La revue des deux Frances : revue franco-canadienne, 1 mai 1898, Mai
[" Cones _ gap.NN ) y : À - A =~ ._ co EN : x, * + Le | Aran J.POTHIER Licutenant-Gouverneur du Rhode Island {I tats- Unis).Iv Revie pes Dery Frasers JEAN LE MILLIONNAIRE Rue de la Gaité, vers le soir d'un dimanche, le soleil vient de s\u2019abolir, et les enfants y chantent encore leur jeunesse, et leurs cris s\u2019éparpillent dans l'air avec les bourdonnements d\u2019une joie heureuse.La chaussée est envahie autant par les mamans et les ménagères qui se promènent, nu-tête, avec le tablier bleu et à la bonne franquette, que par les gosses qui se bousculent avec un plaisir criard.Des amoureux passent, dont les jeunes filles fièrement coquettes ou aimablement gracieuses, mais tächant d\u2019être remarquées, et les jeunes employés, quelques étudiants et même de fameux rapins : les uns à la moustache conquérante, les autres avec la fleur à la boutonnière de l\u2019habit neuf, se promènent, tels de petits empereurs, au milieu de ce vivant décor où les enfants disent, dans le tapage, leur bonheur de vivre! À côté de tout ce monde qui s\u2019agite, voici une jeune fille à la pauvre robe rapiécée, un jeune homme aussi pauvrement vêtu et une vieille, très vieille, misérablement habillée.Ils vont, se regardant et causant tristement, malgré la joie hurlante qui les poursuit.Ces trois passants, à l'air bon, s\u2019acheminent vers le cimetière du Montparnasse.Arrivés près d\u2019une petite tombe, l\u2019homme se découvre 1e\" mai 1898 9 130 LA REVUE DES DEUX FRANCES respectueusement, et tous trois se penchent, les larmes aux yeux.Longtemps ils regardent la petite pierre indifférente qui recouvre la terre où le vieux père fut enterré, il y a six mois.Religieusement, la vieille très vieille se baisse, et, cueillant une petite fleur, elle la donne au fils profondément ému.Cette scène muette, est belle dans sa grande tristesse.Après avoir dit une suprême prière et parlé au cher mort, tous trois marchent et parcourent lentement plusieurs allées de la cité de la Mort où seules les fleurs rient au soleil.Leur cœur n\u2019a point besoin de l\u2019envahissante tristesse, il saigne déjà assez à l\u2019approche d\u2019un déchirant adieu.Car, c\u2019est le dernier soir que Jean passe avec sa chère mère et sa bonne petite sœur.Avant la nuit, il partira pour bien loin.Il a rêvé au Klondike, et il est pris d'une fièvre amoureuse pour cet eldorado perdu dans des glaciers.Il veut chercher l'aventure aux pays merveilleux où l'or vient de luire.Avant qu\u2019il ne montat dans le train qui le devait emporter, la vieille a bien embrassé son Jean dont les yeux sont mouillés de larmes, et cette bonne mère sent son cœur battre plus vite, tandis que ses dents se serrent d'émotion et que de ses yeux coulent des pleurs qui sont peut-être des jours arrachés à ceux qui lui restent à vivre.Cette séparation est bien dure pour elle.Assise, écrasée sur un banc de la gare, elle s\u2019abime dans une douleur immense, \u2014 une douleur qui la tuerait si sa fillette par ses soins et ses mots consolants ne lui rappelait que Blanche aussi est son enfant et qu'elle n\u2019a plus qu\u2019elle pour marcher dans la vie.* \u201c * Combien le facteur est guetté avec anxiété et les lettres attendues avec impatience! Et quand il en arrive une de Jean, elle est lue et relue bien des fois.On la sait par cœur; et la vieille répète à Blanche ce que celle-ci sait également.\u2014 Mais c\u2019est si intéressant! JEAN LE MILLIONNAIRE 131 Le « p'tit» a vu l\u2019Angleterre, la mer avec ses infinies beautés, et le Canada qu\u2019il parcourt jusqu\u2019à ce qu\u2019il arrive, enfin, au fameux Klondike.Et dans chacune de ses lettres, il raconte les choses nouvelles qu\u2019il a vues et les merveilles qui l'ont ébloui.Puis, au bas de la dernière page, avant de la signer, il a su y mettre, toujours, un baiser de son cœur pour la mère et pour la sœur.Mais.pourquoi donc les nouvelles ont-elles cessé de venir?Est-il malade ?\u2014 Serait-il.mort! \u2014 Non, ce n\u2019est pas possible.Dieu sait que c\u2019est pour rendre heureuses et faire riches sa mère et sa sœur, que Jean, le bon fils, est parti.Et Dieu est juste.Cependant, il est bien triste le pauvre logis où petite sœur Blanche a beau travailler tard le soir \u2014 depuis que les pièces d\u2019or, mises de côté autrefois, ont fondu dans les mains d\u2019un boursier, \u2014 et lutter courageusement, l\u2019impitoyable misère ne les guette pas moins.Dix-huit mois sont passés depuis le départ de Jean.La vieille est bien vieillie; et, le chagrin de n\u2019avoir plus de nouvelles du « p'tit » la courbe davantage \u2014 pauvre mère dont le cœur saigne de tant d\u2019inquiétude! Blanche la console de son mieux; et, la pauvrette qui lui cache ses privations, rallume la lampe pour travailler encore, quand la vieille dort.Souvent, quand nous regardons en arrière, nous sommes surpris de cet éboulement subit d\u2019heures et de jours qui se sont enfuis pendant la minute où nous songions, et nous regrettons amerement cette course vertigineuse du Temps alors que d\u2019autres en voudraient précipiter la marche afin de voir plus vite le rayon de soleil qui doit leur sourire.Tel était le cas particulier des deux femmes quand elles caressaient l'espoir de revoir l\u2019absent de mois en mois.Un soir que le propriétaire leur avait écrit qu'il les chassait dans vingt jours, la vieille \u2014 qui s\u2019éteignait comme une lampe sans huile \u2014 se coucha pour ne plus se relever.La douleur et la misère endurées par l\u2019héroïque Blanche 132 LA REVUE DES DEUX FRANCES \u2014 se devinent mieux qu\u2019elles ne s\u2019expriment.Mais son dévouement fut aussi grand que son malheur.Elle écoutait, le cœur serré, prête à fondre en larmes, sa mère appelant le fils absent depuis tant de mois.Et la vieille voulant bénir ses deux enfants ne pouvait appuyer qu\u2019une main sur la tête de Blanche, tandis que l'autre retombait dans le vide, avec désespoir.Pendant que la pensée de la malade s'en allait en un vol éperdu vers les contrées lointaines qui gardaient le fils, la sœur songeait au passé heureux et aux tristesses de l\u2019heure présente.\u2014 La destinée aura-t-elle pitié de toi, pauvre enfant! \u2014 Mère, reverras-tu ton fils?* * *¥ La fatalité a empêché les dernières lettres de Jean de parvenir jusqu'à sa mère.Et, pourtant, ces lettres disaient l\u2019espoir, racontaient les richesses qu\u2019il amassait en pepites d\u2019or qui seraient bientôt changées en billets de banque : ces lettres donc, étaient prometteuses de bonheur pour les deux femmes ployées sous la misère.Après un travail acharné, un labeur de géant, il pouvait songer à un bel avenir et entrevoir la cité de bonheur dont la clef est d'or.Dans ces contrées de neiges presqu\u2019éternelles, pendant qu'il entassait ses deux millions, le soir, avant de dormir il pensait toujours à la joie qu'il apporterait là-bas, à la sœur jolie et à la vieille bonne mère qu'il aimait, si naturellement, de tout son cœur.Enfin, il se décida à partir, jugeant sa fortune suffisante et ayant hâte de revoir la France, d\u2019embrasser celles qui l\u2019attendaient.Durant tout le voyage du retour, il lui semblait revoir les mêmes figures adorées.Mais cette fois, il arriverait à l\u2019improviste, et la surprise et la joie seraient plus grandes.Ses rêves le berçaient dans tant de bonheur, qu'il ne cessait de se réjouir à l\u2019avance, de la joie immense qu'il aurait de leur faire partager cet or éblouissant, tout à lui. JEAN LE MILLIONNAIRE 133 Paris apparait déjà, de loin.Et plus il approche, plus son cœur bondit de plaisir.\u2014 Te voila donc 6 Paris! \u2014 Paris que je salue d\u2019un air vainqueur.Car, maintenant nous aurons notre part de jouissance et de bien-être.\u2014 Je suis parti miséreux, et je reviens riche, capable de conquérir une place au soleil de tes splendeurs! Et il entre dans Paris.L\u2019énorme cité d'amour, de joie et de douleur résonne de ses bruits ordinaires et son brouhaha bourdonne ses mêmes refrains d\u2019activité et de vie.Et dans lair c\u2019est la même chanson.\u2014 Cocher, rue de la Gaité, numéro 41.Et vite.Le pourboire sera bon ! Paris, qui est une patrie adorable, défile sous ses yeux attendris dont les regards sont des baisers de bonheur.C\u2019est bien le Paris d'autrefois, mais tout y semble plus gai.Et, en une courte vision, l'affreux Klondike passe dans sa mémoire.Mais voici de jolies parisiennes.Elles sourient et charment.Parmi tant de fleurs, elles sont les roses de Paris.La voiture va vite.On arrive.Boulevard Edgar-Quinet, au coin de la rue de la Gaîté, le tapage et les cris se taisent tout à coup.Quel est donc ce cortège funèbre qui vient ?C\u2019est le corbillard des pauvres, très pauvres.Et six personnes seulement le suivent.De l\u2019avenue du Maine, arrivent les bruits de la fête du quartier : la grosse caisse met tout en branle et les fifres et les orgues de barbarie complètent la fanfare.Les chevaux mécaniques tournent avec les enfants affolés qui clament leur plaisir.Pendant ce temps, et dans ce cruel contraste, le corbillard va toujours lentement.Beaucoup se découvrent au passage : ils savent quelle grande dame est la Mort.Elle force chacun de nous à lui être fidèle.Et ses caprices sont des ordres si absolus ! La voiture arrête au 41, au moment même où l\u2019on défait 134 LA REVUE DES DEUX FRANCES les tentures funèbres de l\u2019entrée de la porte.Alors le cœur de Jean se serre d\u2019une inquiétude qu\u2019il ne saurait définir.Il entre chez la concierge qui le regarde avec des yeux hébétés, sans rien dire.\u2014 Ma mère est-elle chez elle ?dit il, trés vite.\u2014 Mais, Monsieur, vous ne savez donc pas la triste nouvelle ?Et en quelques mots stupéfiants et horriblement cruels, Jean venait d'apprendre que sa mère était morte de peine et de misère.Et le corbillard rencontré était le sien ! Ecrasé par une douleur si inattendue, il devient pâle et prêt à trébucher.Ce millionnaire eut donné toute sa fortune pour la vie de celle qu\u2019il aurait voulu riche et heureuse.En une minute, le rêve, \u2014 à la veille de la réalité, croyait- il, déja, \u2014 s\u2019écroulait dans le fracas de tous ses espoirs.Pendant qu\u2019il faisait de si beaux songes, en apportant des sacs d\u2019or, sa pauvre mère mourait de misère en appelant son « p'tit » ! Il croyait avoir vaincu la destinée, et celle-ci s\u2019était redressée plus terrible pour le frapper au cœur.Enfin, il essaie de rejoindre le cortège, mais le cortège est déjà arrivé.Et on refuse à cet homme en délire d'ouvrir le cercueil qu\u2019il embrasse, alors, dans une étreinte de désespoir en criant tout son amour à sa vieille mère morte en pensant à lui, avec peut-être son nom sur les lèvres.C\u2019est en vain que Blanche essaie de le consoler.La douleur a des digues qui la doivent renfermer sous peine de débâcle.Un navire de quinze nœuds n\u2019en peut donner vingt.Si vous le forcez, il fait comme celui de Philéas Fogg: il saute.Croire enfin tenir le bonheur, et arriver à la minute fatale du plus cruel des dénouements, c\u2019est assez pour faire chavirer le cerveau le mieux équilibré. JEAN LE MILLIONNAIRE 135 Et voilà pourquoi, au cimetière du Montparnasse, 4° division, près de l'allée transversale, vous verrez souvent errer un pauvre fou, d\u2019une douce et tranquille folie, mais dont les yeux disent la douleur la plus terrible.Il va, du tombeau de sa mère tout chargé de giroflées, de myosotis, de pensées et d\u2019immortelles, au grillage d'une autre tombe bien ancienne sur laquelle a poussé un acacia qui, fécondé par la terre des morts, se dresse magnifique de verdure et de vie dans la cité de tristesse.Et quand la musique résonne à la fête du Lion de Belfort, tout à côté, lui, il croit ouïr les éternelles fanfares du mystérieux au-delà.Aujourd\u2019hui, j'ai vu près de Jean, une jolie jeune femme en deuil, Blanche, qui le cœur deux fois brisé, venait chercher le pauvre millionnaire.Il tenait encore, pressée sur ses lèvres, une pensée cueillie sur la tombe de la vieille, très vieille, qui fut tant aimée ! Rodolphe Brunet.Re Rondel aux Rimeurs Rimons pour rien; pour le plaisir De plus malins ont su choisir De clangorer en belles rimes.Des distractions dont nous rimes : Tant pis si l'on nous fait un crime Rimons pour rien; pour le plaisir D'enchanter ainsi nos loisirs.De clangorer en belles rimes.Céderons-nous au vain désir De voir qu\u2019enfir on les imprime ?L\u2019Idéal dont nous nous éprimes Combien peu sauraient le saisir.Rimons pour rien; pour le plaisir, A Rouquet. Elle était pure, douce et belle Ainsi qu\u2019une étoile des cieux ; Et Lui s'était assis près d\u2019Elle Et songeait, les yeux dans ses yeux.Il songeait qu'il est sur la terre De splendides illusions Mais qu'en un instant, leur mysterc S\u2019écroule au vent des passions ; Il songeait qu\u2019il est de beaux réves Promis à l\u2019âme des humains Mais qu\u2019ils fuient toujours vers les grèves Et se perdent par les chemins ; I! cherchait la raison suprême Du charme qui l'envahissait, Il doutait de sou bonheur même, Du printemps qui resplendissait ! Puis il parlait à son idole Et, tout tremblant d\u2019émotion, Il avait peur que la parole Ne trouble en lui sa vision. L\u2019AVEU Vraiment, disait-il à voix basse, Croirai-je à la réalité ?Se peut-il que rien ne s'efface De ton idéale beauté ?Désormais, qu'importe la vie Auprès d\u2019un tel enchantement : Il n\u2019est nuls trésors que j'envie Puisque je t'aime éperdûment ! Du destin que pourrais-je attendre, Que pourrais-je encore désirer : Toute ma joie est de t\u2019entendre, De te voir et de t\u2019admirer, Non, je ne suivrai plus les foules Et tous leurs tribuns querelleurs, Je n\u2019irai plus ouïr les houles Des océans aux flots hurleurs ; Non, les assauts de la tourmente Ne sauraient plus me captiver : À tes pieds, 6 ma chaste amante, Je reviens m\u2019asseoir et rêver.Délaissant les précheurs moroses, Je préfère aller, tous les deux, Explorer des horizons roses Et des pays bleus fabuleux ; Loin des bruits de la multitude, Je préfère, à l'ombre des bois, Nous aimer dans la solitude Et nous y perdre quelquefois.Près de toi, vierge que j'adore, J\u2019entrevois un monde ignoré, Jose à peine évoquer encore Les jours sombres où j'ai pleuré. 138 LA REVUE DES DEUX FRANCES Pourtant, sur l\u2019humaine souffrance, Bien souvent, je me suis penché, J'ai connu la désespérance, Sans but, j'ai bien longtemps marché.Mais que dis-je?Je veux proscrire Ces souvenirs, en ce beau jour ; Va, j'ai bien droit à ton sourire,  ta caresse, à ton amour.Ne me dis pas que le temps passe, Que notre bonheur est compté Et que notre amour, dans l\u2019espace, S'envole vers l\u2019éternité ! Puisque, plus tard, sur nos demeures, Viendront fondre les noirs autans, Laisse-moi savourer les heures, Les plus courtes de nos vingt ans ! O toi dont la beauté m\u2019enivre, Permets-moi, mon ange aux yeux doux, Comme un enfant heureux de vivre, De m\u2019endormir sur tes genoux ! Jean Sévère.Paris, Avril 1898.Sens Rose de Noël een Depuis une demi-heure nous marchions dans le brouillard ; nos pieds faisaient craquer la neige.\u2014 J'avais oublié que ce fût si loin ! dit-elle.Sa voix était musicale, avec un accent étranger, on ne savait lequel.\u2014 Voilà une observation, Mademoiselle Skiold, qui me fait sentir combien je sais peu tromper l'ennui de la route, répondis-je d\u2019un ton piqué.Elle ne releva pas ma remarque et balança les petits patins qu\u2019elle portait suspendus au bras dans une gaîne de sole blanche.Yvonne était vêtue d\u2019une robe d\u2019étoffe blanche et moelleuse.J\u2019avais trente ans, elle, dix-huit à peine.Une tante de ma mère l'avait adoptée deux ans auparavant.Autour de sa naissance on flairait un mystère que Mme Lamotte n'avait encore revélé à personne.« Sa mère, fille d\u2019une de mes amies intimes, me l'avait léguée en mourant ; le.père était Suédois.C\u2019est une riche héritière ».On n\u2019en tirait rien de plus.J\u2019étais venu de Dijon, où se trouvait alors mon régiment, passer trois jours chez ma vieille parente, veuve sans enfant et qui vivait toute l\u2019année à la campagne.Les instances de ma mère m\u2019avaient décidé a demander un 140 LA REVUE DES DEUX FRANCES congé, afin de répondre à l'invitation de ma grand\u2019tante.Il y avait cinqans que je ne l'avais revue, et, arrivé de l'avant veille, je regrettais de m'être dérangé, d\u2019autant que je n'ignorais point pourquoi l\u2019on m'avait si fort poussé à cette visite Yvonne ne me regardait même pas : elle était prévenante pour Mme Lamotte, et pour moi d\u2019une indifférence qui frisait l\u2019incivilité.\u2014 As-tu apporté tes patins comme je t'en avais prié?m'avait demandé la vieille dame le matin même.\u2014 Oui, ma tante.\u2014 Yvonne, voilà qui te plaira.Tu pourras patiner ailleurs que sur la carpière.\u2026 Je te la confie, André.Allez à l'étang du bois et ne vous y attardez pas.Avec cette recommandation nous étions partis.Je comptais sur le grand air pour délier la langue de la jeune fille.Toutes mes tentatives de conversation avaient tourné au monologue.Elle fixait sur moi ses yeux changeants, sans répondre, si ce n'est a une question directe.Je la trouvais, laide, trop pâle ; ses cheveux d\u2019un roux chaud, coiffés d\u2019une toque de cygne, faisaient à sa figure une auréole phosphorescente.- Ce jour-là, 24 décembre, à deux heures de l\u2019après-midi, Je me rappelle que je tirai ma montre et que mes doigts emprisonnés dans de gros gants, déboutonnèrent puis reboutonnèrent maladroitement mon manteau.Nous grimpions une côte raide, caillouteuse sous la neige.Les arbres chauves, tout givrés, allongeaient leurs branches dans le brouillard.\u2014 Ces chênes n\u2019ont-ils pas des airs de spectres bienveillants, dit-elle enfin.Arrêtez-vous et fermez à demi les yeux.Un instant, elle demeura immobile ; je l'imitai, et, bien que je ne visse rien de particulier au groupe d'arbres en question, j'étais trop poli pour la contredire.\u2014 C\u2019est aujourd\u2019hui vieille de Noël.Tante me ménage une surprise comme aux petits enfants.Elle me regarde et sourit.Nous nous étions remis en marche.L'an passé, continue-t-elle, j'ai été bien triste parce que je n\u2019avais de sapin de Noël, comme chez nous. ROSE DE NOEL 141 Ce « comme chez nous » fut prononcé avec une modulation plaintive.Nous arrivions à l\u2019étang, gelé après une grosse chute de neige, et dont je ne pouvais mesurer l'étendue à travers l\u2019épaisse brume.Pas un son, aucun être humain.C\u2019était une solitude au milieu des bois.Je trouvais cela horriblement triste.Yvonne, en revanche, montrait un entrain que je ne lui avais pas encore vu.Adossée à un saule qui pleurait des aiguilles de, givre, elle me présenta l'un après l'autre ses pieds fort petits, et j'y vissai les patins.Une fois sur la glace, elle la frappa de la lame de fer, \u2014 deux coups secs, \u2014 balanças a taille flexible à droite, puis à gauche, pa- resseuse- ment, accéléra peu à peu l'impulsion et fila comme un trait.On eût dit une mouette des lacs.Je l\u2019eus bientôt rejointe, et nous glissämes côte à côte en une ondulation rythmée.Rien n\u2019est comparable à la volupté froide de cette course vertigineuse, pareille au vol, sans effort, sans secousse, avec un charme de danger et de fuite immatérielle.J'avais renoncé à soutenir la conversation, et la jeune fille semblait oublier ma présence.Souple, elle allait, les lèvres Dessin de Raoul Barré. 142 LA REVUE DES DEUX FRANCES entr\u2019ouvertes, le regard fixe, comme si elle eut volé à un but deviné par elle derrière les vapeurs grises au milieu desquelles nous nous \u2018mouvions.Parfois, les touffes hautes des roseaux ne nous tragaient qu\u2019un étroit sentier et nous égrenions en passant les cristaux de.leurs panaches.Yvonne, soudain, inclina à gauche et s'enfuit dans le brouillard; je me lançai à sa poursuite, elle redoubla de vitesse.Cela m\u2019irrita et je m\u2019obstinai; mais a chaque fois que je croyais l\u2019atteindre elle faisait un coude brusque, alors que, suivant l'élan donné, je m\u2019éloignais d\u2019elle.Par instants, elle tournait la tête et son sourire me narguait.Qui nous eût vus fuir ainsi dans cette lueur terne d'hiver nous eût pris pour deux ombres de damnés voués à une course éternelle.Je n'ai pu oublier mes impressions de ce jour-là: elles étaient très nouvelles; rien n\u2019y ressemblait dans ma vie ordinaire.Les combinaisons de mots les plus étranges, les plus vagues métaphores ne sauraient les rendre.À cette heure, quinze ans après en vous en parlant, je sens le brouillard d\u2019alors m\u2019envelopper, me pénétrer.Nous le coupions comme si cela eût été du coton grisâtre, mais très - tenu.Yvonne m\u2019impatientait.Dans son vêtement blanc, bordé de cygne, il me semblait voir voler devant moi quelque malin esprit.Cette course silencieuse dura longtemps.Enfin, essouflée, Yvonne s\u2019arréta et m\u2019attendit.Elle riait gaiement, franchement.\u2014 Vous rendez les armes, n\u2019est-ce pas ?\u2014 Je me croyais bon patineur, mais vous m'avez battu, répondis-je en l\u2019enlaçant d\u2019une courbe rapide qui fit crier la glace sous le fer de mon patin.Ses yeux gris sombre, malicieux, cherchaient les miens ; un rose délicat animait ses joues auréolées de cheveux ébouriffés dans la fuite : je crus la voir pour la première fois par une captivante métamorphose.Un rayon de soleil, comme une diffusion de clarté, bleuit tout à coup le brouillard, qui se découpa en draperies ondoyantes; les arbres déroulèrent des écharpes cotonneuses, des fumées blanchâtres s\u2019élevèrent des fourrés.Et ce ROSE DE NOEL 143 décor d\u2019un voilé lumineux, infiniment doux à l'œil, changeait de seconde en seconde.Des bouquets de saules, de distantes futaies émergeaient soudain derrière une gaze impalpable nouée autour d\u2019eux pour se faire très vagues l'instant d'après.D'autres à la base vaporeuse, plongeaient leur faîte dans le bleu en de merveilleuses décroissances de ton : gris de cendre, gris de perle, améthyste lacteuse, tapis-lazuli éblouissant.Parfois des traînées brumeuses passaient sur l'étang ; cela était froid et nous tombait aux épaules en chape bumide ; un coup de vent les emportait.Alors nous apercevions des contours de collines au loin, et, dans une fugitive échancrure, la plaine poudrée de neige, avec ses chaussées marquées par les files de peupliers noirs, ses villages épars, leurs clochers montant la garde, maculés sur le blanc tapis immense.Au-dessus de nous, l'azur du ciel limpide et glacé.Je mesurai alors l\u2019étendue du marais : il avait bien une lieue de long sur une demi de large.Yvonne m'avait abandonné ses deux mains, et, enlacés ainsi, nous glissions sur la glace unie, dans cet air dont les atomes étincelaient.La jeune fille ne riait plus.\u2014 Que c\u2019est féerique ! dit-elle.Je voudrais que l\u2019étang se prolongeat par-delà la France et la mer jusqu\u2019au nord.Souvent j'ai désiré m\u2019asseoir dans un traineau fourré d'hermine, attelé de rennes, et m\u2019en aller ainsi vite, vite vers la Suède.N\u2019aimeriez-vous pas à voir la Suède ?J'en ai une envie folle.Une aurore boréale, que ce doit-être beau ! Elle parlait avec animation, tournant vers moi ses prunelles changeantes, Jamais une femme ne m'avait vanté les aurores boréales, et toutes celles que je connaissais ne révaient rien au-delà de Paris.Quelques minutes plus tard, le fantastique décor se voila.Le brouillard accourail de la plaine en masses envahissantes.Il s\u2019épaississait autour de nous plus dense qu'auparavant.Ce court après-midi de décembre s\u2019éteignait\u2026 \u2014 Voici la nuit! Il faudra rentrer.\u2014 Oh! non.Vous partez demain et je ne puis venir patiner seule ici. 144 LA REVUE DES DEUX FRANCES Ses mains pressaient les miennes pour donner plus de force à ses paroles, et, caressante comme une enfant qui supplie, elle s\u2019appuyait a moi, m\u2019enveloppant de son charme pénétrant et exotique.Je cédai.Et nous repartimes dans le brouillard doublé de crépuscule.Les troncs des saules prenaient des airs de fantômes, et les roseaux nous guettaient.Yvonne le remarquait avec des inflexions de voix peureuses ; ses yeux brillaient d\u2019excitation.Positivement elle me grisait.À peine pouvions- nous encore distinguer notre route.La brume se faisait palpable, lourde ; elle nous séparait du monde où l\u2019on babille et s\u2019agite.Je sentais à travers le gant la chaleur de la main fine de la jeune fille.Plutôt fuir ainsi la nuit entière que de relâcher cette étreinte!.C\u2019était comme en un rêve, et tous deux, pris par le vertige de ce vol dans la nuit froide, nous allions devant nous toujours, vers ce pays où m'\u2019entrainait l'étrange créature.Rien de visible.L'obscurité filtrait dans le brouillard.Nos patins courraient avec un grincement léger ; la robe d\u2019Yvonne faisait frou-frou en frôlant mon pantalon.Un couple d'ombres emporté dans une lueur de limbes.\u2014 Ou sommes-nous ?dit-elle soudain comme éveillée en sursaut.Cette question me rappela à la réalité et je compris quel danger nous bravions, aventurés ainsi loin du bord, la nuit venue.\u2014 Ma foi, je n\u2019en sais rien, répondis-je en retenant ses mains qu\u2019elle retirait.Ne vous éloignez pas.\u2014 Tante sera inquiète.Combien la nuit est vite tombée ! Je ne m'en suis pas aperçue.Regardez à votre montre.Pour lui obéir, je frottai une allumette qui ne flamba qu'une seconde et s\u2019éteignit dans l'air humide.\u2014 II est quatre heures et demie!.Avez-vous froid ?Etes-vous fatiguée ?\u2014 Non.Je vous vois à peine \u2014 Elle posa sa main sur mon bras.\u2014 Je ne distingue que votre moustache toute blanche de givre. ROSE DE NOEL 145 Elle rit, son rire vibra étrangement dans le brouillard.Nous étions en face l'un de l\u2019autre sur la glace, lisse en cet endroit comme le verre poli : \u2014 Nous avons été bien imprudents de nous aventurer aussi loin, Mme Lamotte me grondera, dis-je d\u2019un ton dégagé, mais en réalité très inquiet, car je ne savais quelle direction prendre pour regagner notre point de départ.\u2014 Il ne faut jamais se repentir de ce qu\u2019on a voulu faire, fit-elle remarquer avec brusquerie.- Nous repartimes enlacés et muets.J'étais de nouveau irrité contre elle.L'énigme de cette bizarre nature s\u2019embrouillait toujours au moment où je croyais l'avoir devinée.Son âme fuyait devant moi enveloppée de brume ainsi qu\u2019une heure auparavant sa forme blanche.Silencieux nous coupions lentement le brouillard, au hasard tout à fait.\u2014 Si la glace venait à craquer !\u2026 fit-elle à voix basse.Cette idée me hantait, mais, de l\u2019entendre exprimer mes craintes.un frisson me pénétra les os.\u2014 Que j'ai été imprudent ! m\u2019écriai-je.\u2014 Ne vous affligez pas pour moi : cela ne me ferait rien de mourir.Elle dit cela d\u2019un ton de raillerie triste.Très jeune il paraît si facile de mourir! La vie est une demeure à laquelle on n\u2019a pas eu le temps de s'attacher et les innombrables fils d\u2019araignée qui vous y entraîneront plus tard n\u2019ont pas encore tissé même leur trame.Lorsqu\u2019on est vieux, on ressemble à ce Gulliver qui se vit un matin lié au sol par les multiples cordelettes des Liliputiens.\u2014 Pour vous, c\u2019est autre chose, continua Yvonne.Vous seriez fort marri de mourir dans quelque trou de glace.J'ai vu tout de suite que vous aimiez la vie et que vous vous y trouviez très bien.Je voulus protester qu'un soldat ne redoutait pas la mort Elle eut un rire moqueur qui me déplut.Puis elle se mit à chanter en suédois, \u2014 un heurt de mots inconnus, comme un froissement rude de galets, \u2014 et je me laissai 1° mai 1898 10 146 LA REVUE DES DEUX FRANCES insensiblement reprendre à l\u2019inexplicable magie de cette fille extraordinaire.Sa voix était comme toute sa personne : bizarre, inculte, mais ensorcelante.Dans une situation pareille une autre femme se fût cramponnée à moi, pleurant de frayeur.Yvonne chantait.L'obscurité était profonde, et, perdus sous le brouillard traitre, nous paraissions tous deux inconscients du danger.L'enfant du nord se retrouvait en son élément sur cette glace perfide, dans cette brume enveloppante, et, moi, j'eusse maintenant suivi partout cet être incompréhensible qui chantait ainsi pressé contre moi, les mains dans les miennes.Le chant cessa brusquement.On entendait un carillon d\u2019angélus, tellement étouffé par le brouillard qu'il semblait très lointain.\u2014 Nous sommes près du bord, fit-elle.En effet, des touffes de roseaux se dressaient autour de nous, et nous y entrions à l\u2019étourdie, ce qui nous faisait rire.\u2014 Savez-vous ce que j'ai chanté ?dit-elle.\u2014 Non, je n\u2019y ai pas compris un traitre mot.\u2014 C'est la plainte d\u2019Ingeborg, de la Frithiof's Saga.Je parie que vous ne savez pas ce que c\u2019est que la Frithiof's Saga?\u2014 Je vous demande pardon : je sais ce que c\u2019estun poème suédois.Mais j'ignorais qu\u2019on l'eiit mis en musique.Ce sont des choses qui ne se font pas chez nous, ajoutai-je en raillant.Elle ne répondit pas.Les bouquets de roseaux se faisaient plus nombreux.La cloche s\u2019était tue.Nous avançions très lentement.Je sondais la glace, Maintenant Yvonne chantait à mi-voix un récitatif sauvage, comme la marche d\u2019un guerrier mort.Elle s\u2019interrompit pour me dire : \u2014 Je voudrais que vous puissiez comprendre ce que je chante ; cela vous plairait à vous qui êtes soldat.C\u2019est ma nourrice quim\u2019a appris ces choses ; elle parlait peu, mais ROSE DE NOEL 147 elle aimait à chanter, \u2014 ce chant-là surtout.\u2014 Elle était suédoise, et quand je suis venue en France, elle est retournée dans son pays.Alors il nous parut que le brouillard devenait rouge et le fer de nos patins sonna contre la neige du bord ! Un grand feu de broussailles flambait tout voilé au pied des hêtres noueux dont les branchages se tordaient dans une pénombre humide.La silhouette d\u2019un cheval se dressait entre les flammes et l'étang.Par instants, deux formes d'hommes passaient devant le brasier ; ils chargeaient du bois, sur un traineau.Leurs gestes nous semblaient démesurés et alourdis.Ca et la, empilés symétriquement, des tas de bois neigeux.\u2014 Hola! criai-je aux paysans.Cette voix sortie du brouillard les fit tressauter, et ils se retournérent, interrogeant la nuit, sans nous apercevoir encore.Chaussés de nos patins, nous marchions péniblement.Je soutenais Yvonne qui riait de nos faux pas.Clopin- clopant, nous arrivâmes auprès du feu.La jeune fille se laissa tomber sur un tronc d\u2019arbre couché-la, et je m\u2019assis à côté d'elle.Les bûcherons restaient bouche bée, les bras ballants de voir surgir du marais cette femme blanche et cet officier.Où sommes-nous ?leur demandai-je.Ils me dirent le nom d\u2019un village.Je l\u2019ai oublié : il y a si longtemps de çà?\u2014 Ah! je m\u2019y reconnais! s\u2019écrie Yvonne.Nous avons coupé l'étang en biais.Nous aurions pu nous égarer plus complètement encore, Il faudra traverser le village pour gagner la route ; de là nous aurons trois quarts d\u2019heure de marche jusqu\u2019à la maison.\u2014 Vous avez eu une fière chance que la glace tienne fort, remarqua le plus jeune des bücherons.Le plus âgé, un grand vieux voûté haussa les épaules.Tous deux nous tenaient pour fous, cela était visible aux clignements d\u2019yeux qu\u2019ils échangeaient.\u2014 L\u2019étang est donc profond ? 148 LA REVUE DES DEUX FRANCES \u2014 Pour ça, oui.Un de chez nous s\u2019y est noyé par un brouillard comme celui-ci ; il a cru que la glace portait tout du long.L\u2019eau est basse en été ; c'est l\u2019automne qu'elle monte.Les paysans ont toujours toutes prètes de ces histoires à vous donner le frisson.is Je me tournai vers Yvonne.Elle ne prétait aucune attention aux paroles du jeune homme et regardait les branchages ROSE DE NOEL 149 craquer dans le brasier.Par moments les flammes dardaient haut, prises de rages incompréhensibles, puis soudain se faisaient courtes et se tordaient sur les tisons comme de rouges serpents à l\u2019agonie.À l\u2019entour, le brouillard se résolvait en gouttelettes ; des naseaux du cheval sortaient deux jets de vapeur, et, à trois mètres du feu, le bois de hêtres s'évanouissait dans la nuit embrumée.C\u2019était fantastique, et il me semble que toute cette scène évoquée du brouillard allait se voiler et disparaitre.\u2014 Permettez-moi d\u2019ôter vos patins, dis-je à Yvonne.Elle me laissa faire.Je m\u2019étais débarrassé des miens.Quelle direction devons-nous prendre ?demanda-t-elle.\u2014 Ces braves gens nous remettront en bon chemin.Les bûcherons achevaient leur ouvrage et nous conseillèrent de les attendre : en allant sans guide vers le village, nous risquions de nous égarer encore.J\u2019errai autour du brasier et m'arrêtai en dehors du cercle de bizarres lueurs qu\u2019il projetait.Yvonne parlait aux paysans qui allaient et venaient, de lourdes bûches de bois sur les bras.Des reflets rouges leur plaquaient le visage, lorsqu'ils passaient devant le feu, et leur faisaient luire des gouttes de sueur aux tempes.Ils avaient ôté leur blouse, et portaient des tricots de grosse laine brune, avec un bord bleu autour des poignets et du cou.La jeune fille, debout, étendaient ses mains dégantées vers les flammes, qui pourpraient sa robe blanche, \u2014 les épaules et la tête plus vaguement estompées, \u2014 ce qui ajoutait al'étrangeté de sa personne.Non, ce n'était point celle que je révais pour femme.Son âme fuyante avait des racines ailleurs \u2014 je ne savais où, \u2014 dans un monde lointain.À la vouloir suivre, je me perdais, et j'en éprouvais contre elle du ressentiment.\u2014 Avez-vous des enfants ?demandait-elle au plus âgé.\u2014 Sept, mademoiselle ; en voilà un, répondit-il en désignant sen compagnon, un gars de vingt ans.\u2014 Où demeurez-vous?\u2014 À l'entrée du village.\u2014 Pourquoi travaillez-vous par le brouillard?Vous auriez pu venir ici un autre jour. 150 LA REVUE DES DEUX FRANCES \u2014 Quand il y a de l'ouvrage, on le fait par tous les temps.\u2014 Irez-vous à la messe de minuit ?\u2014 Si on n\u2019a pas trop sommeil.La charge de bois était tout entière empilée sur le traîneau, Le vieux prit la tête du convoi, et nous nous engageâmes sous les arbres auxquels la neige montait en talus, dans la brume silencieuse qui se faisait moins dense à mesure que nous nous éloignions du marais.Derrière nous, le brasier s\u2019éteignait au pied des troncs indécis.De temps en temps un cri rauque des hommes pour exciter le cheval, un reniflement de la bête, le tressautement du traîneau aux ornières.Nous ne parlions pas.Yvonne avait accepté mon bras, et, de nouveau, j'étais troublé de l'avoir si près de moi.Avec toute autre femme, après ce long tête à tête et dans l\u2019insolite de cette course, j'eusse risqué quelque remarque sentie.L'étrange fille ne s\u2019y prétait en aucune façon.Auprès du campement des bücherons je l\u2019avais surprise, il est vrai, fixant sur moi de profonds regards inquisiteurs, mais quand nos yeux se rencontraient, elle se détournait d\u2019un air indif- férent.Au bout de vingt minutes nous vimes de petites lumières tremblotantes et clairsemées étoiler le brouillard, ainsi que des quinquets fumeux, des maisons basses surgirent.Nous entrions dans le village.\u2014 Nous y v\u2019là, dirent les paysans.Suivez tout du long la grand\u2019route jusque chez vous ; il n\u2019y en a pas d'autre.Ils s\u2019arrétérent devant une de ces fermes qu\u2019on entrevoyait vaguement.Je les remerciai de nous avoir servi de guides.\u2014 Un joyeux Noël ! leur cria encore Yvonne.\u2014 Grand merci.On vous la retourne, répondirent-ils.Et nous nous éloignâmes.On voyait à travers les carrés de vitres l\u2019âtre flamber dans les maisonnettes éparses.\u2014 Si nous en avions eu le temps, j'aurais demandé aux bûücherons de nous laisser entrer chez eux, dit la jeune fille. ROSE DE NOEL 151 Regardez ici.\u2014 Elle m\u2019indiquait une fenêtre où passaient des ombres d\u2019enfants.\u2014 N'est-ce pas joli?Je voudrais avoir une chaumière et faire la soupe dans ces grandes marmites qu\u2019on suspend au-dessus du foyer.N\u2019aimeriez-vous pas aussi ?\u2014 Faire la soupe ?Oh non, Je ne saurais comment m\u2019y prendre.Elle eut un rire très gai.\u2014 Je ne dis pas faire la soupe, mais avoir une chaumière.\u2014 Oui, à condition de n\u2019y pas être seul.Je dis cela d\u2019un ton d\u2019excessive indifférence : je craignaig de l\u2019effaroucher juste au moment où l'oiseau sauvage voletait plus près de moi.\u2014 Etre seule! Oh !non., fit-elle.\u2014 Avec qui donc voudriez-vous y vivre, mademoiselle ?\u2014 Avec qui ?Mais avec.Elle s\u2019arréta, balbutiant ; puis, reprenant soudain courage : \u2014 Mais avec mon mari, cela va sans dire! Court silence.Ce naïf aveu me prenait au dépourvu.Je ne sus que répondre.Au bord du chemin se dressait une petite église, une lueur terne en découpait les vitraux.Six coups vibrants tombèrent d\u2019un invisible clocher sur le village recueilli pour sa veillée de Noël dans la nuit, la neige et le brouillard.\u2014 Entrons ! dit Yvonne prise d\u2019un caprice.Il n\u2019est que six heures ; nous serons à la maison avant le souper.Nous entrâmes.C\u2019était obscur, avec une odeur d\u2019encens et d'étable.Quelques cierges brulaient mystérieusement dans cette pénombre, et la lampe du chœur oscillait comme récemment touchée par une main légère.Trois vieilles femmes priaient dans un coin ; elles tournèrent la tête au bruit de nos pas, sans cesser de remuer les lèvres.Ma campagne s\u2019était signée.Nous avancions dans le couloir du milieu ; arrivés à la grille du maitre-autel, nous nous arrétames.La jeune fille les yeux levés, toute nimbée de blancheur, restait 1a sérieuse.Je la regardais, et je vis passer sur son visage comme la crispation d\u2019une pensée dou- 152 LA REVUE DES DEUX FRANCES loureuse, \u2018Cela me fit mal.De quel souvenir était-elle effleurée?Qu\u2019avait-elle vu ou entendu pour en souffrir encore ?\u2014 Allons-nous-en ! fit-elle brusquement.Elle prit les devants à pas pressés, et nous nous retrouvâmes dans le brouillard.Depuis longtemps nous marchions sans parler, Yvonne s\u2019appuyait à mon bras, un peu lasse.\u2014 Vous me trouvez bien désagréable, assurément ?dit-elle tout à coup avec un éclat de rire bref.\u2014 Non, mais un peu, un peu.\u2014 Étrange! acheva-t-elle.Tante me le répète sans cesse.Je ne sais pas babiller comme les autres jeunes filles.Elles aiment à plaire, et moi, je ne veux plaire à personne, à personne du tout.Elle dit cela d\u2019une voix irritée.Je répondis avec calme : \u2014 Je m'en suis aperçu.\u2014 C\u2019est ce que je voulais; j'en suis très contente.Ma foi, je ne comprenais rien à cette nature, mais elle m\u2019attirait irrésistiblement.Nouveau silence très prolongé.Le brouillard se dissipait à mesure que nous avancions.En face de nous, de derrière une forêt, la lune montait fumeuse, et sur son disque rouge se tordaient, comme dessinées au burin, de très déliées ramures noirâtres.\u2014 Je suis bien méchante, chuchota-t-elle enfin en levant vers moi ses yeux étranges dans lesquels je vis briller des larmes.\u2014 Oui, vous êtes méchante, mais.je ne saurais vous désirer autre que vous n\u2019étes.Son âme fuyante m\u2019avait ensorcelé.\u2014 Vrai?fit-elle étonnée.Mes yeux plongèrent au fond des siens, plus expressifs sans doute que des paroles, car ses joues se colorèrent d\u2019un rose vif.Elle voulut retirer sa main, sur laquelle j'avais posé la mienne.\u2014 Non, Yvonne, ne retirez pas votre main.Soyez bonne, pour la première fois.Savez-vous pourquoi je suis venu ici? ROSE DE NOEL 153 \u2014 Je l\u2019ai très bien deviné : Mme Lamotte me parle de vous depuis six mois! Aussi je vous déteste et je ne veux pas vous plaire ! Elle rit avec des sanglots dans la gorge et s \u2018éloigna de moi.En vérité je n\u2019aurais pu dire ce qui m'avait poussé à cette demi-déclaration : la minute d\u2019avant je n\u2019y songeais point.Nous cheminions silencieux et boudeurs tous deux.J'étais blessé de ses façons et je regrettais d'avoir parlé, ignorant les fiertés d\u2019une âme de vierge qui se sait vaincue et lutte encore par orgueil pudique.Au prochain détour de la route, la maison de Mme Lamotte allait se dresser massive dans les vergers où flottait un brouillard argenté.Yvonne faisait sonner ses talons sur la neige et balançait ses patins avec une affectation d\u2019insouciance.Je me rapprochai d\u2019elle.\u2014 Oubliez ce que j'ai dit, mademoiselle, et pardonnez- moi.\u2014 Non, je ne veux ni oublier ni pardonner, repondit-eile en tôurnant vers moi un visage souriant.L'instant d\u2019après je serrais dans la mienne sa main fine.Je l\u2019aimais alors, bien certainement; mais je n'osais parler, craignant de l\u2019effaroucher par des mots de passion trop rudes.Il y avait tant de pure confiance dans ses yeux sombres qui souriaient avec ses lèvres! A travers le brouillard argenté nous étions arrivés à la petite porte du jardin, une porte basse, en bois.Je l'ouvris sans lâcher la main d\u2019Yvonne, qui passa la première.\u2014 Je parlerai ce soir à ma tante; dis-je.Elle se retourna et me fit face avec quelque chose de craintif dans le regard.\u2014 Si vite?Non.Les paroles font envoler l'oiseau du bonheur.\u2014 Comme vous voudrez, Yvonne.Pour le moment nous n\u2019avons nul besoin de paroles.« Sommes-nous des marionnettes, dit un poète anglais, l\u2019homme dans son orgueil et la beauté dans sa fleur?Est-ce 454 LA REVUE DES DEUX FRANCES de nous-mêmes que nous nous mouvons, ou sommes-nous mus par une invisible main ?.» Quelques minutes plus tard, nous nous trouvions dans une grande pièce tendue de reps jaune, avec de hautes boiseries et de vieux meubles.Au foyer flambait une énorme büche.Mme Lamotte, petite vieille aux allures de souris, trottait grondeuse autour de nous et nous faisait boire du vin chaud.Nous étions étourdis par la transition brusque de la nuit à la lumière.Le marais, le campement des bücherons, le bois de hétres, le village entrevu, l\u2019église silencieuse et le retour avec le disque rongé de la lune nous guettant de derrière une futaie, tout cela nous semblait un songe, et nous nous regardions à la dérobée.Yvonne finit par éclater de rire et se sauva.Toute cette veillée dans le salon tendu de reps jaune de cette maison solitaire m'a laissé un indéfinissable souvenir.Il y avait sur une table un bouquet de roses de Noël aux pétales délicatement teintes.Le chat d'Yvonne, un bel angora gris, occupait un pouff près du feu.J'y restai seul un moment et dans une profonde rêverie.Puis Yvonne entra et vint s'asseoir devant la cheminée.Elle était vêtue de satin d\u2019un rose indécis avec des roses de Noël au corsage.\u2014 Donnez-moi un écran, dit-elle sans me regarder.Et elle étendit vers l\u2019âtre ses petits pieds chaussés de müles.Je retins la main qu\u2019elle avançait; elle ne la retira point et arréta sur moi ses grands yeux sombres.\u2014 Est-ce que cela ne vous paraît pas un rêve?murmura- t-elle lentement.\u2014 Oui, un peu.Je collai mes lèvres à ses doigts effilés.Yvonne eut son sapin de Noël avec d\u2019innombrables bougies, et, transportée, elle combla de caresses Mme La- motte.Cette odeur pénétrante des aiguilles qui se consument sous la cire fondue, je ne l'ai plus respirée depuis cette soirée-là.Durant le souper, ma vieille tante nous observait et hochait la tête avec de fins sourires.Yvonne, d\u2019un air qu\u2019elle s\u2019effor- ROSE DE NOEL : 155 çait de rendre très digne, lui aidait à me bien recevoir, ce qu\u2019elle ne s'était pas souciée de faire les deux jours.précédents.Dans le salon jaune, Mme Lamotte sommeille, un tricotage sur les genoux, ses lunettes au bout du nez.Devant la cheminée, j'ai avancé pour Yvonne une lourde chaise sculptée, a dossier droit, aux bras recourbés en téte de dragon; le chat gris a sauté sur les genoux de la jeune fille, et j'ai pris place à côté d'eux.Une lampe à l'abat-jour baissé brûle dans l'encoignure où est assise la bonne dame.Nous chuchotons à bâtons rompus.__ Je vous raconterai tout, de mes parents, de mon enfance, plus tard; ce soir je ne veux pas être triste.et puis, vous savez, les paroles font envoler l'oiseau de bonheur.Ma nourrice le disait souvent, et je le crois aussi.Elle sourit en regardant le feu, le menton sur la main.\u2014 Pourrez-vous, Yvonne, vous habituer à vivre comme tout le monde?Je joue avec la queue du chat, qui darde sur moi ses yeux verts.\u2014 Est-ce que je ne vis pas comme tout le monde?demande-t-elle étonnée.Sa tête, sous l\u2019auréole de ses cheveux fauves, se penche vers moi.__ Jentends vivre dans une ville, recevoir des visites, en faire, donner des diners.\u2014 Cela m\u2019ennuiera horriblement; mais je m'y soumettrai si vous le désirez.Elle m\u2019allonge une tape sur les doigts, parce que j'ai fait miauler son chat en voulant lui toucher la queue; puis, mi-sérieuse, elle ajoute : \u2014 André, je ferai tout ce que vous voudrez.C\u2019est avec un sourire ensorcelant qu'elle prononce pour la première fois mon nom de baptême.Joublie ma grand\u2019- tante qui dort dans son fauteuil et je m\u2019empare des mains d'Yvonne afin de l\u2019attirer à moi; elle se défend.\u2014 Chut! fait-elle ; vous allez, la réveiller. 156 LA REVUE DES DEUX FRANCES Le chat dérangé a sauté à terre, très mécontent ; il crispe ses pattes, fait le gros dos et enfin regagne son pouff pour y rêver en paix.La jeune fille, renversée au dossier de sa chaise, m\u2019a abandonné sa main.Long silence, troublé par le tic tac d\u2019une antique pendule, dans le corridor, et le crépitement du bois qui bavarde avec le courant d\u2019air de la cheminée.La soirée s\u2019écoule ainsi.Dans les yeux d' Yvonne dansaient des points brillants, les flammes faisaient miroiter les cassures de sa robe dont les tons s\u2019exaspéraient parfois jusqu'au rose intense.Au-dessus de l\u2019oreille, à demi caché dans le crépelé des cheveux, elle avait un grain de beauté roux foncé qui tranchait sur la peau très blanche.J\u2019avais recherché bien des femmes.Pour moi, l\u2019amour, comme sentiment, n\u2019existait que dans les imaginations fort jeunes et pour les poètes, qui n\u2019y croient pas et le chantent cependant, parce que cela s\u2019est toujours fait.J'étais venu chez Mme Lamotte alléché par la dot d\u2019Yvonne, je l\u2019avoue ; mais je n\u2019y songeais plus! L\u2019étrange créature me faisait entrevoir quelque chose de mieux que mon insipide existence de routine et de plaisirs connus.Elle gardait dans tous ses gestes une attirante dignité, et puis toujours ce je ne sais quoi du sphinx qui provenait sans doute d\u2019une enfance solitaire et réveuse, et d\u2019une éducation très à part de nos habitudes françaises.Je la voulais à mon foyer, non pas comme le jouet d\u2019une courte passion, mais comme l\u2019amie, la compagne.Le matin de décembre était froid, un Noël blanc et brumeux.Je me tenais debout auprès d\u2019Yvonne, qui appuyait à la vitre sa petite figure pâle.Nous étions seuls dans le salon jaune, et j'allais partir.Devant nous le jardin mélancolique aux perspectives ternes de brouillard, les bordures de buis y tombant, régulières sous la neige.Des volées de moineaux attendaient, hérissés en pelottes sur les buissons voisins, le déjeuner de graines que la jeune fille leur jetait tous les jours et ne comprenaient rien au retard apporté à leur repas.Nous étions tristes de nous séparer, et je promettais de ROSE DE NOEL 157 revenir dès que je pourrais obtenir un congé.Sitôt arrivé j'écrirais à ma tante, et Yvonne devait tout lui conter après mon départ.On entendit les grelots du traîneau qui sortait de la remise pour venir se ranger contre le perron.Yvonne me regarda ; je la pris alors dans mes bras, baisant ses cheveux, ses lèvres, ses yeux sombres.\u2014 C\u2019est comme cela qu\u2019on ne me fait point de confidences! dit derrière nous Mme Lamotte d'une voix qui s\u2019efforçait d\u2019être grondeuse.Elle était entrée sans bruit.Brusquement nous nous écartames, et je balbutiai je ne sais trop quoi.La jeune fille courut à la vieille dame, et se jetant à son cou : \u2014 C\u2019est moi qui n\u2019ai pas voulu qu\u2019il vous parlat hier au soir; ne le grondez pas! \u2014 Et malicieuse elle ajouta: Au reste, c\u2019est votre faute, tante.Pourquoi me chanter ses louanges depuis six mois et l'inviter pour nous envoyer patiner ensemble?\u2014 C\u2019est bon, c\u2019est bon, je ne le gronde pas; je devrais vous gronder tous deux.Vos cachoteries n'ont servi à rien! j'avais tout deviné hier au soir.Viens ici, mon ami, que je t'embrasse.Et je me courbai vers le petit visage ridé de l'excellente femme.On vint annoncer que le traîneau m'\u2019attendait.\u2014 Tu reviendras bientôt avec ta mère, et nous discuterons le moment de votre mariage.Il y a des choses qui ne peuvent être traitées par lettre.je vais voir si l'on t'a préparé ta grosse couverture.Dépêche-toi de lui dire adieu.Et elle sortit.Le complot ourdi entre elle et ma mère avait réussi : elle exultait.La maison solitaire au milieu des vergers avait disparu.Yvonne, sans doute, était assise au coin de la cheminée dans le salon tendu de reps jaune et songeait à moi.À la petite station perdue sur l'immense plaine blanche, je fus ce matin-là le seul voyageur, et le train m'emporta à 158 LA REVUE DES DEUX FRANCES la réalité banale, loin de ce rêve étrangement délicieux que je venais de faire.Vous conter par le menu ce qui suivit?Je l\u2019ai oublié.Aussi, Je ne veux point méler ce souvenir égaré dans ma vie de soldat au récit brutal du tous les jours vulgaire.Janvier s\u2019écoula sans qu'il me fût possible d'obtenir un congé.Yvonne m'écrivait souvent des lettres originales comme elle, brèves comme son langage, avec de ces mots rares et caressants dont elle avait le secret.Au commencement de février je fus surpris de ne point recevoir de nouvelles de la jeune fille.Huit jours, dix jours, rien.Ma mère était inquiète, moi nullement.Un soir, elle m'accueillit la figure bouleversée.\u2014 Mon pauvre André! Ce fut tout ce qu\u2019elle put me dire.Yvonne était morte.Un refroidissement sans importance d\u2019abord ; en quatre jours la fièvre avait brisé sa frêle constitution.Dans son court délire elle avait répété mon nom d\u2019une voix tour à tour tendre et déchirante.Ma pâle fleur d'hiver! N\u2019en parlons plus, voulez-vous?Le tourbillon de la vie, la comédie des plaisirs et des affaires ne vous lâche pas pour une enfant qui meurt.Les vivants courent, par-dessus les corps des tombes, où les poussent les nécessités de l'existence.C\u2019est affreux; mais pourquoi le nier et affecter des poses d\u2019inconsolé?Encore un de nos nombreux mensonges que cette prétention aux regrets éternels ?Si le souvenir persiste dans l'âme de plusieurs, le chagrin s\u2019efface assez vite.Depuis lors j'ai eu de l'ambition comme avant, je suis parvenu à un grade élevé et j'en ai été fier et heureux.L'ambition m'est restée.Elle ne laisse jamais satisfait, déclarent les sages.Pouvez-vous me dire ce qui assouvit un cœur d'homme?Il nous faut un but.Quoiqu'on ait pris l\u2019exacte mesure de tous ces hochets que nous nous arrachons : louanges, argent, titres, dignités, on se veut faire une place au soleil et échapper à la promiscuité humiliante de ces milliers d\u2019êtres qui croupissent dans leur nullité.Mme Lamotte est morte il y a dix ans; elle m'a légué sa ROSE DE NOEL 159 fortune et la maison solitaire au milieu des vergers.J'y vais parfois seul passer la veillée de Noël.J\u2019y suis souvent retourné à cette date depuis la mort d\u2019Yvonne.Le vieux cocher et sa femme qui savent mes habitudes font grand feu dans le salon tendu de reps jaune, et j'arrive à la brume ! Il pleut, il neige ou il vente, qu'importe! Je m\u2019assieds devant le foyer auprès de cette chaise sculptée au dossier droit, aux bras recourbés en tête de dragon, qu'occupait Yvonne durant cette soirée inoubliable.Il y a sur la table un bouquet de roses de Noël, comme alors; mais le bel angora gris a délaissé le pouff au coin du feu.Pendant plusieurs années je l\u2019y ai trouvé me regardant de ses yeux verts ; puis il s\u2019est éteint de vieillesse.Sur la cheminée, en face de moi, brille à la lueur des flammes le fer de deux patins mignons, ceux d\u2019Yvonne, et je crois entendre le timbre exotique de sa voix répéter : « Les paroles font envoler l'oiseau du bonheur.» Il règne un grand silence dans la maison déserte; dans le salon jaune flotte une odeur de choses vieilles.Nulle porte ne s'ouvre ni ne se ferme.Cette halte subite dans la course affolée des années m\u2019est bienvenue, mais étrange aussi.Vous connaissez l'impression que donne, durant la nuit, l'arrêt, devant une station ignorée, du train qui vous emporte à travers un long voyage vers un pays inconnu.C'est ce que j'éprouve alors.Et cet arrêt m'est devenu nécessaire, et j'ai pris l'habitude de ce pélerinage dont je ne parle à personne, au sujet duquel personne n'ose me questionner.D'être là, tout seul avec le passé, il se fait présent.Yvonne entre vêtue de sa robe d\u2019un rose indécis, des roses de Noël au corsage; elle s\u2019assied à côté de moi et me regarde de ses grands yeux sombres.Puis elle me sourit, me tend la main et nous revivons muets cette veillée d'autrefois, alors que nos cœurs battaient à coups rapides.Mon cœur est engourdi maintenant et le sien, dès longtemps, s'est émietté en poussière.Je ne suis point occupé d'elle seulement; mais dans cette chambre hantée par son souvenir, je ne puis penser sans elle comme dans le tumulte 160 LA REVUE DES DEUX FRANCES de la vie ordinaire ; là, elle s\u2019associe à mes projets, à mes rêves ambitieux.Est-ce de l'amour que j'éprouve encore?\u2014 Non.Je ne souffre plus de ce gouffre qui nous a séparés.Il y a entre nous trop de choses et d'années.Et cependant il me semble inexprimablement mélancolique de vieillir ainsi, sans elle.Avec l'aube terne qui filtre à travers les tentures, Yvonne s\u2019évanouit et je me retrouve seul, appuyé au fauteuil vide, devant le feu qui s\u2019éteint.Je me lève, j\u2019écarte les rideaux et je regarde le jardin triste, où s\u2019alignent les bordures de buis.Sur les buissons les moineaux transis se chamaillent.Je sors pour inspecter le petit domaine, parler au fermier; et quelques heures plus tard le train m\u2019emporte à la réalité banale, mais inévitable.J.Hudry-Menos. La grand'route déroule au loin son chemin clair Au milieu des champs verts et des moissons jaunies ; Et ses hauts peupliers bercent gaiement dans l'air Leurs deux rangs de feuillage aux vagues harmonies.Non loin, dans les labours, devant le bois ombreux, À droite, en plein soleil, la petite rivière Scintille, en dispersant mille jets lumineux, Dont s\u2019infiltrent certains parfois en la lisière.Sur la grand'route, à gauche, une vieille maison : Les volets sont fermés, la grille est en ruines ; La pelouse languit sous un épais gazon ; Dans l'herbe des chemins serpentent des racines ; Un fouillis de verdure, inculte, inanimé, Laisse à peine percer le toit rouge de briques ; \u2014 Et, ld, toujours il pèse un silence embaumé De sauvages senteurs aux profondeurs mystiques.\u2014 Et c\u2019est là, seules, là, dans ce triste tombeau, Qu'elles vivent leur deuil, pauvre enfant, pauvre mère.Dieu ! sous ce ciel si pur où tout semblait si beau, Comme mon cœur soudain frémit de leur misère! Hélas, nul ne les plaint car nul ne la comprend, Cette vierge, sublime en sa douleur immense, Qui nourrit dans son âme un souci dévorant Et souffre, et ne meurt pas, et vit sans espérance : On l\u2019appelle « La Folle »; on rit de ses chagrins; A peine quelques-uns causent-ils à sa mère; Nulle pitié pour elle; et toujours les gamins 1°\u2018 Mai 1898, 11 162 LA REVUE DES DEUX FRANCES La suivent, le matin, au bord de la rivière.Oh ! comme là, perdue en ses pensers chéris, Elle est belle ; Ô son air, ses yeux, sa chevelure, Sa chevelure noire, et ses yeux infinis, Et l\u2019étrange air réveur de sa pâle figure! Lä, comme elle contemple à ses pieds l\u2019eau qui court, Car son amant est mort sur une mer lointaine, Et cette eau, qui chuchotte en un bruissement sourd, De la voix de son mort lui semble toute pleine.Elle méme, à cette eau, pour son mort adoré, Confie une caresse, un serment, un sourire ; Ou plonge dans le ciel son regard éploré, Selon ce qu'à son cœur l\u2019eau parlante vient dire.Lorsqu\u2019au soleil brillant, la fleur s'épanouit, Sa supérbe splendeur au profane peut plaire.Mais le poête, seul, sait comprendre, la nuit, La beauté de la fleur qu\u2019un rayon pâle éclaire.Elle s'ouvre pensive, d la triste clarté, Qu'elle semble fouiller comme une souvenance ; Il scintille des pleurs sur son cœur velouté, Dont les blémes reflets sont empreints de souffrance \u2014 Et le profane passe, en détournant les yeux.Le poéte s'arrête à la fleur languissante Qui songe à son soleil effacé dans les cieux : Il n'est rien de plus beau qu\u2019une douleur d\u2019amante.O, cet amour profond d\u2019une vierge, il est grand Cet amour, qui s\u2019enlace au tombeau de l\u2019amant.Mais la porte a crié : noble, en son noir austère, La Folle « Kéléda » s\u2019en va vers la rivière.Horace de Châtillon.Avril 1898. Les Premiers Canadiens DES ÉTATS-UNIS Bien avant la guerre de l'Indépendance, plusieurs Cana- diens-français s\u2019étaient déjà établis sur les bords du lac Champlain, dans les limites actuelles de l\u2019Etat de New- York.Jean Laframboise était de ce nombre.Il s\u2019était fixé sur des terres qui se trouvent aujourd\u2019hui dans la municipalité de Chazy, comté de Clinton, Etat de New-York.Près de lui vint s\u2019établir Joseph La Monté, dont le nom a été changé plus tard en celui de Monty.Etienne Gaudinot faisait aussi la chasse à cette époque dans cette région et servait d'éclaireur à la garnison anglaise de Ficondévoga, notre ancien Carillon.D\u2019autres Canadiens français vivaient aussi sur des terres situées dans Beekman- tonn, comté de Clinton.Quand la guerre éclata entre l\u2019Angleterre et les colonies, l\u2019on sait que Ficondévoga, fut un des points sur lequel se portèrent les Américains, et Etienne Gaudinot fut fait prisonnier.Peu de temps après, il passa au service des Américains, qui avaient alors la sympathie de tous les Canadiens du district de Montréal.En 1777, la fortune se tourna contre les colonies et elles dürent reculer devant l\u2019armée du général Burgoyne qui envahit le nord de l\u2019Etat de New- 164 LA REVUE DES DEUX FRANCES York.Les Canadiens du lac de Champlain se réfugièrent à Albany où ils s\u2019enrôlèrent dans deux régiments que le Congrès avait levés en Canada.Ces deux régiments étaient commandés par les colonels Hazen ct Livingston.La plupart de leurs officiers étaient aussi d\u2019origine anglaise.Pas plus de trois cents canadiens français s\u2019enrôlèrent dans ces régiments.En 1779, les officiers canadiens-français du régiment de Livingston étaient Auguste Loiseau, capitaine, et François Monté, lieutenant.L\u2019abbé Lotbinière était alors chapelain du régiment.Dans le régiment du colonel Hazen, l\u2019on comptait à la même époque, le capitaine Clément Gosselin, le lieutenant Germain Dionne et les enseignes Alexandre Hériale, François Gelinaud, Louis Gosselin et Pierre Boileau.Un autre régiment, le deuxième d'infanterie de New- York, avait aussi pour lieutenant-colonel un nommé Pierre Régnier et du cinquième du même Etat, Louis Dubois, était le colonel, Jacob Bruyère, lieutenant-colonel, Philippe Dubois, Bevoir et Henri Goodwin, capitaines, et Henri Dubois, lieutenant.Le major Mallet qui est maintenant employé comme chef du département des Terres à Washington a écrit un article sur Clément Gosselin mentionné plus haut.Ce brave homme avait d'abord servi devant Québec sous le général Montgomery et fut fait prisonnier.Rendu à la liberté, au printemps de 1778, il en profita pour aller rejoindre l\u2019armée de Washington à White Plains, emmenant avec lui cette fois son frère Louis et son beau frère, Germain Dionne.Durant la bataille qui précéda la capitulation de Lord Cornwallis a Yorktown, le général La Fayette qui commandait I'aile de l\u2019armée américaine où se trouvait le régiment du colonel Hazen, fit l\u2019éloge de la belle conduite de ce corps.Clément Gosselin qui était à la tête de sa compagnie, fut gravement blessé à cette bataille.Quand l\u2019armée fut renvoyée en 1783, les Canadiens qui avaient servi reçurent comme récompense des certificats LES PREMIERS CANADIENS DES ÉTATS-UNIS 165 qui leur donnaient droit à une certaine etendue de terre.Beaucoup vendirent ces certificats et préférèrent s'établir à New-York et à Albany.Dans cette première ville l\u2019on trouve en 1785 l'abbé la Valinière qui avait été expulsé du Canada par le général Haldimand à cause de ses sympathies pour les Américains et qui répondait alors aux besoins spirituels des Canadiens.La plupart des Canadiens toutefois, prirent des terres dans le nord des Etats de New-York et du Vermont.En 1783, François Monty et son fils, Pierre Boileau, Charles Cloutier, Antoine Lavoué, Joseph Letourneau, Antoine Lambert, Pierre Aboir et autres, commencèrent des défrichements à Beekmantown.La même année, Jacques Rousse, s'établit sur le site de la ville de Rouses Point.Quelques mois plus tard, Clément Gosselin, Jean Lafram- boise et Joseph Monty se fixèrent dans la municipalité de Chazy et Asselin commença des défrichements près de la rivière Corbeau.Lors de l\u2019organisation de Plattsburg en 1788, l\u2019on voit figurer les noms de Jabez Petit, de Louis Ligotte, Constant et Clément Gosselin qui fut alors chef ou président des grands jury.Le major Gosselin (car il avait reçu ce grade avant la fin de la guerre), se maria en 1791 devant un juge de paix de Chazy, à Marie Catherine Monty, mais quelques mois plus tard il faisait bénir son union à Saint-Hyacinthe.par un prêtre.François Côté et Marie Lussier qui s\u2019étaient également mariés devant un juge de Paix, sur la Baie Sevadac le 8 avril 1791, firent aussi bénir leur mariage a Québec le 7 juillet 1793.Clément Gosselin mourut en 1816 et Jean Laframboise en 1819.Etienne Gaudinot mentionné plus haut était établi en 1793 à Niagara ; lors de la guerre de 1812, il s'enrôla dans l\u2019armée des Etats-Unis.Il vivait encore vers 1881 avec des enfants à Franklin, Ohio.Il prétendait être âgé de 122 ans et avoir été témoin de la bataille des plaines d'Abraham. 166 LA REVUE DES DEUX FRANCES En 1840, le gouvernement des Etats-Unis fit faire le dénombrement de tous les vétérans de la guerre de l'Indépendance auxquels il payait une pension.Voici les noms de ceux qui me paraissent être des Canadiens-français : Jean Laferty Daniel Carpentier et Samuel Maynard, du comté de Gattaragua ; Joseph Barron, du comté de Léoyuga; Jusk Durand, Philias Chamberland, du Comté de Chataugue; Jesse Cloutier et Simon Leroy de Cortland ; Joseph Durand, d\u2019Elizabethtown ; Jean Griffard de Northampton; Joseph Courier, de Hosse, \u2018comté de Hamilton; M.Contremain, d'Orléans; Jean Blanchard, de Pitcher, comté de Chenauge; Lévi M.Roberts, Placide Monty, Jean Robert et Adorinam Perreault, de Plattsburg ; John Monty et Nicolas Constantin de Beekmantown; Amable Belleau, Mary Courrier, Bazile Nadeau, Daniel Beaumont, de Champlain; Alexande Heriale, Mary Lizotte, François Delong, Peter Roberge et Joseph Monty, de Chazy; Joseph Marchand, de Illoyel; et Annie Courrier, de Potsdam.Toutes ces localités sont dans l'Etat de New-York.Le Vermont comptait aussi un certain nombre de vété- rans-canadiens français : Jean Deveraux ; de Richmond, Claude Monty, de Colchester ; Duclos, de Shelden, Arthur Denault, de Berskire, Benjamin Hardy, d\u2019Irasburg, Samuel Larabée, de Guillorel et John Rosier de Belvidère.Ceux qui habitent ces localités peuvent nous dire ce que sont devenus aujourd\u2019hui les descendants de ces premiers Canadiens des Etats-Unis.Un Canadien-Américain. Alphonse Daudet posthume.LE SIÈGE DE PARIS I Le trente et un octobre Le Paris du siège, au matin du 31 octobre.Dans le brouillard froid, Saint-Pierre-de-Montrouge achève de sonner un mélancolique Angelus.Le long de l\u2019avenue d'Orléans, où de rares lumières clignotent, un fiacre à deux chevaux et à galerie, réquisitionné par le ministère de la marine et l\u2019un des derniers locatis en circulation, nous emmène, Le Myre de Vilers et moi, dans une tournée des forts du Sud.Comme aide de camp de l'amiral La Roncière, de Vilers, presque tous les matins, est astreint à cette visite, et je l'accompagne volontiers quand je ne suis pas de garde, afin de m\u2019approvisionner d\u2019une foule de remontants très précieux dont les forts de Paris surabondent, comme d'énergie, d\u2019ordre, d\u2019endurance et de belle humeur.\u2014 Halte-là\u2026 Qui vive?\u2014 Service de la marine.La porte Montrouge, tout embastionnée, engabionnée, hérissée de baionnettes, s\u2019entrebaille pour le fiacre ministériel.Pendant qu\u2019un falot minutieux examine à la portière nos deux laissez-passer, mon compagnon \u2014 si philosophe et maître de lui d'ordinaire, \u2014 s'énerve, s\u2019irrite.Sous la casquette plate à galons d\u2019or, sa figure me frappe par une expression de dureté que je ne lui ai jamais vue, qui lui mincit les lèvres, creuse ses yeux plus profonds et plus noirs.Qu\u2019y a-t-il ?Qu\u2019est-ce qu\u2019il me cache?Ce causeur étincelant, adroit lanceur de paume et de repaume, pourquoi, depuis que nous sommes en route, m'a-t-il laissé parler tout seul ?Je vais le savoir sans doute dans un moment. 168 LA REVUE DES DEUX FRANCES Franchie la zone militaire, ces grandes plaines de boue et de gravats où déjà le matin blafard éclaire des larves en maraude, nous traversons Gentilly, désert, effondré\u2026 Un coq chante au lointain, vers Bicêtre.D'une ruelle en pente, un chien affamé, furieux, s\u2019élance en aboyant, s\u2019acharne à nos chevaux, bondit jusqu\u2019à la portière, nous crache en ralant la bave de ses crocs.Le temps de dire : « Sale béte! » une détonation brutale éclate à mon côté, et, parmi l\u2019âcre fumée dont notre voiture est remplie, je vois le chien rouler les quatre pattes en l\u2019air et mon compagnon qui remet son revolver à l\u2019étui.\u2014 Vous êtes un peu nerveux ce matin, mon camarade\u2026 Il doit y avoir du nouveau dans les affaires ?Lui, très grave : \u2014 Ily a du nouveau, en effet.On reste encore quelques minutes sans rien se dire; et seulement vers l\u2019avancée du fort Montrouge, répondant à toute l'anxiété, à toutes les interrogations de mon silence, de Vilers m\u2019annonce brusquement : \u2014 C\u2019est fini.Metz a capitulé, Bazaine a tout perdu, tout vendu, même l\u2019honneur.Ceux qui n\u2019ont pas subi les affres du grand naufrage de 70 ne sauraient comprendre ce que nous représentait le nom de Bazaine, l\u2019héroïque Bazaine, comme Gambetta l\u2019appelait, l\u2019espoir dont il fouettait notre courage, la nuit abominable où sa désertion nous plongea.Imaginez tous les cris possibles de délivrance et de joie : « Terre!\u2026 terre !\u2026 Une voile !.Sauvés!.Embrassons-nous!.Vive la France ! » Il y avait de tout cela dans ce beau nom de troupier versaillais, et, tout à coup, voilà qu\u2019il signifiait le contraire.C\u2019était à donner le vertige.Aussi mon arrivée au fort me reste-t-elle un peu confuse.Je me souviens vaguement d\u2019un capitaine de frégate en sabots qui nous guide par de longs corridors de caserne ; d\u2019une pluie fine, une pluie de côte, rayant la grande cour où des matelots, en bérets bleus et vareuses, jouent au bâtonnet, avec des bonds, des cris d\u2019écoliers en récréation; enfin, d\u2019une marche interminable sur un chemin de ronde LE SIÈGE DE PARIS 169 gluant, luisant, où les semelles patinent, le long des gabions, des épaulements, des pièces de marine en batterie et des hauts talus que dépasse la silhouette d\u2019un marin de vigie, son cornet à bouquin à la ceinture, prêt à signaler la bombe et l\u2019obus allemands.Ce que ma mémoire a gardé detrès précis, par exemple, c\u2019est le rouf de toile goudronnée, dégoulinant de pluie, sous lequel les officiers de garde sont attablés devant des bols de café noir; je vois ces visages rayonnants, tous ces bons sourires qui se lèvent vers nous : « Eh bien ! messieurs les terriens ?» Et debout, à l\u2019entrée, sanglé dans sa longue tunique, de Vilers leur jetant l\u2019atroce nouvelle : « Bazaine s\u2019est rendu.» Il n\u2019y eut pas un mot, pas un cri pour lui répondre ; mais un éclair jaillit, dont la tente fut illuminée, un éclair fait de tous ces regards confondus, de tous ces yeux noirs, bleus, mocos, ponantais, celui-là aigu comme un coup de stylet, l\u2019autre fervent comme un cantique de Bretagne, et l\u2019on put lire à la clarté de cette flamme l'héroïque résolution que vous veniez de prendre, vous tous, Desprez, Kiessel, Carvès, Saisset, tombés depuis sur ce bastion numéro 3, ce bastion d'honneur où vous m\u2019êtes apparus, le matin du 31 octobre.Il La fin d\u2019une légende.Ah ! ce bastion n° 3, c\u2019est aux premiers jours de janvier, deux mois après notre visite, qu'il fallait le voir, avec ses embrasures démolies, les abris des hommes effondrés, à son mur une large brèche, et cette trombe de fer et de feu qui l\u2019enveloppait du matin jusqu'à la nuit.Pareil au cri des paons les jours d\u2019orage, le cornet à bouquin de la vigie sonnait sans relâche.« On n'a pas le temps de se garer! » disaient les servants de pièce en tombant.Et les autres quartiers n\u2019étaient guère mieux abrités.Pour traverser les cours désertes, jonchées d\u2019éclats d\u2019obus, de bris de vitres, dans une odeur de poudre et d'incendie, les matelots rasaient les murs de leurs casernes défoncées.Plus une pierre debout 170 LA REVUE DES DEUX FRANCES aux deux corps de logis de l'entrée; les hommes de garde, comme tout l'équipage du reste, obligés de se blottir sous des blindages faits de mauvaise terre, de la terre hachée depuis deux mois par les obus, friable, sans consistance, et où les coups de casemate étaient fréquents.Un soir, dans le réduit blindé qui lui servait de cabine, le commandant du fort voyait entrer le capitaine de frégate de L., nouvellement arrivé à bord \u2014 comme on disait \u2014 pour remplacer le chef d\u2019une compagnie de canonniers qui avait eu l'épaule emportée par un obus.\u2014 Mon commandant, dit l'officier avec une pauvre bouche blémie, contracturée, qui mâchait les mots rageusement au passage, je suis un homme déshonoré, perdu.Je n'ai plus qu\u2019à me faire sauter.\u2014 De L., mon ami, qu\u2019y a-t-il ?La main du commandant écartait la petite lampe suspendue, éclairant les murs de l'étroit réduit, mais l\u2019empéchant de bien voir le vigoureux soldat à longue tête exaltée debout en face de lui.« Ilya.\u2014 oh! le malheureux, que c\u2019était donc pénible a dire!.\u2014 il y a qu\u2019en arrivant sur le bastion, le feu\u2026 eh bien ! le feu m'a surpris.J'ai eu peur, là.Qu'est-ce que vous voulez ?Je n\u2019avais jamais fait la guerre ; seulement une fois, au Mexique, mais rien de sérieux.Alors, sous cette grêle de mitraille, à deux ou trois reprises j'ai été lâche, j'ai salué l\u2019obus, comme ils disent ; et les hommes m'ont vu.Je les ai entendus rire\u2026 Depuis, ça été fini.Tout ce que j'ai pu faire.Entre mes matelots et moi, il y a quelque chose qui ne va pas, qui n\u2019ira jamais.Une chanson circule à bord.ça se chante sur l\u2019air des Barbanchu.mais vous la connaissez, sans doute ?\u2026 Partout où je passe, moi, je l\u2019entends, cette chanson, ou je m\u2019imagine l\u2019entendre\u2026 Ah ! bon Dieu !\u2026 La nuit, le jour, j'ai ça qui bourdonne dans ma tête avec le rire de ces bougres-là.C\u2019est à en mourir!» Il avait mis sa casquette de marine devant ses yeux et pleurait tout bas, comme un enfant.Dehors s\u2019entendait le fracas des bombes, bruit sourd de la mer sur les brisants, LE SIÈGE DE PARIS 171 A chaque coup, la cabine craquait, tanguait, s'emplissait de poussière ; et la petite lampe, dans un halo rougeatre, se balançait avec un mouvement de roulis.\u2014 De L., mon ami, vous étes fou : je vous dis que vous étes fou.Mettez-vous la.Le pauvre diable se défendait, il avait honte; mais son chef l\u2019assit de force près de lui au bord du petit lit de fer qui servait de siège, et la main sur son épaule, affectueux, paternel, dit ce qu'il fallait dire pour apaiser cette âme en détresse, la détendre.Voyons, il n\u2019avait que des amis à bord ; et à Montrouge on n\u2019aimait pas les lâches.D'ailleurs, pourquoi parler de lacheté?À qui cela n\u2019était-il pas arrivé de saluer l\u2019obus ?Surtout les premières fois.Venant après tout le monde, n'ayant pas eu le temps de s\u2019acclimater, rien de plus naturel que ce tressaut nerveux, cette faiblesse d'une seconde à laquelle personne n'échappait.« Vous m'entendez bien, de L., personne.Nos marins, qui sont devenus des héros aujourd'hui, qui vivent dans le feu comme des salamandres, et joueraient au foot-ball avec des bombes allumées, si vous les aviez vus, il y a deux mois, quand la vraie partie s'est engagée\u2026 Ils n\u2019en menaient pas large, lorsqu\u2019il fallait sortir des casemates.Savez-vous que l\u2019amiral Pothuau, le soldat le plus brave de la flotte, venait deux fois la semaine faire le tour de nos remparts, rester des heures en plein feu, pour donner à nos hommes une leçon de tenue ?Cette leçon, nous en avions tous besoin à ce moment-là.Voilà la vérité, mon cher.ne vous tracassez donc pas pour des foutaises.Vous étes un excellent officier, que nous aimons, que nous estimons tous.Allez la tête haute, et surtout souvenez-vous : il n\u2019y a pas de gros chagrin qui tienne, ici on ne peut mourir, on ne doit mourir qu\u2019en combattant et face à l'ennemi.\u2014 Je m'en souviendrai.Merci, mon commandant.Il s'essuya les yeux et sortit.Entendit-il encore fredonner l\u2019atroce refrain ?C\u2019est probable.Des témoins ont affirmé que, pendant les derniers jours du siège, de L.chercha la mort passionnément, prenant le milieu des cours aux heures foudroyantes, se 172 : LA REVUE DES DEUX FRANCES tenant, pour commander le feu, droit et déployé comme un drapeau, sur le parapet du bastion.Mais la mort est une coquette.Avec elle on ne peut compter sur rien.Vous lui dites : « Arrive done.» elle se dérobe, vous donne des rendez-vous pour le plaisir de les manquer.On ne comprend plus.De L.en était la; il ne comprenait plus et se demandait s'il aurait le courage de vivre jusqu\u2019à la fin, lorsqu\u2019une nuit de janvier, le 26, à minuit sonnant, tous les forts de ceinture et de banlieue, ces lourdes galiotes de pierre embossées à nos portes, et dont les batteries tiraient sans interruption depuis trois mois, tous les forts, redoutes, secteurs, après une dernière et formidable bordée qui enveloppa la ville d\u2019une écharpe de flamme rouge et blanche, se turent subitement : Paris était vaincu.Trois jours après, le matin de l\u2019évacuation des forts, par une brume dorée et tiède où se devinait un printemps adorable, pressé de nous faire oublier le glacial et sinistre hiver du siège, l'équipage de Montrouge, assemblé par compagnies, l\u2019appel et les sacs faits, les fusils en faisceaux, attendait dans les cours les sonneries du départ.Après la nuit des casemates, cela semblait bon, ce soleil roux, cette brise fraiche et tout ce plein air où l\u2019on pouvait s\u2019espacer sans recevoir des morceaux de chaudron sur la téte.Des moineaux, sortis de leurs trous piquaient le brouillard de petits cris.Malgré tout, quelque chose serrait le cœur de nos mathurins, leur étreignait la gorge, à l'aise cependant, sous les larges cols bleus, et dans ce grand silence, si nouveau pour chacun, ils se parlaient bas, comme gênés.« Si on faisait un bâtonnet, en attendant?» proposa un fusilier de la flotte, un tout jeune.On le regarda comme s'il tombait de la lune.Non, de vrai, ils n'avaient pas le cœur à ça.Au même instant, le capitaine de L., qui cherchait ses canonniers, les appela d\u2019un geste autour de lui.Il était en grande tenue, sa croix, sa haute taille et une paire de gants blancs tout frais qu\u2019il pétrissait dans une forte main : « Matelots, je vous fais mes adieux.\u2014 Sa voix tremblait un LE SIÈGE DE PARIS .173 peu, mais se rassurait à mesure.\u2014 Je m'étais juré que, moi vivant, pas un Prussien ne mettrait les pieds ici.Le moment est venu de tenir ma parole.Quand le dernier de vous passera la poterne, votre capitaine aura fini de vivre.Il avait perdu votre estime ; j'espère que vous la lui rendrez, assurés maintenant que ce n\u2019était pas un lâclie\u2026.Bonne route, mes enfants ! » Et ce fut fait, comme il avait dit.À peine l'équipage parti, clairons en tête, deux détonations venues du pavillon des officiers retentissaient dans la solitude et le silence du fort.On trouva de L.expirant sur son lit, deux balles dans la tête, son revolver d'ordonnance encore fumant sur l\u2019oreiller.On a fait de cette mort une légende à la Beaurepaire ; mais ce que je raconte, à part quelques détails de mise en scène, est l\u2019histoire vraie, et, moins héroique peut-être, elle m\u2019a paru aussi belle et plus humaine, plus de notre temps que l\u2019autre.Alphonse Daudet ta CANADA Beau pays qui fus nôtre et n'as point oublié Les chants dont te berça la France maternelle, Mon cœur à ton grand cœur reste à jamais lié Par cet ardent espoir que nous mettons en elle.Mais je t'aime encore, o notre frère lointain, Pour tes bois tout pareils aux bois de nos collines, Pour tes chênes anciens que l\u2019automne déteint, Pour le charme et la paix de tes eaux cristallines ; Surtout, 0 gars coquet au précieux jabot, Pour les flots si légers de la fine dentelle Qui tombe de ta gorge humide à ton sabot; Car ta fière cascade est deux fois immortelle, Et ses eaux auront tû leur puissante clameur Avant qu\u2019on ait cessé de chanter leur histoire.Un nom comme le leur ou le vôtre ne meurt Que quand Mnémosyne a brisé son écritoire.Brest, avril 1898.Michel Mérys. Dans la Revue des Deux Frances d'avril dernier, nous annoncions la publication régulière des noms, avec Frontispice de Raoul Barre.l\u2019adresse à Paris, des Canadiens qui seraient venus s\u2019inscrire à nos bureaux.Nous commençons donc, aujourd\u2019hui, par la liste suivante : M.Edouard Richard, Ottawa ; 72, rue Bonaparte.M.Raoul Barré, Montréal ; 41, rue Vavin.Le docteur L.P.de Grandpré, Montréal; 3, rue Casimir-Delavigne.Le docteur J.H.Chalifoux, Montréal ; 3, rue Casimir- Delavigne.Le docteur François Le Moyne de Martigny, Montréal : hôpital Péan, 11, rue de la Santé.M.Jules Colas, Montréal ; 4, rue de l\u2019Université.M.Emile Colas, Montréal ; 4, rue de l\u2019Université.M.Alexandre Bolté, Montréal ; 4, rue de l\u2019Université.Le docteur Albert Laramée, Montréal ; 2, rue Perronet.Le docteur Damien Masson, Montréal ; 59 bis, rue de Vaugirard.M.Jobson Paradis, St Jean P.Q.; 55, rue Saint-Louis- en-l\u2019Île.Le docteur Eugène St-Jacques, St Hyacinthe; 2, rue Perronnet.* * * Notre compatriote, le docteur François L.de Martigny, de CHRONIQUE 175 l\u2019hôpital Péan, a actuellement sous ses soins, M.Georges Grisier, l\u2019ancien directeur des Bouffes-Parisiens, auteur de plusieurs charmantes comédies.Rappelons que le docteur de Martigny est interne à l'hôpital Péan, dont l\u2019habile chirurgien Delaunay est le directeur.* * + On nous apprend que notre jeune confrère, M.Paul de Martigny, est attendu à Paris, le mois prochain.D'avance, nous lui souhaitons la bienvenue la plus cordiale.+ * * Notre artiste peintre, Aurèle Suzor-Côté a eu le plaisir de voir admis, avec la plus honorable mention, les quatre tableaux qu'il avait préposés, au Salon.Notre éminent critique d\u2019art, M.Albert Lefeuvre, membre du jury, parlera d\u2019une façon toute particulière de l\u2019œuvre de notre compatriote, M.Suzor Côté, dans son article sur le Salon de 1898, que publiera la Revue des Deux Frances dans son numéro du mois de juin.La haute situation de M.Lefeuvre est une absolue garantie de l'impartialité qui guidera ses appréciations savantes sur l\u2019art; et, son opinion sur M.Côté restera comme une belle page pour tout le Canada.* \u201c * Le quatrième centenaire de la découverte de la route maritime des Indes par Vasco de Gama vient d\u2019être célébré magnifiquement en Sorbonne.Tout Paris assistait à cette fête où il nous a été donné d\u2019entendre Sarah Bernhardt, Mounet-Sully, Paul Mounet et Mile Brandes.Le trés distingué ami des canadiens, M.L.Herbette, conseiller d\u2019État, était l\u2019un des organisateurs de cette grandiose démonstration à la gloire d'un des plus hardis navigateurs des deux mondes.R.B. = : \u201ca 7 Echos de Paris?.Dans ce Paris fabuleux, il se dit tant de choses que voilà une chronique qui menace d'être bien décousue.Vais-je rapporter chaque MOIS ICI Ce que mes pérégrinations dans cette Babel m'\u2019auront appris?Dirai-je le vrai et le faux aux gens qui passent, sans autre désir que de plaire comme disait Janin, et recommencer le lendemain?Je risque fort alors de faire hausser parfois les épaules de mes amis d\u2019outre-mer qui me prendront pour un sot ou se demanderont si, moi, je ne les prends pas pour des fous.Causons, pourtant, à bâtons rompus, au hasard des souvenirs, et puisqu\u2019à Paris l\u2019esprit court les rues, je tâcherai d'en avoir quelquefois pour conter mes balivernes et toi, lecteur, j'en suis certain, tu en auras toujours pour en rire.Frontispice de Raoul Barré.La guerre hispano-américaine a eu le don de mettre la zizanie parmi les plus fidèles amis.La Libre Parole, organe du vaillant catholique Drumont, et l\u2019Intransigeant, organe du socialiste Rochefort, qui marchaient la main dans la main, \u2014 étrange alliance, \u2014 se ÉCHOS DE PARIS 177 tiennent aujourd\u2019hui de ces aigres propos qui ne se sont pas tout à fait des amabilités.Personne n\u2019ignore que les juifs Rothschild possèdent une grosse partie de la fortune espagnole.Ils sont donc les plus chauds partisans de l'Espagne dans sa guerre avec les Etats-Unis.De là, l'Intransigeant accuse sa vieille amie La Libre Parole d'être vendue aux Juifs parce qu\u2019elle soutient la politique espagnole.Et La Libre Parole riposte en traitant l'Intransigeant de mauvais Français, de cosmopolite, etc.parce qu\u2019il acclame les Américains.La politique est décidément la plus délicieuse des choses.Nous sommes en pleines élections législatives.Les murs de Paris sont bariolés d\u2019affiches multicolores.Oh! les alléchantes promesses et quel choix : 300 candidats au moins pour les 20 sièges de députés de Paris.Il y en a de rouges, de bleus, de blancs et beaucoup de fumistes.Un M.Morel se dit candidat de la Sainte-Croix et signe sa proclamation, \u2014 aussi incompréhensible qu\u2019un discours de M.Rochefort, \u2014 le Grand-Juge de l'Humanité.Un égoutier assure que s\u2019il est élu, il en dira long à la Chambre parce qu\u2019il connaît tous les dessous de Paris! Un autre candidat, un poète fort connu qui possède une abondante chevelure, nous dit qu'il a reçu bon accueil parmi ses électeurs, que leurs cheveux se sont compris, et qu'il leur en gardera pour mettre dans toutes leurs soupes ! ! ! On n\u2019est pas plus délicat.Mais le pompon appartient certainement au camelot-ey- eliste qui promet, s\u2019il est élu, de visiter chaque jour tous ses électeurs et de leur faire leurs petites commissions, leurs achats, leurs approvisionnements, etc.et tout celà à l\u2019æil, comme on dit à Paris, c\u2019est à dire, pour.l\u2019honneur.Il tient le progres.Ter mai 1898 12 175 LA REVUE DES DEUX FRANCES On m'a conté l\u2019autre jour cette anecdote curieuse qui mérite d'être rapportée.M.Paul Krüger, qui vient d\u2019être réélu président de la république du Transvaal, a eu des débuts très modestes et rappelle très volontiers quelle a été sa première profession en entrant dans la vie.Un jour, il reçut la visite d\u2019un duc anglais qui se faisait présenter à lui par un des ministres de la colonie du Cap.L\u2019Oncle Paul ayant de tout temps professé le plus profond dédain pour la langue de Shakespeare, la conversation dut se poursuivre par l\u2019intermédiaire du ministre qui servit d\u2019interpréte.\u2014 Faites savoir a M.le président, dit le visiteur, que je suis membre de la Chambre des lords.L'oncle Paul inclina légèrement la tête, tira une forte bouffée de sa pipe et fit entendre une sorte de grognement sourd comme compliment de bienvenue.\u2014 Dites-lui, ajouta l\u2019Anglais surpris de cet accueil, que je suis l\u2019un des plus anciens ducs de la Grande-Bretagne.Pour toute réponse M.Krüger fit une nouvelle inclinaison de tête accompagnée d\u2019une nouvelle bouffée de tabac et d\u2019un nouveau grognement.\u2014 Faites-lui remarquer, dit le duc de plus en plus étonné, que j'ai été vice-roi.\u2014 Dites à cet Anglais, s\u2019écria l\u2019Oncle Paul se décidant enfin à rompre le silence, que, moi, j'ai été gardeur de bestiaux.L'entretien, qui manquait décidément de cordialité, ne fut pas poussé plus loin.* Œ x .Personne n\u2019a oublié à Paris le baron Harden-Hickey, l'ancien directeur du 7riboulet, qui vient de se suicider. ÉCHOS DE PARIS 179 C'était une des plus singulières figures qui aient fréquenté le boulevard depuis vingt ans.D'où venait-il ?D'Amérique, disait-on, et nul ne connaissait de lui autre chose.On était au lendemain du 16 mai ; les républicains étaient vainqueurs et les royalistes n'avaient plus qu\u2019à rire ou à\u2026 pleurer.Le Triboulet s\u2019en alla flamberge au vent, rire et combattre en l\u2019honneur de son roi vaincu.Ce fut épique.Le petit brûlot satirique encaissa condamnations sur condamnations, tant qu\u2019il en eut 114 avec un total de 300.000 francs d\u2019amendes.C\u2019était pour rien.Et ajoutez à cela 34 duels ! Mais la liberté de la presse venant d'être accordée, il ne fut plus possible au Gouvernement de tenir en respect le fougueux royaliste, alors on l\u2019expulsa.Il dût promettre de s'assagir pour rentrer en France.Il avait épousé, quelques années auparavant, une jeune fille ravissante, Mlle de Sam- pieri, et l\u2019on croyait le ménage très uni, quant tout à coup, un beau matin, le baron disparut, laissant ce simple billet dans sa chambre pour avertir sa femme et ses amis : « Vous ne me reverrez plus.» Le Triboulet fut vendu aux enchères et l\u2019on apprit que Harden-Hickey avait repris son ancien métier de marin.Il était entré comme capitaine sur un bateau qui partait pour l'Australie.Deux ans plus tard, on apprit qu\u2019il était aux Indes et que le vaillant catholique s\u2019était fait bouddhiste ! Le divorce fut prononcé contre lui.Il passa en Amérique où il épousa la fille de John Flagler, un des rois du pétrole.Toutefois, la richesse ne put calmer en lui l\u2019immodéré désir des aventures et c\u2019est ainsi qu'il se mit en tête, il ya trois ans, ayant découvert dans une croisière sur l\u2019Atlantique un ilôt perdu, d\u2019y créer un royaume indépendant.Ainsi naquit l'Etat de Trinidad.La déclaration-prospectus par laquelle le baron Hickey annonçait la fondation de son royaume aurait déconcerté le plus comique de nos vaudevillistes.Il adressait a tous les colons a venir une circulaire tirée à plus de cent mille épreuves.sans compter celles auxquelles il s'apprêtait de les soumettre par la suite. 180 LA REVUE DES DEUX FRANCES Cette notice contenait d\u2019abord les moyens de se rendre à Trinidad sans erreur possible : 20 degrés 30 lat.sud et 29 degrés ouest.Pas d'autre indication.Compris, n\u2019est-ce pas?Puis suivait une description de l\u2019île : Trinidad est entourée de récifs, rochers à pic, ce qui permet d'espérer avec les courants marins, une bonne moyenne de sinistres, qui deviendra pour les habitants un rapport de père de famille.Trinidad est peuplée\u2026 d'oiseaux de mer et comme végétation offre toutes les ressources : chiendent, radis sauvage, varechs, etc ! Religion d\u2019Etat : le Bouddhisme, mais liberté des cultes.Ainsi les lignes s'\u2019amoncelaient et deux mois après un navire officiel expatria quelques centaines d\u2019illuminés vers ce désert de Chanaan! Mais, un beau jour, un navire anglais passant par là, reconnut l'île, et comme elle était portée sur les cartes sans indication de propriétaire, l\u2019Anglais se dit: ce ne peut être qu'à l'Angleterre, et il débarqua.Harden-Hickey reçut l\u2019ordre de quitter les lieux immédiatement\u2026 ce qu\u2019il avait fait du reste toute sa vie.Il fit ses malles et alla se plaindre au Brésil sur les côtes duquel se trouvait son île miraculeuse.Il souffla si bien l\u2019ambition dans l'oreille de son puissant voisin que le Brésil finit par se dire aussi : cette île est à moi, \u2014 et un navire brésilien partit pour Trinidad.D'où conflit, menace de guerre, etc.Bref, l\u2019Angleterre repritle large\u2026 il faut toujours qu\u2019elle prenne quelque chose.Et le Brésil garda Trinidad.Quant à Hickey, il disparut.Il s\u2019est suicidé, me dit-on.Ce fut un aventurier, mais ce fut un homme d\u2019honneur.Que lui a-t-il manqué ?Ce qui manque à nous tous, Parisiens : d\u2019avoir plus de sagesse que d'esprit ! * * x Mon confrère, M.René Doumic, a fait à Montréal une conférence sur Lamartine.J\u2019ai lu avec beaucoup d\u2019intérét ÉCHOS DE PARIS 181 le compte-rendu très fidèle qu\u2019en a fait La Patrie.À ce propos, il m'est revenu ce touchant souvenir sur le grand poète.Un jour, dans les dernières années de l\u2019Empire et la dernière aussi du tribun, Mlle de Girardin, je crois, se trouvait dans l\u2019antichambre d\u2019un bureau de rédaction, attendant son tour.I] y avait là quelques personnes et parmi elles un petit vieillard, humble, courbé sur son bâton, vêtu misérablement d\u2019une longue redingote rapée.Mlle de Girardin contemplait secrètement ce vieillard qui, de temps à autre, levait vers elle ses yeux craintifs.Il avait l\u2019air si malheureux qu'il lui inspira bientôt la plus grande pitié.Tout à coup, l'huissier appela : \u2014 M.de Lamartine !.\u2026 Et tandis que tous les regards se tournaient vers lui, le petit vieillard s\u2019était levé et péniblement traversait la salle.C\u2019était notre grand poète.Mlle de Girardin fut si péniblement impressionnée qu'elle faillit s'évanouir.A.Steens. Le Chant du Cygne (sUITE) II Le silence se fit peu a peu sur l'aventure.D\u2019ailleurs, entre lord Mellivan et Sténio, lalutte n\u2019étaitpas égale.Jamais les merveilleuses qualités du musicien ne se manifestèrent avec autant d'éclat qu\u2019après son mariage.On eût dit qu\u2019il voulait, à force de succès, faire oublier à sa jeune femme les chagrins que son amour lui avait coûtés.Il créa autour de Maud une atmosphère de triomphe.Il dissipa toutes les préventions, força toutes les sympathies, entraîna toutes les admirations.Il obtint, par l\u2019ascendant de son art, qu\u2019on donnât tort au père outragé, et qu\u2019on murmurât contre sa sévérité.Lord Mellivan parut un peu trop féodal en tenant rigueur à ce roturier de génie qui, en somme, marchait de pair avec les plus grands seigneurs.L'empereur, son maître, l\u2019avait fait comte; mais il dédaignait son titre.Marackzy tout court lui semblait suffisant.Pendant deux ans, il tint l\u2019Europe sous le charme et donna a sa jeune femme toutes les compensations qu'elle avait pu réver.Reçue et attirée, partout à la cour et dans le grand monde, elle y fit rayonner le charme doux de sa beauté blonde.Elle compléta Marackzy.Sans elle il eût manqué (1) Voir la Revue d'avril dernier. LE CHANT DU CYGNE 183 quelque chose à la fortune extraordinaire de ce grand artiste.À sa couronne elle ajouta un fleuron charmant : celui de l\u2019amour.Sténio, riche, acclamé, aimé, semblait l\u2019image vivante du bonheur sur la terre.Mais la fatalité était là, derrière le char triomphal, prête à prouver qu'aucune joie n\u2019est durable ici-bas.Au bout d\u2019un an de mariage, un enfant était né, blond comme sa mère.Et dans les ivresses de la maternité, les dernières tristesses de Maud avaient disparu.Elle eut, pendant quelques mois, l\u2019oubli complet du passé.Elle se laissa aller au courant prodigieux qui l\u2019emportait de fêtes en fêtes, dans une clarté et un bruit d\u2019apothéose.L\u2019étre presque divin qui la faisait régner sur le monde lui parut plus beau, plus charmant, plus digne d\u2019être adoré.Elle semélaactivement à sa vie artistique.Elle jouit délicieusement de sa gloire.Arrivé à la maturité de son talent, Marackzy n'avait plus voulu se contenter des compositions délicates ou étranges, qui naissaient chaque jour sous ses doigts agiles.Il visa plus haut et prétendit aborder le théâtre.L\u2019Opéra de Vienne lui était ouvert.Il y fit jouer coup sur coup un ballet fantastique, les Djins, où la richesse de son imagination se donnait librement carrière, et un opéra Mathias Corvin, ot le patriotisme magyar éclatait en fiers accents.Dès lors le fanatisme de ses admirateurs ne connut plus de bornes, et le Chopin hongrois, comme on l'appelait déjà, parut en passe d\u2019égaler les plus illustres maîtres.C\u2019est alors que Maud, à l\u2019insu de son mari, risqua, auprès de son père, une tentative de rapprochement.Elle lui écrivit une lettre tendre et soumise, dans laquelle elle implorait son pardon.Elle pensait que le succès arrange bien des choses, et que le noble lord serait peut-être moins sévère pour la femme de Marackzy sacré grand compositeur par l\u2019acclamation universelle, que pour la compagne de Sténio, l\u2019unique et prodigieux, virtuose.Au bout de huit jours elle reçut sa lettre non décachetée.Le grand seigneur avait été trop durement touché dans son orgueil par le départ de sa fille.Il tenait parole : il ne voulait plus \\a \u20ac onnaître. 184 LA REVUE DES DEUX FRANCES Ce fut un cuisant chagrin pour Maud, mais combien léger auprès de celui que la destinée lui préparait ! Le soir du jour où sa lettre avait été renvoyée sans être ouverte, son petit garçon tomba malade.L'esprit impressionnable de la jeune femme fut frappé.Elle vit une mystérieuse coïncidence entre la colère du vieillard et le mal de l'enfant.Un fatal pressentiment l\u2019assaillit, et la jeta dans des angoisses qu\u2019elle n\u2019osa pas montrer à Sténio.Pendant une semaine, elle soigna le petit être avec une ardeur passionnée, le couvant, lui insufflant sa propre vie.Mais tout fut inutile.Le visage rosé palit, les yeux clairs s\u2019obscurcirent, les lèvres, qui ne connaissaient que le sourire, se pincèrent avec une gravité soudaine, et, sans secousse, doucement, comme un oiseau qui s'endort, le pauvre mignon mourut.Alors la tendre et frêle Maud eut un accès de délire furieux qui épouvanta tous ceux qui l\u2019entouraient.Elle poussa des rugissements de lionne blessée, maudit le ciel, menaça la terre, appela à grands cris son père, le rendant responsable du malheur qui l\u2019accablait.Puis, sans transition, elle tomba dans un état de mélancolie accablée.Elle resta des semaines entières muette, les yeux fixes, sans une larme, sans une prière.Sténio, au désespoir, fit tout pour l\u2019arracher à cette torpeur mortelle.Il lui parlait, sans qu\u2019elle parût l\u2019entendre.Son sublime archet lui-même fut impuissant.Il jouait, sans parvenir à éveiller l\u2019attention de Maud.Ses mélodies les plus tendres la laissaient froide et sombre.Et cet art merveilleux, qui lui avait conquis le cœur de la jeune femme, était maintenant sans force pour lui ramener son esprit.Elle changea beaucoup : son visage s'amaigrit et ses yeux ses creusèrent.Une toux sèche et incessante lui déchirait la poitrine.Sténio, très inquiet, consulta les meilleurs médecins de Vienne.Tous lui conseillérent d'emmener Maud en Italie.Sous un climat plus doux, elle retrouverait la santé.Loin du pays où elle venait d\u2019être si malheureuse, elle retrouverait le calme.Marackzy, désolé, promena, pendant six mois, la femme adorée de ville en ville, cherchant le clair soleil, les fleurs LE CHANT DU CYGNE 185 épanouies, les brises tièdes et les flots bleus : tout ce qui fait la vie riante.Maud ne se rétablit pas.Le mal dont elle souffrait était à l\u2019ame.Et nul médecin, en ce monde, ne devait la guérir.Cependant, à mesure que ses forces physiques déclinaient, ses forces morales renaissaient.Elle secoua son indifférence, et, comme si elle avait secrètement conscience de la gravité de son état, elle s\u2019efforça de consoler Sténio.On eût dit que, par une coquetterie suprême, elle voulait redevenir charmante pour être plus complètement regrettée.Elle parlait maintenant, s\u2019intéressait à tout ce que faisait son mari, et affectait de former des projets pour l'avenir.L\u2019été était revenu, et elle déplorait de ne pas aller dans son pays.\u2014 11 me semble, disait-elle, que là, je reprendrais tout à fait mes forces.Avec quel plaisir je reverrais les grands lacs aux eaux bleues, et les verdures fraîches des forêts.Oh! l\u2019Irlande!\u2026 C\u2019est là qu\u2019est ma sœur.Mais c\u2019est là aussi qu'est mon père\u2026 Son front s'obscurcit, et, d\u2019une voix basse : \u2014 Je ne dois pas y revenir\u2026 Il me l\u2019a défendu!\u2026 Puis, avec un accent douloureux : \u2014 Que ce serait bon, pourtant, de respirer l'air natal!.C\u2019est celui-là qui me guérirait! Oh! Sténio, guérir et ne pas te quitter !\u2026 Rester encore longtemps auprès de toi! Et entre ses dents, comme un murmure, elle ajouta : \u2014 Mais mon père ne le veut pas! Elle avait de ces reprises du désir de vivre, passionnées et presque convulsives.C\u2019était sa chair jeune et puissante qui se révoltait contre l\u2019anéantissement.Mais I'ame redevenait dominante, et imposait, pour un temps, sa fermeté stoïque.Cependant Maud avait voulu revoir la mer qui baignait I\u2019 Angleterre.11 lui semblait qu\u2019ainsi elle serait plus près du pays regretté.L'espace fluide, qui la séparerait, pourrait être facilement franchi par ses regards, et quelque chose d\u2019elle, soupir ou sanglot, s\u2019en irait, peut-être, vers la maison paternelle, sur les ailes du vent.Voilà comment elle était venue à Dieppe.(A suivre.) Georges Ohnet. CRITIQUE MUSICALE Opéra : Thaïs, de Massenet.Comme début de critique musicale, nous n\u2019avons à signaler qu\u2019un seul événement de relative importance : la reprise de Thais, drame lyrique en 4 actes et 7 tableaux de Massenet, livret de M.Louis Gallet d\u2019après le célèbre roman d\u2019Anatole France.Il est vrai que les modifications apportées à cette reprise sont assez sérieuses pour ne pas permettre le silence à ceux qui veulent suivre le mouvement musical contemporain.Massenet a écrit, en effet, un acte nouveau tout entier et un divertissement qui ont été exécutés pour la première fois à l\u2019Académie nationale de musique le 13 avril dernier.L'acte nouveau intercalé par les auteurs sur la demande des Directeurs de l\u2019Opéra était nécessaire à l\u2019intelligence du drame.On ne s\u2019expliquait pas, en effet, par quel processus psychologique le Moine Athanaël, de serviteur de Dieu, était devenu l\u2019esclave de la chair; comment après avoir donné au Christ la courtisane convertie, il était devenu fou d\u2019amour de Thaïs.Grâce à l\u2019acte nouveau, le lien nous apparaît.Nous comprenons que dans le voyage à travers le désert de la Thébaïde, l\u2019homme de Dieu a subi le eharme de la femme arrachée aux voluptés coupables.Le rideau se lève sur un splendide décor représentant une oasis de palmiers; des femmes viennent puiser de l\u2019eau à la fontaine ; le tableau est des plus gracieux.Athanaél et Thais CRITIQUE MUSICALE 187 apparaissent; l\u2019hermite soutient avec peine la néophyte écrasée de fatigue et dont les pieds saignent ; il la fait asseoir sur un tertre, va chercher de l\u2019eau à la fontaine, la lui fait boire, et déjà l\u2019on comprend qu\u2019un amour autre que l\u2019amour de Dieu a pénétré en son âme.Mais voici que des chants religieux se font entendre ; des religieuses viennent se promener dans l\u2019oasis, en chantant leurs hymnes pieux.C\u2019est à elles qu\u2019Athanaël confie Thais, qui fait ses adieux au moine, en lui donnant rendez-vous au ciel.C\u2019est alors qu\u2019Athanaël comprend combien lui était chère là brebis ramenée au bercail; un amour ardent va le consumer dans le silence du cloître, jusqu\u2019au jour où il viendra déclarer sa passion à Thaïs expirante.M.Massenet a traité l'acte nouveau dans cette teinte douce et voilée qu'il affectionne depuis quelque temps; du reste, l\u2019œuvre entière est conçue dans une note de passion contenue et d'aimable sentimentalité qu\u2019il était indispensable de continuer.Pas de grands morceaux à effets comme dans Æsclarmonde ; mais des caresses de violon, des chants de harpe et de flute, des ressouvenirs de musique orientale.Il faut noter toutefois dans l\u2019acte nouveau un duo d\u2019une belle et touchante simplicité, qui produit grand effet.Le divertissement écrit par Massenet pour la scène de l'orgie du deuxième acte se laisse entendre avec plaisir ; une danseuse, Mlle Mendès y lance des notes piquées aigues de soprano et cette nouveauté amuse le public.Ce qui est mieux; c\u2019est la danse agile et légère de Mlle Gambelli qui nous promet une ballerine sérieuse et de réelle valeur.M.Delmas, qui, dès le premier soir incarna si puissamment le rôle d\u2019Athanaël, y reste sans rival.Le rôle de Thais créé autrefois par la belle Sybil-Sanderson vient d\u2019'échoir à Mlle Berthet, dont les progrès sont sensibles.J'aurais bien à signaler quelques légers défauts, mais ces détails intéresseraient peu nos lecteurs.Donnons une mention à l\u2019excellent ténor Naguet et à Mlles Beauvais et Agussol, chargées de deux rôles secondaires.Georges de Dubor. LES THÉATRES A la Comédie Française, on nous a donné un nouveau chef-d'œuvre de ce prestigieux artiste qu\u2019est M.Jean Riche- pin, Le plaisir d'entendre les beaux vers de La Martyre se double de l'attrait d\u2019une reconstitution de la civilisation antique au premier siècle de notre ère.Nous ne conterons pas par le menu les amours de la riche patricienne Flam- meola et du néophyte Tcharmès; nous ne retracerons point les aventures de cette dilettante d\u2019autrefois a travers Lu- burre la mal famée, nous renverrons nos lecteurs au nouveau drame de M.Jean Richepin, qui vient de paraitre chez Charpentier et Fasquelle.Félicitons aussi Mlle Bartet dont la voix aux notes d\u2019argent ferait si digne pendant a la voix d'or de Mme Sarah-Bernhart et Mounet-Sully, un admirable Johannès, de plastique impeccable et de passion farouche.À la Renaissance, Mme Sarah-Bernbardt a fait sa rentrée dans Lysiane, pièce en quatre actes, de M.Romain Coo- lus.Des applaudissements enthousiastes ont accueilli le rétablissement de la tragédienne populaire des deux côtés de l'Atlantique.Lysiane est une œuvre d\u2019une haute portée philosophique qui s'adresse à un publie de délicats et de lettrés.ÉDOUARD ANDRÉ LES THEATRES 189 * * % Mlle Emma Calvé a cessé momentanément ses représentations à l\u2019Opéra-Comique.On sait qu\u2019elle doit s'embarquer d\u2019ici peu pour une grande tournée en Amérique.À son retour, elle reprendra, sans doute, ce rôle de Sapho où elle obtient tant de succès, et si justement.* * * M.Porel avait mis gracieusement sa salle à la disposition de notre confrère le Figaro pour la représentation au bénéfice d\u2019Alice Lavigne.Cette pauvre artiste est devenue aveugle, mais, grace à l'étroite solidarité qui unit les artistes parisiens et au charitable empressement du public, la voilà désormais à l'abri du besoin.Une bonne part du succès doit être reportée sur Mme Réjane qui, en une conférence aussi originale que spirituelle, \u2014 tout Réjane en deux mots, \u2014 a soulevé les bravos enthousiastes d\u2019une salle où les notabilités de la colonie américaine coudoyaient le Tout-Paris artistique, politique et financier.* * + Brillante reprise de l\u2019Amour mouillé, à l\u2019Athénée-Co- mique.La musique de M.Louis Varney est toujours aussi agréable que les jolis minois des pensionnaires de M.Char- lot.* x + La Fauvette du Temple fait florès aux Folies-Dramati- ques et inaugure heureusement la nouvelle direction de\u2019 M.Léon Numès.* « * À Parisiana-Concert, Cyrano à Paris, revue d\u2019été de MM.Gardel et Eugène Héros, sert de prétexte à un défilé de jolies femmes sous les ordres de la Rédactrice en chef, Anna Thibaud.Voila une conseur qui va révolutionner les idées sur les bas bleus. 190 REVUE DES DEUX FRANCES »* * ¥ Remarquée parmi les gentilles danseuses du ballet de l'Olympia, la toute aimable petite Odette, autrefois des Bouffes-Parisiens.* * * l'Olympia va avoir le monopole des plus jolies hirondelles.* * * La Bulle d'amour.C\u2019est un bien joli titre que celui qu\u2019ont trouvé les auteurs du ballet de réouverture, pour les Folies- Marigny.Et si je ne craignais d'ôter aux spectateurs de la première la joie de la surprise, je dirais ce qu'est cette Bulle d'amour, et le gracieux tabieau qu'elle fera apparaître aux yeux enchantés.La Bulle d'amour, dont le livret est la poésie même, et la partition ravissante (en peut-il être autrement, avec Fey- deau, avec Thomé), la Bulle d\u2019amour comprend douze tableaux et des cœurs.Il nous a été donné d'assister dernièrement à une soirée des Concerts-Rouge, rue de Tournon, où se donnait une séance d'orgue-célesta, le nouvel instrument créé par M.Mustel.Rarement, nous avons passé un si délicieux moment.En entendant cet orgue à voix humaine, on a la vision de quelque ville endormie des Pays-Bas, de quelque Bruges-la- Morte, que traverse la sonnerie claire des cloches lointaines.C\u2019est une saisissante imitation des cloches qui serait d\u2019un effet grandiose dans les chants rituels.L'inventeur, M.Mustel, dirige lui-même son instrument avec un art exquis.Fantasio."]
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