La revue franco-américaine, 1 août 1912, Cahier 1
[" DOC pOn Oo e Tome IX\u2014No 4 Août 1912 LLaRevue Franco-Américaine Fublication mensuelle illustrée SOMMAIRE: PAGES CHARLES GILL \u2014 Cartier (poésie).289 J.L.K-LAFLAMME \u2014Le Monument Cartier.291 FAITS ET DOCUMENTS\u2014 Sur Sir George-Etienne Cartier.\u2014Une lettre de Lord Dufferin \u2014Un épisode de 1827-38.\u2014 Témoignage de la presse : Le Herald, le Journal de Québec, Le Nouveau-Monde, La Gazette, Le Courrier d\u2019Ontaouais, Le Globe, Le Leader, Le Times, Le Courrier du Canada, Le Canadien, L\u2019Evéne- ment, Une lettre de M.Cartier, Une lettre de Mlle Cartier.296 Mgr ANTOINE RACINE \u2014Eloge funébre de Sir.G.-E.Cartier.308 SIR G.-E.CARTIER \u2014DiSCOUrs.aa nn 319 MICHEL RENOUF !.3 La Langue Francaise \u2018dans l'Ontario.ROMAN, ETC.J.E.LAFORCE PRIX DU NUMÉRO: 20c PRIX DE L\u2019ABONNEMENT : $2.00 PAR ANNÉE.DIRECTEUR * J.-L.K-LAFLAMME MONTREAL SOCIETE DE LA REVUE FRANCO A MERICAINE MCMXII GNT MISES CI PRE SI IE LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, Sivicnsmenisnes zaine de chaque mois.L'abonnement est de deux piastres (82.00) par année.Toujours faire tomber .le renouvellement pour le ler mai.L'abonnement, invariablement payabie d\u2019a: æance, devra être fait par billet de banque [lettre recommandée], par mandat de poste ou d\u2019express, par chèque payable à l\u2019ordre de la Revue France-Améri- caine et au pair à Montréa ou par bon postal.Quand on se sert de son chèque personnel, ajouter 15 cents pour l\u2019échange\u2026 Pour changement d\u2019adresse, mentionner l\u2019ancienne, écrire bien lisiblement la nouvelle, et joindre 10 cents en timbres-poste.Taux d\u2019annonces: 20 cents par ligne agate.Pour contrats d\u2019annonces, sadressera: LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, 2487 ease postale, Montréal.PA Nous avons encore quelques séries complètes de la REVUE à vendre reliées et non reliées.DEMANDEZ NOS PRIX S\u2019il vous manque quelques numéros pour compléter votre série, c\u2019est encore ici qu\u2019il faut s'adresser.La Revue Franco-Américaine.Savez-vous que la REVUE FRANCO-AMÉRICAINE, la plus belle, la mieux illustrée, sort des presses de L'IMPRIMERIE BILAUDEAU 71 ET 73 DES COMMISSAIRES MONTREAL - Avez-vous des travaux à faire faire?Oui, n'est-ce pas ?Alors, venez donc nous voir. i.\u2019 Cartier ! Fragments Cartier! tu combattis toujours franc et sans dol; La Majesté des temps sur ton réve est passée; I/avenir connaîtra ta profonde pensée ; Car dans l\u2019azur des cieux ta gloire a pris son vol.Maintenant que l\u2019Histoire a flagellé l\u2019Envie Dont la lèvre hideuse affligea ta fierté, Eléve sur l\u2019autel de la Postérité, En leçon pour nos fils, l'exemple de ta vie.Grand coeur que l\u2019Idéal a fait seul palpiter Plus haut que l\u2019intérêt matériel de l\u2019heure, Dans le temps écoulé, ton oeuvre qui demeure Nargue les fronts \u2018étroits qu\u2019il te fallut dompter.Prophète dévoilant l\u2019avenir incertain, Ton regard pénétra dans notre destinée, Quand notre voile errait au vent, abandonnée, Tu devinas l\u2019écueil de l\u2019horizon lointain.Les générations ceignent du noble emblème, Dans la lumière d\u2019or, ta tempe aux cheveux gris.Enfin, penseur altier, le siècle t\u2019a compris : Ce n\u2019est plus un parti, c\u2019est un peuple qui t'aime! Sous tes traits, 6 grand homme, a la face du ciel, C\u2019est antique droiture et la chevalerie, L\u2019honneur, le dévouement: c\u2019est toute la Patrie Qu\u2019un sculpteur fixera dans le bronze éternel. 290 LA REVUL FRANCO-AMERICAINE \u2014 Muse, clame son nom dans tes apothéoses ! Que tes rayons soient doux à sa pierre, Ô Soleil ! ps Enfants, par vos chansons, allégez son sommeil! Hommes, brûlez l\u2019encens ! Femmes, jetez des roses ! 1912 Charles Gill.HE Ra i [Le Monument Cartier UNE LETTRE DE LORD CARNARVON\u2014UNE PREVISION DES EVENEMENTS QUI ONT AGITE LA POLITIQUE ANGLAISE DEPUIS 1860.L\u2019AVENEMENT DU PARTI RADICAL PREVU EN 1859 La REVUE FRANCO-AMÉRICAINE est heureuse d\u2019accorder son plus entier concours à l\u2019oeuvre du monument Cartier.Pour cela, elle consacre la plus grande partie du présent numéro à la publication de pièces consacrées plus spécialement à la mémoire du grand Canadien qui a mérité la reconnaissance de toute la patrie en même temps que le titre de Père de la Confédération.Sir Charles Tupper, dont la verte vieillesse vient de triompher encore une fois des atteintes de la maladie, est le seul survivant de la grande période.Il espère pouvoir être présent à l\u2019inauguration du monument de son illustre collègue.Ce sera un spectacle réjouissant pour sa grande Ame que ce témoignage national d\u2019admiration et de reconnaissance donné à l\u2019artisan d\u2019une oeuvre dont il fut lui-même l\u2019un des plus dévoués collaborateurs, à un homme qui, comme lui, et malgré les services rendus, a connu les vicissitudes de la politique mais sans leur survivre.Il comprendra qu\u2019en honorant Cartier on aura fait plus que couler une grande figure dans le bronze.C\u2019est toute une époque, c\u2019est toute une pléiade de patriotes que l\u2019on va honorer, et sir Charles participera vivant à l\u2019immortalité de ses illustres compagnons d\u2019armes.L'oeuvre de Cartier sera suffisamment exaltée dans les pages qui vont suivre pour que nous entreprenions de faire de lui un éloge qui ne pourrait être qu\u2019une pâle répétition de ce qu\u2019on en a déjà dit sur tous les points de la province de Québec.Nous préférons nous abstenir et contribuer notre faible part à l\u2019oeuvre générale. 292 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Mais parmi tant de documents, lettres, articles de journaux, que le comité du monument Cartier livre au public, depuis quelques semaines, on nous permettra bien d\u2019en distinguer un \u2014une lettre de lord Carnarvon écrite en 1859\u2014qui emprunte un intérét tout particulier aux derniers événements qui ont marqué la politique anglaise, Nous y trouvons surtout un témoignage rendu a la loyauté stable des Canadiens-francais\u2014 les \u2018\u201c Bas-Canadiens,\u201d\u2019 comme les appelle lord Carnavon,\u2014qu\u2019il est plus que jamais à propos de noter, Voici donc ce qu\u2019écrivait à Cartier le 8 septembre 1859, lord Carnarvon, secrétaire du Bureau colonial : HIGHCLERE CASTLE Newbury, Sept.8, 1859.\u2018\u201c Mon cher M, Cartier, \u201c J\u2019étais absent de mon foyer quand votre lettre m\u2019a été adressée et ce n\u2019est qu\u2019après un certain retard qu\u2019elle m\u2019a enfin été remise.J'ai envoyé vos lettres à ma mère et à ma cousine Miss Pusey qui étaient et qui sont encore en Allemagne, a Aix-la-Chapelle, et je vous inclus, sous pli, une lettre de ma cousine, Les chants canadiens seront souvent, je n\u2019en doute pas, chantés et admirés ici ; et je ne les entendrai certainement jamais sans me rappeler la très agréable visite que je vous ai décidé à me faire l\u2019automne dernier.De tous les départements de l'Etat je puis dire sincèrement que je suis très heureux d\u2019avoir été appelé au Bureau colonial.Tout ce que j'avais jamais entendu dire, ou appris, ou imaginé jusqu\u2019ici au sujet des colonies n\u2019était comparativement qu\u2019un rêve, mais un contact de fait avec les questions coloniales, et les coloniaux distingués qui sont passés dans ce pays, m'ont fait voir une réalité dépassant de beaucoup tout ce que je m\u2019étais imaginé.De toutes les colonies anglaises il n\u2019en est aucune qui nous frappe l'esprit davantage, ou même autant, que le Canada, On y trouve le même admirable développement matériel et territorial que dans certaines des colonies australiennes, mais à cause de son âge plus avancé et l\u2019application qu\u2019on y fait graduellement de la question constitutionnelle, on y trouve, à ce qu\u2019il m\u2019a toujours semblé, plus de modération et plus de solidité \u2014nous disions solidarité à l\u2019époque de la guerre de Crimée\u2014de fait, on s\u2019y rapproche plus qu\u2019ailleurs de notre mentalité et du tempérament de la Mère Patrie.Et LE MONUMENT CARTIER 293 c\u2019est sur ce point, si je comprends bien la question, que l\u2019élément Bas-canadien a joué son rôle avec tant d\u2019avantage et d\u2019effet, \u2018\u201c Avec ses vieilles traditions et ses coutumes moins variables il a renforcé le |principe de préservation et de conservation qui, à la fin, s\u2019est fondu dans un principe de loyauté.\u201c Et, pour ce qui est de ce dernier sujet, je pense quelquefois qu\u2019en Canada, malgré certains désavantages apparents, vous avez un grand avantage dont nous sommes privés ici en Angleterre.Vous êtes mis en contact quotidien et visible avec la démocratie nue, et par conséquent repoussante, des Etats-Unis, Vue d\u2019aussi près, elle ne peut pas avoir de charmes, mais ici, en Angleterre, \u2018\u2018la distance prête de l\u2019enchantement au spectacle\u2019\u2019 et il y a des personnes assez folles pour y croire qui, si elles en voyaient le fonctionnement pratique durant seulement une semaine, seraient dépouillées de leur illusion.Nous sommes dans ce pays dans une situation particulière, et, \u2014avec les opinions que je professe\u2014que je ne puis trouver satisfaisante.\u2018\u201c Le corps principal de la nation est, je crois, sain et conservateur, dans le seus large, mais il y a une telle apathie d\u2019un côté, une si forte répugnance à assumer les ennuis nécessaires de l\u2019autre, puis une telle confiance, et injustifiée, que la bonne étoile de la Patrie la conduira bien sûrement à travers les difficultés et les épreuves, que je puis croire absolument que si les circonstances viennent à le favoriser, le puissant Parti radical nous livrera un assaut formidable.\u2018\u201c Personnellement je resterais assez indifférent devant un changement de gouvernement\u2014parce que j'ai vu qu\u2019il me faudrait négliger toutes mes obligations privées et mes affaires tout le temps que je serai en fonctions\u2014mais au point de vue politique, l\u2019administration actuelle est si hétérogène en principe et tellement solidaire dans sa conduite et ses actes que je crains que nous ne soyons poussés vers de sérieux embarras, \u2018\u201c Rien ne me ferait plus de plaisir que de visiter le Canada l\u2019an prochain à l\u2019époque de l\u2019inauguration du \u2018\u2018Grand Pont \u2019 et, à part cela, de vous trouver encore en office et d\u2019avoir le très grand plaisir de renouveler une connaissance qui est un de mes meilleurs souvenirs de Downing Street : une connaissance, vous me permettrez de vous le dire, que j'apprécie très hautement.\u201cVeuillez me rappeler aux bons souvenirs de M.Ross et de M.Galt lorsque vous les verrez, puis quand vous pourrez arracher à des occupations plus sérieuses le temps d\u2019écrire quel- 294 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE e ques lignes à un oisif d\u2019Angleterre comme moi vous accorderez une faveur qui sera fort appréciée.\u201c Croyez-moi, mon cher M.Cartier, \u201c Votre trés sincére, \u2018\u201c\u201c CARNARVON,\u201d Je ne me rappelle plus quel auteur disait : \u2018\u201c Nos aieux s\u2019en vont, nous ne les avons pas assez consultés !\u2019\u2019 Il est, tout de même intéressant de comparer l\u2019état actuel des partis politiques en Angleterre avec ces prévisions exprimées en 1859 par le chef du Bureau Colonial.Jusqu\u2019à quel point s\u2019est réalisée la prophétie du noble lord, il est à peine nécessaire de l\u2019indiquer.Quant au témoignage qu\u2019il rend aux qualités traditionnelles de notre race, nous ne saurions les souligner trop fortement.De tous les éléments qui composent l\u2019empire britannique nous sommes le seul, assurément, qui soit le plus resté fidèle à lui- même tout en maintenant une inébranlable loyauté envers la couronne.C\u2019est un fait qui a chez nous toute la force d\u2019une tradition, On ne le discute même pas.Et si certains croient devoir le rappeler quelquefois, c\u2019est que des intérêts politiques, ou plutôt des intérêts de parti, ont cru avancer leur cause en le mettant en doute.Le monument Cartier fournira, si on le veut, l\u2019occasion d\u2019éclaircir bien des doutes, de faire disparaître bien des malentendus.Est-ce qu\u2019on en profitera ?C\u2019est Cartier qui a écrit ce chant superbe \u2018\u201cO Canada, mon pays, mes amours !\u2019\u2019 que nous chérissons à l\u2019égal de notre hymne national.Il peut devenir un chant de ralliement et de paix.J.-L.K.-Laflamme. Sir Georges-Etienne Cartier NOTES ET COMMENTAIRES SUR LE \u2018\u2018PERE DE LA CONFEDERATION\u201d.\u2014UNE LETTRE DE LORD DUFFERIN.\u2014UN INCIDENT DE 1837-38.\u2014TEMOIGNAGE DE LA PRESSE A LA MORT DU GRAND CANADIEN.\u2014ELOGE FUNEBRE PAR MGR ANTOINE RACINE.\u2014NOTES BIOGRAPHIQUES, LETTRES, ETC.LORD DUFFERIN APRES LA DEFAITE DE CARTIER A MONTREAL La Citadelle, Québec, le 2 août 1872.Mon cher Sir George, Bien que je sois tenu par mes fonctions de rester à l\u2019écart de toute lutte politique, je suis certain de ne commettre aucune faute constitutionnelle, en vous exprimant le regret profond et extrême, avec lequel j'ai appris votre défaite à Montréal.À l\u2019instar de presque tous ceux qui ont atteint un haut rang dans la vie parlementaire, vous avez été appelé à supporter l\u2019une des vicissitudes proverbiales, auxquelles est exposée la fortune des hommes populaires, mais à l\u2019encontre de plusieurs de ceux dont la carrière a été des plus brillantes, vous pouvez vous consoler, en songeant que la distinction que vous avez obtenue, n\u2019a pas été purement personnelle, mais que votre nom est indissolublement attaché à la plus grande et à la plus glorieuse époque de l\u2019histoire de votre pays.Cette époque coincide avec votre entrée dans la vie politique, et se termine dans cette consolidation des Provinces, à laquelle votre génie, votre courage et votre habileté ont si largement contribué.Il n\u2019y a pas de doute que vous pourrez vous procurer facilement un autre mandat, car je suis sûr que vos adversaires poli- 296 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE tiques les plus acharnés se pardonneraient difficilement à eux- mêmes si leur triomphe devait amener votre exclusion du Parlement.Mon principal regret est de penser que cette récente lutte politique peut avoir fortement ébranlé votre santé.Je serai heureux d'apprendre de vous, aussitôt qu\u2019un peu de loisir vous le permettra, qu\u2019elle n\u2019a pas souffert considérablement.Nous demeurons ici jusqu\u2019au 23 septembre, et quoique nous soyons logés en garnison, nous pourrions encore vous trouver une chambre, aussitôt que vous vous sentirez capable de nous rejoindre.Je n\u2019ai pas besoin de vous dire combien votre visite serait bienvenue de Lady Dufferin et de moi.Sincèrement à vous, Dufferin. Sir Georges-Etienne Cartier UN EPISODE DE 1837-38, EXTRAIT DE LA \u201c MINERVE \u201d SIR GEORGES CARTIER.\u2014SA JEUNESSE.\u2014 DETAILS INEDITS Messieurs les Redacteurs, Ayant fait vaillamment combattre pour le succès de sa cause, et fait tout ce que les circonstances lui permettaient de faire, il fut contraint de chercher dans les bois un refuge contre les prescriptions du pouvoir qui avait mis sa tête à prix.Il erra si longtemps dans la forêt que la nouvelle de sa mort se répandit en Canada.Cette nouvelle causa les plus vifs regrets, et il est surtout remarquable de lire ce qu\u2019écrivait alors, dans le Canadien, M.Etienne Parent, dont pres- qne tous les événements actuels établissent l\u2019étonnante perspicacité.Après s\u2019être apitoyé sur la mort supposée de M.Cartier, M.Parent ajoutait: **C\u2019était un jeune homme doué au plus haut point des qualités du cœur et de l\u2019esprit et devant lequel s\u2019ouvrait une brillante carrière.\u201d Ne dirait-on pas que l\u2019auteur de ces lignes entrevoyait dans ce jeune homme, mort prématurément, sur le chemin de l\u2019exil, la perte d\u2019un futur premier ministre du Canada ?Ce n\u2019est qu\u2019un mois et demi plus tard que le Vergennees Vermonteer vint apprendre à ses amis désolés que M.Cartier, qu\u2019on avait dit mort de froid dans les bois du Canada, vivait paisiblement dans un village de l\u2019Etat de Vermont.La Minerve, en nous annonçant la mort de Sir Georges, nous donne un aperçu de sa vie.C\u2019est assez correct jusqu\u2019à 1837; mais là il y a erreur.Si dans l\u2019automne de 1837 et l'hiver de 1838 Sir Georges a souffert, ce n\u2019est pas par le trop grand air, par trop d\u2019exercice daus ses marches à travers les bois; c\u2019est au contraire par la privation du J TPR 298 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE grand air, d\u2019exercice, enfin par l\u2019inactivité.Sir Georges n\u2019a jamais couru les bois, ni en 1837, ni en 1838; il ne s\u2019est jamais mieux porté que pendant cette période.A la dispersion des patriotes, apres la bataille de St-Charles, Sir Georges avec son cousin Henri Cartier, en son vivant, médecin à Vaudreuil, se sont réfugiés à la \u201cBeauce\u201d de Ver- chères, à 134 lieue du village de St-Antoine, chez un riche cultivateur, Antoine Larose, et y ont passé tout l\u2019hiver.Singulière coïncidence, curieux rapprochement, son futur beau-père Fabre était caché tout près chez le curé de Con- trecœur.C\u2019est Georges lui-même qui écrivit et fit publier l\u2019article où on le disait mort dans les bois.Ceux qui l\u2019ont bien connu doivent reconnaître leur homme à ce trait-là.Ayant reçu le journal qui contenait son article, et après l\u2019avoir lu, il le passa à son cousin en lui disant : \u201c A présent, mon cher Henri, nous pourrons dormir tranquille\u201d (textuel).Cependant, il avait compté sans l\u2019amour.Antoine Larose avait une servante qui recevait les visites assidues d\u2019un cavalier.Ou notre amoureux avait ignoré la présence des jeunes proscrits dans la maison d\u2019Antoine Larose, tout l\u2019hiver, ou sa belle lui avait lié la langue par l\u2019empire qu\u2019elle exerçait sur lui.Je ne puis vous dire à quelle époque notre cavalier découvrit la présence des deux jeunes gens chez Antoine Larose.Un soir, tout'le monde de la maison étant dans la salle avec lui, le cavalier avait vu, par-dessous le poêle, dans la chambre voisine, deux paires de jambes.Ce soir-là sa belle fut obligée de lui dire tout, lui enjoignant le secret.Au printemps, notre amoureux devint jaloux comme un Turc.Un soir il fit une scène à son amante.Il l\u2019accusa de lui préférer les deux jeunes messieurs, lui déclara que non seulement il allait divulguer leur retraite, mais même qu\u2019il allait dénoncer Antoine La- rose aux autorités.Après son départ, la jeune fille s\u2019empressa d\u2019avertir son maitre et les deux MM.Cartier.On résolut de décamper de suite.Ils passérent sans accident aux Etats-Unis, se fixérent a Plattsburg et se mirent en pension ches les Dlles Gregory ou Palmer (un des deux noms ; je crois que c\u2019est le dernier, cependant), que je visi- - SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 299 tai dans l\u2019été de 1839, et qui avaient leur résidence au fond de la baie Cumberland, d\u2019où la vue sur le lac Champlain est magnifique.Plus tard, comme le plus grand nombre de réfugiés importants, parmi lesquels figurait Ludger Du- vernay, résidaient à Burlington, ils laissèrent Plattsburg et allèrent au Canada.Le père de Sir Georges était marchand retiré des affaires, et non un cultivateur.(Pionnier de Sherbrooke.) Témoignage de la presse.On lit dans le Herald, organe anglais de l\u2019opposition bas canadienne : Personne ne peut songer à la place que M.Cartier occupait dans la vie publique de ce pays sans admettre que nous avons perdu un homme éftréès-considerable\u2026 Depuis cette date (de la Confédération) et de fait durant plusieurs années antérieures, Sir Georges E.Cartier a exercé une influence presque inouïe dans l\u2019histoire des pays libres.Tandis que son collègue, Sir John A.Macdonald, a eu rarement une majorité en Haut-Canada et s\u2019est trouvé souvent avec une minorité légère, il est vrai, mais persistante, Sir Georges a toujours été soutenu par une immense majorité bas-canadienne.S'il a joui de cet honneur quelquefois de l\u2019air d\u2019un aristocrate, jamais on ne l\u2019a soupçonné d\u2019être accessible à la corruption.En ceci l\u2019opinion publique discerne fort bien, et si personne n\u2019a douté de l\u2019ambition de Sir Georges personne ne l\u2019a accusé d\u2019ambitionner de faire de l\u2019argent.Dans le Journal de Quebec : C\u2019est avec douleur que nous apprenons, au moment de mettre sous presse, le décès de Sir Georges Cartier, arrivé à Londres, ce matin, a 6 heures.M.Cartier a joué un grand rôle dans la politique canadienne.En attendant que sa biographie se fasse, disons qu\u2019il fut toujours l\u2019ami de son pays. 300 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Dans le Nouveau-Monde : En dépit de toutes les haines et les préventions que l\u2019esprit de parti et les luttes politiques avaient soulevées contre lui, Sir Georges était regardé par tout le monde comme un des premiers hommes d\u2019Etat du pays et comme un des canadiens-français qui faisaient le plus d\u2019honneur à notre race.Il a été le digne successeur de Sir Lafontaine et de M.Morin ; son nom occupera l\u2019une des pages de notre histoire nationale et se rattachera d\u2019une manière indissoluble aux grands changements politiques qui se sont accomplis il y a quelques années et qui ont créé pour le Canada un nouveau mode d'existence.Tracer la biographie de M.Cartier, c\u2019est résumer l\u2019histoire du pays depuis vingt ans\u2026 M.Cartier était loin de posséder les qualités de l\u2019orateur parlementaire ou populaire.Sa voix était désagréable à l\u2019extrême, son geste saccadé, l\u2019expression de sa figure tout à fait singulière.Il avait des idées qu\u2019il exprimait dans un anglais ou un français peu classique, mais qui portaient la conviction et la lumière dans tous les esprits.Ses manières étaient brusques.Sous des formes peu attrayantes, il cachait un bon coeur et jamais il n\u2019a oublié les devoirs de l\u2019amitié.Le Nouveau-Monde a cru devoir, dans le cours de cet article parler de la confiance \u201caveugle\u2019\u2019 des conservateurs en M.Cartier, et de l\u2019\u2018\u201c\u2019abandon\u201d qu\u2019il a fait de la cause catholique; on sait pourtant que la majorité des évêques a absous ce prétendu abandon.Dans la Gazette de Montréal : Pour écrire la vie de Sir Georges Cartier, le biographe devra écrire l\u2019histoire du Canada durant une époque fertile en événements et en progrès.Ses manières étaient franches et ouvertes, et il avait beaucoup de cette gaieté et de cette souplesse d\u2019esprit qui distinguaient Lord Palmerston.La devise qu\u2019il a choisie lorsqu\u2019il a été créé Baronnet en 1868\u2014\u201cfranc et sans dol\u201d\u2014peut être acceptée comme l\u2019expression de son caractère.Comme orateur, il était clair et touchant, et ne manquait jamais d\u2019attirer l\u2019attention par sa vigueur et ses idées pratiques.\u2014_ A 301 SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER Mais c\u2019est surtout comme homme d\u2019Etat, comme chef de ses compatriotes canadiens-français dans des temps difficiles, que Sir Georges Cartier brille de la plus vive lumière\u2026 Toute sa carrière a été remarquable par une prévision et une libéralité trés-apparente.Le Courrier d\u2019Outaouais est peut-être le journal qui a écrit la plus belle biographie de l\u2019illustre Baronnet.En voici les premières lignes : \u201c Ottawa et toute la confédération traversent à l\u2019heure qu\u2019il est une phase douloureuse dont les annales de notre pays offrent peu d\u2019exemples.L'annonce de la mort de Sir Georges Etienne Cartier n\u2019est pas un événement que l\u2019on oublie du jour au lendemain.Nous resterons longtemps sous le coup de sa perte et les adversaires politiques de cet homme d\u2019Etat, seront les premiers à témoigner que notre douleur a pour motif les regrets et l\u2019affection qui s\u2019attachent, aux plus justes titres, au plus illustre des contemporains canadiens.\u201d Le Globe : La carrière de Sir George Cartier présente plusieurs phases d\u2019un caractère bien digne de remarque.Pendant toute sa carrière, nous le trouvons toujours se distinguant comme partisan enthousiaste des réclamations spéciales en faveur de ses compatriotes Canadiens-Français.L'amour de sa propre nation fut probablement, après son ambition personnelle, ce qui caractérisa le plus fortement sa vie politique.Il en donna des preuves par la part qu\u2019il prit dans la rébellion, et plus tard dans la lutte désespérée qu\u2019il livra contre les réclamations du Haut-Canada pour la représentation basée sur la population.Dans Ontario, on conservera son souvenir, sinon comme celui d\u2019un ami, du moins comme celui d\u2019un adversaire généreux contre lequel 1l fallait combattre, mais pour lequel il était possible de conserver une\u2018grande somme de respect à cause de son courage et de sa franchise.Le Leader : \u201c\u201c Nous avons le triste devoir d\u2019annoncer le décès de cet illustre fhomme d\u2019Etat qui, durant les cinquante dernières 302 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE années, s'est plus ou moins identifié avec l\u2019histoire du Canada.Comme homme d\u2019Etat canadien, le défunt occupait l\u2019une des premières positions et n\u2019était pas tout-à- fait l\u2019égal de son ami et collègue survivant, Sir John A.McDonald, il était certainement le plus grand homme d\u2019E- tat après lui.Pendant une longue suite d\u2019années, il occupa la position la plus éminente dans le gouvernement du Canada, et put toujours entraîner avec lui une grande majorité des représentants de la province de Québec, quand quelque question affectant l'intégrité de l\u2019administration était devant la Chambre.\u201d La Gazette, de Montréal : \u201c L\u2019événement lamentable qui se répand aujourd\u2019hui par toute Ja Puissance a tout l\u2019effet d\u2019une calamité soudaine et entièrement inattendue.Des informations particulières, reçues depuis peu, nous permettaient d\u2019espérer.Nous avions lieu de croire au rétablissement de la santé du grand homme d\u2019Etat dont la carrière a été si intimement liée à l\u2019histoire du Canadàä durant les derniers vingt ans.Pas plus tard qu\u2019hier, des lettres étaient reçues de Sir George, par le steamer, informant sa famille et ses amis que sa santé s\u2019améliorait, et qu\u2019il se proposait de s\u2019embarquer le 29 du courant.\u201c La triste nouvelle que Sir Georges n\u2019était plus se répandit rapidement dans la ville et dans la Puissance et le peuple entier pleure sur sa perte, comme sur un deuil personnel.\u201d Le Times d\u2019Ottawa : \u201c C\u2019est avec un sentiment, un indicible sentiment de chagrin et de douleur que nous annonçons la mort de Sir Georges Cartier, qui eut lieu à Londres, hier matin, à six heures.Nous avons rarement vu un événement répandre un plus sombre nuage de tristesse sur le pays, que la mort de Sir Georges Cartier.Du parti politique avec lequel il était associé, il était admiré, respecté et chéri; de ses adversaires politiques il était admiré et estimé, et dans les rangs de l\u2019opposition il comptait nombre de sincéres amis person. SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 303 nels.D\u2019une extrémité du pays à l\u2019autre, son nom était connu et révéré, et le témoignage le plus distingué qui puisse être accordé à un homme lui était rendu par tous: qu\u2019il était homme d\u2019honneur et homme de bien.\u201d Le Courrier du Canada, \u2014 \u201c La mort vient de frapper une de nos gloires nationales.Sir Georges Cartier n\u2019est plus ! De celui qui a conduit toutes les grandes luttes de la patrie depuis vingt cinq ans, du chef reconnu de la province de Québec, de l\u2019homme d\u2019action, aux idées larges, à l\u2019énergie indomptable, à la loyauté à toute épreuve, du citoyen intègre il ne reste plus que les oeuvres et le souvenir.Ses oeuvres sont belles et durables.Digne successeur du Grand Lafontaine, il a bravement accepté et fidèlement accompli la noble tâche qui lui était dévolue.Au milieu de difficultés immenses, il a réussi à opérer pour son pays de grandes réformes, à imprimer à sa patrie une direction nouvelle et sûre dans le progrès et la prospérité, à assurer à ses compatriotes les avantages du gouvernement responsable et une large part d\u2019influence dans le conseil de la nation.Aussi sa mémoire sera-t-elle honorée et chérie des Canadiens.On dira dans l\u2019avenir : honorable, patriote, diplomate, grand homme comme Sir Cartier.Pas une tache ne souillera son nom.Fidèle aux amis, franc et loyal envers les adversaires, il emporte dans sa tombe le respect et l\u2019estime sincère de tous.\u201d Voici les premières lignes de l\u2019article du Canadien : \u201c Le Canada vient de perdre l\u2019un de ses hommes publics les plus éminents, et la province de Québec pleure le plus grand de ses hommes d\u2019Etat.Sir Georges Etienne Cartier est mort, et s\u2019il y avait à proprement parler dans ce monde des hommes nécessaires, nous dirions qu\u2019il était l\u2019un de ces hommes.Le pays tout entier qui déjà regrettait tant son absence, apprendra cet événement avec une douleur profonde.C\u2019est un deuil national, s\u2019il en fut jamais, un malheur qui prendra les proportions d\u2019une calamité publique.\u201c Longtemps nous avons tous espéré que la maladie qui le minait se laisserait vaincre, et c\u2019est au moment que de 304 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE récentes nouvelles venaient ranimer nos espérances, que la mort est venue le frapper presque soudainement.\u201c Sir Georges Etienne Cartier meurt à la tête de son pays qu\u2019il a toujours tant aimé, victime de son patriotisme et de son dévouement à la chose publique.Ces deux qualités qu\u2019il possédait à un degré si éminent ne lui ont pas permis de sortir vivant de cette carrière politique qui faisait sa vie, et qui a fait sa mort.Il meurt sur la brèche, l\u2019épée du combat à son côté, triomphant dans son parti, qu\u2019il avait tant de fois conduit à la victoire.\u201d Nous terminons ces extraits des journaux de notre province par l\u2019article de l\u2019\u201c\u2019 Evénement.\u201d Nous le citons en entier, parce que c\u2019est le plus juste que nous pouvions attendre d\u2019un adversaire politique : La nouvelle de la mort de Sir Georges E.Cartier a créé dans le pays entier une profonde sensation et soulevé dans tous les partis un regret unanime.Retiré depuis six mois de la vie politique active, destiné visiblement à n\u2019y plus rentrer, il était déjà jugé avec impartialité par ceux-là même qu\u2019il avait combattus avec le plus d\u2019énergie et regretté par son parti qui, sentant amèrement le vide que son absence créait dans ses rangs, redoutait la perte irréparable qu\u2019il allait faire.Plusieurs fois on avait annoncé que Sir Georges allait revenir prendre en Parlement cette place qu\u2019il avait faite si grande et qu\u2019il n\u2019avait pas désertée un seul instant depuis quinze ans.Malheureusement, ce n\u2019était là qu\u2019une illusion de malade, qu\u2019une espérance d\u2019ami.Miné par une maladie qui ne pardonne pas, qu\u2019il avait longtemps traitée par le mépris et domptée à force d\u2019énergie et de confiance en lui-même, il devait mourir à Londres, dans cette grande ville qu\u2019il aimait et où il avait souvent rêvé d\u2019aller finir sa carrière.Ce n\u2019est pas le moment de juger la carrière politique de Sir Georges E.Cartier.Elle appartient à l\u2019histoire.Ce qu\u2019il en faut dire de suite cependant, c\u2019est qu\u2019elle occupera la plus grande place dans nos annales constitutionnelles.Successeur de M.LaFontaine, M.Cartier l\u2019a dépassé, et son rôle a été plus considérable comme son mérite était ree al mu a SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 305 plus éminent.Il a régné en maître dans notre province durant quinze ans ; rien ne s\u2019y est fait sans son avis, personne ne s\u2019y est élevé sans qu\u2019il le voulût bien.Par son indomptable énergie, et aussi par l\u2019absolutisme de son esprit il a maintenu son parti au pouvoir; il a étouffé en son sein les germes de discorde et les rivalités qui auraient pu Paffaiblir; il a élevé entre ses adversaires et lui une barrière infranchissable.Tant que je serai là, disait-il souvent, les rouges n'arriveront pas.Il a tenu parole, et il a préféré, en I864, sauter l\u2019abîme qui le séparait de M.Brown plutôt que d\u2019abaisser cette barrière.Il s\u2019est assuré par là une domination sans conteste dans le Bas-Canada ; il a écarté ceux qui auraient pu la partager avec lui et qui auraient exigé autre chose que des faveurs ; et en même temps il a pris sa revanthe, une longue et éclatante revanche, des obstacles qu\u2019on avait accumulés devant lui dans les premières étapes de sa carrière, des luttes acharnées qu\u2019on lui avait faites et qui plus d\u2019une fois avaient été sur le point de lui être fatales.Par un dernier hasard ou une grâce suprême, lorsque tout semblait indiquer enfin un retour de la fortune en faveur des hommes politiques si longtemps proscrits, l\u2019habileté de Sir John A.Macdonald a prolongé une situation jugée désespérée et épargné à ses derniers jours l\u2019humiliation de voir triompher ses ennemis.Mais le parti conservateur portera longtemps son deuil et ne survivra pas à sa mort.UNE LETTRE DE M.CARTIER On ne lira pas sans intérêt l\u2019extrait suivant d\u2019une lettre que Sir Georges écrivait de Londres le 21 mars dernier.ao a+r000 see 000 000350 600001 00 500000 000 014% 00 01 000 008000 000 000 000 0008 * 9 % * Cat 00 6 plaisir de vous dire qu\u2019elle s\u2019est beaucoup améliorée depuis que vous m\u2019avez vu, et que tous les jours elle va s\u2019améliorant.Mon médecin ici, qui est très habile, est satisfait de mon état.J'espère donc qu\u2019il me sera possible d\u2019être en Canada à la fin d\u2019avril ou dans le commencement de mai.Ce sera une indici- 306 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE ble jouissance pour moi de vous serrer de nouveau la main, étant en bonne santé, et de vous remercier en personne, comme je le fais par cette lettre, des ferventes prières que vous avez adressées à Dieu pour ma jguérison, lesquelles déjà ont été si efficaces.Je dois vous le dire, l\u2019art a pu être pour quelque chose dans le mieux que j'ai obtenu ; mais j'ai la conviction [que vos bonnes prières et celles que d\u2019autres bonnes et saintes âmes ont élevées vers le ciel pour moi de tous les points de notre cher Canada, sont la principale cause du mieux que J'ai pris.Je ne puis mieux vous remercier, ainsi que les pieuses personnes qui m'ont montré tant de sympathie, qu\u2019en priant en retour Dieu de répandre sans cesse sur vous et elles ses bénédictions et toute la félicité que l\u2019on peut obtenir sur cette terre.Je suis chagrin comme vous des discussions religieuses qui règnent dans le diocèse de Montréal et qui réellement n\u2019ont pas de raison d\u2019être.Ceux qui en sont cause ont assumé une grande responsabilité.Mais comme vous aussi, j'attends la paix de Rome, et je prie le Ciel que mon espoir se réalise.Je vois par les derniers journaux que Chapleau est Sollici- teur-Général, J'en suis bien aise.Il le mérite.J\u2019espère qu\u2019il n\u2019aura pas grand trouble a se faire réélire.J\u2019ai de ce temps-ci la pensée sans cesse tournée vers Ottawa.Je compte que les choses vont bien.J'apprends que *** (M.Cauchon) s\u2019est rendu a \"opposition.S\u2019il l\u2019a fait, il a commis une grande faute dont il aura peut-être à se repentir avant bien longtemps.J\u2019ai toujours confiance que la Providence veillera sur l\u2019union du parti conservateur de Québec, et bénira cette union, dont dépendent principalement le bon gouvernement et la prospérité du Canada et de notre bonne province en particulier.Veuillez bien me permettre de me souscrire, comme toujours, Votre très obt.serviteur et dévoué atni, Gro.ET, CARTIER. SIR GEORGES-ETIENNE CARRIER 307 DERNIERS MOMENTS DE SIR GEORGES Nous empruntons a une lettre adressée par une des filles de Sir Georges à un des membres de la famille quelques détails sur ses derniers moments.Cette lettre est d\u2019autant plus touchante qu\u2019elle n\u2019était pas destinée à la publicité : Londres, 22 mai.ree Mon pauvre pére est mort avant-hier matin, a six heures.Il est mort en chrétien, et, malgré les atroces souffrances qu'il avait endurées depuis trois jours, sa fin a été presque douce.Nous n\u2019avions aucune raison de croire le terrible moment si près ; depuis quelques jours il était indisposé et le médecin nous faisait croire que c\u2019était des douleurs rhumatismales.Lundi nous avons réuni autour de son lit toutes les sommités médicales que Londres possède.Leur avis était que le danger était grand, mais pas imminent; et ils ont tous été fort étonnés d\u2019apprendre sa mort mardi, lorsqu\u2019ils comptaient revenir le voir à neuf heures, au moment où il y avait déjà trois heures qu\u2019il était mort.Il a enduré son mal avec son courage ordinaire et une patience angélique.Quand maman lui demandait s\u2019il souffrait beaucoup, il répondait: Il ne faut pas que je me plaigne.Son intelligence ne l\u2019a pas quitté un instant, et il nous reconnaissait tous si bien qu\u2019il ne se trompait jamais en parlant français à nous, et anglais à son domestique et aux autres personnes.Dites à ses amis du Canada qu\u2019il a aimé son pays jusqu\u2019à la fin, qu\u2019il ne désirait qu\u2019y retourner ; deux jours avant sa mort il s\u2019est fait lire tous les journaux canadiens.Ses ennemis même ne lui refuseront pas, j'espère, d\u2019avoir aimé avant tout son pays.Maman est si fatiguée, si brisée, que nous comptons lui faire passer quelques jours à Citry, avant d\u2019entreprendre un voyage sur mer.Ici les gens se montrent très bien pour nous, mais il nous est pénible de vivre dans cette maison si pleine de son souvenir.Madame Gautier nous a été d\u2019un très grand secours, et les gens de la maison où nous demeurons ont été excellents ; mais je crois qu\u2019auprès de 308 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE notre bonne tante Bossange, maman se sentira plus consolée.Ce matin, les journaux de Londres sont pleins de l\u2019éloge de mon père ; car même ici, où souvent les hommes intelligents vivent et meurent obscurément, dans cette vieille Angleterre, si hautaine et si fière, les plus grands hommes le traitaient comme leur égal et rendaient justice à ses incontestables qualités.Veuillez être notre interprète auprès de toutes les bonnes religieuses dont il a été le protecteur, afin de leur demander le secours de leurs prières pour celui qui n\u2019est plus, et pour la veuve et les orphelines qu\u2019il a laissées sur la terre.ELOGE FUNEBRE DE SIR GEORGES ETIENNE CARTIER PRONONCE PAR M.ANTOINE RACINE, V.G., DANS LA CATHEDRALE DE QUEBEC Non est nobis utile relinquere legem et justitias Dei.Il ne nous est pas utile d\u2019abandonner les lois de nos pères et les ordonnances de Dieu qui sont pleines de justice.(Au premier livre des Machabées, Ch.II, V 21).Mes Freres, Quelque grandes que soient les œuvres de l\u2019homme, la \u201cmort est la conclusion décisive de toutes les actions de sa vie : elle tranche la question capitale de l\u2019éternité.Le moment de la vie qui paraît long pendant qu\u2019il passe, ne semble plus qu\u2019une ombre, qu\u2019une figure passagère lorsque la voix de Dieu avertit que les entreprises glorieuses, les travaux de l\u2019intelligence, les services et les troubles de l\u2019homme d\u2019Etat vont bientôt finir.La mort domine tout ici bas; elle sait se faire obéir.Regardez la mort, dit St.Jérôme ; il faut prévenir la mort par la pensée de la mort.O mort que ton souvenir est amer, nous dit l\u2019Esprit-Saint, à l\u2019homme qui vit en paix au milieu de ses biens! O mort que ton arrêt est doux pour l\u2019homme pauvre et vertueux ! (1 Eccl.) SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 309 Jéprouve un grand bonheur a vous le dire dans cette église métropolitaine ol tant de fois est venu s\u2019agenouiller et prier celui dont les restes mortels sont au milieu de nous, sur le cercueil duquel vous répandez vos priéres et vos larmes, dés la premiére atteinte du mal qui devait terminer sa carriére, il s\u2019est empressé de déposer le fardeau de ses fautes dans le sein de la miséricorde divine.En présence de ce cercueil, faut-il exprimer les regrets et les tristesses de nos cœurs! faut-il nous plaindre de la mort ?nous attrister comme ceux qui n\u2019ont pas d\u2019espérance ! Non, la mort quelque dure et impitoyable qu\u2019elle soit, c\u2019est la vie du chrétien, la couronne de ses travaux, la récompense de ses vertus.Aucun de nous, dit St.Paul, ne vit ni ne meurt pour soi: Nemo enim nostrum sibi vivit et nemo sibi moritur : notre vie et notre mort doivent servir d\u2019exemple.Que cette pompe funèbre nous instruise et nous apprenne à mépriser les biens périssables et à ne jamais oublier les biens solides et durables de l\u2019éternité.Le deuil d\u2019une famille qui prend aujourd\u2019hui les proportions d\u2019un deuil public et national, le pompeux appareil de cette triste cérémonie, les chants lugubres qui expriment les sentiments de nos cœurs affligés, cet immense concours de peuple, tout nous dit que la mort, cette cruelle ennemie, a ravi au respect et à l\u2019amour de ses compatriotes un grand citoyen.Laissons de côté toutes les susceptibilités de la politique humaine, ne parlons que de son amour pour la patrie que de son attachement invincible à la religion de ses pères, que de sa fidélité inviolable à tous les principes de la vérité et de la justice, de sa mort chrétienne dans le modeste tribut que nous payons à la mémoire de l\u2019Hon.Sir Georges Etienne Cartier, Baronnet, membre du Conseil Privé de la Puissance du Canada et ministre de la milice.Tous les peuples vraiment dignes de ce nom ont aimé la patrie que la Providence leur avait donnée et ont rempli les pages de leur histoire de traits héroïques.La patrie, c\u2019est le prolongement de la famille, le bien des grandes 310 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE choses, et le citoyen doit à sa patrie comme à sa famille son cœur et son intelligence, son sang et sa vie.C\u2019est Dieu lui-même qui a mis cet amour dans le coeur de l\u2019homme ; la nature et la raison, l\u2019affermissement et la religion, loin de comprimer l\u2019élan du patriotisme, le développent et l\u2019annoblissent.Avec quel amour ardent et sincère, il aimait sa patrie avec ses institutions et ses antiques lois françaises, avec ses campagnes paisibles et heureuses, avec ses montagnes, ses vallées fertilisées par le majestueux fleuve qui baigne les murs de la cité de Champlain ! Il l\u2019aima dès sa jeunesse, il l\u2019aima jusqu\u2019au terme de sa carrière et il donna des preuves éclatantes de cet amour en travaillant avec énergie à son élévation, à sa gloire et à sa prospérité.Il a mis la main à toutes les grandes entreprises accomplies depuis vingt ans, il a été acteur au premier rang dans toutes les périodes de cette lutte pacifique qui devait faire de l\u2019union, de toutes les provinces anglaises de l\u2019Amérique un grand pays.Il n\u2019entre pas dans ma pensée de vous redire les grandes œuvres auxquelles il a pris part : d\u2019allleurs il a rempli le pays du bruit de son nom et toute sa vie est sous vos yeux.Pendant sa longue carrière politique, il a travaillé de toutes ses forces à conquérir pour ses compatriotes la part d'influence à laquelle ils avaient un droit indéniable à développer le commerce par les grandes entreprises publiques, à faire du St-Laurent la plus belle voie de communication navale et à relier par une voie ferrée les deux extrémités de la Puissannce du Canada ; respectant les droits acquis des Sei- geurs, il a accompli la réforme dansl\u2019administration de la justice par l\u2019acte de la décentralisation judiciaire ; il a doté son pays d\u2019uncode de lois aussi sage et aussi complet que celuid\u2019aucune autre nation.Assurément voilà de grands, de nobles travaux ; et pourtant il restait une œuvre plus grande à accomplir, délicate, pleine de périls et de difficultés qui s\u2019imposait impérieusement à ca 3 À) mn.ww SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 311 l\u2019homme d'Etat.Cette œuvre, c\u2019est la confédération dès provinces.Mesurez du regard cette immense contrée, protégée par le drapeau britannique, qui a pour borne les deux océans, considérez les peuples divers de langage et de religion qui l\u2019habitent, n\u2019êtes-vous pas étonnés de la hardiesse et de la grandeur de l\u2019entreprise et des moyens employés pour la réaliser?Je ne crains pas de le dire: ce qui mérite surtout à Sir Georges Cartier la reconnaissance de tous les vrais amis du pays, c\u2019est le courage qu\u2019il déploya à Québec et à Londres pour sauvegarder les droits et les institutions du Bas- Canada.Il avait promis à ses compatriotes l\u2019autonomie provinciale, et par son habileté, ses talents, sa persévérance, s'appuyant sur les traités et les capitulations qui assuraient nos droits d\u2019une manière imprescriptible, il réussit à obtenir pour chaque province le contrôle de ses institutions civiles et religieuses, avec l\u2019instruction publique, la colonisation, l\u2019administration des terres et les entreprises d'intérêt provincial.Lorsqu\u2019en 1868, en reconnaissance de ses services signalés, et pour manifester au peuple canadien l\u2019estime qu\u2019il méritait, notre gracieuse souveraine le créait baronnet de l\u2019empire britannique, il choisit cette devise pour son écusson, \u2018\u2018Franc et sans dol.\u201d\u2019 Issu des descendants de l\u2019un des frères de Jacques-Cartier, l\u2019illustre navigateur de St-Malo, qui a découvert le Canada, il a porté avec honneur pour lui, avec gloire pour son pays, le poids et l\u2019éclat d\u2019un nom héroique.: Sa supréme habileté fut sa franchise, la vérité dans ses paroles et dans ses actions: \u2018\u2018Vocabatur fidelis et verax.\u2019\u2019 Sa loyauté repoussait les déguisements et les compromis, il ignorait cet art moderne de chercher a populariser ses principes en ne les avouant qu\u2019à demi.Convaincu que la dignité de l\u2019homme consiste avant tout dans sa sincérité, il n\u2019attendait rien de ces complaisances mutuelles du langage qui éternisent l\u2019équivoque, et qui, ne tranchant pas les questions, ne ramènent jamais la concorde parmi les hommes. 312 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Le peuple l\u2019aimait, 1l aimait en lui l\u2019homme \u2018\u2018franc et sans dol\u201d.Le peuple n\u2019accorde pas longtemps sa faveur à celui qui flatte ses passions et ses préjugés : mais ce même peuple est plein de considération pour celui qui se dévoue, qui sacrifie son repos et sa vie à l\u2019accomplissement de son devoir.Plus il montre de courage à briser les obstacles qui s\u2019opposent à ce noble désir de servir son pays, plus 11 gagne en considération et en estime.L'histoire dira à la postérité que sa conduite a toujours été noble et patriotique ; elle lui donnera une place distinguée parmi ces natures d\u2019élite, les Lafontaine, les Baldwin, les Morin, qui se sont illustrés dans l\u2019histoire contemporaine.Oui, Sir Georges est au premier rang parmi nos gloires nationales.Ses œuvres subsisteront pour attester ses talents hors ligne, ses vues larges, sa grande habileté.Oui, il a aimé son pays d\u2019un amour sincère et généreux ; il lui a donné son coeur et son intelligence, son repos, sa fortune, sa santé, et quelle que soit l\u2019opinion des partis politiques, tous ses compatriotes n\u2019ont qu'une voix pour reconnaître qu\u2019il a servi son pays avec dévouement et fidélité.Dites à ses amis du Canada qu\u2019il a aimé son pays jusqu\u2019à la fin, qu\u2019il ne désirait qu\u2019y retourner.Ses ennemis même ne refuseront pas, j'espère, de reconnaître qu\u2019il a aimé avant tout son pays.\u2019 (Extrait d\u2019une lettre d\u2019une des filles de Sir G.E.Cartier.) La patrie reconnaissante gardera chérement la mémoire de cette illustre homme d\u2019Etat, et l\u2019histoire ne tarira point sur les avantages qu\u2019il a procurés à son pays, les services qu\u2019il lui a rendus, les grandes oeuvres accomplies pour son bonheur et sa gloire.II Le sage est vaillant, nous dit le Saint-Esprit, et le docte est vigoureux et résolu ; \u2018\u2018Vir sapiens fortis est, et vir doctus ro- bustus et validus.\u201d\u201d (Prov.XXIV.) Mais la sagesse, la science, la force, l\u2019énergie ne suffisent point, il faut que la foi, pui a pour garantie, pour base, la parole de Dieu interprétée par l\u2019Eglise ,infaillible, complète et vivifie ces éminentes qualités. SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 313 Un don spécial lui est donné, dit la sagesse, c\u2019est le don de la foi: \u2018\u2018dabitur illi fidei donum electum.(Sagesse III, 14).\u2018\u201cL\u2019âme qui a la foi, dit Saint-Jérôme, est le vrai temple de Jésus-Christ .Ornez ce temple, revêtez-le, portez-y des dons, recevez-y Jésus-Christ,\u201d Flevé dans la religion catholique par une famille qui avait conservé comme le plus précieux héritage cette justice et cette foi qui distinguaient ses ancêtres, le père de Sir Georges, comme un machabée, pouvait dire a son enfant: \u2018\u2018Il ne nous est pas utile d\u2019abandonner les lois de nos pères et les ordonnances de Dieu, qui sont pleines de justice.Vous savez ce que mes frères et moi, et toute la maison de mon père, nous avons fait et enduré pour le maintien des antiques lois de notre patrie, pour la conservation de notre foi : votre vie n\u2019est pas d\u2019un plus grand prix que celle de nos pères.\u2019 La foi, vive lumière de l\u2019Âme, avait formé le cœur de Sir Georges, Son enfance pouvait-elle rencontrer une éducatrice plus dévouée que sa mère, une meilleure sauvegarde que le cénacle de sa famille ?Sa jeunesse pouvait-elle croître plus heureuse et plus chrétienne qu\u2019à l\u2019ombre du Séminaire de Saint-Sulpice dont les membres, fils d\u2019Olier, vénérable par leur simplicité comme par leur savoir, étaient des amis de Dieu, qui enseignaient la science et la sagesse aux jeunes gens d\u2019élite qui leur étaient confiés.Que cette foi de Sir Georges ait été une foi vive, soumise, docile, absolue, vous le savez, vous en avez été les témoins, non une fois, mais plusieurs fois, et dans les circonstances les plus solennelles.Jamais il n\u2019a rougi de sa foi, de son nom de catholique ; jamais il n\u2019a hésité à défendre la foi de ses pères et les ordonnances de Dieu, qui sont pleines de justice.Je veux l\u2019établir sur des documents qui ne laissent subsister aucun doute, Lorsque le monde catholique, blessé au vif par les iniques attentats de la Révolution, fit entendre ses énergiques protestations, et déposait au pied de l\u2019immortel Pie IX l\u2019hommage de sa profonde vénération et de son inaltérable attachement au siège apostolique, il y eut dans la grande salle de l\u2019Université Laval, une manifestation imposante et solennelle pour procla- Ere ERA A RE 314 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE mer les principes éternels sur lesquels repose tout l\u2019édifice de la société, ponr répondre à la voix du juste opprimé, du Père commun de tous les fidèles.C\u2019était le 4 mars 1860 ; le Parlement provincial venait d\u2019ouvrir ses séances solennelles, Parmi les honorables membres de la législature qui, par leurs éloquentes paroles, ont protesté contre la spoliation du patriotisme de Saint-Pierre, qui de vous ne se rappelle le discours de Sir Georges Cartier, la foi sincère qu\u2019il a exprimée dans son langage énergique ?\u2018\u201c Je vous remercie de ce qu\u2019il m\u2019est offert de témoigner mes plus grandes sympathies au Saint-Père, actuellement exposé à tant de tribulations.Le sentiment religieux est un sentiment inhérent à l\u2019homme, il accompagne et favorise la foi.Or, cette foi est plus ou moins active et fervente ; elle produit dans le monde des résultats plus ou moins grands, Mais s\u2019il est une religion au monde où le sentiment religieux développe une foi plus sincère, c\u2019est sans contredit la religion catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d\u2019appartenir.Oui, pour le catholique le sentiment religieux et la foi ne sont pas des lettres mortes.\u2018\u2019Tous les catholiques, il est vrai, ne sont pas pieux au même degré ; mais y a-t-il une seule personne dans cette assemblée qui, en fait de foi, se croit surpassée par une autre?Eh bien ! puisqu\u2019il en est ainsi, pour le catholique, tout ce qui intéresse sa foi, le touche le plus vivement.\u2018\u201c Aujourd\u2019hui, de quoi s\u2019agit-il dans le monde catholique?Il s\u2019agit du chef visible de l\u2019Eglise, que l\u2019on veut humilier, dépouiller et opprimer.Donc, nécessairement, tout le monde catholique s\u2019émeut.\u2018\u201c Il est affligeant pour nous catholiques, de voir qu\u2019une grande partie des amertumes qui affligent notre Saint-Père, sont dues à des puissances catholiques, à une nation surtout, à laquelle nous appartenons, non seulement par la foi, mais aussi par le sang.Quand on réfléchit que les victoires de Magenta et de Solferino ont pour résultat d\u2019accabler de douleur notre Saint-Père le Pape, n\u2019y a-t-il pas quelque chose de poignant ponr un cœur catholique ?\u2019\u2019\u2026 Sa foi a été une foi docile et éclairée, la lumière souveraine de son intelligence.Il croyait que le Vicaire de J.-Christ a cr tA - een 1 « SIR GEORGES-ETIENNE CARTTER 315 reçu la mission divine de nous instruire et de nous guider dans les voies de la vérité et du salut, et il se faisait gloire de soumettre sa raison aux enseignements et aux jugements infaillibles de l\u2019autorité apostolique.Aussi, dans la Chambre des Communes, affirma-t-il les principes fondamentaux du droit public chrétien, l\u2019enseignement du Syllabus, qui devait être, disait-il, la règle le conduite pour tous les catholiques.Il était de ceux qui croient à l\u2019autorité et à l\u2019efficacité des enseignements de l\u2019Eglise.Oui, en présence des timides et des prudents, il fallait du courage et une foi généreuse et robuste pour faire cette déclaration solennelle de soumission, \u2018Vir sapiens fortis est.\u201d\u2019 L'acte pontifical portait en lui-même et puisait dans les circonstances un caractère de grandeur qui le subjuguait, Plus la tempête était violente, plus il admirait la sainte audace du pilote.Que ne puis-je vous citer les parties les plus saillantes du remarquable discours qu\u2019il prononça le 1er juin 1869, au sujet de l\u2019abolition de l\u2019Eglise établie d\u2019Irlande?.La base des croyances catholiques repose sur la nécessité de l\u2019union du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel.C\u2019est parce que nous considérons la nécessité d\u2019une Eglise établie, c\u2019est-à-dire de l\u2019alliance de l\u2019Eglise et de l\u2019Etat, que nous soutenons le pouvoir temporel.Sans doute que les catholiques savent se faire anx circonstances et qu\u2019ils ne peuvent exiger la reconnaissance de leur religion, comme religion de l\u2019Etat dans les pays.Mais dans quelque pays qu\u2019ils soient, Eglise établie, c\u2019est-à-dire unie à l\u2019Etat, n\u2019en existe pas moins pour eux ; c\u2019est l\u2019Eglise de Rome qui s\u2019étend à toutes les parties du monde, qui renferme tous les catholiques dans son sein et pour laquelle nous demandons l\u2019exercice du pouvoir temporel, parce que nous voulons qu\u2019elle soit forte, indépendante, qu\u2019elle ait toutes les prérogatives du pouvoir civil pour seconder Sa Majesté religieuse.\u2018\u201c Je prie la chambre de m\u2019excuser si je parle dans ce sens.Ce sont des sujets que je n\u2019aime pas à aborder et qu\u2019il est désagréable de traiter sans nécessité dans une communauté mixte, mais je suis catholique et jamais cette chambre, ni aucune autre chambre, ni aucun pouvoir sur la terre ne me ferait re- 316 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE noncer à ma foi.Mes convictions religieuses sont inébranlables et l\u2019on me saura gré de les avoir défendues.\u2019\u2019 Le Bas-Canada non content d\u2019exprimer ses sentiments d\u2019amour et de dévouement au Saint-Siège, par l\u2019holocauste de ses prières et de ses aumônes, veut s\u2019imposer un autre sacrifice le sacrifice du sang.Plus de deux cent cinquante jeunes gens quittent le pays et vont, nouveaux croisés, se joindre a leurs freres d\u2019Europe, pour combattre les combats de la vérité et de la justice, \u2018\u2018Aime Dieu et va ton chemin.\u201d \u2019Telle est la devise que porte leur magnifique drapeau.Ce qu\u2019ils vont accomplir à Rome ce n\u2019est pas l\u2019œuvre d\u2019un peuple isolé, c\u2019est l\u2019œu- vre de Dieu parce que c\u2019est l\u2019œuvre de son vicaire sur la terre.Le pays tout entier, fier de leur dévouement applaudissait à cet acte de foi et de courage.Cependant, dans la Chambre des Communes une voix hostile se fait entendre et s\u2019élève avec force contre l\u2019enrôlement des zouaves \u2018\u2018canadiens pour soutenir un prince étranger\u2019\u2019.Quoi, s'écrie avec indignation, Sir Georges, il sera permis à nos jeunes gens de s\u2019enrôler pour soutenir la guerre qui jette le deuil dans un état ami et voisin et vous osez les blâmer de voler au secours du chef spirituel de deux cents millions de catholiques ?Le Pape n\u2019est pas un souverain étranger ; il est roi dans tout l\u2019univers parce qu\u2019il a des sujets dans tous les empires : c\u2019est le père de \u2018tous les chrétiens et c\u2019est le devoir des enfants de défendre leur père.Telle a toujours été la direction des principes catholiques et des sentiments religieux de Sir Georges Cartier ; telle a toujours été sa foi vive, soumise, docile et éclairée.III Notre vie, dit Saint Grégoire, est semblable à une navigation.Celui qui vogue sur la mer s\u2019asseoit, se couche ou se tient debout, mais il ne cesse d\u2019avancer, entraîné qu\u2019il est par la marche du navire.Telle est notre vie.Nous ne cessons chaque jour à chaque instant de nous rapprocher du terme où nous attend la mort.C\u2019est pourquoi l\u2019homme sage se prépare au grand voyage de l\u2019éternité et ne veut pas être pris au dépourvu.Oui, en vérité, \u2018\u2018bienheureux les serviteurs que le maître trouvera veillants.\u2018\u2019 SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER 317 \u2018\u2018Beati servi \u2018illi quos cum venerit Dominus invenerit vigilantes.\u201d La mort ne l\u2019a point effrayé ; il l\u2019attendit de pied ferme, sans peur, parce qu\u2019il s\u2019était préparé avec foi à rendre compte de sa vie à son créateur.\u2018\u201c J\u2019attendais des hommes quelques secours, il ne m\u2019en venait point : Mais je me suis souvenu, Seigneur, de votre miséricorde et des œuvres que vous avez faites dès le commencement du monde : J\u2019ai invoqué le Seigneur, père de mon Seigneur, afin qu\u2018il ne me laisse point sans assistance au jour de l\u2019affliction (Ecel.) La mort l\u2019a trouvé dans ces sentiments chrétiens, dans un âge qui lui permettait de méditer encore de grandes entreprises, d\u2019utiles services à son pays.\u201cIl ne faut pas que je me plaigne \u2019\u2019 disait Sir Georges, malgré les atroces douleurs qu\u2019il endurait avec une patience angélique.Il est mort en chrétien après avoir demandé et reçu avec foi, et avec piété les sacrements et les bénédictions de l\u2019Eglise ; le 20 mai 1873 à Londres, Sir Georges Cartier remettait son âme entre les mains de son Dieu.Tels sont les solides fondements de notre espérance pour l\u2019âme de celui que nous pleurons.Nous savons aussi que Dieu dont l\u2019infinie miséricorde surpasse toute la malice des hommes a pourle chrétien à l\u2019heure de la mort des grâces vives et pénétrantes qui consument en un clin d\u2019œil, toute I'impureté que le commerce des hommes et l\u2019air contagieux du monde laissent dans les cœurs,\u201d Mais qui de nous connaît les secrets de l\u2019autre vie?\u201c\u201cO profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! Car qui connaît les desseins de Dieu ou qui est entré dans le secret de ses conseils\u2019 ?Ce que nous savons, c\u2019est que les jugements de Dieu sont plus sévères, à mesure que les dons ont été plus grands, la dignité plus élevée.| Il ne me reste plus maintenant, au moment où je vais descendre de cette chaire, qu\u2019à me tourner vers vous, ses collègues, + Hi 3 \\ i Rn \\ is i i i bt.EEE CRS a ee 318 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE ses amis, ses admirateurs, vers vous tous qui gardez le souvenir de ses grandes ceuvres, des qualités brillantes de son esprit et de son cœur, et surtout de sa foi vive, docile et soumise, il ne me reste plus qu\u2019à conjurer votre foi et votre charité, d\u2019intercéder pour le repos éternel de son âme auprès de la miséricorde infinie de Dieu.C\u2019est un dogme de notre foi qu\u2019il y a un lieu d\u2019expiation, et notre sainte religion \u2018\u2018a gardé toujours la tradition de ce dévouement surnaturel qui rattache, par une chaîne d\u2019amour et un commerce de prières, l\u2019Église militante à l\u2019Eglise souffrante.\u201d\u2019 Et comme nul ne sait ce qu\u2019exige la sainteté suprême avant que l\u2019âÂme, entièrement purifiée, obtienne la possession du ciel, donnez-lui le secours de vos prières ; prions tous, afin que la justice de Dieu, apaisée par vos ardentes supplications, lui ouvre l\u2019entrée de la patrie céleste. Ja Confédération DISCOURS SUR LA CONFEDERATION DES PROVINCES DE 1\u2019 AMERIQUE BRITANNIQUE DU NORD PRONONCE LE I2 SEPTEMBRE 1864 A HALIFAX M.le Président, Messieurs, Je dois tout d\u2019abord vous remercier de cette imposante démonstration en l\u2019honneur des délégués canadiens.Nous sortons d\u2019une conférence qui a tenu jusqu\u2019à un certain point ses délibérations secrètes.Ce que l\u2019on ne peut 1gnorer, cependant, c\u2019est que l\u2019on y a discuté cette question: Ne pouvons-nous pas trouver le moyen de réunir les grands fragments nationaux qui constituent les provinces anglo-américaines et d\u2019en -faire une grande nation?Ou bien allons-nous continuer d\u2019être des provinces séparées, ayant, il est vrai, la même noble et gracieuse souveraine, miais divisées politiquement.Chacun sait que cette séparation implique nécessairement une certaine somme de faiblesse, et chacun doit sentir que, si toutes ces provinces avaient un gouvernement général, commun, elles seraient par là même une port.on plus importante de la couronne britannique.Telle que je vous l\u2019ai soumise, la question est d\u2019une très haute importance.Les délégués ont-ils montré de la présomption en la discutant?Je ne le pense pas.Je crois cette conférence tout à fait opportune, et je crois qu\u2019elle a été tenue en un temps favorable.En considérant que le Canada a une population de 3,000,000, la Nouvelle-Ecosse, 350,000 habitants, le Nouveau-Brunswick, près de 300,000, l\u2019Ile du Prince-Fdouard, près de 100,000, soit une population totale d\u2019au delà de trois millions et demi, 1l est facile de s\u2019assurer que nous possédons le premier des éléments voulus pour faire une nation.Si l\u2019on examine énsuite le territoire occupé par ces provinces, l\u2019on y trouve un autre élément nécessaire à la fondation d\u2019un grand Etat. 320 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Nous avons bien en Canada ces deux principaux éléments d\u2019une nationalité\u2014la population et le territoire\u2014mais nous savons aussi ce qui nous manque.Si considérables que soient notre population et notre territoire, il nous manque l\u2019autre élément, absolument nécessaire\u2019 pour faire une puissante nation, et c\u2019est l\u2019élément maritime.Quelle nation fût jamais puissante sans l\u2019élément maritime?Longtemps l\u2019on a dit que la mer était une barrière au progrès d\u2019un peuple.Je me rappelle que l\u2019on appelait les Anglais \u201cinsulaires,\u201d ce qui ne les a pas empêchés de devenir la première puissance de l\u2019Europe.L'\u2019Autriche est grande en territoire et en population\u2014je puis en dire autant de la Prusse et d\u2019autres pays territoriaux\u2014mais ces nations sont restreintes dans leur action, parce qu\u2019elles n\u2019ont pas la mer pour s\u2019étendre ad infinitum.Comme en Canada, nous savons que nous avons une population considérable et qui a colonisé assez de territoire pour mériter un rang honorable à côté de beaucoup de nations européennes, nous voulons lacquérir encore plus d'importance ; mais cela ne peut se faire que si vous vous unissez à nous.Vous ne devez pas oublier, de votre côté, que si les provinces maritimes sont placées sur les bords de la mer, elles ne seront jamais qu\u2019une lisière de côtes, une bordure littorale, si elles refusaient de s\u2019unir à nous.Nous avons pour vous, Messieurs, trop d\u2019amitié, trop de considération, dirai-je, pour permettre pareille chose.(Rires.) Nous pouvons former une confédération vigoureuse.tout en laissant les gouvernements locaux en possession de régler les affaires locales.Il n\u2019y a pas \u2018ci d'obstacles que la sagesse humaine ne puisse surmonter.Tout ce qu'il faut pour en triompher, c\u2019est une volonté forte et une noble ambition.Quand je songe à la nation que nous composerions si toutes nos provinces étaient organisées sous un seul gouvernement, il me semble voir surgir une grande puissance anglo-améri- caine.Les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nou- velle-Ecosse sont comme les bras du corps national, qui doivent embrasser le commerce de l\u2019Atlantique.Aucune autre ne fournirait à ce corps géant une plus belle tête que I'Ile du Te. LA CONFÉDÉRATION 821 Prince-Edouard.Et le Canada sera comme le tronc même de cette immense création.Les deux Canadas, s'étendant loin vers \"Ouest, apporteront dans la Confédération une vaste part des territoires occidentaux.Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l\u2019une des plus importantes questions à régler sera celle de la défense du pays.Tels que nous sommes, nous avons la volonté et la détermination de nous défendre, si nous étions attaqués ; mais pouvons- nous nous défendre avec succès?Considérez tour à tour l\u2019Île du Prince-Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Bruns- wick, les Canadas.Peuvent-ils se défendre ou aider l\u2019Angleterre à les défendre, tant qu'ils seront séparés, disjoints?Non; mais unis?Leurs milicés fourniraient au moins 200,000 hommes, et si l\u2019on ajoute les 60,000 marins que possèdent les Ca- nadas et les provinces maritimes et la marine de l\u2019Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer?Depuis mon arrivée à Halifax, j'ai entendu émettre l\u2019objection que vous seriez exposés à être absorbés dans l\u2019union.Il me sera facile de dissiper vos craintes.Je vais vous répondre par une question: Vous refuseriez-vous à être absorbés par le commerce?Grâce au chemin de fer Intercolonial, Hahfax sera envahie par celui qui maintenant enrichit Portland, Boston et New-York.Si vous ne voulez pas faire tout en votre pouvoir pour nous aider à accomplir une grande oeuvre, vous nous forcerez d\u2019écouler aux Etats-Unis tout ce commerce qui devrait vous appartenir.Les habitants du Nouveau-Brunswick ou de la Nouvelle-Ecosse seraient-ils dans un meilleur état, s'ils repoussaient ce commerce absorbant, cette source de prospérité envahissante?I! est bien manifeste que lorsque le chemin de fer Intercolonial sera construit\u2014et cela doit nécessairement arriver avec la Confédération\u2014il y aura presque chaque jour des steamers qui quitteront Halifax pour aller à Liverpool ou qui en reviendront ; bref, ces deux grandes villes seront en communications constantes.En outre, quantité de voyageurs viendront visiter vos villes d\u2019eau.Laissez-moi aussi dissiper un autre préjugé qui s'est emparé de certains esprits: ceux-là croient que, si la confédération a ESA 1 OR fo 322 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE lieu, le lien qui nous unit à l\u2019Angleterre en sera affaibli.Je crois que c\u2019est plutôt le contraire qui arrivera.Je revrésente une province dont les habitants sont monarchistes par la religion, par les coutumes et par les souvenirs du passé.Notre clésir, en faisant des efforts pour obtenir la confédération des provinces, n\u2019est pas d\u2019affaiblir nos institutions monarchiques, mais d\u2019en affermir, d\u2019en agrandir l'influence.Nous croyons que lorsque la confédération sera faite, elle deviendra une vice-royauté, gouvernée, nous avons droit de l\u2019espérer, par un membre de la famille royale.Je crois qu\u2019en Angleterre l\u2019on comprend très bien les choses.Tout homme au courant de l\u2019opinion publique sait que la qu.s- tion dominante est celle de la défense du pays.Je puis dire de suite que je hais l\u2019école des Bright, Cobden & Cie.Toute cette indifférence pour les colonies n'existe que chez un certain nombre de politiciens ; mais il nous incombe, en tous cas, d\u2019enlever à cette école les sujets de plainte qu\u2019elle pourrait avoir contre le système colonial.Si nous pouvons organiser notre milice de facon à convaincre la Grande-Bretagne qu'en cas de difficultés nous pourrons l\u2019aider, croyez m'en, cette école ne durera pas longtemps.Messieurs, vous ne devez pas être effrayés de nous parce que nous venons du Canada, et que ce pays-là l'emporte sur le vôtre par sa population et par son étendue.N'ayez pas peur de nous\u2014ne rejetez pas nos propositions\u2014ne nous répondez pas par ces paroles du poète latin: Timeo Danaos et dona ferentes.Les promesses que nous vous faisons sont sincères et loyales, et en demandant l\u2019union, nous voulons votre bonheur autant que le nôtre.DISCOURS AUX CITOYENS D'OTTAWA PRONONCE LE 25 MAI 1867 Messieurs.Vous êtes trop bons, de me recevoir avec tant de pompe, et je ne sais-de quelle manière vous témoigner ma reconnaissance pour l\u2019empressement que je vois ici à me féliciter sur mon heureux retour au pays. LA CONFÉDÉRATION 323 Vous faites allusion à la Confédération qui va transformer les provinces britanniques de l\u2019Amérique du Nord en une nouvelle puissance, et qui va donner à ses populations le rang d\u2019une nation, vivant de sa vie propre dans les limites territoriales de ces colonies, naguère séparées.La création de cet empire nous ouvre une ère de progrès, de prospérité nationale inconnue jusqu'ici.Les efforts unis en commun feront bientôt apparaître les immenses ressources, la richesse naturelle sans nombre de ces contrées qui ne demandent qu\u2019une exploitation intelligente pour étonner les pays voisins et répandre le bien-être au milieu de nous.C\u2019est comme centre du mouvement commercial qui naîtra de la Confédérat.on, que nous considérons Ottawa, cette heureuse capitale du nouveau gouvernement.Tandis que les provinces du golfe Saint-Laurent marqueront du côté de la mer, l\u2019extrémité de la Confédération, les territoires de la Baie-d\u2019Hudson, de la Rivière-Rouge et la Colombie-Britannique se rapprocheront de nous.Oui, je l'espère, avant peu nous saluerons leur entrée dans la Confédération.Alors notre Canada s\u2019étendra, comme aux jours où il fut découvert de tous les côtés par nos pères, par la race française, de l\u2019Atlantique au Pacifique.Nous lui rendrons ses limites naturelles, que des événements racontés par l\u2019histoire avaient graduellement rétrécis.* D'un océan à l'autre, une vie commune ranimera toute cette partie du nord de Amérique, et vous, habitants d\u2019Ottawa, vous verrez passer a vos portes, vous recevrez dans votre ville les richesses des deux mondes qu\u2019un trafic énorme poussera dans les deux sens, à travers la vallée de l\u2019Ottawa.Vous possédez la voie naturelle qui conduit du fleuve Saint-Laurent aux terres de l\u2019intérieur.Laissez marcher encore un peu les événements, et votre rivière, dégagée de toute entrave, portera ses vaisseaux jusque dans les campagnes de l\u2019Ouest, pour vous en rapporter leurs productions, qu\u2019à votre tour vous échangerez avec vos co-sujets de l\u2019Est.Voilà ce que nous entendons par ces mots: Ottawa, \u2018Capitale de la Confédération.\u201d Voyez ce que sera votre avenir, ainsi préparé.Il est évident que pee) Re ERREUR pe VERRE Ne UE PARAS - rs ES 324 LLA REVUE FRANCO-AMERICAINE vous n'êtes encore qu'au début de votre prospérité, et que la capitale d'aujourd'hui va continuer à grandir, mais plus rapidement encore que la jeune ville d'autrefois.Messieurs de la Société Saint-Jean-Baptiste, vous avez parlé de mon attachement à tout ce qui nous est cher comme Franco- Canadiens.En cela vous avez eu raison.Mais vous allez jusqu'à me nommer le premier de notre race.Vraiment, je ne puis que vous remercier de ce titre trop flatteur, car je ne crois pas l'avoir mérité.Votre demande me touche plus que je ne saurais dire et elle m\u2019'honore extraordinairement.Je n\u2019oserais me croire le premier d'entre mes compatriotes, mais si le travail et l'énergie d'un homme peuvent vous engager à le respecter, j'ai ou j'aurai peut-être quelque droit à votre estime.Il en est, Messieurs, des succès politiques comme de ceux de la vie privée; il faut les obtenir par un labeur incessant, une persévérance jamais ralentie, un courage dans les luttes, qui ne trébuche pas sur les obstacles.C\u2019est à ce prix, et à ce prix seulement que nous touchons enfin le but.Ce qui fut ma ligne de conduite dans le passé, le sera encore dans l\u2019avenir.Le labeur que m'ont coûté nos crises diverses, je suis prêt à le recommencer pour le bonheur de mon pays.Vous me trouverez toujours sur la brèche, animé du même esprit et confiant dans l'amitié de mes compatriotes.Messieurs de la Société Saint-Jean-Baptiste.vous parlez de votre isolement du Bas-Canada et vous vous considérez comme une famille détachée de la nation.Vous n\u2019êtes pas ici dans l'exil, mais vous n\u2019êtes pas non plus au milieu d'une population tout à fat semblable à vous.Votre langue et vos moeurs contrastent avec celles de votre entourage.Pourtant votre nombre et vos oeuvres disent que vous vivez maintenant sur le pied de l\u2019égalité et de l'entente avec les citoyens d'une autre origine qui forment la majorité.Ces faits parlent hautement en votre faveur et inspirent la plus grande confiance aux amis du pays.N'oublions pas que l'un des bienfaits de la Confédé- rat on sera de vous mettre, dans le Parlement fédéral, en contact avec le Bas-Canada, qui, d'un autre côté, va tendre une \u2014\u2014 \u2014+ LA CONFÉDÉRATION 325 main fraternelle et protectrice vers les groupes français répandus dans toutes les provinces.La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick nous ramèneront des membres de la famille jusqu\u2019à présent séparés de nous.Nous aurons donc, sous ce régime, une alliance plus étroite que jamais, qui nous permettra de réunir nos forces et de ne rien perdre de nos privilèges.Notre avenir est entre vos mains, c\u2019est aux d'fférents noyaux de notre nationalité à le comprendre et à pratiquer ses devoirs en conséquence.Car souvenons-nous que nos devoirs sont aussi ceux du citoyen.La Confédération, c\u2019est un arbre dont les branches s'étendent dans plusieurs directions et qui sont fermement attachées au tronc principal.Nous, Franco-Cana- diens, nous sommes l\u2019une de ces branches.A nous de le comprendre et de travailler au bien commun.Le patriotisme bien entendu est celui qui ne lutte pas avec un esprit de fanatisme, mais qui, tout en sauvegardant ce qu\u2019il aime, veut que son voisin ne soit pas plus molesté que lui-même.Cette tolérance, Messieurs, est indispensable, c\u2019est par elle que nous nous associerons a la grande oeuvre, dans laquelle il convient a notre ambition de réclamer une part d'honneur.Je vois avec plaisir que vous sentez la vérité de ce principe et que vous êtes en parfaite intelligence avec vos autres concitoyens.Il! importe que nous ne restions pas en arrière, nous ne devrons pas nous laisser devancer ; c\u2019est à cette condition seulement que nous pourrons toujours conserver les droits acquis à notre nationalité distincte.Nous jouirons de ces droits tant que nous en resterons dignes.Monsieur le Maire et Monsieur le Président de la Société Saint-Jean-Baptiste, j'arrive d\u2019Angleterre où j'ai vu s\u2019accomplir l\u2019un des plus grands actes de l\u2019histoire moderne: la réunion pacifique des quatre colonies britanniques, comme vous l'avez pu voir en suivant les débats du Parlement anglais.J'ajouterai que ma surprise a été portée à son comble lorsque J'ai entendu les ministres de Sa Majesté exprimer des opinions aussi libérales et accepter nos décisions sans les reviser, ni tenter d\u2019y faire des changements.L'esprit qui anime les hom- 326 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE mes d'Etat de la mère-patrie a bien changé.On s\u2019est convaincu que, connaissant nos propres besoins mieux que tout autre, nous devions être laissés libres de régler nos destinées, et que la sanction du Parlement Britannique n\u2019était qu\u2019une pure affaire de forme.On nous l\u2019a accordée, et plus que cela, trois millions de livres sterling nous sont confiés, pour des fins d\u2019amélioration dans le nouveau gouvernement.N\u2019était-ce pas là agir envers nous selon la plus amicale politique ?N\u2019était-ce nous en fournir des preuves irrécusables?Spectacle unique dont nous devons être fiers: les deux puissants partis qui se disputent le pouvoir en Angleterre, ont mis bas les armes pour s\u2019entendre et agir de concert dès qu\u2019il a été question de nos intérêts.Je le répète, la plus entière bonne foi et le moins d\u2019antagonisme possible ont présidé à l\u2019accomplissement de la grande mesure.Messieurs, la température est par trop désagréable pour que je vous retienne ici davantage.Recevez mes sincères remerciements de la réception que vous me faites et pour les allusions qui rappellent mon récent passage à travers le Bas- Canada! Je serais fort en peine de reconnaitre vos faveurs, si je ne setnais en moi un désir redoublé de travailler pour mon pays avec tout le courage et l\u2019énergie que Dieu m\u2019a donnés.Je fais des voeux pour votre bonheur et votre prospérité.(Applaudissements prolongés.) ti: Anecdotes sur Cartier En 1837, sir Georges-Etienne Cartier avait vingt-trois ans, il épousa la cause des patriotes et prit part a la bataille de Saint-Denis ou les troupes anglaises furent repoussées.Notre ancien voisin, le passeur de Saint-Antoine, Joseph Roberge le voyait arriver au matin de la bataille, avec une bande d\u2019hommes.\u2014Roberge, lui dit-il, d\u2019un ton bref, tu vas nous traverser.\u2014 Attendez que j'aille déjeuner, M.Cartier.\u2014 Soldat, en joue, commande Cartier.\u2014Vous ne me ferez, pas peur; j'ai traversé du monde toute la nuit, il est temps que j'aille déjeuner.Roberge qui nous contait cet incident était tout fier d\u2019avoir tenu tête à M.Cartier, qui, ce jour-là même, devait faire reculer le colonel Gore avec ses soldats.Sir Georges-Etienne était canadien-français dans ses manières, son langage, sa tournure d\u2019esprit et, au milieu des siens il se trouvait en famille.Nous avons pu le constater à une soirée de l\u2019Institut Canadien à Ottawa, à laquelle il assistait.Il y avait causerie littéraire, chant, musique.Pendant la soirée, Madame Gélinas, qui avait une très belle voix, nous fit entendre la chanson de Cartier : \u201cO Canada, mon pays, mes amours!\u201d Après ce chant, Cartier se leva pour remercier la chanteuse et puis il ajouta : \u201c Madame Gélinas a omis le couplet de la chanson en l'honneur du beau sexe dont elle est un ornement ; si vous le voulez, M.le Président, je vais vous le chanter.\u201d La proposition fut accueillie par les applaudissements de l\u2019assemblée et l\u2019on eut le plaisir de voir l\u2019illustre ministre monter sur le théâtre et de l\u2019entendre chanter son couplet de chanson.D'ailleurs il avait une très belle voix, nous écrit son cousin, M.L.J.Cartier, de Saint-Antoine, et il excellait à it BY pet re PECK Œ 328 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE chanter nos vieilles chansons canadiennes.En 1860, lors du retour du prince de Galles, de Montréal à Québec, Sir Georges était sur le bateau et, dans la nuit, il chanta : \u201c À la claire fontaine.\u201d Le Prince l\u2019entendit de sa chambre, il se fit montrer la chanson et le lendemain il la redisait à ses amis.Cartier était bien des nôtres par son éducation religieuse, le fait suivant le prouve.C\u2019était en I864, nous étions dans la galerie des journalistes au parlement de Québec et nous avons été là témoin du fait que nous allons rapporter.Sir Georges était à son pupitre, attendant l\u2019ouverture de la séance ; il y avait deux ou trois députés debout près de lui qui causaient avec lui; l\u2019un d\u2019eux était M.Samuel Gendron, député de Bagot, et celui-ci en tirant son mouchoir de sa poche fit sortir son chapelet qui alla tomber sur le parquet.Quelqu\u2019un le ramassa et allait le remettre en riant à M.Gendron; mais Cartier s\u2019en empara et sérieux, il dit, en tenant le chapelet : \u2014Savez-vous pourquoi on récite 3 \u201c Ave Maria\u201d au commencement du chapelet ?C\u2019est pour demander un accroissement de foi, d\u2019espérance et de charité.Et après, il remit le chapelet à M.Gendron.Encore un détail de la vie intime du grand homme que nous tenons de bonne source.En 1872, Sir Georges quittait Ottawa pour aller a Montréal, où il devait prendre le bateau pour l\u2019Angleterre.On sait qu\u2019il y mourut en 1873.Sa dernière nuit à Ottawa, il la passa avec le R.P.Dan- durand, O.M.I, alors curé de la cathédrale.Comme il devait prendre le train de nuit pour Montréal, il envoya sa voiture au Père Dandurand, en le faisant prier de vouloir bien lui accorder quelques heures d\u2019entretien.Le révérend Père se rendit bien volontiers à cette invitation.Cartier était alors malade, et comme un homme de foi qu\u2019il était, il pensait à son âme, à la mort qui l\u2019attendait peut-être à brève échéance.Ce fut le sujet de son entretien avec le P.Dandurand.Il ne voulait pas se confesser de suite, mais LL ap lic Sul Si: bi ces le: CE - ANECDOTES SUR CARTIER 329 préparer sa confession, et c\u2019est pour cela qu\u2019il avait requis la présence du Père Dandurand\u2014\u201d En arrivant à Montréal, lui dit-il, j'irai me confesser à M.le Supérieur de Saint- Sulpice.\u201d C\u2019est ce qu\u2019il fit en effet, le Père Dandurand en a eu l\u2019assurance.Au milieu de toutes les préoccupations de sa vie publique, Sir Georges n\u2019avait pas mis en oubli l\u2019unique nécessaire, le salut de son âme.Et nous sommes heureux de le noter ici, c\u2019est l\u2019un des plus beaux traits de la vie de ce grand homme.Il sera accueilli avec bonheur par tous ceux qui lui ont voué leur admiration.De l\u2019Ami du Foyer. Quelques lettres d'adhésion des évêques canadiens-français et de sir Charles Tupper Lettre de S.G.Mgr Bégin, archevêque de Québec.~ Je suis heureux, en réponse a votre lettre du 15 mars dernier, de vous signifier mon entiére approbation du projet que votre comité se propose de réaliser a la mémoire du grand citoyen que fut Sir Georges-Etienne Cartier.Son nom est déjà inscrit en lettres d\u2019or dans les annales de notre pays; déjà sa statue figure à Ottawa parmi celles des plus illustres fondateurs de la Confédération ; mais il convenait que, sur le sol de la vieille province qu\u2019il a tant aimée et si bien servie, un monument de proportions plus grandioses rappelât à tout venant quel rôle proéminent il a joué dans notre histoire nationale.Cet homme qui, pendant plus d\u2019un quart de siècle, fut le champion de nos droits, et qui fut loyal à la fois à l\u2019Eglise, à la patrie canadienne et à la couronne britannique, méritait de la part de ses concitoyens un tel honneur et un pareil souvenir.Je vous inclus, sous pli, ma souscription et vous prie d\u2019agréer, Monsieur, l\u2019assurance de mon plus entier dévouement en Notre-Seigneur.Lettre de S.G.Mgr Archambeault, évêque de Jolnette Je ne puis qu\u2019applaudir à l\u2019heureuse initiative, prise par le comité dont vous êtes le président, d\u2019élever un monument à la mémoire de Sir Georges-Etienne Cartier, à l\u2019occasion du centième anniversaire de sa naissance.Cet jus fit ne i son (ar qi Jen QUELQUES LETTRES D\u2019ADHÉSION 331 illustre compatriote est, en effet, l\u2019un de nos hommes d\u2019E- tat à qui un tel hommage est dû à plus de titres.Le Canada ne lui est-il pas redevable, en grande partie du moins, de son homogénéité politique ?Sans la Confédération, dont Cartier fut l\u2019un des pères, et non le moins actif, serait-il ce qu\u2019il est aujourd\u2019hui: un, libre et fort, prospère dans son agriculture, son commerce et ses industries, occupant dans l\u2019empire britannique une place enviable, ouvert aux plus chères espérances de l\u2019avenir ?Cartier aima son pays jusqu\u2019à la mort, il l\u2019aima d\u2019un amour loyal, éclairé, désintéressé.Ses adversaires, même les plus ardents, n\u2019osèrent jamais le nier.Cartier restera, dans l\u2019histoire, l\u2019un des défenseurs les plus intrépides de la race canadienne-française, de ses traditions, de sa foi, de sa langue, de ses institutions.Respectueux des autres races dont se compose le Dominion, de leurs droits et de leurs légitimes ambitions, il fut toujours en éveil pour conserver, accroître même le prestige et l\u2019influence de la nôtre sur la direction et le développement du pays; pays jeune encore où se jouent tant d'intérêts divers et souvent contraires, où la minorité d'hier devenue la majorité est tentée parfois de rompre les pactes les plus sacrés, où les nouveaux venus, ne regardant qu\u2019à leur nombre, oublient trop facilement qu\u2019ils ont à se faire à la \u201cmentalité\u201d de leur patrie d\u2019adoption et non à détruire cette \u2018mentalité\u2019.Cartier a rendu à l\u2019Eglise elle-même des services signalés en appuyant de toutes ses forces plusieurs lois favorables à nos libertés religieuses, à l\u2019exercice de nos droits comme catholiques dans la vie sociale et politique, au fonctionnement normal de la hiérarchie ecclésiastique.Je suis donc heureux, monsieur le président, de vous adresser ci-jointe ma souscription au monument Cartier.Elle est bien modeste, mais les œuvres nombreuses qu\u2019il me faut soutenir dans mon diocèse, de formation récente, ne me permettent pas de donner davantage.Veuillez agréer l\u2019expression de : mes sentiments bien dévoués en Notre-Seigneur. 332 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Lettre de S.G.Mgr Bruchési, archevéque de Montréal.Vous me priez d\u2019accorder mon patronage a la célébration du centenaire de Cartier qui aura lieu le 6 septembre 1914, et qui sera marqué par l'érection d\u2019une statue sur l\u2019un des sites les plus pittoresques du Mont-Royal.J'accepte volontiers ce patronage, comme évêque et comme citoyen, convaincu qu\u2019aucun autre homme public n\u2019a mieux mérité de la nation canadienne, par la noblesse et le désintéressement de sa vie, par sa haute et généreuse conception du devoir patriotique, et la profonde sincérité de ses sentiments chrétiens.J'espère que tous les Canadiens vont s\u2019unir dans un élan vraiment unanime, non seulement pour faire de ce centenaire une date à jamais mémorable dans les annales de notre histoire mais aussi pour en tirer de salutaires leçons d\u2019entente fraternelle, et de paix dans la justice et le respect mutuel de toutes les libertés garanties par le pacte fédéral, dont sir Georges-Etienne Cartier fut le plus clairvoyant et plus habile artisan, au témoignage même de ses illustres collaborateurs les Pères de la Confédération.Cartier voulait faire du Canada un pays vaste, prospère, heureux, une nation loyalement attachée au drapeau britannique autant que fidèle toujours à ses destinées providentielles.Noble dessein assurément et dont la réalisation est désirable.Mais ses successeurs ne le pourront pleinement réaliser que si tous ensemble, dans l\u2019union des âmes et l\u2019harmonie des sentiments nous avons une juste et large conception de nos droits et de nos devoirs réciproques.Plaise au Maitre souverain des peuples que tous les Canadiens sans exception le comprennent et puisent dans cet idéal les pensées directrices de toute leur vie privée, sociale et politique.C\u2019est à la fois le vœu et la prière que je forme, en vous priant d\u2019agréer ma souscription de cent piastres, et mes m eilleurs souhaits de succès dans votre patriotique entre_ ss QTELQUES LETTRES D\u2019ADHÉSION 333 prise de glorifier comme elle le mérite une des plus belles et des plus réconfortantes figures de notre histoire nationale.\u2014 Lettre de sur Charles Tupper, Dernier survivant des Pères de la Confédération.The Mount, Bexley Heath, I7 noy.IQII.Je n\u2019hésite pas à dire que sans Cartier la Confédération aurait été impossible, c\u2019est pourquoi le Canada lui est redevable d\u2019une dette qui ne pourra jamais lui être payée.C\u2019est avec beaucoup de plaisir que j'accepte le grand honneur d\u2019être le Patron-Honoraire du Comité chargé de l\u2019érection d\u2019un monument à sir Georges-Etienne Cartier et j'espère que votre œuvre aura tout le succès qu\u2019elle mérite.Sous pli, veuillez trouver ma souscription ($200). Du francais, décollons!.Cher monsieur, C\u2019est au mois d\u2019août que doit avoir lieu la consécration de Mgr Gauthier, à Montréal ?J'espère que vous y serez, cher Directeur, pour y coudoyer les nombreux Frères de Monseigneur.Je veux dire ses frères en Colomb.Quel beau geste il pourraît faire! Lorsque, monté sur le pinacle, il ne craindra plus l'influence de ses frères à qui quel- .ques-uns s\u2019empressent d\u2019attribuer son élévation, ne pourrait- il pas secouer sa chaîne et en flageller ceux qui, il y a deux ans, lui prodiguaient l\u2019insulte publique la plus sanglante ?\u2014 Quelle insulte, me demandez-vous ?\u2014 Ah ! c\u2019est vrai, J\u2019oubliais qu\u2019à cette date, ni depuis, aucun journal, aucune revue, n\u2019en a soufflé un mot, si ce n\u2019est \u2014 entre les lignes \u2014 votre vaillante REVUE FRANCO-AMERI- CAINE, Laissez-moi donc vous raconter la plus renversante histoire peut-être de notre vie nationale, C\u2019était pendant 1'été do 1910, à la grande convention des K of C., a Québec.Ils venaient solliciter le secours des Canadiens pour soutenir leur Université de Washington.La seule idée de venir quêter à Québec pour Washington vous montre bien que cet Ordre doit être bien canadien ! Mais passons.La convention s\u2019ouvrait par une grand\u2019messe solennelle.La politesse proverbiale des Québecquois \u2014 je ne saurais trop les en blâmer \u2014 ouvrit toute grande les portes de l'hospitalité.On offrit la basilique et là, les bons Canayens s\u2019empressaient à donner leurs places aux beaux Irlandais Américains poudrés, qui, à la fin, couvrirent la nef.J\u2019ai vu maint \u2018\u201c\u2018tuyau\u2019\u2019 reluisant de Québec dans les allées, tandis que les chapeaux de paille américains occupaient les stalles (1).(1) Ça c\u2019est dans l\u2019ordre et personne ne s\u2019en étonnera ; nous sommes faits pour être aplatis et ils se sont donné la vocation de nous aplatir encore.v e aL DU FRANÇAIS, DÉCOLLONS ! 335 \u2014 Mais qu\u2019y a-t-il de si renversant ?\u2014 Attendez.Au sermon, chacun s\u2019asseoit, excepté les Ca- nayens ; car j'ai remarqué même des prêtres en soutane à côté des bancs où trônaient des 4e degrés.Devinez qui le premier monta en chaire ! Voyons, rappelez vos souvenirs.C\u2019était un grand et gros évêque, taillé en athlète dont le gros bras semblait commander une équipe ou menaçait d\u2019ébranler la chaire de son poing ; tandis que sa voix, habituée au mégaphone, paraissait crier: \u2018\u2018Hold that football\u2019 ! \u2014 Mgr Fallon ?! !! \u2014 En personne.Oui, Mgr Fallon, installé à Québec dans la chaire la plus sacrée que puissent avoir les Canadiens- Français, enseignant là aux Canayens leurs devoirs envers l\u2019éducation supérieure.Il accomplit là l\u2019un des plus grands tours de force de sa vie.Il parla pendant trois quarts d\u2019heure de l\u2019éducation universitaire catholique dans le nord d\u2019Amérique ; il passa en revue Notre-Dame, Washington, etc., sans même mentionner l\u2019Université Laval, la plus grande de toutes, celle même qui l\u2019hébergeait ce jour-là.Il descend, et le chanoine Gauthier, de Montréal, monte en chaire.\u2018\u201cAu nom du Père et du Fils\u2019.Il n\u2019eut pas le temps d\u2019achever son signe de croix qu\u2019il se produisit dans l\u2019église une véritable détonation suivie d\u2019une avalanche.Tous les Irlandais s\u2019étaient levés et, bousculant les pauvres Ca- nayens qui voulaient entendre, sortaient des allées à pleines portes.J\u2019ai compté à moi seul plus de cinq cents déserteurs qui 'défilerent ainsi pendant un quart d\u2019heure, c\u2019est-à-dire pendant tout le sermon du chanoine.Les bons Canadiens avaient écouté religieusement, debout, pendant quarante-cinq minutes, les insultantes omissions de Mgr Fallon.Mais subir\u2014ne fût-ce qu\u2019un quart d\u2019heure, ne fût-ce qu\u2019une minute \u2014la parole française d\u2019un Canadien- Français, c\u2019était trop fort pour des chevaliers irlandais ; leur siège les brûlait.Plutôt manquer le reste de la messe que d\u2019endurer pareil supplice. 336 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Par moment, je croyais, j\u2019espérais même que l\u2019orateur se choquerait et arrêterait les malotrus, Mais c\u2019étaient des Frères.Le soir, au banquet public et aux autres réunions, on n\u2019entendit parler d\u2019aucune démission éclatante.Les journaux canadiens tambourinèrent fête et banquet, et Mgr Fallon et les Irlandais se dirent : \u2018\u2018Ils sont encore plus bêtes que nous ne pensions: ils ont pris pour des pendants d\u2019oreilles les crachats que nous leur avons a pleine bouche plaqués dans la face.\u201d Au soir de cette journée historique, le correspondant d\u2019un grand journal catholique et canadien-français qui garde à sa tête un K.of C., me disait en sortant du banquet : \u2018Que nos sommités paraissent mal à l\u2019aise! Mgr Roy surtout avait toute la gêne d\u2019un homme qui sortirait avec la femme d\u2019un autre,\u2019 Michel Renouf.NX di & La Nation Franco-Normande au Canada Par le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC IX LA BOURGEOISIE Depuis le commencement du XII siècle, lorsque la plupart des villes reçurent ou conquirent des franchises et des privilèges plus ou moins étendus, le sens du mot bourgeois (qui autrefois distinguait l'habitant de bourg de l'habitant de la campagne) se restreignit et se précisa.Les bourgeois ne furent plus tous les habitants, mais ceux seulement qui, réunissant certaines conditions de résidence, de fortune immobilière et de capacité, eurent part à ces privilèges qu\u2019on appelait alors des \u201clibertés\u201d.Les bourgeois seuls jouirent de la plénitude des droits municipaux: leur réunion constitua la \u201cuniversitas burgensium\u201d ; eux seuls furent électeurs et éligibles.La qualité de bourgeois devint un privilège et des règles s\u2019établirent qui déterminèrent les circonstances et les conditions par lesquelles on pouvait acquérir ou perdre le droit de bourgeoisie.Au-dessous de cette classe privilégiée se constitua une classe inférieure \u2014 celle des manants.\u201cManants, dit un ancien jurisconsulte, sont ceux qui demeurent ès villes et cités et n\u2019ont point franchise de bourgeoisie\u201d.Dans la piupart des villes comniercantes du Moyen Age, les bourgeois formèrent une aristocratie marchande dans le sein de laquelle se recruta la magistrature municipale, et qui s\u2019appliqua à maintenir dans une situation dépendante les gens de métiers, les artisans, qui formaient ce qu\u2019on appelait \u201cle commun\u201d.Les privilèges attachés à la bourgeoise furent parfois tels que des nobles sans terres \u2014 fils cadets \u2014 ambitionnèrent la faveur de devenir bourgeois dans certaines villes.Au XIV RR PR Ean 338 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE siècle, ils avaient acquis en France une situation politique importante ; représentants des villes aux Etats Généraux du Royaume, les bourgeois avaient constitué dans la nation une classe nouvelle \u2014 le tiers état.Le bourgeois fut dès lors celui qui était assez riche pour vivre de ses revenus.Dès lors aussi c\u2019est la bourgeoisie et la noblesse cadette, qui a donné à la France ses magistrats, ses financiers et ses fonctionnaires.À la fin de l\u2019ancien régime, quoique fortement séparés des gentilshommes féodaux, les bourgeois ne s\u2019en distinguaient plus guère que par les privilèges et les manières ; ils avaient la même culture et la même éducation ; ils étaient élevés dans les mêmes collèges, avaient les mêmes idées, les mêmes gouts, les mêmes plaisirs \u2014 la seule différence étant dans le sentiment d'honneur dû à la part de la noblesse à la plus grande pureté de sang franco-normand.Mais outre de cela, les deux classes, la noblesse et la bourgeoisie, formaient l\u2019aristocratie de la France et du Canada \u2014 celle-là à fond franco-normand et militaire, celle-ci à fond gallo-romain et civil avec un lien réciproque des alliances et des mariages lesquels au Canada, plus tard, confondait les deux dans le même ordre \u2014 les élites des deux races.Au Canada, les bourgeois étaient admis également avec les gentilshommes de race aux priviléges de la noblesse seigneuriale.La Commission du Roi, donnée au Marquis de La Roche, son gouverneur de la Nouvelle-France, commandait la concession des terres inféodées aux gentilshommes et aux capitaines, explorateurs, marchands et autres gens de mérite a la condition qu\u2019ils serviront à tenir le pays en condition de défense.Ces terres devaient être érigées en duchés, marquisats, comtés, vicomtés, baronnies et autres seigneuries \u201crelevant de Nous (le Roi) mais appartenant au pays\u201d.Ainsi fut établie au Canada la bourgeoisie seigneuriale aussi bien que la noblesse seigneuriale, et quoique plusieurs familles de la bourgeoisie seigneuriale n\u2019avaient pas blason de famille, le fait de leur élévation au rang des seigneurs du Canada leur donne le droit de choisir cette marque d'honneur, pour terres inféodées, \u201ci LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 339 convenable à leur diginité seigneuriale que les générations de leurs familles puissent porter avec une juste fierté et estime.Beaucoup de bourgeois, au Canada, ne recevaient pas le rang seigneurial, mais existaient respectablement dans leur propre rang comme preuve la convocation des premiers Etats Généraux du Canada, par le Gouverneur en 1672.Dans l\u2019automne de 1672, le Comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, sous l\u2019autorité des anciens droits de province nommés dans les coutumes, assembla à leur tour les ordres du royaume dans la chapelle des Jésuites à Québec, pour donner une forme à ce qui existait en l esprit du corps des trois ordres de la Constitution de l\u2019état \u2014 le clergé, la noblesse et la magistrature avec d\u2019autres personnes du tiers.Colbert \u2014 un négociant devenu ministre d\u2019état en France \u2014 il n\u2019aimait pas l\u2019action de M.de Frontenac, parce qu\u2019en France les ministres financiers avaient depuis longtemps persuadé aux rois de ne point assembler les états généraux de leur royaume pour, peut-être insensiblement anéantir cette forme ancienne de sorte que la classe des nouveaux riches puisse dominer la cour du Souverain et tout l\u2019empire du royaume et des provinces.Ainsi la France devint un corps monstrueux qui finit sa vie normale dans les luttes des factions révolutionnaires et anarchiques en 1702, après que le Canada eut passé sous l\u2019autorité de la couronne britannique par le traité de cession qui stipule la conservation des ordres et des coutumes appartenant à l\u2019ancienne province.sion a Sous le régime britannique, convenablement aux anciennes coutumes, la noblesse et la bourgeoisie s\u2019assemblèrent à Montréal et se firent un devoir de remercier le roi de leur avoir donné un gouverneur aussi bien doué que le Général Murray.Le gouverneur général Carleton écrit à Lord Dartmouth en 1775: \u201cLa noblesse et le clergé ont été d\u2019un grand secours dans les circonstances actuelles ; mais on a eu recours sans succès à tous les moyens pour amener le paysan canadien au sentiment de son devoir\u201d.Dans une autre lettre de Carleton à Lord George Germaine (9 mai, 1777) il dit que \u201cla noblesse, le clergé et la bourgeoisie avaient donné au gouvernement tout TR RY Fer RR PIC PRE CORP 340 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE l\u2019appui possible\u201d.Ainsi jusqu'à la fin de l'administration de Sir Guy Carleton, Baron de Dorchester, les dro'ts de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie prévalurent comme sous l\u2019ancien régime francais et selon lagrément des deux couronnes.Avant cette époque en 1773, selon les anciennes lois, la noblesse et la bourgeoisie tinrent assemblée et firent la même année une pétition pour demander au roi George III le rétablissement de leurs anciennes lois et les jouissances de leurs droits et privilèges.Garneau dit (Tome IT, p.422) que \u2018cette requête ne fut signée que par des Seigneurs et des bourgeois des villes\u201d.Il continue: \u201cIl y a lieu le croire aussi que le clergé partageait les sentiments des pétitionnaires, mais, que, suivant son usage, s'il fit des représentations 11 les fit à part.\u201d Il continue aussi: \u201cLe peuple ne sortit point de son silence.\u201d Et encore: \u201cLe peuple laissa donc agir les Seigneurs et leurs amis qui avaient plus d'espoir d'être écontés parce que leur cause devait exciter quelque sympathie chez les torys, qu.possédaient le pouvoir et qui formaient les classes privilégiées de la métropole dont nos seigneurs étaient l'image dans la colonie.\u201d Ainsi le gouvernement britannique en traitant d:recte- ment avec les chambres de la noblesse et de la bourgeoisie, en recevant leur représentant (Chartier de Lotbinière) et en passant à leur demande ainsi fait par lui, le Canada Acte de 1774, reconnut le droit, dérivé du temps immémorial, que la noblesse \u2014 sa cour se:gneuriale \u2014 avait dans le pays et sa représentation souveraine en matière de traité.La Cour Seigneuriale du Canada, ainsi constituée, représente jes droits et les privilèges appartenant à la couronne de France et à la noblesse dans le traité de cession pour les défendre de toute infraction de la législation établie par les Anglais au pays sous quelque sanction que ce soit.Les grands mots du Procureur et Solliciteur Général du Roi Georges III (Norton) doivent tonner en voix de tonnerre dans les oreilles de tout gouverneur britannique dans le pays \u2014 si l\u2019Angleterre aime à tenir le pays plus longtemps.\u201cJe concois que le traité définitif, que le Roi a signé et que les deux Chambres du gouvernement ont ratifié, ne puisse avoir une telle autre construction sans être déshono- PITTI Te LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 341 rante a la couronne et a la foi nationale.\u201d (\u201cI conceive that the definite treaty that has been signed by the king and approved by both house of parliament can not have such construction nut on that would dishonor the crown the nat.onal faith.\u201d) Les Anglais eux-mêmes ont des divisions du peuvle semblables à celles citées ci-haut.Dans toutes les provinces l'Amérique appartenant à la couronne britannique avant 1776, ces divisions s'appelaient la gentry, la yeomanry et la plèbe.La veomanry tient le lieu de la bourgeoisie, mais avec moins de respectabilité.Dans ['édition Wendell des commentaires sur le droit coutumier anglais écrit par Blackstone (tome \u2019 p.406) (Blackstone\u2019s Commentaires) il dit: \u201cUn yeoman était celui qui a des terres libres de 40 shillings par an; qui était qualifié à servir sur des jurys ; à être électeur des knights, des shires et à faire quelque autre fait quand la loi demande un homme probus et legalus.\u201d Le reste de la communauté est compose des gens de métiers, des artisans, des laboureurs qui étaient obligés d\u2019après le statut du Roi Henri I.V.C.5, d\u2019étre dénommeés suivant leur métier ou leur place dans le rang social dans tous les documents, appels et autres écrits publics.\u201d Ces gens-la constituent la plébe et la gentry ressemble a la noblesse francaise.Les dites divisions du peuple de l'état dans leurs propres races et classes se retrouvent forcément dans la loi de !eur représentation au gouvernement.Comme dit un auteur sur le Canada et l\u2019Inde dans la Revue des Deux-Mondes, avril 15, IQI1, p.884: \u201cIl faut, d\u2019après un principe absolu, que le candidat ait la caractéristique de ceux dont 1l sollicite les suffrages, noble dans le collège des nobles, (conseil de gentry) propr.é- taire dans un collège des propriétaires, industriel chez les industriels, car \u201cle but visé dans tous les cas est que l'élu représente réellement ses commettants.\u201d ESQUISSES D'HISTOIRE ET DE GENEALOGIE Les descendants au nom de famille de chaque famille de la noblesse seigneurigle, bourgeoise et alumnale peuvent s\u2019adresser pour renseignements de régistration de droits d\u2019armes et de préséance à la cour seigneuriie au Maréchal de blassn du 342 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Collège des Armes du Canada, Bibliothèque Université McGill, Montréal, ou au Bureau de La Revue Franco-Américaine, 71a rue St-Jacques, Montréal.FORSYTH DE FRONSAC Armes: D'argent au chevron \u201cengraillé\u201d de gueules accompagné de trois griffons de sinople, armés du second.De vise: \u201cLoyal a la mort.\u201d Couronne de vicomte au-dessus de celle de seigneur.Histoire: Le premier du nom fut Forsith, Roi de Germanie, fils de Baldr le Bon et petit-fils d\u2019Odin, Roi du Nord.Le Castel Forsith ou Forsyth, était debout, mais en ruines a Pader- borne en Germanie, et c\u2019est sous les murailles de ce castel que Charlemagne son descendant, Roi des Francs, conclut la pacification des Saxons avant 786.La même année il commença sa campagne contre les Sarrasins d\u2019Espagne et fit ériger aux bords de la rivière Dordogne, sur le tertre de Fronsac, un château fort semblable au castel de Forsyth (Forsith, Forsath ainsi épelé dans l\u2019édition anglaise des Chroniques de Froissart) et auquel château fort il donna le nom de Forsyth (Forsath).Le seigneur de ce château qui prit le nom était un des fils de Charlemagne et le vicomte du district de Fronsac.Le fils ainé y demeura aussi comme roi d\u2019Aquitaine, avant la mort de Charlemagne quand il devint Empereur de Germanie (Louis ou Ludovig).Descendu du fils cadet était Grimouard de For- sath, Vicomte de Fronsac, dont sa fille par sa femme Marie de Montenac, épousa son cousin, en 1030, Guillaume Taillefer, Comte d\u2019Angouléme.Descendu aussi de Grimouard de For- sath, Vicomte de Fronsac, en ligne femelle furent les suivants qui portèrent le titre de Fronsac: les de Lustrac, Marquis de Fronsac, les de Bourbon de Longueville, Duc de Fronsac, et en droit de sa grand\u2019mère, le Cardinal Due de Richelieu, Duc de Fronsac en 1634.De la cadette ligne masculine, Osbert de Forsith (Forsath) entra en Angleterre lorsque la Princesse Eléonor de Provence y passa pour y devenir la femme du Roi Henri III, en 1232.Osbert, avec des autres jeunes nobles de France, parce que la mine hostile des Anglais vis-à-vis d\u2019eux, ee EE TS LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 343 s\u2019établit en Ecosse où son fils Guillaume de Forsith signa le Ragman Roll du Royaume en 1206, comme un des feudataires du Comté de Peebles.Descendu de lui était Robert de For- syth, Connétable d\u2019Ecosse pour le Castel et district de Stirling avant 1360, et le fondateur de la famille de Forsyth, Barons de Dykes en Ecosse et héritiers des vicomtes de Fronsac en France.L\u2019Honorable Mathieu Forsyth, dernier Baron de Dykes et Vicomte de Fronsac était le premier de cette famille au Canada en 1730-32, lorsqu\u2019il entra dans le pays comme héritier de la Seigneurie de Fronsac autrefois appartenant à son cousin Richard Denys, Seigneur de Fronsac et gouverneur de Gaspé dont toute la famille périt d\u2019une épidémie en 1732.Son ami, James MacGregor, était alors chef de la colonie écossaise établie à Londonnerry et Antrim, Province de New Hampshire où ces Ecossais souffraient beaucoup de la sourde hostilité des Yankees puritains déjà établis.Cochrane fait mention dans son histoire d\u2019Antrim, N.H,, d\u2019un pacte secret de neutralité réciproque entre les Français du Canada et les Ecossais au New Hampshire durant la dernière guerre des Anglais et des Français avant la bataille de Québec et la cession du Canada à la Couronne Britannique.Les intermédiaires de ce pacte secret de neutralité étaient l\u2019Honorable Mathieu Forsyth, Vicomte de Fronsac pour les Français et James MacGregor, de Londonderry et Antrim pour les Ecossais.Mais les Anglais dévastèrent les terres de Fron- sac et le Vicomte se retira du pays pour entrer avec sa famille et ses richesses parmi les colonies écossaises déjà établies au New-Hampshire, il demeura dans la ville de Chester.Il saisit l\u2019occasion de l\u2019hostilité entre les colonies américaines et l\u2019usurpation parlementaire anglaise pour se faire choisir Président de la Société de salut de la ville de Chester en 1776, et à organiser le \u201cChester Company\u201d du premier régiment de New- Hampshire.Sous la domination anglaise, son titre français lui porterait non-seulement la haine des Anglais, mais surtout celle des Yankees puritains et il cache ce titre parmi les documents de famille.Il épousa Esther, fille de Rupert Graham à M ores Er RES Ri 344 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Fermanagh en Irlande (d'une famille illustre écossaise) et ses enfants furent: Le Docteur Mathieu, de la marine royale française qui s'établit à Cherbourg, mais qui périt dans une expédition en 1798.Son héritier était Thomas, fils de son frère Guillaume, né dans le New-Hampshire en 1770; élevé en France à l'école militaire, à l'âge de dix-sept ans, un des jeunes officiers cadets dans l\u2019armée royaliste, sous le Prince de Clair- fait (Autrichien) contre la révolution française.Reconnu à la mort de son oncle (Le Dr Mathieu) comme lui succédant au titre de de Fronsac par l'Empereur François II en 1708, il retourna en Amérique en 1800 et le titre de son nom et de son héritage reste parmi ses descendants aujourd'hui.OUVERTURE DE LA COUR SEIGNEURIALE La Cour Seigneuriale du Canada s\u2019ouvrira du 9 au 14 septembre à la chambre du Collège des Armes, à la bibliothèque de l\u2019Université McGill, Montréal, sous la présidence de Son Altesse Impériale, le Prince Augustin d\u2019Yturbide.Les autres officiers sont: Son Excellence le duc de Vera- gua, vice-régent; le Trés Honorable le baron de Longueuil, chancelier; le vicomte de Fronsac, maréchal de blason; I\u2019honorable Thomas Scott Forsyth, registraire-général.Les commissairee sont les bannerets H.B.Stuart, J.-B.Pyke et Rosaire Leprohon, sieur de Beaufort.Sir J.C.Gordon est solliciteur-général ; le Dr J.G.B.Bullock, poursuivant des armes; W.A.Crozier, F.R.S., député-com- missaire, et les conseillers sont: le marquis de Ruvigny, le vicomte de Beaujeu, le baron d\u2019Entremont, col.H.J.de LaVergne, capt.J.S.A.Heriot, Louis Denys de Bonna- venture, R.P.de LLaronde et Dr C.J.Colcock.Le bureau de publication est à la REVUE FRANCO- AMERICAINE, 7Ia rue St-Jacques, et le bureau aux Etats- Unis est chez le National American Society, 154 East 23d Street, New-York City.Les descendants au nom de famille des seigneurs.bannerets, baronnets de la Nouvelle-Eeosse, de la noblesse de nom et des armes, des officiers de la magistrature et de la LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 34.5 milice de l\u2019ancien régime au Canada et aux provinces américaines - descendus des familles honorables européennes sont invités à la cour eta s\u2019adresser au maréchal de blason- EXTRAITS GENEALOGIQUES ET HERALDIQUES HERIOT DE TRABROUN Armes : D\u2019argent, a une fasce d\u2019azur chargée de 3 cinq- feuilles du premier, à une bordure du second.Couronne de banneret de Québec.Cimier : Une main dextre tenant une couronne de laurier.Devise: \u201cFortum posse animum.\u201d Histoire : La famille Heriot était originaire de Norman- die duquel pays le premier sortit pour aller en Ecosse où son descendant Willo de Heryt fut un des signataires d\u2019une charte donnée par le roi William le Lion qui régna de 1165 a 1214.Descendu de lui fut William Heriot, un des compagnons de Robert, \u201cLord High Steward\u201d, d\u2019Ecosse, dans la bataille de Halidon Hill (1333) et de lui descendait James Heriot de Niddrie-Marischall, ancétre de John Heriot.A celui-ci fut concédée la baronnie de Trabroun dont le blason se trouve dans les registres armoriaux d\u2019Ecosse (1529-1555).De cette famille furent James Heriot, un des six commissaires d\u2019E- cosse durant la vie du Régent Murray; George Heriot, bijoutier du roi James VI et fondateur de l\u2019Ecole d\u2019E- dimbourg, et John Heriot, né en 1760, mort en 1833, rallié à l\u2019étendard royal en Amérique durant la guerre pour la conservation de l\u2019Empire, lieutenant des marines royales sous l\u2019amiral Rodney dans les Indes américaines en 1778, par ce fait un banneret de Québec de l\u2019Empire-Uni par l\u2019acte loyaliste de Québec de 1789.Il était fondateur du \u201cLondon Sun\u201d (1792) et du \u201cTrue Briton\u201d (1793), deux gazettes, et de 1809 a 1816 il fut député-trésorier-général des troupes dans les \u201cLeeward Islands.\u201d Son fils était John Charles Heriot né en 1795, mort en 1825, lieutenant de cavalerie dans l\u2019Inde orientale, et père de John Charles Heriot, banneret de Québec, qui était propriétaire des terres à Drummondville et Rose Bank, sur les bords du lac Mamphrémagog, province de Québec, en a \u20ac tt RRR Ere 346 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 1848.Il épousa Marie-Anne, fille de Moise Cass U.E.L., descendu des compagnons de Lord Baltimore, le fondateur de la province de la Maryland.Son fils est le capitaine J.S.C.Heriot de Montréal, ancien capitaine des fusiliers \u20accossais de la ville, banneret de Québec, décoré de la médaille Dorchester de l\u2019Empire et conseiller du Collège des Armes du Canada.Son père était parent du major-général Heriot qui commandait au Canada durant la guerre de 1812-15 et du premier maître- -général de poste du Canada de ce nom.LEWIS-LUNT , Armes: Le blason de Lewis écartelé de plusieurs autres familles et à la pointe de l\u2019écu l\u2019octofeuille de gueules bourgeois.Histoire: Edmund Lewis naquit en Angleterre en 1601.Quelques auteurs disent que la famille est d\u2019origine française (Louis).Il est mort à Watertown, Massachusetts, en 1650.Il avait fait la traversée de l\u2019Atlantique en 1632 dans le bâtiment \u201cElizabeth.\u201d Il fut concessionnaire des terres en 1636 et en 1638 3 Watertown et choisi prudhomme de la ville en 1638.Son fils Joseph, aussi, était propriétaire terrien et de lui descend William Wallace Lewis qui ajoute le nom de Lunt au nom de famille à la raison que sa mère, veuve durant son enfance, se remaria à un M.Lunt.M.William Wallace Lewis-Lunt, né en 1856, est membre de plusieurs sociétés d\u2019histoire et de généalogie, enregistrée au Collège des Armes du Canada et est officier de l\u2019Ordre Ayen de St-George de l\u2019Empire en Amérique.Il descend parlignes femelles du major-général Humphrey Atherton et des six députés à la cour générale du Massachusetts, Isaac Chipman, Isaac Buck, William French, Edward Jenkins, Humphrey, Chalbourne et Anthony Anale.NICKERSON Armes: Le blason de Nickerson avec l\u2019octofeuille de gueules bourgeois à la pointe de l\u2019écu.Histoire : William Nickerson émigra de Norwich, Angle- LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 347 terre, à Plymouth, Massachusetts, en 1637.Premier propriétaire et fondateur de la ville de Chatham, Mass, et député à la cour générale de la colonie en I655.Sa dame fut Anna Busby.Ligne de lui de père en fils Nicolas (1630- 1705 Yarmouth), William (1658-1730 Yarmouth), Ebenezer (1697-1768 Provincetown), Seth (1737-1801 Provincetown), Ebenezer (1768-1858 Waltham), le rév.Thomas White (Boston 1826-1905 Danbury, Connecticut) et le dernier Philip Tillinghast Nickerson, né i Brooklyn, Mass., en 1862, enregistré au Collége des Armes du Canada, compagnon de l\u2019Ordre Aryen de St-Georges de l\u2019Empire en Amérique, gradué de Phillips Academy (1880), justicier-de la paix, notaire, commissaire de la Nouvelle-Ecosse, le Prince Edward Island et les Etats du Maine et New Hampshire dans le Massachusetts, trésorier de l\u2019église du Messie à Boston, ancien consul de l\u2019Empire chinois à Boston, membre du consistoire À.À.S.R.et de la Société des Guerres coloniales, de la Bunker Hill Monument Association, etc.WOLCOTT Armes : D\u2019argent à un chevron accompagné de 3 rooks de chesse d\u2019hermine.À la pointe, l\u2019octofeuille d\u2019azur consulaire.Cimier : Une tête de bœuf d\u2019argent armée, lampassé et collée d\u2019or.Devise : Nullus addictus juare in verba magistri.\u2019 Histoire: Cette famille avait le manoir de \u2019Tolland, près Taunton, dans le comté de Somerset, en Angleterre, d\u2019où émigra Henry Wolcott (né en 1578), deuxième fils de John Wolcott, lord du manoir de \u2019Tolland, Il s\u2019établit en 1638 à Windsor, Connecticut, où il devint député à l\u2019assemblée générale et un magistrat.Il scellait ses documents d\u2019un sceau du blason de sa famille ci-dessus mentionné.Parmi ses descendants furent le gouverneur Roger Wolcott (1676-1767) ; Henry Wolcott (né en 1670), un des propriétaires des villes de Tolland et de Wellington, Connecticut, Henry Rogers Wol- cott (né en 1846), sénateur d\u2019Etat d\u2019Illinois (1879-1881) ; Edward Oliver Wolcott, sénateur des Etats-Unis (1888), et le gouverneur Oliver Wolcott, de Massachusetts.Cette famille se fit enregistrer dans le Collège des Armes du Canada, = cs a: =.+ Sie te ES SE re sr ot, ses Te aw Sioa oR 2 ES cuir\u201d ae.RS Re ne 348 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE GODIN DE BELLEFONTAINE DE BEAUSEJOUR Armes : (Choisies par la famille en 1906 et enregistrées) de si- nople, à une bande d\u2019or accompagnée de six fruits de pin du même.Couronne seigneuriale.Histoire : La famille Godin est très ancienne en Normandie quelques uns de ce nom s\u2019établirent en Angleterre durant l\u2019ère franco-normande quand ce pays se revêtit de l\u2019aurore glorieuse de la civilisation feudale y transplantée avec la race conquérante.Le premier de ce nom au Canada était Philippe Godin qui naquit en 1632 à St-Vol, Langres, France, le fils de Charles Godin et de Marie sa femme.Philippe s\u2019établit aux bords du fleuve Saint-Jean en Acadie : il était arpenteur en bois.Son fils, Joseph Godin reçut du roi le fief de Beausé- jour en seigneurie ; il était officier de marine et major dans la milice du pays, commandant le district de Saint-Jean en 1740.Son fils Michel Godin de Beauséjour reçut la seigneuriale concession de Bellefontaine ; il était aussi officier militaire et le courrier royal du district : il naquit en 1733, et il avait étudié la géographie et la navigation à Cherbourg, en France.De lui en lignée directe était descendu Louis Valcour de Belle- fontaine-Godin dont le fils Michel épousa Ursule Grenier en 1771, Parmi sa postérité sont Marie Valcour de Bellefontai- ne-Godin et son frère, les deux demeurant à Montréal. Boîte aux Lettres Messieurs, Je vous souhaite un \u2018\u2018courage courageux\u2019 et il en faut un, tout spécial, pour soutenir la lutte épouvantable, pour ne pas dire \u2018\u2018imbécile\u2019\u2019 que nous font les \u2018\u2018saints\u2019\u2019 Irlandais partout où ils se trouvent.Monsieur, = Je souhaite à votre vaillante REVUE prospérité et longue vie.Oui, qu\u2019elle vive longtemps, malgré les épreuves et les persécutions qu\u2019elle est appelée à rencontrer sur son chemin, partout et toujours.On n\u2019est pas soldat pour dormir sous la tente ; et quand on est brave comme vous, sans peur et sans reproche comme les saintes causes que vous défendez, on ne craint pas les premiers ni les pires coups de l\u2019ennemi.Continuez noblement votre chemin ! La cause que vous défendez est grande et belle.Que nos arrière-neveux, après cinquante ans, vous retrouvent encore sur le champ d'honneur, combattant les bons combats de la religion et de la race française en Amérique.A vous de tout coeur pour le triomphe de la bonne cause.Bi RE By BY.Br La ih Je iia ry [a langue française dans l'Ontario En 1901, il y avait 158,000 Canadiens-Français dans Ontario; il y en a actuellement plus de 210,000.Toute proportion gardée, la population de langue française d\u2019Ontario augmente beaucoup plus rapidement que la population de langue anglaise.Cependant, si nous augmentons en nombre, notre influence diminue sur le terrain civil et religieux.On dirait qu\u2019en effet il existe une véritable conspiration pour nous enlever un à un des droits bien acquis à mesure que les Canadiens-Français se multiplient, se développent et s\u2019épandent dans Ontario.Et ce que je dis pour Ontario, je pourrais, dans une large mesure, le répéter pour le Manitoba la Saskatchewan et l\u2019Alberta.A quoi donc cela tient-il?Est-ce dû à l\u2019hostilité voulue et déterminée de la part de nos compatriotes de langue anglaise ?Oui et non.! v a hostilité systématique de la part d\u2019un certain groupe de population de langue anglaise \u2014 mais qui pour la plupart n\u2019est pas Anglo-Canadien\u2014et cela dans le but avoué d\u2019arriver plus sûrement à nous angliciser.C\u2019est ce groupe remuant, mais sournois, qui, dans l\u2019ombre, essaie par une tactique suivie d\u2019obtenir complètement l\u2019abolition des écoles bilingues d\u2019Ontario, en même temps qu\u2019il ne perd pas l\u2019occasion d\u2019intriguer jusqu\u2019à Rome pour imposer des évêques de langue anglaise à la population canadienne-française d'Ontario.D'autre part, ce qui facilite grandement ces intrigues et leur permet parfois d'arriver à leurs fins, c'est notre propre nonchalance, notre apathie, ou voire même notre manque d'union, non seulement lorsqu\u2019il s\u2019agit de revendiquer un dro.t, mais encore dans la lutte individuelle, dans la lutte de chaque jour.Manque d\u2019union trop souvent, hélas! de la part des Cana- diens-Français lorsqu\u2019il s\u2019ag°t de choisir quelqu'un pour les LA LANGUE FRANÇAISE DANS L'ONTARIO 351 représenter soit au Conseil de leur municipalité ou de leur ville, soit à la Législature de leur province, ou au Parlement du pays.Et par là même, on neutralise volontairement le seul moyen vraiment efficace de défendre ou de revendiquer nos droits avec avantage.Nonchalance et apathie, non seulement lorsqu\u2019il s\u2019agit de s\u2019unir pour la revendication d\u2019un droit ou pousser de l'avant une oeuvre nationale, mais aussi et surtout, de favoriser le succès individuel dans la lutte de chaque jour.Ne serait-il pas de l\u2019intérêt des Canadiens-Français d'Ontario, comme celui de nos compatriotes des autres provinces anglaises, que les maisons commerciales aient dans leur personnel des employés canadiens-français?et qu\u2019il en soit de même aussi pour les banques, hôtels, services publics\u2014tels, les tramways, chemins de fer, téléphones, télégraphes, lumière électrique, gaz, etc.?Oui, n'est-ce pas?Eh bien! quand un Canadien-Français entre en relation d\u2019affaires avec une maison commerciale, quand même il sait parfaitement l\u2019anglais, pourquoi n\u2019adresse-t-il pas sa commande toujours en francais?Pourquoi ne parle-t-il pas frangais au commis de banque?à l\u2019hôtelier, etc.?Et ses lettres d\u2019affaires à se maison de banque, à la compagnie du chemin de fer, à la compagnie électrique, à celle du gaz, à son marchand fournisseur, etc, etc, pourquoi ne les écrit-il pas invariablement en français?En agissant ainsi, le Canadien-Français démontrerait l\u2019importance de la langue française, et cette maison de commerce, cette banque, etc, etc, ne tarderalent pas à avoir dans leur personnel quelqu'un qui soit capable de comprendre pour la servir cette clientèle française.Non seulement un grand nombre de Canadiens-Français trouveraient par 1a même des positions assurées, mais aussi et surtout, la langue française, étant plus parlée dans ces centres anglais, prendrait d\u2019autant plus d'importance, et, conséquemment, il serait d\u2019autant plus difficile à ses adversaires de lui faire la lutte.Cela aurait encore pour avantage d\u2019obliger certaines mai- sions d'éducation, soi-disant canadiennes-françaises de la pro- 352 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE vince d'Ontario, \u2014 comme, entre autres, l\u2019Université d\u2019Ottawa \u2014 de donner plus d\u2019attention à l\u2019étude du français.Ainsi, on dit couramment que le gouvernement d\u2019Ontario a passé des lois tout à fait ververses à l\u2019égard des écoles bilingues de la province.Cependant, ces lois sont calquées, pour ainsi dire, sur le mode d\u2019instruction donné à l\u2019Université d\u2019Ottawa.En effet, le gouvernement d\u2019Ontario, de par la loi, reconnaît aux instituteurs des écoles bilingues de la province le droit d'enseigner autant de français et aussi longtemps qu\u2019on l\u2019enseigne pratiquement dans la maison d\u2019éducation dirigée par les Oblats canadiens-français de la ville d'Ottawa.Et c'est cette loi que l\u2019on dit être mauvaise.Mais, cependant, rien de surprenant si des Anglais de bonne foi, sans parti-pris et sans fanatisme, trouvent bonnes pour nous ces lois des écoles bilingues qui nous accordent autant de français que nous en avons pratiquement dans notre seule université \u201cfrançaise\u201d d\u2019Ontario, surtout quand ils savent que cette Université est dirigée par des religieux canadiens-fran- çais.Ce que nous demandons, c\u2019est la bonne volonté de chacun unie à l'effort de tous pour travailler tous ensemble à la propagation de la langue française, et, par le fait même, développer dans une plus large mesure l\u2019influence de notre nationalité dans la grande province ontarienne.Pour obtenir un résultat satisfaisant, il nous faut aussi le concours de nos compatriotes de Québec.Pour cela, :l serait à désirer que les Canadiens-Francais de la province de Québec, faisant affaires dans Ontario, se servent eux aussi invariablement de la langue française.J.E.Laforce.1 CCPL Ry YT - = es rs > Les deux Filles de Maître Bienaimé (SCENES NORMANDES) PAR Marie Le Miere (Suite) \u2014 Impossible ?ah! tu m\u2019amuses.A en juger par cet incident, tous vos fournisseurs doivent être aux abois ! \u2014 Mais je ne comprends pas.je ne comprends pas, répétait la femme de Roger, tordant les poils de sa fourrure.Amélie eut un sourire indéfinissable.\u2014Alors, tu n'as jamais reçu de réclamations de ce genre ?\u2014 Mais si, avoua Léa, dont les cheveux se mouillaient à la racine ; seulement Roger me disait toujours qu'il paierait, qu'il ne fallait m\u2019inquiéter de rien.Et il ne paie pas.il ne paie pas.Oh ! ma tante ! exclama la jeune femme avec une terreur enfantine, qu'est-ce qu\u2019on va nous faire ?\u2014Je l\u2019ignore, répondit Mme Lagarde, jouant avec un coupe-papier d'argent ; mais vous voudrez bien tous deux, à l'avenir, empêcher que mon nom soit mêlé à ces.questions de votre ménage.Les messages de ce genre sont peu agréables à recevoir, même quand on est résolu à n\u2019y pas répondre.Je comptais que Roger, une fois marié, me laisserait tranquille, et J'entends qu'il en soit ainsi ! Ah! si j'avais prévu l\u2019ennui qui m'arrive, je te jure que vous ne vous seriez jamais connus ! C'était le cri du cœur, ou plutôt d\u2019une nature où le cœur ne tenait qu'une place infime.L'âme vulgaire, atteinte en plein égoïsme, et n'ayant plus à son service qu'un corps usé, se dévoilait à nu, dans son mouvement de protestation.Léa, 354 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE les lèvres entr\u2019ouvertes, le visage entièrement décoloré, ressemblait à une cire humide.Ce qui la confondait ainsi, ce n'était pas seulement la brusque lueur éclairant l\u2019abîme que son étourderie, sa folle confiance en Roger, lui avaient dissimulé jusque-là : c'était surtout la révélation d\u2019un autre abi- me, profond et glacial.Pouvait-on lui dire plus clairement : Tu ne m'intéresses pas, et, en m\u2019occupant de tes affaires, je ne me suis placée qu\u2019à mon point de vue personnel ! L'angoisse se faisait telle, que la sueur traversait les gants de la jeune femme ; elle dévisageait avec affolement cette inconnue, \u2014On se trompe, balbutia-t-elle ; nous n\u2019en sommes pas où vous croyez.Roger m'a dit qu'il faisait de bons placements, des.spéeulations.Amélie haussa les épaules ; puis, envahie par une idée subite : \u2014Est-ce qu\u2019il joue ?articula-t-elle.\u2014 Mais non ! \u2014Tu n\u2019en sais rien ! répliqua Mme Lagarde avec une moue dédaigneuse, et moi, je sais maintenant que, depuis votre mariage, vous vivez sur votre capital.Au lieu d'enrayer les prodigalités de ton mari, tu l\u2019as aidé à dévorer son avoir et le tien.Demain ce sera la misère ; tu l\u2019auras voulue ; mes avertissements ne t'ont cependant pas manqué.\u2014Ma tante ! Ce cri instinctif sonna comme un appel au secours; en même temps Léa, d\u2019un geste involontaire, étendit le bras vers Amélie ; mais elle eut la sensation de se heurter à une pierre.Ah ! les avertissements! Quand on veut empêcher un papillon de se brûler les ailes, ne faut-il point, d\u2019abord, se garder de l\u2019attirer vers la flamme ! Sans doute, Léa pouvait dire aussi : c'est ma faute.Mais, si jeune, si naïvement éprise, n\u2019était-elle pas un peu excusable d\u2019avoir cru son mari D'ailleurs, eût-elle été victime du malheur le plus immérité, son recours à la pitié de sa riche parente fût demeuré aussi av LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 355 vain ! De l'accent, du geste, des paroles d'Amélie se dégageait, à cette heure, une conclusion criante : elle n'avait jamais eu ni dévouement, ni tendresse pour l\u2019enfant qu\u2019elle avait dévoyée, dont elle avait faussé la vie et perdu l'avenir.Léa marchait maintenant; elle tournait, foulant ce tapis qui lui brûlait les pieds.À la fin, elle s'arrêta, et, avec une expression hagarde : \u2014On pourrait, tout de même, se tirer de là, je suppose.\u2014Essaie ! répondit Amélie, que la scène commençait à fatiguer.Renvoie ta bonne, fais ta cuisine, loge au cinquième, va en omnibus, et habille-toi de lainages à 2 fr.50.Tout en énonçant cet avis catégorique, la tante de Léa s'enfonçait commodément dans le fauteuil.\u2014Je m\u2019en vais, murmura la jeune femme tremblante, méconnaissable.Elle se dirigea vers la porte ; des bourdonnements lui emplissaient les oreilles; elle distingua néanmoins ces mots, âprement articulés : \u2014Et ta note ?tu l\u2019oublies, je crois.Dès que Mme Daubreuil fut sortie de cette pièce, où une clarté foudroyante lui avait dessillé les yeux, le cœur lui manqua.Elle poussa un cri léger, mais poignant.Quel- qu'un la retint dans sa chute ; elle eut l'impression confuse qu'on l'entraînait, qu\u2019on l\u2019étendait, qu\u2019on la soulageait du poids de ses fourrures.Des mains douces l\u2019effleuraient.\u2026.Une voix répétait : \u201c Léa.Léa.ma pauvre petite sœur.\u201d Une odeur piquante fit frémir ses narines ; ses paupières battirent.Elle bégaya inconsciemment : \u201c Mathilde.\u201d Bientôt ses prunelles embuées s'éclaircirent ; elle reconnut les bandeaux à la Vierge et les yeux bleus, tout mouillés, de Marguerite Daubreuil.En sa délicatesse infinie, la jeune fille se garda bien de la questionner sur la cause de l'accident.\u2014 Vous sentez-vous mieux, ma chère Léa ?demanda -t-elle avec une compassion navrée. À i A i J.A 8 2H it: 4 À i La a i fd.x4 of A 356 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2014Oh ! oui, beaucoup mieux.Vous êtes bonne.répondit la femme de Daubreuil, rajustant, de ses mains tâtonnantes, les agrafes de son corsage.\u2014Ce ne sera rien.Buvez maintenant, invita Marguerite en présentant un verre.Mais la nièce d\u2019Amélie se détourna d\u2019un air sombre.\u2014 Merci, merci.Je ne puis pas.Non, elle ne voulait plus rien accepter dans cette maison qu'elle avait hâte de fuir.\u2014Où est mon chapeau, Marguerite ?interrogea-t-elle encore égarée.J'ai tant besoin d\u2019air ! J\u2019étouffe ici.\u2026 j'étouffe Ces allures effrayaient et consternaient la jeune fille ; elle n\u2019osa cependant protester, et, enlaçant sa cousine par la taille, elle lui dit : \u2014Je vais vous mettre en voiture.Le fiacre, pris à l'heure, stationnait en bas; dans le vestibule, Léa se détacha de Marguerite en balbutiant : \u2014Jl faut que je vous remercie mieux, que je vous embrasse ! Et retrouvant, dans ce moment d\u2019abandon, les tournures familières à son enfance : \u2014 Vous savez, je crois bien qu'on ne se reverra plus.On se voyait déjà s1 peu ! Vous ne veniez jamais chez nous ! Mlle Daubreuil rougit.Elle aussi, en effet, s'était tenue à distance, craignant de rencontrer chee son frère et sa belle- sœur des personnes qu\u2019elle n\u2019eût voulu fréquenter pour rien au monde.\u2014Je ne sors guère, répondit-elle ; je suis très occupée depuis que ma mère est si mal.Car elle est très mal, appuya Marguerite avec un regard intense, qui, peut-être, implorait un pardon.Mais je viendrai ; je vous le promets, Léa ! La jeune femme, chancelante, remontait dans son fiacre © la fille d\u2019Amélie se retira très vite en dedans du seuil ; des larmes ruisselaient tout le long de ses joues. LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 357 \u2014 Pauvre petite ! soupira-t-elle.Et je n\u2019ai rien pu.et je ne puis rien !.Là-haut, Mme Lagarde, derrière la guipure bien appliquée sur la haute vitre, guettait le départ de sa nièce.\u2014 Tant pis ! exclama-t-elle avec un véritable cynisme.Elle n'osa, cependant, compléter tout haut sa pensée ; cela devait arriver ; 1l courait au gouffre, et rien ne l\u2019eût retenu ; qu\u2019il y tombe avec elle ou sans elle.la question lui importait peu.Elle avait beau, d\u2019ailleurs, se cuirasser contre des menaces indéfinies, essayer de se remettre d\u2019une secousse éminemment désagréable, elle ne pouvait sans trouble envisager l'avenir ni évoquer le retentissement que certaines catastrophes ont parfois dans toutes les vies proches ! Et le fiacre filait, emportant Léa brisée dans son cœur et dans ses membres, sourde et aveugle à tout ce qui l'entourait.N\u2019avait-elle pas rêvé l\u2019exécution impitoyable dont elle venait d\u2019être victime ?Ce spectre de la misère, dressé devant elle, était-il autre chose qu\u2019un vain épouvantail ?Peut-être, à ce moment, Roger attendait-il Léa dans le salon rose.Ce beau Roger qui jetait l'or et les billets avec une insouciance de millionnaire.se pouvait-il qu\u2019un jour il la laissût manquer \u201cde pain?.Mon Dieu! Mais c\u2019était horrible.Roger, son Roger.Ah! il allait savoir ce qu\u2019elle avait souffert ! Le cœur de la jeune femme eut un bond violent, un appel de détresse, puis il retomba sur lui-même, comme s\u2019il se fût élancé vers une ombre fuyante.Elle se sentait isolée, perdue.Elle avait froid, elle avait peur.Quelque chose remuait aux profondeurs d\u2019elle-même, quelque chose d\u2019inconnu, de souffrant, de pleurant.L\u2019enivrement se dissipait, le mirage s\u2019éteignait.Sous la déception vraie, sous les chocs brutaux de la vie, l\u2019âme allait s\u2019éveiller\u2026 trop tard pour le bonheur. ; PRE IR ce Ur 0 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE v OISEAUX DE PROIE \u2014Eh bien ! quoi ?s\u2019écria le grand valet de la Closerie.On ne verra donc plus de viande sur la table ! Entre les deux rangées de domestiques assis sur les bancs, un plat de moules fumantes, cuites à l\u2019eau salée, exhalait son odeur marine, et la servante, ainsi interpellée, fit observer, en s'asseyant, qu\u2019un mets semblable avait figuré, la veille, sur la table des maîtres.\u2014 Tout ça, c'est très bien, reprit un homme ; mais ça ne nous regarde pas! On me demande du travail: qu'on me nourrisse alors! Voila trois jours qu'on nous sert des coquillages a la collation de neuf heures.1l s'interrompit : derrière une porte retentissait l'organe sec, autoritaire, qui les impressionnait encore, malgré eux.\u2014À qui en a-t-il ?interrogea le grand valet, baissant instinctivement le ton.\u2014A la \u201cbasse\u201d, je crois bien, ricana un triolet.Ah! ça promet pour la journée.\u2014S'il me dit un mot de trop, bonsoir ! déclara un autre.J'en ai assez d'être mené comme un gosse.\u2014Et tu t'en iras chez un autre qui te traitera de même, et ça sera toujours à recommencer ! Tous les yeux se braquèrent sur celui qui intervenait de de cette façon inattendue.Molineau, ayant ertfoncé sa casquette,.appuya ses coudes sur le bois, son menton sur ses mains, et, enveloppant ses compagnons du feu pâle de \u2018ses prunelles ; \u2014Tous les patrons se ressemblent ; des sales brutes de tyrans.Ils le fixaient avec ue avidité mêlée de frayeur.\u2014Tu en as mangé, alors, de la vache enragée ?risqua son voisin.\u2014Si j'en ai mangé, gronda-t-il, pesant lentement sur les POUR pi LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 359 syllabes pour en exprimer plus de haine.Filer, c'est le premier mouvement, mais ça n\u2019est pas le bon moyen, et puis, c\u2019est lâche.On finit par se dire : nous sommes le nombre, faisons la loi ! \u2014Eh ! mais, tu n\u2019y vas pas de main morte ! repartit l\u2019un des hommes en reculant instinctivement.\u2014Si on se syndiquait ?C\u2019est une idée ! lança le triolet d'un air moqueur.Les autres se regardaient, hésitants, et Molineau se renferma de nouveau dans son mutisme.Depuis quelques mois, l\u2019individu farouche s\u2019était mis à parler peu à peu, cédant à la poussée de fureurs trop longtemps accumulées dans les bas- fonds de son âme.Ce qu\u2019il avait dit, on le devine maintenant ; on sait quelle influence attisait, dans l'ombre, les rancunes, les révoltes chez des êtres dont la plupart étaient moins pervers qu\u2019imbus de préjugés et aveuglés d'ignorances Mais, cette fois, le prêcheur d\u2019anarchie craignit d'avoir été un peu loin : ces gens-là n'étaient pas encre mûrs, sans doute, pour l\u2019exposé brutal de pareilles théories.Molineau n'en avait pas moins jeté des graines qui ne seraient point perdues.En se rendant à sa tâche, il observait, avec un mauvais rire, les troupeaux, les pommiers, puis les toits de la ferme qui se massaient, au loin, dans un ensemble imposant.Et tout criait à Molineau le nom de l\u2019homme qui était pour lui le riche, le maître, c\u2019est-à-dire l\u2019ennemi ! Longtemps il s'immobilisa dans sa contemplation sinistre, à l'entrée d'un champ où deux forts chevaux, attelés à un banneau, agitaient leurs sonnailles et les pompons rouges qui leur tombaient sur les yeux.\u2014Tu n'as pas encore commencé à décharger ton sable ?proféra une voix derrière lui.Est-ce que tu te moques de mol, ce matin ?Le colosse ne bougea pas d'une ligne; bien campé, une main sur la roue de la voiture, l\u2019autre sur le manche de son outil, il toisa le fermier du haut en bas. 360 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Brissot, la tête nue, les habits en désordre, le visage brûlant, se précipitait, comme hors de lui-même ; il avait de ces réactions presque effrayantes de son tempérament et de sa volonté contre le destin rebelle.Aujourd\u2019hui, depuis l'aube, il courait de-ci, de-là, se meurtrissant, s\u2019exaspérant aux mille détails où se révélaient l'insuffisance des ressources et la négligence du personnel.Es-tu donc sourd ?cria-t-il, avec un mouvement incon- scient pour saisir le poignet du valet.\u2014\u2014Ah ! ne me touchez pas, vous, ne me touchez pas ! siffla Molineau, avec une expression qui faisait frémir.Les deux hommes étaient seuls, et ce domestique, à la face de malfaiteur, eût pu étendre raide, d\u2019un seul coup de sa pelle, celui qu\u2019il avait appelé un tyran.Il n\u2019ajouta rien, cependant.Quelle force pouvait donc comprimer, chez cette nature de sauvage, l\u2019explosion d\u2019une telle haine ?Au bout de plusieurs secondes, il ôta rageusement sa veste, remonta jusque sous les bras sa ceinture de flanelle.Les muscles formidables saillaient sous la chemise à carreaux lilas.\u2014Serait-il encore pire que les autres ?murmurait, en s\u2019éloignant, Maître Bienaimé saisi d\u2019étranges idées.Est-ce qu\u2019il les endoctrine ?Je l\u2019ai vu leur passer des journaux.Ah! les coquins ! la mauvaisé engeance !.Il s'appuya sur une barrière ; le bois vermoulu craqua, déchira la main calleuse.Sur la tête blanche, un pommier mort étendait ses rameaux tordus.\u2014Jls sont tous de connivence ! conclut le fermier.Si je mets celui-ci dehors, les autres me planteront là du jour au lendemain.Et qu'est-ce que je ferai, moi ! Je suis obligé\u2026 obligé de subir.répétait-il, incrustant ses ongles dans ses paumes.Quand on est malheureux, on n\u2019a plus d'autorité.il faut qu\u2019on supporte.des gens qui se moquent de vous.£t, son exaspération le reprenant : \u2014 Non, ¢a n\u2019est plus possible., .ça n\u2019est plus possible.Il longeait la rivière et ses yeux furent attirés par une en- i Si Re TR IP RT I Ae are LES DEUX FILLES DE MAÏTRE BIENAIMÉ 361 8 seigne, dont la peinture blanche luisait sous un rayon.Il ralentit le pas, huma l'air, et finalement se dirigea vers le débit de boissons.On'sentait, à quelque chose d'indéfinissable, qu\u2019il n\u2019y entrait point pour la première fois.E La veuve Hochard, aidée de sa servante, faisait le ménage fe de la salle.Ayant aperçu le maître de la Closerie, elle déta- E cha rapidement les épingles qui relevaient les plis de sa robe et apparut nette et irréprochablement coiffée, bien qu'il fût à peine dix heures du matin.\u2014 Monsieur Brissot, salua-t-elle avec l\u2019empressement des E débitantes villageoises qui connaissent tout le monde et s'intéressent particulièrement à chacun de leurs clients.Un joli temps pour les orges ! Vous voilà déjà tout en nage à l'heure qu\u2019il est ; vous travaillez, vous travaillez, comme si vous en Ë aviez besoin ! ; A son amabilité professionnelle, elle joignait une sorte de E déférence, et l\u2019amour-propre du paysan \u2014 cet amour-propre d'autant plus impressionnable qu\u2019il était plus blessé chaque jour, \u2014ne fut pas insensible au compliment renfermé dans les ; derniers mots.E \u201c \u2014Et la santé ?Et chez vous ?continuait la veuve de sa 1 Voix douce.3 \u2014 Vous avez bien de la bonté madame Hochard, répondit Hi le fermier s\u2019abandonnant contre le dossier de l\u2019unique chaise i que la femme avait approchée.Ça va comme ça peut.ça E se tire.E \u2014C'\u2019est rude, la \u201cfaisance-valoir\u201d interrompit-elle, la E grande surtout ! Ne laisser rien en souffrance, s'occuper par # soi-même des plus petits détails, commander à tant de gens.Vrai, il faut être doué pour ça; mais on sait bien que vous l'êtes.En parlant, elle le servait, sans même avoir attendu ses l ordres ; elle versait, d\u2019une bouteille de terre, un liquide à pei- Ë ne teinté, à l\u2019odeur acide.; \u2014C'\u2019est de ma fine, de ma toute fine, de celle de l\u2019autre | 362 LA REVUE I'RANCO-AMERICAINE jour, continuait-elle.Il n\u2019y a rien de pareil pour redonner des forces.\u2014 Merci, fit Maître Bienaimé trempant sa lèvre rasée dans cette eau-de-vie de cidre dont il n\u2019appréciait que trop les qualités et la valeur.Oui, oui, commander à tant de gens, comme vous dites, c\u2019est la grande question.Et on a parfois affaire à des gaillards pas commodes, je vous le garantis.\u2014Bah ! Il s\u2019agit de savoir les prendre, répliqua la veuve Hochard remplissant pour la seconde fois le verre de son client.L'instruction, les journaux, ça monte un peu les têtes par le temps qui court.Certains aiment à dire des mots pour se donner de l'importance ; mais, au fond, vos hommes comprennent bien qu'ils ont besoin de vous, allez ! Ce ne sont pas toujours ceux qui crient le plus fort qui font la plus mauvaise besogne.\u2014 Vous croyez, madame Hochard ?Elle rebouchait la bouteille et la remportait vers le placard.\u2014Ne vous offensez pas, reprit-elle, plaisantant à demi ; je sais bien que vous pourriez en supporter beaucoup plus sans vous en ressentir; mais voilà : j'en ai très peu.Je n\u2019en donne même pas à tout le monde : je la garde pour les connaisseurs ! L'ayant amené juste à ce point d'expansion où l\u2019on cause volontiers, sans perdre le fil de ses idées, elle poursuivit, s\u2019accoudant au buffet : \u2014À propos de domestiques, vous en avez de solides! Votre Molineau, par exemple ! Je le regardais l\u2019autre jour monter la rue avec une charge de bois sur son dos.une charge bonne pour un cheval, il n\u2019y à pas à dire.D\u2019où est-il, cet homme-là ?\u2014J! est natif du Morbihan ; il a servi dans une ferme du côté de Vannes.\u2014Un Breton !.Les Bretons sont tétus, mais quand ils LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 363 veulent, ils en abattent, de l\u2019ouvrage ! J'ai vu ça, moi, chez mon père.\u2014Où demeuriez-vous ?\u2014 Dans le Nord, répondit-elle brièvement ; nous avons eu des malheurs.Puis elle se mit à essuyer la table en demandant sur un autre ton : \u2014Comment va Mlle Mathilde ?\u2014Elle prétend qu\u2019elle va bien, dit le fermier, allongeant les deux bras sur la toile cirée, un peu écorchée aux angles; mais je trouve qu\u2019elle change.Vous fait-elle aussi cet effet- là, à vous ?\u2014 Vous savez, murmura la débitante, je ne la vois guère et je ne l\u2019ai pas connue autrefois ; mais elle changerait, que cela n'aurait rien d'étonnant.Elle doit se fatiguer beaucoup.malgré tout son courage.Elle est si jeune pour être à la tête d\u2019une ferme comme la vôtre ! \u2014La vie est dure, madame Hochard ! Tout le monde a ses misères ! soupira Maître Bienaimé.Il ne sut pas comment il avait laissé échapper cette plainte ; 11 paya, salua et sortit.En se retrouvant debout, à l\u2019air, il porta la main à sa tête : il constatait, maintenant, combien l'avait étourdi la liqueur de feu.La rivière haute, argentée, susurrait tout bas contre ses bords reverdis, les oiseaux jasaient dans les branches, au- dessus des talus revêtus de primevères, et dans le clair matin montaient le bruit des battoirs et le babil des laveuses.La fille de Brissot apparut au tournant du chemin ; elle marchait la tête basse, les épaules un peu fléchissantes, et sa chemisette d'un rose déteint la faisait paraître plus pâle et plus brune.Elle portait un paquet dans un linge noué par les coins.À la Closerie, la désorganisation de tout l\u2019intérieur obligeait parfois Mathilde à faire elle-même le savonnage.Elle n\u2019eut pas de peine à relever ses manches sur ses bras amaigris ; ayant répondu aux bonjours, elle s\u2019agenouilla, un 364 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE peu à l'écart, et se pencha sur l\u2019eau limpide, trempant, frottant avec une hâte fiévreuse qui ne lui était point naturelle et dont elle devait souffrir.Autour d'elle, les langues menaient grand train et le chœur aigu des bavardes retentissait péniblement dans sa tête creuse.Le sol résonna sur un trot vif, accompagné d\u2019un roulement ; le maître de la Haie-d'Epine passa, emporté dans sa carriole légère, dont le vernis scintillait au soleil.Il saluæ le groupe des femmes, mais il ne reconnut pas Mathilde, qu\u2019il n'avait jamais vue occupée à cette besogne, et Mathilde ne leva même pas les yeux, \u2014Où va-t-il comme ça, Maître Louis ?cria la mère Nanette qui devisait à perdre haleine depuis une heure, tout en faisant mine de savonner des loques.Il est faraud, ce matin.\u2014S'il ne tournait pas le dos à Saint-Damien, répondit de l\u2019autre bout de la file ine voix glapissante, on dirait qu'il va voir sa future ! \u2014Sa future ! \u2014 Mais oui donc, sa eousine, Mamzelle Chaumel.\u2014Comment ! Comment ! D'où savez-vous ça ?Tous les yeux pétillaient, tous les battoirs s\u2019arrétaient.\u2014 C\u2019est sûr, reprit la personne bien informée, tendant le cou et s'appuyant des deux mains sur sa pierre à laver.Le grand François, qui travaille à la Haie-d'Epine, m'a dit qu'ils se sont accordés l\u2019autre jour.Elle n\u2019a que dix-neuf ans, mais elle est déjà forte et bien tournée.Et il paraît qu\u2019elle est encore plus riche que lui ! Ça fera une belle noce et un joli ménage.Mathilde tordait son linge si fort, que des gouttelettes rejaillissaient sur ses cheveux.Ayant terminé son lavage, elle refit son paquet en un tour de main, et, voulant passer par l\u2019épicerie, elle prit une ruelle montante entre de vieux murs embroussaillés.Ses tempes battaient à lui donner le vertige.Etait-ce l\u2019etffet du soleil, facilement traître en cette saison ?L\u2019un de RER Te SO PE IE Ce et a TI LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 365 ses sabots roula sur la pente, s\u2019engagea dans le fouillis des ronces ; elle dut, pour se rechausser, déposer son fardeau.Les voix, babillant au-dessous d\u2019elle, empruntaieut au voisinage de l\u2019eau une sonorité singulière et parvenaient distinctement à la jeune fille que les laveuses, du reste, croyaient déjà loin.Ce qu\u2019elle entendit la cloua sur place.\u2014 Vous avez eu la langue trop longue, tout à l'heure, reprochait l\u2019une des femmes à celle qui avait annoncé le mariage de Louis.\u2014 D'où vient ?\u2014 Rapport à une qui était là, qui ne disait rien, mais qui n\u2019en pensait pas moins, peut-être.Vous avez l'air de ne pas comprendre.Vous savez pourtant bien qu\u2019il allait à la Closerie, dans le temps.\u2014C'\u2019était pour l\u2019autre ! \u2014C\u2019était pour celle-là ! trancha son interlocutrice avec l'assurance des gens qui prennent leurs suppositions pour des réalités.Mais il s\u2019est aperçu, avant de se déclarer, que les affaires marchaient mal.Je parie, moi, qu\u2019elle voudrait bien le repêcher à cette heure, et, dame, ça serait tant mieux pour elle.\u2014Hé ! je vous crois ! \u2014Je l\u2019ai vue qui lui causait, hier soir encore, reprit la commère.seulement il est trop tard, et d'abord, elle est bien fanée, cette pauvre \u201c Maltide!/\u201d On lui donnerait plus de trente ans.Une raideur atroce pétrifiait la jeune fille sous les rameaux enchevêtrés.Elle crut, un moment, qu\u2019elle ne pourrait s\u2019arracher de cette place.Avec effort, elle leva sa main, l'appuya sur son cceur qui criait de révolte.Rien ne saurait dépeindre ce qu\u2019elle éprouvait en voyant son nom accolé a cet autre nom dans des bavardages vulgaires.En quoi, grand Dieu! les avait-elle autorisés ?Elle devrait donc s\u2019interdire les paroles les plus banales, échangées au hasard d\u2019une rencontre, SRE 366 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE un bonjour jeté en passant, puisque des faits si simples pouvaient être interprétés de la sorte.Toutes les misères, coup sur coup, pleuvaient sur elle ; au froissement sanglant de sa dignité se mélait un autre froissement, désavoué, mais plus douloureux encore, \u2014 Comme vous êtes pâle, mademoiselle Brissot ! fit derrière elle une voix apitoyée.Voulez-vous que je vous décharge un peu, puisque nous allons du même côté ?Le sang remonta d\u2019un jet brusque au front de Mathilde, tandis que sa bouche prenait un pli dur.\u2014 Merci bien, répondit-elle brièvement ; je suis habituée à l'ouvrage.La débitante pressa le pas et lança un coup d\u2019œil par-dessus l'épaule à l\u2019interpellée qui se laissait volontairement distancer.\u2014Pas commode, la fille! ricana-t-elle tout bas entre ses dents.Pourquoi la seule approche de cette femme causait-elle toujours un tressaillement, une contraction à l\u2019enfant du fermier ?Bien que la veuve Hochard ne fût pas mal considérée dans le pays et exerçât son métier avec un apparent souci de la tenue, elle ne fréquentait pas régulièrement l\u2019église, on ignorait d'où elle venait et ce qu\u2019elle était au juste.Mathilde savait que son père, dans les jours les plus noirs, entrait au cabaret du bord de l\u2019eau.C'en était assez pour expliquer chez la jeune fille une certaine répugnance à l'égard de la vendeuse d'alcool.Y avait-il plus?Y avait-il une de ces presciences, obscures mais profondes, particulières aux êtres aimants lorsqu\u2019il s\u2019agit des êtres aimés ?Oui, comme elle était pâle aujourd'hui ! Tout le monde le remarqua, même le fermier, qui cependant avait sur le regard ce nuage brûlant dont Mathilde avait peur.Elle suivait, chez Brissot, le progrès lent, mais sûr, du penchant funeste, et a cela encore, mon Dieu! il lui fallait assister, impuissante.Qu\u2019étaient ses reproches muets, ses allusions respectueu- a a a ie as LES DEX FILLES DE MAITRE BIENAIME 367 ses pour cet homme exaspéré ?S'il en arrivait à s'abandonner lui-même, ce serait la fin.la fin.La jeune fille se déchirait l'âme à cette pensée, un soir de la semaine suivante, en attendant le retour de son père.I était parti le matin pour une foire de Rauville, ct, vers le mi- , lieu de l\u2019après-midi, le \u201ccacheux \u201d avait amené à la Closerie les deux bœufs achetés.Maintenant il était neuf heures.Lasse de courir de la porte à la barrière, incapable de surveiller davantage et ne pouvant plus se tenir debout, elle avait congédié tous les hommes, sauf le grand valet qui devait dételer la voiture et prendre soin du cheval.Mais Moli- neau ne s\u2019était pas retiré non plus; Moiineau ne se couchait pas volontiers ; il rôdait, le soir, aussi longtemps que possible, et il ne dormait guère ; ses compagnons voyaient, par les nuits de lune, ses yeux briller dans l\u2019angle de l'écurie ; ils entendaient le colosse frôler, dans son agitation, les pierres brutes du mur.La fille de Brissot avait fini par allumer un tronçon de bougie ; près d\u2019elle, Eugène, assis près de la table, feuilletait un livre orné de gravures, un vieux prix de Léa qu'il avait découvert dans un coin.La voix étouffée de Mathilde accompagnait le tic-tac martelant des secondes : \u201c Te rappelles- tu, Eugène ?.dis, dis ?Tu ne te rappelles pas ?\u201d Mais, cette fois, son esprit n\u2019était pas avec ses mots.Jamais encore son père n'avait tardé ainsi ! ° Elle se leva toute droite ; des pas précipités traversaient la cour ; une main frappait, en passant, à la porte ouverte ; une femme apparaissait, vêtue d\u2019une robe de paysanne et coiffée d\u2019un chapeau rond.Autour de son visage, les cheveux mettaient une Jueur blafarde.\u2014Excusez-moi, mademoiselle Brissot, d\u2019entrer comme cela chez vous, dit la veuve Hochard ; je viens de Rauville, \u2014Papa ! s\u2019écria Mathilde.\u2014Allons, allons, ne vous émotionnez pas, reprit la débitante, en lui touchant le coude.ir.gh ft de f 368 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Mais la jeune fille recula comme sous un contact répugnant.\u2014Qu\u2019est-ce que vous me voulez ?articula-t-elle brièvement.Vous me tuez ! \u201c Pourquoi ce message ?Pourquoi cette femme ?Toutes les choses autour de Mathilde revêtaient un aspect fantastique, effrayant.Une ombre intercepta le reste de lueur douteuse venant du dehors : Molineau se dressait sur le seuil, obstruant complètement la porte.\u2014FEh bien ! ma pauvre demoiselle, répondit la femme dont les yeux pâles se mouvaient singulièrement de haut en bas, on le ramène dans le fond de ma voiture, et nous sommes tous revenus au pas.Ah ! c'est bien malheureux des accidents pareils ; enfin, il faut espérer.\u2014Laissez-la tout de suite ! La veuve Hochard se retourna brusquement a ces mots proférés par une voix masculine.Que se passait-il dans l'esprit d\u2019Eugène ?On ne saurait le dire ; mais il avait senti qu'on faisait du mal à sa sœur.ll s'avança de trois pas vers la débitante en la regardant comme il ne regardait plus personne.\u2014Allez-vous-en ! ordonna-t-il \u2018avec un geste de vraie colère ; allez-vous-en ! Elle crut voir le moment où ce garçon allait la jeter à la porte, et elle recula du côté de Molineau.Les prunelles égarées de Mathilde allaient d\u2019Eugène à la messagère de malheur ; tout à coup, le chien Ramono hurla lugubrement ; Ra- vageot lui répondit du fond de la basse-cour.Ce bruit rompit l\u2019épouvantable fascination qui enchaînait la jeune fille, et elle s\u2019élança d\u2019un trait hors de la maison.Autour de la voiture qui venait de franchir la barrière, des ombres couraient, une rumeur grossissait.Un domestique, élevant à bout de bras l\u2019une des lanternes de la carriole, éclairait un tableau sinistre : trois hommes achevaient de descen- LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 369 dre, avec mille précautions, un blessé qui se plaignait sourdement.Papa! cria encore Mathilde, fendant les groupes qui commençaient à envahir les abords de la ferme.Il ne répondit pas ; l'excès de la souffrance l'empéchait de voir et d\u2019entendre, et sa tête se retournait contre le bras de l\u2019un des porteurs.Tout petit, tout contracté, Brissot ressemblait à une chose infime, et Mathilde aperçut, autour de sa jambe, des linges maculés de sang ! On étendit le fermier sur le lit de l'alcôve, et son regard, imprégné d\u2019une désespérance sans nom, s'attacha sur sa fille.Elle ne pouvait pleurer, ni vaincre l'impression de vivre un songe affreux ; elle agissait automatiquement, passait, sans les voir, au milieu des voisins qui stationnaient ou circulaient dans la cuisine.Un valet venait de partir, à bride abattue, pour chercher un médecin.Eugène, plongé dans une torpeur plus profonde que jamais, se collait au chevet de son père, et dans un coin d'ombre, la forme démesurée de Moli- neau s'ébauchait.Tout le monde écoutait les explications de Mme Hochard, dont la voix s'atténuait, compatissante.\u2014Je m\u2019étais mise en route à la tombée du jour.La foire était finie depuis plus d\u2019une heure, mais il me faut toujours le temps de replier ma tente et de remballer mes tables.Elle n\u2019ajoutait pas que, sous cette tente, le fermier de la Closerie avait fait une station prolongée.\u2014 Beaucoup de voitures nous dépassaient, continuait-elle ; il y avait de l'encombrement, et à chaque instant nous devions nous garer.Tout à coup, j'aperçois M.Brissot qui descend la côte à fond de train.Il avait oublié de tourner la mécanique.À vingt mètres devant moi, sa carriole en accroche une autre.J\u2019entends des cris.Je descends.Il faisait déjà brun.J'ai le cœur solide, vous savez, mais je tremble encore, rien qu'en pensant à ce que j'ai vu.Il était par terre, le malheureux homme, avec du sang tout autour de lui. 570 LA REVUE FRANCO\u201cAMFRICAINE Sa jambe avait été prise sous la roue.En pleine campagne et à cette heure-là, qu\u2019est-ce qu'on pouvait faire ?On a enveloppé la blessure ; on l\u2019a hissé, lui, dans ma carriole, puisque la sienne était à moitié démolie.Elle est restée là-bas, sur la route, et un garçon de Bruneville a bien voulu ramener le cheval.\u2014 Pourvu que la jambe ne soit pas écrasée ! soupira tout bas quelqu\u2019un, traduisant l'appréhension générale.\u2014C\u2019est une chance que vous vous soyez trouvée là, madame Hochard ! s'exclama un autre.Ces derniers mots furent saisis par la pauvre Mathilde, et elle se dit qu\u2019il lui fallait remercier cette femme.La débitante avait ôté son chapeau afin d'aider aux soins.Elle allait, venait, comme chez elle, dans cette maison où elle entrait pour la première fois, et, de temps à autre.elle lançait à la dérobée un coin d'\u2019oeil vers l'homme gigantesque, immobile dans l'ombre.Mathilde ne saisissait pas ses regards, et, pourtant, dans le demi-délire où elle se mouvait, une étrange image lui traversa le cerveau.Elle songea subitement à ces bêtes de proie que les décompositions attirent et qui s'abattent, voraces, là où le malheur a passé.VI LA TERRE SE VENGE a La pendule au sujet idyllique et mignard, sonna onze coups P dans la chambre capitonnée ; Marguerite se leva, mais elle ne 3 put se dégager des mains moites et brûlantes qui enserraient sa main.\u2014On m'attend, ma petite Léa, dit-elle avec commisération ; je ferai d\u2019ailleurs l'impossible pour revenir bientôt.>) \u2014 Mon Dieu! Que je suis contrariée ! répétait la jeune femme en s\u2019agitant sur la chaise longue où ses membres menus se perdaient dans un amoncellement de coussins.Quand je pense que vous ne l'avez pas vu ! LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIME 371 \u2014Il va sans doute reparaître à l'heure exacte du déjeuner ?\u2014Oh ! non.C\u2019est-à-dire, Je ne sais pas.Il déjeune souvent dehors depuis quelque temps.Il doit avoir -des affaires .Comme ce balbutiement révélait le désarroi de la pensée ! Les petits doigts se tordaient sur les valenciennes du peignoir ; les yeux reflétaient cet étonnement, à la fois enfantin et triste, qui devenait l\u2019habituelle expression de la physionomie de Léa.\u2014C'\u2019est probable, répondit la jeune fille, posant ses lèvres sur le front de sa belle-sœur.Allons, chère, ne vous enfiévrez pas : vous calmer, vous soigner, voilà ce qui importe avant tout.Vous me comprenez ?Elle se sentait navrée devant ce regard vide.Grande, svelte, aérienne, Marguerite produisait un peu l'effet d\u2019une apparition consolatrice, et l\u2019on se demandait à quelle ascendance lointaine, à quel raffinement de culture religieuse était dû ce pur miracle de grâce et de douceur.Mais entre Marguerite et Léa nulle intimité n'était possible ; que pouvait en effet Mlle Daubreuil, prise entre son respect filial d'une part, et, de l\u2019autre, sa tendre pitié pour cette enfant moins coupable qu\u2019égarée ?L'entretien des deux belles-soeurs avait été contraint, et cependant la jeune fille, intelligente et perspicace, savait à peu près, maintenant, tout ce qu'elle voulait savoir.Aussi avait-elle le coeur noyé d'inquiétude en descendant les étages.Léa, demeurée seule, soupira douloureusement, entoura de son bras sa tête d\u2019où la chevelure pendait en une tresse molle.C'était là, sur cette chaise longue, que la jeune femme passait la plus grande partie de ses journées, depuis le choc subi chez Mme Lagarde et dont elle n'était pas remise.Elle se voyait encore accourant éperdue vers son mari, lui racontant la scène ; elle entendait encore l\u2019éclat de rire et la riposte du jeune homme : 372 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2014Ah ! la belle-maman ! Que je la reconnais bien 14! Comme cela lui va, ce rôle de prophétesse sinistre ! Mais la note, Roger ! \u2014Eh bien ! la note, on la paiera demain, avait-il répondu, faisant miroiter l\u2019ongle démesurément long du petit doigt de sa main gauche.\u2014T'u as de l'argent, alors ?\u2014 Sans doute ; j'en trouve toujours, moi, quand il en faut ! Crois-tu donc avoir épousé un imbécile ?Sèche tes pleurs, bébé ! Va t'amuser, enfant.t'habiller, veux-je dire, pour le Palais-Royal.Mais il fut obligé d\u2019y aller sans elle, car un accès de fièvre forca la jeune femme à s\u2019aliter immédiatement.D'ailleurs, elle était peu rassurée et se demandait ce que signifiaient, au juste, ces paroles et ces manières de son mari.Que faire, cependant ?Elle se sentait trop lasse pour chercher à élucider la situation, ou à s\u2019étourdir dans les distractions coutumières : elle ne sortait plus de cet appartement, où nul symptôme matériel n\u2019annonçait encore le désastre ; et elle demeurait de longues heures absorbée dans une pensée unique., une pensée qui lui mettait la sueur au front, faisait battre son coeur d\u2019effroi mêlé d'attendrissement, car un petit être allait bientôt prendre place au foyer qui, déjà, croulait de toutes parts ! Oh ! cette perspective succédant à la commotion affreuse, qui dira ce qu\u2019elle était pour Léa ?Elle en tremblait jusqu'à des profondeurs insoupçonnées, la pauvre fragile créature, sortie de sa voie, privée d'appui ! Elle allait donc être mère ! Saurait-elle, mon Dieu ?pourrait-elle élever un petit enfant ?Dans la glace placée au pied de sa chaise longue, elle se regardait, si enfant elle-même et si frêle ! Ses grands yeux s\u2019étonnaient, s'\u2019égaraient davantage.Où était, dans sa vie, l'élément de stabilité, de sécurité, dont elle éprouvait instinctivement le besoin en cette attente, émouvante et grave entre toutes ?ga wa \u2014 LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 373 Elle avait abandonné les vrais biens pour courir après des biens factices qui la fuyaient maintenant ; et elle restait seule dans le vide, seule avec ses désillusions, ses craintes, les premiers élancements de sa conscience réveillée, et une émotion grandissante dont elle ne pouvait supporter le poids ! \u2018Oui, seule ! Sa tante ne lui était plus rien : Léa l'avait connue, l'avait jugée, à la lueur d\u2019une de ces révélations foudroyantes qui jettent sur -toute l'existence un jour nouveau.Roger ?Il n\u2019avait plus, avec sa femme, un moment d\u2019expan sion : à chaque essai d'intimité, il se dérobait d\u2019une façon déconcertante ; sous le prétexte que Mme Daubreuil avait besoin de repos, il se créait une vie à part, prenait souvent ses repas au dehors.Il n\u2019était pas, d'ailleurs, aussi calme et rassuré qu\u2019il voulait bien le dire, et sa désinvolture n\u2019était plus guère que de la pose et de la bravade : on a beau être insouciant jusqu\u2019à l\u2019inconscience et affecter de trancher toutes les questions par un bon mot, on ne peut cependant rester indifférent à la perspective de certaines catastrophes.Ah ! combien la jeune femme avait déjà pleuré dans la solitude ! Elle se refusait néanmoins à l'évidence ; elle fermait les yeux pour ne pas voir, pour ne pas se dire : \u201cIl ne m\u2019aime plus\u201d.Sous la leçon terrible que lui infligeait la douleur; sous le travail latent, inexorable, qui s'opérait dans son âme, son attachement pour son mari se faisait plus profond en revêtant un autre caractère.Si Roger n\u2019était plus son idéal, le héros de ses rêves absurdes et chimériques, il restait l'homme à qui elle était liée par un noeud indissoluble ! Et elle voyait en lui, surtout, le père de l'enfant attendu.Mais cet enfant serait aussi le descendant d\u2019une longue lignée de laboureurs, le petit-fils du terrien dont l'autorité paternelle avait été méconnue, offensée.Ah! la voix de la race, cette voix étouffée, naguère, par les rumeurs frivoles, elle parlait maintenant, avec toute la force du sentiment le plus naturel, le plus sacré, et il fallait bien que Léa l\u2019entendit ! iB IE i + 3 374 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Qu'elle le voulât ou non, elle était la fille de la terre; elle avait reçu l'éducation la plus chrétienne, et l'instinct maternel, montant déjà comme un flot envahissant, ramenait avec lui toutes les images, toutes les impressions du passé.Plus le temps s\u2019écoulait, plus s\u2019accentuait dans l\u2019âme de Léa l\u2019impression de malaise, de dépaysement, et plus saignait, hélas ! la blessure de son coeur.Les arbres du square de Montholon se poudrèrent de vert tendre ; les charrettes des marchandes de fleurs circulèrent dans la rue ; le soleil printanier, pénétrant dans la chambre, fit jaillir, de tous les cristaux et de toutes les dorures, des gerbes de lumière.La jeune femme ouvrit sa fenêtre : un parfum de violettes fraîches la saisit tout à coup, et voilà que son coeur bondit comme un grand oiseau sauvage.Jamais elle n\u2019avait éprouvé cela.Elle eût voulu enfoncer les murs de la pièce, renverser les maisons qui barraient la perspective.Eile mit sa main sur ses yeux pour ne pas voir, en face, la verdure misérable qui lui faisait l\u2019effet d\u2019une ironie\u2026 Et puis, elle se laissa retomber stupéfaite, brisée, tandis que son âme murmurait cette plainte, balbutiée par les lèvres au jour de la première détresse : \u2014J'\u2019ai tant besoin d'air ! J\u2019étouffe ! Oh! de Tair! du grand air libre qui sent l\u2019herbe, le lait, et ou passent parfois des émanations marines! De la verdure, un cercle de verdure lumineuse, vigoureuse, s'arrondissant à perte de vue ! Et pourtant, cet horizon lui avait semblé trop étroit ! Plongée dans cet air, elle avait crié : \u201c J\u2019étouffe ! \u201d Cette pensée lui fut si douloureuse, qu\u2019elle la repousea violemment ; elle essaya de se rappeler ce que Roger lui avait dit ce matin : des riens, des choses comiques dont elle ne s\u2019amusait plus, pauvre Léa, et dont elle avait souri, d\u2019un sourire pâle.Elle prit son ouvrage : une brassière minusoule, commencée depuis bien des jours ! La force lui manquait pour s'occuper activement de la layette ; l'enfant des champs s\u2019étiolait loin du pays natal. LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 375 Comme les larmes l\u2019aveuglaient, elle rejeta doucement le tricot blane, aussi moelleux qu\u2019une ouate.Une ombre violette montait de la rue, laissant la partie supérieure des bâtiments colorée de la clarté chaude du soir, et Léa ferma les yeux.Pourrait-elle reposer quelques minutes seulement ?C'était si fatigant, ces roulements des voitures, ces cloches et ces cornes des tramways ! Oh ! du silence, un peu de silence !.Elle en a tant besoin ! Enfin, elle respire.Les bruits s\u2019apaisent, changent de nature: ce sont, maintenant, des murmures d\u2019arbres sous le vent, des chants de coqs, des mugissements lointains, des Angelus épars sur la plaine.Léa voit des chemins et encore des chemins, capricieux, sinueux, enchevêtrés les uns dans les autres, entre des haies couronnées de chênes, d\u2019ormes, de frênes, de hêtres, de peupliers, de saules.Et ces haies enguirlandées la caressent au passage.Puis c\u2019est un autre tableau : une grande cuisine où le soleil et le feu se mirent dans des rangées de cuivres éblouissants ; près de la porte, des gens stationnent, parlent en patois, et contre le mur se détache un vieux berceau d'osier que Léa reconnaît : c'est son berceau, et elle pense.: La jeune femme se soulève, les paupières vacillantes.Ou est-elle ?D'où vient-elle ?Il fait nuit.Quelqu'un est assis au milieu de la chambre, sous la lueur de l\u2019ampoule électrique : Daubreuil présente à Léa son profil fin, un peu aiguisé depuis quelque temps.\u2014Roger ! Il se retourna, ferma la revue mondaine qu\u2019il venait de parcourir, et, d'un ton dégagé : \u2014T'u as dormi ?dit-il.Cela va mieux ?Car à l\u2019amour déjà éteint, hélas ! survivait encore chez cet homme le sentiment du lien, et même un remord à fleur d'âme.Léa le regardait avec une expression étrange : on eût dit que son rêve était resté dans ses yeux.\u2014 Viens ici, implora-t-elle, et ne t'en va pas; si tu me quittes ca soir, j'aurai peur !.\u2026 ! | | | } | i i TT ~ pe Ap 1 en rv . 376 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2014 Petite nerveuse! Et il s'assit pres d\u2019elle, apres avoir jeté ses gants sur un meuble.\u2014 Merci, dit-elle, en lui pressant la main.Tu es bon, mon Roger.Eh bien ! oui, continua-t-elle, souriant pour le récompenser ! Cela va mieux.Je crois que nous pourrons bientôt sortir ensemble.faire, par exemple, un tour en auto.\u2014C\u2019est que.voila: l\u2019auto.reprit le jeune homme en tourmentant son monocle.Je suppose qu\u2019elle excursionne, en ce moment-ci, du côté des Pyrénées.\u2014Tu l'as vendue ?s\u2019'écria Léa, \u2014Comme tu le dis, ma chère.\u2014T'u es à court d'argent, et tu me le caches! poursuivit- elle cruellement \u2018agitée.J'en étais sûre.Mon Dieu ! mon Dieu ! Il se dégageait des mains qui s\u2019attachaient de plus en plus fort à son bras.Ah! que cela le mettait mal à l\u2019aise, ces questions de sa femme et ces effusions tendres ! \u2014dJ'admire la logique de tes conclusions ! riposta-t-il.Et si j'en ai assez, de la machine ?Et si, dans quelques mois, j'en achète une autre, beaucoup plus belle ?une limousine de quarante chevaux ! \u2014Tu ne feras pas cela ! protesta la pauvre petite, qui pre nait déjà cette vantardise au sérieux.\u2014 Qu'est-ce qne tu as donc, Léa ?Voyons.fit-il avec un peu d'humeur.C\u2019est qu\u2019elle le retenait, se cramponnait avec une force presque désespérée, et balbutiait dans un halètement : \u2014Je veux te dire, à la fin.Ne te fâche pas, mon chéri.Tu es bon, oui, tu es bon.Je le sais bien, que tu m'aitnes.Vois-tu, jai réfléchi.Nous avons été un peu imprudents, tous les deux nous avons fait trop de dépenses.Mais le petit, qui vient.Il faut pourtant qu'on l\u2019élève, et qu\u2019il ait de quoi vivre.Nous serons raisonnables, dis ?Nous ne recommence- LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 377 rons plus.Et en travaillant, en économisant, j'espère que nous pourrons nous tirer.Qu'est-ce que tu en penses, toi ?interrogea-t-elle, d\u2019un accent poignant.\u2014Je pense, mon enfant, que tu as encore la fièvre.Mais il était confondu, et aussi remué, malgré tout, par ce spectacle insolite : Léa, Léa prêchant l\u2019économie et la raison ! \u2014Roger ! répéta-t-elle, les mains jointes.Il avait repris sa revue, mais il eut soin de se détourner, pour que sa femme n\u2019aperçût point l\u2019altération de son visage.Le même tic agitait ses paupières, le même cerne soulignait ses yeux, tandis que, le lendemain soir, il traversait à pied la place du Louvre.Il tressaillit sous un léger contact, et se trouva en face de sa soeur ; la jeune fille sortait de Saint- Germain l\u2019Auxerrois, où elle avait prié quelques instants au cours d\u2019une tournée d\u2019emplettes.Malgré l'épaisseur de la voilette blanche, Roger devina que Marguerite avait pleuré.\u2014Enchanté, petite soeur, enchanté de te revoir, commença- t-il.Mais son verbiage s\u2019étrangla net, devant l\u2019attitude fixe, extraordinaire de Mlle Daubrevil.\u2014 I] faut que je te parle, dit-elle au bout d'un silence.Le monument séculaire dressait, à quelques pas, sa façade imposante et grise ; la jeune fille précéda son frère vers le porche, où l\u2019ombre s\u2019accumulait déjà dans les profondeurs.\u2014Je ne puis pas te rencontrer chez toi, fit-elle, s'adossant aux bas-reliefs : tu es toujours sorti, et je n'ai actuellement aucune liberté : nous partons pour la Savoie, ma mère et moi, dès la semaine prochaine.\u2014 Bon voyage, petite soeur, et bonne chance ! Peut-être l'oiseau rare, digne de recueillir la perle unique.\u2014 I ne s'agit pas de cela, interrompit Marguerite, dont le coeur se fendait.Réponds-moi.ou ne me réponds pas.Je sais la vérité.Tu joues.Il y eut une longue pause , Daubreuil, du bout de son stick, traçait des ronds sur le pavé.ES tr rr IR at Be ge Br 0 378 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2014Et comment veux-tu que je fasse ! exclama t-il tout à coup ; il me faut pourtant de l'argent ! : \u2014Alors, tu en es la.soupira-t-elle.\u201d Ton héritage.\u2014Engagé à fond, ma chère.\u2014La dot de ta femme.\u2014Ah ! bien oui, la dot ! Et le mobilier, les frais d\u2019installation ! J'avais cru réaliser un bénéfice superbe en plaçant le reste dans les chemins de fer Calabrais.Une affaire d\u2019or, me disait-on.Tu as appris la débâcle ! \u2014Et tes appointements ?\u2014Ils s\u2019engouffrent presque en totalité dans le coffre-fort de mon propriétaire.Et même, on parle de mettre arrêt.Ça, par exemple, c\u2019est sinistre ! fit Roger, affectant de lorgner les sculptures.Que veux-tu! C\u2019est un moment à passer, une éclipse totale de ma bonne étoile.J\u2019attends l'inspiration géniale qui ne peut manquer de venir.\u2014Mon Dieu! gémit Marguerite, vraiment épouvantée de cette légèreté incurable.C\u2019est affreux, affreux ; si tu étais seul, je te comprendrais mieux, sans toutefois t\u2019excuser : n'est jamais permis de jouer avec la vie.Mais cette malheureuse enfant qui a tout abandonné pour toi, son pays, sa famille, ne sens-tu pas ce que tu devrais être pour elle ?Abuser de sa confiance, de sa naïveté, oh ! c'est.La jeune fille s'arrêta : sept heures sonnaient au clocher qui avait sonné la Saint-Barthélemy.\u2014Ma mère m'attend, reprit Marguerite qui tremblait ; elle a eu, ce matin, une crise effrayante.Par ici, Roger, par ici.Elle poussait un battant, entrait dans l\u2019église.L\u2019obscurité noyait la forêt de pierres.Tout là-bas, vers le choeur, des glissements furtifs révélaient d\u2019invisibles présences.La jeune fille se hâta ; elle vida sa bourse, \u2014la bourse de ses charités, \u2014 qui contenait environ deux cents francs; elle ôta sa montre artistique, valant peut-être le double ; elle détacha de sa ceinture une boucle ancienne, d'un travail raffiné. LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 379 \u2014Prends, dit-elle à son frère.Je ne puis, malheureusement, faire davantage.Ne joue pas cela: c'est sacré ; c\u2019est pour ton eufant\u2026 et aussi pour que tu ne vendes pas, en ce moment, les bijoux de ta femme ; dans l\u2019état où elle est, si elle connaissait la situation réelle, elle serait capable d'en mourir.VII EN FOIRE Un pas irrégulier sonna sur l\u2019aire ; le fermier, boitant très bas, se dirigea vers sa fille qui raccommodait, tout en surveillant le feu.Il jeta sa casquette et tomba sur une chaise ; une sueur de souffrance imprégnait ses traits plaqués de rougeurs livides.\u2014Vous voyez bien, papa, soupira Mathilde, levant sa tête fatiguée, ou les yeux se creusaient, trop grands et trop noirs, c¢\u2019était une imprudence ! Le médecin a dit : six semaines sans bouger.Et vous, au bout d'un mois.\u2014Comment veux-tu que je m\u2019y prenne ?interrompit-il, pendant qu\u2019elle apportait une autre chaise pour y allonger la jambe malade ; est-ce que j'ai le temps de me soigner, moi ?Malheur de malheur ! Et on viendra me parler de la Providence !.\u2014Oh ! mon pauvre papa ! s\u2019écria Mathilde, en lui fermant la bouche du revers de la main, il y a bien de la tristesse chez nous.Qu'au moins il n\u2019y ait pas de blasphèmes ! Ils étaient seuls, et la fraîche lumière de mai, inondant la Pièce, semblait railler cette désolation.La jeune fille, à genoux, pleurait sans bruit, n'ayant plus la force de retenir ses larmes ; mais ses mouvements gardaient leur sûreté, tandis qu\u2019elle défaisait le bandage de la jambe.La roue avait glissé de côté, respectant l\u2019os, mais écrasant les chairs, réduisant les tendons, les nerfs, les vaisseaux, à l\u2019état de pêle-mêle informe et sanglant.On.avait sérieusement redouté l'invasion de la \u2014 ro De DE A 3 Py Pt i 380 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE gangrène et la nécessité d\u2019une amputation.Et, maintenant, par l'imprudence de Brissot, la plaie commençait à se rouvrir, l'inflemmation se rallumait.Mathilde la bassinait avec mille précautions, mais l\u2019attouehement n\u2019en causait pas moins au malheureux un intolérable supplice.Quand l\u2019appareil fut renouvelé, Brissot se renversa, presque défaillant.\u2014 Merci.murmura-t-il.Un petit verre.veux-tu ?\u2014Ne me demandez pas cela, répondit-elle en baissant la tête.\u2014Hein! Il me faut ça, pourtant, pour me remettre le coeur.Va tout de suite! Tu m\u2019entends ?\u2014Cela ne vous remettrait pas ; cela vous ferait du mal, au contraire ! D\u2019abord, le médecin l\u2019a défendu.\u2014\u2014Tu vas aussi raisonner, toi ?tu vas aussi me désobéir 2.s'écria-t-il en son égarement.Et je ne peux pas remuer ! Un infirme : voilà donc ce que je suis maintenant : un infirme, à la merci des autres ! Elle ne répondit pas, mais son aiguille tremblait en piquant la camisole déchirée.Peu à peu le fermier s\u2019apaisa, comprenant qu'il était injuste et cruel; il la regardait telle qu'elle était devenue, elle si belle fille autrefois et d\u2019une santé à faire envie.La malheureuse enfant se tuait de travail et de souci.Non, cela ne pouvait plus durer ; mais où était le remède ?Mathilde, en se levant, effleura involontairement son père ; il retint cette main, son unique appui, son unique secours, et dit d\u2019une voix étranglée : \u2014Ma pauvre fille ! \u2014Ce n\u2019est pas moi qui suis à plaindre, papa.\u2014Si, tu es à plaindre.Tu as trop à faire, et tu n\u2019es pas secondée.Ah! qu\u2019il y a longtemps que je suis tourmenté de ça ! Depuis mon accident, c\u2019est encore bien pis.Tu te mets en dix, en vingt, et tu te perds la santé. OOo es LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 381 \u2014Mais pas du tout, je vous assure ; ne vous inquiétez pas de moi.\u2014 Je sais bien ce qu'il faudrait dans la maison, conti- nua-t-il, songeur et sombre; par malheur, c\u2019est si difficile à trouver.Et puis, et puis.\u2014 L'argent toujours ! acheva mentalement Mathilde.\u2014 TI faudrait, conclut Brissot, une femme de quarante à cinquante ans, une personne de confiance, bien au courant des choses de la culture et capable de prendre de l'autorité sur le personnel.\u2014On vous a dit cela ?interrompit la jeune fille, en reculant contre la table.\u2014 Pourquoi me l\u2019aurait-on dit ?Je me le suis bien dit de moi-même.Enfin, ce n\u2019est rien, tout ça; c\u2019est des paroles en l\u2019air.En attendant, il y a la foire d\u2019après-demain, à Monte- bourg, et j'ai six bêtes à vendre ! exclama-t-il, recommençant à s\u2019énerver ; et je suis à la chaîne.à la chaîne.Ah ! misère de misère ! Comme on sentait, dans tout son être, la révolte indomptée, le sursaut impuissant ! \u2014Je ne me fie pas aux gens d\u2019ici.J'ai l\u2019idée qu\u2019ils me tromperaient, qu'ils me voleraient.\u2014Si vous demandiez à la Haie-d\u2019Epine ?fit Mathilde, du bout des lèvres, comme si ce nom l\u2019eût brûlée.\u2014 Ca coûte, de demander service tout le temps ; ça finit par ennuyer le monde.D'abord, Maitre Louis peut envoyer un de ses hommes à sa place, et, pour une vente de cette importance là, je crois bien que je n'aurais confiance en personne ! \u2026 Quoi qu\u2019en pensât le fermier de la Closerie, Louis Chau- mel, cette fois, ne se fit pas remplacer ; 1l n'avait point, d\u2019ailleurs, cette habitude, et il aimait à traiter par lui-même toutes les affaires de son exploitation.Aussi la foule commerçante, accourue vers la petite ville de Montebourg dès la première heure, put voir la hante taille du jeune homme évo- Tre \u2014 gg Te = pres SPIRIT LY DRI As 382 IA REVUE FRANCO-AMERICAINE luer avec aisance parmi le tumulte du champ de foire.Il s'arrêtait ça et là, examinait, de son oeil clair, perspicace, et apportait ici, comme ailleurs, cette tenue parfaite dont il ne se départait jamais.\u2014 Mauvais temps, monsieur Chaumel ! disait-on en le saluant.Car, depuis le matin, des nuages Venus de l\u2019Est, et fondus en un seul!, versaient une de ces pluies verticales, lourdes, serrées, qui transpercent en une minute les plus solides vêtements.\u201c Quand il pleut de vent d\u2019amont, tout en rompt, dit l'adage du pays.\u201d La place Saint-Jacques, dominée, au fond, par la flèche de l\u2019église ogivale, offrait un coup d\u2019oeil curieux.Entre les rangées de voitures appuyées aux maisons et formant comme un enchevêtrement de roues et de brancards, l'immense espace où se pressaient, pêle-mêle avec les animaux, les cultivateurs et les marchands en blouse, ressemblait à un océan bleu et brun, roulant et mugissant, d\u2019où émergeaient, pareilles à des crêtes de flots, les pointes innombrables des cornes.Dans un angle, une masse de moutons faisait penser à une grande tache d\u2019écume.Et les parapluies lançaient de largets filets d'eau sur les blouses, sur les limousines, sur les manteaux de caoutchouc, sur les pelages et les toisons ; et les corps mouillés, luisants, des bestiaux, exhalaient une buée qui épaississait encore l'atmosphère ; et, à l'entrée d'une rue voisine, les toiles rayées des tentes, les draperies rouges des étalages ne parvenaient point, tant il faisait sombre, à poser des notes vives dans cet ensemble terne.L'animation commençait à faiblir, la matinée touchait à sa fin.Le maître de la Haie-d\u2019Epine, ayant terminé ses affaires, se dirigeait vers un restaurant de la place, quand son attention fut attirée par quelque chose d\u2019étrange.Là-bas, derrière un groupe, il apercevait une tête qui lui semblait bien être une tête de femme, un cou allongé, un chapeau de toile cirée- Il s\u2019approcha, les pans de son manteau imperméable claquant autour de lui. LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 383 \u2014Mathilde ! s\u2019exclama-t-il avec une surprise apitoyée.Ce n\u2019est pas possible.Elle cilla et se retourna ; sous l\u2019avalanche continue, elle se tenait debout, un peu appuyée seulement à l'arrière d'une voiture, et si blême, si visiblement exténuée, le visage si rapetissé qu\u2019il eut peine à la reconnaître.À deux pas, un domestique de Brissot maintenait trois vaches qui piétinaient dans la boue claire.\u2014 Qu'est-ce que vous faites là ?interrogea Louis.\u2014 Vous le voyez bien, répondit-elle avec un vague sourire.Oui sans doute, depuis des années, depuis quelques semaines surtout, il avait grande pitié d'elle ; il était trop charitable pour ne point compatir, et du fond de l\u2019âme, au sort de cette pauvre fille, ployée sous un fardeau qui eût écrasé plusieurs vies, En offrant maintes fois, après l\u2019accident, ses bons services de voisin, il l\u2019avait fait pour elle autant que pour le père.Mais aujourd\u2019hui, il la trouvait trop à plaindre : sous cette eau qui découlait de ses manches, traversait sa chaussure demi-plongée dans la boue ; au milieu de ce bruit de houle, percé par des cris aigus ; parmi ces marchands dont la plupart étaient fortement avinés.Mathilde Brissot, accomplissant une corvée qu\u2019on n\u2019impose jamais à une femme, faisait réellement mal à voir.Aussi ne put-il s'empêcher de dire : \u2014Ce n\u2019est pourtant pas votre place, ma pauvre Mathilde.\u2014C\u2019est ma place partout où il y a de la besogne, répondit- elle de sa voix lente.Le fermier avait eu beau protester, Mathilde avait senti que, pour cette fois, il ne se fierait qu'à elle, et bravement, délibérément, elle était partie ! \u2014Il fallait me demander !.Avez-vous mangé, seulement ?reprit Louis.\u2014Pas encore.\u2014 Vous devez être morte de faim : il est plus d\u2019onze heures! Entrez donc ici, avec moi, tout bonnement ; on sait bien CTE vp me Toe pe = RCo TR 384 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE que nous sommes voisins.C\u2019est une maison très respectable.J'y descends toujours.Vous y serez parfaitement servie, et même je pricrai qu\u2019on vous donne, pour vous toute seule, une petite salle où vous pourrez, en dinant, vous sécher à votre aise.Il comptait qu\u2019elle allait dire oui tout de suité : à la campagne, ces prévenances ne se refusent jamais, et d\u2019ailleurs, Mathilde, lui faisait si peu l\u2019effet d\u2019une jeune fille! Mais elle secoua la tête, et son front, sous les cheveux ruisselants qu\u2019elle releva d\u2019un geste, se mit à brûler.\u2014Je vous remercie beaucoup, répondit-elle ; ce n\u2019est pas possible, C'était déjà bien assez qu\u2019on les vit causer sur cette place! Il y avait là des gens de Clairville, et la pauvre Mathilde, dans l'excès de sa lassitude et le trouble de son âme, s\u2019imagina qu'on la regardait singulièrement.On la prenait encore pour une fille sans fierté, qui cherche à s'imposer.par la pitié peut-être.Oh ! Seigneur ! \u2014 Pourquoi donc ?protesta le jeune homme, croyant la deviner.Mon domestique est libre ; il va aider le vôtre à garder vos bêtes, et on vous avertira dès qu\u2019il se présentera un amateur.\u2014 Merci, répéta-t-elle, avec un battement de coeur qui donnait à sa Voix une sécheresse.Vous avez bien de la bonté.mais j'ai promis de ne pas bouger avant que tout soit vendu.| Alors il n'insista plus, et ayant saluée, s\u2019éloigna rapidement ; puis il se retourna pour dire: \u201cMeilleure santé a votre père\u201d.Elle crut s\u2019apercevoir qu\u2019il était un peu froissé.Et elle resta là, inondée, éclaboussée, brisée ; des poussées violentes disloquaient, par intervalles, la multitude : déjà des \u201ccacheux\u201d emmenaient de longs troupeaux qui, parfois, s\u2019affolaient et se débandaient malgré les cris gutturaux des conducteurs et les efforts des gros chiens intelligents.(A suavre.) RAIN Kt "]
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