L'action nationale, 1 octobre 2020, Octobre
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C X , n u m é r o s 8 - 9 \u2013 O c t o b r e - N o v e m b r e 2 0 2 0 OCTOBRES volume CX numéros 8-9 OCTOBRE-NOVEMBRE 2020 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Octobre-Novembre 2020 Vol.CX, nos 8-9 L\u2019Action en couverture Dominique Sarrazin Kipawa, 2014, Technique mixtes, gravure et relief sur bois, 152 cm x 152 cm Dominique Sarrazin élabore depuis de nombreuses années un langage peint hybridé par le collage et la matière.C\u2019est en quelque sorte une peinture d\u2019accumulations d\u2019expression abstraite qu\u2019elle situe dans de grands espaces.Son processus, qui côtoie les effets du hasard, transige avec l\u2019aspect imprévisible du rendu visuel en lien avec son procédé intuitif de création.En transportant sur bois son travail pictural, elle explore à sa manière les riches avenues du bas-relief contemporain.Les zones de compositions découpées en strates se confondent parfois avec le support en révélant leur aspect de bois naturel d\u2019une même essence.D\u2019autres zones sont investies d\u2019acrylique fluide amenant l\u2019effet du hasard et son mouvement en contraste dans l\u2019organisation sculptée.La présence visuelle du support comme matériau brut accueille la présence de la ligne gravée dans la composition en soulignant l\u2019hybridité du tableau qui s\u2019ouvre sur une multitude de chemins d\u2019illusions.« L\u2019œuvre de Dominique Sarrazin est animée par la métamorphose lyrique prise au vif dans un éclat solide et lumineux.Son œuvre est abstraite, mais élabore tout un réseau formel et thématique au cœur de la nature morte.L\u2019artiste la recontextualise en acte théâtral où chaque détail incarne un rôle entre la densité matérielle et l\u2019émotion pure.Les pâtes et les textures se livrent au dynamisme et aux visions du peintre en une harmonie que l\u2019on retrouve toujours renouvelée.Entre ciel et terre, ces gigantesques compositions accueillent à la fois l\u2019intimité des chrysalides et la force des grands espaces qui les bordent.Ce sont dès lors les contrastes qui transforment et mettent au monde la matière ainsi enveloppée.L\u2019artiste stimule par ailleurs une certaine conception du monde par laquelle les structures transcendent les compositions et se laissent pénétrer par l\u2019essence des couleurs, en totale maîtrise sous des éclairages par moments spirituels.Il s\u2019agit là d\u2019une œuvre mûrie et riche qui laisse le regard dans un état de spectacle ininterrompu.» Annie Lafleur, critique d\u2019art Dominique Sarrazin détient une maîtrise en arts visuels de l\u2019UQAM et y enseigne depuis vingt ans.Elle compte plus de 30 expositions solos au Canada et ses œuvres font partie de nombreuses collections publiques et privées.Elle est associée depuis 2017 au groupe ATC « Artistes têtes chercheuses » formé de neuf artistes enseignants de l\u2019UQAM (Denis Farley, Patricia Gauvin, Marie-France Giraudon, Jean Marois, Lise Nantel,, Josée Pellerin, Katherine Rochon, et Anne C.Thibault) qui explorent de nouvelles avenues d\u2019expression visuelles sur des sujets philosophiques au cœur de l\u2019art contemporain.Ils ont, entre autres, signé les expositions « Fabulam » et « Parergon ».dominiquesarrazin.com 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean Chartier, Pierre-Paul Sénéchal ; Lucia Ferretti.Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action Hin J 1 PLL Al C revues culturelles québécoises ARTS VISUELS CIEL VARIABLE - ESPACE - ESSÉ INTER - LE SAEORD - PLANCHES - PHOTO SOLUTION VIE DES ARTS - ZCNE DCCUPEE CINEMA 24 IMARES CINE-BULLES - CINEMAS - SEQUENCES CREATION LITTÉRAIRE ENTREVOUS - ESTUAIRE - EXIT LES ÉCRITS - MŒBIUS - XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉYÉ À BÂGOR0 ! - CAMINANDO - L'ACTION NATIOKALE LIBERTÉ - L'INCONVÉNIENT - NOUVEAU PROJET - NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME - RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES - RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS - CONTINUITE - HISTOIRE QUÉBEC - MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE - LETTRES QUÉBÉCIISES - LURELU - NUIT BLANCHE - SPIRALE THÉÂTRE ET MUSIQUE CIRCUIT JEU REVUE DE THEATRE - LES CAHIERS DE LA SORM THEORIES ET ANALYSES ANNALES O'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN ÉTUDES LITTÉRAIRES - TANGENCE - VOIX ET IMAGES revues sodep ie SODEP.QC.CA québécoises Sommaire OCTOBRES Faire lever l\u2019horizon - Éditorial 4 Robert Laplante Octobre 70, cinquante ans plus tard 13 Denis Monière Entre Pierre Laporte et Pierre Trudeau 16 Guy Bouthillier Mesures de guerre et survie de Pierre Laporte 28 Marc Laurendeau La crise d\u2019octobre 1970 et la théologie de la libération 37 Yves Vaillancourt Le Québec et les révolutions de 68 55 Ivan Carel Octobre 70 vécu par la coalition dominante et par la société civile 75 Bernard Dagenais Une dérive 88 Robert Comeau Les violations massives des droits et des libertés des Québécois et des Québecoises 95 Daniel Turp La grande alliance René Lévesque-Claude Ryan 119 Guy Lachapelle Fernand Dumont et la crise d\u2019Octobre 128 Serge Cantin L\u2019idéal de l\u2019indépendance du Québec, du FLQ au PQ 132 Louis Fournier La commission Keable 138 Louis Gill Octobre de Pierre Falardeau ou le choix de la responsabilité 146 Céline Philippe Le vol de 1995 167 Norman Delisle Épisodes d\u2019une guerre civile 175 Robin Philpot La véritable défaite de 1995 182 Gilbert Paquette D\u2019un référendum à l\u2019autre et la suite 198 André Véronneau Des indépendantistes qui ne voient que les arbres qui cachent la forêt ! 203 Renaud Lapierre Chronique du référendum de 1995.Les six dernières semaines 206 Jean Chartier P R I S E U N P R I S E D E U X 4 Éditorial Robert Laplante Faire lever l\u2019horizon Vingt-cinq ans.Une génération.Une éternité pour se retrouver dans les limbes.À moins que ce ne soit aux portes de nulle part.Les limbes, quelques-uns s\u2019en souviennent sans doute, c\u2019était le non- lieu dans l\u2019antichambre de l\u2019enfer immérité.Ce n\u2019est pas là que nous en sommes.Cinquante ans après Octobre 70, nous sommes au même endroit que là où nous a placé le Grand Lov\u2019in de la Place du Canada.Sous l\u2019occupation.Anesthésiés sous un joug de bienveillance.Le Canada nous aimait.Il nous aime toujours pour ce que nous lui permettons d\u2019avoir l\u2019air.Magnanime comme un maître chanteur.Imbu de sa grandeur dans la certitude que sans lui nous ne serions que ce qu\u2019il pense que nous sommes.Nous voilà toujours à nous définir dans le déni qu\u2019on nous assène, dans le doute que des moyens puissants nous instillent.Revenir sur Octobre 70, tenter de relire Octobre 95, c\u2019est d\u2019abord une entreprise de lutte contre l\u2019amnésie induite, contre la mémoire trafiquée.En cinq décennies, une révolution a eu lieu, une révolution au sens premier terme : un parcours de trois cent soixante degrés.Retour à la case départ.Tout ce qui a été entrepris pour enfin accéder au statut de sujet politique a été lentement érodé.Octobre 70 a d\u2019abord été un coup de boutoir donné par un État canadian sûr de son fait.On pourra toujours dire qu\u2019un certain Québec l\u2019aura cherché, égaré ente le 5 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 romantisme et le désespoir de cause.Mais ce ne sera là encore une fois que se lire dans le regard de l\u2019autre.La vérité historique première aura été plus crue, plus dure et plus difficile à assumer : le coup d\u2019état des mesures de guerre visait d\u2019abord à placer le Québec au cœur de sa propre tragédie.Comme au lendemain de 1837, il aura fallu un immense effort collectif pour ne pas se dissoudre devant ce tragique que nous nous refusions à voir comme un destin.Comme dans le long hiver de survivance nous avons fini par nous éprouver autrement, par tenter de nous assumer comme sujet de ce qui nous arrive ou, du moins de ce qui pourrait nous arriver.Cela aura duré vingt-cinq ans.Toute une génération aura trimé avec un œil sur l\u2019horizon.Des résultats spectaculaires ont commencé à donner des fruits qu\u2019au moins trois générations avaient désespéré de voir venir.Mai 1980 aura constitué non pas une pause, non pas un coup de frein, mais bien une convulsion.Le minoritaire contre lequel le sujet politique tentait de naître s\u2019est affaissé.Trudeau et l\u2019aile canadienne-française ont réussi un coup de maître : redéfinir les rapports Canada-Québec dans des catégories étrangères à ce que depuis trois générations les nationalistes de tous les horizons avaient tenté de se donner comme cadre de lecture du destin collectif.Le coup d\u2019État aux résultats partiels de 70 a cette fois été réédité, mais avec un succès analogue à celui de l\u2019Acte d\u2019Union.Rapatriement de la constitution, imposition de la Charte canadienne des droits pour harnacher et diminuer les pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale et déploiement d\u2019une rhétorique de diversion qui aura berné les Claude Ryan et autres inconditionnels qui ont servi à produire des leurres, à se faire les relais d\u2019une lecture décentrée du Québec, de ses intérêts, de sa condition politique. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 Les indépendantistes, les autonomistes et, globalement, tous ceux et celles qui avaient encore du mal à consentir à la régression et au confort de la condition minoritaire ont tout de même résisté.Mais il s\u2019agissait bien de résistance et pas nécessairement de riposte.Le Parti québécois de ces années qui déboucheront sur le référendum de 1995 aura constamment oscillé entre l\u2019offensive et la mobilisation défensive.Cette ambivalence aura trouvé son apogée dans l\u2019adoption de la loi 101 et surtout dans les multiples consentements à son charcutage par les tribunaux fédéraux.Les choses ont pris une tournure fatale après l\u2019adoption de la Charte canadienne : au lieu de riposter par de nouvelles versions de la loi, par des gestes d\u2019affrontement et de contestation de la légitimité canadian, les péquistes au pouvoir ont reculé devant la tâche.Les dénonciations enflammées n\u2019ont pas manqué, mais l\u2019engagement à respecter l\u2019ordre constitutionnel imposé et l\u2019entêtement à se conformer aux jugements d\u2019une cour illégitime ont commencé de saper le Québec comme sujet politique.L\u2019implacable logique de minorisa- tion venait de trouver un nouvel engrenage.Le référendum de 1995 aura été conduit dans un climat de lutte sourde entre les deux ailes péquistes que le volontarisme de Jacques Parizeau a tenté désespérément de concilier.La tâche était pour ainsi dire impossible.Avec ce que nous avons appris depuis, il est clair que l\u2019aile des conciliants auraient tout mis en œuvre pour ramener le Québec dans les catégories de la politique et de la logique d\u2019état canadian.Nous le savons par ce que nous ont révélé les archives et par les quelques témoignages courageux et lucides qui tentent de lever le voile sur la dynamique interne de ce qu\u2019était le Parti québécois à l\u2019époque.Nous le savons surtout par ce qui est advenu de l\u2019action d\u2019Ottawa.Il a volé le référendum en jouant de tous les ressorts de la raison d\u2019État.Il n\u2019y avait là que du prévisible que n\u2019a pas su prévoir le gouvernement du Québec. 7 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 Dans ces combats, la candeur est impardonnable.Et le lit de la candeur était douillet pour ceux-là qui voyaient dans l\u2019accession à la souveraineté une négociation de fair-play.Le négociateur du lendemain, celui-là qui avait entrepris de manœuvrer en pleine campagne pour infléchir ce qui pouvait mener à dévoiler une vérité qu\u2019il ne pourrait pas négocier, ce négociateur a consacré la dissolution du sujet politique.Refusant le conflit de légitimité, refusant de mener une bataille que même Ottawa envisageait de perdre, Lucien Bouchard est devenu un agent de régression historique inespéré.Le Plan B a fait le reste : offensive juridique avec le Clarity Bill, asphyxie financière avec les réductions de transferts et autres manœuvres et, enfin, lancement d\u2019une guerre psychologique et d\u2019une campagne de propagande sans précédent.Une guerre qui a fait franchir au Canada des pas de géants dans l\u2019oblitération de notre peuple et dans la réalisation de son ultime projet politique : un état unitaire.Une génération plus tard, le Québec est plus provincial que jamais.Sa représentation de lui-même est plus confuse que jamais, érodée par de puissantes manœuvres idéologiques visant le brouillage systématique de tous ses repères symboliques.Le sujet politique n\u2019est plus qu\u2019un manœuvrier se payant de mots avec l\u2019autonomisme sans conséquence.La minorisation est non seulement un fait, mais dans une part grandissante de la population une condition normale, acceptée, consentie.Une aspiration frelatée qu\u2019Ottawa manipule à son gré à grand renfort de rhétorique qu\u2019il peine lui-même à garder en apparence conciliante.Trudeau fils veut finir la besogne.Il est bien en phase avec le courant de fond de l\u2019opinion canadian : il n\u2019y a plus rien à concéder au Québec.Rien sinon qu\u2019une part congrue de ce qu\u2019il faut pour en maintenir une image folklorique utilisable quand le Canada en a besoin.À sa manière, à ses conditions. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 L\u2019autonomisme provincial n\u2019est pas un projet politique québécois.C\u2019est une voie de relégation.Un espace de consentement à la minorisation qui s\u2019imagine pouvoir mitiger la dépossession par des garanties symboliques de sécurité culturelle.Ce n\u2019est pourtant que pour consommation locale : le Canada du multiculturalisme n\u2019a rien à faire de ces considérations et ne fera aucune concession pour ménager un espace particulier à ce qu\u2019il considère comme une communauté geignarde, rétrograde.Il estime avoir réglé la question du Québec qui ne saurait être qu\u2019un reliquat nauséabond.L\u2019autonomie provinciale réelle sera définie par Ottawa qui ne doute pas un seul instant que son action nous élèvera, nous arrachera à cette part de ce que nous sommes et qui ne mérite pas grâce à ses yeux.Les Octobres de la période contemporaine ramènent le Québec à ce qu\u2019il a toujours été depuis la Conquête : une nation sous occupation.La laisse est plus courte qu\u2019elle ne l\u2019a jamais été depuis l\u2019Union.Ceux-là qui pensent que le combat indépendantiste a perdu toute pertinence parce que les vexations individuelles à l\u2019endroit des parlants français ont disparu ne comprennent rien à la domination politique.L\u2019indépendance est nécessaire parce que le Québec n\u2019est pas libre de ses choix, parce que son développement est orienté et conditionné par un État dont les intérêts et le modèle de développement sont contraires à ses intérêts vitaux.Les autonomistes ne comprennent pas davantage ce que signifie la logique de minorisation et ils seront bientôt nombreux à s\u2019indigner de voir surgir mépris, quolibets et calomnie devant les moindres gestes d\u2019affirmation.Le retour des conduites vexatoires est à l\u2019ordre du jour.La prochaine réforme linguistique va partir un bal sinistre.Le Canada ne fera pas de quartier.Et il pourra compter sur de valeureux quarterons d\u2019idéologues de la bien-pensance diversitaire.La dignité nous fera l\u2019obligation de lutter quoiqu\u2019il en coûte, 9 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 mais la lucidité nous imposera de le faire en tenant compte de ce que le déni nous a trop longtemps fait croire : aucune loi québécoise n\u2019assurera la pérennité du français tant que nous resterons dans le Canada.Seule l\u2019indépendance le fera.Elle ne sera pas magique : la pression de la démographie continentale continuera de s\u2019exercer, mais au moins notre langue et notre existence qu\u2019elle porte auront cessé d\u2019être combattues par un ordre politique usurpateur.Le Québec vit sous occupation et les temps prochains vont le forcer à se voir tel qu\u2019il est et où il est : sous le joug.Le temps n\u2019est plus à la résistance, mais bien à la riposte.Et elle viendra.Parce que le peuple québécois existe et n\u2019entend pas se laisser mourir, quoi qu\u2019en disent les démissionnaires.Parce qu\u2019il est capable de s\u2019éprouver non seulement dans l\u2019adversité, mais encore et surtout dans l\u2019invention de l\u2019avenir.Si tout peut sembler encore à recommencer c\u2019est parce que rien n\u2019est mort de ce qui, dans l\u2019épaisseur des jours, laisse advenir la capacité de faire lever l\u2019horizon.q , On.investit ICI.Four Favoriser lo revitalisation des territoires urbains, pour soutenir les communautés, Dans l\u2018'agroclimentaire durable Four crméliorer l'accès à une alimentation saine issue d'une approche responsable, Dans la lutte contre les changements climatiques Pour faciiter la transition énergétique et préserver notre capital natured, EIN FONDACTION Donner du sens à l'argent, fondaction.com La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop w- om Lassurance d\u2019une culture québévaise forte et te et vivante dass S S ae 0 fall ST aid ee Fe, rere de soutenir US re FN 1314 Fh fEng wi EET adel TY I ali | ov \u2014\u2014__\" NTT 13 Atti ' Fry 8 LL ELE L J [Vi LT TTP Sr \u2014\u2014\u2014 Ls TI [YE -SN HE NL ari 1800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec eRassemblement pourun PAYS Souverain HA Québec notre seule patrie 4 www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ NATIONAL DU QUEBF FRANÇAISE \u2014 \u2014 v «i he) i de io Mauricie SRE n-Baptiste WAN ES Te pren 13 OCTOBRES - PRISE UN Denis Monière* Octobre 70, cinquante ans plus tard** Le 16 octobre 1970 au matin l\u2019armée canadienne occupait les rues de Montréal et d\u2019autres villes du Québec.Nous aurions été dans l\u2019impossibilité de tenir un colloque puisque les rassemblements étaient interdits et il n\u2019y avait pas internet pour fournir une alternative.En pleine nuit, le gouvernement Trudeau avait fait appel à la loi sur les mesures de guerre.Ce décret adopté sous prétexte d\u2019une insurrection appréhendée avait pour effet de suspendre les libertés civiles et autorisait les policiers à arrêter et à détenir sans procès toute personne soupçonnée d\u2019avoir des liens avec le Front de libération du Québec.8000 soldats de l\u2019armée canadienne envahirent le Québec.Il y eut 4600 perquisitions avec saisie et 31 700 perquisitions simples.497 personnes furent détenues arbitrairement.Il s\u2019agissait de comédiens, chanteurs, poètes, écrivains, journalistes, syndicalistes et surtout des militants indépendantistes associés au Parti québécois.Cette décision du cabinet fédéral fut la plus répressive adoptée par un pays occidental en période de paix pour combattre un mouvement terroriste.Le 17 octobre, le corps de Pierre Laporte était découvert à l\u2019aéroport de St-Hubert.Ces événements sont considérés comme les plus traumatisants de l\u2019histoire politique du Québec au XXe siècle.* Président de la Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ).** Tiré du colloque « La violence politique » organisé à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre.La SOPPOQ a contribué financièrement à la publication de ce numéro. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 14 O C T O B R E S - P R I S E U N La Société du patrimoine politique du Québec a décidé d\u2019organiser ce colloque avec quelques questions en tête.Comment l\u2019État canadien en est-il arrivé à cette décision extrême ?Quelles furent les effets politiques de cette répression ?Comment les citoyens ont-ils été affectés par l\u2019intervention de l\u2019armée ?Comment cette suspension des libertés civiles a-t-elle été perçue à l\u2019étranger ?Comment les médias ont-ils traité cette crise politique ?Comment les témoins de l\u2019époque jugent-ils la crise d\u2019octobre ?Notre ambition était de faire l\u2019état des connaissances produites par les chercheurs universitaires en histoire, en science politique, en sociologie et en communication.Qui sommes-nous ?La SOPOQ a été créée en 2001 à l\u2019initiative de Marcel Masse.C\u2019est un organisme à but non lucratif et non partisan qui a pour mission de mettre en valeur le patrimoine politique du Québec auprès du grand public.Elle réunit des universitaires, des politiciens, des journalistes et des citoyens qui sont intéressés à la promotion du patrimoine politique.Ses principaux objectifs sont de : \u2022 Participer à la construction de la mémoire nationale en préservant les traces de l\u2019histoire politique et en les mettant en valeur ; \u2022 Coordonner la collecte du patrimoine politique du Québec, en constituant des archives et en les mettant à la disposition du public ; \u2022 Intervenir auprès des gouvernements et de sensibiliser la population afin de multiplier les initiatives dans le domaine ; L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 15 O C T O B R E S - P R I S E U N \u2022 Produire et faire produire au Québec des inventaires, des répertoires et des recherches historiques et patrimoniales concernant la vie politique ; \u2022 Collaborer avec l\u2019Assemblée nationale, les ministères ou tout organisme intéressé par les activités de la Société ; \u2022 Rechercher des dons, legs, commandites et autres contributions, de les administrer et organiser des campagnes de financement pour les fins de la Société.Nous organisons des colloques, des expositions, nous publions des livres, nous avons aussi créé un site d\u2019archives politiques où on trouve les discours des premiers ministres du Québec et du Canada, les programmes des partis, les discours tenus en campagne électorale, etc.Le colloque que nous tenons aujourd\u2019hui est le 23e que nous organisons.Préparer un colloque se fait longtemps d\u2019avance et je puis dire que celui-ci fut particulièrement difficile à organiser.Je remercie les membres du comité scientifique qui ont tenu le cap malgré les aléas de la pandémie.Nous avons dû nous ajuster aux circonstances changeantes et innover en nous résignant à la diffusion des conférences en ligne.Pour compenser les contraintes de ce mode de communication, nous publions aujourd\u2019hui dans ce dossier les textes que les conférenciers nous ont transmis.q 16 OCTOBRES - PRISE UN Guy Bouthillier* La commémoration d\u2019octobre 1970 Entre Pierre Laporte et Pierre Trudeau** Dans le souvenir de ceux qui l\u2019ont vécue, dans la narration qu\u2019en font les médias, la « crise d\u2019Octobre » apparaît comme une affaire entre Canadiens français : d\u2019un côté, les Lanctôt, et autres frères Rose.De l\u2019autre, Lucien Saulnier, Jean Drapeau, Jérôme Choquette, Robert Bourassa.Même du côté d\u2019Ottawa, ce sont des Canadiens français que l\u2019on voit, ceux du French Power comme on disait à l\u2019époque : Trudeau, bien entendu, mais aussi Marchand, Pelletier, Pépin, Lalonde.Même chose aussi dans les Forces armées à la tête desquelles Pearson avait pris soin, en juillet 1966, de placer le général Jean- Victor Allard, premier Canadien français à accéder à ce poste, comme il placera Léo Cadieux, en septembre 1967, à la tête du ministère de la Défense nationale, lui aussi premier Canadien français à occuper ce poste.Quelques vedettes aussi, Pierre Vallières, Michel Chartrand, Claude Ryan, René Lévesque, les avocats Robert Lemieux et Robert Demers, sans oublier Julien Giguère et ses compagnons de la police.Bref, des Canadiens français partout.Suprême ironie : pour un peu, on croirait que le Québec s\u2019est séparé du Canada.* Politologue.** Conférence d\u2019ouverture au colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 17 O C T O B R E S - P R I S E U N Sur cette scène, bien des choses se sont passées : deux enlèvements, un manifeste politique lu sur les ondes, des communiqués de presse semi-clandestins, le « Just Watch me » de Trudeau, des hélicoptères au-dessus de nos têtes, des soldats partout, à Montréal surtout, mais aussi sur les rives du Saint-Laurent et de la Saguenay, formant ainsi un front de 600 kilomètres de long.Mais de tous les morceaux de ce casse-tête, la pièce principale, c\u2019est la mort de Laporte.À la question : « Que savez-vous d\u2019Octobre ?», on vous répondra \u2013 on vous répondait en tout cas jusqu\u2019en 2010 \u2013 par une énumération de ces éléments, et presque toujours en commençant par Laporte.« Quand celui-ci est-il mort ?» « Comment est-il mort, qui l\u2019a tué ?» « Que pensaient ceux qui l\u2019ont tué ?» Au 40e, on devint plus empathique : « Qu\u2019est devenue sa veuve ?Et ses enfants ?Comment sa famille a-t-elle vécu son premier Noël sans lui ?» « Et l\u2019ami Bourassa, et son collègue Choquette, comment ont- ils vécu ça ?» Un exemple pris dans les médias : le magazine L\u2019Actualité, dans son numéro du 15 octobre 2010, a barré sa page couverture du grand titre « FLQ.QUI A SACRIFIÉ PIERRE LAPORTE ?», accompagné d\u2019une photo de Paul Rose.Autre exemple, pris au domaine de l\u2019histoire populaire : le long chapitre que le Mémorial du Québec a consacré à la crise d\u2019Octobre s\u2019intitule tout uniment : « ON A TUÉ LAPORTE ».Les médias ne sont pas les seuls à s\u2019être fixés sur Laporte.Lors du 30e anniversaire, les députés de l\u2019Assemblée nationale ont voulu s\u2019exprimer.C\u2019était lors de leur séance du 17 octobre, date à laquelle Pierre Laporte fut assassiné.Ils adoptèrent tout naturellement à l\u2019unanimité une motion qui soulignait le courage et le sacrifice de la victime.Mais sur tout le reste, les mesures de guerre, la suspension des libertés, le débordement policier, absolument rien ne fut dit1.1 Débats de l\u2019Assemblée nationale, 17 octobre 2000, p.7164-7166. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 18 En occupant la place centrale dans la mémoire collective, le cadavre de Laporte laisse peu de place pour les autres éléments du drame, notamment tout ce qui se situe autour d\u2019Ottawa et du « Just watch me! » Non seulement en parle- t-on moins, mais on en rend même la discussion douteuse, suspecte même : soulever cet aspect, c\u2019était \u2013 c\u2019est encore ?\u2013 avoir l\u2019air de se ranger du côté des terroristes, de se montrer favorable à la violence.(Cette suspicion, très répandue au Québec, s\u2019étendait aussi au Canada anglais, où elle venait alors questionner le patriotisme de certains propos.) Et c\u2019est nul doute pour cette raison \u2013 qui s\u2019apparente à celle de la rectitude politique \u2013 qu\u2019à chaque anniversaire, on nous servait la même recette, qui consiste à nous faire assister à une espèce de rodéo urbain autour de Cross et de Laporte, opposant le FLQ aux corps policiers, quand ce n\u2019était pas les cellules du FLQ entre elles, sorte de « Bonnie and Clyde » de la politique canadienne, palpitant certes, un peu triste et même tragique à la fin, mais totalement impropre à nous éclairer sur la vraie nature de la « crise d\u2019Octobre ».Commencer avec Laporte en tête, c\u2019est risquer fort de finir avec lui, notre mémoire enfermée, bâillonnée avec lui dans le coffre arrière d\u2019une voiture, là où elle est certaine de ne déranger personne et surtout pas le pouvoir politique.On ne s\u2019étonnera pas que le Pouvoir lui en fut si reconnaissant qu\u2019il donna son nom à un grand et magnifique pont, faisant ainsi de Pierre Laporte, de tous nos hommes politiques qui ont servi depuis 1760, celui qui aura eu droit au plus imposant de nos monuments de mémoire.Cette censure de la mémoire, comment l\u2019expliquer ?Est-ce la honte, la culpabilité d\u2019un crime de sang auquel nous aurions tous participé collectivement pour avoir trop souvent, trop bruyamment manifesté dans nos rues, trop L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 19 fortement applaudi dans nos assemblées surchauffées du centre Paul-Sauvé, ou simplement trop ressenti d\u2019émotions en entendant lire, un certain soir d\u2019octobre, le fameux manifeste du FLQ ?Relisons ici le Quartier latin, qui fut proche de ces milieux d\u2019étudiants-manifestants, et qui écrit aux lendemains des « événements » d\u2019Octobre : Tout le monde, au lendemain de la déclaration de la loi de guerre, se sentait coupable d\u2019être ce qu\u2019il était.Tous auraient voulu se sentir à mille milles d\u2019ici.Pourtant, de quoi sommes-nous coupables ?D\u2019être Québécois avant d\u2019être fédéraliste ?De vouloir changer notre société ?Oui, de tout ça.Quiconque [\u2026] s\u2019est déjà affirmé indépendantiste, est coupable.Ce climat d\u2019auto-répression et de culpabilité n\u2019était pas nouveau ; nous nous sommes toujours sentis coupables de tout, coupables de ne pas être riches, coupables de ne pas être instruits, coupables de ne pas être bilingues, coupables d\u2019être Québécois, simplement2 ! Est-ce l\u2019humiliation de s\u2019être fait rappeler brutalement que le Québec, malgré les beaux discours des Bourgault, Lévesque et de Gaulle, n\u2019était toujours qu\u2019une simple province du Canada et non un vrai État ?Qu\u2019après avoir pensé que nous étions en train de devenir maîtres de notre destin, nous fûmes aussitôt ramenés à notre véritable condition par une énième démonstration de force, laquelle venait remuer dans nos mémoires toutes celles qui les avaient précédées, et qui avaient fait de nous un peuple assujetti à la supériorité du nombre et de la violence d\u2019État d\u2019un autre ?Toutes, c\u2019est-à- dire bien entendu, celles de 1760, de 1837, et de 1885, mais aussi, il ne faudrait surtout pas les oublier, celles de 1917 et de 1942, c\u2019est-à-dire celles des deux crises de la conscription, qu\u2019un grand clerc de chez nous, brillant intellectuel 2 « Quand la \u201cdemocracy se défoule\u201d, QL Le Quartier latin, du 24 octobre au 6 novembre 1970. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 20 O C T O B R E S - P R I S E U N de la politique, et futur grand acteur de la crise d\u2019octobre, décrivait ainsi quelques années seulement avant les « événe- ments d\u2019Octobre » : Le sentiment de supériorité des Canadiens de langue anglaise ne s\u2019est jamais dédit et n\u2019a jamais cessé de caractériser leur attitude vis-à-vis des Canadiens français.À Ottawa, et dans les autres provinces, ce nationalisme put porter le masque pieux de la démocratie.Car à mesure que les Canadiens de langue anglaise devenaient les plus nombreux, ils se mirent à voiler leur intolérance sous le couvert de la règle majoritaire : grâce à cette règle, ils purent [\u2026] imposer férocement la conscription en 1917, et manquer en 1942 à la parole donnée.[\u2026] Lors du plébiscite de 1942, l\u2019État fut mis au service du nationalisme canadien-britannique et abusa de la faiblesse numérique des Canadiens français pour se délier de ses engagements envers ceux-ci3.Est-ce la peur ?« Nous avons eu les reins cassés, il y a deux siècles, et ça paraît », disait en 1960 le frère Untel dans ses Insolences4.La peur qu\u2019ayant provoqué l\u2019ire du maître, on subirait cette fois encore les foudres de sa colère, le souvenir de toutes ces peurs passées venant renforcer celle d\u2019aujourd\u2019hui ?Peur, en somme, d\u2019avoir été encore une fois vaincus par une force supérieure, toujours la même ?La victoire de Trudeau On fait fausse route si on reste « entre nous », claquemurés entre quelques dates du calendrier d\u2019octobre 1970.Pour rouvrir notre mémoire collective et pour commencer à comprendre ce qu\u2019a été la « crise d\u2019Octobre », ouvrons nos 3 Pierre Elliott TRUDEAU, « La nouvelle trahison des clercs », Cité libre, avril 1962, à la p.8, notamment la NBP no 18.4 Jean-Paul DESBIENS, Les insolences du frère Untel, préface d\u2019André Laurendeau, Éditions de l\u2019homme, 1960. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 21 O C T O B R E S - P R I S E U N fenêtres, l\u2019une vers le haut, qui nous fera remonter dans notre propre histoire, l\u2019autre vers l\u2019ouest, qui nous fera prendre en compte nos voisins du Canada anglais.L\u2019ouverture vers le haut.Pour comprendre Octobre, n\u2019hésitons pas à remonter l\u2019histoire de nos conflits avec les Canado-Britanniques, comme les appelait Trudeau.Du reste, il s\u2019est trouvé des Canadiens anglais pour le faire avant nous.Quelques exemples.Eric Kierans, ministre dans le cabinet Trudeau, raconte dans ses Mémoires que cette décision sur les mesures de guerre lui rappela instantanément la Seconde Guerre mondiale et le sort qui fut réservé alors à la population d\u2019origine japonaise de Colombie-Britannique.Pour sa part, Lester Pearson, le prédécesseur immédiat de Trudeau, remonta plus haut, et pensa à la crise de la conscription de 1917 et à l\u2019exécution de Louis Riel.Grattan O\u2019Leary, journaliste et commentateur politique, qui fut nommé au Sénat, se rappela, lui, l\u2019époque des patriotes de 1837.Et là ne s\u2019arrête pas cette remontée dans l\u2019histoire que firent certains Canadiens anglais pour mieux comprendre ce qui se passait sous leurs yeux.Ainsi, Thomas Berger, avocat, député du NPD à Victoria, juge à la Cour suprême de la Colombie-Britannique, et grand ami de la cause autochtone, est aussi l\u2019auteur d\u2019un important essai sur les droits et libertés dans l\u2019histoire du Canada, Fragile Freedoms, dans lequel il se penche sur huit épisodes dramatiques où ces droits et libertés furent brimés.Et pour mieux nous aider à comprendre, il situe octobre 1970 dans une lignée de répressions qui s\u2019ouvre par la déportation des Acadiens, passe par la répression des Métis et l\u2019exécution de Louis Riel ainsi que la répression des écoles françaises en Ontario et dans l\u2019Ouest, et qui se termine par Octobre 1970, non sans, au passage, rappe- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 22 O C T O B R E S - P R I S E U N ler la répression du communisme dans les années 1920 et 1930 ainsi que la répression des Témoins de Jéhovah et de leur mouvement dont on oublie parfois qu\u2019ils ont été, eux aussi, frappés par les mesures de guerre en 1939-1945, et dont des centaines furent envoyés dans des camps d\u2019internement5.Une affaire de Canadiens français ?Mais non ! La réalité vraie, c\u2019est qu\u2019il y avait, juste à côté, le Canada anglais avec son opinion, son gouvernement, son État, son armée, son nationalisme.En le laissant de côté, on vient de le dire, on s\u2019interdit de comprendre Octobre 1970.Heureusement, un homme se présenta, tout disposé à nous faire comprendre.Il fut porté à la tête du Canada et il savait qu\u2019il n\u2019avait pas été placé là pour régler quelque problème de police criminelle, mais bien pour régler un problème de nature politique, la défense du territoire national du Canada.« On dit que j\u2019ai été élu pour mettre le Québec à sa place.Et sa place, c\u2019est dans le Canada », se vanterait Trudeau.Confronté aux violences qu\u2019il craignait tant depuis celles de l\u2019automne 1968 à Chicago (voir infra) et qui éclateront à Montréal en octobre 1970, Trudeau choisira \u2013 et imposera à sa police fédérale ainsi qu\u2019à ses ministres \u2013 la voie royale des mesures de guerre, pour ce que celles-ci allaient lui apporter de pouvoir, de prestige, et de clarté dans sa conception du Canada.5 Thomas R.Berger, Fragile Freedoms, Human Rights and Dissent in Canada, Toronto/Vancouver, 1981.Paru en français sous le titre Libertés fragiles.Droits de la personne et dissidence au Canada, traduit de l\u2019anglais par Marie-Claire Brasseur en collaboration avec Daniel Séguin, Montréal, 1985. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 23 O C T O B R E S - P R I S E U N Cette loi, il la connaissait, pour l\u2019avoir vu fonctionner pendant la guerre, et l\u2019avoir dénoncée vertement en février 1948 dans la revue Notre Temps, et plus tard, pour l\u2019avoir évoquée à divers moments de sa carrière d\u2019intellectuel engagé et de professeur de droit.Mais quid ?À partir de quand, devenu premier ministre, commença-t- il à songer à s\u2019en servir lui-même ?Suivons-le dans son itinéraire : on constatera qu\u2019il y songea d\u2019entrée de jeu, et on verra que ce ne fut pas par un simple coup de tête, mais suite à une longue réflexion qu\u2019il asséna son coup de force.Est-ce en octobre 1968, quand il fit remarquer à ses ministres qu\u2019on ne saurait discuter d\u2019une charte des droits et libertés sans d\u2019abord s\u2019interroger sur l\u2019impact éventuel de pareille charte sur le droit du gouvernement à recourir à la Loi des mesures de guerre, remarque qu\u2019il conclura en disant « qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autre option que de permettre la suspension de la charte, si nécessaire, en temps de guerre6 » ?Est-ce en novembre 1968, quand il expliqua à des étudiants de Kingston qui l\u2019interrogeaient sur sa politique militaire, que ce qui l\u2019inquiétait maintenant, ce n\u2019était plus ce qui se passait à Berlin, derrière le rideau de Fer, mais bien plutôt les violences interethniques qui venaient de semer la terreur et la destruction à Chicago et qui pourraient aussi se produire « dans nos grandes villes canadiennes ».Inquiétude profonde qui le conduira, quelques mois plus tard, le 3 avril 1969, à renverser l\u2019ordre des priorités qui s\u2019imposait jusqu\u2019alors en matière de défense, pour y placer au premier rang, celle qui, jusqu\u2019alors, n\u2019était que la petite dernière, à savoir « la sur- 6 Cabinet Minutes (BCP, Canada, 31 Oct.1968), p.6. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 24 O C T O B R E S - P R I S E U N veillance de notre territoire et de nos côtes », autrement dit « la sécurité interne7 ».Est-ce en octobre 1969, dans son fameux discours des « Finies les folies » quand il déclara : « C\u2019est dans la rue, pas à Québec, pas à Ottawa, c\u2019est dans la rue qu\u2019on va décider de l\u2019orientation de cette société.Alors, ça veut dire qu\u2019il faut y être dans la rue, nous aussi.[\u2026] Il faut y être, dans la rue, parce que c\u2019est vrai, peut-être, que c\u2019est là où la politique se décidera.Et si on n\u2019y est pas, nous autres libéraux, elle se fera sans nous.Elle se fera par l\u2019anarchie, elle se fera par les fauteurs de troubles ».Après quoi, Trudeau conclut par une solennelle promesse : Aucune crise nulle part au Canada ne nous laissera indifférents [\u2026] vous pouvez compter sur nous.On ne laissera pas diviser ce pays, ni de l\u2019intérieur, ni de l\u2019extérieur.[\u2026] Je vous le répète, aucune crise ne nous trouvera absents d\u2019aucune partie du Canada, et surtout pas du Québec.Et je vous le dis, quant à nous, ç\u2019a assez duré les folies depuis quelques années.Finies les folies8.7 Cette idée n\u2019était pas entièrement nouvelle dans les milieux dirigeants d\u2019Ottawa : elle fut exprimée par le général Jean-Victor Allard, le 21 juin 1966, \u2013 quatre ans avant la « crise d\u2019octobre \u2013 devant les députés fédéraux membres du Comité parlementaire de la défense, lesquels se déplacèrent à Saint-Hubert, là où le général venait de situer le commandement de sa nouvelle «force mobile», loin de la capitale peut-être, mais bien proche de la métropole.En substance, comme le décrivait Dan Loomis, un officier de l\u2019armée qui fut proche collaborateur du général ce n\u2019est pas une puissance étrangère, mais plutôt des forces révolutionnaires locales déterminées à détruire le pays de l\u2019intérieur qui constituent maintenant la principale menace pour le Canada.En conclusion de son exposé, et pour illustrer la description qu\u2019il venait de donner du combat à mener contre le terrorisme intérieur, le général Allard usa d\u2019une image saisissante : «Si un homme sort un couteau, vous ne réagissez pas en sortant un couteau un peu plus long et en vous battant.Non.Vous rassemblez un peloton de soldats, qui pointeront leurs armes vers son cœur et lui dites de déposer son couteau ou il sera abattu.» Dan G.LOOMIS, Not much Glory : Quelling the F.L.Q., 1984).8 Charles-Philippe COURTOIS et Danic PARENTEAU (éd), Les 50 discours qui ont marqué le Québec, 2011, p 234-246. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 25 O C T O B R E S - P R I S E U N Toutes ces dates ont chacune leur importance dans le cheminement de Trudeau vers les mesures de guerre, mais les deux suivantes seront plus décisives encore.D\u2019abord, le 21 décembre 1969, dans la foulée immédiate de son discours sur « Finies les folies », réuni avec ministres et hauts responsables au sein du Comité sur la Sécurité et le Renseignement, Trudeau détailla ce qu\u2019il attendait dorénavant de la GRC : A : amasser de l\u2019information sur les sources de financement des mouvements séparatistes ; B : amasser de l\u2019information sur l\u2019influence séparatiste au sein : du Gouvernement du Québec, de la Fonction publique du Québec, des partis politiques du Québec, des universités du Québec, des syndicats et des professions au Québec ; C : amasser de l\u2019information sur les troubles politiques au Québec9.9 Ce programme d\u2019action, qui montre bien quel était l\u2019ennemi qu\u2019il avait dans son collimateur, il en était tellement fier qu\u2019il le reproduira presque intégralement dans ses Mémoires politiques (pages 119- 120).Mais comment ne pas comprendre Trudeau d\u2019avoir cherché ainsi à se positionner face aux générations futures ?Lui, l\u2019adversaire d\u2019Ottawa, l\u2019anticonscriptionniste de 1942, parti se planquer à Harvard en septembre 1944, (quand le gouvernement se mit à recruter, non plus seulement des volontaires, mais aussi de vrais conscrits), voici qu\u2019en octobre 1970, il refaisait surface du côté d\u2019Ottawa comme chef suprême des Forces armées canadiennes qui viendrait sauver le Canada de la menace séparatiste.Ainsi, se trouvait-il, grâce à ses mesures de guerre, blanchi à la fois des soupçons de sympathies fascistes qui pesaient sur les anticonscriptionnistes canadiens-français dans les milieux anglophones du Canada et des États-Unis, et, dans son cas personnel, des accusations de couardise qui lui furent adressées à deux moments précis de son cheminement : à Harvard en septembre 1944, comme l\u2019ont bien montré ses biographes, Monique et Max Nemni, puis de nouveau à l\u2019hiver 1968, quand il fit connaître son intention d\u2019accéder au poste de premier ministre du Canada.Sur ce dernier point, voir George RADWANSKI, Trudeau,Toronto, 1978. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 26 O C T O B R E S - P R I S E U N Ensuite, le 7 mai 1970, (soit 10 jours après l\u2019élection au Québec dans laquelle le PQ obtint 24 % des votes), secoué par le score que venait de faire le Parti québécois auprès de l\u2019électorat, en réunion avec ses ministres, il fit mettre à l\u2019ordre du jour l\u2019étude des étapes à franchir dans l\u2019éventualité où la Loi des mesures de guerre serait invoquée en raison d\u2019une insurrection \u2013 « by reason of insurrection10 ».L\u2019occasion qui allait se présenter à lui en octobre 1970, il la crut trop belle, et il ne la rata donc pas.Il imposera ses mesures de guerre, contre l\u2019avis formel de Higgitt de la GRC, et malgré les réticences de certains de ses ministres canadiens anglais : Eric Kierans (dans ses Mémoires), et sur place, le 15 octobre, à l\u2019heure de la décision, les ministres Joe Greene, Allen MacEachen, Bob Drury (dont aucun toutefois n\u2019osa aller jusqu\u2019à présenter sa démission).Nous connaissons la suite.Cette guerre, ceux qui l\u2019ont déclarée et menée l\u2019ont gagnée et facilement, faute d\u2019adversaires sérieux, il est vrai.Non dans la joie d\u2019un triomphe franc, comme en novembre 1918 ou en mai 1945, mais plutôt dans le silence et la gêne \u2013 comme cela se produit souvent dans les guerres civiles.Pour le Québec, ce fut une défaite.Pour son « État », dont était démontrée la totale impuissance en période de crise, comme l\u2019illustra, entre autres choses, la piteuse scène des députés de l\u2019Assemblée nationale qui, le 15 octobre, ayant appris l\u2019arrivée imminente de l\u2019armée, partirent vite se mettre au vert pour trois semaines.Une défaite aussi pour l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec, pour ceux en particulier qui croyaient la chose facile, soit parce 10 Cabinet Minutes (BCP, 7 mai 1970), p.23 (traduction). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 27 O C T O B R E S - P R I S E U N que le Canada n\u2019était « pas un vrai pays » (Lucien Bouchard), soit parce qu\u2019il était un pays de grande civilité anglo-saxonne (René Lévesque).Mais la plus grave des défaites, ce serait celle de ne pouvoir, un jour, nommer la « crise d\u2019Octobre » pour ce qu\u2019elle était vraiment : l\u2019affrontement de deux collectivités, dont l\u2019une aligna son armée et usa de la violence d\u2019État pour réaffirmer son emprise sur l\u2019autre, et d\u2019en être toujours incapables des décennies plus tard.Incapables aussi \u2013 et peut-être est-ce cela la source du problème ?\u2013 de rattacher cette défaite d\u2019octobre 1970 à toutes celles qui l\u2019ont précédée et suivie dans notre histoire, à commencer par la première, celle de 1760.Tant que nous ne reconnaîtrons pas pour ce qu\u2019elles sont, aussi bien l\u2019agression militaire dont le Québec a été l\u2019objet en 1970 que la défaite qui s\u2019ensuivit, nous continuerons d\u2019en subir les conséquences.q 28 OCTOBRES - PRISE UN Marc Laurendeau* Mesures de guerre et survie de Pierre Laporte On m\u2019a demandé de parler des conséquences de l\u2019application de la Loi des mesures de guerre.J\u2019en traiterai du point de vue de la survie de Pierre Laporte, de l\u2019amplitude de la rafle policière, de la rumeur de gouvernement parallèle et enfin de l\u2019effet de la lourde riposte gouvernementale sur le Parti québécois.J\u2019ai été amené à faire des recherches en préparation du balado « Pour l\u2019avoir vécu » sur la crise d\u2019Octobre, que je présente sur le site OhDio de Radio-Canada avec Anne- Marie Dussault.Ces recherches m\u2019ont amené à formuler un constat qui était loin d\u2019être aussi clair pour moi dans les décennies antérieures.Ce constat est le suivant : la mise en vigueur de la Loi des mesures de guerre était la pire des stratégies si, « pour des raisons humanitaires » (selon la formule des autorités de l\u2019époque), l\u2019on avait voulu sauver la vie de Pierre Laporte1.Exprimant le sentiment de la famille, Jean Laporte, le fils du ministre exécuté, disait en entrevue le 12 octobre 2020, et 1 Pierre Laporte avait dirigé la revue L\u2019Action nationale de 1954 à 1959.* Journaliste.Auteur de Les Québécois violents.La violence politique 1962- 1972, Boréal, 1990, 352 p.Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 29 O C T O B R E S - P R I S E U N cela pour la première fois, que les gouvernements avaient laissé tomber Pierre Laporte et s\u2019étaient empressés, devant une situation de crise, de la régler au plus vite au nom de la raison d\u2019État, d\u2019organiser des funérailles nationales deux jours après et de lui dédier rapidement un pont (le 6 novembre suivant).Contrairement au désir exprimé du groupe des « amis de Pierre Laporte », représentés par Luc Beauregard, qui avaient demandé, par respect pour la mémoire du défunt, qu\u2019aucune photo ne soit prise du ministre dans la tombe, la Gazette en publia une où l\u2019on voyait Robert Bourassa regardant Pierre Laporte dans son cercueil.Beaucoup d\u2019ins- trumentalisation dans tout cela.Improvisation et radicalisme dans la cellule Chénier Pierre Laporte avait été enlevé de manière brouillonne, dans la totale improvisation, par la cellule Chénier du FLQ, même si théoriquement le groupe de Paul Rose voulait se donner du temps pour accumuler des ressources et se construire une « prison du peuple », selon l\u2019expression des Tupamaros, dans une grande benne de camion dissimulée sur un terrain de ferme.Comme on sait, c\u2019est au Texas, au moment où ils cherchaient à acquérir des armes de poing, qu\u2019ils entendent la nouvelle de l\u2019enlèvement du diplomate James Richard Cross, par leurs camarades de la cellule Libération.Ils se disent (et c\u2019est surtout la ferme conviction de Paul Rose) que jamais les gouvernements ne vont céder pour un Britannique et ils reviennent à toute allure.Trop tard pour enlever le type d\u2019otage qu\u2019ils avaient dans leur mire, un diplomate américain ciblé au cours de l\u2019été, car les ponts de la Rive Sud vers Montréal sont bloqués.Ils L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 30 O C T O B R E S - P R I S E U N décident de revoir leur stratégie, de chercher un otage plus à leur portée.Après consultation des annuaires et quelques repérages-éclair, ce sera le ministre Pierre Laporte, découvert présent à son domicile de Saint-Lambert.Le projet consiste (on le saura plus tard) à faire sortir la famille du ministre, puis à tenir Pierre Laporte dans sa maison à la pointe des fusils-mitrailleurs pour négocier avec les autorités gouvernementales.Mais les felquistes auront la partie plus facile : le ministre joue au football sur son terrain avec son neveu et les quatre ravisseurs n\u2019ont qu\u2019à le cueillir pour le forcer à monter dans leur voiture.Cela se passe le samedi.Pendant que le ministre de la Justice Jérôme Choquette vers 18 h explique en conférence de presse la position de son gouvernement, les membres de la future cellule Chénier portent déjà leurs déguisements.Dès que M.Choquette prononce le mot sauf- conduit, ils savent que l\u2019ensemble des revendications du FLQ sont repoussées et l\u2019offre gouvernementale se résume à une offre de régler en exil leur sort avenir individuel.Trois jours après l\u2019enlèvement, le mardi 13 octobre, va se tenir une rencontre entre les représentants deux cellules (Libération et Chénier) pour coordonner leur stratégie.Cela se passe chez Louise Verreault, une jeune femme de 22 ans avec qui Paul Rose a une liaison amoureuse.Suivant ce que raconte Jacques Cossette-Trudel, Paul Rose, a déposé un révolver entre les deux felquistes, qui se parlent « dans le blanc des yeux ».Paul Rose, raconte son interlocuteur, reproche à la cellule Libération sa mollesse dans les négociations et demande fermement que la cellule Libération liquide son otage britannique, car le FLQ démontrerait ainsi sa détermination L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 31 O C T O B R E S - P R I S E U N et détiendrait un atout, l\u2019autre otage encore vivant, que les gouvernements voudraient alors sauver.Traumatisé, Jacques Cossette-Trudel va raconter son échange aux membres de sa propre cellule.Il est en état de choc.Sa femme de l\u2019époque, Louise Lanctôt, confirme aujourd\u2019hui ce récit spontané qu\u2019il lui a fait de la rencontre et le fait qu\u2019il paraissait secoué.De même la psychologue Louisiane Gauthier, qui a préparé un rapport pré-sen- tenciel sur Jacques Cossette Trudel en 1979, assure que la rencontre avec Paul Rose « portant sur des passages à l\u2019acte meurtriers » l\u2019a fortement ébranlé.Mais des proches de Paul Rose, son fils Félix Rose, son frère Jacques Rose, Bernard Lortie et Louise Verreault nient cette version.Reste que cette rencontre a engendré une perception chez la cellule Libération, la menant à croire que la cellule Chénier pourrait éliminer son otage.Ils tentent de publier un communiqué qui apaise la cellule Chénier lui signalant que Cross reste prisonnier et ne sera pas exécuté.La crainte des membres de la cellule Libération est constatée par nul autre que leur otage, James Cross.Il va en témoigner dans le film de Carl Leblanc « La Belle Province ».L\u2019otage britannique assiste à l\u2019annonce dans les médias que Pierre Trudeau fait mettre en vigueur les mesures de guerre.Il entend clairement derrière lui une voix de femme (celle de Louise Lanctôt, selon le rapport Duchaîne) qui dit : « Laporte est mort ».Donc au moment de l\u2019annonce de la loi d\u2019exception, l\u2019on ne donne pas cher, au sein de la cellule Libération, de la vie de Pierre Laporte.Les services policiers, qui ont fait une étude comparative des communiqués et du vocabulaire employé, savent déjà que la cellule qui détient Pierre Laporte est plus radicale.Pour le chef de la section antiterroriste de la police L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 32 O C T O B R E S - P R I S E U N de Montréal, Julien Giguère, cette différence d\u2019approche était bien connue.D\u2019ailleurs la cellule Libération a déjà fait des concessions et abandonné quelques conditions.Rupture du dialogue Robert Bourassa-Pierre Laporte Le discours équivoque de Robert Bourassa et les lettres suppliantes, pleines d\u2019espoir que Pierre Laporte lui adresse en disent long sur l\u2019état d\u2019esprit de ces deux protagonistes.Robert Bourassa a présenté au lendemain de l\u2019enlèvement de Pierre Laporte un discours qui est un chef-d\u2019œuvre d\u2019équivoque.Le journaliste Bernard Derome a conclu en ondes que c\u2019était un refus de négocier et Michel Roy, du Devoir, invité à la même émission, était convaincu que Robert Bourassa venait de dire qu\u2019il voulait négocier, mais avec une condition préalable.Cette ambiguïté du jeune premier ministre allait devenir une signature de ses années de pouvoir.Pierre Laporte avait opté pour l\u2019interprétation optimiste au point de remercier Robert Bourassa pour son ouverture à la négociation et d\u2019offrir de revenir au travail dans les 24 heures.Avoir recours aux mesures de guerre dans ces conditions c\u2019était prendre un risque énorme sur la vie de Pierre Laporte.Disons que sauvegarder sa vie n\u2019était plus la considération principale principale.La perte de contrôle rue Armstrong Dans la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert, près d\u2019une base aérienne et de mouvements de troupes, le ministre était détenu dans une grande promiscuité.Le désespoir du ministre et la tension des ravisseurs ont vite L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 33 O C T O B R E S - P R I S E U N atteint leur point maximum.Le vendredi Pierre Laporte se lance par la fenêtre sans enlever le bandeau de ses yeux.Un geste de désespoir et d\u2019exaspération plus qu\u2019une vraie tentative d\u2019évasion.Le samedi selon les termes du communiqué, cela mènera à une « exécution ».Francis Simard décrit bien dans son livre, Pour en finir avec octobre, comment la Loi des mesures de guerre a été accueillie rue Armstrong : « la réponse du gouvernement passe devant ta fenêtre ».Le mercredi 14 octobre, des personnalités issues de la société civile avaient pourtant demandé au gouvernement Bourassa de négocier pour sauver la vie des otages (René Lévesque, Claude Ryan, Alfred Rouleau, Guy Rocher, Fernand Dumont, Mathias Rioux, etc.).En cas d\u2019impasse dans les négociations, les autorités auraient pu laisser aux policiers le temps repérer la maison de la rue Armstrong, que plusieurs membres des deux cellules soupçonnaient d\u2019être « brûlée », connue des policiers.Une ultime négociation aurait alors pu être entamée pour libérer le ministre captif.Jean Laporte, fils du ministre, souligne cette différence en octobre 2020.L\u2019on allait, dit-il, négocier plus tard pour sauver la vie de James Cross, mais avant de préserver celle de Pierre Laporte, les gouvernements avaient une autre priorité : frapper un grand coup.Selon la vision du Strategic Operation Center à Ottawa, il fallait administrer un « choc psychologique ».Mais au même moment, la vie de Pierre Laporte était sur le fil du rasoir.Pour cerner la cellule Libération, une simple enquête policière a permis de trouver le repaire de la rue des Récollets.Cette enquête a été bien faite par le sergent Donald McCleery de la L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 34 O C T O B R E S - P R I S E U N GRC.En gros, il a remonté la piste des meubles que le couple Cossette-Trudel avait entreposés chez des amis avant d\u2019entrer en clandestinité, effectué quelques filatures et fait encercler la maison où James Cross était détenu.Donald McCleery que j\u2019interrogeais pour la télévision de Radio-Canada en 1980, à l\u2019émission Télémag, avouait que la Loi des mesures de guerre ne lui avait pas été nécessaire pour mener cette enquête.L\u2019amplitude de la rafle policière La section antiterroriste de la police de Montréal avait peu d\u2019effectifs et fut vite dépassée.Ses policiers bien entrai- nés ont été relayés par des policiers généralistes ayant peu d\u2019expérience dans l\u2019antiterrorisme.La désorganisation tourna au chaos le jour de l\u2019enlèvement de Pierre Laporte, selon les termes utilisés par l\u2019avocat-enquêteur Jean- François Duchaîne.Au lendemain de l\u2019enlèvement du ministre, le jour même où Robert Bourassa va formuler sa réponse télévisée depuis l\u2019hôtel Reine-Élizabeth, le chef de la section antiterroriste, Julien Giguère exprimait sa demande de pouvoirs spéciaux et le chef du contentieux de la Ville de Montréal, Michel Côté, songeait à dépoussiérer une vieille loi, la Loi des mesures de guerre.Il était en contact régulier avec Marc Lalonde, secrétaire particulier du premier ministre Trudeau.La première liste dressée par la section antiterroriste de la Ville de Montréal comprenait d\u2019environ 60 personnes.Mais la GRC en arriva à gonfler les listes de quelques centaines de personnes à partir de ses propres dossiers et de nouveaux critères que le rapport Duchaîne décrit comme à « objectifs politiques ».C\u2019est ce tournant-là que le rapport de l\u2019avocat Jean-François Duchaîne décrira comme un dérapage.N\u2019oublions pas qu\u2019à Ottawa, tant chez les décideurs L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 35 O C T O B R E S - P R I S E U N politiques qu\u2019au sein de la GRC, on faisait l\u2019amalgame separatist/terrorist.Et le cabinet Trudeau n\u2019avait pas dissipé cette confusion.Même le critère de base dans le règlement accompagnant les mesures de guerre donnait lieu à une interprétation trop large.Dans ses entrevues subséquentes, le chef de la section antiterroriste de la Ville de Montréal cite souvent ses dispositions : « quiconque aide, assiste, encourage ».La porte était grande ouverte à l\u2019arbitraire.Ces pouvoirs spéciaux furent utilisés pour donner une forte commotion au mouvement indépendantiste et à une partie de la gauche, majoritairement (mais pas seulement) des jeunes.Rumeur de gouvernement parallèle Le gouvernement parallèle (tentatives de former « un gouvernement provisoire prêt à transférer le pouvoir constitutionnel à un pouvoir révolutionnaire », venait de préciser Jean Drapeau au soir de son élection) est une théorie que Pierre Trudeau et Marc Lalonde se sont efforcés d\u2019accréditer personnellement dans le Toronto Star comme justification a posteriori des mesures de guerre.Le journaliste Peter Newman, dans ses mémoires publiées en 2004, regrette amèrement de s\u2019être prêté leur jeu.Quand on interrogea Pierre Trudeau aux Communes sur cette rumeur, il répliqua que c\u2019était « une rumeur lancée par l\u2019opposition et la galerie de la presse ».Zut alors ! S\u2019exclame en français Newman, « c\u2019étaient ses rumeurs, pas les miennes.» Marc Lalonde, dans un entretien à la Première chaîne radio de Radio-Canada le 11 août 2020 chez Stéphane Bureau, disait qu\u2019il n\u2019y avait jamais cru.À d\u2019autres moments, il avait déclaré n\u2019y avoir pas cru, mais que ses sources étaient tellement crédibles, comme Lucien Saulnier et Jean Drapeau. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 36 O C T O B R E S - P R I S E U N S\u2019il n\u2019y avait pas cru, pourquoi avait-il tant insisté en 1970, tout comme Pierre Trudeau, pour que Peter Newman la diffuse dans son journal à la grandeur du pays ?Poser la question, c\u2019est peut-être y répondre.Conséquences pour le Parti québécois Sur le coup le Parti québécois a perdu des membres.malgré les efforts soutenus déployés par René Lévesque pour dissocier son parti de l\u2019usage de la violence.Le souvenir des dérives felquistes a pu faire plafonner son vote en 1973.D\u2019autant plus que des rappels démagogiques ont été faits.Pierre Vallières avait désavoué la violence et s\u2019était joint au Parti québécois.Un ex-ministre de l\u2019Union nationale, Jean-Noël Tremblay, en a profité pour affirmer que le Parti québécois « avait du sang sur les mains ».Mais les mesures de guerre, par l\u2019indignation qu\u2019elles ont suscité, ont transformé des fédéralistes influents en souve- rainistes : le sociologue Guy Rocher, Pierre-Marc Johnson (il fut souverainiste jusqu\u2019à sa reconversion au terme des années 80), Lise Payette et Lucien Bouchard.Ces leaders dans leur domaine ont trouvé intolérable l\u2019abus de pouvoir que représentait la Loi des mesures de guerre qui permettait d\u2019arrêter sans mandat et d\u2019incarcérer des poètes, des artistes, des syndicalistes, des militants de gauche ainsi que des membres de comités de citoyens et surtout des indépendantistes.La mise en vigueur de cette loi d\u2019exception comportait un aspect règlement de compte avec le vieil adversaire de Pierre Trudeau depuis le début des années cinquante : le nationalisme québécois.q 37 OCTOBRES - PRISE UN Yves Vaillancourt* La crise d\u2019octobre 1970 et la théologie de la libération** Je remercie les organisateurs du colloque sur le 50e anniversaire de la crise d\u2019octobre 1970 de m\u2019avoir invité à traiter le thème de la théologie de la libération en lien avec la crise d\u2019octobre et de le faire en tenant compte de la dimension internationale.Pour moi, parler de l\u2019appropriation de la théologie de la libération, c\u2019est la même chose que de parler de l\u2019accélération de la politisation ou du virage à gauche, dans le Québec des années 1967 à 1970, d\u2019un nombre significatif de personnes qui s\u2019inspirent du christianisme pour alimenter leur pensée et leur action.Quant à la dimension internationale, j\u2019en tiendrai compte en faisant référence à ce qui se passe dans certains pays d\u2019Amérique latine que j\u2019ai fréquentés à la même époque.Mon texte est structuré en quatre parties.Dans une première, j\u2019évoque celui que j\u2019étais en octobre 1970.Dans une deuxième, j\u2019identifie douze facteurs qui ont contribué à la politisation de chrétiens au Québec au cours des années 1966-1970.Dans une troisième, j\u2019examine la Conférence épiscopale de Medellín en 1968 comme étant un moment charnière de l\u2019émergence de la théologie de la libération dans l\u2019espace public latino-américain.Dans une quatrième, je présente quelques pistes d\u2019analyse sur les réactions des chrétiens politisés lors de la crise d\u2019Octobre 1970.* Professeur émérite, École de travail social, UQAM.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 38 O C T O B R E S - P R I S E U N I\u2013 Qui j\u2019étais à l\u2019automne 1970 ?Pour préparer ce texte, j\u2019ai dû faire un exercice de rajeunissement.J\u2019ai tenté de revenir dans ma tête, 50 ans en arrière.Où étais-je, qui étais-je en octobre 1970 ?J\u2019avais 29 ans.J\u2019étais jésuite sans être prêtre.J\u2019étais responsable d\u2019une petite communauté de 8 jésuites, au coin de Côte-Ste-Catherine et Déom.Au printemps, j\u2019avais terminé ma licence en sciences religieuses à la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal.Je poursuivais des études de maîtrise en science politique à l\u2019Université de Montréal.Je venais d\u2019entrer au comité de rédaction de la revue Relations qui, sous la direction d\u2019Irénée Desrochers et Guy Bourgeault, avait amorcé à l\u2019été 1969 un virage à gauche.Le 8 septembre, j\u2019étais rentré d\u2019un voyage de 100 jours en Amérique Latine, dont 35 jours au Chili en pleine campagne électorale présidentielle, pour étudier la place des chrétiens révolutionnaires dans la lutte pour le socialisme menée par l\u2019Unité populaire en respectant les institutions démocratiques.Le 4 septembre à minuit, j\u2019avais écouté avec une foule de partisans de l\u2019Unité populaire, le discours de victoire de Salvador Allende devant le palais de la Moneda à Santiago.Le 6 septembre, sur ma route de retour vers Montréal, j\u2019avais rencontré Mauricio Lefebvre, Oblat d\u2019origine québécoise, à La Paz en Bolivie, dans le cadre d\u2019une grève de la faim.Ce missionnaire qui pratiquait la théologie de la libération fut assassiné le 2 août 1971 sous le gouvernement militaire d\u2019Ovando arrivé au pouvoir à la suite d\u2019un coup d\u2019État.Dans les semaines qui ont suivi mon retour à Montréal, j\u2019ai fait quelques émissions d\u2019affaires publiques sur ce qui se passait au Chili.Le 24 septembre, j\u2019ai fait une conférence sur les élections chiliennes dans une maison privée d\u2019Outremont et, parmi la trentaine de personnes présentes, il y avait Jacques Grand\u2019Maison et Michel Chartrand.Dans ma tête et mes activités, au cours de cet automne 1970, il y avait L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 39 O C T O B R E S - P R I S E U N un projet qui m\u2019animait.C\u2019était celui de bâtir un Réseau de politisés chrétiens qui aurait des affinités et des solidarités avec le courant des Chrétiens pour le socialisme en Amérique latine (Vaillancourt, 1970, 1971a et 1971b).II\u2013 Douze facteurs qui ont favorisé la politisation de chrétiens en 1966-1970 La politisation dont il est question ici se traduit par une posture critique qui impacte les idées et les actions des chrétiens à la fois sur le terrain de l\u2019Église et sur celui de la société.Je relève une douzaine de facteurs l\u2019ont favorisé et illustré.1.De 1967 à 1970, dans plusieurs communautés religieuses masculines et féminines, on assiste à la création de petites résidences dans lesquelles des groupes de 5 à 8 personnes vivent dans des logements ordinaires, souvent ancrés dans des quartiers populaires, au lieu de vivre dans l\u2019anonymat des grands couvents, maisons et scolasticat.Exemple, les sœurs du Bon conseil et les Oblats dans le Centre-Sud de Montréal ; les sœurs Auxiliatrices ; les Capucins et les Oblats à Hull ; les Fils de la Charité et les Jésuites dans le Sud- ouest ; les Clercs de Saint-Viateur à Havre-Saint-Pierre.Chez les Jésuites, où j\u2019ai vécu cette transition en janvier 1968 avec grand bonheur, on est passé du scolasticat de l\u2019Immaculée- Conception au 1855 Rachel à Montréal où nous vivions à plus de 100 dans une immense maison, vers huit petites résidences de 7-8 personnes à proximité de l\u2019Université de Montréal, des milieux de vie ouverts, dynamiques et ancrées dans leur territoire.Dans la région de Montréal, ces transitions ont été accélérées par la décision des communautés religieuses masculines et du Grand séminaire, d\u2019envoyer les étudiants et leurs professeurs vers la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal, au lieu de continuer à les garder en serres chaudes dans leurs scolasticats. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 40 O C T O B R E S - P R I S E U N 2.La grève des étudiants de la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal à l\u2019automne 1968.Cette grève a duré cinq semaines, la plus longue sur le campus.Les assemblées générales sont nombreuses et fréquentées par les deux tiers des étudiants.Elles sont animées avec brio par un jeune rédemptoriste qui maîtrise bien le code Morin : Gérald Larose.La contestation porte sur les orientations des cours et la gouvernance de la Faculté.La grève a contribué à politiser pour la vie nombre d\u2019étudiants et de professeurs.3.La création des constituantes du réseau de l\u2019Université du Québec en 1969 a permis le développement de programmes d\u2019étude en sciences religieuses à l\u2019UQAM, à l\u2019UQAC, à l\u2019UQAR, à l\u2019UQTR.Cette étape représente une rupture avec le temps où les grands séminaires et les scolasticats, des milieux fermés, étaient les lieux uniques ou principaux où se faisait l\u2019enseignement de la théologie.Les professeurs et les étudiants de sciences religieuses s\u2019intègrent dans les campus universitaire, ce qui amène de l\u2019oxygène, grâce aux contacts avec d\u2019autres disciplines, d\u2019autres enseignants, d\u2019autres étudiants et, pour certains, l\u2019expérience du syndicalisme universitaire qui, à l\u2019époque, constitue un levier pour la pensée critique et l\u2019action progressiste.4.À partir de 1969, les directions de deux revues chrétiennes importantes, la revue Maintenant des Dominicains et la revue Relations, des Jésuites se rapprochent.Bien avant 1969, Maintenant était déjà une revue progressiste qui accompagnait la Révolution tranquille et sympathisait avec l\u2019indépendance du Québec (Roy, 2012).Mais Relations était demeurée une revue qui boudait la Révolution tranquille.Le rapprochement entre les deux revues a été rendu possible parce que Relations a entrepris un virage à gauche à l\u2019automne 1969.Ce virage doit beaucoup à l\u2019arrivée de Guy L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 41 O C T O B R E S - P R I S E U N Bourgeault comme secrétaire de rédaction.Il s\u2019accentuera en 1970 avec l\u2019ajout de jeunes jésuites au comité de rédaction comme Gabriel Dussault et moi (Beaudry, 2017 ; Baum, 2011).À partir de 1969, Vincent Harvey et Hélène Pelletier- Baillargeon de Maintenant et Guy Bourgeault se donnent le mot pour se concerter.5.De 1965 à 1970, un mouvement d\u2019animation sociale original et dynamique se développe dans différentes villes et diocèses du Québec, notamment à Montréal et à Hull.Ce mouvement de comités de citoyens est soutenu par les Églises de Montréal et de Hull.Il est dirigé en partie par des militants chrétiens.Comme Michel Blondin et Françoise Marceau au Conseil des œuvres de Montréal ; Réjean Mathieu et Isidore Ostiguy à l\u2019Assemblée générale de l\u2019Île de Hull (Blondin, Comeau et Provencher, 2012).6.L\u2019impact au Québec de la politisation d\u2019un nombre significatif de missionnaires québécois (hommes et femmes) qui ont adopté des positions de gauche dans certains pays d\u2019Amérique latine.Ce sont les Jésuites au Brésil ; les Oblats, les prêtres des missions étrangères et les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame au Chili, au Pérou et en Bolivie ; les sœurs du Bon-Conseil à Cuba et en Haïti, etc.(Relations, 1973).À mesure que les chrétiens entament un virage à gauche au Québec, ils et elles découvrent l\u2019existence les missionnaires québécois progressistes en Amérique latine et ils ressentent le besoin de nouer des liens avec eux et elles (LeGrand, 2009 et 2013).7.Le virage à gauche de militants et militantes de mouvements d\u2019action catholique.C\u2019est ce que vivent nombre de dirigeants nationaux de la JOC comme Yves et Lise Nantel, Jean-Guy Laguë, Henri-Paul Labonté, Marie-Claire Nadeau, Joseph Giguère, etc.Le Carrefour 1969 qui a mobilisé L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 42 O C T O B R E S - P R I S E U N 2 500 jeunes travailleurs et chômeurs du Québec et de l\u2019Aca- die a constitué un point tournant pour le virage à gauche de la JOC d\u2019ici qui était bien connectée avec la JOC de l\u2019Amérique latine (Labonté, 2011).8.En 1970, l\u2019équipe de l\u2019émission religieuse de 5D, à la télévision de Radio-Canada, dans laquelle Simonne Monet- Chartrand était recherchiste, cherchait proactivement les collaborations avec les chrétiens de gauche pour faire des entrevues et suggérer des sujets d\u2019émissions allant dans le sens de la théologie de la libération.9.L\u2019arrivée au Québec tout au long des années 1960 d\u2019une vague immigration haïtienne qui fuyait la dictature des Duvalier.Cette vague d\u2019immigration comprend plusieurs intellectuels et militants de gauche, chrétiens ou pas, qui ont des liens étroits avec Karl Lévêque et Franklin Midy qui ont joué un rôle important dans notre petite communauté jésuite du 2301, chemin de la CôteSainte-Catherine, une maison décomplexée et attractive pour un grand nombre d\u2019Haïtiens et de Québécois.C\u2019est là que nous avons connu les Max et Adeline Chancy, Renaud Bernardin, George Anglade, Ghislaine Charlier, Rosemay Eustache, etc.10.À la fin des années 1960, des chrétiens de gauche participent à la direction d\u2019organismes de coopération internationale comme Développement et Paix (D&P), SUCO, le CECI et L\u2019Entraide missionnaire.C\u2019était le cas à D&P, une nouvelle organisation qui, avec le soutien de l\u2019Église catholique, a été fondée en 1968 par trois militants chrétiens progressistes : André Tremblay, ex-militant CSN, Denise Gauthier, une militante du Mouvement des travailleurs chrétiens (MTC) et Roméo Maione, ancien dirigeant national de la JOC au Canada.À l\u2019invitation de D&P, l\u2019archevêque brésilien Helder Camara est venu faire une série de conférences au Québec en mai 1968. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 43 O C T O B R E S - P R I S E U N 11.Au lendemain de la publication d\u2019Humanae Vitae, l\u2019encyclique de Paul VI qui avait créé de fortes polarisations dans l\u2019Église catholique en 1968, on a assisté à l\u2019émergence au Québec d\u2019un mouvement des communautés de base ecclésiales qui s\u2019apparentait à des mouvements semblables apparus au Brésil et en Haïti (Rousseau et Quirion, 1968).12.À partir de l\u2019automne 1967, Gregory Baum, rencontré lors d\u2019une conférence oécuménique à Toronto, devient une connaissance inspirante pour moi et d\u2019autres chrétiens de gauche au Québec.C\u2019est un théologien canadien d\u2019envergure internationale, membre du NPD et basé à l\u2019Université de Toronto.Les échanges avec Gregory ont nourri notre réflexion critique sur les écrits officiels de l\u2019Église catholique du temps de Paul VI (1963-1978), tant dans le domaine social à la suite de la publication de l\u2019encyclique Populorum progressio en 1967, que dans le domaine de la morale sexuelle à la suite de la publication d\u2019Humanae Vitae en 1968 (Baum, 1990 et 2018).III\u2013 Émergence de la théologie de la libération à Medellín en août 1968 Puisque les mots « théologie de la libération » font partie du titre de mon article, je dois les baliser, ce que je ferai en les situant dans le contexte latino-américain et en privilégiant comme point de référence la Conférence épiscopale latino-américaine (CELAM) d\u2019août-septembre 1968.C\u2019est lors de cette conférence de 10 jours que la théologie de la libération émerge dans l\u2019espace public.En effet, c\u2019est dans ce continent que cette théologie trouve son origine, en émergeant de pratiques collectives de chrétiens et chrétiennes dans des luttes de libération individuelle et collective avec, par et pour des groupes sociaux dominés (ou opprimés), L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 44 O C T O B R E S - P R I S E U N en suivant la tradition de « la pédagogie des opprimés » de Paulo Freire (1970).S\u2019intéresser à la théologie de la libération, ça implique une dimension théologique (une prise en compte des évangiles et des écritures comme source de réflexion).Ça implique aussi une dimension sociopolitique (une prise en compte des rapports sociaux).Dans l\u2019année qui a précédé la conférence de Medellín, plusieurs collectifs de chrétiens de gauche avaient publié des lettres pour établir des liens entre les luttes de libération et la rupture avec le système capitaliste dominant1.Ce message se retrouvait dans une lettre publique signée par 900 prêtres (argentins, brésiliens, uruguayens et péruviens) qui écrivaient, le 30 juin 1968, que « la libération est impossible sans un changement fondamental des structures socioéco- nomiques de notre continent » (Gheerbrant, 1969 : p.139 ; Commission épiscopale du Pérou, 1969, p.105).Le même groupe recommandait au CELAM de « ne pas confondre la VIOLENCE INJUSTE des oppresseurs qui soutiennent ce système néfaste avec la VIOLENCE JUSTE des opprimés qui sont obligés d\u2019y recourir pour atteindre leur libération » (Commission épiscopale du Pérou, 1969, p.106).Les demandes radicales exprimées dans cette lettre des 900 prêtres représente un cas parmi des dizaines d\u2019autres qui ont été rendues publiques en 1967 et 1968 pour mettre de la pression sur les 200 évêques et experts qui allaient participer à la rencontre de Medellín (Ibid., p.117-154).C\u2019était à l\u2019époque où l\u2019aile progressiste de l\u2019épiscopat latino-américain était encore consistante et influente, ce qui la rendait perméable aux aspirations des chrétiens engagés dans les luttes de libération.1 On retrouve des dizaines de documents collectifs signés par des groupes de chrétiens de gauche, comprenant des évêques, des prêtres, des religieux et religieuses et des laïcs, dans Gheerbrant (1969) et le livre sur Medellín produit par la Conférence épiscopale du Pérou (1969). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 45 O C T O B R E S - P R I S E U N Quand on examine les passages substantiels des documents conclusifs de la Conférence de Medellín qui abordent les questions de paix, de violence, de pauvreté et de justice, en ayant en tête les positions adoptées habituellement dans les documents officiels de l\u2019Église catholique romaine, on trouve, certes, des éléments de continuité.Par exemple, ces documents réaffirment clairement que les chrétiens sont des artisans de paix qui réprouvent la violence et tiennent compte des balises rappelées par Paul VI à l\u2019effet que « violence et révolution sont contraires à l\u2019esprit chrétien » ; ou que « la violence ou la révolution armée engendre généralement de nouvelles injustices, introduit de nouveaux déséquilibres et provoque de nouvelles ruines » (Commission épiscopale du Pérou, 1969, p.233-234).Toutefois, il faut aussi souligner que les documents du CELAM à Medellín comprennent des positions innovantes sur deux points en particulier.Premièrement, le CELAM a repris à son compte le concept de « violence institutionnalisée », ce qui était une première dans un document officiel de l\u2019Église.Je cite le document final de Medellín sur la Paix : « Il [le chrétien] n\u2019est pas sans se rendre compte qu\u2019en bien des endroits l\u2019Amérique latine se trouve placée devant une situation d\u2019injustice que l\u2019on peut appeler violence institutionnalisée, parce que les structures actuelles violent les droits fondamentaux, situation qui exige des transformations globales, audacieuses, urgentes et profondément novatrices.» (Cité dans Gheerbrant, 1969, p.223.) Ce qui ressort ici, ce n\u2019est pas seulement le diagnostic assumé dans la doctrine catholique officielle concernant la violence institutionnalisée générée par le système socioéconomique dominant, mais c\u2019est davantage la nécessité pour les chrétiens qui font un tel diagnostic de participer à des transformations globales de ce système de violence et d\u2019injustice institutionnalisées. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 46 O C T O B R E S - P R I S E U N Deuxièmement, le document final de Medellín sur la paix accepte d\u2019élargir l\u2019interprétation de l\u2019article 31 de l\u2019encyclique Populorum Progressio.Cet article affirme que, pour les chrétiens, l\u2019utilisation de la violence révolutionnaire pour renverser un gouvernement est condamnable, sauf si on est en présence d\u2019un « cas de tyrannie évidente et prolongée qui porterait gravement atteinte aux droits fondamentaux de la personne et nuirait dangereusement au bien commun du pays » (Paul VI, 1967 ; Gheerbrant, 1969, p.223).L\u2019élargissement apporté par la Conférence épiscopale de Medellín dans ses conclusions ouvre une porte pour que l\u2019insurrection soit légitime en présence d\u2019un deuxième type de scénario, soit dans les cas où la tyrannie provient « de structures indiscutablement injustes ».Donc, la nouvelle formulation proposée par les évêques à Medellín parle d\u2019une « tyrannie provenant d\u2019une personne ou de structures indiscutablement injustes » (cité dans Gheerbrant, 1969, p.225-226).Cette brèche a été utilisée à la suite de la conférence de Medellín par les théologiens de la libération et les intellectuels de gauche qui étaient favorables à cet élargissement de la formulation faite dans l\u2019article 31 de Populorum Progresio.C\u2019est précisément ce qu\u2019à fait Gustavo Gutierrez en soulignant, dès février 1969, dans le « prologue » d\u2019un ouvrage sur Medellín, qu\u2019il faut mettre en cause « la dynamique de l\u2019économie capitaliste », « affirmer la nécessité d\u2019une libération » et promouvoir la consigne que les chrétiens doivent « participer dans le processus de libération [\u2026] à partir d\u2019une solidarité réelle avec les opprimés de ce continent qui sont les premières victimes de la situation » (Gutierrez, dans Commission épiscopale de l\u2019action sociale, 1969, p.10).C\u2019est aussi ce qu\u2019à fait Gonzalo Arroyo, un jésuite économiste agricole et futur leader des Chrétiens pour le socia- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 47 O C T O B R E S - P R I S E U N lisme au Chili, dans un article de Mensaje sur la violence institutionnalisée publié en novembre 1968, peu de temps après la Conférence de Medellín (Arroyo, 1968).Je le cite : « Nous chrétiens, qui croyons en la fécondité de la paix, avons-nous fait quelque chose de plus que de parler de changements globaux de structures ?Avons-nous canalisé nos efforts dans l\u2019action pour supprimer l\u2019injustice institutionnalisée ?» (Arroyo, 1968, p.544).En somme, après la rencontre continentale des évêques à Medellín, la référence à la théologie de la libération s\u2019est généralisée comme une trainée de poudre.Mais sur les plans des discours et les pratiques, la théologie de la libération emprunte des déclinaisons plurielles comme en témoigne le choix des mots clés auxquels elle est associée.Ces choix de terminologies sont tributaires des cadres d\u2019analyses fournis par les sciences sociales et humaines.Les discours privilégiés par les praticiens et les théoriciens de la théologie de la libération à la fin des années 1960 et par la suite, en Amérique latine comme au Québec, par des problématiques multiples (marxisantes, marxistes, social- démocrates, etc.).Ainsi, en portant attention à ces pratiques et discours pluriels, on pourra être attentifs au choix des mots pour désigner les groupes d\u2019acteurs qui sont concernés par les pratiques de libération.Est-ce que les catégories retenues pour parler de libération font référence au couple exploiteurs/exploités, ou oppresseurs/opprimés, ou dominants/dominés, ou riches/pauvres (Assmann, 1971).IV\u2013 Les chrétiens de gauche et la crise d\u2019Octobre 1970 1.Les chrétiens progressistes ont réagi positivement à la lecture du Manifeste du FLQ, tout en se dissociant du recours à la violence.Ils se sont retrouvés dans la promotion de l\u2019objectif de l\u2019indépendance et de la lutte contre les inéga- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 48 O C T O B R E S - P R I S E U N lités sociales.La JOC s\u2019est prononcée publiquement pendant la crise d\u2019octobre 1970, comme me l\u2019a rappelé récemment un ancien dirigeant national : « Le FLQ fut une erreur.Cependant la JOC avait fait un communiqué, en octobre 1970, pour appuyer les objectifs, mais non les moyens.» (Labonté, 2020).L\u2019assemblée générale des étudiants de théologie de l\u2019Université de Montréal, présidée par Gérald Larose, a fait de même en adoptant une résolution qui appuyait l\u2019analyse du FLQ tout en condamnant l\u2019utilisation de la violence.Dans un éditorial de Relations, en décembre 1970, Gabriel Dussault et moi avons écrit : « Le manifeste a rejoint plusieurs secteurs de la population : sa description des problèmes socioécono- miques rencontre, dans ses grandes lignes, l\u2019accord explicite de groupes fort divers.» (Dussault et Vaillancourt, 1970).Il faut le dire, jusqu\u2019à la mort de Laporte, il y avait beaucoup de sympathie pour le manifeste ; mais après la mort de Laporte, ce capital de sympathie s\u2019est effondré.2.Les chrétiens de gauche se sont engagés, avec les autres forces démocratiques et progressistes, dans la dénonciation de la Loi sur les mesures de guerre et dans la critique des arrestations et emprisonnements sans mandat de près de 500 personnes.Sans surprise, la revue Maintenant a publié en novembre et décembre deux numéros très critiques vis-à- vis la position des gouvernements, notamment celle du gouvernement fédéral (MAINTENANT, 1970).Je me souviens d\u2019une assemblée publique mouvementée organisée par la revue Maintenant et tenue à la maison des Dominicains sur Côte-Sainte-Catherine, quelques jours après la mort de Pierre Laporte.Cette assemblée a critiqué vigoureusement la Loi des mesures de guerre et dénoncé les atteintes aux droits et libertés des personnes.De façon plus surprenante, la revue Relations a aussi adopté des positions qui ont dérangé les gouvernements, surtout le gouvernement fédéral de Trudeau dans un éditorial collectif en novembre 1970 qui L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 49 O C T O B R E S - P R I S E U N prenait aussi position contre la violence tout en écrivant : « La preuve vient d\u2019être faite que ce qui est menacé au Québec, c\u2019est la démocratie » (Relations, 1970).3.Les chrétiens de la gauche se sont associés aux critiques formulées par d\u2019autres composantes de la gauche : Critique des gouvernements Bourassa et de Trudeau qui, dans un premier temps, ont donné des signes de volonté de négocier, puis dans un deuxième temps se sont rabattus sur une position dure de refus de négocier, sous prétexte qu\u2019un gouvernement provisoire dirigé par Claude Ryan et René Lévesque se préparait à prendre le pouvoir à Québec.Critique du gouvernement « Bourassa qui s\u2019est jeté dans les bras de Trudeau » (Dussault et Vaillancourt, 1970).Critique du gouvernement Trudeau et du gouvernement municipal de Drapeau qui se sont employés à associer le PQ et le FRAP au FLQ.4.Avec le recul du temps, on constate que la référence au blocage des voies et institutions démocratiques, lors des élections provinciales d\u2019avril 1970, utilisée par le FLQ pour légitimer les enlèvements n\u2019a pas été commentée abondamment à l\u2019époque, ni par la gauche chrétienne ni par la gauche en général.Ayant vu personnellement à l\u2019été 1970 ce que pouvait être un véritable blocage de la voie démocratique dans des pays gouvernés par des juntes militaires comme c\u2019était le cas au Brésil, en Uruguay, en Argentine et en Bolivie, je voyais mal à l\u2019époque comment on pouvait comparer ces conjonctures politiques bloquées en Amérique latine avec la situation politique qui prévalait au Québec.5.Sur la violence, je note que la problématique de la violence institutionnalisée, assumée par les évêques latino-américains à la Conférence de Medellín et par les mouvances de la théologie de la libération dans les années post-Medellín, a été utilisée au Québec par une partie de la gauche chrétienne L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 50 O C T O B R E S - P R I S E U N pour commenter la crise d\u2019octobre en contrant le discours suggérant que la violence était le monopole des terroristes.À cet égard, la relecture de l\u2019éditorial collectif de la revue Relations rédigé le 24 octobre et publié dans le numéro novembre 1970 vaut le détour.L\u2019éditorial, dans lequel on reconnaît la griffe éthique de mon ami Guy Bourgeault, condamne nettement la violence felquiste.Mais il le fait tout en dévoilant les liens qui la rattachent à la violence institutionnalisée générée par le système sociopolitique et socioéco- nomique dominant.Je cite deux passages de l\u2019éditorial.Un premier, plus général : « Nous condamnons la violence.Nous aurons pourtant à vivre sous sa menace aussi longtemps que nous n\u2019aurons pas le courage, la lucidité, la compétence qu\u2019exige l\u2019extirpation de ses causes.» Puis un deuxième passage qui atterrit plus concrètement sur des exemples de violence institutionnalisée apparus récemment : Les deux faits majeurs de la situation nouvelle, le terrorisme et la répression, soufflent la peur.Une peur que, paradoxalement, les violences ordinaires de notre société \u2013 nous pensons aux grèves, à celle, toute récente, des médecins spécialistes, par exemple \u2013 nous inspirent à un degré moindre.Il faut nous habituer à dominer la peur, car elle suggère sans cesse la réaction violente, la violence terrible des hommes de l\u2019ordre et des biens pensants, qui engendre finalement le cercle infernal de la vengeance (RELATIONS, 1970).La mention de l\u2019exemple de la grève des médecins spécialistes dans l\u2019extrait que je viens de citer était particulièrement pertinente et courageuse quand on tient compte du contexte rappelé récemment par un témoin de l\u2019époque dans une lettre au Devoir.Claude Castonguay venait de déposer un projet instaurant l\u2019assurance maladie au Québec.Le 8 octobre, les médecins spécialistes se mettent grève pour bloquer le projet de loi.Le 10 octobre, Pierre Laporte est enlevé.La conjoncture a changé et les médecins n\u2019ont plus le même pouvoir de nui- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 51 O C T O B R E S - P R I S E U N sance.Le 15 octobre, l\u2019Assemblée nationale adopte une loi spéciale pour forcer le retour au travail des médecins.« On passa la loi et la grève fit long feu », grâce aux événements d\u2019Octobre, ce que Castonguay a reconnu par la suite ! (Lemieux, 2020).Conclusion Pour conclure, je reviens sur une entrevue donnée à une journaliste du Vancouver Sun en novembre 1970.Pour deux raisons.D\u2019une part, parce que cette entrevue me rappelle ce que je pensais et disais comme chrétien de gauche sur la crise d\u2019octobre, en particulier au chapitre du recours à la violence.D\u2019autre part, parce qu\u2019elle me donne l\u2019opportunité de réfléchir de façon critique à ce que je pensais sur la violence il y a 50 ans et à ce que je pense de cela aujourd\u2019hui.Cette entrevue, faite par Lisa Hobbs, une chroniqueuse du Vancouver Sun, a été publiée en décembre 1970, dans une pleine page du journal.Je l\u2019ai relue ces derniers jours en me disant qu\u2019elle pouvait constituer un miroir de ma position comme chrétien de gauche en octobre 1970 et me fournir une occasion de prendre une distance critique aujourd\u2019hui face à ce que je pensais et disais au sujet de l\u2019usage de la violence.Sans surprise, j\u2019ai constaté que la chroniqueuse revenait plusieurs fois sur ma position concernant la violence.Au départ, elle me demande de réagir au mot révolution.Je lui réponds : « Pour moi, la révolution est un beau mot.Il signifie faire des changements qui touchent les règles du jeu, les règles voulant dire le système lui-même ».Lisa Hobbs enchaîne en me questionnant sur le recours à la violence : « Est-ce que je voudrais, en tant que chrétien, argumenter en faveur de la violence ?» Je réponds que : « Je n\u2019accepte pas les règles du FLQ.Que la stratégie qui consiste à utiliser les méthodes de la guérilla urbaine arrivent trop vite au Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 52 O C T O B R E S - P R I S E U N Qu\u2019elles donnent une légitimité aux pouvoirs politiques pour recourir à la répression et éviter le changement.Ces moyens devraient être adoptées seulement si les autres moyens s\u2019avèrent inutiles.» Puis, la chroniqueuse me relance sur la violence.Je lui réponds en disant : « que la violence est déjà en action dans le système.Je l\u2019invite à regarder la situation actuelle des chômeurs dans le Sud-Ouest de Montréal », en reprenant à mon compte le thème de la violence institutionnalisée utilisé à Medellín.Mais Madame Hobbs ne lâche pas le morceau.Elle enchaîne en faisant référence à mes deux voyages récents en Amérique latine et me fait dire que « Je suis plus chez moi à Santiago, au Chili, que dans toute autre partie du Canada ».Elle rebondit en me demandant si je pouvais « réconcilier [mon] christianisme avec mon admiration pour la révolution chilienne marxiste, mais non sanglante.» Un demi-siècle plus tard, quand je relis cette entrevue, je me trouve globalement confortable avec les lignes d\u2019argumentation que j\u2019ai développées sur la violence institutionnalisée en m\u2019appuyant sur quelques acquis fragiles issus de ma fréquentation de la théologie de la libération.Mais je constate que je manquais terriblement d\u2019expérience et d\u2019assurance pour traiter ces questions difficiles avec l\u2019aplomb et la profondeur que j\u2019aurais souhaité avoir.q L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 53 O C T O B R E S - P R I S E U N Bibliographie Arroyo, Gonzalo (1968).« Violencia institucionalizada en America Latina », Mensaje, Santiago, novembre.Assmann, Hugo (1971).Opresion-Liberacion.Desafio a los Cristianos, Montevideo, Biblioteca Mayor, 212 p.Baum, Gregory (1990).« Politisés Chrétiens : A Christian- Marxist Network in Quebec, 1974-1982 », Studies in Political Economy 32, Summer, p.7-28.Baum, Gregory (2011).« Le tournant marxiste de Relations », Relations, no 749, juin, p.35.Baum, Gregory (2018).Et jamais l\u2019huile ne tarit, Montréal, Fides.Beaudry, Albert (2017).« La crise des années 1970 », dans Jean-Claude Ravet (dir.), Relations.Plus de 75 ans d\u2019analyse sociale et engagée, Montréal, Lux, p.77-85.Blondin, Michel, Comeau, Yvan et Ysabel Provencher (2012).Innover pour mobiliser.L\u2019actualité de l\u2019expérience de Michel Blondin, Québec, PUQ.Commission épiscopale d\u2019action sociale du Pérou (1969).Signos de Renovacion, deuxième édition, Lima, 283 p.Dussault, Gabriel et Yves Vaillancourt (1970).« Qui a comploté ?», Relations, no 355, décembre, p.324-325.Freire, Paulo (1970).La pédagogie des opprimés, première édition en portugais.Sur le web : https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2018/12/la-pedagogie-des-opprimes-de- paulo-freire-public3a9-en-1970.pdf.Gheerbrant, Alain (1969).L\u2019Église rebelle d\u2019Amérique latine, Seuil, collections Combats, Paris.Gutiérrez M., Gustavo (1969).« Prologo », dans Comision episcopal de Accion Social (1969).Signos de Renovacion, segunda Edicion, Lima, Pérou, p.5-17.Hobbs, Lisa (1970).« The compassionate concern of a revolutionary Jesuit in Quebec », The Vancouver Sun, 12 décembre, p.6. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 54 O C T O B R E S - P R I S E U N Labonté, Henri-Paul (2011).Une histoire d\u2019engagement social, Mon petit éditeur.Labonté, Henri-Paul (2020).Courriel à Yves Vaillancourt, 22 juin.LeGrand, Catherine (2009).« L\u2019axe missionnaire catholique entre le Québec et l\u2019Amérique latine.Une exploration préliminaire », Globe.Revue internationale d\u2019études québécoises, vol.12, no 1, p.43-66.LeGrand , Catherine (2013).« Les réseaux missionnaires et l\u2019action sociale des Québécois en Amérique latine, 1945- 1980 », Études d\u2019histoire religieuse, Volume 79, numéro 1, p.93-115.Lemieux, Michel (2020).« Assurance maladie et crise d\u2019octobre », Le Devoir, 11 octobre.Lessard, Louis (2020).« L\u2019insurrection appréhendée », La Presse +, 7 octobre.MAINTENANT (1970).Un numéro spécial sur les événe- ments d\u2019octobre, décembre.Paul VI (1967).Populorum Progressio, Rome, 26 mars 1967.Paul VI (1968).Humanae Vitae, Rome, 25 juillet 1968.RELATIONS (1970).« Le Québec entre deux saisons.Après le terrorisme d\u2019octobre », Relations, no 354, novembre, p.291-294.RELATIONS (1973).« Manifeste des missionnaires québécois expulsés du Chili », Relations, no 388, décembre, p.336-337.Rousseau, Louis et Hugues Quirion (1968).« Le défi de la division dans l\u2019Église I et II », Le Devoir, 27 et 28 août.Roy, Martin (2012).Une réforme dans la fidélité, Québec, Presses de l\u2019Université Laval.Vaillancourt, Yves (1970).« Les élections au Chili », no 354, novembre, p.295-297.Vaillancourt, Yves (1971a).« Les chrétiens révolutionnaires en Amérique latine », Relations, no 360, mai, p.139-144.Vaillancourt, Yves (1971b).« Un réseau à bâtir », Relations, no 363, septembre, p.239. 55 OCTOBRES - PRISE UN Ivan Carel* Comme une odeur de poudre Le Québec et les révolutions de 68 Il m\u2019incombe donc ici de présenter le moment révolutionnaire des années 68.Lorsqu\u2019on est amené à exposer le contexte qui permet de mieux saisir un événement donné dans son environnement et son époque, de mieux le comprendre donc, il y a toujours le piège de la liste d\u2019épicerie.C\u2019est-à-dire que l\u2019on dresse une liste aussi exhaustive possible de ce dont on a besoin pour que notre recette soit digeste : de l\u2019international, du local, du politique, du culturel, du longtemps avant, de l\u2019immédiat avant, du pendant, du relationnel, du peut-être que\u2026 Avec les risques inhérents à cette pratique : que l\u2019on finisse par reconstruire des antérieurs, des racines, qui ont plus ou moins de lien avec l\u2019événement en question : non, il n\u2019y a pas de rapport entre la première des Belles sœurs et l\u2019imposition de la Loi sur les mesures de Guerre ; et deuxième risque, celui d\u2019accumuler des faits qui nous font perdre de vue le portrait global que l\u2019on cherchait à dessiner, la compréhension des enjeux de la période.Je ne suis pas plus fin que les autres, et c\u2019est à la constitution de cette liste que je me suis attaché de prime abord ; cependant, * Historien, chargé de cours à l\u2019UQAM et à l\u2019UQTR.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 56 O C T O B R E S - P R I S E U N dans la limite de ce que me permettent ma sagacité et la discipline de Clio, je vais tenter d\u2019en dégager du sens, des logiques.Je vais le faire en délimitant d\u2019abord ce que j\u2019entends par « années 68 », puis je présenterai les éléments contextuels internationaux qui participent de cette époque, avant d\u2019aborder le cadre plus spécifiquement canadien et québécois.Enfin, j\u2019insisterai sur les liens que l\u2019on peut faire, ou non, entre les différentes époques du FLQ et ces éléments contextuels, ces influences générales ou plus spécifiques qui vont s\u2019exercer sur les membres des différents Fronts.Je reviendrai en conclusion sur l\u2019adieu aux armes qui, au Québec à tout le moins, a été, qu\u2019on le veuille ou non, un héritage d\u2019Octobre.Les « Années 68 » ?1.Quel 68 ?Les années 68 de par le monde ont été longuement étudiées, sous toutes leurs coutures, mais particulièrement celles qui accrochent : les mouvements sociaux, les contestations, les révolutions plus ou moins abouties, qu\u2019elles soient politiques, culturelles, sexuelles, religieuses.Quelles sont les balises temporelles de ces « années 68 » ?Si on se penche sur le cas français, on peut partir de la Guerre d\u2019Algérie, pour aller jusqu\u2019après l\u2019élection de François Mitterrand ; plus de deux décennies donc qui évoquent un pays en proie à nombre de tensions sociales malgré les « 30 glorieuses » et la Ve République.Pour un Québécois, cette désignation d\u2019« années 68 » est peu usitée tant elle est phagocytée par une autre éminemment plus courante : la Révolution tranquille.Cette dernière est elle-même sujette à plusieurs définitions, de la Révolution tranquille courte désignant le règne libéral de 1960 à 1966, à la Révolution tranquille longue, qui va jusqu\u2019au référendum de 1980. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 57 O C T O B R E S - P R I S E U N Je vais être cependant plus restrictif ici que celles et ceux pour qui les années 68 recoupent l\u2019ensemble de la période d\u2019après-guerre au cours de laquelle la jeunesse s\u2019ébroue et conteste les cadres admis, pour me concentrer sur les « courtes années 68 », soit la période d\u2019environ cinq ans, de 1967 à 1972 grosso modo, au cours de laquelle on assiste à une transformation du mouvement social de la jeunesse, qui passe d\u2019une contestation, jusque là plutôt pacifique mêlée de contre-culture, à des pratiques militantes plus radicales ne rechignant pas à l\u2019usage de la violence.Il faut cependant insister sur un point ici : loin d\u2019une dichotomie stricte entre l\u2019avant et l\u2019après 68, entre les « années de rêve » et les « années de poudre », entre les gentils Beatles et les méchants Rolling Stones, il y a au contraire une continuité très nette entre les deux périodes, et la violence elle-même est loin d\u2019être absente des années 60, comme je le verrai plus bas.Je pense cependant que cette unité des courtes années 68 et son utilité pour comprendre le contexte spécifique qui a précédé la crise d\u2019Octobre 1970 résident dans son caractère d\u2019accélération de l\u2019histoire et de convergence des luttes, notamment au Québec, vers la question nationale, qui parvient pour un court moment à faire se fusionner les différents groupes sociaux et militants des années précédentes.Si j\u2019insiste ici sur ce concept d\u2019années 68 et de processus de radicalisation qui l\u2019accompagne \u2013 tant de la part des militants que des autorités politiques \u2013 c\u2019est qu\u2019il permet, je crois, de mieux saisir les raisons d\u2019Octobre.Non, cette crise n\u2019est pas un coup de tonnerre dans le ciel bleu du Québec tranquillement révolutionnaire : ses ancrages sont multiples et elle sourdait déjà dans les crises ponctuelles qui ont émaillé toute la décennie 1960. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 58 O C T O B R E S - P R I S E U N Définir le chaos 1.Une question générationnelle Pour mieux comprendre ces années effervescentes, on a beaucoup parlé de la jeunesse de ses acteurs.Effectivement, on n\u2019insistera jamais trop sur le fait que la plupart des pays qui ont connu un baby-boom dans l\u2019immédiat après-guerre ont connu de forts mouvements de contestation de la part de cette jeunesse.Mais ce qui est notable, au-delà du nombre, c\u2019est que ces jeunes ont une culture en commun faite de musique et de référents politiques.Pour la première fois dans l\u2019histoire de l\u2019humanité, des événements historiques qui ont lieu à des milliers de kilomètres sont instantanément \u2013 ou presque \u2013 connus du monde entier.Ainsi, le Vietnam devient rapidement \u2013 et pour toute une génération qui ne peut plus, comme les précédentes, prétendre qu\u2019elle ne savait pas \u2013 l\u2019élément mobilisateur central qui permet aux jeunesses mondiales de se reconnaître et de se structurer autour de l\u2019opposition à l\u2019impérialisme ; idem pour les fortes répressions que subissent les mouvements démocratiques d\u2019Europe de l\u2019Est.2.Des vagues de fond et des événements paradigmatiques En étudiant les années 68, on a aussi dressé un inventaire des courants qui travaillent les sociétés en profondeur : changements démographiques, transformation du libéralisme, individualisme ; ces études ont pu se concentrer sur des espaces géographiques et politiques déterminés (la France, le Québec, la Chine, le tiers-monde\u2026) ou encore sur des groupes sociaux (les travailleurs, les étudiants, les femmes, les jeunes, les Noirs américains\u2026).Enfin, il y a des L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 59 O C T O B R E S - P R I S E U N événements ponctuels, mais que l\u2019on désigne comme étant paradigmatiques, révélateurs d\u2019une époque donnée, car semblant soudainement, au-delà de l\u2019apparente singularité de l\u2019objet, cristalliser des problématiques, des rapports de force, des mutations sous-jacentes.On peut en citer quelques-uns : le joli mois de Mai 68 français, spécialement parisien, comme manifestation d\u2019une vieille France gaullienne qui craque de partout ; les émeutes de Watts comme symboles d\u2019une lutte séculaire contre le racisme américain structurel et omniprésent ; le Printemps de Prague, manifestation d\u2019un socialisme à visage humain se heurtant aux volontés du grand frère soviétique, etc.Autant de jalons dans des processus contestataires et éman- cipatoires qui forment la trame de ces années.Il me semble qu\u2019Octobre et les événements qui l\u2019entourent font partie de ces Bastilles.Si chaque année, et particulièrement chaque décennie (les historiens aiment les chiffres ronds), on en vient à tenir colloques, conférences, films, livres, alouette, sur Octobre 70, c\u2019est justement qu\u2019on se retrouve face à un de ces événements qui permettent, du moins a-t-on tendance à le voir ainsi, de saisir l\u2019état des tensions et des rapports de force structurant la société québécoise et canadienne, comme une radiographie jette une lumière crue sur les tumeurs invisibles à l\u2019œil nu.Bref, les années 68 désignent donc cette période d\u2019accélération et de contestations au cours de laquelle les vagues de fond des mutations de l\u2019après-guerre s\u2019incarnent dans des événements paradigmatiques qui les mettent en lumière.Même si, dans les faits, cette révolution que l\u2019on chantait sur tous les tons à la fin des années 1960 n\u2019est pas réellement advenue, elle mérite qu\u2019on s\u2019y attarde, car elle permet de mieux saisir les raisons profondes qui ont motivé les acteurs d\u2019Octobre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 60 O C T O B R E S - P R I S E U N Le contexte international 1.On s\u2019ennuie\u2026 Pourtant, la décennie 1960 naissait sous les meilleurs auspices qui soient : une génération désormais adolescente et consommatrice de Beatles et de yéyé profitait de structures éducationnelles qui s\u2019ajustaient (parfois péniblement) à elle, la prospérité était au rendez-vous, avec elle les espoirs de progrès et de paix généralisée.L\u2019Expo 67 tout comme le « summer of love » incarnent cet espoir.Certes, les deux empires continuaient à s\u2019affronter, mais on assistait aussi à l\u2019émergence d\u2019une voix tierce, que ce soit à Bandung ou sous l\u2019égide d\u2019un géant chinois proclamant l\u2019autonomie des peuples.Au Canada même, le fédéral ne met pas systématiquement des bâtons dans les roues de la Révolution tranquille et nombre de commissions et de conférences se penchent sur la Confédération de demain.La perspective pearsonnienne, le bilinguisme et le biculturalisme ouvrent à tous les espoirs d\u2019un Canada qui enfin se redéfinirait en tenant compte de la spécificité québécoise.On a finalement dans les cercles décisionnels, les journaux, les partis politiques, une génération issue de la Crise des années 30 et de la Guerre, dont l\u2019éthos a été forgé, au Québec à tout le moins, par des années d\u2019implication dans les mouvements étudiants de la Jeunesse catholique.Cette génération, qui est dans la quarantaine au début de la Révolution tranquille, les Vadeboncoeur, Ryan, Pelletier, Rioux, Rocher, est à l\u2019écoute de la jeunesse qui commence à remuer au milieu de la décennie.On ne peut donc qu\u2019espérer des lendemains qui chantent.En France, on dira même que l\u2019on s\u2019ennuie en ce début de 1968 tant tout semble évoluer calmement et sans trop d\u2019anicroches.L\u2019effet de surprise n\u2019en sera que plus saisissant\u2026 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 61 O C T O B R E S - P R I S E U N 2.La révolution ne sera pas télévisée Pourtant, depuis quelque temps déjà, ça bouge dans les milieux étudiants et militants.En fait, il faut revenir à l\u2019immédiat après Seconde Guerre mondiale pour noter la naissance et la structuration des utopies révolutionnaires de 68.N\u2019oublions pas que les jeunes de 68 sont les enfants de la génération qui a vécu la Guerre ; en Europe et au Japon notamment, on va en arriver à mythifier le fascisme, le nazisme et la résistance qui en deviennent des archétypes réactualisés de l\u2019oppression et de l\u2019action militante.Cette réactualisation s\u2019inscrit également dans une réflexion plus profonde sur la nature même de l\u2019humanisme, du libéralisme et du socialisme.Si ces philosophies, qui ont été des moteurs de l\u2019humanité des XIXe et XXe siècles, ont abouti à de telles apories que sont le fascisme criminel, le capitalisme déshumanisant et le communisme totalitaire, alors il importe de revenir aux sources, de réactualiser l\u2019humanisme véritable et de désaliéner l\u2019homme.Car l\u2019homme occidental est aliéné par un capitalisme qui le réduit à sa seule fonction de travailleur.La libération se doit donc d\u2019être à la fois individuelle et collective.Le monde culturel, artistique, intellectuel, en arrive rapidement à contester à la fois le capitalisme et le socialisme soviétique dans une quête de « troisième voie » qui n\u2019est pas sans rappeler celle des années 30.On a beaucoup évoqué l\u2019École de Francfort (Althusser et Marcuse en tête) comme étant un des piliers intellectuels de 68, mais sa pensée était encore peu diffusée à ce moment-là.Par contre, Sartre, Camus, Les temps modernes, ont eu un impact important dans le monde francophone et ont pu contribuer à forger cette réflexion révolutionnaire du milieu des années 1960. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 62 O C T O B R E S - P R I S E U N Dans le milieu anglo-saxon aussi, dénonçant tant le matérialisme que les dictatures soviétiques, la nouvelle gauche (new-left) s\u2019associe aux artistes et aux nouveaux sociologues engagés pour récuser les institutions, les idéologies, l\u2019aliénation de l\u2019individu.Dès lors, la révolution libérale du XIXe siècle tout comme la révolution communiste du XXe siècle ne sont plus au programme.En effet, avec le réformisme et la compromission des partis communistes traditionnels et des syndicats jugés corporatistes, on en arrive à ne plus concevoir les ouvriers comme les moteurs de l\u2019histoire : ce sont désormais les jeunes, les étudiants et les intellectuels qui pourront, par leur pratique révolutionnaire, aboutir à ce grand soir tant espéré.La stratégie ne vise donc pas à créer un mouvement de masse destiné à prendre le pouvoir, mais plutôt de s\u2019assurer qu\u2019une avant-garde crée des actions ponctuelles destinées à provoquer le pouvoir.En retour, le pouvoir ne pourra que réagir par la force, ce qui suscitera la réaction, à son tour, de l\u2019ensemble de la population dans une spirale menant à la révolution : l\u2019étincelle mettra le feu à la prairie, selon la théorie maoïste.Le spontanéisme est donc déjà présent au milieu de la décennie et se nourrit d\u2019une nouvelle donne internationale : les luttes de libération nationale.La décolonisation, les guérillas latino-américaines, l\u2019affirmation du tiers-monde, la révolution culturelle chinoise, deviennent les horizons fantasmés de la libération.Ces mouvements « semblent attester à la fois de la décadence de l\u2019Occident et de la crise du modèle soviétique.La gauche occidentale ne soutient pas la comparaison avec les vives couleurs de ses homologues du Sud qui, de Pékin à Alger, en passant par Cuba et Saigon, se dressent tous les jours contre des Goliaths1 ».1 Eugénia Palieraki, « Utopies révolutionnaires et luttes armées », dans Félix Chartreux, Maud Chirio, Mathilde Larrère, Vincent Lemire et Eugénia Palieraki, Révolutions.Quand les peuples font l\u2019histoire, Paris, Belin, 2017, p.220. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 63 O C T O B R E S - P R I S E U N Arrivent 1968 et une accélération de l\u2019histoire.Les jeunes étudiants sont partout.À Prague, ils appuient les réformes démocratiques de DubÅek.Ailleurs, ils réclament des universités libérées et le déblocage des carcans culturels.Aux États-Unis, les campus passent du Free Speech Movement aux Days of Rage : « Bring the war home! », pour montrer aux adultes que la guerre qu\u2019ils cautionnent implicitement au Vietnam pourrait leur retomber dessus.Parfois même, comme en France, les ouvriers embarquent dans le jeu, malgré l\u2019avis de leurs directions syndicales.Le grand soir est donc possible ! Mais ça ne sera pas le cas et la répression, de même que la réaction, sont fortes.Ce sera l\u2019assassinat de Martin Luther King puis de Bobby Kennedy, ce sera la victoire de Nixon, le retour de De Gaulle, l\u2019assassinat des Black Panthers, les chars soviétiques à Prague, le massacre du Tlatelolco ; ce seront, un peu partout, les matraques et les emprisonnements, qui mèneront à une radicalisation du mouvement de 68.De mouvement social, et sans nécessairement perdre de vue ses objectifs initiaux, le militantisme devient terrorisme.Le SDS se transforme en Weathermen, on s\u2019inspire des Tupamaros pour lancer des actions clandestines en Italie, en France, en Allemagne, au Japon.Actions qui vont s\u2019internationaliser à mesure que les effectifs s\u2019amenuisent, et qui vont, dans certains cas, s\u2019étirer jusqu\u2019au début des années 1990.Pour ce qui est du Québec cependant, différents facteurs mènent à un arrêt brusque de cette tendance au tout début de la décennie 1970, peu de temps après Octobre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 64 O C T O B R E S - P R I S E U N La « radicalisation » des années 68 au Québec C\u2019est une lapalissade que de présenter le Québec de ces années comme étant soumis à de forts bouleversements.C\u2019est une gageure d\u2019en dresser un portrait sommaire et juste à la fois tant il y aurait de choses à dire.1.La Révolution tranquille Si on veut tracer les grandes lignes de ces années-là, on ne peut passer sous silence l\u2019extraordinaire effort collectif de reprise en main de la société québécoise, que l\u2019on désigne sous l\u2019oxymore de Révolution tranquille.Effort né en grande partie du constat, que dressent les fonctionnaires comme les politiciens, du grave retard des Canadiens français dans la plupart des domaines : éducation, santé, économie, finances, industrie, etc.; constat que le rapport préliminaire de la commission Laurendeau-Dunton viendra confirmer, chiffres à l\u2019appui, en 1965.L\u2019idéologie du rattrapage va alors s\u2019imposer en mobilisant le principal outil que l\u2019on peut efficacement contrôler et mettre au service des Canadiens français : l\u2019État.Cependant, ce constat, les ouvriers et fils d\u2019ouvriers le font aussi ; eux qui, en pleine crise économique du début de la décennie 1960, alors que les taux de chômage frôlent les 10 %, constatent bien que le tissu industriel du Québec est obsolète, que les patrons sont les mêmes, aussi arrogants et antisyndicaux qu\u2019au début du siècle, que ce ne sont pas les Canadiens français qui contrôlent leur économie, que les écoles et les hôpitaux sont dépassés\u2026 Même si la situation tend à s\u2019améliorer, elle ne profite quand même pas à toutes et tous, et dans les quartiers pauvres de Saint-Henri ou de Ville-Jacques-Cartier, la misère est réelle.Dans ce contexte, les premières bombes du FLQ en 1963, L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 65 O C T O B R E S - P R I S E U N qui attaquent les symboles de la dépossession et du colonialisme, sont les symptômes d\u2019une sourde colère contre les possédants et leur arrogance.2.Le néonationalisme Les années 1968, 69 et 70 amènent cependant la sourde révolte à un autre niveau.En effet, nous assistons pendant ces quelques courtes années à une série de bouleversements qui touchent aux universités, aux cégeps, au milieu syndical, qui s\u2019attaquent à la question de la langue, au nationalisme, au milieu politique, au féminisme, etc.Certes, dès 1960, le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN) est présent et permet de mettre à l\u2019avant-scène un indépendantisme modernisé, étatiste, socialiste (ou plutôt social-démocrate), débarrassé de ses scories religieuses.Ses coups d\u2019éclat, la verve de ses porte-parole et, notamment, de Pierre Bourgault, en font un acteur important du Québec militant des années 1960.Mais il y a plus : 1967 et l\u2019Expo sont l\u2019occasion pour un certain général de jeter un pavé dans la mare en donnant, à l\u2019occasion du centenaire du Canada \u2013 bon anniversaire ! \u2013 un appui non équivoque au néonationalisme québécois.Il est impossible de déterminer concrètement l\u2019impact de cette visite.Toujours est-il que quelques mois plus tard est fondé le Parti québécois, tandis que le RIN se saborde à son profit.La présence des groupes nationalistes, que ce soit le RIN ou les Chevaliers de l\u2019indépendance, dans les manifestations, aboutit au fameux Lundi de la matraque, 24 juin 1968.Là aussi, cet événement permet de jeter un regard cru sur la situation : le prochain premier ministre, Trudeau père incarnant l\u2019establishment et l\u2019antinationalisme, fait face à la foule de militants et de badauds qui l\u2019invectivent et se fait L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 66 O C T O B R E S - P R I S E U N allègrement matraquer par des forces policières manquant manifestement de retenue.On comptera 250 blessés et 300 arrestations.On ne reviendra pas ici sur l\u2019attitude arrogante du politicien, qui avait promis au reste du Canada de remettre le Québec à sa place, et qui mettra rapidement fin aux espoirs d\u2019une ouverture fédérale à une renégociation de ce que beaucoup de nationalistes canadiens-français appelaient encore un pacte entre les deux peuples fondateurs.3.Le mouvement étudiant Le mouvement étudiant, structuré en 1964 autour de l\u2019Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), se lance dans la contestation à la Guerre du Vietnam, mais investit aussi la question nationale.Parmi ses leaders de l\u2019époque, on peut compter Denis de Belleval, Louise Harel, Claude Charron, Bernard Landry ou encore Gilles Duceppe.En 1967, les cégeps viennent de remplacer les écoles classiques et dès l\u2019année suivante, une grande grève, à l\u2019automne, les paralyse.Il s\u2019agit alors d\u2019un mouvement qui vise une pédagogie différente et une plus grande participation des étudiants, qui aboutira à un rejet de toutes les structures, y compris syndicales : « Participer c\u2019est se faire fourrer ».On n\u2019est pas si loin du « fuck toute » de 2015, après tout, dans une lutte qui se veut tout sauf corporatiste, puisqu\u2019on y parle de pouvoir étudiant et, comme à Paris quelques mois plus tôt, de liberté sans entrave.Ces étudiants de la fin des années 1960 sont alors soucieux de pouvoir intégrer le monde universitaire.Alors qu\u2019ils investissent massivement, et contre toute attente, le secteur « général » et particulièrement les sciences humaines des nouveaux cégeps, ils se rendent bien compte que la seule L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 67 O C T O B R E S - P R I S E U N université francophone de Montréal, sur la Montagne, ne pourra pas tous les accueillir.Dans ce contexte, et alors que le réseau UQ n\u2019est pas encore en place, on s\u2019attaque au symbole par excellente de l\u2019impérialisme anglo-saxon : l\u2019Université McGill.Ce qui est visé ici, en mars 1969, c\u2019est la francisation de l\u2019université considérée comme un symbole de domination exercée par une minorité, mais aussi son intégration à la société québécoise.Car enfin, on estime que si elle est sise au Québec, elle ne fait pas partie de cette société.Enfin, on veut la démocratiser et la rendre accessible à tous : « McGill aux travailleurs » ! Les manifestants dénoncent donc une triple aliénation : linguistique, sociale et économique.La question de la langue dans le domaine de l\u2019éducation est d\u2019ailleurs déjà dans l\u2019air depuis quelque temps avec le projet de loi 63, tant honni, et la crise des écoles de Saint-Léonard.Là encore, différents mouvements n\u2019hésiteront pas à sortir dans les rues pour défendre l\u2019usage de la langue française dans les écoles, à une époque où plus de 90 % des immigrants envoient leurs enfants dans les écoles anglaises.4.D\u2019autres mouvements sociaux D\u2019autres manifestations de ces années 1968-69 secouent le Québec, et particulièrement Montréal, à commencer par celles du mouvement syndical, que ce soit en faveur des « gars de Lapalme » ou du Mouvement de libération du taxi.Jacques Lancôt et Marc Carbonneau, que l\u2019on retrouvera plus tard dans la cellule libération du FLQ, s\u2019y sont rencontrés.Mais il faut aussi compter sur les femmes, les Noirs, les Autochtones (à travers leur opposition au Livre blanc), et qui tous s\u2019opposent aux diverses formes d\u2019oppression qui s\u2019exercent sur elles et eux.N\u2019oublions pas l\u2019émeute de l\u2019Uni- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 68 O C T O B R E S - P R I S E U N versité Concordia de 1969, le Congrès des écrivains noirs à McGill à l\u2019automne 1968, la naissance du Front de libération des femmes autour du slogan « pas de libération du Québec sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans libération du Québec ».Tout cela concourt à faire de ces courtes « années 68 » québécoises une période de vives tensions, mais qui, comme nous allons voir, finissent par se retrouver, de proche ou de loin, à embrasser la cause nationale.Un des éléments fédérateurs de ces différents mouvements de gauche a été les procès des membres du FLQ.En 1967 et 1968, Pierre Vallières et Charles Gagnon font face à de multiples tribulations judiciaires qui leur permettent de transformer leur cause en un véritable spectacle politique.Devenant eux-mêmes des symboles, ils attirent la sympathie de militants qui fondent le Comité Vallières-Gagnon, plus tard Mouvement pour la défense des prisonniers politiques (MDPPQ) puis Comité d\u2019information sur les prisonniers politiques (CIPP).La condamnation du felquiste Pierre- Paul Geoffroy à 124 fois la prison à vie sans qu\u2019il y ait eu de perte humaine dans les multiples attentats commis est là aussi une preuve, aux yeux de nombre de militants, du caractère incestueux des relations qui unissent le système de justice et la politique, et contribue à les radicaliser.Enfin, octobre 1969 est parfois considéré comme une répétition générale d\u2019Octobre 1970.Le maire Drapeau a sur les bras une grève illégale des pompiers et policiers de Montréal en même temps qu\u2019une manifestation des chauffeurs de taxis, ce qui amène à nombre de méfaits, mais aussi à l\u2019intervention de l\u2019armée canadienne afin d\u2019assurer l\u2019ordre public et de procéder à des perquisitions dans les groupes et mouvements de gauche.Un mois plus tard, une manifestation appelée « opération libération » visant à appuyer les prisonniers politiques est durement réprimée par les L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 69 O C T O B R E S - P R I S E U N forces policières, ce qui aboutit à l\u2019interdiction de manifester à Montréal.En réponse à cette interdiction, le lendemain, 200 femmes manifestent enchaînées et 165 d\u2019entre elles seront arrêtées.C\u2019est le début du Front de libération des femmes.Et ce n\u2019était qu\u2019un début ! Mais était-ce ça, le FLQ ?1.Différentes vagues felquistes Finalement, peut-être le FLQ n\u2019avait-il rien à voir avec tout ça ?Il naît à la fin de 1962, alors que les plus âgés des baby- boomers (la « génération lyrique » de Ricard) ont à peine vingt ans.Et les premières actions du FLQ, rappelons-le, remontent à une époque où aucun des mouvements qu\u2019on a évoqués ici n\u2019était encore à l\u2019esprit de qui que ce soit.Le radicalisme des années 68 n\u2019a donc pas pu influencer ces premières moutures du FLQ, qui ont davantage à voir avec les mouvements nationalistes de décolonisation d\u2019après-guerre qu\u2019avec une radicalisation stratégique dans un contexte où les horizons se seraient obstrués et où la réaction répressive aurait diminué les possibilités pacifistes.En 1962, les armes viennent à peine de se taire à Cuba et en Algérie, le Che, Fanon, Berque, Sartre et Memmi enflamment les jeunes pour qui décolonisation rime avec nationalisme, socialisme et recours à la violence pour accélérer l\u2019histoire.Le nom même du Front est un clin d\u2019œil (une « réappropriation politique » pourrait-on dire) aux Fronts de libération nationale algérien et vietcong.On peut accélérer l\u2019indépendance par une violence cathartique.Il faut ici rappeler rapidement les différentes tendances qui se succèdent dans leurs actions et revendications faites au nom du FLQ : les premières, dès 1963, et qui visaient d\u2019abord des symboles du colonialisme britannique, impérial : L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 70 O C T O B R E S - P R I S E U N casernes, statues (déjà\u2026), riches quartiers anglophones, etc.Le projet socio-économique est important, mais c\u2019est d\u2019abord la libération nationale qui est l\u2019objectif ici.Bien sûr, le constat de départ reste que les Canadiens français sont, dans le Canada de 1963, et malgré la Révolution tranquille, des citoyens de seconde zone, mais on explique ce retard d\u2019abord par la perspective séguiniste ou RINiste d\u2019une oppression politique et structurelle inhérente au colonialisme, et non nécessairement au capitalisme américain ou international.On retrouve ici des étudiants, mais aussi de jeunes travailleurs des milieux pauvres de Montréal et de la rive sud, qui constatent de visu, qui ont expérimenté dans leurs familles et dans leurs propres vies la difficulté d\u2019être Canadien français, depuis des générations.Et comme le disait Charles Gagnon dans son texte autobiographique « Je suis né au Bic », paru en 1970, ce n\u2019est pas par une libération individuelle que l\u2019on changera quoi que ce soit, mais par une libération, une désaliénation collective.Cette première vague du FLQ a provoqué une vague de réactions : en visionnant Jeunesse Année Zéro, créé en 1964 sur une commande de la Fédération libérale du Québec (notez que l\u2019acronyme disparaîtra par la suite\u2026), on constate que plusieurs jeunes des milieux ouvriers regardent ces bombes felquistes avec une certaine sympathie.La Révolution tranquille ne leur parle pas, à eux : ils sont encore des citoyens de seconde zone et ne voient pas leur situation s\u2019améliorer, nonobstant l\u2019Hydro-Québec\u2026 En 1965-66, Pierre Vallières et Charles Gagnon insufflent au FLQ une orientation plus volontairement socialiste dans une convergence plus nette entre question sociale et question nationale.Le « peuple » au nom duquel on agit est moins l\u2019ensemble des Canadiens français que plus spécifiquement L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 71 O C T O B R E S - P R I S E U N les travailleurs opprimés par les structures impérialistes, mais aussi par le capitalisme américain.D\u2019où l\u2019appui aux ouvriers en grève, d\u2019où aussi les liens qui se tissent à l\u2019international avec d\u2019autres groupes aux objectifs comparables, qui visent à une internationale des peuples en lutte contre l\u2019impérialisme sous toutes ses formes, y compris économiques.Après 1968, avec la cellule de Pierre-Paul Geoffroy (une trentaine de bombes, dont celle de la Bourse) puis celles des frères Rose et de Jacques Lanctôt, on en arrive davantage à ce qu\u2019on évoquait plus tôt.C\u2019est-à-dire à des groupes qui certes, s\u2019inscrivent dans la logique militante du milieu des années 60, axant leur argumentaire sur la désaliénation, l\u2019anti-impérialisme et le socialisme, mais dont les stratégies militantes sont fortement imprégnées d\u2019un radicalisme antisystème.Rappelons-nous la réaction à laquelle les militants sociaux et politiques de 68 ont eu à faire face : le lundi de la Matraque, le règlement anti-manifestation de Drapeau, le recours à l\u2019armée en octobre 1969, les procès politiques aux méthodes et conclusions parfois absurdes, bref une répression sévère qui les amène à penser que le système fera tout pour se maintenir en place, y compris en bafouant les principes démocratiques qu\u2019il met de l\u2019avant dans la bouche des politiciens.Il faut inclure aussi dans cette déception la piètre performance électorale du PQ au printemps 70, né à peine deux ans plus tôt, en pleine croissance, mais victime du coup très bas de la Brinks ; coup qui montre jusqu\u2019où sont prêtes à aller les forces du statu quo et de l\u2019argent.Non, décidément, malgré les belles phrases et les fleurs dans les cheveux de l\u2019été 67, la révolution ne sera pas si tranquille, et elle ne se fera pas par les urnes : il y aura résistance de la part du système.Sartre lui-même le rappelle : ce n\u2019est pas de gaîté de cœur, mais l\u2019indépendance et la libération ne peuvent s\u2019obtenir que par la violence ! L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 72 O C T O B R E S - P R I S E U N 2.Un Front résolument internationaliste L\u2019indépendantisme québécois des années 1960, y compris par la voix violente, s\u2019inscrit résolument dans un processus d\u2019ouverture au monde, particulièrement aux pays ou peuples qui cherchent à s\u2019extirper de la domination de l\u2019un ou l\u2019autre des deux empires qui se concurrencent en cette guerre dite froide.Ainsi le FLQ, que ce soit la cellule Vallières-Gagnon, celle de Geoffroy (avec Michel Lambert et Normand Roy) ou les deux cellules Chénier ou Libération, s\u2019inscrivent pleinement dans le cadre plus large de la praxis révolutionnaire anti-impérialiste et de libération nationale.Leurs liens avec l\u2019Algérie, les Palestiniens, le Black Panther ou encore Cuba attestent d\u2019une internationale terroriste qui se structure.Alors que le FLQ va finir par se taire peu de temps après Octobre, d\u2019autres pays voient au contraire exploser littéralement les mouvements violents : ce sont les années de poudre italiennes, où les deux extrêmes, gauche et droite, se répondent à coup de bombes et d\u2019assassinats, ce sont les années où la Fraction armée rouge allemande, Action directe française, ou la Faction armée rouge japonaise se lancent dans une escalade de plus en plus déconnectée des mouvements sociaux ou étudiants qui les ont vus naître.Conclusion : l\u2019adieu aux armes Au Québec, la violence politique prend fin en 1972, après deux années d\u2019un FLQ profondément noyauté, voire téléguidé par les forces policières.Mais déjà après Octobre, sa répression s\u2019exerçant d\u2019abord contre tout ce que le Québec compte de progressistes et de nationalistes, le mouvement tire les conclusions qui s\u2019imposent : ce ne sera pas avec quelques coups d\u2019éclat spontanés que la révolution se fera, l\u2019État sera toujours plus fort que quelques Bozos-les- culottes, aussi motivés soient-ils. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 73 O C T O B R E S - P R I S E U N Il faut que ce soit le peuple au complet qui opère sa révolution, et pour ce faire, il faut d\u2019abord travailler non à susciter sa révolte cathartique, mais à former sa conscience révolutionnaire.Ça va passer par le mouvement syndical, par le Parti québécois, par les groupes communautaires, par le marxisme-léninisme scientifique\u2026 mais dans tous les cas, par un abandon plus ou moins rapide de la clandestinité et de la violence comme stratégie révolutionnaire.Mais cette évolution va également aboutir à un éclatement des révolutions.Pour le dire autrement, les « années 68 » ont pu se caractériser, au Québec, par un arrimage de la question nationale avec les revendications sociales, ouvrières, culturelles, religieuses, féministes, étudiantes.Indépendance, socialisme, solidarité internationale, justice, rejoignent tout un chacun.L\u2019espace de ces quelques années, tout ce que le Québec compte de progressiste \u2013 ou à peu près \u2013 se rejoint dans le mouvement nationaliste dont le FLQ incarne le bras armé.Raison pour laquelle si on en vient à condamner presque unanimement les gestes posés par le Front, rares sont les condamnations des revendications, à commencer par celles touchant à la libération des prisonniers politiques.Par contre, après 1970, on assiste à un éclatement non seulement des stratégies, mais plus globalement, avec la fin du schéma de la lutte de libération nationale, c\u2019est aussi la fin de cette relative union sacrée.Quelques années plus tard, le PQ prendra le pouvoir, le mouvement marxiste-léniniste comptera des milliers de membres, le courant féministe se sera autonomisé du courant national, voire s\u2019en distancera franchement, le syndicalisme de combat se sera assagi en des luttes plus ponctuelles.Quant aux étudiants, ils tenteront tant bien que mal à reconstruire le mouvement syndical qu\u2019ils avaient contribué à saborder après 68. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 74 O C T O B R E S - P R I S E U N Dans tous les cas, on ne peut que constater un avant et un après Octobre ; et on ne peut que constater aussi, cette fois avec une pointe d\u2019amertume, que ceux qui tiennent la ligne dure en 1970 soit ceux-là mêmes qui étaient aux côtés des mineurs d\u2019Asbestos vingt ans plus tôt.Ils trouvaient alors, Trudeau, Pelletier, Marchand, Drapeau, que les lois d\u2019exception et l\u2019usage disproportionné de la force pour protéger les intérêts des possédants étaient une aberration dans une société moderne et démocratique.Tempus fugit\u2026 q 75 OCTOBRES - PRISE UN Bernard Dagenais* Octobre 70 vécu par la coalition dominante et par la société civile James E.Grunig (2005), spécialiste américain des stratégies de communication, a constaté que l\u2019occupation de la sphère publique était partagée entre deux camps principaux : la coalition dominante et la société civile.La coalition dominante est constituée de la complicité absolue entre l\u2019État et la grande entreprise pour la définition du bien public.Lui fait face la société civile, telle que la présente Habermas (1962) c\u2019est-à-dire l\u2019ensemble des corps intermédiaires qui s\u2019opposent à la dictature de la coalition dominante.Ce modèle n\u2019est pas théorique.On le retrouve reproduit tel quel dans les différents discours entourant l\u2019imposition et la gestion des mesures de guerre.Les premiers ont invoqué toutes sortes d\u2019arguments pour justifier l\u2019injustifiable.Les seconds ont dénoncé la responsabilité des premiers dans la dégradation sociale et la révolte qui s\u2019en est suivi.Le paradis terrestre avant les mesures de guerre En 1969, un an avant les événements, le premier ministre du Québec, Jean-Jacques Bertrand, déclarait : « Somme toute, il faut constater que la stabilité et la sécurité carac- * Professeur au Département d\u2019information et de communication, Université Laval.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 76 O C T O B R E S - P R I S E U N térisent le climat actuel du Québec qui se comparerait avantageusement à d\u2019autres coins du monde1.» Il mettait au défi son auditoire de trouver un coin où il y aurait plus de bonheur, de paix et de tranquillité qu\u2019au Canada : « Trouvez- moi une province où l\u2019on est aussi libre qu\u2019au Québec, trouvez-moi une province où la liberté de contester, la liberté de manifester et la liberté d\u2019écrire la liberté de presse sont aussi respectées2 ?» Le ministre de la Justice du Québec, Jérôme Choquette, déclarait à son tour en juin 1970 que « le Québec demeure une province tranquille par rapport à la plupart des pays du monde [\u2026] Le Québec demeure un endroit où il fait bon vivre3 ».Michel Roy, rédacteur en chef adjoint du quotidien Le Devoir, écrivait plus tard : « À vrai dire, notre société était l\u2019une des dernières à savourer les fruits [\u2026] de la paix, de la liberté et de la démocratie au point qu\u2019elle était citée en exemple dans le monde et qu\u2019il ne fut venu à personne l\u2019idée que le territoire le plus tranquille de ce continent put ainsi basculer dans le terrorisme4 ».En 1970, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, affirmait même : « nous sommes l\u2019un des seuls pays au monde qui permet à un parti de se servir de tous les moyens mis à sa disposition pour détruire le régime5 ».En même temps, le premier ministre du Canada luimême, Pierre Elliott Trudeau (1970) publiait un livre intitulé : Les Cheminements de la politique dans lequel on retrouvait cette profession de foi, écrite en 1958 : 1 Le Devoir 25.08.1969 2 Le Devoir, 18-08.1969, Discours prononcé à Cap aux Meules 3 Le Devoir, 02-06-1970 4 Maclean, janvier 1971 5 Le Droit, 13-11-1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 77 O C T O B R E S - P R I S E U N Aucun gouvernement, ni aucun régime n\u2019a un droit absolu à l\u2019existence [\u2026] C\u2019est donc un devoir pour les citoyens d\u2019interroger leur conscience sur la qualité de l\u2019ordre social qui les lie et de l\u2019autorité politique qu\u2019ils acceptent.Si cet ordre est pourri et si cette autorité est perverse, c\u2019est un devoir pour les citoyens d\u2019obéir à leur conscience plutôt qu\u2019à l\u2019autorité.Et si le seul moyen sûr de rétablir un ordre juste c\u2019est de faire la révolution contre l\u2019autorité tyrannique et illégale, eh ! bien, il faut la faire.Dix ans plus tard, en 1968, devant le monument qu\u2019on érigeait à la mémoire de Louis Riel, pendu en 1885 pour s\u2019être révolté contre les abus du pouvoir, M.Trudeau, affirmait encore que peut-être les historiens de demain allaient rendre hommage à des gens comme Riel qui, aujourd\u2019hui, comme hier, faisaient partie de minorités bafouées.C\u2019est donc dans ce havre de paix et de démocratie, dans un pays qui bénéficie d\u2019un des plus hauts niveaux de vie au monde, dans un pays qui jouit d\u2019une liberté de parole absolue que se trame l\u2019impensable.Le Québec avait d\u2019autant moins raison de se révolter qu\u2019il jouissait depuis dix ans d\u2019un climat de liberté dont il avait été privé pendant vingt ans sous le règne de la Grande Noirceur du gouvernement Duplessis.Ainsi donc, le climat qui existe au Québec à une semaine des événements donne toutes les garanties de la tranquillité et inspire confiance.La révolte ne peut pas exister dans un pays doté d\u2019une démocratie exemplaire.Et pourtant, c\u2019est dans ce même pays que la commission Laurendeau-Dunton en 1967 démontrait que le Québécois était un citoyen de deuxième zone dans son pays.C\u2019est pourtant dans ce même pays où s\u2019affirme la liberté de parole que Pierre Vallières et Charles Gagnon passèrent deux ans en prison sans jamais avoir été accusés de quoi que ce soit.Il est vrai que Pierre Vallières avait écrit en 1968 Nègres blancs d\u2019Amérique dans lequel étaient exposées les vexations auxquelles étaient soumis les Québécois. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 78 O C T O B R E S - P R I S E U N Et pourtant, dans un texte de quelque 120 pages intitulé La crise d\u2019octobre 70 était prévisible et prévue (Dagenais 1985), nous avons présenté tous les éléments qui décrivaient pas à pas et mots à mots la crise à venir.Que les autorités n\u2019aient pas compris que la société québécoise était révoltée, ce ne pouvait pas être de la cécité, c\u2019était de l\u2019aveuglement volontaire.L\u2019État de droit et les mesures de guerre Alors pourquoi les mesures de guerre ?Toute la classe politique, tous gouvernements confondus ont adopté le discours officiel des autorités politiques : la démocratie est en péril.Le gouvernement Trudeau, le gouvernement Bourassa, le gouvernement Drapeau ont tambouriné de concert l\u2019hymne à la démocratie et à l\u2019ordre.Et dans le même souffle, prôné le recours sauvage à la répression par les mesures de guerre.Le ministre Tetley (2007) a justifié dans un livre de 260 pages que la violence, c\u2019est de la violence et qu\u2019il faut la réprimer.Il ne s\u2019est pas posé une seule fois dans ce livre, la question : comment expliquer cette violence.Quant au ministre de la Justice, Me Jérôme Choquette, il avait exprimé l\u2019avis qu\u2019« il serait injuste à l\u2019égard de la pègre, d\u2019utiliser à d\u2019autres fins les pouvoirs spéciaux conférés en vertu de la Loi des mesures de guerre ».Il avait expliqué que ces pouvoirs avient été donnés en rapport avec les activités d\u2019une association révolutionnaire appelée FLQ et ne devaient pas être utilisés contre des citoyens auxquels on pouvait reprocher leur mode d\u2019existence.« Cela risquerait de pervertir l\u2019esprit de la loi, » avait-il précisé.Mais pourquoi alors ne pas déclarer la pègre « illégale » ?avait demandé un journaliste.Et le ministre de répondre qu\u2019une commission d\u2019étude sur le crime organisé concluait, il n\u2019y a pas si longtemps, que la police connaissait le nom L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 79 O C T O B R E S - P R I S E U N et l\u2019adresse des principaux membres de la pègre.Qu\u2019il était impossible cependant d\u2019agir contre eux, sans sacrifier les libertés démocratiques.Il soulignait notamment l\u2019obligation pour la police d\u2019être munie de mandats de perquisition et d\u2019arrestation.Visiblement agacé, Me Choquette avait encore précisé que la loi et les règlements actuels étaient restreints à un certain nombre d\u2019activités et qu\u2019il n\u2019avait pas le droit d\u2019en dépasser le cadre en procédant à des arrestations et perquisitions.« Je dois me soumettre aux lois telles qu\u2019elles sont », avait-il dit6.Samedi soir, 10 octobre à 18 heures, M.Jérôme Choquette, s\u2019adresse ainsi aux ravisseurs juste avant l\u2019enlèvement de Pierre Laporte : Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social ce qui est justement la négation de la liberté des individus, des groupes, car cette liberté ne peut s\u2019exprimer qu\u2019à l\u2019intérieur d\u2019un cadre d\u2019institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause7.Il faut toutefois souligner la sortie remarquable du ministre Claude Castonguay, du cabinet de Robert Bourassa qui fut le seul ministre de ce cabinet à se poser la question de la raison de la violence plutôt que de la condamner sans détour.Il a parlé des causes profondes de la crise d\u2019octobre en termes de pauvreté et d\u2019insécurité, d\u2019échec de la révision constitutionnelle et de besoins chez certains individus d\u2019être considérés comme des citoyens à part entière.6 Pierre-L O\u2019Neill, Le Devoir, 10 novembre 1970 7 Pierre-L.O\u2019Neill, Le Devoir, 10 novembre 1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 80 O C T O B R E S - P R I S E U N Le Devoir des oppositions Les partis d\u2019opposition dans les trois ordres de gouvernement se sont montrés solidaires de la société civile, dont nous parlerons plus loin.À Montréal, le FRAP s\u2019est opposé à Drapeau, le Parti québécois à Bourassa et le Parti conservateur de Stanfield à Trudeau.Thomas Douglas, chef du Nouveau Parti démocratique, a accusé le gouvernement d\u2019avoir cédé à la panique et d\u2019avoir monté ensuite une mise en scène pour couvrir son inaptitude.Le monde des affaires et les mesures de guerre Le monde des affaires s\u2019est fait extrêmement discret pendant la crise.Il s\u2019est parfaitement bien intégré à la coalition dominante.Pour lui, n\u2019existaient que les inconvénients dus à cette crise.Certains craignent qu\u2019avec la crise le geste des terroristes risque d\u2019anéantir les efforts gouvernementaux dans le domaine des investissements.Un gérant de cinéma, Bert Kidger, affirme que cette affaire va coûter des millions de dollars au commerce si elle n\u2019est pas réglée rapidement8.Les hommes d\u2019affaires de Montréal sont inquiets des conséquences des rapts sur le climat économique.Autant les investissements que les talents risquent de fuir le Québec.L\u2019économiste Tabacsy soutient qu\u2019une négociation souple avec les ravisseurs nuira aux investissements.Le 17 octobre, The Gazette mentionne que plus de 175 millions $ d\u2019investissements ont été retardés à cause des événements.L\u2019éditorialiste affirme que les gouvernements subissent la pression du monde des affaires et des investisseurs pour conserver une ligne dure.Et montrer qu\u2019ils 8 The Gazette, 13 octobre 1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 81 O C T O B R E S - P R I S E U N contrôlent bien la situation.Le chroniqueur Boris Miskew écrit que les deux enlèvements versent une douche froide sur les investisseurs qui s\u2019apprêtent à engager des sommes importantes au Québec.« Le climat économique du Québec fait face à une période d\u2019incertitude ».Ces propos nous permettent d\u2019affirmer que le milieu des affaires n\u2019avait d\u2019horizon que ses propres intérêts.La société civile et les mesures de guerre Par ailleurs, les critiques ont vite retourné contre le gouvernement tous les arguments qui avaient été avancés pour justifier le recours aux mesures de guerre.À l\u2019arbitraire du FLQ, on oppose l\u2019arbitraire des arrestations.À la perte de la démocratie redoutée du côté du FLQ, on oppose la véritable perte des libertés occasionnée par la décision du gouvernement.À l\u2019acceptation par la population des mesures de guerre, comme l\u2019affirment les autorités, on oppose la contestation des mesures qui se développe dans toutes les sphères d\u2019activités au Québec.Au retour à l\u2019ordre prôné par le gouvernement, on oppose l\u2019augmentation du malaise social et l\u2019affolement des esprits qu\u2019ont occasionné l\u2019application des mesures.Un groupe de personnalités, « le groupe des dix », tient à appuyer formellement la négociation et favorise la souplesse.Ce groupe comprend Claude Ryan, rédacteur en chef du Devoir, René Lévesque, président du Parti québécois, Camille Laurin et Jacques Parizeau du même parti, Louis Laberge, président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Marcel Pépin, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Jean-Marc Kérouac, secrétaire général de l\u2019Union des cultivateurs catholiques, Yvon Charbonneau, président de la Centrale des ensei- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 82 O C T O B R E S - P R I S E U N gnants du Québec (CEQ), Matthias Rioux, président de l\u2019Alliance des professeurs de Montréal, Fernand Daoust, secrétaire général de la FTQ, Alfred Rouleau, président de la Sauvegarde et de l\u2019Assurance-vie Desjardins.C\u2019est devant la lenteur des progrès accomplis jusqu\u2019ici vers un dénouement satisfaisant du drame Cross-Laporte et le danger d\u2019une dégradation politique et sociale qu\u2019ils ont cru percevoir tout dernièrement, que ces personnes sont entrées spontanément en communication entre elles.C\u2019est justement le même argument qu\u2019utilisera le gouvernement pour promulguer la Loi sur les mesures de guerre.Ce groupe fut suivi par ceux qu\u2019on a appelés « les Amis de Pierre Laporte » qui incitèrent le gouvernement à opter pour la négociation.En même temps, des groupes de tous horizons endossaient la position des 10 ou se montraient solidaires des objectifs du manifeste du FLQ.La Corporation des ingénieurs du Québec, le conseil du Québec du Syndicat canadien de la fonction publique, la Commission des écoles catholiques de Montréal, le Centre des dirigeants d\u2019entreprises, l\u2019Institut canadien d\u2019éducation des adultes, les étudiants de l\u2019École d\u2019architecture de Montréal, le Conseil du travail de Montréal, le Conseil du bien-être du Québec et bien d\u2019autres groupes appuyèrent le manifeste des 10 pour promouvoir une négociation avec les ravisseurs qui permettrait la libération des otages.C\u2019est par dizaines que des groupes de toutes les régions du Québec appuyèrent les objectifs du manifeste du FLQ.Des étudiants de toutes les universités et d\u2019un grand nombre de collèges, le comité exécutif de la Confédération des syndicats nationaux, des curés de village se sont prononcés en faveur des objectifs du manifeste.Le président de la Confédération L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 83 O C T O B R E S - P R I S E U N des syndicats nationaux (CSN) estime de son côté que sans changements profonds aux niveaux social et économique, le Québec ne pourra passer à travers cette crise.D\u2019autres groupes, qui sans approuver comme telle la déclaration des 10 ou le manifeste du FLQ, dénonçaient la situation sociale actuelle et rendaient d\u2019une façon ou d\u2019une autre le gouvernement responsable de ce qui arrivait.La Société Saint-Jean-Baptiste affirmait que, pour avoir refusé de négocier avec des groupes modérés, le gouvernement en était réduit à négocier avec des terroristes.Le Mouvement international de la jeunesse agricole et rurale catholique désirait poursuivre son action du côté des classes exploitées du capitalisme.Déjà, le 17 octobre, les évêques du Québec, par la voix du cardinal Maurice Roy, lancent un appel à la population, l\u2019invitant à agir de toute urgence et avec réalisme pour assurer une distribution équitable des richesses et des chances devant la vie.Le diagnostic posé par les évêques est clair : l\u2019injustice nourrit la violence.Justice doit être faite également aux légitimes aspirations des collectivités.Quelques jours plus tard, le clergé s\u2019implique plus directement dans la vie québécoise.L\u2019archevêque de Montréal, Mgr Paul Grégoire affirme que : [\u2026] chacun reconnaît que les événements récents nous obligent à nous interroger sur l\u2019état de notre société [\u2026] Des situations malheureuses subsistent encore qui suscitent à bon droit des inquiétudes que nous partageons.Il y a la misère des petits, le chômage d\u2019un grand nombre, l\u2019incertitude des jeunes.Il y a un peuple qui s\u2019interroge de plus en plus sur son identité et son avenir9.9 Communiqué de Mgr Paul Grégoire, 22 octobre 1970, Le Droit, 9 janvier 1971 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 84 O C T O B R E S - P R I S E U N Au début du mois de novembre, l\u2019abbé Charles Banville, curé de la paroisse Saint-Paul-de-Matane, déclare que « dans une forte majorité, la population des prêtres du comté de Matane et de Matapédia étaient fondamentalement d\u2019accord avec les revendications exprimées dans le manifeste du FLQ10 ».Au nom de 17 curés signataires d\u2019une déclaration, l\u2019abbé Banville présente ainsi les revendications de la population de sa région : « A-t-on le droit de laisser le spectre du désespoir brimer continuellement notre population ?» Et il met en garde contre « l\u2019affrontement malheureux qui pourrait se produire à brève échéance ».Jean-Paul Légaré, du journal coopératif L\u2019Ensemble rappelle que le FLQ se veut une réponse à une agression qu\u2019il décrit comme étant celle de la haute finance qui exploite les travailleurs.Au début décembre, l\u2019évêque de Rimouski, Mgr Louis Lévesque, affirme que les revendications du FLQ sont basées sur des éléments réels et appuie le manifeste signé par 17 curés de son diocèse, quelques jours plus tôt.Mgr Ernest Lemieux et le révérend Gaston Rinfret, porte-parole du conseil des prêtres du diocèse de Québec, se déclarent d\u2019accord en principe avec plusieurs des déclarations sur les problèmes sociaux formulées dans le manifeste du FLQ.Les injustices sociales sont décriées de toute part par la société civile.La société humaine crée des inégalités criantes et une pauvreté généralisée.Et une société ne pourra résister aux tensions s\u2019il n\u2019y a pas de changement.Une bonne partie de la tension, du chaos et de l\u2019incertitude de la vie sociale à l\u2019heure actuelle résulte de ce sentiment de frustration, d\u2019injustice et d\u2019iniquité, suscité par la pauvreté.10 Le Devoir, 10 novembre 1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 85 O C T O B R E S - P R I S E U N Tant qu\u2019il y aura des injustices, il ne faut donc pas s\u2019étonner de vivre des révoltes.Si les felquistes se sont révoltés, c\u2019est qu\u2019au Québec, il y a trop de chômage, la richesse est mal répartie.Ces injustices poussent au désespoir.La seule raison d\u2019agir des agitateurs, souligne le président de l\u2019Assu- rance-Vie Desjardins, M.Alfred Rouleau, c\u2019est la discrimination sociale engendrée par la pauvreté11.Ainsi donc, tant que le niveau de vie des Québécois restera inférieur à celui du reste du Canada et le chômage plus élevé, tant que les jeunes n\u2019auront pas la chance de se trouver du travail, le ressentiment des Québécois continuera à mijoter à certains moments et à bouillonner à d\u2019autres.De plus en plus « ceux qui voient une société satisfaite d\u2019elle- même rester sourde à l\u2019appel de la justice éprouvent plus que jamais, ces années-ci, la tentation de la violence12 ».Pour René Lévesque, les événements ne sont que la conclusion logique des injustices13.Et le conseil d\u2019animation pastorale de la communauté chrétienne de l\u2019Université de Moncton déclare : Qu\u2019on le veuille ou non, nous avons tous dans les veines un peu de ce sang sauvage qui a poussé les extrémistes à violer les droits fondamentaux de deux personnalités politiques.Demandons-nous courageusement si cet acte désespéré que nous condamnons, ne serait pas quand même la réaction de l\u2019homme devant toute une gamme d\u2019humiliations et d\u2019injustices qui ne rencontrent que silence et passivité.11 Le Devoir, 13 octobre 1970 12 Le Devoir, 6 octobre 1970 13 Le Devoir, 8 octobre 1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 86 O C T O B R E S - P R I S E U N Peut-être est-ce encore un grand rêve de justice pour tous et le désir de révolte de millions de malheureux qui viennent se rencontrer dans ce kidnapping.C\u2019est le fleuve large et profond de nombreuses déceptions, de rêves brisés, de vengeances inassouvies, d\u2019espoirs tenaces de plusieurs générations d\u2019hommes humiliés, qui menace de faire sauter le barrage inhumain de certaines puissances financières et de structures sociales dépassées14.Dans un mémoire qu\u2019il a remis au Comité sénatorial sur la pauvreté, le Comité des assistés sociaux du Québec affirme : « Il vaut mieux apporter aux problèmes de la pauvreté des remèdes sociaux que de subir la peste de la révolution armée15 ».En somme, on lie les enlèvements à toutes les injustices que le Québec a connues : injustice linguistique, quête de l\u2019identité nationale, inégalités économiques, chômage, inégalités sociales, patronage politique, système judiciaire arbitraire.Tous ces malaises sociaux non réglés poussent les citoyens qui n\u2019ont plus rien à perdre à recourir aux moyens extrêmes.Voilà donc ce qu\u2019avait à dire la société civile.Elle reconnaissait aux événements des causes réelles et non la raison d\u2019État et la défense d\u2019un principe d\u2019ordre.Et la thèse de Grunig est bien démontrée.Ce n\u2019est ni la profondeur du discours, ni l\u2019intelligence des propos de la coalition dominante qui construisent le discours sur la place publique, c\u2019est l\u2019appartenance à un groupe donné.Et on aura compris que la coalition dominante ne pense qu\u2019à ses intérêts et que la société civile pense au bien public.La coalition dominante, comme toujours, s\u2019est enfermée dans une rhétorique dépassée, se refusant de voir des causes là où il y a contestation.14 L\u2019Évangéline, 16 octobre 1970 15 L\u2019Action, 11 novembre 1970 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 87 O C T O B R E S - P R I S E U N Bibliographie Grunig James E.2005, « Power Over, Power With, and Power to Relations: Critical Reflections on Public Relations, the Dominant Coalition, and Activism », January 2005, Journal of Public Relations Research 17(1):5-28 DOI : 10.1207/s1532754xjprr1701_3 Dagenais Bernard, 1985, La crise d\u2019octobre 1970 au Québec et les médias d\u2019information, Thèse de doctorat, p.11-118 Habermas Jürgen.1993, L\u2019espace public, Paris, Éditions Payot.Tetley William, 2007, The october Crisis, 1970, An insider\u2019s view, McGill-Queen\u2019s University Press, Montreal- Kingston, Trudeau, Pierre-Elliott, 1970, Les cheminements de la politique, Éditions du Jour, Montréal.Vallières Pierre, 1968, Nègres Blancs d\u2019Amérique, Éditions Parti pris, Montréal. 88 OCTOBRES - PRISE UN Pour amorcer le débat, je n\u2019apporterai pas une contribution d\u2019historien, mais davantage le témoignage d\u2019un acteur et d\u2019un témoin qui, avec bien d\u2019autres à l\u2019époque, poursuivaient deux objectifs : l\u2019indépendance et la lutte pour un changement plus global de la société.À l\u2019époque, il était possible chez des jeunes de rêver à une révolution au Québec.On était nombreux à le faire.Vous savez que j\u2019ai participé à des activités du FLQ, plus précisément dans le réseau du printemps 70 et particulièrement lors de la crise d\u2019Octobre.Après de multiples interrogations sur l\u2019opportunité de raconter mon implication dans ce mouvement, j\u2019ai finalement livré mon récit dans un livre, Mon Octobre 70, la crise et ses suites, publié avec Louis Gill chez VLB.Dans ce livre, j\u2019y relate mes interventions en tant que membre de la cellule Viger.C\u2019est une cellule qui n\u2019a pas joué un rôle central comme les deux autres cellules, Libération et Chénier, mais qui s\u2019est retrouvée à la jonction des deux autres.Ma présentation d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est pas celle de l\u2019historien même si depuis 50 ans, j\u2019ai incité beaucoup de chercheurs à écrire sur le sujet et aussi contribué à la publication de nombreux écrits sur cette histoire.Robert Comeau* Une dérive** * Historien.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 89 O C T O B R E S - P R I S E U N Mon parcours d\u2019abord.Jeune adolescent, je suivais, à travers la lecture des journaux tout ce qui concernait le FLQ, dès l\u2019action de son premier réseau en1963.J\u2019avais 18 ans lorsque le FLQ a commencé.J\u2019étais indépendantiste et souhaitais que le Québec devienne un pays.Dès l\u2019âge de 15 ans, au collège Sainte-Marie, j\u2019avais été mis en contact avec l\u2019interprétation indépendantiste par notre professeur d\u2019histoire extraordinaire Noël Vallerand, qui reprenait l\u2019analyse historique de l\u2019historien Maurice Séguin de l\u2019Université de Montréal.J\u2019étais curieux de connaitre pourquoi le Québec n\u2019était pas un pays.J\u2019irai étudier en histoire à l\u2019Université de Montréal en vue d\u2019approfondir la pensée de l\u2019historien Séguin et pour mieux travailler à l\u2019indépendante.Avec lui, je rédigerai mon mémoire de maitrise sur un mouvement séparatiste des années 1936-1938.À partir de 1962, je militais au RIN, le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale où je partageais ses idées progressistes.J\u2019étais totalement en phase avec l\u2019orientation adoptée vers 67-68 axant l\u2019indépendance pour les travailleurs.Au RIN, on ne manifestait pas seulement pour la langue française, mais également pour soutenir les travailleurs en grèves.On assistait à une expansion du mouvement syndical et à une radicalisation du discours.Les grèves étaient de plus en plus longues, souvent violentes et de plus en plus nombreuses après le retour de l\u2019Union nationale en 1966 et surtout sous le régime de Bertrand.On se battait sur plusieurs fronts.Peu à peu, j\u2019ai cherché à concilier les deux objectifs que je poursuivais : mon désir de voir le Québec devenir indépendant et mon souci de travailler à l\u2019avancement d\u2019une société plus juste, plus égalitaire, débarrassée des forces anti-ouvrières.Dès 67, j\u2019enseigne au collège Sainte-Marie l\u2019histoire de notre exploitation en présentant notre situation de nation dominée.À partir de 69, j\u2019enseigne l\u2019histoire du mouvement ouvrier et l\u2019histoire du nationalisme à l\u2019UQAM dans un climat de contestation étudiante. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 90 O C T O B R E S - P R I S E U N J\u2019ai été catapulté dans le mouvement terroriste lorsqu\u2019un jour un de mes ex-étudiant m\u2019a demandé si je voulais aider le FLQ.J\u2019ai bien expliqué dans mon ouvrage, Mon Octobre 70, comment j\u2019étais heureux qu\u2019un membre du FLQ fasse appel à mes services, et sans avoir une conscience claire où cela m\u2019entraînerait.J\u2019imaginais alors une image d\u2019un FLQ bien structuré, ce qui ne correspondait pas du tout à la réalité.J\u2019ai accepté de m\u2019impliquer à des tâches de soutien, de plus en plus risquées, et j\u2019ai prêté ma plume pour écrire des communiqués.Durant cette période, l\u2019action passait avant la réflexion sur les théories politiques.Avec une connaissance bien sommaire du marxisme, j\u2019essayais de concilier marxisme et terrorisme, ce type d\u2019action étant pourtant condamnée par les marxistes orthodoxes, mais les exemples de guérilla urbaine d\u2019Amérique du Sud et des groupes d\u2019extrême gauche des États-Unis exerçaient chez moi une fascination.Malgré l\u2019échec du Che en 1967, on ne faisait pas le constat de l\u2019échec du guévarisme.Au FLQ, j\u2019étais convaincu de faire partie d\u2019une organisation dont l\u2019action pourrait nous rapprocher de l\u2019indépendance et du grand projet de création d\u2019une organisation militante révolutionnaire qui serait au service des travailleurs.Je ne décrirai pas ici les nombreuses publications qui abordaient ces deux objectifs que sont l\u2019indépendance du Québec et le socialisme : Parti pris, Révolution québécoise, L\u2019avant-garde, Mobilisation, etc.Quand le RIN s\u2019est dissout, je voyais le jeune Parti québécois se développer rapidement en insistant sur son préjugé favorable aux travailleurs.J\u2019ai plutôt décidé de m\u2019impliquer au Front d\u2019action politique des salariés de Montréal, particulièrement au comité d\u2019action politique de Saint-Jacques.Je m\u2019intéressais alors aussi à tous ces exemples de grands partis ouvriers en Europe.J\u2019étais particulièrement curieux L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 91 O C T O B R E S - P R I S E U N de connaitre le Parti communiste italien et sa critique Rossanna Rossanda, de la revue Il Manifesto.Au Cap Saint- Jacques, nous commencions à étudier le fonctionnement de l\u2019exploitation capitaliste que subissaient les travailleurs, l\u2019histoire des classes sociales au Québec et à étudier les stratégies pour le combat.Nous lisions Marx, Lénine, Mao en passant par le Che et même le stratège vietnamien Giap.En juin 70, en collaborant à l\u2019écriture du deuxième Manifeste du FLQ \u2013 peu connu, mais publié dans Québec-Presse \u2013 je me souviens d\u2019avoir décrit le grand espoir qui nous portait tous.Je précisais : Il faut qu\u2019au plus tôt, les représentants des travailleurs remplacent les faux représentants du peuple au parlement.Lorsque le parti des travailleurs sera créé, le Front de Libération du Québec n\u2019aura plus sa raison d\u2019exister.Je travaillais alors avec quelques militants à la production d\u2019une brochure du CAP Saint-Jacques intitulée Pour la création d\u2019une organisation autonome de la classe ouvrière.Au début des années 70, tout en étant farouchement indépendantiste, je voyais l\u2019aile gauche des militants du PQ se faire marginaliser, se faire traiter de « purs et durs.».Je ne comprenais pas alors l\u2019attitude de rejet de Bourgault par la direction du PQ et des premiers indépendantistes d\u2019avant la création du PQ.Pourquoi ce rejet du RIN ?Pourquoi Lévesque ignorait-il ces premiers indépendantistes ?Certains qui avaient parlé d\u2019indépendance et de socialisme à Parti pris en 68 et même à La Cognée, revue du FLQ des débuts et qui avaient transité maintenant au PQ ne parlaient plus d\u2019indépendance, mais de souveraineté avec association.L\u2019autre objectif du socialisme fut rapidement oublié : il fallait d\u2019abord bâtir le Québec par le développement d\u2019une classe d\u2019hommes d\u2019affaires québécois en passant par la social-démocratie. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 92 O C T O B R E S - P R I S E U N Une fois que les directions syndicales donnèrent leur appui au Parti québécois, et que furent réalisées ses grandes et importantes réformes, comme la loi sur la santé et sécurité au travail, la loi antiscab, ou la loi 101, ceux qui voulaient aller au delà de ces réformes pour adopter un programme social plus élaboré furent traités d\u2019extrémistes à combattre.Des progressistes quittèrent le PQ comme Burns ou Couture.Après la crise d\u2019Octobre, j\u2019étais convaincu que si les progressistes et indépendantistes avaient été écrasés par le gouvernement Trudeau et son armée, c\u2019était par manque d\u2019une solide organisation.Je me suis plongé dans la théorie marxiste croyant pouvoir me donner des outils pour mieux analyser la société et mener un combat plus efficacement.J\u2019ai cru poursuivre mon combat pour l\u2019indépendance du Québec en pensant que mon engagement au FLQ m\u2019aurait permis de poursuivre mes deux objectifs.Ceux qui, au FLQ ou au FRAP, étaient d\u2019abord indépendantistes se rallièrent en grand nombre au PQ qui vit ses troupes grimper jusqu\u2019à 300 000 membres.Au plan électoral, de 23 % en avril 70, le vote atteint 30 % à l\u2019élection de 1973 et 41 % en 76 avec la victoire, 6 ans après seulement la crise d\u2019Octobre.L\u2019habilité de René Lévesque fut de se démarquer de la violence felquiste, tout en montrant la gravité de la situation et en présentant son parti comme la seule solution démocratique.Il faut dire que les intellectuels Vallières et Gagnon qui avaient appuyé le FLQ ont renoncé rapidement au terrorisme, contrairement à ce qui passait en Europe, particulièrement en Allemagne, en Italie ou en France.Vallières, après un court séjour en clandestinité rallie en décembre 71 le PQ et Gagnon dès l\u2019été 71 renonce au terrorisme et exprime son projet de travailler à une organisation L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 93 O C T O B R E S - P R I S E U N de travailleurs, organisation socialiste et indépendantiste.Tant dans l\u2019organisation Partisans du Québec libre que dans la publication du bulletin Vaincre, l\u2019objectif indépendantiste était encore présent.Je suivais le cheminement de Charles Gagnon et son équipe qui en vint à créer un journal et une organisation en vue de créer un parti révolutionnaire ouvrier, rejettant le terrorisme et le réformisme.Ce n\u2019est finalement qu\u2019avec le 1er congrès d\u2019En lutte ! en 1974 qu\u2019une nouvelle orientation fut adoptée sous l\u2019influence d\u2019une organisation marxiste-léniniste rivale, qui poussa la direction d\u2019En lutte ! à adopter une nouvelle stratégie : travailler à l\u2019unité des travailleurs du Canada pour combattre le gouvernement de l\u2019État canadien, bref : ni bourgeoisie canadienne, ni bourgeoisie québécoise ! Adhérent à En Lutte ! au moment où la Chine de Mao était encore populaire, je me retrouvai alors à défendre une position absolument en contradiction avec mon premier objectif et à combattre l\u2019objectif de l\u2019indépendance qui m\u2019avait mobilisé jusque-là.Rendu au référendum de 80, la contradiction était insoutenable.J\u2019ai du trancher.Je renoncerai à défendre la position d\u2019En Lutte ! qui était l\u2019annulation et j\u2019ai voté oui.À partir de l\u2019été 1979, je fus appelé à témoigner à la commission d\u2019enquête du PQ sur l\u2019infiltration policière dans le FLQ, dirigé par le commissaire Jean Keable.Il nous apparaissait que trois militants ex-felquistes de l\u2019extrême gauche, Hamer, Séguin et moi, étaient visés.Mon refus de témoigner obligea le commissaire à révéler que mon camarade du FLQ et d\u2019En lutte ! Séguin, était un indicateur et avait pris la relève de l\u2019indicatrice Carole Devault.Et je compris surtout comment le chef de l\u2019escouade anti-terroriste de Montréal avait laissé courir les membres de la cellule Viger du FLQ pour relancer en 71 une activité terroriste contrôlée par ses services.Il L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 94 O C T O B R E S - P R I S E U N décida, avec l\u2019accord des autres corps policiers, d\u2019encourager la réorganisation du FLQ, en utilisant son indicatrice et ses autres indicateurs à relancer de fausses cellules avec de faux communiqués.Il m\u2019est apparu clair que la Loi sur les mesures de guerre du 16 octobre 70 n\u2019avait pas pour but principal d\u2019arrêter les felquistes, mais d\u2019effrayer la population, en particulier les militants du PQ et des groupes populaires.Le gouvernement fédéral prenait prétexte de la violence du FLQ pour discréditer le mouvement souverai- niste démocratique.Le gouvernement fédéral a tiré avantage du terrorisme ; il a exagéré sa menace, et a poussé l\u2019odieux jusqu\u2019à inventer la menace d\u2019un coup d\u2019état pour justifier la présence de l\u2019armée et défendre l\u2019unité canadienne et briser l\u2019appui au mouvement souverainiste et populaire.En conclusion, ce parcours fait de convictions, d\u2019engagement et une part de hasard peut sembler sinueux.J\u2019ai cherché à comprendre la bifurcation dans mon parcours politique : comment indépendantiste convaincu, au cours des années soixante, puis militant au FLQ, j\u2019en suis venu en renonçant au terrorisme à adhérer à une organisation communiste qui me faisait abandonner mon premier objectif : faire du Québec un pays.J\u2019essaie toujours de m\u2019expliquer cette dérive.q 95 OCTOBRES - PRISE UN Daniel Turp* Les violations massives des droits et des libertés des Québécois et des Québecoises** La question de la violation du droit international des droits fondamentaux, et en particulier de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme, n\u2019a fait l\u2019objet, à ce jour, d\u2019aucune analyse approfondie.Elle a toutefois été effleurée dans un seul des arrêts rendus par les tribunaux en marge de la crise d\u2019Octobre de 1970, l\u2019affaire Gagnon et Vallières c.La Reine.Statuant en appel d\u2019un arrêt de la Cour supérieure du Québec du 21 janvier 1971, la Cour d\u2019appel du Québec confirmait le 21 avril 1971 la décision rejetant une requête pour émission d\u2019un bref d\u2019habeas corpus au motif que la détention de deux membres de l\u2019association du Front de libération du Québec était légale et que l\u2019exécution d\u2019un mandat de dépôt s\u2019est également faite légalement.* Professeur à la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal et président de l\u2019Institut de recherche sur l\u2019autodétermination des peuples et des indépendances nationales (IRAI).L\u2019auteur tient à remercier Emmanuelle Lanctôt, étudiante à la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal et stagiaire auprès de l\u2019IRAI, pour son aide dans la préparation de cet article.Cet article est une synthèse du chapitre 5 de l\u2019étude de l\u2019IRAI sur la crise d\u2019octobre intitulé, « La crise d\u2019octobre et la violation du droit international des droits fondamentaux », dans Anthony BEAUSÉJOUR (dir.), Démesure de guerre : abus, impostures et victimes d\u2019octobre 70, Montréal, IRAI, 2020, p.115-135.Celui-ci contient des références documentaires qui ont été omises dans la présente synthèse.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé par la SOPPOQ à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 96 O C T O B R E S - P R I S E U N Le juge André Brossard se penchera sur la question de constitutionnalité qui était soumise à la Cour d\u2019appel, disant hésiter à statuer sur « au risque de participer à un jugement déclaratoire ».Rappelant que « [l]a légalité de la détention était attaquée essentiellement au motif que l\u2019accusation qui en constitue la base et la détention elle-même ont été, d\u2019une part, logée, et, d\u2019autre part, maintenue en vertu de dispositions législatives inconstitutionnelles et ultra vires », le juge étudiait les moyens soumis par les appelants parmi lesquels se trouvait le fait.Répondant à cet argument, le juge Brossard affirmait ce qui suit : En ce qui a trait à la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme dont le Canada est l\u2019un des signataires, toute prétendue violation par le Canada de cette Déclaration universelle peut être susceptible d\u2019influer sur les relations internationales du Canada avec les autres pays signataires de la Déclaration, mais elle ne peut affecter, sous peine de sanctions ou autrement, la souveraineté législative du Parlement canadien dans les matières qui sont de sa juridiction.Révélant par la référence au statut de signataire du Canada une véritable incompréhension relativement à la nature de l\u2019instrument international qu\u2019est la Déclaration universelle, cette réponse était également erronée dans la mesure où elle méconnaissait les règles contenues dans une telle déclaration tant sous l\u2019angle du droit constitutionnel canadien que du droit international public.Comme il est démontré dans une étude détaillée sur le statut juridique de la Déclaration universelle, les normes de cette déclaration avaient un caractère obligatoire au moment de la crise d\u2019Octobre, du fait notamment de leur caractère coutumier ou en leur qualité de principes généraux de droit.Elles devaient non seulement être respectées par les autorités canadiennes, mais elles auraient dû être appliquées directement par les tribunaux. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 97 O C T O B R E S - P R I S E U N Quoiqu\u2019ils aient été autorisés par le Règlement prévoyant des pouvoirs d\u2019urgence pour le maintien de l\u2019ordre public au Canada (Règlement de 1970 sur l\u2019ordre public) adopté en application de la Loi sur les mesures de guerre dont l\u2019entrée en vigueur résultait de la Proclamation déclarant qu\u2019un état d\u2019insurrection existe et a existé depuis le 15 octobre 1970 (proclamation Trudeau), et ultérieurement par la Loi de 1970 sur l\u2019ordre public (loi Turner), les actes accomplis en vertu de ces règlement et loi ont violé les droits et les libertés des Québécois et des Québécoises proclamés par la Déclaration universelle.À la lumière des témoignages qui ont été recueillis auprès des personnes arrêtées, détenues et emprisonnées, mais également de vues exprimées par plusieurs acteurs de la crise, d\u2019informations rapportées dans les décisions judiciaires ainsi que dans l\u2019abondante littérature sur la crise d\u2019Octobre, il y a lieu d\u2019identifier les principales violations de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme durant cette période.L\u2019examen des faits révèle selon nous plusieurs violations des droits fondamentaux garantis par les articles 3, 5, 8, 9, 11 et 12 la Déclaration universelle (I) ainsi que des libertés fondamentales protégées par les articles 19 et 20 (II).Les violations des droits fondamentaux Un nombre significatif de droits fondamentaux ont été violés par les autorités canadiennes, et plus particulièrement les articles 2 (droit à l\u2019égalité et la non-discrimination), 3 (droit à la vie), 5 (interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants), 8 (droit à un recours effectif devant les tribunaux), 9 (interdiction de l\u2019arrestation et de la détention arbitraires), 10 (droit à la propriété), 11 (interdiction de l\u2019application rétroactive de la législation pénale) et 12 (interdiction d\u2019immixtions arbi- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 98 O C T O B R E S - P R I S E U N traires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, d\u2019atteintes à son honneur et à sa réputation).ARTICLE 2 § 1 « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d\u2019opinion politique ou de toute autre opinion, d\u2019origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.» Comme il sera démontré pour les droits fondamentaux proclamés aux articles 3, 5, 8, 10, 11, 12 et 17, mais également pour les libertés fondamentales garanties à l\u2019article 19 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme, les personnes qui ont été arrêtées et détenues, de même que celles qui ont été victimes de perquisitions et dont les autres libertés ont été violées, l\u2019ont été en raison de leur opinion politique, soit celle de promouvoir l\u2019indépendance du Québec.En conséquence, l\u2019on peut affirmer que ces personnes n\u2019ont pas été en mesure de se prévaloir pendant la crise d\u2019Octobre des droits et libertés de la Déclaration universelle et qu\u2019elles ont été victimes d\u2019une distinction prohibée par son article 2 § 1.ARTICLE 3 « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.» Comme le rappelle le Comité des droits de l\u2019homme dans son Observation générale no 35, le droit à la vie revêt une importance capitale, tant pour les personnes que pour la société dans son ensemble.Il est extrêmement précieux en lui-même en tant que droit inhérent à toute personne humaine, mais il constitue également un droit L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 99 O C T O B R E S - P R I S E U N fondamental, dont la protection effective est la condition indispensable de la jouissance de tous les autres droits de l\u2019homme et dont le contenu peut être éclairé par d\u2019autres droits de l\u2019homme ».Ce droit « ne devrait pas être interprété de manière étroite », recouvre le droit des personnes de vivre dans la dignité, est garanti « à toutes les personnes humaines, sans distinction d\u2019aucune sorte, y compris à celles qui sont soupçonnées ou reconnues coupables de crimes, même les plus graves ».Les arrestations massives, évaluées à près de 500 personnes, qui sont survenues dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970, ont porté atteinte au droit de vivre dans la dignité des personnes dont l\u2019arrestation, pour près de 90 % d\u2019entre elles, n\u2019ont été suivies d\u2019aucune accusation.Les conditions d\u2019arrestation, de détention et de libération de ces personnes, telles que décrites par l\u2019un des plus éminents chercheurs sur les événements d\u2019octobre 1970, révèlent de telles atteintes au droit de vivre dans la dignité.La violation du droit à la liberté et à la sûreté est plus évidente encore.Visant le non-enfermement physique et exigeant qu\u2019il y ait une absence de consentement libre à la privation de liberté, on peut sans hésitation dire que les personnes arrêtées sans fondement et n\u2019ayant jamais été accusées ont été victimes d\u2019une violation du droit à liberté tel que reconnu à l\u2019article 3 de la Déclaration universelle.Le droit à la sûreté vise quant à lui la « protection contre les atteintes corporelles et psychologiques, ou l\u2019intégrité corporelle et mentale » et on peut affirmer que de telles atteintes ont été commises lors des arrestations effectuées dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970.De telles atteintes se sont poursuivies durant les jours, semaines et mois qui ont suivi puisque l\u2019intégrité corporelle L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 100 O C T O B R E S - P R I S E U N et mentale des plusieurs personnes détenues été mise à mal, comme en fait foi par exemple les séquelles d\u2019un individu identifié comme C.D.constatées en 2010 par la Cour supérieure du Québec et résultant d\u2019un emprisonnent pendant cinq mois ayant donné lieu à des sévices corporels, des simulations d\u2019exécution et une privation de nourriture pour le motif qu\u2019il était un partisan du Parti québécois et prônait la libération du Québec.ARTICLE 5 « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.» Si la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme ne contient pas de définitions des notions de « torture » ou de « traitements cruels, inhumains ou dégradants », elle en constitue par ailleurs, comme l\u2019a suggéré, le « substrat juridique ».La notion de torture a fait subséquemment l\u2019objet d\u2019une définition dans la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et celle-ci est formulée à l\u2019article 1er de cette convention en ces termes : Le terme « torture » désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d\u2019obtenir d\u2019elle ou d\u2019une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d\u2019un acte qu\u2019elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d\u2019avoir commis, de l\u2019intimider ou de faire pression sur elle ou d\u2019intimider ou de faire pression sur une tierce personne, ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination quelle qu\u2019elle soit, lorsqu\u2019une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 101 O C T O B R E S - P R I S E U N publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite.Ce terme ne s\u2019étend pas à la douleur ou aux souffrances résultant uniquement de sanctions légitimes, inhérentes à ces sanctions ou occasionnées par elles.La notion de « peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants » n\u2019a pas été définie quant à elle dans la même convention ou d\u2019autres conventions s\u2019y rapportant.Les organes de mise en œuvre des traités, et en particulier les comités d\u2019experts dans leurs observations générales et les cours régionales dans leur jurisprudence, ont offert des précisions sur le sens à donner à ces termes et sur leur différence avec la notion de torture.On peut retenir de ces développements la définition générale suivante de la notion de « peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants » : [L]\u2019ensemble de mesures et châtiments causant une souffrance physique ou mentale à une personne, ou visant à la rabaisser ou à l\u2019humilier.La torture constitue une forme aggravée de traitement cruel, inhumain ou dégradant.Les traitements cruels, inhumains ou dégradants sont, tout comme la torture, prohibés par le droit international et notamment par l\u2019article 16 de la Convention contre la torture.Si le droit international fournit des indications sur ce que recouvre cette qualification, il n\u2019en existe cependant aucune définition.Comme l\u2019ont relevé le Comité des droits de l\u2019homme et le Comité contre la torture, il est en effet impossible de faire une distinction nette entre ce qui relève de la torture et ce qui relève des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.À la différence de la torture, ces derniers peuvent résulter de négligences, comme cela peut par exemple être le cas de conditions de détention précaires, de la privation de nourriture ou de médicaments.La différence entre les deux notions réside également dans le degré de gravité de la douleur ou de la souffrance subies.Or celui-ci dépend d\u2019une multitude de facteurs tels que la nature et la durée des sévices infligés, la fragilité physique ou morale particulière de la victime, L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 102 O C T O B R E S - P R I S E U N son sexe, son âge, son état de santé\u2026 La distinction a toutefois des conséquences juridiques importantes car les mécanismes juridiques internationaux destinés à lutter contre la torture sont plus forts que ceux qui concernent les traitements cruels, inhumains ou dégradants.À la lumière de ces définitions, les faits qui se sont déroulés durant la crise d\u2019Octobre et les témoignages qui ont été recueillis dans le cadre de la présente étude révèlent des violations de l\u2019interdiction de la torture ainsi que de celle des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.S\u2019agissant de la torture, les simulations d\u2019exécution rapportées par le détenu Maurice Jean constituent un acte de torture.En disant à ce détenu qu\u2019ils avaient eu l\u2019ordre de le fusiller et en appuyant sur la gâchette de fusils chargés à blanc après l\u2019avoir sorti du « trou », les gardiens d\u2019Orsainville ont violé l\u2019article 5 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme.Toutes les autres personnes qui auraient été assujetties à une simulation semblable ont également été victimes d\u2019une telle violation.On peut également affirmer que le partisan du Parti québécois prônant la libération du Québec identifié comme C.D.et dont il a été question plus haut et qui a été soumis à des simulations d\u2019exécution a été également été victime de torture.Concernant les traitements cruels, inhumains ou dégradants, les femmes qui ont été obligées de se dénuder devant la police doivent être considérées comme ayant été assujetties à de tels traitements.On retrouve parmi ces personnes Lise Rose ainsi que Jocelyne Robert.Cette dernière était d\u2019ailleurs enceinte de sept mois lorsque l\u2019on a procédé à son arrestation.Il lui a été demandé de se déshabiller pour vérifier qu\u2019elle était bien enceinte et ce traitement a été suivi d\u2019un interrogatoire d\u2019une durée de neuf heures.Il y a lieu de souligner que madame Robert a donné naissance quelques mois plus tard à une fille atteinte du syndrome de Duane causé par L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 103 O C T O B R E S - P R I S E U N une possible détresse fœtale vers la fin du second trimestre de sa grossesse.On peut également arguer que les personnes arrêtées et détenues qui ont été dans l\u2019impossibilité de se doucher, qui n\u2019ont pas eu accès à la cantine, dont les lumières des cellules étaient allumées 24 heures par jour, qui ont été confinées 21 heures par jour dans des cellules exiguës, qui n\u2019ont eu droit qu\u2019à de rares récréations, auxquels l\u2019on a servi de la nourriture exécrable, qui ont été exposés à une chaleur ou à un froid excessifs ou qui ont subi des coups et menaces durant les interrogatoires ont également subi des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.ARTICLE 8 « Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi.» La garantie au droit à un recours effectif contre les actes violant les droits fondamentaux de l\u2019article 8 de la Déclaration universelle est semblable à l\u2019exigence d\u2019un recours utile formulée à l\u2019article 2 § 3 du Pacte sur les droits civils dont l\u2019Observation générale no 31 du Comité des droits de l\u2019homme a défini ainsi le contenu et la portée : [L]e paragraphe 3 de l\u2019article 2 prévoit que les États parties, outre qu\u2019ils doivent protéger efficacement les droits découlant du Pacte, doivent veiller à ce que toute personne dispose de recours accessibles et utiles pour faire valoir ces droits.[\u2026] Le Comité attache de l\u2019importance à la mise en place, par les États parties, de mécanismes juridictionnels et administratifs appropriés pour examiner les plaintes faisant état de violations des droits en droit interne.[\u2026] Des mécanismes administratifs s\u2019avèrent particulièrement nécessaires pour donner effet à l\u2019obligation générale de faire procéder de manière L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 104 O C T O B R E S - P R I S E U N rapide, approfondie et efficace, par des organes indépendants et impartiaux, à des enquêtes sur les allégations de violation.Des institutions nationales concernant les droits de l\u2019homme dotées des pouvoirs appropriés peuvent jouer ce rôle.Le fait pour un État partie de ne pas mener d\u2019enquête sur des violations présumées pourrait en soi donner lieu à une violation distincte du Pacte.La cessation d\u2019une violation continue est un élément essentiel du droit à un recours utile.Le paragraphe 3 de l\u2019article 2 exige que les États parties accordent réparation aux personnes dont les droits reconnus par le Pacte ont été violés.S\u2019il n\u2019est pas accordé réparation aux personnes dont les droits reconnus par le Pacte ont été violés, l\u2019obligation d\u2019offrir un recours utile, qui conditionne l\u2019efficacité du paragraphe 3 de l\u2019article 2, n\u2019est pas remplie.[L]e Pacte implique de manière générale l\u2019obligation d\u2019accorder une réparation appropriée.Le Comité note que, selon le cas, la réparation peut prendre la forme de restitution, réhabilitation, mesures pouvant donner satisfaction (excuses publiques, témoignages officiels), garanties de non-répétition et modification des lois et pratiques en cause aussi bien que la traduction en justice des auteurs de violations de droits de l\u2019homme.Durant la crise d\u2019Octobre, le droit à un recours utile et l\u2019exigence de réparation qui en découle ont été complètement écartés en raison de l\u2019utilisation de la clause dérogatoire de la Loi sur les mesures de guerre et de la Loi sur l\u2019ordre public de 1970.Ainsi, aucun recours visant à faire constater l\u2019existence d\u2019une violation d\u2019un droit reconnu par la Déclaration canadienne et à accorder une réparation n\u2019existait en raison du fait que les mesures de guerre prises en application du droit interne échappaient à l\u2019autorité de la Déclaration canadienne des droits.C\u2019est ainsi que toutes les victimes de violations de droits fondamentaux ont été privées de recours et n\u2019ont pas obtenu de réparation, l\u2019impunité continuant aujourd\u2019hui de L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 105 O C T O B R E S - P R I S E U N prévaloir relativement aux violations des droits fondamentaux de ces victimes.Aucune excuse publique n\u2019a d\u2019ailleurs été offerte aux victimes de la crise d\u2019Octobre et, le 1er octobre 2020, le premier ministre Justin Trudeau a d\u2019ailleurs refusé la demande de formulation d\u2019excuses pour des actes posés durant le règne de son père, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau.ARTICLE 9 « Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ni exilé.» S\u2019il est un article de Déclaration universelle des droits de l\u2019homme qui a été violé de façon systématique, grave, flagrante et massive, il s\u2019agit de l\u2019article 9 qui protège les individus contre des arrestations et détentions arbitraires Dans son Observation générale no 35 portant sur l\u2019article 9 du Pacte sur les droits civils qui stipule aussi à son paragraphe 1er que « [n]ul ne peut faire l\u2019objet d\u2019une arrestation ou d\u2019une détention arbitraires », le Comité des droits de l\u2019homme précise la portée de cette protection : Une arrestation ou une détention peut être autorisée par la législation interne et être néanmoins arbitraire.L\u2019adjectif « arbitraire » n\u2019est pas synonyme de « contraire à la loi » mais doit recevoir une interprétation plus large, intégrant le caractère inapproprié, l\u2019injustice, le manque de prévisibilité et le non-respect des garanties judiciaires, ainsi que les principes du caractère raisonnable, de la nécessité et de la proportionnalité.Par exemple, le placement en détention provisoire dans une affaire pénale doit être une mesure raisonnable et nécessaire en toutes circonstances.En dehors des peines d\u2019une durée déterminée prononcées par un tribunal, la décision de maintenir une personne en détention, L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 106 O C T O B R E S - P R I S E U N quelle que soit la forme de cette détention, est arbitraire si les motifs la justifiant ne font pas l\u2019objet d\u2019un réexamen périodique.Pour démontrer que l\u2019arrestation et la détention des personnes durant la crise d\u2019Octobre se sont avérées arbitraires, l\u2019on peut citer le cas de Gaëtan Dostie qui, dans un recours présenté devant la Cour supérieure du Québec le 1er octobre 20201 a décrit les conditions dans lesquels a été effectué son arrestation dans la nuit du 15 au 16 octobre 1970.De nombreux autres témoignages vont dans le même sens que celui de Gaëtan Dostie et tendent à démontrer de multiples violations de l\u2019article 10 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme.Il n\u2019est pas sans intérêt de citer les propos d\u2019acteurs de cette crise pour démontrer qu\u2019elles avaient notamment un caractère inapproprié et qu\u2019elles portaient atteinte aux principes du caractère raisonnable, de la nécessité et de la proportionnalité.Ainsi, le ministre libéral Raymond Garneau rapporte un échange qu\u2019il a eu avec le chef de la Sûreté du Québec Maurice Saint-Pierre au sujet des arrestations : J\u2019ai été surpris de constater que le chef de la Sûreté du Québec, M.Saint-Pierre, en collaboration avec son collègue de la police de Montréal, avait déjà, toute prête, une liste de quelque 250 ou 300 personnes qu\u2019ils entendaient arrêter après l\u2019entrée en vigueur de la Loi sur les mesures de guerre.Pourtant, quelques jours auparavant, ces mêmes policiers ne pouvaient pas nous fournir d\u2019indication sur la force relative du FLQ.Cette constatation a accru mes soupçons quant à la possibilité que les policiers ne nous aient pas dit tout ce qu\u2019ils savaient.1 Voir Dostie et Justice pour les prisonniers d\u2019octobre 70 c.Sa Majesté la Reine du Canada, Cour supérieure du Québec No 500\u2013 500-17-113921- 202, Demande introductive d\u2019instance en déclaration d\u2019invalidité constitutionnelle et en dommages, 1er octobre 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 107 O C T O B R E S - P R I S E U N Lors d\u2019une rencontre tenue en sa présence, j\u2019ai entrepris de questionner M.Saint-Pierre sur les arrestations massives qu\u2019il proposait d\u2019effectuer aux petites heures du lendemain.\u2014 J\u2019ai vraiment un malaise, à titre de libéral, de voir bafouer aussi brutalement et aussi massivement les libertés individuelles d\u2019autant de personnes.Quelles accusations porterez-vous contre toutes ces personnes et qu\u2019allez-vous en faire par la suite ?\u2014 Ces arrestations vont avoir un effet dissuasif sur celles et ceux qui auraient la tentation d\u2019appuyer le FLQ directement ou indirectement, monsieur Garneau, m\u2019a répondu le chef de la Sûreté.\u2014 Mais vous ne m\u2019avez pas dit quelles seront les accusations portées et je trouve qu\u2019il y a une immense différence entre une vingtaine d\u2019arrestations et les 250 à 300 dont vous nous parlez ! [\u2026] [Maurice Saint-Pierre] Eh bien, vous aviez raison, nous aurions dû écouter plus attentivement vos objections.Comme vous l\u2019aviez prévu, quelques jours après les arrestations, nous nous demandions quoi faire et surtout quelles accusations précises on pouvait porter contre la très grande partie de ces personnes.Ces témoignages tendent à démontrer de façon convaincante que les autorités politiques ont, sous l\u2019autorité du Règlement de 1970 sur l\u2019ordre public et de la loi Turner, effectué des arrestations, suivies de détentions, qui étaient arbitraires et que la très grande majorité des personnes arrêtées et détenues ont ainsi été victimes d\u2019une violation de l\u2019article 9 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme.ARTICLE 10 « Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.» L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 108 O C T O B R E S - P R I S E U N Les procès qui ont été initiés en grand nombre en marge de la crise d\u2019octobre ont donné lieu à de nombreuses critiques relativement aux garanties judiciaires devant être reconnues aux personnes accusées.L\u2019observatrice de l\u2019Association internationale des juristes démocrates n\u2019a-t-elle pas souligné le « caractère nettement politique des procès des felquistes, à la fois par la nature de l\u2019acte d\u2019accusation et par le contexte général dans lequel ils se déroulaient » et remarqué « les accusés font eux-mêmes le procès du système judiciaire et mettent en cause l\u2019ingérence du pouvoir politique dans le pouvoir judiciaire ».S\u2019agissant de l\u2019article 10 de la Déclaration universelle, les caractéristiques d\u2019un procès équitable comprennent le droit d\u2019être présent au tribunal, d\u2019avoir un procès public rapide devant un tribunal indépendant et impartial, et d\u2019avoir un avocat de son choix ou un avocat fourni gratuitement.Le droit d\u2019être présumé innocent jusqu\u2019à preuve du contraire et le droit de ne pas être contraint de témoigner contre soi-même sont également couverts par cet article.Mais, l\u2019article vise aussi à assurer l\u2019indépendance des juges, des procureurs et des avocat et faire en sorte que « les principaux acteurs du système judiciaire sont soumis à un contrôle politique ou s\u2019ils ont trop peur de défendre ou d\u2019acquitter une personne qu\u2019ils savent innocente d\u2019un crime réel ».À ce dernier égard, on peut penser que les arrêts de procédures (nolle prosequi) survenues après l\u2019acquittement des accusés du « Procès des Cinq » à l\u2019égard de 35 des personnes qui avaient été, comme les « Cinq », accusées de conspiration séditieuse, constituent des violations de cet article à la lumière des conséquences qui résultant de tels arrêts et qu\u2019un auteur résume ainsi : L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 109 O C T O B R E S - P R I S E U N D\u2019abord interprété comme un acte de clémence de la part du gouvernement, ce recours au nolle prosequi donna lieu presque immédiatement à un tollé de protestations.En effet, le nolle prosequi ne signifiait nullement que le ministère retirait les accusations qui pesaient contre ces personnes, mais uniquement qu\u2019il avait décidé de suspendre ces accusations, avec possibilité théorique de remettre leur procès à plus tard.Cela signifiait encore que chacune de ces 35 personnes pouvait être amenée devant les tribunaux au cours de la semaine, du mois ou des années suivantes si le Procureur général en décidait ainsi et que, par ailleurs, ces personnes n\u2019étaient pas lavées de tout soupçon dans l\u2019esprit du public.Cette situation fut jugée inacceptable, en raison de certaines conséquences qu\u2019elle pouvait engendrer, la plus importante étant sans doute l\u2019impossibilité dans laquelle se trouvaient ces individus de faire établir leur totale innocence (ce qui était contraire à la Déclaration canadienne des droits et aux principes fondamentaux du droit pénal) ainsi que de se qualifier pour bénéficier de l\u2019indemnisation aux victimes arrêtées sans raison et relâchées par la suite.Un tel arrêt des procédures devrait être aussi être vu comme une violation de l\u2019article 10 de la Déclaration universelle dont on peut penser les effets se poursuivent, même 50 ans plus tard, en raison du fait les personnes accusées ne peuvent affirmer de façon non-équivoque que leur accusation était mal fondée et qu\u2019elles étaient innocentes.ARTICLE 11 § 2 « 11 § 2.Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux d\u2019après le droit national ou international.De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l\u2019acte délictueux a été commis.» L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 110 O C T O B R E S - P R I S E U N La question de la portée rétroactive des dispositions visant à maintenir l\u2019ordre public durant la crise d\u2019Octobre, rendue possible par l\u2019article 14 de la Loi de 1970 sur l\u2019ordre public, est celle qui a paru, pour plusieurs constitutionalistes, la plus attentatoire aux droits fondamentaux.Cette question a d\u2019ailleurs été abordée dans l\u2019affaire Gagnon et Valllières c.La Reine et a donné lieu à l\u2019admission par le juge Brossard que la loi Turner avait bel et bien des effets rétroactifs.Ne pouvant appliquer, selon lui, la Déclaration canadienne des droits en raison du fait que la clause nonobstant de l\u2019article 12 de loi Turner donne un effet rétroactif aux dérogations déjà apportées à la Déclaration canadienne des droits, le juge Brossard se retourne vers le droit anglais.Il conclut de son analyse de ce droit que « les dispositions rétroactives dont il s\u2019agit ne peuvent, étant claires et sans équivoque, rendre la loi en soi inconstitutionnelle et ultra vires, lesdites dispositions relevant du pouvoir souverain du gouvernement du Canada en ce qui a trait au maintien de la paix et de l\u2019ordre public en aucune partie de son territoire », en ajoutant qu\u2019il est « d\u2019avis que la rétroactivité stipulée à l\u2019article 14 n\u2019était pas une mesure inconstitutionnelle ».Et à l\u2019argument voulant que la loi Turner soit « absolument contraire à l\u2019art.11(2) de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme (O.N.U., 1948) dont le Canada est l\u2019un des signataires et qu\u2019il s\u2019est engagé au plan national et au plan international à respecter intégralement » et dont il cite le texte, le juge répondra comme on l\u2019a indiqué ci-haut que « toute prétendue violation par le Canada de cette Déclaration universelle peut être susceptible d\u2019influer sur les relations internationales du Canada avec les autres pays signataires de la Déclaration, mais elle ne peut affecter, sous peine de sanctions ou autrement, la souveraineté législative du Parlement canadien dans les matières qui sont de sa juridiction ». L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 111 O C T O B R E S - P R I S E U N Il faut par ailleurs souligner que l\u2019article 8 de la loi Turner confère aussi explicitement une portée rétroactive en stipulant que dans toute poursuite pour un infraction prévue par la présente loi, la preuve qu\u2019une personne a, avant ou après l\u2019entrée en vigueur de la présente loi, a) pris part ou a été présente à un certain nombre de réunions de l\u2019association illégale ou d\u2019une cellule, d\u2019un comité ou de membres de cette association ; b) parlé publiquement en faveur de l\u2019association illégale, ou ; c) communiqué des déclarations pour l\u2019association illégale ou à titre de représentant réel ou déclaré de l\u2019association illégale, constitue, à défaut de preuve contraire, la preuve qu\u2019elle est membre de l\u2019association illégale.Au sujet de cet article, José M.Rico écrira d\u2019ailleurs : [L]\u2019un des aspects les plus dangereux de cet article 8 était son caractère rétroactif.Malgré les affirmations opposées du législateur et les déclarations du Barreau du Québec, plusieurs juristes ont reconnu et dénoncé l\u2019aspect rétroactif de ce texte, comme contraire aux principes fondamentaux du droit pénal.Telle a été également l\u2019interprétation donnée par les juges Ouimet et Chevalier lors des procès de Côme Leblanc et de Raymond Cormier, accusés d\u2019appartenance au FLQ et jugés en janvier 1971 L\u2019effet combiné des articles 14 et 8 est d\u2019ailleurs souligné en ces termes : Tout indique donc que la rétroactivité de l\u2019article 8 ne s\u2019applique pas seulement entre le 16 octobre et l\u2019entrée en vigueur de la nouvelle loi, car selon l\u2019article 14 tout se passe comme si l\u2019article 8, avec sa rétroactivité, avait été adopté le 16 octobre.On pourra donc, à défaut de preuve contraire, condamner quelqu\u2019un pour des actes posés avant le moment où le FLQ est devenu une association illégale au sens des Réglements de 16 octobre ou de la nouvelle loi.Cette rétroactivité est vraiment antidémocratique : c\u2019est une violation des droits personnels et il peut en résulter des injustices graves ? L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 112 O C T O B R E S - P R I S E U N À la lumière de cette analyse, on ne peut que conclure que les condamnations pour des actions ou des omissions qui ne constituaient pas, pour reprendre le texte de l\u2019article 11 § 2 de la Déclaration universelle, des actes délictueux d\u2019après le droit canadien au moment où ces actes ont été commis, auront constitué, en raison de l\u2019application rétroactive des articles sur lesquelles elles étaient fondées, une violation de cet article de déclaration.ARTICLE 12 « Nul ne sera l\u2019objet d\u2019immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d\u2019atteintes à son honneur et à sa réputation.Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.» ARTICLE 17 « 1\u2013 Toute personne, aussi bien seule qu\u2019en collectivité, a droit à la propriété.2\u2013 Nul ne peut arbitrairement privé de sa propriété.» Présenté comme une disposition, l\u2019article qui « sanctuarise la vie privée de l\u2019Homme, c\u2019est-à-dire la part de vie qu\u2019il est et doit demeurer le seul à connaître, et ses prolongements naturels : la famille, le domicile, la correspondance » et qui vise aussi à protéger l\u2019individu contre les atteintes à son honneur et à sa réputation, l\u2019honneur étant défini « comme l\u2019idée que l\u2019on se fait de soi-même » et la réputation comme celle « que les autres se font de vous », l\u2019article 12 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme est celui, qui a également fait l\u2019objet violations systématiques, graves, flagrantes et massives pendant la crise d\u2019Octobre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 113 O C T O B R E S - P R I S E U N Ainsi en plus des quelques 500 arrestations arbitraires, la police a commis environ 31 700 perquisitions, dont 4600 saisies.Lors de plusieurs de ces saisies, des policiers ou des agents de la GRC ont « saccagé » des domiciles.Dans certains cas, les policiers ne se sont pas contentés d\u2019une seule perquisition, mais sont allés plusieurs fois au domicile de certaines victimes.De plus, plusieurs victimes ont subi des atteintes à leur réputation qui ont eu des répercussions même après la crise.Ainsi, il est possible de se demander quel a été l\u2019impact de l\u2019arrestation et de la détention du docteur Henri Bellemare, candidat du FRAP aux élections municipales de Montréal d\u2019octobre 1970, sur sa performance électorale.Plusieurs personnes ont perdu leur emploi ou des sources de revenus.Dans le cas de Pauline Julien, Radio-Canada lui a retiré plusieurs contrats à la suite de son arrestation pendant la crise.Celle-ci a réclamé des dommages-intérêts de 120 000 $ au gouvernement et n\u2019a finalement reçu que des excuses.L\u2019argumentation présentée ci-dessus concernant l\u2019article 12 peut également conduire à la conclusion que les immixtions arbitraires qui ont été effectuées dans les domiciles durant la crise d\u2019Octobre sont à l\u2019origine de violations du droit à la propriété prévu à l\u2019article 17 de la Déclaration universelle et que les personnes qui ont été victimes de telles immixtions ont ainsi été arbitrairement privées de leur propriété.Les violations des libertés fondamentales Aux violations des droits fondamentaux commises par les autorités canadiennes durant la crise d\u2019Octobre s\u2019ajoutent les violations des grandes libertés fondamentales que sont les libertés d\u2019opinion et d\u2019expression (article 19) ainsi que la liberté de réunion pacifique (article 20). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 114 O C T O B R E S - P R I S E U N ARTICLE 19 « Tout individu a droit à la liberté d\u2019opinion et d\u2019expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d\u2019expression que ce soit.» Dans son Observation générale no 34 sur l\u2019article du Pacte international relatif aux droits civils et politiques dont le libellé des deux premiers paragraphes est semblable à celui de de l\u2019article 19 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme, le Comité des droits de l\u2019homme affirme que « [l]a liberté d\u2019opinion et la liberté d\u2019expression sont des conditions indispensables au développement complet de l\u2019individu », qu\u2019« [e]lles sont essentielles pour toute société », qu\u2019elles « constituent le fondement de toute société libre et démocratique » et qu\u2019elles « sont étroitement liées, la deuxième constituant le véhicule pour l\u2019échange et le développement des opinions ».Quant à la liberté d\u2019expression, elle est définie dans l\u2019Observation générale no 34 dans cette observation générale comme comprenant le droit de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce sans considération de frontières.Elle porte notamment sur le discours politique, la propagande électorale, le débat sur les droits de l\u2019homme.Le Comité des droits de l\u2019homme interprète cette liberté comme protégeant l\u2019existence d\u2019une presse et d\u2019autres moyens d\u2019information libres, sans censure et sans entraves, une telle existence étant essentielle dans toute société pour garantir la liberté d\u2019opinion et d\u2019expression et l\u2019exercice d\u2019autres droits fondamentaux.Selon le comité, l\u2019existence d\u2019une presse libre « constitue l\u2019une des pierres angulaires d\u2019une société démocratique ». L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 115 O C T O B R E S - P R I S E U N De nombreux témoignages attestent de la violation de la liberté d\u2019expression des individus pendant la crise d\u2019Octobre, en plus de la censure de la presse par les autorités.Tout d\u2019abord, certains individus n\u2019avaient pas la liberté de discuter du bien fondé et de critiquer la Loi sur les mesures de guerre.Au pallier municipal, les pouvoirs spéciaux octroyés par la Loi sur les mesures de guerre ont permis aux autorités policières d\u2019effectuer un raid aux bureaux du journal Logos, journal qui critiquait les politiques du maire de Montréal Jean Drapeau.Tout a été perquisitionné et Logos a tout simplement disparu.Le film Quiet Days in Clichy, qui n\u2019avait aucun lien avec le FLQ ou toute autre organisation faisant la promotion de la violence, a aussi été interdit de représentation en vertu des mêmes pouvoirs.On a menacé toutes les personnes présentes à la représentation de les mettre en prison.La presse québécoise n\u2019a pas été épargnée par les autorités fédérales.En effet, plusieurs journalistes se sont dit victimes de censure.Ce fut le cas pour Michel Bourdon, qui était journaliste au service des nouvelles de Radio-Canada, qui s\u2019est fait suspendre, puis renvoyer.En effet, « du jour au lendemain, il est devenu interdit de parler des problèmes socio-économiques qui expliquent en partie le phénomène du terrorisme » et le personnel de Radio-Canada ne pouvait pas prendre part aux « controverses publiques touchant la société, ses politiques ou ses émissions ».Des membres du cabinet fédéral, dont le ministre Gérald Pelletier, ont téléphoné à plusieurs reprises aux directeurs des journaux tels que Claude Ryan du Devoir pour s\u2019assurer que ceux-ci censureraient les articles de leurs journalistes.Pire encore, plusieurs journalistes « furent molestés, perquisitionnés [et] détenus pendant plusieurs jours par les forces de l\u2019ordre ».Même le ministre John Turner aurait dit qu\u2019il n\u2019était pas possible pour les autorités d\u2019imposer de la censure sur « les L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 116 O C T O B R E S - P R I S E U N nouvelles relatives au FLQ, car les règlements de la Loi des mesures de guerre n\u2019autoris[aient] personne à imposer la censure des informations ».Il était intéressant de noter que le règlement de 1970 concernant l\u2019ordre public et la loi Turner n\u2019avaient pas cherché à restreindre le droit de promouvoir l\u2019indépendance du Québec dont on peut à juste titre considéré comme relevant de la liberté d\u2019opinion et d\u2019expression.Si une telle restriction avait été formulée, elle n\u2019aurait pas été considérée comme respectant les critères de la clause de limitation de l\u2019article 29 de la Déclaration universelle.Ces règlement et loi créaient l\u2019interdiction de faire partie du FLQ et de promouvoir des « actes, desseins, principes ou lignes de conduite » de cette association déclarée illégale dont on peut penser qu\u2019il s\u2019agissait, dans ce seul cas, d\u2019une limitation établie afin de satisfaire aux justes exigences de l\u2019ordre public et du bien- être général dans une société démocratique.ARTICLE 20 « 1.Toute personne a droit à la liberté de réunion et d\u2019association pacifiques.» Dans sa plus récente Observation générale adoptée le 23 juillet 2020, le Comité des droits de l\u2019homme a cherché à définir le contenu et la portée de l\u2019article 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques dont le libellé est semblable à celui de de l\u2019article 20 § 1 de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme.Il y est rappelé que « [l]e droit humain fondamental de réunion pacifique permet aux individus de s\u2019exprimer collectivement et de participer à la formation de leurs sociétés [\u2026] [et qu\u2019il] est important en soi, car il protège la capacité des personnes à exercer leur autonomie individuelle en solidarité avec les autres.Le comité L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 117 O C T O B R E S - P R I S E U N ajoute qu\u2019[a]vec d\u2019autres droits connexes, il constitue également le fondement même d\u2019un système de gouvernance participative fondé sur la démocratie, les droits de l\u2019homme, l\u2019État de droit et le pluralisme ».La liberté de réunion pacifique consacrée par la Déclaration universelle pouvait faire l\u2019objet de limitations en autant que celles-ci satisfont, comme l\u2019exige l\u2019article article 29 de la Déclaration universelle, les justes exigences de « l\u2019ordre public ».Si les limitations de la liberté de réunion des membres du Front de libération du Québec satisfaisaient aux justes exigences de l\u2019ordre public et que des réunions du Comité pour la défense des libertés civiles ont pu avoir lieu durant la crise d\u2019Octobre, les dispositions du règlement de 1970 sur l\u2019ordre public et de la loi Turner semblent entrer en conflit avec la liberté de réunion pacifique.Ainsi, la règle voulant qu\u2019« [u]n propriétaire, locataire, régisseur ou surintendant d\u2019un immeuble, d\u2019une pièce, d\u2019un local ou de tout autre lieu, qui y permet sciemment la tenue d\u2019une réunion de l\u2019association illégale ou d\u2019une cellule, d\u2019un comité ou de membres de celle-ci, ou de tout groupement de personnes qui favorisent les actes, desseins, principes ou lignes de conduite de l\u2019association illégale, est coupable d\u2019un acte criminel et passible d\u2019une amende de cinq mille dollars au plus ou d\u2019un emprisonnement de cinq ans au plus ou de l\u2019une et l\u2019autre peine » paraissait dépasser les justes exigences dans l\u2019ordre dans la mesure où certains certaines « lignes de conduite », telles la promotion de l\u2019indépendance ou celle du socialisme, étaient légitimes, mais étaient susceptibles de justifier un refus permettre la tenue d\u2019une réunion d\u2019un groupe ayant également de telles lignes de conduite.Comme il vient d\u2019être démontré, les Québécois et les Québécoises ont été des victimes de violations des dispositions de la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 118 O C T O B R E S - P R I S E U N pendant la crise d\u2019Octobre.Il est étonnant que la question de telles violations par le gouvernement du Canada n\u2019aient pas suscité d\u2019intérêt et que la seule véritable référence au droit des gens ait été celle faite par la Cour d\u2019appel du Québec dans le cadre de l\u2019affaire Gagnon c.Vallières.L\u2019erreur de droit commise par le juge Brossard méritait d\u2019être corrigée et nous avons cherché à démontrer que les actes commis par les autorités canadiennes ont donné lieu à des violations massives de plusieurs droits fondamentaux et des libertés fondamentales qui méritent aujourd\u2019hui, 50 ans plus, réparation et excuses.q 119 OCTOBRES - PRISE UN Guy Lachapelle* La crise d\u2019Octobre de 1970 La grande alliance René Lévesque- Claude Ryan** Durant tous les événements qui se déroulèrent en octobre 1970, de l\u2019enlèvement du diplomate britannique James Richard Cross, le 5 octobre 1970, par la cellule Libération du Front de libération du Québec (FLQ), puis de celui du ministre Pierre Laporte, le 10 octobre, par la cellule Chénier, jusqu\u2019à l\u2019imposition de la Loi sur les mesures de guerre1 par le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau, dans la nuit du 16 octobre, tous ces événements ont constitué un point de rupture dans l\u2019histoire du Québec.Avec la capture des ravisseurs de M.Laporte, à la fin de décembre, et le départ de l\u2019armée canadienne du Québec, le 4 janvier 1971, la crise d\u2019Octobre prend fin.Cinquante ans après ces événements, on s\u2019interroge encore sur le combat entre les néonationalistes canadiens, les nationalistes québécois et les souverainistes.1 La Loi sur les mesures de guerre a été adoptée par la Chambre des communes le 19 octobre 1970, par un vote de 190 pour contre 17 ; seuls les députés néo-démocrates de T.C.Douglas ont voté contre.Le 2 novembre 1970, le ministre canadien de la Justice, John Turner, déposait le projet de loi sur les pouvoirs d\u2019urgence provisoires pour le maintien de l\u2019ordre public au Canada ; il a été adopté le 2 décembre 1970 par un vote de 174 contre 31.* Université Concordia.** Extrait de l\u2019avant-propos du livre que l\u2019auteur vient de publier aux Presses de l\u2019Université Laval. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 120 O C T O B R E S - P R I S E U N Durant la crise d\u2019Octobre 1970, le pouvoir politique a voulu tuer la démocratie québécoise en cherchant à faire taire tous ceux et celles \u2013 artistes, écrivains, militants, journalistes \u2013 qui osaient parler de liberté.Après la Deuxième Guerre mondiale et un régime Duplessis qui n\u2019était pas toujours à l\u2019écoute d\u2019une société civile en ébullition, les années 1960 et les débuts de la Révolution tranquille réveillèrent les rêves et les espoirs de nombreux Québécois qui vivaient au rythme d\u2019une Amérique en pleine mutation.Pendant qu\u2019aux États- Unis, après plusieurs années de maccarthysme et de chasse aux communistes, on vivait la montée de mouvements révolutionnaires et extrémistes revendiquant de meilleures conditions sociales, l\u2019enlisement de l\u2019armée américaine au Vietnam et la contestation étudiante, les Québécois observaient un monde où le changement semblait possible.Avec la Révolution tranquille, une certaine liberté de parole reprenait ses lettres de noblesse dans la cité.Le Québec vit lui aussi à l\u2019heure du changement, les élites plus traditionnelles sentant elles aussi que la société québécoise est en profonde mutation.La crise d\u2019Octobre a été pour les uns l\u2019exutoire d\u2019une colère qui grondait depuis plusieurs années, mais pour d\u2019autres un moment charnière où les Québécois ont enfin pris la parole et revendiqué une plus grande liberté civique.La démocratie québécoise a été mise à dure épreuve par un pouvoir venu d\u2019ailleurs qui voulait faire taire à la fois les voix les plus lucides et courageuses du Québec et ceux et celles qui revendiquaient le droit pour le Québec de devenir « une société normale ».La démocratie québécoise a certes parfois été grinçante et dénonciatrice, mais elle était toujours prête à débattre.Deux hommes ont incarné, plus que tout autre, durant la crise d\u2019Octobre, ce débat entre, j\u2019allais dire les anciens et les modernes, ce passage obligé vers une certaine modernité, mais surtout entre une vision que l\u2019État du Québec doit être L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 121 O C T O B R E S - P R I S E U N et doit demeurer le défenseur des valeurs des Québécois.D\u2019abord René Lévesque, qui après s\u2019être joint à l\u2019équipe libérale de Jean Lesage en 1960, choisit de créer son propre mouvement politique, le Mouvement souveraineté-associa- tion (MSA), qui se transforma par la suite en un parti politique, le Parti québécois2.À l\u2019automne de 1967, après avoir quitté le Parti libéral du Québec, René Lévesque propose une première mouture de son Option Québec qui est publiée dans Le Devoir.Ce manifeste, intitulé Pour un Québec souverain dans une nouvelle union canadienne, avait été préparé par un petit groupe de libéraux, en vue de renouveler l\u2019option constitutionnelle du Parti libéral du Québec : « L\u2019option Lévesque était en fait une formule de compromis entre le maintien du Québec dans le régime fédéral canadien et l\u2019indépendance complète [\u2026].Lévesque voulait faire du Québec un pays souverain au sein d\u2019une association économique réunissant le Québec et le reste du Canada3.» Après la défaite électorale de son parti, lors de l\u2019élection québécoise du 29 avril 1970, et sa propre défaite électorale dans la circonscription de Laurier, René Lévesque est devenu, à l\u2019invitation du magnat de la presse Pierre Péladeau, chroniqueur régulier au Journal de Montréal à compter du 29 juin 1970.La campagne électorale, la première pour le nouveau parti de René Lévesque, démontra clairement que les forces fédéralistes étaient prêtes à tous les coups bas pour stopper l\u2019élan de ce parti.René Lévesque voyait dans les résultats de 2 Le 18 novembre 1967, René Lévesque fonde le Mouvement souveraineté-association et entame des négociations avec les autres mouvements indépendantistes, dont le Ralliement national (RN) et le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN) pour une éventuelle fusion.Le 14 octobre 1968, le Mouvement souveraineté- association et le RN s\u2019unissent pour former le Parti québécois dont le président est René Lévesque et le vice-président est Gilles Grégoire.3 Gilles Lesage, « L\u2019option Lévesque, 30 ans plus tard », Le Devoir, 17 janvier 1998, A-10. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 122 O C T O B R E S - P R I S E U N cette élection \u2013 le Parti québécois avait obtenu 23,06 % du vote populaire et fait élire 7 députés \u2013 un grand succès compte tenu du climat de peur que ses adversaires politiques avaient voulu créer.Il reprit la plume comme journaliste pour faire valoir ses idées et expliquer aux Québécois les aboutissants de son modèle de souveraineté-association tout en s\u2019exprimant sur les défis de la société québécoise4.Il occupa ce poste jusqu\u2019au dimanche 2 juin 1974 pour ensuite joindre l\u2019équipe du journal indépendantiste Le de 1974 à 1976.Durant toute la crise d\u2019Octobre, René Lévesque écrivait presque un texte par jour.En parallèle, Claude Ryan, qui est entré au journal Le Devoir comme éditorialiste en 1962, devient directeur du journal le 1er mai 1964 ; il occupe ce poste jusqu\u2019au 11 janvier 1978.Il est aussi membre du conseil d\u2019administration de La Presse canadienne de 1964 à 1971.La crise d\u2019Octobre a un effet important sur les orientations du journal.Claude Ryan publie le 30 décembre 1970 un texte éditorial où il redéfinit les objectifs du journal5.Il a travaillé durant la grande partie des années 1950 au sein des mouvements et de l\u2019archevêché de Montréal6.Homme également de conviction, il est un ardent défenseur de la doctrine sociale de l\u2019Église qui commence à rejoindre de plus en plus de fervents catholiques7.4 Pour le lecteur qui aimerait relire toutes les chroniques de René Lévesque durant la période post-élection du 29 avril 1970, il faut consulter l\u2019ouvrage d\u2019Éric Bédard et de Xavier Gélinas (dir.), René Lévesque : chroniques politiques, tome 2 \u2013 1970-1971, Montréal, Hurtubise, coll.Cahiers du Québec, 2017.5 Gilles Paré et Paul Cauchon, Le Devoir, un historique, [En ligne], https:// www.ledevoir.com/le-devoir/histoire.6 À partir de 1945, il devient secrétaire national de la section de langue française de l\u2019Action catholique canadienne, poste qu\u2019il occupe jusqu\u2019en 1962.Il est aussi président de l\u2019Institut canadien d\u2019éducation des adultes de 1955 à 1961.7 Claude Ryan, Mon testament spirituel, Montréal, Novalis, 2004. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 123 O C T O B R E S - P R I S E U N L\u2019ouvrage que nous proposons aujourd\u2019hui prend en quelque sorte la forme du dialogue que les deux hommes ont eu durant la crise d\u2019Octobre non seulement sur la signification des événements, mais aussi sur le devenir de la société québécoise.En octobre 1970, René Lévesque et Claude Ryan signent deux déclarations communes, l\u2019une le 14 octobre après l\u2019enlèvement de Pierre Laporte8 et la seconde au moment de l\u2019entrée en vigueur de la Loi sur des mesures de guerre et au lendemain de l\u2019assassinat de Pierre Laporte, le 18 octobre 1970.Dans leur déclaration commune du 14 octobre, René Lévesque, Claude Ryan et huit personnalités \u2013 qui ont très tôt été rejoints par un autre groupe de six \u2013 demandent avec insistance au gouvernement de Robert Bourassa de négocier de bonne foi avec les ravisseurs.Leur déclaration se termine par une invitation aux citoyens de les appuyer dans leurs démarches : « Nous invitons instamment tous les citoyens et groupements qui partagent notre point de vue à le faire savoir publiquement dans les plus brefs délais9.» Cet appel est entendu par de nombreuses personnes et une pétition circule également pour appuyer la position défendue par Le Devoir.Pierre Laporte, qui avait été journaliste au Devoir et ministre dans le gouvernement de Jean Lesage, était un ami des deux hommes.Cette dimension de la crise d\u2019Octobre est parfois occultée, mais, quand on perd un collègue, un confident et un ami, la dimension humaine de la vie publique reprend ou perd un certain sens.Lorsque la télévision annonce que le corps ensanglanté de Pierre Laporte a été découvert, à 8 Ministre de l\u2019Immigration et ministre du Travail et de la Main-d\u2019œuvre sous le gouvernement Bourassa du 12 mai au 17 octobre 1970.9 ___, « Redoutant une dégradation politique \u2013 Un groupe de personnalités invite Bourassa à la plus grande souplesse », Le Devoir, 15 octobre 1970, p.1 et 6. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 124 O C T O B R E S - P R I S E U N minuit vingt-cinq, dans le coffre arrière d\u2019une Chevrolet à Saint-Hubert, M.Lévesque est secoué par la mort de son ancien collègue.Louise Harel, qui travaille à ce moment à la permanence du Parti québécois, décrit ainsi sa réaction : « Monsieur Lévesque pleure, pleure abondamment.Il raconte que c\u2019était son ami et qu\u2019il jouait au tennis avec lui.C\u2019étaient d\u2019anciens journalistes, donc une confrérie.Leurs voies s\u2019étaient séparées, mais ils avaient été de la famille libérale pendant des années10.» Même réaction chez Claude Ryan et toute l\u2019équipe du Devoir, c\u2019est la stupéfaction.Dans la Déclaration commune du 18 octobre 1970, l\u2019ampleur du drame se ressent dans le choix des mots : La mort de Pierre Laporte nous a tous atterrés.C\u2019est tellement barbare, ce gaspillage atroce d\u2019une vie qui, sur le plan public comme sur le plan privé, était si remplie et juste au sommet de la maturité.Dans le souvenir que gardent de lui ceux qui l\u2019ont bien connu, une chose revient avec insistance comme pour souligner encore davantage le caractère absurde de son assassinat, c\u2019est à quel point il était intensément vivant, de ceux qui sont le plus amoureux de la vie et capables de l\u2019employer au maximum.Nous pouvons à peine imaginer ce qu\u2019a pu être l\u2019angoisse de sa famille depuis une semaine, et ce que peut être leur douleur maintenant qu\u2019ils savent que toutes ces heures de cauchemar étaient celles d\u2019une terrible agonie.Ils peuvent être sûrs que tout le Québec partage leur deuil et fera au moins son possible pour que cette perte tragique ne reste pas inutile11.10 Entrevue réalisée par Pierre Duchesne, le 26 septembre 2000.Propos rapportés dans Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, tome 1 : Le Croisé, 1930-1970, Montréal, Éditions Québec Amérique, 2001.Louise Harel décrit également la scène dans le film : Marc Renaud (réalisateur), René Lévesque, héros malgré lui \u2013 Partie 2, Le patriote, producteurs : Roger Racine et Marc Renaud, [En ligne], https://www.youtube.com/ watch?v=8pkX7XRxwW0.11 Nous avons retrouvé, dans les archives de M.Lévesque, la version manuscrite du texte original. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 125 O C T O B R E S - P R I S E U N Au moment de la crise d\u2019Octobre, le lien PQ = FLQ, Le Devoir = FLQ, sera dans la bouche de plusieurs exégètes des exagérations du pouvoir politique, tant à Québec qu\u2019à Ottawa.Comme René Lévesque l\u2019écrit dans ses mémoires, il ne savait pas si les felquistes avaient travaillé pour le Parti québécois lors de dernière élection et, si c\u2019était le cas, ses adversaires politiques auraient « vite fait de transformer l\u2019allégation en certitude puis en un slogan calomnieux qui, se promenant de bouche à oreille, s\u2019étalant sur les murs, nous fit pendant quelques mois un tort incalculable : \u201cPQ = FLQ ! PQ = FLQ !\u201d12 » Même inquiétude chez Claude Ryan : « De nombreux parents et amis des rédacteurs du Devoir se firent demander fréquemment, pendant ces jours agités, comment ces journalistes avaient pu, de citoyens paisibles et amis de l\u2019ordre qu\u2019ils avaient toujours été, se ranger du jour au lendemain dans le camp du FLQ13.» En octobre 1970, la liberté d\u2019association (être membre d\u2019un parti politique) et la liberté d\u2019expression (débattre d\u2019idées et des gestes des gouvernements) furent rapidement mises au banc des accusés.Ce que nous proposons donc aujourd\u2019hui, c\u2019est une relecture des événements d\u2019octobre 1970, mais à travers le courrier \u2013 les lettres et correspondances (télex, messages) reçues par MM.Lévesque et Ryan.Notre lecteur pourra choisir d\u2019être le chef d\u2019un parti politique face à la tourmente d\u2019une crise ou un journaliste assis derrière son pupitre éditorial.Comment analyser les propos des lecteurs, vérifier l\u2019authenticité des lettres et des messages reçus et décider en bout de piste ce qui est d\u2019intérêt public\u2026 ou historique et qui peut raisonnablement être publié.12 René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Montréal, Québec/ Amérique, 1986, p.326.13 Claude Ryan, Le Devoir et la crise d\u2019octobre 70, Ottawa, Leméac, 1971, p.13. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 126 O C T O B R E S - P R I S E U N Nous avons déjà fait l\u2019analyse des éditoriaux du Devoir durant la crise d\u2019Octobre, mais nous étions curieux de savoir si la position du journal avait été endossée par ses lecteurs14.La lecture de la page éditoriale du quotidien Le Devoir durant la crise d\u2019Octobre nous avait rappelé que la liberté d\u2019opinion, voire de dissidence par rapport aux actions des gouvernements, est un droit fondamental, sans quoi nous ne pouvons avoir une presse libre et indépendante.Dans le cas d\u2019un parti politique qui vise à proposer de nouvelles idées favorisant le progrès social et économique, tout en agissant à l\u2019intérieur des règles d\u2019une société démocratique, le droit d\u2019association est fondamental, sinon l\u2019autoritarisme et la tyrannie du pouvoir ont vite fait de cogner aux portes.Derrière octobre 1970 et l\u2019imposition de la Loi sur les mesures de guerre, c\u2019est, semble-t-il, la loi et l\u2019ordre qui priment dans les décisions, mais MM.Lévesque et Ryan comprennent rapidement qu\u2019il y avait bien plus dans cette crise : celle du respect des libertés individuelles et des droits de la personne comme élément constituant d\u2019un véritable sens démocratique.MM.Lévesque et Ryan, à l\u2019intérieur de chacune de leurs institutions, s\u2019opposent autant à la violence du FLQ qu\u2019à celle du pouvoir.Vouloir négocier de bonne foi, vouloir chercher par tous les moyens un dénouement à cette crise qui permettra de sauver la vie des deux otages, voilà où les deux hommes se rejoignent.La lucidité, le courage et surtout un sens moral sans compromis placent les deux hommes dans une classe à part.Si leur perspicacité est venue de leur formation comme journaliste, tous les médias au Québec ne furent malheureu- 14 Guy Lachapelle, « Claude Ryan et la violence du pouvoir \u2013 Le Devoir et la crise d\u2019octobre 1970 ou le combat de journalistes démocrates », Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2005.Ce livre a été réédité en format de poche pour le 50e anniversaire de la crise d\u2019Octobre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 127 O C T O B R E S - P R I S E U N sement pas au rendez-vous, tant au Québec qu\u2019au Canada anglais, qui n\u2019ont fait dans bien des cas que rapporter les ragots d\u2019un pouvoir politique affolé.Ce que MM.Lévesque et Ryan ont compris rapidement, c\u2019est qu\u2019il fallait sauver la démocratie québécoise.q 128 OCTOBRES - PRISE UN Serge Cantin* Fernand Dumont et la crise d\u2019Octobre Un demi-siècle après la crise d\u2019Octobre, nous voilà bombardés de livres, de films, de reportages et de témoignages qui visent, à des degrés divers, à cerner les contours de la crise et à en éclaircir les zones d\u2019ombre.Dans quelle mesure les felquistes ont-ils été manipulés par les pouvoirs ?Qui, en définitive, porte la responsabilité de la Loi sur les mesures de guerre ?Qu\u2019en est-il de la mort de Pierre Laporte : s\u2019agissait-il d\u2019un accident, d\u2019une bavure ou d\u2019une exécution dite volontaire ?Et le refus du gouvernement de négocier avec ses ravisseurs masquait-il l\u2019intention de le sacrifier afin de discréditer tout à fait le FLQ aux yeux des Québécois ?Sans doute, de telles questions, et d\u2019autres du même genre n\u2019ont cessé depuis cinquante ans d\u2019alimenter la controverse ; toutefois, il semble qu\u2019elles soient parvenues aujourd\u2019hui à évacuer une fois pour toutes du débat l\u2019enjeu fondamental de la crise d\u2019Octobre.Car une chose me frappe dans la commémoration actuelle, à savoir que plus on s\u2019éloigne chronologiquement de la crise d\u2019Octobre, plus on perd de vue son épaisseur historique, comme si la crise n\u2019avait été somme toute qu\u2019un accident de parcours de la société québécoise, alors qu\u2019elle témoigne en réalité de l\u2019impasse de ce parcours lui-même, comme l\u2019avait fort bien décelé Fernand Dumont dans La Vigile du Québec, * Professeur retraité de philosophie, Université du Québec à Trois-Rivières. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 129 O C T O B R E S - P R I S E U N sous-titré Octobre 1970 : l\u2019impasse ?Il est d\u2019ailleurs significatif que ce livre, paru en 1971, quelques mois à peine après les événements, soit absent (du moins à ma connaissance) des listes de références qu\u2019on nous propose aujourd\u2019hui pour mieux comprendre la crise d\u2019Octobre.Il est vrai que ce qui préoccupe Dumont dans son essai, ce n\u2019est pas tant la crise comme telle que ce que celle-ci donne à penser, son arrière- fond et l\u2019effort de réflexion que nécessite sa prise en compte.« Une société qui, souligne-t-il, a changé très vite et qui n\u2019a pas digéré à mesure ses transformations rapides devait se heurter tôt ou tard à un bilan dont le prétexte pouvait être n\u2019importe quoi ».S\u2019il ne s\u2019agit donc pas de sacraliser l\u2019événement, encore faut- il se laisser atteindre par le drame qui s\u2019y joue.Quel drame ?Pour Dumont, le drame que révèle la crise d\u2019Octobre réside essentiellement dans la pauvreté des moyens dont nous disposons, une fois abolie la traditionnelle définition de nous- mêmes, pour interpréter notre vie collective.Comment en effet comprendre le sens de ce qui nous arrive lorsqu\u2019on a perdu les moyens traditionnels de comprendre, quand les valeurs et les fins de la vie collective ne sont plus données dans une compréhension préalable de la situation \u2013 dans ce que Dumont appellera plus tard, dans Genèse de la société québécoise, une « référence » \u2013, quand ce qui nous arrive semble défier les critères de toute compréhension ?« C\u2019est, insiste-t-il, notre culture qui nous a fait défaut à l\u2019heure de la tragédie », entendant par là que la société québécoise n\u2019est pas parvenue à se donner cette nouvelle conscience d\u2019elle-même que réclamaient pourtant les transformations profondes qu\u2019elle a subies au cours de la Révolution tranquille, et ce afin que le changement ne soit pas une déperdition de soi, mais une réactualisation de la mémoire historique, une réappropriation par le peuple québécois de son destin. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 130 O C T O B R E S - P R I S E U N Dans un article paru dans Le Devoir en 1967 (et qui sera repris dans la revue française Esprit puis dans La Vigile du Québec), Dumont se demandait, non sans quelque clairvoyance, s\u2019il y a « un avenir pour l\u2019homme canadien-fran- çais », si, « de la coquille morte du nationalisme de naguère, les Canadiens français [seront] capables de libérer leurs plus vieilles solidarités et d\u2019en nourrir un projet collectif qui puisse apporter sa petite contribution à l\u2019édification de l\u2019humanité ».Son inquiétude ne fera que s\u2019accroître en octobre 1970, quand un drame collectif viendra interrompre brutalement la marche normale de la Révolution tranquille, le poussant du même coup à s\u2019interroger sur la « très belle gageure » du « vide idéologique » que, « pendant au moins une décennie », en l\u2019absence d\u2019une idéologie de rechange à l\u2019idéologie traditionnelle, des hommes (notamment les spécialistes des sciences de l\u2019homme) ont voulu relever.Or, selon lui, cette gageure « était impossible à tenir », pour la simple et bonne raison que la rupture du fil de la tradition ne donne pas accès, en contrepartie, à une sorte de point zéro entre le passé et l\u2019avenir d\u2019où il serait loisible de s\u2019élever au-dessus de l\u2019histoire, de sortir de son champ de force pour accéder à « une conscience objective » de l\u2019événement.Au contraire, ce que montre crûment la crise d\u2019Octobre, c\u2019est que la brèche ouverte par la Révolution tranquille est « un problème pour tous », qu\u2019elle est une affaire politique.Parviendrons-nous à nous reconnaître, à nous donner une nouvelle référence collective au sein d\u2019une culture dont l\u2019originalité semble consister dans « son défaut même d\u2019intégration », dans la dispersion de ses éléments et le droit inaliénable pour l\u2019individu sans attaches d\u2019en disposer à sa guise ?Cette interrogation que Fernand Dumont soulevait quelques mois à peine après la crise d\u2019Octobre, cette impasse qu\u2019il s\u2019est efforcé d\u2019éclairer, en quoi nous concerne-t-elle aujourd\u2019hui ? L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 131 O C T O B R E S - P R I S E U N À force de vivre dans l\u2019impasse, on finit par s\u2019y habituer, par s\u2019en faire comme on dit une raison.Si le sentiment d\u2019une impasse n\u2019a fait que s\u2019accentuer au cours des dernières décennies, force est d\u2019admettre que ce sentiment- là ne pousse guère à l\u2019action ni à la réflexion.Comme si l\u2019impasse revêtait peu à peu le masque de la fatalité.Dans un entretien qu\u2019il accordait deux ans avant sa mort, Dumont déclarait : « Je crois que nous sommes devant le désarroi.Personne ne le dit trop officiellement, personne n\u2019ose l\u2019avouer parce que, évidemment, comme discours, ça n\u2019a pas beaucoup d\u2019avenir et surtout ça ne peut pas être beaucoup détaillé.Mais je crois que nous sommes devant le désarroi et ce désarroi gagne l\u2019ensemble de notre société.De toute évidence, les élites des années soixante, celles qui ont fait la Révolution tranquille, qui ont essayé d\u2019orienter notre société dans une certaine direction \u2013 dans une direction je dirais avant tout technocratique, qui a eu ses bons côtés évidemment \u2013, cette élite est fatiguée.Elle n\u2019a d\u2019autre discours que de défendre, en quelque sorte, l\u2019entreprise dans laquelle elle s\u2019est engagée ; elle ne représente plus, je crois, les inquiétudes, les désarrois de notre société, qui est confrontée au vide et à la menace \u2013 qu\u2019on n\u2019ose pas envisager en face \u2013 de sa disparition ».Il y a peu de chance en effet que ce désarroi soit officiellement reconnu, l\u2019élite en question ayant rangé pour de bon Fernand Dumont dans le camp des mélancoliques et des pessimistes, des empêcheurs d\u2019improviser en rond.Dumont, un pessimiste ?Sans doute.Il n\u2019est pas certain, toutefois, que son pessimisme, loin de n\u2019être que le contraire de l\u2019espérance, n\u2019en constitue pas, à notre époque de simulacres, la pierre de touche : ce qui, en mesurant l\u2019espérance au pessimisme sur lequel elle doit être sans cesse gagnée, permet de ne pas la confondre avec toutes les caricatures qu\u2019on nous en offre.q 132 OCTOBRES - PRISE UN Louis Fournier* L\u2019idéal de l\u2019indépendance du Québec, du FLQ au PQ** Durant dix années fébriles, de 1962 à 1972, un mouvement clandestin, le Front de libération du Québec (FLQ), a marqué l\u2019histoire du Québec et du Canada.Il a eu recours au terrorisme dans son combat pour l\u2019indépendance du Québec.Ses militants brûlaient d\u2019impatience et de romantisme révolutionnaire.Avec tout l\u2019idéalisme de la jeunesse, ils croyaient que la violence pourrait jouer un rôle de détonateur, d\u2019accélérateur de l\u2019histoire.Le FLQ a vu le jour pendant les années de la Révolution tranquille.La majorité historique francophone du Québec a alors relevé la tête, après avoir longtemps vécu comme une nation dominée et colonisée.Un mouvement précurseur, le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN), a été fondé en 1960.Il a amorcé une lutte démocratique, longue et exigeante, fondée sur l\u2019espoir de faire un jour du Québec un pays.Le Parti québécois a pris la relève.Les militants les plus radicaux du FLQ rêvaient, en outre, d\u2019une utopique révolution socialiste.Le principal animateur de la revue de gauche Parti pris (1963-1968), Pierre Maheu, a * Écrivain, journaliste et syndicaliste à la retraite ** Ce texte est la version légèrement remaniée de l\u2019épilogue du livre FLQ.Histoire d\u2019un mouvement clandestin, dont la troisième édition a paru chez VLB Éditeur en septembre 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 133 O C T O B R E S - P R I S E U N bien décrit l\u2019air du temps au début des années 1960 : « Nous nous trouvions unanimes quant à une démarche centrale : la révolution.Et l\u2019essentiel de ce qu\u2019aura été Parti pris, ce qu\u2019il y a eu là de meilleur, est aussi ce qui en fut l\u2019erreur la plus manifeste : nous croyions que la révolution était pour bientôt.» Maheu ajoute que « cette révolution qui n\u2019a pas eu lieu est la donnée la plus importante de l\u2019histoire récente du Québec1 ».Le FLQ et son organe officiel, La Cognée, croyaient, eux aussi, que la révolution était pour bientôt.Ils espéraient que le Québec serait un pays, indépendant d\u2019abord, puis socialiste.Pour bien comprendre l\u2019aventure du FLQ, il faut rappeler que ce mouvement est né et a grandi dans un contexte international marqué par la montée des luttes révolutionnaires.Le FLQ était l\u2019incarnation québécoise d\u2019une violence politique qui explosait partout dans le monde : les Black Panthers et le Weather Underground aux États-Unis, l\u2019IRA en Irlande, l\u2019ETA au Pays basque, les guérillas en Amérique latine, les luttes de libération au Vietnam et en Palestine, sans oublier les récentes révolutions victorieuses à Cuba et en Algérie.Mais au-delà de toutes les influences étrangères, le FLQ a toujours évoqué comme modèle la lutte armée menée ici par les Patriotes, lors des Rébellions de 1837-1838, point culminant de la violence politique dans notre histoire.Le FLQ a réussi à rassembler par vagues successives, dans une douzaine de réseaux, quelques centaines de militants et des milliers de sympathisants, surtout des jeunes, issus en majorité des milieux ouvriers et populaires.C\u2019étaient pour la plupart des Québécois francophones de souche, mais le mouvement a attiré quelques Anglo-Québécois comme 1 Postface d\u2019un ouvrage posthume, Un parti pris révolutionnaire, Éditions Parti pris, 1983.321 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 134 O C T O B R E S - P R I S E U N Nigel Hamer, un des ravisseurs du diplomate britannique James Cross, et Stanley Gray, un sympathisant notoire.Il a aussi pu compter sur plusieurs Québécois issus de l\u2019immigration, dont Jacques Lucques, Georges Schœters, François Schirm, les frères André et Roger Normand, et plusieurs autres que les autorités qualifiaient d\u2019« agitateurs étrangers », bien sûr.Quant aux femmes, au nombre d\u2019une vingtaine sur quelque 250 militants arrêtés, elles sont surtout entrées en action au FLQ vers la fin des années 1960.Les réseaux du FLQ Les principaux réseaux du FLQ, au nombre d\u2019une douzaine, furent les suivants : le tout premier, fondé au printemps 1963 par Raymond Villeneuve, Gabriel Hudon et Georges Schœters ; l\u2019Armée de libération du Québec (ALQ), de Jean La Salle, André Wattier et Robert Hudon en 1963- 64 ; le réseau relié à La Cognée, organe officiel du FLQ lancé en 1963 et animé par Jacques Désormeaux durant une dizaine d\u2019années ; l\u2019Armée révolutionnaire du Québec (ARQ), de François Schirm, en 1964 ; le réseau de soutien au Black Liberation Front américain, de Michelle Duclos et Michèle Sauilnier, en 1965 ; le réseau de Gaston Collin, en 1965 ; le réseau Vallières-Gagnon, en 1965-66 ; le réseau de Pierre-Paul Geoffroy, en 1968-69 ; le réseau de Jacques Lanctôt et Paul Rose, en 1969-70 ; le réseau formé autour de Pierre-Louis Bourret et François Séguin en 1970-71 ; le réseau Saint-Henri de Jacques Laliberté et Bernard Blondin, en 1970-72 ; la Délégation extérieure du FLQ à Alger, de Raymond Villeneuve et Normand Roy, en 1970-72 ; et le groupe de Reynald Lévesque, en 1971-72.D\u2019autres noyaux terroristes ont existé brièvement.La violence du FLQ a causé la mort de dix personnes, dont quatre militants, et fait plusieurs dizaines de blessés.La L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 135 O C T O B R E S - P R I S E U N tragédie la plus connue a été l\u2019assassinat non prémédité, mais odieux, du vice-premier ministre du Québec, Pierre Laporte, kidnappé lors de la crise d\u2019Octobre.Il y eut aussi trois victimes d\u2019attentats à la bombe : Wilfred O\u2019Neil, un veilleur de nuit, en 1963 ; Thérèse Morin, la secrétaire du patron d \u2019une usine de chaussures, en 1966 ; et Jeanne d \u2019Arc Saint-Germain, une employée du ministère de la Défense à Ottawa, en 1970.Une tentative de vol d\u2019armes a fait deux morts en 1964, deux employés de l\u2019armurerie, Alfred Pinish et Leslie McWilliams.Enfin, quatre militants du FLQ ont perdu la vie : Gilles Legault, qui s\u2019est pendu en prison avant son procès en 1965 ; le jeune Jean Corbo, qui a péri en déposant sa bombe en 1966 ; Pierre-Louis Bourret, abattu lors d\u2019un vol à main armée en 1971 ; et, la même année, François Mario Bachand, assassiné à Paris dans un règlement de comptes au sein du FLQ.Le cas de François Schirm et Edmond Guénette est unique dans les annales du FLQ : ils ont été condamnés à mort en 1965 pour meurtre qualifié, à la suite du raid tragique dans une armurerie.Leur sentence a toutefois été commuée en emprisonnement à perpétuité.C\u2019est Schirm qui détient le record pour la durée d\u2019emprisonnement parmi les militants felquistes, soit presque 14 ans.Le FLQ a commis près de 300 attentats à la bombe dont plusieurs n\u2019ont jamais été éclaircis.L\u2019un des plus destructeurs a été perpétré à la Bourse de Montréal, le 13 février 1969, et a fait 27 blessés dont trois grièvement.Mais on doit à la vérité de dire que la bombe la plus puissante qui ait explosé au Québec dans les années 1960 n\u2019a pas été l\u2019œuvre du FLQ.Ce fut le Vive le Québec libre ! lancé par le président français, Charles de Gaulle, du balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967.Une détonation fulgurante qui a fait connaître le Québec et la cause de l\u2019indépendance dans le monde entier. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 136 O C T O B R E S - P R I S E U N Un long et patient travail La violence désespérée du FLQ était sans issue, et il nous faut refuser toute complaisance à son égard.C\u2019était une stratégie vouée à l\u2019échec face à l\u2019ampleur des forces de la répression.Ses méthodes n\u2019avaient pas l\u2019appui de la population, malgré une certaine sympathie pour le mouvement et ses objectifs, comme lors de la lecture de son manifeste à la radio et à la télévision, en octobre 1970.Le FLQ est toutefois un phénomène social et politique qui s\u2019analyse et s\u2019explique.Comme le disait souvent le leader du Parti québécois et futur premier ministre du Québec René Lévesque, qui a toujours fermement condamné la violence : « Le terrorisme est le symptôme vivant d\u2019une maladie, il n\u2019en est pas la cause ».Et c\u2019est Lévesque et le PQ qui ont vaincu le terrorisme.Grâce en effet à la montée rapide du Parti québécois, fondé en 1968 puis élu en 1976, grâce aux réformes majeures qu\u2019il a accomplies comme l\u2019adoption de la Charte de la langue française, nous avons réalisé de grands progrès et avancé vers notre idéal.Mais deux référendums plus tard, le Québec n\u2019est toujours pas un pays.Il est passé bien près de le devenir en 1995 quand près de deux millions et demi de nos compatriotes ont voté OUI, dont 61 % des francophones.Le PQ reste toujours la meilleure option, aujourd\u2019hui en 2020, car sa seule raison d\u2019être, c\u2019est est de faire l\u2019indépendance du Québec.C\u2019est un objectif en soi, un projet de société qui devrait faire rêver les jeunes en quête de grands chantiers à entreprendre, comme la création d\u2019un pays vert.Si le terrorisme du FLQ a provoqué à l\u2019époque une prise de conscience et joué le rôle d\u2019un puissant électrochoc, il n\u2019a pas été un raccourci sur le chemin de la liberté.La violence ne remplacera jamais le long et patient travail de persuasion L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 137 O C T O B R E S - P R I S E U N démocratique et de mobilisation de la société civile qui, seul, pourra convaincre la majorité de nos compatriotes de dire OUI à l\u2019indépendance.C\u2019est à ce prix que nous pourrons nous donner un pays.Un pays d\u2019origine, de culture et de langue françaises, fier de ses racines et de son histoire.Un pays républicain et laïc.Un pays vert, prospère et épris de justice sociale.Un pays qui vivra à sa façon, sûr de ce qu\u2019il est, enrichi de l\u2019apport de ses peuples autochtones, de sa minorité anglophone et des gens venus de partout pour y vivre avec nous.Un pays ouvert sur le monde et prêt à se joindre au concert des nations.Ce jour- là, enfin, le Québec prendra sa juste place parmi les pays libres, accomplissant pacifiquement le rêve impétueux des jeunes militants du Front de libération du Québec.q 138 OCTOBRES - PRISE UN Louis Gill* La commission Keable** La Commission d\u2019enquête sur des opérations policières en territoire québécois, ou commission Keable, du nom du commissaire Jean Keable qui l\u2019a présidée, a été créée le 15 juin 1977 par le gouvernement du Québec.Son mandat initial était de faire la lumière sur la perquisition illégale effectuée en octobre 1972 par une unité d\u2019intervention formée de membres des trois principaux corps policiers œuvrant au Québec (Gendarmerie royale du Canada, Sûreté du Québec et Service de police de la Ville de Montréal), dans les locaux occupés par l\u2019Agence de presse libre du Québec (APLQ) et le Mouvement de défense des prisonniers politiques du Québec (MDPPQ).Cette opération illégale, du nom de code Opération Bricole, faisait partie d\u2019un ensemble d\u2019interventions désignées par la GRC comme des « tactiques de neutralisation » ou de « déstabilisation » (disruptive tactics) visant des organisations favorables à l\u2019indépendance du Québec.La GRC a poussé la délinquance jusqu\u2019à procéder à l\u2019enlèvement d\u2019un jeune stagiaire d\u2019un bureau d\u2019avocats progressistes regroupés autour de l\u2019avocat du FLQ, Me Robert Lemieux, connu comme la Commune juridique, qui œuvrait en lien avec le MDPPQ, et à tenter de lui soutirer des renseignements sous la contrainte physique.* Économiste.** Tiré du colloque « La violence politique » organisé à l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019imposition des mesures de guerre. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 139 O C T O B R E S - P R I S E U N Dans un rapport secret daté du 16 décembre 1970 intitulé R.C.M.P.strategy for dealing with the FLQ and similar movements (Stratégie de la GRC pour faire face au FLQ et à des mouvements semblables), la GRC annonçait déjà ces pratiques illégales en disant estimer que « des efforts additionnels devraient être déployés en vue d\u2019infiltrer des mouvements comme le FLQ au moyen de sources humaines et techniques », ses tentatives d\u2019infiltration n\u2019ayant connu jusqu\u2019alors qu\u2019un succès mitigé.Elle précisait dans les termes suivants la nature de ces efforts additionnels : Le plus grand obstacle à l\u2019infiltration efficace par des sources humaines de la GRC est le problème que soulève la nécessité [\u2026] de commettre des crimes graves afin d\u2019établir leur bonne foi auprès des membres de l\u2019organisation qu\u2019ils tentent d\u2019infiltrer.Cette nécessité comporte, entre autres choses, le problème de couvrir d\u2019une certaine immunité contre l\u2019arrestation et la condamnation les sources humaines (habituellement des agents rémunérés) appelées à [\u2026] violer la loi pour parvenir à noyauter des mouvements comme le FLQ1.La responsabilité des corps policiers dans l\u2019Opération Bricole a été révélée en 1976 par un agent des services antiterro- risme de la GRC, Robert Samson, lors d\u2019un procès qu\u2019il a subi à la suite de l\u2019explosion d\u2019une charge de dynamite qu\u2019il tentait de déposer près de la résidence du président-directeur général de la chaîne d\u2019alimentation Steinberg, Melvyn Dobryn, à Ville Mont-Royal.Cette opération, où Samson a été grièvement blessé, a été à l\u2019origine de la mise sur pied de la commission Keable en 1977, ainsi que d\u2019une autre commission, créée, celle-là, par le gouvernement du Canada et présidée par le juge David Cargill McDonald, dont le rapport, d\u2019où provient la citation précédente, a été publié en 1981, 1 David Cargill McDonald, Rapport de la commission d\u2019enquête sur certaines activités de la Gendarmerie royale du Canada, Ottawa, 1981, vol.3, p.25-26. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 140 O C T O B R E S - P R I S E U N comme celui de la commission Keable.Il faut préciser qu\u2019un troisième rapport d\u2019enquête a été publié la même année, celui de Me Jean-François Duchaîne2, désigné en 1977 par le ministère de la Justice du Québec pour « recueillir des données sur la crise d\u2019octobre 1970, afin qu\u2019il puisse évaluer l\u2019opportunité d\u2019instituer une enquête publique sur la question ».Le mandat de la commission Keable a par la suite été élargi à l\u2019éclaircissement d\u2019autres opérations dites de « neutralisation » ou de « déstabilisation », menées en sol québécois par la GRC, de 1971 à 1973, parmi lesquelles un vol de dynamite à l\u2019entreprise Richelieu Explosives de Rougemont, l\u2019incendie d\u2019une grange située sur le terrain de la commune Le Petit Québec libre à Sainte-Anne-de-la-Rochelle, l\u2019émission d\u2019un faux communiqué au nom d\u2019une fausse cellule du FLQ, La Minerve, l\u2019entrée illégale dans les locaux ou se trouvait la liste des membres du Parti québécois et la reproduction illicite de cette liste ; cette dernière intervention a été désignée sous le nom de code d\u2019Opération HAM.La commission s\u2019est par ailleurs penchée sur les actions auxquelles a donné lieu l\u2019infiltration du FLQ, de novembre 1970 à 1972, par des informateurs du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal.On prend la mesure de cette infiltration, en lisant dans le rapport Keable que, depuis novembre 1970, le FLQ avait fait l\u2019objet d\u2019un tel encerclement et d\u2019une telle infiltration des forces policières que le lieutenant-détective Julien Giguère du SPVM a pu se vanter, en février 1978, lors de son témoignage devant Me Jean-François Duchaîne que, « en 1972, le FLQ, c\u2019était nous autres ».Invité à confirmer sa déclaration, Giguère avait répondu : « Oui presque, finalement.Ça dépend des cellules3 ».2 Intitulé Rapport sur les événements d\u2019octobre 1970.3 « Événements de la crise d\u2019octobre », notes sténographiques du 22 février 1978, p.115, reproduites dans le rapport Keable, p.236. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 141 O C T O B R E S - P R I S E U N Inaugurées le 3 octobre 1977, les audiences de la commission se sont déroulées sur une période de trois ans, maintes fois interrompues par des procédures judiciaires des autorités fédérales et des corps policiers, dont l\u2019objectif était de limiter son mandat, voire de remettre en question son existence.La commission parle à cet égard de sa difficulté notoire d\u2019obtenir des documents essentiels du Solliciteur général du Canada.Je la cite : Le motif juridique le plus souvent invoqué par le Solliciteur général du Canada pour refuser à la Commission les documents qu\u2019elle réclamait était l\u2019article 41(2) de la Loi sur la Cour fédérale.Cette loi autorise [ce dernier à refuser] de transmettre des documents à un tribunal s\u2019il estime, sans autre justification, que cette transmission est préjudiciable aux intérêts de la sécurité nationale canadienne4.Par ce pouvoir, écrit la commission Keable : [\u2026] la Cour suprême renforce ce que l\u2019Honorable juge en chef de la Cour supérieure Jules O.Deschênes a appelé [\u2026] l\u2019immunité absolue de l\u2019exécutif par rapport au judiciaire [\u2026] Parmi les pays dont [il] a étudié les pratiques juridiques \u2013 Angleterre, Australie, Nouvelle-Zélande et États-Unis d\u2019Amérique \u2013 le Canada est le seul à favoriser de façon répétée la doctrine de l\u2019immunité absolue5.En raison du recours à cette procédure, la commission a été privée de documents indispensables à la poursuite de son enquête.Aussi, ses travaux ont été suspendus entre pendant huit mois, entre le 21 février et le 31 octobre 1978, date à laquelle la Cour suprême du Canada l\u2019a autorisée à les poursuivre à l\u2019intérieur de limites qu\u2019elle lui imposait, notamment le pouvoir du Solliciteur général du Canada d\u2019invoquer des motifs relevant de la sécurité nationale pour refuser de produire des documents, comme je l\u2019ai mentionné plus tôt.4 Rapport Keable, p.18.5 Rapport Keable, p.36. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 142 O C T O B R E S - P R I S E U N Enfin, autre exemple de la justice impériale, le pouvoir de la commission de faire des recommandations relatives aux mesures à prendre pour que les agissements illégaux de la GRC ne se reproduisent plus a été jugé ultra vires de la juridiction du Québec.Un dernier ajout a été apporté au mandat de la commission en janvier 1979, à la suite d\u2019informations reçues par elle selon lesquelles des policiers relevant de l\u2019administration québécoise de la justice (SQ et SPCUM) auraient été impliqués dans la production de faux communiqués émis au nom du FLQ.De la fin de mars à la fin de novembre 1979, la commission s\u2019est livrée à des recherches documentaires intensives destinées à regrouper et à classer ces communiqués qui lui ont été remis par la SQ et le SPCUM et à un degré moindre par la GRC.Elle a par la suite procédé à leur regroupement et à leur authentification en se fondant en grande partie sur le témoignage de l\u2019informatrice de police Carole Devault de la section antiterrorisme du SPCUM, qui en avait elle-même rédigé un grand nombre6.La commission a également produit une analyse détaillée de l\u2019implication de la police et de ses informateurs et agents provocateurs, au premier titre Carole Devault, dans les incidents terroristes revendiqués par ces communiqués, ainsi que dans de nombreux agissements survenus de la fin de 1970 à la fin de 1971, parmi lesquels le coup monté d\u2019un vol à main armée contre l\u2019entreprise pétrolière Caloil de Montréal-Est, des attentats à la bombe contre la compagnie Brink\u2019s et contre la succursale postale De Lorimier de Montréal, le vol d\u2019un bingo organisé dans le sous-sol de l\u2019église Sainte-Catherine, rue Amherst à Montréal, une tentative d\u2019extorsion sous la menace de l\u2019explosion d\u2019une bombe 6 Ibid., p.50. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 143 O C T O B R E S - P R I S E U N à retardement dans un avion en vol, tentative infructueuse d\u2019exécution d\u2019un vol de dynamite à Saint-Paul-d\u2019Abbotsford et un vol de banque raté à Mascouche7.Ce dernier événement, marqué par une fusillade dans laquelle a péri le jeune militant Pierre-Louis Bourret en septembre 1971, peut être considéré comme ayant été un dernier clou enfoncé dans le cercueil du FLQ.Dans un autre ordre d\u2019idées, toute la preuve de l\u2019intervention des forces policières dans des activités illégales reposait, aux yeux de la commission, sur la provenance du papier dit « officiel » du FLQ, sur lequel les communiqués étaient rédigés.À cet égard, elle a été apparemment séduite par l\u2019hypothèse, soutenue par le sergent Raymond Langevin du Service de la sécurité de la GRC, selon laquelle ce papier utilisé après le 5 décembre 1970, le surlendemain de la libération de James Richard Cross, aurait été d\u2019origine policière, de sorte que quiconque aurait été en sa possession serait de la police, ou l\u2019aurait obtenu d\u2019elle et serait de connivence avec elle.Malgré les importants efforts qu\u2019elle a déployés pour tenter de résoudre cette énigme, la commission Keable a déploré n\u2019avoir pu y parvenir.L\u2019origine réelle de ce « papier officiel » n\u2019a été dévoilée qu\u2019en mars 2020, dans un livre intitulé Mon Octobre 70, que j\u2019ai copublié avec Robert Comeau chez VLB.J\u2019y renvoie les intéressés (p.105-111).Il est à noter que les recours contre la commission et les procédures judiciaires pour tenter de mettre un terme à ses activités ne sont pas venus que des autorités policières et fédérales.Appelé à comparaître à huis clos devant elle pour une quatrième fois, le 19 septembre 1979, l\u2019historien Robert Comeau, qui a été membre du FLQ en 1970, a présenté devant la Cour supérieure du Québec une requête pour 7 Ibid, p.127-193. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 144 O C T O B R E S - P R I S E U N l\u2019émission d\u2019un bref d\u2019évocation contre elle, qui a été rejetée le 9 octobre suivant.Pour cette intervention, Comeau a été critiqué par certains qui ont assimilé sa démarche à celle de la police.Ce à quoi il a répliqué en faisant valoir le fait qu\u2019il était nécessaire de s\u2019élever contre une commission qui déviait de son mandat en visant le FLQ plutôt que la police.Comeau a ensuite été assigné à témoigner en public une première fois, le 21 novembre 1979, avec ses co-felquistes François Séguin et Nigel Hamer.Ils ont, tous les trois, refusé de répondre aux questions de la commission, ce qui les rendait passibles d\u2019accusations d\u2019outrage au tribunal, donnant lieu à des peines de prison.Lors de cette audience, Comeau a motivé ce refus dans une longue déclaration, signée également par Séguin, et dont Hamer a déclaré partager les orientations.Il va sans dire qu\u2019en refusant de témoigner, Comeau se privait de la possibilité de contredire les déclarations mensongères de Carole Devault, que la commission a finalement reprises à son compte.Cet épisode s\u2019est terminé par un coup de théâtre.Lors de l\u2019audience suivante, le 27 novembre, le commissaire Keable, disant vouloir « crever un abcès », a lu une déclaration qui a provoqué la stupéfaction générale.Dans cette déclaration, il a dévoilé le statut d\u2019informateur de police de François Séguin, le meilleur ami de Comeau et son camarade au sein du FLQ, puis du groupe En Lutte ! ; il a identifié son contrôleur, le sergent-détective Émile Bisaillon, présent dans la salle, et dit de Comeau qu\u2019il avait pendant des années été « la dupe des services policiers ».Il s\u2019est par ailleurs abstenu de condamner les témoins pour outrage au tribunal.Appelé à témoigner, le sergent-détective Bisaillon s\u2019y est catégoriquement refusé et son avocat s\u2019est adressé aux tribunaux au motif que la commission avait violé la confidentia- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 145 O C T O B R E S - P R I S E U N lité des sources policières ainsi que la règle de common law britannique qui interdit la divulgation de l\u2019identité des informateurs de police.Dans une communauté de vues, les plus hauts tribunaux du Québec, la Cour supérieure et la Cour d\u2019appel, ont rejeté les arguments de la poursuite, estimant que, selon les propos du juge en chef Jules Deschênes de la Cour supérieure, même s\u2019ils sont indépendants de l\u2019appareil politique, les services policiers « ne constituent pas un État dans l\u2019État et ne doivent pas aspirer à le devenir ».Mais la Cour suprême du Canada a infirmé ces décisions, imposant la primauté de la common law.Après ces événements, la commission a tenu une dernière série d\u2019audiences, en février 1980, au cours desquelles l\u2019informatrice Carole Devault et le lieutenant-détective Julien Giguère sont revenus témoigner.Un grand nombre de témoins ont également été interrogés sur les ramifications de l\u2019opération « Poupette », dont Carole Devault était le personnage principal et qui avait pour but de mettre sous filature et sur écoute électronique les membres de la cellule Information Viger.Je précise que la dénomination « Poupette » de l\u2019opération, qui était aussi le surnom donné à Carole Devault, venait de ce que « Poupette » était le nom d\u2019un restaurant de la rue Mont-Royal à Montréal, où l\u2019opération du même nom a été lancée en novembre 1970.Cette opération s\u2019appuyait sur la section anti-terrorisme et la section anti-crime organisé du SPVM.Enfin, tel que mentionné plus tôt, la commission Keable a publié son rapport en 1981.q 146 OCTOBRES - PRISE UN Céline Philippe* Octobre de Pierre Falardeau ou le choix de la responsabilité « Tout ce que j\u2019aimerais, c\u2019est que ma mère regarde ce film-là et qu\u2019elle comprenne.Pas qu\u2019elle soit d\u2019accord, mais qu\u2019elle comprenne.Pourquoi ils l\u2019ont tué, comment, dans quel état, dans quel \u201cfeeling\u201d.[\u2026] Personne n\u2019est neutre.Je ne suis pas neutre.Je cherche à montrer.Octobre est un film fait du point de vue des felquistes1.» \u2013 Pierre Falardeau Bien des choses ont été dites et écrites au sujet du film Octobre au cours des vingt-cinq dernières années.Encore à ce jour, il s\u2019agit certainement, avec Les Ordres de Michel Brault, de l\u2019une des œuvres cinématographiques les plus importantes à avoir été créée au sujet de ce pan douloureux de l\u2019histoire québécoise.Pierre Falardeau a souvent raconté le très long chemin parsemé d\u2019embûches qu\u2019il a dû parcourir avant d\u2019obtenir le financement nécessaire pour créer son 1 Gabriel Landry, « Pierre Falardeau tourne Octobre » [entrevue], 24 images, n° 71, février-mars 1994, p.7.* Professeure, département de littérature et de français, cégep Édouard-Montpetit.L\u2019auteure désire remercier Robert Laplante de lui avoir permis d\u2019écrire cet article, ainsi que Manon Leriche et Ali Dostie d\u2019avoir contribué à inspirer quelques-unes des réflexions qui se trouvent dans ce texte. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 147 O C T O B R E S - P R I S E U N film \u2013 l\u2019aventure a duré plus dix ans.Du refus de plusieurs versions de son scénario, en passant par l\u2019intervention directe du sénateur Gigantès, visant à empêcher l\u2019attribution de fonds au projet par Téléfilm Canada, le cinéaste a appris à la dure qu\u2019il y a des histoires que certains préféreraient qu\u2019elles demeurent à jamais enfouies2.La lecture du scénario du film permet d\u2019ailleurs de constater que, même après l\u2019octroi du financement nécessaire pour le tournage, Falardeau a dû apporter plusieurs modifications à des répliques du film, à la demande d\u2019avocats3.Ce qui confère certainement à ce film son caractère original, c\u2019est le fait qu\u2019il s\u2019agit, encore à ce jour, de la seule œuvre de fiction qui raconte octobre 1970 à partir du point de vue des membres de la cellule Chénier, plus précisément, du récit que Francis Simard a livré des évé- nements survenus sur la rue Armstrong.Dans le cadre des commémorations du cinquantième anniversaire de la crise 2 Au sujet du long processus de création d\u2019Octobre et de la censure manifeste dont le film a fait l\u2019objet, on peut consulter notamment : Marie-Claude Loiselle et Claude Racine, « Entretien avec Pierre Falardeau \u2013 Octobre : histoire d\u2019une \u201cpatate chaude\u201d », 24 images, nº 67, été 1993, p.8-14 ; Mireille La France, Pierre Falardeau persiste et filme ! : Entretiens, Montréal, Éditions de l\u2019Hexagone, 1999 ; Germán Gutierrez et Carmen Garcia [réal.], Pierre Falardeau, Argus Film, 2010 ; ainsi que Céline Philippe, Elvis Gratton : mythe et microcosme, Thèse (M.A.), Département de français, Université d\u2019Ottawa, 2011.3 Voir : Pierre Falardeau, Octobre [scénario], Montréal, Stanké, 1994, p.23 ; 111 ; 116 ; 118 ; 151.Dans un entretien où il décrit l\u2019ensemble des obstacles qu\u2019il a dû surmonter avant de pouvoir tourner son film, il rapporte avoir dû modifier certains éléments de son scénario à la suite de commentaires qui lui ont été faits par des avocats au service de l\u2019ONF, qui craignaient les risques de poursuites en raison de propos injurieux prononcés par des personnages du film à l\u2019endroit de Pierre Laporte et de Robert Bourassa, notamment.Les avocats de l\u2019ACPAV (l\u2019Association coopérative de productions audio-visuelles) lui auraient aussi fait savoir que le fait de conserver dans le scénario certains propos à l\u2019égard de Pierre Laporte entraînerait une hausse des frais d\u2019assurances de l\u2019ordre de 50 000 $ (Marie-Claude Loiselle et Claude Racine, loc.cit., p.12).Falardeau a confié : « Lorsque je vois comme ça des avocats discuter de cinéma, j\u2019ai vraiment l\u2019impression d\u2019être en Pologne il y a dix ans\u2026 » (Idem.) L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 148 O C T O B R E S - P R I S E U N d\u2019Octobre, qui ravivent de nombreux débats et des interprétations de diverses natures au sujet des événements d\u2019octobre 1970 et de leur déroulement, il importe de souligner que le film de Falardeau se distingue aussi sur le plan de l\u2019histoire des idées.Octobre constitue une exception dans l\u2019ensemble des représentations de cette époque puisque le film reconnaît l\u2019entière responsabilité collective des membres de la cellule Chénier dans la mort de Pierre Laporte.Dans un premier temps, je décrirai la démarche de Falardeau et monterai comment elle se donne à voir au sein du film.Je proposerai ensuite quelques réflexions au sujet de la singularité de cette démarche en regard du traitement réservé à cet événement dans la mémoire collective.Du choix de la responsabilité Dans la première édition de son livre Pour en finir avec octobre, dans lequel il raconte son expérience d\u2019octobre 1970, tout en dressant un portrait des années qui ont précédé et qui ont suivi ce point tournant dans sa vie, Francis Simard formule ainsi quelques remerciements : Mes remerciements à Denise Mercier, Pierre Falardeau et Julien Poulin.Sans leur appui, leur aide constante, tout au long du travail de rédaction, ce livre aurait été impossible.Je tiens à souligner aussi le travail de l\u2019éditeur qui, comme convenu, a respecté mon texte sans y apporter ni demander aucun changement4.Dès le début de son ouvrage dans lequel il brisait le silence pour livrer son témoignage (peut-être une fois pour toutes, selon ce que laisse entendre le titre du livre), Francis Simard 4 Francis Simard [avec la collab.de Bernard Lortie, Jacques Rose et Paul Rose], Pour en finir avec octobre, Montréal, Stanké, 1982, [page non numérotée]. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 149 O C T O B R E S - P R I S E U N souligne qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un récit qui n\u2019a aucunement été altéré par un travail d\u2019édition afin qu\u2019il demeure fidèle aux faits.Il souligne aussi le rôle essentiel qu\u2019ont joué Pierre Falardeau et Julien Poulin dans ce processus qui l\u2019a amené à raconter son histoire.Bien qu\u2019il puisse être facile de l\u2019oublier, Pour en finir avec octobre et Octobre sont liés depuis leur genèse.Tous deux découlent du récit qu\u2019a livré Francis Simard à Pierre Falardeau et à son complice Julien Poulin en 1981, après sa sortie de prison, lors d\u2019entretiens réalisés par les cinéastes, à raison de dix heures par jour durant une semaine5.Ce sont ces entrevues qui ont jeté les bases pour la rédaction du livre de l\u2019ancien membre de la cellule Chénier et pour l\u2019écriture du scénario du film Octobre ; un projet auquel Julien Poulin a d\u2019ailleurs collaboré au départ6.Le chapitre consacré à Octobre dans le livre d\u2019entretiens Pierre Falardeau persiste et filme ! de Mireille La France offre d\u2019ailleurs un excellent aperçu de l\u2019ampleur des efforts consacrés par Falardeau pour créer une représentation des événe- 5 Pierre Falardeau, Octobre [scénario], op.cit., p.15 [avant-propos].6 Ibid., p.16.À noter que la contribution de Julien Poulin à la genèse de la création du film demeure grandement méconnue.Dans la préface de Falardeau à la version publiée du scénario du film, le cinéaste s\u2019en excuse d\u2019ailleurs : « Quelques jours plus tard, Francis commençait à écrire son livre.De mon côté, à partir des mêmes entrevues, je me suis mis à écrire le scénario avec Poulin.Poulin, mon vieil ami, que j\u2019ai oublié, au générique du film, comme un idiot » (Idem.).Dans les entretiens qu\u2019il a accordés à Mireille La France, Falardeau explique ainsi ce qui a mené à cet oubli : « Un oubli lamentable ! Mais, quand vient le moment de faire les génériques, des fois, c\u2019est infernal ; les gens discutent pendant des semaines, il ne faut pas oublier telle personne qui a fait les sandwiches\u2026 De sorte que sur les deux cents noms de la liste, j\u2019ai oublié de mettre celui de mon chum Poulin ! Un oubli de fin de parcours.Et je m\u2019en suis rendu compte seulement en voyant la copie du film.On a écrit les deux ou trois premières versions ensemble ; il a abandonné quand il a décidé de continuer tout seul, comme acteur.» (Mireille La France, op.cit., p.188) Pour de plus amples renseignements au sujet des films que Julien Poulin a coréalisés avec Pierre Falardeau, voir : Céline Philippe, op.cit. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 150 O C T O B R E S - P R I S E U N ments qui soit conforme à la réalité.Le cinéaste explique que rien n\u2019a été laissé au hasard lors des entretiens réalisés auprès de Francis Simard et rapporte qu\u2019il a cherché à s\u2019enquérir de détails très précis entourant les journées passées par les membres de la cellule Chénier sur la rue Armstrong.Il raconte même avoir consulté des photos prises par les forces policières du contenu des poubelles que les felquistes ont laissées derrière eux au moment de leur fuite, ce qui a permis de dresser un inventaire de ce qui se trouvait au menu à l\u2019époque : « [\u2026] [d]es boîtes de poulet BBQ, [d]es boîtes de tabac Export, [d]es cannes de petits pois, tout ça7.» C\u2019est peut-être surtout par rapport aux circonstances exactes dans lesquelles Pierre Laporte est décédé que Falardeau a souhaité présenter un portrait qui soit le plus fidèle possible à la réalité.Le cinéaste raconte ainsi comment Julien Poulin et lui en sont arrivés à interroger Francis Simard au sujet de cette question très délicate, lors de leur dernière journée d\u2019entretiens : On a continué à hésiter comme ça jusqu\u2019au vendredi après-midi, et j\u2019imagine que Simard devait sentir notre gêne.Finalement, après mille détours, on s\u2019est décidés : « Bon\u2026 Là\u2026 Y reste la mort de Laporte\u2026 » Francis, lui, n\u2019a pas hésité à nous répondre : « On l\u2019a tué.On l\u2019a étranglé.Pis ça, ça va vite\u2026 ça va ben vite\u2026 » Je n\u2019ai pas insisté.Les questions se sont arrêtées là.Je me rappelle que Poulin pleurait, et moi, j\u2019avais le motton dans la gorge ; Francis, lui, était tout croche\u2026 Un peu plus tard, je suis allé rencontrer un médecin légiste de la Sûreté du Québec pour avoir plus de précisions : « Je suis en train d\u2019écrire un film policier dans lequel un type se fait étrangler, et j\u2019ai besoin de savoir les effets sur le corps de la victime, combien ça prend de temps avant la mort, tout ça.C\u2019est très important parce qu\u2019on va faire plusieurs gros plans8.» 7 Mireille La France, op.cit., p.182.8 Idem. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 151 O C T O B R E S - P R I S E U N Si le cinéaste comptait d\u2019abord représenter la durée réelle d\u2019une mort par strangulation dans son film (c\u2019est-à-dire de deux à quatre minutes, selon ce que lui avait rapporté le médecin légiste qu\u2019il avait consulté), c\u2019est plutôt un silence « interminable » de trente secondes qu\u2019il confie avoir conservé au montage du film pour faire éprouver la durée du meurtre de Laporte9.Dans Pour en finir avec octobre, Francis Simard est sans équivoque : la mort de Pierre Laporte est le fruit d\u2019une décision qui a été prise par les membres de la cellule Chénier.L\u2019auteur décrit ainsi les tourments précédant ce choix : Nous le libérons\u2026, nous ne le libérons pas.Nous nous disons « Il faut le libérer », mais nous ne pouvons pas faire ça.C\u2019est encore donner raison aux pouvoirs, à ceux qui possèdent.C\u2019est accepter encore qu\u2019ils soient les plus forts, toujours.C\u2019est reconnaître que leur maudite raison d\u2019État qu\u2019ils proclament soit la seule vraie, la seule juste\u2026 Nous ne pouvons pas le libérer\u2026 Mais à l\u2019instant où tu décides ça, tu décides aussi le contraire.C\u2019est impossible on ne peut pas tuer un homme.Tu as le goût de brailler.Tu as la sensation d\u2019avoir une barre de fer dans le ventre.Ça fait mal.Tu as la responsabilité d\u2019une vie humaine entre tes mains\u2026 Je ne sais pas comment m\u2019exprimer.C\u2019est la première fois que je dis ça.La décision que nous avons prise, c\u2019est que nous l\u2019avons tué.Ce n\u2019est pas du tout un accident.Ça n\u2019a rien à voir avec ce qu\u2019on a raconté\u2026 Ça s\u2019est fait très vite.Ça se fait très vite.C\u2019est fragile une vie humaine10.S\u2019il s\u2019agit d\u2019une décision, cela ne signifie pas pour qu\u2019elle aurait été longuement préméditée, et encore moins qu\u2019elle aurait été facile à prendre.Comme l\u2019a confié Simard : 9 Ibid., p.183.10 Francis Simard, op.cit., p.67.Je souligne. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 152 O C T O B R E S - P R I S E U N Pierre Laporte a été tué.Sa mort n\u2019a pas été accidentelle.Dire cela, ça ne veut pas dire que sa mort a été voulue.Ça ne veut pas dire qu\u2019en enlevant Laporte nous voulions sa mort.Nous n\u2019avons jamais voulu ça.Nous ne voulions pas ça.Si nous avions voulu sa mort, nous ne l\u2019aurions pas enlevé.Nous l\u2019aurions tué11.Si la mort du ministre n\u2019était ni souhaitée, ni un accident, elle était tout de même le fruit d\u2019une succession d\u2019évé- nements et de complications de différentes natures : des blessures que Laporte s\u2019est infligé en tentant de fuir par la fenêtre, en passant par le refus de négocier du gouvernement et la déclaration de la Loi des mesures de guerre.Dans le peu de détails fournis par Simard au sujet de la mort de Laporte, il rapporte d\u2019ailleurs qu\u2019il était inerte depuis un certain temps à ce moment : « Il ressemblait à quelqu\u2019un à qui on aurait pratiqué une lobotomie.On a eu ce feeling- là.C\u2019était comme s\u2019il était déjà mort.Il n\u2019y avait plus de vie dans son corps\u2026 plus de réaction12\u2026 » Le film de Falardeau semble demeurer fidèle en tous points à ce que lui a confié Simard et à ce qu\u2019il a écrit dans son livre au sujet de la mort de Laporte et des événements qui ont mené à la décision de mettre fin à ses jours.En se rapportant au témoignage que Simard lui a livré, Falardeau représente la mort du ministre comme le fruit d\u2019une décision prise à la suite d\u2019une succession d\u2019imprévus, de grands moments de doutes et de débats éprouvants entre les membres de la cellule Chénier, comme le montrent ces répliques tirées du scénario : 11 Ibid., p.193.12 Ibid., p.66. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 153 O C T O B R E S - P R I S E U N Luc / Admettons qu\u2019on le libère./ Denis / On fait pareil comme la cellule Libération\u2026 On plie\u2026 C\u2019est comme si on avait fait toute ça pour rien\u2026 On s\u2019écrase\u2026 / Après un temps de silence : / Luc / C\u2019est comme si on disait au monde : « Ça sert à rien de se battre\u2026 l\u2019autre bord, y s\u2019ront toujours les plus forts\u2026 » / Tout est dit sur un ton très triste, absolument pas agressif./ Luc / On va être des vaincus encore une fois\u2026 / Silence./ Luc / Des vaincus\u2026 de génération en génération\u2026 Tout un peuple de vaincus\u2026 Un peuple qui s\u2019rappelle même pus c\u2019que c\u2019é qu\u2019la liberté./ Denis / On n\u2019a pas le droit de plier13.Là où Octobre est demeuré fidèle au témoignage de Francis Simard et à la volonté exprimée par les quatre membres de la cellule Chénier, c\u2019est aussi dans la reconnaissance de la responsabilité collective qu\u2019ils ont toujours souhaité assumer par rapport à la mort de Laporte.Dans Pour en finir avec octobre, Simard affirme : Nous sommes responsables de la mort de Pierre Laporte.C\u2019est un acte que nous avons toujours assumé collectivement.Ce n\u2019est pas parce que douze ans ont passé que cette responsabilité de groupe se trouve diminuée, bien au contraire.C\u2019est pour mieux l\u2019assumer que nous parlons aujourd\u2019hui.Que certains d\u2019entre nous aient été présents ou absents ne change rien à l\u2019affaire.Ce sont uniquement les circonstances, le hasard qui ont fait qu\u2019à un moment donné certains d\u2019entre nous étaient à la maison, d\u2019autres non.Ça n\u2019a pas d\u2019importance quant à notre responsabilité.C\u2019est passer à côté de ce qui est important, essentiel.Il s\u2019agit d\u2019une action que nous assumons collectivement parce que nous en sommes tous les quatre politiquement et humainement responsables14.13 Pierre Falardeau, Octobre [scénario], op.cit., p.148.14 Francis Simard, op.cit., p.196-197. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 154 O C T O B R E S - P R I S E U N Octobre représente ce désir de la part des membres de la cellule Chénier d\u2019assumer et de reconnaître leur responsabilité collective dans la mort de Laporte par divers procédés.Le plus manifeste étant que jamais les noms ou prénoms de Francis Simard, de Bernard Lortie ou de Jacques et Paul Rose ne sont prononcés dans l\u2019ensemble du film15.Les didascalies nominatives accompagnant les répliques de chaque personnage dans le scénario renvoient aux prénoms des comédiens qui ont interprété les quatre felquistes (Hugo Dubé, Luc Picard, Pierre Rivard et Denis Trudel16).Tandis que le générique du film énumère les noms des quatre comédiens en les désignant comme « Les felquistes17 ».S\u2019il respecte les souhaits émis par les membres d\u2019être reconnus collectivement responsables, sans distinction et s\u2019il présente l\u2019assassinat comme un geste « collectif », même s\u2019il n\u2019a pu être commis par l\u2019une des deux personnes présentes dans la maison (ou par les deux), le film offre tout de même des clés pour permettre aux spectateurs d\u2019apposer un nom sur les personnages joués par Luc Picard et Denis Trudel, les deux seuls felquistes qui étaient sur les lieux au moment du meurtre.Les dialogues offrent plusieurs indices permettant d\u2019associer les comédiens aux personnages qu\u2019ils interprètent, à l\u2019aide d\u2019une recherche sommaire entourant des faits connus au sujet des événements d\u2019octobre.Falardeau offre aussi une ultime clé interprétative à la toute fin du film, en montrant des photos d\u2019identité judiciaire sur les- 15 Falardeau a d\u2019ailleurs avoué qu\u2019il avait fait ce choix afin d\u2019être cohérent avec celui fait par Paul Rose d\u2019assumer la responsabilité de la mort de Laporte, même s\u2019il n\u2019était pas présent sur les lieux à ce moment : « Par respect pour le choix de Paul, j\u2019ai quand même accepté de ne pas mettre le vrai nom des gars dans le film (Mireille La France, op.cit., p.192).16 Pierre Falardeau, Octobre [scénario], op.cit.17 Pierre Falardeau, Octobre, Films Lions Gate, 2000 [1994]. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 155 O C T O B R E S - P R I S E U N quelles le portrait de chaque comédien est accompagné du numéro de prisonnier qui a été attribué, lors de l\u2019arrestation du groupe, au membre de la cellule Chénier dont il interprète le rôle.Le cinéaste a aussi dévoilé lors des entretiens accordés à Mireille La France le nom des personnages interprétés par chaque acteur : le rôle de Francis Simard a été confié à Luc Picard, celui de Paul Rose à Hugo Dubé, de Jacques Rose à Denis Trudel et de Bernard Lortie à Pierre Rivard18.Le tout permet ainsi de constater que c\u2019est Francis Simard et Jacques Rose qui étaient sur les lieux au moment du meurtre.Falardeau va même jusqu\u2019à placer la corde, qui servira à étrangler Laporte, dans les mains du personnage interprété par Luc Picard, avant que les deux felquistes ne disparaissent hors-champ dans la séquence précédant directement celle où l\u2019otage se fait tuer ; un détail furtif qui pourrait laisser deviner que Francis Simard aurait pu être le principal auteur de ce geste\u2026 Falardeau a confié ne pas avoir souhaité épuiser les débats sur la crise d\u2019Octobre par son film ; un défi qui aurait d\u2019ailleurs été impossible, selon lui, en raison des nombreux mystères à éclairer notamment au sujet de tout ce qui entoure les agissements des gouvernements et des forces policières dans l\u2019ensemble de cette crise19.Ce film raconte tout de même ce qui se serait produit dans la maison de la rue Armstrong à partir du témoignage qu\u2019en a livré une des deux seules personnes qui étaient présentes sur place, le jour de la mort de Pierre Laporte.Ce témoignage, Falardeau a confié en avoir vérifié la validité à de nombreuses reprises et de plusieurs manières.Cette version des faits, il semblerait que Jacques Rose \u2013 l\u2019autre 18 Voir Mireille La France, op.cit., p.198-203.19 Marie-Claude Loiselle et Claude Racine, loc.cit., p.14. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 156 O C T O B R E S - P R I S E U N membre de la cellule Chénier présent aux côtés de Simard le 17 octobre \u2013 ne s\u2019y soit pas opposé sur le fond des choses au sujet des circonstances entourant la mort de Laporte.On aurait ainsi pu croire que le film de Falardeau et le livre écrit par Simard (auquel les trois autres membres de la cellule Chénier ont d\u2019abord apposé leur signature sur la première édition), en seraient arrivés à s\u2019imposer comment les sources les plus fiables d\u2019informations au sujet de ce qui s\u2019est vraiment produit durant la prise d\u2019otage dans un coin isolé de Saint-Hubert.Cette question ayant été « réglée », des énergies auraient pu être consacrées à faire la lumière sur d\u2019autres parts d\u2019ombres et de mystères entourant tout ce qui se serait produit à l\u2019extérieur des murs de la rue Armstrong, avant, durant et après la Crise, et ce, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir.Et pourtant, plus de cinquante ans plus tard, de nombreuses voix s\u2019élèvent toujours pour stipuler qu\u2019il y aurait anguille sous roche\u2026 De la mort accidentelle et des complots Au cours des cinq dernières décennies, de nombreuses hypothèses ont circulé dans le discours médiatique ou dans des ouvrages de différents genres, stipulant que la mort de Laporte aurait été le fruit d\u2019un accident ou d\u2019un complot.Dans un dossier spécial soulignant le cinquantième anniversaire de cet événement dans le quotidien Le Devoir, des renseignements inclus dans une ligne de temps présentant la chronologie des événements stipulaient que le 17 octobre 1970, « Pierre Laporte est étranglé en fin d\u2019après- midi par l\u2019un de ses ravisseurs qui cherche à le maîtriser au cours d\u2019une échauffourée20.» Encore plus récemment, Jean-François Lisée a signé une chronique dans laquelle, 20 Dave Noël, « 1970.La crise d\u2019octobre, jour par jour », Le Devoir, cahier « Perspectives », les samedi 26 et dimanche 27 septembre 2020, p.B3. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 157 O C T O B R E S - P R I S E U N tout en indiquant que la mort de Laporte ne pouvait être complètement accidentelle en raison de la durée d\u2019une mort par strangulation (qui nécessite une force maintenue durant quelques minutes21), il émet l\u2019hypothèse que l\u2019assassinat du ministre se serait faite en deux temps22.Selon l\u2019hypothèse de Lisée, qui s\u2019appuie sur des enregistrements illégaux, ayant refait surface récemment, de discussions entre les frères Rose et leur avocat à l\u2019époque, le ministre aurait d\u2019abord été rendu accidentellement inconscient après que les felquistes auraient tenté de le faire taire lorsqu\u2019il criait pour s\u2019échapper, et ils l\u2019auraient ensuite achevé.Comme l\u2019a souligné David St-Denis Lisée, dans un article du Bulletin d\u2019histoire polititque portant sur les théories de la conspiration dans La constellation du lynx et Fabrications.Essai sur la fiction et l\u2019histoire de Louis Hamelin, dès le lendemain d\u2019octobre 1970, de nombreuses interprétations ont circulé au sujet de ces événements, dont plusieurs théories du complot : Pour plusieurs, le déploiement militaire et les arrestations massives visaient principalement à asséner un choc psychologique sur la gauche et le mouvement indépendantiste québécois.[\u2026] Le fait que les agissements du FLQ aient servi de prétexte à une importante répression policière est corroboré par les chercheurs s\u2019étant penchés sur cet épisode.À l\u2019extérieur du champ universitaire, de nombreuses théories ont circulé à propos de l\u2019événement.De l\u2019écrivain Jacques Ferron à l\u2019ex-felquiste Pierre Vallières, en passant par quelques journalistes, les agissements du FLQ en octobre 1970 \u2013 voire avant \u2013 et, ultimement, la mort de 21 Ces constats rejoignent ainsi les conclusions émises par le médecin légiste de la Sureté du Québec que Pierre Falardeau a consulté pour préparer son film et dont il a été question dans la première partie de cet article.22 Jean-François Lisée, « Comment ont-ils tué Pierre Laporte ?», Le Devoir, cahier « Actualités », les samedi 17 et dimanche 18 octobre 2020, p.A 12. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 158 O C T O B R E S - P R I S E U N Pierre Laporte, auraient été en lien avec des manipulations politiques et policières23.Les membres de la cellule Chénier étaient visiblement bien au fait des différentes hypothèses qui avaient circulé depuis les événements d\u2019Octobre, au sujet de la manipulation dont ils auraient été victimes, ou encore, du rôle qu\u2019auraient joué les forces policières canadiennes ou les services secrets américains dans l\u2019assassinat de Pierre Laporte.Dans Pour en finir avec octobre, Francis Simard a d\u2019ailleurs vivement dénoncé les nombreuses théories que certains intellectuels québécois ont proposées au sujet des véritables causes et des coupables de la mort du ministre : On a tenté de bien des façons « d\u2019expliquer » la mort de Pierre Laporte.Il y en a pour tous les goûts.Pour les amateurs de romans policiers il y a les idioties, carrément malhonnêtes, du genre L\u2019exécution de Pierre Laporte de Pierre Vallières.C\u2019est la théorie de l\u2019infiltration, de l\u2019ennemi venu de l\u2019extérieur.On invente des faits pour ensuite affirmer qu\u2019il aurait été tué par l\u2019armée, la police ou la pègre.À vous de choisir.Toutes les solutions sont « bonnes » (donc fausses24 !).On pourrait d\u2019ailleurs croire que c\u2019est notamment afin de rétablir les faits, « pour en finir avec » ces histoires de complot que Simard a écrit son livre.Plus encore, dans les critiques qu\u2019il émet au sujet de ces théories, on constate que 23 David St-Denis Lisée, « La conspiration du lynx : réflexions autour des écrits de Louis Hamelin sur Octobre 1970 », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.26, n° 1, automne 2017, p.313-314.Parmi les exemples évoqués par l\u2019auteur d\u2019ouvrages dans lesquels on pourrait repérer diverses théories du complot, on trouve : Jacques Ferron, Une amitié bien particulière.Lettres de Jacques Ferron à John Grube, Montréal, Boréal, 1990 ; Pierre Vallières, L\u2019exécution de Pierre Laporte.Les dessous de l\u2019Opération Essai, Montréal, Québec Amérique, 1977 ; Claude Jean Devirieux, Derrière l\u2019information officielle, 1950-2000, Québec, Septentrion, 2012.24 Francis Simard, op.cit., p.191-192. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 159 O C T O B R E S - P R I S E U N l\u2019ex-felquiste en associe l\u2019existence à un refus d\u2019entendre et de reconnaître la responsabilité que les membres de la cellule Chénier ont pourtant toujours souhaité assumer dans cette affaire : On a inventé des histoires à partir de rien sinon de peurs, d\u2019illusions, de préjugés.On va nous dire que nous avons permis tout ça par notre silence.En ne parlant pas, en ne racontant pas ce qui s\u2019est réellement passé, nous aurions entretenu toutes ces histoires.Il y en a qui n\u2019écoutent jamais.Il y en a qui ne veulent jamais entendre quand ça ne fait pas leur affaire.Sans entrer dans les détails, nous avons toujours assumé la mort de Pierre Laporte.Dès notre arrestation et tout au long des procès qui ont suivi, nous avons affirmé notre responsabilité entière, sans partage.Tout le temps nous avons dit qu\u2019Octobre était québécois « de la tuque aux mitaines ».Nous n\u2019avons jamais dit que c\u2019était un accident.Nous n\u2019avons jamais dit que ce n\u2019était pas nous.Quant à la manipulation, ceux qui ont peur d\u2019assumer Octobre devraient se la fermer ou dire carrément qu\u2019ils ne veulent pas y être associés plutôt que de radoter sur notre compte.S\u2019il y a eu manipulation, c\u2019est après.Pas avant, ni pendant25 ! D\u2019ailleurs, selon des propos que Simard auraient tenus à Falardeau, des prises de parole publiques de la part de Rose Rose, la mère des frères Jacques et Paul, dans lesquelles elle clamait l\u2019innocence de ses fils, auraient été une source de tension au sein de la cellule Chénier.Francis Simard aurait vu dans toutes les interventions de différentes natures visant à les disculper ou à atténuer le fardeau de responsabilité qu\u2019ils avaient souhaité porter, une bonne raison de raconter publiquement ce qui s\u2019était véritablement produit 25 Ibid., p.192-193. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 160 O C T O B R E S - P R I S E U N afin de faire taire les rumeurs26.Si les membres de la cellule Chénier ont eu des débats houleux au fil du temps, plusieurs indices permettent toutefois de croire que ces divergences ne concernaient pas directement le récit proposé par le livre de Simard ou par le film de Falardeau des circonstances entourant la mort de Pierre Laporte\u2026 Peut-être que, comme nous l\u2019apprend la psychanalyse, la « vérité » repose davantage dans le récit que fait un sujet de son vécu que dans la « vérité historique » et, si Falardeau avait d\u2019abord comme intention de « filmer le réel » dans Octobre, il en est arrivé à la conclusion que personne des quatre membres de la cellule Chénier ou de lui-même ne pourrait avoir tout à fait la même interprétation des faits.Le cinéaste a confié à Mireille La France : Tu vois, c\u2019est beaucoup plus tard que je me suis aperçu que c\u2019était impossible de rendre compte de LA VÉRITÉ.Même s\u2019il s\u2019agissait des mêmes faits pour tout le monde, chacun les réinterpréterait différemment, à sa manière.Ça m\u2019a beaucoup perturbé, à ce moment-là, parce que je m\u2019imaginais encore pouvoir filmer le réel ; mais là, je me suis bien rendu compte que ça pouvait pas exister, « le réel », au cinéma ; c\u2019est forcément toujours une interprétation.Au fond, le scénario du film ravivait leurs vieux débats politiques : 26 Falardeau l\u2019a expliqué sous forme d\u2019un dialogue imaginé entre les deux felquistes : « Dès le lendemain d\u2019Octobre, quand Francis trouvait qu\u2019il fallait qu\u2019ils expliquent publiquement leur point de vue : \u201cLà, Paul, on n\u2019a pas le droit de laisser toutes sortes d\u2019affaires circuler, on a l\u2019air des menteurs\u2026 / \u2013 On n\u2019est pas des menteurs ! / \u2013 Tabarnak ! Avec ta mère qui raconte partout à travers le Québec que c\u2019est pas ses p\u2019tits gars qui ont fait ça, on a l\u2019air de quoi ?.Faut qu\u2019on parle ! La vérité révolutionnaire\u2026\u201d Mais ils ne parlent pas, et ça dure depuis des années.C\u2019est comme ça qu\u2019un gars comme Vallières peut débarquer avec un livre qui raconte n\u2019importe quelle connerie ! Mais ça doit être encore leur argument sur la solidarité qui les en empêche.Moi, il me semble que ça détruirait pas leur idée, au contraire, c\u2019est encore plus fort : tu dis au monde qu\u2019un gars qui était même pas dans la maison au moment de la mort a été condamné pour ce meurtre-là pis qu\u2019il en a assumé toute la responsabilité ! Ciboire, me semble que l\u2019idée de la solidarité est loin d\u2019être trahie !.» (Mireille La France, op.cit., p.191-192) L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 161 O C T O B R E S - P R I S E U N Paul reprochait à Francis d\u2019être un « humaniste », et Francis accusait Paul d\u2019être un « politicien27 » ! Il appert en effet que les frères Rose se soient montrés très critiques envers le film Octobre.Pourtant, il semblerait que la représentation proposée par Falardeau des circonstances entourant la mort de Laporte n\u2019ait pas été contestée par les frères Rose, dont les critiques portaient sur d\u2019autres aspects du film : Quand j\u2019ai envoyé le scénario à Paul et à Jacques Rose (Bernard Lortie n\u2019était pas intéressé à le lire), c\u2019est Jacques que j\u2019ai rencontré le premier et il m\u2019a payé la traite pendant plusieurs heures ! Il trouvait que mon scénario ne valait pas de la marde, que j\u2019avais rien compris à ce qu\u2019ils avaient vécu, que j\u2019étais un imbécile\u2026 Il sortait toutes sortes d\u2019exemples comme le personnage qui se bourre de spaghettis : « On va avoir l\u2019air d\u2019une gang de mongols ! », ou bien le gars se frappe le visage avec la brique : « Ça s\u2019est pas passé dans la cuisine, mais dans les toilettes, pis on aurait jamais fait ça devant un enfant, on n\u2019était pas des barbares quand même28 ! » Quant à Paul Rose, ses critiques auraient porté sur l\u2019« inexactitude » de certains détails dans le film.Il a reproché une « utilisation à des fins dramatiques des cagoules » par les felquistes (qui n\u2019en auraient que rarement porté dans la maison, selon lui) et a contesté ce qu\u2019il a nommé « la scène de \u201ccriage\u201d » (en renvoyant à la séquence de la descente policière dans la maison d\u2019en face, lorsque les felquistes croyaient que les policiers venaient plutôt les chercher29).Le plus grand reproche formulé par Paul Rose au sujet du film aurait toutefois porté sur « [\u2026] le fait que la \u201cdimension 27 Ibid., p.188.28 Ibid., p.186.29 PC, « Rose reste froid face à \u201cOctobre\u201d », Le Soleil, jeudi 6 octobre 1994, p.A 6. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 162 O C T O B R E S - P R I S E U N politique\u201d [aurait été] \u201cdramatiquement absente\u201d du film30 », puisqu\u2019il aurait souhaité que le film explique le contexte historique derrière les événements et les raisons de l\u2019engagement politique des membres de la cellule Chénier \u2013 des reproches qui auraient aussi été formulés par Jacques Rose à Pierre Falardeau31.Selon ce que Francis Simard aurait confié à Falardeau, il semblerait aussi que la réaction initiale de Jacques Rose à la suite de sa lecture du récit proposé par Pour en finir avec octobre ait été très favorable.Le cinéaste a rapporté à Mireille La France : Tu vois, au début, j\u2019étais assez naïf sur cette question- là.J\u2019avais réellement l\u2019impression que les gars avaient tous la même version des faits, le même point de vue sur ce qui était arrivé.Mais, plus tard, quand Francis a publié son livre, il m\u2019a raconté la réaction des autres.Jacques lui avait dit « C\u2019est exactement comme ça que je l\u2019ai vécu » ; alors Francis était assez content.Mais quand Paul l\u2019a lu, il a trouvé plusieurs problèmes au livre ; il lui a fait un certain nombre de critiques sur des détails comme l\u2019impossibilité pour les flics de connaître tel numéro de licence de char à tel moment, enfin, toutes sortes de problèmes de ce genre-là.Mais sa grande critique, c\u2019était surtout qu\u2019il trouvait inadmissible que Francis écrive noir sur blanc dans son livre que Jacques et lui-même (Francis) avaient exécuté Laporte, alors qu\u2019ils avaient toujours soutenu, par solidarité, être tous les quatre responsables de cette mort.[\u2026] Francis a très mal vécu ça.Et finalement, dans son livre, il a remplacé sa phrase : « J\u2019ai tué Pierre Laporte avec Jacques Rose » par la formule « Nous étions membres du FLQ, nous sommes donc tous les quatre responsables de la mort de Pierre Laporte32 ».30 Idem.31 Comme l\u2019a expliqué Falardeau, « [m]ais, dans la tête de Jacques, un vrai film sur Octobre, ce serait un documentaire qui durerait six heures et dans lequel ils feraient une tournée des villages québécois\u2026 C\u2019est une bonne idée, mais ça ne correspondait pas au film que moi je voulais tourner.» (Mireille La France, op.cit., p.191).32 Mireille La France, op.cit., p.185-186. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 163 O C T O B R E S - P R I S E U N On constate ainsi que les membres de la cellule Chénier ont eu de nombreuses occasions de contester ou de contredire le récit des événements survenus sur la rue Armstrong proposé par Pour en finir avec octobre de Francis Simard et par Octobre de Pierre Falardeau.Pourtant, selon mes recherches, il semblerait qu\u2019aucun d\u2019entre eux n\u2019ait jamais pris la parole pour rétablir les faits à partir de sa propre interprétation au sujet de la représentation proposée par le film de ce moment crucial.Ne pourrait-on pas penser que, si cette version de l\u2019histoire n\u2019avait aucunement correspondu à la réalité, les frères Rose l\u2019auraient fait savoir publiquement (ce qui aurait pu se faire sans qu\u2019il ne soit nécessaire d\u2019entrer dans les détails, afin de respecter leur pacte) ?Après tout, ils ne se sont pas gênés pour contester publiquement plusieurs autres détails du film, dont l\u2019exagération de la consommation de spaghetti ou du port des cagoules par les personnages du film, qui n\u2019aurait pas été une représentation fidèle de leur quotidien durant les jours passés sur la rue Armstrong\u2026 De plus, pourquoi auraient-ils d\u2019abord apposé leur signature au livre de Francis Simard, qui affirme que la mort de Laporte n\u2019était pas accidentelle, si cela était faux ?Quant aux propos qu\u2019auraient tenus les frères Rose dans des discussions avec leur avocat, dont les enregistrements illégaux ont refait surface récemment33 ; se pourrait-il que les propos de Jacques Rose, laissant entendre que la mort de Laporte résulterait d\u2019un accident, n\u2019invalide pas pour autant le récit qu\u2019en a fait Falardeau, à partir du témoignage de Simard, qui affirmait qu\u2019ils avaient pris la décision de tuer le ministre, après un enchaînement d\u2019événements ?Après tout, un accident est survenu avant qu\u2019ils ne prennent la décision d\u2019exécu- 33 Voir notamment : Louis Fournier, FLQ : histoire d\u2019un mouvement clandestin, Montréal, VLB éditeur, 2020 [3e édition] et Jean- François Lisée, loc.cit. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 164 O C T O B R E S - P R I S E U N ter leur otage, lorsque Pierre Laporte s\u2019est grièvement blessé en tentant de fuir par la fenêtre de sa chambre.Seulement, tandis que Simard aurait choisi d\u2019insister davantage sur la décision qu\u2019ils ont prise, Jacques Rose, en se confiant à son avocat, aurait plutôt mis l\u2019accent sur l\u2019accident qui aurait ensuite précipité cette décision, ou plutôt, sur le caractère tragique de ce « choix », qui n\u2019en aurait pas vraiment été un, comme l\u2019a souligné Pierre Falardeau34.Conclusion Avec le recul, Octobre se démarque à de nombreux égards.Il s\u2019agit d\u2019une rare représentation ou interprétation de ces évé- nements qui, tout en jetant un regard empreint d\u2019empathie sur les felquistes, reconnaît pleinement leur part de responsabilité quant aux gestes qu\u2019ils ont posés ; une responsabilité qu\u2019ils ont toujours eux-mêmes reconnue, jusqu\u2019à purger de longues peines d\u2019emprisonnement\u2026 « Responsables » : c\u2019est ce plaidoyer prononcé devant le tribunal par les quatre membres de la cellule Chénier qu\u2019on efface ou qu\u2019on oublie quand, encore cinquante ans après les faits, on tente d\u2019imaginer d\u2019autres scénarios ou des versions alternatives au récit que Francis Simard, pourtant un témoin et un acteur de premier plan de cette histoire, a livré à Pierre Falardeau et qui est retransmis dans le film Octobre.Ce faisant, c\u2019est aussi le message que les felquistes voulaient transmettre en commettant ce geste qui se trouve effacé par les nombreux doutes semés au sujet de la « vérité » entourant la mort de Pierre Laporte\u2026 Mais posons-nous la question : s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un autre homicide où le(s) meurtrier(s) aurai(en)t 34 Falardeau a raconté : « C\u2019est [Bernard Émond] qui m\u2019a expliqué la différence entre un drame et une tragédie : dans un drame, le gars a le choix entre le bien et le mal ; dans une tragédie, il n\u2019y a même pas de choix.Le choix est tragique, inévitablement.» (Mireille La France, op.cit., p.193). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 165 O C T O B R E S - P R I S E U N reconnu les gestes commis, aurions-nous le même réflexe ?Remettrions-nous en cause « sa version » des faits pour en atténuer la portée et la charge de culpabilité ?Dans un entretien au sujet des nombreuses embûches rencontrées pour qu\u2019Octobre voit le jour, Falardeau a raconté une prise de conscience qu\u2019il a eue en entendant des réactions dont certains lui ont fait part, à la lecture du scénario du film : C\u2019est là que j\u2019ai compris que le film touchait vraiment.Les anglophones pourraient traiter plus facilement ce sujet.Pour nous francophones, c\u2019est plus que de l\u2019histoire.Chacun de nous est interpellé : « Toi, qu\u2019est-ce que tu aurais fait ?», « Qu\u2019est-ce que tu faisais pendant ce temps-là ?» Nous sommes tous obligés de nous situer, de prendre position.À cause de cela, les réactions sont viscérales35.Cinquante ans plus tard, il me semble que la question se pose : n\u2019aurions-nous pas collectivement intériorisé la mauvaise conscience associée au FLQ et aux gestes qu\u2019il a commis, au nom de la cause de l\u2019indépendance ?Ce faisant, n\u2019aurions-nous pas aussi intériorisé les propos d\u2019un certain Pierre Elliott Trudeau qui, dans « La nouvelle trahison des clercs », associait ouvertement le nationalisme à la cause des guerres ?Falardeau nous a rappelé que, en octobre 1970, certains hommes ont été prêts à commettre l\u2019irréparable au nom d\u2019une cause ; celle de la liberté de leur peuple.Cette décision a été prise dans un contexte particulier.Elle a été difficile à prendre, mais ceux qui ont commis les gestes qui ont mené à la mort de Pierre Laporte ont toujours été prêts à reconnaître et à assumer collectivement leur responsabilité.Oui, le nationalisme a déjà mené à la violence au Québec\u2026 Comme il en est ainsi de plusieurs autres idéologies et 35 Marie-Claude Loiselle et Claude Racine, loc.cit., p.182. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 166 O C T O B R E S - P R I S E U N causes politiques, à différents égards, d\u2019ailleurs.Peut-être serait-il temps de respecter le souhait émis par les membres de la cellule Chénier d\u2019être reconnus comme étant responsables des gestes qu\u2019ils ont posés, tout en prenant soin de cesser d\u2019intérioriser collectivement le discours de certains adversaires du nationalisme, qui associent cette cause à la violence à laquelle elle a déjà pu mener.À cet égard, l\u2019esprit de la réponse qu\u2019a offerte Hubert Aquin dans « La fatigue culturelle du Canada français » aux propos de Pierre Elliott Trudeau, paraît toujours grandement d\u2019actualité, presque soixante ans plus tard : [\u2026] le nationalisme n\u2019est porteur ni de mal ni de bien a priori : il constitue une sorte de parole communautaire, qu\u2019on demeure libre d\u2019entendre ou de ne pas entendre.On peut le combattre au nom d\u2019une idéologie politique, mais pas au nom de la lucidité et de la science.Le séparatisme, d\u2019ailleurs, se présente comme une manifestation particulière de l\u2019existant national, mais il n\u2019en est pas la seule, loin de là.La caractéristique du nationalisme est d\u2019être une expression politique d\u2019une culture : dans le cas du Canada français, il s\u2019agit très nettement d\u2019une aspiration à la politique.À cause de cela, il apparaît aux non Canadiens français comme un élément constitutif du groupe culturel francophone du Canada.En réalité, d\u2019autres manifestations feraient aussi bien la preuve de l\u2019existence de ce groupe culturel : les arts, la littérature, la thématique globalisante de nos chercheurs en sciences humaines, et aussi, sans doute, la dynamique linguistique, la démographie, les luttes sociales, le particularisme religieux, etc36.36 Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada français », dans Jean- Christian Pleau, La Révolution québécoise : Hubert Aquin et Gaston Miron au tournant des années soixante, Montréal, Fides, 2002 [texte original publié en 1962], p.212.L\u2019auteur souligne. 167 OCTOBRES - PRISE DEUX Plusieurs Québécois croient que le référendum d\u2019octobre 1995 a été « volé » par le camp du Non.Le livre intitulé Le référendum volé de l\u2019analyste politique Robin Philpot paru en 20051 est sans équivoque à cet égard.Avant lui, une telle accusation de vol avait été portée à plusieurs reprises, notamment par un ancien premier ministre, le regretté Bernard Landry, qui était un des leaders du camp du Oui.Certains croient même que ce « vol » a eu une telle portée qu\u2019il a pu modifier les résultats du scrutin et empêcher la victoire des indépendantistes.Il s\u2019agit d\u2019accusations sur lesquelles il convient de se pencher avec un recul historique de 25 ans, lequel permet une étude plus objective du dossier.Faisons d\u2019abord un rappel chronologique des évènements.Sous la direction de Jacques Parizeau, le gouvernement du Parti québécois adopte le premier octobre 1995 un décret ordonnant la tenue, le 30 du même mois, d\u2019un référendum sur l\u2019avenir du Québec.La question posée lors de ce référendum avait été soumise à l\u2019Assemblée nationale le mois précédent et avait fait l\u2019objet d\u2019un débat parlementaire de 35 heures, tel que le prévoit la loi.Le décret du premier octobre déclenchait la campagne référendaire dont le déroulement est régi par une loi très stricte.1 Réédité chez Livres Baraka en 2015.Norman Delisle* Le vol de 1995 * Journaliste à la retraite L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 168 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Le 30 octobre, jour du vote, on fracassait tous les records de participation alors que 93,5 % des 5 087 009 électeurs inscrits se rendaient aux urnes.Les résultats officiels ont donné 2 362 648 voix pour le Non et 2 308 360 pour le Oui, soit une mince majorité d\u2019environ un pour cent.De nombreuses plaintes d\u2019irrégularités et d\u2019illégalités ont été formulées pendant et après la campagne référendaire.Ces plaintes ont jeté un doute sur les résultats, mais n\u2019ont pas mené à des modifications ou à l\u2019annulation de la consultation populaire.Un volumineux dossier a été constitué à partir de ces plaintes.Un programme appelé Option Canada a été créé le 7 septembre 1995 par le Conseil de l\u2019unité canadienne (CUC), un organisme financé par le gouvernement fédéral et par de grosses entreprises canadiennes.À peine deux semaines plus tard, le programme recevait une généreuse subvention d\u2019Ottawa, « ce qui constitue sans doute un record de célérité de tous les temps pour l\u2019octroi de fonds fédéraux », constate le Journal de Montréal.Les fonds ont servi pendant la campagne référendaire et le programme a pris fin après le jour du vote.Le Directeur général des élections du Québec (DGE) a mandaté Me Bernard Grenier, pour enquêter dans ce dossier.Selon le rapport d\u2019enquête de Me Grenier, Ottawa a versé 6 055 000 $ au Conseil de l\u2019unité canadienne entre 1994 et 1996 pour ce programme.Ces sommes provenaient du ministère du Patrimoine canadien.Il s\u2019agit de sommes issues des taxes des contribuables canadiens, dont le quart sont des contribuables québécois.L\u2019ensemble des contribuables québécois a donc versé 1,5 million $ via Ottawa, une somme utilisée pour la cause fédéraliste sans respect pour l\u2019option personnelle des électeurs du Québec.Pour beaucoup de citoyens, voilà une dépense immorale puisque de l\u2019argent public a servi à défrayer la défense d\u2019une seule option. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 169 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Le rapport du commissaire-enquêteur Bernard Grenier précise même les catégories de dépenses auxquelles a servi l\u2019argent fédéral à partir de septembre 1995 : publicité, embauche de consultants et d\u2019organisateurs, sondages et suivis de l\u2019opinion publique, organisation d\u2019évènements, frais de communication, etc.Loi transgressée Pendant une campagne référendaire comme telle, c\u2019est-à- dire du 1er au 30 octobre 1995, la loi alors en vigueur interdisait toute dépense qui n\u2019était pas autorisée par l\u2019agent officiel de l\u2019un ou l\u2019autre camp.L\u2019agent officiel doit donner son aval à toute dépense « a pour effet de favoriser ou de défavoriser, directement ou indirectement, une option soumise à la consultation référendaire ».Or, le 27 octobre, trois jours avant le jour du scrutin, des milliers de personnes ont défilé à Montréal pour ce qui a été appelé la « Marche pour l\u2019unité ».Ces manifestants fédéralistes provenaient non seulement de Montréal et du Québec, mais aussi de plusieurs autres provinces et même de la lointaine Colombie-Britannique.Personne n\u2019a pu savoir alors qui avait payé pour cette manifestation en appui au Non, pour le transport des manifestants, ni si toutes les dépenses étaient conformes à la loi, c\u2019est-à-dire approuvées par l\u2019agent officiel du comité du Non.Ce n\u2019est qu\u2019en mai 1996 que le chat est enfin sorti du sac, à la suite d\u2019une enquête du DGE.Citons quelques lignes de son rapport d\u2019enquête : Il appert que dans la seule région d\u2019Ottawa, une somme de 50 000 $ a été dépensée par une seule et même personne pour payer des locations d\u2019autobus.Dans la L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 170 O C T O B R E S - P R I S E D E U X région de Toronto, d\u2019où un grand nombre d\u2019autobus sont partis pour Montréal, les sommes en cause seraient de la même importance.Notre enquête a permis d\u2019identifier des députés libéraux fédéraux dont le nom apparaît sur la facture de location.Il s\u2019agit de MM.Paul Devillers, Dennis Mills, Bob Kidger, Barry Campbell, Dan Boudria et Jesse Philip Flis.Ce sont six députés libéraux membres du parti alors dirigé par Jean Chrétien.Voici d\u2019autres contraventions à la loi québécoise identifiées dans le rapport du DGE.Un total de 27 autobus ont été loués au Nouveau-Brunswick pour amener du monde à la manifestation de Montréal.La location a été faite à la demande d\u2019un représentant du Parti libéral du Nouveau-Brunswick qui est aussi employé au bureau du premier ministre McKenna.En Nouvelle-Écosse, le ministre des Finances aurait débloqué 83 622 $ pour noliser un avion afin d\u2019assurer le transport de manifestants.Les députés fédéraux impliqués ont tous refusé de rencontrer les enquêteurs du DGE du Québec afin de répondre aux questions.Ils ont même sollicité une lettre de l\u2019avocate générale de la Chambre des communes, Mme Diane Davidson, pour justifier leur manque de collaboration.Selon cette lettre, les députés fédéraux n\u2019ont pas à contribuer à une enquête provinciale « lorsqu\u2019ils agissent dans le cadre de leurs fonctions parlementaires ».Mais le Directeur québécois des élections rejette cette prétention.« La participation à des activités favorisant l\u2019une ou l\u2019autre des options à l\u2019occasion d\u2019un référendum provincial n\u2019entre pas dans le cadre des fonctions parlementaires des députés fédéraux », note-t-il.Signalons que les députés du Bloc québécois qui ont milité du côté du Oui ont, eux, observé la loi et fait autoriser leurs dépenses par l\u2019agent officiel du camp du Oui. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 171 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Votes illégaux Un autre aspect des irrégularités lors du référendum a été le vote illégal de milliers de personnes dont la résidence principale n\u2019était pas au Québec, mais qui y séjournaient de façon temporaire pour des fins d\u2019études et de travail.Par exemple, 58 étudiants de l\u2019Université Bishop, près de Sherbrooke, ont été condamnés à une amende de 500 $ chacun pour avoir voté sans droit.C\u2019était des étudiants provenant des autres provinces canadiennes.Fait amusant : Le Devoir du 31 mai 2007 rapporte que la liste comprend le nom d\u2019un étudiant, M.Robert Ghiz, qui deviendra plus tard premier ministre de l\u2019Île-du-Prince- Édouard.On ne peut pas passer sous silence la campagne systématique du camp du Non pour inscrire sur les listes des électeurs qui ont quitté le Québec.La loi stipule qu\u2019un Québécois qui a quitté le Québec conserve son droit de vote pendant deux ans à condition qu\u2019il signe une déclaration selon laquelle il a l\u2019intention de revenir au Québec.Des médias révélaient en septembre 1995 l\u2019existence d\u2019une campagne systématique du Conseil de l\u2019unité canadienne pour inscrire quelque 50 000 électeurs ayant quitté le Québec.Le DGE a été invité à vérifier si chacun de ces électeurs avait bel et bien l\u2019intention de revenir au Québec, comme la loi l\u2019exige.Le délai trop court avant le jour du vote ne lui a vraisemblablement pas permis de procéder à ces vérifications.Par ailleurs, le camp du Oui s\u2019est demandé comment l\u2019adversaire avait pu obtenir les adresses de ces citoyens ayant déménagé.Les avis de changement d\u2019adresse sont détenus entre autres par Postes Canada, mais ce sont des renseignements nominatifs qui doivent demeurer confidentiels. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 172 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Enfin, on ne saurait taire les nombreuses pressions illégales exercées par plusieurs entreprises sur leurs salariés avant le jour du vote.Une entreprise qui voulait faire auprès de ses employés de la publicité en faveur du fédéralisme devait au préalable faire approuver ce geste par l\u2019agent officiel du camp du Non pour que ce soit inclus dans les dépenses référendaires.Plusieurs documents transmis au DGE à ce sujet montrent que la loi a été transgressée.La direction d\u2019une entreprise de vêtements dénonçait, dans une lettre aux employés, « les conséquences néfastes qu\u2019un Oui, soit un vote pour le démantèlement du Canada, aura sur l\u2019entreprise et sur la sécurité d\u2019emploi.En votant Non, nous assurons la stabilité des emplois ».Un autre manufacturier de vêtements écrit à ses employés : « Nous avons des contrats pour distribuer au États-Unis et au Canada.Dans l\u2019éventualité d\u2019un Oui, tous ces contrats pourraient être cancellés [sic] ».Tout en demandant à ses employés de voter Non, une imprimerie leur a donné un congé payé le 27 octobre pour qu\u2019ils se rendent à la manifestation de la Marche pour l\u2019unité.Selon la loi, le salaire versé constitue une dépense électorale non permise à moins d\u2019être autorisée et incluse dans les dépenses électorales du camp du Non, ce qui n\u2019a pas été le cas.Une multinationale du textile a adressé le 27 octobre un « mémorandum à tout le personnel du Québec » pour indiquer que « les répercussions d\u2019un Oui sur nos usines seront négatives ».Notons que bizarrement, plusieurs lettres transmises par des dirigeants d\u2019entreprises à leurs employés reprennent mot à mot les mêmes arguments contre un Oui au référendum.On pourrait aisément penser que le texte de ces avis a été inspiré par une seule et même source.D\u2019autres irrégularités commises hors Québec ont aussi fait l\u2019objet de plaintes auprès du DGE.Des compagnies de télé- L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 173 O C T O B R E S - P R I S E D E U X phone de Colombie-Britannique et d\u2019Alberta ont offert du temps d\u2019appel gratuit à leurs abonnés qui désiraient téléphoner au Québec pour « faciliter la communication avant le référendum ».Le Directeur des élections remarque dans son rapport que son enquête a porté sur une quarantaine d\u2019entreprises et d\u2019institutions hors Québec, mais que « certaines compagnies ont offert très peu de collaboration ».La prochaine fois\u2026 Quelques réflexions s\u2019imposent à la suite de l\u2019analyse des circonstances ayant entouré la tenue du référendum du 30 octobre 1995.La première, c\u2019est que le résultat obtenu aurait pu être différent si la loi québécoise avait été appliquée et respectée intégralement.L\u2019écart dans les résultats obtenus par les deux camps n\u2019a été que de 54 000 voix.Les pressions exercées par les différentes manœuvres des fédéralistes ont certainement influencé 27 000 électeurs.Eussent-ils changé de camp et le résultat en eut été modifié.Lorsque le tribunal de l\u2019Histoire analysera leur comportement et leur éthique lors du référendum, le gouvernement fédéral et le Parti libéral du Canada n\u2019auront certainement pas la conscience tranquille.On ignore si les Québécois auront une nouvelle occasion de se prononcer sur leur avenir.Si tel est le cas, il faudra mettre en place des mesures qui empêcheront la fraude et l\u2019illégalité pendant la campagne référendaire.L\u2019une de ces mesures consistera à inviter de nombreux observateurs internationaux neutres pour suivre et commenter la campagne référendaire et pour porter un jugement sur le caractère démocratique de son déroulement.En terminant, on ne peut s\u2019empêcher de noter les difficultés qu\u2019il y a pour plusieurs États à se libérer du joug qui les opprime.Partout, les autorités en place défendent le statu L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 174 O C T O B R E S - P R I S E D E U X quo et luttent contre le changement.Les exemples sont nombreux.Outre le Québec, signalons les cas récents de l\u2019Écosse, de la Catalogne, de la Nouvelle-Calédonie et du Sahara occidental.Plusieurs citoyens de ces nations souhaitent le jour de leur indépendance.q 175 OCTOBRES - PRISE DEUX Robin Philpot* Octobre 1970, octobre 1995 Épisodes d\u2019une guerre civile « La crise d\u2019octobre aura été un épisode d\u2019une sorte de guerre civile entre Québécois, dont les non-Québécois furent de simples témoins », écrit en 1993 le politicologue et spécialiste des questions de sécurité, Reg Whitaker1.Selon lui, des ministres québécois au pouvoir à Ottawa (les Trudeau, Pelletier, Marchand et coll.) ont choisi d\u2019imposer les mesures de guerre dans le but d\u2019intimider les nationalistes et souverainistes, leurs ennemis jurés.Il aurait été plus juste de dire que ces ministres québécois, qui représentaient une certaine élite « canadienne-française » à qui le Canada a bien voulu donner les rênes du pouvoir, se sont servis des moyens énormes de l\u2019État canadien pour mater leurs ennemis jurés au Québec, le tout sous les applaudissements nourris des médias canadiens et d\u2019une population canadienne-anglaise hargneuse à l\u2019égard du Québec.C\u2019est la notion « d\u2019épisode d\u2019une guerre civile » qui nous intéresse ici, car il y en aura eu d\u2019autres « épisodes » opposant le peuple québécois à cette élite adoubée par le Canada anglais : le référendum « confisqué » de 1980, le coup de force constitutionnel de 1982 (rappelons-nous « Ce sont des 1 Bouthillier, Guy et Cloutier, Édouard, Trudeau et ses mesures de guerre.Vus du Canada anglais, Septentrion 2011, p.149 * Journaliste et éditeur, l\u2019auteur a fait paraître Le référendum volé (2005), réédité chez Livres Baraka en 2015. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 176 O C T O B R E S - P R I S E D E U X traîtres »), le torpillage de l\u2019accord du lac Meech, le référendum volé de 1995, le scandale pudiquement appelé « des commandites »\u2026 Mais c\u2019est l\u2019imposition des mesures de guerre en 1970 qui donnera le ton.Pierre Trudeau s\u2019en vante même dans ses mémoires quand il explique pourquoi il avait dit dans les années 1970 que « le séparatisme était mort ».Pour lui, la crise d\u2019Octobre et « les moyens utilisés pour en venir à bout » ont pu renforcer le Parti québécois, mais pas « le séparatisme ».Pour preuve, il cite l\u2019adoption en 1974 de l\u2019étapisme, où il ne sera plus question de souveraineté, mais de bon gouvernement.La peur s\u2019est-elle installée chez les dirigeants souverainistes ?Manquaient-ils de confiance envers le peuple québécois ?Après tout, le terrorisme d\u2019État incarné par les mesures de guerre visait justement cela, inculquer la peur.Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019imposition des mesures de guerre aura pour effet de réduire le champ d\u2019action du mouvement pour l\u2019indépendance en faisant infléchir l\u2019orientation stratégique du mouvement indépendantiste : on ne parlera plus de se faire élire pour faire l\u2019indépendance du Québec, mais de se faire élire pour bien gouverner et, par la suite, on verrait.Une guerre psychologique Michael Gauvreau, professeur de science politique à l\u2019université McMaster, a épluché tous les documents déclassés du cabinet du premier ministre Trudeau et des services de sécurité de 1968 à 1970 et en a rendu compte dans un article intitulé, « Winning Back the Intellectuals: Inside Canada\u2019s First War on Terror, 1968\u201319702 ».2 1968\u20131970, Journal of the Canadian Historical Association/Revue de la Société historique du Canada.Vol.20, no 1 2009. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 177 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Il observe que le gouvernement Trudeau cherchait à délégi- timer, voire à briser, les groupes tels les comités de citoyens, syndicats et associations étudiantes en les présentant comme des véhicules d\u2019idéologies ou d\u2019activités terroristes.Leur objectif fondamental consistait à éliminer ces organismes intermédiaires en les remplaçant par une relation directe entre le gouvernement fédéral et les individus.D\u2019ailleurs, cette forme de libéralisme, très conservateur, était partagée, dit-il, par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, même si Trudeau n\u2019avait que du mépris pour le premier ministre du Québec.L\u2019histoire nous montrera \u2013 quoique Gauvreau ne le dit pas \u2013 qu\u2019il faudrait inclure, parmi ces « intermédiaires », le plus important, soit le gouvernement du Québec.Ce mépris du plus important « intermédiaire » entre le gouvernement du Canada et les Québécois caractérisera le comportement des gouvernements libéraux pendant les deux référendums et le coup de force de 1982.Il s\u2019arrogera chaque fois le droit de passer par-dessus le gouvernement du Québec, son Assemblée nationale et les lois adoptées par celle-ci.La période des années 1960 et 1970 était caractérisée, au Québec, mais aussi mondialement, par de grandes revendications de droits collectifs, de droits des peuples et des nations.Aussi, sous la stratégie observée par Gauvreau se cache une volonté de dépouiller de leur vitalité ces revendications des droits collectifs et de les discréditer pour les remplacer par de vagues droits individuels qui seraient garantis par des chartes.D\u2019où la Charte des droits et libertés de la personne adoptée par le gouvernement Bourassa en 1975 et la Charte canadienne des droits et libertés de Trudeau, qui est au cœur du coup de force constitutionnel de 1982, et l\u2019outil avec lequel on a affaibli l\u2019Assemblée nationale du Québec et charcuté la loi 101. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 178 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Le cabinet de Trudeau et ses proches conseillers, selon Gauvreau, étaient très préoccupés aussi par la nécessité de mener une « forme de guerre psychologique » pour contrer une tendance lourde au Québec où les intellectuels, individus, médias et organisations voyaient le Québec comme un pays du tiers monde qu\u2019il fallait décoloniser par tous les moyens nécessaires et où ils se solidarisaient avec les mouvements révolutionnaires partout.En bref, le gouvernement Trudeau et les gouvernements libéraux qui suivront s\u2019attacheront à réduire le champ d\u2019action du mouvement indépendantiste, à éliminer les organisations et entités intermédiaires en les remplaçant par une relation directe entre le citoyen et l\u2019État fédéral, à briser l\u2019idée tenue par un nombre considérable d\u2019intellectuels, d\u2019organisations et de médias selon laquelle le Québec devait se libérer d\u2019un joug colonial et, partant, briser les liens de solidarité avec les mouvements radicaux internationaux.« L\u2019épisode » du référendum volé de 1995 Pendant la réunion du Conseil des ministres du 15 octobre 1970 où la décision d\u2019imposer les mesures de guerre a été prise, le ministre des Affaires indiennes et du Développement du Nord, Jean Chrétien, déclare : « The Government should not give previous warning of its action, but act and explain things later3.» (Le gouvernement ne doit pas annoncer ses actes, mais agir et fournir des explications après.) 3 Tiré de Cabinet Minutes.A meeting of the cabinet was held in Room 340-S, House of Commons, on Thursday, October 15th,1970 at 9:00 a.m.(source Guy Bouthillier) L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 179 O C T O B R E S - P R I S E D E U X C\u2019est cet esprit né d\u2019octobre 1970 qui prévaudra au gouvernement du Canada de Jean Chrétien lors du référendum d\u2019octobre 1995.Tous les moyens seront bons : création de caisses occultes comme Option Canada, mobilisation du « corporate Canada » (dixit Brian Tobin, alias Captain Canada) et des fonds énormes dont il dispose pour le mal nommé « love-in », utilisation de l\u2019État canadien à des fins politiques notamment avec la naturalisation accélérée de nouveaux citoyens, violation flagrante et avouée des lois québécoises, lesquelles sont, jusqu\u2019à nouvel ordre, des lois canadiennes.Lorsque j\u2019ai demandé à John Rae, l\u2019homme à tout faire de Jean Chrétien (et de Power Corporation), d\u2019où venait l\u2019argent dépensé pour organiser le « love-in » du vendredi 27 octobre 1995, il a répondu qu\u2019il s\u2019agissait « d\u2019une combustion spontanée et d\u2019une conception immaculée ».Puis il ajouté en prenant une posture churchillienne : « it was very important that we prevail ».(Il était primordial que nous vainquions.) Bref, tous les moyens nécessaires pour maintenir la domination du Québec.De la volonté à la velléité Ramsey Clark, que Bernard Landry décrivait comme la conscience des États-Unis, était un ami du Québec.Ce grand juriste, qui a rédigé et piloté l\u2019adoption des lois américaines sur les droits civiques de 1964 et de 1965, a rédigé une excellente défense de la loi 101 sous l\u2019angle du droit international au début des années 1990 à la demande du Mouvement Québec français.De passage à Montréal, on lui a demandé ses impressions sur le mouvement indépendantiste québécois.Il a répondu que ses dirigeants lui semblaient « Quixotic », terme qu\u2019on pourrait traduire par romantiques, idéalistes, voire velléitaires, mais pas très pragmatiques. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 180 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Jacques Parizeau n\u2019était pas velléitaire, loin de là.Mais des velléitaires pullulaient autour de lui.Aussi, il a dû s\u2019accommoder aux concessions stratégiques que le mouvement sou- verainiste avait acceptées depuis l\u2019imposition des mesures de guerre en 1970, dont la nécessité d\u2019un référendum qui faisait en sorte que le moyen l\u2019emporterait sur l\u2019objectif.Avec Robert Laplante, Jacques Parizeau a vaillamment tenté de revoir le cadre stratégique de l\u2019accession à l\u2019indépendance à la lumière des changements effectués au Canada dans la foulée du référendum de 1995 (L\u2019Action nationale, Janvier 2004).Sans succès.De la Révolution « tranquille » à la tranquillité des révolutionnaires Par le passé, on n\u2019hésitait pas à critiquer une certaine élite « canadienne-française » qui méprisait le peuple, qui se satisfaisait d\u2019un rôle de minoritaire prospère que l\u2019establishment canadien voulait bien lui accorder, qui ne voyait aucun autre horizon possible pour le Québec que le statu quo et, surtout, qui était prêt à se battre pour protéger leurs petits privilèges en se servant de l\u2019État canadien ou encore de l\u2019État québécois.Avec un recul de 50 ans pour les mesures de guerre et de 25 ans pour le référendum volé de 1995, d\u2019importantes questions se posent.Comment a-t-on pu penser que le Canada avec à sa solde cette même élite jouerait franc jeu devant un peuple québécois qui souhaitait se libérer ?Comment a-t-on pu continuer dans la foulée du référendum de 1995 à croire que les étoiles allaient s\u2019aligner en notre faveur\u2026 à un moment donné ?Pourquoi n\u2019avait-on pas de plan B en 1995, au cas où on perdait par un cheveu pendant que le Canada violait nos lois ? L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 181 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Pourquoi a-t-on fini, dans les faits, par accepter l\u2019imposition de la Constitution de 1982 ?Comment a-t-on pu laisser s\u2019installer dans nos esprits une politique où les droits individuels auront pris la place des droits sociaux, économiques et culturels collectifs, mais aussi celle du droit des peuples et des nations ?Pourquoi a-t-on laissé s\u2019effriter la solidarité internationale avec les peuples et les pays dominés et victimes de l\u2019impérialisme et, par la même occasion, perdre l\u2019appui de ces mêmes peuples et pays ?La réponse à ces questions se trouve, d\u2019après moi, dans l\u2019imposition des mesures de guerre le 16 octobre 1970.La révolution qu\u2019on se plaît à qualifier de « tranquille » n\u2019était pas du tout tranquille.Aussi, il y avait de très bonnes raisons de ne pas être tranquille, comme le démontre le film Les Rose : révoltes de la classe ouvrière et des classes populaires contre les conditions de vie et de travail intolérables, mouvements étudiants radicaux, luttes anticoloniales ici et ailleurs, guerres impériales.À force de vanter la tranquillité de cette révolution, nous sommes devenus tranquilles.Voilà l\u2019objectif que s\u2019est donné le gouvernement Trudeau en octobre 1970.q 182 OCTOBRES - PRISE DEUX Gilbert Paquette* La véritable défaite de 1995 Le référendum de 1995 fut-il une défaite de la souveraineté comme on l\u2019entend souvent, y compris dans notre famille politique ?On peut certes démontrer de façon convaincante que des tactiques déloyales ont fait pencher la balance du OUI vers le NON.Je le ferai, mais là n\u2019est pas mon propos, car même sans ces tactiques, un résultat favorable au camp du OUI aurait été tout aussi très serré.À mon avis, le référendum du 30 octobre ne fut pas une défaite, mais un match nul entre les forces fédéralistes et souverainistes.Je ferai ici un retour sur les principaux faits produits avant et pendant ce second référendum, du moins ceux qui me semblent particulièrement significatifs.J\u2019examinerai aussi les évènements dans l\u2019année qui a suivi le référendum.À mon avis, le référendum du 30 octobre ne fut pas une défaite de l\u2019indépendance, mais il a été interprété comme tel, à tort par les deux camps.Les fédéralistes ont proclamé haut et fort leur victoire et les indépendantistes s\u2019y sont résignés.La véritable défaite des indépendantistes s\u2019est produite dans les mois qui ont suivi, dans la résignation qui a marqué les lendemains du référendum et coloré la démarche des indépendantistes jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.* Professeur émérite, Télé-université, ex-député et ministre du Parti québécois. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 183 O C T O B R E S - P R I S E D E U X La toile de fond Le rejet de l\u2019accord du lac Meech et de Charlottetown, destiné à réintégrer le Québec dans le Canada de Brian Mulroney, soi-disant « dans l\u2019honneur et la dignité », avait été un échec dramatique.Le refus du Canada de reconnaître la nation québécoise avait indigné une majorité de Québécois et fait croître l\u2019appui à l\u2019indépendance au-delà de 60 % tel que nous le montre la moyenne des sondages des années 1991 et 1992.La réponse du Québec ne se fit pas attendre.Lors de la campagne électorale fédérale de 1993, devant un Canada anglais stupéfait, le Bloc québécois devint l\u2019opposition officielle à Ottawa.Dirigé par Lucien Bouchard, ancien ministre du gouvernement Mulroney, composé de députés appuyant majoritairement la souveraineté du Québec, le Bloc faisait élire cinquante-quatre députés sur soixante- quinze au Québec, dépassant ainsi pour l\u2019ensemble du Canada les autres formations d\u2019opposition au Parti libéral de Jean Chrétien, notamment un Parti conservateur en déroute.À l\u2019élection au 12 septembre 1994, la table était mise pour le retour d\u2019un parti indépendantiste au pouvoir à Québec.Lorsque le Parti québécois revint au gouvernement, il avait cette fois soigneusement préparé un plan pour l\u2019accession à l\u2019indépendance, et ce depuis le retour de Jacques Parizeau à la direction du parti en 1989.Il était prêt à déclencher rapidement un référendum en début de mandat, en évitant ainsi les dangers pour son option d\u2019une autre élection de « bon gouvernement ».Le but cette fois était clair, non pas gouverner le Québec comme province, contrairement aux élections précédentes et à toutes celles qui allaient suivre, mais faire du Québec un pays dans l\u2019année suivant l\u2019élection.Malgré L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 184 O C T O B R E S - P R I S E D E U X le résultat serré de l\u2019élection de 1994, le peuple québécois allait donc être convoqué à un deuxième référendum sur l\u2019indépendance dès le 30 octobre 1995.Il faut ici souligner qu\u2019à l\u2019été 1994, l\u2019appui à la souveraineté dans la population, majoritaire jusqu\u2019à la fin de 1992 dans les sondages, avait diminué fortement.La moyenne des 23 sondages sur la souveraineté de juillet à décembre 1994 montrait un appui de 38,8 % pour le OUI, avant répartition des « discrets ».À peu près le même résultat qu\u2019à l\u2019élection de 2018.Sans doute devant ces résultats peu encourageants, Lucien Bouchard avait d\u2019abord proposé de revenir à la stratégie étapiste des deux référendums de 1980, ce que Parizeau ne pouvait accepter, car cela pouvait au mieux mener à une forme de fédéralisme renouvelé.Le 7 avril, au congrès de son parti, le chef du Bloc québécois prit l\u2019offensive, non contre le régime fédéral, mais contre la position du chef du Parti québécois : Le projet indépendantiste doit prendre rapidement un virage qui le rapproche davantage des Québécois et qui ouvre une voie d\u2019avenir crédible à de nouveaux rapports Québec-Canada.[\u2026] Il importe d\u2019examiner sérieusement d\u2019encadrer l\u2019union économique Québec-Canada par des institutions communes, voire de nature politique1.Le lendemain, il précisa : Il n\u2019y a rien en démocratie qui n\u2019oblige personne à tenir un référendum.Tout ce qu\u2019on a convenu c\u2019est que le référendum devrait être tenu, si possible, en 1995, si nous pouvons réunir des conditions favorables.Si les fédéralistes pensent qu\u2019on va leur faire un référendum perdant, ils vont attendre longtemps2.1 M.Vastel, « Bouchard pose ses conditions à Parizeau », Le Soleil, 9 avril 1995 2 P.Duchesne, Jacques Parizeau, t.3, Le régent, p.389 390. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 185 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Ces réserves eurent pour effet de repousser la date du référendum d\u2019abord prévu par Parizeau pour le printemps 1995.Après des discussions ardues, un accord tripartite intervint entre Parizeau, Bouchard et Dumont, confirmant qu\u2019un référendum aurait lieu à l\u2019automne 1995 dont l\u2019objectif était de faire la souveraineté du Québec et de proposer formellement un nouveau partenariat économique et politique au Canada visant notamment à consolider l\u2019espace économique actuel.Malgré cette entente, tout au long de l\u2019été qui suivra, Lucien Bouchard cherchera à retarder le référendum au-delà de 1995.Bernard Landry fera des pressions dans le même sens, mais il se ralliera à la fin de septembre.Rien n\u2019empêchait plus la tenue du référendum en 1995.On peut se le dire, sans la détermination de Jacques Parizeau, jamais le deuxième référendum sur la souveraineté n\u2019aurait eu lieu.Victoire ou défaite ?Il serait trop long de raconter ici toutes les péripéties de cette deuxième campagne référendaire.Malgré une solide préparation, la campagne démarra lentement, ralentie par les divergences entre le Bloc et le Parti québécois et un certain défaitisme de plusieurs péquistes qui en voulaient à leur chef de les plonger dans ce qu\u2019ils considéraient comme une aventure.Le débat sur la question référendaire en chambre s\u2019était révélé décevant.Les journalistes ne cessaient de répéter que la campagne des souverainistes ne levait pas.Certains sondages prédisaient 42 % d\u2019appui à la souveraineté, un peu mieux qu\u2019à l\u2019automne 1994, et qu\u2019au référendum de 1980.À la fin du mois d\u2019août 1995, à deux mois du scrutin, même le chef de cabinet de Jacques Parizeau prévoyait une défaite, mais devant la détermination de celui-ci, il n\u2019était L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 186 O C T O B R E S - P R I S E D E U X plus question de reculer.« Moi, mon impression, on va faire 45 %.Ce qui sera déjà pas mal plus que ce que l\u2019on avait fait au référendum de 19803 ».Autrement dit, compte tenu de la clarté de la question face à la souveraineté (contrairement à celle de 1980), on pouvait accepter une défaite honorable, même si on allait tout faire pour gagner.Jacques Parizeau fit alors un geste déterminant.Il laissa à Lucien Bouchard le devant de la scène en le nommant futur négociateur en chef du Québec à la suite d\u2019une victoire du OUI.Le samedi 7 octobre 1995, il annonça cette nouvelle à une foule de mille cinq cents personnes qui éclata littéralement de joie.Par ce geste courageux et d\u2019une grande magnanimité, considérant les différences d\u2019opinions entre les deux hommes, sans compter le risque qu\u2019un référendum gagnant mène à une forme de confédération ou de fédéralisme renouvelé, le premier ministre faisait passer le succès de la cause avant ses propres intérêts.Les sondages attesteront que ce geste avait eu une influence sur les intentions de vote qui passèrent en quelques jours de 44 % à 47 %.L\u2019« effet Bouchard » a certes eu un impact important sur la campagne, mais il faut éviter de l\u2019exagérer comme le font les adversaires de l\u2019indépendance du Québec prétendant que Lucien Bouchard, depuis qu\u2019il avait frôlé la mort, aurait acquis un statut légendaire et mystique qui expliquerait que le OUI soit venu si près de l\u2019emporter.Autrement dit, les Québécois francophones auraient massivement voté OUI non parce qu\u2019ils appuyaient la souveraineté, mais pour des raisons irrationnelles ou tribales, par une espèce d\u2019envoûtement envers un « sauveur » miraculé.La raison est plus simple.Lucien Bouchard avait fait une campagne charismatique qui rejoignait la fibre québécoise et son 3 P.Duchesne, Jacques Parizeau, t.3, Le régent, p.441. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 187 O C T O B R E S - P R I S E D E U X désir d\u2019émancipation, de liberté et de responsabilité.Sans nier l\u2019importance de la contribution de Lucien Bouchard à la campagne de 1995, le politicologue Pierre Serré note toutefois en examinant les sondages que « la progression du OUI dans la deuxième moitié de la campagne référendaire était semblable à celle de première moitié avant que Lucien Bouchard ne soit propulsé à l\u2019avant-scène4 ».Dix jours avant le référendum le Oui était en train de gagner, les fédéralistes paniquaient.« Les deux camps sont au coude à coude », mentionnait Eddie Goldenberg, chef de cabinet de Jean Chrétien, à l\u2019ambassadeur américain James Blanchard, lequel était en communication constante avec le bureau du premier ministre canadien et le vice-président de Power Corporation, John Rae.Goldenberg réclamait une intervention de la part du président américain Bill Clinton.« Vers le 20 octobre, James Blanchard s\u2019adresse au sondeur Angus Reid, qui lui confirme que, depuis trois jours, le OUI est en avance.Il serait passé de 49 % à 52 %5.» Puis, dans la dernière semaine de la campagne, survinrent deux évènements qui stoppèrent l\u2019effritement du vote fédéraliste : la déclaration du président américain, perçue comme favorable au maintien de l\u2019intégrité du Canada, et le fameux « Love-in » où cent mille Canadians vinrent manifester à Montréal leur attachement au Québec dans le Canada.Démocratie détournée ?Avec une participation record de 94 % et un résultat de 49,42 % pour le OUI, il ne manqua que 54 288 votes au camp du OUI.Le OUI recueillait plus de 60 % d\u2019appui chez 4 Pierre Serré, Le Devoir, 3 janvier 1996, p.A 7.5 P.Duchesne, Jacques Parizeau, t.3, Le régent, p.509-510. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 188 O C T O B R E S - P R I S E D E U X les francophones.Ce n\u2019était certainement pas une grande défaite.Certains ont parlé de victoire morale, d\u2019autres de référendum volé.Les faits ne manquent pas pour étayer l\u2019idée que le référendum de 1995 fut, davantage qu\u2019une victoire morale pour le camp indépendantiste, fort probablement une victoire légèrement majoritaire, une démocratie détournée ou court-circuitée par diverses manœuvres, en somme, pour reprendre l\u2019expression du livre de Robin Philpot, un « référendum volé ».Au cours de cette campagne, on assista à un viol évident de la loi sur les consultations populaires du Québec qui prévoyait des dépenses contrôlées soumises à un maximum égal pour chaque camp.À partir d\u2019Ottawa, sans se soumettre à la loi québécoise, le camp fédéraliste finança des publicités massives, ainsi que les dépenses du soi-disant « Love-in » à Montréal en fin de campagne.Pierre-F.Côté, homme sobre et mesuré et ancien directeur général des élections au moment du référendum, parle avec dégout de l\u2019argent dépensé en 1995 en violation de la Loi sur la consultation populaire adoptée par le Québec : « J\u2019arrive à la conclusion que nous sommes dans un État de \u201cdemi-droit\u201d au Canada, parce qu\u2019on n\u2019a pas la capacité de faire observer notre législation référendaire6.» Dans les mois précédant le référendum, on assista à une naturalisation accélérée des immigrants, passant d\u2019une moyenne de 21 733 par année à 40 500 et 43 850 en 1994 et 1995.On peut calculer que quelque 40 000 personnes furent bénéficiaires d\u2019un vote accéléré, un total presque suffisant pour inverser le résultat en faveur du OUI.6 R.Philpot, Le référendum volé, Édition Les Intouchables, p.63 (entretien avec Pierre F.Côté). L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 189 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Par ailleurs, après comparaison informatique entre la liste électorale et le registre du régime de l\u2019assurance maladie du Québec (RAMQ), et des contre-vérifications subséquentes, on constata qu\u2019environ 50 000 personnes avaient voté sans être assurées à la RAMQ, ce qui pose un doute sérieux sur leur qualité d\u2019électeur.Combien d\u2019entre eux n\u2019étaient pas résidents du Québec et n\u2019avaient donc pas droit de vote ?Enfin qu\u2019en est-il des 11 717 personnes hors Québec ayant voté (dix fois plus que lors d\u2019autres élections), la plupart recrutées par un organisateur du NON dont les dépenses n\u2019avaient pas été déclarées conformément à la loi québécoise ?Sans ces trois manœuvres cumulées, il est probable que la victoire aurait changé de camp.Ces trois évènements, ainsi que le dépassement des dépenses autorisées au camp du non, accréditent la thèse d\u2019un détournement de la démocratie québécoise.Lendemains référendaires Détournement ou pas, le résultat référendaire bloquait l\u2019accession du Québec à son indépendance.Bien avant sa déclaration selon laquelle le référendum aurait été perdu à cause de « l\u2019argent et des votes ethniques », Jacques Parizeau avait prévu de démissionner en cas de défaite, sachant qu\u2019il serait blâmé par son propre camp.Lors d\u2019une entrevue au magazine Times en avril 1992, il avait déjà fait connaître ses intentions : « Si ça passe, je reste deux ans et je mets un plus jeune.Si ça casse, je pars le lendemain matin7.».La veille du scrutin, dans une entrevue télévisée sous embargo au journaliste Stéphan Bureau, laquelle sera diffusée plus tard, il confie : 7 P.Duchesne, Jacques Parizeau, t.3, Le régent, p.532. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 190 O C T O B R E S - P R I S E D E U X L\u2019indépendance d\u2019un pays, ce n\u2019est pas quelque chose de passager.Si je n\u2019ai pas réussi à la faire, eh bien, il faut que je m\u2019éclipse assez rapidement et quelqu\u2019un d\u2019autre essaie.[\u2026] On se comprend bien là, nous sommes à quelques heures du scrutin, si c\u2019est NON, ma phase utile dans ce domaine est terminée.Je suis en politique pour faire la souveraineté du Québec.On ne se cramponne pas, c\u2019est ridicule8.Le soir du scrutin, à 20 h 30, avec 1 % des votes dépouillés, le OUI mène à 56 %.C\u2019est le délire, le pays est proche.Puis les résultats du West Island commencent à rentrer à 95 % pour le NON et c\u2019est la défaite par 54 288 voix.Au total, 27 144 voix avaient fait pencher la balance, venant détruire le rêve.Épuisé, déçu, en colère, le premier ministre déclare : « Si vous voulez, on va parler des francophones du Québec, voulez-vous ?On va parler de nous à 60 %.On a voté pour.On a été battus, au fond, par quoi ?Par l\u2019argent, puis des votes ethniques, essentiellement.» Pour ma part, rivé à l\u2019écran de télévision, je trouvais cette remarque très juste, compte tenu de tout ce qui s\u2019était passé avant et pendant la campagne.Mais le lendemain, au centre de recherche de la Télé-université que je dirigeais, composé de beaucoup de Québécois issus de l\u2019immigration, mais en général sympathisants de notre cause, je découvrais à quel point cette déclaration faisait mal à certains, bien intégrés au Québec.Ils percevaient cette déclaration comme une accusation injuste.L\u2019ensemble des médias se déchaînèrent, faisant un procès injuste à un homme qui venait de voir s\u2019écrouler le rêve de sa vie, après plus de trente ans au service du Québec.Un peu de respect aurait été de mise, surtout au sein du conseil des ministres où plusieurs conseillèrent au premier ministre de remettre sa démission, ce qui allait dans le sens de ce 8 Extrait d\u2019une entrevue accordée à Stéphan Bureau. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 191 O C T O B R E S - P R I S E D E U X que lui-même avait prévu bien avant le soir du 30 octobre.Quelle fragilité à l\u2019égard des médias me suis-je dit.Cette déclaration « sur l\u2019argent et les votes ethniques », bien que justifiée par les faits, fut de toute évidence néfaste politiquement.Elle permettait aux fédéralistes de se ressaisir et ils se permirent unanimement de faire la leçon au Parti québécois et à son chef soupçonné de « racisme ».Cette accusation totalement injuste mettait les indépendantistes sur la défensive, certains se dissociant même de celui qui les avait amenés si proche de la victoire.Le Parti québécois se révéla incapable de surmonter cette crise politique et médiatique et de la combattre.Au contraire, le Parti décida de se réfugier sur la défensive et dans le politiquement correct.Devant le caractère douteux de la victoire du NON, on aurait pu déclarer match nul et la nécessité d\u2019une autre consultation.Selon plusieurs, dont le journaliste Robert Mackenzie, « le Québec aurait pu se reprendre six mois plus tard et remporter une victoire décisive9.» Cela fut d\u2019ailleurs ce que Serge Guérin, un ami personnel de M.Parizeau, lui proposa.Peine perdue, sa décision était prise depuis longtemps.Sa démission priva le camp indépendantiste de son porte- parole le plus déterminé, considéré désormais comme disqualifié.Il allait devoir subir un long purgatoire sans lequel la suite de l\u2019histoire aurait pu être bien différente.Cette démission ouvrait la voie à un retour en force du Parti québécois provincialiste, à l\u2019attente des « conditions gagnantes », au référendum « au moment opportun » et des mises en veilleuse de l\u2019indépendance.Le Parti québécois allait revenir à sa pratique « sécurisante » pendant les décennies qui suivront le référendum.9 R.Philpot, Le référendum volé, Édition Les Intouchables, p.54. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 192 O C T O B R E S - P R I S E D E U X La véritable défaite Dans les mois qui suivirent le 30 octobre 1995, et même dans les deux années qui suivirent, on sentit que beaucoup de citoyens et de citoyennes regrettaient leur vote.Dès novembre et décembre 1995, trois sondages coup sur coup, montraient un appui à la souveraineté, avant répartition des indécis, de 53,7 % (Léger, 21 nov.), 52 % (SOM, 28 nov.), 56,0 % (Compas, 17 déc.).Ces résultats et d\u2019autres amèneront plusieurs à croire qu\u2019un troisième référendum allait se tenir.Certains conseillers politiques à Québec poussèrent pour qu\u2019on tienne un référendum rapide, sans qu\u2019on les écoute.Et à Ottawa, on s\u2019inquiéta, terriblement, croyant les souverainistes plus déterminés qu\u2019ils ne l\u2019étaient en réalité.On crut à un match revanche référendaire.Comme il l\u2019avait échappé belle, Ottawa prit les moyens pour en finir avec le nationalisme québécois, une fois pour toutes.Au lendemain du référendum, Ottawa entreprit une guerre psychologique et constitutionnelle, une guerre de propagande et une guerre économique au Québec en coupant drastique- ment dans les transferts aux provinces.L\u2019objectif : casser le nationalisme québécois et brouiller les repères fondamentaux de l\u2019identité nationale.Cela se poursuit jusqu\u2019à maintenant.Devenu premier ministre du Québec en janvier 1996, Lucien Bouchard aurait pu en effet considérer le résultat du référendum comme un match nul à reprendre.Il aurait été légitimé, au début de 1996 ou avant la fin de son premier mandat, soit de tenir un autre référendum (en modifiant la loi référendaire), soit de déclencher des élections sur la souveraineté.Il n\u2019y aurait eu rien de si extraordinaire à cela puisqu\u2019en cas de résultat électoral menant à un gouvernement minoritaire, il est arrivé souvent que l\u2019on reprenne les élections un an ou deux plus tard.Pourquoi dans le cas d\u2019un référendum aussi serré ? L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 193 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Mais connaissant les réticences de Lucien Bouchard à l\u2019égard du référendum de 1995, dans lequel il s\u2019était tout de même engagé à fond malgré la date « trop hâtive » et la question « trop dure », il aurait été étonnant qu\u2019il prenne ce risque.Bouchard s\u2019attendait à ce qu\u2019une victoire référendaire mène à une difficile négociation d\u2019une nouvelle relation entre le Québec et le Canada, qui se terminerait probablement à court de la souveraineté du Québec, ce qu\u2019il était prêt à accepter à défaut de la souveraineté-parte- nariat.Avant même le 30 octobre, une lutte à l\u2019intérieur du camp du OUI s\u2019était engagée pour le contrôle de la suite des évènements en cas d\u2019un référendum positif.Parizeau avait entrepris d\u2019entourer le « négociateur en chef » pour s\u2019assurer que le OUI de la population mène bien à la souveraineté, quitte à appliquer la clause de déclaration unilatérale d\u2019indépendance en cas de refus du Canada de respecter la décision populaire.Dans ce cas, certains pays, dont la France, auraient reconnu rapidement le nouveau pays du Québec.Mais le référendum ayant favorisé le NON, Parizeau était piégé par sa décision préalable de démissionner.Compte tenu des tensions réelles entre lui et le chef du Bloc, lequel allait inévitablement lui succéder s\u2019il démissionnait, il est étonnant qu\u2019il ne soit pas revenu sur sa décision dans le but de reprendre tôt ou tard le vote référendaire.D\u2019autant plus que, selon Chantal Hébert qui a interviewé les deux hommes, Lucien Bouchard dit avoir exposé au premier ministre la teneur de ses propos le soir du résultat référendaire négatif : il allait reconnaître la victoire du NON et tenter d\u2019amorcer le processus de réconciliation entre les Québécois, déchirés par la question de l\u2019avenir du Québec10.10 C.Hébert et J.Lapierre, Confessions post-référendaires, Éditions de l\u2019Homme p.26 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 194 O C T O B R E S - P R I S E D E U X En effet, dès son assermentation en janvier 1996, le nouveau premier ministre fit savoir « qu\u2019il entendait d\u2019abord gouverner le Québec province et respecter le terme électoral du mandat en cours11 ».Il avait conclu que les souverainistes avaient perdu le référendum.Selon lui, la démocratie exigeait que le Parti québécois se replie et reprenne en main la gouvernance de la province.Il se placerait ainsi dans la même situation que le gouvernement Lévesque de 1981 à 1985.Par la suite, il attendrait un nouveau « beau risque » ou les « conditions gagnantes » pour reparler d\u2019indépendance.L\u2019histoire se répétait d\u2019autant plus que la situation économique et budgétaire du Québec était à nouveau très préoccupante, comme en 1981, aggravée par des coupes sans précédent dans les paiements de transfert du gouvernement canadien vers les provinces.Suite à un sommet socio-économique, le gouvernement Bouchard décida de réduire sévèrement les dépenses publiques pour atteindre un déficit zéro en trois ans.Ces coupes seraient forcément en santé, dans les services sociaux et en éducation qui regroupent 80 % du budget provincial.On élimina des milliers de postes dans les services de santé.Les compressions atteignirent les populations les plus fragiles de notre société, notamment les personnes travaillant au salaire minimum et les assistés sociaux.Les compressions seront dénoncées par plusieurs groupes sociaux, dont la Fédération des femmes du Québec, alors dirigée par Françoise David.Ces évènements et d\u2019autres consacrèrent une rupture entre le Parti québécois et d\u2019importants secteurs du mouvement social et syndical.Le gouvernement Bouchard assumait ses responsabilités de gestion d\u2019une province privée des moyens dont dispose un pays pour faire 11 F.Épinette, La question nationale au Québec, p.121. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 195 O C T O B R E S - P R I S E D E U X face aux difficultés économiques.L\u2019histoire du début des années 1980 se répétait, mais cette fois elle devait mener, non seulement à à de nouveaux départs du parti, mais aussi à la création de Québec solidaire quelques années plus tard, concurrençant le Parti québécois largement sur son terrain.Depuis vingt-cinq ans, dans aucune des sept élections québécoises depuis le référendum du 30 octobre 1995, jamais le Parti québécois n\u2019a osé proposer une démarche et un programme de pays lors d\u2019une campagne électorale, moment clef où la population s\u2019intéresse, débat et possiblement progresse politiquement.En 2005, suite au scandale des commandites, les sondages indiquaient que la souveraineté était redevenue majoritaire.Le congrès national subséquent donnait suite à « la saison des idées » lancée par Bernard Landry, adoptant un ambitieux plan de pays.Mais les décisions du congrès et le plan pour l\u2019indépendance restèrent sur les tablettes et le parti d\u2019André Boisclair fut déclassé par le Parti libéral et l\u2019ADQ.En 2012, la « gouvernance souverainiste » ne pouvait être, au mieux, que « nationaliste » et certainement pas souverainiste.En 2018, proposer une démarche et un programme de pays fut jugé « suicidaire » et présenté comme tel sur la place publique.Ces refus successifs d\u2019assumer l\u2019indépendance, la qualifiant même de « suicidaire » (et ce n\u2019était pas la première fois), devenaient synonymes d\u2019une option non souhaitable, irréalisable.En ramant avec le courant, le parti a changé de direction, reprenant lui-même les peurs paralysantes encore présentes dans la population, contribuant à provincialiser les esprits, confortant nos opposants politiques, privant la jeune génération de la connaissance des raisons fortes qui militent plus que jamais pour notre indépendance politique.*** L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 196 O C T O B R E S - P R I S E D E U X On doit le souligner, malgré toute la reconnaissance et le respect qu\u2019on leur doit, sans la démission de Jacques Parizeau au lendemain du référendum, et sans celle de Lucien Bouchard face à l\u2019indépendance par la suite, les conditions gagnantes de l\u2019indépendance étaient réunies en 1996.Nous n\u2019avons pas eu la persistance et la détermination d\u2019en profiter.Là se trouve le moment de la véritable défaite dans ce combat qui nous a presque donné un pays.Ainsi s\u2019est arrêtée pour l\u2019essentiel depuis 25 ans, la promotion de l\u2019indépendance et une nouvelle chance pour le Québec d\u2019acquérir sa liberté.Jusqu\u2019à maintenant, la véritable défaite est celle que nous les indépendantistes nous sommes infligée nous-mêmes.Plus le temps passe, plus la provincialisation des indépendantistes progresse.Plusieurs sont passés à la CAQ, un parti vaguement nationaliste.On confond nationalisme et indépendantisme dans les discours de la plupart des ténors indépendantistes à Québec ou à Ottawa.Certains députés menacent même de démissionner lorsque la direction du parti est « trop » indépendantiste.Dans les 52 ans depuis la création du Parti québécois en 1968, seules les deux années référendaires ont permis d\u2019expliquer le sens du pays et d\u2019en débattre avec l\u2019ensemble de la population.Deux ans sur cinquante, à peine 4 % du temps ! Comment justifier ce choix d\u2019un parti souverainiste qui s\u2019est limité à gouverner provincialement la majeure partie des vingt années où il a été au pouvoir ?Roger et Jean-François Payette expliquent : Le Canada, en s\u2019infiltrant dans la conscience nationale québécoise, a précisément réussi la colonisation parfaite.Le Québécois, dissuadé de lui-même, est devenu le gardien de sa propre dépendance politique, la sentinelle de sa servitude historique12.12 R.et J.F.Payette, Ce peuple qui ne fut jamais souverain \u2013 La tentation du suicide politique des Québécois, Fides, 2013, p.66-67 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 197 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Pour ma part, je désigne ce phénomène comme une « pro- vincialisation des esprits » laquelle a atteint, surtout depuis le référendum, de larges secteurs du mouvement indépendantiste.Pour retrouver le sens du pays, il faut un combattre cette attitude frileuse et assumer pleinement le combat indépendantiste.Nous devons créer un évènement rassembleur et déclencheur qui ne peut être que la prochaine décision électorale, et si nécessaire la suivante, dont l\u2019enjeu doit être le choix, non pas du meilleur gouvernement de la province, mais d\u2019un gouvernement qui propose un plan de pays.L\u2019important, ce n\u2019est pas la date du prochain référendum, mais cette décision que la prochaine élection marque une rupture avec le Canada et une étape déterminante de notre émancipation nationale13.q 13 G.Paquette, Le Sens du Pays, Édition Liber, 2020.J\u2019ai utilisé plusieurs passages de ce livre dans cet article, avec la permission de l\u2019éditeur. 198 OCTOBRES - PRISE DEUX André Véronneau* D\u2019un référendum à l\u2019autre et la suite Je suis seul de mon équipage Les gens d\u2019ici sont peu violents Parce qu\u2019ils ont viande sous la dent Et ventre plein n\u2019a pas de rage [\u2026] Je suis un pou dans ce pays En même temps suis un géant Qui a bâti géant soumis [\u2026] Quelqu\u2019un viendra gagner ma guerre Peut-être vot\u2019fils, ainsi faut-il.Félix Leclerc Chant d\u2019un patriote « On est des minables, une gang de minables.» Voilà ce que j\u2019ai répété mille fois, ce 20 mai 1980 au soir, à qui voulait l\u2019entendre\u2026 et encore plus intensément à qui ne le voulait pas.Mon univers mental s\u2019obstinait à ne pas vouloir comprendre qu\u2019une nation pouvait refuser de prendre ses affaires en main.Quarante ans déjà d\u2019opportunités gâchées.Quelques sujets dans l\u2019air du temps pour illustrer la chose : nous pourrions avoir notre banque centrale, puissant instrument d\u2019orientation économique en ses temps * Président de l\u2019IREC.Homme d\u2019affaires. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 199 O C T O B R E S - P R I S E D E U X de pandémie, nos politiques d\u2019immigration pourraient être adaptées à nos besoins sans interférence canadienne, des politiques énergétiques ouvertes sur l\u2019avenir, pas de pétrole, pas de pipeline, un budget doublé sans dédoublement de ministères fédéral, provincial aux tiraillements sans fin, tiraillements dont on ne prend même plus la peine de souligner les turpitudes, de guerre lasse.Nous pourrions aussi avoir une société plus égalitaire (je ne me berce toutefois pas de grandes d\u2019illusions).Bien sûr, nous sommes collectivement des privilégiés de ce monde, bien sûr, nous avons collectivement fait des progrès, non pas grâce au fédéralisme, mais malgré lui, bien sûr, toutes nos décisions collectives n\u2019auraient pas été toujours des plus brillantes.En revanche, par les temps qui courent, lorsque je jette un coup d\u2019œil vers le sud je nous trouve collectivement presque géniaux.Comme me le dit régulièrement un de mes amis pourquoi se contenter d\u2019un pain tranché quand nous avions la possibilité de détenir la boulangerie.Je pensais qu\u2019on ne se remettait jamais d\u2019un rêve brisé, d\u2019une trahison que l\u2019on s\u2019inflige à soi-même.Au poker il y a le « all in », le tout ou rien.En politique il y a le référendum.C\u2019est oui ou non pis si tu perds arrange-toi avec le reste ! Lorsqu\u2019est venu 1995, j\u2019étais en admiration devant tous ceux qui se redonnaient sans compter ; pour ma part, le commerce familial, la vie familiale, quatre enfants avaient presque heureusement fini par me distraire de la politique, élément central de ma vie pendant toute ma jeunesse.Lorsque Jean-Rock Boivin, commentateur invité à la télé de Radio-Canada et ancien bras droit de René Lévesque, eut prédit en voyant les premiers résultats en ce 30 octobre 1995 que l\u2019avance du Oui venu de l\u2019Est du Québec ne pourrait contenir la vague du Non de l\u2019Ouest, je me mis quand même à savourer pendant l\u2019heure suivante l\u2019avance du Oui me disant que pendant quelques minutes nous y étions ! On se L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 200 O C T O B R E S - P R I S E D E U X console comme on peut.Grande blessure dessous l\u2019armure, pas encore guérie.Ma perspective était pourtant moins cassante et condescendante qu\u2019en ce 20 mai 1980.À la lumière d\u2019une meilleure connaissance de l\u2019histoire, elle a évolué.L\u2019histoire des peuples nous enseigne que tant qu\u2019il y a de la vie il y a de l\u2019espoir.Les Arméniens, les Tibétains, les Palestiniens, les Irlandais, les Écossais, les Catalans, sont toujours bien là.Nos Premières Nations ne devraient- elles pas statistiquement être disparues de nos radars ?Et pourtant malgré leur faible poids démographique, notre incompréhension de leur vision du monde, le mépris affiché par certains d\u2019entre nous, le maintien du régime d\u2019apartheid toujours imposé par le gouvernement fédéral, elles sont toujours debout et de plus en plus présentes.S\u2019il y a une leçon de continuité à retenir, elle vient bien de là.Marié à une Acadienne, j\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019approfondir le phénomène acadien, et la mort statistique que certains Québécois leur prédisaient est très loin d\u2019arriver même sans statut majoritaire.Les Québécois auraient beaucoup à apprendre de leur sens de la continuité et nos institutions auraient tout avantage à intensifier les relations avec ces communautés au lieu de les regarder de haut.Un certain regard sur notre propre histoire économique nous montre que nous revenons de très loin puisqu\u2019au début du XXe siècle au Québec, après s\u2019être vu infligé en l\u2019espace de 15 ans des pertes d\u2019entreprises dues en grande partie à une nouvelle phase d\u2019industrialisation à laquelle nos entrepreneurs n\u2019étaient pas préparés, nous manquions cruellement d\u2019instruments collectifs de prise en main de notre avenir.Nous nous sommes donc mis à la tâche.La création à Montréal en 1907 d\u2019une école d\u2019administration, HEC Montréal, vouée à la reconquête économique des Canadiens français, la fondation des caisses populaires L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 201 O C T O B R E S - P R I S E D E U X à Lévis devenu le Mouvement Desjardins, une puissante institution dans plusieurs secteurs de l\u2019épargne (par contre, on est en droit de se demander si aujourd\u2019hui ces deux institutions n\u2019ont pas perdu leur âme), la fondation de coopératives agricoles, la mise en place de maisons de courtage, la nationalisation de l\u2019électricité commencée en 1944 et j\u2019en oublie nous ont tranquillement aidé à prendre notre place.Les mouvements nationalistes des années 1900 à 1960 ont poussé pour qu\u2019advienne cette reprise en main.Les réalisations des années 60 et suivantes sont directement issues de ces mouvements que certains de nos intellectuels bien- pensants de la fin des années 50 ont méprisés, les considérant en bloc comme dépassés, attachés à un catholicisme vieillot, en somme des « nationaleux ».Les temps présents sont durs pour l\u2019idée d\u2019indépendance, mais nous sommes en bien meilleure position qu\u2019au début du siècle dernier.Les pensées, les idéologies ont parfois des parcours sinueux, imprévus et resurgissent au moment et là où nous ne les attendions plus.L\u2019indépendance, la prise en main de notre avenir à tous les niveaux ne relèvent pas que du politique, elles doivent s\u2019inscrire en chacun de nous comme allant de soi et ce n\u2019est qu\u2019à ce moment que nous serons prêts.L\u2019être humain nait dépendant et ses premières années de vie sont un colossal effort instinctif pour s\u2019en dégager.Plus tard vient la conscience et cette possibilité de choisir sa voie en toute connaissance de cause.Mais en même temps, l\u2019être humain fait face à des contraintes de tous ordres qui se dressent devant lui qu\u2019elles soient émotives, familiales, sociales, éducatives, spirituelles, économiques, culturelles et qui voilent la vérité.En outre, de forts courants idéologiques, souvent contrôlés par les classes dominantes, traversent différentes périodes historiques afin de brouiller les L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 202 O C T O B R E S - P R I S E D E U X esprits.Donc, malgré une époque où la jeune génération semble s\u2019être éloignée du sentiment de grande injustice de notre situation politique et de la nécessité d\u2019y remédier rapidement nous pouvons inlassablement à travers nos institutions, nos actions personnelles insufflées dans tous les domaines cette idée universelle que se sortir de la dépendance est chose bonne, bien et vraie, qu\u2019« en même temps, suis un géant » et que quelqu\u2019un viendra gagner la guerre : « Peut-être votre fils, peut-être votre fille, ainsi faut-il ».q 203 OCTOBRES - PRISE DEUX Renaud Lapierre* Des indépendantistes qui ne voient que les arbres qui cachent la forêt ! Quand comprendrons-nous, nous les souverainistes, que l\u2019évolution du peuple québécois vers le choix de son propre pays pourrait prendre un chemin différent que celui de la sempiternelle victoire d\u2019un référendum provoqué par un gouvernement élu, du Parti québécois ou de tout autre parti indépendantiste ?Notre peuple bien installé dans le confort (et l\u2019indifférence) d\u2019un système fédéral sournois pourrait vraisemblablement évoluer plus rapidement vers un pays si nous nous battions pour augmenter progressivement les pouvoirs et l\u2019assiette fiscale du Québec, tout en confiant la démarche et le moment d\u2019un futur référendum aux citoyens (en modifiant la loi des référendums pour permettre le référendum populaire).Comme l\u2019histoire récente du Québec permet de l\u2019illustrer, au lieu de laisser passer des occasions uniques de faire avancer l\u2019autonomie du Québec, n\u2019y a-t-il pas meilleur moment pour démontrer cela au sein même de cette pernicieuse pandémie ?Que font en effet nos leaders souverainistes tous partis confondus ?Les yeux fermés, ils appuient la démarche de la CAQ pour rendre un peu plus dépendant le Québec du fédéral en souhaitant ardemment des augmentations * Ex-haut fonctionnaire.Homme d\u2019affaires L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 204 O C T O B R E S - P R I S E D E U X de transferts fédéraux en santé plutôt que de faire la vraie bataille d\u2019autonomie du Québec et d\u2019exiger des transferts de points d\u2019impôt.Leaders souverainistes, soyez au moins cohérents ! La situation actuelle montre de façon plus flagrante que jamais une des failles majeures du système fédéral, le partage de l\u2019assiette fiscale : les responsabilités aux provinces, l\u2019argent au fédéral ! Les citoyens du Québec peuvent comprendre cela ! Bien qu\u2019il ne défende pas de la même manière l\u2019autonomie du Québec qu\u2019un indépendantiste devrait le faire, François Legault, lui, au moins, leur explique son approche en accord avec son choix du Québec dans le système fédéral.Bref, il fait malheureusement une bataille fédérale avec sa logique.Nos leaders dits indépendantistes ne voient, nous semble- t-il, que les arbres qui cachent la forêt, et rien d\u2019autre.En fait, revenons à l\u2019histoire récente du Québec pour démontrer comment à maintes reprises un gouvernement en place s\u2019il avait adopté la stratégie proposée, axée sur l\u2019augmentation des pouvoirs et de l\u2019assiette fiscale du Québec et le référendum populaire en appui, aurait bénéficié d\u2019un rapport de force avec le fédéral permettant de négocier dans le sens évoqué.Nous ne choisissons que trois exemples d\u2019occasions ratées.Le premier, lorsqu\u2019au retour de René Lévesque de la nuit des longs couteaux le fédéral nous impose une constitution à laquelle nous n\u2019avons jamais adhéré, mais que nous acceptons tout de même d\u2019appliquer ; le deuxième, quand Robert Bourassa, alors premier ministre, après le référendum sur Meech, nous déclare sa fameuse phrase sans y donner suite ; troisième et dernier exemple, il s\u2019agit sans doute d\u2019une situation encore plus évidente, après le référendum de 1995 dont la victoire finale du non fut illégalement obtenue par le pouvoir fédéral, lorsque Lucien Bouchard, ignorant ce rapport de force, plonge aveuglément dans le redressement du déficit du Québec. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 205 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Nous adjurons nos leaders dits indépendantistes de s\u2019entendre d\u2019abord ensemble par simple souci d\u2019être crédibles et ensuite, de cesser de penser que par la seule magie de la voie unique d\u2019un référendum gouvernemental gagnant les Québécois mériteront leur pays.Au contraire, soyons plus stratégiques et profitons des occasions de les faire évoluer vers plus d\u2019autonomie et donnons-leur l\u2019outil pour déclencher un référendum au bon moment vers le pays.Pour l\u2019heure, en temps de pandémie, il est urgent qu\u2019ils soient à l\u2019avant-scène de la bataille indispensable du transfert de points d\u2019impôt pour ne pas rendre le Québec financièrement encore plus dépendant du fédéral, donnant ainsi aux Québécois le goût d\u2019un peu plus d\u2019autonomie.Nous ne connaissons aucun peuple qui goûtant à plus d\u2019autonomie voudrait revenir en arrière et qui ne souhaite pas en son for intérieur en avoir plus.Et surtout, ne nous dites pas que nos propos ne sont pas indépendantistes.q 206 OCTOBRES - PRISE DEUX Jean Chartier* extrait en primeur La taupe, tome 4 Chronique du référendum de 1995.Les six dernières semainesEn fin d\u2019après-midi, ce dernier lundi, Frédéric file à Québec par l\u2019autoroute de la rive Nord avec Mylène.Ils s\u2019approchent du chemin du Roy et observent le fleuve tout près.Ils s\u2019arrêtent tous deux au quai de Deschambault, leur lieu de prédilection.Mylène admire les falaises de Lotbinière, qui tombent dans le fleuve et que le dernier soleil du jour fait passer de l\u2019ocre au roux.À dix- huit heures, la Volkswagen repart et fonce sur Portneuf.Avant de reprendre l\u2019autoroute, Frédéric s\u2019arrête à la station- service de cette ville papetière.En faisant le plein, ils écoutent les nouvelles nationales de 18 h, tous deux, au réseau anglais de CBC, The World at Six.Ils entendent le sommaire de l\u2019émission d\u2019affaires publiques As it happens.On y annonce une entrevue exclusive avec le leader parlementaire du Parti libéral du Québec à l\u2019Assemblée nationale, sur le déroulement de la campagne référendaire.Pierre Paradis y lance un appel à l\u2019aide au Canada.Le ton est dramatique et la radio anglaise présente son entrevue comme une demande de la dernière chance.* L\u2019auteur a été conseiller en communication auprès du Secrétariat à la restructuration du gouvernement du Québec en 1995.Nous vous présentons ici un extrait de son roman La Taupe, tome 4.Chronique du référendum de 1995.Les six dernières semaines. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 207 O C T O B R E S - P R I S E D E U X \u2013 Nous allons perdre le référendum, confie le leader parlementaire du Parti libéral à Québec, si le Canada anglais ne prend pas un engagement ferme de renouveler la fédération.Les Québécois ne voient pas la lumière au bout du tunnel s\u2019ils votent NON au référendum.Il faut qu\u2019on puisse leur donner de l\u2019espoir s\u2019ils votent NON, et, pour ça, on a besoin d\u2019un engagement ferme du Canada, de tous les leaders du Canada, et ce dès maintenant.Les premiers ministres des provinces doivent parler avant le référendum ! Cela ressemble à un cri de désespoir, lancé à froid, un dernier appel des fédéralistes.Pierre Paradis succède ce jour-là au Pierre Elliott Trudeau de mai 1980, pour le dernier appel du NON.Il est vrai, pense Frédéric, que c\u2019est peut-être aussi le lancement de la course au leadership du Parti libéral du Québec auquel on assiste.Advenant un OUI, Daniel Johnson jr sera expulsé de son poste, manu militari, c\u2019est sûr ! Pierre Paradis se positionne comme le principal aspirant, avant Liza Frulla, qui, elle aussi, veut ce poste.Frédéric n\u2019en revient pas de ce qu\u2019il entend.Alors que le pompiste fait le plein, il s\u2019appuie au toit un moment en écoutant la radio.L\u2019appel tombe comme un rideau sur une pièce de théâtre.L\u2019homme politique dit à l\u2019animateur de Toronto : \u2013 Le premier ministre Chrétien peut faire quelque chose ; les premiers ministres des autres provinces doivent mettre la politique de côté et sortir de leur léthargie pour dire ce qu\u2019ils vont changer dans cette confédération.Il faut annoncer un engagement précis aux citoyens du Québec.Pierre Paradis ajoute qu\u2019un discours comme celui de Pierre Elliott Trudeau, six jours avant le référendum de 1980, pour L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 208 O C T O B R E S - P R I S E D E U X convaincre les indécis, cela n\u2019est plus suffisant cette fois.Si Jean Chrétien veut répéter cet exploit, cela doit se faire avec l\u2019appui des premiers ministres de toutes les provinces du Canada.Cette déclaration passe en onde justement la veille de la participation de Jean Chrétien au grand ralliement des forces du NON à Verdun.Le leader parlementaire des libéraux à Québec met la pression maximale sur les orateurs qui prendront la parole le lendemain, mais il en appelle également au premier ministre de l\u2019Ontario.Il déclare que le groupe parlementaire libéral du Québec a gagné la bataille des chiffres à l\u2019Assemblée nationale.Autrement dit, les dommages faits contre le ministre de la Restructuration, et par ricochet aux études que pilote ce ministre, ont entraîné un tort irréparable au OUI.À ses yeux, le fait d\u2019avoir massacré le nouveau messager en chef de la bataille des chiffres a annihilé l\u2019argumentation économique pour la souveraineté.Ottawa a remporté sa victoire par celui qui paraît désormais comme son messager au sein du Conseil des ministres à Québec.Frédéric n\u2019est pas loin de lui donner raison.\u2013 Néanmoins, prévient le leader des libéraux, le OUI gagne la bataille des cœurs.C\u2019est pourquoi on s\u2019attend à ce que les premiers ministres des autres provinces s\u2019engagent immédiatement.Il mentionne les noms de Mike Harris, premier ministre de l\u2019Ontario, de Mike Harcourt, premier ministre de Colombie- Britannique, de Clyde Wells, premier ministre de Terre- Neuve, de Frank McKenna, premier ministre du Nouveau- Brunswick. L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 209 O C T O B R E S - P R I S E D E U X \u2013 La stratégie du NON ne peut pas être basée seulement sur les chiffres, conclut-il.On a besoin d\u2019autre chose.Nous voulons redonner un espoir de changement aux Québécois pour que le NON l\u2019emporte.Sinon, nous perdrons le référendum, nous, les forces du NON.Nous voyons partout ce qui se passe dans les villages, dans les villes, hors de Montréal, nous entendons les réflexions des gens et nous constatons que nous ne sommes pas le camp de l\u2019espoir.Frédéric est sidéré par cette confidence de l\u2019adversaire.Évidemment, elle n\u2019est pas faite en français.Cela signifie que les forces du NON sont paniquées.Pierre Paradis a fait, au nom de tous ses collègues, la mise en garde officielle du Parti libéral du Québec au Canada, ce lundi 23 octobre 1995, à une semaine tout juste du référendum.Il a fait savoir : si vous ne faites rien, nous perdons le référendum ! Frédéric reste un moment sous le choc de cette reconnaissance de la défaite du NON si proche.En y repensant bien, il acquiesce à l\u2019évaluation de Pierre Paradis sur la guerre des chiffres.« Diable, se dit-il en remontant dans l\u2019automobile, si nous avions avait fait la bataille des chiffres avec Bernard Landry ou Louise Beaudoin au lieu d\u2019Achille Leblanc à titre de ministre délégué à la Restructuration, nous aurions gagné cette bagarre des chiffres ; par conséquent, nous serions en avance sur le NON.Nous aurions remporté le débat sur la question à l\u2019Assemblée nationale durant la deuxième semaine de septembre au lieu d\u2019être cassés par un scandale qui a miné le camp du OUI pendant toute une semaine.Nous n\u2019aurions pas perdu notre élan pour les trois dernières semaines de septembre.L\u2019offensive serait restée entièrement nôtre ». L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 210 O C T O B R E S - P R I S E D E U X Mylène regarde Cap-Santé, perché sur sa droite, et le retournement du cours du fleuve, juste au-delà.C\u2019est comme la campagne référendaire, pense-t-elle, cela change de direction, c\u2019est comme les sinuosités du fleuve, c\u2019est comme de passer de Deschambault à Cap-Santé.Le conducteur songe : si nous n\u2019avions pas connu ce ralentissement qui nous a cassés pendant une semaine, ce scandale dû à un entrisme des adversaires, jusqu\u2019au plus haut niveau de ce secrétariat et de l\u2019INRS, cet entrisme qui a rendu M.Parizeau malade et qui a démoralisé tout le monde au Secrétariat, nous serions vainqueurs plus nettement à ce stade-ci.Heureusement il y a eu l\u2019arrivée de Lucien Bouchard comme solution de la dernière chance, pour imposer un changement complet de perspective.Néanmoins, la contre-performance inouïe d\u2019Achille Leblanc a réussi à tuer l\u2019élan de Jacques Parizeau pendant trois semaines.Quel malheur ! Si nous perdons le référendum, ce ministre-là en sera clairement la cause.Il s\u2019est brûlé volontairement, peut-on dire, sur directive clairement, étant donné la destruction du secrétariat qu\u2019il a commandé, et pour une gestion plus que discutable des contrats informatiques liés à des firmes de recherches avec lesquelles il avait des liens avant d\u2019aller en politique.Quand on regarde tout ça rétrospectivement, on ne peut que se demander s\u2019il l\u2019a fait exprès, sur ordre d\u2019Ottawa.À quel désastre a mené Achille Leblanc ! Sans l\u2019arrivée de Lucien Bouchard, pour le reléguer aux oubliettes, c\u2019était perdu.C\u2019est quasiment inimaginable qu\u2019il y ait eu un tel fiasco politique pour des études, qui aux quatre cinquièmes, étaient des études très valables ! Le prix richard-arès du meiLLeur essai pubLié en 2019 au Québec est décerné par La Ligue d\u2019action nationaLe à marc chevrier pour son ouvrage paru aux presses de L\u2019université LavaL L\u2019empire en marche Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises de L\u2019Action nationale AUTOMNE 2020 volume xv, numéro 1 Les Cahiers de lecture ALEXANDRE POULIN Un désir d\u2019achèvement.Réflexions d\u2019un héritier politique Montréal, Les éditions du Boréal, 2020, 200 pages PAUL ST-PIERRE PLAMONDON Rebâtir le camp du Oui Montréal, VLB éditeur, 2020, 200 pages DANIEL TANURO Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, 2020, 216 pages SANDRA DEMONTIGNY L\u2019urgence de vivre.Ma vie avec l\u2019Alzheimer précoce Montréal, Éditions La Presse, 2020, 272 pages BENOIT RENAUD Un peuple libre.Indépendance, laïcité et inclusion Montréal, Écosociété, 2020, 200 pages BENOIT RENAUD Un peuple libre.Indépendance, laïcité et inclusion Montréal, Écosociété, Collection Polémos, 2020, 200 pages CLAUDE COUTURE ET SRILATA RAVI Britannicité.Essai sur la présence française dans l\u2019Empire britannique au XIXe siècle Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Perspectives de l\u2019Ouest, 2020, 318 pages 213 Livres reçus ahiers de lecture 214 L\u2019Action nationale \u2013 Octobre-Novembre 2020 PAUL ST-PIERRE PLAMONDON Rebâtir le camp du Oui Montréal, VLB éditeur, 2020, 213 pages DENIS GOULET Brève histoire des épidémies au Québec.Du choléra à la COVID-19 Québec, Éditions du Septentrion, 2020, 180 pages SÉBASTIEN FONTENELLE Les empoisonneurs Antisémitisime, islamophobie, xénophobie Montréal, Lux Éditeur, 2020, 128 pages ENZO TRAVERSO Passés singuliers Le « je » dans l\u2019écriture de l\u2019histoire Montréal, Lux Éditeur, Hors collection, 2020, 232 pages PATRICE GROULX François-Xavier Garneau.Poète, historien et patriote Montréal, Les éditions du Boréal, 2020, 282 pages UGO CAVENAGHI ET ISABELLE SENÉCAL Osons l\u2019école d\u2019après Montréal, Château d\u2019encre, 2020, pages UGO CAVENAGHI ET ISABELLE SENÉCAL Osons l\u2019IA à l\u2019école Montréal, Château d\u2019encre, 2019, 158 pages UGO CAVENAGHI ET ISABELLE SENÉCAL Osons l\u2019école Québec, Centre Louis-Jolliet, 2017, 150 pages NORMAND BAILLARGEON Devoirs d\u2019éducation Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, 2020, 232 pages FRANÇOIS SAILLANT Brève histoire de la gauche politique au Québec Montréal, Écosociété, 2020, 272 pages PIERRE HENRICHON Big Data: faut-il avoir peur de son nombre ?Cybernétique, dataveillance et néolibéralisme : des armes contre la société Montréal, Écosociété, 2020, 200 pages > Yo Quabé BLOC 4 J \\; Vd SIL y PIX XIE > sas RTE QI Te das\u2019 communes = S tee 100, rue Richelieu, bureau 210 450 357-9100 Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec J3B 6X3 christine normandin@parl.gc.ca GABRIEL STE-MARIE Député fédéral de Joliette a BLOC % Quebecois le a 450 752-1940 gabriel .ste-marie@parl.gc.ca Le Québec Sans COMREIoMmIs, jUsqu'a [= Mindépa née nat cible oIMON-PIERRE 3 SAVARD-TRE LAY tn.es | PÉPATÉ PE SHIRT RHAGHATRE-TSNT EF « = ane A aa = TE ® Marie-Hélène al tele TR ET ee O 1:11 TR, MH.G 1H ga au(@parl.gc.ca b 4 & #17 lin riod \u20ac, oh A tr \u2014 \u2014 Gi knoe gs -\u2014 Ty, i\u201d Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères Qu bécois = N 14625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4342 Courriel : xavier barsaiou-duvai@parl.gc.ca Connexion abonnés ?Le site internet de L\u2019Action nationale met systématiquement en ligne les articles qui 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les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 en héritage L\u2019Action 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.BÂTISSEURS ÉMÉRITES François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau plus de 50 000 $ GRANDS BÂTISSEURS Hector Roy \u2020 de 25 000 $ à 49 999 $ BÂTISSEURS Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 de 5000 $ à 24 999 $ Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire André Dubuc Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Jean-Pierre Gagnon Léopold Gagnon Marcel Gaudreault Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Germain Jutras Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Hélène Pelletier-Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Frédéric Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Florent Villeneuve Madeleine Voora CLUB DES 100 ASSOCIÉS MEMBRES BIENFAITEURS Gabriel Arsenault Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté Benoit Dubreuil Harold Dumoulin Lucia Ferretti Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger André Watier 1500 $ à 4999 $ 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte-rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 223 Ligue d\u2019action nationale Président Christian Gagnon Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Myriam D\u2019Arcy Mathieu Gauthier-Pilote Léolane Kemner Jacques C.Martin Martine Ouellet Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2020 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an ISBN POUR CE NUMÉRO: 978-2-89070-038-3 L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 150 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 55 $ 90 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 150 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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