadian Studies/Revue d\u2019études canadiennes, vol.32, no 4, 1998, p.23-51.Même constat pour le site encyclopédique Bilan du siècle dont le directeur est le politologue Jean-Herman Guay : http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pagesThematiques.jsp?theme=16 37 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 institutions et ces chercheurs de centrer leur analyse sur le moment des grandes réformes étatiques.Pour d\u2019autres, à l\u2019instar du politologue Léon Dion ou des historiens Paul-André Linteau, Peter Gossage et Jack I.Little, elle se poursuit au-delà des années 1960 grâce à un second souffle, moins puissant que le premier, qui la fait s\u2019étirer jusqu\u2019en 1976 avec l\u2019élection du Parti québécois11 ou jusqu\u2019en 1980 avec le référendum sur l\u2019avenir constitutionnel du Québec12.Ce faisant, ils mettent en lumière le rôle clé joué par la question nationale dans la définition de la Révolution tranquille.Quant à l\u2019historien Ramsay Cook, il considère que c\u2019est plutôt la crise économique du début des années 1980 qui met un terme à la Révolution tranquille13, contribuant ainsi à la mise à mal de l\u2019État-providence.Qu\u2019ils soient partisans d\u2019une Révolution tranquille courte ou longue, la plupart des chercheurs ont braqué leur regard sur des acteurs bien particuliers : les membres des élites politiques et intellectuelles qui ont entamé les réformes à la barre de l\u2019État québécois en construction.Depuis les années 1980, de nombreuses études se sont penchées sur les principales idéologies et réformes proposées par un petit groupe d\u2019acteurs appelés « les leaders du Québec contemporain », ces « grands bâtisseurs » que sont les premiers ministres et les ministres les plus connus des cabinets Lesage, Johnson, 11 Léon Dion, op.cit.12 Paul-André Linteau et al., Histoire du Québec contemporain.Tome 2 : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1989 ; Peter Gossage et J.I.Little, Une histoire du Québec.Entre tradition et modernité, Montréal, Hurtubise, 2015, chapitre 11 « Le début d\u2019un temps nouveau », p.299- 343.13 Ramsay Cook, « Has the Quiet Revolution Finally Ended?», Queen\u2019s Quarterly, vol.90, no 2, 1983, p.333-342.ff 38 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Bourassa et Lévesque14.D\u2019autres ont porté leur regard sur les partis politiques, leur évolution, leurs stratégies de communication et leurs principales idéologies15.Certaines études en histoire intellectuelle se sont aussi attardées aux idées mises de l\u2019avant par un nombre plutôt restreint de penseurs québécois et les différentes revues qu\u2019ils ont fondées ou qui les publiaient, allant de la droite à la gauche en passant par L\u2019Action nationale, Maintenant, Cité libre, Parti pris ou encore Mainmise16.14 Parmi les plus importants, soulignons les publications suivantes : Yves Bélanger et Michel Lévesque (dir.), René Lévesque : l\u2019homme, la nation, la démocratie, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 1992, 495 p.; Robert Comeau, avec la coll.de Gilles Bourque (dir.), Jean Lesage et l\u2019éveil d\u2019une nation : les débuts de la Révolution tranquille, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 1989, 367 p.; Robert Comeau, Michel Lévesque et Yves Bélanger (dir.), Daniel Johnson : rêve d\u2019égalité et projet d\u2019indépendance, Sillery, PUQ, 1991, 451 p.; Guy Lachapelle et Robert Comeau, avec la coll.de Valéry Colas (dir.), Robert Bourassa : un bâtisseur tranquille, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2003, 409 p.; Jean-Charles Panneton, Georges-Émile Lapalme, précurseur de la Révolution tranquille, Montréal, VLB Éditeur, 2000, 190 p.; Alexandre Stefanescu (dir.), René Lévesque : mythes et réalités, Montréal, VLB Éditeur, 2008, 249 p.; Dale C.Thomson, Jean Lesage et la Révolution tranquille, Montréal, Éditions du Trécarré, 1984, 615 p.15 Voir entre autres Robert Comeau, Ivan Carel et Michel Martin (dir.), « Le RIN, parti indépendantiste, 1963-1968 », Dossier thématique, Bulletin d\u2019histoire politique, vo.22, no 3, printemps-été 2014, p.11-101 ; Graham Fraser, Le Parti québécois, Montréal, Éditions libre expression, 1984 ; Alain Lavigne, Lesage, le chef télégénique.Le marketing politique « de l\u2019équipe du tonnerre », Québec, Septentrion, 2014 ; idem, Bourassa et Lévesque.Marketing de raison contre marketing de passion, Québec, Septentrion, 2018, 192 p.; Vincent Lemieux, Personnel et partis politiques au Québec : aspects historiques, Montréal, Boréal Express, 1982, 350 p.; idem, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2008 ; Michel Lévesque, Histoire du Parti libéral du Québec : la nébuleuse politique, 1867-1960, Québec, Septentrion, 2013 ; Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1989, 395 p.16 Voir Michael D.Behiels, Prelude to Quebec\u2019s Quiet Revolution : Liberalism versus Neo-Nationalism, 1945-1960, Montréal-Kingston, McGill-Queen\u2019s University Press, 1985, 366p.; Jean-Philippe Carlos, « \u201cExprimer la conscience d\u2019un peuple\u201d : le réseau des revues intellectuelles de droite et la question de l\u2019indépendance nationale du Québec 39 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 L\u2019ensemble de ces études produites depuis les années 1980 considèrent donc la Révolution tranquille comme le produit de la pensée et des actions d\u2019une élite politique et intellectuelle.Cette conception de la Révolution par et pour le haut offre une analyse plutôt restreinte faisant généralement fi des nombreux protagonistes québécois qui prennent la parole dans les années 1960 et 1970.En ce sens, certaines études récentes se sont intéressées aux conflits émanant de la société civile au sujet des transformations de l\u2019État québécois et de son ordre symbolique, que ce soit par le biais d\u2019une institution étatique aussi centrale qu\u2019Hydro-Québec17, de la définition d\u2019une politique d\u2019immigration18, ou encore des débats constitutionnels19 et linguistiques20.(1957-1968) », Mens, vol.15, no 2, 2015, p.7-47 ; Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Montréal, Fides, 2008, 457 p.; Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Québec, PUL, 2007, 486 p.; E.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, Sortir de la « Grande Noirceur ».L\u2019horizon « personnaliste » de la Révolution tranquille, Québec, Septentrion, 2002, 207 p.; Jacques Pelletier, Parti pris : une anthologie, Montréal, Lux, 2013 ; Martin Roy, Une réforme dans la fidélité : la revue Maintenant (1962-1974) et la « mise à jour » du catholicisme québécois, Québec, PUL, 2012 ; Jean- Philippe Warren et Andrée Fortin, Pratiques et discours de la contreculture au Québec, Québec, Septentrion, 2016, 266 p.17 Stéphane Savard, Hydro-Québec et l\u2019État québécois, 1944-2005, Québec, Septentrion, 2013 ; Stéphane Savard, « L\u2019énergie nucléaire au Québec : débats politiques et conflits de représentations, 1963-1996 », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.69, no 3, hiver 2016, p.5-33.18 Martin Pâquet, Tracer les marges de la Cité.Étranger, Immigrant et État au Québec, 1627-1981, Montréal, Boréal, 2005, 317 p.19 Voir notamment Frédéric Bastien, La bataille de Londres.Dessous, secrets et coulisses du rapatriement constitutionnel, Montréal, Boréal, 2013 ; Kenneth McRoberts, Québec : Social Change and Political Crisis, 3e édition, Toronto, McClelland and Stewart,1988, 530p.; Valérie Lapointe- Gagnon, Panser le Canada.Une histoire intellectuelle de la commission Laurendeau-Dunton, Montréal, Boréal, 2018.20 Marcel Martel et Martin Pâquet, Langue et politique au Canada et au Québec, Montréal, Boréal, 2010. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Une définition Qu\u2019est-ce donc que la Révolution tranquille ?Pour comprendre cette période charnière d\u2019un point de vue synthétique, nous proposons le politique \u2013 et non pas la politique21 \u2013 comme angle d\u2019approche global.Dans un livre à paraître sous peu, Martin Pâquet et l\u2019auteur de ce texte définissent la Révolution tranquille comme [\u2026] un moment dans l\u2019histoire du Québec où il existe un consensus social autour de l\u2019État.Pour les contemporains de cette période, l\u2019État [\u2026] devient un vecteur de mobilisation collective à la fois comme agent et comme représentation.De la fin des années 1950 jusqu\u2019au début des années 1980, même si leurs projets et leurs revendications sont multiples voire parfois contradictoires, la grande majorité des acteurs sociopolitiques du Québec adhèrent à la promotion d\u2019un projet de société organisé autour de l\u2019État comme moteur du développement de la communauté politique.Pour eux et elles, l\u2019épanouissement individuel des citoyens passe par le renforcement de l\u2019État, un État envisagé tel qu\u2019un instrument d\u2019émancipation collective.La représentation de l\u2019État comme garant du bien commun devient alors hégémonique : elle se présente ainsi comme une caractéristique fondamentale de la Révolution tranquille22.Cette caractéristique fondamentale agit comme un prisme canalisant toutes les autres spécificités de la Révolution tranquille : le déclassement de certaines élites définitrices et la montée en force de responsables politiques plus jeunes et mieux formés, de technocrates, d\u2019intellectuels universitaires et de leaders d\u2019opinion des médias de masse ; la consolidation d\u2019un sentiment d\u2019affirmation nationale qui se décline 21 À ce sujet, voir notamment Réal Bélanger, « Pour un retour ?l\u2019histoire politique », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.51, no 2, 1997, p.223-241.22 Martin Pâquet et Stéphane Savard, Brève histoire de la Révolution tranquille, Montréal, Boréal [?paraître]. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 en deux options, soit le nationalisme fédéraliste cherchant à revoir les paramètres de la constitution canadienne ou le nationalisme indépendantiste tourné vers la création d\u2019un nouveau pays ; les nombreuses réformes étatiques entreprises dans un esprit de rattrapage, de laïcisation et d\u2019émancipation collective ; la création d\u2019un État-providence moderne avec ses divers programmes sociaux.De nouveaux protagonistes La Révolution tranquille ainsi définie, ses acteurs ne peuvent plus être limités aux « grands bâtisseurs ».De récentes études qui analysent les diverses manifestations de la prise de parole dans les années 1960 et 1970 laissent entrevoir que plus de protagonistes conçoivent, selon diverses modalités et variantes, l\u2019État québécois comme un vecteur de mobilisation collective.Influencés par l\u2019historiographie canadienne ayant porté son regard sur la période d\u2019après- guerre23 et les Sixties24, de plus en plus d\u2019historiennes et d\u2019historiens ont étudié les acteurs syndicaux, féministes, 23 Magda Fahrni et Robert Rutherdale (dir.), Creating Postwar Canada.Community, Diversity and Dissent, 1945-1975, Vancouver, UBC Press, 2008 ; José Igartua, The Other Quiet Revolution.National Identies in English Canada, 1945-1971, Vancouver, UBC Press, 2006 ; Doug Owram, Born at the Right Time.A History of the Baby Boom Generation, Toronto, University of Toronto Press, 1996.24 Dimitry Anastakis (dir.), The Sixties.Passion, Politics, and Style, Montréal et Kingston, McGill-Queen\u2019s University Press, 2008 ; Lara Campbell, Dominique Clément et Gregory S.Kealey (dir.), Debating Dissent : Canada and the Sixties, Toronto, UTP, 2012; Colin M.Coates (dir.), Canadian Countercultures and the Environment, Calgary, University of Calgary Press, 2016; Karen Dubinsky et al.(dir.), New World Coming.The Sixties and the Shaping of Global Consciousness, Toronto, Between the Lines, 2009; Marie Hammond-Callaghan et Matthew Hayday (dir.), Mobilizations, Protests and Engagements.Canadian Perspectives on Social Movements, Halifax et Winnipeg, Fernwood Publishing, 2008; Paul Litt, Trudeaumania, Vancouver, UBC Press, 2016; Brian D.Palmer, Canada\u2019s 1960\u2019s: The Ironies of Identity in a Rebellious Era, Toronto, University of Toronto Press, 2009. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 nationalistes, étudiants ou issus des minorités visibles.Ils se sont notamment intéressés à leur prise de parole dans l\u2019espace public afin de revendiquer des réformes étatiques dans les domaines de l\u2019économie, de l\u2019éducation, de la langue, des rapports homme-femme, des droits civiques, des enjeux constitutionnels, etc25.De manière plus théorique, d\u2019autres chercheurs ont souligné l\u2019importance de prendre en considération les groupes de pression dans le processus de prise de décision étatique26.Élargir les perspectives de la Révolution tranquille implique alors de revenir à la conception du « champ politique27 ».En s\u2019appuyant sur les réflexions de Léon Dion et Jean- 25 David Austin, Nègres noirs, nègres blancs.Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, Montréal, Lux, 2015 ; Denyse Baillargeon, Repenser la nation.L\u2019histoire du suffrage féminin au Québec, Montréal, Remue-ménage, 2019 ; Antoine Brousseau Desaulniers et Stéphane Savard (dir.), La pensée fédéraliste contemporaine au Québec : perspectives historiques, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2020 ; Marcel Martel et Martin Pâquet, Langue et politique au Canada et au Québec, Montréal, Boréal, 2010 ; Sean Mills, Contester l\u2019empire : pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972, Montréal, Hurtubise, 2011 ; Sean Mills, Une place au soleil : Haïti, les Haïtiens et le Québec, Montréal, Mémoire d\u2019Encrier, 2016 ; Martin Petitclerc et Martin Robert, Grève et paix.Une histoire des lois spéciales au Québec, Montréal, Lux Éditeur, 2018 ; Jacques Rouillard, Le syndicalisme québécois : deux siècles d\u2019histoire, Montréal, Boréal, 2004 ; Jean-Philippe Warren, Une douce anarchie : les années 68 au Québec, Montréal, Boréal, 2008 ; Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin, op.cit.26 Jean-Patrick Brady et Stéphane Paquin (dir.), Groupes d\u2019intérêt et mouvements sociaux, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2017 ; Stéphane Savard et Jérôme Boivin (dir.), De la représentation à la manifestation.Groupes de pression et enjeux politiques au Québec, 19e et 20e siècles, Québec, Septentrion, 2014.27 Au sujet du concept de « champ » et de celui de « champ politique », voir Pierre Bourdieu, « La représentation politique : éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 36-37 (février-mars 1981), p.3-24 ; idem, Propos sur le champ politique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2000. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Philippe Warren28, il est ainsi possible de concevoir un champ politique « élargi » composé de trois cercles concentriques.Le premier, celui qui forme le cœur du champ, se définit par l\u2019État et les responsables politiques29.Le deuxième cercle, plus large que le premier, est défini par les partis politiques et les médias30.Enfin, le troisième cercle, beaucoup plus large que les deux premiers, mais également plus perméable, aux frontières plus floues, est défini par les personnes et mouvements sociaux qui, de manière continue ou à un moment précis de l\u2019histoire, entrent en interaction avec les autres acteurs politiques (ceux du premier ou deuxième cercles) et produisent ainsi un quelconque effet dans le champ politique.La prise en compte des porte-paroles et militants des mouvements sociaux et groupes de pression met en lumière deux autres caractéristiques de la Révolution tranquille jusque-là passée sous le radar.La première concerne le changement profond de culture politique dû à l\u2019émergence de nouveaux protagonistes qui s\u2019opposent ou appuient les responsables politiques à l\u2019exercice du pouvoir dans leur tentative de définir le bien commun.À ce sujet, les idéaux de démocratie participative bouleversent une culture poli- 28 Léon Dion, op.cit., p.87-88 ; Jean-Philippe Warren, « Éditorial.Penser l\u2019histoire politique au Québec avec Pierre Bourdieu : précisions conceptuelles et défis pratiques », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.22, no 2 (hiver 2014), p.7-21.29 Composé des responsables gouvernementaux, des autres députés, des experts en communication et en science politique qui conseillent les élus, ainsi que des hauts fonctionnaires ?la tête des ministères, des institutions publiques et parapubliques et des sociétés d\u2019État.30 Il s\u2019agit des nombreux militants des partis politiques qui influencent grandement les plateformes électorales.Il s\u2019agit aussi des acteurs des médias traditionnels, dont les journalistes producteurs d\u2019opinions, qui ont un très grand rôle ?jouer dans la transmission ou la critique des « messages » que cherchent ?véhiculer l\u2019État, les ministères, le gouvernement, les responsables politiques et les partis politiques. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 tique de l\u2019informel31 et un système consociationnel fondé sur l\u2019accommodement.Repris par les responsables politiques qui cherchent à canaliser cette prise de parole citoyenne afin de légitimer leur pouvoir, les idéaux de démocratie participative sont rapidement balisés dans des réformes parlementaires et administratives qui diluent leur portée habilitatrice revendiquée depuis le manifeste des militants du Student for a Democratic Society (SDS) aux États-Unis en 196332.La deuxième est l\u2019influence des Sixties sur l\u2019expérience québécoise, avec la circulation internationale des idées de décolonisation et des valeurs associées à la Nouvelle Gauche qui concentre son militantisme sur la lutte aux inégalités socioéconomiques.Ainsi donc, en rendant visibles les nombreux porte-paroles et militants actifs qui interviennent dans le champ politique élargi pour faire pression sur les élus, l\u2019histoire de la Révolution tranquille s\u2019enrichit de nouveaux enjeux de société qui ont marqué les années 1960 et 1970 : la lutte aux inégalités dans les rapports sociaux de genre ; la reconnaissance des droits ancestraux et des cultures autochtones, de même que la revendication d\u2019un pouvoir politique autochtone ; le respect de l\u2019environnement et des écosystèmes, particulièrement ceux du Nord québécois ; les enjeux linguistiques et d\u2019immigration ; la revendication d\u2019un pouvoir étudiant et d\u2019un droit de cogestion ; la promotion des droits civiques et socioécono- miques ; etc.Ces protagonistes qui ont un effet certain dans le champ politique élargie, considèrent que l\u2019État québécois doit se porter garant de ces nouvelles valeurs directement 31 Marcel Martel et Martin Pâquet, op.cit.32 Frédéric Robert, « \u201cPort Huront Statement\u201d du Students for a Democratic Society: entre utopisme démocratique et programme politique novateur », dans Frédéric Robert (dir.), Révoltes et utopies : la contre-culture américaine dans les années 1960, Rennes, PUR, 2011, p.83-99. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 associées au bien commun et au projet d\u2019émancipation collective.La composition de ces acteurs permet d\u2019ailleurs de tenir compte des « oubliés » de l\u2019histoire : plusieurs sont des femmes qui, grâce à leur militantisme et aux différents moyens de pression qu\u2019elles exercent, prennent la parole et participent au processus d\u2019habilitation33.On peut en dire autant, mais à plus petite échelle, de certains membres des Premières Nations34 et des communautés ethniques35.Les trois temps de la Révolution tranquille Revenons enfin sur la dimension temporelle de la Révolution tranquille.Quand commence-t-elle ?Quand se termine-t- elle ?Comment se déroule-t-elle ?La mort de Maurice Duplessis ouvre la voie à tous ceux et celles qui, minoritaires jusqu\u2019alors, souhaitent faire de l\u2019État québécois un vecteur de mobilisation collective et le prometteur d\u2019un bien commun fortement élargi.Le pro- 33 À ce sujet, voir notamment Denyse Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Boréal, 2012 ; Idem, Repenser la nation\u2026, op.cit.; Marie-Hélène Brunet, « Une histoire sans les femmes est une histoire désengagée », HistoireEngagée.ca, 22 novembre 2013 ; Andrée Lévesque, « Réflexion sur l\u2019histoire des femmes dans l\u2019histoire du Québec », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.51, no 2, 1997, p.271-284 ; Idem, « La Révolution tranquille : une histoire réinterprétée et genrée », Possibles, vol.35, no 1, 2011, p.12-18.34 Brian Gettler, « Les autochtones et l\u2019histoire du Québec.Au-del?du négationnisme et du récit \u201cnationaliste-conservateur\u201d », Recherches amérindiennes au Québec, vol.46, no 1, 2016, p.7-18.35 À ce sujet, voir notamment les travaux de deux jeunes chercheur.e.s qui rendent visibles les positions des leaders de certains groupes ethniques ?l\u2019époque de la Révolution tranquille : Simon-Pierre Lacasse, Les Juifs de la Révolution tranquille : regards d\u2019une minorité religieuse sur le Québec de 1945 à 1976, Thèse de doctorat (histoire), Université d\u2019Ottawa, 2020 ; Amanda Ricci, « Un féminisme inclusif ?La Fédération des femmes du Québec et les femmes immigrantes ou racisées, 1966- 1992 », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.25, no 3, 2017, p.102-123. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 gramme politique du PLQ, inspiré du document Pour une politique.Le programme de la Révolution tranquille rédigé par Georges-Émile Lapalme en 1959 acquiert alors une pertinence nouvelle.Entre 1959 et 197136, premier temps de la Révolution tranquille, les réformes politiques, économiques, sociales et culturelles sont lancées pour la plupart dans un mouvement du haut vers le bas, c\u2019est-à-dire des élites défini- trices vers les citoyens dont la majorité décide d\u2019embrasser les changements proposés.Tournées vers les idéologies de rattrapage et d\u2019émancipation collective, ces réformes contribuent au développement d\u2019un fort sentiment d\u2019appartenance et permettent la redéfinition des références identitaires au Canada français, puis au Québec francophone.Précisons un fait.Le relatif consensus autour de la création d\u2019un État québécois interventionniste et providentialiste au sein des membres des élites définitrices et des différents acteurs de la société civile n\u2019émerge pas de manière subite avec l\u2019élection du 22 juin 1960.En effet, les réticences de l\u2019Union nationale de Daniel Johnson à l\u2019égard du projet de nationalisation de l\u2019électricité en 1962 et surtout de la réforme du système d\u2019éducation en 1963-1964 témoignent de l\u2019existence de points de frictions au sein de certains groupes37.Si l\u2019UN remporte les élections de 1966 en partie en raison de ces oppositions, le nouveau gouvernement Johnson fait toutefois fi de ses critiques et poursuit les grandes réformes sociales, politiques, économiques et culturelles entamées par ses devanciers.Le phénomène des « années 1968 » bouleverse les valeurs sociales ambiantes au sein des différentes sociétés occidentales.La montée des mouvements sociaux et groupes de 36 De la mort de M.Duplessis au lancement du projet de la Baie James.37 Comme l\u2019ont notamment étudiée Léon Dion et Michael Gauvreau dans leur analyse de la réforme de l\u2019éducation.Voir Léon Dion, Le Bill 60 et la société québécoise, Montréal, HMH, 1967 ; Michael Gauvreau, op.cit. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 pression qui contestent l\u2019ordre social établi et véhiculent de nouvelles valeurs apporte une coloration particulière à l\u2019expérience québécoise.Entre 1967 et 197538, deuxième temps de la Révolution tranquille, le militantisme de nouveaux protagonistes québécois, dont un nombre grandissant de femmes et de membres des groupes ethnoculturels, apporte un souffle nouveau aux réformes entreprises dans les années 1960.Dans un mouvement qui part désormais du bas vers le haut, des membres de la société civile vers les responsables étatiques, la prise de parole de ces nouveaux protagonistes interpelle l\u2019État.En exigeant que les responsables politiques et les technocrates s\u2019intéressent à de nouveaux enjeux de société, ils s\u2019investissent ainsi dans le champ politique pour définir et élargir le bien commun défendu par l\u2019État en fonction de leurs propres valeurs et intérêts.Sous leur impulsion, les responsables politiques se penchent notamment sur une politique d\u2019aménagement linguistique et de gestion de l\u2019immigration, sur la lutte aux inégalités dans les rapports sociaux de genre, sur la conception d\u2019un territoire partagé plus respectueuse des communautés locales, sur un partenariat avec les peuples autochtones ou encore sur la protection de l\u2019environnement et des terres agricoles.Certes, les nouveaux protagonistes n\u2019ont pas le pouvoir de tout changer, mais leur influence demeure importante.La victoire du Parti québécois en novembre 1976, suivie de la formation du premier gouvernement de René Lévesque, représente la synthèse entre les aspirations des membres des élites définitrices et celles des nouveaux protagonistes issue du phénomène de la prise de parole citoyenne.Il faut dire que la députation péquiste reflète l\u2019effectif du premier parti de masse au Québec, qui coalise plusieurs groupes 38 De l\u2019Expo 67 et de la crise linguistique de Saint-Léonard ?la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 hétéroclites parmi les membres des élites définitrices et les citoyens au sein de la Société civile : membres de la fonction publique, porte-paroles de groupes de pression, militants de mouvements sociaux, artistes, etc.Entre 1974 et 198339, troisième et dernier temps de la Révolution tranquille, le Parti québécois (PQ) et le gouvernement Lévesque font la synthèse des processus de la première et de la deuxième phases de la Révolution tranquille.Plusieurs militants considèrent le PQ comme un allié dans la mise en place de politiques sociales, culturelles et économiques qui poursuivent l\u2019expansion de l\u2019État-providence québécois.Ils apprécient également la sensibilité du gouvernement Lévesque à l\u2019égard de la concertation, de la recherche du consensus et, jusqu\u2019à un certain point, des idéaux \u2013 très balisés \u2013 de démocratie participative.De la Charte de la langue française au référendum sur l\u2019avenir constitutionnel du Québec, en passant par la création du Bureau des audiences publiques en environnement (BAPE), la mise sur pied de la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) ou encore l\u2019élaboration d\u2019une première véritable politique énergétique qui impose notamment un moratoire sur l\u2019énergie nucléaire, ces interventions du gouvernement Lévesque sont ancrées dans l\u2019histoire du militantisme des mouvements sociaux et groupes de pression depuis la fin des années 1960.Le moment de la synthèse est toutefois éphémère.Alors que la récession économique de 1981-1983 éclate, l\u2019action du gouvernement Lévesque brise paradoxalement l\u2019expansion de l\u2019État-providence québécois et met un terme au consen- 39 Des contestations de la loi 22 sur la langue officielle au contexte explosif des années 1982-1983.La crise économique et budgétaire du début des années 1980 met un frein ?l\u2019expansion de l\u2019État- providence.De leur côté, certaines mesures législatives entérinées par le gouvernement Lévesque ?la fin de l\u2019année 1982 et au début de l\u2019année 1983 interdisent le droit de grève et réduisent les salaires des travailleurs de la fonction publique et parapublique. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 sus entourant le bien-fondé des politiques sociales.En freinant l\u2019augmentation des dépenses de l\u2019État pour résoudre les déficits budgétaires dont les origines remontent à la crise énergétique des années 1973-1974 et à la période de stagflation qui s\u2019en suit, le gouvernement Lévesque écarte alors les principes keynésiens qui ont pourtant servi de fondement à cette synthèse des intérêts.Comme les historiens Martin Petitclerc et Martin Robert le rappellent, « par une série de décisions autoritaires », le gouvernement péquiste « en vient à renier son \u201cpréjugé favorable aux travailleurs40\u201d ».Les principes néolibéraux alors en vogue aux États-Unis de Ronald Reagan et en Grande-Bretagne de Margareth Thatcher, influencent donc les actions du gouvernement Lévesque et participent à la fin d\u2019une époque.Ils encouragent également le PLQ à revoir les principes qui l\u2019animent.Dirigé de nouveau par Robert Bourassa à partir d\u2019octobre 1983, le PLQ adopte en partie le credo néolibéral, en plaidant pour la dérèglementation et la privatisation de certaines sociétés d\u2019État après son élection en 1985.*** La Révolution tranquille n\u2019est pas le produit des seules actions de quelques grands personnages.Les récentes études renforcent la vision de ceux qui plaident en faveur d\u2019une longue Révolution tranquille.La Révolution tranquille doit être considérée comme la période entre 1959 et 1983 où il existe un consensus sociopolitique autour de l\u2019État garant du bien commun.Cette approche permet de comprendre des processus autrement laissés dans l\u2019ombre.Elle participe également à l\u2019élargissement du nombre des protagonistes qui ont cherché à faire de l\u2019État québécois le porte-étendard d\u2019un bien commun élargi sous l\u2019influence 40 Martin Petitclerc et Martin Robert, op.cit. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 de nouvelles valeurs.La prise de parole et les transformations de la culture politique font partie de l\u2019histoire de la Révolution tranquille, une histoire inspirante « pour la suite du Québec41 ».q 41 Termes utilisés par Simon Rainville dans Pour la suite du Québec, Québec, PUL, 2019, 220 p. 51 Articles Pascal Leduc* Le défi 50-30 ou l\u2019effacement du Québec On ne le dira jamais assez, le capitalisme s\u2019adapte à tout.Pourfendu par les groupes de la gauche antiraciste et le tapageur mouvement de la cancel culture, celui-ci n\u2019en conserve non seulement aucune rancune, mais va même jusqu\u2019à trépigner d\u2019enthousiasme devant ce nouveau marché avec lequel on trouve immédiatement le moyen de communiquer, d\u2019approvisionner en produits et services de toutes sortes.Entre alors en scène le marketing pénitentiel, une stratégie marchande permettant de vendre plus de produits tout en s\u2019excusant pour ses biais actuels et passés, réels ou simplement sentis.Des exemples ?L\u2019Oréal qui élimine les mentions de blancheur sur ses cosmétiques (aussi rapidement que la langue française à son bureau de Montréal, ajouteraient certains), les publicités télévisées de la Banque Royale où l\u2019on impose la diversité au risque d\u2019éliminer toute représentativité réelle avec son marché, Disney qui s\u2019autoflagelle pour avoir fait rêver avec Peter Pan et Aladin\u2026 Plus près de chez nous, la chaîne Sephora du Canada découvre et dénonce la présence de biais racistes dans le commerce au détail selon un article récent de la CBC.Brandissant une étude entièrement américaine, que * L\u2019auteur dirige sa propre firme-conseil en gestion stratégique et commerciale.Il a occupé des rôles de direction dans des entreprises manufacturières et fait partie de conseils d\u2019administration et de comités d\u2019association de manufacturiers canadiens. 52 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 les experts/militants consultés jugent parfaitement applicable au Canada, on soulève le problème du profilage racial des consommateurs, la présence insuffisante d\u2019employés BIPOC (black, indigenous or people of colour) et les biais des employés travaillant en succursale.Que d\u2019exemples à accumuler attestant de l\u2019incroyable capacité de métamorphose et d\u2019adaptation du régime économique et marchand, sous des airs d\u2019angélisme et de course au trophée d\u2019autorité morale supérieure au sein du monde des affaires ! Dans les faits, les entreprises et leurs représentants de la droite libérale disent simplement : « Injuriez-nous, nous ne vous en tiendrons pas rigueur, mais continuez de nous balancer votre fric ».Sans surprise, et flairant l\u2019énorme manne, les grandes firmes sont ainsi prêtes à répondre à ce nouveau marché par des mutations bien plus profondes à l\u2019interne en ouvrant toutes grandes leurs portes à un reformatage des esprits via des chartes de la diversité et de l\u2019inclusion et l\u2019importation de thèses antiracistes devenant de facto vérité d\u2019évangile dans l\u2019entreprise.Par conséquent, on voit le mouvement pour plaire à ce nouveau marché prendre des formes tentaculaires, qu\u2019on dirait virales si le mot n\u2019était pas devenu si tragiquement banal.D\u2019ailleurs, sautant sur l\u2019occasion de promouvoir le mythe canadien « postnational » et de réécrire l\u2019histoire pour ses fins idéologiques, le gouvernement Trudeau et son ministre de l\u2019Industrie (alors Navdeep Bains) ont lancé un nouveau défi 50-30 pour formaliser la diversité telle qu\u2019ils l\u2019idéalisent.Ce programme vise la présence de 50 % de femmes et 30 % de minorités diverses à la haute direction et dans les conseils d\u2019administration des entreprises et organismes au Canada.Sans se gêner, le fédéral confirme le lancement de ce défi avec l\u2019aide de groupes de pression triés sur le volet et selon des critères idéologiques bien précis.On nous informe d\u2019ailleurs 53 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 d\u2019entrée de jeu sur le site du programme que : « Les responsables du programme et les participants reconnaissent que les Premières Nations, les Inuits et les Métis sont les peuples fondateurs du Canada1.» Le dépliant officiel qui suivra offre une définition moins exclusive des peuples fondateurs, mais on aura compris que les groupes militants vivant de subventions fédérales auront déjà pris note de cette condition sine qua non à toute forme de subvention et de mise en valeur de leur cause.N\u2019étant ni élus ni redevables à la majorité d\u2019origine européenne qui paye leurs précieuses subventions, ils appuieront ainsi sans état d\u2019âme cette coquette révision de notre histoire qui congédie, voire criminalise, les peuples fondateurs d\u2019origines française et britannique, ces derniers pouvant probablement se permettre cette bienveillante et élégante repentance appuyés sur leur présence majoritaire écrasante en Amérique du Nord.Sur ces nouvelles bases, on dit donc viser « l\u2019atteinte d\u2019une proportion considérable (30 %) des autres groupes sous- représentés au sein des conseils d\u2019administration et des équipes de la haute direction, notamment les personnes racialisées, les personnes handicapées (y compris celles qui ont une incapacité invisible ou épisodique) et les membres de la communauté LGBTQ2.» Citant des études américaines et britanniques s\u2019appuyant sur des profils démographiques et un passé colonial qui nous sont étrangers, on en vient à une conclusion qui devra s\u2019appliquer au Canada : « la diversité en milieu de travail est un atout.» 1 https://www.ic.gc.ca/eic/site/icgc.nsf/fra/07706.html 2 https://www.ic.gc.ca/eic/site/icgc.nsf/vwapj/Prospectus_Defi_50- 30-Novembre_2020-V5 .pdf/$f i le/Prospectus_Def i_50-30- Novembre_2020-V5.pdf 54 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Le ministre sortant Bains, nous donnant ce programme en héritage, termine son communiqué par ces mots : « Le Défi 50-30 : Votre avantage, la diversité ! » avec un élan prophétique prédisant : « Les mesures que nous prenons aujourd\u2019hui définiront l\u2019avenir de vos industries, et nous aideront à édifier des milieux encore plus diversifiés que par le passé ».Il dit s\u2019appuyer fortement sur ses alliés, les groupes de pression et organismes militants partenaires, pour solliciter leurs réseaux et ainsi sensibiliser les entreprises et organismes.En sollicitant des dirigeants de nos entreprises, ils devront convaincre ceux-ci de voir le monde avec des définitions d\u2019identités étrangères ou secondaires pour la grande majorité des Québécois.Combien de gens au Québec se définissent selon leur sexe ou d\u2019abord LGBTQ, racialisés ou handicapés avant de se dire Québécois ou Canadiens français pour certains ?Non seulement n\u2019a-t-on aucune considération pour la minorité francophone comme peuple fondateur et vecteur de diversité au Canada, mais on ignore simplement son existence déjà précaire dans ce programme décrit fièrement comme étant « from coast to coast ».De plus, en parcourant la liste des groupes de pression participants et inscrits sur le site gouvernemental comme prosélytes du défi 50-30, on ne pourra pas se consoler en imaginant leur sensibilité au sujet de la différence québécoise francophone.Près de 50 % de ces groupes de non-élus n\u2019offrent aucune information en français.Et n\u2019oublions pas que ceux qui voudraient les joindre doivent d\u2019abord célébrer la réécriture des fondements de notre Histoire comme critère de participation.Comme l\u2019ont fait La Gouvernance au Féminin, le Réseau interuniversitaire québécois pour l\u2019équité, la diversité et l\u2019inclusion, le prévisible Concertation Montréal et l\u2019Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 J\u2019ai fortement hésité avant d\u2019inscrire ce dernier groupe sur cette courte liste, sachant qu\u2019il pourrait contribuer à propager le mythe tenace et la généralisation hâtive qui pensent les diplômés des ressources humaines dans la famille des sciences administratives un peu comme on perçoit Averell chez les Dalton.Mais l\u2019importance de leurs actions auprès des employés dans l\u2019entreprise est telle que cette prise de position ne peut être reléguée aux oubliettes.Bref, on voit difficilement comment on pourrait compter sur l\u2019appui volontaire de ces derniers pour représenter la différence québécoise et sa contribution à la diversité canadienne en tant que plus grand groupe minoritaire et comme peuple fondateur légitime et officiel.On avalise implicitement ainsi le balaiement de toute reconnaissance de la spécificité québécoise et de sa précarité, des acquis de base pourtant pour le Canada français dans la fondation de la fédération canadienne de 1867.Ensuite, on remarque que, dans la liste exhaustive d\u2019identités déclinées et sources de diversité identifiées dans cette initiative, aucune mention n\u2019est faite de la diversité des idées, qui devrait pourtant être bien au cœur de la force de cette diversité en entreprise.À cet effet, il serait pourtant tout à fait légitime par exemple de remettre en question un conseil d\u2019administration rempli d\u2019hommes avec un profil similaire, car celui-ci ne serait pas représentatif de la société, des employés de la clientèle de l\u2019entreprise et ne stimulerait probablement pas la créativité dans l\u2019entreprise, à son propre détriment.Au sujet de la représentativité, on interchange d\u2019ailleurs souvent ce concept avec celui de diversité à qui mieux mieux, peut- être pour brouiller les intentions réelles ou simplement par réflexe défensif, parce que la représentativité est par définition trop connectée avec le réel, avec un potentiel dangereux de revirement pour les fanatiques de la table rase.À cet égard, on peut lire une publication partagée par un directeur de la Banque de développement du Canada sur LinkedIn nous 56 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 enseignant en manchette que « le lieu de travail du futur (proche) sera diversifié, inclusif et de plus en plus représentatif de la société actuelle » tout en nous prévenant plus tard que la prédominance d\u2019une culture d\u2019entreprise (ou la capacité d\u2019intégration dans l\u2019équipe) est maintenant d\u2019ordre criminel, puisqu\u2019il s\u2019agit « d\u2019une déclaration discriminatoire, car elle implique que l\u2019entreprise souhaite être entourée de personnes qui nous ressemblent ou qui pensent comme nous » et qu\u2019essentiellement, la diversité, c\u2019est « l\u2019ensemble des différences démographiques humaines ».L\u2019entreprise québécoise, comme laboratoire du rêve onusien ?Plus loin, pour décourager tout questionnement qui surviendrait si on regardait à gauche et à droite, cette publication nous présente comme des faits inéluctables la situation démographique prévue dans quelques décennies\u2026 L\u2019Europe sera essentiellement musulmane et l\u2019Amérique blanche sera résolument minoritaire.Alors agissons immédiatement et précipitons la réalisation des prévisions annonçant le sens de l\u2019histoire, dit essentiellement l\u2019autrice du texte relayé par ce directeur de la BDC3.Pour en finir avec l\u2019application du terme de représentativité dans sa forme mathématiquement stricte, je peine à imaginer le gouvernement Legault décidant de lancer une initiative semblable pour promouvoir l\u2019accès des Québécois francophones à de tels postes de conseil d\u2019administration ou de direction.Il serait pourtant légitime, utilisant la méthode simple du ministère de l\u2019Industrie, que 80 % des membres de de la direction et de CA basés au Québec soient des Québécois francophones, avec un ratio 50/50 hommes et femmes.On entendrait fort proba- 3 https://www.teamlewis.com/fr/magazine/comment-la-diversite-et- linclusion-vont-elles-faconner-lavenir-du-travail 57 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 blement les cris unis du gouvernement Trudeau, de la BDC et des groupes militants marionnettes jusqu\u2019en Islande.Et ce serait pourtant pertinent et structurant, particulièrement au sein des entreprises et organismes fédéraux basés chez nous, ceux que le gouvernement Trudeau refuse toujours de soumettre à la Charte de la langue française, pour le bien des employés comme des citoyens ne pouvant être servis en français par le gouvernement fédéral et des entreprises sous sa charte au Canada.Évidemment, nulle mention de ceci dans le défi 50-30 disant vouloir « améliorer l\u2019équité au sein des entreprises.» Toujours sur la question du français malmené en entreprise, on peut présumer que les relations ne sont pas très étroites entre le ministre sortant et champion du défi 50-30, Navdeep Bains, et la ministre Mélanie Joly, championne du dossier dans le gouvernement Trudeau.Après plusieurs sorties courageuses pour affirmer son inquiétude face au déclin du français au Québec, une première pour un ministre libéral au fédéral, on se serait attendu à plus de hauteur de vue sur cette question dans toutes les initiatives fédérales majeures.Il est vrai que le ministre ayant piloté le projet vit à Mississauga et que les inquiétudes des Québécois sont probablement le cadet de ses soucis, en assumant qu\u2019il soit même au courant.D\u2019autres diraient qu\u2019on peut difficilement le blâmer, considérant sa famille politique.Même s\u2019il avait la courtoisie de sonder des députés de son caucus du Québec, on lui aurait probablement dit de dormir tranquille.Néanmoins, il y a ici matière à réflexion pour ceux qui prétendent que le Bloc québécois n\u2019est utile qu\u2019en période préréférendaire.On voit ce que le régime laissé à lui-même peut faire avec notre histoire et nos impôts.Souhaitons que le parti d\u2019Yves- François Blanchet dénonce ces initiatives dont l\u2019angélisme n\u2019a d\u2019égal que son radicalisme sous-jacent. 58 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Pour le moment, donnons le crédit au gouvernement Trudeau et aux auteurs du défi 50-30, car il est probable que cet effort de communautarisme systémique emballé dans un contenant angélique ne rencontrera aucune opposition au Canada.On s\u2019insurgera effectivement très peu que cette initiative manipule l\u2019histoire réelle, et qu\u2019on ins- trumentalise encore les Premières Nations pour des visées idéologiques alors qu\u2019on continue de maintenir l\u2019omerta sur la question de la discrimination institutionnelle séculaire du gouvernement fédéral à leur dépens avec sa Loi sur les Indiens de 1876.D\u2019ailleurs, puisqu\u2019on ajoute la cupidité marchande à l\u2019absence concrète de cours d\u2019histoire dans la plupart des provinces canadiennes, on peut s\u2019attendre à ce que le public visé, le milieu des affaires, embrasse sans rechigner le défi 50-30 et accepte que l\u2019on plaque sur l\u2019histoire du Canada des concepts et élans de repentance pensés dans un univers parallèle.Pour en témoigner, il fallait voir la dirigeante de la filiale canadienne d\u2019une grande entreprise manufacturière célébrer le lancement de ce projet et ses visées sur les réseaux sociaux avec le concours de sa bienveillante collègue américaine qui félicite ces Canadiens de vivre des « moments si excitants ».Déjà, les subalternes « aiment » ces postings.Par ignorance, par conviction ou par soumission ?Finalement, parce que le réel finit parfois par se moquer de ceux qui tentent de l\u2019effacer, il sera intéressant de voir la réaction du nouveau ministre François-Philippe Champagne devant ce programme lancé tout récemment par son prédécesseur.Est-ce que le ministre québécois qui s\u2019est précipité à genou pour déplorer un acte de brutalité policière au sud de nos frontières se lèvera pour réhabiliter sa patrie comme peuple fondateur dont la langue est en danger au Québec 59 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 et au Canada, pour dénoncer son absence dans cette initiative de son ministère et pour promouvoir la présence de Québécois francophones dans les CA au Canada ?Ou préfé- rera-t-il se faire bon Canadien français de service ?q Pour communiquer avec les responsables du programme : Defi50-30Info@canada.ca 60 Articles Simon-Pierre Savard-Tremblay* L\u2019Accord Canada\u2013Royaume-Uni et l\u2019indépendance du Québec** L\u2019Accord de continuité commerciale entre le Canada et le Royaume-Uni (ACCCRU) vise à assurer que le Canada et le Royaume-Uni ne perdent pas leur fluidité commerciale.Rappelons que le Canada et l\u2019Union européenne sont liés par une entente de libre- échange, l\u2019Accord économique et commercial global, ou AECG, et que la décision du Royaume-Uni de quitter l\u2019Union européenne a ainsi mis fin aux dispositions qui liaient Londres et Ottawa.Je déclinerai mes propos en trois parties.Je traiterai tout d\u2019abord du problème flagrant de la transparence dans les procédures de négociation.Je parlerai ensuite de l\u2019Accord en soi.Enfin, je terminerai cette intervention en parlant de la signification profonde du Brexit à l\u2019échelle de l\u2019histoire et du précédent qu\u2019il crée relativement au Québec.La transparence, quelle transparence ?Parlons d\u2019abord de la transparence.Les membres du Comité permanent du commerce international ont discuté de l\u2019accord transitoire avec des parties prenantes directement impliquées, * Député Saint-Hyacinthe\u2014Bagot.Porte-parole du Bloc québécois en commerce international.** Le texte s\u2019inspire d\u2019une allocution prononcée ?la Chambre des communes du Canada le 28 janvier 2021 dans le cadre du débat entourant l\u2019adoption en deuxième lecture de L\u2019Accord de continuité commerciale entre le Canada et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d\u2019Irlande du Nord. 61 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 et ce, sans avoir vu la moindre trace du texte.Cela a donné lieu à un véritable théâtre de l\u2019absurde.On nous demandait d\u2019étudier un accord sans en connaître le contenu.Nous recevions des témoins qui nous offraient des commentaires et des recommandations au sujet de l\u2019entente, mais nous n\u2019avions aucune vraie information sur le contenu de l\u2019accord.On nous laissait uniquement entendre que l\u2019échéance arriverait très rapidement, car il fallait adopter l\u2019accord avant le 31 décembre.Nous pourrions aussi bien dire qu\u2019on nous demandait de signer un chèque en blanc, alors que c\u2019est celui-là même qui a sacrifié la gestion de l\u2019offre à trois reprises et qui, lors des dernières négociations de libre-échange, a abandonné les secteurs fondamentaux du Québec, comme l\u2019aluminium et le bois d\u2019œuvre.Pour ces raisons, nous ne sommes pas spontanément portés à lui accorder une confiance aveugle.Le Comité a même dû remettre son rapport sur l\u2019accord transitoire le jour où nous avons reçu le texte et avant même que nous puissions le lire.Le Bloc québécois a été très clair sur le fait que nous n\u2019allions pas accepter d\u2019estampiller un accord sans l\u2019avoir lu ni sans avoir eu le temps de l\u2019étudier et de l\u2019analyser, c\u2019est-à-dire sans avoir pu faire notre travail de parlementaires.Les élus de la Chambre des communes, chargés de défendre les intérêts et les valeurs de leurs concitoyens et de leurs concitoyennes, doivent donc se contenter d\u2019approuver des accords à la fin d\u2019un processus où ils et elles n\u2019auront finalement été que des figurants, et ce, malgré les efforts du Bloc québécois, qui avait déposé plusieurs projets de loi à ce sujet entre 2000 et 2004.L\u2019entente entre le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique, en 2020, dans le cadre de laquelle la vice-première 62 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 ministre s\u2019est engagée à transmettre davantage d\u2019informations aux élus, est un pas dans la bonne direction.Toutefois, comme nous le démontre l\u2019exemple du récent accord, cela est nettement insuffisant.Il faut qu\u2019il y ait des mécanismes pour impliquer les parlementaires et les provinces, lors des prochaines rondes de pourparlers.Il est primordial que le gouvernement tienne les parlementaires informés à chacune des étapes de la procédure.Une telle exigence réduira le risque que les parlementaires aient à se prononcer sur des accords en ne disposant pas de tous les renseignements nécessaires pour faire un choix éclairé.Cela apportera de la transparence au processus de négociation.Comme le réclame le Bloc québécois, le Parlement doit se doter de procédures visant à augmenter le niveau de contrôle démocratique à exercer sur les accords.Le ou la ministre responsable de la ratification d\u2019un accord devrait être obligé de le déposer devant le Parlement, avec un mémoire explicatif, et ce, dans un délai suffisant.L\u2019approbation des parlementaires doit précéder toute ratification.Dans le cadre des négociations avec l\u2019Europe menant à la ratification de l\u2019AECG entre le Canada et l\u2019Union européenne en 2017, le Québec a pu envoyer son représentant.Toutefois, cette participation aux discussions résultait d\u2019une demande de l\u2019Union européenne, et non de la volonté du Canada.Le procédé n\u2019a jamais été reproduit depuis, mais il faudrait qu\u2019il le soit.Il nous apparaît essentiel que le Québec et les provinces soient également invités à la table des négociations, puisqu\u2019ils ont formellement la capacité de faire obstacle à l\u2019application d\u2019un accord dans leurs propres champs de compétence. 63 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Les compétences du Québec vont au-delà de ses frontières, comme l\u2019a lui-même reconnu le Conseil privé de Londres dans une décision rendue il y a plusieurs décennies et ayant mené à l\u2019établissement, à Québec, de la doctrine Gérin-Lajoie.Cela n\u2019est pas parfait, bien entendu.Lors des négociations de l\u2019AECG, le représentant du Québec affirmait que le rôle de la délégation québécoise consistait à offrir « un billet doux » à la délégation canadienne et que son action s\u2019apparentait à la diplomatie de corridors.Autrement dit, son rôle comptait, mais pas à la table, là où les décisions se prenaient.Au bout du compte, il n\u2019y a que l\u2019indépendance du Québec qui va nous permettre de réellement faire valoir nos positions à l\u2019échelle internationale, puisque le négociateur canadien va toujours avoir tendance à protéger les différents secteurs économiques canadiens au détriment de ceux du Québec.L\u2019ACCCRU : contenu et dispositions Parlons maintenant de l\u2019accord.Rappelons une chose : le commerce international a grandement contribué à la modernisation économique du Québec.On a ainsi fait un choix stratégique qui a permis aux PME d\u2019avoir accès à de nouveaux marchés, dont bien sûr en premier lieu celui des États-Unis, ce qui nous a permis de nous affranchir de notre dépendance envers le seul cadre commercial et économique canadien.Le Bloc québécois y adhère, il soutient sans équivoque la nécessité de l\u2019ouverture commerciale.Cependant, nous ne confondons pas la politique avec la religion.Si un accord de libre-échange présente certains périls pour le Québec, nous n\u2019allons pas nous empêcher de pointer du doigt ses aspects 64 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 les plus négatifs et de nous y opposer.Nous croyons en la nécessité de ne jamais traiter comme des marchandises l\u2019environnement, la santé publique, l\u2019agriculture, la culture, les Premières Nations, les travailleuses et les travailleurs ou les services sociaux.Rien non plus ne justifie une perte de souveraineté au profit des seules multinationales.Qu\u2019en est-il de l\u2019Accord de continuité commerciale Canada\u2013 Royaume-Uni, l\u2019ACCCRU ?Je commence par une petite mise en contexte.Le Canada et le Royaume-Uni sont déjà liés par une multitude d\u2019ententes et de traités, dans le cadre de l\u2019Union européenne ou non.Le Royaume-Uni est le partenaire économique européen le plus important du Canada, mais l\u2019on peut relativiser le portrait.Les investissements et les exportations et importations de biens et services entre le Canada et le Royaume-Uni représentent au bout du compte un pourcentage assez limité des économies des deux pays.Le Royaume- Uni demeure néanmoins un partenaire intéressant.L\u2019Ontario est la principale province touchée, parce qu\u2019elle exporte de l\u2019or brut.Plus de 80 % des exportations onta- riennes vers le Royaume-Uni proviennent de ce secteur.Le Royaume-Uni importe surtout des voitures et des produits pharmaceutiques ontariens, mais leur importance dans l\u2019économie britannique est assez limitée.Le Royaume-Uni est le deuxième partenaire commercial du Québec en importance.Par contre, l\u2019import-export de marchandises avec le Royaume-Uni est en déclin depuis 20 ans.Les exportations du Québec vers le Royaume-Uni ne représentent plus que 1 % du total des exportations québécoises, alors que les importations québécoises en provenance du Royaume-Uni constituent 3,5 % du total des importations québécoises.Le Québec accuse donc un déficit commercial par rapport au Royaume-Uni. 65 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 S\u2019il est un secteur qui est important, c\u2019est bien celui de l\u2019aérospatiale, principal secteur d\u2019échanges commerciaux stables entre le Québec et le Royaume-Uni.Notre secteur aéronautique est à la fois client et fournisseur du Royaume-Uni et le maintien d\u2019un canal commercial est donc souhaitable pour cette industrie stratégique qui est en difficulté.Il existe d\u2019ailleurs de nombreux partenariats de recherche et l\u2019industrie accueille favorablement le principe d\u2019une entente.Bien sûr, il faudrait une politique digne de ce nom pour le secteur de l\u2019aérospatiale et nous continuons à nous battre pour cela à la Chambre.L\u2019intérêt de notre secteur aéronautique est en soi une bonne raison pour nous d\u2019appuyer cet accord-ci à ce stade-ci.Notre secteur des services financiers personnels et nos firmes d\u2019ingénierie pourraient également y trouver leur compte puisque les investissements en infrastructure risquent de connaître une hausse fulgurante dans un Royaume-Uni post-Brexit.D\u2019autres raisons font que nous accueillons favorablement cette entente, notamment le fait que le mécanisme de règlement des différends investisseur-État ne s\u2019appliquera pas immédiatement.Ce mécanisme permet à une multinationale étrangère de poursuivre devant un tribunal d\u2019arbitrage un État où elle a investi si une politique ou une loi de ce pays porte atteinte à sa capacité de dégager des profits.Toute mesure environnementale ou allant dans le sens d\u2019une plus grande justice sociale ou d\u2019une meilleure défense des travailleuses et des travailleurs pourrait être ciblée.Il s\u2019agit d\u2019un renversement de la démocratie par des multinationales désormais érigées en puissances souveraines.Nous sommes contre cela, nous.Dans l\u2019ACCCRU, l\u2019entrée en vigueur de ce mécanisme ne se ferait pas avant au moins trois ans après l\u2019adoption de l\u2019accord, et ce, à condition que le mécanisme soit en vigueur 66 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 dans l\u2019AECG, ce qui revient à dire que cela n\u2019arrivera pas.Dans la mesure où le Canada et le Royaume-Uni doivent entamer dans l\u2019année courante les négociations menant à un accord permanent, on peut dire qu\u2019il n\u2019entrera probablement pas en vigueur.Cependant, encore faut-il qu\u2019il ne fasse pas partie de ce que le Canada défendra lors des négociations de l\u2019accord permanent.Le Bloc s\u2019y oppose, et il s\u2019y opposera fermement.D\u2019ailleurs, j\u2019ai proposé une motion visant à étudier ce mécanisme au Comité permanent du commerce international, et elle a été adoptée.Nous devrions donc procéder à l\u2019étude relativement prochainement.Je souhaite ardemment que nous ne reproduisions jamais ce mécanisme que l\u2019Accord Canada\u2013États-Unis\u2013Mexique a évacué l\u2019an dernier.Dans le cas présent, le Canada et le Royaume-Uni sont des démocraties occidentales avec des systèmes juridiques bien développés.Il n\u2019y a donc aucune raison pour que les différends entre un investisseur étranger et un pays hôte ne se règlent pas à l\u2019intérieur du système légal existant.Il y a aussi la fameuse question de la gestion de l\u2019offre.Nous sommes favorables à la protection pure et simple et bétonnée de la gestion de l\u2019offre, donc de l\u2019exclusion préliminaire de l\u2019agriculture de la table des négociations, sauf pour les secteurs qui y trouveront leur compte et qui demanderont d\u2019y être inclus spécifiquement.L\u2019Accord économique et commercial global, l\u2019AECG, a été nuisible à notre modèle agricole ; il a causé des pertes réelles à nos agricultrices et à nos agriculteurs.Nous n\u2019aurions pas accepté que des parts accrues de notre marché soient cédées dans l\u2019ACCCRU, soit l\u2019Accord de continuité commerciale entre le Canada et le Royaume-Uni.Fort heureusement, l\u2019ACCCRU n\u2019en inclut pas.Aucun accès additionnel n\u2019a été concédé au Royaume-Uni pour le fromage 67 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 ou pour d\u2019autres produits sous gestion de l\u2019offre.Cependant, certains témoignages entendus lors des audiences du Comité permanent du commerce international nous laissent entendre que les producteurs fromagers britanniques poussent pour davantage d\u2019exportations au Canada.Il est ainsi probable que le problème soit reporté à l\u2019an prochain, que de nouvelles brèches de notre modèle agricole soient à l\u2019ordre du jour lors des négociations de l\u2019accord permanent, et que Londres les placera au centre de ses exigences.Cela tombe bien, car le Bloc a déposé un projet de loi interdisant toute future brèche dans la gestion de l\u2019offre.Nous espérons que la Chambre l\u2019adoptera, car il faut passer de la parole aux actes.Parlons maintenant du contenu local.Depuis le début de la pandémie, c\u2019est-à-dire depuis plusieurs mois, on entend beaucoup parler de l\u2019achat local et de ses vertus indéniables, et cela est tant mieux.Il faut pratiquer un nationalisme économique sain, ce qui fait plus partie de l\u2019ADN du Québec que de celui du Canada.Dans le cadre de l\u2019AECG, le Québec a concédé une bonne part d\u2019exigence de contenu canadien dans l\u2019achat de véhicules de transport en commun.Jadis, une entente entre le gouvernement du Québec et la Société de transport de Montréal exigeait qu\u2019il y ait 60 % de contenu canadien dans les métros et les autobus de la ville.L\u2019AECG stipule maintenant plutôt une exigence ne dépassant pas 25 % de contenu local pour le Québec et l\u2019Ontario, uniquement en vertu d\u2019une clause de droits acquis.De plus, le Québec peut aussi exiger que l\u2019assemblage final ait lieu au Canada.Les autres provinces ne sont pas incluses dans cette clause parce qu\u2019elles n\u2019ont pas de législation provinciale en la matière.Ce 25 % de contenu local, en vertu de droits acquis, c\u2019est un recul, mais le recul aurait pu être beaucoup plus important si le Québec n\u2019avait pas été à la table des discussions sur l\u2019AECG. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Cette disposition est reconduite dans l\u2019ACCCRU, tout simplement parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un copier-coller de l\u2019AECG.On peut aisément se douter que ce ne sera pas une priorité du Canada lors des futures rondes concernant l\u2019accord permanent.Cela nous indique encore une fois l\u2019importance fondamentale d\u2019inviter le Québec à la table des négociations.Le Brexit et nous Au-delà de l\u2019accord, le procédé en lui-même est porteur de leçons par rapport au Québec et son projet d\u2019indépendance.Les cas du Royaume-Uni et du Québec sont bien entendu fort différents.Chacun est libre d\u2019encenser ou de condamner le Brexit, chaque citoyen britannique est libre de voter comme il veut.Il n\u2019en demeure pas moins que le Brexit représente une première dans l\u2019histoire.Il s\u2019agit d\u2019un État qui a quitté une union douanière à laquelle il appartenait et qui ne fait donc plus partie de certains accords commerciaux.En cela, la situation est comparable au Québec.Les adversaires du projet, qui ont toujours joué sur les peurs économiques, affirmaient que le Québec serait à sec sur le plan des finances publiques et qu\u2019il ferait mieux de donner son argent à Ottawa ou de le dépenser sur la monarchie.Quant au commerce, on nous disait que le Québec ne serait pas automatiquement membre des accords signés par le Canada, se retrouvant alors devant une page blanche et devant repartir à zéro quant à ses partenaires commerciaux.Ces partenaires commerciaux n\u2019auraient pourtant aucun intérêt à rompre avec le Québec.Cependant, quelles garanties existent en matière de traités ?Il y a un certain temps, le constitutionnaliste Daniel Turp, qui a déjà siégé à la Chambre des communes ainsi qu\u2019à 69 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 l\u2019Assemblée nationale du Québec, avait fait valoir que les pays appliqueraient une présomption de continuité si le nouveau pays manifestait son intention de demeurer lié par un traité donné.Cependant, la démonstration de M.Turp ne visait que les ententes multilatérales.La question demeurait entière par rapport aux traités commerciaux.Le seul précédent en matière de traité commercial remonte à 1973, quand le Bangladesh a quitté le Pakistan pour devenir indépendant.Le Pakistan étant lié par l\u2019Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, mieux connu sous l\u2019acronyme anglais GATT, le Bangladesh y a adhéré automatiquement du jour au lendemain.Cependant, le GATT était un traité multilatéral dont le libellé n\u2019avait pas besoin d\u2019être renégocié pour permettre l\u2019arrivée d\u2019un nouvel adhé- rent.Qu\u2019en serait-il d\u2019un traité bilatéral ?Les Britanniques répondent aujourd\u2019hui à cette interrogation.En résumé, le Canada est déjà signataire d\u2019un accord avec l\u2019Union européenne, l\u2019AECG.Pour éviter que le départ du Royaume-Uni de l\u2019Union européenne ne crée un vide dans les relations entre Londres et Ottawa, un accord provisoire est très rapidement conclu entre les deux pays, qui reprend le contenu de l\u2019AECG et qui demeurera en vigueur à court terme jusqu\u2019à ce que les deux partenaires renégocient une entente permanente.La stabilité est donc assurée jusque-là.Le Brexit montre au Québec la voie à suivre lorsqu\u2019une nation commerçante conquiert ou récupère sa souveraineté.Un Québec fraîchement indépendant imiterait bien sûr cette façon de faire et conclurait rapidement des ententes provisoires pour assurer à nos entreprises un accès aux marchés en attendant de renégocier des accords permanents avec nos partenaires. 70 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Loin d\u2019être pris au dépourvu, le Royaume-Uni aurait déjà conclu des traités commerciaux avec 60 des 70 pays avec lesquels l\u2019Union européenne en avait.On peut donc dire qu\u2019il ne se retrouve pas tout nu, si l\u2019on me passe l\u2019expression.Par ailleurs, il existe maintenant une entente avec le Japon, avec lequel l\u2019Union européenne n\u2019avait pas d\u2019accord.Parce qu\u2019ils sont provisoires, les accords transitoires n\u2019exemptent pas les pays nouvellement indépendants de retourner à la table des négociations, de préférence plus tôt que tard.Y a-t-il un problème fondamental à renégocier ce qu\u2019un autre a déjà négocié pour nous ?C\u2019est ce que le Royaume-Uni va faire cette année avec le Canada.Si nous le faisions aussi, cela nous éviterait d\u2019affaiblir des secteurs chers au Québec comme son agriculture, son aluminium ou bien son bois d\u2019œuvre.En effet, il y a beaucoup plus d\u2019avantages que d\u2019inconvénients à ne défendre que ses intérêts à la table des négociations.Les Britanniques et les Canadiens font donc aujourd\u2019hui, bien inconsciemment, sauter un argument fréquemment répété contre l\u2019indépendance du Québec.Sur le plan de la souveraineté commerciale, si le Brexit est un avant-goût du « Québexit » ou, disons-le en français, de la « Quésortie », pourquoi pas ?q 71 Articles Pierre-Olivier Langevin* Le Fonds indépendantiste du Québec (FIDQ) : une réserve financière pour soutenir les entrepreneurs de l\u2019indépendance Accumuler une réserve d\u2019un million de dollars et financer des dizaines d\u2019initiatives citoyennes et non partisanes visant la promotion de l\u2019indépendance du Québec chaque année : voilà l\u2019objectif que trois jeunes indépendantistes veulent réaliser d\u2019ici une décennie.Le Fonds indépendantiste du Québec, ou « FIDQ », a été fondé le 1er décembre 2019.Pour la petite histoire, il s\u2019agit d\u2019une division de l\u2019Association des joyeux amis du Québec, un organisme à but non lucratif fondé en 1997 par François Leblanc, Jacques Binette et Marc De Repentigny ayant pour mission d\u2019organiser des activités mettant en valeur la fierté d\u2019appartenir au Québec, ainsi que de fournir aide technique et financement à tout groupe ou individu souhaitant organiser des évènements patriotiques.À l\u2019époque, les « joyeux amis » bénévoles organisaient notamment la Fête nationale dans l\u2019est de Montréal.En décembre 2019, les fondateurs nous ont transféré les pouvoirs administratifs de l\u2019organisation.Toujours bénévolement, c\u2019est avec fierté que nous poursuivons aujourd\u2019hui la mission de l\u2019organisme, de façon renouvelée.Plutôt que de centrer notre action sur l\u2019organisation de la Fête nationale, nous avons mis sur pied ce que nous souhai- * Trésorier du Fonds indépendantiste du Québec. 72 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 tons voir devenir un équivalent d\u2019Investissement Québec, mais pour financer exclusivement des projets de promotion de l\u2019indépendance du Québec, sans être associé à quelque parti politique que ce soit.Les critères de sélection des projets sont simples : les initiatives doivent être non partisanes, c\u2019est-à-dire qu\u2019elles doivent être issues de la société civile ou d\u2019organismes indépendants des partis politiques ; les projets doivent, de préférence, se faire dans un but non lucratif \u2013 en des cas où il y aurait des profits, le Fonds doit obtenir une participation aux bénéfices en échange de son financement, lesquels seront réinvestis dans la mission du Fonds.Enfin, les demandeurs doivent illustrer comment le projet sort des sentiers battus, parce que le capital du FIDQ doit être utilisé principalement pour convaincre des personnes indécises, et non pour prêcher auprès de publics convaincus.Qui sont les administrateurs du Fonds ?Viviane Martinova-Croteau, présidente du FIDQ, est impliquée en politique depuis près d\u2019une dizaine d\u2019années.Elle a été directrice générale d\u2019Option nationale, puis membre du comité de coordination national de Québec solidaire après la fusion des deux partis.Elle s\u2019est portée deux fois candidate aux élections québécoises dans des châteaux forts libéraux de l\u2019ouest de Montréal où elle se vouait à promouvoir l\u2019indépendance dans des secteurs qui y sont d\u2019office peu favorables.Elle a joué un rôle clé dans la mise sur pied du Livre qui fait dire oui, un ouvrage de vulgarisation du projet d\u2019indépendance destiné aux personnes indécises.Vanessa Dion, qui agit à titre de vice-présidente, détient un baccalauréat en science politique à l\u2019UQAM.Également impliquée à Option nationale, elle a été candidate aux élec- 73 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 tions provinciales lors de la partielle de Gouin en 2017, y obtenant le deuxième meilleur résultat dans l\u2019histoire du parti.Elle a également été responsable des communications au sein de l\u2019aile jeunesse du Bloc Québécois, en plus d\u2019avoir eu des rôles d\u2019organisatrice sur le terrain pour ce parti lors des campagnes électorales de 2015 et de 2019.Elle est reconnue dans le mouvement indépendantiste comme une excellente mobilisatrice.Pierre-Olivier Langevin, trésorier, supervise la politique de placements du FIDQ.Il cumule plus de 15 années d\u2019expérience en investissement.Il détient la charte CFA et est associé au sein d\u2019une firme de gestion privée québécoise qui cumule près de 900 millions de dollars d\u2019actifs sous gestion.Douze ans après sa fondation, la firme avec laquelle il est associé a offert un rendement annualisé de 16,5 % à ses clients dont la répartition d\u2019actifs est à 100 % en actions d\u2019entreprises.Un tel taux de rendement signifie que le capital y a été multiplié par plus de 6 fois sur cet horizon de 12 ans.Il a été bénévole au comité de placements de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 2019, où il a notamment aidé l\u2019organisation à réviser sa répartition d\u2019actifs afin d\u2019en optimiser le rapport rendement-risque.À la suite de nos diverses expériences dans les milieux politiques, nous avons acquis la conviction que la société civile doit assumer un rôle beaucoup plus entreprenant dans la promotion de l\u2019indépendance.De par leur nature, les partis politiques doivent mettre de l\u2019avant des idées les plus populaires en campagne électorale, quitte à délaisser celles qui, tout aussi capitales soient-elles, sont moins à la mode.C\u2019est donc aux organisations citoyennes que revient en bonne partie la tâche de repopulariser la cause de l\u2019indépendance du Québec afin de motiver les partis à la porter plus hardiment. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 La mission du Fonds « Financer des projets de citoyens ou d\u2019organismes de la société civile qui visent à informer la population au sujet de l\u2019indépendance du Québec et à en faire la promotion », telle est la mission officielle du Fonds indépendantiste du Québec.Le Fonds a été créé pour doter les entrepreneurs et entrepre- neures de l\u2019indépendance de moyens financiers suffisants pour mettre en œuvre leurs idées.Il permet à des organisations de la société civile et à de simples citoyens de faire la promotion de l\u2019indépendance à leur façon, sans bureaucratie, sans agenda électoral et surtout, sans avoir à monter leur propre plan de financement.Collecter des fonds est une tâche fastidieuse, qui tue dans l\u2019œuf nombre de belles initiatives.Quand de jeunes militantes et de jeunes militants obtiennent un appui du Fonds, ils peuvent se concentrer à monter des activités indépendantistes créatives et bien organisées, plutôt que d\u2019avoir à développer une expertise en sollicitation financière.Nous croyons qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une meilleure répartition des tâches dans le mouvement indépendantiste.Récemment, l\u2019un des donateurs récurrents du Fonds expliquait qu\u2019en 2012, lorsque, jeune universitaire, il avait milité pour la grève étudiante, il aurait vraiment apprécié obtenir davantage de soutien moral et financier de la part de ses ainés.Lorsqu\u2019il a su que le Fonds avait soutenu financièrement l\u2019organisation de la manifestation indépendantiste du Mouvement des jeunes souverainistes (MJS) pour la défense de la langue française, ce geste l\u2019a convaincu, à son tour, de souscrire à un don mensuel récurrent afin de fournir cet appui dont il aurait lui-même aimé bénéficier plus jeune.L\u2019action du FIDQ peut être résumée à trois verbes : amasser, investir et financer. 75 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 D\u2019abord, amasser.Le financement populaire revêt un aspect critique pour la pérennité du Fonds, du moins pour les quelques prochaines années.À mesure que le capital de l\u2019organisation se bâtit et qu\u2019il bénéficie de la magie des intérêts composés, l\u2019objectif est que le FIDQ devienne totalement autosuffisant, c\u2019est-à-dire que les revenus de placements seront assez importants pour financer la forte majorité des demandes de projets soumises chaque année.Malheureusement, à l\u2019heure actuelle, il est impossible de financer toutes les demandes formulées à l\u2019organisme.Dans le contexte, nous devons centrer notre action sur le financement des quelques projets qui ont le plus de chances de jouer un rôle à convaincre des personnes indécises.L\u2019objectif est d\u2019amasser 1 million de dollars en dix ans.Ce n\u2019est pas une mince affaire ! Mais comme le disait Oscar Wilde : il faut viser la lune, parce que si on la rate, on atterrit quand même parmi les étoiles.Les dons sont particulièrement importants dans les premières années, car ce sont ces dollars qui pourront le mieux fructifier par de judicieux placements.C\u2019est la raison pour laquelle une petite partie des ressources du Fonds est actuellement déployée vers des campagnes de financement.Si un tel fonds avait été mis sur pied dès la fin de l\u2019année 1995, celui-ci aurait déjà, depuis longtemps, le million de dollars visé, même en partant de postulats modestes.Hélas, bien qu\u2019il soit impossible de revenir dans le temps, il est possible de corriger dès maintenant les oublis du passé et de mettre en branle la « machine de guerre » que nous voulons.Le deuxième verbe, investir, signifie que la majorité du capital que nous amassons sert présentement à bâtir une réserve 76 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 financière importante pour financer un grand nombre de projets dans le futur.Au moment d\u2019écrire ces lignes, et après à peine un peu plus d\u2019une année d\u2019existence, le portefeuille de placements compte déjà plus de 36 000 $ d\u2019actifs avec un endettement de moins de 10 000 $.Le recours à un endettement modeste devrait permettre, à terme, d\u2019améliorer le rendement généré par le Fonds.Les critères de sélection des titres qui composent le portefeuille sont simples.Le capital du Fonds est investi dans des entreprises cotées en bourse dotées d\u2019avantages concurrentiels durables, générant une performance économique élevée, gouvernées de façon exemplaire et dont l\u2019évaluation sur les marchés permet d\u2019espérer un rendement annuel de 10 % à 12 %.De plus, nous avons choisi de proscrire tout investissement dans les hydrocarbures, question de bien aligner la politique de placements avec les intérêts environnementaux et économiques à long terme de l\u2019État québécois, un chef de file en production d\u2019énergie renouvelable.Le Fonds a d\u2019ailleurs terminé l\u2019année 2020 avec un rendement de 20,5 %.Ce rendement se compare avantageusement à celui de 5,6 % généré par la bourse canadienne et celui de 15,9 % généré par la bourse américaine, une fois converti en devises canadiennes.Les contributions mensuelles de plusieurs donateurs et donatrices ont permis au Fonds d\u2019acquérir des actions durant les pires moments de la pandémie, alors que de nombreux investisseurs devaient se retirer du marché.Pouvoir compter sur une telle base de dons récurrents est une bénédiction, car elle permet de tirer parti des soubresauts des marchés plutôt que de les subir. 77 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Il est important de préciser que la dénomination « Fonds » ne signifie pas que le Fonds indépendantiste du Québec offre des produits d\u2019investissement au public.En simple, le public général ne peut pas effectuer une contribuer au REÉR ou au CÉLI dans le Fonds indépendantiste.Le Fonds est une réserve financière de dons accumulés qui est investie pour financer un nombre grandissant de projets indépendantistes.Le troisième verbe, financer, est l\u2019objectif ultime du Fonds.En 2020, le FIDQ a financé plusieurs projets.Le tout a débuté par un prêt à 7 jours sur Terre pour la production de capsules vidéo portant sur l\u2019indépendance du Québec selon une perspective journalistique.S\u2019est ensuivi le financement de plusieurs projets mis sur pied par les nombreux leaders du MJS : distribution du Livre qui fait dire oui, assemblage de macarons du « Oui », création d\u2019un concours portant sur la fierté québécoise et la diversité culturelle lors de la Fête nationale du Québec et manifestation indépendantiste pour le français.Les dons reçus ont également permis d\u2019offrir des bourses d\u2019encouragement à certains organisateurs d\u2019évènements indépendantistes.Enfin, en décembre dernier, nous avons approuvé l\u2019octroi d\u2019une aide financière aux créatrices de Te Souviens-tu ?, qui racontent l\u2019histoire du Québec en quelques illustrations sur Facebook et Instagram, pour leur permettre d\u2019accroître leur audience.Sans le soutien financier des donatrices et des donateurs, la plupart de ces initiatives n\u2019auraient pas vu le jour.Or, si plusieurs projets ont été financés, plus encore sont maintenant à l\u2019étude ou bien en route. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 À quoi peuvent s\u2019attendre les personnes qui donnent au FIDQ ?Tel que mentionné plus tôt, pour les 3 à 5 prochaines années, une majorité du capital que le Fonds obtient en dons est redirigée vers le portefeuille de placements.L\u2019autre partie sert à financer dès maintenant des projets de promotion de la cause indépendantiste.Chaque année, nous publions une lettre annuelle partageant le détail des projets financés ainsi que les bons coups et les échecs de l\u2019année terminée.Dans cette même communication, l\u2019organisme rend publics les états financiers de l\u2019Association des joyeux amis du Québec, la maison-mère du Fonds.Ceci permet à tout donateur d\u2019avoir l\u2019heure juste quant à l\u2019utilisation de ses contributions.Comment contribuer au FIDQ ?Il y a plusieurs façons de le faire.La plus simple est par l\u2019entremise d\u2019un don extraordinaire significatif ou d\u2019un don mensuel récurrent au http:// fidq.quebec/contribuer.Malgré la pandémie qui nuit à toutes les organisations qui bénéficient de la générosité du public, la machine du FIDQ roule déjà à une bonne vitesse.Au cours de l\u2019année 2020, alors qu\u2019à peu près personne ne connaissait le Fonds au départ, le FIDQ a cumulé plus de 17 000 $ de dons.Récemment, le Fonds a atteint le seuil symbolique de 500 $ de revenus mensuels récurrents grâce à l\u2019apport de plusieurs dizaines de sympathisantes et sympathisants.Comme le FIDQ demeure une jeune organisation, toute initiative permettant de la faire connaitre auprès de la grande famille des indépendantistes est salutaire.Faire connaitre le Fonds dans votre entourage, s\u2019inscrire à notre infolettre, 79 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 aimer notre page Facebook et partager nos publications sont d\u2019excellents moyens non financiers de prêter main forte.Enfin, si vous désirez vous-même mettre sur pied un projet de promotion de l\u2019indépendance ou si connaissez des gens dans votre entourage qui pourraient avoir besoin d\u2019un soutien financier de la part du Fonds, n\u2019hésitez pas à nous contacter : http://fidq.quebec/soumettre-un-projet.Site internet : http://fidq.quebec Page Facebook : www.facebook.com/fondsqc Viviane Martinova-Croteau, présidente, vimcroteau@fidq.quebec Vanessa Dion, vice-présidente, vanessadion@fidq.quebec Pierre-Olivier Langevin, CFA, trésorier, polangevin@fidq.quebec 80 Articles François-Olivier Dorais et Serge Miville* Temps difficiles pour le postsecondaire en Ontario français La première semaine du mois de février 2021 a été marquée par deux nouvelles particulièrement difficiles pour le milieu universitaire francophone de l\u2019Ontario.Tout d\u2019abord, alors que l\u2019on apprenait que la nouvelle Université de l\u2019Ontario français (UOF) souffre d\u2019une carence d\u2019inscriptions pour sa rentrée de septembre, son recteur, André Roy, a annoncé sa démission, six mois après son entrée en fonction.Ensuite, au même moment, l\u2019Université Laurentienne, une institution d\u2019enseignement bilingue du nord de l\u2019Ontario, a annoncé vouloir se mettre à l\u2019abri de ses créanciers en réponse aux « défis financiers sans précédent » qui la guettent.Ces deux nouvelles s\u2019ajoutent d\u2019ailleurs à une situation déjà fragile à l\u2019Université d\u2019Ottawa, où l\u2019on apprenait récemment qu\u2019une réforme des bourses d\u2019admission pour les programmes de maîtrise et de doctorat visant à stimuler le recrutement à l\u2019international risquait fortement, à terme, d\u2019être préjudiciable aux Franco-Ontariens.C\u2019est donc dire que les trois « vaisseaux amiraux » de l\u2019éducation postsecondaire en français en Ontario sont simultanément touchés, et de plein fouet.Comment expliquez-vous cette conjonction des mauvaises nouvelles ?Est-ce la conséquence de la pandémie et de ses contrecoups économiques ?Ou autre chose ?* Entretien de François-Olivier Dorais, professeur ?l\u2019Université du Québec ?Chicoutimi, avec Serge Miville, professeur agrégé d\u2019histoire, Université Laurentienne et titulaire de la Chaire de recherche en histoire de l\u2019Ontario français. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Les crises actuelles, tout en étant distinctes, ont néanmoins plusieurs éléments en commun.Disons-le d\u2019emblée : la pandémie est loin d\u2019en être la cause principale.D\u2019abord, il faut comprendre le contexte financier des dernières décennies : les universités en Ontario obtiennent seulement un peu plus du tiers de leur financement de la province, à la différence du Québec, où ce pourcentage est plus élevé (du moins, pour le réseau de l\u2019Université du Québec).Pour boucler leurs budgets, elles n\u2019ont d\u2019autre choix que de mobiliser d\u2019énormes ressources pour recruter des étudiants internationaux, puisque ceux-ci sont plus rentables que les étudiants nationaux.À ce jeu, certaines institutions réussissent mieux que d\u2019autres.L\u2019enjeu est similaire à l\u2019UOF.C\u2019était beaucoup lui demander de se tailler une place à Toronto en si peu de temps.Il existe déjà huit autres universités \u2013 dont la prestigieuse Université de Toronto \u2013 qui sont bien enracinées dans la grande région métropolitaine de Toronto.Dans les trois cas, on peut noter l\u2019importante tension qui les traverse entre leur mission fondamentale envers l\u2019Ontario français et les règles du marché qui, en raison du statut du français en Amérique du Nord, leur sont lourdement défavorables.Pourtant, ces institutions ont une fonction inestimable pour l\u2019Ontario français.C\u2019est donc dire que toutes ces crises pointeraient, en quelque sorte, vers un problème qui relève surtout du mode de financement des universités en Ontario ?Ce serait réducteur.Certes, toutes les universités ont des pressions financières, mais les universités bilingues et de langue française en Ontario ont des défis uniques.Si on ne s\u2019en remettait qu\u2019à une analyse de marché, on dirait que les francophones de l\u2019Ontario \u2013 les plus bilingues du pays \u2013 ont l\u2019embarras du choix.Seulement la moitié des ayants droit (en vertu de l\u2019article 23 de la Charte canadienne) vont à 82 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 l\u2019école secondaire franco-ontarienne.Une partie seulement des diplômés se rendent dans les universités où on offre des programmes en français.Il y a un double jeu ici.Le premier relève de la concurrence féroce entre les universités qui s\u2019orientent comme des « centres d\u2019excellence » dans leur domaine (Waterloo en génie, par exemple).Cela fait en sorte que nos universités doivent se concurrencer entre elles, d\u2019une part, et contre des universités à grande réputation internationale, d\u2019autre part.Ces dernières sont mieux placées pour offrir des programmes orientés vers le marché.L\u2019autre jeu est celui des « références nationales », pour reprendre un terme de Fernand Dumont.Il s\u2019agit d\u2019une énorme tension entre l\u2019autonomisation du fait français et son intégration à la majorité canadienne.Confrontés à l\u2019absence d\u2019un contre-récit puissant qui permettrait de générer une forte appartenance au fait français, les jeunes Franco- Ontariens se font aspirer en partie dans l\u2019univers référentiel anglo-saxon.Celui-ci est vu comme moderne, universel et inclusif, contrairement au fait français qui est vu comme marginal, ethnique et petit.On a du travail à faire pour revaloriser le fait français comme un fait civilisationnel, universel et légitime.Disons-le autrement : ces jeunes s\u2019estiment plus Canadiens que les Canadiens.Comment les blâmer ?Leur « canadia- nité » leur permet de prospérer alors qu\u2019on a multiplié \u2013 au Canada anglais comme au Québec \u2013 les récits misérabilistes sur la francophonie hors Québec.Curieusement, avec tout ce que l\u2019on sait sur les cégeps anglophones aujourd\u2019hui, peuplés à 50 % d\u2019étudiants francophones, on remarque que cet enjeu très franco-ontarien semble rattraper les Québécois.C\u2019est un enjeu existentiel que l\u2019on a en partage depuis des siècles. 83 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 C\u2019est dire qu\u2019il y aurait comme une « double injonction contradictoire » chez les étudiants franco-ontariens, pour reprendre les termes de Stéphanie Garneau et Janelle Comtois1.D\u2019un côté, ils aspirent, comme tous les jeunes, à une formation universitaire de qualité afin de pouvoir se trouver un emploi satisfaisant et, de l\u2019autre, ils souhaiteraient idéalement pouvoir le faire en français, ce qui implique toutefois souvent des sacrifices, comme quitter (à ses frais) sa région et son domicile familial pour avoir accès à une formation universitaire dans leur langue.J\u2019ai toutefois l\u2019impression qu\u2019à l\u2019ère de la « société du savoir », de l\u2019université entrepreneuriale et de l\u2019optique de plus en plus « professionnalisante » des programmes universitaires, la langue et la culture dans laquelle on acquiert sa formation supérieure sont de moins en moins importantes\u2026 Pourtant, l\u2019université a pour mission fondamentale de faire le pont entre le singulier et l\u2019universel.Cette mission est d\u2019autant plus importante en milieu franco-ontarien, puisque c\u2019est à partir de cette institution que l\u2019on peut nommer l\u2019objet, l\u2019interroger, ce qui lui permet de répondre aux questions civi- lisationnelles qui la guette, pour emprunter à Michel Freitag2.La logique marchande s\u2019intéresse davantage aux processus et aux techniques qu\u2019aux questions d\u2019ordre ontologique.Soumise à cette prérogative, l\u2019université en Ontario français \u2013 comme au Québec d\u2019ailleurs \u2013 s\u2019est engagée dans un cul-de-sac dont la suite logique est l\u2019érosion de sa capacité à « faire société », comme dirait Joseph Yvon Thériault.1 Stéphanie Garneau and Janelle Comtois, « Les jeunes Franco-Ontariens et l\u2019accès ?l\u2019enseignement supérieur ?l\u2019heure de l\u2019université entrepreneuriale », Revue d\u2019intervention sociale et communautaire, vol.15, no.1, 2009, p.144-173 2 Michel Freitag, Le naufrage de l\u2019université et autres essais d\u2019épistémologie politique, Montréal, Nuit Blanche, 1995. 84 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Elle perd progressivement sa capacité à inscrire l\u2019Ontario français (ou le Québec, la francophonie canadienne) dans l\u2019universel.C\u2019est une menace grave pour les petites sociétés, car, comme le rappelle Milan Kundera, celles-ci « voient leur existence perpétuellement menacée ou mise en question ; car leur existence est question3 ».Ces crises sont donc plus larges qu\u2019une question d\u2019ordre comptable.Elles sont d\u2019abord existentielles.La voie de « l\u2019université entrepreneuriale » n\u2019a d\u2019autre issue que celle de l\u2019abdication de sa mission ontologique, puisqu\u2019elle rejette sa fonction primordiale et son indépendance pour répondre à d\u2019autres prérogatives, liées au marché.Elles sont donc en concurrence pour des « ressources rares » : subventions de recherche, étudiants internationaux, des dons privés.À la mission ontologique de l\u2019université on substitue l\u2019objectif de la croissance à tout prix.Pour ce faire, il faut s\u2019aligner vers des intérêts mercantiles, alignés avec le capital, l\u2019épistémologie et la culture du monde anglophone.C\u2019est le pacte faustien dont parle Aline Giroux4.Il en résulte notamment, et ce depuis longtemps, une remise en question de la pertinence sociale des Humanités et des Lettres qui forment pourtant le noyau de l\u2019université depuis des siècles.On exige des chercheurs qu\u2019ils multiplient les demandes de subventions afin qu\u2019ils puissent rentabiliser leur programme de recherche.Il y a énormément de pression, surtout sur les jeunes chercheurs, pour qu\u2019ils orientent leurs énergies vers des objets jugés plus « rentables » et « attrayants » pour les agences subventionnaires et le secteur privé.Les embauches \u2013 lorsqu\u2019on en fait \u2013 vont refléter ces priorités.3 Milan Kundera, Les testaments trahis, Paris, Gallimard, 1993, p.223.4 Aline Giroux, Le pacte faustien de l\u2019université, Montréal, Liber, 2006. 85 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 L\u2019impact de ce phénomène sur les minorités nationales est lourd de conséquences.L\u2019Ontario français ne jouit pas d\u2019un important capital symbolique ni financier.Or, sa valeur comme objet est, sur le plan civilisationnel et pour le fait français, tant au Québec qu\u2019au Canada, inestimable.Qui prendra le relais si on nous enlève la capacité de le nommer ?Qu\u2019en est-il, plus exactement, de la situation à l\u2019Université Laurentienne, votre employeur ?On parle tantôt d\u2019insolvabilité, tantôt de difficultés financières, tantôt de faillite.Quel est le portrait exact de la situation ?Et qu\u2019est-ce qui explique que cette université en est venue à vouloir se mettre à l\u2019abri de ses créanciers ?Certains médias ont parlé d\u2019opacité dans la gestion budgétaire, d\u2019autres ont souligné la faiblesse du recrutement international\u2026 On a pu lire dans le Globe and Mail que l\u2019Université Laurentienne serait en situation d\u2019insolvabilité depuis déjà un certain moment selon un rapport préliminaire accablant produit par le conseiller spécial de ministère des Collèges et des Universités, Alan Harrison, et dont la Presse canadienne a obtenu une copie.L\u2019université a amorcé le 1er février un processus de restructuration judiciaire, car elle n\u2019est pas en mesure de rembourser ses dettes.Nous savons par exemple que les fonds à usage restreints (subventions de recherche, dons, etc.), n\u2019étaient pas dans des comptes séparés, mais étaient plutôt déposés dans le compte d\u2019opération.Elle aurait d\u2019ailleurs demandé 100 millions de la province, dont la moitié pour financer des indemnités de départs, mais a refusé la demande du ministère de procéder à un audit indépendant de ses comptes5.La Laurentienne n\u2019est donc pas en liquidation, et elle va émerger le 1er mai sous une nouvelle forme.L\u2019administration 5 Shawn Jeffords, « Laurentian University ran deficits dating back to 2014, government adviser says in report », The Globe and Mail, 14 février 2021. 86 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 en profite pour imposer des restructurations majeures dans un délai absolument spectaculaire de trois mois, et ce, derrière des portes closes, ce qui court-circuite le processus normal de la gouvernance collégiale.L\u2019administration a déjà indiqué qu\u2019elle souhaite supprimer des programmes qu\u2019elle juge peu rentables et réduire la taille du corps professoral.Bref, je ne sais même pas si je serai encore professeur à la fin de la présente année scolaire.Qu\u2019adviendra-t-il de nos programmes en français, moins fréquentés que les programmes en anglais ?L\u2019administration défend en cour que l\u2019un des problèmes est que 50 % de nos classes auraient moins de 15 étudiants.Serons-nous ciblés plus que les autres ?Personne n\u2019a de boule de cristal pour nous le dire.Je sais seulement que nos inscriptions en français augmentaient d\u2019année en année.Nous avions l\u2019impression d\u2019avoir le vent dans les voiles.Ma grande crainte est, comme je l\u2019expliquais, que tout ce processus nuise à la réalisation de la mission ontologique de l\u2019université en milieu franco-ontarien.Va-t-on dilapider notre capacité de « faire société » ?Notre capacité à faire le pont entre le singulier et l\u2019universel à partir de l\u2019Ontario français ?Ce serait, le cas échéant, nous appauvrir considérablement.Dans le cas plus spécifique de l\u2019Université de l\u2019Ontario français, installée à Toronto, comment expliquez-vous l\u2019échec \u2013 quasi déjà annoncé \u2013 du projet ?Au-delà des enjeux de concurrence académique et des pressions de la logique marchande que vous soulignez, n\u2019y a-t-il pas aussi un problème dans la conception même de ce projet d\u2019université ?Il y a certainement un écart entre le projet initial, qui visait la création d\u2019une université provinciale munie de l\u2019ensemble des programmes existants dans les trois cycles, et ce que les gouvernements libéral et progressiste-conservateur lui ont consenti. 87 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 L\u2019UOF qui a récemment vu le jour à Toronto est une nébuleuse dont on cherche toujours à comprendre les caractéristiques.Son leadership a été donné à Dyane Adam, ancienne Commissaire aux langues officielles.Elle a une impressionnante feuille de route, mais sa dernière expérience dans le milieu universitaire remontait à 1999.Quant à la composition du conseil des gouverneurs de l\u2019institution, dont les membres ont chacun leur mérite, elle s\u2019apparente davantage à celle d\u2019un conseil d\u2019administration d\u2019une association caritative que d\u2019une université en émergence.On comprend mal l\u2019absence totale d\u2019expérience universitaire récente dans cette équipe.De son côté, André Roy, le recteur qui a démissionné après seulement six mois de service, était une figure largement inconnue en Ontario français, malgré ses années de services comme doyen aux universités de Waterloo et Concordia.Encore une fois, on note ici l\u2019absence presque totale d\u2019une expérience universitaire en milieu franco-ontarien, exception faite de Linda Cardinal, professeure titulaire en sciences politiques à l\u2019Université d\u2019Ottawa et qui a une grande expérience dans l\u2019étude du fait français en Ontario, qui fut recrutée pour élaborer le plan stratégique de recherche de la nouvelle université.L\u2019UOF réunissait surtout ceux qui aimaient les processus et les techniques, ceux qui avaient soif de la nouveauté.Je doute que l\u2019équipe ait longuement réfléchi à la fonction existentielle d\u2019une université en milieu minoritaire.Plusieurs pointent du doigt, non sans raison, la création de programmes ésotériques \u2013 « pluralité humaine », « économie et innovation sociale », « études des cultures numériques » ou « études des environnements urbains » \u2013 comme le principal problème de l\u2019UOF.Entourée « d\u2019innovateurs » avec l\u2019objectif de tout refaire à neuf, l\u2019Université s\u2019est dotée de programmes qui répondaient à des intérêts technocratiques, mais qui demeurent inintelligibles pour ses futurs 88 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 étudiants.Bien intentionnée, l\u2019UOF s\u2019est fait prendre à son propre jeu, et a été rattrapée par son idéologie.Je m\u2019explique : ces programmes ont été conçus à partir d\u2019une épistémologie largement désincarnée du milieu franco- ontarien.Celle-ci emprunte à une pédagogie supposément « avant-gardiste » que sont les « approches inductives », elle- même distillée de la doctrine de la « transdisciplinarité » dont l\u2019UOF faisait la promotion en grande pompe.Le crédo était celui de « l\u2019innovation », de la nouveauté à tout prix.L\u2019université devait également être le pilier d\u2019un « Carrefour francophone du savoir et de l\u2019innovation ».Encore ce mot ! Tous ceux qui s\u2019y opposaient n\u2019avaient rien compris.L\u2019approche était si indigeste et incompréhensible que l\u2019UOF se dota d\u2019une revue savante \u2013 Enjeux et Société \u2013 dans le but de justifier son projet pédagogique, un genre de Nouveau Testament permettant de propager la Bonne Nouvelle à partir du crédo de « l\u2019innovation » et de convertir le milieu universitaire.Or, « l\u2019innovation » \u2013 un concept poubelle s\u2019il en est un \u2013 est devenue à la fois la fin et le moyen.Plutôt que d\u2019être ontologique, le projet est devenu, à terme, téléologique.L\u2019UOF s\u2019en défend, pourtant.Elle ciblait comme « clientèle » les adultes et les immigrants en quête d\u2019une mise à niveau de leurs connaissances pour les uns et une expérience canadienne pour les autres.Pourtant, il y a une pénurie d\u2019enseignants et de travailleurs de la santé à Toronto et à l\u2019échelle de la province.Hélas, la « pluralité humaine » n\u2019est pas encore une matière enseignable et on ne prodigue pas des soins en « innovation sociale ».On comprend mal d\u2019ailleurs pourquoi un nouvel arrivant souhaiterait entreprendre des études dans des programmes indéchiffrables plutôt que de se rabattre sur des valeurs sures. 89 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Le résultat est sans appel : n\u2019en déplaise à l\u2019administration de l\u2019UOF qui persiste et signe sur la validité de son approche idéologique, les étudiants ont compris, eux, et ont opté pour des programmes disciplinaires dans les autres institutions plutôt que de se risquer dans une aventure hasardeuse.Et pour ne pas donner l\u2019impression que je m\u2019acharne, je rappelle ce fait élémentaire.Au lendemain du « jeudi noir » de l\u2019automne 2018 où le gouvernement Ford annonçait la fermeture de l\u2019UOF, la communauté et les milieux intellectuels \u2013 incluant les opposants au projet \u2013 sont vite montés aux barricades.15 000 personnes sont allées manifester dans les rues de Sudbury, d\u2019Ottawa, de Montréal et de Québec.Pourquoi ?Pour défendre la mission ontologique de l\u2019UOF, pour réclamer une institution incarnée qui permettrait d\u2019autonomiser encore davantage l\u2019Ontario français.Personne n\u2019est descendu dans la rue un jour de décembre au nom de « l\u2019innovation » ou pour défendre un programme de « pluralité humaine » ! Cet appui massif pour le principe institutionnel de l\u2019université en Ontario français me donne l\u2019espoir que l\u2019on puisse sauver ce qui reste de l\u2019épave et mener le bateau à bon port.Mais comment a-t-on pu en arriver à un tel écart avec le projet initial, celui qui avait été élaboré en 2014-2015 dans le cadre des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français ?Le professeur François Charbonneau de l\u2019Université d\u2019Ottawa, lui aussi très critique de l\u2019UOF dans sa forme actuelle, nous donnait récemment une piste : si l\u2019UOF en est venue à proposer un programme pédagogique aussi « original », c\u2019est parce qu\u2019on (le gouvernement ?) lui aurait demandé de ne pas dédoubler les programmes qui s\u2019offraient déjà dans les institutions postsecondaires bilingues de la province (dont l\u2019Université d\u2019Ottawa, qui offre des programmes à Toronto, et le Collège Glendon).Pour cette raison, l\u2019UOF ne se serait pas dotée d\u2019une structure universitaire tradition- 90 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 nelle, avec des facultés d\u2019éducation, de droit, de sciences sociales, de médecine.Partagez-vous cette analyse ?Dans quelle mesure le compromis (la compromission ?) avec les grandes universités bilingues de l\u2019Ontario, qui ont tout de même beaucoup de pouvoir et une longue tradition d\u2019enseignement, a-t-il pu jouer dans le sort de l\u2019UOF ?C\u2019est l\u2019éléphant dans la pièce.Les universités bilingues sont une vache sacrée en Ontario.Plusieurs anciens recteurs avaient des liens avec le Parti libéral de l\u2019Ontario.Il faut comprendre que l\u2019UOF était un bibelot libéral pour gagner le vote francophone.Les progressistes-conservateurs en ont hérité et se sont fait prendre au jeu lorsqu\u2019ils ont essayé de tuer le projet.Publiquement, les universités bilingues ont appuyé l\u2019UOF.Or, on entend souvent parler d\u2019une tentative en privé de faire dérailler le projet.Mais il est impossible de confirmer la véracité de ces accusations.Néanmoins, il faudrait être naïf pour croire que l\u2019UOF ne faisait que des heureux dans les universités bilingues.Je doute que le jeu de coulisse ait changé grand-chose.Les artisans de l\u2019UOF étaient depuis très longtemps vendus à leur vision d\u2019une université technocrate.J\u2019ai parlé de vaches sacrées.Qu\u2019on me permette d\u2019apporter des éléments de contexte historique.Les universités publiques et bilingues de l\u2019Ontario ont été créées durant les années 1960 à une époque où les Franco-Ontariens n\u2019avaient toujours pas accès à l\u2019école publique de langue française et durant laquelle ils étaient lourdement sous- scolarisés.L\u2019éducation en français se faisait, tout comme au Québec, en grande partie par les collèges classiques qui étaient d\u2019ailleurs peu fréquentés, ou dans les écoles dites « bilingues » à qualité variable et dans lesquelles la plupart des matières étaient enseignées en anglais.C\u2019était l\u2019époque de la commission Laurendeau-Dunton qui nous a appris que les Canadiens français formaient un des groupes les plus 91 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 économiquement défavorisés du pays avec les Autochtones et les immigrants italiens.Nous évoluions dans un pays où deux des trois sociétés d\u2019ancrages étaient lourdement défavorisées et marginalisées.Les taux de décrochage scolaire et d\u2019analphabétisme des Franco-Ontariens étaient indécents.Il faut attendre 1969 avant que l\u2019Ontario crée les premières écoles secondaires de langue française.Or, le réseau des universités bilingues avait déjà été constitué ! En 1960 on crée l\u2019Université Laurentienne.En 1965, l\u2019Université d\u2019Ottawa se laïcise pour obtenir des fonds publics.Le collège Glendon \u2013 affiliée à la très anglophone Université York où j\u2019ai fait mes études doctorales \u2013 quant à lui, n\u2019avait aucune prétention à vouloir éduquer les Franco-Ontariens.Ce collège fut le fantasme d\u2019une certaine élite torontoise qui cherchait à former les Ontariens et des Québécois dans un environnement bilingue et biculturel dans le but de les préparer à de grandes carrières dans la fonction publique et dans l\u2019espoir de réconcilier ces deux peuples.Le résultat n\u2019a pas été concluant.Ces institutions ont connu depuis ces années une importante croissance, surtout au début des années 2000 alors que les Universités Laurentienne et d\u2019Ottawa se sont engagées dans de grands projets d\u2019expansion.L\u2019Université Ottawa a été la grande gagnante de la course aux inscriptions.Misant sur le marché international, elle a connu une croissance fulgurante ces dernières années, en anglais surtout, ce qui explique la diminution de la proportion de francophones sur le campus.Celle-ci est passée de plus de 50 % durant les années 1960 (donc majoritaire !) à moins de 30 % aujourd\u2019hui.Elle dira qu\u2019elle n\u2019a jamais eu autant d\u2019étudiants francophones sur son campus.Mais les couloirs ne mentent pas ; l\u2019environnement est décidément anglodominant.La Laurentienne quant à elle a cherché à prendre de l\u2019expansion avec un campus anglophone à Barrie, près de Toronto.Encore ici, la croissance fut 92 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 pensée en anglais.Mais ce fut un coup de dés catastrophique, ce qui a sans doute contribué à nos ennuis présentement.Dans les deux cas, les administrations ont été motivées par la croissance, coûte que coûte.Étant vous-même professeur à l\u2019Université Laurentienne, une université bilingue, êtes-vous en faveur de la création d\u2019une université de langue française en Ontario ?Si oui, qu\u2019aurait-il fallu faire \u2013 ou encore, que faudrait-il faire \u2013 pour que le projet fonctionne ?Je serais très mal placé pour parler contre le principe d\u2019une université de langue française.Cela dit, je ne crois pas que le modèle actuel de l\u2019UOF suffise.Que faudrait-il faire alors ?Tout dépend de ce dont on souhaite accomplir.Pour bien répondre à la question, il faut se rappeler la fonction des institutions.D\u2019abord, les institutions inculquent des valeurs sur les populations qui les traversent.Elles ont donc une puissante force d\u2019intégration, sinon d\u2019acculturation.L\u2019école, par exemple, cherche à prendre ce qui est particulier, ce qui est de la culture première, pour reprendre encore Dumont, et de le lier à l\u2019universel, à la culture seconde, afin de produire et reproduire la société.En milieu minoritaire, ce rôle est critique, puisque nous ne contrôlons pas un État.Dans les universités bilingues, il importe peu que le recteur ou le vice-recteur soit Québécois, Franco-Ontarien, anglophone ou allophone.C\u2019est une fatalité que l\u2019institution fasse plier les leaders en faveur de sa mission fondamentale.La minorité se voit ainsi marginalisée, même lorsqu\u2019elle dirige l\u2019institution.Ce n\u2019est pas un défaut, c\u2019est sa fonction ! Quel est le rôle de l\u2019université bilingue pour la minorité francophone ?Elle ne peut être autre chose qu\u2019une concession, qu\u2019un service.Les décisions qui sont 93 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 prises reproduisent ainsi cette structure de pouvoir où le rapport de force est en défaveur des francophones.Pourtant, plusieurs s\u2019acharnent pour préserver cette structure.Comment les blâmer ?C\u2019est tout ce qu\u2019ils ont connu.Il est normal pour eux que le français passe par le filtre de la société dominante.Nous avons oublié comment rêver l\u2019universel en français.C\u2019est tragique ! L\u2019alternative à ce modèle, celui des structures bilingues, en est une où la minorité gère entièrement son institution.Le vrai pouvoir, pour ainsi dire, est dans la gouvernance, dans l\u2019autonomie, dans la gestion « par et pour » comme on aime à le répéter dans les milieux associatifs.Je ne sais pas si le cadre bilingue actuel du système universitaire peut accommoder cette structure.Il y a des options, par exemple, en créant des collèges universitaires autonomes où l\u2019on regrouperait les programmes en français.C\u2019est peut-être une demi-mesure, mais ce serait déjà un immense pas en avant, puisque l\u2019environnement serait en français, ce qui nous permettrait au minimum de générer les éléments d\u2019un contre-discours, d\u2019un pare-feu contre les forces d\u2019intégration à la majorité.Faut-il regrouper les programmes déjà existants dans une sorte de fédération universitaire ?C\u2019est risquer l\u2019hérésie, mais plusieurs y croient.Pour eux, le modèle bilingue aurait fait son chemin, et les arguments qui ont permis de le justifier (sous-scolarisation, analphabétisme, absence d\u2019écoles secondaires, engouement pour le projet bilingue et biculturel, piètre fréquentation universitaire des francophones) n\u2019existent plus.Ultimement, il faut se demander quel rôle on souhaite donner à nos universités.Doivent-elles d\u2019abord offrir des services en français (cours, programmes, formations, etc.) ?Si c\u2019est ça, il n\u2019y a aucun doute que le modèle bilingue peut suffire à cette tâche.Doivent-elles plutôt être des institutions 94 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 autonomes vouées à l\u2019enseignement et à la recherche à partir de l\u2019Ontario français, c\u2019est-à-dire qui part du principe que l\u2019Ontario français se justifie en lui-même et pour lui-même ?Doivent-elles être des structures dont la fonction primordiale est d\u2019autonomiser la communauté ?Le français peut-il suffire à lui seul, avec sa valeur intrinsèque, pour structurer l\u2019Ontario français sans passer par le filtre de l\u2019anglais ?Étant donné la nature et le fonctionnement de l\u2019université bilingue, le français ne peut qu\u2019être à la remorque de la majorité anglophone.En terminant, je me demandais quel lien, selon vous, on pourrait faire entre les difficultés que connaissent présentement le postsecondaire francophone en Ontario et le postsecondaire francophone en Alberta, où l\u2019on voit que le campus Saint-Jean, seul campus francophone à l\u2019ouest du Manitoba, est lui aussi sérieusement menacé de disparaître en raison des compressions budgétaires imposées par le gouvernement de Jason Kenney.Y a-t-il là simple coïncidence ou des dénominateurs communs plus profonds ?Absolument, c\u2019est lié.J\u2019irai plus loin que la question budgétaire.Il se joue présentement, à l\u2019échelle du pays, incluant au Québec, une lutte sur la nature existentielle de l\u2019université.Ce qui se produit au campus Saint-Jean et à l\u2019Université Laurentienne, sur le plan budgétaire, et à l\u2019Université d\u2019Ottawa, à Concordia et à McGill, avec la crise sur la liberté universitaire, constitue les deux faces d\u2019une seule et même médaille.C\u2019est le combat entre deux visions diamétralement opposées, entre l\u2019université normative, ontologique et l\u2019université technocratique.Cette dernière est à la remorque du clientélisme, qu\u2019il s\u2019agissent des éléments radicaux qui remettent en question la liberté universitaire, des gouvernements qui retirent leurs billes et qui menacent la viabilité économique à long terme de l\u2019institution ou des gros donateurs qui veulent 95 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 diriger de plus en plus les programmes de recherche ou les orientations de l\u2019institution.Si l\u2019université se pliait à tous les intérêts des groupements sociaux de l\u2019heure, chacune plus « innovante » que la dernière, elle cesserait d\u2019être une institution.Elle ne serait autre chose qu\u2019un perroquet qui répète les formules qu\u2019elle entend.Le Québec français résiste beaucoup mieux que le ROC, pour le moment.Cela dit, on ne peut qu\u2019être troublé en voyant la rectrice de l\u2019UQAM \u2013 une université connue pour son militantisme \u2013, Magda Fusaro, sentir le besoin d\u2019écrire une lettre à son corps professoral pour défendre la liberté universitaire.Comment expliquer ce geste autrement que par l\u2019immense tension qui déchire présentement l\u2019institution ?Il aurait été inconcevable il y a à peine dix ans que l\u2019on doive rappeler que l\u2019université est un lieu de liberté de réflexion ! Que ce soit au campus Saint-Jean en Alberta, à La Laurentienne de Sudbury, à Ottawa ou à l\u2019UQAM, il me semble que l\u2019enjeu commun est celui de la préservation de la mission existentielle de l\u2019université de langue française en Amérique du Nord.Ces établissements sont tous confrontés à des assauts qui cherchent à usurper leur fonction primordiale pour les inféoder à des projets politiques qui leur sont extérieurs.Les conséquences de cette technocratisation sont potentiellement catastrophiques.Pour rappeler encore une fois Freitag, l\u2019université doit être à l\u2019abri des caprices du milieu des affaires, des gouvernements et, oui, même des mouvements sociaux, afin qu\u2019elle puisse prendre une distance et réfléchir de manière critique et libérée de toute contrainte.C\u2019est l\u2019âme de nos universités, et donc de nos sociétés, qui est en jeu.q Marie-Hélène al tele TR ET ee O 1:11 TR, MH.G 1H ga au(@parl.gc.ca b 4 & #17 lin riod \u20ac, oh A tr \u2014 \u2014 Gi knoe gs -\u2014 Ty, i\u201d Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères Qu bécois = N 14625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4342 Courriel : xavier barsaiou-duvai@parl.gc.ca > Yo Quabé BLOC 4 J \\; Vd SIL y PIX XIE > sas RTE QI Te das\u2019 communes = S tee 100, rue Richelieu, bureau 210 450 357-9100 Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec J3B 6X3 christine normandin@parl.gc.ca GABRIEL STE-MARIE Député fédéral de Joliette a BLOC % Quebecois le a 450 752-1940 gabriel .ste-marie@parl.gc.ca Le Québec Sans COMREIoMmIs, jUsqu'a [= Mindépa née nat cible oIMON-PIERRE 3 SAVARD-TRE LAY tn.es | PÉPATÉ PE SHIRT RHAGHATRE-TSNT EF « = ane A aa = TE ® Des comptes-rendus, des analyses critiques, des entrevues, des extraits en primeur, des notes de lecture 40 pages grand format couleur qui permettent de partager le point de vue de collaborateurs avertis sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année 3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises actionnationale.quebec/cahiers-de-lecture Abonnez-vous maintenant, le numéro d\u2019automne 2020 sera gratuit ! Lectures Lectures Note critique Hommage à Jacques Ferron (1921-1985) « Retour à Val d\u2019Or » de Jacques Ferron : une autre lecture du Canada français par Jacques Cardinal 100 Recensions Marie-France Bazzo 117 Nous méritons mieux par David Santarossa Frédéric Lacroix 122 Pourquoi la loi 101 est un échec par André Binette Livres reçus 100 Note critique Jacques Cardinal* Hommage ?Jacques Ferron (1921-1985) « Retour à Val d\u2019Or » de Jacques Ferron : une autre lecture du Canada français Cette année marque le centenaire de Jacques Ferron, né à Louiseville, comté de Maskinongé, le 21 janvier 1921.Afin de lui rendre hommage, je propose ici un commentaire de l\u2019un de ses contes, « Retour à Val-d\u2019Or » (que l\u2019on peut lire ci-contre), publié en 1955 dans la revue Amérique française (puis repris dans les Contes du pays incertain aux éditions Orphée en 1962, HMH en 1968 et BQ en 1993 et 2021).* Professeur honoraire de l\u2019Université de Montréal. 101 L\u2019Action nationale - Février 2021 Retour à Val-d\u2019Or Une nuit, le mari s\u2019éveilla ; sa femme accoudée le regardait.Il demanda : « Que fais-tu là ?» Elle répondit : « Tu es beau, je t\u2019aime.» Le lendemain, au petit jour, elle dormait profondément.Il la secoua, il avait faim.Elle dit : \u2013 Dors encore ; je te ferai à dîner.\u2013 Et qui ira travailler ?\u2013 Demain, tu iras.Aujourd\u2019hui, reste avec moi.Tu es beau, je t\u2019aime.Alors, lui, qui était surtout laid, faillit ne pas aller travailler.Il faisait bon au logis ; ses enfants éveillés le regardaient de leurs yeux de biches ; il aurait aimé les prendre dans ses bras et les bercer.Mais c\u2019était l\u2019automne ; il pensa au prix de la vie ; il se rappela les autres enfants, trois ou quatre, peut-être cinq, morts en Abitibi, fameux pays.Et il partit sans déjeuner.Le soir, il se hâta de revenir ; ce fut pour trouver la maison froide.Sa femme et les enfants avaient passé la journée au lit, sous un amas de couvertures.Il ralluma le feu.Quand la maison fut réchauffée, les enfants se glissèrent en bas du lit.Puis la femme se leva, joyeuse.Elle tenait dans sa main une petite fiole de parfum, achetée quelques années auparavant, une folie si agréable qu\u2019elle l\u2019avait conservée intacte.La fiole elle déboucha, le parfum elle répandit sur la tête de son mari, sur la sienne, sur celle des enfants ; et ce fut soir de fête.Seul le mari boudait.Mais durant la nuit il se réveilla ; sa femme penchée disait : « Tu es beau, je t\u2019aime.» Alors il céda.Le lendemain, il n\u2019alla point travailler ni les jours suivants.Après une semaine, sa provision de bois épuisée, il avait entrepris de démolir un hangar attenant à la maison.Le propriétaire de s\u2019amener, furieux.Cependant, lorsqu\u2019il eut vu de quoi il s\u2019agissait, il se calma.La femme était aussi belle que 102 L\u2019Action nationale - Février 2021 son mari était laid.Il la sernonna doucement.Il parlait bien, ce propriétaire ! Elle aurait voulu qu\u2019il ne s\u2019arrêtât jamais.Il lui enseigna que l\u2019homme a été créé pour travailler et autres balivernes du genre.Elle acquiesçait ; que c\u2019était beau, ce qu\u2019il disait ! Quand il eut séché sa salive, il lui demanda : « Maintenant, laisseras-tu travailler ton mari ?» \u2013 Non, répondit-elle, je l\u2019aime trop.\u2013 Mais cette femme est folle, s\u2019écria le propriétaire.Le mari n\u2019en était pas sûr.On fit venir des curés, des médecins, des échevins.Tous, ils y allèrent d\u2019un boniment.Ah, qu\u2019ils parlaient bien ! La femme aurait voulu qu\u2019ils ne s\u2019arrêtassent jamais, au moins qu\u2019ils parlassent toute la nuit.Seulement quand ils avaient fini, elle disait : « Non, je l\u2019aime trop.» Eux la jugeaient folle.Le mari n\u2019en était pas sûr.Un soir, la neige se mit à tomber.La femme qui, depuis leur arrivée à Montréal, n\u2019avait osé sortir, terrifiée par la ville, s\u2019écria : \u2013 Il neige ! Viens, nous irons à Senneterre.Et de s\u2019habiller en toute hâte.\u2013 Mais les enfants ?demanda le mari.Ils nous attendront ; la Sainte Vierge les gardera.Viens.mon mari, je ne peux plus rester ici.Alors il jugea lui-même que sa femme était folle et prit les enfants dans ses bras.Elle était sortie pour l\u2019attendre dans la rue.Il la regarda par la fenêtre.Elle courait en rond devant la porte, puis s\u2019arrêtait, ne pouvant plus attendre.Nous irons à Malartic, criait-elle, nous irons à Val-d\u2019Or ! Un taxi passait.Elle y monta.Jacques Ferron, « Retour à Val d\u2019Or », dans Contes, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1993 (Hurtubise, 1968), p.17-19. 103 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 ***** De prime abord, ce conte relate un événement que l\u2019on peut considérer étonnant ou singulier : une épouse cherche à retenir son mari auprès d\u2019elle et ce, malgré les autres nécessités de la vie, dont celle de travailler, de gagner son pain pour nourrir sa famille.Comme c\u2019est toujours le cas chez Ferron, il faut lire entre les lignes ou tendre l\u2019oreille pour entendre l\u2019écho d\u2019une parole qui prend bien souvent le contre-pied d\u2019une certaine représentation du Canada français et, dans ce cas-ci, de celle de la femme, de la mère et du désir.Pour un lecteur des années 1950, qui aurait connu notamment la vogue des brefs récits du terroir \u2013 dont, Les rapaillages (Lionel Groulx, 1916) et Vieilles choses, vieilles gens (Georges Bouchard, 1926) \u2013, ce conte est, pour le moins, dépaysant.Ces récits du terroir, que l\u2019on associe aussi à la tradition du roman de la terre \u2013 Restons chez nous (Damase Potvin, 1908) ou L\u2019Appel de la terre (D.Potvin, 1919) \u2013 font, en somme, l\u2019apologie de l\u2019éthos catholique du paysan canadien-français (piété, humilité, charité, abnégation) et de la femme en tant que mère pieuse, pudique, modeste et gardienne des vertus chrétiennes de la famille.L\u2019abbé Alexis Mailloux (1801-1877) en proposa une description dans son Manuel des parents chrétiens (1851) et dans son Essai sur le luxe et la vanité des parures.Spécialement dédié aux personnes de la campagne (1882).Selon ce discours, inspiré du récit biblique, la femme est associée à la tentation, à la séduction, au péché, à la chute.Considérant cet arrière-plan culturel d\u2019un segment du Canada français, il est remarquable que la scène qui ouvre le conte se déroule la nuit, dans le lit conjugal.Ce n\u2019est pas la cuisine \u2013 pièce centrale de la maison paysanne où règne la mère \u2013 qui est ici évoquée dans son pittoresque, entre le poêle à bois, la marmaille et les images pieuses accrochées au mur.Le lecteur est bien plutôt plongé, presque voyeur, dans l\u2019intimité de ce couple, témoin d\u2019une parole d\u2019amour, 104 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 de désir.D\u2019entrée de jeu, le cliché selon lequel l\u2019expression du désir entre les époux serait entravée par le péché (impureté, concupiscence, luxure), par une pudeur malsaine ou quelque pudibonderie, se trouve remis en question.Bref, la scène du désir n\u2019est pas refoulée d\u2019emblée comme chose honteuse, associée au péché originel \u2013 « leurs yeux à tous deux s\u2019ouvrirent et il surent qu\u2019ils étaient nus » (Genèse 3, 7).Notons que c\u2019est la femme, ici, qui regarde amoureusement l\u2019homme et assume cette parole de désir : « Tu es beau, je t\u2019aime ».Elle l\u2019aime d\u2019ailleurs en son corps (sa beauté), et non pas seulement en ce qu\u2019il pourrait incarner d\u2019abord et avant tout le chrétien vertueux.Que cet homme soit « surtout laid » suggère que sa beauté n\u2019est pas tant un fait, que le résultat d\u2019un désir de femme dont la puissance le transfigure, le sublime.Une autre loi, celle du regard désirant, est dès lors à l\u2019œuvre.La puissance de ce désir envahit d\u2019ailleurs peu à peu tout l\u2019espace familial alors que la femme cherche à retenir son époux tout le jour à la maison, sinon dans le lit conjugal.Le désir s\u2019impose à elle comme la vérité première de l\u2019existence.Même l\u2019amour pour ses enfants est mis à l\u2019écart par la puissance de son amour pour le mari.La femme, par cette fusion amoureuse, voudrait se soustraire aux nécessités et aux obligations du monde, dont celle du travail, responsabilité qui échoit au mari.Or, selon le récit biblique, le travail est lié à la faute, à la chute (l\u2019homme ayant transgressé l\u2019interdit de manger le fruit de l\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal).Pour le punir de ce péché originel, Dieu le chasse du jardin d\u2019Éden pour ce monde où, dit-il, « [\u2026] le sol sera maudit à cause de toi.C\u2019est dans la peine que tu t\u2019en nourriras tous les jours de ta vie [\u2026].À la sueur de ton visage tu mangeras du pain [\u2026] » (Genèse 3, 17-19).Par le travail, l\u2019homme accomplit, selon la doxa, une œuvre de pénitence.Selon une certaine théologie, le travail peut aussi être 105 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 magnifié en ce qu\u2019il devient chemin vers la charité, mis au service de la rencontre de l\u2019Amour divin1.Le travail s\u2019avère en cela nécessaire à la vertu du chrétien, l\u2019éloignant de la paresse, l\u2019un des péchés capitaux selon Le Petit Catéchisme, sinon de l\u2019oisiveté, mère de tous les vices, comme dit le proverbe.Or, dans le conte, la femme incite l\u2019homme à se replier dans l\u2019amour et, du coup, à désobéir à l\u2019œuvre de pénitence.Lu sous l\u2019angle du discours chrétien, le conte de Ferron apparaît bien comme profanateur de ce discours et de son ordre.À cet appel de la femme, l\u2019homme, cependant, résiste, du moins pour un temps.Il s\u2019arrache en effet au lit conjugal pour aller travailler, en vue de nourrir ses enfants, conscient du « prix de la vie », avec le souvenir de ses autres enfants morts autrefois, alors qu\u2019ils habitaient en Abitibi.L\u2019homme, en la circonstance, donne préséance à son rôle de père sur celui d\u2019époux, d\u2019amant.Il est décrit non seulement comme un père responsable, mais comme un père de tendresse, lui qui « aurait aimé prendre [ses enfants] dans ses bras et les bercer ».En assumant l\u2019obligation du travail, il se fait aussi le bon père nourricier.On note que l\u2019évocation de la mortalité infantile ne donne lieu à aucune élaboration sur la souffrance, l\u2019endeuillement, la misère.La mort des enfants semble avoir été refoulée, en partie du moins, par la présence de ceux qui sont encore bien vivants, par la nécessité, le choix, peut-on se dire de s\u2019en remettre à la vie, de perdurer malgré les épreuves.1 Rappelons que le discours selon lequel le travail est associé au péché originel serait un préjugé selon les théologiens Paul de Surgy et Jacques Guillet comme ils l\u2019écrivent ?l\u2019article « Travail » dans le Vocabulaire de théologie biblique (sous la direction de Xavier Léon- Dufour), Cerf (11e édition) 2005, p.1306-1311.Pour Jean-Yves Lacoste le travail demeure cependant, au Moyen Âge chrétien, œuvre de pénitence, en ce qu\u2019il est associé ?l\u2019homme pécheur suite ?la parole de malédiction prononcée en Gn 3, 17ss (voir l\u2019article « Travail » dans le Dictionnaire critique de théologie, PUF [3e édition], 2007, p.1415). 106 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 À son retour du travail, le soir, la maison est froide.La femme étant restée au lit tout le jour avec les enfants, elle n\u2019a pas allumé le feu.Les enfants se trouvent alors eux aussi enfermés dans le lit conjugal, collés au corps de la mère en une fusion quasi incestueuse, laquelle suppose un monde sans extériorité, altérité ou marqué par la différenciation.La mère dort le jour, refuse ainsi le jour et ses lois pour se replier sur son désir, telle une mère au bois dormant, dans l\u2019attente de l\u2019époux adoré qui l\u2019éveillera à nouveau.Cette maison envahie par le froid suggère cependant que ce repli est mortifère, qu\u2019il n\u2019est pas compatible avec la vie et ses nécessités.Le père rallume le feu, redonne vie à la maison, à la famille.La femme s\u2019éveille alors, joyeuse.Elle débouche une fiole de parfum qui se « [\u2026] répand[it] sur la tête de son mari, sur la sienne, sur celle des enfants ; et ce fut soir de fête.» Le parfum est associé à la fête, c\u2019est-à-dire au plaisir des sens, à la sensualité, à l\u2019enivrement, à l\u2019enchantement, au luxe, à la dépense ; bref, à la sublimation de la réalité.La fête est aussi, sur le plan culturel, l\u2019événement qui consacre la solidité du lien familial, social, voire national.Dans le cadre du Canada français, la fête est le plus souvent religieuse, célébrant l\u2019histoire sainte telle que la transmet l\u2019Église et son calendrier liturgique.La communauté y trouve alors sa cohésion, sa pérennité, son identité.En répandant ce parfum propice à la fête, la femme semble bien plutôt officier un autre rituel, une autre bénédiction \u2013 sans l\u2019encens du rituel dominical \u2013 en ce qu\u2019elle fait place au désir.L\u2019épouse célèbre en cela une fête profane, en marge de l\u2019ordre établi et des discours d\u2019autorité.Ce parfum est aussi, d\u2019une certaine façon, philtre d\u2019amour, puisque si l\u2019époux boude d\u2019abord la fête, il cède enfin la nuit venue à la parole incantatoire de l\u2019épouse : « Tu es beau, je t\u2019aime ».Il néglige ensuite de se rendre au travail, assumant le désir de l\u2019épouse, l\u2019amour 107 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 tel qu\u2019il ne connaît semble-t-il d\u2019autre loi que lui-même.L\u2019homme s\u2019abandonne à l\u2019amour, à la femme.Mais le monde des nécessités et des obligations ne disparaît pas pour autant, et l\u2019homme se met à démolir le hangar pour chauffer la maison.Pour un lecteur des récits du terroir, il y a là une franche ironie considérant que l\u2019évocation nostalgique du « vieux hangar » est un des lieux communs de cette littérature (cf.Camille Roy, « Le vieux hangar », 1905).Vivant en retrait du monde et de ses nécessités, l\u2019époux, l\u2019épouse et les enfants, menacent non seulement son ordre, mais se mettent eux-mêmes en péril.La démolition du hangar rompt d\u2019ailleurs cet ordre puisque cela porte atteinte au bien du propriétaire qui, mécontent, cherche à faire entendre raison à l\u2019épouse pour qu\u2019elle laisse son mari partir au travail.Malgré l\u2019éloquence du propriétaire, elle refuse : « Non, répondit-elle, je l\u2019aime trop ».Puis défilent, pour la convaincre, les autres représentants de l\u2019autorité : curés, médecins et échevins.Rien n\u2019y fait ; l\u2019épouse apprécie néanmoins leurs paroles comme une forme d\u2019enchantement : « La femme aurait voulu qu\u2019ils ne s\u2019arrêtassent jamais, au moins qu\u2019ils parlassent toute la nuit ».Elle semble en effet apprécier la musique de leurs discours, mais demeure sourde à leurs arguments, dont celui selon lequel « [\u2026] l\u2019homme a été créé pour travailler [\u2026] ».À cela, l\u2019épouse réplique inlassablement et irrévocablement, mettant fin ainsi à la discussion : « Non, je l\u2019aime trop ».On remarque que ces représentants de l\u2019autorité, du pouvoir, n\u2019insistent pas sur le mode de l\u2019argumentation et ne profèrent aucune menace de coercition envers elle.Bref, ces représentants du pouvoir ne sont pas décrits d\u2019emblée comme étant animés, tels des inquisiteurs, par le fanatisme et la répression.Néanmoins, en jugeant cette femme comme « folle », ils se trouvent à l\u2019exclure de l\u2019ordre social et familial. 108 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Le conte ne propose pas cependant une vision sombre, douloureuse, inquiétante, de cette « folie ».Bien au contraire, les arguments ne sont pas tant commandements que musique aux oreilles de la femme qui s\u2019avère non pas faible et soumise, dominée par la peur de Dieu et du diable, rongée par la honte et la culpabilité, mais souveraine et forte en vertu de l\u2019absolue vérité de son amour.Il semble bien que le discours de ces représentants du pouvoir ne la détourne pas de son désir.L\u2019époux doute quant à lui du jugement des visiteurs, sensible, à ce moment du moins, à l\u2019appel de sa femme.Le conte ne s\u2019abîme donc pas dans la confrontation de l\u2019ordre établi et de la folie, mais la transcende par le discours d\u2019un amour souverain qui engendre la joie, la légèreté, la fête2.La dernière scène du conte évoque, en une sorte de vision, d\u2019illumination, le désir soudain, impérieux et urgent de la femme de quitter Montréal pour retourner en Abitibi.La neige qui tombe en ce soir d\u2019hiver semble avoir déclenché ce désir, vision qui se confond peut-être avec le bon souvenir de Val-d\u2019Or.On ne sait pourquoi elle a pu être « terrifiée par la ville », au point de vivre repliée, recluse, dans la maison.Dépaysement ?Sentiment d\u2019être étrangère dans une ville anglicisée, hostile aux Canadiens français ?On peut conclure cependant que la ville n\u2019est pas propice à l\u2019amour, comme peut l\u2019être pour elle le pays abitibien, pays fabuleux de la vallée de l\u2019or, du plus précieux métal, symbole de richesse.Elle appelle le mari pour qu\u2019il la suive, abandonnant dès lors ses enfants : « Ils nous attendront ; la 2 Dans son article, « Bacchanale ?Val d\u2019Or » (Littératures, nos 9-10, 1992, p.183-193), Isabelle Bernard rattache ce conte ?la tradition de la fête carnavalesque et du culte dionysiaque.Jean-Pierre Boucher poursuit dans la même veine, tout en insistant sur l\u2019aspect subversif de cette femme (cf.« Ouvertures ferroniennes : Retour ?Val d\u2019Or et Ulysse », L\u2019autre Ferron, sous la direction de Ginette Michaud, Fides, coll.« Nouvelles études québécoises », 1995, p.47-67). 109 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Sainte Vierge les gardera ».Cette fois, le mari ne cède pas à l\u2019appel, protégeant plutôt ses enfants devant sa femme qu\u2019il considère maintenant, lui aussi, être devenue « folle ».Possédée par sa vision, son désir, la femme court « en rond devant la porte », impatiente de prendre le chemin de son coin de pays qu\u2019elle nomme en criant : « Nous irons à Malartic [\u2026] nous irons à Val-d\u2019Or ! » Le point de chute du conte (« Un taxi passait.Elle y monta.») suggère une fuite, une sortie du cercle \u2013 du piétinement en rond devant la porte, figure de son impasse amoureuse \u2013 vers une destination, un chemin (une ligne), un lieu retrouvé.Ce taxi, surgissant tout juste au bon moment pour l\u2019arracher à ce cercle, n\u2019a-t-il pas quelque chose de merveilleux, comme le carrosse de la bonne fée qui emporte la belle au bal ?Le lecteur constate cependant que cette fuite, cette échappatoire, est un leurre puisque le mari tant aimé demeure à la maison avec les enfants, gardien à nouveau du réel et de ses nécessités.Le conte s\u2019arrête brusquement sur cette scène, ce départ \u2014 cette disparition ?\u2014 sans que l\u2019on sache si la femme parviendra à destination.Le lecteur se trouve suspendu à cette énigme, livré à sa rêverie.Du point de vue de la morale catholique du Canada français, rien n\u2019est peut-être plus scandaleux que cette mère qui non seulement absolutise son désir, mais abandonne le foyer conjugal et ses enfants à leur sort.La famille en tant qu\u2019institution \u2013 unité première et fondamentale par laquelle le catholique assume ses responsabilités, sa solidarité envers les autres, son respect de la hiérarchie et, à ce titre, est garante de la stabilité sociale, sinon nationale (discours que l\u2019on retrouve notamment chez Mgr Louis-François Laflèche [1818-1898] dans ses Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille, 1866) \u2013 s\u2019en trouve destituée.Outre la famille, ce personnage de femme 110 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 profane à sa façon l\u2019image idéalisée de la mère canadienne- française, mère courage de tous nos combats pour survivre depuis nos lointains commencements, comme le furent d\u2019ailleurs, selon nos prêtres hagiographes du XIXe siècle (dont, Étienne-Michel Faillon et Henri-Raymond Casgrain), les héroïnes fondatrices de la Nouvelle-France, de Marie de l\u2019Incarnation à Marguerite Bourgeois, en passant par Marguerite d\u2019Youville.Cette mère de nos légendes familiales est bien souvent décrite en effet comme une sainte femme (en cela bien en phase avec l\u2019avènement du culte marial au XIXe siècle).Or, si le conte de Ferron propose certes une autre image de la femme canadienne-française en ce qu\u2019elle est désirante, sexuée, constatons cependant que le conte n\u2019est pas grivois, paillard, sinon licencieux, comme on le disait autrefois et selon une longue tradition.La femme n\u2019est pas, selon les bonnes mœurs de l\u2019époque, coupable ici d\u2019un adultère.D\u2019ailleurs, les divers représentants du pouvoir ne sont pas explicitement sentencieux envers l\u2019expression de son désir, évoquant plutôt les néfastes conséquences de son attitude sur la vie familiale.Bref, son amour-désir n\u2019est pas dénoncé en lui-même par ces représentants de l\u2019ordre établi.Désignée par eux comme étant « folle », elle n\u2019est pas tant démonisée que bien plutôt inadaptée ou inadéquate à son rôle de mère.Son amour-passion n\u2019a pas les contours de la folie qui inquiète, voire terrifie.Nous ne sommes pas dans le conte fantastique à la Edgar Poe où la folie se décline plutôt sur le mode du retour du refoulé, de l\u2019inquiétante étrangeté (Unheimlich), de la terreur.Le conte ferronien demeure davantage proche du merveilleux en ce que la folie de l\u2019épouse apparaît comme un rêve éveillé par lequel elle s\u2019affranchit d\u2019une part de la réalité.Dans ce conte où il n\u2019y a ni bonne fée ni ogresse ou sorcière, la folie de l\u2019épouse est 111 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 plutôt une joie et une danse, une douce folie où le monde du rêve, de l\u2019imaginaire, a préséance sur la réalité, avec ses hasards et ses nécessités.Cette histoire n\u2019est-elle pas racontée avec un sourire dans la voix, sur le ton de la complicité ?Dans un monde où la culture du merveilleux chrétien, avec ses dévotions aux saints et ses miracles, est omniprésent, le réalisme merveilleux du conte ferronien demeure ancré dans un aspect de cette culture, tout en proposant une expérience qui s\u2019en dégage et la transgresse au nom d\u2019une célébration profane des puissances du rêve, de l\u2019imaginaire.Le merveilleux chrétien s\u2019avère ainsi, dans « Retour à Val- d\u2019Or », dépassé par ce merveilleux profane révélant l\u2019amour- désir, la femme désirante.Le conte donne à lire en cela une page refoulée de la mémoire collective.La douce folie de l\u2019amour-désir qui envahit tout, transfigure la réalité, n\u2019en demeure pas moins une expérience ambiguë, troublante.Tout l\u2019esprit du conte ferronien réside dans ces nuances où le monde apparaît en effet irrémédiablement trouble, ambigu, paradoxal, ambivalent, équivoque, impur, dès lors qu\u2019il s\u2019avère difficile, en certaines circonstances, de trancher avec certitude entre le bien et le mal (comme a pu l\u2019analyser Andrée Mercier dans son étude L\u2019incertitude narrative dans quatre contes de Jacques Ferron, 1998.) Car, si la femme est bien, sur un certain plan, une mère défaillante, elle est cependant, sur un autre plan, une femme aimante dès lors que l\u2019amour-désir peut être considéré comme un bien, comme un hymne à la vie.La situation du père-époux n\u2019est pas moins ambivalente puisque, malgré sa soif de cet amour-désir, c\u2019est à bon droit qu\u2019il défend à un certain moment la nécessité de travailler et, par conséquent, de protéger les enfants de la misère, sinon de la mort.Si, à la fin, il laisse partir son épouse (ou la laisse à son rêve), ce n\u2019est encore que pour protéger les enfants, assumant ainsi, en homme raisonnable, les nécessités de la vie. 112 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Ce qui nous amène à cette question : d\u2019une certaine façon, chacun des époux n\u2019a-t-il pas raison ?La femme, d\u2019abord, en affirmant l\u2019amour-désir comme fondement de son existence, sel de la vie ; l\u2019homme, en assumant, ultimement, sa place de père protecteur et pourvoyeur.L\u2019existence n\u2019est-elle pas d\u2019ailleurs le lieu de cette tension entre l\u2019amour-désir vécu comme un rêve et les diverses nécessités, responsabilités et obligations de la vie, dont celle du travail ?Il s\u2019agit ici d\u2019un monde où l\u2019équilibre est fragile car la vie sans l\u2019amour-désir, limitée au seul travail, peut s\u2019avérer une forme de mort, tout comme la vie entièrement soumise à l\u2019amour-désir peut se révéler mortifère, délirante.L\u2019amour n\u2019implique-t-il pas une part de déraison, de passion, qui habite l\u2019être, aussi raisonnable soit-il par ailleurs ?Et le trop de raison, on le sait, peut bien devenir folie.L\u2019équivoque, l\u2019indécidable \u2013 en certaines circonstances, du moins \u2013 est notre lot.La sagesse de ce conte réside dans l\u2019évocation d\u2019un monde incertain qui n\u2019est pas soumis à l\u2019univocité du dogme (chrétien ou non) ou d\u2019un certain usage de la parole.D\u2019ailleurs, si la folie apparaît ici comme ce qui donne accès au rêve interdit de la chair, elle se révèle dans la suite de l\u2019œuvre \u2013 dont Les roses sauvages (1971), Le pas de Gamelin (1987) \u2013 plus sombre et, en cela, plus ambivalente en ce qu\u2019elle se confond avec la souffrance et la mort.Puisant dans le discours et l\u2019imaginaire du Canada français, le conte ferronien pose ainsi une question \u2013 celle des limites du réel et de l\u2019imaginaire \u2013 que l\u2019on retrouve d\u2019ailleurs dans la plupart des cultures occidentales.« Retour à Val-d\u2019Or », conte d\u2019ouverture des Contes du Pays incertain, précipite d\u2019entrée de jeu le lecteur au centre d\u2019une autre mémoire collective.Le pays incertain dont parle Ferron n\u2019est pas seulement celui de la sujétion politique, pays en mal de reconnaissance nationale.Il est aussi ce pays qui se 113 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 débat entre insoumission et aliénation, lucidité et illusion, en ce que le rêve, la folie, est tantôt libératrice, tantôt lieu d\u2019un égarement dans l\u2019abîme du rêve, d\u2019une déperdition dans un imaginaire sans lien avec le réel, tel un autre piège de servitude au profit du pouvoir.Jacques Ferron, l\u2019écrivain du pays incertain, aura raconté cette quête de lucidité contre les illusions délétères d\u2019un certain récit associé à la survivance nationale (comme l\u2019a montré Pierre L\u2019Hérault dans Jacques Ferron, cartographe de l\u2019imaginaire, 1980).Si, dans « Retour à Val-d\u2019Or », la folie est, sur un certain plan, libératrice, favorisant ainsi le renouvellement du réel par l\u2019imaginaire, elle implique une insoumission devant le pouvoir, l\u2019ordre établi.Le fondateur du Parti Rhinocéros, pour qui l\u2019indépendance nationale du Québec était une nécessité, aura puisé dans l\u2019esprit du conte canadien-fran- çais cette expérience de l\u2019insoumission, de la résistance, qu\u2019il a traduit dans ses contes non seulement en évoquant la folie-transgression, mais aussi la ruse des ancêtres.L\u2019auteur du Saint-Élias aura ainsi, du coup, favorisé une réconciliation avec le passé canadien-français devenu, avec la Révolution tranquille, une mémoire plus ou moins honteuse, sans véritable lien avec le « nouveau » pays québécois.Par le conte, Ferron aura maintenu vivante une mémoire collective qui prend sa source dans nos lointains commencements.Une telle lecture n\u2019épuise certes pas l\u2019interprétation tant ce conte est polysémique, ouvert à la rêverie du lecteur par un style qui relève de l\u2019ellipse.On peut, notamment, s\u2019interroger sur l\u2019évocation qui est faite, en passant et presque avec désinvolture, des enfants morts du couple avant leur arrivée à Montréal : « [\u2026] trois ou quatre, peut-être cinq, morts en Abitibi, fameux pays ».L\u2019Abitibi, en cela, ne serait pas que lieu rêvé où pourrait s\u2019épanouir l\u2019amour-désir, mais aussi celui 114 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 des enfants morts, lieu du tombeau et de l\u2019endeuillement.L\u2019amour fou de la femme serait-il dès lors ce voile déposé sur la douleur du deuil, scène de refoulement devant la mort ?L\u2019hésitation du père quant au nombre d\u2019enfants morts est également troublante.Un tel oubli est-il possible ?Que révèle-t-il ?Et que s\u2019est-il passé au juste ?De quoi ces enfants sont-ils morts ?Quel malheur a frappé cette famille ?On le constate, dans cette très brève allusion il y a un ou plusieurs autres contes en devenir, à raconter.Le conte s\u2019avère ainsi invitation au lecteur à prendre la parole, à parcourir les multiples chemins de l\u2019énigme, à réécrire à sa façon le conte qui se transforme dès lors en mémoire vivante puisque le présent du lecteur trouve sa source dans la mémoire de ce passé.Le cinéaste André Théberge en a d\u2019ailleurs proposé une autre lecture dans son très beau film, La dernière neige (ONF, 1973).Sa lecture de « Retour à Val d\u2019Or » montre que la mère est hantée, jusqu\u2019à la folie, par la mort de ses enfants, qu\u2019elle est aux prises avec un deuil qui ne passe pas, en lequel elle se désespère.Le retour à Val d\u2019Or apparaît en cela davantage comme un retour aux enfants morts, dévoilant ainsi l\u2019autre visage de son amour, celui de son amour maternel endeuillé.Son amour pour son mari et ses autres enfants, ceux qui sont bien vivants, ne semble pas pouvoir l\u2019arracher à son endeuil- lement mortifère.Sa folie est d\u2019être pour ainsi dire ensevelie vivante dans le tombeau de ses enfants morts.L\u2019exaltation de son amour-désir pour le mari n\u2019étant, sous cet aspect, que la réponse véhémente et désespérée à surmonter son deuil, sa propre mort.Le nouvel enracinement du couple à Montréal suggère-t-il un abandon des enfants morts ?Ce départ a-t- il été une fuite, un exil malheureux, devant cette douleur insurmontable ?Dans tout cela, l\u2019Abitibi est bien moins une fabuleuse vallée de l\u2019or ou une nouvelle terre promise pour l\u2019agriculteur comme a pu le chanter un certain discours de 115 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 la colonisation, qu\u2019une terre ingrate, synonyme de misère (comme on peut le voir dans le film, Un royaume vous attend [ONF, 1975] de Pierre Perrault).Vu sous cet angle, le conte de Ferron change complètement de lumière.À la lecture de la douce folie libératrice de l\u2019amour- désir succède celle de la folie-endeuillement-possession.Le conte, par ce seul segment de phrase, bascule, se renverse ainsi en son contraire, passant de l\u2019exaltation de l\u2019amour-vie à la douleur du deuil.Le « Retour à Val d\u2019Or » apparaît à la lecture comme une sorte de trompe l\u2019œil où, selon l\u2019angle, apparaissent deux lectures, tout aussi plausibles l\u2019une que l\u2019autre.Les deux récits, par un singulier effet de superposition qui rappelle l\u2019anamorphose, propose une nouvelle vision de l\u2019événement, marqué par une irrémédiable ambiguïté dès lors qu\u2019entre en jeu la volonté d\u2019assumer la suite du monde, de sublimer le malheur.Ce dispositif narratif rappelle l\u2019image ambiguë du canard-lapin où, en effet, celle-ci donne prise à deux lectures successives (le canard à gauche et le lapin, à droite), mais dont la seconde (variable selon le regard de chacun), crée un effet de surprise, d\u2019apparition.Par ce jeu de perspective, le conte redit, mais sur le plan de la forme cette fois, l\u2019ambivalence, l\u2019équivoque, l\u2019ambiguïté de notre rapport au monde dans la mesure où, en effet, deux lectures (au moins) coexistent en un même espace narratif sans que l\u2019on sache laquelle a nécessairement prévalence sur l\u2019autre.Il n\u2019y a en effet qu\u2019un entrelacement des deux points de vue en un même récit, donnant à lire non pas deux expériences d\u2019un même événement, mais un effet de sublimation de l\u2019un par rapport à l\u2019autre, la douleur du deuil étant soigneusement enveloppée dans la parole (le linceul ?) de l\u2019amour-désir.Le conte est construit sur cet effet de torsion, de renversement, par lequel apparaît le double visage de la joie et du malheur, de l\u2019amour-vie et de la mort. 116 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 L\u2019art de Jacques Ferron, son style, reconnaissable entre tous, n\u2019est certes pas un quelconque enjolivement, mais bien une vision, un savoir.Puisse-t-il trouver en l\u2019année de son centenaire de nouveaux lecteurs pour poursuivre son œuvre et maintenir vivante notre mémoire collective.q 117 Recensions MARIE-FRANCE BAZZO Nous méritons mieux Montréal, Éditions du Boréal, 2020, 211 pages De tous les chroniqueurs, animateurs, producteurs, peu prennent le temps de défendre leur point de vue dans un essai.Cette situation s\u2019explique sans doute parce qu\u2019au Québec le livre ne rend pas riche et c\u2019est d\u2019autant plus vrai pour l\u2019essai.Ceux qui ont déjà une voix dans les médias au Québec ont donc bien peu d\u2019intérêt à écrire ce type de livre.Bref, lorsqu\u2019on écrit un essai, c\u2019est parce qu\u2019on en ressent le besoin de manière presque viscérale.C\u2019est dans cet état d\u2019esprit que la chroniqueuse, animatrice et productrice Marie-France Bazzo a rédigé Nous méritons mieux paru au mois de novembre 2020 aux Éditions du Boréal.Dès les premières pages, on comprend que l\u2019essayiste n\u2019a toujours pas digéré son congédiement sans justification de Radio- Canada à titre de morning woman en 2015.Elle est limpide : dans les 200 pages qui suivront, elle n\u2019entend pas se faire de nouveaux amis dans le milieu médiatique, car elle critiquera sévèrement ce dernier.La valeur de l\u2019essai ne réside pas dans ses références fouillées, mais plutôt dans son angle unique, soit celui d\u2019une femme qui travaille dans le milieu médiatique depuis plusieurs décennies.Telle une lanceuse d\u2019alerte, Bazzo révèle 118 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 que les réunions entre producteurs et diffuseurs ne sont pas toujours édifiantes surtout si vous faites partie de ceux qu\u2019on appelle « les gens ».Ces messieurs-mesdames-tout- le-monde qui font leur 8 à 5 se font mépriser par le monde des médias.Les grands décideurs considèrent que « les gens n\u2019aiment pas les affaires trop complexes », qu\u2019ils sont des « épais », des « matantes sans désirs d\u2019apprendre » ou « des mononcs un peu colons ».Ces représentations péjoratives du commun des mortels expliqueraient pourquoi les diffuseurs refusent de présenter des émissions avec des niveaux intellectuels plus élevés.Bazzo est convaincu qu\u2019un jour, le public sera tanné de se faire considérer ainsi et que les diffuseurs s\u2019ajusteront en conséquence.La chroniqueuse a raison et on peut déjà voir que ce mépris est bel et bien ressenti par « les gens » et ils le rendent en votant de plus en plus pour les partis populistes qui se font critiques des médias.Ailleurs, Bazzo explique que les médias sociaux ont tendance à créer des chambres d\u2019écho : ce que l\u2019on entend et lit va dans le sens de nos préconceptions ce qui mène à la diabolisation de « l\u2019autre camp ».Cette tendance des réseaux sociaux ne s\u2019observe pas seulement dans les nouvelles plateformes comme Twitter, Facebook ou Instagram.Nous avons tous un biais de confirmation qui nous pousse à construire autour de nous un entourage qui partage en grande partie nos idées.Là où réside le problème, et Bazzo est à son plus pertinent lorsqu\u2019elle analyse la chose, c\u2019est que les médias poursuivent cette tendance en cédant à « l\u2019esprit de clique ».Autrement dit, ce que nous vivons dans notre quotidien et sur les réseaux sociaux se confirme malheureusement dans les médias.Nous méritons mieux que ces animateurs et animatrices qui invitent leurs amis qui les inviteront à leur tour à leur propre émission.Les médias devraient offrir une variété de points de vue qui permettent de comprendre le monde plutôt que de nous enfermer dans nos représentations. 119 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Bazzo ajoute à ses explications que toute l\u2019information qui est diffusée au Québec est financée par le public.Même les chaînes privées le sont, car elles bénéficient de crédits d\u2019impôt.Puisque toutes les chaînes reçoivent de l\u2019aide financière du public, elles devraient toutes respecter un contrat moral qui consiste à respecter leur auditoire en offrant des émissions plus exigeantes sur le plan intellectuel.Ce qui précède est vrai pour les chaînes privées, mais ce n\u2019est que plus vrai pour Radio-Canada qui est largement financée par l\u2019argent des contribuables.Il est inconcevable que Radio- Canada ait un parti pris pour la gauche et la bien-pensance, c\u2019est Marie-France Bazzo, elle qui a travaillé pour cette entreprise, qui le reconnait, ce n\u2019est pas une lubie des chroniqueurs du Journal de Montréal.Bazzo dédie plusieurs pages de son ouvrage à cette notion de bien-pensance, c\u2019est-à-dire « la posture de supériorité idéologique mâtinée de victimolo- gie qui est celle de nombreux groupes se décrivant comme minoritaires ».L\u2019essayiste explique d\u2019ailleurs avec raison que cette posture intellectuelle qui exclut les pensées divergentes est payante, car tout un marché l\u2019attend : média, université, ministères, etc.Cette idéologie qui ne dit pas son nom, mais qui se présente plutôt comme l\u2019objectivité même, valorise la diversité, mais mène en réalité à son contraire : une homogénéité idéologique qui entretient l\u2019entre soi médiatique.Selon Bazzo, cette posture intellectuelle postmoderne ou « woke » a fleuri rapidement et fortement au Québec.La cause de ce phénomène serait notre mémoire complexée et le sentiment de culpabilité qui s\u2019en suivrait : « La culpabilisation, ressort fondamental de l\u2019idéologie bien-pensante, fonctionne probablement mieux qu\u2019ailleurs auprès de la majorité francophone du Québec.» Bazzo a tort ici.La majorité des Québécois n\u2019accepte pas cette idéologie comme en témoigne leur soutien à Slav, à Kanata et à Verushka Lieutenant-Duval. 120 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 À l\u2019opposé de cette approche intellectuelle qui mène à un « assemblage de ghettos » et d\u2019enfermement dans son identité, Bazzo propose un humanisme rassembleur où tout le monde a sa place dans une discussion.Bazzo rêve d\u2019une diversité dans les médias, une réelle diversité qui inclut les minorités ethniques, les hommes et les femmes, des personnes de tout âge, des philosophes, des anthropologues, des géographes, des sociologues, des économistes, des conservateurs, des multiculturalistes, etc.Bazzo fait preuve d\u2019une grande ouverture en voulant favoriser la diversité des points de vue, mais elle n\u2019invite pas tout le monde pour autant à la table de débat, car elle défend une certaine forme d\u2019élitisme.L\u2019auteure critique le relativisme et le « toutes les opinions se valent », mais comment ne pas arriver à cette conclusion lorsque la diversité pour la diversité est valorisée ?Par exemple, Bazzo condamne l\u2019approche intellectuelle des conspirationnistes.On peut certes penser que certaines personnes sont de mauvaise foi ou bien qu\u2019ils ont des idées farfelues, mais il est difficile pour le lecteur de comprendre en quoi ils n\u2019auraient pas leur place dans les médias si la diversité est la valeur suprême.Comment concilier verticalité et recherche de la vérité avec la diversité ?Cet enjeu est central à notre époque et le lecteur aurait aimé que l\u2019auteure l\u2019aborde.Le monde des idées n\u2019est pas le seul à ne pas trouver sa place sur les ondes québécoises, notre territoire est tout aussi peu présent dans notre univers médiatico-culturel.Nos émissions ne sont pas ancrées dans nos saisons, nos romans parlent de ce qui entoure la ligne orange et les régions ne se voient pas à la télé.Bazzo propose donc une idée originale et très prometteuse : les médias devraient miser sur le territoire québécois pour expatrier nos séries télévisées.C\u2019est entre autres par cette particularité que nous pouvons mieux nous comprendre ainsi que nous démarquer à l\u2019international. 121 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Si les médias québécois ne se caractérisent ni par leur contenu intellectuel ni par le territoire québécois, par quoi se distinguent-ils ?Aux yeux de Marie-France Bazzo, c\u2019est l\u2019humour qui occupe toute la place.Cette tendance s\u2019observe aussi ailleurs en Occident, mais cette manie de tout tourner à la blague serait particulièrement forte ici.Aux yeux de beaucoup de diffuseurs et de producteurs, il semble tout simplement impossible d\u2019aborder un sujet sans qu\u2019une boutade vienne interrompre le fil de la discussion.Sans la nommer, on comprend qu\u2019avec cette critique, l\u2019essayiste vise particulièrement l\u2019émission Tout le monde en parle.Cette tendance s\u2019expliquerait par l\u2019épuisement collectif des Québécois de parler de la question nationale qui a occupé leur esprit lors de la seconde moitié du vingtième siècle.Nous avions besoin d\u2019un peu plus de légèreté et nous sommes passés « de militants à carnavaleux ».Le livre de Bazzo est on ne peut plus nécessaire et toute personne qui aspire à ce que le Québec développe une véritable culture intellectuelle approuverait les idées présentées dans son ouvrage.Malgré ces qualités indéniables, le lecteur boulimique d\u2019actualité aurait aimé que l\u2019essayiste approfondisse davantage ses réflexions et qu\u2019elle nomme sans vergogne les émissions qui ne remplissent pas leur mission d\u2019éducation populaire et qui ne présente pas une panoplie d\u2019approches divergentes.David Santarossa Enseignant 122 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 FRÉDÉRIC LACROIX Pourquoi la loi 101 est un échec Boréal, 2020, 258 pages Nous sommes collectivement en train de commettre un suicide linguistique.Le gouvernement du Québec finance à même nos impôts l\u2019anglicisation massive et à haute vitesse du Québec dans ses principaux secteurs de responsabilité que sont l\u2019éducation et la santé.Il n\u2019est pas encore tout à fait trop tard, mais notre classe politique vit dans un déni complet et une profonde inconscience.Tel est le constat implacable et rigoureusement démontré d\u2019une situation alarmante par une plume d\u2019exception, celle de Frédéric Lacroix.Cet ouvrage très remarquable et incontournable est attendu depuis plus d\u2019un quart de siècle.Après les travaux essentiels de quelques pionniers tels que Charles Castonguay et quelques démographes, il s\u2019agit du premier bilan exhaustif de la mise en œuvre de la Charte de la langue française et de ses lacunes profondes.Une Charte qui, comme la nostalgie, n\u2019est plus du tout ce qu\u2019elle a été tellement elle a été réécrite par ceux, juges fédéraux ou législateurs québécois, qui ont voulu la défigurer.Ses auteurs, dont Guy Rocher qui est toujours parmi nous, n\u2019y reconnaitraient plus leur intention initiale.Pire, même si elle avait été respectée intégralement, elle ne suffirait pas parce qu\u2019elle a été rédigée dans l\u2019esprit d\u2019un État indépendant qui méconnaissait les entraves de la Constitution canadienne, notamment les pouvoirs fédéraux sur l\u2019immigration, l\u2019enseignement supérieur et la culture.Camille Laurin, ce grand Québécois, a dit au sujet de cette Charte adoptée en 1977 dont il a été le père : 123 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Je ne voulais pas une loi ordinaire, mais une loi qui s\u2019inscrive dans l\u2019Histoire, qui en reprenne le fil pour réparer toutes les blessures, toutes les pertes subies par suite de l\u2019occupation militaire, économique et politique.Je voulais faire une loi qui répare, qui redresse et redonne confiance, fierté et estime de soi à un peuple qui tenait à sa langue, mais qui était devenu résigné et passif (p.17).On pourrait dire qu\u2019après le passage des gouvernements Lévesque et Parizeau, deux échecs référendaires, le rapatriement de la Constitution sans le consentement du Québec, l\u2019adoption d\u2019une Charte canadienne des droits dont la clause scolaire est directement calquée sur la loi 101 pour la neutraliser (ce qui n\u2019a jamais été vu dans une constitution), et le déclin du Parti québécois amorcé par Lucien Bouchard qui prônait la bonne entente avec la minorité dominante anglophone trop heureuse de continuer à bénéficier de ses privilèges abusifs, le peuple québécois tend à nouveau à être résigné et passif.Les quelques succès notables, mais partiels et fragiles, de la Charte de la langue française en matière de langue de travail et de scolarisation en français des enfants des immigrants sont très loin d\u2019avoir assuré la sécurité et l\u2019épanouissement de la langue et de la culture de la majorité des Québécoises et des Québécois.Après la victoire historique que fut son adoption, nous nous sommes assoupis.L\u2019élément nouveau et majeur qui se dégage de l\u2019essai de Frédéric Lacroix est que le pire est le fait de l\u2019Assemblée nationale et des gouvernements successifs du Québec, qu\u2019ils aient été péquistes, libéraux ou maintenant caquiste (dans ce dernier cas, jusqu\u2019à preuve du contraire).Tous ont agi en colonisés, ce qui signifie que nous, Québécois, qui les portons au pouvoir, le sommes également.Pour ce qui est de notre dérive vers l\u2019assimilation, nous devons d\u2019abord nous en prendre à nous-mêmes. 124 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Il est indéniable que le meilleur moyen de protéger la langue française au Québec est l\u2019indépendance, en raison de l\u2019hostilité latente et permanente envers la nation québécoise qui est inscrite dans l\u2019ADN de la nation canadienne et de sa Constitution qui nous a été imposée.Après le génocide culturel des francophones hors Québec placés sous un respirateur artificiel jusqu\u2019à la fin de leur existence, la seule entente fondamentale et respectueuse entre ces deux nations, en matière linguistique et culturelle comme en toute autre matière, sera internationale entre deux États souverains.Il est indéniable également que, par son pouvoir de dépenser et ses autres attributions, l\u2019État fédéral s\u2019est employé à affaiblir le français au Québec comme il l\u2019a fait ou laissé faire ailleurs, même s\u2019il a aussi posé des gestes positifs en créant Radio-Canada, l\u2019Office national du film ou le Conseil des Arts.Mais il est tout aussi indéniable que la Constitution de la nation canadienne laisse une certaine autonomie au Québec, et qu\u2019en ce domaine vital cette autonomie a été généralement utilisée à fort mauvais escient.Il est caractéristique d\u2019un peuple colonisé qu\u2019il n\u2019ose pas s\u2019en prendre aux rouages majeurs du système qui le domine.La première des mesures élémentaires à prendre d\u2019urgence, chiffres frappants et irréfutables à l\u2019appui, est d\u2019appliquer la loi 101 aux cégeps, mais la tasse de café est trop forte pour nos parlementaires très provinciaux, même quand ils se disent souverainistes, parce qu\u2019ils croient dur comme fer qu\u2019à l\u2019âge du numérique et de la mondialisation, il est normal et inévitable d\u2019appeler son enfant francophone Travis ou Jennifer et que leurs enfants les plus brillants soient formés en anglais après l\u2019école secondaire.Le recul du français au Québec n\u2019est pas inéluctable : ce n\u2019est ni un mouvement de l\u2019histoire ni une conséquence de la mondialisation.C\u2019est le résultat de choix juridiques, politiques et budgétaires qui ont été faits (et qui sont faits encore aujourd\u2019hui) par les gouvernements du Canada et du Québec (p.16). 125 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 Tous savent que le réseau des institutions anglophones à Montréal est particulièrement étendu.Il est celui d\u2019une minorité qui est un prolongement d\u2019une nation dominante et qui profite d\u2019avantages excessifs, inéquitables et structurels.L\u2019auteur nous apporte ici l\u2019idée éclairante de surcomplétude institutionnelle.Ce réseau d\u2019institutions est beaucoup plus grand que nécessaire parce qu\u2019il dépasse de très loin les besoins objectifs et le poids démographique des effectifs par langue maternelle de la minorité dominante au Québec.En ce qui concerne l\u2019éducation, ce réseau a pour fonction d\u2019attirer les enfants de la moitié des immigrants dès qu\u2019ils échappent à l\u2019emprise de la Charte de la langue française et qu\u2019ils retrouvent le libre choix.Le réseau d\u2019enseignement postsecondaire en anglais draine aussi certains des éléments les plus talentueux et ambitieux de la majorité francophone ainsi que la part du lion des étudiants étrangers, ce qui inclut les étudiants canadiens.C\u2019est ce qui fait que les cégeps anglophones sont en expansion explosive, que les cégeps francophones de Montréal dépérissent, et qu\u2019ailleurs ils offrent de plus en plus de cours en anglais.Or, on sait que c\u2019est à l\u2019âge du jeune adulte, l\u2019âge de la fréquentation du cégep, que se fait le plus souvent le basculement définitif vers la culture anglophone.Après, la carrière, la pensée et les choix culturels risquent de se faire en anglais.Et tout cela est financé allègrement par le contribuable francophone par l\u2019entremise de son ministère de l\u2019Éducation, un puissant assimilateur qui force nos enfants à apprendre l\u2019anglais dès la première année pour leur faire comprendre très tôt que c\u2019est la langue qui compte, et qui subventionne les établissements d\u2019enseignement en fonction du nombre d\u2019étudiants sans égard à l\u2019origine.La même chose se reproduit au niveau universitaire, avec la circonstance aggravante que le financement fédéral de 126 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 la recherche a promu l\u2019idéologie canadienne, sur le plan du droit constitutionnel notamment, ce qui conduit à l\u2019autodénigrement de notre nation par des programmes de recherche conçus et financés par Ottawa dont les carrières universitaires font leurs choux gras.Une université anglophone de calibre mondial, l\u2019Université McGill, concurrence sans merci une université francophone qui pourrait l\u2019être, l\u2019Université de Montréal, si elle disposait d\u2019armes égales.Et l\u2019UQAM fait les frais des avantages de Concordia.On consent aux deux universités anglophones la moitié du mont Royal et du centre-ville.Le gouvernement du Québec se dit nationaliste et autonomiste et il souscrit en même temps à l\u2019accélération de la dynamique assimilatrice.On sait que dans le secteur de l\u2019immigration, le spectacle est encore plus désolant.Nous avons là l\u2019excuse des pouvoirs fédéraux, et du but historique de la nation canadienne de noyer le fait français par l\u2019apport étranger.Mais, là encore, nous avons baissé les bras depuis qu\u2019un gouvernement du Parti québécois a fermé les COFI, ces centres d\u2019enseignement de la langue française aux nouveaux venus.Ça, ce n\u2019est pas se tirer au pied, c\u2019est viser son propre cœur.Proportionnellement, le Québec accepte plus d\u2019immigrants que les États-Unis ou la France.La ville de Laval s\u2019est anglicisée à vue d\u2019œil et Longueuil est en train de suivre.Il est démontré qu\u2019au-delà de 20 % de citoyens de la minorité dominante, une circonscription électorale choisira presque toujours un député libéral (p.249).Nous sommes en train de perdre l\u2019île de Montréal et par la suite le déclin démographique de la majorité francophone dans l\u2019ensemble du Québec s\u2019amplifiera brutalement dans les toutes prochaines années.Nous avons tout fait pour programmer de manière saisissante notre propre disparition.Cela me fait penser à cet ancien ministre libéral provincial, Christos Sirros, qui 127 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 avait dit après le 30 octobre 1995 : « C\u2019est la dernière fois qu\u2019ils seront assez nombreux pour nous faire peur.» La vaste majorité des immigrants ne subissent aucune mesure de francisation obligatoire en s\u2019établissant au Québec.Ils sont alors libres de se ranger du côté anglophone ou francophone, selon leur connaissance du français ou de l\u2019anglais avant leur arrivée au Québec.Il en est ainsi, car, en réalité, le Québec est un État quasi intégralement bilingue qui offre, comme le Canada, le choix du français ou de l\u2019anglais comme langue d\u2019intégration (p.248).Dans le secteur de la santé, non seulement la minorité dominante est-elle encore trop bien servie par des institutions qui dépassent de loin ses besoins réels, mais c\u2019est l\u2019apartheid linguistique qui domine selon la logique de la loi fédérale sur les langues officielles plutôt que celle de la loi 101.Selon la loi québécoise sur les soins de santé, les services doivent être fournis en anglais là où le nombre le justifie comme dans la loi fédérale, et le choix de la langue est laissé à chacun.Il n\u2019y a aucune volonté législative dans le secteur de la santé de faire du français la langue normale du travail et des services publics comme dans la Charte de la langue française.Ce qui fait que nous avons deux mégahôpitaux à Montréal qui dédoublent les services inutilement, alors que la construction du mégahôpital anglophone a été entourée de l\u2019un des plus grands scandales financiers de l\u2019histoire canadienne qui a mis nos impôts au travail.Ce qui fait aussi qu\u2019au Saguenay\u2013Lac-Saint-Jean, où la population est à 1 % anglophone, il faut que 25 % des effectifs soient bilingues, au cas où un touriste américain se briserait la jambe.Ce qui fait enfin qu\u2019il y a une telle demande d\u2019employés dans le secteur anglophone de la santé que de nombreux francophones y font carrière aux frais de l\u2019ensemble des Québécois.Peu de peuples se laissent autant avoir aussi longtemps. 128 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 La démission, la résignation et l\u2019inconscience de nos hommes et de nos femmes politiques pendant plusieurs décennies ont eu un effet désastreux.On peut encore redresser la situation, mais il faut agir vite, bien et résolument.La bataille politique sera aussi virulente, sinon davantage, que pour l\u2019adoption de la Charte de la langue française dans sa version d\u2019origine ou de la Loi sur la laïcité de l\u2019État.Avec le recul accéléré du français qui a pris racine dans les quinze dernières années, toute la région de Montréal est en train de basculer dans une dynamique linguistique de type hors Québec.En 2036, la proportion de francophones au Québec sera de 69 %.Il sera alors bien tard pour agir.L\u2019inertie inhérente aux phénomènes démographiques nous enseigne que, pour espérer modifier une trajectoire démographique, ne serait-ce que légèrement, il faut agir le plus tôt possible et de façon très forte (p.249).Nous devons maintenant nous battre pour survivre.Il est minuit moins une seconde.La Conquête continue de produire ses effets chaque jour.La mère de toutes les crises linguistiques approche à grands pas.À l\u2019Assemblée nationale, on dort à poings fermés comme des nourrissons innocents.André Binette Constitutionnaliste 129 Livres reçus MARIE-FRÉDÉRIQUE DESBIENS Le premier romantisme au Canada.Entre engagement littéraire et politique Montréal, Éditions Nota Bene, Collection romanitismes, 2018, 350 pages STÉPHANE LABBÉ Les écrans.Usages et effets, de l\u2019enfance à l\u2019âge adulte Montréal, Groupe Fides, Collection Ce qu\u2019en dit la science, 2020, 112 pages MAGALI FAVRE D\u2019Iberville contre vents et marées Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Boréal Inter, 2020, 312 pages JEAN-FRANÇOIS CARON Pandémie.Une esquisse politique et philosophique du monde d\u2019après Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2020, 100 pages JEAN-PIERRE GIRARD COOPSCO.75 ans de développement coopératif au service du milieu scolaire (1944-2019) Montréal, Groupe Fides, Collection Coopération, 2020, 344 pages MATHIEU BURELLE Les ravissements perdus : l\u2019amour et le romantisme Montréal, Éditions Liber, 2020, 216 pages 130 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2021 PIERRE B.BERTHELOT Duplessis est encore en vie Québec, Éditions du Septentrion, 2021, 408 pages ÉRIC DUPONT ET MATHILDE CINQ-MARS Nos oiseaux Montréal, Éditions Marchand de feuilles, 2020, 80 pages JULES FOURNIER Souvenirs de prison Montréal, Lux Éditeur, 2021, 112 pages Si G hal La hbräirie.du Sauare Carré Saîne-Louis Tr FE A I trfogtibriériediesquare.com Ourtremant dis os bi oh purement @tibrairiedasquare.com Indépendante d\u2019esprit INTERES 1ttératur ciences IEEE Depuis le début de la pandémie, L\u2019Action nationale maintient ses mesures de déconfinement intellectuel ! achat au numéro à la boutique actionnationale.quebec Partagez vos lectures en offrant un abonnement cadeau à L\u2019Action nationale Nos abonnés peuvent offrir un abonnement d\u2019un an pour 50 $ actionnationale.quebec/boutique Pour renouveller votre abonnement directement de votre compte bancaire 1.Sous l\u2019onglet « ajouter un fournisseur », recherchez la « Ligue d\u2019action nationale » dans la catégorie « Livres, journaux et revues » 2.Validez votre choix 3.Inscrivez votre numéro d\u2019abonné et un descriptif du compte Votre date d\u2019échéance Votre numéro d\u2019abonné Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514 845-8533 ou 1 866 845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d\u2019action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutions participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d\u2019abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou de votre compte PAYPAL Mémoires d\u2019un enfant de la Révolution tranquille Trois ouvrages de Denis Monière Devoir de cohérence Vouloir l\u2019indépendance Chronique de l\u2019enfermement éditoriaux des années postréférendaires de Robert Laplante en vente via le site internet actionnationale.quebec Il nous reste quelques livres à la boutique ! Connexion abonnés ?Le site internet de L\u2019Action nationale met systématiquement en ligne les articles qui paraissent dans la version papier de la revue.Les articles parus dans l\u2019année ne sont cependant pleinement accessibles qu\u2019aux abonnés de la version papier.En activant la « connexion abonnés », nos abonnés ont accès à tous les articles du site.Pour vous inscrire à cette option gratuite de l\u2019abonnement papier, il vous suffit de communiquer avec nous par courriel ou par téléphone.revue@action-nationale.qc.ca 514 845-8533 ou 866 845-8533 L\u2019Action Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec plus d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 en héritage L\u2019Action 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.Pierre Karl Péladeau Hector Roy \u2020 GRANDS BÂTISSEURS de 25 000 $ à 49 999 $ Gabriel Arsenault Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Ivan Roy Cécile Vanier \u2020 BÂTISSEURS de 5000 $ à 24 999 $ BÂTISSEURS ÉMÉRITES plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Christian Gagnon Léopold Gagnon Marcel Gaudreault Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Germain Jutras Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Pascal Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Hélène Pelletier-Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Frédéric Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Florent Villeneuve Madeleine Voora CLUB DES 100 ASSOCIÉS MEMBRES BIENFAITEURS Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Roch Cloutier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté Benoit Dubreuil André Dubuc Harold Dumoulin Lucia Ferretti Jean-Pierre Gagnon André Gaulin Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Gérald Larose Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilbert Paquette Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger André Watier 1500 $ à 4999 $ 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte-rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 143 Ligue d\u2019action nationale Président Christian Gagnon Vice-président Pierre Serré Secrétaire Alexis Tétreault Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Martine Ouellet Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Claude Coulombe Myriam D\u2019Arcy Jules Gagné Mathieu Gauthier-Pilote Léolane Kemner Philippe Lorange Jacques C.Martin Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2021 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 150 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 55 $ 90 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 150 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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