L'action nationale, 1 septembre 2020, Septembre
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C X , n u m é r o 7 \u2013 S e p t e m b r e 2 0 2 0 Cégeps 101 volume CX numéro 7 SEPTEMBRE 2020 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Septembre 2020 Vol.CX, no 7 L\u2019Action en couverture Louis-Pierre Bougie Rue St-Maur IX, 2004, pierre noire, acrylique (passage en gravure), 25,5 x 25,5 cm Collection privée Louis-Pierre Bougie, né à Trois-Rivières en 1946, s\u2019est spécialisé en taille douce et en eau-forte à Paris, chez Lacourière et Frélaut, où il a travaillé pendant plus de quinze ans.Il a fait de nombreux séjours de travail et d\u2019étude en France, au Portugal, en Pologne, en Irlande, en Finlande et à New York.Ses œuvres sont régulièrement exposées dans des galeries canadiennes, américaines et européennes et plusieurs font partie de grandes collections publiques et privées, notamment au Québec et à New York.Louis-Pierre Bougie produit depuis quelques années une œuvre gravée et peinte considérable qui fait appel aux techniques traditionnelles du burin, de l\u2019aquatinte, du chine encollé, etc.pour les mettre au service d\u2019un travail en taille douce résolument moderne.Il appartient ainsi à la grande lignée des Goya, Blake et Rops, en développant, tout à la fois, une technique originale du monotype qui met à contribution les procédés de la gravure pour intégrer des dessins réalisés à partir de modèles vivants.On assiste alors à une inversion de la technique : le papier est déjà dessiné à la pierre noire et rehaussé à l\u2019acrylique avant de recevoir l\u2019image de la plaque : une planche de cuivre encrée, qui aura été tout simplement mordue au préalable par des badigeons d\u2019acide (des crachis ou « spit-bites ») et quelques éraflures au grattoir.L\u2019impression sert plutôt à saisir le tout dans une transparence surnaturelle : à donner de la lumière, c\u2019est bien ce que l\u2019on entend par enluminure.Ainsi, chez Bougie, la gravure devient un procédé qui permet d\u2019ouvrir et de sceller un espace où le désir et l\u2019imagination se déposent autrement dans la matière corporelle, où la lumière (par rehauts et enluminures successives) fait remonter autrement l\u2019apparaître et nous redonne une part de nous-mêmes.www.louispierrebougie.com/ 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean Chartier, Pierre-Paul Sénéchal ; Lucia Ferretti.Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action { v fii 0 A ]] p= 4 revues culturelles québécoises ARTS VISUELS CIEL VARIABLE - ESPACE - ESSE INTER - LE SAEORD - PLANCHES - PHOTO SOLUTION VIE DES ARTS - ZONE OCCUPÉE CINÉMA 24 IMAGES CINE-BULLES - CINEMAS - SEQUENCES CREATION LITTERAIRE ENTREVOUS - ESTUAIRE - EXIT LES ÉCRITS - MŒBIUS - XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ À BASORD! - CAMINANDO - L'ACTION NATIONALE LIBERTÉ - L'INCONVÉRIENT - NOUVEAU PROJET - NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME - RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES - RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-OIAMANTS - CONTIKUITÉ - HISTOIRE QUÉBEC - MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE - LETTRES QUÉBÉCOISES - LURELU - HUIT 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effectifs au collégial Un modèle trompeur - Frédéric Lacroix 124 La loi 101 au cégep Une question de cohérence - Yannick Lacroix 133 Lectures Note critique Marc Chevrier 148 L\u2019empire en marche.Des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa Recensions Pierre Mouterde 160 Les impasses de la rectitude politique Liberté 165 60 ans de luttes et d\u2019idées Martine Ouellet 169 Horizon 2030 4 Éditorial Robert Laplante Rien ne va plus La légitimité du français au Québec ne va plus de soi.Tout au plus a-t-elle reçu quelques tièdes acquiescements quand une force politique avait entrepris d\u2019en faire un enjeu d\u2019État et pas seulement une affaire d\u2019épanchements existentiels.La force aura été vacillante au point de devenir évanescente, plombée par la lutte acharnée menée contre notre peuple par l\u2019État canadian et ceux qui le servaient et continuent de s\u2019en réclamer, certes, mais surtout effarée de ce que l\u2019expression de la volonté de puissance lui laissait entrevoir.Ottawa a bien saisi la menace.Les démissionnaires s\u2019en sont fait un matériau.La situation du français donne la mesure du délabrement politique, son déni ne sert depuis des années qu\u2019à produire des monnaies d\u2019échange pour ceux-là qui ont choisi de livrer notre existence nationale au marchandage et à la gestion des conditions d\u2019aménagement de la réduction à l\u2019insignifiance.La logique de folklorisation s\u2019accélère.Il ne sert plus à rien de répéter que la loi 101 n\u2019est plus que l\u2019ombre de ce qu\u2019elle a été.Les constats ont été faits mille fois.Les chiffres recommencent à valser grâce aux initiatives de l\u2019OQLF qui tente de toucher terre après s\u2019être laissé dévoyer pour ne pas faire de bruit dans les réunions de fossoyeurs.Le gouvernement Legault veut laisser penser qu\u2019il prend au sérieux la détérioration accélérée de ce qui reste de l\u2019intention de faire de notre langue le cadre normal de la vie. 5 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Le français se porte mal à Montréal.Le français se porte mal au travail partout.Le français est au plus mal dans le monde de l\u2019éducation où son statut, et non pas comme le croient les candides la qualité de son enseignement, laisse craindre le pire.Dès le primaire les enfants se font d\u2019ores et déjà immerger dans le marécage bilingue où l\u2019apprentissage de la langue anglaise sert surtout à leur faire comprendre plus ou moins confusément que le français ne leur suffira pas à se faire un avenir.L\u2019apprentissage d\u2019une autre langue n\u2019est pas présenté comme un ajout, un complément de formation, mais bien plutôt comme un manque à combler.Le martèlement de la culture de masse américaine, la fascination et la servitude volontaire des médias devant l\u2019anglosphère finissent de refouler l\u2019élan vital.Pas étonnant qu\u2019au moment où ces mêmes jeunes abordent la vie adulte ils soient de plus en plus nombreux à vouloir étudier dans les cégeps et universités de langue anglaise.Il est tellement fort l\u2019écho du manque, tellement attirant le clinquant des « winners » que le réseau des études supérieures est en passe de trahir les aspirations qui l\u2019ont fait naître.Une partie de l\u2019élite qu\u2019on y trouve et qu\u2019on y forme s\u2019emploie à draper la honte et la démission dans les idéologies managériales, pompant les fonds publics pour mieux s\u2019éloigner du « petit » Québec indigne de leur talent à rejoindre le conformisme mainstream.On ne reviendra pas sur la servitude des HEC qui voudraient tant se voir américaines, de l\u2019Université de Montréal qui peut engager des gens qui ne parlent pas un mot de français pour gagner quelques points aux classements des palmarès.Les litanies seraient interminables.Mais il faut revenir sur les choix réels de la politique réelle telle que le défunt projet de loi 61 les a révélés : le gouvernement Legault considère sérieusement octroyer 50 millions de dollars pour l\u2019agrandissement du cégep Dawson.C\u2019est une aberration qui vient refaire le coup du CUSM.Le 6 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 dualisme du réseau est en passe de consacrer la logique du développement séparé en système à deux vitesses pour tout le monde.On suréquipe et surfinance l\u2019anglosphère à même les ressources nationales pour inverser le rapport majorité/ minorité et faire du système anglais le centre de gravité du réseau, le pôle de référence et de légitimation.La domination culturelle est inscrite dans l\u2019architecture institutionnelle et elle se fait de plus en plus forte, de plus en plus arrogante.Il faut regarder les choses en face.Les voir et dire ce que l\u2019on voit.Et le spectacle institutionnel qui s\u2019offre n\u2019est rien moins que concluant.Le cadre juridique \u2013 fusse-t-il rénové de façon radicale, ce dont on ne croit pas le gouvernement Legault capable \u2013 ne suffira pas.Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets.Ce qui a fait défaut au paradigme à l\u2019origine de la loi 101 a laissé croître les plus rigides obstacles à l\u2019affirmation et la pérennité du français.Il faut voir ce qui est resté dans l\u2019ombre : la logique du développement séparé, le dualisme institutionnel qui a consacré la concurrence des langues et fourni de formidables outils de résistance à la francisation intégrale de notre société.Ce dualisme soutient des enclaves où il est possible d\u2019échapper à la vie nationale, de s\u2019éprouver comme avant-poste d\u2019une majorité canadian regardant de haut notre existence anachronique.Il n\u2019est pas normal que le plus gros cégep du Québec soit anglais.Il n\u2019est pas normal qu\u2019une poignée d\u2019institutions collégiales de l\u2019Île de Montréal aient une puissance d\u2019attraction qui sape les bases mêmes de la cohérence du réseau.Les ressources que drainent ces institutions n\u2019obéissent à aucune logique en prise sur la démographie et soucieuse de servir la construction d\u2019une société intégralement française.Elles n\u2019ont rien à voir avec le poids démographique de la minorité anglaise (au plus 8 %) et tout à voir avec une échappatoire pour mieux s\u2019affranchir du défi de vivre et se projeter en français. 7 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Le surfinancement des cégeps anglos les rend certes plus attractifs.Mais surtout il traduit une injustice fiscale qui ne reflète que la politique timorée et la domination culturelle consentie.C\u2019est l\u2019ensemble des cégeps francophones qui souffrent de ce partage inéquitable.Les ressources qui manquent à Sept-Îles ou Rouyn, c\u2019est là qu\u2019elles se trouvent \u2013 comme cela vaut pour les hôpitaux qui voient dans le CUSM la figure inversée de leur indigence.Le réseau des institutions de la santé consacre des privilèges : le CUSM a accaparé 50 % des ressources de financement, ce qui ne répond d\u2019aucun critère sociodémographique sensé et encore moins au besoin de former des médecins pour soigner la population d\u2019ici.Il faudra revenir sur cette affaire des hôpitaux anglophones.La spoliation est systémique.La vérité du dualisme institutionnel qu\u2019il faut lire correctement, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a rien à voir avec une réponse proportionnelle à la présence anglophone.Il s\u2019agit essentiellement de l\u2019armature sous-jacente au déséquilibre et à la concurrence des langues et à la marginalisation de la culture québécoise.Les contribuables du Québec financent leur propre assimilation, leurs impôts servent à fragiliser les institutions bâties et conçues pour servir la population de tout le territoire.C\u2019est une tare d\u2019État, une dysfonction entretenue par le refus de s\u2019assumer pleinement et par un aveuglement moralement condamnable.Les institutions anglophones dans leurs proportions actuelles ne tiennent qu\u2019avec le recours à des travailleurs francophones et allophones qui travaillent dans un cadre qui ne répond en rien aux ambitions d\u2019une législation qui voulait faire du français la langue officielle et normale de la vie.Dans le cas des cégeps comme dans celui des hôpitaux, un très grand nombre des usagers ne s\u2019y trouvent que pour contourner ou être aspirés avec plus ou moins de consentement en dehors des ambitions nationales affirmées.On ne reviendra pas sur le collège Champlain de l\u2019Estrie où la très grande majorité des étudiants proviennent du réseau français. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Il faut cesser de financer le choix de s\u2019assimiler.Il faut revoir le financement public et accorder les fonds en proportion du poids démographique et en toute cohérence avec la volonté de construire et développer une société intégralement française.Il ne faut pas interdire le cégep en anglais, il faut couper l\u2019accès aux fonds publics aux individus qui tournent le dos aux institutions du Québec français.Seuls les ayants droit à l\u2019éducation en anglais selon les termes de la loi 101 devraient pouvoir les fréquenter avec le soutien des deniers publics.Les contribuables n\u2019ont pas à soutenir des choix privés qui sapent l\u2019intérêt général.Le libre choix subventionné pour l\u2019enseignement supérieur est une pure aberration.C\u2019est une notion bancale qui pervertit la gestion des fonds publics et laisse se structurer dans l\u2019architecture institutionnelle des contradictions qui condamne le Québec français à s\u2019automutiler pour permettre à ceux et celles qui veulent y échapper de se tailler des zones d\u2019immunité.Nulle part ailleurs pareilles distorsions ne seraient tolérées.Il ne sert à rien de légiférer pour le renforcement du français au travail si les institutions servent à former en anglais de futurs travailleurs qui deviendront des vecteurs d\u2019anglicisa- tion.C\u2019est pourtant ce qui se dessine dans les statistiques de fréquentation et dans les tendances de l\u2019offre de formation.Il est déjà patent que les cégeps français de la région sont férocement tentés de se mettre à l\u2019anglais pour attirer une clientèle de plus en plus convaincue que le français n\u2019est pas la langue du succès et de la réussite économique.Une vision strictement instrumentale de ce que doivent être les institutions est en train de s\u2019imposer, induite par le mode de financement et la démission intellectuelle.Les universités ont ouvert la voie, y laissant leur âme et trahissant les exigences de ce que doivent être des institutions dans la vie nationale.Le Cégep de Gaspé donne à Montréal et sans vergogne dans la business de la formation en anglais, mettant les bouchées 9 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 doubles pour distancer la concurrence du Cégep de Sainte- Foy et des autres qui se bousculent au portillon.Les faits sont accablants.La rhétorique de la mondialisation ne fait que donner du vernis à la soumission, elle sert de paravent.Les individus pourraient très bien apprendre l\u2019anglais s\u2019ils le souhaitent dans des institutions publiques françaises, comme ils peuvent y apprendre l\u2019espagnol ou le mandarin.Nul besoin d\u2019un réseau séparé, si ce n\u2019est pour asseoir le fait que le centre de gravité des institutions d\u2019accueil n\u2019est pas le français, que l\u2019univers de référence n\u2019y est pas celui de l\u2019apprentissage de la langue, mais bien de l\u2019intégration à l\u2019anglosphère.Un choix d\u2019assimilation.L\u2019anémie linguistique ne conduira qu\u2019à l\u2019asphyxie culturelle.Un peuple ne peut se réaliser dans des institutions où il consent à se jouer comme fraction de lui-même.L\u2019étude de l\u2019Institut de recherche de l\u2019Amérique française (IRFA) avait révélé cette chose troublante : ceux et celles qui fréquentent les cégeps anglais ne s\u2019intéressent que très marginalement à la culture et à la vie culturelle québécoises.Ce sont des machines à produire des étrangers chez soi.Ils vivent dans un univers séparé dont ils vont exporter dans la vie civique et le monde du travail les codes et les usages.S\u2019il fait semblant de ne pas le voir pour mieux se payer de mots le gouvernement Legault et plus largement le Québec dans son ensemble s\u2019auto-intoxique pour mieux se délivrer de lui- même.La vie agonique, autrement dit.Rien ne va plus.Le dossier du présent numéro ne soulève qu\u2019un coin du voile.Et ce qui se donne à voir est déjà concluant.À moins de s\u2019attaquer à la reconfiguration des institutions et au rééquilibrage de leur financement, la réforme annoncée ne sera que bluette.q , On.investit ICI.Four Favoriser lo revitalisation des territoires urbains, pour soutenir les communautés, Dans l\u2018'agroclimentaire durable Four crméliorer l'accès à une alimentation saine issue d'une approche responsable, Dans la lutte contre les changements climatiques Pour faciiter la transition énergétique et préserver notre capital natured, EIN FONDACTION Donner du sens & (argent, fondaction.com 11 Articles Laurence St-Germain* Enseignement à distance : pas si nouveau que cela Au mois de mai dernier, les étudiants québécois ont appris à contrecœur que la rentrée automnale dans les universités et les cégeps se déroulerait majoritairement à distance.En tant qu\u2019étudiante, je me désole de voir que tout ce qu\u2019il y a de plus humain, de plus formateur, de plus enrichissant dans un enseignement en présentiel entre un maître et son élève nous soit enlevé, sans autre forme de procès, au profit d\u2019un apprentissage numérique, et par conséquent, froid, impersonnel et solitaire.Même si le remaniement des méthodes pédagogiques provoqué par la pandémie semble inédit pour la plupart des gens, il s\u2019inscrit en vérité dans un continuum de mesures visant à moderniser l\u2019enseignement traditionnel par l\u2019intégration des nouvelles technologies.En effet, il se trouve que la « révolution numérique » de l\u2019enseignement était déjà en marche avant l\u2019avènement de la pandémie.Cette transition vers l\u2019apprentissage en ligne \u2013 on ne peut plus vraiment parler d\u2019enseignement ou même d\u2019éducation étant donné que l\u2019apprenant est en grande partie laissé à lui-même \u2013 n\u2019était certes pas encore répandue à grande échelle, mais elle avait déjà gagné plusieurs adeptes dans certaines écoles et dans certains programmes d\u2019études.Pour ma part, j\u2019en ai fait l\u2019expérience principalement au cégep et à l\u2019université.* Étudiante en pharmacie (UdeM) et en génie chimique à la Polytechnique 12 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 D\u2019abord, au cégep, j\u2019ai fait la connaissance de la théorie de la « classe inversée ».La « classe inversée » est une nouvelle pratique pédagogique qui a la prétention idéaliste de rendre l\u2019étudiant plus responsable et autonome dans son apprentissage.Dans ce système pédagogique, la matière est donc laissée à disposition de l\u2019apprenant sous forme de lectures, de vidéos explicatives et d\u2019autres exercices préparatoires qu\u2019il est invité à consulter par lui-même à la maison dans ses temps libres.En classe, les étudiants sont placés en équipes de travail et consacrent leur temps à faire leurs devoirs et des exercices pratiques.L\u2019enseignant est présent, accessoirement, pour répondre aux questions et faire un retour sur la matière vue à la maison, mais ce sont les étudiants qui font le plus gros du travail.Autrement dit, les rôles de la classe et de la maison sont inversés, ainsi que ceux du maître et de l\u2019élève.La maison devient le lieu d\u2019acquisition de la matière, le cœur de l\u2019apprentissage dont l\u2019élève est le maître, et la classe devient le lieu des devoirs, un organe secondaire dédié à la consolidation des acquis dont le maître a la responsabilité.Cette méthode, popularisée au Québec depuis une dizaine d\u2019années, a été développée aux États-Unis dans les années 1990 par Eric Mazur, professeur de physique à Harvard.Ensuite, dans les années 2000, elle a été perfectionnée par Bergmann et Sams, deux enseignants de chimie dans une école secondaire du Colorado1.Puis, en 2008, l\u2019entrepreneur américain Salman Khan reprend cette idée en fondant la Khan Academy, un organisme à but 1 Wiki-TEDia [En ligne].Université TÉLUQ ; 2013.« Classe inversée » [modifié le 15 janvier 2020 ; cité le 2 août 2020] ; [environ 22 écrans].Disponible : https://wiki.teluq.ca/wikitedia/index.php/Classe_ invers%C3%A9e 13 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 non lucratif ayant pour mission d\u2019offrir un enseignement gratuit et de qualité partout à travers le monde.La Khan Academy donne accès à une plateforme éducative en ligne gratuite comportant plus de 6000 vidéos traduites dans plusieurs dizaines de langues couvrant un large spectre de matières théoriques2.La plateforme rejoint actuellement près de 107 millions d\u2019utilisateurs dans 190 pays à travers le monde3.Ce messie de la « classe inversée » qui s\u2019autoproclame « éducateur » a popularisé cette idée en 2011 lors d\u2019une conférence TED (Technology, Entertainment and Design) visant à diffuser des idées novatrices dans différents domaines.Il y prêchait la bonne parole en encourageant les enseignants à utiliser ses vidéos pédagogiques pour « inverser » leurs classes et ainsi, réinventer l\u2019éducation4.Pour subsister, l\u2019OBNL reçoit, entre autres, des dons provenant des fondations personnelles de certains magnats de la Silicon Valley qui ont flairé la bonne affaire, tels que l\u2019investisseur John Doerr et le milliardaire Bill Gates5.En outre, depuis 2010, la fondation de Google a investi près de 2 Khan Academy [En ligne].« Mountain View (CA): Khan Academy » ; 2020.À propos [cité le 2 août 2020].Disponible : https:// fr.khanacademy.org/ 3 « Wade R.Khan Academy Founder: This is a suboptimal situation \u2013 I would always pick in-person learning ».Yahoo Finance [En ligne].2020 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://finance.yahoo.com/news/ sal-khan-this-is-a-suboptimal-situation-i-would-always-pick-in-person- learning-150007967.html 4 Wiki-TEDia [En ligne].Université TÉLUQ ; 2013.« Classe inversée » [modifié le 15 janvier 2020 ; cité le 2 août 2020] ; [environ 22 écrans].Disponible : https://wiki.teluq.ca/wikitedia/index.php/Classe_ invers%C3%A9e 5 Khan Academy [En ligne].« Mountain View (CA): Khan Academy » ; 2020.Donateurs [cité le 2 août 2020].Disponible : https:// fr.khanacademy.org/about 14 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 11 millions de dollars pour permettre à l\u2019organisme d\u2019améliorer sa plateforme en ligne, de créer de nouveaux contenus et de rejoindre davantage d\u2019enseignants à travers le monde6.Bill Gates lui-même présente la Khan Academy comme le futur de l\u2019éducation face au prétendu déclin des cours magistraux traditionnels7.D\u2019après lui, comme les étudiants ont désormais un accès illimité à l\u2019information, le rôle de l\u2019enseignant n\u2019est plus de transmettre les connaissances, mais plutôt de guider les étudiants dans leur propre quête de savoirs.Pourtant, la « classe inversée » est un phénomène relativement récent et les études sur le sujet ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour confirmer les retombées positives d\u2019un tel changement de paradigme sur l\u2019apprentissage des élèves8.Malgré tout, l\u2019enthousiasme pour toute forme de numérisation de l\u2019éducation au nom de l\u2019innovation reste débordant.Après tout, sur le papier, cette conception romantique de l\u2019école a de quoi séduire les esprits.Par ailleurs, qui n\u2019a jamais râlé contre le prof « plate » qui récite le manuel, le cours ennuyeux et inutile, l\u2019école en général qui aux yeux des adolescents apparaît souvent comme une extension de l\u2019autorité parentale oppressive contre laquelle ils sont naturellement portés à s\u2019insurger à leur âge ?Dans ce tableau utopique de l\u2019éducation, les enseignants n\u2019ont plus à se sen- 6 Google.org [En ligne].Khan Academy [cité le 2 août 2020]; [environ 4 écrans].Disponible : https://www.google.org/our-work/education/ khan-academy/ 7 Lavin [En ligne].Lavin Agency; 2013.« Bill Gates On How Salman Khan\u2019s Online Academy Is The Future of Education » [cité le 2 août 2020]; [environ 6 écrans].Disponible : https://www.thelavinagency.com/ news/bill-gates-on-how-salman-khan-s-online-academy-is-the-future- of-education 8 Bissonnette S, Gauthier C.« Faire la classe à l\u2019endroit ou à l\u2019envers ?Formation et profession » [En ligne].2012 [cité le 2 août 2020] ; 20 (1) : 23-28.Disponible : https://r-libre.teluq.ca/773/1/sbissonn-02-2012.pdf 15 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 tir comme les méchants geôliers et les étudiants recouvrent leur liberté en n\u2019ayant plus à « subir » la lourdeur de l\u2019école traditionnelle.Désormais, ils sont libres d\u2019écouter leurs cours au moment qui leur plait, à leur propre rythme, où bon leur semble.Ce vent de liberté est censé responsabiliser les jeunes et leur donner goût aux études.En pratique, cette conception un peu « baba cool » de l\u2019éducation s\u2019avère être une fantaisie « quétaine » inapplicable en l\u2019état à la réalité scolaire québécoise.En effet, les élèves, qu\u2019on voulait rendre plus responsables, négligent leur apprentissage à la maison, coupés qu\u2019ils sont d\u2019une relation enrichissante avec leur maître et abrutis par l\u2019enseignement impersonnel qu\u2019ils reçoivent par lectures autonomes faites en diagonale ou par vidéos visionnées en accéléré à minuit.Les retardataires qui n\u2019ont pas le temps de compléter les exercices préparatoires à la maison arrivent bredouilles en classe.Les plus rusés demandent à leurs amis sur le marché noir de leur prêter leur travail pour le recopier.Ainsi, en classe, la matière que les étudiants n\u2019ont pas bien assimilée à la maison, ils peuvent difficilement l\u2019appliquer dans leurs devoirs \u2013 d\u2019autant plus que la cacophonie ambiante rend toute concentration difficile \u2013 et s\u2019appliquent plutôt à bavarder.L\u2019enseignant disponible pour répondre à leurs questions est sollicité par plusieurs étudiants à la fois \u2013 qui se posent sans doute les mêmes questions \u2013 et est donc plus souvent indisponible qu\u2019autrement.Par conséquent, les apprenants avancent peu dans les tâches qui leur sont confiées en classe et tout ce travail non complété doit être terminé\u2026 à la maison ! Ils ont donc la responsabilité à la fois de comprendre la matière et de l\u2019appliquer dans leurs devoirs à la maison.Leur charge de travail se trouve alors doublée. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Ensuite, à l\u2019université, j\u2019ai fait l\u2019expérience de pratiques d\u2019enseignement à distance encore plus radicales que la « classe inversée ».Parfois, il n\u2019y avait que deux ou trois cours magistraux en présentiel dédiés à la révision et le reste du temps, le professeur n\u2019était joignable que par courriel ou occasionnellement, à son bureau.En classe, pendant la pause, les étudiants faisaient la file devant le bureau du professeur pour grappiller quelques minutes de mentorat personnalisé.Pour pallier ces difficultés de communication, un forum de discussion était ouvert où les étudiants étaient invités à répondre à leurs questions entre eux s\u2019ils en étaient capables.Cela permettait de contrôler les tonnes de courriels remplis d\u2019interrogations dédoublées que recevaient les professeurs de la part des étudiants.Cette dégradation de l\u2019éducation est pour moi vraiment désolante.Les cours à distance deviennent un matériel pédagogique que nous devons ingurgiter sur le coin d\u2019une table en pyjama et robe de chambre, coincés entre quatre murs et privés de la chaleur d\u2019une communauté.Il ne faut pas oublier que la vie étudiante et l\u2019esprit de fraternité qui règne sur un campus font partie intégrante d\u2019un milieu d\u2019apprentissage sain et propice à l\u2019épanouissement personnel des étudiants.Dans le même ordre d\u2019idées, j\u2019ajouterai que le programme d\u2019études auquel j\u2019étais inscrite à l\u2019université présentait un nombre particulièrement alarmant d\u2019étudiants souffrant de détresse psychologique.Cela s\u2019explique probablement en partie par l\u2019anxiété de performance largement répandue chez les étudiants de ce programme.Malgré tout, à mon avis, ce phénomène n\u2019est certainement pas étranger au fait qu\u2019une grande partie du cursus se base sur des pratiques d\u2019enseignement à distance.Je crois qu\u2019on renforce la détresse des étudiants en atrophiant les liens qui les unissent et qu\u2019on 17 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 accroît la pression qui pèse sur leurs épaules en « autonomi- sant » l\u2019enseignement et en augmentant la charge de travail à la maison.En extrapolant, on peut même supposer que, dans l\u2019équilibre de vie des étudiants, les limites de la sphère privée perdent du terrain au profit de celles de la sphère scolaire qui s\u2019étendent.En d\u2019autres termes, l\u2019école s\u2019invite à la maison.Cela fait peut-être en sorte qu\u2019elle occupe désormais une place disproportionnée dans la vie des jeunes en accaparant une grande part de leur énergie, de leur temps et de leurs préoccupations à la fois à l\u2019école et à la maison.À titre d\u2019anecdote, je mentionnerai que j\u2019ai déjà reçu, au cégep, un courriel d\u2019un professeur, avant même le premier cours, précisant les vidéos à visionner et les exercices à compléter pour le cours suivant.Or, en temps de pandémie, les sphères privée et scolaire sont solubles l\u2019une dans l\u2019autre, car l\u2019enseignement à distance fait de la maison le lieu dédié à l\u2019apprentissage.Cela risque d\u2019entraîner, d\u2019après moi, un déséquilibre encore plus important dans la vie des jeunes et par extension, une détresse psychologique accrue.Mais il y a pire encore : je crains que cette belle théorie susmentionnée ne corrompe le corps professoral et les administrations éducationnelles.En effet, l\u2019engouement pour le numérique et les nouvelles technopédagogies ne devrait pas masquer les enjeux éthiques que recèlent la « classe inversée » et l\u2019enseignement à distance.Je ne prétends pas que tous les professeurs pensent de manière opportuniste.En fait, plusieurs se laissent séduire en toute bonne foi.Il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019un problème généralisé.Néanmoins, en me basant sur l\u2019expérience que j\u2019ai vécue, je redoute les débordements possibles de cette nouvelle tendance. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 D\u2019abord, la « classe inversée » confine le rôle du professeur à celui d\u2019un accompagnateur pédagogique fournisseur d\u2019outils éducatifs9.Il s\u2019agit là des prémices d\u2019un mode d\u2019enseignement industriel basé sur la division du travail où le professeur ne prend plus en charge l\u2019ensemble de la tâche enseignante d\u2019un bout à l\u2019autre10.Il laisse le soin aux technologies de l\u2019information et autres ressources éducatives d\u2019assurer une partie du travail.D\u2019une part, les outils pédagogiques fournis aux apprenants (vidéos, lectures autonomes, exercices divers, etc.) pour formation à domicile ne sont pas toujours réalisés par le professeur lui-même.En effet, certains reprennent intégralement les vidéos explicatives produites par leurs collègues ou prédécesseurs et les remettent telles quelles entre les mains de leurs étudiants.Parfois, le matériel pédagogique n\u2019a pas été retouché depuis quelques années.Or, dans différents domaines, cela peut être problématique étant donné la vitesse à laquelle évoluent les choses.D\u2019autre part, une fois le matériel diffusé, les professeurs n\u2019enseignent plus vraiment.Ils n\u2019ont plus qu\u2019à faire une révision de la matière au besoin, à s\u2019occuper de la correction des examens et à répondre aux questions qui se présentent, du moins quand ils jugent que les étudiants ont suffisamment médité sur le sujet avec leur équipe de travail ou lorsque le contenu pédagogique ne contient pas la réponse.Par ailleurs, il arrive que les professeurs n\u2019aient même plus 9 Beaupré C, Ferland M, Peñafiel R, Pontbriand I, Séguin M, Bousquet R (Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec).« L\u2019enseignement à distance : Enjeux pédagogiques, syndicaux et sociétaux » [En ligne].FNEEQ ; mai 2019 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/190424Enseigne mentADistance-FINAL_CES_CF3_mai-2019.pdf 10 Ibid. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 à assurer une présence physique à leur bureau sur le campus, car la communication avec les étudiants en dehors des cours est entièrement numérique.Ensuite, cette nouvelle tendance s\u2019inscrit dans une logique néolibérale de marchandisation de l\u2019éducation.Avant la pandémie, l\u2019enseignement à distance et la « classe inversée » étaient des phénomènes relativement marginaux.Certains professeurs ou certains départements prenaient l\u2019initiative, de leur propre chef, de changer leurs méthodes pédagogiques en s\u2019inspirant du modèle américain.Ces pionniers étaient réellement convaincus du bien-fondé du remaniement opéré sans comprendre la logique de profit et de rentabilité dissimulée derrière cette belle théorie.Ils se laissaient honnêtement séduire par l\u2019idée d\u2019une école mieux adaptée aux besoins et à la réalité des étudiants, ce qui est une erreur à mon avis.En revanche, avec l\u2019avènement de la pandémie, la refonte généralisée des pratiques d\u2019enseignement risque d\u2019accélérer l\u2019intégration des établissements scolaires à une économie de marché.D\u2019une part, le sous-financement des établissements d\u2019enseignement par l\u2019État risque de les pousser à avoir recours de manière extensive à la formation à distance afin de réaliser des économies d\u2019échelle11.En effet, la formation à distance permet aux administrateurs d\u2019économiser sur les frais d\u2019entretien des locaux et sur le salaire des enseignants en diminuant leur nombre ainsi qu\u2019en augmentant la taille des groupes-cours12.D\u2019autre part, les entreprises privées fournisseuses de plateformes d\u2019apprentissage en ligne et de matériel technopédagogique s\u2019empareront de 11 Ibid.12 Ibid. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 l\u2019opportunité en or que leur offre la pandémie pour étendre leurs tentacules et mousser la vente de leurs plus récentes innovations13.Les étudiants seront alors la cible d\u2019une approche clientéliste visant à les convaincre des bienfaits de ces nouveaux services éducationnels14.Par exemple, on prône déjà la création de courtes leçons filmées, car l\u2019attention du public pour un stimulus cognitif tant à s\u2019estomper après 10 minutes15.On insiste aussi sur le fait que la « classe inversée » permet aux étudiants d\u2019apprendre à leur propre rythme, au moment et à l\u2019endroit qu\u2019ils ont choisis.On cherche ainsi désespérément la « pilule miracle » qui fera enfin aimer l\u2019école aux jeunes au détriment, parfois, des valeurs humanistes fondamentales de l\u2019éducation.Autrement dit, cette nouvelle méthode éducative dissimule de nombreux enjeux déontologiques sur lesquels les professeurs et les établissements d\u2019enseignement devraient se pencher sans plus tarder.Assurément, ce n\u2019est pas l\u2019ensemble du corps professoral qui soit à blâmer.Néanmoins, cette porte ouverte se doit d\u2019être refermée rapidement 13 Facal J.« Les marchands du temple ».Le Journal de Montréal [En ligne].2020 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://www.journaldemontreal.com/2020/07/25/les-marchands-du-temple 14 Beaupré C, Ferland M, Peñafiel R, Pontbriand I, Séguin M, Bousquet R (Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec).« L\u2019enseignement à distance : Enjeux pédagogiques, syndicaux et sociétaux » [En ligne].FNEEQ ; mai 2019 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/190424Enseigne mentADistance-FINAL_CES_CF3_mai-2019.pdf 15 Dubé JS (Service de soutien à la formation de l\u2019Université de Sherbrooke).« De retour en classe\u2026 inversée : enthousiasme, scepticisme et recherches ».Perspectives SSF [En ligne].2013 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://www.usherbrooke.ca/ssf/veille/ perspectives-ssf/numeros-precedents/octobre-2013/le-ssf-veille/ de-retour-en-classe-inversee-enthousiasme-scepticisme-et-recherches/ 21 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 pour éviter à notre système d\u2019éducation de glisser en eaux troubles, d\u2019autant plus que l\u2019expérience nouvelle de cette méthode pédagogique à l\u2019automne risque de créer un dangereux précédent.Pour conclure, à mon avis, la technologie est certainement un atout à ajouter au coffre à outils pédagogiques des enseignants, mais elle ne devrait pas accaparer toute la place au point d\u2019atrophier les rapports profitables entre l\u2019étudiant et son professeur ou entre les étudiants eux-mêmes.J\u2019espère que ce plaidoyer donnera à réfléchir aux différentes parties prenantes du système scolaire québécois et qui sait, qu\u2019il réveillera le militantisme étudiant étonnamment muet devant la menace qui plane sur le futur de l\u2019éducation16.q 16 Lorange P.« Enseignement à distance : quel héritage des carrés rouges ?» La Presse [En ligne].2020 [cité le 2 août 2020].Disponible : https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-07-06/enseignement- a-distance-quel-heritage-des-carres-rouges.php 22 Articles Philippe Lorange* Distanciation nationale Les Québécois forment un drôle de peuple.À plusieurs reprises, on nous a dépeints comme étant habités de désirs contradictoires, et d\u2019une incapacité à trancher.Nous voulons un Québec libre dans un Canada uni, comme disait l\u2019autre.Ce trait d\u2019ambiguïté révèle peut-être une forme d\u2019immaturité collective et le signe d\u2019une conscience nationale détournée, mais toujours tapie au fond de notre être.Notre intuition la plus haute, dans des moments fugitifs, sait ramener nos aspirations fondamentales à la conscience dans les temps d\u2019adversité.La crise du coronavirus montre comment notre peuple est capable du meilleur comme du pire, mais aussi que son destin national n\u2019est pas encore résolu.Entre le ti-counisme des ruées vers le papier hygiénique et la générosité spontanée des milliers de C.V.au réseau de la santé et de la mobilisation pour les des dons de sang, on dirait que le Québécois ne connaît pas de juste milieu.Tout le monde l\u2019a vite remarqué, François Legault et Justin Trudeau détonnent par leur approche respective.Le premier ministre du Québec incarne toute la sagesse de notre personnalité collective, travaillée par le temps long des bouleversements historiques et des hivers sans merci.Sa volonté de fer illustre l\u2019obstination du paysan * Étudiant en science politique et philosophie à l\u2019Université de Montréal. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 canadien-français, son éternel moyen de moyenner, et ce que Alexis de Tocqueville nommait « cette crainte salutaire qui fait veiller et combattre.» Ces conférences de presse quotidiennes, attablées devant une file de fleurdelisés, sur fond noir, à côté de ses acolytes Horacio Arruda et Danielle McCann, savent dégager l\u2019esprit de sérieux et la fidélité nationale qui animent nos gouvernants.Pas de détours, seulement des propos qui vont droit au but : le bilan de la situation et les nouvelles mesures, point barre.De jour en jour, Legault a su habituer les Québécois à apprendre à composer avec leur nouveau mode de vie.Son initiative pour inviter les jeunes à ne pas tout gâcher est un coup de force.Certes, on aimerait parfois qu\u2019il hausse un peu son registre de langage, lequel donne l\u2019impression que le père en lui parle à ses enfants.Mais face à l\u2019ampleur du défi à surmonter, on a tendance à laisser de côté ces questions de forme, et à rire gentiment de ce défaut.De son côté, le porte-parole du Canada \u2013 parce qu\u2019il n\u2019y a plus de premier ministre dans cette fédération \u2013 se trouve aux antipodes de son homologue québécois.Distant, absent, perdu, faiblard, presque indifférent : on est en droit de se demander s\u2019il y a encore âme qui vive dans ce corps qui nous promettait, il y a si peu, « les voies ensoleillées ».Confiné avec « sa Sophie » \u2013 pour reprendre Charlebois \u2013, il donne l\u2019impression d\u2019être aussi plongé dans les nuages que le chanteur d\u2019« Entre deux joints ».Transworld, Nord- East, Eastern, Western, pis Pan-American: toutes les lignes aériennes demeurent ouvertes ! Évidemment, la réalité a fini par le rattraper.Comme toujours, il excelle dans l\u2019art de l\u2019esquive, mais cette fois-ci, le peuple la trouve moins drôle.Dans le monde précoronavirus, on pouvait passer toute une carrière politique à débiter des insignifiances mondialistes sur tous les toits.L\u2019égoportrait était encore cool dans des 24 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 sociétés pacifiées sans taux de chômage trop élevé.Mais ce temps est terminé : la crise sanitaire en cours est le fruit de cette mondialisation « heureuse ».Beaucoup ont perdu leur emploi, voire leur commerce, et n\u2019ont aucune idée de ce que l\u2019avenir sera fait.Malgré les annonces du fédéral de soutiens aux particuliers et aux entreprises, on peut s\u2019attendre à des complications bureaucratiques qui rendront la vie dure à des citoyens mal compensés.Il ne serait pas étonnant que le Québec soit maltraité dans cette affaire, comme dans maints autres dossiers.L\u2019entêtement de Trudeau à laisser son pays n\u2019être qu\u2019une passoire relève de l\u2019irresponsabilité légendaire.Au nom de la science, il nous affirmait que la fermeture des frontières n\u2019était qu\u2019une illusion, pour ensuite se raviser 24 heures plus tard.Surprise, la science avait subitement changé de camp ! Xénophile jusqu\u2019à l\u2019absurde, il renforce le danger public en laissant encore passer les clandestins au chemin Roxham \u2013 la médiatisation du phénomène l\u2019a au moins poussé à les placer en isolement1.L\u2019homme en poste traduit l\u2019inconsistance de son pays, qu\u2019il aime à décrire comme n\u2019ayant pas d\u2019identité profonde.Pourtant, on ne célèbre pas la naissance d\u2019un État postnatio- nal, car cela signifie la promesse de son éclatement.Toute société a besoin de s\u2019unir autour d\u2019un destin commun et d\u2019une mémoire qui l\u2019habite.Trudeau reflète la superficialité de la fédération qu\u2019il est censé diriger.Son air fringant et ses costumes lui sont inutiles face à la gravité de la situation.Force est de constater que ce sont les hommes qui habitent 1 « Nous nous sommes entendus pour loger temporairement, à partir de demain, tous les demandeurs d\u2019asile, afin d\u2019assurer qu\u2019ils soient tous isolés pendant 14 jours, comme toute autre personne.» \u2013 Chrystia Freeland, vice-première ministre du Canada.in François Messier.2020.« La frontière \u201cprobablement\u201d fermée dans la nuit de vendredi à samedi.», Radio-Canada, 19 mars.En ligne.https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1675336/premier-ministre-canada-justin-trudeau-covid-19- epidemie (consulté le 19 mars 2020) 25 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 l\u2019Histoire qui sont capables d\u2019y faire face et de faire plier le cours des événements.Les dirigeants-mannequins ne sont pas faits pour autre chose que la couverture magazine : face aux crises, ils se dérobent et suscitent les huées.Bon nombre de Québécois se rendent bien compte qu\u2019Ottawa pose un sérieux problème dans cette crise sanitaire.En jetant un coup d\u2019œil à ce qui se passe de l\u2019autre côté de l\u2019Atlantique, on peut avoir une idée de ce à quoi ressemble une pandémie mal contrôlée.À l\u2019heure où ce texte est écrit, on apprend, entre autres, que l\u2019Italie enregistre plus de morts que la Chine, pourtant habitée d\u2019un nombre bien plus important de citoyens.La France, quant à elle, tenait le premier tour de ses élections municipales avec un taux d\u2019abstention record (et pour une fois, on s\u2019en réjouira !).En Grande-Bretagne, les autorités politiques songent encore à appliquer la méthode controversée de « l\u2019immunité collective », qui fait craindre le pire pour nombre d\u2019experts2.C\u2019est par cette inquiétude légitime d\u2019un enlisement sans précé- dent que plusieurs Québécois voient renaître en eux le vieil instinct national de l\u2019indépendance.Tous savent très bien que si Québec avait présentement les pouvoirs de contrôler les frontières et les lignes aériennes, on ne se retrouverait pas dans la même conjoncture.Or, avec le retard qu\u2019a pris le gouvernement canadien pour agir, il n\u2019est pas exclu que la fédération sombre dans le même destin que la vieille Europe.Néanmoins, d\u2019autres croient que le problème relève du parti au pouvoir et non du régime en place.C\u2019est ce 2 « C\u2019est ce qu\u2019a visiblement compris Boris Johnson qui, lundi 16 mars, a reçu une étude épidémiologique estimant qu\u2019avec la stratégie d\u2019un total laisser-faire, le coronavirus pourrait tuer 510 000 personnes au Royaume- Uni.» in Pierre Bienvault.2020.« Contre le coronavirus, des stratégies différentes d\u2019un pays à l\u2019autre », La Croix, 17 mars.En ligne.https://www.la-croix.com/Monde/Contre-coronavirus-strategies-riposte-differentes- dun-pays-lautre-2020-03-17-1201084614 (consulté le 19 mars 2020) 26 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 qu\u2019a exprimé Denise Bombardier dans sa chronique du 17 mars au Journal de Montréal intitulée « Justin Trudeau doit partir3 ».On sait de Mme Bombardier, comme bien des indépendantistes déçus de sa génération, qu\u2019elle s\u2019est résignée à accepter un Québec province canadienne.Cette démission est compréhensible après qu\u2019une personne ait traversé les tribulations indépendantistes et tous les efforts déployés depuis ces dernières décennies pour réaliser un pays qui ne vient pas.Dans cette perspective apathique, il suffirait ainsi d\u2019élire un homme ou une femme forte à la tête du pays pour tout faire rentrer dans l\u2019ordre.Certes, il serait moins inquiétant qu\u2019un Stephen Harper dirige le pays en ce moment même que son successeur.Si l\u2019homme avait moins de charisme qu\u2019un robot, il avait quand même le minimum d\u2019esprit pour poser des gestes de sécurité nationale fondamentaux.Il n\u2019en demeure pas moins que, peu importe le parti au pouvoir, le régime canadian aurait causé, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, des problèmes de coordination entre les actions posées par Québec et Ottawa dans la gestion de la crise.L\u2019importance du défi auquel nous faisons face ne nous donne pas le luxe de perdre notre temps dans de pareils bras de fer.Et, même s\u2019il avait fallu qu\u2019Ottawa agisse dans la perfection, il aurait compensé sa bonne action en compromettant jour après jour notre plein développement collectif, que ce soit dans le commerce, la protection de l\u2019environnement ou au sujet des questions identitaires.D\u2019une façon ou d\u2019une autre, nous finissons toujours par payer le prix de la défaite collective.3 « Justin Trudeau est une comète, séduisante certes, mais c\u2019est d\u2019un dirigeant, les pieds fixés dans l\u2019acier, que le Canada a besoin dans le malheur qui s\u2019abat sur lui.» in Denise Bombardier.2020.« Justin Trudeau doit partir », Le Journal de Montréal, 17 mars.https:// www.journaldemontreal.com/2020/03/17/justin-trudeau-doit-partir (consulté le 19 mars 2020) 27 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Face à ce constat, la CAQ ne peut demeurer innocemment fédéraliste.Horacio Arruda, le directeur national de la Santé publique du Québec, échappait un lapsus dans la conférence de presse du 19 mars dernier.En parlant du Québec, il affirmait qu\u2019« on est encore un pays », avant de se reprendre pour rappeler qu\u2019en fait, nous étions toujours une province, du moins une nation ?\u2013 un État, lui soufflera Legault, dans un imbroglio qui fait penser à la fameuse scène de Bob Gratton qui définit ce qu\u2019est un Québécois.Sans essayer de déduire les convictions intimes de M.Arruda, on peut remarquer que cette erreur a quelque chose de révélateur sur l\u2019état de la conscience nationale.Face au contraste entre l\u2019incompétence d\u2019Ottawa et l\u2019efficacité de Québec, il devient plus évident, pour le citoyen lambda, que son État naturel se retrouve de ce côté de la rivière des Outaouais.Dans les prochains mois à venir, peut-être que les membres de la CAQ iront de l\u2019avant avec un autonomisme plus assumé afin d\u2019éviter que l\u2019absence d\u2019initiatives du gouvernement canadien ne compromette les efforts de Québec pour contenir la crise.Si ce n\u2019est pas eux qui le font, c\u2019est peut-être le peuple lui-même qui les poussera à prendre cette voie : rappelons-nous comment les intentions à la souveraineté étaient en hausse lors du scandale des commandites.La réapparition de la doctrine « Égalité ou indépendance » n\u2019est pas inimaginable, ni la possibilité d\u2019un schisme dans la coalition gouvernementale comme au Parti libéral du début des années 1990, suite aux conclusions du rapport Allaire.D\u2019une manière ou d\u2019une autre, ce parti n\u2019aura plus le luxe de s\u2019en tenir à un strict fédéralisme, dont la peinture de la façade s\u2019écaille de jour en jour.S\u2019il n\u2019entame pas un virage autonomiste, un Parti québécois bien dirigé \u2013 et c\u2019est loin d\u2019être garanti \u2013 pourrait vite le devancer en le talonnant sur tous les grands sujets d\u2019actualité.Des candidats 28 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 comme Paul Saint-Pierre Plamondon et Frédéric Bastien, même s\u2019ils devaient ne pas se faire élire, peuvent pousser le prochain chef à se tourner davantage vers un nationalisme assumé.Dans le nouveau paradigme de la démon- dialisation4 dans lequel nous entrons, de plus en plus de Québécois pourraient prendre envie à détenir les pouvoirs sur les frontières et tout ce qui a trait aux mouvements migratoires et, plus généralement, à la gestion de la santé publique.Bref, que les caquistes ne s\u2019assoient pas trop vite sur leurs lauriers, car en de tels temps d\u2019incertitude, les événements se succèdent rapidement et les jeux peuvent changer d\u2019un instant à l\u2019autre.Le gouvernement Legault aime à nous rappeler qu\u2019il est impératif de pratiquer la distanciation sociale, mais ce que nous avons aussi besoin, c\u2019est de distanciation nationale.q 4 Bastien Lejeune.2020.« Philippe de Villiers : Le nouveau monde est en train de mourir du coronavirus », Valeurs actuelles, 18 mars.https:// www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/philippe-de-villiers- le-nouveau-monde-est-en-train-de-mourir-du-coronavirus-117159?fbclid =IwAR3ISftnuoYfAr0aa97UTH5U045aDSCwhookdeIVFnMvg-LP3XqOF- 7Zf6K8 (Consulté le 19 mars 2020. 29 Articles Rémi Villemure* Confinement et indépendance Au tout début du tome 1 de Mes Mémoires (1878-1920), Lionel Groulx évoque l\u2019enfance, qui fut la sienne, de façon merveilleuse.Élevé sur une petite ferme de la région de la Montérégie, celui qui deviendrait un jour l\u2019intellectuel québécois le plus influent de la première moitié du XXe siècle se disait, dès son plus jeune âge, « prisonnier joyeux de son petit horizon ».Jusqu\u2019à tout récemment, la formule empruntait à l\u2019oxymore ses lettres de noblesse.Si elle prenait tout son sens au fil de la découverte de l\u2019œuvre du chanoine, elle avait tout de même de quoi perturber le jeune lecteur de cette vaste composition.Puis, les temps ont changé.En cette période ponctuée par de nombreuses incertitudes, cette métaphore \u2013 qui n\u2019a rien à envier au proverbe \u2013 semble se marier au réel.Depuis le début du printemps 2020 ont circulé de nombreuses analyses \u2013 certaines plus sérieuses que d\u2019autres \u2013 de la situation ô combien renversante que nous sommes à traverser.Le droit de parole a bien évidemment été respecté selon l\u2019ordre des choses.* Auteur. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Les premiers intervenants se sont réclamés des sciences naturelles.Médecins, scientifiques et experts de la « Santé publique » ont circulé, pour éventuellement se relayer au travers d\u2019un concert de communications plus contradictoires les unes que les autres.Il fallait à la fois informer, rassurer et prévenir une population divisée.Force est de constater aujourd\u2019hui que ces trois batailles furent difficiles à concilier.Après les prioritaires du discours public se sont imposés les porte-paroles \u2013 outrés par ailleurs de passer deuxièmes \u2013 de la finance.Grands capitalistes, économistes et travailleurs non bénéficiaires des mesures d\u2019aide d\u2019urgence du gouvernement fédéral ont tenté de ramener un peu d\u2019ordre dans la chaîne de commandes.Nous avons alors eu droit à un plaidoyer en faveur du retour au modèle \u2013 déjà ancestral \u2013 économique que nous avions pourtant l\u2019occasion d\u2019observer encore une fois dans sa plus grande précarité.Contrairement à ce que les dieux de la « santé publique » se sont efforcés de répéter, les entremetteurs du modèle économique mondialiste ont appelé à une sorte de non-intervention.Au moment où ces mots se couchent sur cette page, on peut encore entendre ces agents fragilisés de la finance sacralisée exiger que l\u2019on priorise enfin « les vraies affaires ».Puis, est venu depuis quelques semaines le tour des artisans de l\u2019idée d\u2019exprimer quelques réflexions en lien avec ce qui nous arrive.Si nous n\u2019étions pas sans savoir que penser nécessitait plus de temps que tergiverser, il n\u2019en demeure pas moins que certaines voix se faisaient attendre.Des philosophes, comme Alain Finkielkraut, ont salué « le retour inespéré du silence » et n\u2019ont pas hésité à qualifier le confinement en ce sens de « moment de grâce ».Les historiens, eux, ont annoncé qu\u2019ils livreraient une bataille plutôt habituelle.D\u2019un côté, on reconnaitrait d\u2019emblée le 31 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 caractère unique de la crise du coronavirus tandis que de l\u2019autre, une classe de travailleurs du temps se réfugierait derrière une posture moins bruyante.On s\u2019adonnerait plutôt à des exercices de comparaison que nous connaissons bien, ceux-ci tendraient à relativiser les impacts anticipés d\u2019une crise pourtant sans précédent chez plusieurs générations.Dans l\u2019ensemble, l\u2019introduction des intellectuels se ferait au moins dans le calme, un luxe qui tend à disparaître depuis quelques semaines \u2013 n\u2019en déplaise à Finkielkraut.Le Québec n\u2019a pas échappé à cette distribution de la parole publique.Lorsque nous avons commencé à « sortir de la crise » et que les commentateurs du présent ont accepté de céder un peu de terrain, bien peu d\u2019intellectuels en ont profité pour tisser un lien absolument nécessaire entre le confinement et l\u2019indépendance du Québec.Certains ont parlé de l\u2019âge de la démondialisation, d\u2019autres des vertus oubliées du nationalisme, mais peu nombreux sont ceux qui ont osé ramener la question de l\u2019indépendance, pourtant intimement analogue à la notion de « crise ».Un semblant d\u2019exercice d\u2019étymologie s\u2019impose.À une époque, « confiner » signifiait « toucher aux confins d\u2019un pays ».Si le mot sera rénové dans les prochaines années, l\u2019énoncé ci-haut \u2013 bien que désuet \u2013 ne devrait pas pour autant perdre de son autorité.Il serait même intéressant de l\u2019appliquer au contexte québécois.Dans les derniers mois, les Québécois ont été confinés au Québec.Cette conjoncture a alors marqué le retour imprévu de l\u2019Autre.Rappelons-nous les premiers balbutiements, remontons pour ce faire à la mi-mars.Certains États à travers le monde se distinguaient alors par leur façon bien particulière de gérer la crise, d\u2019autres faisaient piètre figure. 32 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Les Québécois ont été nombreux à se comparer à chacun de ces États étrangers \u2013 y compris les autres provinces du Canada \u2013 à se retourner ensuite contre eux-mêmes \u2013 c\u2019était inévitable \u2013 et à constater alors qu\u2019eux aussi, Québécois, géraient cette affaire de façon tout à fait particulière.Après tout, ils se débrouillaient de façon propre à eux.Dès le départ, les chiffres ont envahi l\u2019espace public.Du « nombre de cas » au « nombre de tests effectués » en passant par le « nombre de masques » au « nombre de lits d\u2019hôpitaux », nous nous sommes lancés dans une excursion pour laquelle nous étions pour la plupart disqualifiés.Le chiffre avait une propriété spectaculaire, incompréhensible parfois, mais le principe était toujours le même : les Québécois regardaient ici et ailleurs, ils concevaient l\u2019Autre.Jamais depuis au moins vingt ans n\u2019avaient-ils considéré l\u2019Ontarien comme un être aussi étranger.Il leur apparaissait si loin, semblait logé sur une toute petite planète lointaine.Il habitait \u2013 et habite toujours \u2013 à quelques kilomètres pourtant, à l\u2019ouest plus précisément.Fédéralistes, indépendantistes comme indécis, n\u2019ont pas eu besoin de se faire imposer le confinement pour dessiner l\u2019Ici et l\u2019Ailleurs.Le merveilleux réflexe de la distinction nationale est revenu au galop : les Québécois ont d\u2019abord pensé à leurs familles, à leurs amis, en d\u2019autres mots : à ceux qui leur ressemblaient.Ils ont composé l\u2019avenir au « Nous ».Le geste n\u2019avait rien d\u2019égoïste, il répondait à un besoin que certains appellent encore aujourd\u2019hui caprice, mais que d\u2019autres s\u2019acharnent heureusement à présenter comme la nécessaire étape qui devra venir.Les Québécois sont différents et l\u2019avaient oublié.La différence est parfois une chose que l\u2019on évoque sans pouvoir la nommer.La pandémie est venue corriger cette situation.De nombreux sondages sont venus démontrer 33 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 que les Québécois étaient toujours plus optimistes, moins stressés (Léger et l\u2019Association d\u2019études canadiennes, 2020) et satisfaits en plus grand nombre de leurs décideurs que les Canadiens en général (Léger, mars 2020).Un autre phénomène a été très peu soulevé \u2013 puisqu\u2019il relevait aussi davantage de la science sociale \u2013 et il concerne le caractère latin des Québécois.Celui-ci les distingue depuis toujours du reste du Canada et cela a été illustré de façon très soutenue cette fois.Benoît Mâsse, de l\u2019École de santé publique de l\u2019Université de Montréal, observait vers la fin du mois d\u2019avril que la propension des Québécois à sortir, à se toucher et à se prendre dans leurs bras, représentait une explication non négligeable des résultats du Québec par rapport au reste du Canada.Le plus étonnant dans cette affaire, c\u2019est que même en considérant que les Québécois forment un peuple amoureux de la chair et friand d\u2019accolades, cela ne les a pas empêchés de présenter tout de même le bilan le plus impressionnant parmi tous les États d\u2019Amérique du Nord en matière de respect des consignes de distanciation sociale (Données de géolocalisation de Google).Il est ainsi tout à fait autorisé de conclure qu\u2019en ces temps si particuliers, le peuple québécois s\u2019est uni, qu\u2019il s\u2019est dressé comme aucun État n\u2019a été capable de le faire de ce côté de l\u2019océan.La réponse des Québécois a été si solidaire que le premier ministre François Legault \u2013 officiellement favorable au fédéralisme canadien \u2013 n\u2019a pu s\u2019empêcher de prononcer un lapsus des plus savoureux quelque part en avril : « On est avec l\u2019Allemagne, un des pays, un des États qui a le plus testé à présent ».Quelques instants plus tard, il rajoutait que « bientôt, les beaux jours s\u2019en viennent [\u2026] tranquillement, le Québec va renaître.On ne sera pas tout à fait pareil à avant la crise.Bien honnêtement, on va sortir grandis de cette épreuve, plus unis, plus forts et construire un Québec encore plus fier [\u2026] ». 34 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Le professeur Raymond Barbeau écrivait en 1959 dans un texte intitulé Libération que l\u2019« évolution historique du Canada s\u2019accomplit contre nous ».Il est permis d\u2019espérer que les Québécois profiteront éventuellement de l\u2019évolution historique mondiale pour entreprendre la route qui hurle depuis si longtemps.q 35 Articles Pascal Leduc* Le localisme : quel modèle pour le Québec ?La crise sanitaire actuelle a plongé le Québec dans une profonde réflexion sur la gestion de son économie.À gauche comme à droite, on s\u2019interroge sur la meilleure façon de promouvoir l\u2019économie locale, de réduire la dépendance internationale sur les biens et produits sensibles tout en continuant de favoriser le flux des échanges économiques transfrontaliers.À moins de fréquenter les gens à gauche de la gauche, on ne trouve plus personne pour militer pour des mesures protectionnistes traditionnelles comme les nationalisations, la réglementation accrue, la hausse des barrières tarifaires et la taxation du grand capital pour stimuler et protéger l\u2019économie locale.Le localisme ou la promotion d\u2019une économie de proximité devient alors beaucoup plus complexe à définir et à élaborer en une stratégie cohérente qui aura un effet structurant et directeur sur les politiques industrielles, le support aux entreprises, la fiscalité.Ce défi existe dans plusieurs pays, dont l\u2019Angleterre qui a refusé de prolonger l\u2019expérience de la mondialisation laissée à elle-même.Avec le Brexit, le pays berceau de la révolution industrielle et de l\u2019économie de marché refuse de considérer * L\u2019auteur dirige sa propre firme-conseil en gestion stratégique et commerciale.Au cours des 24 dernières années, il a également occupé des rôles de direction dans des entreprises manufacturières et a siégé sur des conseils d\u2019administration et comités d\u2019association de manufacturiers canadiens.Il partage ses réflexions à titre personnel. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 le PIB par habitant, le niveau d\u2019activité économique, comme son guide suprême.Les questions de cohésion sociale, de respect des mœurs locales, de permanence anthropologique ont influencé le choix des Anglais à quitter l\u2019Europe et à reprendre le contrôle de leurs frontières et de ce qui se passe à l\u2019intérieur de celles-ci.Ici, on doit définir quel modèle sera approprié et comment le mettre en application dans le contexte géopolitique unique que vit le Québec en Amérique du Nord.Car promiscuité et localisme chez nous doivent nécessairement conjuguer une promotion de la propriété et une production québécoise avec comme objectif le renforcement de la cohésion environnementale et sociale, la création de valeur économique et la réduction de la dépendance envers l\u2019étranger.À cet égard, la crise sanitaire a éclairé plusieurs nations concernant la complexité des chaines d\u2019approvisionnement et la dépendance au lointain dans des secteurs clés.Plusieurs gouvernements, dont ceux du Québec et de la France, ont promis des politiques industrielles et sectorielles vigoureuses pour réduire leur dépendance envers les marchés internationaux sur médicaments et produits essentiels.L\u2019image de Trump décidant où seront expédiés les masques médicaux de 3M a frappé l\u2019imaginaire et glacé le sang des citoyens dépendant de cette décision pour assurer leur sécurité et celle de leurs proches.Cette situation a stimulé une réflexion obligée de nos dirigeants.Également, en toute logique, le mouvement écologique a récemment pointé du doigt les chaines d\u2019approvisionnement complexes mises sur pied pour profiter de la main-d\u2019oeuvre bon marché asiatique et faisant faire le tour de la planète à des produits, saccageant l\u2019écologie planétaire au bénéfice des actionnaires.Ainsi, en nous poussant dans nos derniers retranchements et en nous faisant regretter notre dépendance écono- 37 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 mique face aux entreprises et biens venant de l\u2019étranger, la COVID-19 n\u2019a fait que mettre en vitrine des défis qui existaient déjà, mais qu\u2019a ignorés le gouvernement provincial précédent, dont l\u2019apathie devant le changement de mains de RONA et de St-Hubert, les scandales de Lavalin et Bombardier n\u2019ont eu d\u2019égal que son absence de vision devant les défis de nos PME dans une économie mondiale.Loin d\u2019excuser le gouvernement Couillard, mais signe d\u2019une tendance soutenue chez nos dirigeants politiques, on se souviendra que c\u2019est le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard qui partit le bal de l\u2019immobilisme et du laisser- aller en acceptant la vente de Provigo à l\u2019ontarienne Loblaw en 1998 malgré une participation de la Caisse de dépôt dans la transaction.Celle-ci finira par vendre ses actions à Loblaw.On le sait aujourd\u2019hui, cette transaction causa le transfert de nombreux emplois « payants » en Ontario tant chez le détaillant que ses fournisseurs dont plusieurs PME locales.Et les employés-cadres québécois de l\u2019entreprise qui ont survécu doivent maintenant travailler en anglais.Le même phénomène voire la même microcatastrophe tranquille se répétera dans l\u2019avenir si le gouvernement privilégie la génuflexion aveugle face à l\u2019idéologie dominante et néglige d\u2019évaluer l\u2019impact social direct et les effets induits sur l\u2019écosystème existant de l\u2019entreprise lors d\u2019une acquisition par une firme étrangère.On doit donc parfois faire exception et garder ces centres de décision et sièges sociaux ici, surtout lorsqu\u2019on prétend promouvoir les emplois bien rémunérés et le « Québec d\u2019abord ».Par ailleurs, on ne peut parler de localisme sans considérer l\u2019importance de l\u2019intégration des entreprises dans la communauté.On observe souvent des différences marquées entre l\u2019intégration d\u2019une entreprise ayant son centre de décision ici et celui d\u2019une succursale canadienne de grande 38 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 entreprise globale.La succursale locale ou le siège social local d\u2019une telle entreprise est souvent considéré par le siège social mondial situé à New York, Paris, Londres (ou Toronto) comme un simple centre de profit et un camp de développement pour la génération montante des dirigeants mobiles de l\u2019entreprise.Elle ne possède souvent aucune opération manufacturière ici et concentre ses efforts sur le maintien de bons rapports avec le siège social mondial et l\u2019exécution d\u2019activités commerciales faisant ici la promotion de produits conçus ailleurs.Au niveau de l\u2019implication socio-économique, outre les activités caritatives ponctuelles gérées par les « com », peu de ces entreprises ne souhaitent évidemment être sous les projecteurs.On évite de nous exposer la réalité à l\u2019intérieur des murs comme le fit maladroitement, mais avec franchise le président de L\u2019Oréal Canada en qualifiant la langue française au Québec de « curiosité intellectuelle » dans une entrevue à La Presse Affaires au début de la décennie précédente.Et un récent rapport de l\u2019OQLF nous apprend que les deux tiers des entreprises montréalaises imposent la maitrise de l\u2019anglais comme critère d\u2019embauche, et pas seulement pour « s\u2019occuper des clients ».C\u2019est qu\u2019il arrive fréquemment que le dirigeant parachuté d\u2019ailleurs à la tête d\u2019une division canadienne refuse d\u2019apprendre le français et impose l\u2019anglais dans les communications internes et très souvent, paradoxalement, au nom de l\u2019ouverture à l\u2019Autre et de l\u2019efficacité.Et il est interdit d\u2019en rire.Étrangement, le centre interculturel de Montréal vole d\u2019ailleurs au secours du dirigeant internationaliste en rapprochant langue française et racisme dans son dernier rapport.Le devoir d\u2019intégration s\u2019est inversé dans ces entreprises globalisées et on a l\u2019outrecuidance d\u2019habiller la réelle hostilité aux locaux dans les faux habits de la diversité.On ne nomme pas 39 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 ce qu\u2019on exige pourtant de facto : que l\u2019employé laisse sa langue, ses coutumes et ses mœurs à la maison.Toute cette dynamique (et la somnolence complice de l\u2019OQLF) pourrait non seulement faire l\u2019objet d\u2019une longue chronique distincte, mais nous démontre bien l\u2019improbable implication locale d\u2019une compagnie de propriété étrangère qu\u2019on laisse à elle-même.Mondialisation oblige, ce type d\u2019entreprise n\u2019est pas près de disparaitre et il faudra donc établir des critères comparatifs permettant d\u2019évaluer la valeur socio-économique complète de tous les acteurs de l\u2019économie locale, qu\u2019ils soient locaux, partiellement locaux ou globaux.L\u2019empreinte écologique, le respect des coutumes locales et la représentativité du conseil de direction sont tant d\u2019éléments à considérer.Que pourrait être un critère de représentativité aussi simple que facile à appliquer ?Que 80 % des administrateurs de la filiale soient des Québécois et Québécoises francophones, par exemple.Naturellement, la propriété locale et la production locale viennent en tête de liste des indicateurs importants de l\u2019intégration de l\u2019entreprise dans son milieu.Plus l\u2019entreprise est présente et intégrée à sa communauté, plus elle aura tendance à y investir et à s\u2019y impliquer.Dans le commerce au détail, les acteurs du Panier bleu sont d\u2019ailleurs en pleine consultation sur l\u2019importance de la propriété et de la production dans leur support des entreprises locales.En attaquant ce nouveau chantier, on devra par ailleurs admettre que le dossier est complexe et qu\u2019on doit éviter de tomber dans les pièges faciles et irréalistes afin qu\u2019une politique favorisant le localisme ne s\u2019apparente pas à une politique de demeurés.On a entendu récemment la mairesse de Montréal demander de laisser tomber Costco au profit du commerce de quartier.Celle qui s\u2019exprime plus souvent comme une militante moussant ses croyances que comme mairesse devant gouverner nous fournit ici une bonne matière à réflexion. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Dans les faits, plusieurs vous diront que Costco traite ses employés québécois avec grand respect, tant au niveau de la rémunération que des possibilités d\u2019avancement.On vend à bas prix sans sous-payer ses employés.D\u2019ailleurs, contrairement à bien d\u2019autres, jamais n\u2019a-t-on entendu Costco réclamer l\u2019ouverture des frontières et l\u2019immigration massive pour se payer une main d\u2019œuvre bon marché.Aussi, à la lumière de ce que l\u2019on voit dans les médias au sujet de l\u2019entreprise mon- tréalaise Goodfood, on a assez peu ou pas entendu de plaintes quant au français comme langue du travail chez Costco.Bon, on ne les applaudira pas de vendre des pommes de la Nouvelle- Zélande en pleine crise sanitaire et ce n\u2019est probablement pas le seul exemple de comportement marchand répréhensible, mais on peut supposer que cette entreprise internationale obtiendrait une assez bonne note quant à la création de valeur socio-économique et son respect des locaux.Peut-être même plus que Metro qui retire les primes salariales de ses employés risquant de contracter la covid chaque jour en magasin pour permettre aux Québécois de se nourrir.Il est primordial d\u2019exiger de nos élus qu\u2019ils mettent fin à la cacophonie en établissant des critères définissant comment nous favoriserons le développement local, l\u2019enracinement des entreprises dans la communauté et ce qui distingue le bon comportement du mauvais.Évidemment, ces critères pourront être débattus et devront supporter les objectifs de renforcement de l\u2019économie locale, de diminution de la dépendance envers l\u2019étranger dans des secteurs essentiels et la cohésion sociale.Une vision claire, mais flexible du localisme doit être envisagée, en faisant le tri entre ce qui nous enrichit et nous dépouille.La classe dirigeante qui a ouvert les portes aux entreprises étrangères ne peut simplement demander aux Québécois de se retourner contre elles, dans une démonstration temporaire ou folklorique à saveur de panurgisme boiteux.La population québécoise ne s\u2019en contentera pas. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Les PME : de grands défis pour le poumon économique du Québec Au-delà des questions complexes et relatives aux grandes entreprises, il faudra également continuer de compter sur notre poumon économique\u2026 sur nos PME, nos entreprises locales qui font face à d\u2019énormes défis exacerbés par la crise.C\u2019est là que de gros efforts sont requis dans une politique industrielle audacieuse et j\u2019ose ajouter\u2026 tentaculaire : fiscalité, formation des employés, recherche et développement, modernisation des processus et moyens de production.Ça ne fait pas nécessairement les manchettes en dehors du monde des affaires, mais on peut dire que très peu a été fait pour accélérer la transformation numérique, pour accompagner le transfert d\u2019entreprise entre générations, et finalement pour assurer la réduction nécessaire des effets écologiques néfastes liés au transport des marchandises.Bien sûr, il existe déjà des programmes, de bonnes intentions, une prolifération d\u2019organismes en mode grande séduction continue pour obtenir des subventions du MEI, mais trop peu d\u2019initiatives coordonnées et cohésives pour faire face à ces défis colossaux pour notre économie locale.Pourtant, il y a urgence d\u2019agir dans une économie québécoise dépendant largement des PME pour la création d\u2019emplois à haute valeur ajoutée et pour la création de valeur économique.Au niveau de la transformation numérique, le Québec affiche un retard dans sa conversion à ce qu\u2019on appelle l\u2019industrie 4.0, une révolution portée par des changements significatifs dans la gestion des entreprises grâce à la numérisation des moyens de production, le traitement des méga- données et des outils numériques et le redéploiement des efforts humains relayés par l\u2019intelligence artificielle.Cette transformation peut être à la fois très simple en optimisant le partage des données dans l\u2019entreprise ou sophistiquée 42 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 selon les besoins, le marché et l\u2019environnement compétitif de l\u2019entreprise.Certains de ces efforts de modernisation requièrent des investissements significatifs pour la PME, tant au niveau financier qu\u2019organisationnel.Avec la crise actuelle et ses effets sur le carnet de commandes, certaines entreprises se retrouvent en situation précaire et devant réfléchir à leur pérennité devant le retard accumulé et un marché en contraction.Aussi, la question de transfert de l\u2019entreprise ajoute à l\u2019hésitation des dirigeants de PME dans les décisions de modernisation.Un nombre significatif d\u2019entreprises manufacturières sont la propriété d\u2019entrepreneurs prolifiques, mais qui ont passé l\u2019âge de la retraite depuis longtemps sans trouver de relève satisfaisante ou hésitant simplement à céder leur place.Pour ces entrepreneurs, le dilemme est entier : doit-on investir dans l\u2019entreprise pour espérer la léguer, la vendre à bon prix ?Ou doit-on accuser une perte de valeur et vendre à bas prix une entreprise accusant des retards technologiques certains ?Pendant qu\u2019une opposition au passé éthique douteux donne des leçons de démocratie au gouvernement sur la loi 61, l\u2019avenir socio-économique du Québec continue de se jouer et les défis restent entiers.q 43 Articles Michel Roche* L\u2019idéologie intersectionnaliste et la question nationale L\u2019aspiration à l\u2019indépendance exprimée dans divers secteurs de la population ou partis politiques est perçue, chez une partie de la gauche, tantôt avec indifférence, tantôt avec méfiance ou hostilité ouverte.L\u2019un des paradoxes de cette gauche réside dans l\u2019étiquette d\u2019« identitaire » qu\u2019elle inflige sans nuances aux indépendantistes tout en valorisant les multiples identités minoritaires.La mécanique intellectuelle à l\u2019œuvre, ici, consiste en une hiérarchisation des diverses oppressions liées principalement au genre, à l\u2019ethnicité, à la religion, à l\u2019orientation sexuelle.Elle s\u2019appuie sur le concept d\u2019intersectionnalité, développé aux États-Unis vers 1989-1990 \u2013 et qui a essaimé dans certains secteurs des campus universitaires, y compris au Québec.Ce concept, qui devait servir à illustrer au premier chef la réalité de la double oppression des femmes noires pour que le système judiciaire puis le mouvement féministe en tiennent compte, a produit des résultats tout à fait bienvenus au sein d\u2019organisations militantes jusqu\u2019alors peu sensibles à des situations spécifiques vécues par des groupes minoritaires.Il a aussi donné lieu à de vastes programmes de recherche dans les universités.Cette évolution positive a toutefois donné naissance à une déviation que j\u2019appelle « idéologie intersectionnaliste ».* Professeur de science politique à l\u2019Université du Québec à Chicoutimi. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 L\u2019auteure du concept d\u2019intersectionnalité, la militante féministe afro-américaine et professeure de droit à l\u2019Université Columbia et à l\u2019Université de Californie à Los Angeles (UCLA) Kimberlé W.Crenshaw, a elle-même critiqué en 2020 ce qu\u2019elle considère comme une « distorsion » de sa pensée de la part de groupes identitaires1, précisant qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un mécanisme destiné à transformer les hommes blancs en nouveaux parias, mais de lunettes permettant d\u2019observer comment diverses formes d\u2019inégalités opèrent souvent ensemble et s\u2019exacerbent les unes les autres2.Cette déviation idéologique, qui semble remplir le trou laissé vacant par le recul apparent du socialisme comme projet alternatif au sein de la gauche, s\u2019exprime par des tentatives de classification des multiples variétés de domination et de discrimination.Il existe certes des recherches sérieuses faisant la démonstration du lien entre ces types de domination et de discrimination et l\u2019exploitation économique, de même que des déclarations de principe admettant ce lien, mais elles sont malheureusement trop souvent noyées dans un discours qui le néglige ou l\u2019oublie carrément.Ainsi, dans les plaidoyers militants, ce qui divise finit par prendre plus d\u2019importance que ce qui unit.L\u2019universalisme cède la place au différentialisme.Les différents types d\u2019oppression, bien réels, ont été placés dans une grille hiérarchisée au service de causes dont la valeur tient au caractère de l\u2019oppression en question.C\u2019est pourquoi l\u2019oppression vécue par les per- 1 Les groups identitaires se définissent sur la base de caractéristiques physiques, sociales ou mentales : « race »/ethnie, genre, appartenance religieuse, orientation sexuelle, ou incapacités physiques quelconques.2 « These days, I start with what it\u2019s not, because there has been distortion.It\u2019s not identity politics on steroids.It is not a mechanism to turn white men into the new pariahs.It\u2019s basically a lens, a prism, for seeing the way in which various forms of inequality often operate together and exacerbate each other.» https://time.com/5786710/kimberle-crenshaw- intersectionality/, 20 février 2020.Page consultée le 9 août 2020. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 sonnes dites « racisées » appartenant par ailleurs à une minorité sexuelle ou de genre et affichant leur appartenance à une religion identifiée à un peuple opprimé aura droit à beaucoup plus d\u2019égards que l\u2019homme blanc hétéro, mais exploité ou, pire encore, pas exploité du tout parce que sans travail.Dans la même veine, on évoque le « privilège » d\u2019être un Blanc, quelle que soit la condition matérielle, sociale ou culturelle vécue.Plusieurs ont critiqué avec raison cette notion de « privilège blanc » : ne pas être tabassé par la police sur la base de la couleur de sa peau constitue-t-il un privilège ou une situation normale à laquelle devraient avoir droit toutes les personnes, sans discrimination aucune ?Sur le plan politique, une telle notion risque peu de favoriser l\u2019unité nécessaire à la lutte.On peut en effet se demander comment serait reçu, dans les quartiers défavorisés de certaines grandes villes de ce monde, un discours les traitant d\u2019emblée de « Blancs privilégiés ».Comment rassembler les personnes exploitées autour d\u2019une cause commune en agissant ainsi ?Les privilèges ont été attaqués par toutes les révolutions des temps modernes, en commençant par la Révolution française de 1789.Si les « Blancs » sont privilégiés, que faudrait-il donc leur enlever ?Ne faudrait-il pas plutôt accorder à tous et à toutes les mêmes droits ?L\u2019existence ou non d\u2019une quelconque forme de racisme se trouve ainsi au centre de l\u2019analyse, évacuant du coup ce qui unissait au point de départ (combat féministe, lutte des classes).Le combat pour l\u2019indépendance devient ainsi celui de « Blancs privilégiés », tous oppresseurs des Autochtones et autres minorités, y compris « M.Bergeron de la rue Visitation », pour reprendre une image du manifeste du FLQ.L\u2019idéologie intersectionnaliste, qui compartimente la société en groupes de toutes sortes, emmurés sur la base de la spécificité de leur oppression, oublie évidemment que 46 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 la nation québécoise évoquée par le mouvement indépendantiste dans son ensemble et depuis plus de 60 ans ne se réduit aucunement aux élucubrations de la « Fédération des Québécois de souche » puisqu\u2019elle inclut également des gens de toutes origines et qu\u2019elle reconnaît le caractère national des peuples autochtones.Mais les conséquences politiques les plus dommageables de cette mouvance idéologique résident dans la simplification à outrance qu\u2019elle fait de la situation politique du Québec.Un texte signé par 280 personnes du milieu collégial et universitaire, dont la plupart sont encore aux études dans les trois cycles universitaires, témoigne de cette simplification : Désigner les Québécois(e)s comme des victimes d\u2019une subordination face à l\u2019État canadien occulte le fait qu\u2019en 2020, notre rôle est bien davantage celui de l\u2019oppresseur, tant envers les communautés autochtones et les personnes issues de l\u2019immigration qu\u2019envers les personnes afrodes- cendantes.De plus, mettre toutes les oppressions sur un même pied d\u2019égalité [sic] fait preuve d\u2019une conception réductrice de ce qu\u2019elles sont vraiment, c\u2019est-à-dire plurielles, situées dans le temps et dans l\u2019espace, indissociables de leur contexte et ayant des impacts infiniment variés.Il nous semble donc important de rappeler que la relation Canada-Québec est incomparable aux rapports de pouvoir que l\u2019hégémonie blanche eurodescendante exerce sur celles et ceux qu\u2019elle colonise et marginalise3.On peut chercher en vain où trouver dans les forces vives du mouvement indépendantiste des analyses mettant « sur le même pied d\u2019égalité » « toutes les oppressions ».Mais faire du Québec un oppresseur comme les autres alors qu\u2019il n\u2019a jamais pu participer de manière démocratique à la formation des structures politiques de l\u2019État canadien, qu\u2019il s\u2019oppose à la Constitution en vigueur, que la politique d\u2019im- 3 Texte collectif, « En réponse au \u201cManifeste contre le dogme universitaire\u201d », Le Devoir, 1er février 2020. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 migration relève, à peu de choses près, d\u2019Ottawa, constitue une véritable pétition de principe.Certes, le racisme existe, malheureusement.Le Québec n\u2019est nullement exempt des défauts que l\u2019on retrouve dans toutes les sociétés développées.Il n\u2019en demeure pas moins que le combat qu\u2019il mène contre le régime fédéral canadien reste celui d\u2019une nation minoritaire.Le rattrapage effectué depuis les années 1960 ne saurait faire oublier la nécessaire émancipation politique, culturelle et économique, qu\u2019on ne peut réduire à une amélioration du confort matériel pour une partie de la population.Des personnes sensibles à l\u2019idée d\u2019égalité des peuples devraient le savoir : le français recule ; le Québec est de plus en plus minoritaire à la Chambre des Communes ; il est bloqué à divers points de vue par les structures politiques actuelles ; il subit des choix qui ne sont pas les siens, tel celui du soutien fédéral à l\u2019exploitation des sables bitumineux.Que les classes dominantes au Québec et une partie des élites participent à ce système ne change rien à la réalité.Chez les Autochtones aussi existent des exploiteurs et des collabos \u2013 les luttes entre leurs chefs élus et héréditaires quant à leur vision du développement de leurs communautés en sont un bon exemple \u2013 ce qui ne justifie aucunement de nier la situation d\u2019oppression nationale vécue par les Premières Nations.La valorisation de minorités sur la base de l\u2019oppression qu\u2019elles subissent frise parfois la bêtise.Comme le remarque la sociologue et militante féministe Aurore Koechlin : En découle [\u2026] la croyance en une infaillibilité des domi- néEs : toute personne, si elle est opprimée, détient la vérité absolue de son oppression.Il est alors impossible de la contredire à moins d\u2019être soi-même oppriméE de la même façon.Cette idée conduit d\u2019ailleurs dans les milieux intersectionnels à une absurde course aux dominations, 48 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 puisque selon cette conception la personne qui aura le plus de pouvoir politique est mécaniquement celle qui est la plus opprimée4.C\u2019est ainsi qu\u2019on en arrive à prétendre que seules les victimes d\u2019une forme quelconque d\u2019oppression sont autorisées à la définir, sinon à l\u2019analyser.Faut-il donc être pauvre soi-même pour définir la pauvreté ?Faut-il être soi-même cinéaste pour déterminer qu\u2019un film est mauvais ?Les victimes auraient-elles donc le droit de dire n\u2019importe quoi, quel que soit leur niveau de compréhension des problèmes qu\u2019elles vivent ?Il faut pourtant se questionner sur cette apparente infaillibilité des victimes.Pensons à la controverse provoquée a posteriori (52 ans plus tard !) par le titre de l\u2019ouvrage de Pierre Vallières, Nègres blancs d\u2019Amérique, publié en 1968.Il a été décidé \u2013 par qui ?\u2013 que l\u2019évocation du premier mot du titre constituait une manifestation de racisme, même si le livre témoignait au contraire d\u2019une admiration pour le combat mené par les Afro-Américains.Pour avoir parlé dans l\u2019un de ses cours de cet ouvrage devenu historique, une professeure de l\u2019Université Concordia risque de perdre son poste.En juin dernier, une journaliste de la CBC a été sanctionnée après citation du titre, dans le cadre d\u2019une réunion.On oppose ainsi l\u2019affirmation nationale québécoise aux revendications de groupes encore plus minoritaires, mais situés à un niveau plus élevé dans l\u2019échelle des malheurs.Une telle conception de la réalité politique et sociale contribue non seulement à désolidariser les combats : elle en vient aussi à considérer suspecte celle qui provient de « Blancs privilégiés ».L\u2019appui majoritaire à la loi 21 sur la laïcité se 4 « L\u2019intersectionnalité : une perspective critique », 17 septembre 2018, https://npa2009.org/idees/societe/le-confinement-la-destruction-du- lien-social-et-ses-consequences.Page consultée le 17 août 2020. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 voit interprété de toutes les manières négatives possibles, allant de la manifestation d\u2019islamophobie au racisme pur et simple et non comme l\u2019expression d\u2019une aspiration à l\u2019égalité de tous et toutes, de défense de valeurs universelles et de séparation de l\u2019Église et de l\u2019État.Des propos réellement islamophobes glanés par-ci par-là dans les réseaux sociaux suffisent à déqualifier tout un peuple, même si cette loi, dans ses principes, a reçu des appuis importants chez un bon nombre de musulmans.Il faut d\u2019ailleurs y voir une faiblesse évidente de l\u2019idéologie intersectionnaliste lorsqu\u2019il s\u2019agit de hiérarchiser les diverses formes d\u2019oppression.Les musulmans forment, au Québec, une minorité religieuse identifiée à des peuples qui furent naguère colonisés.Une telle situation les place à un niveau important dans l\u2019échelle des souffrances.En même temps, le dogmatisme religieux opprime les femmes.Idéalement, il faudrait combattre l\u2019oppression des uns et des autres.Mais dans la pratique, ce n\u2019est pas ainsi que les choses se passent.Il y en a qui s\u2019inquiètent, parmi nos intersection- nalistes, des réactions populaires à ce qui doit pourtant être vivement dénoncé lorsqu\u2019on croit à l\u2019égalité des hommes et des femmes.En 2016, j\u2019ai publié sur ma page Facebook un article de l\u2019AFP au sujet d\u2019un jeune homme partisan de Daech ayant exécuté sa propre mère qui, inquiète pour lui, l\u2019avait imploré d\u2019abandonner le Djihad pour revenir à la maison5.J\u2019ai eu droit à des propos tantôt sceptiques, tantôt faisant part du « danger » de publier de tels articles puisqu\u2019ils pouvaient alimenter l\u2019islamophobie.5 « Syrie : un djihadiste tue sa mère qui voulait lui faire quitter Daech, Le Point, 8 janvier 2016.https://www.lepoint.fr/monde/ syrie-un-djihadiste-tue-sa-mere-qui-voulait- lui-faire-quitter- daech-08-01-2016-2008076_24.php 50 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Derrière cette peur de nourrir le racisme et l\u2019islamophobie se dissimule une forme d\u2019élitisme et de paternalisme frisant le mépris.De la même manière que nos religieux catholiques d\u2019autrefois cherchaient à mettre le bon peuple à l\u2019abri de tout ce qui pouvait ébranler ses convictions ou le perturber, comme le libéralisme puis le communisme, nos intellectuels intersec- tionnalistes estiment que toute vérité n\u2019est pas bonne à dire en- dehors de leur credo.Les cas les plus extrêmes d\u2019infantilisation des masses qu\u2019on juge devoir mettre à l\u2019abri d\u2019idées contraires à la rectitude vont jusqu\u2019à des mises en garde contre les reprises de téléromans du passé\u2026 Ce genre de comportement élitiste a été analysé par l\u2019anthropologue Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage, où il traite du lien entre l\u2019expansion du nombre de diplômés du supérieur et la chute de l\u2019esprit démocratique, égalitariste.Il explique ainsi le processus en cours : [L]a montée en puissance de l\u2019éducation supérieure a produit, surtout à partir du moment où elle s\u2019est bloquée, où l\u2019on a pressenti que, contrairement à l\u2019alphabétisation, elle ne serait pas universelle, l\u2019émergence d\u2019un sentiment inégalitaire d\u2019un type nouveau.Le problème n\u2019est pas que ceux qui sont en haut se voient au-dessus des autres et, sous prétexte qu\u2019ils ont eu une éducation supérieure, se pensent vraiment supérieurs.Le problème est aussi qu\u2019ils peuvent se permettre de vivre entre eux : 31 % de diplômés du supérieur, cela représente presque un tiers de la société.Ces personnes peuvent écrire des livres qui ne s\u2019adressent qu\u2019à d\u2019autres éduqués supérieurs.La stratification éducative favorise une vision de l\u2019art élitiste et narcissique.Elle explique qu\u2019on soit passé de Balzac, Zola, Hugo à Catherine Millet, Philippe Besson, Christine Angot.Et elle permet de comprendre une bonne partie de la production cinématographique française de ces dernières décennies, qui n\u2019a plus aucun rapport avec la société en général et se satisfait de ne plus être que le reflet des préoccupations professionnelles et sentimentales des classes dites moyennes supérieures.La Grande Illusion et La Grande Vadrouille mettaient en scène des rapports de classes ; Alceste à bicyclette ou Le code a changé, non6.6 Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2020, p.74-75. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Plus loin, il ajoute que « le gonflement du nombre des éduqués supérieurs complets à, mettons, 30 % d\u2019une génération, ne conduit qu\u2019à leur repli sur eux-mêmes, puis à l\u2019élitisme, au mépris des \u201cgens de peu\u201d7 ».La plupart du temps, au Québec et ailleurs, force est d\u2019admettre que la prétendue montée du « fascisme8 » et du racisme dénoncée à cor et à cri vise essentiellement les milieux populaires.Dans un tel contexte, tel que décrit par Todd, il n\u2019est guère surprenant que l\u2019élitisme alimente le populisme, et que le populisme, en se nourrissant du rejet des élites (comme le fait le trum- pisme, par exemple), accentue à son tour l\u2019élitisme.Ce rejet s\u2019exprime notamment par une méfiance grandissante envers les institutions établies, y compris la science, qui perd en autorité.Les théories du complot peuvent ainsi prospérer et générer de nouvelles occasions d\u2019exprimer son mépris envers une élite qui n\u2019a de cesse de mépriser la population moins scolarisée.Les sentiments nationalistes exprimés de diverses manières dans les milieux populaires deviennent ainsi éminemment suspects aux yeux de l\u2019élite.L\u2019appui des milieux ouvriers britanniques au Brexit passe pour réactionnaire, alors qu\u2019on devrait le percevoir comme le produit d\u2019un mal de vivre dans une Union européenne néolibérale en proie à la désindustrialisation et à une concurrence accrue \u2013 notamment pour les emplois mal payés.Au Québec, le projet d\u2019indépendance n\u2019apparaît plus comme la résolution d\u2019une 7 Ibid., p.148.8 À une question qu\u2019on lui posait sur une montée du fascisme qui effraie certains groupes d\u2019extrême-gauche, l\u2019historien Frédéric Le Moal a répondu « qu\u2019il n\u2019y a jamais eu autant d\u2019antifascistes depuis que le fascisme a disparu ».Figaro Vox, 4 mai 2018, https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2018/05/04/31005-20180504ARTFIG00208-il-n-y-a- jamais-eu-autant-d-antifascistes-depuis-que-le-fascisme-a-disparu.php.Page consultée le 16 août 2020. 52 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 question démocratique, encore moins comme une possibilité de libération sociale.C\u2019est pourquoi on le qualifie bêtement d\u2019« identitaire » dans des milieux où, paradoxalement, les micro-identités constituent une véritable obsession.Ce faisant, on s\u2019en éloigne.Il est d\u2019ailleurs assez remarquable de constater que la minimisation de la question nationale québécoise trahit une grave faiblesse en matière de stratégie politique, qui rappelle quelque parenté avec les missionnaires.Je me souviens d\u2019une personne qui, en partance pour l\u2019Afrique, disait qu\u2019il fallait « conscientiser » les habitants de ce continent.Mais les Africains n\u2019ont nullement besoin de cela.Il leur est infiniment plus utile que nous combattions, chez nous, les compagnies minières qui les exploitent sans vergogne, que nous incitions nos gouvernements à mettre en place des règles commerciales plus justes qui tiennent compte des besoins des Africains, que nous réduisions nos émissions de gaz à effet de serre dont les conséquences, au Sud, se révèlent particulièrement désastreuses.De même, les peuples autochtones aspirent bien davantage à une restructuration politique du Canada qui leur accorderait une véritable autonomie et des ressources pour l\u2019assurer qu\u2019à recevoir la sympathie de jeunes Québécois et Québécoises se sentant coupables \u2013 plutôt que solidaires \u2013 du sort qui leur est réservé.Or, la situation dans laquelle se trouve le régime politique canadien qui les opprime a infiniment plus de chances d\u2019être débloquée par la destruction de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique suite à une déclaration d\u2019indépendance du Québec qu\u2019en brandissant des affiches en appui aux Wet\u2019suwet\u2019en.Oublie-t-on que l\u2019affirmation et les luttes des uns encouragent l\u2019affirmation et la lutte des autres ?Le mouvement indépendantiste québécois a été fortement influencé par la décolonisation 53 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 en cascades qui a eu cours en Afrique et en Asie dans les années 1950 et 1960.A-t-on oublié la crise d\u2019Oka en 1990 qui s\u2019est inscrite dans le contexte de l\u2019effervescence créée par l\u2019échec de l\u2019Accord du lac Meech ?L\u2019affaiblissement des forces politiques indépendantistes ou le rabaissement sans procès du peuple québécois au rang d\u2019oppresseur ne profitera ni aux nations autochtones ni aux minorités ethniques ou autres, bien au contraire.On ne semble même pas remarquer que dans le contexte néolibéral, le capital devient de plus en plus indifférent à la nation, sauf évidemment en contexte de crise comme c\u2019est le cas actuellement.En revanche, elle gagne en importance en milieu ouvrier et agricole.Où souffre-t-on particulièrement des incertitudes et de la concurrence accrue liées à la mondialisation ?Qui réclame des mesures de la part de l\u2019État pour protéger les emplois ou la production agricole, maintenir les programmes sociaux ?Il y a longtemps qu\u2019a été démontré que l\u2019encouragement à la constitution d\u2019identités particulières avait pour effet de miner l\u2019appartenance à une communauté nationale, causant ainsi autant de dommages à l\u2019État-providence que le fait la priorité accordée aux individus par la droite9.Il est stupéfiant que certains milieux se croyant progressistes n\u2019en prennent pas bonne note.L\u2019idéologie intersectionnaliste y est pour quelque chose.Elle sépare au lieu d\u2019unir et c\u2019est pourquoi ses effets sont aussi délétères.En son temps, le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) avait procédé au classement des espèces et avait évidemment fait œuvre utile.Mais il aura fallu un autre naturaliste, Charles Darwin (1809-1882), pour montrer les liens entre elles, à partir d\u2019une théorie de l\u2019évolution.9 Alan Wolfe et Jytte Klausen, « Identity Politics and the Welfare State », Social Philosophy and Policy, Vol.14, No.2, été 1997, p.255. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 En essentialisant les dominants et dominés comme elle le fait, l\u2019idéologie intersectionnaliste n\u2019arrive pas à percevoir les processus sociaux à l\u2019œuvre et à établir les liens nécessaires entre les diverses formes de luttes dans leurs rapports avec l\u2019exploitation économique.Ce faisant, elle n\u2019arrive pas à dissimuler son incapacité, même si elle prétend le contraire en critiquant le capitalisme, à trouver autre chose qu\u2019un discours moralisateur, la lutte contre des symboles ou certains mots du vocabulaire, le déboulonnage de statues ou encore la censure pour combattre des formes d\u2019oppression qu\u2019elle dénonce (souvent avec raison).Ses adeptes rappellent étrangement les Jeunes-Hégéliens qui dénonçaient la « fausse conscience » (les idées religieuses réactionnaires) sous laquelle se trouvait la société prussienne pour la remplacer par leur vision humaniste.Marx les avait vivement critiqués dans L\u2019idéologie allemande, soulignant que leur radicalisme apparent se révélait totalement impuissant sans transformation des conditions sociales et matérielles à la source de cette « fausse conscience ».Et cette transformation, faut-il le préciser, ne sera possible qu\u2019avec le concours de larges masses ne correspondant pas nécessairement aux canons de la rectitude politique.Cette évidente faiblesse de l\u2019idéologie intersectionnaliste sur le plan politique l\u2019empêche de voir que même si le Québec, dans sa globalité, subit des frustrations moindres que celles d\u2019autres nations et groupes minoritaires, la lutte pour l\u2019indépendance contient néanmoins un fort potentiel d\u2019émancipation des autres peuples du territoire québécois et canadien : tant le Québec que le Canada (anglais) se trouveraient alors devant l\u2019obligation de revoir leurs structures politiques respectives, ouvrant ainsi la voie à un vaste mouvement de revendications tant sur le plan social que sur celui de la reconnaissance.Si, comme c\u2019est le cas pour toute bataille, rien ne garantit absolument une victoire des forces 55 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 du progrès social et politique, il faut cependant bien garder à l\u2019esprit que le statu quo politique et constitutionnel demeure l\u2019arme absolue des puissants qui ne veulent surtout rien changer à l\u2019ordre établi.De ce point de vue, compte tenu du potentiel de transformation que recèle l\u2019aspiration à l\u2019émancipation politique d\u2019une population de plus de huit millions d\u2019habitants, la lutte pour l\u2019indépendance du Québec mérite infiniment mieux que l\u2019indifférence ou le mépris.q 56 Articles Thierry Dominici* La question corse entre autonomie et indépendance La Corse, île du Mare Nostrum de moins de 9000 km2 et d\u2019environ 360 000 habitants, a adhéré très tôt à l\u2019esprit de la République française (le 30 novembre 1789).Pourtant, pour la majorité des Français continentaux, l\u2019île de Beauté est un territoire où règne l\u2019anarchie sociale, la gabegie, la vendetta et le non-droit, le clientélisme, le banditisme et les violences des indépendantistes, auxquels vient se mêler paradoxalement en surimpression le tableau d\u2019une région à la nature préservée, paradis du vacancier en quête de repos et d\u2019authenticité.Influencée par ces images tirées de la littérature du XIXe siècle, une grande majorité de l\u2019opinion nationale imagine l\u2019ensemble des insulaires (originaires et habitants de l\u2019île) comme étant une communauté fière et fruste aux mœurs souvent belliqueuses et archaïques.Étrange perception des insulaires, alors que ce n\u2019est qu\u2019à partir des années 1970 que l\u2019idée qu\u2019il existe une « question corse » dans l\u2019ensemble national français a été popularisée et politisée par les médias, certainement subjugués par le caractère spectaculaire ou théâtral des conférences de presse et des attentats des commandos du Front de libération nationale de la Corse (FLNC).Aujourd\u2019hui, avec 57 % de votes aux élections régionales de décembre 2017, les nationalistes occupent la première place sur l\u2019échiquier politique local.Plus précisément, c\u2019est à la * Docteur en Sciences Politiques, chargé de cours à l\u2019Université de Bordeaux. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 fin des années 1970 que la vie politique locale des Corses sera rythmée par les revendications et les actions (légales et violentes) de deux forces de mobilisation identitaire et/ou courants politiques qui feront référence au droit à l\u2019autodétermination des peuples et à la lutte de décolonisation.En un peu moins de cinquante années de luttes sociales, culturelles, institutionnelles et politiques (souvent supportées par le poids d\u2019actions ou d\u2019exactions violentes), les nationalistes ont su démocratiquement contraindre les institutions nationales à faire évoluer le statut de la région en Collectivité territoriale.Plus concrètement, la géographie de l\u2019Île a fait de ce territoire un laboratoire institutionnel de l\u2019État français, c\u2019est-à-dire, un outil permettant aux pouvoirs publics de tester la flexibilité institutionnelle de l\u2019esprit unitaire de la République.De sorte que de réforme en réforme, la région de Corse est devenue la collectivité locale la plus décentralisée des régions françaises, hors territoire ultra-marin, sans pour autant être une région autonome à proprement parler.Sur le plan de la représentation politique, les deux revendications d\u2019autodétermination (interne et externe), portées respectivement par les autonomistes (ou nationalistes modérés) et les indépendantistes ont connu une forte progression populaire et enfin élective.Au point que depuis 2015 les deux idéologies (modérée et indépendantiste) s\u2019imposent dans le paysage politique local et au cœur de l\u2019opinion publique comme de véritables forces politiques de progrès.Unies ou associées, les deux forces entendent incarner l\u2019unique alternative aux forces classiques ou traditionnelles en perte de vitesse, car incapables de proposer aux insulaires des solutions aux crises.En effet, la victoire de Gilles Siméoni à la mairie de Bastia en 2014 a suivi rapidement la mise en sommeil de la lutte armée du FLNC en juin 2014, la victoire à l\u2019élection régionale de décembre 2015 et l\u2019élection en juin 2016 de trois députés nationaux (sur quatre possibles) qui siégeront au Palais Bourbon. 58 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Sur le plan européen, François Alfonsi est élu député en 2019 sous la bannière régionaliste verts-fédéralistes du groupe Régions & Peuples Solidaires (R&PS) et siège à Bruxelles au sein du regroupement ALE.Enfin, la confirmation de la domination des nationalistes viendra aux élections municipales de 2020 (troublées par la crise sanitaire), soit à la mairie de Bastia, dans plusieurs petites communes rurales et villages et, surtout, par la prise de la citée de Porto-Vecchio, une des cinq plus grandes villes de l\u2019île, fief des vacanciers et bastion de la droite traditionnelle depuis 73 ans, ayant désormais pour maire le nationaliste Christophe Angelini.Aussi cette chronologie montre aisément la dimension politique du phénomène.Avec ces victoires électorales successives, les nationalistes modérés et l\u2019indépendantisme s\u2019inscrivent de plain-pied dans l\u2019histoire politique de l\u2019autodétermination des Corses.Cependant, l\u2019idée qu\u2019il existe une question corse dans l\u2019ensemble national ne remonte pas au demi-siècle qui vient de s\u2019écouler.Elle trouve sa sédimentation historique dans l\u2019œuvre institutionnelle des révoltes (ou révolutions) corses du XVIIIe siècle, qui serviront de catalyseur et d\u2019embrayeur aux différents courants nationalistes qui s\u2019inscriront en faux face au système d\u2019homogénéisation de l\u2019État français.La situation actuelle des forces nationalistes corses dénote en fait une grande maturité politique (tant sur le plan structurel qu\u2019idéologique) permettant aux partis nationalistes et indépendantistes légaux de constituer, à l\u2019instar des partis traditionnels, des relations de coopération (locale, nationale et européenne) au service des insulaires et ainsi de s\u2019inscrire aujourd\u2019hui comme l\u2019illustration ou la matérialisation d\u2019un degré de faisabilité1 de l\u2019autodétermination interne (et externe) de l\u2019île.1 Nous empruntons cette expression au professeur Alain-G.Gagnon. 59 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 I.Les processus historiques de la revendication d\u2019autodétermination Indubitablement, les organisations nationalistes ont favorisé la politisation et popularisation du droit à l\u2019autodétermination des Corses.Toutes surent faire basculer sur le plan médiatique et politique un phénomène ethnoculturel vers un conflit (politique) de société.Si un fossé semble se creuser entre le centre et la périphérie, c\u2019est selon le juriste Antoine Leca du fait que « l\u2019histoire a conféré à l\u2019île de Corse un statut particulier au sein de l\u2019ensemble français, en ce qu\u2019elle est la seule région métropolitaine à s\u2019être constituée en État souverain, avant d\u2019être ultérieurement intégrée à la France ».Le sentiment d\u2019appartenance à une nation corse apparaît dans un contexte juridique et historique comme une prégnance identitaire qui relève plus de la communauté de destin que de l\u2019appartenance ethnique.Sorte de « collectivité neuve » au sens de Gérard Bouchard, à l\u2019instar de la Nouvelle-France et à sa manière de l\u2019Acadie ou d\u2019Haïti, la Corse et la Nouvelle-France connurent le même destin.Le 18 novembre 1755, la communauté insulaire se constitue en nation souveraine et fonde sa principale inspiration institutionnelle sur l\u2019effectivité d\u2019une souveraineté populaire : « la souveraineté du peuple légitimement maître de lui-même2 ».Cette institutionnalisation est l\u2019œuvre d\u2019un homme : Pascal Paoli.Celui-ci, au-delà de ce fait historique, incarne auprès de l\u2019opinion scientifique la volonté d\u2019un homme de voir la liberté de son peuple garantie par un pacte social.Pour plusieurs, cette révolution initialement localisée en Corse devient « l\u2019école primaire des révolutions » en Europe comme dans le Nouveau Monde.C\u2019est par ce projet institutionnel, sociétal et politique que le personnage de Pascal 2 Introduction (préambule) de la constitution de novembre 1755. 60 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Paoli s\u2019inscrit auprès de l\u2019ensemble des Corses comme le héros national par excellence.Véritable icône pour les nationalistes, Paoli est l\u2019homme d\u2019État qui avait fait passer toute une communauté nationale dans la modernité et la liberté civile.Le mythe de Paoli « homme des Lumières » et législateur rousseauiste inspiré par les philosophes de son temps, est souvent dépeint dans l\u2019imaginaire collectif nationaliste.Selon le professeur Xavier Crettiez, « le nationalisme insulaire va se définir par sa capacité à absorber et faire revivre la courte histoire de l\u2019indépendance érigée en mythe.Car si la Corse de Paoli a été pendant longtemps occultée par une historiographie officielle peu disposée à alimenter un sentiment séparatiste, son utilisation, sur la scène symbolique corse, par le nationalisme radical, relève tout au contraire d\u2019une entreprise poussée de mythification ».En résumé, le paolisme agirait sur l\u2019identité collective des insulaires à la fois comme une idée concrète de la nation corse et comme un catalyseur de l\u2019imaginaire national.Sur le plan des revendications d\u2019autodétermination des forces politiques contemporaines, j\u2019ai fait observer que depuis 1896 sont apparues sur l\u2019échiquier politique insulaire quatre vagues (ou périodes) de mobilisation identitaire dans lesquelles nous pouvons voir évoluer cinq familles partisanes distinctes sur le plan de l\u2019idéologie nationaliste, mais proches sur le plan du discours d\u2019autodétermination.La première famille fut les corsistes (1896-1945).Bien qu\u2019ils n\u2019eussent aucune place réelle dans le jeu politique, ils furent les premiers à revendiquer un droit à l\u2019autodétermination.Ce courant était formé d\u2019intellectuels, d\u2019acteurs sociaux et culturels (poètes, écrivains, journalistes, etc.) et d\u2019anciens combattants.Certes peu suivie par la population corse, son expression politique à cette époque s\u2019articulait autour d\u2019une seule et unique formation politique apparue en 1922 : le 61 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Partitu Corsu d\u2019Azione (Parti Corse d\u2019Action), qui deviendra plus tard le Parti corse autonomiste.Durant cette phase que nous pouvons qualifier de formation de l\u2019identité partisane autonomiste, le discours politique de certains adhérents fut incontestablement influencé par le projet irrédentiste des fascistes italiens.Néanmoins, les corsistes furent les premiers à parler d\u2019un droit à l\u2019autodétermination du peuple corse et leurs revendications serviront de fer de lance à l\u2019ensemble des autres mouvances qui apparaîtront dans la vie politique locale à partir des années 1950.Marqués par la conjoncture de l\u2019époque (fin de la Seconde Guerre mondiale, Guerre d\u2019Algérie, etc.) apparurent des groupements d\u2019intérêts de type régionaliste (1950-1966).Sans revendiquer un quelconque particularisme politique, ces derniers exigèrent de l\u2019État central plus de décentralisation institutionnelle et plus d\u2019aides sociales et économiques.Très vite, au début des années 1960, ils furent supplantés par deux formations politiques distinctes entendant être de véritables partis autonomistes.Cette famille partisane était constituée par le Front régionaliste corse (FRC), d\u2019obédience socialiste, et par des forces apolitiques et interclassistes, dont l\u2019Action régionaliste corse (ARC) qui prônait un autonomisme sous tutelle.Tous deux soutenus par un projet de société défini dans un manifeste, le FRC et l\u2019ARC s\u2019engagèrent entre 1960 et 1976 sur la voie de l\u2019autonomie interne et de l\u2019intégration, en tant que « petite nation », au concert européen.Seule l\u2019ARC résistera au phénomène de radicalisation du discours identi- taire de la nouvelle génération de militants.En effet, ce phénomène de radicalisation de la jeunesse militante se concrétisera dès 1976 avec la naissance d\u2019un nouvel acteur nationaliste (et indépendantiste) revendiquant l\u2019apanage du discours identitaire et émancipateur des Corses : le Front de libération nationale de la Corse (FLNC).Dès lors, 62 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 et jusqu\u2019à la dissolution de cette engeance clandestine en juin 2014, deux stratégies d\u2019émancipation du peuple corse vont se disputer l\u2019espace public : l\u2019action légale et l\u2019action clandestine.Plus concrètement, l\u2019action légale est animée par les nationalistes modérés (issus des régionalistes et des autonomistes) ; quant à l\u2019action clandestine, elle est l\u2019œuvre des indépendantistes du FLNC et de leurs corollaires issus de la radicalisation de la jeunesse de l\u2019ARC.En dépit de ce point de comparaison, le système partisan des nationalistes corses était différent des cas européens, car bien que fondé sur deux stratégies partisanes distinctes, l\u2019action clandestine par l\u2019entremise des FLNC(s) prédominera (jusqu\u2019à sa dissolution en juin 2014) sur l\u2019ensemble de l\u2019espace politique et de la mobilisation ethno-identitaire.Sur le plan de la représentation, ces deux forces politiques sont les seules formations qui d\u2019année en année ont su proposer une alternative politique fondée sur le droit à l\u2019autodétermination des peuples sans État.Cette période marque ce que les nationalistes appellent « la revendication institutionnelle en Corse ».II.Les revendications nationalistes de 1976 à aujourd\u2019hui Dans son premier manifeste pour l\u2019indépendance, le FLNC propose un programme d\u2019actions s\u2019articulant autour de six revendications d\u2019autodétermination : \u2022 la reconnaissance des droits nationaux du peuple corse ; \u2022 la destruction de tous les instruments du colonialisme français : armée, administrations, etc.; \u2022 l\u2019instauration d\u2019un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses ; 63 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 \u2022 la confiscation des grandes propriétés coloniales et des trusts touristiques ; \u2022 la réalisation d\u2019un pouvoir agraire pour assurer les aspirations des paysans, des ouvriers, des intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d\u2019exploitation ; \u2022 le droit à l\u2019autodétermination après une période transitoire de trois ans, durant laquelle l\u2019administration se ferait à égalité entre forces nationalistes et forces d\u2019occupation.En réaction, dès 1977 les anciens de l\u2019ARC (devenue Action régionaliste corse) créent une nouvelle organisation légale : l\u2019Union du peuple corse (UPC).Dorénavant campée sur un projet d\u2019autonomie interne défini par le manifeste Autonomia, l\u2019UPC va tenter de marquer de son empreinte le système politique insulaire par la voie de la légalité.La force de l\u2019UPC est d\u2019avoir su jouer la carte du nationalisme (bourgeois) modéré et légal sans perdre de vue le combat idéologique.Cette stratégie s\u2019avérera payante jusqu\u2019en 1984, date qui voit entrer dans l\u2019hémicycle de l\u2019Assemblée de Corse des élus indépendantistes soutenant le FLNC.Pour Jean Michel Rossi, ancien cadre du FLN-C, entre 1989 et 2000, « le rôle politique lui a été assigné (au FLNC) par la force des choses en quelque sorte.C\u2019est-à-dire que l\u2019autonomisme ayant démontré son incapacité à s\u2019attaquer radicalement au système, le FLN-C était obligé à la fois d\u2019être source d\u2019impulsion de la contestation politique en Corse et armée de libération ».Paradoxalement, cette période illustre également la déliquescence du nationalisme violent, en raison notamment de son attrait pour la « voyoucratie » et le grand banditisme.En 1989, ce double phénomène conduira l\u2019organisation clandestine à son éclatement en différents groupements armés, déconnectés des réalités de la lutte de libération nationale 64 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 établie par le FLN-C originel.Ces différents groupements ou fractions du FLN-C se plongeront à corps perdu dans une guerre fratricide de légitimité et de représentation.En revanche, à chaque élection, l\u2019UPC tenterae s\u2019inscrire dans l\u2019esprit des citoyens insulaires comme la seule structure capable de proposer un discours nationaliste démocratique permettant à terme d\u2019échafauder un projet de société concurrentiel au système clanique, mais chaque fois il perd un peu plus de son attractivité élective et populaire au profit des vitrines légales des FLN-Cs qui entendent structurer et organiser socialement et politiquement l\u2019ensemble de la société corse et encadrer en particulier la jeunesse.Pourtant, lors des élections territoriales de 1992, en raison du pouvoir de tribun inhérent à sa posture tutélaire du nationalisme moderne, Edmond Simeoni, est de nouveau désigné numéro un de la coalition électorale Corsica Nazione (Corse Nation) par les indépendantistes et les autonomistes.Cette liste électorale entendait opérer un rapprochement entre l\u2019UPC et les satellites d\u2019A Cuncolta (La Consulte \u2013 vitrine légale du FLNC-Canal historique à l\u2019époque).En revanche, bien que la liste Corsica Nazione obtiendra environ 20 % des suffrages, cette période éclaire un autre phénomène : la prépondérance de la violence et de la guerre entre les groupements des FLN-Cs sur le discours démocratique.Force est néanmoins de constater que cette liste produira de nouveaux entrepreneurs politiques indépendantistes, dont le jeune avocat Jean-Guy Talamoni qui en deviendra la tête de proue (il sera le leader de la structure légale de l\u2019indépendantisme à partir de 1998).À la fin des années 1990 émergera en effet dans le paysage politique une nouvelle génération d\u2019élites (plus ou moins réformistes) partisanes d\u2019un nationalisme modéré et déçus de la lutte armée des FLNC(s), à l\u2019image notamment de Jean-Christophe Angelini, Jean-Felix Acquaviva, Fabienne Govannini, et Gilles Simeoni. 65 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Sur le plan structurel, à la suite de l\u2019assassinat du préfet de région Érignac, plusieurs formations indépendantistes sont amenées à se défaire des anciens schémas inhérents aux pouvoirs de pression des factions armées sur le jeu politique (local et national).Cette situation conduira l\u2019UPC à renforcer son discours d\u2019autonomie en élaborant un projet d\u2019autodétermination interne de la région dans la cadre de l\u2019Union européenne.En 2002, l\u2019UPC fusionne avec plusieurs organisations nationalistes légales et devient le Parti de la nation corse (U Partitu Nazionale di a Corsica).Ces deux tendances ont instauré ou impulsé, par petites touches, dans le paysage politique local une troisième voie : le nationalisme politique légal et démocratique.Lors de l\u2019élection régionale de 2017, le nationalisme insulaire (toutes tendances confondues) est devenu la famille politique qui domine l\u2019ensemble de l\u2019échiquier politique local et de fait l\u2019unique force responsable de la gestion de l\u2019île.Cela était déjà observable lors de l\u2019élection régionale de 2010, malgré l\u2019omniprésence dans les débats politiques des violences politiques des FLNC(s).Déjà en 2010, avec la liste Femu a Corsica (Faisons la Corse) qui réunit les trois tendances de la famille dite modérée (le PNC, Inseme per a Corsica et A Chjama Naziunale) et obtient plus de 26 % des voix (soit onze élus modérés).Avec les 10 % de votes du groupe des indépendantistes militants de Corsica Libera (Corse Libre, quatre élus), le nationalisme légal avait comptabilisé plus d\u2019un tiers des votes insulaires.Selon un sondage IFOP, presque 50 % des votants nationalistes furent des jeunes de 18 à 24 ans.Sorte de posture politique mêlant à la fois identitarisme, discours populiste (antiélitiste) et programme pragmatique, le nationalisme légal touche ou intéresse une grande majorité des jeunes citoyens insulaires qui semblent se défaire, chaque jour un peu plus, des liens séculaires tissés par les familles 66 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 claniques.Le renforcement fondamental viendra toutefois avec l\u2019élection de 2017, alors que le nationalisme deviendra majoritaire avec 57 % des voix.Le 15 octobre 2017, devant plus de 3000 adhérents, Femu a Corsica se concrétisera officiellement en parti de la majorité, les trois composantes originelles de la coalition (le PNC, Inseme per a Corsica et A Chjama Naziunale) se rangeant derrière Gilles Simeoni.Depuis toutefois, le PNC s\u2019est (plus ou moins) retiré de l\u2019organisation et les résultats des municipales de mars 2020 montrent qu\u2019aujourd\u2019hui le nationalisme insulaire se décline à nouveau en tendances : d\u2019une part, les autonomistes de Femu a Corsica et du PNC, et, d\u2019autre part, les indépendantistes du Corsica Libera et du parti non élu Cori in Fronté.En définitive, avec la victoire des nationalistes aux élections régionales de 2015 et de 2017 et l\u2019obtention de trois députés nationaux en 2016, le nationalisme insulaire est passé d\u2019un rôle d\u2019arbitre de la compétition politique à un rôle d\u2019acteur majoritaire, non plus potentiel, mais réel, de la vie politique locale.Le chef de file des indépendantistes, Jean-Guy Talamoni, a été réélu président de l\u2019Assemblée et le nationaliste modéré Gilles Siméoni a été réélu président de l\u2019exécutif.Cette nouvelle majorité détient l\u2019ensemble des postes clés de l\u2019exécutif de la région, formant un gouvernement national (U Guvernu Naziunale) faisant référence à la période d\u2019indépendance issue du XVIIIe siècle.En se définissant comme les défenseurs des intérêts des citoyens corses, les nationalistes majoritaires entendent proposer aux insulaires le seul projet de société qui réponde directement aux vagues de mécontentement engendrées par l\u2019épuisement de la société corse face aux crises.Sur le plan de l\u2019opinion populaire locale, les deux tendances ont su, en quelques années, se rapprocher de la « classe paysanne » et surtout de la jeunesse insulaire.Cette der- 67 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 nière est portée par des associations de jeunes nationalistes des plus actives, dont la Ghjuventu Indépendentista (la Jeunesse indépendantiste) est le fer de lance.Sur le plan de la doctrine et de l\u2019idéologie, les deux formations entendent être à la fois réformistes, émancipatrices et démocratiques.Ce discours entend répondre aux attentes de la population insulaire se considérant comme délaissée par les forces traditionnelles qui, en raison de leur immobilisme népotiste, ne proposaient pas de solution sociale et économique.C\u2019est pourquoi le nationalisme corse est devenu l\u2019aboutissement d\u2019un processus d\u2019émancipation sociale et de massification populaire non pas des classes « ouvrières » et « paysannes », mais de l\u2019ensemble de la « classe moyenne » insulaire.On peut même y voir les balbutiements de l\u2019édification d\u2019une « petite nation » au sens de Miroslav Hroch.III.En guise de conclusion : vers un droit à la reconnaissance ?Depuis les années 1960, telle une fusée à plusieurs étages (politique, culturel, social, économique, sociétale, etc.), l\u2019idéologie nationaliste s\u2019est imposée dans le jeu politique comme un projet durable (car identitaire) et moderne (car pragmatique).De sorte qu\u2019aujourd\u2019hui elle est représentée ou incarnée par deux groupes : d\u2019un côté, les indépendantistes de Corsica Libéra, anciennement partisans de la violence armée, et de l\u2019autre, les nationalistes « modérés » du groupement Fému a Corsica.Le nationalisme touche une grande partie de la société insulaire et sur le plan de la représentation, plusieurs élites nationalistes sont aujourd\u2019hui enracinées durablement.La dimension politique de ce nationalisme corse dépasse la création d\u2019un regroupement symbolique renvoyant à une logique folklorique et/ou iden- titaire.Elle est l\u2019expression politique d\u2019un projet concret d\u2019autodétermination interne des Corses. 68 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Les sociétés démocratiques et multinationales (France, Espagne, Grande-Bretagne, Canada, etc.) s\u2019avèrent incapables de gérer pleinement les questions intimement liées aux diversités régionales et/ou aux minorités nationales dans le cadre du droit positif.Elles demeurent cloisonnées dans « l\u2019immobilisme agissant » du droit de l\u2019État.Sorte de processus de réappropriation collective des institutions politiques locales ou régionales, l\u2019idée qui anime les nationalistes détenteurs du pouvoir local est donc de faire reconnaitre la question corse dans un cadre politique plus large.Les Corses, à l\u2019image des Catalans, des Écossais, des Irlandais et même des Québécois (mais aussi des communautés autochtones au Canada et ailleurs) tentent de montrer que les questions inhérentes aux droits à l\u2019autodétermination subissent aujourd\u2019hui une réorientation fondamentale.En France, il n\u2019existe pas vraiment de mécanisme de reconnaissance ethnoculturelle.Pourtant, l\u2019État central a atteint une limite fonctionnelle et institutionnelle.Cette limite est causée par l\u2019incapacité du droit commun de l\u2019État à répondre de façon définitive et permanente à des revendications identitaires spécifiques.Sur le plan social et politique, cette impossibilité résulte principalement de la pluralité des luttes pour la reconnaissance (corse, mais aussi alsacienne, bretonne, basque, kanak, etc.).Pourtant, en Corse la configuration qu\u2019offrent les 57 % de votes pour les nationalistes aux élections régionales de 2017 laisse augurer un changement institutionnel.L\u2019État français devra pour garantir son unité proposer à la Corse une autonomisation élargie de son territoire.Ceci ne pourra passer que par le recours à davantage de législation d\u2019initiative citoyenne et surtout par une réelle réforme constitutionnelle aménageant le modèle territorial de l\u2019État unitaire, fortement décentralisé depuis 1982, en un modèle permettant l\u2019existence d\u2019États régionaux. 69 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 À moins de six mois de la prochaine élection territoriale, le projet d\u2019autodétermination interne des nationalistes aux commandes de la région est devenu auprès d\u2019une grande majorité de l\u2019opinion publique locale le seul projet de société viable.Peu importe le regard que l\u2019on porte sur le nationalisme corse, force est de constater qu\u2019il a su favoriser la politisation de l\u2019identité corse et faire basculer, sur le plan médiatique et politique, un phénomène ethnoculturel vers un conflit de société mettant en scène l\u2019État français et le jacobinisme.Mais la question de la singularité corse ne remonte pas au quart de siècle qui vient de s\u2019écouler.Elle est issue du XVIIIe siècle et intimement liée à l\u2019insularité, au territoire qui forge « l\u2019âme du peuple corse ».q 70 Articles André Binette* La constitution du Québec et la monarchie Dans une décision qui est passée inaperçue au cours de la pandémie, la Cour suprême a refusé d\u2019entendre l\u2019appel d\u2019un jugement de la Cour d\u2019appel qui a confirmé la validité d\u2019une loi fédérale de 2013 sur la monarchie.Cette loi avait été contestée par deux professeurs de l\u2019Université Laval, Geneviève Motard et Patrick Taillon, pour le motif que les modifications aux règles de désignation du chef de l\u2019État canadien étaient soumises à la Constitution canadienne et au consentement de tous les États membres de la fédération, comme en Australie.Le rejet de cette position par les tribunaux a des conséquences constitutionnelles majeures : 1.Le rapatriement de la Constitution en 1982 n\u2019a pas eu lieu pour la monarchie.Malgré l\u2019article 2 de la Loi sur le Canada adoptée par le Parlement britannique à ce moment, qui affirme que le droit britannique ne s\u2019applique plus au Canada, seules les lois britanniques peuvent continuer à définir qui peut devenir le chef de l\u2019État canadien.Ces lois imposent que seule une personne britannique d\u2019une ascendance particulière et qui est le chef de la religion anglicane puisse occuper cette fonction.Cette règle est clairement contraire aux chartes des droits du Canada et du Québec et au principe de laïcité.* Constitutionnaliste, l\u2019auteur a été l\u2019un des procureurs bénévoles pour les demandeurs dans l\u2019affaire Motard-Taillon et est l\u2019auteur de La fin de la monarchie au Québec (Éditions du Renouveau québécois, 2018). 71 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 2.Le Parlement canadien, encore moins l\u2019Assemblée nationale, n\u2019a aucune compétence autonome sur la désignation du chef de l\u2019État canadien.Le Canada est le seul pays du G-7 et la seule démocratie occidentale à laisser un autre État, en l\u2019occurrence le Royaume-Uni, désigner son chef d\u2019État.À la fin du règne d\u2019Élizabeth II, son successeur deviendra automatiquement le Roi du Canada sans aucune loi fédérale ou provinciale à cet effet.La monarchie a peu à voir avec la démocratie.3.Alors qu\u2019on a beaucoup discuté de l\u2019indépendance du Québec depuis plus de 50 ans et que tout le monde présumait que la question de la monarchie serait réglée par l\u2019indépendance, le Canada n\u2019est même pas lui-même indépendant sur le plan constitutionnel.La loi de 2013 a maintenu un rapport colonial avec le Royaume-Uni en se contentant d\u2019exprimer l\u2019assentiment du Canada à une loi étrangère qui modifiait les règles de succession au trône canadien.La High Court de l\u2019Australie, la seule autre fédération concernée, a décidé au contraire que cette manière de procéder est incompatible avec l\u2019indépendance de ce pays.La Nouvelle-Zélande a pris la même position que l\u2019Australie.Sur le plan constitutionnel, le Canada est moins indépendant que ces deux pays.La seule façon de changer cette situation anormale est de modifier la Constitution du Canada.L\u2019adoption d\u2019un projet de Constitution du Québec par l\u2019Assemblée nationale qui abolirait la monarchie pour le Québec déclencherait l\u2019obligation de négocier du gouvernement fédéral et des autres provinces, élaborée par la Cour suprême en 1998, dans le but de rendre la Constitution du Canada conforme à la Constitution du Québec.Cela peut se faire de deux manières : abolir la monarchie pour l\u2019ensemble du Canada ou seulement pour le Québec.L\u2019obligation de négocier sera 72 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 de toute manière déclenchée par l\u2019Alberta en octobre 2021 par son référendum annoncé sur la péréquation, qui pourrait être suivi par des résolutions d\u2019appui des assemblées législatives d\u2019autres provinces dirigées par des gouvernements conservateurs.Cette obligation s\u2019appliquera alors au Québec et rouvrira la Constitution canadienne.Le gouvernement du Québec devra obtenir un mandat de négocier de l\u2019Assemblée nationale et du peuple québécois lors des élections de 2022.Ce mandat devrait inclure l\u2019abolition de la fonction de lieutenant-gouverneur et la création de la fonction de Président de la République associée du Québec.Le nouveau ministre de la Justice serait favorable à l\u2019adoption d\u2019une Constitution du Québec.Par suite d\u2019une motion présentée par la députée Catherine Fournier, il doit faire rapport à l\u2019Assemblée nationale sur une première réflexion du gouvernement sur le sujet.Il a déjà, à titre de leader parlementaire, proposé de rendre facultatif le serment d\u2019allégeance à Sa Majesté pour les députés.Les constitutionnalistes sont divisés sur la capacité de l\u2019Assemblée nationale d\u2019abolir ce serment, qui est en réalité porté à l\u2019État canadien.Certains, dont je suis, croient qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un élément essentiel de la Constitution de 1867 qui ne relève pas de la compétence provinciale exclusive sur ses institutions parlementaires.La seule façon d\u2019abolir le serment d\u2019allégeance à la Reine est de modifier la Constitution du Canada.Tout compte fait, il vaut mieux aller au fond des choses, ne pas se contenter de demi-mesures timorées et demander carrément la transformation du Québec, et peut-être du Canada, en république afin de rendre la Constitution du Canada conforme à la Constitution du Québec, qui devrait contenir une clause de primauté fondée sur la souveraineté du peuple québécois.Selon des sondages occasionnels au cours des années, de 65 à 80 % des Québécois seraient favorables à l\u2019abolition de 73 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 la monarchie, un appui comparable à celui pour la loi 21.Il faut s\u2019appuyer sur de tels consensus qui refusent le statu quo.Jusqu\u2019à 40 % des Canadiens hors Québec préféreraient une république également.Les communautés d\u2019immigrants ne font pas de grands monarchistes.La population de l\u2019ensemble du Canada serait à peu près également partagée.Une proposition du Québec d\u2019abolir la monarchie heurterait les élites traditionnelles anglophones qui considèrent que cette institution vétuste va au cœur de l\u2019identité canadienne.Une telle proposition pourrait provoquer une crise existentielle dans les neuf autres provinces.Afin de maintenir le consensus québécois, il vaut mieux se contenter de remplacer le lieutenant-gouverneur par un président au rôle symbolique comparable, plutôt que de bouleverser à court terme notre système parlementaire hérité des Britanniques, et que nous avons adapté, en faisant élire le président au suffrage universel et en lui confiant le pouvoir exécutif.Une telle innovation pourrait attendre un autre moment.Par ailleurs, le président pourrait aussi être appelé un gouverneur, ce qui rappellerait le régime français, si nous maintenons pour un temps encore le cadre canadien.Le Québec devrait aussi profiter de la réouverture probable de la Constitution pour demander des pouvoirs accrus sur la langue, la culture, l\u2019immigration et l\u2019environnement, en plus d\u2019un droit de regard sur la nomination des juges des tribunaux supérieurs et des sénateurs.Le principe de laïcité de la Charte québécoise devrait prévaloir sur la clause de mul- ticulturalisme de la Charte canadienne.Il serait téméraire pour le Canada de rejeter l\u2019ensemble de ces propositions parce que l\u2019échec de négociations constitutionnelles a contribué à la tenue des deux référendums sur la souveraineté.Il appartient à un gouvernement à la fois nationaliste et fédéraliste comme celui de la CAQ de relancer le débat constitu- 74 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 tionnel à l\u2019intérieur de la fédération canadienne.Un quart de siècle s\u2019est maintenant écoulé depuis le dernier référendum, une période trop longue pour les indépendantistes, mais compréhensible dans l\u2019histoire des peuples.L\u2019adoption d\u2019une Constitution du Québec est beaucoup plus importante que la conclusion d\u2019une nouvelle entente avec le Canada parce qu\u2019elle est un important facteur d\u2019identité nationale, comme l\u2019écrivait son principal promoteur, Jacques-Yvan Morin.Les deux approches devraient toutefois aller de pair.La question de la monarchie pose celles de la démocratisation plus approfondie de nos institutions et de la souveraineté du peuple avant celle de l\u2019État.Elle remet profondément en cause la structure et les fondements de l\u2019État canadien.Elle peut, couplée à la crise environnementale, devenir le fer de lance d\u2019une remobilisation d\u2019une nouvelle génération autour de la question nationale.Nous saurons ainsi si le passé est garant de l\u2019avenir.Ou bien la Constitution de la République du Québec débouchera sur un nouveau partenariat avec le Canada qui respecte davantage notre autonomie, ou bien elle ouvrira les portes à l\u2019indépendance fondée sur la dignité collective.Montréal, 10 juillet 2020 75 Articles Denis Monière* Le Big Brother canadien : rapport Yale sur l\u2019avenir des communications au Canada Le 29 janvier 2020, un groupe d\u2019experts nommés en juin 2018 remettait aux ministres de l\u2019Innovation et du Patrimoine du Canada, Navdeep Bains et Steven Gilbeault, un rapport visant à affirmer la souveraineté canadienne en matière de technologies numériques et à moderniser les lois régissant le secteur des communications au Canada.Avec la pandémie qui s\u2019est imposée à l\u2019ordre du jour dans les semaines qui ont suivi, ce rapport est passé sous le radar et n\u2019a pas soulevé de débats.Il risque toutefois d\u2019être lourd de conséquences puisqu\u2019il touche un secteur névralgique pour le développement économique et culturel du Québec.L\u2019esprit du rapport Le contenu du rapport reflète les objectifs du « nation building » canadien et la volonté de centraliser les pouvoirs en matière de communications, entreprise poursuivie par le gouvernement canadien depuis 1932.La constitution canadienne ne contenant aucun article spécifique en cette matière, c\u2019est le Conseil privé de Londres, un tribunal colonial, qui, suite à un conflit entre le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral sur le contrôle des ondes radio, statua que cette compétence revenait au gouverne- * Politologue. 76 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 ment fédéral.Depuis lors, toutes les lois en la matière ont renforcé l\u2019autorité du gouvernement canadien.Ce dernier rapport ne déroge pas à la règle de la centralisation.L\u2019argumentaire et les recommandations sont élaborés comme si les provinces n\u2019existaient pas.Alors que les nouvelles technologies de communications ont des impacts majeurs sur le développement de l\u2019économie et de la culture, les provinces n\u2019ont pas voix au chapitre.Fait tout aussi significatif, le rapport ne précise aucune mesure concrète pour assurer le développement équilibré des deux langues officielles sur le WEB.On ne trouve aucune recommandation pour soutenir l\u2019affirmation de la langue française dans le monde du numérique.Le rapport ne consacre qu\u2019un alinéa à la recommandation 53 qui propose « d\u2019assurer la production de contenu par et pour les communautés de langues officielles en situation minoritaire » sans prévoir de mesures spécifiques à cet égard.Le rapport évoque brièvement le soutien aux peuples autochtones pour leur faciliter l\u2019accès aux technologies de communication.Il prévoit d\u2019ajouter au mandat de CBC-SRC l\u2019obligation de refléter les langues et cultures autochtones dans les nouvelles (recommandation 71).Les auteurs accordent autant d\u2019importance à la question de l\u2019accès aux services dans les langues officielles et pour les nations autochtones qu\u2019aux handicapés qui doivent eux aussi avoir accès au contenu numérique.Les objectifs Le gouvernement fédéral a profité de la controverse engendrée par son refus de taxer les GAFA (cet acronyme désigne la quinzaine d\u2019acteurs d\u2019Internet d\u2019envergure mondiale, dont : Airbnb, Alibaba, Amazon, Apple, Facebook, Google, LinkedIn, Microsoft, Netflix, Twitter, Uber, Yahoo, etc.) pour entreprendre une révision de ses politiques en 77 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 matière de communication.Le comité d\u2019experts devait examiner différentes questions : \u2022 comment soumettre les entreprises qui exploitent des plateformes mondiales aux lois canadiennes, en particulier en matière de fiscalité ; \u2022 comment protéger les intérêts des utilisateurs et rendre les services en ligne plus accessibles et plus abordables ; \u2022 comment assurer la sécurité des infrastructures et protéger le fonctionnement de la démocratie des menaces que peuvent engendrer les technologies numériques ; \u2022 comment assurer la présence du contenu canadien sur les différentes plateformes numériques ; \u2022 comment améliorer la qualité de l\u2019information.Pour atteindre ces objectifs, le comité a proposé 97 recommandations qui visent essentiellement à renforcer les pouvoirs de réglementation du CRTC et à concentrer le pouvoir en son sein en réduisant de 13 à 7 le nombre de membres du Conseil et en les obligeant à résider dans la capitale nationale.Cette mesure vise à éviter l\u2019emprise des influences régionales sur le processus de décision et à le rendre plus efficace et réactif.Les moyens Les propositions du comité visent à accroître les pouvoirs du CRTC, à accroître les revenus du gouvernement canadien et à accroître le contrôle sur la production culturelle.La première recommandation porte sur le nom du CRTC qui est jugé inadéquat et qui devra s\u2019appeler le Conseil des commu- 78 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 nications canadiennes.Ce changement d\u2019appellation reflète cette volonté d\u2019expansion de l\u2019autorité du Conseil qui ne sera plus limitée aux entreprises de radio et de télécommunication, mais qui pourra ainsi englober tous les fournisseurs de communication électronique.On veut ainsi assujettir à la loi canadienne toutes les entreprises nationales et étrangères qui fournissent du contenu médiatique aux Canadiens.La recommandation 19 prévoit l\u2019application de la loi à toutes les personnes ou entités qui fournissent des services de communication électronique même si celles-ci n\u2019ont pas d\u2019établissement au Canada.Pour ce faire, on propose de créer en plus du système des licences traditionnel un système d\u2019enregistrement des entreprises qui diffusent du contenu par Internet.Sur le plan fiscal, le comité rejette l\u2019imposition d\u2019une taxe aux entreprises étrangères parce que celle-ci serait transférée aux consommateurs ce qui aurait pour effet d\u2019augmenter les coûts des services.S\u2019il fallait suivre ce raisonnement spécieux, c\u2019est l\u2019ensemble des impôts sur les corporations qu\u2019il faudrait supprimer, car ces entreprises les refilent elles aussi aux consommateurs.Il n\u2019y aura donc pas de taxes Netflix.« Il est préférable qu\u2019un service tel que Netflix soit tenu de consacrer une portion de ses budgets de programmation à des productions canadiennes » (p.13).De plus, l\u2019imposition d\u2019une taxe indisposerait les autorités américaines et contreviendrait à leur politique de protection de leurs entreprises en les soustrayant à la fiscalité des autres pays.Peu ambitieux sur le plan de la fiscalité, le rapport (recommandation 85) propose pour réduire la concurrence inégale entre les entreprises canadiennes et étrangères, de soumettre ces dernières à l\u2019obligation de percevoir et de transmettre au gouvernement les taxes de vente sur les services offerts aux consommateurs, comme le fait déjà le Québec. 79 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Au lieu d\u2019utiliser la fiscalité, on propose plutôt d\u2019instaurer une redevance fixée par le Conseil qui servira à accroître la production de contenu canadien.Mais le rapport se montre silencieux sur le montant de ces redevances et sur les modalités d\u2019application.On prévoit que les redevances versées par les entreprises d\u2019agrégation et de partage de média seront versées à un fond indépendant autorisé par le CRTC et serviraient à financer la production de nouvelles (recommandation 71).Le rapport (recommandation 30) confie au CRTC le mandat d\u2019intervenir pour assurer les tarifs justes et raisonnables ; on recommande que l\u2019organisme de régulation dispose d\u2019un plus grand pouvoir discrétionnaire dans l\u2019utilisation de ses outils réglementaires.On voudrait aussi (recommandation 36) confier au CRTC une forme de pouvoir d\u2019expropriation en lui donnant autorité sur toutes les infrastructures passives incluant l\u2019accès à toutes les propriétés publiques pouvant accueillir des installations ce qui inclurait évidemment les lignes d\u2019Hydro-Québec ou le mobilier urbain ainsi que le pouvoir de décider des emplacements des antennes.La recommandation 37 prévoit que le CRTC aurait le pouvoir discrétionnaire d\u2019autoriser la construction d\u2019installation de communication.Un contrôle accru sur le contenu de l\u2019information Le gouvernement canadien depuis l\u2019arrivée au pouvoir de Pierre Trudeau en 1968 n\u2019a eu de cesse de forger les lois canadiennes pour encadrer et nationaliser le contenu de l\u2019information.Les interventions intempestives des dirigeants fédéraux contre Radio-Canada n\u2019ont pas cessé depuis lors.Ce dernier rapport ne déroge pas à la règle et cherche à étendre cette emprise politique sur les médias électroniques. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 La recommandation 51 préconise l\u2019extension de la loi sur la radiodiffusion au contenu médiatique, soit le contenu alphanumérique des nouvelles.On prévoit attribuer au CRTC un pouvoir élargi pour exercer une surveillance du contenu des nouvelles puisque dans l\u2019état actuel de la législation la société d\u2019État n\u2019est pas obligée de rendre compte du contenu de l\u2019information sur ses plateformes numériques.On rappelle que le soutien au service public est « essentiel au maintien et au renforcement de l\u2019identité nationale, de la souveraineté culturelle et de la démocratie canadienne » (recommandation 52).Mais on va plus loin en proposant aussi d\u2019imposer cette mission non seulement au secteur public, mais aussi aux secteurs privés et communautaires.Le rapport Yale propose d\u2019accroître le soutien au service public en le libérant des contraintes financières imposées par la publicité.On recommande ainsi l\u2019élimination dans un délai de cinq ans de la publicité de tous les supports de diffusion de CBC-SRC en commençant par les nouvelles.Obtenant un financement pluriannuel stable du gouvernement, le ministère du Patrimoine canadien pourrait en retour évaluer l\u2019adéquation entre le mandat et les réalisations de la société d\u2019État.Cette logique du financement public assujettirait encore plus la société d\u2019État aux orientations gouvernementales et accentuerait la diffusion de l\u2019idéologie canadienne.Réglementer plus, surveiller, enquêter et imposer des normes et des obligations telles seront les nouvelles attributions du CRTC si le rapport Yale était mis en application.Taxes ou redevances ?Instaurer ou pas une fiscalité du numérique est l\u2019enjeu principal du rapport Yale qui accrédite la position du Parti libéral du Canada en écartant toute imposition de mesures fiscales 81 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 aux GAFA.Ce faisant le Canada se soumet à la politique protectionniste des États-Unis et abdique sa souveraineté nationale sur le plan de l\u2019évasion fiscale puisque les GAFA ne paient aucun impôt sur leur chiffre d\u2019affaires réalisé au Canada.Le Canada a choisi la politique nébuleuse des redevances en misant sur la bonne volonté de ces entreprises à mettre en ligne du contenu canadien.Non seulement on ne sait rien du calcul de ces redevances, de leur montant et de leur impact sur la production de contenu canadien, mais cette logique ne peut s\u2019appliquer à toutes les entreprises du numérique.Ce serait comme instaurer un système de troc variant à la tête du client.On peut certes imaginer que pour Netflix, il sera possible de diffuser plus de contenu canadien et que cela sera vérifiable concrètement, mais comment peut- on demander à Airbnb ou à Amazone d\u2019accroître leur production de contenu culturel canadien ?Le rapport n\u2019ose pas aller au fond de ces questions et se contente de généralités.En Europe, le débat sur l\u2019imposition d\u2019une taxe sur les revenus générés par les services numériques a fait rage l\u2019an dernier.La France, voulant forcer une négociation à l\u2019échelle internationale sur cet enjeu, a adopté le 11 juillet 2019 une loi plus rigoureuse qui impose aux géants américains une taxe de 3 % de leur chiffre d\u2019affaires provenant des revenus de la vente de données et de la vente de publicité.Cette taxe s\u2019appliquera aux entreprises qui ont un chiffre d\u2019affaires dépassant les 750 millions d\u2019euros dans le monde dont 25 millions proviennent de la France.Les objectifs de cette nouvelle politique fiscale sont d\u2019arriver à une plus grande équité fiscale entre les acteurs économiques, de permettre la lutte contre l\u2019évasion fiscale et de contrer les stratégies d\u2019optimisation fiscale utilisées par les grandes multinationales.Les partisans de cette politique de taxation la justifient en soutenant que les béné- 82 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 fices des entreprises numériques doivent être imposés là où s\u2019effectuent les activités et non pas là où se situe le siège social des entreprises numériques.Ainsi, la perception de la taxe doit être faite par les États où sont situés les utilisateurs.Comme cela était prévisible, le gouvernement américain a menacé la France de représailles douanières en surtaxant les produits français.La France a suspendu l\u2019application de sa taxe en 2020 en espérant un accord global au sein des pays membres de l\u2019OCDE dont les 140 États membres négocient en ce moment un accord général sur la fiscalité transfrontalière.Le FMI souhaite lui aussi une entente internationale pour lutter contre l\u2019évasion fiscale des GAFA (La Presse, 10 juillet 2020).Conclusion Un des effets pervers du rapport Yale est de marginaliser encore plus le Québec dans le processus de modernisation lié aux nouvelles technologies.La lettre et l\u2019esprit du rapport fonctionnent sur la prémisse de l\u2019existence du « One Nation » qui développe un arsenal institutionnel pour imposer sa vision et ses intérêts.Le Québec sera privé des revenus générés par les redevances ou les taxes imposées aux GAFA et ceux-ci seront utilisés pour renforcer l\u2019emprise du gouvernement canadien sur le développement de la culture québécoise.Par ses nouvelles réglementations et nouveaux pouvoirs, le CRTC et le ministère du Patrimoine canadien renforceront leur main mise sur les producteurs et créateurs québécois.Le Québec risque aussi d\u2019être handicapé dans son développement économique puisqu\u2019Internet est devenu le nerf de la guerre sur le plan commercial pour un très grand nombre d\u2019entreprises.Ne pas être une nation implique la subordination et la dépendance.Les usages des nouvelles technologies de com- 83 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 munication ne profiteront au Québec que si par l\u2019accession à l\u2019indépendance le législateur québécois peut les orienter en fonction de l\u2019intérêt national québécois ce qui veut dire favoriser un accès maximal aux produits culturels québécois en contrôlant nous-mêmes la réglementation qui s\u2019applique aux contenus diffusés en ligne.Un Québec indépendant ne sera pas soumis à la stratégie du Canada et pourra décider de participer à des ententes internationales pour fixer de nouvelles règles de la fiscalité numérique.q w- om Lassurance d\u2019une culture québévaise forte et te et vivante dass S S ae 0 fall ST aid ee Fe, rere de soutenir US re FN 1314 Fh fEng wi EET adel TY I ali | ov \u2014\u2014__\" NTT 13 Atti ' Fry 8 LL ELE L J [Vi LT TTP Sr \u2014\u2014\u2014 Ls TI [YE -SN HE NL ari 1800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec eRassemblement pourun PAYS Souverain HA Québec notre seule patrie 4 www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ NATIONAL DU QUEBF FRANÇAISE \u2014 \u2014 v «i he) i de io Mauricie SRE n-Baptiste WAN ES Te pren Dossier CÉGEPS 101 La langue invisible Le confinement du français dans l\u2019enseignement supérieur au Québec - Marc Chevrier 86 Prévisions des effectifs au collégial Un modèle trompeur - Frédéric Lacroix 124 La loi 101 au cégep Une question de cohérence - Yannick Lacroix 133 Dossier Cégeps 101 86 Cégeps 101 Marc Chevrier* La langue invisible Le confinement du français dans l\u2019enseignement supérieur au Québec** En cette période dite de « déconfinement » incertain, où l\u2019apparent retour à la vie normale après plusieurs mois de réclusion abat une après l\u2019autre les barrières érigées contre la pandémie de la COVID-19, subsiste une réalité, typique de ce coin d\u2019Amérique, qui risque de rester longtemps confinée : la langue.Cette chère langue française, proclamée officielle depuis la loi 22 de Robert Bourassa adoptée en 1974, interminablement l\u2019objet des soins et des corrections du législateur et des tribunaux.Mais pourquoi donc, après tous les débats que la protection de cette langue a suscités au Québec, serait-elle « confinée » ?C\u2019est que, lorsqu\u2019on regarde le traitement que le législateur québécois lui réserve, il est bavard pour certaines choses, et soudainement muet pour d\u2019autres, au point qu\u2019elle devient invisible, comme ces enfants illégitimes que l\u2019on cachait jadis dans les familles et dont on taisait l\u2019existence par toutes sortes de simagrées et des soupirs profonds.Enquête sur un curieux silence Ce silence du législateur se signale par le fait étrange que pendant longtemps, les établissements universitaires au * Professeur de science politique, UQAM.** Une première version de ce texte a paru en ligne dans le site de la revue Argument en juin 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 87 C é g e p s 1 0 1 Québec n\u2019ont eu en général aucune identité linguistique définie, c\u2019est-à-dire que ni la loi, ni le règlement, ni même les chartes originaires constitutives de ces établissements qui les érigeaient en corporations publiques ne leur assignaient une vocation linguistique quelconque1.Cela était vrai indépendamment du mode de création de l\u2019université, que ce soit par charte royale ou papale, comme chez les plus anciennes, par la loi comme pour les universités Concordia ou Sherbrooke, ou par lettres patentes autorisées par la loi, comme pour les établissements rattachés à l\u2019Université du Québec2.Sur cette question, on observe une timide évolution au cours dernières années.L\u2019Assemblée nationale a affirmé le « caractère résolument francophone » de l\u2019Université de Montréal dans le préambule de sa charte constitutive, par une loi privée adoptée en 20183.Quant à l\u2019Université Laval, elle a tardivement adopté de nouveaux statuts internes dans lesquels elle se définit comme un « établissement de tradition chrétienne et d\u2019expression française4 ».En somme, le droit public québécois se garde encore de reconnaître des 1 Marc Chevrier, « L\u2019anglais, langue nationale du Québec et de la\u2026 France », Encyclopédie de l\u2019Agora, 3 mars 2016.En ligne : http://agora.qc.ca/ documents/l_anglais_langue_nationale_du_quebec_et_de_la_france.2 Voir aussi Marc Chevrier, « La multiversité en démocratie : réflexions sur le pouvoir universitaire, au Québec et ailleurs », dans É.-Martin Meunier (dir.), Le Québec et ses mutations culturelles : six enjeux pour le devenir d\u2019une société, Ottawa, Les presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 2016, p.195-254.Reproduit dans l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora, http:// agora.qc.ca/documents/la_multiversite_en_democratie_reflexions_ sur_le_pouvoir_universitaire_au_quebec_et_ailleurs.3 Loi modifiant la Charte de la l\u2019Université de Montréal, L.Q., c.29.4 Article 2, Statuts de l\u2019université Laval, 2019, en ligne : https:// www.ulaval.ca/sites/default/files/notre-universite/direction-gouv/ Documents%20officiels/Charte%20et%20statuts/Statuts-Universite- Laval.pdf.Les statuts n\u2019ont cependant pas la même valeur qu\u2019une charte constitutive.Celle-ci émane du souverain, alors que les autres constituent des documents appartenant à l\u2019ordre interne d\u2019une corporation. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 88 C é g e p s 1 0 1 universités de langue française au Québec, quitte à en reconnaître quelques-unes à la marge.De façon maladroite, par une révision de la Charte de la langue française, le législateur québécois a essayé en 2002 \u2013 sans y parvenir comme nous le verrons \u2013 de corriger cette curieuse absence, si bien que les universités québécoises ont depuis lors leurs politiques linguistiques propres.Mais le phénomène n\u2019est pas exclusif aux universités ; les cégeps, dont on a célébré sans fanfare les cinquante ans d\u2019existence en 2017, sont frappés d\u2019un silence encore plus surprenant.En effet, quand on examine la Loi sur les cégeps5, la réglementation ou les lettres patentes qui ont créé un à un les cégeps, nulle mention n\u2019est faite de leur identité linguistique ou de la langue normale de leurs activités.Les cégeps ont vu le jour grâce à un vieux principe de la monarchie britannique ; le souverain y conserve la prérogative d\u2019instituer, en en manifestant la volonté dans des lettres patentes portant le sceau royal, des maisons d\u2019enseignement supérieur et de leur conférer le statut de personne morale6.C\u2019est le mode de création des cégeps retenu par la loi québécoise.Or, même ces augustes lettres sigillées, marquées du grand sceau du Lieutenant-gouverneur agissant au nom de Sa Majesté la Reine du Canada, ne disent d\u2019ordinaire rien sur la vocation linguistique du cégep, comme s\u2019il pouvait indifféremment adopter le mandarin, l\u2019anglais, l\u2019alémanique ou le chiac comme langue d\u2019usage.Petite exception, le cégep régional de Champlain a obtenu du gouvernement québécois d\u2019être reconnu dans ses nouvelles lettres patentes comme étant 5 Le titre au long, Loi sur les collèges d\u2019enseignement général et professionnel, RLRQ, c.-29.Dans le reste du texte, pour en simplifier la désignation, il sera question de la Loi sur les cégeps.6 Voir ce vieux traité de droit anglais, Guy Miege, The new state of England under Their Majesties K.William and Q.Mary, H.C.Londres, 1691, p.110. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 89 C é g e p s 1 0 1 « de langue anglaise » en septembre 20197.L\u2019anglais semble donc acquérir le privilège de la définition alors que le français se recroqueville dans son invisibilité.Celle-ci est telle que même le Règlement sur le régime des études collégiales8, le document juridique le plus important après la Loi sur les cégeps, réussit le tour de force d\u2019organiser le contenu de ces études sans jamais nommer aucune langue précise, se contentant d\u2019assigner des unités d\u2019enseignement à la « langue d\u2019enseignement et littérature » et à la « langue seconde » et de mentionner une « langue moderne ».C\u2019est là une prouesse de rédaction juridique qui mérite d\u2019être étudiée dans un colloque de sémiologie ou de linguistique.Les savants pourront se demander s\u2019il s\u2019agit d\u2019une prétérition \u2013 l\u2019« action de taire, de passer sous silence, omission volontaire », selon le CNRTL9 \u2013 d\u2019une apophase \u2013 la négation de tout discours sur une chose intraduisible en mots \u2013 ou d\u2019une stratégie de périphrase privilégiant le détour dans l\u2019expression, telle qu\u2019observée dans l\u2019œuvre d\u2019une écrivaine comme Marguerite Yourcenar, pour évoquer des sujets tabous10.Fait remarquable, le règlement est rédigé de telle façon qu\u2019il pourrait s\u2019appliquer à n\u2019importe quelle région du monde où deux langues principales se font 7 Voir Lettres patentes du collège régional Champlain, Décret 858- 2019, 21 août 2019, publié dans la Gazette Officielle, Partie II, 4 septembre 2019, 151e année, no 36, 3767-3770, en ligne : http:// www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=1&file=71151.pdf.8 Règlement sur le régime des études collégiales, RLRQ, c.C -29, r.4.9 Voir le site lexicographique du Centre national de ressources textuelles et lexicales, sous l\u2019article « prétérition ».https://www.cnrtl.fr/definition/ pr%C3%A9t%C3%A9rition.10 Anne-Marie Prevost, « Dire sans nommer, Les mécanismes périphrastiques dans l\u2019œuvre narrative de Marguerite Yourcenar », L\u2019Information grammaticale, no 93, mars 2002, p.53-54. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 90 C é g e p s 1 0 1 concurrence.La même ambiguïté lexicale se trouve dans le nouveau programme de « sciences humaines avec langue seconde enrichie » approuvé par le ministre de l\u2019Éducation en janvier 201911.Conçu aussi pour s\u2019appliquer à n\u2019importe quel type de cégep, il place à égalité le français et l\u2019anglais, qui chacun obtient le même nombre d\u2019unités d\u2019enseignement à titre de « langue d\u2019enseignement et littérature », ainsi que les cours de philosophie et de humanities.À lire ce programme d\u2019études, on ne sait trop laquelle des deux langues est vraiment « seconde », même dans un cégep réputé francophone.C\u2019est dire les acrobaties langagières déployées pour ne pas nommer un sujet qui fâche.En somme, si le français a existé dans les cégeps et les universités, c\u2019est indépendamment ou en dépit de la parole du législateur ; cette « langue d\u2019enseignement » a subsisté certes, en vertu toutefois d\u2019anciennes coutumes, ou de simples usages qui se seraient cristallisés autour d\u2019un peuple invisible, réfractaire ou terrifié à l\u2019idée de nommer dans le droit la langue qui le fait vivre.L\u2019étrange chapitre VIII.1 de la Charte de la langue française Toutes ces considérations pourraient paraître sans importance au vu des retouches apportées à la Charte de langue française en 2002 par le gouvernement de Bernard Landry, pour donner suite notamment au rapport des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française.Ce 11 Voir Programme Sciences humaines avec langue seconde enrichie, Programmes d\u2019études préuniversitaires, Enseignement collégial, Ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur, État du Québec, novembre 2019, 49 p.En ligne : http://www.education.gouv.qc.ca/ fileadmin/site_web/documents/enseignement-superieur/300.C0-2012-Sciences-humaines-langue-seconde-enrichie-2019.pdf. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 91 C é g e p s 1 0 1 qu\u2019on appelle la loi 10412 a justement ajouté trois articles particuliers à la Charte pour exiger des établissements post- secondaires au Québec qu\u2019ils adoptent pour eux-mêmes, un à un, une politique interne relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française (les trois articles sont reproduits en annexe).La loi leur a fixé un délai de deux ans pour ce faire, à compter de la mise en vigueur de la loi en juin 2002.Ces articles, qui forment un court chapitre VIII.1, utilisent des formulations byzantines qui comblent imparfaitement le curieux silence du législateur sur l\u2019identité linguistique de ces établissements.Voici pourquoi.Pour désigner les établissements postsecondaires soumis au chapitre VIII.1, le nouvel article 88.2 distingue entre eux deux catégories : d\u2019une part, l\u2019« établissement offrant l\u2019enseignement collégial ou universitaire en français à la majorité de ses élèves », et d\u2019autre part, l\u2019« établissement offrant l\u2019enseignement collégial ou universitaire en anglais à la majorité de ses élèves ».Les établissements enseignant majoritairement en français doivent ainsi adopter une politique qui « traite » essentiellement de la langue d\u2019enseignement et de l\u2019administration interne, sans formuler la moindre exigence particulière, à part le fait que cette politique doit contenir des dispositions sur la qualité du français et sa maîtrise par le personnel et les élèves.Quant aux établissements enseignant majoritairement en anglais, ils doivent prévoir des dispositions équivalentes dans leur politique, mais pour le français considéré comme « langue seconde ».En lisant ces formulations tortueuses, on est frappé de ce que le législateur, bien loin de statuer clairement sur le régime linguistique des établissements postsecondaires, a ajouté au silence préexistant d\u2019autres silences et d\u2019énormes 12 Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q.2002, c.28. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 92 C é g e p s 1 0 1 ambiguïtés.Celles-ci découlent de la solution choisie pour définir ce régime, qui consiste en une espèce de description statistique des établissements, selon qu\u2019ils enseignent en français ou en anglais à une majorité d\u2019élèves.Ce qui suppose que l\u2019identité linguistique d\u2019un cégep ou d\u2019une université est un simple fait accidentel, dépendant de l\u2019offre de cours et de la réponse étudiante, et non d\u2019un statut légal stable.Il est curieux également qu\u2019on ait choisi ce langage en 2002, comme s\u2019il y avait déjà à cette époque des établissements francophones enseignant en anglais en dehors de cours de « langue seconde » ou de littérature.De plus, rien n\u2019indique dans la formulation des articles 88.1, 88.2 et 88.3 qu\u2019un établissement doive maintenir une offre de cours qui préserve la majorité linguistique existant parmi ses élèves, puisque l\u2019enseignement dans une langue particulière paraît un simple fait statistique susceptible de changer.Mais même si on supposait que le maintien de cette majorité est implicite aux exigences de ces trois articles, rien non plus n\u2019interdirait à un établissement enseignant majoritairement en français d\u2019offrir ses cours en quasi-majorité \u2013 49,9 % \u2013 en anglais.À cet égard, la loi leur donne carte blanche.La notion de majorité d\u2019élèves s\u2019avère aussi plutôt floue.Faut-il compter les étudiants à temps partiels et les personnes inscrites dans les programmes d\u2019éducation permanente ou de formation continue ?Bref, on voit à quelles jongleries comptables pourrait mener l\u2019application de cette notion faussement claire.Autrement dit, le régime linguistique de l\u2019enseignement postsecondaire au Québec ouvre la possibilité que les établissements majoritairement francophones se transforment de facto en institutions bilingues, pourvu qu\u2019une simple majorité numérique d\u2019élèves au statut variable suivent leurs cours en français.Une université pourrait par exemple L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 93 C é g e p s 1 0 1 dispenser l\u2019essentiel de son enseignement dans les cycles supérieurs en anglais, à charge pour elle de laisser assez de français pour la formation des futurs bacheliers \u2013 et même sans se soucier de fournir du matériel pédagogique dans cette langue.En comptant ses nombreux inscrits à la formation continue, un cégep pourrait de même multiplier les formations en anglais ou en « langue seconde enrichie » en conservant minimalement une façade française, en distribuant ses activités d\u2019enseignement partout au Québec, là où se trouve la « clientèle ».Ce qui ne veut pas dire que les établissements postsecon- daires, en adoptant leurs politiques linguistiques internes exigées par la Charte, ont tous emprunté la trajectoire du bilinguisme.Un bon nombre se sont déclarés de langue française ou l\u2019ont consacrée comme leur langue normale d\u2019enseignement et de régie interne, bien que chaque politique interne soit révisable, suivant la procédure propre à chaque institution.Mais certaines institutions ont parfaitement compris la latitude que leur laissait la loi, tels que le collège privé Teccart, qui se déclare « établissement d\u2019enseignement collégial bilingue13 », ou le Cégep de Sainte-Foy, qui a modifié sa politique linguistique en 2017 pour y déclarer sèchement que « le français est la langue d\u2019enseignement prépondérante14 ».De plus, dans son plan stratégique 2015-2020, ce cégep a même fait du développement d\u2019« une offre florissante et diversifiée pour l\u2019amélioration de l\u2019anglais » l\u2019un de ses objectifs prioritaires.13 Institut Teccart, Politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française, 2 mai 2008, http://www.teccart.qc.ca/files/Politique_ relative_a_la_lague_francaise.pdf.14 Sur cette tendance à l\u2019anglicisation de l\u2019offre de cours dans les cégeps dits « francophones », voir Sébastien Mussi, « 50 ans des cégeps.Le retour du bilinguisme colonial ?», L\u2019Action nationale, Vol.107, no 9, nov.2017, p.11-23. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 94 C é g e p s 1 0 1 Le Cégep de Gatineau, tout en se déclarant « institution francophone dont la langue d\u2019enseignement est le français », réduit aussitôt la portée de ce beau principe en en exceptant les « cours de langue seconde, de langues étrangères » et les « cours dispensés dans le cadre de formation bilingue [sic] », sans poser de borne à cette exception15.L\u2019Université de Montréal, qui se définit comme « université québécoise de langue française, à rayonnement international », pose aussi comme principe qu\u2019elle « utilise dans ses communications les langues susceptibles de lui assurer le rayonnement institutionnel que les réalisations de ses professeurs et la qualité de ses étudiants et diplômés lui méritent16.» En d\u2019autres termes, elle subordonne son statut d\u2019établissement de langue française aux exigences de l\u2019internationalisation et de l\u2019emploi « d\u2019autres langues » qui lui garantiraient ce rayonnement.Outre la molle normativité engendrée par la conception statistique de la langue des établissements postsecondaires, on observe que les trois articles du curieux chapitre VIII.1 ni n\u2019obligent, ni n\u2019invitent les administrateurs, le personnel et les élèves des établissements postsecondaires à une quelconque défense ou promotion de la langue française dans leurs activités, la chose étant laissée à leur bon vouloir.Seule exigence, la plus minimale qui soit, que la politique linguistique de leur institution traite de l\u2019emploi et de la qualité de la langue française.C\u2019est cette vision minimaliste des exigences posées par ce chapitre qu\u2019a validée un tribunal d\u2019arbitrage, dans une affaire qui portait justement sur 15 Politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française du cégep de l\u2019Outaouais, 22 février 2005, en ligne : http://www.cegepoutaouais.qc.ca/images/pdf/DCAC%20-%20P2%20Politique%20Langue%20 francaise%2011.02.05.pdf.16 Sont cités l\u2019article 1 et le préambule de la Politique linguistique de l\u2019Université de Montréal. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 95 C é g e p s 1 0 1 la portée effective de la politique linguistique adoptée par l\u2019Université du Québec en Outaouais ; l\u2019arbitre dans ce grief note ce qui suit : En ce qui concerne la problématique entourant l\u2019usage d\u2019une langue dans l\u2019enceinte universitaire, la Loi sur l\u2019Université du Québec ne prescrit aucune ligne de conduite à ce sujet.La Charte de la langue française n\u2019interdit pas non plus l\u2019usage d\u2019une langue autre que le français.Elle oblige seulement à établir une politique « relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française17 ».Dans une autre affaire de grief, qui concernait cette fois-ci l\u2019UQAM à qui le syndicat des professeurs reprochait d\u2019avoir introduit des cours de gestion en langue anglaise et modifié en conséquence sa politique linguistique pour avaliser une telle chose, l\u2019arbitre constata également la faible portée de cette politique.Selon lui, l\u2019article 88.2 de la Charte exige d\u2019un établissement postsecondaire qu\u2019il traite seulement de la langue d\u2019enseignement ou de travail, « sans pour autant dire ce qui doit être fait ou comment cela doit être fait.» Il ajoute : « [A]ucune réglementation spécifique n\u2019est imposée aux universités si ce n\u2019est que de devoir se doter d\u2019une politique linguistique traitant de sujets prédéterminés18 ».17 Syndicat des professeures et des professeurs de l\u2019Université du Québec en Outaouais et Université du Québec en Outaouais, [TA] 2008-8996, sentence arbitrale de grief, par 353.Le juriste Guillaume Rousseau est plutôt d\u2019avis que l\u2019article 88.2 de la Charte de la langue française et « les politiques qui en découlent doivent être interprétés à la lumière de la CLF, notamment de son préambule qui parle de la volonté de faire du français \u201cla langue normale et habituelle du travail, de l\u2019enseignement, des communications, du commerce et des affaires\u201d.» Voir Guillaume Rousseau, « La langue de l\u2019enseignement : le français de l\u2019école à l\u2019université », dans Guillaume Rousseau, Éric Poirier, François Côté et Nicolas Proulx, Le droit linguistique, Montréal, LexisNexis, 2017, p.339.18 Syndicat des professeurs et des professeures de l\u2019Université du Québec à Montréal et Université du Québec à Montréal, sentence arbitrale de grief, [TA] 2011-7563, par.44. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 96 C é g e p s 1 0 1 Un observateur étranger est cependant d\u2019avis contraire, au point d\u2019écrire qu\u2019« [e]n tant que loi-cadre pour les programmes des universités québécoises, la charte exige non seulement l\u2019emploi du français comme langue des études, du travail et des communications administratives dans le domaine de l\u2019enseignement mais aussi la promotion de la qualité et de la maîtrise du français19 ».Toutefois, son opinion ne s\u2019appuie sur une aucune lecture attentive des dispositions de la loi.En réalité, les politiques linguistiques exigées des établissements postsecondaires s\u2019avèrent ce qu\u2019on appelle du droit mou ou droit souple20, c\u2019est-à-dire des normes de régie interne \u2013 codes d\u2019éthique, directives \u2013 qu\u2019une société privée ou publique adopte et applique à sa convenance, sans mécanisme contraignant de mise en œuvre et de suivi.Ce droit souvent négocié par les acteurs de la société civile ou du marché au nom de l\u2019idée d\u2019autorégulation n\u2019a pas toujours vocation à s\u2019intégrer au droit de l\u2019État ; il peut même devenir le lieu d\u2019une normativité parallèle, extra-étatique21.Comme exemple de droit mou, on évoque souvent les codes 19 Andre Klump, « La Faculté de foresterie et de géomatique \u2013 Le français et les universités francophones du Québec », dans Béatrice de Bagola (dir.), Français du Canada, Français de France VIII, Actes du huitième Colloque international de Trèves, du 12 au 15 août 2007, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 2009, p.239.20 Voir Anne-Sophie Bartez et al., Le droit souple, Actes du colloque « Le droit souple » organisé par l\u2019Association Henri Capitant des Amis de la Culture Juridique Française avec le concours de la Faculté de droit et du Laboratoire de Recherche Juridique de l\u2019Université du Littoral \u2013 Côte d\u2019Opale, Paris, Dalloz, 2009, 178 p.Voir aussi Lorne Sossin et Charles Smith, « Hard Choices and Soft Law: Ethical Codes, Policy Guidelines and the Role of the Courts in Regulating Government », Alberta Law Review 40 (2003), p.867-893.21 Emmanuelle Mazurer, « Soft law », dans Nicolas Postel et Richard Sobel (dir.), Dictionnaire critique de la RSE [en ligne].Villeneuve d\u2019Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2013.Disponible sur Internet : . L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 97 C é g e p s 1 0 1 de bonne conduite dont se dotent les banques ou les multinationales pour régenter leurs activités propres et soigner leur image.Dans l\u2019arbitrage de grief relatif à l\u2019Université du Québec en Outaouais, on a du reste reconnu à la politique linguistique de l\u2019établissement une faible valeur normative.L\u2019arbitre a ainsi décidé que la politique linguistique d\u2019une constituante de l\u2019Université du Québec ne peut modifier une convention collective ni une entente déjà conclue avec une autre constituante22 ; on suggère même qu\u2019une telle politique aurait une valeur moindre qu\u2019un règlement interne de l\u2019université.De plus, note l\u2019arbitre, la Charte de la langue française ne prévoit aucune obligation de consultation préalable sur la langue d\u2019enseignement au sein de l\u2019établissement s\u2019apprêtant à adopter ou à changer sa politique linguistique.Dans l\u2019autre arbitrage de grief, l\u2019arbitre jugea que rien dans la Charte « ne prévoit la possibilité même pour le gouvernement de demander quelque réajustement » à une politique linguistique23.La seule chose que peut faire le ministre de l\u2019Éducation est de demander à un établissement postsecon- daire un rapport faisant état de l\u2019application de sa politique linguistique.En d\u2019autres termes, l\u2019État se désengage de cet univers normatif parallèle, sous réserve d\u2019un simple droit d\u2019information qu\u2019il peut occasionnellement exercer.Il est révélateur que les établissements postsecondaires ne soient guère assimilés par la Charte de la langue française ni à l\u2019Administration ni à des organismes parapublics, si on se 22 Syndicat des professeures et des professeurs de l\u2019Université du Québec en Outaouais et Université du Québec en Outaouais, [TA] 2008-8996, voir notamment le par.352.23 Syndicat des professeurs et des professeures de l\u2019Université du Québec à Montréal et Université du Québec à Montréal, sentence arbitrale de grief, [TA] 2011-7563, par.45. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 98 C é g e p s 1 0 1 fie aux définitions fournies à l\u2019annexe de la loi.Le recours au droit souple pour normaliser la langue de ces établissements accrédite l\u2019idée que le législateur les cantonne hors de la sphère publique, dans un univers social-privé parallèle à l\u2019État, bien que largement financé par lui.Il n\u2019est donc pas étonnant que le chapitre VIII.1 ait comblé d\u2019aise le représentant du monde universitaire, Pierre Lucier, parlant au nom de la CRÉPUQ à la commission de la Culture en mai 2002.Il s\u2019y félicita de voir que le législateur avait opté pour une méthode qui préserve l\u2019autonomie des universités.En effet, ce chapitre les engage tout au plus à entreprendre des discussions internes sur l\u2019usage du français dans leurs affaires, sans exigence d\u2019arbitrage, de sanction ou de résultat tangible en faveur de sa défense24.Le représentant de la Fédération des cégeps, Guy Forgues, tint un discours à peu près similaire devant la commission.L\u2019article 88.2 exige certes qu\u2019une politique linguistique doive traiter de sa mise en œuvre et du suivi, mais sans prévoir aucun mécanisme ou recours pour sanctionner un cégep ou une université qui contreviendrait à sa propre politique et cesserait de l\u2019appliquer.Seule sauvegarde, le ministère de l\u2019Éducation reçoit d\u2019office toutes les politiques des établissements et peut leur demander, comme nous l\u2019avons vu, un « rapport faisant état de l\u2019application de sa politique.» Dans le cas des cégeps, la commission de l\u2019évaluation de l\u2019enseignement collégial peut en théorie examiner la promotion de la qualité de la langue au vu des rapports d\u2019auto- 24 Pierre Lucier, Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CRÉPUQ), déposition devant la Commission de la Culture, Assemblée nationale du Québec, Consultations particulières sur le projet de loi n° 104 \u2013 Loi modifiant la Charte de la langue française, 36e législature, 2e session, le mercredi 15 mai 2002 \u2013 vol.37 n° 39, en ligne : http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/ commissions/cc-36-2/journal-debats/CC-020515.html#_Toc20724036. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 99 C é g e p s 1 0 1 évaluation que les cégeps doivent produire25.Le juriste Guillaume Rousseau estime cependant que le ministre responsable de l\u2019Enseignement supérieur pourrait s\u2019appuyer sur une disposition de la loi constitutive de son ministère pour conditionner son aide financière versée à un établissement postsecondaire au respect ou à la modification de sa politique linguistique, bien que nul ne sache si un ministre s\u2019est déjà prévalu de ce pouvoir26.En réalité, l\u2019article 88.2 renvoie l\u2019application des politiques linguistiques des établissements supérieurs à leur ordre bureaucratique interne, qui souvent ne prévoit pas de processus adéquat pour assurer le suivi de ces politiques et ainsi traiter les plaintes qui pourraient en découler.Au cours de l\u2019été 2020, on a appris qu\u2019un établissement comme l\u2019École de technologie supérieure n\u2019a même pas d\u2019ombudsman pour recevoir la plainte d\u2019un étudiant reprochant à l\u2019institution d\u2019avoir autorisé des travaux pratiques en anglais dans un cours dont la théorie avait été donnée en français27.L\u2019appel aux médias devient alors le seul recours disponible.Dans un avis publié en décembre 2012 pour le Conseil supérieur de la langue française, la chercheure Jennifer Dion passa en revue les politiques linguistiques internes des universités « francophones » et en tira quelques constats significatifs.Ainsi, si « [p]our la plupart des universités, le français est ainsi considéré comme la \u201clangue normale\u201d de l\u2019enseignement », il demeure que plusieurs s\u2019aménagent des échappatoires leur permettant d\u2019offrir des cours ou des pro- 25 Voir Commission de l\u2019évaluation de l\u2019enseignement collégial, L\u2019Évaluation institutionnelle, 13 juin 2000, en ligne : http://www.ceec.gouv.qc.ca/bibliotheque/?doc=70867.26 Guillaume Rousseau, déjà cité, p.342.27 Annabelle Caillou, « Étudier en français est parfois bien difficile », Le Devoir, 20 août 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 100 C é g e p s 1 0 1 grammes en anglais seulement ou des programmes en plusieurs langues, sans toujours garantir l\u2019accès à du matériel pédagogique en français.N\u2019est pas plus absolue l\u2019exigence de rédiger les thèses et les mémoires en français, à laquelle les universités se soustraient par des mécanismes d\u2019autorisation préalable28.Ces constats illustrent bien la manière dont les universités usent de la latitude conférée par le chapitre VIII.1 de la Charte de la langue française.Un doyen de la Faculté de droit de l\u2019Université de Montréal a même reconnu en 2014 que l\u2019application de la politique linguistique de son établissement était « à géométrie variable29 ».La Charte de la langue française contre elle-même Un autre élément inattendu est venu diluer encore plus la faible portée des politiques linguistiques internes, ainsi que celle des garanties linguistiques contenues dans les conventions collectives du monde postsecondaire : c\u2019est la Charte de la langue française elle-même qui, au chapitre de la langue du travail, ne serait pas aussi exigeante qu\u2019on croit.Ce point s\u2019est illustré dans l\u2019arbitrage de grief déjà évoqué au sujet de l\u2019UQAM.Son École des sciences de la gestion avait introduit dans ses programmes des cours en anglais, comme l\u2019y invitait un organisme de certification internationale qui lui reprochait de ne pas en faire assez pour attirer des étudiants étrangers.En 2009, une modification apportée à la politique linguistique de l\u2019université avait préparé le terrain, pour autoriser l\u2019emploi d\u2019autres langues que le français dans les cours dispensés dans le cadre d\u2019ententes avec d\u2019autres 28 Jennifer Dion, Le défi de former une relève scientifique d\u2019expression française, L\u2019Usage du français et de l\u2019anglais dans la formation universitaire aux cycles supérieurs au Québec, Conseil supérieur de la langue française, État du Québec, décembre 2012, p.37-38.29 Lisa-Marie Gervais, « Dérive vers l\u2019anglais à l\u2019UdM ?», Le Devoir, 29 janvier 2014. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 101 C é g e p s 1 0 1 universités et des organismes internationaux.On ajoute que cette exception « se justifie dans la mesure où elle s\u2019adresse en priorité aux étudiants hors-Québec, dans un objectif de réciprocité avec des universités non-québécoises.» Mais le syndicat des professeurs vit les choses autrement et estima que cette nouvelle politique allait à l\u2019encontre de la convention collective, qui pose le principe que la langue de travail est le français, en prévoyant des exceptions uniquement pour les cours de langue, de littérature et les professeurs invités.On apprend toutes sortes de choses instructives dans la sentence : 80 % des étudiants étrangers accueillis dans les programmes de gestion de Concordia sont des Français ; au vu des c.v.des professeurs de l\u2019ESG, 60 % de leurs publications se font en anglais ; la grande majorité des étudiants inscrits dans les cours en anglais litigieux de l\u2019ESG étaient des francophones ; enfin, l\u2019UQAM défendit sa politique en plaidant même « l\u2019imposition inéluctable de l\u2019anglais en tant que langue universelle de communication dans les domaines de l\u2019administration et de la science30.» Mais tel un prestidigitateur sortant un gros lapin de son chapeau, l\u2019arbitre trouva le moyen de diluer la portée de la convention collective en matière de langue de travail et donc de valider les assouplissements incorporés dans la politique linguistique de l\u2019université en invoquant la Charte de la langue française.L\u2019arbitre développa dans sa sentence une théorie de la charge professorale, qui fait de l\u2019enseignement une tâche parmi d\u2019autres de son travail.De plus, aux dires de l\u2019arbitre, la Charte n\u2019impose pas l\u2019usage exclusif du français au travail ; son ambition est d\u2019y faire du français la langue normale et habituelle, ce qui laisse place à d\u2019autres langues si 30 Syndicat des professeurs et des professeures de l\u2019Université du Québec à Montréal et Université du Québec à Montréal, sentence arbitrale de grief, [TA] 2011-7563, par.67. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 102 C é g e p s 1 0 1 la nature de l\u2019emploi le justifie.Et même, cette charte établit, à son article 89, le principe qu\u2019il est permis d\u2019utiliser une autre langue quand la loi québécoise ne prescrit pas l\u2019exclusivité du français.L\u2019arbitre réinterpréta ainsi la convention collective des professeurs de l\u2019UQAM à la lumière de ces principes qu\u2019il crut lire dans la Charte.En conclusion, la politique linguistique de l\u2019UQAM n\u2019avait aucunement enfreint la convention collective, puisque dans un environnement universitaire « concurrentiel », l\u2019exigence du français au travail pourtant prévu dans cette convention le cède devant celle de l\u2019internationalisation qui parle anglais et qui reconfigure automatiquement les tâches professorales.Cette décision arbitrale suscita des avis contrastés.Bien qu\u2019il estimât contestable le raisonnement de l\u2019arbitre, le juriste Guillaume Rousseau jugea sa décision néanmoins fondée, en raison du fait qu\u2019aucun professeur n\u2019était tenu de donner les cours d\u2019anglais introduits à l\u2019ESG de l\u2019UQAM, dispensés sur une base volontaire, et que les étudiants pouvaient suivre des cours équivalents en français31.Cependant, dans un billet au titre acide, « Enseignement en anglais à l\u2019UQAM, The colonization of myself », le vice-président du syndicat, Michel Laporte, fit entendre un autre son de cloche.Il déplora que « la volonté collective énoncée par notre Convention a[it] été sacrifiée par le Comité sur la politique linguistique et par la Commission des études (CE), sur l\u2019autel entrepreneurial de la mondialisation pour servir les intérêts de quelques-uns32.» Il observa aussi la course à la certification internationale dans laquelle est entraînée son université et notamment son école de commerce ; c\u2019est là un « cheval de Troie » qui précipite l\u2019anglicisation de l\u2019offre de 31 Guillaume Rousseau, déjà cité, p.341.32 Michel Laporte, « Enseignement de l\u2019anglais à l\u2019UQAM, The colonization of myself », Bulletin de liaison du SPUQ, septembre 2011, no 284, p.5. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 103 C é g e p s 1 0 1 cours.Loin de servir de frein à cette évolution, la politique linguistique de l\u2019UQAM a servi à l\u2019entériner, voire à élargir la brèche, estime le vice-président.La grande oubliée du chapitre VIII.1, la recherche Outre leur insuffisance au regard de la langue de l\u2019enseignement et du travail, les articles 88.1, 88.2 et 88.3 laissent totalement en plan une activité essentielle des établissements postsecondaires, la recherche et la communication scientifique, pour lesquelles aucune espèce d\u2019exigence ou d\u2019orientation n\u2019est formulée.À peine visible pour l\u2019enseignement, le français échappe entièrement au radar du législateur québécois pour la recherche.Bref, le travail intellectuel, les colloques et les publications peuvent se faire en quasi-totalité en anglais dans un établissement à majorité française, sans que cela regarde la Charte de la langue française ou d\u2019autres lois, comme la Loi sur le ministère de l\u2019Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie.Ce qui entraîne une marginalisation du français, dont la promotion et le rayonnement tendent, comme on le voit dans la politique linguistique du Cégep Sainte-Foy, à être confinés aux activités culturelles comme le théâtre, les ateliers d\u2019écriture littéraires et les récitals de poésie.La politique du Cégep de Sherbrooke, cependant, consacre un article à la recherche, mais pour d\u2019une part, prévoir la rédaction en français des demandes de subvention, et d\u2019autre part, laisser une grande latitude pour la langue des activités scientifiques dès lors qu\u2019un conférencier est non francophone33.Dans son avis de décembre 2012, Jennifer Dion a constaté qu\u2019en matière de promotion du français comme langue de communication scientifique, les politiques linguistiques 33 Article 3,2, Politique de la langue française, Cégep de Sherbrooke. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 104 C é g e p s 1 0 1 universitaires se contentent d\u2019énoncer de vagues encouragements ou restent silencieuses34.Il est intéressant de lire ce que dit la politique linguistique de l\u2019École polytechnique au sujet de la diffusion de la recherche : 2.9 Diffusion de la recherche.Les professeurs de Polytechnique peuvent livrer leurs communications scientifiques écrites dans la langue de publication la plus répandue de leur discipline ou champs de recherche.2.10 Conférences et allocutions.Les conférences et allocutions prononcées par les professeurs et le personnel non enseignant de Polytechnique dans l\u2019exercice de leurs fonctions sont généralement en français.Elles peuvent être prononcées dans une autre langue si les circonstances le justifient.On voit que la communauté scientifique de la Polytechnique n\u2019est en aucune manière incitée à publier et à communiquer en français mais plutôt à se plier à la langue hégémonique dans la discipline35.En réalité, un des rares encouragements tangibles à l\u2019égard du français dans la recherche que l\u2019on retrouve dans les politiques linguistiques internes des universités consiste à rendre disponible un résumé en français des communications, articles et demandes de subventions réalisés dans une autre langue36.(Mais quel établissement respecte vraiment cette micro-exigence ?) Notons que la politique linguistique de l\u2019Université du Québec en Outaouais avalise l\u2019emploi prépondérant de l\u2019anglais pour les demandes 34 Jennifer Dion, déjà citée, 38.35 Politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française, Polytechnique Montréal, 26 mai 2005.36 Voir notamment l\u2019article 5.2, Politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française, Université de Sherbrooke, 28 septembre 2004. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 105 C é g e p s 1 0 1 de subvention en reconnaissant explicitement à ses chercheurs la liberté de choisir la langue en cette matière37.Quant à l\u2019École de technologie supérieure, y est devenue facultative la compétence en français pour être admis « sans condition relative à la langue » aux programmes de maîtrise (de type recherche) et de doctorat, puisqu\u2019« il est essentiel de démontrer une connaissance suffisante de la langue française ou de la langue anglaise38.» Le silence ou le peu de directives à l\u2019égard de la langue de la recherche et de la communication scientifique abandonne ce terrain stratégique à l\u2019emprise des organismes fédéraux de recherche.Grâce à leurs subventions et à leurs programmes de chaires, ils ont réussi à téléguider la recherche réalisée dans les cégeps et les universités du Québec sans égard pour le français dans les activités scientifiques.Un silence auquel répondent par un même silence les autres lois québécoises relatives à l\u2019enseignement supérieur, qui n\u2019assignent ni au ministre responsable de cet enseignement, ni aux fonds québécois de soutien à la recherche, la responsabilité de promouvoir le français comme langue scientifique.La commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française (commission Larose) avait pourtant dans son rapport final recommandé que les politiques linguistiques des universités précisent leurs objectifs en matière « de recherche, de transmission des connaissances », sans rien exiger de tel pour les politiques des cégeps.Elle fut même plutôt explicite quant au contenu des politiques universitaires qui doivent : 37 Article 7.7, Politique linguistique, Université du Québec en Outaouais.38 « Règles d\u2019application de la Politique linguistique de l\u2019ÉTS aux cycles supérieurs », École de technologie supérieure, voir : https://www.etsmtl.ca/etudes/politiques-linguistiques/politique-linguistique- cycles-superieurs. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 106 C é g e p s 1 0 1 Balise[r] le recours à l\u2019anglais dans les disciplines scientifiques de telle sorte que les étudiants reçoivent leur formation en français et soient en mesure de créer et de conceptualiser dans cette langue.Articule[r] l\u2019usage de l\u2019anglais et des autres langues dans la perspective de faire rayonner les établissements et le savoir scientifique de langue française.Prom[ouvoir] la publication scientifique en langue française et, le cas échéant, la production en français de larges résumés d\u2019articles publiés en anglais39.Le législateur a préféré se taire sur ces questions névralgiques.Le mauvais diagnostic posé par la commission Larose Au vrai, l\u2019étrangeté de l\u2019écriture des articles 88.1 à 88,3 découle pour une bonne part de l\u2019analyse que la commission des États généraux sur la situation de la langue française a faite des « ordres » collégial et universitaire.Son diagnostic repose sur le postulat qu\u2019il existe déjà au Québec des cégeps et des universités de langue française \u2013 comme de langue anglaise \u2013 et que la seule chose requise du législateur consiste à confirmer ce statut existant, à ceci près que les établissements francophones devront eux-mêmes défendre le français comme langue d\u2019enseignement et de la recherche, sans faire intervenir le ministère de l\u2019Enseignement supérieur et les organismes québécois de soutien à la recherche.Cette analyse ne semble s\u2019appuyer sur aucune étude socio- historique ou juridique sur le régime linguistique des établissements postsecondaires.39 Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française, Le français, une langue pour tout le monde, 2001, État du Québec, p.78. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 107 C é g e p s 1 0 1 En rédigeant leurs recommandations, les commissaires paraissent nourrir deux principaux soucis : 1 \u2013 s\u2019assurer que « l\u2019ordre collégial », en particulier les cégeps de « langue française », soit un lieu propice au perfectionnement de l\u2019anglais pour les collégiens francophones et à l\u2019apprentissage d\u2019une troisième langue, une vision des choses que la Fédération des cégeps a applaudie40 ; 2\u2013 écarter, sinon discréditer, l\u2019option de l\u2019application de la loi 101 aux cégeps, réclamée par plusieurs organismes, mesure qui, aux yeux des commissaires, serait draconienne et odieuse.En effet : Sur le plan idéologique, la Commission considère que cette question [étendre la loi 101 au cégep] présente une dérive potentielle, car le débat est mal engagé lorsqu\u2019il fait reposer surtout sur l\u2019attitude d\u2019une minorité d\u2019étudiants au collégial, fils et filles de nouveaux arrivants pour la plupart, le sort du français au Québec.Il est mal engagé lorsqu\u2019il envisage d\u2019imposer une mesure draconienne à l\u2019ensemble des citoyens, en en faisant porter l\u2019odieux à cette minorité de jeunes41.D\u2019où la volonté des commissaires de trouver une solution qui donne des gages à la promotion du français dans le post- secondaire sans remettre en question les ordres collégial et universitaire, considérés comme des sphères sociales autonomes de l\u2019État et même nanties d\u2019une certaine immunité contre ses interventions délétères.Tout le raisonnement de la commission tient sur l\u2019idée que si tant d\u2019élèves du secondaire francophone s\u2019inscrivent dans les cégeps anglophones, c\u2019est pour y parfaire leur anglais.« Il devient donc primordial que les cégeps de langue française offrent la même possibilité », écrivent-ils.C\u2019est pour cette raison que les politiques 40 Voir Gaëtan Boucher, « Langue d\u2019enseignement au cégep : le Québec a fait le bon choix », Le Soleil, 17 septembre 2009.41 Commission des États généraux sur la situation et l\u2019avenir de la langue française, Le français, une langue pour tout le monde, déjà cité, p.58-59. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 108 C é g e p s 1 0 1 linguistiques que les cégeps francophones auront à adopter veilleront à « confirmer le statut du français comme langue prépondérante d\u2019enseignement, d\u2019activités parascolaires et de travail ».Ce sont les commissaires eux-mêmes qui ouvrent la porte à la conversion des cégeps francophones en institutions bilingues, à tous égards ! Quant aux cégeps anglophones, ils formulent le vœu, que le législateur n\u2019a pas repris, que leur politique linguistique contribuera « au rayonnement du français comme langue commune de la société québécoise.» Les commissaires ne retinrent pas l\u2019idée de la prépondérance du français pour les universités, laissées à elles-mêmes pour définir le statut du français, à charge pour elles, comme on l\u2019a vu plus haut, de mieux baliser l\u2019usage de l\u2019anglais dans leurs activités d\u2019enseignement et de recherche.Quelque quinze après la remise de son rapport, Gérald Larose constatait que « les gains du français à l\u2019élémentaire et au secondaire des \u201cenfants de la loi 101\u201d sont largement neutralisés par la croissance de la fréquentation des cégeps et des universités anglophones » et que « la Charte de la langue française, trudeauisée et désormais formatée par les multiples décisions de la Cour suprême, est devenue elle-même un agent de la bilinguisation institutionnelle du Québec42 ».C\u2019était une belle façon d\u2019admettre que plusieurs des prémisses sur lesquelles reposait son rapport avaient perdu leur validité.Un cri du cœur vite enterré et une mini-réforme avortée Les politiques linguistiques de l\u2019enseignement supérieur que le gouvernement Landry a introduites dans un petit chapitre distinct de la Charte de la langue française allaient donc nettement en deçà de ce que la commission Larose avait envisagé.42 Gérald Larose, « Le français n\u2019a plus d\u2019\u201cofficiel\u201d que le qualificatif », Le Devoir, 27 avril 2016. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 109 C é g e p s 1 0 1 D\u2019une certaine façon, la portée de ses recommandations en cette matière a été neutralisée pour l\u2019essentiel.Les législateurs québécois et les médias ont rarement par la suite tourné leur attention sur ces politiques ; beaucoup de professeurs et d\u2019étudiants des cégeps et des universités en ignorent l\u2019existence.Depuis l\u2019adoption de la réforme Landry, peu de gens se sont souciés ou émus de l\u2019utilité réelle des « codes de bonne conduite » linguistiques dans l\u2019enseignement supérieur québécois.En juin 2007, le président de la Centrale des syndicats du Québec, Réjean Parent, sonna toutefois l\u2019alarme ; il attira l\u2019attention du public sur la multiplication des programmes dispensés en anglais seulement dans les établissements de langue française, qui faisaient fi du chapitre VIII.1 de la Charte de la langue française.Il écrivit notamment : Ce nouveau phénomène va complètement à l\u2019encontre de la Charte de la langue française, qui oblige les établissements d\u2019enseignement supérieur à se doter d\u2019une politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française.Le gouvernement dispose donc de toute la légitimité nécessaire pour intervenir et obliger ces établissements délinquants à tout mettre en œuvre afin d\u2019assurer la protection et la promotion de la langue française ainsi qu\u2019à renoncer à offrir des programmes en anglais qui entrent en contradiction avec leur propre mission éducative43.Mais cet appel ne trouva pas d\u2019écho.Néanmoins, un petit débat est survenu à l\u2019Assemblée nationale en 2010, qui étudiait alors un projet de loi du gouvernement Charest devant modifier la Charte de la langue française \u2013 projet de loi 103.L\u2019ambition première du projet visait à réformer le régime des écoles passerelles, après la décision de la Cour suprême d\u2019invalider les mesures mises en place en 43 Réjean Parent, « Le caractère français de nos cégeps et universités sont en danger », Le Devoir, 27 juin 2007. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 110 C é g e p s 1 0 1 2002 par le gouvernement Landry pour colmater la brèche ouverte par la ruée dans ces écoles privées non subventionnées, où des parents fortunés destinaient leurs enfants afin de les rendre ensuite admissibles à l\u2019école publique anglaise44.Le débat public s\u2019est concentré essentiellement sur les mesures proposées par le gouvernement libéral qui, loin de vouloir assujettir ces écoles privées non subventionnées à la loi 101, préférait baliser par règlements l\u2019accès à ces écoles et les droits d\u2019admissibilité au réseau public anglais qui en découleraient.Or, ce débat a éclipsé un autre enjeu de ce projet de loi, qui regardait justement la réforme des politiques linguistiques du postsecondaire.À ce sujet, le moment fort du débat à l\u2019Assemblée nationale s\u2019est déroulé devant la commission permanente de la Culture et de l\u2019Éducation le 9 septembre 2010, où a comparu Mme Carole Neill, présidente du Conseil provincial du secteur universitaire du Syndicat canadien de la fonction publique.Son témoignage percutant dénonça l\u2019inanité des politiques linguistiques dans le milieu universitaire.D\u2019emblée, en s\u2019adressant aux parlementaires, elle poussa ce cri d\u2019alarme : [I]l est clair que nous sommes grandement préoccupés par le phénomène d\u2019anglicisation des universités francophones, et par conséquent ce mémoire est une sorte de cri d\u2019alarme que nous lançons, puisque notre droit de travailler en français est de plus en plus brimé.Sans entrer dans le détail dans sa déposition, disons que Mme Neill observe plusieurs faits troublants.Dans la majorité des universités, le personnel non enseignant ne participe guère aux comités établis par les politiques linguistiques internes.Ces comités n\u2019étudient aucune plainte, car elle se transforme immédiatement en grief régi par les conventions collectives.Ces politiques et ces comités sont impuissants 44 Voir l\u2019affaire Nguyen c.Québec (Éducation, Loisir et Sport), [2009] 3 R.C.S.208. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 111 C é g e p s 1 0 1 à freiner ces universités dans leur volonté opportuniste de multiplier les cours de discipline en anglais et pressent leurs employés de travailler de plus en plus en anglais.En outre, Mme Neill releva deux paradoxes.Premièrement, la Charte de la langue française excepte les établissements postsecondaires non subventionnés de l\u2019obligation d\u2019adopter une politique linguistique interne (art.88,1), si bien qu\u2019il leur est loisible d\u2019offrir des cours en anglais sans restriction.Or, les universités, assujetties à cette obligation, donnent pourtant sans entraves de tels cours, auxquels assistent en grande majorité des étudiants francophones.Deuxièmement, la Charte prévoit que les entreprises de plus de 100 employés doivent instaurer un comité de francisation et se doter d\u2019un projet en ce domaine pour bénéficier de subventions publiques.N\u2019étant guère soumises à ces exigences, les universités francophones touchent néanmoins des subventions publiques pour offrir des cours de discipline en anglais.La représentante syndicale en conclut que les politiques linguistiques universitaires ne garantissent aucunement le droit de travailler en français et que les comités implantés par celles-ci n\u2019ont contribué en rien à défendre les travailleurs.Elle dit son franc scepticisme devant les mesures envisagées par le gouvernement dans le projet de loi 103, soit assurer la diffusion de ces politiques et la transmission aux trois ans d\u2019un rapport au ministre de l\u2019Éducation, qui pourra prescrire des correctifs après consultation de l\u2019Office de la langue française.Ces amendements, se persuade Mme Neill, ne changeront rien à la situation existante.À vrai dire, elle est tellement déçue de l\u2019inaction du ministère de l\u2019Éducation dans ce domaine qu\u2019elle réclama que l\u2019Office de la langue française, au lieu du ministère, en soit l\u2019unique maître d\u2019œuvre, afin notamment que les syndicats puissent obtenir la médiation de l\u2019Office dans les différends qui les opposent aux administrations universitaires. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 112 C é g e p s 1 0 1 Finalement, Mme Neill résuma sa pensée en ces termes : Dressons à nouveau un portrait de la situation : les limites dans lesquelles nous sommes confinés font en sorte que les politiques linguistiques ne garantissent pas le droit de travailler en français, que les comités issus de ces politiques sont inopérants et qu\u2019en plus nous n\u2019avons pas le droit de défendre nos membres à l\u2019office par le biais du processus de médiation qu\u2019ils offrent.Il ne nous reste plus qu\u2019à conclure que les universités sont livrées à elles-mêmes, au bon vouloir de leurs administrateurs et que la Charte de la langue française ne constitue plus qu\u2019un document de référence et, dans quelques années, ce ne sera plus qu\u2019une anecdote.Elle ajouta : Et nous pensons que les universités francophones devraient avoir l\u2019obligation non seulement légale, mais morale de promouvoir le français et de le mettre en application.La ministre responsable de la Charte de la langue française, Mme Christine St-Pierre, parut troublée par ces propos, au point d\u2019avouer le caractère « percutant » de ce témoignage.Mais habile politicienne, elle en tira une justification des mesures retenues par le gouvernement dans le projet de loi, sans nécessiter d\u2019aller vraiment au-delà : En 2002, le gouvernement Landry demande aux universités de se doter d\u2019une politique de la langue, puis là, moi, je me dis : Mais pourquoi on demande aux universités de se doter d\u2019une politique, mais qu\u2019on ne demande pas aux universités de rendre des comptes ?C\u2019est comme laisser\u2026 Bon.Vous vous dotez d\u2019une politique, personne ne vérifie s\u2019ils le font, puis on ne demande pas de rendre des comptes.Alors, je me suis dit : On va mettre un mécanisme en place pour qu\u2019à certaines périodes les universités et les collèges devront rendre des comptes sur leurs politiques linguistiques.Je pense que, là, on se retrouvait dans une situation où les universités seraient comme tenues de dire : Voici ce qu\u2019on fait, voici comment on améliore la situation du français, voici les gestes que nous posons. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 113 C é g e p s 1 0 1 De toute façon, si minimaliste que fût la réforme du régime des politiques linguistiques retenue par le projet de loi 103, elle tomba à l\u2019eau, comme tout le reste du projet, abandonné par le gouvernement.Il n\u2019empêche que les constats faits par Mme Neill ont vivement impressionné les membres du Conseil supérieur de la langue française, au point que dans un avis publié en 2013, le Conseil en a cité de larges extraits, mais sans aller au-delà des changements envisagés dans le projet de loi 103 pour formuler ses propres recommandations45.Une autre réforme, mort-née et mal conçue Il semble que le Parti québécois, à l\u2019origine du bizarre chapitre VIII.1 introduit dans la Charte de la langue française en 2002, ait lui aussi pris conscience de son inefficacité, puisque, de retour au pouvoir sous la houlette de Pauline Marois en 2012, il a tenté de corriger le tir, en déposant un autre projet de réforme de la Charte.Ce projet de loi, portant le numéro 14, incluait entre autres des dispositions sur les politiques linguistiques adoptées par les établissements postsecondaires46.Si elles comportaient quelques bonnes idées de corrections, elles faisaient entièrement l\u2019impasse sur l\u2019absence d\u2019identité linguistique préalable des établissements postsecondaires, répétant en cela la même erreur d\u2019analyse que celle du diagnostic posé par la commission Larose.Mis en situation minoritaire, le gouvernement Marois ne put obtenir l\u2019aval nécessaire des partis de l\u2019opposition pour faire adopter son projet, mort au feuilleton.45 Conseil supérieur de la langue française , Redynamiser la politique linguistique du Québec, avis à la ministre responsable de la Charte de la langue française, 2013, État du Québec, recommandation 25, p.97-98.46 Projet de loi no 14, Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d\u2019autres dispositions législatives, 1re sess., 40e légis. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 114 C é g e p s 1 0 1 Les mesures proposées par la ministre responsable de l\u2019époque, Diane de Courcy, visaient les deux catégories d\u2019établissements postsecondaires.Pour ces deux catégories, le projet entendait impliquer le personnel et les associations étudiantes dans la préparation et la réforme des politiques linguistiques internes, comme dans la production des rapports remis au ministère de l\u2019Éducation.Il prévoyait également de donner plus de publicité aux politiques linguistiques, ainsi que d\u2019obliger les établissements à les réviser sur une base périodique et à produire un rapport d\u2019application triennal détaillé.Destinataire des rapports triennaux, le ministre de l\u2019Éducation devait recevoir le pouvoir de demander des correctifs et d\u2019être informé de ceux qui ont été effectivement appliqués.Pour ce qui touche les établissements postsecondaires à majorité française, le projet de loi 14 a cherché à renforcer l\u2019effectivité de leurs politiques linguistiques internes ; celles- ci devaient comporter des mécanismes de traitement des plaintes et de consultation auprès du personnel et des associations étudiantes.S\u2019agissant des établissements à majorité anglophone, le projet de loi a tenté, dans des termes alambiqués, de les obliger à mettre au point des critères de sélection lorsque leur capacité d\u2019accueil est limitée.Une façon compliquée de les contraindre à freiner leur expansion, au lieu qu\u2019ils continuent de se remplir de candidats issus du secondaire francophone.Cette dernière mesure souleva l\u2019ire de la Fédération des cégeps ; dans un mémoire déposé en commission parlementaire, elle soutint sans ambages la thèse que les cégeps anglophones, et de surcroît, tous les cégeps au Québec, n\u2019ont aucune mission linguistique particulière, et peuvent donc admettre n\u2019importe quelle « clientèle » dans leurs programmes.À ses yeux, ni l\u2019histoire, ni le droit ne vouent les cégeps anglophones au service de la communauté anglaise du Québec.La Fédération alla L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 115 C é g e p s 1 0 1 même jusqu\u2019à soutenir qu\u2019à la différence des commissions scolaires dont l\u2019identité linguistique est ancrée dans l\u2019histoire et la constitution canadiennes, les cégeps, de création plus contemporaine, seraient dépourvus d\u2019un tel ancrage \u2013 comme s\u2019ils formaient des espèces de corporations transnationales sans attache territoriale ou sociolinguistique.Voici l\u2019extrait du mémoire de la Fédération à ce sujet, révélateur de la manière dont les dirigeants de nos cégeps envisagent la vocation linguistique de leur institution : Notre dernière objection à l\u2019endroit de l\u2019article 33 porte sur la raison d\u2019être des collèges offrant l\u2019enseignement en anglais.L\u2019alinéa 3 de l\u2019article 88.2.1 déclare que ces collèges ont été créés par le gouvernement pour « la clientèle de langue anglaise ».Or, selon notre compréhension, cette déclaration est sans fondement légal ou juridique.Il est bien sûr véridique que les cégeps de langue anglaise furent créés à la suite des demandes formulées par des personnes venant principalement de la communauté anglophone.Cependant, un lien direct ou une identification étroite de la fonction de ces établissements avec le service à offrir à une « clientèle de langue anglaise » n\u2019existe ni dans la loi actuelle des collèges, qui ne fait pas de distinction entre eux sur une base linguistique, ni dans le Règlement sur le régime des études collégiales, ni même dans les lettres patentes délivrées par le gouvernement à ces établissements lors de leur création.Il faut convenir qu\u2019il y a à cet égard une distinction fondamentale à faire entre le statut des commissions scolaires anglophones et celui des collèges offrant de l\u2019enseignement en anglais.Ainsi, en vertu de la constitution canadienne, les membres de la communauté anglophone du Québec ont droit à l\u2019éducation dans leur langue jusqu\u2019au niveau secondaire et ils disposent, pour ce faire, des structures de gouvernance que sont les commissions scolaires, qui ont le mandat de veiller à l\u2019offre de cette formation aux personnes qui y sont admissibles selon des critères linguistiques.Pour leur part, les collèges du Québec ont été créés et ont toujours opéré selon une logique différente.Leur existence L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 116 C é g e p s 1 0 1 n\u2019est pas ancrée dans la constitution canadienne et ils n\u2019ont donc pas la même raison d\u2019être ni la même mission que les commissions scolaires.Comme on l\u2019a vu, leurs lettres patentes ne font aucune mention de la communauté anglophone et leurs énoncés de mission, tout en spécifiant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019établissements dont la langue d\u2019instruction est l\u2019anglais, proposent une vision large quant aux responsabilités qu\u2019ils veulent assumer envers une population aux origines culturelles et linguistiques de plus en plus diversifiées47.En lisant ce genre de plaidoyer, on voit où nous mène le régime d\u2019indifférenciation linguistique qui sous-tend les « ordres » collégial et universitaire, où le français continue de subsister comme langue d\u2019enseignement et de régie interne, en vertu d\u2019un droit mou et de coutumes, voire de simples usages.On voit à peu près le même silence se reproduire pour la constitution canadienne, dont seule la Loi constitutionnelle de 1982 et quelques modifications postérieures connaissent une version officielle française.Pour les autres lois constitutionnelles, dont la principale de 1867, les avocats et les juges se suffisent d\u2019une traduction française élaborée par le ministère fédéral de la Justice, qui semble avoir acquis une valeur coutumière indéfinie.La relégation du français hors du droit officiel, caché dans les silences de la coutume, reproduit un bon vieux principe de gouvernement impérial qui remonte aux Romains et dont les Britanniques se sont fait les champions dans leur vaste empire : aux peuples conquis, la jouissance consolatrice de leurs coutumes ; au maître conquérant, le privilège de faire la loi48.47 Fédération des cégeps, Mémoire présenté à la Commission de la Culture et de l\u2019éducation de l\u2019Assemblée nationale, 18 février 2013, en ligne, https://fedecegeps.ca/wp-content/uploads/2013/04/ M%c3%a9moire-F%c3%a9d%c3%a9ration-des-c%c3%a9geps-Projet- de-loi-14-F%c3%a9v.2013.pdf.48 Sur les diverses facettes du gouvernement impérial transplanté au Canada, voir M.Chevrier, L\u2019Empire en marche, des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa, Québec, Presses universitaires Laval, Paris, Hermann, 2019, 635 p. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 117 C é g e p s 1 0 1 Dans l\u2019ensemble, les mesures proposées par le projet de loi 14 pour renforcer le régime des politiques linguistiques dans l\u2019enseignement supérieur ont suscité peu de débats en commission parlementaire.Le Conseil supérieur de la langue française s\u2019est satisfait de constater que le projet améliorait « la reddition de comptes des universités et des collèges quant à l\u2019application de leur politique linguistique », sans autre remarque49.Mais qui peut s\u2019intéresser à ce genre de question au sein de la classe politique ?Le statu quo ou « l\u2019anglicisation systémique » des ordres collégial et universitaire ?On voit dès lors que pour redresser la situation du français, minée par un processus insidieux d\u2019anglicisation systémique décrit par le journaliste Michel David50, il ne suffira pas de restreindre l\u2019accès aux cégeps anglophones, où s\u2019engouffrent plus que jamais allophones et francophones pressés de s\u2019enrôler dans les régiments de l\u2019anglosphère.Étendre l\u2019application de la loi 101 au collégial, par exemple, comme le réclament depuis longtemps à cor et à cri de nombreux défenseurs de la langue française sans sortir les établissements postsecondaires au Québec de leur indéfinition linguistique, aboutirait probablement à une nouvelle impasse.Ces cégeps « à majorité française », soudain devenus hôtes d\u2019étudiants qui auraient préféré l\u2019éducation en anglais, auraient alors tout le loisir de leur offrir des formations bilingues ou en anglais seulement, après avoir conformé leurs politiques linguistiques aux nouvelles circonstances.49 Déposition de Robert Vézina, Conseil supérieur de la langue française, Journal des débats, commission permanente de la culture et de l\u2019éducation, Assemblée nationale du Québec, 12 mars 2013, vol.43, no 10, p.26.50 Michel David, « L\u2019anglicisation systémique », Le Devoir, 11 juin 2020. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 118 C é g e p s 1 0 1 Ces cégeps pourraient ainsi tous devenir « bilingues » sans contrevenir aucunement à la Charte de la langue française, avec au surplus la bénédiction du ministre responsable de l\u2019Enseignement supérieur qui allongerait le financement requis pour accommoder les désirs des clientèles collégiale et universitaire, sans exercer le moindre droit de regard sur leur orientation linguistique et leur expansion pavillonnaire.Ce qui ne veut pas dire qu\u2019il faut écarter la solution de l\u2019application de loi 101 aux cégeps, bien au contraire ; elle demeure l\u2019une des meilleures options pour faire accéder le français au statut de langue nationale et adulte dans l\u2019enseignement supérieur.Une mesure d\u2019une telle ampleur ne peut atteindre cependant à l\u2019efficacité que si on l\u2019assortit d\u2019une réforme qui confère aux établissements postsecon- daires une identité et une responsabilité linguistiques nettes et indiscutables.Cette réforme n\u2019est concevable que par un ressaisissement du législateur, qui devra, en matière linguistique, réapprendre à poser des normes véritablement effectives, et non à sous-traiter, par des circonvolutions, leur fabrique à des ordres parallèles.Comme l\u2019a déjà rappelé au palais de l\u2019Élysée l\u2019ancien président du Conseil constitutionnel français, Pierre Mazeaud : La loi n\u2019est pas faite pour affirmer des évidences, émettre des vœux ou dessiner l\u2019état idéal du monde (en espérant sans doute le transformer par la seule grâce du verbe législatif ?) La loi ne doit pas être un rite incantatoire.Elle est faite pour fixer des obligations et ouvrir des droits.En allant au-delà, elle se discrédite51.51 Pierre Mazeaud, Vœux de président du Conseil constitutionnel, Pierre Mazeaud, au Président de la République, Cahiers du Conseil constitutionnel, no 18, juillet 2005, https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/voeux-du-president-du- conseil-constitutionnel-m-pierre-mazeaud-au-president-de-la-republique-0. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 119 C é g e p s 1 0 1 Cette parole peu efficace du législateur québécois tient en partie au fait que même dans une loi aussi solennellement adoptée que la Charte de la langue française, il parle un double langage.Le premier est emphatique et déclaratoire ; il proclame une langue « officielle », reconnue « [l]angue distinctive d\u2019un peuple majoritairement francophone » qui exprime « son identité », et étend cette officialité à la façade institutionnelle de l\u2019État et à certains secteurs de la vie sociale, bien que les tribunaux supérieurs aient tôt fait de rétablir une forme de co-officialité supérieure de l\u2019anglais et du français en matière d\u2019affichage, d\u2019éducation et de législation.Le deuxième enveloppe la parole du législateur de non-dits, d\u2019omissions et d\u2019ambiguïtés lexicales pour laisser jouer une norme non déclarée, qui avalise néanmoins l\u2019idée que le français et l\u2019anglais constituent chacun au Québec une langue nationale, langue laissée au choix d\u2019étudiants encore mineurs \u2013 beaucoup ont 16 ans au moment de choisir leur cégep \u2013, dans laquelle progresseront leur maturation intellectuelle et leur insertion dans un univers culturel, soit le plus puissant, l\u2019Anglo- Amérique, soit le plus précaire, le Québec de langue française.Cette binationalité linguistique se répercute dans le système éducatif québécois, qui n\u2019a jamais connu de ministère de l\u2019Éducation nationale et qui l\u2019entérine par deux principes institutionnels : 1 \u2013 l\u2019existence de deux réseaux éducatifs distincts par la langue, parallèles et subventionnés par l\u2019État du Québec, qui se concurrencent sans limites à partir du postsecondaire ; 2\u2013 le bilinguisme implicite autorisé par la Charte de la langue française pour les établissements supérieurs dits « de langue française ».Sans surprise, l\u2019« anglicisation systémique » du Québec se nourrit aussi de la situation qui prévaut dans les cégeps et les universités ; elle ne regarde pas que les interactions linguistiques dans les commerces, les usines et les bureaux.Elle opère sans nécessité pour le législateur québécois de faire quoi que ce soit.Elle se déploie grâce au statu quo et au principe néo-libéral du « marché aux étudiants » qui struc- L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 120 C é g e p s 1 0 1 ture le financement et les admissions dans « l\u2019ordre » postse- condaire que l\u2019état du Québec a édifié lui-même et que l\u2019État fédéral encourage de ses subventions tentaculaires.Elle s\u2019appuie sur un processus de contraction lente, par lequel, sans que personne ne s\u2019en formalise, le français subit une décroissance ou un tassement jugé inévitable au nom de l\u2019internationalisation, de la « saine » concurrence entre établissements et de l\u2019ouverture.C\u2019est le « toujours moins », moins de cours, de programmes, d\u2019entretiens d\u2019embauche, de publications, de conférences, de matériel pédagogique, de mémoires, de thèses, d\u2019interactions au travail en français.Il est cependant facile d\u2019accuser le « néo-libéralisme » pour expliquer l\u2019invisible rétrogradation de la langue française dans les ordres collégial et universitaire.Cette minoration du français met en présence une autre dimension idéologique dont on parle peu : c\u2019est la culture particulière qui étreint ces deux ordres, un alliage particulier de libéralisme individualiste, de communautarisme et de corporatisme social qui voit les cégeps et les universités comme des sociétés indépendantes, autogouvernées, hors sol.Fonctionnant en « réseaux » ou en « rhizomes » \u2013 comme y aspirent les avocats d\u2019une régulation « acentrée » et lecteurs de Deleuze et de Guattari \u2013, ces établissements n\u2019auraient pas d\u2019obligation à l\u2019égard de l\u2019État et de la société québécoise, qui leur fournissent néanmoins le logis, le boire et le manger.On est loin aujourd\u2019hui des vœux exprimés par la commission Parent en 1965, qui se figurait au Québec des universités autonomes avides de servir le bien commun national sous les auspices d\u2019un État subsidiaire.Dans le monde postsecondaire actuel prospère plutôt une culture bien peu républicaine où l\u2019intérêt bien compris des sous- groupes qui s\u2019entre-surveillent prime toute visée commune à l\u2019ensemble de la collectivité ; malgré tout ce qui les divise sur le plan socioéconomique, autant l\u2019anarcho-syndicaliste que le gestionnaire entraîné au nouveau management y trouvent L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 121 C é g e p s 1 0 1 leur compte.Le chapitre VIII.1 de la Charte de la langue française et le défunt projet de loi 14 ont formulé des solutions brinquebalantes pour sceller la vocation linguistique de l\u2019ordre postsecondaire vraisemblablement par crainte d\u2019attenter à l\u2019idéologie qui innerve cet ordre, où chaque composante se gouverne dans sa bulle, quoique soumise à de puissantes normes, étrangères à celles de la collectivité nationale dont elle dépend.Ainsi, personne ne s\u2019étonne au Québec que les administrateurs des cégeps, recrutés par leur conseil d\u2019administration comme on le ferait dans une grande entreprise, ne reçoivent aucune formation commune ou ne sortent pas d\u2019une école nationale d\u2019administration postsecondaire.C\u2019est sans doute pourquoi, chacun à son affaire, plusieurs aujourd\u2019hui de ces administrateurs gèrent leur cégep comme une entreprise aux ambitions transnationales, les yeux rivés sur les statistiques d\u2019admissions et les subventions qu\u2019ils en peuvent escompter, quittes, s\u2019il le faut, à servir la langue dominante.Et quant aux universités québécoises, magnétisées par l\u2019academia anglo-américaine, elles volent tellement à haute altitude, que le sort du français cul-terreux et encombrant ne saurait entraver leur course.Dans son fameux rapport, la commission Parent écrivait du reste en 1965 : « Le gouvernement du Québec tout entier doit, tout en veillant à ne pas isoler le Québec en un ghetto, adopter des mesures très fermes pour protéger le français non seulement dans les écoles et universités, mais dans toute la vie publique52.» Qu\u2019a-t-il fait pour les universités (et les cégeps) ?Enfermer la langue officielle dans du droit mou ou pire, du non-droit.q 52 Rapport de la commission royale d\u2019enquête sur l\u2019enseignement dans la province de Québec, Les structures pédagogiques du système scolaire.B.Les programmes d\u2019études et les services éducatifs, t.3, édition numérique, Québec, Les publications du Québec, 1965, p.64, par.621, en ligne : http://classiques.uqac.ca/contemporains/quebec_commission_ parent/rapport_parent_3/rapport_parent_vol_3.pdf. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 122 C é g e p s 1 0 1 Annexe, Extraits de la Charte de la langue française, chapitre VIII.1, ch.C-11.CHAPITRE VIII.1 LES POLITIQUES DES ÉTABLISSEMENTS D\u2019ENSEIGNEMENT COLLÉGIAL ET UNIVERSITAIRE RELATIVEMENT À L\u2019EMPLOI ET À LA QUALITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE 88.1.Tout établissement offrant l\u2019enseignement collégial, à l\u2019exception des établissements privés non agréés aux fins de subventions, doit, avant le 1er octobre 2004, se doter, pour cet ordre d\u2019enseignement, d\u2019une politique relative à l\u2019emploi et à la qualité de la langue française.Il en est de même de tout établissement d\u2019enseignement universitaire visé par les paragraphes 1° à 11° de l\u2019article 1 de la Loi sur les établissements d\u2019enseignement de niveau universitaire (chapitre E-14.1).Tout établissement visé à l\u2019alinéa précédent qui est créé ou agréé après le 1er octobre 2002 doit se doter d\u2019une telle politique dans les deux ans suivant sa création ou la délivrance de son agrément.88.2.La politique linguistique d\u2019un établissement offrant l\u2019enseignement collégial ou universitaire en français à la majorité de ses élèves doit traiter : 1° de la langue d\u2019enseignement, y compris celle des manuels et autres instruments didactiques, et de celle des instruments d\u2019évaluation des apprentissages ; 2° de la langue de communication de l\u2019administration de l\u2019établissement, c\u2019est-à-dire celle qu\u2019elle emploie dans ses textes et documents officiels ainsi que dans toute autre communication ; L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 123 C é g e p s 1 0 1 3° de la qualité du français et de la maîtrise de celui-ci par les élèves, par le personnel enseignant, particulièrement lors du recrutement, et par les autres membres du personnel ; 4° de la langue de travail ; 5° de la mise en œuvre et du suivi de cette politique.Celle d\u2019un établissement offrant l\u2019enseignement collégial ou universitaire en anglais à la majorité de ses élèves doit traiter de l\u2019enseignement du français comme langue seconde, de la langue des communications écrites de l\u2019administration de l\u2019établissement avec l\u2019Administration et les personnes morales établies au Québec ainsi que de la mise en œuvre et du suivi de cette politique.88.3.La politique linguistique de l\u2019établissement d\u2019enseignement doit être transmise au ministre de l\u2019Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie dès qu\u2019elle est arrêtée.Il en est de même de toute modification qui y est apportée.Sur demande, l\u2019établissement d\u2019enseignement doit transmettre au ministre un rapport faisant état de l\u2019application de sa politique. 124 Cégeps 101 Frédéric Lacroix* Prévisions des effectifs au collégial Un modèle trompeur Le ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur (MEES) utilise un modèle de prévision des effectifs au collégial pour guider le développement futur du réseau.Ce modèle, qui ne tient pas compte de la dynamique linguistique qui se déploie actuellement au Québec et à Montréal en particulier, minimise le développement futur et la place grandissante qu\u2019occupent et qu\u2019occuperont les cégeps anglais au Québec.En 2013, dans son mémoire soumis lors de l\u2019étude du projet de loi 14, le projet de « Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d\u2019autres dispositions législatives » du Parti québécois, la Fédération des cégeps (FC) s\u2019opposait à toute velléité du gouvernement du Québec de restreindre, de quelque façon que ce soit, l\u2019accès aux cégeps anglais1.La FC écrivait ceci (p.11) : Nous nous permettrons d\u2019ajouter une dernière remarque relativement aux flux de clientèle dans les collèges.Quoique les dernières années aient été marquées, pour les collèges de certaines régions du Québec, dont Montréal, 1 https://fedecegeps.ca/wp-content/uploads/2013/04/Mémoire- Fédération-des-cégeps-Projet-de-loi-14-Fév.2013.pdf * Ph.D. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 125 C é g e p s 1 0 1 par des hausses importantes de la population étudiante, les perspectives démographiques pour les prochaines années laissent entrevoir une baisse d\u2019environ 15 % au cours des six ou sept prochaines années, y compris dans les cégeps anglophones.De ce fait, il n\u2019y aura très probablement plus de « refus pour manque de places » dans les collèges métropolitains, et surtout pas dans les collèges offrant l\u2019enseignement en anglais, où les baisses prévues seront encore plus importantes que celles qui affecteront les collèges offrant l\u2019enseignement en français.Cette prévision de la Fédération, datant de 2013, basée sur « les tendances démographiques » s\u2019est-elle réalisée ?La figure 1a présente les effectifs étudiants au niveau collégial dans les cégeps anglais et la figure 1b dans les cégeps français, en nombre absolus, pour l\u2019ensemble du Québec, pour les programmes techniques et préuniversitaires, pour les étudiants inscrits au DEC à temps plein, pour les cégeps publics et privés subventionnés sur la période 2010-2018.Figure 1a : Effectif étudiant dans les cégeps anglais pour tout le Québec, période 2010-2018. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 126 C é g e p s 1 0 1 Figure 1b : Effectif étudiant dans les cégeps français pour tout le Québec, période 2010-2018.On peut constater à la figure 1a que le nombre d\u2019étudiants dans les cégeps anglais n\u2019a, contrairement aux affirmations du directeur de la FC, jamais baissé comparativement au nombre d\u2019étudiants dans les cégeps français qui, lui, a commencé à décroitre dès\u2026 2014.Ce qui est déterminant pour la vitalité linguistique, soit la capacité d\u2019une langue à conserver et recruter des locuteurs, c\u2019est le poids relatif que cette langue occupe.Voyons donc ce qu\u2019il en est du poids relatif occupé par le collégial anglophone sur la période 2010-2018.C\u2019est ce que présente la figure 2, calculé pour l\u2019ensemble du Québec, pour les programmes techniques et préuniversitaires, pour les étudiants inscrits au DEC à temps plein, pour les cégeps publics et privés subventionnés sur la période 2010-2018.On constate que la proportion d\u2019étudiants inscrits au collégial anglais, public et privé subventionné, est passée de 17,5 % à 19,0 % de 2013 à 2018, une hausse de 1,5 point en cinq ans seulement.Comme on le voit, il n\u2019y a eu, contraire- L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 127 C é g e p s 1 0 1 ment aux prévisions de la FC, nulle baisse de fréquentation dans les cégeps anglais.Bien au contraire.La fréquentation des cégeps anglais est à la hausse, de façon régulière et continue, depuis au moins 1995 au Québec globalement et la situation à Montréal, en particulier, approche d\u2019un point de bascule où les cégeps anglais domineront bientôt, en termes d\u2019effectifs, les cégeps français dans les programmes préuniversitaires.La FC ignorait-elle, au moment de rédiger son mémoire de 2013, que la fréquentation des cégeps anglais était à la hausse depuis 1995 et qu\u2019il serait surprenant que cette tendance lourde, structurelle, massive, s\u2019inverse soudainement comme par magie ?Pour fonder son affirmation, la FC disait se baser sur les « perspectives démographiques ».Ce qu\u2019il faut comprendre, c\u2019est que la Fédération utilisait les prévisions d\u2019effectifs étudiants au collégial fournies par le MEES.Or, il était connu de longue date, même en 2013, que les prévisions de ce modèle étaient hautement inexactes ; le rapport Demers sur l\u2019offre de formation collégiale, publié en 2014, par exemple, Figure 2 : Effectif relatif dans les cégeps anglais du Québec, 2010-2018 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 128 C é g e p s 1 0 1 en glisse un mot en affirmant que l\u2019on constatait « des écarts importants entre l\u2019effectif réel et l\u2019effectif du devis scolaire de chaque établissement » (p.117), et ce, en particulier dans la région de Montréal (le devis étant donné par la prévision d\u2019effectifs)2.Selon le rapport : [\u2026] cette situation s\u2019explique en grande partie par le jeu de la concurrence, dont les conséquences financières sont néfastes pour certains cégeps.Alors que des collèges ont de nombreuses places disponibles, d\u2019autres acceptent un nombre d\u2019étudiants dépassant parfois leur capacité autorisée aux fins de financement à l\u2019enseignement régulier.On notera que ce que le rapport Demers évite soigneusement de mentionner, c\u2019est que le « jeu de la concurrence » est dans les faits la dynamique linguistique qui favorise les cégeps enseignant en anglais ; les institutions qui « dépassent leur capacité autorisée » sont les cégeps anglais.La dynamique linguistique favorable à l\u2019anglais au collégial, phénomène qui est en train de faire s\u2019effondrer les cégeps français à Montréal, est un véritable tabou.La vérité de la dynamique linguistique au collégial n\u2019est, à ma connaissance, reconnue nulle part dans un document officiel provenant du MEES, du gouvernement du Québec ou de la Fédération des cégeps.Suite aux critiques du rapport Demers, le modèle de prévisions d\u2019effectifs3 a été mis à jour en 2016, mais même dans ce modèle « amélioré », la loi du silence règne ; il n\u2019y est pas question de dynamique linguistique, du changement de composition linguistique dans les écoles françaises (augmentation importante du nombre d\u2019allophones, par exemple, qui choi- 2 https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/DEMERS-Report-juin-2014.pdf 3 MEES, « Le modèle de prévision de l\u2019effectif collégial », http:// collections.banq.qc.ca/ark:/52327/bs3280191 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 129 C é g e p s 1 0 1 sissent pour presque moitié le cégep anglais) ou de l\u2019attractivité supérieure des cégeps anglais.Ces variables, déterminantes, n\u2019entrent pas en ligne de compte.Le modèle se base sur les effectifs au secondaire pour calculer des volumes de fréquentation dans les cégeps, en utilisant un taux de transfert entre les écoles secondaires et les cégeps (anglais et français).Ce taux de transfert est basé sur les statistiques d\u2019inscription.Or, les inscriptions dans les cégeps anglais de Montréal plafonnent, en nombre absolu, depuis plusieurs années.Non pas parce que les étudiants souhaitent plus s\u2019inscrire dans le réseau français et que celui-ci serait devenu plus « attractif », mais parce que les cégeps anglais sont saturés, remplis à craquer ; ils ne peuvent admettre plus d\u2019étudiants.Dawson College, par exemple, défonce même son devis ministériel et accueille plus d\u2019étudiants que le MEES ne l\u2019y autorise (sans pénalités\u2026).Dawson, suivant le modèle des condos en « time share » en Floride, accueille même des étudiants inscrits au DEC régulier en cours du soir pour maximiser l\u2019occupation temporelle des places.Si la place était disponible, Dawson pourrait, étant donné son énorme volume de demandes d\u2019admission (11 500 demandes par année et un taux d\u2019acceptation de 30 % environ), augmenter facilement son effectif étudiant de 5000 personnes, passant de quelques 11 000 à 16 000 étudiants du jour au lendemain.Ce qui signifierait, bien sûr, la quasi-fermeture d\u2019un cégep français de bonne taille, le Collège de Maisonneuve, par exemple.Le coefficient de transfert entre écoles secondaires et cégeps anglais est grandement sous-estimé, il ne correspond pas à l\u2019attractivité réelle des cégeps anglais.En contrepartie, celui des cégeps français est surestimé.Ce qui signifie ceci : le modèle du MEES nous induit collectivement en erreur.Si le nombre de places dans les cégeps L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 130 C é g e p s 1 0 1 anglais était augmenté, alors l\u2019attractivité supérieure des cégeps anglais serait libre de s\u2019exprimer et les « prévisions » du modèle seraient bonnes pour la poubelle.La figure 3 illustre la proportion de l\u2019effectif inscrit en anglais au niveau collégial pour l\u2019ensemble du Québec, pour les programmes techniques et préuniversitaires, pour les étudiants inscrits au DEC à temps plein, pour les cégeps publics seulement sur la période 1995-2028.Deux courbes sont données : les « observations », c\u2019est-à-dire les données d\u2019effectifs du MEES et les « prévisions », c\u2019est-à-dire le résultat du nouveau modèle de projections du MEES4.Figure 3 : Effectif relatif réel et prévu dans les cégeps anglais 1995-2028 La figure 3 illustre le fait que le MEES prévoit une diminution, dès 2019 (les données d\u2019inscription réelles ne sont pas 4 ht tp ://www.educat ion.gouv.qc .ca/references/ indicateurs- e t - s t a t i s t i q u e s / p r e v i s i o n s / e f f e c t i f - e t u d i a n t - a u - collegial/#:~:text=Or%2C%20la%20remontée%20de%20l,%2C0%20 %25%20en%20cinq%20ans.&text=En%20effet%2C%20ce%20 sont%20213,\u2019à%20l\u2019automne%202018. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 131 C é g e p s 1 0 1 encore disponibles), de la proportion de l\u2019effectif relatif dans les cégeps anglais au cours du temps ; ceci est en rupture complète avec la tendance lourde sur la période 1995-2018.Pour conduire à une telle rupture dans la tendance historique, il faudrait un évènement considérable ; par exemple, le départ en masse de dizaines de milliers d\u2019anglophones du Québec, comme cela a eu lieu dans les années soixante et soixante-dix.Quelles sont, dans l\u2019état actuel des choses, les probabilités que la réalité sur la période 2019-2028 corresponde aux prévisions du MEES ?Ces prévisions du MEES ont la même crédibilité que les prévisions antérieures qui annonçaient une chute des inscriptions dans les cégeps anglais à partir de 2013 : elles sont, à mon avis, nulles.Car le MEES a dans ses cartons plusieurs projets d\u2019agrandissement des cégeps anglais.Mentionnons le projet d\u2019établir un nouveau campus pour le cégep John-Abbott à Vaudreuil5 et un projet d\u2019agrandissement majeur (de plus de 50 millions de dollars) de Dawson, actuellement inscrit au Plan québécois des infrastructures (voir p.B.446).Le modèle de prévisions d\u2019effectifs au collégial du MEES fait partie de l\u2019armature du déni de notre élite de ce qui se passe au collégial ; c\u2019est essentiellement un dispositif destiné à empêcher la prise de conscience de l\u2019effondrement en cours des inscriptions dans les cégeps français, chose qui est le résultat de la dynamique linguistique, un fait qui est soigneusement ignoré par le modèle du MEES.5 https://www.ledevoir.com/societe/education/574044/montreal-un- cegep-bilingue-en-banlieue-a-l-etude 6 h t t p s : / / w w w.t r e s o r.g o u v.q c .c a / f i l e a d m i n / P D F / b u d g e t _ depenses/19-20/fr/8-Infrastructures_publiques_Quebec.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 132 C é g e p s 1 0 1 Le MEES doit cesser de nous induire en erreur et doit faire preuve de transparence : son modèle de prévisions d\u2019effectifs doit être mis aux poubelles et remplacé par un modèle qui reflète, le mieux possible, la réalité.Cela n\u2019est pas si compliqué.q 133 Cégeps 101 Yannick Lacroix* La loi 101 au cégep Une question de cohérence** Au mois de juin dernier, la présidente de la Fédération des enseignantes et des enseignants de cégep (FEC-CSQ) réagissait à l\u2019annonce d\u2019un agrandissement du cégep Dawson prévu par la loi 61 (pour le moment suspendue) dans les pages du Journal de Montréal : ce projet, écrivait-elle, « n\u2019est pas à favoriser ».Elle écartait cependant, d\u2019un même mouvement, l\u2019idée d\u2019étendre la loi 101 au collégial : il y aurait en effet « d\u2019autres pistes à explorer afin de préserver ce qu\u2019il reste encore du fragile équilibre linguistique et de la coordination dans le réseau des cégeps1.» L\u2019objectif de ce texte est de démontrer qu\u2019en réalité, il n\u2019y en a pas.La stratégie de « gestion des méfaits » a fait son temps et a démontré son inefficacité.La dynamique linguistique dans le système collégial (en particulier montréalais), qui est délétère au français2, ne pourra être modifiée que par une interven- 1 https://www.journaldequebec.com/2020/06/10/relancer-leconomie- sans-fragiliser-la-langue-francaise-svp 2 Voir à cet effet Frédéric Lacroix, « Les cégeps français : le début de la fin ?», L\u2019Action nationale, mars 2020.* Professeur de philosophie au Cégep de Maisonneuve.** Version remaniée d\u2019un texte paru au mois de juin 2020 sur le site internet de la revue Argument. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 134 C é g e p s 1 0 1 tion profonde et structurante de l\u2019État.C\u2019est-à-dire, en fin de compte, par l\u2019extension des clauses scolaires de la loi 101 au niveau collégial3.Voici pourquoi.Problème D\u2019une manière générale, trois types de solutions peuvent être envisagées afin de corriger les effets pervers de la concurrence linguistique dans le réseau collégial : des mesures de type incitatif ; le contingentement des places dans les cégeps anglophones ; et l\u2019extension des clauses scolaires de la Charte de la langue française.Une solution doit évidemment être adaptée à la nature du problème qu\u2019elle veut résoudre : de ce point de vue, la première solution serait vraisemblablement sans effet, et la seconde risquerait de demeurer aussi insuffisante que précaire.Je m\u2019en expliquerai plus loin.Quelle est donc la nature du problème ?J\u2019y vois un cas typique de « problème d\u2019action collective ».D\u2019une manière générale, ce concept est utilisé pour désigner une situation sociale sous- optimale pour l\u2019ensemble des « acteurs », qui ne parviennent pas à interagir d\u2019une manière qui corresponde à leurs intérêts communs.La situation est structurée de telle sorte que 3 Laquelle devrait être accompagnée, afin d\u2019empêcher les directions collégiales d\u2019angliciser malgré tout « l\u2019offre de services », de la reconnaissance juridique de l\u2019identité linguistique française des cégeps francophones.Dans les institutions d\u2019enseignement supérieur, le français n\u2019est pour le moment protégé que par du « droit mou », c\u2019est-à-dire par la coutume et des politiques internes modifiables à volonté.Voir à ce sujet Marc Chevrier : http://www.revueargument.ca/ article/2020-06-26/737-la-langue-invisible-le-confinement-du-francais- dans-lenseignement-superieur-au-quebec.html. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 135 C é g e p s 1 0 1 la rationalité elle-même (au sens économique du terme : la maximisation de « l\u2019utilité ») les contraint à sacrifier certains objectifs qu\u2019ils ont en commun, et qu\u2019ils peuvent pourtant valoriser bien davantage que ceux qu\u2019ils sont poussés à poursuivre.Certains incitatifs pervers empêchent une collaboration efficace et intelligente.Dans ce genre de situation, il est, par exemple, impossible ou très difficile d\u2019agir en vue du long terme, malgré qu\u2019il puisse être aussi visible que désirable4.Un problème d\u2019action collective exemplaire est celui de la pollution atmosphérique.On peut présumer que tous les automobilistes ont un intérêt fondamental à la préservation de l\u2019équilibre naturel.Mais chacun se fait le même raisonnement : 1) ce matin, tout le monde prendra vraisemblablement sa voiture et le climat est, de toute manière, pour ainsi dire foutu ; 2) mon impact personnel sur la pollution avoisine en fait le zéro ; et donc, de deux choses l\u2019une : soit 3) je ne prends pas ma voiture, l\u2019atmosphère ne s\u2019en porte pas vraiment mieux et je minimise mon utilité ; soit 4) je prends ma voiture, l\u2019atmosphère ne s\u2019en porte pas vraiment plus mal et je maximise mon utilité.On voit que du point de vue de l\u2019atome social que je suis, la chose la plus « rationnelle » à faire est de prendre ma voiture.Et c\u2019est pourquoi l\u2019atmosphère est polluée.La dynamique linguistique dans le réseau collégial (et ailleurs) est un problème d\u2019action collective du même genre.Nous sommes, grosso modo, en présence d\u2019un cas de mauvaise coordination de « joueurs rationnels » placés dans une situation de concurrence (linguistique) qui les empêche de collaborer en vue de leur intérêt commun (la vitalité du français) ; 4 Un bon survol théorique de la question est fait par Katarina Holzinger : « The problems of collective action: a new approach », ici : https:// papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=399140 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 136 C é g e p s 1 0 1 cela les pousse au sauve-qui-peut dans une direction (le cégep anglais) qu\u2019ils ne choisiraient peut-être pas autrement.Deux modèles théoriques classiques de problème d\u2019action collective éclairent particulièrement bien la situation : le « dilemme du prisonnier » et la « panique compétitive ».Un dilemme du prisonnier est un modèle théorique simplifié d\u2019interaction sous-optimale entre deux joueurs (dans la version de base) incapables de se coordonner afin d\u2019atteindre un équilibre qui leur serait mutuellement favorable.Deux accusés sont isolés par la police et empêchés de communiquer.Sans en avoir la preuve, on les suspecte d\u2019avoir commis un crime : tout repose donc sur des confessions.On leur offre le choix suivant : se dénoncer en même temps que son complice et recevoir une peine légère ; ne pas le faire et recevoir une peine lourde.Si aucun de deux ne trahit l\u2019autre, ils ne recevront aucune peine.Mais cela, les « prisonniers » l\u2019ignorent.La difficulté vient de ce qu\u2019ils sont empêchés de coopérer parce qu\u2019ils ne peuvent pas communiquer.Ils ne connaissent pas leurs intentions mutuelles.Sachant que l\u2019autre a le même incitatif à trahir, la stratégie la plus « rationnelle », dans ces conditions, est la prudence, soit la trahison.Et voilà pourquoi les deux accusés se trahiront et recevront une peine légère de prison (solution sous-optimale), au lieu de conserver leur liberté (solution optimale).L\u2019incapacité structurelle à se coordonner fait en sorte que la rationalité elle- même conduit à un mauvais choix, qui sans être le pire (une peine lourde), n\u2019est pas non plus le meilleur (la liberté).À la lumière d\u2019un « dilemme du prisonnier », la dynamique linguistique dans le réseau collégial montréalais prend un éclairage intéressant5.Nos deux « prisonniers », ici, sont des 5 Guillaume Rousseau proposait déjà une analyse de la situation en termes de « dilemme du prisonnier » dans son ouvrage La nation à l\u2019épreuve de l\u2019immigration (Éditions du Renouveau Québécois, 2006).Je m\u2019en inspire ici. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 137 C é g e p s 1 0 1 étudiants francophones et/ou allophones.Qu\u2019ils en soient conscients ou non (ce qui est une tout autre question), ils auraient chacun un intérêt profond à faire leurs études supérieures qui dans sa langue maternelle, qui dans la langue officielle du Québec.Mais ils sont confrontés à la réalité économique suivante : les études supérieures en langue anglaise sont dotées d\u2019un statut, d\u2019un prestige et d\u2019une valeur marchande supérieurs à ceux de langue française.Considérant qu\u2019en soi, le fait que, personnellement, je fasse mes études en anglais n\u2019affecte pas plus la vitalité du français que je ne cause les changements climatiques en prenant ma voiture ce matin, il me semblera « rationnel », plus « utile » de choisir le diplôme anglais.L\u2019incitation à le faire est d\u2019autant plus forte, pour un jeune francophone, qu\u2019il voit les allophones fréquenter en masse le cégep anglais et acquérir de la sorte un avantage comparatif sur lui ; le même raisonnement vaut pour l\u2019allophone, qui voit les francophones déserter les cégeps français et acquérir, de la sorte, un avantage comparatif sur lui.Personne ne veut être le dindon de la farce : par conséquent, le plus « rationnel » est de faire défection au français même si, dans l\u2019absolu, on aurait préféré faire valoir ses dons et ses talents, puis faire carrière dans la langue officielle du Québec de manière à participer à sa vitalité.Plus le mouvement vers le réseau anglais s\u2019accroît, plus il est difficile d\u2019y résister : les jeunes Montréalais, en particulier, commencent à avoir sérieusement peur de rater le bateau.D\u2019un dilemme du prisonnier, la situation est ainsi en train d\u2019évoluer vers un problème d\u2019action collective peut-être encore plus grave, la « panique compétitive ».Un exemple classique de panique compétitive est la ruée vers la sortie dans un théâtre en feu.Subitement, c\u2019est chacun pour soi et aucune règle de collaboration ne vaut plus : ce qui mène L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 138 C é g e p s 1 0 1 à un bouchon de circulation qui cause bien plus de morts, au final, qu\u2019une file indienne organisée.Les données sur les demandes d\u2019admission dans les cégeps le montrent sans ambiguïté : le mouvement vers le cégep anglais s\u2019accélère.Or, à mesure qu\u2019il s\u2019accélère, le statut du français comme langue d\u2019enseignement périclite.En retour, cette chute de statut nourrit le mouvement vers le cégep anglais.C\u2019est un cercle vicieux, qui est en train de créer une association perverse entre « études en anglais » et « excellence » du simple fait des déplacements de la « clientèle ».La chose absurde est qu\u2019à terme, quand le cégep en anglais sera devenu la norme, il n\u2019y aura justement plus, pour les francophones et les allophones, aucun avantage compétitif à l\u2019avoir choisi.Cela s\u2019appelle : l\u2019assimilation linguistique.Si le préuniversitaire français n\u2019est pas en train de s\u2019écrouler purement et simplement, sur l\u2019île de Montréal, c\u2019est en particulier en vertu des limites physiques des briques et du béton.Il y a un frein immobilier à la demande.Les cégeps anglais sont pleins à craquer et dépassent déjà allégrement leurs devis.Or, la CAQ vient de faire la preuve qu\u2019elle ne voyait aucun inconvénient à relâcher ce frein.Il faudra donc autre chose.Solution Un problème d\u2019action collective ne peut être résolu que par l\u2019intervention de l\u2019État.L\u2019État doit modifier par en haut la matrice des incitatifs et par conséquent, ce qui est rationnel pour les différents acteurs.Mancur Olson écrivait dans son ouvrage classique The Logic of Collective Action : Public Goods and the Theory of Groups: « À moins que le nombre d\u2019individus ne soit assez petit, ou à moins qu\u2019il n\u2019y ait coercition ou un moyen spécial de faire agir les individus en vue L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 139 C é g e p s 1 0 1 de leur intérêt commun, des individus rationnels et égoïstes n\u2019agiront pas en vue de celui-ci6.» La dynamique linguistique dans le réseau collégial ne sera pas modifiée autrement que par une intervention structurante de l\u2019État.Je n\u2019en vois pas d\u2019autres que l\u2019extension des clauses scolaires de la loi 101 (accompagnée de l\u2019inscription juridique du statut français des institutions francophones).Il me semble évident que des mesures incitatives ne suffiraient pas.Mis à part le fait de payer les étudiants pour fréquenter le cégep français, quelle incitation pourrait être assez forte pour contrecarrer la pression concurrentielle dont ils sont l\u2019objet ?Quelle efficacité pourrait-on sérieusement attendre de campagnes de publicité dans les écoles secondaires vantant les mérites des études collégiales en français ?Vraisemblablement la même que celle des (défuntes) campagnes de publicité en faveur du co-voiturage : soit néant.Les problèmes d\u2019action collective ne peuvent pas être réglés sur une base volontaire : autrement, ce ne seraient justement pas des problèmes d\u2019action collective.Puisqu\u2019on ne peut pas agir \u2013 efficacement \u2013 sur la demande, reste à agir sur l\u2019offre.Il existe en ce sens une solution mi-figue mi-raisin : le contingentement des places dans les cégeps anglophones.Ce serait certainement mieux que rien.Mais j\u2019y vois deux problèmes rédhibitoires.Tout d\u2019abord, en supposant que « contingenter » signifierait « geler » et non « réduire » le nombre d\u2019étudiants dans les cégeps anglais, cela ne règlerait pas le problème de la fuite des cerveaux.Les capacités d\u2019accueil des cégeps anglais sont déjà énormes, 40 % des places sur l\u2019île de Montréal (et presque 50 % dans le préuniversitaire) : ceci, alors que la population anglophone ne représente que 17,4 % de la population 6 Harvard University Press, 1965, p.2.Ma traduction. L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 140 C é g e p s 1 0 1 métropolitaine.Le surplus est utilisé à fins d\u2019anglicisation d\u2019une partie déjà très significative de l\u2019élite étudiante francophone et allophone.Il faudrait donc non seulement geler, mais réduire le nombre de places afin de le ramener plus près de la proportion démographique réelle d\u2019anglophones sur l\u2019île de Montréal.Mais comme le système collégial n\u2019est soumis à aucun critère linguistique, cela ne ferait qu\u2019exacerber, en créant une rareté artificielle, le prestige des études en anglais.Ce qui mènerait à une situation pathologique, qui commence d\u2019ailleurs déjà à se dessiner : le cégep anglais serait réservé à la crème de la crème de toutes langues maternelles, et le réseau français au reste.En particulier, les anglophones moins qu\u2019excellents ne pourraient pas faire leurs études collégiales dans leur langue maternelle.Le cégep anglais pour l\u2019élite, le cégep français pour la plèbe : est-ce là vraiment ce que nous voulons ?Ensuite, le contingentement étant une mesure administrative, la chose resterait au bon vouloir du gouvernement en place.On imagine facilement que de retour au pouvoir, le PLQ ferait rapidement passer à la trappe ce contingentement.Mais il ne pourrait pas disposer aussi aisément d\u2019une modification en bonne et due forme de la loi.Ne reste donc, en fin de compte, si vraiment nous voulons régler le problème, que l\u2019extension des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial.Je ne vois pas ces « autres pistes de solution » dont parle la FEC- CSQ.Le fait est que les concepteurs de la loi 101 ont commis une erreur historique en négligeant de l\u2019étendre à ce niveau.On croyait \u2013 ce qui paraissait raisonnable à l\u2019époque \u2013 que son application aux cycles primaire et secondaire suffirait à garantir la continuité du Québec français.On se trompait7.7 Comme le reconnaît Guy Rocher : https://www.ledevoir.com/opinion/ idees/506053/les-40-ans-de-la-loi-101-il-faut-repenser-la-politique- linguistique-quebecoise L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 141 C é g e p s 1 0 1 Remettre le dentifrice dans le tube L\u2019extension de la loi 101 au collégial est l\u2019une des dernières portes qui nous soient encore ouvertes pour donner un peu d\u2019oxygène au Québec français.La Charte canadienne des droits et libertés ne pourrait pas l\u2019invalider, à moins que les juges fédéraux ne se mettent à créer du nouveau droit aussi inventif que farfelu.Il n\u2019existe pas, au Canada, de droit aux études supérieures « sur les fonds publics » dans la langue de son choix.Point final.Il serait évidemment légitime, autant du point de vue juridique que moral, pour l\u2019État québécois de déterminer dans quelle langue les citoyens peuvent accéder à l\u2019enseignement supérieur public, subventionné par les contribuables.Cela impliquerait, il est vrai, une intervention supplémentaire de l\u2019État dans la vie des gens.Mais la question est de savoir si cette intervention serait justifiée.Non seulement serait-elle justifiée : c\u2019est une question de cohérence.Le français est la langue officielle du Québec.La politique linguistique de l\u2019État québécois est la défense et la promotion du français comme langue commune.Ce qui se passe actuellement dans le réseau collégial (et ailleurs) est en parfaite contradiction avec cette politique, dûment inscrite dans une Charte à valeur quasiment supralégale.La mise en concurrence des étudiants et des collèges dans un libre marché de l\u2019éducation fondé sur une division linguistique inégalitaire mène à un problème d\u2019action collective qui corrompt la mission du système collégial.Il faut ramener les cégeps à la raison : et seuls la loi, ou l\u2019État sont en mesure de le faire.Les problèmes d\u2019action collective ne se règlent pas par l\u2019appel à la bonne volonté individuelle, puisqu\u2019ils sont très exactement des problèmes de coordination des volontés individuelles.En ce sens, il faut rappeler que si les individus ont des droits, ils ont aussi des devoirs et des responsabilités à l\u2019égard du L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 142 C é g e p s 1 0 1 système de coopération sociale sans lequel ils ne pourraient absolument rien faire de leurs droits.C\u2019est une bizarrerie propre au Québec que nous en doutions ainsi.q > Yo Quabé BLOC 4 J \\; Vd SIL y PIX XIE > sas RTE QI Te das\u2019 communes = S tee 100, rue Richelieu, bureau 210 450 357-9100 Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec J3B 6X3 christine normandin@parl.gc.ca GABRIEL STE-MARIE Député fédéral de Joliette a BLOC % Quebecois = om 450 752-1940 gabriel .ste-marie@parl.gc.ca Le Québec Sans COMBIomis, jusaqu'a da = Mindépa née nat cible oIMON-PIERRE 3 SAVARD-TRE LAY tn.es | PÉPATÉ PE SHIRT RHAGHATRE-TSNT EF « = ane A aa = TE ® Marie-Hélène al tele TR ET ee O 1:11 TR, MH.G 1H ga au(@parl.gc.ca b 4 & #17 lin riod \u20ac, oh A tr \u2014 \u2014 Gi knoe gs -\u2014 Ty, i\u201d Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères Qu bécois = N 14625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4342 Courriel : xavier barsaiou-duvai@parl.gc.ca La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Tous les numéros des Cahiers de lecture sont en vente à la boutique pour la version papier et sur la plate-forme Érudit pour la version numérique Lectures Note critique Marc Chevrier 148 L\u2019empire en marche.Des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa Recensions Pierre Mouterde 160 Les impasses de la rectitude politique Liberté 165 60 ans de luttes et d\u2019idées.La déroute des héros Martine Ouellet 169 Horizon 2030.Choisir un Québec climato-économique Livres reçus 173 Lectures numérique MARC CHEVRIER L\u2019empire en marche.Des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2019, 648 pages Le politicologue et essayiste Marc Chevrier a fait paraître en novembre 2019 aux PUL, en coédition avec Hermann à Paris, L\u2019empire en marche, des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa, un ouvrage magistral dans lequel il jette un regard nouveau et corrosif sur nombre de fédérations dont le Canada.Selon lui, l\u2019empire n\u2019est pas mort, il a simplement changé de nom.Alors que beaucoup considèrent le Canada comme une fédération et, qui plus est, une fédération exemplaire qui prend soin de ses minorités, Chevrier estime au contraire qu\u2019il est un empire.D\u2019abord, parce que c\u2019est la conquête de la Nouvelle-France et de l\u2019Acadie qui fonde le projet impérial canadien : sans conquête, il n\u2019y a ni Canada ni Empire.Les conquêtes sur lesquelles le Canada repose ont engendré une constitution originelle qui a formaté toutes celles qui ont défini les différents régimes canadiens.Ensuite, Chevrier observe que les acteurs de l\u2019union de 1867 ont eux-mêmes utilisé le terme d\u2019empire.Alexander Morris, membre de l\u2019élite marchande britannique, qui avait lancé l\u2019idée de cette union en 1858, avait vaticiné la formation au Canada d\u2019un « britannic empire ».Macdonald et Brown se référaient à ce concept 148 Note critique 149 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 lorsqu\u2019ils planchaient sur le projet de la Confédération.Le conservateur et père fondateur Hector-Louis Langevin rêvait d\u2019ailleurs que le Canada devienne le plus grand empire du monde.Chevrier estime que le Canada demeure un empire encore aujourd\u2019hui ; seulement, il voile son identité véritable sous le nom bienveillant de « fédération » qui n\u2019apparaît toutefois nulle part comme tel dans les textes officiels canadiens.Revient répétitivement le terme d\u2019« union », concept clé des lois britanniques usité pour refondre peuples et colonies.On a aussi tendance à considérer que l\u2019empire ne peut être qu\u2019ancien \u2013 on songe par exemple à l\u2019Empire romain \u2013 mais, en vérité, loin d\u2019appartenir aux temps anciens, l\u2019empire participe aussi de la modernité, comme l\u2019ont d\u2019ailleurs pensé de nombreux philosophes de Machiavel jusqu\u2019à Hegel, en passant par Montesquieu, Tocqueville et même Arendt.On peine à reconnaître l\u2019empire, car on le croit unique.Les États-Unis constitueraient aujourd\u2019hui le seul empire sur la surface du globe, mais c\u2019est oublier que plusieurs empires peuvent coexister à travers le monde.Chevrier considère que l\u2019Union européenne, le Royaume-Uni et même le Mexique sont des empires, de force variable ; il en est de même pour le Canada, empire libéral, certes faible par rapport à ses voisins, mais fort pour les peuples qu\u2019il domine.L\u2019essayiste utilise l\u2019idée de « concept sucré » pour imager le fait qu\u2019on pare le fédéralisme de toutes les vertus, il serait garant d\u2019ouverture, de tolérance et de répartition équitable du pouvoir.Mais l\u2019enrobage sucré du fédéralisme laisse la place à un concept salé, celui de l\u2019empire.En effet, comme Chevrier le montre clairement dans la deuxième partie de l\u2019essai, le fédéralisme s\u2019avère la technique juridique privilégiée par les démocraties libérales pour édifier des empires. 150 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 À l\u2019instar de l\u2019empire, le régime fédéral tient sur le principe que le gouvernement supérieur gouverne sans administrer.Ce principe est magnifiquement illustré par la crise actuelle de la COVID-19 : le gouvernement fédéral semble planer au-dessus de la mêlée, alors que le Québec plonge les deux mains dans la boue.Québec administre les hôpitaux et les CHSLD ; le palier fédéral, quant à lui, surplombe la scène de haut, en se réservant les grandes tâches législatives et de commandement.En temps de pandémie, il fait valser les milliards ; il joue le sauveur, mais un sauveur qui n\u2019a pas à se salir les mains.L\u2019empire ne cherche pas nécessairement à tout réaliser par lui-même, et, contrairement à ce qu\u2019on peut penser, il ne désire pas exercer un pouvoir absolu sur toute chose ; les subalternes \u2013 dans le cas du Canada, les états provinciaux ou ses nations minoritaires \u2013 peuvent très bien s\u2019occuper des basses œuvres.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qu\u2019avait compris l\u2019écrivain George Orwell, que Chevrier cite, au sujet de l\u2019Empire britannique en Birmanie : « Ne jamais faire faire à un Européen ce que peut faire un Oriental », écrit l\u2019auteur de 1984.En effet, pourquoi se fatiguer si on peut très bien se fier aux élites locales pour traiter avec les « indigènes » et obtenir leur docile collaboration à la bonne marche de l\u2019empire ?Deuxièmement, l\u2019empire travaille d\u2019ordinaire à produire de l\u2019unité avec de grands ensembles humains, mais en comptant sur des processus de civilisation autres que politiques.La politique, au sens où l\u2019entend Chevrier, ce sont l\u2019action et la délibération concertées par lesquelles une collectivité se façonne un monde commun où rayonne sa culture.Le Canada a préféré le juridique au politique pour affaiblir les ferments de division ; les tribunaux fédéraux, ont fini par absorber, canaliser et neutraliser les aspirations autonomistes du trublion québécois.À preuve, le renvoi relatif à la 151 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 sécession du Québec, les jugements de la Cour suprême sur la loi 101 et, enfin, la loi sur la laïcité de l\u2019État du gouvernement Legault qui risque bien de se retrouver devant cette même cour.L\u2019empire cherche à combattre la force du politique : il ne veut avoir affaire qu\u2019à des individus et non à des nations.C\u2019est pourquoi il entretient un rapport opportuniste avec les religions en s\u2019en faisant le grand défenseur.C\u2019est ce qu\u2019ont compris les autorités britanniques lorsqu\u2019elles se sont concilié l\u2019élite religieuse de la Province of Quebec en proclamant l\u2019Acte de Québec de 1774 qui permet aux Canadiens français de pratiquer leur foi catholique ; c\u2019est ce que l\u2019empire canadien fait actuellement avec sa politique du multiculturalisme, qui réédite l\u2019Acte de Québec sous une forme polythéiste.L\u2019empire aime à concevoir sa population comme une mosaïque de minorités dont il est le tuteur bienveillant et comme un microcosme qui renferme toutes les croyances.On reconnaît là la célèbre doctrine du quatrième président des États-Unis, James Madison : la meilleure façon de combattre les factions consiste à favoriser un arrangement institutionnel qui les multiplie afin qu\u2019elles se neutralisent.C\u2019est le cas du Canada : une myriade de minorités font valoir leurs droits auprès des cours de l\u2019État fédéral.Il faut à tout prix éviter qu\u2019une minorité se constitue en nation et veuille rompre avec la dépendance qui l\u2019attache au gouvernement central.C\u2019est ce qui est arrivé avec les Québécois lors des référendums de 1980 et de 1995.C\u2019est ce qui est aussi survenu lorsque le Québec a demandé en vain d\u2019être reconnu comme une société distincte.Pour un Pierre-Elliott, partisan acharné d\u2019un multiculturalisme niveleur, c\u2019en était trop : cette revendication menaçait à terme le gouvernement fédéral qui se nourrit de la faiblesse des entités fédérées. 152 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Contrairement à nombre d\u2019historiens qui considèrent que l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique apporte une réparation aux torts causés par la Conquête, Chevrier estime que la fondation du Canada en 1867 a marginalisé encore davantage le peuple canadien-français.Aux yeux de l\u2019essayiste, on a depuis longtemps idéalisé et romancé l\u2019union de 1867, toujours faussement nommée « Confédération ».Plusieurs penseurs nationalistes comme Lionel Groulx l\u2019ont abondamment « sucrée » pour reprendre l\u2019expression de Chevrier ! Comment les Canadiens français ont- ils pu accepter les termes d\u2019un marché aussi peu avantageux ?En effet, rappelons que le régime de l\u2019union des deux Canadas qui précède l\u2019union de 1867 fonctionne sur un principe binational avec deux premiers ministres à sa tête, l\u2019un francophone, l\u2019autre anglophone ; on parlera des gouvernements de Lafontaine-Baldwin et de Cartier-Macdonald par exemple.Chaque région envoie un nombre égal de représentants au parlement, ce qui constitue un avantage pour les Canadiens français, car la population du Canada- Ouest a dépassé celle du Canada-Est.L\u2019administration y était dédoublée, chaque Canada jouissait de ses lois particulières.Or, l\u2019élite marchande britannique voulait ardemment défaire cette union égalitaire qui conférait au Canada français un veto sur les matières névralgiques à l\u2019Empire telles que commerce, canaux, et immigration.Avec la « Confédération », le Québec ne représente plus qu\u2019une province sur quatre ; il perd son veto.Entre Londres et les « provinces », l\u2019État fédéral absorbe les Canadiens français, définitivement minorisés.Reprenant une thèse que Stéphane Kelly a développée dans La petite loterie, Chevrier explique que les politiciens bas- canadiens ont accepté l\u2019Union de 1867, car elle était avantageuse pour une bonne partie de l\u2019élite canadienne-française 153 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 qui recrutait ses membres surtout chez les avocats.Nombre d\u2019entre eux ont alors trouvé des places dans l\u2019administration provinciale, en plus des postes de choix offerts par Ottawa.Les plus talentueux ou les plus arrivistes, comme Georges- Étienne Cartier, ont réussi à se frayer un chemin jusqu\u2019au sommet du gouvernement fédéral.L\u2019essai de Chevrier n\u2019est pas l\u2019œuvre d\u2019un militant ; il aspire simplement à mieux comprendre la dynamique impériale.Il observe que les indépendantistes ont donné trop de valeur au pacte fédératif de 1867, censé garantir le Québec de toute intrusion dans ses champs de compétence.Deuxièmement, les indépendantistes ont inlassablement dénoncé l\u2019état colonial du Québec, mais les jours de l\u2019ancienne Province of Quebec sont pourtant révolus depuis longtemps : le Québec n\u2019est pas plus une colonie gouvernée par une lointaine métropole qu\u2019une colonie d\u2019Ottawa.Ce qui distingue la domination impériale de sa forme coloniale, c\u2019est que la première fait participer le dominé au gouvernement et lui garantit même des droits.De plus, la vision multiculturelle de Trudeau père a pénétré les mentalités et séduit beaucoup d\u2019indépendantistes.Cet ardent fédéraliste fut un grand lecteur de lord Acton pour qui tout bon gouvernement doit veiller aux libertés individuelles en disciplinant les peuples et les nations.Acton estimait que des peuples sont plus aptes à la liberté que d\u2019autres : « Les races inférieures s\u2019améliorent en vivant en union politique avec les races intellectuellement supérieures », écrit-il dans un essai intitulé Nationality cité par Chevrier.Trudeau n\u2019a peut-être pas épousé entièrement le racialisme d\u2019Acton, mais pour lui le Québec formait une société incomplète, encline au despotisme et à l\u2019immoralisme ; elle devait donc recevoir une éducation politique dispensée par une nation tutrice, la cana- dienne-anglaise, si bien qu\u2019à ses yeux le fait français ne pouvait exister que par la concurrence incessante avec l\u2019anglais. 154 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 La carrière de Trudeau s\u2019est érigée contre le nationalisme québécois et ses tentatives de donner au Québec un statut particulier qui élargirait son autonomie collective.L\u2019Empire canadien, comme tout empire d\u2019ailleurs, nécessite un ennemi à combattre pour se grandir.Or, selon Chevrier, l\u2019indépendantisme québécois s\u2019est posé en ennemi idéal : il menace l\u2019intégrité de l\u2019empire, mais il est trop faible pour aboutir.Le combat des indépendantistes s\u2019est soldé par des défaites qui ont poussé le régime canadien à raffermir son emprise sur le destin collectif québécois.Les indépendantistes ont certes donné la loi 101 au Québec, mais l\u2019univers de l\u2019enseignement supérieur, si névralgique pour l\u2019existence d\u2019une nation, fonctionne exactement comme l\u2019aurait souhaité Pierre-Elliott Trudeau, c\u2019est-à-dire sur le principe d\u2019un bilinguisme concurrentiel en vertu duquel le français est une langue optionnelle, appuyé sur une liberté de choix instaurée par le Québec lui-même.Cette concurrence subventionnée frappe aujourd\u2019hui de plein fouet les universités et les cégeps de langue française, en particulier à Montréal, qui voient les meilleurs étudiants du réseau français migrer vers l\u2019enseignement supérieur anglais.De plus, nombre d\u2019établissements du réseau français offrent des formations bilingues ou en anglais seulement.Parallèlement à l\u2019anglicisation de l\u2019enseignement supérieur, de plus en plus de chanteurs et de cinéastes québécois produisent en anglais, après quelques succès d\u2019estime en français.À ce rythme, le français risque de se recroqueviller dans la vie quotidienne.Il risque d\u2019être la langue qu\u2019on utilise avec les proches, la famille, les amis ; il est possible qu\u2019aux yeux des Québécois eux-mêmes, il perde la capacité d\u2019embrasser toutes les dimensions de l\u2019existence, individuelle et collective.Dans une de ses observations lumineuses, Chevrier écrit : 155 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Aux yeux du Canada, ainsi que de tout autre empire, les peuples et les nations de la planète, si vénérables qu\u2019ils fussent, si anciennes que fussent leur histoire et leur culture, si raffinée qu\u2019ait été leur civilisation, si tenace qu\u2019ait été leur persévérance dans l\u2019existence, finiront tous par se délester d\u2019une partie d\u2019eux-mêmes pour la laisser se dissoudre [\u2026] dans un grand cosmos monochrome.Voilà en effet plus de deux cinquante ans que l\u2019Empire canadien, successeur de l\u2019Empire britannique en Amérique, digère lentement ses prises, dont le Canada français et les nations autochtones ; il les a tout à la fois marginalisées et intégrées, en leur cédant juste ce qu\u2019il faut pour leur survie, quitte à ce qu\u2019elles manifestent, par exaspération, quelques velléités de révolte.Tel est le sort réservé aux peuples sans qualités, qui chérissent dans leur autonomie, provinciale ou tribale, la consolation de leur incomplétude.La lecture de l\u2019écrivain autrichien Robert Musil a inspiré Chevrier, d\u2019où le sous-titre qu\u2019il a donné à son œuvre : Des peuples sans qualités de Vienne à Ottawa.Dans son grand roman, Musil tente de capter la vie d\u2019un jeune mathématicien souffrant d\u2019une irrésolution presque maladive qui le rend disponible à tout ; il en résulte une dépersonnalisation dans le caractère qui afflige aussi les peuples qui composent la mosaïque de la Cacanie, nom ironique donné à l\u2019Empire austro-hongrois, empire lui-même sans qualités auprès de ses puissants voisins.L\u2019homme sans qualités de Musil a donc permis à l\u2019essayiste de mieux saisir la réalité des peuples minoritaires vivant la condition impériale.Si ces peuples s\u2019avèrent sans qualités, c\u2019est qu\u2019ils sont dépourvus de liberté collective réelle ; leur existence politique, entravée, est souvent nominale, et, en conséquence, ils sont dépourvus de personnalité forte : voués à recevoir la discipline éducatrice d\u2019un régime tutélaire, ils apparaissent sans qualités, inaptes même à les acquérir.Leur culture est reléguée à l\u2019espace 156 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 privé et à des sphères subalternes.Ils vivent donc intimement, mais sans en prendre conscience, la dissociation entre liberté individuelle et liberté collective, principe sur lequel s\u2019est reposée l\u2019édification des empires selon le baron de Montesquieu.Son fameux ouvrage De l\u2019esprit des lois, que Chevrier cite abondamment, disserte sur l\u2019art de rendre un État esclave, en préservant le citoyen : après une conquête, les peuples peuvent bien mourir ou devenir esclaves de l\u2019empire, pourvu que la liberté des individus soit sauve.C\u2019est à cette loi d\u2019airain libérale que les Canadiens français ont été soumis depuis la Conquête, loi rééditée et raffinée au cours de leur histoire, et notamment lors du rapatriement de la Constitution en 1982.Le Québécois est devenu libre comme individu, capable de s\u2019affranchir de tout, y compris de sa langue et de sa culture, sans voir de lien nécessaire entre cette liberté et celle de sa collectivité nationale qui s\u2019épuise dans l\u2019existence avec des moyens restreints et incohérents.Bien que, comme je l\u2019ai mentionné, l\u2019essai de Chevrier n\u2019ait pas de visées militantes, l\u2019État-nation en ressort grandi.Chevrier constate simplement qu\u2019on a beaucoup diabolisé la nation \u2013 les fédéralistes canadiens et européens sont d\u2019ailleurs passés maîtres à ce jeu \u2013, alors que l\u2019impérialisme, bien plus que le nationalisme, a provoqué les grandes horreurs du XXe siècle.Des esprits lucides, comme le politico- logue Gil Delannoi, ont observé par exemple que le projet nazi tenait plus de l\u2019empire que de la nation.D\u2019une part, Hitler visait l\u2019expansion de l\u2019Allemagne : son but consistait à conquérir l\u2019Europe.D\u2019autre part, et contrairement à ce qu\u2019on pourrait s\u2019attendre d\u2019un nationaliste, il éprouvait peu d\u2019amour et de respect pour son propre peuple : il envoya des milliers d\u2019Allemands dans les camps de concentration et ses soldats, pour qui il avait un souverain mépris, mourir en masse sur les champs de bataille. 157 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Chevrier observe toutefois que la nation continue d\u2019exister dans l\u2019empire, même si l\u2019empire est officiellement post- national d\u2019après Justin Trudeau.L\u2019Empire canadien est en réalité plurinational, mais rend simplement la nation majoritaire invisible.Au Canada, la nation canadienne-anglaise, toujours plus majoritaire, exerce une domination de droit et de fait : le régime constitutionnel pérennise sa langue, ses institutions et ses symboles traditionnels comme la monarchie.Cette nation s\u2019est rendue invisible : on ne la voit plus, mais elle n\u2019a pas pour autant cessé d\u2019exister et accroît même son pouvoir au gré des vagues d\u2019immigrants qu\u2019elle a assimilées ! Au contraire, la nation québécoise, plutôt visible, attire sur elle attention et réprobation ; on lui prête les plus sombres desseins.Cette tactique des fédéralistes a bien sûr comme objectif d\u2019affaiblir toute source de nuisance : le Québec sert de bouc émissaire précieux pour fédérer les forces de l\u2019empire.Jusqu\u2019ici, cette tactique a fonctionné à merveille pour le Canada ! Contrairement à ce que souhaitait un Hubert Aquin, le Québec n\u2019a pas accédé à la liberté politique et, par conséquent, sa culture ne s\u2019étend pas à toutes les dimensions de son existence sociale : elle subsiste certes, mais, tel un élément négatif devant être amendé par un élément positif, laissée dans un état d\u2019inachèvement qui trouvera sa complétude dans le Canada.En régime fédéral \u2013 peut-être devrait- on dire impérial \u2013 on vante les succès individuels, mais la dimension collective et globale de la culture est marginalisée.Il y a bien sûr des Céline Dion et des Xavier Dolan \u2013 l\u2019une chante et l\u2019autre tourne en anglais \u2013 mais à côté de ces vedettes aspirées par le firmament américain, ronronnent aussi une éducation supérieure bilingue et une Assemblée nationale empêtrée dans ses tâches d\u2019intendance\u2026 Pas de quoi inquiéter le Canada ! 158 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 L\u2019essai de Chevrier propose une vision corrosive et surtout nouvelle du Canada.En effet, la pensée la plus communément partagée est que le Canada s\u2019est progressivement détaché de l\u2019Empire britannique : il a alors cessé d\u2019être une colonie pour devenir un pays à part entière et, qui plus est, aux yeux de plusieurs commentateurs politiques superficiels, une démocratie exemplaire.Il a certes gardé des symboles monarchiques, mais ceux-ci sont les témoins d\u2019un passé révolu qui n\u2019a plus rien à voir avec le Canada démocratique qu\u2019on connaît aujourd\u2019hui.Or, Chevrier montre avec brio que le Canada n\u2019a jamais cessé d\u2019être un empire.En effet, contrairement à l\u2019État-nation dont les frontières changent peu, le Canada, avec ses annexions successives de provinces et de territoires, obéit à une logique d\u2019expansion démographique et territoriale, stimulée par une forte immigration.Ce processus d\u2019expansion continue est assez semblable à celui des États-Unis que les pères fondateurs du dominion canadien souhaitaient d\u2019ailleurs égaler.De plus, Chevrier estime que la « Confédération » ne constitue pas l\u2019acte de naissance du Canada ; c\u2019est plutôt la Conquête qui en est l\u2019acte fondateur : En somme, écrit l\u2019essayiste, dans l\u2019empire [\u2026], la force fonde le droit et la prérogative de dire et d\u2019appliquer la justice est consécutive à une violence fondatrice.Les États à l\u2019inverse, bien qu\u2019à l\u2019évidence ils ne puissent pas tous naître pacifiquement, ne sont pas fondés en droit par et dans la violence de la conquête.Ils doivent s\u2019édifier sur un rapport de droit posé par un pacte fondateur, qui borne la puissance gouvernante, l\u2019attache à un principe et lui trouve un vis-à-vis, un peuple, une nation, des sujets, à l\u2019égard duquel la puissance a des obligations.Cependant, écrit encore Chevrier, « les collectivités et les peuples placés sous domination fédérale subissent une perte irrémédiable [et] des limitations incapacitantes [\u2026] ». 159 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 La constitution régissant la fédération légitime des rapports de domination et entrave l\u2019autonomie des nations minoritaires : « La fédération, c\u2019est l\u2019empire qui prend le visage d\u2019une constitution », écrit-il brillamment.En somme, l\u2019auteur démystifie la fédération et lui enlève son enrobage sucré, que nombre de politicologues aiment déguster benoîtement, pour qu\u2019on en goûte mieux le salé.Pour ce faire, il a réuni et synthétisé une documentation colossale, mais, en plus, il fait un bon usage de la littérature.Ce n\u2019est pas la première fois que l\u2019essayiste cherche son inspiration du côté des arts : son œuvre précédente, La république québécoise, épousait la structure d\u2019une composition musicale.Cette fois, c\u2019est la littérature qui irrigue profondément son ouvrage.Des grands auteurs, il retient une langue riche, superbe, dépourvue d\u2019anglicismes et d\u2019expressions jargonneuses, et de Musil, plus particulièrement, il retient le scepticisme et l\u2019ironie, mais aussi l\u2019effort qui rend possible un travail de longue haleine et une grande œuvre.Nicolas Bourdon Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne 160 Recensions PIERRE MOUTERDE Les impasses de la rectitude politique Varia, 2019, 167 pages Plusieurs essais de 2019 ont porté sur la rectitude politique.L\u2019empire du politiquement correct de Mathieu Bock-Côté critiquait à partir d\u2019un point de vue conservateur ce mécanisme qui distingue avant toute discussion démocratique les idées acceptables de ceux qui ne le sont pas.De l\u2019autre côté du spectre politique, Judith Lussier dans On peut plus rien dire, évoquait que le nouveau vocabulaire propre à la gauche, loin de censurer les débats, permettait plutôt une mise à jour des combats pour l\u2019égalité de toutes les minorités.On attendait donc un essai venant de la gauche qui se ferait critique de ce phénomène.C\u2019est vers la fin 2019 qu\u2019est arrivé sur les tablettes Les impasses de la rectitude politique de Pierre Mouterde.Dans cet essai, l\u2019auteur défend l\u2019idée selon laquelle la gauche doit reprendre à son compte la critique de la rectitude politique, car il observe que dans l\u2019espace public, ce n\u2019est que les foudres de la droite que l\u2019on entend contre cette idée et qu\u2019elle est plus fondamentale qu\u2019elle n\u2019y paraît.Une nouvelle politique Loin de se réduire à des anecdotes insignifiantes, les différents scandales qui touchent le politiquement correct seraient en fait révélateurs d\u2019une nouvelle manière de faire de la politique.Mouterde observe que : 161 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 [\u2026] la politique n\u2019est plus d\u2019abord cette forme à travers laquelle s\u2019exprime la souveraineté d\u2019un peuple en marche ou encore les volontés d\u2019affirmation grandissantes des classes populaires et subalternes.Elle est de plus en plus ce mode de gestion technocratique de populations dont on cherche \u2013 sous les coups de boutoir du néolibéralisme et de ses logiques marchandes \u2013 à transmuer le statut revendiqué de peuples et de citoyens en celui de serviles consommateurs (p.34).Autrement dit, le politiquement correct est une forme de politique dégradée qui se réduit au gouvernement des juges, à l\u2019ajout d\u2019une case « autre » lorsqu\u2019il est question d\u2019identifier son sexe, à la parité sur les planches de théâtre ou au changement de nom de rue.Bref, le propre du politiquement correct est qu\u2019il n\u2019a rien de politique.On se tromperait selon Mouterde en pensant que ce phénomène empêche la véritable politique de se développer.Nous aurions plutôt laissé vacante la place de cette dernière, car nous serions aujourd\u2019hui incapables de relever de grands défis, de nous projeter dans l\u2019avenir, de rêver d\u2019infini ou d\u2019avoir de l\u2019audace collective.La rectitude politique n\u2019a pas pris la place de ces grands projets, nous avons décidé de la lui céder.Et devant ce vide, nous nous replions sur cette petite « moraline », c\u2019est-à-dire une morale bien-pensante dont on se sert pour faire bonne figure et qui donne l\u2019impression d\u2019agir sur le monde et de se protéger contre ses effets néfastes.Cette suppression des idéaux collectifs est aussi notable chez Québec solidaire (QS), le parti le plus à gauche de la politique québécoise.Mouterde a participé à la fondation de ce parti et ne le reconnait plus.Selon lui, la position de QS sur la question de la laïcité démontre son parti pris pour la rectitude politique.L\u2019argument de QS contre la loi 21 était essentiellement que l\u2019interdiction des symboles religieux serait une forme de racisme, d\u2019islamophobie et de sexisme 162 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 envers les femmes voilées.Cette réflexion n\u2019a pas tenu compte du contexte québécois, aucune formulation d\u2019une critique du multiculturalisme ou du gouvernement des juges, aucune conception de la laïcité comme droit collectif et aucune mention de la montée de l\u2019islamisme un peu partout en Occident et au Québec.Bref, la position de QS en matière de laïcité évacue toute réflexion philosophique, historique, sociologique ou politique et c\u2019est bien là le propre du politiquement correct.La méfiance La rectitude politique est aussi le symptôme d\u2019une autre grande tendance qui caractérise notre époque, c\u2019est-à-dire la méfiance.Les rapports entre les hommes et les femmes sont suspects et cachent probablement une culture du viol ; on devine que les politiciens trainent dans la corruption ou autre magouille et on se méfie de la moindre convention sociale en se disant qu\u2019elle doit cacher dans sa genèse une oppression quelconque.Comme tout ce qui se dissimule derrière la civilisation occidentale est une discrimination, on marche toujours sur des œufs.Après le doute méthodique de Descartes, voici la méfiance méthodique de la gauche postmoderne.Cette méfiance mène tôt ou tard à la suppression de la mémoire, car on voudra oublier tous ceux ne respectant pas les bonnes mœurs de notre époque.C\u2019est dans cette même logique qu\u2019on ne réussit pas à séparer les œuvres artistiques des êtres humains les ayant produits ou les accomplissements de certains personnages historiques des travers de leur époque.Comme on se plait à déconstruire cette histoire qui devrait former la mémoire ainsi que le socle commun d\u2019une communauté, on peut comprendre pourquoi les politiques collectives sont inexistantes dans le paysage politique. 163 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 À partir du constat de cette perte de mémoire, Mouterde en arrive à sa critique de la posture culturelle postmoderne.Cette posture ne reconnaitrait pas les grands récits collectifs qui ont formé le Québec pour y préférer une reconnaissance toujours plus grande de l\u2019individu.La diversité tant chantée par cette posture ne serait en fait qu\u2019une fragmentation toujours plus grande des sociétés menant à l\u2019atomisation des individus vus comme des personnes sans attaches données en pâture à la dernière campagne marketing d\u2019une Amérique mondialisée.Critique de gauche Mouterde est très critique de cette posture culturelle post- moderne, mais curieusement, l\u2019essayiste semble être la plupart du temps d\u2019accord avec les principes anticapitalistes, anticolonialistes et antiracistes de cette gauche.Sans partager les demandes d\u2019annulation de spectacle, il mentionne à plusieurs reprises que l\u2019on ne peut pas être contre les vertus défendues par ces manifestants.Ici, on peut très certainement critiquer la pensée de Mouterde, l\u2019antiracisme, par exemple, est assurément une vertu, mais les manières selon lesquelles elle s\u2019exprime sont si diverses qu\u2019on ne peut accepter les yeux fermés cette idée.On se rappellera qu\u2019au nom de l\u2019antiracisme, on justifie certaines formes de ségrégation raciale et on fait de la discrimination contre les Asiatiques à l\u2019entrée de certaines universités américaines, notamment Harvard.En fait, la critique de Mouterde reproche surtout à cette nouvelle gauche qu\u2019elle préfère s\u2019attaquer à la forme plutôt qu\u2019au fond.Selon lui, les censeurs devraient se détourner des symboles pour se concentrer sur leurs soubassements économiques.C\u2019est ici qu\u2019on reconnait véritablement le socialisme de Mouterde et qu\u2019il se distancie de la critique de 164 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 droite.Sans nuance, il n\u2019hésite pas à faire porter le blâme de tous les maux de la terre sur les épaules du capitalisme.Loin de se soucier des problèmes économiques des groupes marginalisés, ce qui inquièterait la droite selon Mouterde, « c\u2019est l\u2019imposition de nouvelles valeurs morales qui ne correspondent nullement aux siennes et qui tendent à remettre en question hiérarchies sociales et privilèges traditionnels du passé dont elle continue à se faire envers et contre tout le héraut » (p.153).Quoique la critique de Mouterde ne soit pas dénuée de fondement, reconnaissons qu\u2019elle est fort simpliste.Certains courants conservateurs partagent en partie sa critique du capitalisme qui dénude l\u2019être humain de sa mémoire.Le conservatisme reconnait aussi l\u2019importance des droits collectifs, mais il est généralement beaucoup plus déchiré par la dualité entre ceux-ci et les droits individuels.Notons aussi que les conservateurs demandent le libre examen de toutes les idées sur les campus américains.Bien que certains défendent cette prise de position pour que leurs propres opinions soient entendues, reconnaissons que beaucoup prônent la discussion dans le but d\u2019atteindre la vérité.Conclusion Les dernières lignes de l\u2019essai de Mouterde sont un appel au dialogue que nous devons célébrer, car c\u2019est à partir de ce dernier que se jouent la démocratie et la politique, c\u2019est- à-dire la possibilité de surmonter des conflits et non de les supprimer.L\u2019auteur ajoute que la censure est un aveu d\u2019impuissance et qu\u2019on ne peut combattre des idées ainsi.Concluons en disant que ces réflexions valent pour tous ceux débattant sur la scène politique.David Santarossa Enseignant au secondaire 165 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 LIBERTÉ 60 ans de luttes et d\u2019idées.La déroute des héros Montréal, no 326 (hiver 2020) Pour qu\u2019adviennent un raisonnement aiguisé et une pensée bien structurée, nous dit Alain Finkielkraut, il faut arriver à penser contre soi-même.C\u2019est, on imagine, avec cette intention que les collaborateurs de la revue Liberté ont abordé leur dernier opus qu\u2019ils ont nommé « 60 ans de luttes et d\u2019idées.La déroute des héros ».Il s\u2019agit de revisiter l\u2019héritage de la revue et, plus généralement, l\u2019histoire du Québec dans une perspective critique.Or, que ce soit contre soi-même, pour soi-même ou encore avec soi-même, il appert que la réflexion-tout-court n\u2019est pas dans l\u2019habitude desdits collaborateurs.Se penchant sur l\u2019histoire du Québec, ils ne la méditent pas.Ils crachent leur mépris postmoderne suintant d\u2019ingratitude sur cette histoire qu\u2019ils ne connaissent que partiellement.Bien qu\u2019il y aurait tant de choses à dire sur les articles que l\u2019on doit subir avant d\u2019arriver au dossier sur les héros du Québec, enjambons-les afin de s\u2019attarder au cœur du document.Grimpons ensemble cet Himalaya de bêtises en commençant par le premier article sur les héros canadiens- français, rédigé par Laurence Olivier et Xavier Phillipe- Beauchamp.Leur démarche serait \u2013 nous soulignons : « serait » \u2013 inspirée du texte d\u2019Hubert Aquin, « L\u2019art de la défaite : considération stylistique ».Texte sévère et pourtant touchant comme seul un auteur ayant savamment disséqué un mal ontologique \u2013 celui de l\u2019atavisme \u2013 peut en écrire.Olivier et Phillipe-Beauchamp transforment cet or en plomb.Croyant revisiter la carrière de quelques-uns de nos héros à l\u2019aune du texte d\u2019Aquin, ils ne font qu\u2019étaler leur vulgarité et leur pensée anachronique.Pour les auteurs, Dollar des 166 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Ormeaux ne serait qu\u2019un « loser » transformé en martyr par l\u2019intelligentsia canadienne-française.Cavelier de Lasalle ?Un minable voyageur qui se serait perdu en essayant de retrouver l\u2019embouchure du Mississippi.Papineau est aussi brûlé en effigie comme étant un méchant conservateur qui aurait empêché une révolution proprement canadienne-française.Ô surprise, les auteurs ne possèdent aucune formation en histoire, mais bien en art et en cultural studies.Qu\u2019importe ! Arrêtons-nous ici, nous qui écrivons dans L\u2019Action nationale, cette revue « centenaire peut-être, mais qui n\u2019a comme lustre que d\u2019avoir déjà été dirigée par Lionel Groulx.» Dire qu\u2019il a fallu quatre mains pour écrire de telles grossièretés ! Deuxième étape de notre ascension himalayenne : « Maîtres chez l\u2019Autre » d\u2019Émilie Nicolas.Fidèle à elle-même, et tout droit sortie d\u2019une « Fac » de sciences humaines américaine de bas étage, Madame Nicolas nous ressort sa thèse du Québec francophone comme société colonialiste.À cette altitude, l\u2019air commence à se faire rare et on doit s\u2019arrêter à plusieurs reprises pour reprendre notre souffle.Comme lorsqu\u2019elle se demande pourquoi le récit national a été construit autour de la figure du Canadien français et de l\u2019Anglais et non autour de la diversité ethnique.Faut-il vraiment expliquer à une doctorante en anthropologie que la « diversité » qu\u2019elle vante est un pur produit idéologique de la fin du XXe siècle ?Nous n\u2019oserions pas, colonialiste intellectuel que nous sommes.Le texte de Nicolas s\u2019inscrit dans une volonté de concurrence victimaire qui dénie le droit aux Franco-Québécois de communier à un passé de souffrances et d\u2019amertume.Dans la plus pure tradition antiraciste, elle les essentialise en les ramenant à la couleur de leur peau.De cette manière, elle s\u2019outre que Michèle Lalonde ait usé d\u2019une comparaison entre Saint-Henri et Saint-Domingue dans son célèbre poème Speak White.Comment osez-vous vous comparer aux Haïtiens, vous qui êtes blanc, se demande-t-elle ? 167 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Elle conclut son article en appelant de ses vœux un dialogue dans « le respect et l\u2019écoute sincère ».S\u2019il n\u2019était pas à rougir de honte, cet article serait à pleurer de rire.On aperçoit maintenant le sommet de la montagne : il s\u2019agit de Philippe Néméh-Nombré qui nous étourdit avec son texte « Ce qui brûle ».On voit que le manque d\u2019air désoriente aussi l\u2019auteur.Il écrit : « l\u2019absence ou l\u2019impraticabilité d\u2019une économie de plantation (par exemple, au Québec, sous les régimes français puis britannique) n\u2019évacue en rien les intentions et structures esclavagistes, donc la négation de l\u2019humanité des Africain.es, qui devient système.» On lui demande de prouver l\u2019existence d\u2019une telle tradition intellectuelle au Québec.Il nous énumère ses sources : Cedric Robinson, Frank B.Wilderson, Fred Moten, Glen Sean Coulthard, Christina Sharpe, Sylvia Wynter, Patrick Wolfe et le célèbre Franz Fanon.Bref, pour nous démontrer que l\u2019arrivée des Noirs au Québec « comme ailleurs dans les Amériques [\u2026] est intimement liée aux projets coloniaux français, britannique, canadien et québécois », il s\u2019appuie sur les écrits de trois Américains, deux Canadiens anglais, une Cubaine, un Australien et un Martiniquais.Après tout, que sont les nations sinon des constructions artificielles et interchangeables.Faible et à bout de souffle, nous amorçons notre descente.On retrouve un peu d\u2019air avec une brève histoire de l\u2019écologie au Québec par Jonathan Durand Folco.Bien qu\u2019il s\u2019apitoie sur la surreprésentation des hommes dans le mouvement écologiste, son texte brossant un tableau de l\u2019écologie scientifique (Frère Marie Victorin) et de la « poésie du territoire » (Pierre Perreault, Frédérick Back) au Québec n\u2019est pas totalement dénué d\u2019intérêt.Idem pour la « Petite histoire du syndicalisme québécois » de Thomas Collombat et Mona-Josée Gagnon.Trop peu trop tard, l\u2019ascension a causé un tort irréparable à notre santé. 168 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 De retour au camp de base, on remarque que l\u2019espace de réflexion québécois, déjà exigu, se rétrécit inexorablement.Après avoir dévoyé Le Devoir et son héritage, les antiracistes essentialistes s\u2019attaquent à Liberté.Se croyant si subversifs avec leurs théories du genre, leur idéologie raciale, leur grille d\u2019analyse américano-foucaldienne, les collaborateurs de la revue sont d\u2019un profond ennui.En fait, on ne peut s\u2019empêcher de comparer leurs textes moralisateurs, anachroniques et idéologiques à l\u2019excès aux belles années des curés culpabilisateurs.Dès lors, le Liberté d\u2019Aurélie Lanctôt, c\u2019est un peu l\u2019Église après Vatican II : Sans le latin, sans le latin/La messe nous emmerde.Alexis Tétreault Candidat à la maitrise en sociologie à UQAM 169 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 MARTINE OUELLET Horizon 2030.Choisir un Québec climato-économique Montréal, Québec Amérique, 2019, 117 pages Martine Ouellet est ingénieure.Elle a œuvré chez Hydro- Québec en efficacité énergétique et a été députée du Parti québécois et ministre des Ressources naturelles.On peut sans risque la qualifier de « grosse pointure » en ce qui concerne le développement écologique.C\u2019est aussi une fervente militante écologiste pour qui il ne fait pas de doute qu\u2019Il y a urgence en la matière ; mais pour que le Québec puisse faire pleinement face à cette urgence, il est impératif qu\u2019il fasse son indépendance.Cette thématique constitue l\u2019essentiel du propos de madame Ouellet dans l\u2019opuscule d\u2019une centaine de pages qu\u2019elle a produit, assistée de Robert Laplante et de Gilbert Paquette.La Pasionaria de l\u2019indépendance du Québec semble faire partie de ceux qu\u2019on peut qualifier de « catastrophistes » écologistes.Elle n\u2019y va pas avec le dos de la cuillère : elle écarte résolument les thèses des climatosceptiques et trace un portrait cataclys- mique du devenir de la planète.Elle n\u2019hésite pas pour cela à emprunter la célèbre photo de l\u2019ours polaire famélique sur son morceau de banquise et les propos de Greta Thunberg, la jeune égérie suédoise de la cause climatique.Comme beaucoup d\u2019écologistes, elle succombe à une espèce d\u2019idéalisation écologique des « premiers peuples » en déclarant : Nous avons perdu un enseignement crucial des premiers Peuples, c\u2019est-à-dire qu\u2019il faut prendre nos décisions pour les sept générations qui vont suivre et non pas comme nous le faisons actuellement : en n\u2019ayant à l\u2019esprit que les bénéfices à très court terme et, trop souvent, des bénéfices destinés aux petits nombres de personnes à la tête de grosses multinationales.La Terre ne nous appartient pas ; elle nous est prêtée\u2026 (p.12-13) L\u2019ancienne ministre des Ressources naturelles du gouvernement du PQ s\u2019est donc fixé pour mission de rendre le Québec 170 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 plus propre écologiquement.Pour ce faire, elle ne propose rien de moins qu\u2019une révolution verte et se fixe comme horizon l\u2019année 2030.Cette révolution nécessite évidemment la rupture du lien fédéral puisque le « Canada pétrolier » est animé d\u2019une logique de développement économique plutôt extractiviste, basée sur l\u2019exploitation des énergies fossiles, chose incompatible avec la préservation des écosystèmes.L\u2019ancienne ministre propose que, dans un délai d\u2019une dizaine d\u2019années, le Québec passe massivement du pétrole à l\u2019électricité.Le plan ambitionne d\u2019atteindre la limite carbone 0.Pour cela il faut viser trois grands objectifs : l\u2019électrification et des investissements massifs des transports, un découplage de l\u2019industrie et des énergies fossiles ainsi que le verdissement du parc immobilier.Martine Ouellet fixe des points relativement précis et pour le moins ambitieux : la réduction des émissions de GES (gaz à effet de serre) de 40 % d\u2019ici 2030.Des réductions qui devront passer par l\u2019électrification de pas moins d\u2019un million de voitures, de 6000 autobus scolaires et de 3000 autobus municipaux ainsi que de 150 000 camions légers.Le secteur manufacturier devra passer par une modernisation énergétique des usines.On recourra au besoin à la biomé- thanisation, c\u2019est-à-dire une énergie produite à partir de la transformation de matière organique (p.61).L\u2019auteure parle également de bonifier le transport collectif, de verdir le parc immobilier ainsi que le chauffage des résidences.Le monde agricole lui-même n\u2019échappera pas à ce grand chantier.Ce bouleversement énergétique sera créateur de milliers d\u2019emplois (Ouellet projette 353 208 emplois créés d\u2019ici 2030, p.48).C\u2019est bien sûr la fantastique réserve d\u2019hydroé- lectricité dont il dispose qui permettra au Québec de réaliser cette révolution écologique, en plus de devenir un leader 171 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 mondial dans le domaine des changements climatiques.Ce « plan de match » stimulera du même coup le développement d\u2019entreprises de toutes tailles et d\u2019emplois structurants pour les Québécois.Il ne faut pas oublier les possibilités d\u2019exportations de notre savoir-faire et des technologies qui vont avec.Martine Ouellet est réaliste, elle reconnait que ces grands changements structuraux dépendent des changements d\u2019attitudes sociétales : aussi bien au niveau des grandes orientations collectives que de nos habitudes alimentaires.L\u2019État doit être le grand instigateur de ce changement de paradigme.Il doit, par exemple, s\u2019assurer que les projets nécessitant des fonds publics respectent l\u2019empreinte carbonée.Cela inclut les projets industriels dans lesquels il est impliqué.Même dans les portefeuilles de la Caisse de dépôt et d\u2019Investissement Québec les indices carbone doivent être indiqués.L\u2019ancienne députée n\u2019oublie pas le domaine agricole et elle suggère des initiatives à développer pour réduire les émissions de GES dans ce secteur de l\u2019économie.Il s\u2019en trouvera évidemment pour rétorquer à la militante indépendantiste qu\u2019il n\u2019est nul besoin de rompre le lien fédéral canadien pour appliquer le projet Horizon 2030 ; l\u2019État québécois aurait assez de pouvoirs pour diriger cette « révolution ».Dans la deuxième partie de l\u2019ouvrage, Robert Laplante et Gilbert Paquette se chargent de démontrer qu\u2019il est illusoire de penser qu\u2019on peut concilier une philosophie « climato-économique » régionale dans un ensemble fédéral résolument « extractiviste » basé sur l\u2019exploitation des énergies fossiles.La logique extractiviste est au cœur de l\u2019intérêt national du Canada, elle le façonne depuis le tout début.C\u2019est une économie qui s\u2019est construite sur l\u2019exportation et le commerce de ses ressources naturelles (p.90). 172 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 Robert Laplante, le directeur de LAction nationale, soutient qu\u2019il est vain de penser sortir de la dépendance au pétrole sans sortir de celle du Canada.Le cadre constitutionnel canadien, avec la vision du développement qu\u2019il induit, détermine les choix politico-écologiques du Québec.En effet, le pétrole est bien sur une affaire d\u2019énergie, mais il regarde aussi l\u2019infrastructure canadienne de transport.Cela concerne toutes les « infrastructures stratégiques » : ports, voies maritimes, chemins de fer et aéroports.Toutes choses sur lesquelles le pouvoir fédéral est déterminant.La politique économique extractiviste canadienne, basée sur le pétrole, concerne également le contrôle des accès au territoire.Cette politique vient en contradiction flagrante avec les velléités écologistes du gouvernement québécois, basées sur les énergies renouvelables et vertes et visant à une diminution des GES.Elle aboutit même à affaiblir l\u2019économie du Québec.Gilbert Paquette, autre figure connue du mouvement indépendantiste québécois, abonde dans le même sens que Laplante.Il fait un procès sévère des politiques canadiennes en matière écologique.Il dénonce les énormes investissements dans les énergies fossiles, pétrole et gaz, parmi les plus élevés au monde.Intéressant, il dénonce trois mythes qui entoureraient le pétrole et le gaz au Québec : maintenant comme dans le futur, le Québec n\u2019aurait aucun besoin de pétrole supplémentaire, l\u2019oléoduc ne serait pas plus sécuritaire que le train et le développement des énergies fossiles ne contribuerait pas à l\u2019enrichissement de la société québécoise.Il dénonce et démythifie le « chantage à la péréquation ».Enfin, Gilbert Paquette déplore les limites des pouvoirs provinciaux en matière, par exemple, de traités internationaux, de budgets et d\u2019éco-fiscalité, de transports et les compétences fédérales en général.Daniel Gomez Sociologue 173 Livres reçus Zebedee NuNgak Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes.Le combat des Inuits du Québec pour leurs terres ancestrales Montréal, Les éditions du Boréal, 2019, 192 pages Hugues THéorêT La peur rouge.Histoire de l\u2019anticommunisme au Québec, 1917-1960 Québec, Éditions du Septentrion, 2020, 216 pages aNouk sugàr Perdre la maison : essai sur l\u2019art et le deuil de l\u2019espace habité Montréal, Les Éditions Varia, 2020, 178 pages roberT Comeau eT Louis giLL Mon Octobre 70.La crise et ses suites Montréal, VLB éditeur, 2020, 240 pages FraNçois moriN Quand la gauche essayait encore Le récit inédit des nationalisations de 1981 et quelques leçons que l\u2019on peut en tirer Montréal, Lux Éditeur, 2020, 248 pages JoCeLyN CuLLiTy Amah et les pigeons aux ailes de soie Lachine, Éditions de la Pleine Lune, 2020, 312 pages rodoLpHe CHrisTiN La vraie vie est ici.Voyager encore?Montréal, Écosociété, 2020, 136 pages bruNo massé La lutte pour le territoire québécois chez XYZ Montréal, XYZ éditeur, 2020, 336 pages e.miHeLakis, C.mavrikakis, J.mCeweN, J.poirier J\u2019enseigne depuis toujours.Dialogues Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Palabres, 2020, 176 pages FrédériQue berNier Hantises.Carnet de Frida Burns sur quelques morceaux de vie et de littérature Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Miniatures, 2020, 88 pages 174 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre 2020 oLivier pareNTeau Un peu en marge : Houellebecq poète Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Miniatures, 2020, 90 pages THérèse LamarTiNe Une planète en mal d\u2019oestrogène Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, 2020, 288 pages Noam CHomsky La lutte ou la chute Montréal, Lux Éditeur, 2020, 128 pages aLaiN deNeauLT L\u2019économie esthétique Montréal, Lux Éditeur, 2020, 160 pages yaN HameL En randonnée avec Simone de Beauvoir Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Liberté grande, 2020, 224 pages aLaiN deNeauLT L\u2019économie esthétique.Feuilleton théorique III Montréal, Lux Éditeur, 2020, 160 pages FraNçois LaNdry Le Bois dont je me chauffe Montréal, Les éditions du Boréal, 2020, 192 pages JeaN-yves souCy Waswanipi Montréal, Les éditions du Boréal, 2020, 120 pages CyriLLe barreTTe La vraie nature de la bête humaine.Carnet d\u2019un biologiste Montréal, Éditions Multimondes, 2020, 228 pages JeaN-marie vigoureuX Détournement de science.Être scientifique au temps du libéralisme Montréal, Écosociété, 2020, 216 pages HéLèNe poissoN Le carcan.Jacques Poisson (1917-2002) Montréal, Les Éditions Carte blanche, 2020, 352 pages Connexion abonnés ?Le site internet de L\u2019Action nationale met systématiquement en ligne les articles qui paraissent dans la version papier de la revue.Les articles parus dans l\u2019année ne sont cependant pleinement accessibles qu\u2019aux abonnés de la version papier.En activant la « connexion abonnés », nos abonnés ont accès à tous les articles du site.Pour vous inscrire à cette option gratuite de l\u2019abonnement papier, il vous suffit de communiquer avec nous par courriel ou par téléphone.revue@action-nationale.qc.ca 514 845-8533 ou 866 845-8533 L\u2019Action Tous nos numéros sont en vente à la boutique internet de L\u2019Action nationale : action-nationale.qc.ca L\u2019identité constitutionnelle autochtone Une synthèse claire et étoffée sur l\u2019évolution du droit des Premières Nations (Octobre 2019) 12 $ Brexit et Catalogne Les voies inconnues Une analyse fouillée et des entrevues inspirantes (Novembre-Décembre 2019) 15 $ Français : reprendre l\u2019initiative Un dossier accablant sur la situation du français (Février 2020) 12 $ Les régions du Québec ont un rendez-vous avec elles-mêmes Une réflexion appronfondie s ur le développement régional (Janvier 2020) 12 $ expédition et taxes comprises NOUS CONTINUONS GRÂCE À VOUS 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 action-nationale.qc.ca 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 L\u2019Action nationale remet des reçus iscaux à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002). Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec plus d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 en héritage L\u2019Action 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca TabLeau d\u2019HoNNeur des doNaTeurs eT LégaTaires de La Ligue d\u2019aCTioN NaTioNaLe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.bâTisseurs émériTes François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau plus de 50 000 $ graNds bâTisseurs Hector Roy \u2020 de 25 000 $ à 49 999 $ bâTisseurs Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 de 5000 $ à 24 999 $ Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Léopold Gagnon Marcel Gaudreault Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Germain Jutras Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Hélène Pelletier-Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Frédéric Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Florent Villeneuve Madeleine Voora CLub des 100 assoCiés membres bieNFaiTeurs Gabriel Arsenault Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Roch Cloutier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté André Dubuc Benoit Dubreuil Harold Dumoulin Lucia Ferretti Jean-Pierre Gagnon André Gaulin Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Gérald Larose Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell \u2020 Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger André Watier 1500 $ à 4999 $ 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le 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Tarifs 2020 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 150 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 55 $ 90 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 150 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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