La revue franco-américaine, 1 avril 1912, Cahier 1
[" Tome VIII \u2014No 6 | Avril 1912 La Revue Franco-Américaine Publication mensuelle illustrée SOMMAIRE:™ PAGES JEAN d\u2019HARCELINES \u2014Les Tapisseries (poésie).\u2026.\u2026.417 J.-L.K.-LAFLAMME \u2014Fontionnarisme et téchnologie.41 Dr DE LA GLÈBE \u2014Les questions économiques et la politique nationale.426 Vte F.de FRONSAC (IV) \u2014La Nation Franco-Normande au Ca- nada.ea es aan van 437 MICHEL RENOUF \u2014L\u2019industrie nationale.-.CHARLES BOURGOUIN\u2014Encombrement des professions libérales et le fonctionnarisme.455 J.-L.K.-LAFLAMME \u2014A nos abonnés.an 464 LEON KEMNER \u2014Revue des faits et des ceuvres.466 LOUIS GERENVAL (fin) \u2014La Politique canadienne et les Cana- diens-F rançais PS 472 ROMAN, ETC, | PRIX DU NUMERO: 20c PRIX DE L'ABONNEMENT : $2.00 PAR ANNÉE.tres DIRECTEUR J.-L.K.-LAFLAMME mpeg MONTREAL OCIETE DE LA REVUE FRANCO- AMERICAINE MCMXII. * mensuelle illustrée, est pu LA REVUE FRANGO-AMERICAINE, >tiéocencis premièrequia- 5 zaine de chaque mois.L'abonnement est de deux piastres ($2.00) par année.Toujours faire tomber le renouvellement pour le ter mai.L\u2019abonnement, invariablement payable d\u2019a vance, devra étré fait par billet de banque fettre recommandée], par mandat de poste ou d\u2019express, par chèque payable à l\u2019ordre de la Revue Franco-Améri- caine et au pair à Montréa ou par bon postal.Quand on se sert de son chèque personnel, ajouter 15 cents pour l'échange.Pour changement d\u2019adresse, mentionner l\u2019ancienne, éerire bien lisiblement la nouvelle, et joindre 10 centsen timbres-poste.; Taux d'annonces: Z20cents par ligne agate.Pour contrats d\u2019annonces, s'adresser à: LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, 2487 case postale, Montréal.Nous avons encore quelques séries complètes de la REVUE à vendre reliées et non reliées.DEMANDEZ NOS PRIX S\u2019il vous manque quelques numéros pour compléter votre série, c\u2019est encore ici qu\u2019il faut s'adresser.La Revue Franco-Américaine.Savez-vous que la REVUE FRANCO-AMÉRIECAINE, la plus belle, la mieux illustrée, sort des presses de L'IMPRIMERIE BILAUDEAU 197 EST, RUE NOTRE-DAME MONTREAL Avez-vous des travaux à faire faire?Oui, n'est-ce pas?Alors, venez donc nous voir.\\ Vol + CEE o> ~ Les Tapisseres Dans les murs de chéne ciré, Dans les vieux canevas de Flandre, En plus d\u2019un endroit déchirés, Les quatre saisons, sans comprendre, Regardent l\u2019eau d\u2019un déversoir, \u2014Pleurs de laine en éclaboussure\u2014 Qui fuit le long du cadre noir, Et disparaît sous la bordure.L\u2019une, parmi ses points vernis, Balance en des verdures tendres Des fleurs, des parfums et des nids ; C\u2019est le printemps joyeux des Flandres : Un paysan mène un rouleau, Ou la herse à travers la plaine, Dans les prés et les blés nouveaux D\u2019où s\u2019exhale une fraîche haleine.L'autre endort de blanches maisons, Et l\u2019étang sous un soleil rouge ; La terre est lourde de moissons, Dans le bois profond rien ne bouge ; Mais là, liant le blé jeté, Sous leurs genoux les moissonneuses Robustes font chanter l\u2019été Au son des gerbes lumineuses.La troisième, dans ses lacis, Offre des grappes plein la vigne ; Sous un arbre un passant assis Voit fuir la route en longue ligne; 418 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Et d\u2019un geste large un semeur, Sur le sol épand en cadence, Sous le crépuscule qui meurt, La graine d\u2019or de l\u2019espérance.Enfin aux branches de bois mort, L'hiver descend sa neige lente, Sous son linceul la terre dort, Rien ne murmure et rien ne chante : Un laboureur abandonnant Le soc qui s\u2019ébrèche à la borne Sur son cheval passe, inclinant La tête, comme un spectre morne.Ainsi d\u2019un coup d\u2019œil je revois, Aux laines pâles des années, Les quatre saisons d\u2019autrefois, Dans mes souvenirs dessinées.L'espoir jeune éclos, puis l\u2019amour Au zénith, puis la feuille morte, La neige couvrant le labour, Et le coeur défunt que je porte ; Et, dans l\u2019angle du cadre noir, Cette eau qui tombe c\u2019est ma vie, Fuyant, sous l\u2019étreinte du soir, Le vieux rêve en tapisserie.Jean d\u2019Harcelines.DO airs if ARI! a J} | mt Fonctionnarisme et technologie Je viens de relire un discours prononcé par le Dr J.M: Beausoleil le 22 octobre 1896.Ce n\u2019est pas d\u2019hier, comme vous voyez, mais il me semble que les événements n\u2019ont pas cessé, depuis bientôt vingt ans, de lui donner raison.\u201c Grâce au progrès scientifique des cinquante dernières années, disait M.Beausoleil, l\u2019agriculture, l\u2019industrie, le commerce se sont développés sur des bases nouvelles parfaitement sûres.L\u2019économie politique, la science sociale ont trouvé leurs lois, l\u2019hygiène est devenue une science.La vulgarisation de ces données a permis à la lumière de pénétrer jusqu\u2019aux plus humbles couches sociales.La presse a porté sur ses ailes les idées générales qui font la force des peuples comme celle des individus.La science n\u2019est plus le partage d\u2019une caste : elle s\u2019est démocratisée.C\u2019est elle la colonne lumineuse qui doit nous guider vers la terre promise, c\u2019est elle la manne du désert! \u201cIl y a aujourd\u2019hui deux ans, un littérateur français proclamait \u201cla banqueroute de la science.\u201d : A l\u2019exemple de cette Athénienne dont parle l\u2019histoire, la science humble, modeste mais convaincue, répondit dans un sourire délicat : \u201c Vous n\u2019étes pas d\u2019ici.\u201d \u201c S\u2019il est vrai que la science est la compréhension des rapports, elle ne peut déchoir; et, tant qu\u2019il existera des chercheurs d\u2019équations, la science vivra et sera honorée.\u201cVous n\u2019ignorez pas que les procédés d\u2019analyse ont dérangé bien des calculs faits \u201c à priori,\u201d qu\u2019ils ont été la ruine d\u2019une multiplicité de conventions adoptées sans examen.Le contrôle expérimental, voilà la pierre de touche de ce qui est.\u201c Mais, je ne veux pas restreindre ces remarques à une certaine classe d\u2019études; au mot science, substituez le mot \u201c instruction, savoir.\u201d Le savoir est le premier besoin de l\u2019homme ; besoin de tous les jours, en tous les lieux. CRC RT 420 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u201c L\u2019enfant a droit à une part d\u2019instruction, laquelle doit concourir à son développement intellectuel, physique et moral.Il ne s\u2019agit pas ici de lecture, d\u2019écriture, de calcul\u2014 simples instruments\u2014il s\u2019agit d\u2019un enseignement technique qui lui permette d\u2019accomplir les devoirs de sa carrière.\u201d Culture intellectuelle, culture physique, enseignement qui permette à chacun des nôtres de remplir les devoirs de sa carrière, qui lui permette même d\u2019accomplir davantage et le mette en état de prendre sa place dans la multitude des situations nouvelles créées par le progrès et les besoins du temps su\u201d tous les points du pays.Et il ne se dégaget'ait que cette pensée de la poussée formidable qui s\u2019est ruée contre l\u2019administration fédérale depuis l\u2019avènement du nouveau régime, qu\u2019il ne faudrait pas trop se plaindre des ennuis sans nombre causés par les chercheurs de place aux maîtres du pays.Mais cette pensée s\u2019en dégage très nettement.Ceux qui réussissent, ce sont surtout les spécialistes ; et ils réussissent d\u2019autant mieux que leur nombre, très restreint, les protège contre toute concurrence.Il suffit d\u2019observer les développements extraordinaires de nos ressources nationales dans touS les domaines, pour comprendre que les sciences appliquées nous conduisent, pour ainsi dire, par la main.Domaine forestier, mines, explorations géologiques, agriculture perfectionnée, partout nous rencontrons le praticien qUe des connaissances spéciales indiquent d\u2019avance et font rechercher pour les grandes entreprises payantes.Or, les Canadiens-Français, en tenant compte de certaines exceptions notables qui, du reste, corfirment la règle que nous voulons établir, n\u2019ont pas assez tenu compte de ce qui se faisait souvent dans leur propre domaine et n\u2019ont pas tenu à prendre leur part des progrès qui passaient.Il faut reconnaître là dedans, sans doute, une question de tempérament.Je ne sais plus trop quel auteur prétendait que nous n\u2019avions pas la tête faite comme les Anglo- Saxons.Le mot ne manquait pas d'humour, mais il nous tenait encore trop loin de la solution des problèmes qui FONCTIONNARISME EF TECHNOLOGIE 421 , nous intéressent au même degré que l\u2019une ou l\u2019autre des races qui ont planté leur tente à côté de la nôtre.Placés depuis un siècle et demi au milieu d\u2019un peuple industriel, négociant, matérialiste avant tout le reste, les nôtres se montrent trop lents à sonder le terrain sur lequel ils marchent, à comprendre les côtés pratiques des efforts faits dans leur entourage, à acquérir des qualités mûries par un sang qui n\u2019est pas le leur, mais faisant le fond d\u2019habitudes, de méthodes spéciales dont ils doivent prendre leur part s\u2019ils veulent lutter à armes égales, dans leur propre pays, avec une race qui a posé avec une brutalité historique sous tous les cieux le principe très humain du \u201c struggle for life.\u201d Sans doute, il n\u2019est pas question ici des coutumes ancestrales conservées par chacun de nos groupes partout où nous avons formé un essain.Ces coutumes qui constituent, en quelque sorte, l\u2019arche sainte de nos aspirations nationales, où l\u2019on garde religieusement les traits caractéristiques de notre race, sont pour nous un héritage que nous tenons de trop haute et vieille source pour songer un seul instant à en amoindrir l\u2019importance ou en ternir l\u2019éclat.Grâce à elles nous pouvons offrir à nos conquérants, dont l\u2019admiration est vaincue, le spectacle sublime et unique dans l\u2019histoire, d\u2019une race résistant à la propre faiblesse des siens et trouvant dans son coeur la force de survivre à tous les cataclysmes et de renaître après les pires défaites.Mais l\u2019époque où nous vivons, en nous créant des besoins nouveaux, des concurrents plus aguerris, indique déjà à notre initiative des voies nouvelles, fournit à notre ambition des buts nouveaux que nous sommes portés à croire inaccessibles.Pourtant nous n\u2019avons qu\u2019à tendre la mäin pour saisir les armes qui rendront moins pénibles nos combats pour la vie et nous mèneront vers des triomphes insoupçonnés.Accepter les faits accomplis devient alors non seulement un acte de prudence, mais un signe de sagesse.On a beau dire, l\u2019évolution sociale se fait avec une force 422 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE irrésistible dans notre siècle d\u2019électrique activité, et le conservatisme revêt assez souvent une apparence de rétrogression qui est, de longue date, passée de mode.Plus que jamais on est forcé d\u2019admettre l\u2019axiome que \u201c tout ce qui ne croît pas décroit.\u201d La condition des classes ouvrières nous offre de ce fait un exemple tout particulièrement frappant.En effet, l\u2019ouvrier peut-il raisonnablement se refuser à toute idée de perfectionnement dans ses manières de procéder quand son entourage subit sans relâche la poussée du progrès ?Evidemment non.Autrement il se trouverait bientôt dans la position de cet homme qui était né un quart d\u2019heure trop tard et qui n\u2019avait jamais pu rattraper ce quart d'heure.Le monde, marchant sans lui, le laisserait bien loin sur la route à caresser des méthodes vieillies, des procédés dont un passé déjà lointain s\u2019est emparé.À côté de la machine perfectionnée il faut le travail perfectionné, il faut l\u2019expérience mécanique de l\u2019ouvrier, cette habileté manuelle qui, devenant presque un art, sera comme l\u2019éclatante revanche de l\u2019esprit sur le métal qui semble, de nos jours, avoir dérobé la pensée de l\u2019homme.Et les moyens d\u2019atteindre ce résultat ?Il n\u2019y en a qu\u2019un : l\u2019éducation technique, ce raffinement de l\u2019habileté manuelle qui en faisant de chacun un maître dans son métier pourra \u201c constituer l\u2019homme le plus indépendant qui ait jamais existé.\u201d, C\u2019est d\u2019ailleurs un point sur lequel tous les économistes sont d\u2019accord et sur lequel je ne suis pas seul à attirer l\u2019attention de mes compatriotes.La condition particulière où ces derniers se trouvent, surtout aux Etats-Unis où, dans plusieurs endroits, ils ont le monopole des travaux de fabrique, leur impose l\u2019obligation d\u2019étudier avec soin cette nouvelle proposition du problème social.Nous traversons vne époque d\u2019évolution générale, l\u2019industrie soumise aux données de la science s\u2019avance vers des sommets plus élevés et il faut marcher avec elle.Au reste, nos compatriotes prolétaires ont déjà subi cette influence entraînante du progrès et nous les savons aujourd\u2019hui largement représentés parmi ceux qui donnent le ton.Les inventeurs cana- wb FONCTIONNARISME ET TECHNOLOGIE 423 diens ont fait plus que leur part des inventions qui ont transformé la mécanique et sont méme en train de faire subir une transformation radicale à l\u2019industrie manufacturière qu\u2019ils soutiennent de leurs bras.Il suffirait de généraliser le mouvement.Un économiste écrivait : \u201c L\u2019habitude est une seconde nature.On peut même dire que souvent elle s'implante en place de la nature, qu\u2019elle domine le libre arbitre et lui fait accomplir des actes logiquement inexplicables.On trouve des gens qui font le contraire de ce qu\u2019ils voudraient, et :même qui semblent s\u2019en plaindre.C\u2019est vrai, disent-ils, mais que voulez-vous ?C\u2019est l\u2019habitude.On n\u2019en finirait pas si l\u2019on prouvait par des exemples combien cette force est grande.\u201d Mais pour être grande, cette force n\u2019en est pas plus invincible pour tout cela.Il suffit d\u2019un peu de bonne volonté pour la dominer entièrement et, au besoin, pour la faire\u2019servir au plus grand bien de la cause iqu\u2019elle était tout naturellement encline a combattre.Le but est trouvé, atteignons-le.Mais que cette longue digression ne nous éloigne pas de l\u2019idée première de notre article, savoir : l\u2019idée que, jusque \u201cdans le fonctionnarisme, dans les services de l\u2019administration, règne une sorte de sélection basée sur la compétence des sujets.C\u2019est ce qu\u2019il ne faut pas oublier même si l\u2019on jouit de certaines influences qui finissent par nous ouvrir les portes des ministères.L'\u2019oublier serait se condamner irrémédiablement \u2018aux postes inférieurs que seuls la politique peut dominer.Ce n\u2019est pas là qu\u2019est la carrière véritable.On me permettra bien, je suppose, d\u2019attirer l\u2019attention de nos maisons d\u2019éducation là-dessus.C\u2019est un point, du reste, qui n\u2019est pas négligé par lestinstitutions anglaises les mieux réputées du pays.On trouvera, après examen sérieux, que ce que beaucoup d\u2019entre nous sont tentés de prendre pour du favoritisme ne tient pas à autre chose qu\u2019à la nature même des charges à remplir et aux qualifications spéciales qu\u2019il faut posséder pour les remplir.Nous ouvrons chaque année des territoires immenses à la 424 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE colonisation, notre exploitation forestière a pris des proportions colossales, chaque jour les chercheurs découvrent dans nos régions minières des trésors qui jettent le monde dans l\u2019étonnement.Mais tout ceci ne se fait pas sans ouvrir des horizons nouveaux à ceux que l\u2019avenir tente et que le travail n\u2019effarouche pas.Mais la multiplicité des tâches a classifié lentement la nature des efforts, l\u2019efficacité des services demandés et des fonctions à remplir.Elle nous a poussés vers la spécialisation des connaissances, vers le règne incontesté du spécialiste ° C\u2019est de là qu\u2019il faut partir pour arriver à cette émulation saine qui pousse l\u2019artisan, le mécanique, l\u2019ingénieur, le chimiste, à exceller dans la sphère qu\u2019il a choisie comme son domaine.Tout le terrain gagné de cette façon est une véritable conquête, c\u2019est autant d\u2019ajouté à l\u2019actif d\u2019une race.C\u2019est un avantage sans égal pour l\u2019Allemagne, pour la France, que cette réputation qui leur a été faite de posséder les premiers spécialistes du monde.Napoléon disait : \u201c J\u2019ai deux cents millions dans mes coffres et je les donnerais tous pour le maréchal Ney.\u201d Le grand empereur, dans ces paroles, lançait le cri suprême que le monde ne cesse de répéter depuis : \u201cDonnez-nous un homme !\u201d Nous sommes à l\u2019époque des spécialistes et nous n\u2019avons plus qu\u2019une route à suivre : être de notre époque, spécialiser.Le monde industriel exige des hommes supérieurs, dont la main est habile, l\u2019œil exercé, l\u2019intelligence primesautière et bien développée.Soyons ceux-là.Sans doute un pareil résultat ne peut pas être atteint d\u2019un seul coup.Il ne s\u2019agit pas de trouver une route nouvelle.Perfectionnons nos moyens actuels d\u2019action qui sont un peu comme les grandes routes dont parle Descartes, ces chemins \u201c qui tournaient entre des montagnes et deviennent, peu à peu, si unis, si commodes, à force d\u2019être fréquentés, qu\u2019il est beaucoup meilleur de les suivre que d\u2019entreprendre d\u2019aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusqu\u2019au bas des précipices.\u201d En un mot, ne soyons pas réfractaires à l\u2019évolution qui nous en- _\u2014- \u2014 5 QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 425 traîne et, si c\u2019est possible, soyons au premier rang de ceux qui répondent à sa puissante impulsion.Le résultat serait déjà magnifique si la génération actuelle pouvait, un jour, Téclamer l\u2019honneur d\u2019avoir aplani les voies à celle qui la suivra, et bénie serait-elle si, devenant le Christophe Co- lomb d\u2019un autre monde, après avoir montré à ses compagnons de voyage les difficultés de la traversée qu\u2019ils font - de conserve, elle leur ouvrait les radieuses perspectives - d\u2019un nouvel avenir.J.-L.K.-Laflamme.«- \u2014 Soy = 0: Les questions économiques et la politique nationale - II Sans m\u2019attarder a prouver que l\u2019acquisition des connaissances techniques a marché prodigieusement dans toutes les branches de l\u2019activité humaine, et en admettant aussi que notre pays possède déjà quelques éléments d\u2019instrue- - tion, j'attaque directement le point faible chez nous, qui est la situation phénoménalement inférieure de notre classe agricole sous ce rapport.Prenant la moyenne, disons même les quatre cinquièmes des cultivateurs canadiens-français, quelles sont les sources d\u2019instruction mises à leur portée ?Sorti de l\u2019école de son village ou de sa concession dans laquelle apprend-il à lire, pas toujours à signer son nom, \u201cl\u2019habitant\u201d de nos campagnes trouve à sa disposition, pour ses \u201c études postscolaires, d\u2019abord le \u201c Journal d\u2019Agriculture \u201d paraissant tous les mois, puis la visite annuelle des \u2018expositions \u201d et des \u201c partis de labour,\u201d et, une fois dans sa vie, une excursion, ou pèlerinage à la \u201cferme expérimentale \u201d d\u2019Ottawa.Jallais omettre le \u201cConférencier Agricole,\u201d parfois d\u2019un rare mérite, qui passe une fois l\u2019an, sans bruit, s\u2019adresse à un auditoire de trente à quarante personnes, souvent moins, et s\u2019en retourne tout ravi, si d\u2019aventure il a rencontre dans le nombre \u201cun\u201d cultivateur indiquant par quelques questions intelligentes qu\u2019il a compris son enseignement.Le lendemain, tout est oublié.Ah ! si le curé de la paroisse ne prêchait qu\u2019une fois l\u2019an, quelle couche d\u2019ignorance auraient ses fidèles en matière religieuse.Et l\u2019on voudrait que nos cultivateurs possédassent la science agricole avec un entraînement aussi rudimentaire ! L'homme \u201cInstruit \u2019\u201d subit une préparation autrement sérieuse à l\u2019exercice de ses devoirs professionnels.Après plusieurs années d\u2019école, huit ans de cours classique, quatre ep EEE + terre ee _ == = \u2014\u2014 ee = = le #1 * QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 427 ans de cléricature, des examens de plus en plus sévères, il se croit encore obligé de consulter ses auteurs dans l\u2019exercice de ses fonctions, s\u2019il a le sentiment de ses responsabilités.Le cultivateur, lui, se passe bien de tout cela et vit \u201c\u2018 aussi vieux\u201d que ses ancêtres.Inutile de surcharger un tableau que tout le monde reconnaîtra.Comme conclusion, je ne crains pas d\u2019avancer qu\u2019au moyen du \u201csystème actuel,\u201d l\u2019instruction agricole n\u2019atteint qu\u2019une élite très peu nombreuse et \u201c qu\u2019elle est nulle pour le commun des mortels.\u201d Ainsi que je l\u2019ai dit plus haut, nous possédons bien quelques éléments d\u2019instruction agricole, et ils pourraient être utilisés tout de suite pour former un noyau initial \u201c d\u2019enseignement.\u201d Que l\u2019on confie la tâche d\u2019organiser un corps enseignant à des hommes, pour n\u2019en-citer que deux, comme le Dr Grignon et M.G.A.Gigault, le père putatif, à ce que l\u2019on dit, de la doctrine protectionniste appliquée par sir John Macdonald ; qu\u2019on mette à leur disposition le capital et le personnel nécessaires, et, en peu d\u2019années, surgira un institut agronomique moderne, rappelant ce qui existe, en cette ligne, aux Etats-Unis et en Europe.| Jai vu \u201c fonctionner\u2019\u2019 dans les campagnes francaises et belges, un admirable \u201cinstrument\u201d d\u2019éducation et d\u2019instruction agricole.Il n\u2019est pas trop compliqué et d\u2019imitation plutôt facile.Les représentants du ministère de l\u2019Agriculture sont chargés \u201c d\u2019acheter,\u201d\u2019 ou simplement \u201c louer,\u2019 dans une commune une ferme destinée à vulgariser les pratiques de culture les plus profitables à la région.Elle est connue sous le nom de \u201cferme-école, ou \u201c moniteur.\u201d L\u2019intendant ou gardien est tenu par son contrat, moyennant un prix arrêté, d\u2019avoir à la disposition des \u2018gens tels grains de semence, plants, engrais, échantillons, outils, etc.; de garder tels animaux reproducteurs ; de faire l\u2019élevage de telles espèces de volailles, abeilles, etc.Il est tenu de recevoir tous les ans, pendant une semaine ou plus, \u201cl\u2019ingénieur agricole \u201d ou \u201c conférencier\u201d du gouvernement, qui vient donner sur place un cours d\u2019enseignement pratique aux fermiers.D\u2019ordinaire, la partie théorique du cours se donne Cm a A ES TA TEE ARE oe en 428 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE l\u2019avant-midi.Le reste du jour est consacré au dehors, aux leçons de choses, à la mise en oeuvre des enseignements reçus le matin.Dans un endroit favorable à la culture de la pomme, par exemple, le professeur enseignera toutes les opérations de la pomiculture, depuis l\u2019ensemencement du pépin dans le sol jusqu\u2019à l\u2019empaquetage du fruit mûr prêt à l\u2019expédition au marché.Ailleurs, ce sera la culture du tabac, de la tomate, de la pomme de terre, de la betterave à sucre, des arbres fruitiers, ou du bois à pulpe, que l\u2019on vulgarisera.Ailleurs encore, la mise en conserve des viandes, légumes, fruits, etc.; puis l\u2019exploitation des déculeries, la préparation du cidre, du vin, de l\u2019alcool, du sucre de betterave et de tout ce qui regarde la forme \u201cindustrielle\u201d de l\u2019agriculture.On imagine sans peine les résultats féconds de telles méthodes, qui, règle générale, n\u2019entraînent pas de frais exagérés.Sans doute, il en coûterait quelque chose pour établir le système, d\u2019emblée au Canada, mais il n\u2019est pas nécessaire de procéder à la vapeur et de tout entreprendre à la fois.Nul danger, d\u2019ailleurs, de se ruiner à cela ; les avances faites à l\u2019agriculture rapportent toujours au centuple, parce que \u201cla terre est le fonds qui manque le moins,\u201d au dire du bon fabuliste.Je partage, en outre, l\u2019opinion de M.Gilbert, dont je regrette la disparition de la chambre, de dépenser annuellement, pour les fins agricoles, un nombre \u201c minimum de millions \u201d sur le budget de plus en plus rondelet, dont le parlement dispose.Que l\u2019on fasse seulement un essai loyal dans le sens proposé : le succès d\u2019une campagne d\u2019éducation ainsi menée étonnera même ses promoteurs.Que de fois ceux qui s\u2019intéressent au développement de l\u2019industrie agricole en demandant, à \u201c nos habitants\u2019\u2019 pourquoi ils s\u2019enlisent dans la routine et restent étrangers à la pratique de la culture intensive, pourtant si profitable à tous les points de vue, ont reçu cette réponse : \u201c Cher monsieur, je-ne demanderais pas mieux que de l\u2019adopter, mais où trouver la main-d'œuvre indispensable\u201d ?L\u2019objection, fondée sur les faits, est sérieuse et mérite considération.~ No QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 429 Les industriels, les entrepreneurs, les corps de métiers, les grands constructeurs, les bourgeois de chantiers \u201c sont organisés \u201d pour le recrutement de leur main-d'œuvre.\u2018\u201c Seuls \u201d les cultivateurs s\u2019en raportent au hasard, ou encore, de facon exclusive, au.gouvernement.Dans un pays en pleine croissance comme le nôtre, tous les concours sont avidement recherchés et utilisés.Trop éloignés au fond \u201cdes campagnes pour entrer en concurrence pour la recherche de l\u2019aide nécessaire à leurs travaux, ils (les habitants) commencèrent par substituer \u201cla machine\u201d à l\u2019homme et par renoncer graduellement aux genres de culture requérant son intervention personnelle et directe.C\u2019est ainsi que dans mon district, on en est venu à cultiver \u201c surtout du foin,\u201d lequel, en raison du manque de voirie, est destiné pour la majeure partie à l\u2019exportation étrangère.Cela n\u2019accommode guère les consommateurs de la métropole voisine, dont le marché est abandonné et le prix des aliments hors pair.De cette façon, le même agriculteur peut exploiter deux, trois, quatre terres ordinaires et plus.Il lui importe peu de garder ses fils avec lui.Plus que cela ; il acquiert les propriétés adjacentes à la sienne et en déloge les familles qui les ont occupées jusqu'ici.Et voilà comment opère le mécanisme de la \u201cdépopulation rurale\u201d\u201d Les gens s\u2019en vont, non pas précisément parce qu\u2019ils sont trop pauvres, ou que le sol est ingrat, mais parce qu\u2019ils n\u2019ont plus \u201c leur place\u201d dans cette organisation sociale modifiée, La terre est toujours là; la moyenne des fortunes particulières s\u2019est même élevée ; mais le nombre des citoyens diminue et les conséquences économiques de ce mouvement étrange s\u2019aggravent de jour en jour.En pratiquant la culture intensive et les diverses industries agricoles, non seulement l\u2019agriculteur garderait son fils avec lui, mais il emploierait d\u2019autre main-d\u2019œuvre et cela durant \u201ctoute \u201d l\u2019année.Le moyen, pour le gouvernement, d\u2019encourager ce genre de culture serait de recruter au sein des villes trop peuplées du Canada, parmi nos compatriotes des Etats-Unis et dans les parties pauvres et monta- NE CRE FRE uke RER ry I 430 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE gneuses de l\u2019Europe une classe spéciale de collaborateurs.Je connais dans le voisinage de Montréal des propriétaires à l\u2019aise, qui n\u2019hésiteraient pas à \u201cavancer\u201d le passage complet d\u2019ouvriers de ferme, tant est vif leur désir de faire de la culture maraîchère.Organisés en compagnies, le procédé leur serait d\u2019exécution facile.La même expérience, tentée par des fermiers de la République Argentine a donné de bons résultats.Si je ne me trompe certaines sociétés maritimes transportent, dans des conditions identiques, le personnel nécessité par quelques genres d\u2019ouvrages spéciaux.Et je ne serais nullement surpris de voir, dans un avenir prochain, des \u2018moissonneurs \u201d d\u2019Europe traverser l\u2019océan pour prendre part aux travaux des récoltes en Amérique et retourner dans leurs foyers, une fois la saison terminée.Beaucoup d\u2019ouvriers et de manoeuvres italiens accomplissent déjà cet exploit.Il serait curieux, dans tous les cas, de soumettre le projet à l\u2019entreprenante compagnie du Pacifique-Canadien.La part dévolue au gouvernement en cette affaire serait de favoriser le recrutement de cette sorte de main-d\u2019oeuvre aux endroits opportuns par des agents habiles et prudents et d\u2019en opérer ici \u201cle placement au bénéfice exclusif des cultivateurs livrés à la culture intensive.\u201d Inutile d\u2019ajouter qu\u2019il existe outre mer d\u2019autres catégories d\u2019émigrants désirables, dont le recrutement pourrait s\u2019effectuer d\u2019une manière beaucoup plus sensée que celle employée en France et en Belgique jusqu\u2019à cette date.Ne s\u2019en tiendrait-il qu\u2019à ma première suggestion, le gouvernement s\u2019engagerait dans une oeuvre bienfaisante et fort populaire.2 En vain la culture intensive n\u2019aurait plus de secrets pour \u201cl\u2019habitant \u201d canadien, en vain la main-d\u2019oeuvre lui viendrait abondante et peu chère, si les \u201c moyens de communication \u201d lui faisaient défaut pour transporter les produits de sa ferme au marché.L'initiative de l\u2019administration fédérale en cette matière est tellement opportune et avantageuse, qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une voix pour l'en louer.La facilité des rapports en toutes saisons entre le producteur et le con- RRR Ly PL Rr RI RD IRR TON COR QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 431 sommateur aura pour effet de supprimer les intermédiaires et, par là même, d\u2019abaisser le prix des choses nécessaires à la vie.Les journaux mentionnaient dernièrement que les oeufs se vendaient soixante centins à Toronto, tandis que, dans un rayon de quatre ou cinq lieues, on les achetait à la moitié de ce prix.Au point de vue de l\u2019établlssement et de la multiplication des industries à la campagne, l\u2019obstacle le plus insurmontable va disparaître.Jusqu\u2019à présent, la population rurale envahissait les villes pour se rapprocher des manufactures.A l'avenir les industries vont s\u2019installer au sein des régions cultivées, créant une foule de marchés secondaires et offrant à la main-d\u2019oeuvre un emploi toujours à sa portée.L\u2019habitant des campagnes, \u201cvoyant venir à lui \u201d ce qu\u2019il va d\u2019ordinaire \u201cchercher\u201d dans les centres, ne songera plus même à \u201c se déplacer.\u201d Quelle évolution féconde et digne du concours enthousiaste de tous les Canadiens ! \u2018J'hésiterais à aborder une question d\u2019aussi grande envergure si, dans les circonstances, elle ne s\u2019imposait impérieusement.L\u2019opinion publique attend une initiative de la part des gouvernants, et tout le monde semble prêt à l\u2019étudier au point de vue des meilleurs intérêts du pays.Dans notre province, nous sommes - peut-être en retard, malgré que des hommes éminents comme M.Monk, M.Alphonse Desjardins et quelque autres s\u2019en occupent avec une compétence, un désintéressement et un courage inlassables.L'exemple de l\u2019influence exercée par l\u2019association des \u201c Grain-Growers\u201d de l\u2019Ouest devrait nous servir d\u2019enseignement.Bref la question est à l\u2019ordre du jour.\u201cLe Canada,\u201d disait tout récemment M.Nickle, député de Kingston, est déjà rendu au point où 1| doit étudier la question sociale.La population déserte les campagnes pour les villes ; les petits fabricants disparaissent devant les \u201c combines \u201d dont les employés sont froidement remerciés aussitôt que leur capacité de travail diminue.L'\u2019augmentation du coût de la vie rend le problème de la vieillesse plus angoissant.Le jour du socialisme est arrivé, non A WP ECS oe \u2014 OEE.ames A A 432 - LA REVUE FRANCO-AMERICAINE du socialisme qui s\u2019applique à fruster l\u2019ouvrier du fruit de son travail, mais d\u2019un socialisme qui veut aider l\u2019homme lorsqu\u2019il a besoin d\u2019être soutenu.\u201d C\u2019est par l\u2019instruction de \u201cl\u2019épargne \u201d et la pratique de la \u201c coopération \u201d que l\u2019on atteindra plus sûrement ce but.Outre les fervents et les apôtres de la cause déjà mentionnée, l\u2019autorité religieuse apporterait, sans doute, son concours puissant à une oeuvre qu\u2019elle apprécie hautement et ne cesse de recommander en toute occasion.L\u2019angoissant problème de la dépopulation des campagnes et de la vie chère qui en résulte mériterait bien, à mon humble opinion, d\u2019être approfondi sous toutes ses faces \u201c par une commission d\u2019experts,\u201d comme il a été fait ailleurs, spécialement dans les Etats de l\u2019est américain.Rien n\u2019empêcherait le gouvernement, durant l\u2019intervalle consacré aux études, de mettre en pratique tous les moyens remédiateurs sur l\u2019application desquels ne surgit aucune contradiction.L\u2019extension du domaine cultivé par l\u2019addition de nouvelles unités paroissiales dans les \u201crégions de colonisation \u201d serait l\u2019une des conséquences naturelles de la mise en pratique des suggestions contenues dans ce trop long mémoire.Les sociologues de tous les pays n\u2019ont qu\u2019un sentiment sur la nécessité de créer des colonies d\u2019expansion.Dans l\u2019Est du Canada, elles sont surtout indispensables \u201c pour accroître la production agricole, fournir des voies de placement aux fils de cultivateurs\u201d des vieux comtés et \u201c servir de marché \u201d\u2019\u2014marché national le plus excellent de tous, \u2014au commerce et à l\u2019industrie.Ici encore la coopération peut jouer un rôle prépondérant.Je connais par expérience qu\u2019il serait possible et pratique d'organiser un mouvement régulier de colonisation des \u2018\u2019 anciennes paroisses vers les nouvelles ; \u201d car je sais aussi pertinemment qu\u2019une forte proportion des cultivateurs n\u2019abandonnent les anciennes campagnes que pour continuer ailleurs l\u2019exploitation du sol.Il ne s\u2019agit alors que d\u2019un simple essaimage.Mais à l\u2019encontre de cette oeuvre colonisatrice se dresse un obstacle formidable.Dans toutes les provinces de l\u2019est, PO ay CEE = + =- QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 433 moins peut-être l\u2019Ile du Prince Edouard, le domaine publique est en possession des gouvernements locaux ; et ceux- ci l\u2019ont aliéné au profit des grands exploiteurs de la forêt, qui se croient intéressés à maintenir ce régime aussi longtemps que possible.Depuis vingt-cinq ans, la lutte entre le possesseur du bois et le travailleur du sol se poursuit avec une ardeur croissante et semble approcher de son paroxysme.D\u2019après l\u2019étude des phases qu\u2019elle a suivies aux Etats-Unis, on peut prévoir que la fin n\u2019en saurait être bien éloignée chez nous.Au reste, l\u2019histoire nous démontre que partout, dans le monde, les grandes forêts ont fini par reculer devant la civilisation, qui parfois les envahit et les occupe pacifiquement dans les espaces cultivables.Les gouvernements provinciaux, tous plus ou moins enclins jusqu\u2019à présent à favoriser les prétentions des magnats du commerce forestier, viennent de recevoir une dure leçon de choses.Les chiffres du dernier recensement leur ont révélé qu\u2019en mettant obstacle au peuplement, par la classe agricole, de leur domaine inculte, ils sont en train \u201c\u201c de perdre leur influence \u201d dans la Confédération.Tandis - que, d\u2019autre part, l\u2019opinion publique éclairée leur reproche, par le fait de limiter \u201cla production \u201d des aliments fournis par l\u2019agriculteur, d\u2019affamer les citoyens des villes, qui commencent \u201c à trouver intolérable le régime de la vie chère.\u201d Autrefois les apôtres de la colonisation s\u2019épuisaient à faire valoir des arguments de propagande d\u2019un ordre élevé, comme l\u2019intérêt de la civilisation chrétienne, la raison patriotique et philantropique, la neblesse de la carrière agricole, etc.Maintenant, \u201cc\u2019est le ventre qui va parler!\u201d et je suis sûr que les choses iront plus vite, car la faim a des arguments très éloquents.Non, le système d\u2019exploitation forestière en vigueur n\u2019est plus tenable; et, dans le Nord de l\u2019Ontario, la crise en est au point que l\u2019on réclame la \u201c sécession,\u201d ni plus, ni moins.Dans Québec, l\u2019on verra bientôt si le pouvoir pourra toujours impunément contrarier \u201cla vocation des Canadiens- Français à l\u2019agriculture.\u2026\u2026 \u201d Il me semble pourtant qu\u2019il y aurait moyen de faire en- 434 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE tendre aux marchands de bois que le temps des concessions raisonnables est arrivé et qu\u2019ils ne sauraient davantage s\u2019opposer au peuplement de nos immenses territoires dont le vide est une cause de faiblesse pour le pays.Le cabinet Whitney a pris des mesures de détail pour faciliter l'installation des colons sur les terres publiques et en a promis d\u2019autres plus importantes.En face du parti pris du gouvernement Gouin de tenir le colon impitoyablement en échec, l\u2019opposition de Québec énonce le programme de la division des terres publiques en \u201c domaine cultivable\u201d et en \u201c domaine forestier,\u201d de manière à garder constamment une réserve abondante de lots disponibles aux défricheurs.Au Nouveau-Brunswick, le cabinet dont l\u2019hon.M.Hazen était le chef distingué, a pris, en certains cas, le parti \u201c\u201c d\u2019exproprier les droits\u201d des machands de bois pour atteindre le méme but.Enfin tout le monde sent le besoin de faire quelque chose pour activer la colonisation.À cet égard, quel pourrait bien être le rôle du pouvoir fédéral?Peut-être de contribuer au mode de rachat inauguré par l\u2019hon.M.Hazen.Mais le concours le plus simple et le plus effectif serait sans doute d\u2019accepter une part généreuse dans la construction des \u2018chemins de colonisation.\u201d En beaucoup de cas, cette ligne de conduite aurait pour effet de renverser tous les autres obstacles au progrès de l\u2019oeuvre.Aide aux grandes routes nationales du pays établies, ouverture des voies de pénétration au coeur des régions incultes, telle est la double tâche réservée, dans mon humble opinion, au gouvernement de la Puissance\u2026 sans parler de la construction des chemins de fer qu\u2019il devrait pousser avec une intensité croissante.Seulement, qu\u2019on ne l\u2019oublie jamais, le temps est venu \u2018pour les épinettes \u201d\u2019 de faire place au \u2018 monde civilisé ! \u201d J'aime autant que personne à conserver la forêt, le régime des eaux et tout ce qui s\u2019y rapporte.Il est bon, il est beau, dans;une mesure raisonnable, de maintenir les bois et leur ombrage bienfaisant.Cependant, il ne faudrait pas être les dupes de ceux qui mettent leur importance au-dessus de l\u2019exploitation agricole.Je n\u2019ai d\u2019ailleurs qu\u2019une foi QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE - 435 limitée dans la sincérité de ceux qui posent en conservateurs irréductibles de la forêt.Je constate les énormes quantités de bois soustraites annuellement, pour les besoins du commerce et de l\u2019industrie, à nos réserves, prétendues inépuisables.Je vois également les ravages causés par les incendies, alimentés, quoi qu\u2019on dise, par les déchets en- flammables qu\u2019abandonne, derrière elle, une exploitation trop hâtive, au lieu de les détruire prudemment.Je vois encore l\u2019emploi des méthodes américaines, qui ont été la ruine des forêts de nos voisins.Déjà les mêmes résultats se font sentir dans les Cantons de l\u2019Est et sur presque toute la rive sud du Saint-Laurent.Et, d\u2019après l\u2019autorité du Dr Fernoy, de l\u2019Université de Toronto, ce n\u2019est plus qu\u2019une question de temps très court qui nous sépare de l\u2019époque où les ressources forestières du Canada seront épuisées.Sous plusieurs rapports, nous paraissons donc suivre les mêmes phases économiques que les Etats-Unis.Puisqu\u2019il en est ainsi et qu\u2019il ne faut guère compter sur les \u201cgrands\u201d propriétaires pour la conservation de la forêt, vaut autant changer de procédé et tenter l\u2019expérience \u201cpar les petits.\u201d C\u2019est-à-dire qu\u2019au lieu d\u2019enrichir à millions un nombre restreint de privilégiés auxquels on donne le monopole du bois, on fasse servir nos ressources forestières à l\u2019établissement de toute une population vaillante, qui accroîtra l\u2019influence et la force de la nation canadienne.Par une législation et des règlements appropriés, par des primes et des récompenses sagement distribuées et un enseignement attentif, il serait relativement facile d\u2019implanter ici la mode d\u2019exploitation forestière \u201c par la masse du peuple.\u201d Après tout, l\u2019arboriculture n\u2019est qu\u2019une culture un peu plus longue que'les autres et parfaitement à la portée de nos gens.Elle se pratique depuis des siècles dans toutes les parties montagneuses de l\u2019Europe qui forment environ les trois quarts de sa superficie.En outre de leurs grains et de leurs bestiaux, les cultivateurs auraient tous les ans \u201cune récolte de bois à vendre \u201d pour subvenir au besoin de leur famille.J'en surprendrai plusieurs sans doute, en disant que cette pratique est déjà suivie de façon très intel. 436 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE ligente dans la paroisse de Ste-Adèle et maints endroits de la province.Nos gens, qui ne sont -pas plus simples que les autres, sauraient bien conserver ce qui leur est avantageux.Et nous verrions fleurir ici les mille petites industries qui font la richesse de la Suisse, de la Norvège, du Danemark et de certaines parties de l\u2019Allemagne.Dr De la Glèbe. [La Nation Franco-Normande au Canada Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC Vv LA NOBLESSE DE NOM ET DES ARMES Sous le privilège donné par l\u2019édit de 1664, par le roi Louis XIV au Canada, \u201cétrangers peuvent y entrer sans déroger à lëur noblesse.\u201d Ainsi furent admis les Latour, père et fils, barons ou baronnets de la Nouvelle-Ecosse dans l\u2019Ordre seigneurial du Canada.Par le précédent donné, tous les autres ordres chevaleresques et nobiliaires ont le même droit d\u2019enregistrement au collège des Armes du Canada, parce que le ralliement dans leurs ordres respectifs : I noblesse, II bourgeoisie, III plèbe, est le droit que commande la personnalité de la loi.\u201c Telle est la fin première et principale de l\u2019établissement de la colonie française au Canada, et sa fin accessoire est de faire connaître aux parties de la terre les plus éloignées du commerce des hommes sociables la grandeur du nom du roi et la force de ses armes.Sa Majesté a donc estimé qu\u2019il n\u2019y avait pas de plus sûr moyen d'arriver à ces deux fins que de composer la colonie: \u201c de gens capables de la bien conduire par leurs qualités de personne, et de l\u2019augmenter par travaux et application à la culture des terres.\u201d Concession seigneuriale.L\u2019ORDRE DES BARONNETS DE LA NOUVELLE-ECOSSE Cet ordre fut créé par Jacques VI, roi d\u2019Ecosse, en mai 1611, nommé l\u2019Ordre des Baronnets de la Nouvelle-Ecosse et établi dans cette province par son fils le roi Charles I, en 1625, \u201c pour avancer la plantation de la Nouvelle-Ecosse en Amérique et y fonder une colonie.\u201d Un domaine territorial était concédé à chaque baronnet dans la colonie ; le titre de baronnet était héréditaire ; le concessionnaire devait avoir 438 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u201cun grand-père paternel qui fusse gentilhomme.\u201d Aux armes de la famille du baronnet furent ajoutés des supports, et dans l\u2019écu de famille, un écusson portant les armes de la province, savoir : d\u2019argent au sautoir d\u2019azur, au centre duquel un écusson plus petit encore des armes d\u2019Ecosse ; d\u2019or au lion de gueules armé et lampassé, contourné d\u2019une tressure de fleurs de lys, timbré d\u2019une couronne d\u2019Ecosse, Avec le costume de vert foncé, les boutons sont plats, dorés, et chargés des armes des baronnets de la Nouvelle- Ecosse.Ils portaient une décoration suspendue d\u2019un ruban d\u2019orange autour du cou, des armes de la province cités plus haut, entourées de la légende : \u2018Fiat mentis hones- tae gloria.\u201d Les mots de concession du titre dans la charte, sont : \u201c Praeficimus, constituimus et creamus ei- demque\u2014in dignitatem, statum et gradum Baronetii\u2014no- men, titulum, locum et praecedentiam praedicatam,\u201d etc.L\u2019ORDRE ARYEN DE L\u2019EMPIRE (ROMAIN OU GERMANIQUE) EN AMERIQUE.Cet ordre était réorganisé en 1879, mais la première assemblée n\u2019eut lieu que le 28 octobre 1880.Cet ordre est la réorganisation de tous les ordres de noblesse formés sur le continent américain, depuis la premiére formation ordonnée par Charles V, empereur allemand des Romains, roi d\u2019Espagne, grand-duc d\u2019Autriche, etc, lorsqu\u2019il érigea ses possessions américaines par institut impérial en fief de son empire romain-germanique.On a ajouté à cet ordre d\u2019autres aristocraties coloniales dont les familles ont possédé des concessions manoriales ou des titres de considération honorable, héréditaire, le premier ancêtre en Amérique étant ou un officier ou un propriétaire, réglé par les lois sur la dérogation énumérée dans la partie de cet ouvrage sur la noblesse de France.Le doyen actuel de cet ordre est Monseigneur le duc de Véragua, qui représente le duché de Véragua, concédé à son ancêtre, le petit-fils du grand Christophe Colomb, en Amérique Centrale.Parmi les titres de cet ordre sont ceux de landgraves et de caciques de la Caroline, qui, avec des baronnies, furent concédés, de 1671 à 1686, par le roi Charles II de la Grande- \u2014_\u2014_ \u2014-\u2014\u2014\u2014 LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 439 Bretagne, avec prérogative de gouvernement sur la Caroline du Sud.Le titre de landgrave correspond a celui de comte, et le titre de cacique, à celui de vicomte.SEIGNEURS DES MANOIRS MARYLANDTIENS En 1632, lord Baltimore, fondateur et prince Palatin Maryland, avec plein pouvoir et souveraineté du roi Charles I, donna les droits et les privilèges à tous ceux d\u2019assez de considération pour remplir les devoirs des seigneurs manoriaux de la colonie.Ces concessions mano- riales furent accompagnées de haute, moyenne et basse justice sur les tenanciers, de commandement militaire du district et de représentation dans le conseil du seigneur- palatin, ou de son représentant, le gouverneur.SEIGNEURS PATRONS Le titre de seigneur patron est aussi dans cet ordre, en section III, charte de la Nouvelle-Néerlande tome I, p.370, \u201cNew-York Hist., Coil., 2nd Series,\u201d il dit : \u201c Que tous ceux, accrédités Patrons de Nouvelle-Néer- lande, qui dans l\u2019espace de quatre ans après leur don d\u2019avoir à quelques collèges ou chambres de la compagnie des Indes, Occidentales ici (Amsterdam) ou, au commandeur ou au conseil là (Amérique), qu\u2019ils sont prêt à y transporter une colonie de cinquante personnes.\u201cQue du temps qu\u2019ils ont fait annoncer le lieu des places où ils se proposent d\u2019établir leur colonie, ils auront la préférence à toute autre personne à la seigneurie des dites terres.\u201d \u201c Que les Patrons en vertu de leur pouvoir ont le droit d\u2019étendre les limites de leurs terres sur quatre lieues de rivage.\u201c Qu\u2019ils auront la souveraineté la jouissance de toutes leurs terres en perpétuité et aussi le commandement militaire avec haute, moyenne et basse justice.Personne n\u2019a le privilège de pêcher ou de chasser sans le consentement du patron.Et quand un patron a établi des communes ou des villes, la commission des magistrats et autres officiers des dites communes et villes appartient à lui. __-_ 44.0 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE © Ni colon, ni domestique n\u2019a le droit de partir sans la permission du patron.\u201d Le gouverneur de la Virginie, sir Alex.Spottswood donna le titre de chevalier de fer d\u2019or de cheval aux grands de cette colonie qui avaient assisté à l\u2019avancement et à la prospérité de la Virginie.L\u2019ORDRE DE L\u2019EMPIRE-UNI Il y a trois pariies principales dans l\u2019histoire de la guerre en Amérique, de 1775 a 1783, savoir : I.La partie la plus noble\u2014celle pour l'indépendance américaine, dont l\u2019espoir était de conserver les chartes royales des colonies dans toutes leurs étendues, cette partie peu de nombreuse, alliée au roi de France, fut renversée presque immédiatement après l\u2019établissement de l\u2019indépendance américaine par la deuxième partie.II.La partie révolutionnaire et nivelleuse, qui rêvait une république\u2014l\u2019étiquetté d\u2019un pareil mot ne recouvrant que la tyrannie la plus hideuse de toutes \u2014le despotisme irresponsable des multitudes.Plusieurs des constitutionnels de la partie première se sauvèrent en 1778 en se ralliant a la troisième partie\u2014la partie loyaliste.Cette partie avait un esprit d\u2019attachement servile au gouvernement britannique, même en dépit des actes tyranniques et inconstitutionnels de ce gouvernement.Ces plusieurs constitutionnels royalistes ne se ralliaient à cette partie qu\u2019après que le gouvernement britannique eut prôné, par l\u2019Acte du Parlement de 1778, de respecter les droits et les chartes de la constitution des colonies.En février 1871, sir Henri Clinton, avec l\u2019autorité du Roi, donna une commission a former un conseil pour les \u2018\u2018 Associated Loyalists of America,\u201d à William Franklin, gouverneur de New Jersey ; J.S.Martin, gouverneur de North Carolina ; général Timothy Ruggles, Massachusetts ; Daniel Coxe, G.Ludlow, Edward Lutwyche, George Romer, George Leonard, Anthony Stewart et Robert Alexander.De 1778 à 1782, les \u2018\u201c Loyalistes Associés \u201d formèrent un gouvernement eux-mêmes dans la province de la Georgie, fondé sur l\u2019ancienne constitution de cette province, en me \u2019 LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 441 chassèrent les révolutionnaires et défendirent leur ville principale (Savannah) des assauts de leurs ennemis; ils mettaient en 1780 la province en paix du Roi par leurs commissaires et, après la reddition de lord Cornwalllis avec son armée anglaise à Yorktown en 1782 (un événement qui termina la guerre), ils offrirent à tenir la province contre toute aggression révolutionnaire, mais le gouvernement anglais avait déjà fait une capitulation de tous ses droits dans les colonies, jadis anglaises\u2014même dans la Georgie, sans le consentement des Loyalistes Associés, qui y étaient victorieux ! En 1783, et pour plusieurs années, les familles loyalistes avec des familles royalistes, se réfugièrent au Canada contre la tyrannie de la démocratie triomphante dans les anciennes colonies.Unissant avec les royalistes français du pays en Canada, qui avaient porté les armes et pris une part principale dans la lutte pour le Roi et la Constitution de 1775-83, ils obtinrent de la Couronne par l\u2019Acte (Loyaliste) de Québec de 1789 un renouvellement de leurs droits de préséance semblable à un ordre de noblesse dans l\u2019état.Cet acte dit : \u201c Conseil de Québec, 9 nov.1789, en présence du gouverneur lord Dorchester et des conseillers, les hons.W.Smith, Hugh Finlay, T.Dunn, J.G.C.de Léry, F.Baby, Charles de Lanaudière, Lecomte Dupré, etc.\u201c Sa seigneurie intima au conseil que c\u2019est son vouloir d\u2019accorder \u201cune distinction\u201d aux familles qui avaient adhérée à l\u2019unité de l\u2019empire et s\u2019étaient ralliées à l\u2019étendard royal en Amérique avant le traité de séparation de 1783.Le conseil consentit et ordonna que les bureaux des registres des terres de la Couronne (Land-Boards) prissent soin de conserver un registre de toutes les personnes de la dite description afin que leur postérité pût être distinguée des autres colons.\u201d Mais ces registres à présent sont incorporés avec ceux du Collège des Armes du Canada et les descendants en noms de famille des officiers de ces registres appartenant en outre à une famille armoriale sont admis à la noblesse seigneuriale du pays avec la \u201cdistinction \u201d decrétée par cet acte, de banneret de 442 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Québec de l\u2019Empire-Uni sous la présidence héréditaire de la famille Dorchester.Le président des bannerets depuis 1908 est la baronne de Dorchester, qui a donné une décoration magnifique aux membres des ordres confédérés dans l\u2019Ordre Aryen et Seigneurial de l\u2019Empire et enregistrés au collège des armes du Canada.Les Familles de la Nobiesse de nom et des armes, seigneuriale, consulaire, Dourgeoise et alumnale dans les Archives du College des Armes du Canada.Les descendants de ces familles en noms de famille qui désirent enregistrer les preuves de leur noblesse dans les registres du Collége et recevoir le diplome, le bouton et la décoration de la noblesse de l\u2019Ordre Aryen et Seigneurial, doivent envoyer leurs renseignements au bureau de cette Revue, adressés au Vicomte de Fronsac, maréchal de blason, \u2018Revue Franco - Américaine, 197, rue Notre-Dame Est, Montréal.DENYS DE LA THIBAUDIERE Seigneurs d: Bonnaventure, de Fronsac, de St-Simon, de La Ronde, de la Trinité.Armes : D: gueules à la grappe de raisin d\u2019argent; L\u2019écu timbré de la couronne de comte, supporté par deux cerfs- Couronne seigneuriale. LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 443 Histoire : Jean Denys, natif de Honfleur.Il était un des plus audacieux et expérimentés des navigateurs de France.En 1504, il avait fait une expédition aux côtes de Brésil ; \u201cil est le premier des Normands qui aborda à Terreneuve d\u2019une manière authentique.\u201d (Dionne.En la Nouvelle France,\u201d p.107).Il est l\u2019auteur d\u2019une carte du grand golfe du Canada (Saint-Laurent) en I506.On retrouve son nom dans un manuscrit du XVe siècle, intitulé : \u201cRegistre de la charité et confrérie fondée en l\u2019église Notre-Dame de Hon- fleur\u201d en 1547.Le nom y paraît de son fils Jehan de son petit-fils aussi un Jehan et de son arrière-petit-fils, un autre Jehan.Ce dernier avait un fils, le capitaine Je- han Denys, marié à Marguerite, fille de David Forsyth, Seigneur de Dykes en Ecosse et vicomte de Fronsac en France.Pierre Denys, un des fils du grand explorateur, s\u2019établit à Tours en Touraine, et devint intendant des finances de Tours.Son fils : Mathurin Denys, sieur de la Thibaudière, était capitaine des gardes du roi.On raconte que le 7e jour de mai I589, le roi Henri III, étant assiégé dans la ville de Tours par le duc de Mayenne, général de la Ligue, était obligé de faire marcher tout, même ses gardes, contre le duc, sauf Denys qui devait garder le roi.Denys fut tué à son poste par les ennemis.Le roi lui fit l\u2019'honneur de sa présence aux funérailles, le corps de Denys étant accompagné jusqu\u2019au tombeau à Saint-Symphorien par les gares | rovaux.Il épousa Mlle Aubert.Son fils : Jacques Denys, sieur de la Thibaudière, était un officier de distinction dans l\u2019armée d\u2019Henri II, ayant succédé à son père dans la garde royale.Il épousa Marie, fille de Hugues Cosnier de Beseau, dont le fils était Emilien Cosnier, un des cent gentilshommes du roi.Ses fils: I Nicolas Denys, né à Tours en 1598.Lui et ses frères héritèrent du capitaine Jehan Denys, de Honfleur, leur parent (qui avait épousé Marguerite Forsyth de Fronsac), de ses droits dans la Nouvelle France.Il partit en 1632 avec une commission militaire dans la suite de Isaac de TRI rer WN Be Afb \u2014 oe NRE CT 444 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Launoy, chevalier de Razzili, vice-amiral de France, récemment nommé gouverneur de l\u2019Acadie.Il devint gouverneur lui-même par commission du roi du 30 janvier 1654.Il établit deux colonies : une à Chedabouctou et et l\u2019autre à St-Pierre.Il avait la concession de presque toute l\u2019île du Cap-Breton, hors les établissements militaires.Charlevoix, dans son histoire de la Nouvelle-France, dit de lui qu\u2019il était le mieux instruit des gouverneurs du pays.Il est auteur de la première histoire en français de l\u2019Amérique du Nord, ayant publié à Paris en 1672 son ouvrage intitulé \u201c Histoire de l\u2019Amérique Septentrionale \u201d, et un autre, \u201c Avec une Histoire Naturelle du Pays.\u201d Par recommandation de Talon, comte d\u2019Orsainville, et intendant de la Nou- velle-France, le titre de Fronsac lui fut concédé en 1676.Il épousa, en France, Marguerite de la Faye.De ses deux enfants :\u2014I Richard, vicomte de Fronsac, gouverneur de Gaspésie, obtint une concession de quinze lieues sur la Mi- ramichi, érigée en seigneurie en I609I.Son fils et ses enfants périrent d\u2019une épidémie en 1732, et son successeur était l\u2019honorable Mathieu Forsyth.II Marguerite, fille de Nicolas, le gouverneur, épousa son cousin, le capitaine James Forsyth, petit-fils de David Forsyth, Seigneur de Dykes en Ecosse et de Fronsac en France, à Honfleur en 1650, le titre de Fronsac reste avec leur postérité.Il Jacques-Denys (frère de Nicolas), capitaine des troupes, quartier-maître général des armées du roi, tué à Candie, dans l\u2019armée navale des Vénitiens.IIT Henri Denys (frère de Nicolas), tué en Italie dans le régiment des gardes du roi.Simon Denys, aussi frère de Nicolas), sieur de la Trinité en Canada, né à Tours en 1599.Capitaine dans le célèbre régiment Carignan-Salières envoyé au Canada par le roi Louis XIV en 1666, enrôlé dans la Noblesse du Canada en mars 1668, par ordre du roi sur requête de l'intendant royal, Talon.Il était aussi receveur général pour la compagnie de la Nouvelle-France à Québec.Il épousa en France, en 1630, Jeanne du Breuil-sœur du sieur du Breuil, procureur meme LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 445 du roi au Gréniel à Sel de Tours.En seconde noce, il épousa Françoise du Tertre (1643).Ses enfants : I Pierre, à suivre.; II Charles, sieur de Vitré.III Françoise, née en I644, mariée à Michel Le Neuf, sieur du Hérisson.IV Catherine, née en 1646.V Paul, sieur de St-Simon.VI Marguerite née en 1651, mariée à Michel Cressé.VII Barbe, née en 1652, mariée à Antoine Pecody-Contre- cœur, etc.: Pierre Denys (fils ainé), sieur de la Ronde né a Tours en 1631).En Canada, il était grand-maitre des eaux et foréts.Il épousa, à Québec, en 1655, Catherine Le Neuf de la Val- lière, fille de Jacques Le Neuf, sieur de la Poterie, gouverneur de Trois-Rivières, qui, après la mort du gouverneur de Mezie, devint administrateur du pays au nom du roi ; sa femme était Marguerite Le Gardeur de Tilly.Il est mort en 1708.Ses enfants: I Marguerite Renée, née aux Trois-Riviéres en 1656, mariée à Thomas de la Nouguère et en seconde noce, à Jacques Alex.de Fleury.II Jacques, né en 1657.IIT Simon Pierre, a suivre.= _ IV Marie Angélique, née en 1664, mariée à Charles Au- bert.V Claude, né en 1663.VI Françoise, née en 1644, mariée a Guillaume Bonthier\u2019 en seconde noce a Nicolas D\u2019Ailleboust, sieur de Menteth, de la famille du gouverneur.VII Marie Charlotte, née en 1668, mariée a Claude de Ra- mezay, gouverneur de Montréal, où il bâtit le château de Ramezay en 1705.VIII Marie-Louise, née en 1671, mariée à Pierre D\u2019Aille- boust, sieur d\u2019Argenteuil, de la famille du gouverneur.IX Louis, sieur de la Ronde, né en 1675, marié à Louise Chartier de Lotbinière (à suivre).X Anne Ursule, née en 1677, mariée à François Aubert. 446 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Simon Pierre Denys, chevalier de Bonnaventure, né en 1659, chevalier de l\u2019ordre de St-Louis, capitaine de frégate, gouverneur de Port-Royal en Acadie en 1689.Il vainquit les vaisseaux de guerre anglais partout, jusqu\u2019au port de Boston.Il épousa, en 1686, Geneviève Couillard, de l\u2019Es- pinay, des Essars, de Beaumont, fille de Louis, sieur de l\u2019Es- pinay, et en seconde noce, Jeanne Janière, de Homburg.Son fils : Claude E.Denys, chevalier de Bonnaventure, chevalier de St-Louis, amiral de France, et major commandant le bataillon au Cap-Breton.Il revint en France après la cession du Canada à l\u2019Angleterre, avec le gouvernement général des troupes.Il meurt à Rochefort des suites de blessures reçues au siège de Louisbourg.Il épousa sa cousine, en 1748, Louise, fille de Louis Denys, sieur de la Ronde, et de Mlle Louise Chartier de Lotbinière.Son fils : Claude Charles Denys, chevalier de Bonnaventure, chevalier de Saint-Louis, capitaine de vaisseau, né le I5 octobre 1749, électeur de la noblesse d\u2019Aunis en 1789, mourut en émigration en 1801.Il avait épousé Pélagie de Butler en I700.Ses fils : I Amédie (à suivre).II Adolphe, né en 1799, mort en 1871.Amédée Denys, chevalier de Bonnaventure, né en 1796, chevalier de la Légion d\u2019honneur, et de Charles III d\u2019Espagne.Il épousa Mile Laurisseau.Ses fils: I Charles (à suivre).Il Achille, né en 1832, marié à Emilie de Montlaur, de Bonnecarère, eut trois enfants : Ier Charles, marié à Mlle de Chauvigny, 2e Marie Louis et 3e Eugénie.III Eugénie, née en 1832, mariée à M.de Chüner, eut une fille, Zénobie, mariée en 1886 à M.le comte de Nucheze.Charles Denys de Bonnaventure, mort en I871.Trésorier de la marine en I830, il épousa Clémence de Villeron de Courson.Son fils : Louis Denys de Bonnaventure, né en 1860, marié en 1886 à Marthe d: la Ro chelrochrd.Ses enfants: Jean, né en 1889.Elizabeth, née en 1887.mme réa pt = * LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 447 DENYS DE LA RONDE Louis Denys, sieur de la Ronde, fils de Pierre Denys de a Ronde et de Catherine Le Neuf de la Poterie, enseigne, capitaine dans la marine, commandant au Port-Royal en Acadie ; envoyé auprés des colonies de la Nouvelle-Angle- terre en 1711.Il épousa, en I709, à Québec, Marie Louise, fille de René Louis Chartier, seigneur de Lotbinière, membre du Conseil supérieur de Québec.Ses enfants : I François Paul Denys, sieur de la Thibaudière, né en 1722, officier, marié à Marguerite, fille de Alex.Celles-Du- clos, sieur du Sailly, juge civil et criminel à Montréal.II Philippe Denys de la Ronde, capitaine d\u2019un détachement de marins, marié à Québec, en 1753, à Louise Marguerite, fille de Jean B.Gaillard, fils de Guillaume Gaillard, seigneur de l\u2019Isle et comté de St-Laurent.III Pierre Denys, chevalier de la Ronde, chevalier de St-Louis, né à Québec le II novembre 1726, major des troupes envoyées dans la Louisiane.Il épousa Madeline, fille d\u2019Ignace F.de Broutin, capitaine ingénieur, envoyé de France dans la Louisiane ; il était parent du marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur français du Canada.Avant son mariage avec de la Ronde, elle avait épousé le lieutenant Louis Xavier Chalmet de Lino.Ses enfants : I Louise, née en 1758 à la Nouvelle-Orléans, mariée à don André Almonaster y Roxas, natif de Mayrena, Andalousie, en Espagne, né en I725, chevalier de l\u2019Ordre royal de Carlos III, colonel dans la Louisiane, lieutenant royal et acalde del Cabildo.Son père était don Miguel Jose Almonaster et sa mère donna Maria.Juanna de Estrada y Roxas,\u2014les deux de noble naissance.Don Almonaster est enterré en face de l\u2019autel Saint-François d\u2019Assise, au-dessus d\u2019une feuille de marbre sur laquelle sontinscrits son nom, le blason de sa famille, ses honneurs royaux et l\u2019_énumération de ses dons magnifiques.\u2014Il avait fondé la cathédrale St-Louis, le palais de justice, le presbytère et plusieurs écoles pour les enfants, et l'hôpital pour les lépreux.Il avait une fille, 448 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Michela Leonardo, née en 1795, mariée à Joseph C.Delfau de Pontalba, licutenant dans la marine française, commandant auX Côtes des Allemands sur le Mississipi, après, général de division dans l\u2019armée de Napoléon Ier et fils de Xavier Delfau, baron de Pontalba et officier dans les armées d\u2019Espagne.II Marie Thérèse, née en 1759, mariée à don Juan Pieto, à la Nouvelle-Orléans.III Marguerite, née en 1761.IV Pierre Denys de la Ronde, né à la Nouvelle Orléans en 1762, lieutenant dans le régiment royal de la Louisiane, - commandant, civil et militaire de la paroisse St-Bernard, alcade del Cabildo (1798-1803), colonel du régiment royal et commandant en chef des troupes de la Louisiane à la bataille de la Nouvelle Orléans (1814), gagnée par les troupes de la Louisiane contre l\u2019armée anglaise.Le plan de a bataille fut projeté par lui et ordonné par le général Jackson.Il était membre de la convention constitutionnelle de l\u2019Etat en I8I2.Il épousa, en 1788, Eulalie, fille de Louis Alex.Gerbois, officier dans l\u2019armée française.Ses enfants : I Eulalie, née à la Nouvelle O:léans, en 1788, mariée à Gabriel Eréville Villeré, colonel du 3e régiment de la Louisiane à la bataille de la Nouvelle-Orléans, fils du major- général Jacques P.Villeré, 2e gouverneur de la Louisiane.II Elisabeth Celèstes, née en 1792, mariée à Maunse White, colonel dans la guerre du Mexique de 1846, et sénateur de l\u2019Etat de la Louisiane.III Heloïse, née 1792.IV Manette, née en I799, mariée au général Casimir La- coste.V Pepite, née en 1799.\u2018 VI Adélaide Adèle, née en 1803, mariée à l\u2019hon.Joseph Adolphe Ducros.NOTE.\u2014Le régiment royal de la Louisiane fut ordonné par le roi Charles III d\u2019Espagne en I764.M.le comte de Unzaga en était le premier colonel et don J.Estecheria était son successeur.' L'industrie nationale Mon cher directeur, Il n\u2019y a pas que la question irlandaise qui intéresse vos lecteurs.Ainsi, je reçois à tout propos et à tous moments les lettres les plus étranges, et aussi les plus intéressantes, sur diverses matières, qui prouvent jusqu\u2019à l\u2019évidence que dans tous les domaines de l\u2019activité humaine nous sommes, sans nous en douter, les artisans de notre propre déchéance.La question irlandaise elle-même qui nous cause en ce moment tant de soucis n\u2019a pas d\u2019aufre cause que cette apathie inlassable qui nous laisse indifférents devant nos propres intéréts et qui, depuis des années, nous fait sans cesse tendre le dos a tous ceux qui veulent bien se donner la peine de nous tondre.Et Dieu sait si on nous tond ! Vous avez montré que la crise dont a souffert l\u2019Université d\u2019Ottawa n\u2019était pas due au seul esprit envahisseur de l\u2019élément irlandais, mais qu\u2019elle était due en grande partie à ceux qui, pouvant tout conserver, ont subi toutes les conquêtes et cédé devant tous les empiétements.Un journaliste de Montréal, il y a un peu plus d\u2019un an, a soulevé une jolie tempête avec un seul article conseillant un emploi plus judicieux des capitaux canadiens-français comme force économique nationale, en engageant ses compatriotes à créer pour leur profit la force financière qui fait en somme toute l\u2019influence anglaise.Et pourtant il avait raison.Aussi, pour le combattre a-t-on dû dépasser sa pensée et prendre à la lettre un conseil qui demandait tout simplement tn peu de discernement dans son application.Ce qui est vrai du rôle des capitaux canadiens-français ne l\u2019est pas moins de notre industrie nationale.Du reste, qui dit industrie dit capital, clientèle, etc.C\u2019est dans cet ordre d\u2019idées que la lettre suivante trouvée dans mon courrier, parmi une foule d\u2019autres, pose un problème qui mérite une étude et une publicité que vous ne lui refu- Tage as 33 cs NES 2 450 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE serez pas.Il suffit, d\u2019ailleurs, d\u2019exposer une foule de maux dont nous souffrons pour que le remède\u2018à appliquer saute à l\u2019esprit spontanément, sans effort.Et les plus intéressés, les plus mêlés a la discussion souvent, sontgles premiers à dire : \u2018\u201c Ma foi, nous n\u2019y avions pas_pensé !\u201d\u2019 Le chef d\u2019une maison canadienne-française importante m'\u2019écrit donc ce qui suit : \u2018\u201c Monsieur, \u2014 Votre franc-parler me porte à attirer votre attention sur un fait d\u2019une importance considérable.Et quelque soit la surprise que cela vous cause, je puis vous assurer que vous seriez étonné bien davantage si je vous donnais en même temps tous les chiffres et tous les noms qui en démontrent la véracité.Mais le fait est assez connu pour qu\u2019il soit nécessaire de trop insister.Je me contente d\u2019ajouter les considérations qui découlent comme de source.\u2018\u2018\u201c Par ce temps de croisade d\u2019action sociale où l\u2019on nous prêche, avec beaucoup de raison, l'union des bonnes volontés et l\u2019organisation des catholiques, nous croyons de notre devoir, dans l\u2019intérêt de notre race, pour assurer son développement économique duquel dépend la prospérité de nos institutions, pour maintenir la foi dans les âmes et garder la confiance du peuple envers notre clergé, de signaler un certain état de choses qui nous peine grandement et faire appel à un esprit de justice qui sur tous les autres points est rarement pris en défaut.\u2018\u201c Vous n\u2019ignorez pas que notre jeune pays est encore a sa première période de formation ; que le commerce et l\u2019industrie chez nous sortent à peine de l'enfance et que les Canadiens- Français, qui n\u2019ont pas eu comme les Anglais arrivant ici les capitaux et l\u2019entraînemenc pratique de la mère-patrie pour se lancer dans les affaires, mais qui ont dû tout improviser, ont besoin avec toutes leurs ressources, de l'appui, des conseils et de l\u2019encouragement des leurs, concours indispensable que l'on trouverait dans un esprit national bien éclairé.\u2018\u201c Ce qui nous peine c\u2019est de constater que plusieurs communautés religieuses, des institutions de charité, des fabriques de nos paroisses des villes et des campagnes de la province de Québec, qui savent tendre la main et faire appel à la charité des catholiques de ce pays, surtout des Canadiens-Français, se servent de l\u2019argent ainsi obtenu pour acheter des maisons anglaises protestantes, des francs-maçons et même, sans le savoir, sans doute, des Juifs, lesquels s\u2019enrichissent de nos efforts ainsi dispersés, augmentent d\u2019autant leur puissance \u201c contre nous et nous ignorent ensuite quand nos maisons pour- A L\u2019INDUSTRIE NATIONALF 451 raient leur procurer, à conditions égales, les mémes marchandises.\u201cC\u2019est pénible à constater, surtout quand on a travaillé pendant nombre d\u2019années, de concert avec plusieurs autres maisons canadiennes-françaises et catholiques, à conquérir notre place dans le champ de l\u2019activité humaine pour produire et fournir à toute notre population ce dont elle peut avoir besoin et en même temps donner de l\u2019ouvrage à nos ouvriers, de voir nos efforts paralysés.Et nous qui avons fait une œuvre nationale autant qu\u2019une entreprise financière malgré des débuts humbles et un capital limité, nous sommes encore exposés à l\u2019oubli ou au dédain des nôtres plus portés à s\u2019extasier devant la grandeur et la magnificence d\u2019établissements anglais, francs-maçons ou juifs, qu\u2019à reconnaître et à encourager l\u2019humble initiative de leurs compatriotes et coreligionnaires.\u2018\u201c Nous comprenons, et vous le comprenez de même facilement, que dans de pareilles conditions, nous puissions paraître inférieurs à nos concurrents anglophones, mais alors, si cette chose peut être constatée sérieusement, ne serait-ce pas un acte de charité bien comprise de la part de ces institutions, dont quelques-unes ont pour mission d'enseigner au peuple, de nous indiquer en quoi nos produits nationaux sont inférieurs aux autres.Ne serait-ce pas là une excellente occasion de nous apprendre ce que nous sommes pardonnables d'ignorer encore, et de faire ainsi œuvre d\u2019action sociale très utile et très patriotique, avant de s\u2019adresser aux maisons étrangères.\u2018\u201c D'ailleurs, ces maisons étrangères n\u2019ont guère de titres à ces faveurs, et elles le savent.Aussi font-elles très adroitement et très assidûment le siège de nos communautés.Elles ne contribuent en rien à ces œuvres, ne soutiennent guère notre classe ouvrière.pauvre mais honnête, qui chôme dans nos villes alors que l\u2019argent des catholiques répand l\u2019activité et l\u2019abondance dans les établissements étrangers.Elles font miroiter les gros escomptes plus fictifs que réels, emploient même le plus souvent des Canadiens-Français comme solliciteurs et vont jusqu\u2019à offrir, nous le savons, des commissions souvent considérables au tiers qui veut leur faciliter l\u2019entrée de nos communautés, quitte à se reprendre sur la quantité, la qualité ou le prix des articles vendus.| \u2018\u201c Si quelqu\u2019un disait que le Canadien-Français n\u2019a pas de cœur, qu\u2019il est égoïste, elles seraient légions les voix qui s\u2019élèveraient même dans les milieux où on le méconnaît le plus dans les questions d\u2019affaires pour opposer à ses détracteurs le plus énergique démenti.En effet, on ne fait pas en vain appel sapiens 452 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE aux Canadiens-Français.Nos bourses s'ouvrent toujours à l\u2019appel de nos pasteurs : riches et pauvres, nous versons généreusement et joyeusement le secours demandé.\u2018\u201c Ce n\u2019est pas à vous, monsieur, que nous apprendrons que nos communautés religieuses, nos patronages, nos hospices, en un mot, tous les établissements de charité et d\u2019enseignement de notre ville sont soutenus en grande partie par ses négociants.\u2018\u201c Les différentes communautés religieuses qui nous sont venues de l\u2019ancienne mère-patrie ont trouvé chez nous l\u2019accueil le plus chaleureux et sur ce point je ne chercherai même pas à rappeler ce que nous avons fait dans ces circonstances.Ce qui a été fait est assez connu pour nous donner le droit de demander si nous avons été payés de retour.\u2018\u201c À force de moisonner on épuise la meilleure terre et si l'agriculteur ne rend pas au sol ce que des moissons successives lui ont enlevé il s'expose à de graves conséquences sinon à la ruine \u2018\u201c Nous admettons volontiers, et nous sommes heureux de le reconnaître, que les services rendus par nos admirables institutions de charité valent bien les aumônes données.Mais ne serait-ce pas tarir les sources mêmes de la charité, compromettre la permanence de ces institutions, affaiblir la confiance dans la sûreté de jugement et l\u2019esprit de justice de ceux qui les dirigent, que de négliger d\u2019adopter une politique qui serait à la fois un acte de reconnaissance et une mesure de protection nationale ?\u2018\u201c Certains vont se scandaliser de cette franchise avec laquelle j'expose une situation grosse de périls pour notre organisation sociale.Soyez certain, monsieur, que les plus prompts à protester ne seront pas les plus prompts à vider leur bourse dans l\u2019escarcelle du pauvre.J'aurais pu comme bien d\u2019autres flagorner nos chefs hiérarchiques et miner en dessous leur autorité ou encore fournir des fonds à ceux qui les combattent.Ce n\u2019est pas mon genre.Même après cette lettre on ne s'apercevra pas que la contribution de notre maison aux œuvres de charité a diminué d\u2019un sou ; on pourra même continuer à lire nos annonces dans une foule de publications qui vont porter leur clientèle ailleurs sans se demander s\u2019il serait possible de trouver ce qu\u2019il leur: faut, même à chance égale, dans des maisons canadiennes-françaises.Tout ce que je demande, c\u2019est qu\u2019on apporte un remède à ce que je crois être un vice de notre organisation.Et c\u2019est parce que je m\u2019intéresse au splendide mouvement d\u2019action sociale vers lequel on pousse les Canadiens-Français que je leur de- L\u2019INDUSTRIE NATIONALE 453 ; - mande d\u2019exercer l\u2019action sociale directe et pratique et d\u2019inaugurer enfin pour notre industrie nationale cette coopération discrète qui a mené le commerce anglais à la conquête du monde.\u2018On aura beau dire qu\u2019il n\u2019y a pas de sentiment en affaires, tout le monde comprend que cette parole n\u2019est pas tout à fait vraie.\u2018\u201c Nos gouvernements, nos corporations municipales nous en donnent la preuve : les premiers en n\u2019admettant pas de travailleurs étrangers ; les seconds en exigeant des entrepreneurs l\u2019emploi exclusif des ouvriers de leurs villes et d\u2019 après une échelle minima de salaires.Pour notre part, nous croyons aussi que le titre de canadien- français et catholique est un lien suffisant pour nous unir et nous protéger dans le domaine économique tout autant que dans le domaine national.\u2019 Cette lettre n\u2019est pas le fait d\u2019un négociant déçu, et si elle demande quelque chose c\u2019est qu\u2019on y réfléchisse.D'ailleurs elle fait beaucoup plus que de montrer l\u2019irréflexion en affaires dans un genre particulier.Elle met le doigt sur une plaie béante, elle montre un défaut général.Et, pour un négociant qui a pris la peine de nous écrire ses griefs, il en est cinquante qui nous ont raconté la même chose en mettant d\u2019autres acheteurs encause, et il en est des centaines qui gardent le silence mais pourraient en dire tout autant.M.Sylva Clapin a parlé dans ses \u2018\u2018Sensations de Nouvelle France\u2019\u2019 de notre esprit colonial.C\u2019est cet esprit rétrograde et routinier qui nous porte à admirer outre mesure nos voisins et à négliger les moyens qui nous feraient leurs égaux dans le commerce comme nous sommes leurs égaux dans beaucoup de choses et leurs supérieurs dans beaucoup d\u2019autres.Il est un fait que je n\u2019ai jamais pu m'expliquer.Plusieurs grosses fortunes ont été faites dans l\u2019industrie du bois par des Anglais arrivés sans le sou-dans la province de Québec et cela dans l\u2019espace de quelques années.Parmi ceux qui, dans la même industrie, et trop souvent à même le domaine national, s\u2019enrichissent actuellement sous nos yeux, combien de Cana- diens-Français comptez-vous ?Les plus chanceux parmi les nôtres se contentent encore de ramasser les miettes qui tombent de la table de spéculateurs qui avant de couper un pied de bois 454 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE sur les ter®s de la Couronne n\u2019auraient pas pu acheter une paire de chevaux a crédit.Question d\u2019initiative, direz-vous ?Pour une large part, sans doute ; mais aussi question de prévoyance et de saine précaution.Il n\u2019est pas normal que les négociants canadiens-fran- çais soient à peu près au même point;qu\u2019il y a cinquante ans, que nos industriels Soient encore, par notre faute, à la merci des grandes maisons de la métropole ou encore :des maisons anglaises des provinces voisines.Le projet de remanier le tarif entre le Canada et les Etats- Unis a mis en branle tout le mécanisme économique de l\u2019Empire.Pourquoi serions-nous moins jaloux de nos propres intérêts ?Il est bien sûr qu\u2019ayant à traiter Javec un peuple essentiellement commerçant notre prestige ne pourra que s\u2019accroître par la discrétion sagement patriotique que nous mettrons à distribuer nos capitaux et notre clientèle.À ceux qui seraient tentés de croire que nous prêchons de boycotter les maisons anglaises nous ferons remarquer que nous ne demandons|rien de tel.Nous ne demandons pas autre chose pour le commerce canadien-français\u201d que lajipart qui lui revient de droit dans une province aux neuf-dixièmes canadienne-française, que les nôtres achètent de leurs maisons canadiennes-francaises, à chance égale, avant d'aller ailleurs tout comme les Anglais ou les Juifs achètent de leurs compatriotes avant de s\u2019adresser à d\u2019autres.Par exemple, on serait étonné de la comparaison entre les achats de Québec dans Ontario et les achats d\u2019Ontario dans Québec.: Dans la province de Québec, les banques canadiennes-fran- çaises devraient être à la tête de toutes les autres.Qu\u2019est-ce qui arrive ?Pour $10,000,000, que nous avons dans nos propres institutions nous en avons $40,000,000, dans les institutions anglaises.C\u2019est une anomalie.Les affaires iraient tout aussi bien si les rôles étaient inverses, et dans le commerce comme dans les autres sphères nous serions les maîtres chez nous.On peut voir que l'industriel qui vient de nous signaler quelques cas particuliers à son genre de commerce, a soulevé une question bien autrement grave.Michel Renouf EE Encombrement des professions libérales et le fonctionnarisme Les journaux nous annonçaient l\u2019automne dernier que les colièges classiques et les séminaires de la province de Québec, ont tous été obligés de refuser des élèves à la rentrée des classes en septembre dernier.Le nombre en était trop grand et ces maisons trop petites.Ceux qui trouvent que notre peuple n\u2019a rien à envier aux autres se réjouissent et crient bieh haut cet exemple, mais ceux qui connaissent le but de cette course à l\u2019instruction classique déplorent sincèrement cet état de choses, parce qu\u2019ils savent que tous.ces enfants que l\u2019on dirige ainsi vers nos collèges sont destinés soit aux professions libérales, soit au fonctionnarisme.Déjà les professions libérales sont encombrées et il est pénible de constater dans quelle position difficile se trouve le jeune médecin, le jeune avocat ou le jeune notaire qui vient de recevoir ses diplômes.C\u2019est une plaie de notre époque.C\u2019est un mal endémique qui affecte tous les petits Canadiens-Français venant au monde, ou du moins leurs parents joyeux de leur naissance.Du temps des fées, ces 'aimables et chimériques'personnes se réunissaient auprès des berceaux pour mettre sur l\u2019oreiller du nouveau-né un des dons de leur mystérieuse puissance.\u201cTu seras beau, disait l\u2019une ; riche, ajoutait l\u2019autre ; bon, gracieux, spirituel, heureux, aimé\u2026\u201d et l\u2019on s\u2019efforçait à ne pas déplaire à la méchante Carabosse et à ses satellites et de conjurer tout mauvais sort.Toutes les porteuses de baguettes magiques d\u2019autrefois se confondent aujour- d\u2019hui en une seule qui dépose, sur le lit minuscule où piaille le petit bout de Canadien-Français, tout frais éclos, ce souhait qui résume tous les bonheurs: \u201c Tu seras instruit : par conséquent, curé, peut-être, ou encore avocat, notaire, RRP T0 456 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE médecin, sinon, tu seras pour le moins fonctionnaire, \u2018\u2018écrivain au parlement.\u201d .Etre curé, avocat, notaire, médecin, fonctionnaire, parait a un nombre extraordinaire de familles le but supréme de la vie humaine et le comble de la félicité.Nourri dans cette idée, qu\u2019on ne cesse de faire miroiter, enfant dés qu\u2019il a une ambition n\u2019a pas d\u2019autre ambition, et il ne voit rien d\u2019autre qui pourrait lui convenir, il veut et il sera monsieur le notaire, monsieur le docteur ou monsieur le curé.C\u2019est ce qui fait que les professions libérales sont encombrées ; qu\u2019un grand nombre de nullités\u2026 médicales ou- légales\u2014grâce aux examens faciles, de parfaits ignorants, sont reçus médecins, avocats ou notaires\u2014sont obligées de faire des petites bassesses et mêmes de petites infamies vivre ; qu\u2019un grand nombre de personnes vont se ruiner pour devant les tribunaux où elles ont été conduites par des avocats qui n\u2019ont jamais compris un texte de loi ; que des notaires rédigent des testaments qui sont de véritables nids à procès et qui aboutissent à la ruine.complète des héritiers, sans toutefois parvenir à déchiffrer devant les cours ce que l\u2019on a bien voulu dire dans ces testaments ou actes notariés ; qu\u2019un nombre incalculable d\u2019enfants sont expédiés ad patres par d\u2019obscures ténébrions à qui l\u2019on a permis de se dire \u201cdocteur\u201d.Le tableau est tellement noir que l\u2019on serait tenté de croire à de l\u2019exagération.Par leur incompétence ces avocats, ces médecins, ces notaires, etc, sont bientôt abandonnés des quelques clients qui ont cru devoir les encourager, et ils viennent alors se joindre à l\u2019armée des quémandeurs de place du gouvernement.Pourtant ces derniers sont déjà trop nombreux, car tout individu mâle et même femelle, puisque certains départements regorgent de femmes, approchant de sa majorité se considère apte à remplir sur la terre une mission administrative et accable de ses sollicitations les élus du pays aux divers degrés, lesquels à leur tour encombrent de ENCOMBREMENT DES PROFESSIONS LIBÉRALES 457 leurs recommandations les ministres des différents services du gouvernement.De deux choses l\u2019une: ou les candidats, augmentés des ratés des professions libérales, sont nommés ou ils ne le sont pas.Dans ce second cas, comme ils ne mettent pas en pratique le principe de Molière : \u201c On désespère alors qu\u2019on espère toujours \u201d, et qu\u2019ils sont convaincus qu\u2019un jour ou l\u2019autre, ils se réveilleront fonctionnaires, ils négligent leur métier d\u2019origine, ou ne travaillent plus que juste le strict nécessaire, quand ils ne vivent pas en parasites aux crochets de leurs parents.Peu à peu, ils s\u2019étiolent moralement, au moins dans le mépris de l\u2019état qu\u2019ils exercent momentanément, croient-ils, et dans l\u2019énervement d\u2019une perpétuelle attente.Que si, plus heureux, ils sont casés, les voilà manœuvres officiels ou ronds-de-cuir, abandonnant la terre nourricière dont, malgré le progrès des machines, de vastes espaces restent en friche et en forêt, tandis qu\u2019eux peuplent les villes de leur nullité encombrante, les bureaux de leur oisiveté rétribuée et leur famille de dégénérés.Pour quiconque a eu à fréquenter, à un titre ou à un autre, les officines administratives, il est hors de doute que la somme du travail qu\u2019y s\u2019y accomplit serait aussi bien faite, sinon mieux, en supprimant deux employés sur trois, et celui qui resterait serait mieux payé.Résultat: avantage qui lui donnerait des ressources suffisantes au lieu d\u2019un salaire de famine qui en fait un crève-la-faim, et économie de 50% pour le budget.Si vous multipliez cette économie par le nombre formidable des employés de tous ordres, vous\u201cverrez à quel chiffre vous arriverez.-J\u2019en ai eu*des exemples typiques sous les yeux, un entre autres.Je connais un homrhe jeune encore, d\u2019extraction très modeste, qui est employé dans un ministère que je nommerai pas, pour ne pas nuire à cet estimable bureaucrate.Il s\u2019en va chaque matin à son bureau à dix heures, il emporte un roman sous son bras ainsi qu\u2019une botte de journaux pour charmer ses loisirs certains.A midi il va dîner.Il rentre à deux heures, fume sa pipe de tabac cana- CEE RIRE 458 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE dien en devisant avec ses deux compagnons de bureau, tandis qu\u2019un quatrième dans un coin les supplie de ne pas le distraire par leurs histoires.Il a du travail à livrer ; c\u2019est toujours le même qui a l\u2019ouvrage.Alors mon homme jeune encore, sommeille pendant quelques minutes et se plonge ensuite, la conscience tranquille, dans son roman, jusqu\u2019à cinq heures, où le bureau ferme.Total: cinq heures de travail apparent pour lesquelles le gouvernement lui alloue mille piastres par année.Cette somme lui permet de vivre béatement, uniformén:ent, niaisement, inutilement.Il a dans son bureau trois collègues dont deux en font tout autant et émargent pour la même somme ; le quatrième, celui qui fait le travail, n\u2019a que huit cents piastres par année : on a oublié de l\u2019augmenter avec les autres, il n\u2019a pas eu le temps de faire les démarches nécessaires auprès des députés, des cabaleurs, des influences qui comptent auprès de son ministre, et ses compagnons de bureau se sont bien tenus de l\u2019avertir que le ministre était prêt à augmenter les salaires, de crainte que leur augmentation en fût diminuée d\u2019autant.Un seul des quatre, payé deux mille piastres, serait à l\u2019aise et produirait tout autant.Le Gouvernement, c\u2019est-à-dire notre bourse, y gagnerait dix-huit cents piastres et nos dignes ronds-de-cuir feraient, comme leurs papas, des chapeaux, des culottes et des chaussures pour leurs concitoyens, ce qui serait infiniment plus utile que ce qu\u2019ils font.Mais ils ne seraient pas \u201c M.l\u2019employé.\u201d\u201d Quand ils vont en congé chez eux, leurs compatriotes ne les salueraient pas avec déférence, croyant voir en lui un reflet de la puissance publique et, lorsqu'il est à sa sinécure, son père ne pourrait pas dire avec orgueil: \u201cMon fils est écrivain au gouvernement, c\u2019est un monsfeur à c\u2019t-heure.\u201d + Charles Bourguoin Mensonge de chien J'avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps.Nous nous aimions.C\u2019était un chien mouton.Il était blanc, avec une calotte brune.Je l\u2019avais appelé Pierrot.Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles! Fils de bateleur, peut-être, il exécutait des tours de force ou d\u2019adresse inattendus.Il était amoureux d\u2019une boule de bois grosse comme une bille de billard; il nous l\u2019avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit : \u201c Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille.Je la retrouverai, tu verras!\u201d On le fit.Il réussit à merveille dans son projet.Il devint alors très ennuyeux ; il disait toujours : \u201c Jouons à la boule!\u201d Il entrait dans le cabinet de travail de son maitre, brusquement, quand il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres précieuses, des livres ouverts : \u201c Voilà la boule.Jette-la par la fenêtre, j'irai la chercher.Ça sera très amusant, tu verras, bien plus amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux !.\u201d On lançait la boule par la fenêtre.Il sortait.Mais non, on l\u2019avait trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait place sur la table, en serre-pa- pier.Pierrot, au dehors, cherchait, cherchait.Puis, revenant sous les fenêtres : \u201c Eh ! là-haut ! l\u2019homme aux papiers! Ouah! ouah ! Voilà qui est un peu fort! Je ne trouve rien ! C\u2019est donc qu\u2019elle n\u2019y est pas.Si un passant ne l\u2019a pas prise, alors, pour sûr, tu l\u2019as gardée !\u201d Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans les tiroirs entr\u2019ouverts, puis tout à coup, de l\u2019air d\u2019un homme qui se frappe le front, il vous lorgnait : \u201c Je parie qu\u2019elle est sur la table !.\u201d On se gardait bien de parier puisqu\u2019elle était, en effet, sur la table.D\u2019un coup d\u2019oeil intelligent, il avait suivi votre regard.Il apercevait 460 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE sa boule.Pour la cacher encore, on l\u2019enlevait d\u2019une main brusque.et alors, oh ! alors, bonsoir le travail! C\u2019étaient des parties de gaieté extravagantes ! Il sautait après la boule, voulait l\u2019avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait plus, toujours riant de la queue.Avec cela, bon gardien.C\u2019est ce qu\u2019il faut à la campagne.I] me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme on en voit dans les contes de fée.L'oeil était d\u2019une humanité tendre, profonde, implorante, et disait: \u201cQue veux-tu?Je ne suis que ça : une bête à quatre pattes, mais mon coeur est un coeur humain, meilleur même que celui de la plupart des hommes.Le malheur m\u2019a appris tant de choses ! j\u2019ai tant souffert ! je souffre tant encore aujourd\u2019hui, de -ne pouvoir t\u2019exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dévouement!.Oui, je suis tout à toi, je t'aime.comme un chien ! Je mourrais pour toi s\u2019il le fallait.Ce qui t\u2019appartient m\u2019est sacré.Que.quelqu\u2019un vienne y toucher et l\u2019on verra ! \u201d Fy Or, nous nous brouillâmes un jour.Ce fut un gros chagrin.Les gens qui croient au chien aveuglément me comprendront.Voici ce qui arriva : La cuisinière avait tué deux pigeons.\u2014Je les mettrai aux petits pois, s\u2019était-elle;dit.Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à mesure qu\u2019elle les plumerait.Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri.Un de ses deux pigeons s\u2019était envolé ! Elle ne s\u2019était absentée pourtant que quelques secondes.Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait main-basse sur l\u2019oiseau par la fenêtre ouverte.Elle sortit pour chercher le mendiant imaginaire.Personne.Alors, machinalement, : elle songea : \u201c Le chien!\u201d Et aussitôt, saisie de remords : \u201c Quelle horreur, soupçonner Pierrot! Jamais il n\u2019a rien volé! Il garderait, au contraire, un gigot tout\u201cun jour sans MENSONGE DE CHIEN 461 y toucher, même ayant faim !.Du reste, il est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière\u2014l\u2019oeil à demi fermé, bâillant de temps à autre; il s\u2019occupe bien de mes pigeons!\u201d Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d\u2019indifférence ! Je fus appelé.\u2014\u201c Pierrot ?\u201d Il souleva vers moi sa paupière appesantie.\u201c Eh! que veux-tu, mon maître ?J\u2019étais si bien ! Tiens, je pensais.à la boule!\u201d \u2014A la boule ?.je suis de votre avis, Catherine ; le chien n\u2019a pu voler le pigeon.S\u2019il l\u2019avait volé, d\u2019abord, il serait en train de le plumer, au fond de quelque fossé, pour sûr.\u2014Regardez-le pourtant, Monsieur.Ce chien-là n\u2019est pas chrétien.\u2014Vous dites ?\u2014Je dis que Pierrot, en ce moment, n\u2019a pas l\u2019air franc.\u2014Regarde-moi, Pierrot.Très vite, la tête un peu basse, il grommela : \u2014Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j'avais volé un pigeon ?Je serais en train de le plumer ! Il me servait mon argument.Ceci me parut louche.\u2014Regarde-moi dans les yeux, comme ça.\u2014À n\u2019en pas douter, il feignait l\u2019indifférence ! \u2014Ah ! mon Dieu, Catherine, c\u2019est lui; j\u2019en suis sûr !3c\u2019est lui ! Ce que j'avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement pénible à mon coeur.Je vous jure, lecteur, que je suis sérieux.J'y avais vu, distinctement, un \u201c mensonge humain.\u2019 C'était très compliqué !.Il voulait mettre une \u201cfausse apparence de sincérité dans son regard, et il n\u2019y parvenait point, puisque cela est impossible même à l\u2019homme.Ce miracle du Malin n\u2019est, dit-on, possible qu\u2019à la femme, et encore ! Lui, s\u2019épuisait en efforts vains.Sa volonté profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu\u2019il parvenait à créer; mais ce mensonge inachevé était plus tristement révélateur qu\u2019un aveu ! Je voulus en avoir le coeur net, avoir la preuve. 462 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE x A trompeur, trompeur et demi.\u2014Tiens, lui dis-je, je te donne cal.\u2014Je lui offrais le pigeon déparaillé.Il me regarde, songeant : \u2018\u2018 Hum ! ça n\u2019est pas possible ! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir?Pourquoi me donnerais-tu un pigeon \u201caujourd'hui ?\u2019\u2019 Ça ne t\u2019est jamais arrivé ! Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à terre.Il ajouta : \u2018\u2018 Je ne suis pas une bête ! \u2014Fnfin, il est à toi !.Puisque je te le dis!.Je pense que tu aimes les pigeons ?.Eh bien ! en voilà un ! Du reste, j'en avais deux : il m\u2019en fallait deux !.Je ne sais que faire d\u2019un seul.je te répète qu\u2019il est à toi, celui-ci.\u201d Je le flattai de la main, en songeant : \u2018\u201c Canaille ! voleur ! tu m\u2019as tralhii comme si tu n\u2019étais qu\u2019un homme ! Tu es un chien perfide ! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin ! \u2019\u2019 A haute voix, j'ajoutai: \u2018Oh! le bon chien! le brave chien ! l\u2019honnête chien ! Oh ! qu\u2019il est beau ! \u201d Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s\u2019en alla, lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, \u2018\u2018 pour voir ma pensée véritable.Dès qu'il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie, et je demeurai à l\u2019épier.Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin, puis s'arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et \u2018\u201c réfléchit longtemps.\u201d Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux.Puis il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du fait, ramassa sa proie et s\u2019éloigna\u2026 Et à mesure qu\u2019il s\u2019éloignait, la queue, timide hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation, devenait sincere : \u2018\u2018 Bahl attrapons toujours ça ! Personne ne me regarde ?Vive la joie ! Qui vivra, verra !\u201d Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre un trou avec ses deux pattes, très actives.Le pigeon que je lui avais offert, traitreusement, était à côté de la fosse.Je grattai la terre moi-même, tout au fond.Le premier pigeon était là, volé ! habilement caché ! MENSONGE DE CHIEN 463 J'étais navré.Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères, les renards et les loups, enterrait ses provisions.Mais, animal domestique, \u2018\u2018 il avait appris à mentir !\u201d\u201d Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail.| Et quand Pierrot m\u2019apportait la boule, en disant d\u2019un air dégagé : \u2018\u2018 Eh bien ! voyons, ne pense plus à ça, jouons!\u2019\u2019 j\u2019élevais le petit balai de plumes.et Pierrot baissait la tête.la queue se rabattait honteuse, se collait à son pauvre ventre frémissant.La boule lui tombait des dents ! \u2018\u2018 Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me pardonneras donc jamais ! \u201d\u2019 \u2014\u2019Tu ne m\u2019aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m\u2019aimais pas, puisque tu m\u2019as trompé, et si savamment ! Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur : \u2018\u201c Mais si, mais si, mon cher, il vous aimait ! et il vous aime encore sincèrement\u2026 mais que voulez-vous ?Il aimait aussi le pigeon !.Il est bien assez puni, maintenant, allez ! xx Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n\u2019eut pas peur.\u2014\u2018\u2018 Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois.Périsse le souvenir de ta faute !\u2019\u201d Je jetai l\u2019objet dans le feu.Pierrot, gravement assis, le regarda brûler.puis, sans éclat de joie, sans sauts ni bonds, noblement, simplement, il vint m\u2019embrasser.Quelque chose d\u2019infiniment doux gonfla mon \u2018cœur.C\u2019était le bonheur de pardonner.Et tout bas, mon chien me disait : \u2018\u2018 Je le connais, ce bon- x 1 1 heur-là.Que de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches ! \u201d\u2019 : Jean Aicard, de I\u2019 Academie francaise. À nos abonnés La Revue Franco-Américaine termine, avec le présent numéio sa quatrième année de publication.Pour ceux qui connaissent ce que coûte une publication de ce genre, qui savent les embarras qu'il faut surmonter, qui soupçonnent les embûches de toutes sortes tendues contre les publications vraiment courageuses, patriotiques et libres, pour tous ceux- là quatre années d'existence ininterrompue c\u2019est un succès colossal.Mais nous avons fait plus que d\u2019exister, nous avons grandi.Aussi croyons-nous que nous devons profiter de toutes les occasions, d'en imaginer au besoin, pour dire à nos fidèles combien nous leur sommes reconnaissants.Je le disais, au commencement de l\u2019année, nous avons fini par former une sorte de famille réunie par les liens les plus étroits.Nous acheminant vers un même but, épris des mêmes idéaux, si nous avons quelquefois mérité le reproche de certains de nos amis ce ne fut toujours que sur les moyens employés pour atteindre, et jamais sur l'opportunité des luttes à entreprendre.On rendra, je crois, ce témoignage à notre journal qu\u2019il à, depuis quatre ans, jeté quelque lumière sur certaines questions, qu'il à arraché, peut-être avec un peu de violence, au gré d'un petit nombre, quelques masques chiffonné quelques panaches et vengé, dans tous les cas, la vérité, le droit, le sens communs outragés.Dans bien des cas nous avons dû prêter une oreille indifférente aux conseils que nous donnaient de braves chevaliers retirés sous leur tente.Nous n\u2019avons pas voulu acheter une victoire\u2014d\u2019ailleurs fort problèmatique\u2014en prenant des attitudes de vaincus.Notre droit a subi trop d'assaut de la part d\u2019ennemis cachés, de la part des stratégistes de l'ombre, A NOS ABONNÉS 465 pour qu\u2019il espère jamais triompher autrement qu\u2019au grand jour.On nous prouvera peut-être que nous nous sommes trom pés ; il sera plus difficile de trouver, en tenant compte des circonstances, du nombre et du caractère de nos adversaires que beaucoup d\u2019autres, à notre place, auraient pu faire mieux.Nous avons fait notre possible, tout notre possible, et en le faisant nous avons éprouvé la satisfaction d'avoir consciencieusement rempli tout notre devoir.Pourrons-nous exiger davantage ?Sans doute, et je le disais plus haut, certains de nos amis ont pu croire que nous exagérions ; s'ils veulent nous relire, il s\u2019apercevront que les faits n\u2019ont jamais tardé à établir le bien-fondé des assertions que nons avions faites.D'autres, faciles à influencer par les circonstances de temps et de lieux, ont cru devoir se débarrasser de la tyrannie de l\u2019idée que nous leurs tenions constamment devant les yeux.Comme la petite chèvre de M.Seguin, ils ont voulu gravir les hauteurs escalader la montagne où l'air leur paraissait plus vivifiant\u2019 C\u2019est là que le loup les attend et les mangera ! Pour ce qui est de la Revue, elle continuera son œuvre, avec le même courage, avec la même persévérance, Elle ne doit pas moins aux quelques milliers d'abonnés qui l'ont encouragée et qui, Dieu merci, lui restent fidèles.Elle compte même, avec sa cinquième année qui commencera le mois prochain mettre à exécution certains projets d\u2019amélioration assez importants.On verra bien.En attendant, elle rappelle à tous que les abonnements sont renouvelables le premier mai.J.L.K.-Laflamme Revue des faits et des oeuvres \u2014\u2014 Un monument à La Vérendrye.On va élever un monument à La Vérendrye, \u2018\u2018 le découvreur du Manitoba et des immenses plaines qui s\u2019élèvent jusqu\u2019aux montagnes Rocheuses.\u201d\u2019\u201d Ce monument qui va s\u2019élever a St- Boniface, Mgr Taché de sainte et patriotique mémoire, y avait songé.En 1877, nous disent les \u2018\u2018 Cloches\u2019\u2019 il avait réservé un terrain qu\u2019il changea plus tard pour un site plus convenable, en face de l\u2019ancienne académie Provencher.Le 24 juin 1886, il bénit solennellement les pierres destinées, dans sa pensée, à former la base du monument.Elles y sont encore et attendent la colonne et la statue rêvées par le grand archevêque.Voilà, en peu de mots, le projet que nous annoncent les \u2018\u2018 Cloches\u2019\u2019 et que vient de reprendre, après un quart de siècle, la \u2018\u201c Société Historique de Saint-Boniface.\u201d\u201d Un comité a été chargé de prélever des fonds.C\u2019est le \u2018\u201c\u2018 comité du monument de La Vérendrye,'\u201d\u2019 dont M.Joseph Lecompte est le président et M.l\u2019abbé Denys Lamy est le secrétaire-trésorier.On saura donc à qui adresser les souscriptions que nous recommandons d\u2019envoyer très nombreuses et substantielles.Le \u2018\u2018 Cloches\u2019\u2019 nous donnent une courte mais intéressante esquisse biographique du grand découvreur de l\u2019Ouest canadien.Nous en citerons les principaux passages : \u2018 Né aux Trois-Riviéres le 17 novembre 1685, Pierre Gaul- tier de Varennes, sieur de La Vérendrye, commença ses expéditions vers l\u2019Ouest en 1731 et les continua les années suivantes en établissant des forts au fur et à mesure qu\u2019il pénétrait plus avant dans les prairies vierges.En 1742, il envoya deux de ses fils explorer l\u2019extrême Ouest.Ceux-ci se rendirent jusqu\u2019aux montagnes Rocheuses, dont ils escaladèrent les premiers contreforts.L'intrépide découvreur poursuivit ses travaux jusqu\u2019en 1744, époque à laquelle il fut contraint, faute de ressources et par suite d\u2019intrigues de ses ennemis, de les \u2014\u2014je\u2014== \u2014- za - \u2014 REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 467 abandonner, après y avoir consacré les treize meilleures anneés de sa vie.Ses découvertes lui avaient coûté une fortune personnelle et le sang de l\u2019un de ses fils, massacré par les farouches Sioux en 1736, en même temps que le P.Aulneau, de la compagnie de Jésus, et dix-neuf Français.Son neveu La Jemmeraye était aussi mort victime de son dévouement la même année que les martyrs de l\u2019Ile-au-Massacre.\u2018\u2018 A l\u2019instar de Christophe Colomb, La Vérendrye ne recueillit de son vivant que des misères et de l\u2019ingratitude.Ses plus pures intentions furent indignement travesties, et la cour de France ne reconnut que très tard et qu\u2019imparfaitement son intégrité et ses mérites.Elle lui accorda en 1748 la croix de l\u2019ordre militaire de Saint-Louis et le promut au grade de capitaine.Il ne devait pas jouir longtemps de ces honneurs.Il mourut six semaines après à Montréal, au moment où il se préparait à reprendre le chemin de l\u2019Ouest.Sa dépouille mortelle fut déposée dans les cavaux de l\u2019église Notre-Dame.\u201d Le comité du monument, dans la superbe proclamation où nous venons de découper ce qui précède, fait un appel chaleureux à la générosité de nos compatriotes : \u2018\u201c Aussi, nous avons la ferme confiance que notre appel sera entendu des rives du Saint-Laurent comme de toutes les plaines où habitent des frères de La Vérendrye ; des villes opulentes comme des plus modestes villages où se conserve pieusement le culte de nos gloires nationales.Les groupes français de l\u2019Ontario et des provinces maritimes, qui luttent comme nous pour étendre et développer leur influence, seront heureux de s\u2019associer à leurs frères de Québec, tandis que tous les descendants de sang français de l\u2019Ouest se feront un devoir de donner un exemple décisif à ceux qui les entourent et voudront bien à l\u2019occasion leur tendre la main pour assurer le succès de la grande œuvre.Inutilede déclarer que nous sommes tenus en honneur d\u2019ériger un monument digne du héros et de l\u2019idée qu\u2019il représentera.Il y aura donc du travail pour tous et pour chacun.\u2018\u201c Nous adresserons prochainement un appel spécial à la vieille France.La Vérendrye fut l\u2019une des gloires de la domination française au Canada.C\u2019est au nom du Christ qu\u2019il FERC ra ERD Me.mes Ste = 468 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE planta la croix dans nos plaines, et au nom du Roi très chrétien qu\u2019il en prit possession, en y arborant le drapeau fleurdelisé.\u2018\u201c Nous déclarons donc ouverte la liste de souscriptions pour le monument de La Vérendrye.Qu\u2019on veuille bien adresser toute offrande, si minimé soit-elle, au secrétaire-trésorier qui en accusera dûment réception.\u2019 \u201c Avez-vous des enfants?\u201d Vous a-t-on posé cette question, au Canada, un jour que vous faisiez la chasse aux logis ?Sans doute.Il y a, chez vous, des gens qui vous louent leur maison à la condition que vous l\u2019habitiez le moins possible.Il y en a aussi à Paris, ce qui fournit à M.Antoine Redier, directeur de la \u2018\u2018 Revue Française,\u2019\u2019 un article vengeur que j'ai lu avec délices, et dont je vais vous citer les principaux passages : \u201c\u201c Doux pays.Ainsi la société est organisée maintenant de telle façon que les familles nombreuses, à qui jadis allaient tous les respects, sont maltraitées, honnies, rejetées comme un fléau public.On les écarte, parce qu\u2019elles sont une gêne.Vous, qui n\u2019avez pas d\u2019enfant, qui n\u2019avez pas voulu en avoir Ou qui n\u2019en avez qu'un, parce que vous êtes égoiste et que vous aimez d\u2019abord votre bien-être et votre tranquillité, il ne vous suffit pas de bannir les enfants de votre propre foyer, vous entendez encore que les autres foyers soient vides comme le vôtre.Voilà où nous en sommes ! On a tout supprimé, sauf les appétits.Le goût des jouissances matérielles est la seule loi qui régisse encore notre Civilisation démocratique.Triste loi, qui conduira rapidement les peuples à la ruine ! Certes les enfants sont une gêne.Ils donnent des joies, mais on les paie cher et nos femmelettes et nos égoistes ne veulent point s\u2019encombrer de soucis.Il leur faut du bonheur tout de suite.Ils sont comme ces malheureux qui détruisent les forêts ancestrales pour vendre beaucoup de bois et mener la grande vie.Autrefois on plantait des arbres, en songeant aux enfants, aux arrière-petits-enfants, qui vivraient sous leur ombre.On travaillait ferme tandis qu\u2019on était jeune et, la vieillesse venue, REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 469 on recueillait le fruit de ses peines quelquefois.En tout cas, on goûtait le bonheur d\u2019avoir fait son devoir.\u2018\u201c De même, quand on avait fait souche d\u2019une belle lignée, on se complaisait à voir pousser les enfants de ses enfants et c\u2019étaient là des joies pures qui faisaient oublier tous les soucis qu\u2019on avait connus à son entrée en ménage.La vie était plus belle alors, croyez-le et, si je radote en vous disant tout cela, mes radotages ont du bon et je n\u2019en rougis point.J'aime mieux écrire cela que de vous parler du dernier scandale.Ainsi cette famille Husson, chassée de partout par des logeurs sans entrailles, en fut réduite à essayer de s\u2019installer aux Tuileries.Il est bien dommage que ce soit M.Cochon qui ait eu a s\u2019occuper de ces braves gens.\u2018\u201c M.Cochon gardera donc son nom et continuera à se dépenser pour les locataires malheureux.Il a bien fait de s\u2019in- tééesser à la famille Husson et nous devons tous méditer sur ce drame, auquel il a été mêlé.Nous devons nous imposer le devoir de réagir contre l\u2019état d\u2019esprit abominable de nos contemporains.Et, pour commencer, il y a une discipline que nous devrions tous nous imposer : c\u2019est de ne jamais laisser passer devant nous, sans protester, un de ces mille propos qu\u2019on entend maintenant chaque jour, même dans les meilleurs familles, sur l\u2019ennui d\u2019élever des enfants, sur la joie, égoïste et monstrueuse, de n\u2019en point avoir.\u2018\u201c Et pour finir ce sermon, je vous dirai que je connais quelqu\u2019un qui sera fort embarrassé, c\u2019est le magistrat qui présidera l'audience où comparaîtra le sieur Cochon, si on en vient à le jeter devant les tribunaux.Je voudrais être là quand, obligé de l\u2019interpeller, il n'aura pas la ressource, qui nous sauve tous en pareil cas, de dire : Monsieur Cochon.Je voudrais être là quand il prononcera : \u2014Cochon, levez-vous ! L\u2019obole de la veuve.Je reçois le touchant billet que voici : \u2018\u2018 L\u2019obole de la veuve peut-elle se répéter ?\u201c Mais oui! Veuillez écouter le trait suivant.Il y a peu de jours, la Supérieure d\u2019une Congrégation de Mission- Ee TUN + A MEET 470 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE naires recevait d\u2019un prêtre un court billet dont voici la substance : \u201cMadame, je vous prie de trouver inclus $1.00 que m\u2019a remise une pauvre femme trés malade et marchant évidemment a la mort.En me la confiant, elle m\u2019a dit : \u201c C\u2019est ma dernière, je voudrais l\u2019offrir pour (telle Mission) \u201d, et le prêtre ajoutait : Je n\u2019ai point peine à croire que c\u2019est l\u2019exacte vérité.\u201d \u201c Alors il est donc vrai que de la générosité, de l\u2019excellence, de l\u2019héroïsme du don, toujours le pauvre conservera la palme.\u201c Et comme les riches, comme les heureux du monde semblent peu soucieux de la lui disputer ! \u201c Ils sont légion ceux qui trouveraient profit à creuser ce problème et qui, pourtant, négligent ou dédaignent de s\u2019y arrêter : \u2018\u201c\u201c N\u2019avoir rien ou peu de chose et donner avec joie, sans même vouloir se souvenir de l\u2019héroïque aumône prise sur le nécessaire.\u201c Avoir beaucoup, donner.très peu et garder si durable mémoire des quelques bribes arrachées à son superflu, souvent par la vanité, par le désir de paraître.\u201c Puis, dire que cet égoisme et cet endurcissement si humiliants, si dangereux, sont chez la plupart le produit de l\u2019esprit de lucre, de la passion de l'argent que trop de gens recherchent avec une ardeur inlassable, quand personne, ou à peu près, n\u2019a la prudence de s\u2019en méfier.\u201cEt demandons-nous,\u2014la question en vaut la peine, \u2014 pourquoi l\u2019amour des richesses signalé par l\u2019expérience des siècles, par la sagesse antique, par l\u2019enseignement formel de l\u2019Evangile, comme la plus redoutable épreuve que puisse subir la créature mortelle, est-il devenu le but ultime, le grand amour terrestre ?\u201c Douloureuse énigme de la destinée de l\u2019homme! Suprême misère du coeur humain ! \u201d Un exemple à suivre.Nous recevons de l\u2019association commerciale du district de Windsor, Ontario, copie de son programme que nous nous faisons un plaisir de le reproduire : REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 471 1.De grouper la classe dirigeante parmi la population canadienne-francaise de cette ville et du district, dans le but d\u2019aider au relèvement et à l\u2019avancement des intérêts commerciaux intellectuels et autres de la race.2.De faire aimer et respecter la langue française (une des deux langues officielles de ce pays) d'abord en s\u2019engageant solennellement à s\u2019en servir à l\u2019avenir, non seulement au foyer, mais publiquement et dans le commerce autant que possible, ensuite de faire des instances auprès des autorités civiques pro_ vinciales, fédérales, et des compagnies d\u2019utilités publiques, afin de les amener à donner FAIR PLAY sous ce rapport à une partie importante de la population de cette partie de la province d\u2019Ontario.3.D\u2019encourager le développement des talents artistiques de notre race, ceux qui ont des aptitudes particulières pour la musique, le chant, la peinture, la sculpture, etc.4.De coopérer avec tout autre corps commercial ou autre de ce district dans tout mouvement tendant à l\u2019avancement et au progrès de notre ville et de notre comté.5.D\u2019établir des classes du soir et d\u2019inviter la jeunesse à venir assister à ces cours techniques, commerciaux, etc., afin de la préparer à lutter avantageusement avec les autres races qui viennent en contact avec elle.6.D'\u2019encourager le rapatriement des Canadiens-Français des Etats-Unis, l\u2019immigration française et belge, et d\u2019inviter cordialement nos compatriotes de la province de Québec à venir fonder des succursales de leurs institutions daus cette partie du pays.7.D'inviter des conférenciers distingués à venir donner des conférences aux membres de cette association, sur divers sujets instructifs.8.D\u2019aspirer et faire des efforts continuels pour la construction d'un \u2018\u2018Monument National\u201d dans un avenir aussi rapproché que possible.9.De faire connaitre les avantages de la coopération et d\u2019inciter les membres et autres à s\u2019associer ensemble pour l\u2019exploitation d\u2019entreprises industrielles, commerciales, agricoles, etc.EPC ek EI ce 0 te \u201411o4 472 .LA REVUE FRANCO-AMERICAINE « 10.De donner à nos enfants une éducation bilingue \u2018\u2019czoû.te qui coûtez, pour leur plus grand bien et celui de notre cher \u2018\u201cCanada\u2019\u2019; considérant que la propagation de notre langue est la plus sûre garantie de l\u2019intégrité politique de notre patrie.11.D\u2019encourager et de protéger de toutes nos forces nos sociétés nationales et de secours mutuels.12.D\u2019ajouter d\u2019autres questions à notre programme au fur et à mesure que les circonstances l\u2019exigeront.13.De faire et d\u2019agir en sorte que cette association soit le modèle, la lumière et l\u2019inspiratrice de notre élément tout entier dans l\u2019Ouest d\u2019Ontario.Leon Kemner NON La politique canadienne et les Cana- diens-Français III.\u2014NOTRE AVENIR POLITIQUE Le lichen le plus actif poussé sur le rocher le plus aride doit continuellement sa vie à la Providence.Alors, de quels soins celle-ci n\u2019entoure-t-elle pas l\u2019individu raisonnable dont la destinée est comme infinie comparée à la fin du lichen ?Et la société l\u2019emportant sur l\u2019individu, parce qu\u2019elle a une plus grande personnalité morale et qu\u2019elle est une seconde providence à l\u2019individu, n\u2019est-il pas juste de croire que le Roi des nations veille avec un œil plus vigilant sur chaque peuple, cette famille élargie, constituée par la communauté de langue, de foi, d\u2019aspirations ?Or, le peuple canadien-français paraît être le peuple choisi de Dieu, son peuple gâté.L'\u2019héroisme et la sainteté ont protégé son enfance.Son adolescense est paisible et pleine de promesses.Il n\u2019y a pas de secousses dans sa vie, pas de cette névrose qui caractérise la jeunesse de certains peuples.Il grandit d\u2019une poussée irrésistible malgré les obstacles, comme ces chênes au cœur dur et fort que le nombre des arbres d'essence inférieure au milieu desquels ils poussent | | Le A PSS geil Fe- = LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 473 n\u2019étouffe pas, et dont les racines sont d\u2019autant plus vigoureuses et profondes que le terrain est de pénétration plus difficile.La mission providentielle de la race française.en Amérique est devenue un lieu commun.Nous y croyons comme nous croyons à la mission de l\u2019Eglise à travers le monde.Les esprits forts peuvent sourire devant l\u2019exposé de ces faits et de ces théories.Mais passons.Les esprits forts sont de faibles esprits.- : Il est certain que les peuples ont une vocation, comme les individus, vocation plus ou moins noble, plus ou moins glorieuse et bienfaisante, selon les aptitudes intellectuelles, morales et physiques d\u2019un chacun.Nous nous plaisons à croire que les Canadiens-Français marqueront profondément le sol du Nouveau-Monde, qu\u2019ils y laisseront la trace d\u2019une civilisation supérieure par sa législation, sa moralité, ses beaux-arts et sa littérature.C\u2019est du domaine de l\u2019avenir.Ne craignons pas de placer notre idéal trop haut, n\u2019ayons pas peur des étoiles.La grandeur du caractère national se mesure à la hauteur de l'idéal national.Le citoyen doit ses principaux moyens d\u2019action à son état civil.Un peuple prend ses libertés et tire son influence de son état politique.Il est donc du plus grand intérêt d\u2019étudier l\u2019avenir politique qui nous est ménagé, plutôt celui que nous \u2018 devons en conscience nous préparer, car il doit être conforme à notre vocation.La question n\u2019est pas prématurée ; elle \u2018n\u2019est pas même nouvelle.Il importe de considérer de bonne heure ce grave problème de notre avenir, dans la paix du moment, afin de faire en quelque sorte l\u2019éducation des énergies nationales, de les discipliner pour faire face à toutes les éventualités.Jusqu'ici la politique économique du pays n\u2019a jamais été très tourmentée.Les grandes batailles livrées autour du libre- échange et du protectionnisme ont eu pour principal but la conquête du pouvoir.Et nos gouvernements se sont toujours montrés libre-échangistes ou protectionnistes modérés.Les chemins de fer ont rencontré chaque fois une forte opposition à leur projet de construction, et mis en opération, ils ont été kd ERR ROR PAT VE 474 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE d\u2019un grand secours au pays, faisant plus pour la colonisation et l\u2019industrie que l\u2019initiative de nos gouvernants.Par contre, notre politique sociale est plus agitée.Elle a des moments de longue accalmie, et d\u2019autres de trouble.Il n\u2019y a pas à s\u2019en faire un mystère, l\u2019entente des deux races est plutôt apparente que réelle.Elles se tolèrent parce qu\u2019elles se craignent.Elles ont accepté l\u2019Acte de l\u2019Amérique Britannique du Nord de 1867, parce que les Anglais espéraient nous assimiler par leurs institutions commerciales et l\u2019immigration, parce qu\u2019encore nous y voyions la garantie de tous nos droits.En théorie, on accepte notre constitution comme un chef-d\u2019œuvre.En pratique, on y fait de larges amputations au détriment de nos droits les plus incontestables.Nous nous faisons une guerre de gens très avancés en civilisation, sans cuirassés, sans canons, sans fusils.À peine se donne-t-on encore parfois quelques coups de poing dans les comtés des provinces anglaises envahis par les nôtres, quand on y fait des élections municipales ou qu\u2019on y choisit des commissaires d\u2019école.Nous nous battons sur des textes de lois, sur les contradictions de la jurisprudence.La lutte se fait par l\u2019industrie, par le commerce, par les compagnies d'utilité publique, par la finance.Les provinces anglaises sont protestantes.Le Québec est français et catholique, et sesTenfants qui s\u2019éloignent veulent \u2018demeurer français et catholiques.C\u2019est un fait qui est la cause de tous les conflits.Les méthodistes de l\u2019Ontario, les presbytériens des Provinces Maritimes, les baptistes de l'Ouest ont peur du flot montant du catholicisme.Pour eux le péril canadien-francais est plus grand que le péril jaune ou le péril juif.Malgré les discussions faites pour savoir si le Canada fut conquis ou cédé en 1759, ils sont convaincus, eux, que les Canadiens-Français ne sont encore ni conquis, ni vaincus.En effet, si nous avons capitulé à Québec et à Montréal devant le nombre et la famine, la langue française et la religion catholique ne capituleront jamais au Canada.- La population anglaise du pays parait avoir renoncé complètement à l\u2019assimilation du Québec.Elle a assez de se défendre contre nous dans ses propres quartiers.Et là encore, \u2018 ° w v or We ey LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANGAIS 475 , elle agit mollement ne pouvant faire plus.Il faut admettre qu\u2019en certains milieux, surtout dans les Provinces Maritimes, le fanatisme d\u2019autrefois s\u2019est grandement émoussé ; les principes de tolérance et de justice ont pris le dessus, et, fait curieux, plus chez les Anglais protestants que chez les Irlandais catholiques.Evidemment, la sympathie ne se commande pas, et les bienfaits ne l\u2019achètent pas.Il est reconnu par tous que la minorité anglaise du Québec, jouit de toutes les libertés.Elle forme presque un état dans l\u2019état.Au contraire, il n\u2019est pas une province anglaise où la minorité française n\u2019ait souffert de quelque injustice.Le \u2018\u2018 fair play \u2019\u2019 anglais est l\u2019une des plus grosses farces qu\u2019on ait inventées.Au Canada, tout divise les deux races : les guerres passées qu\u2019on n\u2019oublie pas, les injustices présentes, les différences de religion et de langue, l\u2019éducation domestique et la formation intellectuelle, les aspirations.Dans les campagnes électorales, les orateurs des deux partis et des deux langues se gardent bien cependant de faire des sorties contre le groupe hétérogène.Ils parlent au contraire de bonne entente, de conciliation, de tolérance.On pourrait même reprocher aux nôtres de prêcher trop souvent, surtout en temps de crise aigte, l\u2019aplatissement devant la majorité.Donc, les deux races ont des fins différentes ; elles suivent chacune sa voie.L'une ne dominera jamais l\u2019autre au Canada.La domination française n\u2019est pas à craindre, et personne ne rêve d\u2019un empire français couvrant toute l\u2019Amérique Britannique du Nord.La domination anglaise deviendrait un fait en peu de temps si nous continuions à souffrir de l\u2019immigration et si nous ne formions pas un troisième parti à Ottawa, un parti nationaliste franchement canadien-français.Les minorités sont fortes quand elles ont un seul corps et une seule âme.La Pologne a fait pleurer, gémir, combattre pour sa cause tout ce que le monde possédait de plus généreux, mais ses divisions et ses jalousies domestiques l\u2019ont ruinée.Ayons toute la générosité, toute l\u2019émotivité de la Pologne au service de la liberté religieuse et civile ; mais, gar- dons-nous de ses vices. 476 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Dans les conversations privées il est parlé de la formation d\u2019un parti catholique, d\u2019un Centre.Les journaux, même ouvertement catholiques, ne se pressent pas d\u2019aborder le sujet.Les Irlandais, ceux qui sont demeurés catholiques, nous étant obstinément antipathiques et d\u2019ailleurs relativement peu nom- nombreux au Canada, ce Centre serait composé presque exclusivement de Canadiens-Français.Parti nationaliste ou Centre catholique, ce serait la même chose.Le nationalisme seul, sous notre constitution actuelle, peut nous préserver d\u2019une domination qui peut devenir facilement outrageante et lourde.Autrement, il nous faudra sortir de la Confédération.D'ailleurs, il vaut mieux que nous fassions cette sortie de notre propre initiative que sur l\u2019invitation des provinces de l\u2019Ouest ou de l\u2019Ontario.Enrégimenter tous les Canadiens-Français, surtout nos politiciens, dans un parti qui sera toujours un parti de défense et jamais un parti chef de gouvernement, et sous la conduite d\u2019un homme qui a porté de rudes coups quoique opportuns, c\u2019est un travail considérable et pénible qui n\u2019apportera aucun profit à ceux qni l\u2019entreprendront, mais c\u2019est un travail qui nous paraît nécessaire.Qu'on fasse d\u2019abord l\u2019éducation du peuple, par la presse et par la parole, sur cette grave question de défense nationale.Qu'\u2019on traite ensuite comme transfuges tous ceux qui passeront dans l\u2019autre \u2018camp, qui traverseront la barrière.Ils anront la liberté de \u2018\u2018lâcher,\u201d\u2019 nous aurons le droit de nous en souvenir.Mais, objectera-t-on, notre rôle à Ottawa se limitera donc à protéger les droits des minorités, à faire reconnaître ceux que l\u2019on a méconnus, à veiller à l\u2019impression bilingne des actes du gouvernement ?Ce sera beaucoup plus qu'aujourd\u2019hui, puisque notre rôle, à Ottawa, au point de vue canadien-français, est à peu près nul.On y veille seulement à avoir un nombre de ministres et d\u2019employés civils plus ou moins proportionnel à notre population.Aucun gouvernement ne négligera les intérêts matériels dn Québec parce qu\u2019ils sont ceux de tout le Canada.On passe chez nous pour aller dans l\u2019Ontario et l\u2019Ouest, et pour en sor- LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 477 tir.Le jour où ces provinces nous jalouseront trop fort nous n\u2019aurons qu\u2019à établir le protectionisme au Québec pour leur rendre immédiatement la raison.Et même on nous rendrait service, croyons-nous, si l\u2019on faisait bande à part, car nous commencerions de travailler à notre émancipation économique.La grande tâche du moment c\u2019est de rompre l'esprit de parti chez nous, et, pour y arriver, de renverser les ministères à chaque faute qu\u2019ils commettront contre nous.Quand nos gens seront convaincus qu\u2019en somme ils n\u2019ont pas à attendre plus d\u2019un parti que de l\u2019autre, ils songeront bien à s\u2019unir et à faire la garde de leurs intérêts.C\u2019est alors que nos concitoyens d\u2019autres races nous respecteront, car le respect vient de la crainte.En tout cas, notre nationalisme, nécessairement canadien- français (il ne peut pas être double), doit s\u2019exercer principalement au Québec.Le Québec doit être le château-fort, inexpugnable, de la race française en Amérique.Nous y sommes en grande majorité, mais cela ne suffit pas.La population de la province serait aujourd\u2019hui de 3,000,000, dont les neuf dixièmes canadiens-français, si nos gouvernants avaient eu le souci de retenir ici notre population et de favoriser la colonisation plus en octrois de terres et d\u2019argent qu\u2019en paroles.Nous pouvons avoir ces 3,000,000 dans les quinze ans à venir.Le rapatriement, pour atteindre ce chiffre, qui s\u2019impose est celui de nos compatriotes de l\u2019ouest et du centre des Etats-Unis, cultivateurs en grand nombre et les plus exposés à la fusion dans les bras du Moloch américain.Ceux-là coloniseraient l\u2019est de la province, et nos vieilles populations conquerraient le nord.Hâtons-nous de nous emparer des terres qui bordent le Transcontinental si nous ne voulons pas y voir dans dix ans une population européenne hétérogène.Au lieu d\u2019aller chercher dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre ceux des nôtres qui ont laissé jadis le sol natal trouvé trop inculte pour les lancer dans le tourbillon des prairies de la Saskatchewan, il semblerait plus tratique de les attirer dans nos petites villes dont l\u2019industrie s\u2019est emparé depuis quelques années.Leur expérience y trouverait un travail rémunérateur, et les industriels ne seraient plus forcés de vider nos campagnes. 478 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Le mystère de notre politique provinciale, c\u2019est qu\u2019il est encore plus difficile de décider le gouvernement à faire de la colonisation pratique que de faire respecter nos droits à Ottawa.On dirait vraiment que le ministère à Québec est dirigé par un groupe de spéculateurs anglais jaloux de l\u2019expansion de notre race, et qui savent que l\u2019accroissement de notre population dépend de notre courage.Et nos colons sont plus courageux que nos députés.Louis Blanc pensait à eux quand il disait : Il n\u2019y a que la misère qui soit prolifique.Le colon n\u2019a de joie que celle de voir le sourire de sa femme et celui de ses enfants- Il multiplie des bras qui bientôt achèveront de vaincre la forêt ou la friche.Bientôt la paroisse est fondée, avec son clocher, ses magasins, ses petits ateliers.C\u2019est un nouveau débouché pour le commerce.Les physiocrates ont bien le droit de considérer la terre comme la grande source de toutes les richesses.Il faudrait faire encore de l\u2019exploitation de nos forêts et de nos pouvoirs hydrauliques une œuvre nationale.Nous ne voulons pas aborder ici le nationalisme économique, mais notons que nous avons le tort de n\u2019y penser pas assez.Quand le Québec aura doublé sa population, quand il aura nationalisé son industrie et son commerce, il pourra attendre les événements politiques et les diriger même sans crainte.Il est à prévoir que la géographie politique de l\u2019Amérique du Nord sera complètement changée dans cinquante ans.Déjà, il se manifeste au Canada des courants d\u2019opinion contraires qui cherchent une issue.L'idée annexionniste a perdu beaucoup de terrain depuis vingt ans.Mais, elle n\u2019est pas éteinte dans l\u2019Ouest.Cependant, nous ne croyons pas qu\u2019elle soit une menace.Le Canada reconnaît l'avantage d\u2019être la possession d\u2019une puissance éloignée.Le joug est plus léger, et la protection est aussi grande.L'esprit séparatiste l\u2019emporte de beaucoup sur l\u2019esprit annexionniste dans l\u2019Ouest.Et le Manitoba, la province centrale du pays, depuis qu\u2019il possède un large débouché maritime sur la baie d\u2019Hudson, penche plus à l\u2019Ouest qu\u2019à l'Est.On peut donc s'attendre bientôt à une grande campagne pour demander la sortie de la Confédération et former une sorte de Commonwealth ou d\u2019Union des quatre provinces.Quelques journaux (ol de: \u20ac Té te: rT LA POLITIQUE CANADIENNE ŒT LES CANADIENS-FRANÇAIS 479 et quelques orateurs, mécontents contre l\u2019Est, ont fait des insinuations très prononcées.Rien ne s\u2019oppose à ce projet.Le Manitoba, la Saskatchewan et l\u2019Alberta ont des richesses agricoles inépuisables.La Colombie posséde en grande quantité des minerais riches et variés ; ses pêcheries sont abondantes, ses pouvoirs hydrauliques considérables, ses forêts replies d\u2019essences supérieures.Elle deviendra, par son industrie, la pourvoyeuse de ses trois sœurs.Servie par deux mers, la nouvelle Union fera des échanges commerciaux avec l\u2019Asie, l\u2019Australie l\u2019Amérique latine et l\u2019Europe, sans négliger ses voisins, les Etats-Unis et le vieux Canada.Les intérêts de l\u2019Est sont solidaires.\u2019Tout naturellement, pour faire contrepoids à l\u2019Uniou, il faudra revenir à la Confédération de 1867, l\u2019Ile du Prince Edouard en plus, Ce sera du moins la première pensée des Provinces Maritimes, trop faibles pour s\u2019isoler, et du Québec.L\u2019Ontario réfléchira gravement et exigera de grosses garanties avant de consentir à rester dans une Confédération ou l\u2019influence française sera presque prépondérante.La lutte pacifique continuera plus vive que jamais entre l\u2019esprit latin et l\u2019esprit saxon.C\u2019est ici que se prouvera la réelle supériorité de l\u2019un sur l\u2019autre, aux yeux ébahis de l\u2019Europe.Des forces vierges seront aux prises.Nous espérons tromper les croyants à \u2018\u2018la décadence des races latines,\u2019 et à \u2018\u2018la supériorité des Anglo-Saxons.\u2019\u201d Nous ne rêvons pas.Il faut le dire aux endormis qui ne voient jamais rien, aux découragés, aux cœurs mous incapables de tout effort vers un but qui n\u2019est pas personnel ; à ceux qui croient à l\u2019avenir pour décupler leurs énergies et les inviter a faire rayonner leurs convictions.Rassurons-les tous par des chiffres.Ils parlent fort et sont toujours compris des gens pratiques.Nous comptons pour 29 p.c.dans la population totale du Canada, pour 39 p.c.dans l\u2019Est, pour 10 p.c.en Ontario, pour 17 p.c.dans les Provinces Maritimes.Constdérons les victoires passés pour supporter celles de l\u2019avenir.Les Anglais avaient jadis occupé Québec, Montréal, la Gas- pésie, la vallée de l\u2019Outaonais et les Cantons de l\u2019Est, afin de NR Le CI 480 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE nous étouffer dans une ceinture anglaise et de nous mordre an cœur.Voyons leur succès par le petit tableau suivant : Vallée Cantons Gaspésie de (1) de l\u2019Ontaouais l\u2019Est (2) Montréal Québec Ang.|Franç| Ang.|Franç| Ang.Franc) Ang.Franç Ang.Franç 1881 acc eee eee eee 87964] 4242 1851] 31675 26020] 17546] 24506, 10292 12056 eas aa |e ee se eerie se 60199] 34066 1871) 50369] 56856 18809; 40890] 11957] 22495 38374! 28871| 72591| 83705 | 1891) 82705 99990; 18817] 56273| 15015] 32693 45914) 54539] 68634(136319 1901}.1630164.57016 oe 39540] 46408] T1387|.cec}.Nous n\u2019avons pas encore les détails du recensement de 1911, ni sous la main quelques-uns du précédent.Mais il appert évidemment par les chiffres cités que nous avons une force assimilatrice et délogeante extraordinaire.En 1850 la population anglaise de toute la province est de 50 pour cent de la population totale, en 1910 elle n\u2019est plus que de 20 p.c.Montréal est aux trois quarts français et deviendra sous peu la deuxième ville française du monde.En 1831 nous comptions pour 10 p.c.dans les Cantons de l\u2019Est, aujourd\u2019hui nous comptons pour plus de 75 p.c.Alors, s1 nous sommes 150,000 dans les Provinces Maritimes, c\u2019est-à- dire 17 p.c.de la population totale, pourquoi n\u2019y serions-nous pas la majorité en 1950?Nous sommes pleinement convaincus que l\u2019Acadie et l'Ile Saint-Jean redeviendront françaises.Ie sang de nos martyrs et les pleurs de nos déportés n\u2019ont pas fécondé ce sol pour qu\u2019il appartienne définitivement à des étrangers.Laissons l'Ouest aux Anglo-Saxons; laissons-leur méme l\u2019Ontario en entier.Mais, le reste est à nous depuis 1535.(1) Côté nord seulement : Argenteuil, Ottawa (Labelle et de Wright) ® Pontiac.(2) Arthabaska, Brome, Compton, Drummond, Mégantic, Missiquoi, Richmond, Shefford, Sherbrooke, Stanstead, Wolfe.PR e res Sage à i i {1 - \u2014\" FN - % LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANGAIS 481 Le jour où la Conféderation de l\u2019Est et l\u2019Union de l\u2019Ouest se détacheront de l\u2019Empire britannique, sans secousse violente, souhaitons-le, les Canadiens-Français occuperont tout le territoire compris sur le versant nord de l\u2019Ontaouais depuis le lac Témiskamingue et la baie d'Hudson, et sur les -deux rives du St-Laurent depuis le lac St-François et la ligne 45e jusqu\u2019à l\u2019Atlantique, y comprenant cette partie du Maine enlevée par le traité d\u2019Ashburton (1842).Les minorités françaises de l'Ouest et de l\u2019Ontario, et celles des Etats du Sud, républiques ou royaumes sortis des Etats-Unis, formant des groupes forts cependant, serviront à maintenir la paix entre les sept ou huit Etats qui se diviseront l\u2019Amérique du Nord.Les Canadiens-Français auront formé le royaume du Canada ou de Laurentie.Canadiens, tout court, ou Lauren- tiens, mais Latins toujours, ils seront sur le continent nord- américain, les héritiers de l\u2019Europe civilisée, défendant partout la justice et la foi chrétienne.Louis Gerenval.Sur la ligne du Grand-Tronc-Pacifique \u2014 Les principaux officiers du Grand-T ronc-Pacifique viennent de recevoir une lettre envoyée par un artiste distingué'de New- York, qui est de retour d\u2019un voyage aux environs des montagnes Rocheuses, sur la ligne du Grand-Tronc-Pacifique.\u201c\u2018J\u2019ai traversé la Pointe d\u2019acier sur la ligne du Grand-Tronc- Pacifique, de là prenant la direction du lac Maligne, où j\u2019ai trouvé le plus beau lac.J'ai fait un voyage agréable, et j\u2019ai pris plusieurs croquis.De retour je m\u2019arrêtai à Wainright, pour chasser le canard dans différentes directions et je fus très satisfait.L\u2019aunée prochaine j'espère être capable d\u2019y retourner plus tôt que l\u2019année dernière afin, d\u2019avoir le temps d\u2019examiner d\u2019une manière plus détaillée votre magnifique contrée. \u2014\u2014 eee A ie tro tm = Les deux Filles de Maitre Bienaimé (SCENES NORMANDES) Marie Le Miere (Suite) Parlant très haut, avec des gestes violents, elle reculait vers la.fenêtre ; Mathilde la vit se coller contre les vitres, s\u2019accrocher à la poignée, évoquant un oiseau qui se meurtrit follement aux barreaux de sa cage.\u2014Que tu es enfant ! soupira l\u2019ainée, de cette même voix profonde, mouillée par toutes les larmes retenues.Tu ne l'as donc jamais regardé, celui qui te demande ?Tu ne le vois donc pas comme il est, si bon chrétien, si intelligent.Et il t'aime, il t'aime.répéta-t-elle, les yeux dans la nuit désolée.Oh! Léa! \u2014Je suis maîtresse de mon coeur ! déclama la jeune révoltée en levant les deux bras.Mais Mathilde les rabattit, ces petits bras tendus vers le vide et le mensonge ; elle enveloppa de sa généreuse éireinte celle que Louis avait choisie ; elle la porta sur le fauteuil de paille, au chevet de la couchette.Ah! cette fois, elle savait se montrer tendre, émue et chaleureuse ; c'est qu'il est des héroïsmes dont l\u2019effort surhumain descelle les lèvres les mieux closes, arrache l'âme, pour ainsi dire, et la jette au dehors, toute vive et palpitante ; Mathilde sortait d'elle-même ; Mathilde trouvait ses mots.\u2014T'on coeur ! Est-ce que tu le connais seulement ! C\u2019est ta téte qui s\u2019exalte, qui t'emporte, je ne sais où.Mais quand tu auras réfléchi devant le bon Dieu, comme on doit réfléchir sur ree \u2014# + LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 483 une chose aussi grave, tu comprendras où est ton bonheur et aussi ton bien.Louis est un guide ; avec celui-là, tu ne te perdras jamais.Entends-tu, Léa, entends-tu ?Elle s\u2019était mise à genoux pour être au niveau de sa soeur, et la serrait contre elle, puissamment, comme pour lui commu- uiquer cette confiance absolue.Mais Léa répondait avec un entêtement passionné : \u2014 Puisque je ne l'aime pas ! \u2014Cela viendrait.Comment veux-tu que cela ne vienne pas ?reprit Mathilde dont le visage, maintenant, se colorait d\u2019une flamme divine.Tu ne'sais pas ce que c'est que d'aimer sérieusement ; il te l\u2019apprendrait, lui.Ettu devrais être touchée, au moins, car s\u2019il te recherche, c\u2019est bien pour toi.\u2014Ah ! oui, sa fortune! interrompit Léa dans un rire forcé ; parlons-en, de sa fortune ! De quoi lui sert-elle ?Autant vaut être pauvre que d'être riche dans ces conditions-là.D'abord, je ne me marierai pas pour de l'argent ; jJ'épouserai celui que j'aimerai, et qui m\u2019aimera comme je veux être aimée ! Toujours les phrases de roman.Mais Mathilde, emportée par l'impulsion sublime, continuait sans entendre : \u2014Pense à la bonne maison où tu entrerais ; pense un peu au bonheur que nous aurions tous.Oui, tous, appuya-t-elle lentement, ses grands yeux fermés.Papa est bien tourmenté, sais-tu ?Pour le consoler, tu n'aurais qu'un mot à dire, et quel mot, Léa !.Frissonnante, elle dut s'arrêter deux secondes.Oh ! cette vie splendide, ce lot merveilleux d'honneur, d\u2019affection, de joie sainte et bénie, était-il possible qu'une autre le dédaignât ! \u2014 Léa, supplia-t-elle avec une ardeur épuissante, ne t'en- téte pas, regarde au fond des choses, demande au bon Dieu qu'il t\u2019éclaire.Je ne suis pas seule à t\u2019en prier | Maman est là qui te supplie de même.et aussi ta compagne d\u2019autrefois, sa soeur à lui.la petite Berthe que tu aimais tant ! Les yeux fiévreux de Léa se dilataient par degrés devant cette Mathilde inconnne ; tout à coup, son buste noyé dans TTT 484 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE les grands cheveux s\u2019abattit de côté sur le lit.Elle suffoquait, en proie à une crise nerveuse ; à travers le tumulte des sanglots, des mots perçaient, incohérents.\u2014Je ne peux pas.je te dis.Jamais! Laisse-moi, Mathilde ! Mon Dieu.mon Dieu.je suis trop malheureuse ! L\u2019aînée, se dominant jusqu'au bout, s\u2019empressa autour d'elle, la déshabilla comme un petit enfant, la glissa sous les couvertures.Ainsi, par son héroïque élan, elle n'avait réussi qu'à déchaîner cet accès maladif !.Hélas ! elle ne s\u2019était point adressée à un esprit sain, à une Ame en état normal\u2019 sans parler des lectures qui avaient complètement faussé son optique, Léa subissait, dans toute son étendue, l\u2019emprise de ce sentiment déséquilibré qui ne mérite pas le nom d\u2019amour, et n'est, en somme, qu'une forme de l'adoration de soi-même !.La mere morte.la petite amie.que pouvaient-elles aujour- d'hui, ces images éclipsées ?Le bon Dieu ?Léa, depuis certaine rencontre, l'avait bien relégué à l'arrière-plan de sa vie ; la paix et 'austérité religieuses cadraient trop mal avec sa hantise actuelle, son désir effréné de jouissance et de clinquant.\u2014J\u2019ai fait tout ce que j'ai pu\u2026 tout, mon Dieu! soupira Mathilde, en sortant de la chambre où Léa, calmée, commençait à s'endormir.Etourdie, la jeune fille allait au hasard ; sa bougie vacillait dans sa main ; son visage creusé se plaquait d'ombres lugubres.\u2014 Est-ce moi qui ai parlé ?Est-ce moi qui ai souffert ?murmura-t-elle en se retenant, égarée, à une saillie de la cloison.Mathilde croyait avoir, depuis une heure, vécu toute une éternité.XIV A TOUTE VAPEUR Les roues de la carriole fendaient lentement la couche de neige, que les sabots du cheval creusaient de gros trous noirs, t # & - \u2014\u2014 ag LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 485 et la bise cinglait la jeune fille assise sur le siège, dans l\u2019ouverture de la bâche de toile brune.Aussi loin que son regard s'étendit, elle n'apercevait aucune forme vivante dans la biancheur du ciel et la blancheur de la campagne ; il ne neigeait plus, mais un infini de mélancolie s\u2019exhalait de ce paysage monochrome et glacé.\u2014 Allez ! allez done ! répétait Mathilde, imprimant de légères secousses aux rênes qu\u2019elle maintenait avec une vigueur toute masculine.En tournant au carrefour, elle mit sa main en visière : sur cette étendue aveuglante, quelque chose de noir voltigeait ; un prêtre s'avançait à grands pas, alerte et décidé sous son manteau flottant au vent, et son chapeau qu'il soutenait avec peine.Déjà Mathilde avait sauté hors de la voiture, relevant ses jupes mouillées qui claquaient autour d'elle.\u2014Ah! te voici, ma bonne enfant! s\u2019écria l'abbé Brissot serrant les mains gantées de laine épaisse et cependant tout endolories par le froid ; seule en route et par un temps pareil ! \u2014Je rapporte les provisions, mon oncle ; papa est en foire, et comment envoyer un homme aujourd\u2019hui ! Toutes les bêtes sont rentrées à cause de la neige, les domestiques sont sur les dents.\u2014Je m'en suis aperçu, reprit le curé des Landelles, car je viens de là-bas.\u2014\u2014Ah ! c'est triste, là-bas.murmura Mathilde, dont les paupières s'humectaient.\u2014 Triste, appuya le prêtre.Je l'ai raisonnée, je l\u2019ai exhortée.Peine perdue ! On ne sait par où la prendre.Ce n\u2019est plus Léa.ce n'est plus du tout Léa ; même au physique, je ne l'ai pas reconnue ! \u201c Ses nerfs sont montés d\u2019une façon effrayante.Et cette idée fixe de partir, ce refus de s'expliquer sur ses projets.Il y a une influence là-dessous ! Ta sœur est soutenue, excitée\u2026 \u2014Attirée, acheva délibérément Mathilde.J\u2019y ai pensé ; mais comment ?SE EE ES NC NE CN ra CP LY PRE IEP ER 486 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u2014Es-tu sûre qu\u2019elle ne reçoit pas de lettres! \u2014Peut-on jamais savoir ?répondit sourdement la soeur ainée.En tont cas, papa est bien malheureux à cause d'elle.sans parler du reste ! car les affaires ne vont pas comme il faudrait, mon oncle.Tenez, le mois dernier, Jean Médéric est parti ; il n'est pas encore remplacé ; les autres se plaignent en disant qu\u2019ils ont trop d'ouvrage et qu'ils s'en iront si ça continue.Il est certain que six hommes et deux femmes, ce n\u2019est pas assez chez nous ! \u2014 Mon Dieu ! soupira le prêtre, dont les traits se tendaient douloureusement, si je pouvais quelque chose ! Puis, enfonçant dans les yeux noirs son regard à la fois chaud et scrutateur : \u2014Et toi ?prononça-t-il.\u2014 Moi ?fit-elle, souriant faiblement et détournant la tête, je vais, je viens, je cours.comme toujours ; c\u2019est mon sort.Mais l\u2019abbé ne prit pas le change.Avec son aflection paternelle et sacerdotale, qui lui donnait droit à tous les aveux : \u2014 Mathilde, insista-t-il, ma chère enfant ! \u2014Mon oncle.balbutia-t-elle.Et, brusquement, elle fondit en larmes.11 fut navré, mais non surpris ; depuis longtemps il avait lu dans l'âme candide et forte le secret ignoré d\u2019elle-même ; il savait qu\u2019en ce moment Mathilde avait au coeur un poids écrasant comme la pierre d'un tombeau.\u2014 Courage, ma petite fille, murmurait le prêtre ; courage, pour le bon Dieu, pour les tiens.Elle essuyait rapidement ses pleurs; le disque blafard et minuscule du soleil apparut un instant là-haut, rendant plus saisissante encore la pureté glaciale de la solitude.\u2014 Merci, mon oncle, reprit-elle ; je veux bien souffrir, mol, cela ne me fait rien ! Mais papa, tous les miens, notre pauvre Closerie !.Ah ! c\u2019est dur, allez, quand je me dis que, malgré ma peine, je ne ies sauverai pas !.Rn LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 487 Si, ma fille ! répliqua l\u2019abbé avec force.Tu les sauveras ; une âme sacrifiée est la bénédiction et la protection du foyer.Prions l\u2019un pour l\u2019autre ; je ne veux pas t'arrêter davantage : va, Mathilde ! Au moment de s\u2019élancer en voiture, elle se retint, la main au brancard.\u2014Et vos affaires, à vous, nron oncle ?- \u2014Rien de nouveau.A la grâce ! fit l\u2019abbé Brissot avec un signe vers le ciel.Et, tandis que la carriole remontait vers Clairville, le curé des Landelles poursuivait sa route en sens inverse, portant, par intervalles, les doigts à ses paupières que le souffle de janvier n\u2019était pas seul à rougir.Il ne pensait pas, en ce moment, au sol ingrat qu'il défrichait, à la paroisse divisée où 1l s'acharnait sans fin à rétablir la concorde, au presbytère d\u2019où, bientôt peut-être, il serait chassé par la haine imbécile de quelques tyranneaux.\u2014 Pauvre enfant ! répétait-il ; pauvre admirable enfant ! Et il se disait que, dans tout ce drame intime qui bouleversait la maison, il y avait un peu, hélas ! de la faute du père.Chrétien, Bienaimé Brissot aurait pu trouver dans sa foi les moyens d\u2019imposer son autorité méconnue ; il aurait impitoyablement proscrit ces feuilletons que l\u2019oncle venait de surprendre entre les mains de sa nièce ; surtout, il aurait laissé Léa deux ou trois années de plus à ces religieuses qui n'avaient pas eu le temps d'accomplir en elle une œuvre durable.Mais le curé des Landelles plaignait trop son frère pour songer à le blamer.La-bas, la cuisine rougeoyait tout entière dans le reflet d\u2019un superbe feu; la flamme dansante et chantante mettait une couronne ardente autour de la vaste \u201ctuile \u201d frottée de saindoux, où la main preste de Maria versait la pâte épaisse faite de lait écrémé et de farine de sarrasin.Eugène se chauffait, debout, les mains tendues ; une sensation de bien- être imprégnait sa physionomie d'une quiétude et le brasier 488 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE allumait des lueurs phospho-rescentes dans ses cheveux trop clairs.Mathilde entra, posa ses paniers a terre ; la neige collée à ses galoches fondait, traçant sur le ciment un double sillage noirâtre ; elle approcha du foyer son visage aux lèvres bleuies.Le profil aux grandes lignes ressortait très rigide sur la nappe de clarté.Une fille accablée par une tâche surhumaine, un pauvre garçon presque idiot, c'était donc là toute la famille du fermier ! Déjà, Léa ne comptait plus; et ceux qui longeaient le mur du jardin de la Closerie pouvaient apercevoir, derrière une fenêtre, un visage trop effilé sous des bandeaux trop gonflés, deux yeux avides, luisants, fouillant désespérément l\u2019espace.Autour de Léa s\u2019amoncelaient des broderies, des dentelles à peine commencées ; au fond du tiroir de la table, une boîte soigneusement dissimulée renfermait des lettres et une photographie représentant un groupe familial : une grande femme élégante, deux jeunes gens et une jeune fille.Et Léa passait des heures en tête à tête avec- cette correspondance, maintenant transmise par Mlle Mage, l\u2019institutrice prêteuse de romans.En un moment d'expansion, elle avait même montré à cette amie devenue intime la silhouette dégagée, les traits fins, la moustache conquérante de Roger Daubreuil.Roger* Daubreuil : Le joli nom et l'idéal personnage ! Avec quel battement de cœur elle avait lu, dans une missive de sa tante, la phrase magique dès longtemps pressentie : \u201c Je sais qui t'adore, ma mignonne, et qui chante tes louanges du matin au soir!\u201d Avec quelle ferveur elle contemplait le portrait de son pseudo-cousin en murmurant : \u2014OLh! Roger! Roger! que vous étes bon de vouloir me délivrer ! Elle le parait de toutes les supériorités et de tous les charmes ; elle le voyait dans des rôles de héros et de paladin ; elle _\u2014 ii ac RE.SS.da dre en \u2014 HE SEE.ALES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 489 se répétait qu'elle l\u2019aimait, qu\u2019elle lui donnait son cœur, qu'elle ne pouvait vivre sans lui et qu\u2019elle mourrait si elle ne l\u2019épousait pas ! ! ! Et des projets extravagants s'ébauchaient dans son cerveau.À la Closerie, la tristesse pesait plus lourde et plus froide que la neige massée en un bloc sur les toits ; des influences déprimantes jetaient le trouble dans la vaste ruche où résonnait, naguère si plein, le rythme de la vie ; en dépit des efforts de Mathilde, la désorganisation se glissait partout.Maître Bienaimé, vieilli de dix ans, commençait à courber les épaules ; un ressort s'était rompu en lui sous le choc dont il ne pouvait se remettre.Il devenait de plus en plus impérieux, irascible ; il lui arrivait de se tromper de route en allant visiter ses champs.Sa fille l\u2019avait blessé dans tous ses instincts, heurté dans toutes ses volontés, ses volontés, brisé dans toutes ses espérances, Adieu le rayonnement de bonheur qui aurait tout réchauffé, tout rajeuni ! Adieu la sève riche et neuve qui eût infusé la vie au tronc languissant ! Le dégel vint ; les chaumes de la ferme perdirent leurs franges de glaçons ; sous les cascades des gouttières, la cour se changea en un lac miroitant au doux soleil de février.Puis les troupeaux retournèrent aux herbages, et, dans les belles nuits froides où les plus purs diamants du ciel scintillent, montèrent de nouveau les mugissements profonds.Au jardin, les perce-neige et les crocus émergèrent timidement du sol givré ; mais Léa, cette fois, demeura insensible à ces symptômes d'éveil qui l\u2019animaient jadis d\u2019une gaîté exubérantes Son père avait des erispations quand il apercevait, à l'heure du dîner, ces yeux à la fois mornes et provocants dans ce visage de cire ; et lorsque la jeune fille, sans avoir articulé un mot, se levait avant la fin du repas pour retourner à sa solitude, Brissot fermait son couteau en un claquement sec et sortait à son tour en murmurant d\u2019une voix sifflante : \u2014CÇa ne peut pas durer! Ce n\u2019est plus tenable ! 490 \u2014 LA REVUF FRANCO-AMÉRICAINE De fait, elle était devenue, par sa faute, impropre à toute be- - sogne tant soit peu fatigante ; elle se complaisait en son amaigrissement, en sa pâleur, et sur sa longue robe, aux plis enveloppants, elle jetait une écharpe de soie pourpre qui exagérait eucore la décoloration de son teint ; son objectif était de ressembler à une martyre sentimentale, une de ces créatures alanguies célébrées par les romantiques de 1830 ! Mathilde ne savait plus où donner de la tête ; la cuisine de la famille, le raccommodage lui incombaient maintenant, en sus de tout le reste, et elle était souvent forcée de veiller très tard pour achever de repriser les tricots.Léa recommencait à refuser la nourriture, à renvoyer intact le bol de lait qu\u2019on lui apportait chaque matin dans sa chambre.Un jour, à table, après avoir plongé sa cuiller dans l'assiette pleine de potage, elle se ravisa subitement, repoussa son couvert, éloigna sa chaise et croisa les bras.\u2014Eh bien! Qu'est-ce que ça veut dire ?exclama Maitre Bienaimné assis en face d'elle.\u2014 Vous le voyez.\u2014Tu vas manger ! \u2014Je ne mangerai pas.Jetant violemment sa serviette, Brissot se leva, s'approcha de sa fille, la saisit par l'épaule.\u2014T'u vas manger tout de suite ! \u2014Non ! Léa recula soudain avec un cri aigu : la main du fermier, sèche, frémissante, venait de la souffleter énergiquement.Mathilde se précipita ; Eugène, debout, s'était mis à trembler de tous ses membres ; demi-évanouie d\u2019humiliation et de rage, Léa se laissait aller à la renverse dans les bras de sa sœur.On dut la traîner chez elle, l\u2019étendre sous son édredon.\u2014Oh! Léa, gémissait Mathilde, vois-tu ce qui arrive! Vois-tu ce que tu fais de la maison : un enfer ! Mon Dieu ! mon Dieu ! LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIME 491 | Elle ne répondait pas, ses dents étaient serrées.Les larmes refusaient de jaillir et elle ressentait a la gorge, au cerveau, une terrible compression intérieure.Lorsque Mathilde, une heure plus tard, rentra sur la pointe du pied, écarta doucement les rideaux, elle demeura terrifiée devant ces yeux de démente et cette rougeur de feu.\u2014Tu as de la fièvre, dit-elle ; veux-tu quelque chose ?\u2014Non.\u2014Veux-tu que je te déshabille tout à fait ?\u2014 Non.\u2019 La nuit, elle ne dormit pas une seconde : Mathilde, éveillée elle-même et si malheureuse, l\u2019entendit se tourner et se retourner sans fin.Léa, dans l\u2019obscurité, faisait des gestes et parlait à mi-voix : \u2014Non, non je ne le supporterai pas ! Après l'esclavage, les coups ! Cette fois, la mesure est comble ! Et plus bas, les lèvres tremblantes.\u2014Oh ! si je pouvais.si je pouvais.L'idée prenait corps, montait, envahissait tout l'être ; dans une sorte de delire lucide, Léa combinait, discutait, avec une extraordinaire précision de détails.Tout à coup, elle eut un sursaut qui fit grincer le fer de sa couchette ; comment n\u2019y avait-elle pas pensé plus tôt ?.C\u2019était demain le marché de Périers, et elle savait que son père devait s\u2019y rendre.Dès quatre heures et demie, il serait parti.Alors.alors.peut- être.Elle avait la sueur aux trempes; avec un battement de coeur si fort qu'il ressemblait à un roulement continu, elle alluma sa bougie, prit une jupe, un châle, et s\u2019éloigna nu-pieds.\u2014Où vas-tu ?soupira Mathilde, qui commençait à s\u2019assoupir.\u2014Chercher de l\u2019eau de mélisse.\u2014II fallait me demander.sais-tu où est la clé, seulement ?Léa descendait, touchant silencieusement les degrés de bois; 492 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE mais quand elle passa devant la porte de la cuisine, Brissot, dont le sommeil était très léger, cria du fond de l\u2019alcôve : \u2014Eh ! là ! qu\u2019est-ce que c'est ?Elle répéta son mensonge, puis entra dans la salle et se dirigea vers un tas de papiers qu\u2019elle fouilla fébrilement.Ayant découvert ce qu\u2019elle cherchait, elle le dissimula sous son châle, remonta, tira d'un placard une liasse de journaux de mode et se remit au lit, s\u2019adossant à son oreiller relevé.\u2014Es tn plus mal ?interrogea sa soeur.\u2014 Non, je vais lire, puisque je ne peux pas dormir.Dors, toi ; ne te gêne pas.Bientôt deux heures sonnèrent en bas, à la vieille horloge ; Léa souffla la bougie, glissa sous le matelas l'indicateur des chemins de fer.Pour oser concevoir un tel, projet, il fallait vraiment sa totale inexpérience de la vie, son ignorance de la loi française et des droits paternels, et surtout le degré d\u2019exaltation effrayante où elle était parvenue ! Dans son aberration, elle hésitait d\u2019autant moins et s\u2019absolvait d'autant plus volontiers que Roger Daubreuil n\u2019habitait pas chez Amélie.A quatre heures, résonna la voix stridente du réveille- matin ; déja Mathilde se levait pour prendre soin de son père et le mettre en voiture.Elle se mouvait avec mille précautions à cause de sa Soeur qui faisait semblant de dormir profondément.Mais Léa, dès qu\u2019elle fut seule, sauta hors de sa couche, poussa le verrou, procéda immédiatement à sa toilette.Affreusement blanche maintenant, raide et contractée, elle agissait à la façon d\u2019une somnambule.Elle entendit partir les deux voitures; son oreille douloureusement tendue perçut le cahotement pesant de la charrette emmenant les veaux et les porcs, puis le roulement sourd de la carriole du maître.La nuit était noire encore derrière la buée épaisse et pleurante des vitres.Léa glissa dans son porte-monnaie quelques pièces d\u2019or, toute sa réserve.Au milieu de la chambre, une valise bâillait.\u2014 ! i } ss \u2014r\u2014\u2014\u2014\u2014 __ EE LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 493 \u2014Ouvre-moi ! cria soudain Mathilde, derrière la porte qui résistait.Pas de réponse ; la fille aînée du fermier distingua un peu de bruit dans la pièce, vit la raie lumineuse qui soulignait le panneau.Ne pouvant deviner ce que faisait Léa, et renonçant à vaincre cet entêtement, elle redescendit, entra dans le cabinet à linge.Mais le verrou avait joué sans bruit dans sa gaine.Léa, retenant son souffle, se penchait sur la rampe.Les domestiques dormaient encore, sauf celui qui avait accompagné son maitre.Mathilde seule était à craindre.Allons! il fallait risquer le tout pour le tout : dans quinze ou vingt minutes, il serait trop tard.La jeune fille saisit, en bas, le grincement bien connu d\u2019une porte d\u2019armoire.\u2014Elle est au linge ! balbutia-t-elle.Vite, vite ! .Nul n'aperçut l'ombre furtive qui traversait la cuisine, où les fenêtres jetaient, ça et là, des pâleurs incertaines ; nul ne surprit un envolement léger le long des vieux murs! D'immenses étoiles brillaient dans le carré de ciel découpé par les toits ; une bouffée chaude, une odeur de lait s\u2019exhalèrent des étables, et caressèrent la fugitive en passant dans l'air limpide et vif du premier matin.Le chien n'aboya pas ; à peine remua-t-il dans sa niche de pierre.Seuls les coqs, chantant dans les poulaillers, troublaient le silence de l'heure.Au moment où Mathilde se rendait à la basse-cour, Léa entrait à la gare après une course de cinq kilomètres ; elle ne sentait ni sa fatigue, ni le poids de sa valise, d\u2019ailleurs peu garnie.Le jour naissait, exquis et pur; la jeune fille se pré- .cipita vers le guichet, en rabattant soigneusement sa voilette épaissé.\u2014Un billet de seconde.aller.Caen.demanda-t-elle.Voulant déjouer les soupçons, elle usait de supercherie ; à Caen seulement, elle prendrait son billet pour Paris, et télé- 494 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE graphierait à sa tante.Mais le chef de gare ne la reconnut même pas.Dès qu'elle fut en wagon, une torpeur la gagna, et elle s\u2019abandonna, passive, au train qui s'ébranlait.Une impression indéfinissable lui fit ouvrir les yeux.Le soleil se levait, énorme globe rose, sur les marais séchés par le vent de mars et traversés par la douce Vérelle enlaçante ; et les teintes dégradées du ciel et de l\u2019eau, le reflet bleuâtre des pâturages poudrés de gelée blanche, la couleur vermeille des arbres lointains, des maisons d\u2019où montait la fumée, composaient une idéale harmonie, chantaient un poème de fraîcheur.La Nor- mandie féconde, la bonne terre nourricière, envoyait son adieu, dans son plus clair sourire, à l\u2019ingrate qui la fuyait.Sentit-elle ?comprit-elle ?Soudain, elle s\u2019étreignit la tête en murmurant : \u2014 Qu'est-ce que j'ai fait ?Un effroi irraisonné la précipita vers la portière.Mais le train filait, filait, comme s'il eût couru vers un abîme.Le sort en était jeté ! Le souffle grondeur, haletant de l\u2019express, enveloppait la jeune fille, et cette vitesse effrénée lui donnait le vertige en la grisant.Plus vite, plus encore! Plus loin, les images familieres du passé renié, de l'existence haïe ! Et Léa, fermant les yeux, tendit les deux bras vers Paris.Une heure et demie plus tard, Mathilde, pour la troisième fois, frappait à la porte ciose.\u2014 Léa, il faut que j'entre à la fin! J\u2019ai affaire.Pourquoi ne réponds-tu pas ?Continuant de prier, de supplier, elle collait son oreille au bois.Rien ! Pas le moindre frôlement ! Un silence de mort' \u2014Si tu ne réponds pas, je fais forcer ! conclut Mathilde au supplice.Rien rien! quelle angoisse, grand Dieu ! Etait-elle évanouie ?était-elle.La jeune fille se ccamponnait à la poignée ; un froid d\u2019agonie lui glaçait le sang.Elle descendit LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 495 enfin, se soutenant à peine, et ordonna qu\u2019on allât chercher le forgeron.Toute la maison était bouleversée ; Zélie accourut du jardin, affirmant qu\u2019il y avait encore de la lumier: dans la chambre.Les domestiques ne savaient que dire pour rassurer leur maîtresse, qui errait çà et là, défigurée et hagarde.\u2014Et le père qui est parti, pour comble de malheur, chu- chotaient-ils entre eux.Le forgeron, ses outils en mains, arriva; Mathilde et les deux servantes s'élancèrent avec lui dans l\u2019escalier.\u2014 Peut-on fermer à clé en dedans ?interrogea-t-il après quelques secondes d'examen.\u2014Non : en dehors seulement.\u2014Alors, c'est du dehors que la porte a été fermée.C\u2019est le pêne qui tient, ce n\u2019est pas le verrou ! Le long de l'escalier s'étouffaient des rumeurs mystérieuses ; l\u2019ouvrier crocheta rapidement la serrure, et la sœur de Léa se jeta dans la chambre.Au premier regard, elle ressentit l'impression d'un coup épouvantable sur la tête, elle tourna sur elle-mêtue et serait tombée si Maria ne l\u2019eût retenue.La bougie achevait de se consumer ; des languettes bleuâtres - léchaient, dans le grand jour, la bobèche de verre.Du linge, des vêtements traînaient sur la couchette vide, dont les draps pendaient jusque sur le parquet.Léa s\u2019était enfuie comme un souffle, comme un esprit ! Elle désertait la vieille maison dont elle avait été la joie, et, après y avoir déchaîné l'orage, elle y laissait maintenant les larmes et la douleur.Le surlendemain, un prêtre, inondé de sueur malgré la fraîcheur de l'air, pénétrait précipitamment dans le jardin de la Closerie, et s'approchait d\u2019un homme qui béchait dans un coin.L'homme redressa son torse maigre, où le tricot flottait largement, et montra, dans la clarté blanche, une face plus sombre que la nuit.gh 946 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u2014 Mon pauvre ami ! s'écria l\u2019abbé, serrant à les briser les mains pleines de terre.Mais Brissot, avec des paroles à peine articulées.se dégageait de l'étreinte et se remettait farouchement à la besogne.\u2014T'u es sûr qu\u2019elle est à Paris ?tu n\u2019as pas le moindre doute ?\u2014Si je suis sûr ?ricanna le fermier, cassé en deux ; d\u2019abord un garçon de chez Maître Louis l\u2019a reconnue samedi matin sur la route de la gare.\u2014Eh bien ! alors, fit le prêtre en bondissant, dans deux jours ta fille sera revenue.Ecris tout de suite ! Télégraphie ! Use de ton droit, et, au besoin, menace ta soeur.Le même ricanement étrange sortit de la gorge du paysan, \u2014Veux-tu que j'aille la chercher ?proposa spontanément le curé des Landelles.Je la ramènerais, je ten réponds.\u2014Je te le défends.Maître Bienaimé, d'un grand coup, enfonça la bêche jusqu'au manche, et, renversé en arrière, raide comme une barre métallique, il articula : J'aimerais mieux tout, que de recommencer une pareille vie.J'en ai trop enduré ; elle m\u2019en a trop fait voir ! Tant et si bien qu\u2019on en cause d\u2019un bout à l\u2019autre du pays ! Une fille qui se moque de moi, qui finirait peut-être par se laisser périr, ou par me donner des idées.des idées.répéta-t-il en serrant les dents.Malheur de malheur ! Il y a des moments où on ne se connait plus! L'abbé Brissot considérait son frere.Pour que l\u2019âme du fermier s'exhalât en cette plainte sauvage, ah ! il fallait qu\u2019elle eût longtemps crié seule, et saigné en dedans ! \u2014C\u2019est ta fille, pourtant, dit le prêtre avec miséricorde, et s1 elle te revenait.\u2014Je la mettrais à la porte! scanda Brissot, dont toutes les syllabes partaient sèches comme des coups de feu.Amélie l\u2019a voulue : elle la gardera ! Pour moi, ça n\u2019est plus mon affaire.> TABLE DES MATIÈRES VOL VIII Nov.1911 à Avril 1912 A Ah! vraiment! Michel Re- Agriculture (l\u2019) au Dane- MOUf, cesse caca css ane n au 0e 129 mark, Henri de Varigny.348 Affaire bien comprise, J.A nos abonnés, J -L.K.-L.- A.Lefebvre.253 flamme.v\u2026\u2026.4604 A Percé, poésie, W.Chap- (111 PS 337 [ B x Bonne (une) affaire pour flamme,.ccouoeonon.167 nos amis, J.A.Lefebvre, 163 Bibliographie.226 Bonne année! /.-L.K.-La- C Corporation Sole\u2014Plaidoyer Ceux qui partent, /.-L.K.- de Mitre Godfroi S.Dupre, Latlamme,.259 devant la commission 1é- \u201cCorporation Sole\u201d, J.-L.gislative de l\u2019Etat du K.- Laflamme,.384 Maine.(Voir vol.VII) 46, 141 D Décret (un) romain et la loi sociations religieuses, de New-York sur les as- \u2014 J LK _Laflamme a.=; 2 TABLE DES MATIÈRES Ecossais (les) du Cap Breton, Errol Bouchette,.5 Ecole (l\u2019) des Belles-Mères, (comédie), Eugène Brieux, 24 84 Etude sociale, Saint-Sorlim 214 Education physique, Dr Henri Lasnier.267 Etude sociale, Saint-Sorlin 378 Eau (l\u2019) d'alimentation de Montréal, J.A.Lefebvre, 387 Feu l'abbé Edmond Marcoux, Adolphe Poisson, 264 G Guerre (la) italo-turque et la France, Antoine Re- E F -L AUT, Len nan naar eue 50 Il manque une clause à la loi électorale de M.Gouin.394 L\u2019'aube nouvelle (poésie), Véga, .ccovvvininninnn 49 \u201cLe Gaulois\u201d, J.-L.K.-La- flamme,.60 Les deux filles de Maitre Bienaimé(scènesnorman- des) roman par Marie Le Mière,65,159,230,318,400,482 Le givre (poésie), W.Chap- .169 Est-ce orientation nouvelle de l'Eglise?Michel Re- MOUf ess cesse ss ss sa aan crane Encombrement des professeurs libérales et le fonctionnarisme, Charles Bourgoun,.eae Fonctionnarisme et Technologie, J.-L.K.- Laflamme H Hiver (poésie), Paul Harel, Industrie (l\u2019) nationale, Michel Renouf,.Le feront-ils taire ?Michel Renouf,.Les présents (poésie), Catul- le Mendeés,.L'horloge du cœur (poésie), Jean Rameau,.La lecture des romans, René Bazin, .390 455 419 341 449 196 257 Vines ont jin Ber al 4 4 \u2014_-\u2014-_ -_-_\u2014_\u2014_\u2014-\u2014- weer ay TABLE DES MATIÈRES 3 : M Mines (les), J.A.Lefebvre Mensonge de chien, Jean Montcalm (poésie), W.Chap- Avecard,.458 MON, veereresoennneenens 03 - N Nation (la) Franco-Nor- Fronsac, 115, 199, 274, mande au Canada, Vte de 364, 437 O Ouiatchouan (I), poésie, Origines (les) de notre his- W.Chapman.81 toire parlementaire, Ær- rol Bouchette.171 P Politique canadienne (la) et III Notre avenir politi- - les Canadiens-Français, UE.LL LL Lane» 472 Louis Gérenval.Présence d\u2019esprit, Alfred I\u2014Quelques pages Capus.301 , d'histoire.102 1[\u2014 Questions actuelle.\u2026.188, 295 Questions (les) économiques et la politique nationale (I), Dr de la Glébe.Réponse (la) des faits, Charles Dupil.Revue des faits et des ceu- vres.\u2014 Léon Kemmner.Le vote du 21 septembre.Le champ de bataille du 13 sept.1769.Trev ee eT TI Tm Ceram ow amg we Ne Weve © er Wee = \"yg NPR Questions (les) éèd pomal-, 4, ques et la poli ma.4% tionale (II), Dr\u201d de la \u201c4e 343 Glebe.Covent 426% ° R © E 4 É tue Français et Allémands au SE 43 Maroc .Ay.Cope 9 Ng Plus de billets à fpottd dd} wo léglise.tan352 132 Ouvriers anglais et ouvriers américains.225 132 Le voila I'parapluie!.305 4 TABLE DES MATIÈRES Changements dans le cabinet anglais.La persécution chez les Acadiens.Les Franco-Américains du Connecticut.Les écoles bilingues dans le Manitoba.Nouveau supérieur du College Canadien & Rome.Chez les Forestiers Catholiques Nos compatriotes de 'Ouest américain.L'Ecole Sociale populaire.Retour au catholicisme.T Tapisseries (les), poésie, Jean d\u2019 Harcelines.rbd, ee a ae ue PRO EEE OPERA SIC EE I 133 134 135 136 187 138 218 218 220 Comment on les traite.306 Un voyageur inconnu.307 Doux pays!.308 À propos de \u2018eardinalat.\u2026 309 Avant le \u201cGrain \u201d.\u2026.311 Les Canadiens dans Onta- à OR 312 Plaisanterie intempestive.313 L néral.315 Un monument à La Véran- drye.466 Avez-vous des enfants ?.468 L\u2019obole de la veuve.469 Un exemple à suivre.470 V Voix d\u2019Acadie, Valentin A.Landry.33, 149, 179, \u201c Vraie (la) presse catholique.\u201d\u2014Arthur Preuss.304 397 of 19 \\0 i Lo db i; is as.J 3 ig I ; ; 3 8 < 315 et IR Hi _- 4 i 4 J il A : 3d ld Oi 0 à | \\ \"ep, A 8 3 A i od \u2018\u201c i Ly io f 2 4 a > a RE Sars IRR O0 i À No 7816 Auteur Titre La Revue franco-américaine 1911-12 d ii i > v ) ~p\u2014\u2014\u2014\u2014 % NATION 4 A RO 5 > REÇU LE \u201c 3 BEC 29 1978 t Vez\u201d \u201cail LESTE = HE 5 Née de de] M \u2014 ve TRY) a Pr XL Ss sg es 1» ve = et ; a > = Be x = + ê >= = - = # zl =z » = = = $ =: 7 = VEL eS = oe il + LL ; \u20ac =, $ += % 2 - = = = & 7 % à a = ai teur dr EA PE Se SOR Se S ToS "]
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