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Titre :
La revue franco-américaine
Éditeur :
  • Québec :Société de la Revue franco-américaine,1908-1913
Contenu spécifique :
Cahier 1
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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La revue franco-américaine, 1908-08, Collections de BAnQ.

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[" PTE EEE RE MLN ERM MEH ASIAN ER Midd Tome I\u2014No.5.ler Août 1908 La Revue Franco-Américame Publication mensuelle illustrée SOMMAIRE : DONAT FORTIN.L\u2019 Espagne catholique et le progrès.EUGENE PAQUET.Le Canada et son immigration.F.X.CHAGNON.Les canadiens de U Etat de New-York.(Discours.) LEON KEMNER.Revue des faits et des œuvres.Vieux articles et vieux ouvrages :\u2014 Pages oubliées.\u2014Saynètes.\u2014N ouvelles, Romans, ete.POUR LE NUMERO DU MOIS DE SEPTEMBRE Les fêtes de 1908 à Québec et le sentiment national canadien-français | È PAR J.L.K.-LAFLAMME i PRIX DU NUMERO Canada: 15 cents | Etranger : 20 cents DIRECTEUR J L.K-LAFLAMME QUEBEC SOCIETE DE LA REVUE FRANCO-AMERICAINE MCMVIII RSTHRAHARHHHNT AY SY ET gp Restons chez nous! i ia L'opinion publique est aujourd\u2019hui Région de la Matap édia parfaitement fixée sur la valeur de cette région au point de vue de la colonisation.C\u2019est un des plus beaux et des plus riches coins de terre du pays.Le sentiment des explorateurs et des arpenieurs qui ont parcouru cette région est au reste unanime sur ce point.Cette région à laquelle on peut prédire déjà un brillant avenir est formée par l'immense territorie arrosé par la rivière Matapédia et ses affluents depuis sa source vers le nord jusqu\u2019à a rivière Ristigouche dont elle est tributaire, versie sud.L\u2019étendue de cette belle région est d\u2019environ 1,300 milles Carrés, soit 832,000 acres, Le sol est composé presque partout de sable argileux et est exceptionnellement productif.Les pâturages sont également bons et abondants.De plus, il y a, dans nombre de cantons, absence presque totale de roches et de cailloux.; Le terrain est naturellement drainé par une couche de pierres, en sous- sol, à la profondeur de deux pieds et demi à trois pieds.Aussi, est-il rare que l'on soit obligé de faire des fossés ou autres travaux d\u2019égoûts.Dans certaines parties même, le défrichement est rendu facile à cause de la grande étendue de bois brûlé, VOIES DE COMMUNICATION Tous les cantons de la vallée de la Matapédia ont l'avantage d\u2019être d\u2019un accès facile par suite du passage du chemin de fer, L'Intercolonial suit en effet sur un parcours de près de quarante milles, les bords mêmes de la rivière Matapédia, et met conséquemment les colons en communication directe avec es plus grands centres, tels que Québec, Montréal, Saint-Jean, N.-B., et Halifax, N.-E, Région de l\u2019Outaouais et du Témiscamingue Cette vallée a pour bornes à l\u2019est, les tributaires de la rive droite du Saint-Maurice, au sud le Saint-Laurent jusqu\u2019à l'embouchure de Ottawa, et l'Ottawa même au sud et à l\u2019ouest, jusqu\u2019au haut du lac Témiscamingue vers l'ouest par la ligne frontière entre Québec et Ontario, et vers le nord par la hauteur des terres divisant le bassin du Saint-Laurent de celui de la - aie d'Hudson.: Cette région comprend plus de 40,000 milles carrés et embrasse dans ses limites les forêts des comtés de Joliette, Montcalm, Terrebonne, Ottawa, l\u2019Assomption, Pontiac, Argenteuil et Berthier.kZ La partie inférieure de la vallée de l'Ottawa est déjà, comme on le sait, défrichée, occupée et cultivée, mais il reste une autre partie importante à coloniser.C'est celle qui comprend le milieu des vallées de la Gatineau, de la Lièvre et de la Rouge, dont les eaux s\u2019écoulent dans l\u2019Ottawa.: 11 en est de la vallée de l\u2019Outaouais comme de tout pays ; on y trouve des terrains rocheux, sablonneux, marécageux, mais on peut, sans exagération, estimer à un tiers l\u2019étendue du pays offrant à la colonisation d\u2019excel- 1 entes ressources.+ La forêt renferme les arbres de la plus belle venue, d\u2019admirables pinières qui sont depuis de longues années l\u2019objet d\u2019une exploitation commerciale et qui constituent pour ainsi dire la principale richesse de ce territoire, de la pruche, de l\u2019épinette, ete.: .Le sol de la vallée du Témiscamingue, comme celui de la région de *Outaouais, est presque partout d\u2019une grande richesse.à NS chemins de fer permettent d'atteindre les postes les plus importants u Nord.- Les demandes de renseignements doivent être adressées au Ministère de la Colonisation, à Québec ; à M.L-E.Carufel, agent de colonisation, à Montréal, ou à M.J.-B.Lucier, agent de rapatriement, & Worcester, Mass. L'Espagne Catholique et le Progrès : Parmi les nombreux reproches qu\u2019une école historique fait à l\u2019église, il en est peu de plus sensible que celui d\u2019avoir amené la décadence de ses meilleures enfants, les nations latines, et parmi les exemples qu\u2019on apporte, comme arguments de fait, pour étayer certaines thèses, il n\u2019en est pas auquel on ait plus fréquemment recours que celui de l\u2019Espagne.Première puissance de l'Europe durant tout le XVI .siècle, la nation très catholique interdit chez elle la propagande des doctrines protestantes, contient sur tout le continent européen, l\u2019effort de la réforme envahissante, et l\u2019Espagne décline peu à peu.La décadence, d\u2019abord lente et mitigée d\u2019éclatants faits d\u2019armes sous Philippe IT, s\u2019accentue sous ses successeurs ; le dix-neuvième siècle commencé avec l\u2019épouvantable guerre dont le centenaire a été récemment fêté par toute la péninsule, n\u2019est qu\u2019une longue suite de guerres civiles et de désastres.Lie siècle nouveau, il est rai, s'ouvre sous de meilleures auspices, mais nous sommes en histoire et l\u2019histoire s'occupe du passé.La conclusion s\u2019impose donc ; le catholicisme a été fatal à l\u2019Espagne.Pour disséquer ce sophisme et le détruire lambeau par lambeau, il faudrait un volume et nous n\u2019avons que quelques pages.Disons d\u2019abord que l\u2019Espagne entièrement catholique, n\u2019est pas celle de Charles V, de Philippe II ou de leurs successeurs.L'Espagne de la décadence n\u2019est pas une nation toute catholique, car le césarisme, le pouvoir absolu et sans contrôle d\u2019un seul, a trouvé place chez elle, et le césarisme n\u2019est pas un héritage de la tradition catholique, c\u2019est un retour vers le paganisme ancien ; non, l\u2019Espagne toute catholique, celle de Pelage, de St-Ferdinand de Castille, du Cid Campéador, c\u2019est une Espagne progressive que l\u2019effort de son génie porte au premier rang des puissances européennes ! Le siècle de Charles V, tout plein de splendeurs et de conquêtes porte avec lui des germes pernicieux : Le champ 330 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE que doit couvrir la justice royale s\u2019est étendu au loin, si loin que le soleil ne peut l\u2019éclairer tout entier.Mais le roi auquel une si grande somme de pouvoirs est dévolue, le roi n\u2019est souvent que le rejeton incapable d\u2019une dyLastie dégénérée,jouet entre les mains de quelque intrigant.Dès lors, quoi d\u2019étonnant si le vaste engrenage de l'empire dépendant d\u2019un moteur défectueux se rouille d\u2018inanition ou se détraque?Les règnes de Ferdinand VI et de Charles III semblèrent relever le pays, mais l'incapacité de Charles IV ramena bientôt un état de choses tel que Napoléon, jetant un coup d\u2019oeil sur ce vieil édifice et n\u2019en voyant que les facades décrépites, crut qu\u2019il suffirait du bruit de son nom pour le jeter par terre et planter son drapeau sur ses ruines.Alors, il se passa une chose que n\u2019avait pas prévue le grand empereur : La partie officielle et organisée de la nation, qui de longue date avait rompu avec les vieilles traditions catholiques, se montra ce qu\u2019elle était : lâche et abjecte, mais le peuple, que n'avaient pu atteindre les idées de la réforme ou de la révolution, le peuple, qui malgré l\u2019opprobre de ses gouvernants, avait gardé l\u2019âme très haute, une fois abandonné à lui-même, sans armée, sans gouvernement, osa jeter le gant au vainqueur du monde.Six cent mille soldats impériaux couvrirent de leurs bataillons épais le sol entier de la péninsule ; pendant six ans, un peuple vit ses villes détruites, ses campagnes dévastées, son sang couler à flot, sans que l\u2019idée seule lui vint d'accepter ce qu\u2019il croyait être un déshonneur, et finalement, resta maître chez lui.De cette page d\u2019histoire, deux faits ressortent, pleins de lumineuse évidence, c\u2019est d\u2019une part, la faiblesse de l\u2019état espagnol et de son administration décrépite, de l\u2019autre la force insoupçonnée qui se révéla chez le peuple à l\u2019heure du danger.Nous avons déjà, dans la mesure que comportait ce nindeste article, donné l\u2019explication de l\u2019un et de l\u2019autre.* * ¥ Ferdinand VII, en 1808, avait laissé son royaume relativement paisible ; à son retour, en 1814, il le retrouva bouleversé de fond en comble.La guerre avait fait surgir toute une pléiade d\u2019hommes ambitieux et énergiques : officiers dont LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 331 le talent s\u2019était révélé dans l\u2019action, soldats de fortune, chefs de bande, tous gens très laborieux que la paix condamnait au chômage.Or le retour du monarque était l'annonce de lo.paix.Le pays, appelait de tous ses vœux une vaste réforme de l\u2019administration des pouvoirs publics; cette réforme que Napoléon et le roi Joseph lui avaient promise, mais qu\u2019il avait refusée d\u2019une main étrangère, il l\u2019attendait de son roi.Malheureusement, le prince auquel son peuple avait tant sacrifié, pour qui tant de jeunes vies avaient été fauchées sous le ciel ensoleillé des Castilles, n\u2019était qu\u2019un être à moitié abiuti, aussi incapable d\u2019aprécier le dévouement des siens que de comprendre leurs légitimes revendications.Son régne fut une calamité pour le pays, et le mal qu\u2019il ne put faire, une troupe de jongleurs et d\u2019idéologues se chargea de l\u2019accomplir.Certes, des réformes, il en fallait et de grandes, mais fallait-il du même coup imposer par un coup de force les principes de la révolution, et-confondre ce qui n\u2019était en somme que des mots sonores avec les réformes urgentes que tout le monde attendait?C\u2019est ce que pensa une école de libéraux, d\u2019abord peu nombreuse, mais qui se grossit bientôt d'éléments divers.La révolte des colonies d\u2019Amérique eut une triste répercussion dans la mère patrie, la guerre civile que trop de circonstances favorisait, commença avec le règne de Ferdinand VII.A partir de ce temps, le libéralisme doctrinaire joua en Espagne le role que le calvinisme avait joué en France trois siècles auparavant.Dès 1812, la constitution promulguée par les Cortès de Cadix avais fait siens tous les principes de la révolution.La lutte s\u2019engageait donc entre les idées révolutionnaires et les idées catholiques.C\u2019était une guerre religieuse.Ils serait fastidieux de raconter par le détail les nombreuses révolutions et coups d\u2019état qui firent de l\u2019Espagne le pays le plus agité de l\u2019Europe.En France, le génie créateur de Napoléon releva les ruines de la révolution et changea la face du pays, le règne des Bourbons, entrecoupé des émeutes de 1830, fut long et prospère, les jour- rées de 1848 et de juin furent sanglantes, mais restèrent confinés dans quelques grandes villes.En somme la période 332 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE de 1815 à 1870, celle de la transformation économique du monde civilisé, en fut une de paix intérieure.L\u2019 Espagne, au contraire, ne connut pas de repos, la guerre civile y eut pour théâtre des provinces entières.Pendant des années, carlistes, libéraux et républicains apportèrent à leurs luttes fratricides toute l\u2019ardeur d\u2019un tempé- ramment passionné.En 1878, avec l\u2019avénement d\u2019Alphonse XII, la guerre religieuse cesse d\u2019ensanglanter les champs de bataille, mais n\u2019en continue pas moins à troubler l\u2019atmosphère politique et sociale de la nation : Lies luttes stériles, les discussions théoriques se poursuivront longtemps à l\u2019ombre des parlements.Voilà donc, esquissé à grandes lignes, le tableau de ce que fut le XIX siecle en Espagne.Un fait y apparait sail- - lant, c\u2019est la guerre implacable, que se font les deux idées, ou plutôt les deux doctrines, libérale et catholique.Dès lors, il serait convenable avant d\u2019accuser l'Eglise des maux de ce malheureux pays, il serait convenable de voir si des doctrines diamétralement opposées à celles qu\u2019elle enseigne, n\u2019ont pas entamé dans une mesure assez forte, la foi du peuple très catholique.* * * Ceux qui accusent l'Eglise, on les a vus à l\u2019œuvre dans ce malheureux pays; on a vu ce qu\u2019étaient leur tolérance, leur liberté et leur progrès! Dès 1812, alors que la guerre battait son plein, les Cortès de Cadix, trouvaient pratique de proclamer dans une constitution restée célèbre, tous les principes de la révolution française.C\u2019était jeter les germes d\u2019une guerre civile, c\u2019était rendre impopulaires en les confondant avec les principes exécrés, les réformes d\u2019ordre administratif dont dépendait l\u2019avenir du pays; c\u2019était enfin dans un siècle de transformation économique, détourner des œuvres les plus indispensables, l\u2019esprit d\u2019un peuple déjà trop porté aux discussions stériles.Ah oui! Ils ont fait de belles choses, les anticléricaux Espagnols, et si leur pays est resté arriéré, eux, du moins, ils ont marché de l\u2019avant ! Mendizabal, un de leurs grands hommes devenus ministres, a trouvé moyen de faire, un demi siècle avant ses congénères de France, cette fameuse liquidation des biens ecclésiastiques qui laissa chez le peuple une impression quel- LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 333 que peu deçue, celle qu\u2019éprouvèrent maints spectateurs du IIIe centenaire après le passage des picpokets.Un autre de leurs chefs-d\u2019œuvre a été le démembrement des vieilles provinces nationales en provinces minuscules, presque aussi réduites que les départements français.Cette mesure faisant tout dépendre du pouvoir central, brisait l\u2019esprit régional, le patriotisme local qui avaient fait la force invincible du pays dans sa lutte contre Napoléon, elle diminuait l\u2019initiative, et rendait beaucoup plus facile, la propagation par tout le territoire des malaises que ne manquerait pas d\u2019éprouver un pouvoir central mal affermi.C\u2019est tellement le cas qu\u2019un vaste mouvement régionaliste a pris naissance, il y a quelques années en Espagne, dans les quatre provinces les plus progressives du pays, celles comprises généralement sous le nom de pays catalan.Aux dernières élections, la solidarité catalane, formée d'une coalition de républicains et de carlistes, a obtenu un succès écrasant, envoyant du coup à la chambre 49 députés.Cette initiative, venant d\u2019une région qui passe à bon droit pour l\u2019une des plus industrieuses de l\u2019Europe est tout un symptôme, et ce sera le grand mérite du gouvernement Maura, d\u2019avoir compris la nécessité de cette réforme et de l\u2019avoir entreprise franchement dans un projet de loi que libéraux et radicaux s\u2019efforcent en vain d\u2019étouffer, à force d\u2019obstruction.Là-bas comme ailleurs, et plus qu\u2019ailleurs, les anticléricaux nourrissent une prédilection toute spéciale pour les questions d\u2019ordre spéculatif, les phrases ronflantes, les mots de liberté, de progrès, etc.Mais quant à envisager les problèmes vitaux du pays et à les resoudre, c\u2019est une autre affaire.Leur presse, et disons en passant qu\u2019ils contrôlent presque tous les journaux du pays, leur presse n\u2019a qu\u2019un but : arracher au peuple la foi de ses pères, et pour atteindre ce but rien n\u2019est épargné.Tous les jours, l\u2019Heraldo de Madrid, El Imparcial, El Liberal, El Pais, et une foule d\u2019autres, servent à leurs lecteurs un plat de calomnies où l'ignorance le dispute à la méchanceté.Dans ces conditions là, il semble qu\u2019un juge impartial, constatant que le pays est arriéré et voulant découvrir la cause véritable de cette décadence, ira demander à l\u2019école antireligieuse et à la maçonnerie toute puissante, une bonne partie du compte qu\u2019il ss préparait à exiger de l\u2019Eglise. 334 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Un observateur impartial constatera que la partie septentrionale du pays, celle où se sont le mieux conservées les vieilles traditions catholiques, est à la fois, la plus virile, la plus laborieuse et la plus progressive, il constaterait aussi que les catholiques, si on en excepte les Carlistes qui ne sont qu'une minorité, ont accepté loyalement les institutions parlementaires garantissant les libertés de la presse et des cultes, chères à l\u2019école libérale et que s\u2019il n\u2019en tenait qu\u2019à eux, les diverses factions politiques trouveraient une base d\u2019entente pour travailler en commun au relevement du pays.Avant de terminer cette dissertation déjà trop longue, il est bon d\u2019insister sur les nombreux motifs qui font espérer en l'avenir de la grande nation latine.L'Espagne, pauvre, affaiblie, vaincue, a gardé & un haut degré le sentiment de la fierté nationale.Le peuple que tant de vicissitudes ont rendu sceptique, ne croit plus à l\u2019honneteté de ses gouvernements, mais 1l a confiance en lui-même.Lors des dernières guerres coloniales, l'Espagne, encore sous le coup des ruines accumulées par un siècle de malheurs trouva moyen d\u2019envoyer à Cuba 230,000 hommes et d'obtenir pour payer cette entreprise la somme énorme de $300,000,000.Aujourd\u2019hui, ses finances restaurées, son industrie et son commerce renaissants, son jeune roi plein de vaillance.tout s\u2019unit pour lui faire espérer un meilleur avenir.Donat Fortin. Je Canada et son immigration Le parlement s\u2019est occupé\u2014mais pendant quelques heures seulement \u2014de la politique qu\u2019il entend suivre au sujet de l\u2019immigration.De toutes les questions qui ont été discutées par les représentants du peuple, pendant la derniè:e session, c\u2019est peut-êtie celle-là qui avait la plus d\u2019impo:tance.En effet, plus que les grandes ent eprises\u2014ct la nation en a déjà de foi midables sur les bras\u2014l\u2019 mmig'ation, selon qu\u2019elle scra bonne ou mauvaise, va exercer sur la nation toute entiè.e une influence capable, au besoin, de modifier son caractère ct en quelque so.te de change\u201d sa destinée.Ap: ds tout ce n\u2019est pas sans aison que les esp its =e sont ala més 3 la vie de cttte vague sans cesse \u20ac oissante qui d\u2019année en année envahissait nos vastes p aines de | Ouest et jctait sur nos bo ds les fils d\u2019à peu p: ès toutes les : aces de l'Eu:ope.Sans doute, il nous faut des bas pour cultive le sol, nous avons besoin que des homines nouveaux et nomb eux viennent supplée , dans not \u20ac pays, à ce besoin de développement auquel l\u2019avgmentation natw elle de not \u20ac population ne peut plus suffie.Mais enco ce faut-il que les nouveaux vents ne prennent pas, pa leur nomb e, le caractère d\u2019envahisseuis, que l\u2019augmentation de note population par l\u2019immig atio n\u2019implique pas le débo dement des vieux éléments qui ont dévoilé au monde les :ichesses cachées, les chances exceptionnelles, que leur pays offre aux pionnie s de l\u2019aveni-.D'ailleuis, les craintes exprimées pa.plusieu = ont fini par êtie partagées par nos gouvernants eux-mêmes cui, s'ils n\u2019ont pas modifié dans leurs lignes essentielles les lois canadiennes su l'immigration, ont exercé sur leur application une suiveillance plus soutenue.Les résultats obtenus ont déjà prouvé que si le gouvernement a pu, pour le moment, avoir raison en maintenant sa politique d'immigration, ceux qui avaient des craintes en face des évenements constatés n'avaient pas tout-à-fait tort.D\u2019aut:e pat, la question reste toujours ouverte, susceptible de se modifier avec les eonditions économiques du pays, 336 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE mais toujours\u201d également importante.Et c\u2019est un peu de tout cela qu\u2019à la demande du directeur de la Revue Franco- Américaine, j'invite le lecteur à causer pendant quelques pages.Le Canada, 1ichement doté de ressources agricoles, forestières et minières, serait d\u2019après un économiste \u2018la dernière réserve de l'humanité, sa derniè.e frontière.\u201d Grâce aux deux giandes races qui vivent sur le sol canadien, nous élevons un magnifique édifice national dans lequel les peuples des Etats-Unis et de l\u2019Europe viennent chercher l\u2019aisance et la liberté.Le peuple canadien doit avoir des aspirations communes.Pour atteindre ce noble but, nous devons exercer une vigilance spéciale au point de vue du caractère des immigrants.Ils doivent désirer, comme nous, la prospérité matérielle et morale du Canada.C\u2019est l\u2019héritage qu\u2019ils doivent transmettre à leurs enfants sur ce sol jeune et hospitalier.Pour la sélection des immigrants nous avons de grandes traditions à suivre.Nous devons nous inspirer des enseignements de notre histoire ; nous devons évoquer un passé plein de gloire et rappeler les exemples des fondateurs du Canada.Fustel de Coulanges écrit : \u201c Le passé ne meurt jamais com- plétement -pour l\u2019homme.L'homme peut bien l\u2019oublier mais il le garde toujours en lui.Car, tel qu\u2019il est à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les idées antérieures.S'il descend en son âme, il peut 1etrouver et distinguer ces différentes époques d\u2019après ce que chacune d\u2019elles a laissé en lui.\u201d Nous devons appliquer ces principes à notre histoire et jeter un regard sur nos traditions.Les immigrants de la Nouvelle-France étaint choisis avec les soins les plus minutieux.Dans les veines de nos pères circulait le sang le plus noble et le plus généreux de la France.Nos ancêtres venaient de la Normandie, de l\u2019Anjou, de la Picardie, de la Bretagne, de ces provinces fo.tes, mo:ales, aimant la religion, la liberté et la France.Les hommes qui présidaient aux destinées de la France dans le siècle de Louis le Grand, désiraient fonder au delà des mers, une autre France ; comme une expansion du pays natal.| Aussi se montraient-ils très sévères dans le choix des colons.Le Canada-Français fut l\u2019œuvre de grands patriotes et de profonds législateurs. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 337 Le Canada-Fiançais fut l\u2019œuvre des meilleurs paysans de la France ; hommes doués des plus hautes qualités morales, physiques et civiques, entreprenants, industrieux, braves et vertueux.Les documents historiques nous démontrent que les fem\u201d mes françaises envoyées dans la Nouvelle-France par les soins de Richelieu, de Colbert, de Talon, de Laval, étaient choisies avec la plus grande prudence.L\u2019œuvre des filles émigrées du 17ème siècle mérite l\u2019admiration des moralistes les plus austères.Tous les historiens prouvent la noblesse de l\u2019o:igine des Canadiens-Français.Aussi ont-ils pu grandir, prospérer, se multiplier au milieu des épreuves et consacrer toute l'éne:gic de l\u2019âÂme nationale, toutes les forces de leur puissante organisation physique et morale au progrès du Canada.Claudio Jannet, parlant de la supériorité morale des éléments qui ont fondé la colonie canadienne dit : \u2018\u201c Depuis Champlain jusqu\u2019au dernier jour de la domination française, les gouvernements de la colonie se sont toujours préoceupés d\u2019en exclure les individus d\u2019une moralité douteuse.\u201d : Selon un orateur : \u201c Ce qui fait aujourd\u2019hui notre honneur et notre force, ce n\u2019est pas simplement de tirer notre origine de la France, mais d\u2019être issu d\u2019elle au moment le plus glorieux de son histoire et quand la main qui agita notre berceau se prêtait encore aux gestes divins.\u201d Après la cession du Canada à l\u2019Angleteric, la race anglo- saxonne grandit à nos côtés.Au terme de la guerre de l\u2019indépendance amé:icaine en 1783, les Loyalistes de l\u2019Empire- Uni, fidèles serviteurs du trône de l\u2019Angleterre durant la rébellion, persécutés par leurs frè.es révoltés, affluèrent par milliers dans les provinces canadiennes.D\u2019après un éc:ivain : \u201c Les loyalistes ont fourni au Canada le meilleur sang dont les treizes colonies améiicaines pouvaient s\u2019éno'gueillir.\u201d Ces immigrants furent les fondateuis du nouvel empi e biitannique en Amé-ique.Leurs progrès furent constants et dignes d\u2019admiration.Aussi sommes-nous fiers de leurs succès.M.Hall dans son magnifique volume intitulé \u201c L\u2019immigration,\u201d écrit : \u201c Nous devons nous rappeler que les premiers habitants de la Nouvelle-Angleterre furent choisis avec le plus grand soin.\u201d C\u2019est de l\u2019idéalisme, peut-on di e : Non, c\u2019est note histoire ; 338 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE notre grande*histoire.Et quand ses pages sont remplies de faits héroïques, on doit les mettre sous les yeux de nos populations.Je 1cconnais importance, la nécessité des efforts du Gouvernement et du Parlement afin de favoiiser une immigration désirable.Sans doute, les descendants des Français et les descendants des Loyalistes, ou mieux des Canadiens, sont les plus aptes à développer les ressources du Canada.Si nous voulons suivre nos grandes traditions nationales nous devons suitout encourager l\u2019immigiation des classes agricoles.Dans toutes les p.ovinces de \u2018a confédération nous avons des milliers d\u2019ac.es des meilleuis terres.Grâce à leur fe:tilité, elles sont destinées à devenir les pour voyeuses de l\u2019Europe et de l\u2019O:ient.Nous voulons des ag:iculteuis pour ensemence: nos te:ses inoceupées afin d\u2019augmente le volume de nos produits et d\u2019ace oît e note : ichesse nationale.Dans pluxieu:s pays, nous pouvons \u2018ec:ute.des immigrants ag:icoles recommandables.Dans la noble position de \u2018ctul- tivateur ils sauront développe: nos 1essouces nationales.Les auto ités ont adopté à l\u2019égard de l\u2019agricultue dans la province de Québec une politique recommandable.Je la mentionne cn lisant une lettre de M.Réné Dupont.Cette co respondance est adressée aux rédacteu s de la p.esse canadienne : Monsieur le : élacteur, \u2014Pour activer le mouvement ve:s la provinee de Québec, le ministèe de l'Intérieur vient d\u2019auto:ise- l\u2019o ganisation d\u2019une branche de renseignements pour les te :es déjà cultivées et qui sont disponibles, de manière 4 renseigner toutes les personnes désireuses de faire l\u2019acquisition de ces terres.Jisqu\u2019à p:ésent, ces 1enseignements manqualent, quoique souvent nous ayons eu des demandes pour l'achat des te es déjà avancées.Cette branche de se vice sea à la disposition de tous ceux qui désirent fai e l'acquisition de dé fe me dans n\u2019impo te quelle section du pays, où de ceux qui, pour une -aison ou pou.une autre, ont des te.es disponibles, À tit:e de renseignement, je Vous inclrs un blanc que nous t ansmettons à tous ceux qui ont des t=:es à vend e, et Je se ais t ès heureux si vous t ouviez moyen, dans Vos p éciet xes colonnes, de donner un bon mot & nos compat: iotes au si jet de ce mouvement nouveau. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 339 Vous remerciant à l\u2019avance pour l'intérêt que vous prenez au mouvement \u2018de colonisation et pour les services que vous voulez bien rendre à la cause, j'ai l'honneur de vous prier de croire aux sentiments les plus distingués de Votre tout dévoué, RENE DUPONT, ; Agent de colonisation.\u201d \u2018Lerelèvement et le classification des terres disponibles peuvent produire de bons résultats surtout dans les localités où l\u2019émigration des nôtres aux Etats-Unis a fait un tot incalculable à l\u2019agriculture.Cette politique peut nous aider dans l\u2019œuvre du rapatriement.Les ouvriers de ferme, les serviteurs et les se: vantes forment une classe d\u2019immigrants recommandables si les autorités savent les choisir avec soin.Et, sur ce point, on me permettra de citer l\u2019opinion du député de mon comté à l\u2019assemblée provinciale, une opinion que je partage entièrement : \u201c L\u2019agriculteur, dit-il, (1) souffre du manque de main- d\u2019œuvre.Il est bien difficile de se p ocuier des ga cons de ferme et des se: vantes, maigré les piix élevés qui sont offezts.C\u2019est un état de choses qui nuit à l\u2019exploitation de nos terres ot tend à décow ager les cultivatews.Il sc ait gand temps pour le gouvernement d\u2019o ganisey un mouvement pour venir au Canada des ouviies de ferme, qu\u2019il se ait assez facile de trouver en France et en Belgique, si des effo ts sérieux et persistants étaient faits, La question cest très sé 1CVSC.Telle existe même à l\u2019état aigu dans ce saines localités.\u201d Dans la province d\u2019Onta io le minist:e de l\u201dIntéileur a sous son cont dle plusiews agents dont les fonctions consistent & place: des ga cons de feime chez les cultivateurs.Je lisais dans la \u201c Pat 1e \u201d le 9 mais : (Dépêche spéciale à la \u201c Patrie\u201d) \u201c Ottawa, 9.\u2014Comme la \u2018\u201c Patrie \u201d l\u2019annonçait il y a quelques jours, l\u2019honorable M.Oliver, à la demande de ministres de langue fançaise, à résolu de nommer dans chaque comté de la province de Québec, un agent chargé de trouver (1) M.Caron, député de l\u2019Islet, à l'Assemblée de Québec. 340 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE gratuitement des Fsituations, comme journaliers de ferme ou domestiques, aux émigrants désirant s\u2019établir dans la province.Cette décision sera d\u2019un grand avantage à la classe agricole de même qu\u2019aux agents d'immigration qui pourront s\u2019entendre avec les agents p:ovinciaux et procurer exactement la classe d\u2019i immigy ants nécessaire.D\u2019après sa décision le ministre de 'Intérieur vient de nommer vingt agents dans Québec et les autres seront choisis sous peu.Depuis cette date de nouveaux agents ont été choisis.L'agriculture souffre du manque de main-d\u2019œuvre dans la province de Québec.Le président de la Société de Colonisation et de Repatriement de Montréal, disait en janvier 1908 \u2014 \u2018 La déte:mination que nous avons prise, a eu pour bon résultat d\u2019aider les cultivateurs à se procurer de la main-d\u2019œuvre, et à un certain nombre de familles à s\u2019assurer les services de domestiques.Nos bureaux ont placé ainsi plusieurs centaines d\u2019ouvriers de ferme et de domestiques sans compter qu\u2019ils ont, en même temps, fourni aux particuliers et aux industriels l\u2019occasion de profite: par leur entremise du même avantage.\u201d Dans quelques localités, nos journaliers vont redouter la compétition des ouvriers de ferme venant de l\u2019étranger.Un des citoyens les plus distingués du comté que j'ai l'honneur de représenter, m\u2019écrivait la semaine derniè:e \u2014\u2018\u201c L\u2019honorable monsieur Oliver a résolu de nommer dans chaque comté de la province de Québec un agent chargé de 1eciuter des ou- Vriers de ferme et des domestiques afin d\u2019aider nos cultivateurs à se procurer la main-d\u2019œuv.e nécessaire.Ce mouvement, entrepris dans un noble but, n\u2019augmenterait-il pas l\u2019exode des nôtres vers les villes et vers les centres industriels des Etats-Unis ?N\u2019introduirons-nous pas dans nos paroisses des socialistes et des anticléricaux ?N\u2019y a-t-il pas danger d\u2019introduire des éléments qui briseront l\u2019ha:monie entre le clergé et les fidèles ?\u201d Je soumets cette lettre à l\u2019attention du publie c.oyant qu\u2019elle renferme des opinions dignes d\u2019ête étudiées.Le Gouvernement doit être bien prudent dans le choix et la distribution de ses agents.Ceux-ci ne doivent introduire au milieu de nos populations morales que des immigrants dont les bons antécédents sont connus.Le 15 avril 1907, je demandais au Gouve: nement de faire les efforts les plus énergiques et les plus géné eux afin de favoriser le reciutement d\u2019immigrants français et belges dési- 0. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 341 rables.Le ministère a adopté une politique plus active à l\u2019égard de la France.Il a nommé trois nouveaux agents d\u2019immigiation.Des mesures paraissent avoir été prises en vue d\u2019une distribution plus laige de littérature et de renseignements.Le ministre de l'Intérieur s\u2019est acquis le concours actif de plusieurs agences d\u2019immigration française.Celles-ci reçoivent une commission quand elles envoient au Canada des immigrants appartenant à quelque classe spéciale.Dans le passé, les gouvernements canadiens se sont ciu obligés de recourir au système des primes, pour favoriser et et encourager l'immigration.On offiit des primes aux.agents de compagnies de navigation pour assurer le recrutemen d\u2019immigrants dans les îles Britanniques.À cette époque la Nouvelle-Zélande, l\u2019Australie, la République Argentine dépensaient des sommes très élevées pour maintenir un système d\u2019assistance à l\u2019immigration.Les colonies australiennes payaient en tout ou en bonne pautie le transpoit des immigrants désirables.L\u2019Argentine, le Chili, le Brésil utilisaient la même méthode.Les Etats-Unis exercalent une immense attraction sur les populations.Les autorités canadiennes crurent trouver une bonne méthode dans l\u2019assistance à l'immigration, au moyen de commission.Mais les représentants des Agences d\u2019Immigration n\u2019ont malheureusement aucun intérêt à s\u2019occuper du caractère, de la moralité des immigrants, les agents qui reçoivent une commission doivent avoir pour souci naturel d\u2019envoyer le plus grand nombre possible d\u2019immigrants au Canada.Que leur impoite le caractère ! Que leur impoite la moralité de nos populations ! J'en suis convaincu, le Gouvernement abandonne:a bientôt cette politique.À l\u2019heure de la crise comme: ciale et monétaiie, on redoute la suspension des primes à l\u2019égard des immigrants, mais Je ciois que la crise commerciale a plutôt consolidé notre crédit comme:cial à l\u2019égard des autres peuples.Durant l\u2019année fiscale 1906-1907 nous avons 1eçu 34,659 immigrants des Etats-Unis.Le montant payé en primes aux Etats-Unis ne s\u2019est élevé qu\u2019à $4,743.00, et ces immigrants amé:icains nous ont apporté une valeur de quarante millions de piastres.Durant les neuf mois de l\u2019année fiscale 1906- 1907, 235,328 immigrants sont entrés dans notre pays et nous avons accordé une prime pour 20,492 immigrants.Nous pourrions obtenir de bons résultats aux Etats-Unis, dans les Iles Britanniques, dans l\u2019Europe continentale, sans 342 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE recourir au système des primes.En effet, les , conditions économiques du Canada subissent d\u2019heureuses modifications.Notre pays grandit merveilleusement au milieu des nations civilisées.Son nom est déjà très fameux dans plusieurs contrées et bientôt le Canada pourra rivaliser avec les Etats-Unis \u201came centre d\u2019attraction pour les immigrants.Dans tous les pays où nous étendons le champ de notre «ction agricole, commerciale et industrielle, nous devons avoir des agents d\u2019immigration et des agents de commerce qui comprennent nos besoins et nos aspirations.Ces agents peuvent donner des conférences, des renseignements à toutes les classes de la société.Ils doivent être instruits, renseignés sur nos ressources, nos lois, nos conditions économiques.Ils doivent être honnêtes, progressifs, capables d\u2019aider au développement de nos relatons sociales, commerciales et industrielles.Un Journaliste écrivait avec raison le 7 avril : \u2018Une commission composée d'hommes renseignés sur la situation de notre commerce et qui irait s\u2019instruire sur les marchés du monde des débouchés à faire à nos produits et des occasions offertes à nos importateurs, contribuerait à accroître rapidement et profitablement notre commerce extérieur, qui a déjà manifesté depuis quelques années une si prodigieuse force d\u2019expansion.Elle activerait, à l\u2019étranger, la demande pour nos marchandises, et en diffusant le connaissance de nos ressources naturelles, dirigerait incidemment vers nous un courant continu et abondant de capital nouveau et d\u2019immigration éminem- \u201cvent désirable.\u201d On peut aussi envoyer à l\u2019étranger des délégués spé- claux\u2014des immigrants qui ont réussi dans notre contrée.Sur le sol natal, ils raconteront leurs succès et formeront la meilleure classe de nos agents d\u2019immigration.Attirons davantage les journalistes étrangers et les membres des Chambres de Commerce des Etats-Unis et de l\u2019Europe.Ces distingués visiteurs admireront nos richesses naturelles, le diront à leurs compatriotes et nous recevrons de bons immigrants.Les expositions de nos produits dans les villes et villages deviennent aussi un facteur important dans le labeur de l\u2019immigration.Les populations des Etats-Unis et des îles Britanniques connaissent assez bien nos ressources et nos conditions économiques.Hier, la presse canadienne nous annonçait un grand mouvement d\u2019immigration des Etats-Unis vers le LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 343 Canada.Les immigrants américains sont pour la plupart des fermiers jouissant d\u2019une certaine aisance.Parmi ces immigrants nous comptons bon nombre de Canadiens.Les progrès réalisés dans notre agriculture entraînent vers le Canada, les Canadiens du Michigan, du Wisconsin, du Minnesota, du Dakota.Les Canadiens-Français sont allés chercher aux Etats- Unis, cette vie industrielle intense dont jouissent nos voisins.La province de Québec, grâce à l\u2019enseignement technique, au développement de ses richesses agricoles, forestières et minières est destinée à devenir un grand centre industriel.Le développement de nos industries favorisera spécialement l\u2019œuvre du rapatriement.Dans cette masse humaine qui s\u2019agite au sein des grandes cités américaines, dans cet immense creuset où se mélangent les races, les Canadiens-Français expatriés ont conservé les traits distinctifs de notre génie national.Leurs idées, leurs sentiments, leurs aspirations sont assez conformes à nos idées, à nos sentiments et à nos aspirations.Les Canadiens-Français rapatriés comptent au nombre de nos meilleurs immigrants.Les économistes anglais font une sage observation à l\u2019égard des immigrants des îles Britanniques qui se rendent au Canada.D\u2019après Gerald Adams, nos agents d'immigration ne font pas un travail assez sérieux dans les districts ruraux de l\u2019Angleterre.C\u2019est là que l\u2019on pourrait atteindre les cultivateurs anglais.Les expositions de nos produits dans les districts ruraux rendent les services les plus précieux.Le traité franco-canadien favorisera dans une certaine mesure, l\u2019immigration française si nous savons profiter des avantages de cette convention commerciale : \u201cC\u2019est le devoir de la France d\u2019aider ses fils lointains.\u201d Si la faible natalité de la France lui interdit d'envoyer un grand nombre d\u2019immigrants dans notre pays, si les conditions économiques lui permettent de garder ses fils, elle doit nous envoyer des capitaux afin de multiplier les affaires françaises surtout dans la province de Québec.Nous devrions établir un consulat ou un commissariat en Belgique où nous pouvons recruter les meilleures classes d\u2019immigrants agricoles.Cette suggestion pourrait peut-être attirer l\u2019attention du Gouvernement.Les connaissances sur nos ressources n\u2019ont pas pénétré dans toutes les classes sociales de la Belgique.Sur cette terre 344 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE pour ainsi dire française nous pouvons recruter de bons immigrants agricoles, des garçons de ferme intelligents et des in- dustiiels doués d\u2019une grande habilité.Ce système est peut-êtie dispendieux, mais il s\u2019agit de rechercher la solution d\u2019un problème national.La question sociale l\u2019emporte sur la question matérielle.M.Leroy-Beaulieu constate que le Canada est aujourd\u2019hui le pays qui offre le plus d\u2019attrait aux immigrants et se développe le plus vite au point de vue agricole surtout.\u201d Apres exposition de Liège, je lisais dans la Revue Econo- mique et Internationale : \u2018 L\u2019exposition des produits canadiens nous révèle ou nous rappelle qu\u2019il y a là, au nord de cet immense continent américain, des territoires abondamment pourvus de toutes les richesses de la nature, occupés par une population peu nombreuse, mais énergique, entreprenante, résolument décidée à faire fructifier, avec le concours étranger, des trésors enfermés dans le sol.Il y a là pour les pays à population trop dense de vastes débouchés, d\u2019autant plus dignes d\u2019attirer l\u2019attention que le climat y est salubre et tempéré.L\u2019étranger est étonné des réalités actuelles et des possibilités de l\u2019avenir du Canada.\u201d Nous pouvons lüi démontrer nos progrès dans la transportation, dans la construction des voies ferrées, électriques, télégraphiques et téléphoniques, dans l\u2019amélioration de nos voies fluviales, dans l\u2019épargne, dans les indust:les agricoles, forestières et minières.L\u2019immensité et la fe:tilité des terrains agricoles, la richesse de nos forêts, la richesse de nos minéraux ; \u201cle fer et le charbon surtout, qui sont les muscles et le sang de l\u2019indust:ie moderne,\u201d le développement de nos industries, la jouissance de la liberté religieuse et politique, la grandeur de l\u2019enseignement chrétien, les heureuses conditions économiques et sociales, l\u2019harmonie subsistant entre l\u2019Eglise et l\u2019Etat, entre le capital et le travail, entre le patron et l\u2019ouvrier, entraînent les populations vers le Canada.On critique quelquefois avec amertume la loi réglementant l\u2019immigration canadienne.Bien appliquée, notre législation concernant nos immigrants paraît répondre aux besoins économiques et sociaux de la nation.Flle renferme les dispositions nécessaires pour éloigner les mauvais immigrants. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 345 L\u2019examen médical devient de plus en plus en plus sérieux au moins à Québec.\u201c D\u2019après le rapport de M.Bryce (page 120) 1,422 immigrants furent détenus à l'hôpital de Québec durant l\u2019année fiscale 1904-1905.Durant l\u2019année fiscle 1906- 1907, 523 immigrants seulement furent détenus à l'hôpital de Québec.L\u2019examen dans les ports européens est plus sérieux et nous en bénéficions.Aux Etats-Unis on impose une pénalité de $100 aux compagnies de navigation qui transportent volontairement ou sans inspection suffisante des personnes atteintes de tuberculose, d\u2019épilepsie, de maladies contagieuses quand elles prennent place sur le navire.\u201d Il est quelquefois très difficile de se rendre compte parfaitement de létat physique, mental et moral d\u2019un immigrant lors de l'examen.Nous pouvons renvoyer les immigrants non recommandables.Et puis le choix des immigrants ne peut se faire d\u2019une façon judicieuse sans le secours d\u2019une inspection médicale 1igou- reuse.Qu\u2019est-ce que nous faisons sous ce rapport ?Le docteur J.D.Pagé, a piis charge de l\u2019hôpital des immigrants à Québec en 1904.Avant cette date, il n\u2019y avait pas de système scientifique d\u2019inspection médicale.Bien que deux médecins fussent prépesés à l'inspection, le Gouvernement n\u2019avait pas de maison de détention pour les immigrants malades ou sujets à l\u2019observation.Depuis, reconnaissant la nécessité d\u2019une organisation médicale effective, on a ajouté aux fonctions de médecin de l\u2019hôpital, l\u2019office de médecin en chef du port de Québec.Le docteur Pagé a organisé sérieusement le service d\u2019inspection médicale à Québec.Je suis en position d\u2019affirmer que le bureau d'inspection médicale des immigrants à Québec, n\u2019est pas inférieur à ceux que nous pouvons visiter dans les ports américains.Notre loi concernant les immigrants dit : \u201c Il n\u2019est permis de débarquer en Canada à nul immigrant qui est faible d\u2019esprit, épileptique, dément.\u201d Ceux qui ont de l\u2019expérience dans la pratique médicale savent combien il est quelquefois difficile de faire le diagnostic de l\u2019épilepsie.Certains individus, conservant toute leur intelligence, ont rarement des crises épileptiques.On sait aussi combien il est difficile de reconnaître la tuberculose lors de sa première période.Le médecin est obligé de faire une auscultation prolongée et répétée, souvent il est obligé de recourir à plusieurs examens bactériologiques.Au sujet de l\u2019aliénation mentale et de la criminalité, les hommes versés dans la science légale savent combien il est difficile dans un procès criminel de faire le diagnostie de l\u2019état mental d\u2019un accusé. 346 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Sans doute il serait plus prudent de fermer les portes de notre jeune et entreprenant pays aux immigrants dont nous ne pouvons pas connaître les antécédents.Celui qui désire entrer dans notre pays devrait être porteur d\u2019un certificat établissant qu\u2019il n\u2019a commis aucun crime impliquant turpitude morale.Ce certificat pourrait être décerné par le greffier d\u2019un tribunal, par un magistrat intègre, ou un ministres des cultes.Là encore, nous pourrions redouter la substitution.On loue souvent avec enthousiasme les lois restrictives des Etats-Unis à l\u2019égard des immigrants.Il me parait impossible de comparer nos conditions économiques avec celles de nos voisins.Notre immigration, au point de vue du caractèfre, de la moralité, ne me paraît pas inférieure à celle qui se rend aux Etats-Unis.Jadis les peuples forts, robustes du nord et de l\u2019Ouest de l\u2019Europe émigraient en grand nombre aux Etats-Unis.Depuis 1890, ces conditions se sont modifiées, et les immigrants des pays du Nord, c\u2019est-à-dire les plus facile- lement assimilables ne dominent plus dans les statistiques de l\u2019immigration américaine.Depuis 1890, les peuples du Sud et de l\u2019Orient de l\u2019Europe inondent les Etats-Unis.Comme le dit Leroy-Beaulieu : \u201c L\u2019énorme accroissement des immigrants tend à introduire des éléments beaucoup plus hétérogènes, plus difficiles à assimiler, plus pauvres, moins instruits, plus arriérés à tous les points de vues.\u201d Ainsi les Etats-Unis recevaient en 1907 : Italiens.\u2026\u2026.-.238,000 De la Russie.\u2026 0.0.258,443 De I\u2019Autriche-Hongrie.338,452 Remarquons que les Etats-Unis en 1907 recevaient seulement 56,637 immigrants de l\u2019Angleterre.| C\u2019est là unŸfait grave, dit Leroy-Beaulieu ; toutefois les éléments nouveaux qui arrivent ainsi depuis quelques années n\u2019ont pas encore eu le temps d\u2019exercer une influence sensible sur le peuple américain.Et la masse de celui-ci est maintenant si considérable qu\u2019il n\u2019en sera peut-être pas modifié bien profondément à l'avenir.Nos immigrants viennent en grand nombre des Etats- Unis, de la Germanie, de la France, de là Belgique et des îles Britanniques.Le Je ne désire pas critiquer avec trop d\u2019amertume les immigrants qui nous viennent de la Russie, de l\u2019Italie, de la Hongrie, LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 347 de l\u2019Autriche et de la Roumanie, mais dans mon humble opinion, notre immigration est plus homogène ou aussi homogéne que celle de.nos voisins.L\u2019assimilation des races dans notre immense territoire et notre jeune pays est un problème social de la plus haute importance.Les Slaves orientaux et méridionaux comprennent lentement nos institutions et nos aspirations, mais les populations des Etats-Unis, des îles Britanniques, de la France et de la Belgique, jouissent dans la mère patrie du régime représentatif, comprennent vite le fonctionnement de nos institutions.Les populations anglaise et française retrouvent ici la langue toujours aimée.Ils l\u2019entendent dans les temples, dans les palais de justice et dans le Parlement canadien.Dans le grand labeur de l'immigration, je redoute l\u2019amour du gain, la passion du pécule.Certains spéculateurs, désirant acquérir promptement une grande fortune, demandent naturellement d\u2019ouvrir largement les portes du Canada à toutes les populations.Ces hommes exercent une influence néfaste dans notre société, Nous ne voulons pas recevoir ceux qui ne travailleraient pas au progrès de la nation.Je lis dans la \u2018\u2018 Patrie \u201d du 18 mars 1908 : \u201cLe département Fédéral de l'immigration a établi une règle nouvelle en vertu de laquelle, après le 15 avril prochain, les immigrants qui nous seront envoyés d\u2019Angleterre par les sociétés philantropiques, seront immédiatement déportés s\u2019ils n\u2019ont eu soin de se munir d\u2019un certificat du bureau canadien d'immigration de Londres, attestant qu\u2019ils pourront devenir des citoyens utiles.\u201d Bien appliqué, ce règlement pourra détourner de notre paye des immigrants non recommandables.Les autorités affirment, par leur action, par une réglementation plus sévère, que nous avons reçu dans le passé des immigrants non désirables.La situation est même devenue si grave que le lieu- tenant-gouverneur de la province de Québec s\u2019est cru en droit de prononcer les paroles suivantes : \u2018 L\u2019accroissement de la criminalité dans certaines parties de la province, surtout celles où se porte particulièrement l'immigration, préoccupe vivement mon gouvernement et il est fermement résolu à ne rien négliger pour assurer la sécurité des personnes et de la propriété.\u201d Ces paroles alarmantes prononcées par un homme d\u2019une grande expérience, par un ancien magistrat, doivent éveiller notre attention. 348 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Le Canada possède d\u2019immenses ressources.Les fils du sol et les immigrants de bonne mœurs, de bonne santé et parfaitement en état de pourvoir à leur piopre subsistance peuvent subsister de nos 1ichesses nationales.cy pl Les nouvelles générations d\u2019immigrants, devenant de plus en plus fortes, de plus en plus nombreuses, seront peut- être un jour les maîtresses du Canada.Si nos immigrants s\u2019inspirent des idées du christianisme, nous pourrons obtenir justice.Nous méritons d\u2019être respectés par les peuples qui viennent habiter le Canada.En effet, nous avons toujours montré une grande générosité à l\u2019égard des immigrants.En 1831, la législature du Bas-Canada proclamait l\u2019émancipation de juifs en les admettant à l\u2019égalité de tous les droits civils et politiques.En 1847, des milliers et des milliers d\u2019Irlandais, fuyant la famine qui sévissait en Irlande se portèrent vers le Canada.La maladie fit de nombreuses victimes.Les nôtres leur pro- diguè.ent tous les soins nécessaires.Ils sacrifièrent leur vie pour les sauver.Nous devons éprouver les mêmes sentiments, la même sympathie à l\u2019égard des bons immigrants.Mais, fallut-il pour cela retarder quelque peu le peuplement de nos vastes domaines colonisables, nous ne devons pas sacrifier la qualité du nombre des immigrants.Et si nous voulons bien rester maîtres chez nous, notre premier devoir est tout d\u2019abord de voir à ce que notre hospitalité, pour être large et généreuse, ne devienne pas un moyen d\u2019asser visse- ment qui puisse un jour être dirigé contre les vieux éléments qui ont découvert et fait le pays.Dr.Eugene Paquet, Député de l\u2019Islet au parlement jédéral.\u201cQuébec, 8 janvier, 1908. Les Canadiens-Français de l'Etat de.New York Discours prononcé à la convention franco-américaine d\u2019Albany, N.Y., le 4 août 1884, par le Rev.F.X.Chagnon, curé de Champlain.Quelles sont les forces et quels sont les meilleurs moyens capables de procurer aux Ca- diens-français de cet Etat la vitalité domestique, sociale et religieuse ?J\u2019assiste pour le 7ème fois aux Conventions Nationales de l\u2019Etat de New York.C\u2019est avec un sentiment difficile à exprimer que je vois cette présente réunion, nombreuse, et composée d\u2019hommes honorables, instruits et remplis de patriotisme pour la grande cause que nous venons tous défendre ici.Lie but de nos conventions, MM.les délégués, est grand, important, rempli de responsabilités.Les fondateurs ont dû s\u2019imposer de grands sacrifices pour parvenir aux résultats bienfaisants que nous constatons aujourd\u2019hui.Ils ont combattu les préjugés populaires ; ils ont dû combattre également l\u2019apathie d\u2019un grand nombre, et donner une direction sage, religieuse et vraiment nationale à ces assemblées populaires.C\u2019est au prix de sacrifices de temps et d'argent qu\u2019ils ont pris en mains les intérêts de leurs compatriotes émigrés.Mais, grâce à Dieu, la Providence divine qui conduit les mouvements des peuples, à béni leurs efforts.Tout n\u2019est pas fait, MM.Au contraire, il nous reste\u2019 une tâche encore bien lourde ! Par nos conventions, nous avons bien fait pénétrer dans tous les centres canadiens de cet Etat, cette idée féconde : qu\u2019ils nous faut rester canadiens-français, catholiques, tout en demeurant loyaux sujets américains.Mais, que deviendront ces nouvelles générations qui s'élèvent au milieu de nous?Ces enfants canadiens-français, issus de familles catholiques, conserveront-ils la Foi de leurs parents ?Parleront-ils toujours la langue de leurs ancêtres?Voilà le 300 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE probléme immense que nous avons à résoudre! Voilà une question que nous devons étudier avec tout le respect et le patriotisme qué nous pouvons trouver dans nos âmes ! La question est large, elle renferme en réalité, tout le programme national des Canadiens\u201d de ce pays.Je compte que je ne serai pas seul à la traiter.Je vois à mes côtés un bon nombre de compatriotes compétents ; je vois de vieux vétérans de nos conventions nationales.J\u2019ai raison d\u2019espérer qu\u2019ils compléteront ce que je vais entreprendre.M.le Président, en préparant les considérations que je vais communiquer à cette assemblée, j'ai recueilli toutes les informations possibles sur la situation actuelle des Canadiens-francais de l\u2019Etat de New York.\u2018Je me suis posé une série de questions auxquelles je vais répondre brièvement, mais avec ordre et sincérité.1.Quel est le nombre actuel des Canadiens-français, catholiques dans l\u2019état de New York?2.Depuis quel temps cette immigration est-elle commencée ?d.Quelles ont été, pour le plus grand nombre, les véritables raisons de cette immigration ?4.Quelle est aujourd\u2019hui la véritable situation matérielle, morale et religieuse des Canadiens-français de l\u2019Etat?5.Quelles sont les forces et quels sont les moyens capables de procurer à ces compatriotes la vitalité domestique, sociale et religieuse.Pour répondre convenablement à la première question, J'ai consulté les recensements officiels de la nation ; j'ai compilé les statistiques des divers rapports de la convention de Plattsburgh ; puis, J'ai consulté un bon nombre de prêtres, missionnaires qui ont le soin spirituel de nos compatriotes.Et voici ma réponse : l\u2019état de New-York est divisé en soixante comtés, subdivisé en 1000 ou 1200 towns.Pour les fins religieuses, il y a six diocèses catholiques romains, renfermant 1 425,00 âmes, soumises à l\u2019autorité religieuse de six évêques, un archevêque, un cardinal ; 1052 prêtres sont chargés de la desserte des missions.Sur ce nombre on compte aujourd\u2019hui soixante-dix prêtres canadiens ou français qui s\u2019occupent spécialement des Canadiens.Il y a sûrement de nos compatriotes dans tous les comtés et toutes les towns de l\u2019Etat.Un nombre de sept ou huit milles sont dispersés dans le congrégations religieuses de nationalités différentes.\u2014\u2014\u2014 \u2014\u2014\u2014v_ LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 351 Suivant l\u2019opinion de plusieurs membres éminents du clergé, il y a bien dix à douze mille canadiens ou descendants de parents canadiens qui ont abandonné leur Foi ou la pratique de toute religion.C\u2019est une marge douleureuse que nous devons constater pour mieux exciter notre zèle au service de la grande cause que nous avons entreprise.Ce sont de malheureux enfants égarés que nous pouvons encore, pour un bon nombre, ramener au bercail par le ministère du missionnaire parlant leur langue.Tous les jours, nous avons la preuve que les premières autorités religieuses comprennent ce besoin.Pour le moment, il faut le déclarer avec douleur : ces dix à douze mille brebis égarées ne sont plus des Canadiens- français, parlant la langue de leurs pères, et ils s\u2019en font gloire pour leur plus grande honte! Nous ne pouvons plus les représenter dans les assises de nos Conventions Nationales.Voici les chiffres aussi exacts que possible que je soumets avec confiance à la convention, comme représentant la véritable population canadienne française de l\u2019état de New York.En général je donne le nombre moindre de chaque centre.Familles.Ames.New York.ooo i ee eee 0 800 5,500 Brooklyn.2242 2424 oan oon al 309 1,500 Albany.oo ool ol eee ee .180 1,200 Troy-Est.02 24204 La tas iii aan 0 400 2,500 Troy-Ouest.222040 coi on on 300 1,500 Cohoes.220 2220 La aa aa Late ae ee 900 6,800 Glens Falls.2102 210 2241 2424 La La 46 300 1,500 Sandy Hill.ooo oll 150 1,000 Fort Edward, Fart Ann.100 500 Mechanicsville.o.oo.ool.100 500 Whitehall.oo.Lo ol 200 1,200 Olnsteadville.2220 coo.ool.100 500 Crown Point, Eliz.Town.150 800 Keeseville & Peru.350 1,800 Black Brooke, & Mis.300 1.500 Ausable Forks.150 100 Redford.coor iii a eee an» 600 3,500 Rogersfield.oo.300 1,500 Dannemora.i.200 1,000 352 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Coopersville.\u2026.200 Rouses Point.100 Champlain.sa aa ae oo.0000 350 Cciota & West Chazy.300 Mooers Forks.2224 2040 vivian.350 Altona.ooo ii i ee ee 300 Ellenburgh.250 Cherubusco.«oo.cL.ii ae.ee 150 Malone.22 LL.Lo.A 5151 Titusville.Cee eee eee eee a 75 Trout-River.150 Constable.2440 oo.La aa Le 100 Fort Covington.100 Massena et Mis.2222 2444 Las 200 Postdam.ooo ol.ool.100 Brushton.La ae Lana 125 Brashers, Mis.100 Constableville.150 Ogdensburgh.cee 500 Watertown.200 Clayton.«oo coi.200 Cap Vincent.100 Gouverneur.ci.tit eee teen 75 Baldwinsville.2444 La ee a aL.150 Onondaga.2422 coir uur ven 200 Oswego.cove 44.4 2440 +., 400 Syracuse.sas sacs +.+.800 Utica.oor oii ii i i ee Le 150 Ballston.cit tier tii La 6 150 waterville.oo.0e ne 150 Rochester.22000 2220 2440 cio.300 Buffalo.12 222840 oe.oe.a.400 Platteburgh.+.850 Total.13,745 1,000 500 1,825 1,509 1,750 1,500 1,200 750 3,200 300 750 500 500 1,000 500 600 500 750 2 500 1,000 1,000 500 300 700 1,000 9,000 1,500 750 * 750 750 1,500 9,000 5,000 74,285 Voilà, messieurs, le bilan de notre force numérique.C\u2019est peu, me direz-vous, à côté des cinq millions d\u2019âmes appartenant à d\u2019autres nationalités.C\u2019est peu, si nous laissons ces 75,000 descendants Canadiens-français s\u2019assi- muler à un peuple qui ne pourra jamais faire de nous que des citoyens médiocres ou nuisibles.Mais cette force sera LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 353 grande pour le bien, féconde pour les œuvres sociales et religieuses, si elle demeure fidèle à sa mission ; elle sera puissante par sa multiplication, si nous savons nous approprier, les qualités énergiques du caractère saxon, et conserver tou- jour nos mœurs_pures, et notre foi religieuse.Notre histoire nationale nous a glorieusement enseigné ce que 60,000 âmes, courageusement unies dans une même pensée de foi et de dévouement, pouvaient accomplir dans l\u2019espace d'un siècle! Réunissons nos forces par l\u2019union et le sacrifice.Emparons-nous de suite, car le temps presse, des meilleurs moyens de protection, et l\u2019avenir redira dans cinquante ans, ce que 75,000 Canadiens-Français de l\u2019état de NewYork ont fait depuis 1884.Je passe à la deuxième question, M.le Président.L\u2019émigration canadienne dans cet Etat est-elle bien ancienne ?C\u2019est un fait historique, admis de tous, que les premiers missionnaires du Canada et les découvreurs français furent les premiers à parcourir le territoire.de l\u2019état de New York et y implanter la civilisation chrétienne.Nous avons des droits au sol que nous foulons, comme à la protection du drapeau étoilé ! Il y a deux cent quarante ans, nous apprend, l\u2019hon.F.Woods, un missionnaire français venait se refugier à l\u2019endroit précis où cette ville d\u2019Albany est construite, et que l\u2019on appelait alors Fort Orange.À la fondation de la première église catholique de cette ville nous voyions des Canadiens-Français agir comme vieux citoyens catholiques de ce pays.Pierre Morange est encore un Canadien-Fran- çais, marchand de grande réputation, et citoyen d\u2019Albany, prenant une part active à la réception du général Lafayette.in 1609 le capitaine Samuel de Champlain découvrait le lac qui porte son nom, en même temps qu'il étudiait avec science un grand nombre de postes qui forment aujourd\u2019hui le comté Clinton, le comté le plus canadien de tout l'Etat.Nous y sommes 22,000 âmes sur une population de 50,000.C\u2019est à l\u2019époque malheureuse des troubles de 37-38, qu\u2019une émigration plus forte, plus régulière forma les centres de New York cité, d\u2019Oswego, de Fort Covington, de Mas- sena, d\u2019Ogdensburgh, de Champlain et de Plattsburgh.Un petit groupe d\u2019Acadiens avait déjà formé une petite mission religieuse sur les bords de la rivière Chazy, que les pères jésuites du fort Laprairie visitaient anuellement.RRR THOT POV 354 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Vers 1858 une autre émigration canadienne commença à se diriger vers Troy et Cohoes où elle forme aujourd\u2019hui un élément qui est le cinguième de la population totale.Plattsburgh, Ogdensburgh, Oswego, et les towns environnantes furent les principaux centres où se portèrent nos Infortunés compatriotes, fuyant les forces et les tyranies anglaises.Buffalo a également reçu une émigration canadienne très ancienne.Maintenant, messieurs, vous dire que la plupart de nos compatriotes émigrés dans cet Etat avaient des motifs louables de le faire, c\u2019est chose facile à démontrer.Les premiers ne cherchaient qu\u2019à découvrir de nouvelles terres afin d\u2019ajouter de nouveaux fleurons à la couronne de France.Ils avaient pour compagnon le véritable soldat de la croix, le missionnaire Récolet ou Jésuite, et leurs courses et découvertes seront toujours les plus belles pages de l\u2019histoire américaine.Parkman, malgré ses préjugés sectaires, rend cet hommage à nos pères premiers pionniers de cet Etat, qu\u2019ils furent les vrais civilisateurs de l'Amérique.Que penser, que dire de la conduite des victimes de 37 ! malgré l\u2019erreur de leur noble et généreuse résistance ; est-il possible de ne pas bénir la Providence, qui a fourni un refuge assuré à ces pauvres familles canadiennes fuyant devant le feu, le fer et la proscription.Honneur! reconnaissance à ce magnanime, Martin VanBuren, président alors de la nation américaine, qui offrit à nos malheureux proscrits, le sol, l\u2019industrie et la protection d\u2019un peuple généreux ! Ceux de nos frères qui vinrent chercher la rémunération du travail dans les usines de Troy et Cohoes, doivent leur abandon de la Patrie à l\u2019incurie des gouvernements d\u2019alors qui s\u2019épuisaient dans des luttes stériles, au lieu de réunir leurs forces en faveur de la grande cause de la colonisation.Sans doute, qu\u2019il ne faut pas méconnaître que les vices de I'intempérance et du luxe ont chassé plus d\u2019une famille canadienne de leurs fertiles terres pour en faire des esclaves du capitaliste américain ; mais en vérité, qu\u2019avons-nous fait en Canada pour les retenir?La presse d\u2019alors, les orateurs publics, les gouvernements eux-mêmes, par leurs organes les plus autorisés, ne cessaient de jeter l\u2019anathème à ces pauvres enfants de la Patrie qui ne fuyaient que devant la misère morale et matérielle.Ruinés par l\u2019imprévoyance et le vice de son chef ,combien de familles canadiennes n\u2019ont- LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 355 elles pas quitté leur cher Canada en versant des larmes amères ! Tout était prévu, déterminé dans les desseins de Dieu! La Providence divine à su tirer le bien du mal.Jetons un voile d\u2019oubli sur ces causes diverses et parfois malheureuses qui nous ont conduit sur cette terre libre des Etats-Unis, et travaillons à l\u2019unisson à sauver du naufrage ce que le Seigneur a toujours béni : notre foi, notre langue, expression fidèle de nos croyances, et nos bonnes mœurs!\u2026 La situtation présente des Canadiens-français de l'Etat de New-York n\u2019est pas enviable sous plus d\u2019un rapport.En genéral nous sommes dominés et souvent exploités par l\u2019habile et puissant capitaliste.Si on excepte les comtés de Clinton, St-Lawrence, Lewis et Oswego, où nous trouvons un bon nombre de fermiers canadiens relativement à l'aise, la masse des autres centres n\u2019est encore qu\u2019une pauvre classe de travailleurs.La moralité de ces populations est certainement supérieure à celle de toutes les autres nationalités.Le plus grand malheur de notre élément c\u2019est le manque d\u2019instruction, source multiple d\u2019infériorité vis-à-vis la nation américaine.Lies écoles publiques de ce pays, en outre de leurs dangers pour la morale et la Foi, sont aujourd\u2019hui une faillite comme système d\u2019enseignement, et notre population canadienne, plus que toutes les autres, a subi l'ignorance, source première de ses abaissements.Notre situation religieuse s\u2019est améliorée considérablement depuis dix ans.Nous avons soixante-dix prêtres missionnaires, canadiens, français ou belges qui ravivent la Foi de nos compatriotes, les organisent en congrégations, bâtissent des églises, et leur rendent l'instruction religieuse plus facile, plus attrayante en leur communiquant dans la belle langue française.Mais vingt-cinq missionnaires canadiens de plus trouveraient dans notre état un grand bien spirituel à faire.Il ne se passe pas un mois sans que nous saluions l\u2019arrivée parmi nous, d\u2019un confrère venu du Canada.Dans le mois prochain, Mgr.l\u2019Evêque d\u2019Ogdensburgh bénira trois jolies petites églises, destinées uniquement au service des Canadiens.En général nos compatriotes aiment leur Eglise et s\u2019attachent facilement à leurs prêtres.Ce qui les touche davantage, ce sont les cérémonies religieuses, comme on les faisait au Canada.Il y a des besoins bien grands que nos Sei- » 356 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE gneurs les Evêques comprennent parfaitement, mais qu\u2019ils ne peuvent pas toujours satisfaire ; mais à côté nous avons de belles espérances pour l\u2019avenir, et des consolations actuelles.Je m'aperçois MM., que j'ai déjà été long.Je ne ferai qu'indiquer nos forces et les moyens que nos devons prendre si nous voulons procurer une plus forte vitalité à l\u2019élément canadien des Etats-Unis.Nos forces, nous les trouverons d\u2019abord dans \u2018\u2018ce signe de la Foi catholique que l\u2019Eglise a déposé sur nos fronts à notre entrée dans le monde, et dans cette belle langue française que nos ancêtres ont déposée sur nos lèvres.\u201d Soyons franchement chrétien et attachés à l\u2019enseignement de l\u2019E- glise de Dieu, et nous seront inébranlables comme le roc sur lequel repose cette Eglise divine! Parlons français et toujours on nous distinguera honorablement parmi les autres nationalités ! Nous, Canadiens-français, catholiques, nous aurons la vitalité domestique en portant le respect le plus grand possible à ce contrat conjugal, institué par Dieu, surnaturalisé par Notre Seigneur Jésus-Christ, et devenu la base sacrée de tout bonheur domestique.Le divorce matrimonial a été inventé pour le malheur et le châtiment domestique des peuples corrompus! Il ne convient nulle part au peuple canadien.En garde donc, chers compatriotes, contre cette erreur funeste, sanctionnée par les lois de ce pays! Le divorce est une peste qui apportera au sein de vos familles la désolation religieuse et sociale.La vitalité domestique, nous la trouverons encore dans la pratique de l\u2019économie, éloignant de nous les vers rongeurs du luxe et l\u2019abrutissement de l\u2019intempérance.Soyons prévoyants dans nos affaires de chaque jour ; ayons cette noble et légitime ambition de sortir de notre état d\u2019infériorité.Et pourquoi pas, MM., n\u2019avoir pas cette ambition ?Nous avons l\u2019intelligence, nous aimons le travail; on nous reconnaît l\u2019habilité dans toutes les industries! D\u2019ou vient donc que nous ne pourrions pas parvenir, comme les représentants de tous les autres peuples, à commander le capital, à créer des établissements de commerce, à avoir notre part aux charges publiques?Ah! c\u2019est que nous manquons souvent de cette noble fierté gauloise qui faisait dire à un roi de France cette belle parole devenu un axiome français : tout est perdu fors l\u2019honneur ! LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 357 Maintenant, comment aurons-nous la vitalité sociale ?Par l\u2019instruction générale de ces générations nombreuses qui s\u2019élèvent dans nos familles canadiennes ! C\u2019est l\u2019école fran- caise, anglaise, et catholique qu\u2019il nous faut! La, est tout le programme de notre amélioration sociale.Si nous ne mettons pas à cette question vitale, toute notre énergie et tout notre dévouement nous sommes perdus à la Foi et a tout espoir de progrès social! Cette vérité importante au- jourd\u2019hui elle est admise par tout Canadien digne de çe nom ! Il faudrait tout un livre pour la développer convenablement.Prêchons la tous avec force.Dans une cause aussi sacrée, tout chrétien doit se faire apôtre! Un troisième moyen c\u2019est de prendre une part plus active, plus consciencieuse, aux affaires publiques de notre patrie d'adoption.La naturalisation dans cet état n\u2019est pas un besoin considérable, vu que le grand nombre des nôtres sont citoyens par naissance en droits acquis depuis longtemps.En 1880, dans le comté Clinton, il n\u2019y avait que 700 voteurs étrangers sur 13,000.Instruisons-nous bien sur la valeur des partis politiques qui se disputent le pouvoir dans ce pays.Lisons les \u2018jJour- naux, préférablement ceux publiés aux Etats-Unis ; formons, parmi nous, des sociétés de bienfaisance, nationales, des clubs d\u2019amusements honnêtes.C\u2019est par là que nous nous connaîtrons davantage, et que nous apprendrons combien 3l est nécessaire de nous protéger.Les écoles du soir sont possibles dans tous les villages, et si les travailleurs savaient s\u2019en servir nous verrions bientôt un progrès social parmi eux.Enfin MM., la vitalité religieuse, nous l\u2019aurons toujours parmi les Canadiens émigrés tant que le bon prêtre canadien se trouvera au milieu d\u2019eux, partageant leur vie, parlant leur langue, et les réchauffant sur le sein de leur mère divine, l'Eglise Catholique! Il v a cependant, des dangers bien grands à éviter.Lies mariages mixtes, la lecture des mauvais journaux et des livres hérétiques, la fréquentation des églises protestantes et surtout mes chers amis, l\u2019affiliation à ces sociétée ténébreuses où l\u2019on attire un trop grand nombre hélas! de nos malheureux compatriotes.Défions-nous de cet étendard trompeur qu\u2019on arbore sous nos yeux: on y inscrit \u2018\u2018science et charité,\u201d et cependant c\u2019est un signe de ralliement et de guerre contre les doctrines et les traditions de l\u2019Eglise Catholique.Nous l\u2019aurons cette vitalité religieuse en produisant des œuvres de charité.Nous l\u2019aurons, 358 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE si nous sommes catholiques pratiquants, mais non des catholiques libéraux, prétendant élargir les dogmes de l\u2019Eglise, et adoucir la sévérité de ses règles de morale.Ceux-là n\u2019on jamais apporté aucune force à l\u2019Eglise catholique ; au contraire, ils deviennent bientôt matérialistes, ils tombent rapidement dans cette infidélité religieuse que nous voyons régner au milieu de nous pour la perte de la nation américaine.Voila nos forces nationales ; voilà quelques-uns des dangers qui menaçent notre existence comme Canadiens-fran- çais et catholiques.Conservons notre Foi, notre langue, nos mœurs et nos belles traditions et l\u2019avenir sera sûrement à nous.F.X.Chagnon, Prêtre Mis. Revue des faits et des œuvres La convention acadienne La convention nationale des acadiens, cette autre branche de la famille française en Amérique, aura lieu les 19e et 20e jours du mois courant, à Saint-Basile de Madawaska.Tous nos vœux de succès, comme toutes nos sympathies sont d\u2019avance acquis à ces patriotes qui vont discuter les intérêts religieux et nationaux de leur race, étudier les problèmes douloureux d\u2019une situation religieuse imméritée qui attend toujours une solution dans le sens de la justice, prendre les mesures que nécessitent les besoins d\u2019une lutte qui ne peut se terminer qu\u2019avec le triomphe du droit, repasser un peu le chemin parcouru, faire le décompte des victoire et des défaites, puis déposer aux pieds de la patronne nationale les profonds espoirs de leur race.Cette convention acadienne, comme plusieurs autres qui l\u2019ont précedée, n\u2019obtiendra pas sans doute les résultats immédiats que plusieurs années de travaux et de souffrances ont déjà mérités à la petite nation acadienne.Pourtant, elle accomplira une œuvre féconde et belle parce qu\u2019elle témoignera de la vie intense, du Catholicisme ardent, de ces preux qui ont survécu à la déportation, de cette race héroique, qu\u2019un poète a déjà couronnée dans sa sublime Evangeline.Pendant un séjour que nous avons fait aux Etats-Unis nous avons eu le plasir et l\u2019honneur d\u2019assister a une convention qui était tenue, cette année-là, à Waltham, Mass.Ce que nous avons vu à cette convention, ce que nous y avons entendu a laissé dans notre âme de canadien-français une impression que rien ne pourra effacer.Nous en avons rapporté la conviction qu\u2019une race qui donne de telles preuves d\u2019attachement à sa foi et à ses traditions a déjà prouvé ses droits à l'immor: talité ; et que si elle devait un jour menacer de disparaître, les peuples devraient s\u2019entendre pour la sauver afin de sauver avec elle la pesée héroïque qui fait l\u2019âme des petits peuples.On a déjà, avec des intentions evidemment sympathiques, conseillé aux acadiens de se fusionner avec le groupe plus 360 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE considérable des canadiens-français.Ce conseil fut repoussé et peu s'en est fallu qu\u2019il n\u2019ait détruit à tout jamais la possibilité d\u2019établir des relations plus étroites entre ces deux branches cousines de notre race.Même, pouvons-nous dire que le malentendu n\u2019a pas duré et que nous nous entendons aujourd\u2019hui comme nous devrions le faire?Il est sûr, dans tous les cas, que notre amitié y gagnerait à être plus chaude et plus confiante.Après tout, ce que nous voulons, c\u2019est le succès de notre famille française et catholique d\u2019Amérique.Et notre succès ne sera que plus grand si nous le remportons en conservant chacun de notre côté le caractère dictinctif de chacun des membres de notre famille ; notre histoire n\u2019en sera pas moins belle pour contenir dans des cadres voisins, mais séparés, les touchantes épopées des Plaines d\u2019Abraham et de Grand-Pré.Aussi, à la veille de cette convention que vont tenir nos frères acadiens, leur offrons-nous, à part nos félicitations pour le courage avec lequel ils savent vivre et grandir, les vœux ardents que nous formons pour que se lèvent sur leur groupes les Jours de justice, de liberté, de grandeur et de paix qu\u2019ils appellent de toutes leurs âmes, pour que se réalisent les espoirs de paix religieuse qu\u2019ils conservent au même titre que leurs traditions ancestrales, pour qu\u2019ils atteignent enfin ce port de bonheur vers lequel ils tendent toujours avec leur inébranlable foi, les yeux tournés vers cette étoile sublime dont l\u2019emblême orne d\u2019un point d\u2019or les trois couleurs de leur drapeau.Les travaux de la convention ont été partagés entre quatre commissions qui s\u2019occuperont des sujets suivants \u20141.Enseignement du français dan- les écoles ; 2.Agriculture et colonisation : 3.La presse acadienne ; 4.Relations des acadiens des Provinces Maritimes, des Etats-Unis et de la Province de Québec.Chaque paroisse acadienne (ou groupe d\u2019Acadiens) est autorisée et priée d\u2019envoyer quatre délégués spéciaux au Congrès ; et chaque succursale de la Société Mutuelle l\u2019Assomption, d\u2019en envoyer deux.Le Congrès s\u2019ouvrira par le saint sacrifice de la messe ; puis les commissions se mettront à l\u2019œuvre, chacune séparément.Il y aura, pour l'assemblée générale, des discours prononcés par les principaux orateurs de 1\u2019Acadie et du Canada, entre autres par M.Henri Bourassa, présentement en Europe. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 361 Vie Franco-Américaine.\u2014L\u2019hon.A.J.Pothier, de Woon- socket, R.I.Au banquet de la Chambre de Commerce Franco-Améri- caine donné à Boyden-Heights (Rhode-Island), l'honorable M Aram-J.Pothier, ancien lieutenant-gouverneur, a prononcé un important discours.: On en lira avec intérêt et profit les principaux passages, que nous reproduisons ci-dessous, parce qu\u2019ils donnent la note juste : \u201c\u201c Nous avons besoin, beaucoup besoin de ces réunions qui permettent aux éléments les plus sérieux de notre population de se rencontrer.Jusqu'ici le sentiment a gouverné, illusionné même, 1108 groutes.\u2018\u201c Nous avons chanté sur tous les tons la note patriotique ; il le fallait et nous devons continuer la note patriotique vraie ; mais cette note ne suffit plus : il faut la discussion loyale des problèmes qui nous concernent particulièrement, et des problèmes politiques ou sociaux qui absorbent la pensée américaine.\u2018\u201c Tout en restant attashées aux traditions nationales, 1l ne faut nas oublier que nous sommes Américains, que la patrie américaine est bien notre patrie et celle de nos descendants, que le civisme nous impose des obligations, qu\u2019il faut bien: remplir.\u201cIl ne faut pas oublier que notre situation a changé depuis quarante ans : que de pauvres émigrés que nous étions alors, nous sommes devenus des propriétaires, que notre propriété paroissiale et autre se chiffre dans les millions, que nos groupes sont plus stables, plus considérés et que nous devons, à cause de ce progrès, entrer sérieusement dans la vie américaine, protéger nos intérêts tont en travaillant à la grandeur de la République.\u2018\u201c La démocratie américaine repose sur l\u2019ordre, et l\u2019ordre découle des cœurs fiers et croyants.Un peuple qui travaille, qui croit et espère.est un peuple heureux et prospère.Travail et Foi; n\u2019est-ce point la devise des Canadiens-français, de cette race de pionniers qui, les premiers, creusèrent le sillon Je la civilisation sur ce continent?En restant fidèles à cette devise, ne comptons-nous pas parmi les citoyens les plus désire bles de cette République de travailleurs, de cette République qui ne reconnaît d\u2019autre aristocratie que celle du mérite par le travail ? 362 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u2018\u201c Honorons le travailleur, respectons le bras qui frappe l\u2019enclume, mais encourageons davantage le cerveau organisateur qui dirigera ce bras et fera jaillir les étincelles du génie canadien.\u2018Tous les efforts des hommes d\u2019affaires doivent tendre à l\u2019organisation des forces réelles, mais incohérentes de notre race en Amérique.\u201cIl faut d\u2019abord savoir apprécier le talent, la capacité des nôtres dans toutes les sphères ou carrières et s\u2019unir ensuite pour faire fructifier ce talent et cette capacité en leur apportant le secours de notre influence personnelle et de nos capitaux.\u2018\u201c Nous avons l\u2019éducation industrielle depuis 40 ans, et pour avoir des chefs d\u2019industrie, il faut maintenant une concentration de capitaux.Les sommes considérables enfouies ou perdues dans les mines inconues ou dans les spéculations hasardeuses du marché de Panurge, auraient suffi pour doter la Nouvelle-Angleterre d'industries profitables, dirigées par les notres.\u2018\u2018 Comment profiter de cette éducation ou expérience technique des nôtres, n\u2019est-ce point là, messieurs des Chambres de Commerce franco-américaines de l\u2019Est, un sujet qui mérite votre considération ?\u201d\u201d La fraternité latine\u2014Le Messager de S.Paulo, (Brésil).Le Messager de S.Paulo (Bresil), journal français, grand format, célébrait, le 14 juillet, le neuvième anniversaire de sa fondation.Son numéro-anniversaire qui nous arrive avec sa toilette toute fraîche, première page aux trois couleurs françsises, est remplie des témoignages d\u2019approbation et d\u2019estime adressés d\u2019un peu partout à son directeur, M.Hollender Il suffit de lire ces billets de fête pour se convaincre que notre confrère ne se contente pas d'exercer autour de lui une influence marquée, mais qu\u2019il a su, de plus, s\u2019attirer de solides amitiés, ce dont nous le félicitons très sincèrement.Nous sommes un lecteur assidu du Messager qui, soit dit en passent, a fait à la \u2018Revue Franco-Américaine\u201d\" un accueil chaleureux pour lequel il voudra bien agréer nos sentiments de profonde gratitude.Sa lecture nous a fait deviner le rôle important, mais peu connu chez nous, joué par la presse de langue française sud-américaine; elle nous fait presque espérer la réalisation d\u2019un des articles de notre pro- = ag - + su LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 363 gramme qui est de contribuer pour notre part à cette fraternité latne qui imprime à la civilisation de notre d uble continent le caractère de son génie, et qui a promené le devoue- ment français de la Baie d\u2019Hudson à la Nouvelle Orleans et aux états sud-Américains.Pour le moment, qu\u2019il nous suffise de joindre nos vœux à ceux qu\u2019a déjà reçus, et en aussi grand nombre, au confrère lointain dont l\u2019anniversaire nous réjouit autant qu\u2019elle nous encourage à poursuivre\u2019l\u2019œuvre que nous avons entreprise.Mgr Scollard et les canadiens.français de son diocèse.Ceux qui ont cru que le choix de Mgr.Scollard, comme évèque du diocèse du Sault Ste-Marie, à peu près entièrement canadien-français, n\u2019entrainerait pas des difficultés sérieuses viennent d\u2019être cruellement désabusés.Un incident survenu à Blind River au sujet de la nomination d\u2019un curé irlandais pour une paroisse en très grande majorité cana- dienne-française a mis à jour les premiers griefs.Le voile déchiré nous a laissé depuis voir d\u2019autres misères, qu\u2019une longue expérience nous permettait d\u2019attendre pour les avoir rencontrées ailleurs, notamment aux Etats-Unis, dans des conditions à peu près semblables.C\u2019est ainsi qu'un correspondent signe Alexis adressait, le 7 juillet dernier, le reflexions suivantes au journal le Temps d\u2019Otæwa : \u2018\u201c Dans une correspondance parue dans la Presse du 5 septembre 1907, en réponse à \u2018\u2018Justus,\u201d Sa Grandeur Mgr.Scollard ; comme syndics, Mgr.Scollard ; comme secrétaire, cais de Warren étaient enchantés de leur curé irlandais, le Rév.M.(Crawley.- \u201c\u201c Or, si tel est le cas, Sa Grandeur, n\u2019aura probablement aucune objection à répondre aux trois questions suivantes : ler-\u2014Quel est le nom de l'individu qui, en \u2018\u2018sous-main\u2019\u2019 fait, en ce moment, circuler une requête pour l\u2019envoi de M.Legault, instituteur de l\u2019école séparée de Warren ?2e\u2014Combien de Canadiens-français, dans la province de Warren, n\u2019ont pas fait leurs pâques en 1908 ; et pourquoi?3e\u2014Pourquoi le R.M.Crawley, qui parle très mal fran- cais, reste-t-il à la tête de la paroisse de Warren qui ne compte que dix familles irlandaises ?\u2018\u201c Passons maintenant à North Bay. 364 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \"Dans la méme correspondance, Monseigneur disait qu\u2019il y avait deux classes de français dans l\u2019école séparée de North Bay.Ici, j'aime mieux croire que Sa Grandeur s\u2019est mal exprimée ou que la correspondance a été mal traduite en français, car tout le monde sait que la langue française est bannie de l\u2019école de North Bay, qui a pour président Mgr.Scollard ; comme syndics, Mgr.Scollard ; comme serrétaire, Mgr.Scollard et comme trésorier, Mgr.Scollard ! La commission scolaire, qui se compose exclusivement de Mgr.Scollard ne veut pas permettre aux enfants canadiens- français d'apprendre le catéchisme dans leur propre langue.On leur impose le catéchisme anglais.Tout récemment, un brave père de famille a dû déchirer un catéchisme anglais qu'on avait imposé à son fils qui ne comprenait goutte de la langue anglaise.Et l\u2019on pourrait être assez naïf pour croire que Mer.Scollard aime les Canadiens-francais jusqu\u2019au point de leur accorder ce que la justice la plus Clémentaire\u2014quand elle est exempte de préjugés\u2014ne saurait refuser?\u201c L\u2019ardeur de l\u2019\u2018\u201cirishification\u201d\u2019 de Mgr.Scollard ne s\u2019ar- réte pas là.Supprimer le francais dans l\u2019église et dans l'école, voilà qui est autant de pris, mais il fauf s\u2019oceuper d'autre chose.Monseigneur fait des efforts en ce moment pour qu'un compatriote, un Irlandais, soit nommé juge à Sudbury, pour le nouveau district judiciaire composé presque exclusivement de Canadiens-francais.On voit le jeu d\u2019ici.11 faut espérer que les hommes politiques d\u2019Ottawa ouvriront les yeux a temps et qu\u2019ils ne souffriront pas que l\u2019on vienne perpétrer une monstrueuse injustice.Que l\u2019on nomme un canadien-français comme juge à Sudbury et que le candidat de Mgr.Scollard aille à London, Ont., étudier le français du bi-lingues du Nouvel-Ontario.\u201d Nous avons pu constater nous-mêmes pendant notre séjour à Ottawa.l\u2019exactitude de quelques-uns des faits cités par Alexis.Qu\u2019il nous suffise pour le moment de citer l\u2019article que le rédacteur du \u2018\u2019Temps\u2019\u2019 à consacré à cette question et qu'il a publie le même jour que la correspondance citée plus haut Voici comment s\u2019exprimait le \u201cTemps\u201d : \u2018\u201c Mgr.Scollard, évêque du diocèse du Sault-Sainte-Marie, et curé de North-Bay, explique à sa facon, d\u2019aprês le Globe, le Canada et le Citizen, l\u2019incident malheureux de la célébration de la fête Saint-Jean-Baptiste à North Bay. LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 365 le moins que nous puissions dire, après avoir puisé nos renseignements, à source absolument sûre, c\u2019est qu\u2019il joue sur les mots, ne dit pas toute la vérité, et emploie des expressions malheureuses et même blessantes a l'adresse des Canadiens-français de North Bay.\u2018\u201c Dans sa lettre en réponse à la protestation des cent vingt Canadiens- français de North-Bay, l\u2019évêque qualifie l'incident de \u2018\u2019 malentendu trop insignifiant pour justifier la publicité qu\u2019 \u2018on lui a donnée.\u2019 \u2018 Comment! Mgr.Scollard aurait-il voulu que les Cana- diens-français de North Bay eussent enduré l\u2019insulte sans protester, et protester publiquement.Car c'est une insulte réelle qu\u2019on leur a faite et non pas un simple malentendu qui a eu lieu.\u2018\u201c Voici des faits qui contredisent les dires de Mgr.Scol- lard.Les Canadiens-français n\u2019ont pas célébré leur fête le dimanche, et avaient préparé une belle messe en musique.l'out était rgélé entre Sa Grandeur, son premier vicaire, qui est irlandais, et son deuxième vicaire qui est Canadiens-fran- cals.\u201c Mais voici que pendant la semaine Sa Grandeur s\u2019absente de North Bay.Lie dimanche, 28, le chœur français se présente au jubé de l\u2019orgue pour exécuter la messe qu\u2019il avait préparée et ies autres chants religieux de circonstance, mais il s\u2019en voit refuser l'entrée par M.Hughes, le directeur du chœur ordinaire, qui dit n\u2019avoir pas reçu d\u2019ordres.Les Ca- nadiens-français indignés sortent de l\u2019égli e, et le vicaire irlandais monte en chaire et fait une sortie virulente contre les Canadiens-français qu\u2019il qualifie d\u2019ignorants et de malappris.I] s\u2019en est fallu peu qu\u2019il ne les ait traités de païens.\u2018\u201c Mgr.Scollard a beau faire, il y a là plus qu\u2019une rivalité entre deux chœurs ainsi qu\u2019il le dit dans sa lettre au Globe et au Canada Tout prouve qu\u2019il y a de la part des Irlandais une grande inimitié à l\u2019égard des Canadiens-français dans le diocèse de Mer.Scollard, comme dans les autres dioceses d\u2019Ontario ou les évêques sont irlandais.Tous sont animés du même esprit : la haine de la langue française et son écrasement, non seulement dans l\u2019exercice du culte, mais dans les écoles.Les exemples foisonnent.Ici on persécute un instituteur francais comme à Warren, d\u2019où on veut le faire chasser ; là cn défend d\u2019enseigner aux petits Canadiens le catéchisms en francais; à Toronto, on défend aux élèves 366 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE françaises d\u2019un couvent d\u2019écrire à leurs parents en français ; et à Sturgeon-Falls, il ya deux ans, Mgr.Scollard lui-même a fait tout ce qu\u2019il a pu pour empêcher l\u2019établissement d\u2019une école séparée bilingue par des sœurs parlant la langue française.Mais les Canadiens-francai~ de Sturgeon-Falls ont résisté, persisté, et ont gagné laur point.\u2018 La même lutte va se répéter à North-Bay où les Cana- diens-français ont décidé d'établir une école séparée bilingue.Mgr.Scollard a commencé par vouloir les décourager.Il leur a dit qu\u2019ils ne pourraient pas trouver les institutrices munies des certificats nécessaires, que le gouvernement ne voyait pas d\u2019un bon œil l\u2019établisement de ces sortes d\u2019écoles où l\u2019enseignement se donnait surtout en français, ete.Mais les Canadiens-français de North-Bay se sont adressés à la Supérieure des fille- de la Sagesse, qui dirige l\u2019école des Canadiens-français à Sturgeon Falls, et celle-ci a fait répondre qu\u2019elle pourrait fournir tous les sujets qualifiés dont on aurait besoin, pourvu que l'évêque ne fasse pas d\u2019objection à l'établissement de l\u2019école.\u2018\u201c les choses en sont là, et si nous avions un avis a donner à nos compatriotes, c\u2019est celui de tenir ferme, et ils réussiront à gagner leur point.D'ailleurs, il n\u2019y a pas que des Sœurs, obligées de se soumettre aux volontés de l\u2019évêque du diocèse pour enseigner dans les écoles bi-lingues d\u2019Ontario ; il y a des institutrices laïques qui possédent toutes les qualités et tous les certificats voulus.M.le curé Desjardins de Sud- bury, a bien su en trouver pour les écoles de cette paroisse.\u201cDe tous ces faits et incidents qui se passent depuis quelques années dans le nord d\u2019Ontario, il ressort évidem- nent que la lutte est engagée pour la prédominance dans cette partie du pays entre l\u2019élément canadien-francais et l'élément irlandais catholique.Celui-ci est infiniment moins nombreux, mais beaucoup plus agressif et haineux de tout ce qui sent le français.À nos compatriotes de résister paisiblement mais fermement.A eux de maintenir en fondant des écoles et des églises où l\u2019on parle la langue frän- çaise, les positions défensives qu\u2019ils occupent déjà, et par de nouveaux efforts en gagner de nouvelles.\u2018\u201c De leur fermeté à défendre leur langue dépendra leur influence auprès des gouvernements et dans l\u2019administration du pays.\u201d Les deux articles qui précèdent demandent des commen- came tes ren LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 367 taires que nous devons forcément renvoyer à un autre numéro de la Revue et qui seront alors faits sous la signature de notre directeur.Ce qui précède suffirait pour nous faire croire que le Sault-Ste-Marie est situé sur quelque point de la Nouvelle Angleterre où les mêmes luttes soulevées pour les mêmes causes tiennent depuis 50 ans nos compatriotes Franco- Américains en proie à des misères sans nombre.Il n\u2019y aurait que quelques noms à changer pour se retrouver en face de l\u2019irlando-saxonisme de Hartford ou de Portland.\u201c Il faudra évidemment revenir là-dessus et nous y reviendrons A propos d\u2019immigration française Nous empruntons à la Vérité, de Québec, l'extrait suivant d\u2019une lettre publiée par le correspondant canadien de l\u2019Univers, de Paris.Il s\u2019agit de l\u2019immigration française au Canada.\u2018\u201c Que la plupart de ceux qui se résignent à quitter la vieille France.dit-il, se dirigent vers la nouvelle, au lieu d'aller porter leurs pénates dans l\u2019Amérique espagnole.C\u2019est volontiers mon vœu.Mais les Canadiens vertaient-ils de bon œil une immigration francaise un peu considérable ?Je ne le crois pas.Rappelons-nous que la Nouvelle-France est en réalité l\u2019ancienne France.qu\u2019elle a échappé aux bouleversements de 89, qu\u2019elle est demeurée attachée à l\u2019idéal des saint Tiouis et des Louis XIV.\u201cTie clergé qui l\u2019a faconnée, a voulu en faire une petite nation catholique et francaise au milieu du grand Tout anglo- saxon.C\u2019est pour ne pas manquer ce but qu\u2019il a refusé l\u2019annexion aux Etats Unis à la fin du XVIIIe siècle, qu\u2019il a lutté sans merci contre l\u2019Angleterre pour la conservation de ses institutions, de ses écoles, de sa langue.Or ce peuple, conservé dans le giron de l\u2019Eglise au prix de tant de sacrifices et de combats, faudra-t-il qu\u2019il vint en contact avec les fils de Voltaire, avec cette France issue de la Révolution, la France des Combes, des Clémenceau, des insulteur~ du Pape?Faudrait-il au\u2019on anprit maintenant au Canada à vénérer les Renan et les Berthelot?\u201c Sans doute, le clergé sait fort bien que tous les Français ne sont pas des impies; qu\u2019il peut lui venir d\u2019excellents Bretons, d\u2019excellents Normands, comme il lui en est venu 368 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE dans le passé.Mais on ne peut demander une profession de foi à chaque nouvel immigrant.Une immigration considérable amènerait très problablement un lot de mécréants ! Ensuite les Combes et les Clémenceau ont réussi à donner un si mauvais renom à la France auprès de l\u2019étranger! Même les bons Français sont soupçonnés d\u2019être infectés, sans au\u2019ils s\u2019en doutent, du microbe révolutionnaire.Ajoutez que bon nombre de Canadiens, surtout dans les sphères gouvernementales et les classes instruites, ne répugnent pas tellement à certaines idées anticléricales.\u2018\u201c Un afflux d\u2019immigrants Français menacerait de faire progresser l'esprit d\u2019insubordination, peut-être l\u2019esprit de scepticisme et d\u2019incrédulité, sinon de haine à l\u2019Eglise.\u2018\u201c Pour toutes ces raisons, et d\u2019autres, que je ne puis développer ici, ma conviction est que les immigrants français, inspireraient de la défiance dans la province de Québec, et auraient beaucoup de déboires.Ils seraient peut-être mieux dans l\u2019Ouest, où ils pourraient former des groupements homogènes, quelque chose comme des paroisses ou des communes.Mais réussiraient-ils ?\u201d - Le troisième centenaire de Québec 11 faudra assez de temps pour tirer les conclusions qui se dégagent des manifestations qui viennent d\u2019avoir lieu à Québec.Deux questions se posent à celui qui a suivi de près l\u2019organisation des fêtes ou qui a pu coudoyer les personnages qui ont été mêlés à l'engrenage officiel.Le troisième centenaire a-t-il été la demonstration impérialiste voulue par Lord Grey?Les Canadiens-français ont-ils réussi à sauver, à travers les étreintes du protocole, le caractère dont ils voulaient orner l\u2019hommage preparé à la mémoire du fondateur de Québec?Au fond, des deux côtés, on a raison de se déclarer satisfait.Et le journaliste anglais qui a dit que deux fêtes avaient été célébrées simultanément à Québec est bien près d\u2019avoir donné la note juste.D'ailleurs, il fallait s\u2019attendre un peu à cela.Les uns ont glorifié Champlain et les héros Canadien-fran- cals tandis que les autres, dans les discours officiels, ont proclamé la naissance du \u2018\u201cGreater Empire.\u201d Comme aues- tion de fait, le troisième centenaire a laissé tout le monde ce qu\u2019il était, les Canadiens-anglais plus anglais, les Canadiens- LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 369 français plus français, tous plus canadiens, si c\u2019est possible, mais personnes plus impérialiste qu\u2019il n\u2019était auparavant.Nous parlons en général, car il y a bien eu quelques exceptions qu\u2019il faut chercher parmi ceux qui, occupant des postes plus en vue, ont cru qu\u2019ils devaient faire preuve d\u2019une condescendance voisine de la faiblesse.C\u2019est ainsi que certains personnages qui n\u2019ont pas trouvé un bout de ruban ou de drapeau pour décorer leurs maisons aux fêtes pourtant bien nationales de Mgr.de Laval, ont fait beaucoup de frais de décorations pour l\u2019inauguration des.Champs de Batailles.Mais ce sont là des questions de détail sur lesquelles nous reviendrons.Léon Kemner. Vieux articles et vieux ouvrages Pages Oubliées.\u2014 Voici quelques pages délicieuses, choisies dans l\u2019œuvre d\u2019Armand Silvestre, et qui mettent en lumière ses qualités de conteur et de poète : LE CLAVECIN Je le revois encore dans le grand salon de Grandbourg, en l\u2019hospitalière maison où je passais mes vacances d\u2019écolier, d\u2019où l\u2019on descendait jusqu\u2019à la Seine, en face de Soisy-sous- Etioles, par un long jardin en pente, aux charmilles parallèles au fleuve, savamment étagées par un élève de Le Nôtre, une grotte ici toute nacrée intérieurement de coquillages, un belvédère là aux vitraux de couleur interrompant seulement la belle harmonie des parterres, paradis automnal où je volais des raisins aux treilles, où la petite Eve brune qu\u2019était déjà ma cousine Marthe m\u2019attendait déjà sous les pommiers.Je le revois faisant, près d\u2019une large fenêtre aux rideaux à ramages d\u2019un ton délicieusement fané, si bien partie du mobilier vieillot dont des housse cachaient, par endroits, la ruine, étoffes usées aux coins dans des ossatures dédorées, le clavecin qu\u2019on n\u2019avait pas ouvert depuis que notre grand\u2019 tante Paule était morte, le clavecin dont les notes aigrelettes perlaient péniblement sous les doigts maigres et blancs, veinés de bleu jusqu\u2019aux ongles, de la chère trépassée, quand de Lulli ou de Rameau elle réveillait les cadences douces et surannées, rythmant son propre rêve au caprice de sa mémoire, l\u2019oreille tendue à sa propre musique comme si le souffle des anciens aveux y passait encore, adorable vraiment la petite vieille dont les yeux se rallumaient et qui, vaguement, souriait à d\u2019invisibles images, comme si des absents chers étalent accourus pour la venir entendre.Quand on l\u2019avait emportée, à travers le grand jardin, jusqu\u2019à la porte cochère tendue de noir, il nous avait semblé, à Marthe et à moi, que le clavecin avait gémi tout seul, LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 371 très faiblement, sous la psalmodie trainarde des chantres.Et, depuis, nous n\u2019avions plus osé y toucher, bien qu'on nous le défendit.* * * Mais, ce jour-la, nous étions en veine de profanations.On nous avait punis tous les deux et laissés seuls, à la maison, pendant que le reste de ses hôtes était parti, en deux carrosses pleins jusqu\u2019aux garde-crottes pour la fête d\u2019Es- sonnes, fort réputée, en ce tempslà, pour son commerce de pain d\u2019épice.Rien ne nous était plus sacré, après un châtiment qui nous paraissait démesuré, sinon injuste, et nous sentions, contre une société qui nous traitait ainsi, un levain d\u2019amertume monter en nous, qui se devait traduire par quelque acte franchement insurrectionnel.Livrés à nous-mêmes, dans le grand logis vide \u2014car les domestiques eux-mêmes étaient de la partie \u2014nous n\u2019avions que l'embarras du choix.C\u2019est sur le clavecin que se porta notre besoin de sacrilège.Après en avoir découvert les touches jaunes et grises, et branlotantes comme des dents d\u2019aieule, les sons qu\u2019en tiraient nos quatre mains étant à peine assez intenses pour effaroucher une souris, nous sou- levames le dessus de instrument pour le rendre plus sonore, mettant à nu les cordes dont quelques-unes, tout à fait détendues, cinglaient les autres quand leur tour venait de vibrer.Et nous n\u2019avions de témoins à cette mauvaise action que les petits amours joufflus dont les parties planes du vieil instrument étaient adornées, peints autrefois par quelque disciple obscur de Boucher.* * * La large fenêtre, aux rideaux à ramages d\u2019un ton délicieusement fané, était grande ouverte auprès de nous, donnant sur un énorme massif de pivoines déjà défleuries.Comment un rouge-gorge\u2014ce sont de si familiers oiseaux\u2014la traversa-t-il?À la poursuite de quelque insecte, sans doute ; mais nous faisant une peur terrible et pleine d\u2019instinctifs remords, il entra dans le salon et se mit à voleter aux murailles, affolé et froissant aux tentures ses jolies ailes grises, sans retrouver son chemin.Nous n\u2019avions, ni l\u2019un ni l\u2019autre, Marthe et moi, la cruauté ordinaire aux enfants, et on nous avait appris à aimer les bêtes.L'idée ne nous vint donc pas oo ppm nee Ne) TA PID ERI ny re ans 372 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE de faire captif l\u2019oiseau éperdu, mais de l\u2019aider à recouvrer sa liberté.Malheureusement de plus en plus effarouché, il se cognalt maintenant au plafond ou se pendait aux rideaux, haletant, les petites flammes de son gosier palpitant comme celle d\u2019un flambeau au vent du soir.Marthe eut l\u2019idée qu\u2019il le fallait délicatement saisir dans un filet à papillon, dont le tissu léger ne lui pouvait faire aucun mal, et de l\u2019emporter ensuite dans le jardin où le grand air rouvrirait bientôt ses ailes lassées.Et, tous les deux, nous courûmes dans le vestibule pour chercher le filet.Mais, quand nous revinmes, le rouge-gorge, sans doute mieux avisé quand nous l\u2019eûmes débarrassé de notre présence, était certainement parti par la croisée toujours grande ouverte, car dans aucun angle de la muraille, dans le pli d\u2019aucun rideau nous ne le pûmes découvrir.* * * Et ayant refermé la fenêtre, cette fois-là, afin que la tentation ne le prit pas de revenir, nous allions nous remettre au clavecin, quand le roulement de deux carrosses bondés sur la route, nous avertit que les amateurs de la fête d\u2019Es- sonnes allaient rentrer.Brusquement nous recouvrimes les touches jaunes et grises du vieil instrument et nous rabat- times le dessus, avec un petit nuage de poussiére semblant l\u2019haleine des petits amours joufflus que ce mouvement insolite avait essoufflés.Il était temps.Le salon était plein, un instant après, de toilettes poudreuses, affalées sur les housses des fauteuils, d\u2019une gaieté évidemment destinée à augmenter notre regret, et d\u2019une odeur de pain d\u2019épice qui nous donnait faim.Il était tard, d\u2019ailleurs, déjà.Le soleil, incendiant les vitres de la large fenêtre, se couchait derrière Draveil, traînant de grands fils d\u2019or rouge sur la Seine, où des chalands aux cabines fleuries descendaient lentement dans une buée rose.Or, cette nüit-là ; je ne dormis pas.Ma cousine Marthe m'avait fait de la peine en me quittant.J\u2019en étais déjà très amoureux et il ne m\u2019en fallait pas beaucoup, d\u2019elle, pour me faire souffrir.Peut-être avait-elle retiré trop tôt sa petite main de la mienne, ou le bonsoir qu\u2019elle m\u2019avait dit avait-il eu moins de tendresse qu\u2019à l\u2019accoutumée : enfin, J'étais très malheureux.- \u2014\u2014 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 373 Le sommeil fuyant mes paupières, je quittai ma chambre sans faire de bruit, et, nu-pieds, je descendis dans le grand salon, sans flambeau, sachant qu\u2019à cette heure, 1] était largement illuminé par la lune.Celle-ci, en effet, y tendait comme une grande nappe blanche sur le parquet,\u2014 telle une fée pour le repas mystérieux des Elfes qui rouvrent les corolles close des volubilis pour y boire.Et des rayons perdus, comme des flèches d\u2019argent, se piquaient, çà et là, dans les rideaux, aux angles des meubles usés, des lueurs plus attendries, plus vivantes semblant courir sur le clavecin.Mais, à peine entré, une émotion effroyable, inattendue, tenant autant de la peur que de.la surprise, me prit à la gorge, pendant que le poids de mes cheveux semblait s\u2019alléger au-dessus de mon front.Lie clavecin jouait \u201cil jouait tout seul! Un air, non.Mais beaucoup d\u2019airs qui semblaient se croiser et s\u2019interrompre les uns les autres, les cordes gémissant dans toutes leur longueur sous un glissement subtil, un bruit étranger à celui des cordes, un frôlement douloureux et saccadé contre le bois accompagnant les égratignures de cuivre, tous ces sons se mêlant, se renflant, s\u2019amoindrissant suivant des harmonies bizarres, en une mélodie etoujours commencée, toujours interrompue, comme on en entend dans les rêves qui vous angoissent.* * * J\u2019étais bien stir que ma cousine Marthe et moi nous avions fermé le piano.Si quelqu\u2019un en ett joué, d\u2019ailleurs, je l\u2019eusse aperçu dans cette obscure clarté qui venait de la lune.l'ombre de la tante Paule \u2014nous nous imaginons les ombres transparentes dans la nuit \u2014 me hantait.Nous l\u2019avions peut-être gravement offensée, la bonne petite vieille, en touchant à son clavecin ! Parfois, cette musique étrange se taisait, et j'en éprouvais comme un soulagement.Mais je n\u2019osais m\u2019en aller.Je voulais être sûr qu\u2019elle était bien finie et ne recommençait pas.Mais elle recommencait avec des strideurs plus éperdues, avec des caresses plus douloureuses sur le bois et un grincement plus aigu des cordes.Et je restais toujours là.Et ce fut seulement au matin, quand, dans le grand salon, les tentures se rosèrent doucement, le réveil semblant monter, des eaux de la Seine, sur l\u2019onde tremblante des vapeurs 374 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE que le clavecin se tut, si longtemps que je me sentis délivré du charme.Quand je contai, le lendemain, la chose à ma cousine Marthe, elle se signa et jugea, comme moi, qu\u2019elle était grave et que nous ferions bien de nous confesser quand le curé d\u2019Evry viendrait déjeuner à la maison.Or, il vint le jour même, et pour une demande qui, vraiment, touchait à la fatalité.L\u2019harmonium de sa petite église étant en réparations, 11 venait voir si le vieux clavecin de notre grand\u2019 tante Paule ne pourrait servir à accompagner les vêpres du lendemain, qui était jour férié.Marthe et moi, nous nous regardions avec stupeur.Comme on lui faisait observer, tout en lui accordant de grand cœur, que l'instrument était en bien mauvais état, !e bonhomme demanda la permission de l'ouvrir.pour juger lui- même de l\u2019état des cordes.À peine l\u2019eût-il fait, qu\u2019il poussa un cri d\u2018étonnement.\u2014Venez voir! fit-il.Sur les cordes, étendu, un petit dôiseau mort, aux ailes convulsées, aux pattes raidies, gisait.Marthe et moi nous comprenions seuls.Nous avions enfermé le malheureux rouge- gorge dans le clavecin où il s\u2019était abattu pendant que nous cherchions un filet à papillons.C\u2019était son agonie dans ce cercueil sonore que j'avais entendue toute la nuit! Quand, après l\u2019avoir retiré on posa le petit cadavre sur le rebord de la large fenêtre où le vent souffla, inutile, dans ses ailes inertes, Je ne sais pas.mais 1l nous sembla, à Marthe et à moi, que notre grand\u2019tante Paule mourait une seconde fois et que d\u2019invisibles prêtres chantaient dans le grand jardin. Prise de voile Dans la paisible rue où je passe souvent Un jour d\u2019hiver, devant la porte d'un couvent, Je vis, avec fracas, s\u2019arréter des carrosses.Tous les chevaux portaient, ainsi que pour des noces, Une rose à l\u2019oreille ; et les laquais poudrés Et superbes, tout droits sur leurs mollets cambrés, Se tenaient à côtés des portières ouvertes, D'où sortaient, de velours et d\u2019hermine couvertes, Des femmes au regard de glace, au front hautain.Je vis descendre aussi, sur ce trottoir lointain, Des vieillards abritant de lévites fourrées.Leurs poitrines de croix et d\u2019ordres chamarrées, Des prélate violets, un cardinal romain, Enfin le monde altier du faubourg Saint-Germain.Tous ces patriciens, aux grand airs durs et roides, Se firent sur le seuil des politesses froides, Puis, aprês maint salut se cédant le pas.Entrèrent dans l\u2019église en mettant chapeau bas.Et, lorsque fut enfin la foule disparue Et qu\u2019il ne resta plus dans la petite rue .«e les carosses lourds aux panneaux blasonnés, En écoutant causer deux drôles galonnés, Je sus qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une prise de voile.Ainsi c\u2019est ton rayon suprême, Ô pure étoile, C\u2019est, ô candide fleur, ton suprême parfum, Qui réunissent là tout ce monde importun ! Que t\u2019apporte-t-il donc?Une pitié banale.Lorsque offrant à Jésus ton âme virginale, Tu viendras, le front pâle et les membres tremblants, Telle qu'une épousée, en tes longs voiles blancs, Lorsque tu jureras, d\u2019une voix frémissante, D\u2019étre pauvre toujours, chaste, humble, obéissante, Que tu sentiras un frisson dans tes os 376 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE Au froid contact, au bruit sinistre des ciseaux Coupant brutalement tes boucles parfumées, Que se passera-t-il dans les âmes gourmées De ces heureux du jour, de tous ces contentés, Qui, jusqu\u2019aux pieds de Dieu, traînent leurs vanités?De quel enseignement sera ton sacrifice ?L'un à quelque folie et l\u2019autre à quelque vice Retourneront sans doute au sortir de ce lieu, Pauvre fille, où tu viens de dire au siècle adieu.Ce soir, lorsque, ayant bu jusqu\u2019au fond le calice, Juasse d'être à genoux, saignant sous ton cilice, Et laissant jusqu\u2019au sol tes mains jointes tomber, Tu frémiras, craignant un jour de succomber * Sous le faix écrasant de tes saintes fatigues, Ces hommes replongés déjà dans leurs intrigues, Ces femmes se parant pour un plaisir nouveau, T\u2019oublieront dans ton cloître ainsi qu\u2019en un tombeau ! Mais j'ai tort, Ô ma sœur! mon âme peu chrétienne Ne sait pa s\u2019élever au niveau de la tienne.C\u2019est parce que le monde est justement ainsi Que ta jeunesse en fleur va se faner ici.Pour tout le mal cammis par les hommes impies, Tu t\u2019offres en victime innocente et 1\u2019expies.Dans la triste balance, au dernier jugement, Tu crois qu\u2019il suffira peut-étre seulement, Pour voir se relever le plateau des scandales, Du poids de tes cheveux répandus sur les dalles.Tu vas veiller, jeûner, languir, mais tu le veux.Dans toute leur rigueur accomplis donc tes vœux.Le fardeau des péchés du monde est rude et grave, Ma pauvre sœur ! Pour tous les tyrans sois esclave ; Sois chaste, Ô sainte enfant pour, tous les corrompus.François Coppé.(Récits et élégies) Quarante minutes de Retard En gare des Aubrais, vers six heures duso r, en été.Sur le quai, une dizaine de personnes attendent.Un emp oyé passe et dit à haute voix : \u201c Le train de Paris a quarante minutes de retard.\u201d Les voyageurs se dispersent alors avec ennui.Deux dames, qui se d rigent chacune de son côté vers la salle d'attente, arrivent ensemble à la porte.Elles se regardent ; l\u2019une s\u2019écrie : \u2018 Jeannette ! \u201d l\u2019autre répond : \u201cNoémi\u2019.Et, après une seconde d\u2019hésitation, elles tombent dans les bras l\u2019une de l\u2019autre.| NOEMI.\u2014Comment ! ¢\u2019est toi ?JEANNETTE.\u2014Oui.Je ne crois pas encore que ce soit nous ! J\u2019ai besoin de m\u2019y faire.NOEMI.\u2014 Est-ce que tu me trouves changée ?JRANNETTE.\u2014Je te trouve tout de même.It toi?NormI \u2014Moi, je t\u2019aurais reconnue à cinquante pas.Oh ! crois-tu ?Ce hasard JEANNETTE.\u2014En effet ! Ah, méchante fille ! NoEMI.\u2014Pou quoi me dis-tu ça ?\u201c JRANNETTE.\u2014-Tu le demandes ?Toi qui devais m écrire ! Tous les mois NOEMI.\u2014Eh bien, et toi ?Toutes les semaines! L\u2019as-tu fait ?JEANNETTE.\u2014Oui.Trois semaines.NOEMI.\u2014Et après.JEANNETTE.\u2014Ah dame ! Après ?Mais moi, tu sais qu\u2019écrire ça n\u2019a jamais été mon fort.Toi, au contraire, tu adorais faire les lettres.Aussi, tu es bien plus coupable ! NOEMI.\u2014Enfin, laissons ça.Te voilà donc ! JEANNETTE.\u2014Nous voici, dans cette gare, après.combien déjà ?| NoEMIL\u2014Attends que je caleule.Tu avais, toi, à la fin de ta classe supérieure ?.JEANNETTE.\u2014Se ze ans et demi.Et toi dix-sept.NOEMI\u2014 Nous avons quitté le couvent ensemble.ça nous fait.dix-sept.vingt-sept.trente-sept.et puis.ça nous fait. 378 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE JEANNETTE.\u2014Vingt-quatre ans, ma chérie NOEMI.\u2014Vingt-quatre ans ! Oui.Mais alors tu en as quarante ?JBANNETTE.\u2014 Et toi quarante et un, ma bonne petite.NOEMI.\u2014Comme c\u2019est arrivé vite ! JEANNETTE.\u2014 Très vite.Plus que le rapide de Paris.NOEMI \u2014Nous sommes deux presque vieilles dames.JEANNETTE.\u2014J\u2019en ai peur.Qu\u2019es-tu devenue ?NOEMI.\u2014Tu ne le sais pas ?JEANNETTE.Mais non! Et toi aussi, tu n\u2019es pas au courant de mes affaires, j'en suis sûre ?Nous nous sommes quittées en nous jurant de nous écrire, de ne jamais nous perdre de vue.Et puis.rien.Personne n\u2019a donné signe de vie.NOEMI.\u2014C\u2019est vrai.Eh bien, je suis mariée.JEANNETTE.\u2014Moi aussi.As-tu des enfants ?NoEMI.\u2014 Une fille.JEANNETTE.\u2014Moi, un gargon.Je devrais avoir aussi une fille.Je l\u2019ai perdue.NOEMI.\u2014Pauvre amie Comment t\u2019appelles-tu ?JEANNETTE \u2014Madame Leroux.Et toi ?NoEMI.\u2014Comtesse de Précy.Ou demeures-tu ?JEANNETTE.\u2014Impasse des Jacobins.NOEMI.\u2014Où prends-tu ça ?Du côté de Passy ?JEANNETTE.\u2014C\u2019est à Angers.NOEMI.\u2014T'u n\u2019habites pas Paris ?JEANNETTE.\u2014Non.Ça t\u2019étonne ?NOEMIL.\u2014 Que fait donc monsieur Leroux ?C\u2019est le préfet ?Tu es la préfète ?JEANNETTE\u2014 Non.Il est professeur de rhétorique au lycée d\u2019Angers, monsieur Leroux.NOEMI.\u2014Tu m\u2019en diras tant ! JEANNETTE.\u2014 Toi, tu habites Paris, alors ?NOEMI\u2014Six mois seulement, Cours-la-Reine.Le reste du temps à Précy, la terre de ma belle-mère, dans l\u2019Orne.Ou bien nous nous offrons un voyage.L\u2019année dernière, nous avons fait le Monténégro.Très curieux.Je te le conseille, quand tu auras un moment de libre ?JEANNETTE.\u2014Tu ne te moques pas de moi ?NoEMI.\u2014Oh, Jeannette ! JEANNETTE.\u2014Je croyais.Le Monténégro! Ah, Seigneur ! Nous avons bien d\u2019autres choses à penser.NOEMIL\u2014Tu n\u2019es pas heureuse ?À LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 379 JEANNETTE.\u2014Moi ! Très heureuse.NOEMI.\u2014Même à Angers ?JEANNETTE.\u2014Méme.Tu n\u2019aimes pas la province, je vois ?NoEMI.\u2014Si.Pendant l\u2019été, en passant.Mais j\u2019aurais trouvé assez naturel que tu ne fusses pas heureuse à Angers.On a déjà tant de mal à l\u2019être à Paris ! JEANNETTE.\u2014Ça ne dépend pas de l\u2019endroit qu\u2019on habite, va.NOEMI.\u2014De quoi donc ?JEANNETTE.\u2014Du mari qu\u2019on a.NOEMI.\u2014Alors, toi, c\u2019est la perle ?JEANNETTE\u2014Ne plaisante pas.C\u2019est le meilleur des hommes.NOEMI.\u2014T'ant que ça ?JEANNETTE.\u2014 Oui.NOEMI.\u2014T'u l\u2019aimes ?JEANNETTE.\u2014Je l'adore.NOEMI.\u2014Allons ! (Elle pousse un soupir.) C\u2019est très beau.JEANNETTE.\u2014 Pourquoi soupires-tu ?Quel drôle d\u2019air tu as ! Est-ce que toi ?.NOEMI.\u2014Oh, moi, je n\u2019ai pas lieu de me plaindre.J'ai épousé le fiancé de mes rêves de jeune fille.Aussi, le mari que j'ai, je ne l\u2019ai pas volé.JEANNETTE.\u2014Il est\u2014Il n\u2019est.pas gentil pour toi ?NOEMI.\u2014Ni gentil ni laid.JEANNETTE.\u2014Comment ?NOEMI.\u2014II n\u2019est rien.Il n\u2019est pas là.Il est sorti.Toujours dehors, au cercle, aux courses, en voyage, à bicyclette, à cheval.C\u2019est un homme, à toute minute du jour, qui vient de partir on qui va rentrer.Je suis la femme d\u2019un absent.JEANNETTE.\u2014DBuis-le.NOEMI.\u2014Il n\u2019aime pas ça.Il m\u2019a déclaré : \u201c\u201c Je me suis marié pour être seul.\u201d JEANNETTE.\u2014Comme tu dois t\u2019ennuyer ! NOEMI.\u2014Plus maintenant.En tous cas, moins.Beaucoup moins.JEANNETTE.\u2014Avec quel ton tu dis ça ! Tu m'inquiétes et tu me fais de la peine ! NOEMI.\u2014Il n\u2019y a pas de quoi.Ma vie est manquée, voilà tout.Parlons de la tienne.Raconte-moi.Quel \u2018est ton genre d\u2019existence ?| JEANNETTE.\u2014Oh ! bien simple. 380 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE NOoEMI.\u2014Quelles sont vos dist: actions, 4 Angers ?JEANNETTE.\u2014Nos t' avaux.NOEM1.\u2014Mais en deho s du t: avail ?JEANNETTE.\u2014Il ne nors 1este guère de loisir.Tu n\u2019imagines pont ce que c\u2019est qu\u2019une classe, et une rhéto:ique ! à bien faire, quand on prend son métier à cœur, comme Hen i ! C\u2019est bien absorbant, va.NOEMI.\u2014 Continue.JEANNETTE.\u2014 Les leçons, les devoirs à corriger.la préparation des textes.J'ai beau l\u2019aider un peu.NOEMI.\u2014Tu l\u2019aides ?° JEANNETTE.\u2014Oh ! si ça peut s\u2019appeler aider !.C\u2019est-à- dire que je co-iige la composition des élèves.Pas toutes.Il y en a qui sont trop fo tes pour moi.NOEMI.\u2014 Vous faites ça le soir ?JEANNETTE.\u2014Géné alement, oui, après le diner.On allume la petite lampe.NOEMI.\u2014Une fois que tu as couché l\u2019enfant ?.Je vois ça d\u2019ici.JEANNETTE.\u2014Oh ! Il se couche bien tout seul.Gaston a seize ans.NOEMI.\u2014Seize ans ! Déjà ! Tu as vn fils de seize ans ! JEANNETTE.\u2014 Mais dame ! Tü nous vois donc toujou.s au couvent des Anges ?Et ta fille, quel âge a-t-elle ?NOEMI.\u2014 Douze ans et demi.Elle est venue un peu tard.Elle ne pouvait pas se décide .JEANNETTE.\u2014Elle te donne de la satisfaction ?NOEML\u2014Oh, t és mignonne ! cha mante ! JEANNETTE.\u2014Comment l\u2019as-tu appelée ?NOEMI.\u2014 Madeleine.Raconte-moi done encore.Alos vous corigez les devoirs des élèves, sous l\u2019abat-jour, à côté l\u2019un de l\u2019aut e ?- | | JEANNETTE.\u2014Oui.On ma ave les barbarismes au crayon rouge.Ou bien Hen i me fait la lecture.NOEM1.\u2014Des : omans qui viennent de pa aît: e ?JEANNETTE.\u2014Non.Il n\u2019aime pas beaucoup ça.Moi Je n\u2019en suis.pas folle.Il me lit de l\u2019histoire.Du Michelet.Tu connais ?NOEMI.\u2014J\u2019al parcouiu.un peu.Un jour, aux bains de me\u201d, dans la bibliothèque de l\u2019hôtel, il y avait un tome dépareillé.C\u2019est t ès fo t ; et, dis-moi, les vacances ?.- \\ JEANNETTE.\u2014Nous voyageons.NOEMI.\u2014A la bonne heu e ! As-tu été en Espagne ? LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 381 JEANNETTE.\u2014 Non.Nous ne quittons pas la France.NOEM1.\u2014C\u2019est ce que tu appelles voyager ?JEANNETTE.\u2014Tout de même.L\u2019an passé nous avons été au mont St-Michel.Tu connais.NoEMI.\u2014Non.Mais je connais les Baléares, la Suède, le.JEANNETTE.\u2014Et puis, quelquefois l\u2019été, quand il ne fait pas trop chaud, nous allons à Pa is, comme des étrangers.Henri me p-omène dans les vieux qua tiers, \u2014il sait beaucoup, \u2014 nous retrouvons les dernières t aces du passé.C\u2019est bien intéressant ! Et puis, ça fo me l\u2019esp it de Gaston.Il adore son pè e, cet enfant ! NOEMI.\u2014Pourquoi n\u2019est-il pas avec toi ?JEANNETTE.\u2014II est inte ne à Paris.NOEMI.\u2014Tu t'en es séparée ?Depuis quand ?JEANNETTE.\u2014L\u2019année de nié e.Henri I\u2019a voulu.Pour qu\u2019il fit une bonne rhétorique et une solide philosophie.Là- bas, au lycée d\u2019Angers, avec le nom de son père, il était trop gâté.Tandis qu\u2019à Paris, à Louis-le-Grand, il n\u2019est plus un privilégié : c\u2019est un élève comme tout le monde.Oh! ca nous a été très dur ! Et à lui aussi.Mais il le fallait.NOEMI.\u2014Qui est-ce qui le p omène, ce grand garçon, les Jours de congé ?JEANNETTE.\u2014Nous avons de vieux amis dans l\u2019Université.NoEML\u2014Oui, mais en deho's de l\u2019Université, veux-tu que j'aille le voir et que je m\u2019en occupe un peu ?JEANNETTE.\u2014Tu es trop bonne.NOEMI.\u2014Ca me fera plaisir.Tu dis qu\u2019il est gentil ?JEANNETTE.\u2014La perfection.Une âme charmante.NOEML\u2014Eh bien alors, c\u2019est un bonheur! Je te ferai connaître mon petit Madelon aussi.Tu verras quelle brave petite nature de femme ça p'omet.Oh! elle ne tient pas de son pè'e, celle-là ! Ma bonne chérie! Si tu savais comme je suis contente de t\u2019avoir retrouvée ! JEANNETTE.\u2014Moi aussi, va ! NOEML\u2014I1 me semble que c\u2019est une nouvelle période dans ma vie, comme si notre vieille amitié de petites filles allait reprendre et recommencer pour ne plus jamais cesser, ni s\u2019interrompre.oo JEANNETTE.Saints-Anges ?NOEM1.\u2014Oui.Ah ! je le veux bien ! Te rappelles-tu les 382 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE JEANNETTE.\u2014La cour du cloître avec son beau cèdre, les pots de fleurs des reposoirs.NOEMI.\u2014La classe de couture ?JEANNETTE.\u2014La maîtresse de solfège et de chant sacré ?NOEMI.\u2014La mère générale, si âgée qu\u2019elle avait l\u2019air d\u2019une vieille fée en cornette, et qu\u2019on allait la voir dans sa chambre parce qu\u2019elle ne bougeait plus de son fauteuil ?JEANNETTE.\u2014Oui ! Et toutes nos anciennes amies ?NoEML\u2014Les deux petites sœurs de la Guadeloupe, qui étaient si jolies ?JEANNETTE.\u2014Rose et Be:tha ?Après toi, c\u2019étaient celles que j'aimais le mieux.Je ne sais pas ce qu\u2019elles sont devenues, NOEMI.\u2014Il y.avait aussi une petite fille.JÉANNETTE.\u2014Oui.Enfin, tout ça est bien loin ! NOEMI.\u2014Et bien près aussi.Je n\u2019ai qu\u2019à descendre dans mon cœur, les jours de t-istesse, pour retrouver tout comme autrefois.Je ferme les yeux, je me retiens de vivre et j'y suis.Je revois la couleur spéciale du ciel entrevu, le matin, par les vasistas du dortoir, le soleil qui venait quotidiennement, à la même heure caresser, la statue de la Vierge, dans sa niche étoilée d\u2019or.Je me rappelle le bruit de mes pas le long des corridors frais, le silence éternel de toute la grande maison à de certaines \u2018heures ! Tout au plus, par-ci par-là, entendait- on la petite gamme lointaine d\u2019une classe de piano.un coup de cloche, ou le soupir d\u2019un harmonium.JEANNETTE.\u2014Oh ! oui.NOEMI.\u2014- Est-ce qu\u2019il ne t\u2019est pas arrivé, dans ce temps- là, quand tu étais seule et que tu traversais une des cours désertes, ou un des parloirs vides.de t\u2019arrêter, toute frissonnante et saisie, émue,sans savoir pourquoi, et d\u2019é écouter, dans l\u2019attente, comme s il allait tout à coup se passer quelque chose ?Quoi ?On n\u2019en sait rien.Mais, dans ces minutes-là, on vit doublement, on éprouve des émotions instinctives, \u2018délicates et profondes.J\u2019y ai réfléchi depuis.Je crois bien qu\u2019à ces minutes, c\u2019est notre âme d\u2019enfant qui se dégage et se révèle à nous-mêmes.Il nous passe une étincelle divine.JEANNETTE.\u2014J\u2019ai senti cela.Et souvent! Et je vais plus loin que toi.J\u2019ai eu alors la perception mystérieuse et instantanée, moi, que je me regretterais plus tard telle que J'étais à cette seconde.J'avais beau dire et penser sérieusement que ça n\u2019était pas bien gai d\u2019être au couvent, et rêver ardemment d\u2019en sortir.et pleurer parfois la nuit dans mon lit.Ça ne fait rien.J\u2019ai senti maintes fois, mieux que cela, LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 383 j'ai su, à n\u2019en pas douter, su de source certaine que jamais quoi que pût me donner plus tard la vie pour de bon, je ne serais aussi pleinement, aussi parfaitement heureuse qu\u2019à cet âge.Et, depuis, j'ai vu que je ne me trompais pas.NOEMI.\u2014Pourtant, tu viens de me dire ?.JEANNETTE.\u2014Je ne me plains pas, sans doute! Je suis aussi heureuse qu\u2019on peut l\u2019ètre.Grand Dieu ! Mais ce n\u2019est plus ça ! J\u2019ai à vivre à présent.Quand nous étions petites, il semblait qu\u2019on vécÜt pour nous.C\u2019était nos parents qui s\u2019ocupaient de ça.Nous, nous avions rien à faire : qu\u2019à rire, à avoir de bonnes joues et être \u201cla première,\u201d s\u2019il y avait moyen.Pas de soucis, pas de chagrins, pas de responsabilités, même pas de deuils.Car, par une grâce merveilleuse, les morts, même de nos plus proches parents, glissent sur nos fronts et nos cœurs, et nous n\u2019en perdons pas une minute de récréation.Ah! qui me rendra donc l\u2019âÂme que javais de huit à douze ans ! Où est-elle allée ?C\u2019est pourtant la même que j'ai, et c\u2019en est une autre.Et, cependant, je le répète, je bénis Dieu, je suis aussi heureuse qu\u2019une honnête femme peut l\u2019être ici-bas.NOEMI.\u2014-Alois, qu\u2019est-ce que tu dirais.?JEANNETTE.\u2014SI j'étais à ta place ?NOEMI.\u2014 Oui.JEANNETTE.\u2014Ma pauvre mignonne, va ! Embrasse-moi.Je devine bien des choses.Console-toi avec ta fille.Pense à bien la marier suitout.NoEMI.\u2014C\u2019est cela qui me préoccupe.JEANNETTE.\u2014Fais attention.Dans ton monde, c\u2019est dangereux.NOEMI.\u2014Aussi, j'ai là-dessus une ferme volonté.Mademoiselle n\u2019épousera que celui que je lui choisirai.Ça ne sera pas un monsieur dans le genre de ceux qui m\u2019ont fait rêver.Je lui voudrais un honnête et loyal garçon, qui ne fit pas Parisien, ou le moins possible.dans le genre de ce que sera ton gaiçon.Mais j\u2019y songe ! S\u2019il tient vraiment ce qu\u2019il promet d\u2019être.JEANNETTE.\u2014II le tiendra, sois-en sûre.NOEMI.\u2014-Me le donnes-tu ?JEANNETTE.\u2014Pour ta fille ?NOEMI.\u2014Oui.JEANNETTE.\u2014Nous avons le temps d\u2019y songer.Tu es bien toujours la même ! Ardente et emportée.NoEMI.\u2014Me le donnes-tu ?Réponds. 384 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE JEANNETTE.\u2014Tu es très riche.\u201cNOEMI.\u2014Et toi ?JEANNETTE.\u2014Pas du tout.NOEMI.\u2014Tant mieux pour ton fils, alors.Il fait un beau réve.JEANNETTE.\u2014Et toi, qu\u2019est-ce que tu fais, en ce cas ?NOEMI.\u2014Le bonheur de ma fille.Ça vaut bien un peu d\u2019argent.Voilà qui est entendu.JEANNETTE, qui ne peut s\u2019empêcher de sourire \u2014Tu vas, tu vas !.: NOEMI.\u2014Me refuses-tu ?Ah ! prends garde ! JEANNETTE.\u2014Non.Mais.NOEMI.\u2014Quand tu auras vu Madelon, tu en raffoleras.Aussitôt de retour à Paris, je vais conquérir ton fils, il devient l\u2019enfant de la maison.et je l\u2019élève en serre chaude pour ma fillette.(Sifflet.) Tiens.Je crois que voilà mon train.Tu ne le prends pas ?JEANNETTE.\u2014 Non, je viens de Paris.Je vais à Orléans, voir une vieille tante.NOEMI.\u2014Alors on t\u2019écrit : Madame Leroux, impasse des Jacobins, Angers ?JEANNETTE.\u2014 Parfaitement.Et toi ?NOEMI.\u2014Soixante-sept, Cours-la-Reine.Embrasse-moi, chérie.Que je t\u2019aime ! Cette cause:ie m\u2019a fait du bien.Rap- pelle-toi ce que je te prédis ! Nos enfants s\u2019épouseront.JEANNETTE.\u2014Nous en reparle.ons.En tous cas, à bientôt.J'irai te voir à mon prochain voyage.NOEMI.\u2014Âvec ton mari ?JEANNETTE.\u2014 Bien entendu.L\u2019EMPLOYE.\u2014 Prenez garde, mesdames.Un peu en arrière s\u2019il vous plait ?NOEMI.\u2014Ils s\u2019épouseront.D'ailleurs, c\u2019est mon idée.JEANNETTE.\u2014Mais.et ton mari ?NOEMI.\u2014I] faudra bien qu\u2019il en passe par où je veux.JEBANNETTE.\u2014 Pourtant.- NOEMI.\u2014C\u2019est moi qui ai la fortune.L\u2019EMPLOYE.\u2014 Les voyageurs pour Paris ! en voiture ! JEANNETTE.-\u2014\u2014-Au revoir ! NOEMI.\u2014Au revoir ! HenRI LAVEDAN, de I\u2019 Academie francaise.\u2014 A cu Cee - Es 4 - er EAEAESE IONE be ASAD IL EM be on ERS SIRS] Laquelle des Deux ?(Saynète pour la Sainte-Catherine) LOUISE, 26 ans.ANNETTE, 17 ans.Louise est entrée sans bruit dans la chambre d\u2019Annette, et elle s'arrête, interdite, en voyant sa sœur en larmes.LoursE.\u2014Quest-ce que tu as?Pourquoi pleures- -tu ?ANNETTE, très ennuyée d\u2019être surprise.78 n\u2019est rien.Là, c\u2019est fini.LouvIsE.\u2014 Dis-moi pourquoi tu pleures, mon chéri ?ANNETTE.\u2014Je ne sais pas.C\u2019est.nerveux.C\u2019est le temps.T.0uisE.\u2014Allons donc! Je vais te le dire, moi.C\u2019est pour hier.ANNETTE.\u2014Hier?Lourse\u2014Ne cherche pas à me tromper.C\u2019est à cause de la réponse que papa et maman ont donnée hier à.ANNETTE, avec précipitation.\u2014A ce Jeune homme?Mais non.jamais de la vie.Lovise\u2014Parfaitement si.à M.Paul Raynaud, qui t\u2019avait demandée.ANNETTE.\u2014Je te jure.Lov1SE.\u2014Ne jure donc pas.C\u2019est bien inutile de feindre avec moi, va, avec ta grande sœur.Ai-je deviné juste ?ANNETTE, avec effort, et bas.\u2014Oui, je l\u2019aurais parié (La prenant par le cou.) Embrasse vite, et plus fort que ça.C\u2019est absolument bête et nigaud, tu sais, de te faire du chagrin pour des machines pareilles, pour un petit monsieur.ANNETTE.\u2014Un mari ! | Lovise.\u2014Lia belle histoire! Un mari de perdu, dix de retrouvés.ANNETTE.\u2014Pas tant que ça! Tu es bonne, toi, tu en parles à ton aise ! LouIsE.\u2014Que veux-tu dire ?ANNETTE \u2014Rien.Sinon que je commence à en avoir 386 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE assez.(Sa rtoix tremble.) Je suis humiliée.(Elle pleure.) LovuisE.\u2014Qu\u2019est-ce qui t\u2019humilie ?ANNETTE.\u2014Cela, .tiens! D\u2019étre toujours demandée et jamais accordée.On finit par le savoir dans le monde.partout, à Paris, et même en province.et ça me fait du tort ; on n\u2019y comprend rien, on se dit : \u2018\u2019Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a?Quelque chose d\u2019énorme, évidemment.\u201d On croit peut- être que j'ai des infir.des infirmités cachées! (Elle pleure.) LoursE, la cdlinant.\u2014Es-tu sotte, mon gros chat! Tou- Jours demandée.Et tu te plains! Qu\u2019est-ce que tu dirais donc si tu étais à ma place, moi qu\u2019on ne demande jamais, qui passe inaperçue, comme si je n\u2019existais pas?Hein?Tu ne trouves rien à répondre?| ANNETTE.\u2014Je pleurerais dix fois plus si j'étais toi, voilà tout ! Louise.\u2014(a m\u2019avancerait bien! Crois-tu que c\u2019est ça qui me ferait monter plus tôt à l\u2019autel?Allons, ne te tracasse pas, et essuie tes yeux.D'ici très peu de temps\u2014re- tiens ce que je te dis\u2014tout ça va changer.ANNETTE, incrédule \u2014Oh ! LoursE.\u2014Il n\u2019y à pas de oh! Ca va changer, parce que J'ai pris un grand parti.Quand je suis entrée tout à l\u2019heure dans ta chambre, je venais justement pour te l\u2019annoncer.Es-tu plus calme?ANNETTE.\u2014Oui, mais je ne devine pas.LOUISE.\u2014 Ecoute.Je t\u2019aime de tout mon cœur, tu le sais?| ANNETTE.\u2014Et moi, donc! Lovrse\u2014'Tu es bien sûre que je ne suis pas jalouse de ma petite Nette?Tout ce qui t\u2019arrive d\u2019heureux, même si c\u2019est un peu à mes dépens, ah! Seigneur! j'en suis plus contente encore que si ça m\u2019arrivait à moi ! ANNETTE.\u2014T'u es bonne.LouIsE.\u2014Je ne suis pas bonne, tu m\u2019ennuies.Eh bien ! malgré ça, j'ai remarqué, depuis quelques années, une chose qui me vexe beaucoup.Oh! mais beaucoup.C\u2019est qu\u2019on te demande toujours en mariage, toi, métine, et jamais moi.On t\u2019a demandé onze fois depuis deux ans et demi.: ANNETTE.\u2014Toi aussi, sois juste ? LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 387 Louise.\u2014Une fois, moi, M.de Châteaublane, qui avait soixante ans.et qui boitait.ANNETTE.\u2014-Mais très riche! Aussi riche au moins, à lui tout seul, que mes onze à moi réunis ! Louise \u2014 est vrai; il faut bien avoir quelque chose.Enfin, ça n\u2019est pas à comparer avec toi.Tous les jeunes, tous ceux qui étaient bien, qui m\u2019aurait plu à moi, c\u2019est toi qu\u2019ils demandaient.Toujours Annette.Jamais ce paquet de Louise.| Axxerrs.\u2014 lu me fais de la peine.Chaque fois, ça s\u2019est passé avec père et mère de la même façon.\u2014 \u201cMadame, monsieur, disait le jeune homme ému (ou la personne respectable qu\u2019il avait envoyée à sa place), j'ai l\u2019honneur de vous demander la main de votre fille.\u2014Louise ?lançait maman qui a une si grande envie de me caser.\u2014Non, Annette, répondait le jeune homme ému (ou la personne respectable), \u2014 Alors, n\u2019allons pas plus loin, monsieur, déclarait papa.Vous n\u2019êtes pas le premier qui demandiez Annette ; mais c\u2019est une décision irrévocable chez nous de ne pas marier la cadette avant l\u2019aînée.Quand Louise sera établie, noous verrons.D'ici là, nous avons le regret.\u201d Et le jeune homme ému (ou la personne respectable) partait navré.Dans les premiers temps, je n\u2019y faisais pas trop attention.Je me disais : \u2018C\u2019est un hasard.Mon tour va venir.Un de ces quatre matins, j'aurai ma, série, moi aussi.\u201d Et puis, je t'en moque, les mois passaient ; elle n\u2019arrivait jamais, ma série ; c\u2019était la tienne qui grossissait.Annette.Annette.Ils voulaient tous Annette.Tu comprends qu\u2019 à moins à être bouchée, dame! j'ai fini par m\u2019en apercevoir.et par comprendre.ANNETTE.\u2014Et tu m\u2019en veux?LOUISE, pince-sans rire.\u2014A mort! ANNETTE, alarmée \u2014Ce n\u2019est pas de ma faute, je te jure.Je n\u2019ai jamais rien fait pour.LOUISE, avec élan.\u2014Oh! non bijou! Mais je le sais bien ! T\u2019en vouloir ! Ah! là là ! Séulement, j'ai été forcée de m\u2019avouer que je ne plaisais pas.C\u2019est embêtant, c\u2019est le comble du déshonneur.tout ce que tu voudras.Mais c\u2019est comme ça.Au bal, \u2018ils\u2019 ne m\u2019invitent jamais.ANNETTE.\u2014Ils font bien mieux que ça! LoUISE.\u2014Oui, oh! je sais.\u2018\u2018Ils causent\u2019\u201d les valses avec moi, au lieu de les danser.Si tu t\u2019imagines que je suis 388 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE dupe?À notre époque, vois-tu, quand les messieurs préfèrent la conversation d\u2019une jeune fille au plaisir de la tenir dans leurs bras, c\u2019est pas bien bon signe pour elle! Bref, voilà ce que je me suis dit: \u2018\u2018Pourquoi père et mère s\u2019obsti- nent-ils à refuser Annette à tous ceux qui la leur demandent?\u2019\u2019\u2014Parce qu\u2019ils pensent que ça me ferait du tort si Annette se mariait avant moi, et que j'aurais encore plus de mal, ensuite, & \u2018\u2018trouver,\u201d\u201d Est-ce ça?ANNETTE.\u2014Quand ce serait, ils ont bien raison.Tu es l\u2019aînée.C\u2019est toi qu\u2019on doit épouser d\u2019abord.Louise.\u2014 Oui.Mais à une condition: c\u2019est que je plaise.Or, je déplais.ANNETTE.\u2014Peux-tu dire?.Lourse.\u2014Je déplais, puisqu\u2019on me laisse pour compte, et que je suis déjà à la fin de ma vingt-sixième année ! ANNETTE.\u2014 Aux derniers les bons! Lovuise.\u2014Non.Je ne m\u2019illusionne pas.Aussi, le seul moyen d'en sortir, ai-je pensé, c\u2019est de ne pas me marier.Lu J'y suis désormais résolue.ANNETTE.\u2014 Toi?Louise.\u2014 Mon Dieu, oui.A quoi bon m\u2019entéter?Je me sens l\u2019étoffe d\u2019une vieille fille.Tout à l\u2019heure, après le dîner, je vais annoncer la chose à papa et à maman.Ils insisteront un peu, par affection, par politesse, parce qu\u2019ils m\u2019aiment bien dans le fond; mais, en eux-mêmes, ils m\u2019approuveront, et d'ici une semaine au plus, nos amis, nos relations, tout le monde saura que Louise Durocher a renoncé à être une dame.: ANNETTE.\u2014T'u es folle.Je suis suffoquée ! LOUISE.\u2014Alors ma petite.alors, les onze jeunes gens qui dépérissent depuis deux ans qu\u2019ils ont été si mal reçus (sans parler du douzième d\u2019hier, de ce Paul Raynaud, qui ne t'est pas indifférent, si j'en crois mon petit doigt de grande sœur), avant quinze jours ils vont rappliquer tous à la maison pour te redemander.Tu n\u2019auras plus que l\u2019embarras du choix, et père et mère seront forcés de te lâcher.Voilà, mon chou.Tu vois que tu étais une petite cruche de pleurer?Eh bien! tu n\u2019ouvre pas la bouche?Tu ne m\u2019embrasse pas?A quoi penses-tu?ANNETTE, très émue \u2014Je pense.je pense que c\u2019est tellement beau.tellement sublime et gentil\u2026.1 LouUISE.\u2014Vas-tu recommencer à faire l\u2019oie? LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 389 ANNETTE.\u2014.Que je ne le veux pas.Non, je n\u2019accepte pas que tu te sacrifice ainsi pour mol.Loursr.\u2014 Mais je ne me sacrifie pas ! ANNETTE.-\u2014Je serais une misérable si je te laissais.Louise.\u2014Zut! Bonsoir.(Fausse sortie.) ANNETTE \u2014Ne t'en va pas.TouISE.\u2014Alors, cesse de dire des bêtises.ANNETTE.\u2014Je ne suis pas si gamine que tu penses, Va, Louison ! Je suis capable, moi aussi, de bien des choses ! Lovrse.\u2014Mais j'en suis sûre, mon poulet.Je connais ton cœur.Si tu étais à ma place, je paries que tu agirais de même.| ANNETTE.\u2014Oui.Oh! certainement.Lovisge.\u2014Tu vois bien?C\u2019est si naturel! Je suis un obstacle, un empêtro.Je suis laide, et tu es jolie.ANNETTE.\u2014Pas vrai.Tu as des cheveux superbes, et le coiffeur t\u2019en a offert deux cent francs.Louisr.\u2014Je suis vieille et tu es jeune.ANNETTE.\u2014Je te ratrapperai bien vite.Lourss.\u2014Tu as cinquante mille francs de plus que moi, de notre oncle André.Enfin, tu as tout et moi rien.ANNETTE.\u2014Je proteste.LouUISE.\u2014 Rien.cu pas grand\u2019chose.A quoi bon te barrer la route?Ce que je fais est tout simple, et il n'y a même pas à me remercier.N\u2019en parlons plus.ANNETTE.\u2014Si, parlons-en.Et sais-tu la vérité?Veux- tu la savoir?S\u2019il y en a une de nous deux qui doit se sacrifier.eh bien! c\u2019est moi! TLourse.\u2014 Allons, bon! ANNETTE, exaltée \u2014Oui, moi! LoOUISE.\u2014 Voilà une autre affaire, à présent ! ANNETTE.\u2014 Mais, dame! vois: puisque c\u2019est toujours moi qu\u2019on demande et jamais toi, c\u2019est donc ma présence seule qui est cause de tout le mal.Je t\u2019éclipse, je te porte ombrage.\u2026 .Lourse.\u2014Tu es folle ! ANNETTE.\u2014Si je disais, moi, de mon côté, que je refuse de me marier, que je veux rester fille, ça remettraït tout en place, et ils seraient bien forcés, eux, là, les douze qui soupirent, de se rabattre alors sur toi.LOUISE.\u2014Ou sur une autre.Ah! ma pauvre petite naïve ! 390 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE ANNETTE.\u2014Naïve ou non, je n\u2019en démords plus.C\u2019est moi qui tiens à ne pas me marier.Est-ce clair?Louise.\u2014 Non, c\u2019est moi l\u2019aînée.ANNETTE.\u2014 Moi, la cadette.LovrsE.\u2014 Ecoute, veux-tu?Nous allons tirer à pile ou face?ANNETTE.\u2014Oh ! non ! Ce n\u2019est pas le sort et le hasard qui doivent régler des choses aussi graves.Lourise.\u2014Lie sort et le hasard, c\u2019est le bon Dieu! La Providence peut aussi bien nous éclairer avec un petit sou.(Elle a sorti un sou de sa poche.) ANNETTE.\u2014Tu as raison.Pile, c\u2019est moi qui doit rester fille .LiouisE.\u2014Par conséquent, moi, c\u2019est face.(Elle s\u2019apprête à lancer le sou.) ANNETTE.\u2014 Attends! (Elle fait un signe de croix.) Va! (Le sou est lance.) LOUISE, qui a vu la première.\u2014Face ! J\u2019ai gagné.Je ne me marierai jamais ! ANNETTE, triste.\u2014Oh, ma pauvre petite.(Elle a les larmes aux yeux.) LoOUISE, fébrile l\u2019'embrassant avec un peu trop de nervosité.\u2014 Mais ris donc Nette ; c\u2019est la première fois que j\u2019ai de la chance ! HENRI LJAVEDAN, de l\u2019Académie française. +a ES | L\u2019idée de Mlle Jeanne Par S.BOUCHERIT (Suite) Le peintre, sans calculer que c'était peut-être là pour Pierre un sujet bien élevé, se laissa entraîner un jour à parler de l\u2019art tel qu\u2019il le comprenait, reproducteur fidèle de la nature, mais sachant y mettre ce reflet de pensées supérieures qui constitue l\u2019idéal et que le talent le plus exercé ne peut trouver, s\u2019il n\u2019a pas sa source dans l'âme.\u2014 Mais, dit-il en s\u2019interrompant tout à coup en riant, de de quoi m\u2019avisé-je de te parler là, petit Pierre! C'est affaire à nous autres, les barbouilleurs de toiles, de connaître ces impressions et d\u2019éprouver cette sensation du beau suprême qui vient de la compréhension complète de l\u2019œuvre de Dieu.\u2014 Vous croyez que je ne vous comprends pas, répliqua Pierre, très grave.C\u2019est vrai, je ne sais pas bien parler, je ne sais pas dire ce que je sens.Mais je sens tout de même, allez! Ca bouillonne en dedans de moi comme l\u2019eau dans la machine à vapeur de l\u2019usine.Des fois, je pleure tout seul de ne pas pouvoir dire, même à Mlle Jeanne.ce que j'ai en moi, ça me brûle ; mais tout de même c\u2019est très doux et ça me fait bien du bonheur.Le peintre regarda Pierre avec étonnement.Jamais le jeune homme ne s\u2019était encore autant ouvert.Ses yeux brillaient étrangement, fixes toujours, mais non plus comme autrefois dans une immobilité hébétée et insensible.On y sentait la vie, l\u2019intelligence, la foi, la révélation d\u2019une âme ardente, d\u2019une flamme intense et cachée.\u2014Oui, reprit-il à mi-voix et comme se parlant à lui-même dans une absorption extatique, c\u2019est si beau tout ça.ces arbres que le bon Dieu fait naître et grandir, qui sont tous les mêmes et dont pas un ne ressemble à l\u2019autre ; ces verdures qui s\u2019entremêlent et dont chacune a sa douceur spéciale ; ces brins d\u2019herbe gros comme des fils et dont le moindre est une merveille ; ces oiseaux, ces insectes, tous ces êtres presque invisibles qui respirent, qui vivent et qui té- 392 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE moignent de l\u2019infinie puissance du Créateur du ciel et de la terre ; cet air fluide qui enveloppe tout, qu\u2019on sent sans le voir et qui passe sur vous comme une caresse ; cette lumière qui descend du ciel bleu et éclaire toutes choses en laissant quelques parties dans l\u2019ombre comme pour mieux faire admirer son éclat là où elle paraît.Oh, que c'est beau tout cela, et que Dieu est grand de l\u2019avoir fait et bon de nous en faire jouir ! Il s\u2019arrêta, haletant, le visage inspiré, les mains jointes, semblant continuer dans une prière silencieuse son hymne d\u2019admiration émue.M.Saint-Yves se garda de le troubler.Il le regardait plongé dans son extase, les narines frémissantes, l'air rayonnant, vraiment beau\u2014une révélation.\u2014Est-ce donc, se disait-il, que l\u2019œuvre de Jeanne serait encore plus grande qu\u2019on ne croyait! Aurait-elle fait naître un penseur, un poète ou un artiste ?.Et tu dis que tu ne sais pas parler, mon Pierre ! murmura-t-il.Ce mot, prononcé à mi-voix, réveilla le jeune homme.La flamme de ses regards tomba.11 sourit doucement et, se levant : \u2014I1 faudrait, dit-il, ranger notre petit couvert.Paisiblement, il se mit à son humble besogne sans plus rien ajouter.On eût dit un autre homme.Vainement M.Saint-Yves essaya de le faire causer encore.Il répondit des paroles banales, insignifiantes, prononcées d\u2019une voix redevenue hésitante.A un seul moment, le peintre ayant prononcé le nom de Jeanne, Pierre s\u2019écrira : \u2014Oh ! Mademoiselle ! Il ne joignit même pas son nom.Mais, en articulant ce mot, il y mit une expression d\u2019une incroyable intensité.Toute son âme semblait s\u2019y concentrer.La même flamme que tout à l\u2019heure illumina un instant ses yeux.Puis de nouveau tout s\u2019éteignit.M.Saint-Yves rentra au château profondément ému, songeur.Il ne parla à personne de la scène des bois.Il était résolu à tenter une épreuve, mais préférait, pour le cas d\u2019un échec n\u2019initier personne à son entreprise et à son espérance.Pierre le devança dans son projet.Le lendemain, l'artiste avait annoncé qu\u2019il irait passer la journée à Lyon pour y visiter le Musée de peinture, collection magnifique digne de la seconde ville de France, qui a vu naître Meissonnier LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 393 et Puvis de Chavannes.Pierre demeura seul.Il était agité, tourmenté, nerveux.Il semblait en proie à une pensée fixe et troublante.Le matin, il se rendit à la Clairière des fées eu y demeura longtemps.Puis; comme ne pouvant plus résister à la tentation qui l\u2019obsédait, i rentra précipitamment et on auurait pu le voir, lui l\u2019être si droit et si candidement honnête, se glissant subrepticement, comme craignant d\u2019être surpris, dans la pièce où était installé l\u2019atelier de M.Saint-Yves.La porte close, il prit un panneau de bois parmi ceux dont le peintre s\u2019approvisionnait pour ses esuisses, le mit sur le chevalet, saïsit le palette encore prête de la veille et qu\u2019il était chargé de nettoyer et, sans hésiter, comme poussé par une force invisible, il posa sur le bois le pinceau chargé de couleur.Ce fut alors comme un accès de fièvre, une crise d\u2019hallucination.Quatre heures durant, sans s\u2019arrêter un instant, sans détourner la tête, Pierre peignit, peignit.Sous sa brosse inhabile, dont il ne connaissait le maniement que pour avoir vu travailler M.Saint-Yves, les tons se mélan- gcaint heurtés, incohérents, les lignes s\u2019enchevêtraient dans.un desordre inextricable, c\u2018était un affreux gâchis dont il eût été impossible de démêler l'intention et le sens.Mais tout à coup dans ce chaos, véritable produit d\u2019une imagination en délire, la lumière se fit, les lignes se dessinèrent, lestons se fondirent.Du barbouillage informe sortit un site F'écis qui peu à peu s\u2019affirma, la \u2018\u2018 Clairière des fées \u201d\u2019\u201d éclairée d\u2019un jour rose, invraisemblable et cependant délicieux.Au milieu du ciel étonnamment léger et diaphane une forme blanche passait qui avait des ailes d\u2019ange.C\u2019était une œuvre d\u2019une audacieuse incorrection.La progression des plans n\u2019était pas observée, le feuillage était presque bleu, dans certains endroits les herbes se dressaient droites comme des piquets, le tronc des arbres avait des profondeurs noires brutales, et pourtant tout cela vivait, sentait l\u2019inspiration, disait la Nature comprise et surtout, par une précieuse tradition du Maître étudié à son insu, était noyé dans l'air pur et respirait.Pierre était absorbé, perdu dans son travail à ce point qu\u2019il n\u2019entendit ni la porte s\u2019ouvrir, ni M.Saint-Yves s\u2019apro- cher de son escabeau.Le peintre eut un sursaut et leva -les bras au ciel, stupéfait et ravi.Puis il ressortit sur la pointe du pied.Quelque temps après, il revint accompagné de M. 394 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE Viviers et de Jeanne.Cette fois leur entrée fit du bruit et Pierre tressaillit, brusquement réveillé.Il se dressa d\u2019un mouvement effaré, épouvanté, comme un criminel surpris au milieu de l\u2019accomplissement de son forfait.Mais il n\u2019eut le temps de rien dire.M.Saint-Yves l\u2019avait pris dans ses bras et, l\u2019y serrant, s\u2019écriait : ; ; \u2014Oh ! mon enfant !.mon enfant! Tu seras un grand artiste, et la gloire de ma carrière sera d\u2019être ton maître.| Puis.se tournant vers Jeanne., Sois bénie, Jeanne, dit-il.c\u2019est ton œuvre ! Jeanne pleurait et M.Viviers s\u2019était détourné pour qu\u2019on ne vit pas qu\u2019il en faisait autant.Le tableau fut transporté au château et exposé au salon.\u2014 Qu'est-ce que c\u2019est que ça?dit du bout des lèvres Casimir quand il le vit.\u2014Ca?répondit M.Saint-Yves, c\u2019est le premier chef- d\u2019œuvre de mon fils dans l\u2019art.Zeuxis, qui vivait du temps.de Périclès, l\u2019aurait trouvé ce qu\u2019il est, dans son incorrection \u2014aëmirable.VIII Quatre ans après, la famille Viviers se trouvait un soir réunie dans le salon attendant l\u2019annonce imminente du dîner.* Il y avait un assez grand changement chez la plupart de ses membres.Si M.Viviers avait toujours sa même figure calme et douce, gracieuse et sérieuse, sa barbe et sa chevelure étaient passées du blond, longtemps gardé, à un gris précurseur du blanc, qui s\u2019approchait.Mlle Marois avait fait de notable progrès dans les voies de la rotondité.Henry devenait un bel adolescent dont les traits prenaient, comme dessin et comme expression, une grande similitude avec ceux de son père, et c\u2019est bien ce qu\u2019il avait de mieux à faire.C\u2019était un brave garçon qui se conservait intact dans sa vie familiale et laborieuse, au point de vue industriel s\u2019entend.Car s\u2019il connaissait à fond les mystères du tissage et du brochage, l\u2019art de mélanger intelligemment dans les trames les fils de soie, et savait déjà parfaitement manœuvrer un métier Jacquard, on doit reconnaître qu\u2019au point de vue classique il n\u2019avait pas acquis un très gros bagage aux leçons de M.Casimir Lombre.Peut-être bien ~ ba em ea et eg a pemi \u2014 _\u2014.+ #4 rey ES 41 ES 14 bf Fee ye LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 395 était-ce la faute de celui-ci qui donnait à Périclès un peu trop d\u2019attention et n\u2019en accordait à son élève qu\u2019une part insuffisante.| M.Casimir était, de tous; le moins changé.Il avait le même air dédaigneux des autres \u2018et satisfait de lui-même.La seule modification survenue en lui était que son nez et son, menton à barbe roussâtre manifestaient une tendance, de plus en plus accentuée et inquiétante, à se rapprocher l\u2019un de l\u2019autre.On pouvait prévoir que cela finirait par une collision, ou tout au moins par une conjonction, non sans danger pour sa bouche qui se trouverait obstruée par cette alliance anormale.Mais quelqu\u2019un qui s'était modifié du tout au tout, c\u2019était Jeanne.Le bouton, déjà si charmant, était devenu une fleur éclatante de fraîcheur et de grâce.La gamine aux mouvements garçonniers, aux allures indépendantes, parfois un peu trop exubérantes, avait fait place à la jeune fille, enjouée toujours, mais sérieuse, douce et calme.Son cœur d\u2019or seul n\u2019avait pas changé.Quel souffle avait passé sur elle pour que la Jeannette d\u2019autrefois, si récalcitrante aux devoirs \u2014surtout à ceux des vacances, \u2014eût été prise tout à coup d\u2019un amour singulier de l\u2019étude?\u2014Son intelligence très vive avait rapidement réparé le temps perdu.Depuis longtemps elle jouait avec les difficultés classiques, qui jadis -l\u2019effrayaient tant.Mlle Marois était fière d\u2019une telle élève et certes, c\u2019eût été à bon droit si, en réalité, c\u2019eût été son œuvre.Mais, la main sur la conscience, bonne Hermance, n\u2019est-il pas vrai que depuis longtemps les rôles étaient retournés et que, sans vous en apercevoir, c\u2019est vous qui receviez de Jeanne la science qu\u2019elle-même puisait dans les livres?Mais gloire à vous quand même! Car, si vous aviez été impuissante à donner à l\u2019enfant, confiée à vos soins, la science que vous ne possédiez pas, vous lui aviez donné ces qualités que vous possédiez au plus haut degré : la bonté profonde et la piété que rien ne peut ébranler.Jeanne, maintenant, jouait du piano comme une virtuose et chantait d\u2019une voix mélodieuse et pure, sans peut-être une méthode très sévère, mais avec ce sentiment sans lequel l\u2019art le plus consommé n\u2019est rien.Elle dessinait aussi: ce goût l\u2019avait prise un beau jour brusquement, au moment où it y a quatre ans,\u2014quatre ans déjà!\u2014M.Saint-Yves et Pierre, devenu son élève, étaient partis pour Paris.Elle 396 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE avait sans rien dire acheté des crayons, du papier, des couleurs et s\u2019était mise à copier des fleurs, ses amies, ses sœurs, qu\u2019elle avait sous ses yeux.Sans maître, sans leçon, d'ins- tinet, elle faisait des aquarelles charmantes que son père finit par prendre comme modèles pour l'atelier.Mais un jour elle se rebiffa et déclara qu\u2019elle ne voulait pas travailler pour rien et entendait figurer parmi les ouvriers de la fabrique.M.Viviers accéda en souriant.Chaque samedi, dès lors, elle alla à la paye, avec les autres, fière et joyeuse, et, chaque dimanche, M.le Curé pouvait compter jusqu\u2019au dernier centime du salaire de la dessinatrice qui lui était fidèlement remis pour les pauvres.Ces travaux remplissaient le temps de Jeanne, et il le fallait, car ce temps lui paraissait quelquefois bien long.Plus d\u2019une fois, seule, elle allait par le parc, gagnait la \u2018Clairière des fées\u2019\u2019 et y restait de longs instants à rêver, à se souvenir, à espérer peut-être.Puis chaque semaine, à un jour fixe et à l\u2019heure du facteur, elle allait chez Dubreuil avec un intérêt ému : c'était le Jour où arrivait une lettre de Pierre.N'\u2019était-il pas bien naturel qu\u2019elle suivit avec sympathie le progrès de celui que, dans une inspiration charitable, elle avait appelé à la vie de l\u2019intelligence?.De loin en loin même, c\u2019était pour elle une joie qu\u2019elle ne cachait pas \u2014pourquoi l\u2019aurait-elle cachée ?elle recevait des nouvelles directes du jeune Dubreuil adressées à \u2018\u2018sa chère bienfaitrice.\u201d\u201d Puis c\u2019étaient des billets bréfs\u2014oh ! très brefs, trop brefs !\u2014de M.Saint-Yves : \u2018\u201cPierre gagne tous les jours.Pierre se développe étonnamment.Pierre sera un grand, grand artiste, bien plus fort que moi.Si cela continue, je serai jaloux de Pierre.J\u2019ai montré des essais de Pierre à Jules Breton et à Harpignies : ils n\u2019en reviennent pas et ne veulent pas croire qu\u2019il y a deux ans notre enfant ne savait pas lire.\u201d Deux fois, dans de courtes vacances, Pierre était revenu 4 Montbuel, méconnaissable lui aussi.C\u2019était maintenant un grand beau jeune homme, à la tenue réservée et distinguée, à la fine démarche, au parler élégant, qui n\u2019avait plus rien du Pierre d'autrefois, si ce n\u2019est la persistante limpidité de sôti regard qui disait la persistante limpidité de son âme.En Cela il méritait, mais dans un tout aufre sens, le titre qu\u2019on lui donnait jadis: c\u2019était toujours Pierre l\u2019innocent.\u201comme il y a cependant d\u2019étranges contradictions en ce LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 397 monde! Il y avait entre l\u2019artiste débutant et la fille de M.Viviers un lièn qui ne pouvait se rompre.La bienfaitrice pas plus que le bénéficiaire ne pouvaient oublier le service rendu, et quand ils se revirent, au lieu de l\u2019expansion juvénile eb joyeuse qu\u2019on aurait entendue, ils étaient restés en face l\u2019un de l\u2019autre rouges, intimidés, troublés, n\u2019osant presque rien se dire et ne se parlant que des yeux, quand de loin en loin ils osaient les- lever l\u2019un sur l\u2019autre.On serait même descendu au plus profond de ces deux cœurs naïfs et simples qu\u2019on n\u2019y aurait pas trouvé l\u2019explication de ce phénomène singulier.Jeanne ne reprenait sa vivacité de pensées que quand le wagon emportait Pierre vers Paris et alors elle lui disait, mais trop tard et sans que maintenant il pût rien entendre, tout ce qu\u2019elle s\u2019était promis de lui dire ; et Pierre, pendant que la locomotive roulait, se souvenait avec désespoir de tout ce qu\u2019il avait projeté de conter à Jeanne et qui, elle présente, s\u2019était envolé de son esprit.Des banalités seules avaient fait leur entretien et, par un facile accord, ils avalent soigneusement évité de jamais causer isolément ensemble, comme si l\u2019un et l\u2019autre renfermait en lui un secret qu\u2019il eût craint de laisser échapper dans le tête à téte.- Au moment même où on annonça le dîner, un domestique remit un télégramme à M.Viviers.C\u2019était un fait trop fréquent pour troubler personne.Mais après avoir lu, M.Viviers s\u2019écria : \u2014Ah! mon Dieu! \u2014Qu\u2019y a-t-il?fit Jeanne inquiète.Pour toute réponse, son père lut : \u2018Pierre première médaille au Salon.Suis fou de joie.Arriverons tous deux demain.Saint-Yves.\u201d \u2014 Vite, Henri, cours chez Dubreuil lui annoncer.Mais Henry n\u2019était déjà plus là.On l\u2019aperçut qui bondissait sur la pelouse, franchissant d\u2019un élan les parterres fleuris, courant comme un faon échappé vers la maison du surveillant.{ M.Viviers s\u2019exclama, Mlle Marois fit chorus.Casimir ne dit rien.Mais comme il pinca plus violemment ses lèvres, son.menton et son nez semblèrent essayer de se donner l\u2019accolade : c\u2019était encore prématuré.Jeanne ne fut pas plus loquace et l\u2019on aurait pu croire qu\u2019elle n\u2019avait pas entendu la.grande nouvelle, si elle n\u2019était pas devenue toute pâle à son annonce.Elle était pourtant très émue, très nerveuse 398 LA REVUE- FRANCO-AMÉRICAINE même : car, après dîner, elle saisit dans ses bras, du moins autant qu\u2019elle le put, Mlle Marois qui ne comprit rien à ce subit besoin -d\u2019expansion, et elle l\u2019embrassa avec une incroyable ardeur, en disant fébrilement : \u2014Oh ! ma chérie ! ma chérie ! Après quoi elle disparut.Mais quand elle revint, elle avait les yeux rouges.Comme on était au billard, Casimir et Henry, Mlle Marois et Jeanne, M.Viviers s\u2019étant éloigné, Henry, qui volontiers remplissait le rôle d\u2019enfant terrible, demanda brusquement à M.Lombre : \u2014 Monsieur, quand on a une première médaille au Salon, c\u2019est qu\u2019on est ou qu\u2019on sera un grand peintre, n\u2019est-ce pas?\u2014Oh ! dit séchement le précepteur, ces récompenses-là ne signifient pas grand\u2019chose, au fond.Le mérite peut y être pour quelque chose, mais les recommendations y sont aussi pour beaucoup.\u2014Enfin, continua le jeune Viviers, qui tenait à son idée, mettons que ce soit le mérite qui soit justement récompensé.Pierre sera donc un grand peintre.Etre un grand peintre, c\u2019est une fameuse position.On gagne beaucoup d'argent?\u2014Cela dépend, répondit Casimir avec un air de dédain.Oui, si l\u2019on a du talent et surtout de la vogue.Car, pour les artistes, la vogue, tout est 14.On ne leur demande pas comme dans les belles-lettres d\u2019avoir de l\u2019acquis, de longues études préalables, de la vraie science.Etre à la mode, pour eux, c\u2019est l\u2019essentiel.\u2014ÂAlors, reprit Henry persistant, on devient un homme célèbre, un grand homme.comme M.Saint-Yves.Officier de la Légion d\u2019honneur, Membre de l\u2019Institut, c\u2019est rudement chic.\u2014Oui, fit encore le précepteur d\u2019un ton rageur, il y a des artistes qui ont de la chance.\u2014Et quand un artiste a de la chance, il peut faire un beau, beau mariage\u2026 Ainsi Pierre, quand il sera un grand peintre.\u2014Tais-toi!.Tais-toi donc! s\u2019écria Jeanne qui se leva, écarlate, et mit la main sur la bouche de son frère.\u2014 Vous êtes fou, Henry, dit sévèrement le précepteur. A) LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 399 IX Deux personnes furent grandement troublées de cet étrange propos du jeune Viviers, qui pouvait que s\u2019il n\u2019était pas très savant, il était du moins très malin et savait deviner non seulement ce qu\u2019on ne lui disait pas, mais ce que les intéressés ignoraient eux-mêmes : Ce furent Jeanne et M.Casimir Lombre.La première, secouée par les paroles de son frère comme par une étincelle électrique, saisit Mlle Marois par la main et l\u2019entraîna dans le parc.Là, d\u2019un pas nerveux, précipité, que la pauvre institutrice avait toutes les peines du monde à suivre, et à travers l\u2019obscurité, qu\u2019elle n\u2019aimaït pas du tout \u2014mais que ne fait pas faire le dévouement à son élève !\u2014 Jeanne l\u2019emmena, sans mot dire, à la Clairière des fées.\u201d La jeune fille, il faut bien l\u2019avouer, ne savait pas trop ce qu\u2019elle faisait.Lorsqu\u2019on présente brusquement une lumière à un être depuis longtemps plongé dans les ténèbres, il éprouve tout d\u2019abord un saisissement violent, un éblouissement qui lui fait mal.Tl faut un moment pour s\u2019habituer à la clarté, même si on la bénit.Par une mystérieuse affinité fraternelle, Henry venait de traduire exactement la pensée inconsciente qui remplissait le cœur de Jeanne, sans qu\u2019elle se la fût jamais formulée.Pierre, quand il sera un grand peintre, pourra très bien | épouser ma sœur.Et-alors, dans sa marche rapide, sans lâcher la main, fébrilement serrée, de la pauvre Mlle Marois toute haletante, Jeanne vit la véritée lumineuse et, repassant en quelques instants les quatre dernières années de sa vie, elle comprit : elle aimait Pierre.Pitié d\u2019abord, charité, accomplissement presque miraculeux d\u2019une œuvre jugée impossible, sympathie toute naturelle pour le pauvre être transformé par elle et par elle donné à la vie, qui était son œuvre, sa chose, son bien, souvenir ému des prières faites côte à côte en un jour sacré, joie du triomphe obtenu, joie des succès subséquents, orgueuil de la gloire qui se préparait pour celui qu\u2019elle avait en quelque sorte créé, oui, Jeanne avait eu tous ces sentiments et les avait éprouvés avec l\u2019intensité ardente de sa tendre et vive nature ; mais tous, elle le comprenait à présent, avaient leur origine aptes sobre ns ses Lies eu INSEAM AH 400 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE dans un seul sentiment qui les résumait tous: le grand, le saint, le pur amour.| Et.comme les deux marcheuses étaient arrivées a la \u201c\u201cClairiére des fées,\u201d\u201d Jeanne, incapable de se contenir plus longtemps, dit, cria presque à Mlle Marois : \u2014Je l\u2019aime ! je l\u2019aime! Emotion de la surprise, émotion de la course, Mlle Marois ne put rien répondre.Mais au même moment, un large rayon de lune passa au travers des arbres et vint envelopper l\u2019angélique tête de Jeanne, caresse du ciel qui avait entendu et bénissait son aveu, et, au même instant, dans le fourré voisin, un rossignol lança, au milieu du silence, sa modulation .la plus harmonieuse, moins pure et moins douce encore que la prière qui jaillissait du cœur de la jeune fille.| L\u2019impression de M.Casimir Lombre fut beaucoup moins sentimentale.Il ne demanda point pour faire ses réflexions ni la romanesque hospitalité d\u2019une clairière des bois, ni le mélodieux accompagnement du rossignol.Il alluma prosaïquement un cigare, s\u2019étendit dans sa chambre sur un vaste canapé et se mit à songer avec quelque inquiétude.Casimir Lombre était ambitieux, très ambitieux, autant que personnel, et ce n\u2019est pas peu dire.Depuis longtemps il caressait un rêve; oh! non un rêve d\u2019amour\u2014son cœur n\u2019était susceptible de tendresse que pour lui-même\u2014mais un rêve de fortune.Il nourrissait l\u2019espoir d\u2019épouser Jeanne, et surtout sa dot.Les charmes de la jeune fille le laissaient fort indifférent, mais non ceux de sa cassette.Assurément, il y avait quelque effort à faire, et il y avait une assez grande distance entre la fille du grand industriel de Montbuel et un simple précepteur à 250 francs d\u2019appointements mensuels.Mais cette distance était comblée, aux yeux de Casimir, d\u2019abord par sa vanité prétentieuse, ensuite par Périclès.Personnellement, il n\u2019hésitait pas à se considérer comme irrésistible le jour où il daignerait se déclarer et, si les avantages de sa personne ne suffisaient pas, il y Joindrait ceux de la célébrité.Car, avant peu, il allait être célèbre : cela était immanquable.L'histoire de l\u2019illustre Athénien touchait à son terme.Il avait même déjà corrigé les épreuves de l'introduction.Le volume paraitrait avant trois mois.Le remettre à l\u2019Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et obtenir le grand prix réservé au travail LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 401 d'histoire le plus remarquable, c\u2019était tout un.Ce serait la porte de l\u2019Institut entr\u2019ouverte pour lui.Il la forcerait tout à fait par quelque autre ouvrage.Il pensait déjà à la vie de Cimon, fils de Miltiade, rival de Périclès.Le voila donc membre de l\u2019Académie.C\u2019était une assez jolie perspective à offrir à la fille d\u2019un simple fabricant de soieries qui, en définitive, avait été ouvrier dans sa jeunesse et ne savait pas un mot de grec.Une union avec Mlle Viviers lui paraissait donc, son immense amour-propre aidant, une chose fort simple à réaliser quand il le voudrait, et il était à cet égard d\u2019autant plus tranquille qu\u2019aucun concurrent ne paraissait à l'horizon.Jeanne avait dix-neuf ans et jamais.du moins à sa connaissance, il ne s\u2019était présenté aucun candidat à sa main.Si, pourtant, il avait été question d\u2019un, quelque temps avant.Mais Mlle Viviers l\u2019avait écarté aussitôt, presque sans examen, et même Casimir s\u2019était demandé s\u2019il n\u2019était pas pour quelque chose dans cette résolution rapide.Hé!.hé!.Vraiment, il n\u2019était pas mal dans ce portrait de face, qu'il avait devant lui, mieux encore dans cet autre de trois quarts.Mlle Viviers n\u2019aurait pas mauvais goût.Toutes les jeunes filles n\u2019ont pas le privilège d\u2019avoir sous la main l\u2019auteur de la vie de Périclès !.Justement, il était visible que les dispositions de Jeanne avaient changé du tout au tout depuis quelques années.Elle lui épargnait ses moqueries d\u2019autrefois, simples boutades d\u2019enfant gâtée.Si elle ne lui témoignait pas, encore aujourd\u2019hui, une sympathie très vive, c\u2019était le résultat d\u2019une réserve toute naturelle.Allons! la chose irait toute seule.Et voilà que tout à coup ce petit barbouilleur de tableaux, cet idiot\u2014car enfin il n\u2019en démordrait pas, malgré l\u2019apparence cette maladie était incurable\u2014ce Pierre Dubreuil, fils d\u2019un gendarme, d\u2019un portier, venait se mettre à la traverse d\u2019un projet qui pourrait le faire riche à 50,000 francs de rente! Halte là, mon maître! A nous deux! Du reste, ces craintes étaient certainement chimériques.M.-Viviers avait trop de bon sens pour commettre une pareille folie.Tout cela venait d\u2019un mot échappé à un gamin, et Casimir s\u2019endormit paisiblement, bercé par un doux rêve où il se voyait conduisant Jeanne à la Mairie\u2014 l\u2019église Tui était bien égale avec, comme témoins, Périclès et Cimon, les deux ennemies, réunies dans une touchante - ee SPT 402 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE réconciliation, autour de M.Lombre, membre de l\u2019Académie- des Inscriptions et Belles-Lettres.Quoi qu\u2019il en fût, Casimir jugea prudent de tâter un peu- le terrain auprès de M.Viviers et, le lendemain, le trouvant justement seul qui réfléchissait, assis sur un banc du pare, il s\u2019approcha, décidé à aborder la question avec sa profonde- diplomatie emprunté aux hommes politiques de la Grèce.Il ne pouvait mieux tomber.M.Vivier était de l'humeur la plus charmante et la plus expansive.La pensée qu\u2019il allait revoir son vieil ami toujours cher et Pierre triomphant le mettait tout en joie.Peut-être même avait-il d\u2019autres- sujets de satisfaction plus intime.L'entretien s\u2019engagea donc très cordial et prit tout de suite un tour qui ne pouvait que plaire infiniment à Casimir.Sans qu\u2019il sût à quel propos, M.Viviers se mit à faire une lo gue théorie pour lui démontrer l\u2019inanité de certains préjugés sociaux.\u2014 I serait ridicule à notre époque, dit-il suivant une pensée que le précepteur ne pouvait pas diviner, de créer une aristocratie d'argent alors que l\u2019aristocratie de naissance est dépouillée de ses privilèges.Que suis-je donc, moi qui vous parle?Un ouvrier, fils d\u2019ouvriers.Simple canuts, mon grand-père et mon père.J\u2019ai débuté canut comme eux, bien heureux les jours où je gagnais 3 fr.50.J\u2019ai eu plus.de chance, même, si l\u2019on veut, un peu plus de talent que d'autres.C\u2019est un motif à moi de remercier Dieu, mais non une raison de faire le fier.Ne suis-je pas l\u2019égale de mes ouvriers?Henry est leur camarade, Jeanne gagne comme les autres jeunes filles du village son salaire hebdomadaire.Voilà ce qu\u2019il faut, voilà ce qui honore : le travail ! Casimir approuvait de la tête et du geste, faute de mieux.Ces doctrines libérales répondaient à merveille à ses propres.vues.M.Viviers, qui les émettait si nettement, ne pourrait plus lui objecter sa fortune ou son rang quand il lui parlerait de sa fille et, voyant le terrain ainsi préparé, Casimir allait - serrer la question, se lancer sur une grande œuvre, sur Péri- clès, l\u2019avenir qui l\u2019attendait, puis indiquer, tout au moins, ses espérances matrimoniales, quand M.Viviers reprit, continuant le cours de ses idées intimes : \u2014Ce petit Pierre ! le voilà sacré grand artiste ! Vous rap- pelez-vous, Monsieur Lombre, le jour de l\u2019arrivée des Du- breuil, quand nous avons vu pour la première fois ce pauvre- 5 TRE.he | LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 403 innocent qui s\u2019est sauvé, effarouché par nos nouveaux visages, et que Jeanne l\u2019a ramené par la main rassuré, dompté, conquis?Voyez comme on se trompe! Vous croyiez alors, et ma foi ! je puis bien l\u2019avouer, je croyais aussi comme vous, sans rien dire, que son état était incurable.Dieu a fait un ; miracle et s\u2019est servi de ma Jeannette pour l\u2019accomplir.Il E avait ses desseins.y | M.Viviers se tut et resta pensif, laissant Casimir fort | embarrassé et cherchant un moyen de lui démontrer que les PRESENT eyes t desseins de Dieu était qu\u2019il lui donnât sa fille et sa fortune.| Mais, méme pour un érudit comme lui, la preuve n\u2019en était pes facile à faire.II essaya cependant et se mit a battre les buissons en faisant de grandes phrases pompeuses, ou les mots \u2018\u2018je\u2019\u2019 et \u2018\u2018moi\u2019\u2019 revenaient avec une fréquence extréme et qui auraient, sans nul doute, convaincu le pére de Jeanne f s\u2019il les avaient écoutées ; par malheur, il n\u2019écoutait pas, continuant à converser avec lui-même.Brusquement, il se leva BE en murmurant une phrase que Casimir ne saisit pas tout entière, mais où il distingua les expressions de charité, de Providence et d\u2019amour.\u2014C\u2019est une occasion manquée, se dit le précepteur, mais J'en retrouverai une autre.Hélas! non, il ne la retrouva pas et n\u2019eut pas même le temps de la chercher.Quand les voyageurs furent arrivés et tandis que Pierre était au milieu des siens, M.Saint-Yves s\u2019enferma avec son ami et causa longtemps.Il lui dit com- >.ment, de son œil habitué à scruter les secrets de la nature et i aussi ceux des cœurs, il avait vu ce que nul ne voyait, ce que i ne comprenait méme pas Pierre et Jeanne, ces deux enfants | candides qui s\u2019ignoraient eux-mêmes ; il lui dit les aveux | qu\u2019il avait, mot par mot en quelque sorte, forcé Pierre à lui i faire et qui avaient été, pour le jeune Dubreuil, moins une A 4 confession qu\u2019une découverte faite dans son propre cœur; ;\u2018 il lui dit aussi le projet qu\u2019il apportait tout préparé, pour le | soumettre à Dubreuil, et par lequel il allait faire de Pierre \u2019 son fils adoptif, lui laissant ses biens,\u2014modestement, il n\u2019ajouta pas: et son talent; et, comme avec lui la gaîté ne perdrait jamais ses droits, il conclut avec une solennité de comédie : | \u2014Monsieur Viviers, j'ai l'honneur de vous demander la -1 main de Mlle Jeanne Viviers, votre fille, pour mon fils adop- | tif Pierre Dubreuil.Cr Lt ZX pe RE pe ne pra Dear \"TOR 404 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE \u2014Et Jeanne fit M.Viviers.Elle ne m\u2019a rien dit.\u2014O fabricant borné, perdu dans les soieries, père aveugle, tu n\u2019as donc pas su lire dans les yeux de notre Jeannette, quand Pierre est arrivé tout à l\u2019heure?.'Fiens, regarde.la voilà qui traverse la - pelouse, allant chez Dubreuil.C\u2019est l\u2019amour qui passe.Mais il n\u2019y a que nous autres, les artistes, qui apercevions ces choses-là.\u2014OCrois-tu, dit M.Viviers en souriant.Je suis donc un artiste aussi, car il y a longtemps que j'ai vu et compris.Mais j'attendais l\u2019heure.Et, quoique aveugle, je vois ce que tu ne vois pas: c\u2019est le rayon de soleil qui descend de là-haut sur ma Jeanne.C\u2019est le bénédiction de Dieu qui se pose sur mon enfant.FIN. oy CRE RE EN Tre en Remy, A TR TETE en 8 En deux mots Par CHAMPOL I.MONSIEUR URBAIN DE LAMOTHE Caissier à la Banque de France, 8, rue Vaneau, Paris.\u201cKecho (Tonkin), 12 juillet, 189.\u2018Je t\u2019ai toujours dit que tu as la vocation de la poule qui cou ve des canards.Te voila agité, affolé, aux cent coups; tu passes des nuits sans sommeil ; tu m\u2019écris huit pages de reproches, tout cela parce que j'ai fait une excellente traversée et que j'ai négligé de t\u2019en informer en arrivant ici Mais, mon ami, cela allait de soi! Nous n\u2019en sommes plus au temps patriarcal où l\u2019on faisait son testament avant de monter en diligence.\u2018Que dirais-tu donc si tu voyais les Pavillons-Noirs déboucher derrière moi dans les bambous pendant que je surveille mon poste?Allons, mon vieux, du courage ! Je fais de mon mieux pour te garder ton petit Henri, malgré les - pièges ennemis et les inconvénients du climat.\u201c\u201c Notre cuisine est large et soignée ; Je ne m'ennuie pas trop, car j'ai de bons camarades, et ici on se lie vite avec tout ce qui est Européen.On parle de fièvres dans la province voisine, mais c\u2019est moi qui m\u2019en moque, avec mon hygiène.Je deviens d\u2019une sagesse à faire peur! \u201c\u201c Ah! pendant que je parle de ma sagesse du jour, n\u2019oublie pas les petites folies de la veille.Passe chez le banquier de la place Louvois et tâche de payer.Surtout, ne donne pas mon adresse.\u201cEt papa?Il a le don de t\u2019occuper, et je t'en félicité, car tu ne sais pas être seul.C\u2019est une manie chez toi, mais enfin on ne se refait pas.Si mon père pouvait m\u2019envoyer 406 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE quelques subsides, je ne les refuserais pas.Il le peut, -eb toi, mon cher aîné, tu es une vraie mère.Un père et une mère, cela facilite bien des choses.\u2018\u201c Vu ta qualité de mère, j'ai des petites nouvelles confidentielles à te donner, ce que je ferai avant le départ du paquebot.Après cette lettre-ci, écris, si.tu-veux, mais n\u2019attends pas de moi une prose régulière ni surtout fréquente ; on ne peut s\u2019assujettir au travail supplémentaire dans les conditions Où nous sommes ici : le loisir est notre hygiène nécessaire.\u2018\u201c 14 juillet .Je voulais continuer le chapitre du cœur et te demander de m\u2019éclairer de ta haute raison, mon vieil ami.Cette maudite fête nationale est venue se mettre au travers de mes bonnes intentions.Je crois que je vais devoir agir d\u2019après mes propres lumières ; pourtant le cas est grave.\u2018Bon On me dit qu\u2019il est temps de livrer mes pattes de mouche au paquebot.Vite, mille tendresses.\u2019\u2019 Un.pâté suivait, puis un paraphe illisible, témoignant de la hâte avec laquelle le sous-lieutenant Henri de Lamothe avait dû couper court à ses épanchements épistolaires.Urbain en fut d\u2019autant plus contrairié qu\u2019il pouvait raisonnablement espérer la suite au prochain numéro.Son jeune frère avait horreur de la correspondance qu\u2019il considérait comme une marque de souvenir et d\u2019amitié tout à fait superflue, et, lorsque Henri de Lamothe trouvait une chose ennuyeuse et gênante, il -vait l\u2019habitude de s\u2019en débarrasser, sans plus ample réflexion, et surtout sans se demander si les autres seraient de son avis.\u2018\u201c Pauvre enfant! il n\u2019a pas de tête!\u201d disait avec un mélange d\u2019admiration et de pitié le modeste et pacifique Urbain qui n\u2019avait d\u2019autre espérance, d\u2019autre souci dans la vie que ce frère, plus jeune que lui de quinze ans, aussi beau, aussi brillant, aussi léger qu\u2019il était lui-même sérieux, tranquille, sans éclat et sans prétention.Il avait remplacé auprès d\u2019Henri leur mère, morte depuis longtemps : il l\u2019avait gâté, couvé, surveillé, sermonné, conseillé depuis son bas âge jusqu\u2019au jour où le jeune sous-lieute- - s\u2019était, sur sa demande, embarqué pour le Tonkin, laissant le pauvre Urbain seul au monde, seul derrière son guichet de la Banque de France, sans autre consolation que de songer à l\u2019absent et dé payer, sur ses économies, les petites dettes que son jeune frère laissait Loujours un peu partout.\u2018 \u2018\u201c Cher enfant, il n\u2019a pas de tête ! répétait le bon Urbain, \u2014 E- = \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 => -_ypy 1 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 407 alignant les louis aux créanciers, qui, remis de belle humeur, répondaient avec empressement : \u2018\u201c Mais il a si bon cœur!\u201d Ce qu'il y avait de plus triste dans la vie d\u2019 Urbain, c\u2019était chaque soir le retour à la maison paternelle.M.de Lamothe, qui avait déserté son foyer tant que ses forces et ses moyens le lui avaient permis, s\u2019ÿ voyait maintenant cloué par la vieillesse et les infirmités.D\u2019homme léger, frivole, aimablement égoïste, il s\u2019était transformé en vieillard grincheux, morose, cyniquement préoccupé de sa seule per- snonne.Lies vies gaies et brillantes ont de ces fins maussades.Ne pouvant plus avoir aucun plaisir, M.de Lamothe s\u2019offrait de nombreuses manies.Ses habitudes étaient devenues les seuls mobiles de son existence, et lui semblaient devoir régler exclusivement celle des autres.Ouvrir la porte un peu brusquement, être en retard ou en avance, le déranger en quoi que ce füût étaient de ces offenses de lèse- personnalité que les égoïstes finissent par prendre au sérieux et faire prendre au sérieux par les êtres dévoués qui les entourent d\u2019ordinaire.Urbain ressemblait à sa mère, une pauvre créature pleine d\u2019abnégation et de délicatesse, morte écrasée sous ce joug.Parfois, depuis le départ d\u2019Henri, il lui semblait aussi qu\u2019il allait succomber sous ce poids qu\u2019aucune affection, aucune espérance ne l\u2019aidaient plus à porter.Le soir, lorsque, après avoir terminé avec son père une dixième partie de piquet, il s\u2019échappait pour aller fumer un cigare en arpentant le trottoir paisible de la rue Vaneau, 1l avait beau se dire philosophiquement : \u2018 Que veux-tu, mon vieux, c\u2019est le devoir !\u2019\u2019 le devoir lui semblait parfois insupportable.Il lui prenait de vagues regrets de s\u2019être ainsi desséché derrière son guichet, de n\u2019avoir jamais véeu pour lui-même, d\u2019avoir abdiqué les rêves, les joies, les ambitions les plus légitimes de l\u2019homme, tout cela pour un rôle inutile de mère sans enfant Quelquefois déjà, ces pensées qu\u2019il qualifiait d\u2019égoïstes lui étaient venues, poignantes, pendant les longues soirées où Henri le laissait en tête à tête avec M.de Lamothe, préférant à sa société la plus petite distraction ; mais un sourire de son frère les chassait vite et il se disait, le regardant avec orgueil et concentrant «ur lui toutes les tendresse- qu\u2019il n\u2019avais pu épancher au dehors : ETC TEI ST TT 408.LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE \u2018 C\u2019est lui qui est mon avenir, mon bonheur! c\u2019est à lui que j'appartiens.Il se trouvera bien dans sa vie des moments où il aura besoin de moi.Il se mariera, il aura des enfants, et je ne mourrai pas tout seul, abändontié dans mon coin comme une vieille inutilité.\u2019 A présent Urbain se demandait, sans oser espérer de plus: - Quand reviendra-t-il, s\u2019il revient ?\u201d > Son père, après s\u2019être un peu agité de ne plus voir Henri, comme il en avait l\u2019habitude, avait éprouvé une grande consolation à faire son cabinet de toilette de la chambre de l\u2019absent - il était, du reste, trop occupé de ses rhumatismes pour se tourmenter d'autre chose.Dix-huit mois s\u2019étaient cependant écoulés sans apporter d\u2019autres nouvelles du sous-lieutenant, et Urbain, rongé d\u2019angoisse.tâchait de se mettre en colère en se répétant que la négligence seule de son frère était la cause de ses inqpié- tudes.\u2018 Quel sans-cœur! se disait-il.C\u2019est vrai qu\u2019il m'avait prévenu de son silence.Mais me laisser dix-huit mois sans un mot! Peut-être une lettre s\u2019est-elle perdue.\u201d Chaque fois que les Journaux parlaient de soulèvements au Tonkin, de choléra, de fièvre pernicieuse, le sang d\u2019Urbain se glaçait dans ses veines, ses yeux se faisaient hagards en dévorant les noms des vxictimes, et une joie âpre l\u2019étreignait en n\u2019y voyant que des inconnus.Il avait fini par ne plus oser lire ur: journal.: \u2018 Du reste, se disait-il, Je serais prévenu si ., mais non.Parbleu! les militaires en font bien d\u2019autres, et reviennent sains et saufs.Je suis une poule mouillée, décidément.\u2019 (À suivre.) LA SOCIETE DE LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 27 RUE BUADE, QUEBEC."]
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