Québec science, 1 janvier 2017, Décembre 2017, Vol. 56, No. 4
[" >QUEBEC SCIENCE DÉCEMBRE 2017 DES CHIENS POUR DIAGNOSTIQUER LE CANCER + BIENTÔT, DES AVIONS SANS PILOTES .MÉDICAMENTS: PRIX GONFLÉS ET MYSTÉRIEUX RABAIS DÉCEMBRE 2017 6 , 4 5 $ MESSAGERIE DYNAMIQUE 10682 P P 0 6 5 3 8 7 La chasse à la À deux kilomètres sous terre, des physiciens tentent de résoudre ce mystère du cosmos.matière noire Le modèle n\u2019est présenté qu\u2019à des fi ns d\u2019illustration.Les équipements peuvent ne pas correspondre à ceux présentés sur l\u2019image.Le système d\u2019aide à la navigation est disponible uniquement sur certains modèles.Visitez Subaru.ca pour plus de détails.Quelques cent kilomètres pour contempler quelques milliards d\u2019années lumières.Voilà un plan intéressant.La nouvelle Subaru Outback 2018, avec sa traction intégrale symétrique, sa grande capacité de chargement et son système de sécurité avancé, vous emmène où vous voulez.SubaruSousLesEtoiles.ca 4 Éditorial Par Marie Lambert-Chan | 5 Mots croisés | 9 Technopop Par Catherine Mathys 11 Polémique Par Jean-François Cliche | 12 Je doute donc je suis Par Normand Baillargeon 46 Culture Par Émilie Folie-Boivin 49 Notes de terrain Par Serge Bouchard | 50 Rétroviseur Par Saturnome SUR LE VIF 6 LE CABINET DES CURIOSITÉS Visite d'une collection de livres rares.8 PAS SI FIABLES, CES EMPREINTES ! Uniques, les empreintes digitales ?La science ne l\u2019a jamais prouvé.9 PARLER D\u2019ASTRONOMIE EN LANGUE DES SIGNES Comment rendre le cosmos accessible aux personnes sourdes ou malentendantes?10 POURQUOI LES KÉNYANS COURENT-ILS SI VITE ?Des chercheurs désirent percer les secrets de ces as des longues distances.14 MÉDICAMENTS: POURQUOI PAYONS-NOUS SI CHER?Entrevue avec Marc-André Gagnon, expert en politiques de santé.CHERCHEUR EN VEDETTE 44 DES HÔPITAUX À L\u2019ABRI DES SÉISMES L'ingénieure Suze Youance a conçu un outil pour aider les hôpitaux à résister aux séismes.18 EN COUVERTURE Chasser la matière noire Bien que la matière noire représente 25 % du contenu de l\u2019Univers, on en ignore encore tout.Comment attrape-t-on l\u2019invisible ?REPORTAGES 28 Snif, snif, ça sent le cancer! La compagnie québécoise CancerDogs recourt au ?air exceptionnel des chiens pour dépister les cancers de manière précoce.34 Grand ménage aquatique Les lacs du parc de la Mauricie font peau neuve.Expédition au cœur d\u2019un des plus grands projets de restauration écologique au Canada.40 Y a-t-il un pilote dans l\u2019avion?Les vols commerciaux seront-ils bientôt opérés par des robots ?SOMMAIRE MAGAZINE QUÉBEC SCIENCE DÉCEMBRE 2017 18 14 28 40 34 Voici la nébuleuse de la Statue de la Liberté, située dans le bras du Sagittaire de la Voie lactée, à 9000 années-lumière de la Terre.P H O T O D E L A P A G E C O U V E R T U R E : M A Z L I N , H A R V E Y , G I L B E R T , & V E R S C H A T S E S S R O / P R O M P T / U N C .LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Les CPE, 20 ans plus tard Briser le cycle de la maltraitance L\u2019éveil des tout-petits à l\u2019écriture COMMENT VONT LES ENFANTS?À L'INTÉRIEUR Comment vont les enfants?Un supplément réalisé en collaboration avec le réseau de l\u2019Université du Québec. QUÉBEC SCIENCE 4 DÉCEMBRE 2017 Bien qu\u2019ils nous extirpent de la noirceur, les scienti?ques sont parfois capables de verser dans la bêtise crasse.Dernier exemple en date, ces deux chercheurs de l\u2019université Stanford qui ont créé un programme d\u2019intelligence arti?cielle (IA) plus ?able que l\u2019œil humain pour déduire l\u2019orientation sexuelle à partir de photos.Leur «machine» a appris à distinguer les homosexuels des hétérosexuels en analysant 35000 photos d\u2019hommes et de femmes tirées d\u2019un site de rencontre américain.Au ?nal, lorsqu\u2019on lui présente une paire d\u2019images opposant des personnes d\u2019orientation sexuelle différente, le programme obtient la bonne réponse dans une proportion de 81 % pour les hommes et 74 % pour les femmes.Les humains font moins bien: leur taux de réussite est, respectivement, de 61 % et 54 %.L\u2019initiative a soulevé une vague d\u2019indignation tant chez les scienti?ques qu\u2019auprès des organismes LGBTQ.Avec raison.La recherche est bourrée de biais méthodologiques et de remarques qui trahissent la vision unidimensionnelle, voire dépassée, des auteurs.Dans leur papier, les individus sont présumés homos ou hétéros, point barre.Quid des autres préférences sexuelles ?Tous les participants sont blancs, par ailleurs \u2013 un biais qui affecte d\u2019autres programmes de reconnaissance faciale.Au dire des chercheurs, les «non-Blancs gais » sont dif?ciles à trouver parce qu\u2019ils seraient moins présents sur les sites de rencontre.Mais, il n\u2019y a pas de souci, poursuivent-ils, car leurs résultats sont applicables à tous, si l\u2019on se ?e à la théorie de l\u2019imprégnation hormonale.Cette hypothèse veut que, pendant la vie intra-utérine, un bébé puisse être surexposé ou sous-exposé à des hormones, ce qui in?uence son orientation sexuelle \u2013 et au passage les traits de son visage.Selon les chercheurs, cette idée est « largement acceptée » en science.Ils devraient refaire leurs devoirs parce que ce n\u2019est pas le cas.L\u2019étude se lit comme un petit précis des préjugés envers les gais et les lesbiennes.«Les visages des hommes gais sont plus féminins et ceux des lesbiennes plus masculins », écrivent les chercheurs.« Les gais ont tendance à avoir des mâchoires plus ?nes et de plus longs nez, tandis que les lesbiennes ont des mâchoires plus larges », expliquent-ils.D\u2019autres perles?« Les lesbiennes tendent à porter moins de maquillage, ont les cheveux plus sombres et portent des vêtements moins décolletés » et « les gais ont moins de barbe ».La palme revient toutefois à cette phrase : « Conformément à l\u2019association entre les casquettes de baseball et la masculinité dans la culture américaine, les hommes hétérosexuels et les lesbiennes ont tendance à en porter.» Mais pourquoi vouloir à tout prix lire l\u2019homosexualité sur un visage?Pour prouver que la technologie le permet et qu\u2019elle pourrait être employée à mauvais escient par des régimes qui interdisent l\u2019homosexualité, se justi?ent les chercheurs.D\u2019un point de vue éthique, cette logique apparaît tordue.Qu\u2019ils soient bien intentionnés ou non, ces chercheurs sont tombés dans les mêmes pièges que les créateurs d\u2019autres systèmes de reconnaissance faciale, réputés pour leurs biais racistes ou sexistes : la machine n\u2019apprend pas de façon neutre.Elle apprend à discriminer comme le font les humains (plus précisément, comme son programmeur).Ainsi, elle perpétue et même ampli?e nos préjugés.À tel point que certains craignent qu\u2019on assiste à un retour de la physiognomonie, une pseudoscience qui avançait qu\u2019on pouvait déterminer la personnalité d\u2019un individu en étudiant ses attributs physiques.Cette idée a jadis justi?é la stigmatisation des Juifs et des Noirs, entre autres.Le danger est toujours là, mais la physiognomonie à la sauce IA promet de ratisser dangereusement plus large : des compagnies prévoient déjà lire sur les traits le quotient intellectuel, les af?liations politiques, les émotions et les troubles de santé mentale.lQS Le visage de la bêtise La reconnaissance faciale devrait opérer de façon neutre.Or, elle perpétue nos préjugés.L'intelligence arti?cielle apprend à discriminer comme le font les humains.Éditorial MARIE LAMBERT-CHAN @MLambertChan N I C O L E A L I N E L E G A U L T ROUTE 666 Quelques réactions à la dernière chronique de Serge Bouchard qui décrivait sa désillusion devant l\u2019Amérique de Trump.«Ce percutant Trump suscite des comportements extrêmes chez les Américains, mais également ici.De là cet article percutant.Merci de l\u2019avoir écrit avec autant de vérité.» \u2014 Daniel Tardif «Il est temps de rappeler au peuple américain les valeurs qui nous animent.C\u2019est un peuple en déclin, narcissique, incapable d\u2019ouverture envers ce monde qui évolue, qui se transforme.» \u2014 Fernand Roireau « Excellent résumé de la situation ! Félicitations M.Bou- chard! Votre plume est ef?cace et aiguisée.» \u2014 Sylvie Maranda DIX INVENTIONS QUÉBÉCOISES GÉNIALES « À mon avis, la meilleure invention est la serre écoénergétique.Quand on voit à quelle vitesse les terres arables disparaissent, cette serre est remarquable; surtout à l\u2019heure de l\u2019étalement urbain.C\u2019est dommage, mais le gouvernement du Québec a rarement protégé les agriculteurs et leurs terres; et pourtant, c\u2019est vital.» \u2014 Normand Ratelle OPIOÏDES: AUTOPSIE D\u2019UNE CRISE «Ce texte d\u2019Annie Labrecque est un bijou de vulgarisation et une source d\u2019information des plus pertinentes sur le sujet.Bravo et merci madame Labrecque.» \u2014 Serge Lauzière L\u2019ÉTONNANT BLOB «Si je comprends bien, les blobs sont des myxomycètes.Pourquoi ne pas l\u2019avoir dit ?J\u2019ai cru un moment qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019autre chose.Il y en a en effet au Québec.J\u2019en ai même photographié un près de chez moi, dans le marais Provencher, à Neuville.Les myxomycètes sont en effet fascinants.Quand j\u2019en ai entendu parler la première fois, ma conception du monde vivant a dû (encore !) s\u2019ajuster.Végétal ?Animal?De nombreux noyaux?Depuis, j\u2019ai appris que certains champignons étaient eux aussi polynucléés; mais c\u2019était pour moi une autre révolution, puisque je découvrais alors l\u2019association mycorhizienne ! Dire que certains croient que la science a déjà tout dévoilé du monde vivant\u2026 Il y a encore tant à apprendre.» \u2014 Aubert Tremblay LA PAMPA ARGENTINE DISPARAÎT SOUS L\u2019EAU « C\u2019est le lourd prix à payer pour notre irresponsabilité de capitalistes avides de pro?ts.Déboiser la planète a des conséquences désastreuses, comme le relate cet article.On est en train de faire la même chose avec les forêts tropicales.À quand un tribunal international pour crimes graves contre la nature?» \u2014 Roger Lapointe « Les monocultures détruisent la planète.Il faut bien s\u2019attendre à ce qu\u2019elle rouspète un peu\u2026» \u2014 Lyna-Lune Ippersiel APPEL À TOUS L\u2019équipe de Québec Science se lance un dé?: répondre à 100 questions portant sur la santé, un sujet qui nous préoccupe tous.Vous vous interrogez sur le diabète, les maladies cardiovasculaires, les maux de dos, le sommeil, la grippe, les problèmes de peau, etc.?Faites parvenir vos questions à notre adresse générale, sur Facebook ou sur Twitter.Nous sélectionnerons les meilleures et les inclurons dans un numéro spécial à paraître en mai 2018.Mots croisés DÉCEMBRE 2017 VOLUME 56, NUMÉRO 4 Rédactrice en chef Marie Lambert-Chan Reporters Marine Corniou, Annie Labrecque Collaborateurs Normand Baillargeon, Maxime Bilodeau, Serge Bouchard, Jean- François Cliche, Émilie Folie-Boivin, Solène Jonveaux, Nathalie Kinnard, Martine Letarte, Catherine Mathys, Etienne Plamondon Emond, Émélie Rivard-Boudreau, Guillaume Roy, Saturnome, Pierre Sormany Correcteur-réviseur Luc Asselin Directeur artistique François Émond Photographes/illustrateurs Olivier Croteau, Jessica Deeks, Frefon, Ohara Hale, Jean-François Hamelin, Nicole-Aline Legault, Jeannot Lévesque, Guillaume Roy, Alberto Seveso, Vigg Éditrice Suzanne Lareau Coordonnatrice des opérations Michèle Daoust Comptabilité Mimi Bensaid Chargée de projet, marketing et partenariats Stéphanie Ravier Attachée de presse Stéphanie Couillard Vice-présidente marketing et service à la clientèle Josée Monette Publicité Claudine Mailloux 450 929-1921 514 909-4601 cmailloux@velo.qc.ca Chantal Verdon 418 559-2162 514 521-8356 poste 402 cverdon@velo.qc.ca Impression Transcontinental Interweb Distribution Messageries Dynamiques Parution: 15 novembre 2017 (542e numéro) Québec Science est publié par Vélo Québec Éditions.Dépôt légal: Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada: ISSN-0021-6127 Envoi Poste-Publications Convention no 40065387.© Copyright 2017 \u2013 La Revue Québec Science.Tous droits de reproduction, de traduction et d\u2019adaptation réservés.Indexé dans Québec Science reçoit l\u2019aide ?nancière du ministère de l\u2019Économie, de la Science et de l'Innovation du Québec.Nous reconnaissons l\u2019appui ?nancier du gouvernement du Canada.Le magazine Québec Science est imprimé sur du papier certi?é FSC® (Forest Stewardship Council®), donc issu de forêts bien gérées et d\u2019autres sources responsables.C M C A A U D I T E D Écrivez-nous courrier@quebecscience.qc.ca 1251, Rachel Est, Montréal (Qc) H2J 2J9 Suivez-nous www.quebecscience.qc.ca Abonnez-vous www.quebecscience.qc.ca/ abonnez-vous 514-521-8356 poste 504 1-800-567-8356 poste 504 Un changement d\u2019adresse : changementqs@velo.qc.ca QUÉBEC SCIENCE 5 DÉCEMBRE 2017 QUÉBEC SCIENCE 6 DÉCEMBRE 2017 Le cabinet des curiosités Sur cet étage du pavillon Samuel- Bronfman, à l\u2019Université de Montréal, l\u2019ambiance est feutrée, lumineuse et quasi solennelle.Nous sommes dans la bibliothèque des livres rares et anciens, qui abrite une collection inestimable : plus de 150 000 documents, livres, peintures et objets.Dans l\u2019une des pièces, une tablette d\u2019argile 1 de 4 000 ans côtoie un parchemin du XIIe siècle et un manuscrit du Moyen Âge 2 qui daterait du XIVe ! En circulant entre ces trésors du passé, auxquels Québec Science a eu un accès privilégié, une odeur particulière se perçoit, à mille lieues de celle émanant de l\u2019encre des livres modernes.Des notes boisées dans certains recoins, des ef?uves de vieux papier en d\u2019autres.L\u2019histoire de la bibliothèque commence dès la fondation de l\u2019Université de Montréal, en 1878.Celle-ci s\u2019agrandit au fur et à mesure des dons et des legs de la part de particuliers, de la communauté ou de diplômés.Elle abrite plusieurs collections importantes, dont celles nommées Baby et Melzack.« La bibliothèque est reconnue pour ses nombreux livres concernant l\u2019histoire du Canada et de la Nouvelle-France 3 , notamment grâce à ces deux collections », explique notre guide, le bibliothécaire Normand Trudel 4 .Lorsque des livres anciens arrivent à la bibliothèque, ils sont minutieusement inspectés pour s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019y a pas de trace de vers, car ces derniers risqueraient de contaminer les autres livres.La température et le taux d\u2019humidité sont contrôlés.La luminosité est également corrigée à l\u2019aide de ?ltres anti-UV ajoutés aux néons pour empêcher la décoloration des reliures.« Auparavant, on portait des gants pour manipuler les livres, mais des études récentes ont démontré qu\u2019en se nettoyant les mains au préalable avec du gel antiseptique, il n\u2019y avait pas de problème.C\u2019est d\u2019ailleurs préférable sans les gants, car on perdait de la dextérité », précise le bibliothécaire.Seulement au toucher, Normand Trudel peut estimer la période à laquelle le livre a été imprimé.Le parchemin qui apparaît dès le IIe siècle avant Jésus Christ, était couramment utilisé en Europe au XIIIe siècle.Au Moyen Âge, les manuscrits étaient fabriqués sur du parchemin ou du vélin, à partir de la peau d\u2019un animal.Le papier, quant à lui, a pris son essor au XVe siècle.La reliure et la couverture donnent aussi des indices sur l\u2019origine du manuscrit.Souvent présentés dans des reliures de couleurs uniformes, les premiers livres imprimés sont sobres.Au ?l des siècles, ces reliures ont été ensuite ?nement décorées de gravures ou de lignes d\u2019or.Paradoxalement, les livres les plus vieux se sont mieux préservés que ceux du XIXe siècle.« Les livres du XIXe siècle sont jaunis et ne sont pas en bonne condition.On ne peut même pas les ouvrir, car ils s\u2019effritent et tachent les doigts, souligne Normand Trudel.Plus on recule dans le temps, plus le livre est résistant.Les gens s\u2019imaginent que les livres du Moyen Âge tombent en poussière, mais ils sont au contraire très robustes.Le livre était précieux à cette époque et il était conçu pour durer.» FENÊTRES SUR LE PASSÉ Au-delà du livre lui-même, ce qui le rend encore plus précieux aux yeux du conservateur, c\u2019est l\u2019histoire qu\u2019il porte.Certains Une incursion dans le monde des ouvrages rares et anciens.Des livres avec une histoire 5 4 1 2 P H O T O S : A N N I E L A B R E C Q U E - A M É L I E P H I L I B E R T - U N I V E R S I T É D E M O N T R É A L QUÉBEC SCIENCE 7 DÉCEMBRE 2017 ont été abîmés volontairement pour censurer des passages.Ce sont des livres mis à l\u2019Index, interdits par l\u2019Église catholique au XVIe siècle.La bibliothèque en possède quelques-uns, dont le Nouveau Testament traduit par Érasme.L\u2019ouvrage a reçu plusieurs coups de poignard.« On a aussi biffé 5 le visage des personnages et des corps nus à l\u2019intérieur », remarque Normand Trudel.D\u2019autres livres ont connu une ?n encore plus tragique : ils étaient carrément brûlés.Par ailleurs, les œuvres ont souvent voyagé entre différents propriétaires.Il était commun de retrouver dans les premières pages du livre ce qu\u2019on appelle un ex-libris, une inscription indiquant le nom du propriétaire du livre, avec les armoiries ou une note manuscrite 6 .Et si le livre changeait de mains, le nouveau propriétaire ajoutait alors son nom.« On peut ainsi trouver un manuscrit avec plusieurs noms et suivre son parcours à travers l\u2019histoire », explique le spécialiste des livres anciens.Comme celui ayant d\u2019abord appartenu à la noblesse française, puis qui s\u2019est retrouvé en Nouvelle-France, entre les mains de l\u2019une des premières familles canadiennes-fran- çaises, celle de Charles Le Moyne, baron de Longueuil.Ou encore celui qui contient les sermons de saint Augustin et qui a traversé l\u2019Atlantique avec les jésuites 7 .Il est l\u2019un des premiers livres ayant atteint la Nouvelle-France en 1632, alors que les Français reprennent possession du territoire.D\u2019autres permettent une incursion plus personnelle, comme ce livre, Les remèdes des maladies du corps humain, paru en 1702, où l\u2019on découvre une parcelle de l\u2019âme du propriétaire.« Joseph Denoix, qui possédait ce livre, y a consigné sa douleur lors de la mort de son ?ls en 1756.Il a écrit cette note en plein milieu de la nuit.C\u2019est fascinant, car je suis certain qu\u2019il ne s\u2019imaginait pas que, 300 ans plus tard, nous le lirions », songe Normand Trudel.Puisque le papier était un support rare à cette époque \u2013 et par conséquent recherché \u2013 il était commun de trouver à l\u2019intérieur des livres des exercices d\u2019écriture, des dessins, des recettes ou, comme dans ce cas-ci, des con?dences.Ces ouvrages avec des marques de provenance sont si nombreux, que la bibliothèque en constituera un répertoire l\u2019été prochain.Les livres seront alors photographiés et l\u2019ex-libris mis en contexte pour mieux comprendre l\u2019histoire et ainsi diffuser ces tranches du passé auprès du grand public.lQS Un trésor caché Les anecdotes et les surprises abondent dans cette bibliothèque.Par exemple, cet automne, des conservateurs américains de la New York Public Library ont contacté Normand Trudel, après avoir découvert que l\u2019Université de Montréal possède un exemplaire complet d\u2019un livre de la botaniste Anna Atkins.Il s\u2019agit de la première femme à publier, en 1843, des photographies selon un procédé monochrome, le cyanotype, que vient tout juste d\u2019inventer son collaborateur John Frederick William Herschel.Il ne resterait que 17 exemplaires connus dans le monde, la plupart étant incomplets.Normand Trudel part alors à sa recherche et le trouve en très bon état dans la collection du botaniste Marie-Victorin.Dans les premières pages, on peut y lire qu\u2019il a appartenu à la famille Herschel.« Lorsque j\u2019ai envoyé les photos à New York, ils sont devenus fous.Pour eux, c\u2019est probablement l\u2019un des exemplaires les plus précieux ! Il est passé entre les mains de la famille Herschel et est donc en lien direct avec Anna Atkins », remarque Normand Trudel.Les Américains en sont si ravis qu\u2019ils sont venus très récemment consulter le précieux document.Une exposition sera montée l\u2019an prochain et mettra l\u2019ouvrage à l\u2019honneur.« En 2004, un exemplaire du livre d\u2019Anna Atkins s\u2019est vendu aux enchères pour un demi-million de dollars », raconte M.Trudel.Le bibliothécaire est donc convaincu que son livre, dont il ne manque pas une page, a une valeur inestimable.3 7 6 D ans toute série télé policière qui se respecte, les enquêteurs n\u2019oublient jamais de relever les empreintes digitales sur les scènes de crime.Et pour cause, ces motifs sont uniques.C\u2019est en tout cas ce qu\u2019on répète partout.La probabilité que deux humains possèdent les mêmes empreintes serait de une sur 64 milliards à une sur 113 milliards, peut-on lire auprès de nombreuses sources ?ables.Vraiment ?« Les chiffres qui circulent à propos de la soi-disant unicité des empreintes sont en fait anecdotiques et ne reposent sur aucune analyse scienti?que rigoureuse.Les autorités policières nous ont fait croire que les \u201cempreintes ne mentent pas\u201d.C\u2019est faux », s\u2019insurge Anil Jain, du département d\u2019informatique de la Michigan State University.Il fait partie d\u2019un quatuor de chercheurs de l\u2019Association américaine pour l\u2019avancement des sciences (AAAS), qui ont signé en octobre un rapport sur l\u2019utilisation en criminologie des empreintes digitales «latentes», c\u2019est-à-dire laissées involontairement sur des objets ou des surfaces.Leur conclusion: « La science ne peut pas prouver qu\u2019une empreinte est unique», résume-t-il.Et on ne peut donc pas condamner quelqu\u2019un hors de tout doute en se ?ant à ce seul indice.Cela ne surprend guère Alexandre Beaudoin, vice-président de l\u2019International Association for Identi?cation, le plus grand regroupement de professionnels des sciences judiciaires.« Les empreintes digitales sont utilisées depuis plus de 100 ans.C\u2019est vrai que le dogme a longtemps été de s\u2019en servir pour identi?er un suspect avec certitude.Aujourd\u2019hui, l\u2019analyse des empreintes est soumise à des processus rigoureux, du moins au Canada, où tous les policiers reçoivent la même formation standardisée.Les empreintes sont souvent utilisées, comme preuve circonstancielle très forte, mais plus comme preuve absolue », explique ce spécialiste.Aux États-Unis, la situation est différente.« L\u2019argument selon lequel deux empreintes digitales concordent à 100% est toujours utilisé en cour », déplore Anil Jain, rappelant que les erreurs sont rares, mais qu\u2019il y en a.C\u2019est loin d\u2019être la première fois que des scienti?ques américains tirent la sonnette d\u2019alarme.En 2009, un rapport du Conseil national de la recherche des États-Unis concluait que la science judiciaire ne reposait pas sur des études rigoureuses, et qu\u2019il était souvent impossible d\u2019en valider les prémisses et les techniques.En 2016, c\u2019est la subjectivité des analyses qui était dénoncée par le Conseil du président sur la science et la technologie, qui fustigeait les prétentions d\u2019infaillibilité brandies devant les tribunaux.Le rapport de l\u2019AAAS émet également des réserves quant aux algorithmes de comparaison mis au point par des ?rmes privées.Il souligne le manque de connaissances sur la variabilité des empreintes laissées par un même doigt (selon la porosité de la surface, par exemple) et mentionne le risque de biais cognitif de l\u2019enquêteur, et d\u2019erreurs liées au manque de formation.Au total, le groupe émet 14 recommandations.« En fait, le rapport insiste sur l\u2019importance de poursuivre les recherches et de faire évoluer la science », observe Alexandre Beaudoin.Un appel d\u2019autant plus urgent que l\u2019administration Trump a mis ?n, en juillet dernier, au ?nancement de la National Commission on Forensic Science, un groupe de 30 scienti?ques et juristes dont le mandat était d\u2019améliorer la ?abilité des sciences judiciaires.lQS QUÉBEC SCIENCE 8 DÉCEMBRE 2017 Pas si ?ables, ces empreintes ! Uniques, les empreintes digitales ?La science ne l\u2019a jamais prouvé, avertissent des chercheurs.Par Marine Corniou SUR LE VIF V A N B L I Z N E T S O V / I S T O C K P H O T O Comment se forment les empreintes digitales ?Les empreintes (ou dermatoglyphes) se forment avant la naissance, entre la dixième et la vingt-quatrième semaine de grossesse.Elles sont façonnées par les gènes, mais aussi par l\u2019environnement dans lequel se développe le fœtus, notamment par les mouvements du liquide amniotique, les frottements des doigts entre eux ou contre les structures utérines. QUÉBEC SCIENCE 9 DÉCEMBRE 2017 Darwin aurait aimé Wikipédia En 1865, Darwin se demandait si les ouvrages généraux et populaires pouvaient avoir la même importance que le travail des chercheurs pour faire avancer la science.Une récente étude du MIT et de l\u2019université de Pittsburgh reprend l\u2019idée du naturaliste.L\u2019information qui provient de sources destinées au grand public peut-elle in?uencer les travaux scienti?ques à venir ?En gros, Wikipédia a-t-elle plus de pouvoir que l\u2019on pensait ?Plus grande encyclopédie en ligne, Wikipédia contient des millions d\u2019articles écrits et retravaillés par une poignée d\u2019éditeurs.Bien qu\u2019ils ne soient pas représentatifs de la population (seulement 13 % de femmes), ils sont tenus de suivre des règles pour éviter les biais et s\u2019assurer de l\u2019exactitude des articles.Une étude de 2005 indique que les imprécisions trouvées dans Wikipédia sont comparables à celles de l\u2019encyclopédie Britannica, pourtant considérée plus crédible.Or, la présente étude indique que Wikipédia n\u2019est pas qu\u2019un vaste dépositaire de connaissances, mais qu\u2019elle in?uence aussi le cours des nouvelles recherches.En somme, Darwin avait raison (encore une fois).Si Wikipédia a peu d\u2019impact sur les découvertes elles-mêmes, elle permet de disséminer ces nouvelles connaissances qui, à leur tour, conditionneront les études subséquentes.En mesurant la fréquence des mots, les chercheurs ont trouvé que les termes utilisés dans Wikipédia pour décrire un phénomène ?nissent par trouver leur place dans les revues savantes.L\u2019encyclopédie in?uencerait ainsi environ un mot sur 300 dans la littérature scienti?que.Toutefois, cette in?uence se ferait davantage sentir dans les publications moins connues.Elle serait aussi plus grande dans les pays moins riches: les chercheurs y ont dif?cilement accès aux abonnements coûteux des grandes revues et, par conséquent, se reposent davantage sur Wikipédia.L\u2019encyclopédie est donc non seulement un moyen de faire connaître la recherche au grand public, mais aussi un formidable catalyseur pour l\u2019avancement de la science.Au ?nal, Wikipédia rend la science plus accessible et la science le lui rend bien.lQS Technopop CATHERINE MATHYS @Mathysc En langue des signes québécoise (LSQ), les mots « comète », « astéroïde », « exoplanète » et «big bang» n\u2019existent pas.Du moins, pas encore.Car une équipe de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) construit présentement un lexique en astronomie pour les personnes sourdes ou malentendantes.« Nous voulons créer des signes pour une cinquantaine de termes a?n de rendre l\u2019astronomie accessible à ces personnes », explique Pierre Chastenay, professeur de didactique des sciences à l\u2019UQAM et animateur de l\u2019émission Les électrons libres à Télé-Québec.Il fait équipe avec Anne-Marie Parisot, professeure de linguistique et experte de la LSQ, ainsi qu\u2019avec trois «signeurs».Ensemble, ils imaginent les meilleurs signes pour illustrer le vocabulaire astronomique.Ils les soumettront par la suite à des groupes de signeurs qui évalueront leur acceptabilité.La tâche est plus ardue qu\u2019il n\u2019y paraît.Par exemple, pour traduire correctement le concept de « planète naine », il ne suffit pas d\u2019utiliser la combinaison des signes « planète » et « naine ».« Dans un monde idéal, on inventerait un nouveau signe qui expliquerait l\u2019essence même d\u2019une planète naine », indique Pierre Chastenay, aussi membre de l\u2019Union astronomique internationale qui chapeaute le projet.Mais encore faut-il s\u2019entendre sur ce qu\u2019est une planète naine, un terme qui ne fait toujours pas consensus chez les astronomes depuis la rétrogradation de Pluton.«Alors, s\u2019interroge-t-il, comment créer un signe qui a du sens, sans le contaminer par ce débat?Voilà tout un dé?! » Heureusement, « la langue des signes recèle un fort potentiel visuel qui peut nous aider à décrire la réalité, mieux que ne le fait parfois le français qui est très linéaire, très arbitraire», af?rme Anne-Marie Parisot.Prenons la Voie lactée.En français, l\u2019expression désigne à la fois notre galaxie en entier et sa portion qui nous est parfois visible la nuit sous forme de bande blanchâtre.«Avec la LSQ, nous pouvons mettre au point deux signes différents : le premier qui mime la forme de la galaxie avec ses bras spiraux et le second, la bande dont la lumière diffuse provient des étoiles », dit-elle en joignant le geste à la parole.Pour évoquer la bande, elle lève la main droite, laisse ses doigts pianoter dans l\u2019air (les étoiles) en balayant l\u2019espace (la bande) vers la droite.« C\u2019est une proposition parmi d\u2019autres », prévient-elle.La langue des signes peut même éviter certaines méprises.« Chez les personnes entendantes, plusieurs croient à tort que le mot \u201cannée-lumière\u201d fait référence au temps, alors que c\u2019est une unité de distance, donne en exemple Pierre Chastenay.Nous avons l\u2019occasion de créer un signe qui évitera cette confusion.» Comme quoi une image vaut vraiment mille mots.lQS M.L.-C.Parler d\u2019astronomie en langue des signes QUÉBEC SCIENCE 10 DÉCEMBRE 2017 E n septembre dernier, le Kényan Eliud Kipchoge remportait le marathon de Berlin sous la pluie avec un chrono ?nal de 2 heures, 3 minutes et 32 secondes.Il est passé près de battre le record du monde détenu par un autre Kényan, Dennis Kimetto.Peu importe, puisqu\u2019il est le recordman of?cieux: le 6 mai 2017, en Italie, il a complété en 2 heures et 25 secondes un «faux» marathon organisé dans des conditions hyper contrôlées par la compagnie Nike.Kipchoge est le digne successeur d\u2019une longue lignée de Kényans qui dominent les longues distances de course à pied depuis les Jeux de Mexico en 1968.Leur performance exceptionnelle fascine les scienti?ques qui s\u2019évertuent à en décoder les mécanismes.François Prince est de ceux-là.Chercheur en kinésiologie de l\u2019Université de Montréal, il a multiplié les séjours au Kenya pour mieux décortiquer les mouvements des coureurs en action à l\u2019aide de photos et de vidéos.Au printemps 2018, il recueillera également des mesures 3D de leur morphologie.Toutes ces données permettront de comparer les coureurs kényans et canadiens.« La masse musculaire moins importante dans les membres inférieurs et l\u2019utilisation de mouvements ultra efficaces lors de la propulsion expliqueraient en partie la performance phénoménale des coureurs du Kenya », avance-t-il.À ce jour, aucun facteur physiologique ou même génétique n\u2019a pu expliquer à lui seul la suprématie des Kényans.«On ne note aucune différence dans leurs capacités cardiovasculaires et respiratoires ou dans leur composition sanguine », précise François Prince.C\u2019est aussi la conclusion d\u2019une étude britannique publiée en 2012 dans le International Journal of Sports Physiology and Performance.« À ce jour, aucun trait génétique et peu de caractéristiques physiologiques (VO 2 max [NDLR : consommation maximale d\u2019oxygène], ?bre musculaire squelettique, pro?l enzymatique ou l\u2019alimentation) ou d\u2019avantages hématologiques (masse totale d\u2019hémoglobine, volume sanguin total) ont été identi?és pour expliquer de façon concluante le succès unique des coureurs de l\u2019Afrique de l\u2019Est», y écrivent les auteurs Randall L.Wilber et Yannis Pitsiladis.Jusqu\u2019à maintenant, François Prince observe plutôt chez les coureurs kényans une foulée beaucoup plus grande que celle de leurs homologues nord-américains.Elle est d\u2019une telle amplitude que le talon touche pratiquement les fesses.Selon le chercheur, les Kényans maîtrisent cette technique dès l\u2019enfance, car ils doivent franchir de longues distances pour se rendre à l\u2019école.Le corps s\u2019adapte alors pour économiser le plus d\u2019énergie possible.Ils consolident ensuite cet apprentissage lorsqu\u2019ils deviennent des athlètes professionnels.Les recherches scientifiques abondent dans ce sens.Toujours dans leur étude de 2012, Wilber et Pitsiladis mentionnent que l\u2019exercice aérobique régulier en bas âge comme moyen de transport explique en partie le succès de ces coureurs.Parmi les athlètes kényans de calibre international sondés par le chercheur Vincent Onywera de l\u2019université Kenyatta de Nairobi, en 2006, 81% couraient chaque jour pour aller à l\u2019école, comparativement à 22% des participants du groupe contrôle représentant la population kényane en général.« Depuis que j\u2019ai 5 ans, je cours 6 km par jour pour aller à l\u2019école», a con?rmé Cornelius Krop Kapel, un coureur de 22 ans rencontré à Mosoriot, au Kenya, lors d\u2019un camp d\u2019entraînement de l\u2019organisme canadien Run for Life.La course lui permettait Pourquoi les Kényans courent-ils si vite ?Des chercheurs désirent percer les secrets de ces as des longues distances qui ra?ent les podiums depuis près de 50 ans.Par Émélie Rivard-Boudreau SUR LE VIF A R M A N D O B A B A N I / L A P R E S S E C A N A D I E N N E Eliud Kipchoge au ?l d\u2018arrivée du marathon de Berlin 2017 QUÉBEC SCIENCE 11 DÉCEMBRE 2017 w Éviter de manger trop de fruits et légumes ?S\u2019assurer d\u2019ingérer suf?samment de gras saturés ?C\u2019est ce que suggéraient les manchettes qui rapportaient les résultats de l\u2019étude PURE (Prospective Urban Rural Epidemiology) parus en août dans The Lancet.En lisant les journaux, un ermite fraîchement sorti de son isolement aurait sans doute été inquiet à l\u2019idée de s\u2019être mal nourri pendant si longtemps.Comme façon de célébrer son retour en société, cuire deux fois moins de brocolis dans deux fois plus de beurre peut se défendre.Mais comme conseil de santé, c\u2019est moins sûr\u2026 Les chiffres, il faut le dire, sont impressionnants : plus de 135 000 participants, issus de 18 pays, ont donné le détail de leur alimentation à des dizaines de chercheurs, puis ont été suivis pendant une moyenne de 7 ans et demi.Au bout du compte, les auteurs de PURE ont conclu que l\u2019effet protecteur des fruits et légumes contre les maladies cardiovasculaires n\u2019était pas signi?catif.En effet, le groupe dans lequel il y a eu le moins de décès (toutes causes confondues) fut celui qui mangeait trois à quatre portions de fruits et légumes par jour \u2013 soit moins de la moitié de ce qui est généralement recommandé.Et les données sur les gras saturés montrent que le quintile qui en consommait le plus a subi 21 % moins d\u2019accidents vasculaires cérébraux que le dernier quintile.Alors, on fait quoi ?On double notre consommation de cheeseburgers (en prenant bien soin d\u2019en retirer le cornichon) ?En fait, avant de mettre à la poubelle l\u2019avis très majoritaire des nutritionnistes, il vaut mieux jeter un œil à la méthodologie de l\u2019étude PURE.D\u2019abord, une partie des données provient d\u2019Europe et d\u2019Amérique du Nord, mais le gros des participants résident dans le monde « en développement », dans des pays comme le Bangladesh, la Malaisie, le Pakistan et le Zimbabwe.Ce n\u2019est pas un défaut en soi, puisque PURE visait justement à corriger le fait que la plupart des études sur la nutrition portent exclusivement sur des populations occidentales.Selon toute vraisemblance, cela a fortement déformé le portrait.Ainsi, en classant les participants en quintiles du plus riche au plus défavorisé, les chercheurs se sont retrouvés avec un groupe qui comprenait beaucoup de gens très pauvres qui ne mangent pas toujours à leur faim.D\u2019ailleurs, il n\u2019est guère étonnant que PURE ait conclu que la consommation de glucides était associée à un risque accru de mortalité générale : les plus pauvres du tiers- monde doivent souvent se contenter de riz blanc (composé principalement de glucides), en plus d\u2019être exposés à toutes sortes de risques sanitaires.À l\u2019inverse, le quintile le plus riche était nettement mieux nourri, plus instruit, fumait beaucoup moins et faisait plus d\u2019exercice, tous des facteurs de prévention importants.Ces gens aisés mangeaient aussi plus de fruits et légumes que les autres.Voilà pourquoi le modèle mathématique de PURE a forcément réduit l\u2019importance des végétaux dans la prévention \u2013 mais c\u2019est plus un artéfact statistique qu\u2019autre chose.De même, les mieux nantis étaient aussi ceux qui consommaient le plus de viande, et donc davantage de gras saturé.Mais comme on vient de le voir, un lot de facteurs protecteurs ont complètement masqué les inconvénients des gras saturés.Bref, contrairement à ce que l\u2019agence de presse Reuters et bien d\u2019autres médias (par ailleurs sérieux) ont laissé entendre, cette étude-là ne posait pas un « dé?aux conventions alimentaires », mais plutôt un dé?à la manière usuelle qu\u2019ont les journalistes de rapporter ce type de résultats.lQS Attention aux légumes ?Polémique JEAN-FRANÇOIS CLICHE @clicjf de réduire la durée du trajet, mais aussi d\u2019éviter d\u2019être puni par les professeurs s\u2019il arrivait en retard, précise-t-il.Cela étant dit, tous les coureurs kényans ne naissent pas égaux: ceux provenant des hauts plateaux, notamment la province de la vallée du Rift, et ceux issus du groupe ethnique des Kalenjin, sont particulièrement doués.Parmi les 404 coureurs d\u2019élite kényans étudiés par Vincent Onywera, 81% sont nés dans la vallée du Rift et 76% sont des Kalenjin.Selon plusieurs études, leur secret résiderait entre autres dans l\u2019adaptation physiologique à l\u2019altitude, et ce, dès la vie intra-utérine.« Une meilleure oxygénation dans le ventre de la mère favoriserait aussi une meilleure oxygénation du cerveau du bébé », indique François Billaut, chercheur en physiologie de l\u2019Université Laval, qui a montré les effets béné?ques liés au fait de vivre et de s\u2019entraîner à plus de 2000m d\u2019altitude.Le corps s\u2019adapte à ces conditions en augmentant la sécrétion de la fameuse érythropoïétine, l\u2019hormone connue aussi sous le nom d\u2019EPO.Celle-ci accroît le nombre de globules rouges dans le sang et améliore du coup l\u2019apport en oxygène.Il n\u2019est donc guère étonnant que l\u2019une des destinations de choix des marathoniens du monde entier soit Iten, une petite bourgade de la vallée du Rift située à plus de 2 400 m d\u2019altitude.COURIR VERS UNE MEILLEURE VIE Si les Kényans surpassent si facilement leurs compétiteurs, c\u2019est aussi parce que la course est une échappatoire à la pauvreté.L\u2019étude du chercheur Vincent Onywera a montré que sur les 404 athlètes sondés, 33% couraient d\u2019abord et avant tout pour gagner de l\u2019argent.« Je cours pour améliorer mon style de vie et changer la communauté d\u2019où je viens », con?e d\u2019ailleurs Cornelius Krop Kapel.Cela laisse dire à Fabien Abejean, psychologue sportif montréalais, que la conception du sport et les sources de motivation diffèrent selon les régions du globe.« Dans les pays d\u2019Afrique et d\u2019Asie, le sport peut être un vecteur d\u2019ascension sociale », indique-t-il.Et personne n\u2019incarne mieux cet espoir que Kipchoge, Kimetto et leurs prédécesseurs.Leurs exploits nourrissent l\u2019imagination de leurs émules qui aspirent au même destin, voire mieux : devenir celui qui réussira à courir un marathon sous la barre mythique des deux heures ! lQS QUÉBEC SCIENCE 12 DÉCEMBRE 2017 U n sudoku; une devinette; un tour de prestigitation; un roman policier; un carré magique; une illusion d\u2019optique; un paradoxe; un casse-tête; des mots croisés.Voilà un ensemble d\u2019éléments hétéroclites \u2013 du moins à première vue.Mais vous décèlerez sans doute quelque chose de commun dans cet inventaire à la Prévert.Vous y êtes?Tous ces éléments renferment une énigme, quelque chose d\u2019inattendu, d\u2019inexpliqué, de contraire à l\u2019ordre usuel des choses.Une dif?culté, en somme, que notre esprit souhaite comprendre pour rétablir la «normalité», si cela est possible.Ces amusements de l\u2019esprit, parfois fort simples, comme les mots croisés ou les sudokus, parfois in?niment complexes, comme le paradoxe de Condorcet, jouent un rôle non négligeable en science.Ils sont une constante universelle de l\u2019esprit humain, dont on trouve des traces depuis le moment où le Sphinx pose à Œdipe la fameuse énigme, dans la mythologie grecque, jusqu\u2019à nos jours.Résoudre une énigme, c\u2019est parfois l\u2019essence même de la démarche scienti?que.Ainsi, en observant des billes roulant sur un plan incliné, Galilée est confronté à un mystère : pourquoi ces objets semblent-ils accélérer dans leur course ?Son intuition l'amènera à ?nalement élaborer la loi de la chute des corps.À l\u2019inverse, il arrive qu\u2019une énigme émerge d\u2019une expérimentation.Un exemple?À la ?n du XIXe siècle, on pensait que la lumière était une onde qui se propageait à travers un médium appelé « éther ».Entre 1881 et 1887, Albert Abraham Michelson et Edward Williams Morley, ont mené des expériences pour le détecter.L\u2019idée était la suivante: la Terre se déplace autour du Soleil à environ 30 km/s et, par dé?nition, elle le fait en traversant l\u2019éther.Cela doit produire un « vent d\u2019éther », un peu comme le déplacement à vélo produit un « vent » sur notre visage.La lumière devrait donc subir l\u2019in?uence de ce vent.Nos deux expérimentateurs ont donc projeté un faisceau lumineux dans le sens du vent d\u2019éther et, simultanément, un autre perpendiculaire à lui, pour déceler une différence entre les temps qu\u2019auraient mis ces deux faisceaux pour parcourir des distances identiques.Or, ils n\u2019ont décelé aucune différence! L\u2019expérience a été maintes fois reproduite depuis, avec des instruments bien plus précis, mais on obtint toujours le même résultat.Cette expérience posait à la physique une formidable énigme.Elle fut résolue en 1905, par Albert Einstein et sa théorie de la Relativité restreinte.Autre exemple, celui du dernier théorème de Fermat.Au XVIIe siècle, en France, Pierre de Fermat, avocat et mathématicien amateur, lit dans un ouvrage ancien qu\u2019il existe ce qu\u2019on appelle des « triplets pythagoriciens», c\u2019est-à-dire des entiers Le pouvoir des énigmes Les devinettes, les illusions et les casse-têtes ne sont pas que des amusements.Ils sont aussi de véritables moteurs pour la science.Je doute donc je suis NORMAND BAILLARGEON @nb58 I L L U S T R A T I O N : V I G G QUÉBEC SCIENCE 13 DÉCEMBRE 2017 naturels (x, y, z) qui, élevés au carré, véri- ?ent : x2 + y2 = z2.C\u2019est le cas pour 3, 4 et 5, puisque: 32 + 42 = 52.Même chose pour 5, 12 et 13.Mais qu\u2019en est-il des exposants n plus grands que 2 ?Fermat écrit dans la marge du livre que, dans ces cas, il n\u2019y a pas de nombres entiers naturels non nuls qui véri?ent xn + yn = zn.Il a trouvé, dit-il, «une démonstration véritablement merveilleuse » de ce qu\u2019il af?rme.Hélas, ajoute-t-il, la marge du livre est trop petite pour qu\u2019il puisse la noter ! La réputation de Fermat était telle qu\u2019on le prendra au sérieux durant des siècles.D\u2019innombrables personnes, depuis des amateurs jusqu\u2019aux génies reconnus, tenteront de prouver ce «dernier théorème».Il sera en?n démontré en 1994, par le mathématicien britannique Andrew Wiles.Chaque fois, l\u2019énigme devient une machine à stimuler l\u2019imagination et c\u2019est probablement ce qu\u2019Einstein avait en tête quand il af?rmait que « l\u2019imagination est plus importante que le savoir ».Elle est si puissante que certains chercheurs réalisent des expériences de pensée, c\u2019est-à-dire entièrement dans leur tête.Le goût des énigmes est si grand et si commun qu\u2019elles pourraient constituer d\u2019intéressants outils didactiques.À condition d\u2019éviter certains écueils, bien sûr.Car je vois aussi (au moins) un danger à cette attirance pour les mystères.Il surgit quand on persiste à voir une énigme là où il n\u2019y en a pas et qu\u2019on lui cherche une explication en écartant celles qui nient l\u2019existence de l\u2019énigme.Vous avez deviné : c\u2019est ce qui se produit parfois avec les théories conspirationnistes\u2026 Je me demande donc si, dans l\u2019enseignement des sciences, on tire vraiment pro?t des énigmes, de ces situations où nos modes de pensée sont en quelque sorte pris en défaut, ce qui nous oblige à tenter de comprendre comment et pourquoi, en faisant appel à notre savoir et notre imagination.Enseignants de science, qu\u2019en pensez-vous?Utilisez-vous les énigmes?Comment ?Racontez-moi en m\u2019écrivant à courrier@quebecscience.qc.calQS Terre-Neuve : un peuplement chaotique Terre-Neuve a beau être isolée, elle a été la terre promise d\u2019au moins trois populations autochtones culturellement distinctes, arrivées en autant de vagues au cours de la préhistoire.C\u2019est ce que révèle une étude publiée dans Current Biology par des chercheurs des universités McMaster et Memorial.On savait déjà que les premiers Autochtones avaient atteint le Labrador, il y a 10 000 ans; et Terre-Neuve, il y a 6 000 ans.On ne connaissait toutefois pas les liens de parenté entre les groupes qui s\u2019y sont succédé: les « archaïques maritimes », les paléo-Esquimaux et les Béothuks.Pour mieux comprendre leur arbre généalogique, les chercheurs ont prélevé de l\u2019ADN sur des os et des dents de 74 individus issus de collections muséales, dont un adulte enterré à L\u2019Anse Amour au Labrador il y a 7 700 ans.Ils ont découvert que les Béothuks, qui étaient présents lors de l\u2019arrivée des Européens, ne sont pas les descendants des peuples plus anciens, contrairement à ce qu\u2019on pensait.Il s\u2019agit de populations génétiquement très distantes.L\u2019analyse con?rme aussi ce que les archéologues soupçonnaient : pour des raisons obscures, peut-être climatiques, l\u2019île s\u2019est dépeuplée pendant quelques siècles, entre 3 400 et 2 800 ans avant aujourd\u2019hui, pour être ensuite à nouveau colonisée.M.C.Atlas d\u2019un monde sous terre Des scienti?ques néerlandais ont réussi, après une quinzaine d\u2019années de travail, à constituer un atlas d\u2019anciennes plaques tectoniques.Ce document présente 94 plaques qui étaient à la surface de la Terre, il y a très longtemps, et maintenant si profondément enfouies qu\u2019elles étaient jusqu\u2019à maintenant indétectables.Lorsqu\u2019une plaque plonge sous une autre \u2013 un phénomène appelé «subduction» \u2013 elle s\u2019enfonce dans le manteau terrestre.On considérait alors cette plaque plongeante comme « morte ».Grâce aux ondes sismiques, les chercheurs de l\u2019université d\u2019Utrecht ont pu générer des images par tomographie pour ainsi voir comment celle-ci se déplace et s\u2019enfonce encore plus profondément, jusqu\u2019à 2 900 km sous terre ! Ces plaques, qui peuvent être vieilles de 300 millions d\u2019années, donneront de précieuses informations sur le passé de la Terre, comme l\u2019état du climat, du niveau de gaz carbonique ou du niveau de la mer à certaines époques.A.L.SUIVEZ TOUTES NOS ACTUALITÉS SUR WWW.QUEBECSCIENCE.QC.CA \u203a BRÈVES Un paradoxe est une énigme qui surgit quand on tire une conclusion qui semble inacceptable à partir de prémisses et d\u2019inférences en apparence, quant à elles, tout à fait acceptables.On peut le résoudre de différentes manières : en démontrant la fausseté des prémisses ou encore l\u2019invalidité de l\u2019inférence, ou même en démontrant qu\u2019après tout il n\u2019y a pas de paradoxe ! En voici deux, ayant stimulé la pensée scienti?que.Sauriez-vous dire comment ils ont été résolus ?Le paradoxe de Galilée Le célèbre physicien remarquait que l\u2019on considérerait sans hésiter que les nombres entiers naturels (1, 2, 3, 4\u2026) sont plus abondants que les carrés de ces entiers (1, 4, 9, 16\u2026), qui n\u2019en sont qu\u2019un sous-ensemble (ils sont tous « contenus » dans le groupe des nombres entiers).Pourtant, si vous appariez les premiers avec les deuxièmes (1-1; 2-4; 3-9; 4-16), vous pourrez poursuivre indé?niment ce couplage.Il semble qu\u2019il y a le même nombre d\u2019entiers naturels que de carrés de ceux-ci.La notion d\u2019in?ni semble ainsi paradoxale : comment un sous- ensemble peut-il être aussi « grand » que l\u2019ensemble dont il est tiré ?Ce sont ?nalement les travaux de Georg Cantor qui l\u2019éclairciront plus de trois siècles plus tard.Mais c\u2019est une autre (et complexe) histoire.Le paradoxe de Condorcet On doit au mathématicien français Condorcet le paradoxe suivant.Imaginons que trois personnes A, B, et C, aient à choisir entre les éléments x, y, et z.Les préférences de chacun sont ordonnées ainsi : A : x, y, z; B : y, z, x ; C : z, x, y.Dans deux cas sur trois, x est préféré à y.Dans deux cas sur trois y bat z.En d\u2019autres termes, x supplante donc y, qui lui-même bat z.Or, dans deux cas sur trois également, z a le dessus sur x ! Le principe de transitivité n\u2019est pas respecté, ce qui est profondément paradoxal.Deux paradoxes ayant nourri la science QUÉBEC SCIENCE 14 DÉCEMBRE 2017 Marc-André Gagnon QUÉBEC SCIENCE 15 DÉCEMBRE 2017 C \u2019est un constat qui revient régulièrement dans l\u2019actualité: les médicaments coûtent beaucoup plus cher au Canada que dans les autres pays.Quelle en est la cause?Un système compliqué qui combine régimes publics et privés d\u2019assurance médicaments et laisse libre cours à des pratiques professionnelles douteuses, autant de la part de l\u2019industrie pharmaceutique que des réseaux de pharmacies.Cela entraîne toutes sortes de dérives : des frais d\u2019ordonnance abusifs, des médicaments génériques vendus au prix des médicaments de marque, de mystérieux rabais accordés par les fabricants et des régimes privés qui encouragent la prescription de médicaments onéreux, ayant peu d\u2019intérêt thérapeutique.Pour y voir plus clair et « disséquer » ce qui se cache derrière les factures de médicaments, nous avons discuté avec Marc-André Gagnon, professeur agrégé à l\u2019École d\u2019administration et de politique publique de l\u2019Université Carleton à Ottawa.Son verdict : il est urgent d\u2019opter pour un régime fédéral universel public ! === Québec Science : On entend régulièrement que les médicaments sont plus chers au Canada qu\u2019ailleurs.Est-ce le cas ?Marc-André Gagnon : Oui.Le Canada est l\u2019un des pays de l\u2019OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) où les médicaments prescrits sont les plus chers, en troisième position après les États-Unis et le Mexique.De tous les pays qui offrent des régimes publics d\u2019assurance maladie, le Canada est le seul à ne pas y avoir inclus le médicament.Nous sommes une exception avec un régime public-privé.Ainsi, à la place d\u2019un régime universel unique pour les médicaments, nous avons 10 régimes publics différents (un pour chaque province), et un régime du gouvernement fédéral pour les Autochtones, les réfugiés, les prisonniers et l\u2019armée.Ces 11 régimes publics couvrent 40 % du marché.Les régimes privés couvrent le reste.Cette fragmentation explique en partie pourquoi les prix sont si élevés, à la fois pour les médicaments brevetés (de marque) et les génériques.QS Pourquoi ?Comment sont déterminés les prix des médicaments ?MAG Quand on parle du prix d\u2019un médicament, on inclut le prix payé au producteur (c\u2019est-à-dire à la compagnie pharmaceutique), une part d\u2019environ 7 % au distributeur, et souvent une marge de pro?t pour la pharmacie.Ce qu\u2019on paie au producteur est négocié à l\u2019échelle du pays.À la ?n des années 1980, le gouvernement fédéral a modi?é la loi sur les médicaments brevetés pour attirer les investissements du secteur pharmaceutique.L\u2019idée était d\u2019assurer à l\u2019industrie un prix d\u2019achat élevé, en échange duquel elle s\u2019engageait à réinvestir 10% des ventes au Canada en recherche et développement.On a donc volontairement visé à être le quatrième ou cinquième pays le plus cher au monde pour les produits brevetés, tout en mettant en place un chien de garde, le Conseil d\u2019examen des prix des médicaments brevetés (CEPMB), dont le rôle est de s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019y a pas de prix abusifs.Sauf que, depuis 2002, l\u2019industrie a cessé de respecter son engagement, invoquant des motifs économiques.Parallèlement, depuis une dizaine d\u2019années, une nouvelle dynamique s\u2019est établie au niveau international.L\u2019industrie s\u2019est mise à offrir des rabais con?dentiels, un peu comme des vendeurs d\u2019automobiles.Il y a un prix of?ciel af?ché (qui n\u2019est pas toujours le même dans les différents pays), mais personne ne sait ce que paient en réalité les autres.Le problème, c\u2019est que la capacité du Canada à négocier les prix et à obtenir des rabais est assez faible.QS Pour quelle raison ?MAG À cause des régimes privés.Dans les pays qui ont un régime public universel, on évalue la valeur thérapeutique d\u2019un nouveau médicament et on décide de le rembourser uniquement s\u2019il apporte un vrai béné?ce par rapport à ses concurrents.Ici, la plupart des régimes privés acceptent de rembourser tous les médicaments approu- Au Canada, le prix des médicaments est déterminé par un système complexe, régulé à plusieurs niveaux: celui de l\u2019industrie elle-même, ceux des gouvernements fédéral et provincial, et celui des pharmacies.Résultat ?Des prix gon?és et un manque criant de transparence.Propos recueillis par Marine Corniou ENTREVUE AVEC MARC-ANDRÉ GAGNON Pourquoi payons- nous si cher?MÉDICAMENTS J E S S I C A D E E K S QUÉBEC SCIENCE 16 DÉCEMBRE 2017 vés par Santé Canada, quels qu\u2019ils soient.Accepteriez-vous de payer 65$ votre café au Tim Hortons seulement parce qu\u2019on y a ajouté un peu de caramel ?Les régimes privés, eux, acceptent ! Résultat, sur le marché nord-américain, les compagnies arrivent avec des médicaments qui ont très peu de valeur thérapeutique et des prix très élevés, en sachant qu\u2019ils seront remboursés.En fait, 18 % des médicaments vendus au Canada ne le sont nulle part ailleurs, sauf aux États-Unis.Ce qui a un autre effet pervers : aux États-Unis, les médicaments coûtent deux fois plus cher qu\u2019ailleurs dans le monde.Pour de nombreux médicaments, on ne peut donc se comparer qu\u2019à ce pays.En réalité, personne là-bas ne paie ces montants of?ciels puisqu\u2019il y a des négociations fermes, mais ces prix arti?ciellement gon?és déterminent tout de même ceux des médicaments.QS Les rabais con?dentiels sont-ils conséquents ?MAG Ils sont con?dentiels, donc totalement opaques ! Mais on arrive à savoir, en parlant avec les directeurs des régimes universels des autres pays, qu\u2019ils obtiennent des rabais d\u2019environ 25% sur l\u2019ensemble des médicaments brevetés.Au Canada, l\u2019Alliance pharmaceutique pancanadienne (l\u2019APP qui regroupe les régimes publics canadiens, le Québec s\u2019y est joint seulement l\u2019année dernière) obtient des rabais de 5 % à 7 % sur l\u2019ensemble de la facture.C\u2019est donc nettement moindre.QS Pourquoi, dans ce cas, ne pas favoriser les médicaments génériques ?MAG Là aussi, le Canada a un système vraiment bizarre.Selon un rapport du CEPMB paru en 2016, les génériques sont 20% plus chers ici que dans 11 autres pays industrialisés.Et on les paie 30 % à 40 % de plus que la médiane au niveau mondial.Il y a plusieurs raisons.Alors que beaucoup de pays font des appels d\u2019offres auprès des fabricants de génériques, l\u2019APP a choisi de mettre en place un système de tari?cation dégressive.S\u2019il y a un seul fabricant sur le marché, le générique coûtera par exemple 75 % du prix du médicament de marque.S\u2019il y a deux fabricants, le prix chute à 50 %.Et ainsi de suite jusqu\u2019à 18% ou 15% pour certains produits.Mais comme le prix des médicaments brevetés est plus élevé qu\u2019ailleurs, on part de plus haut\u2026 De plus, la tari?cation dégressive est assez désavantageuse, car il devient plus intéressant pour les fabricants de génériques de conserver leur part de marché en offrant des ristournes aux pharmacies plutôt que d\u2019amener de nouveaux produits qui feront baisser les prix.QS Des ristournes ?MAG Les fabricants de génériques offrent des ristournes aux pharmacies pour qu\u2019elles privilégient leurs produits par rapport à ceux de leurs concurrents.De plus, pour dégager une marge de profit, les réseaux de pharmacies ont développé leur marque générique maison.Par exemple, Jean Coutu fait des appels d\u2019offres auprès de fabricants de génériques et revend ensuite les produits au régime public sous sa marque Pro Doc.Une enquête de 2015 de la RAMQ a montré que le réseau dégageait une marge béné- ?ciaire de 89 % en moyenne ! Pourquoi le gouvernement ne fait-il pas lui-même ses appels d\u2019offres pour obtenir ces prix-là ?Pour convaincre les pharmaciens propriétaires d\u2019acheter la marque maison plutôt que d\u2019autres génériques, les bannières (Jean Coutu, Proxim, Pharmaprix, etc.) ont mis en place des «programmes de conformité » qui consistaient à donner des ristournes sur les médicaments en vente libre à ceux qui respectaient un certain quota de la marque maison.Les pharmaciens s\u2019en mettaient plein les poches en empiétant sur le code déonto- ENTREVUE Ce graphique du CEPMB compare les coûts, entre provinces, du générique de l\u2019atorvastatine, un anti-cholestérol, en 2013.Les frais d\u2019ordonnance n\u2019étaient alors pas détaillés sur les factures au Québec.Comme la province a la politique du meilleur prix disponible, on peut supposer qu\u2019elle paie le même prix qu\u2019au Manitoba, soit 406 000$ pour 1 million de comprimés de 20 mg.Ce qui permet de «deviner» que les frais d\u2019ordonnance au Québec atteignent 750 000$ pour les régimes privés! Soit plus du triple de ceux des autres provinces, qui sont d\u2019environ 200 000$.«Sur le marché nord-américain, les compagnies arrivent avec des médicaments qui ont très peu de valeur thérapeutique et des prix très élevés.» Exemple de coût d\u2019ordonnance dans un régime privé pour un million de comprimés de 20 mg du produit générique de l\u2019atorvastine calcique par province en 2013 C.-B.ALB.SASK.MAN.ONT.QC.N.-B.N.-É.I.-P.-E.T.-N.1,0M$ 0,8M$ 0,6M$ 0,4M$ 0,2M$ 0M$ 1 1 4 K $ 5 6 0 K $ 5 1 7 K $ 1 4 3 K $ 5 0 8 K $ 1 3 2 K $ 5 2 5 K $ 1 3 2 K $ 4 6 6 K $ 4 0 6 K $ 1 9 6 K $ 5 7 3 K $ 2 7 5 K $ Coût d'ordonnance Coût de détail du médicament 5 1 9 K $ 1 3 3 K $ 5 5 9 K $ 1 4 0 K $ 1 1 5 8 K $ 1 4 0 K $ QUÉBEC SCIENCE 17 DÉCEMBRE 2017 logique.Aujourd\u2019hui, les ristournes sont plafonnées à 15 % au Québec (et interdites en Ontario), mais puisque les réseaux de pharmacies sont pancanadiens, il est facile de contourner ces règles.QS C\u2019est ce qui a conduit le Québec à prendre d\u2019autres mesures pour faire baisser les prix des génériques.MAG En effet, le Québec a adopté en 2016 un projet de loi permettant au régime public général de faire des appels d\u2019offres, pour réduire les prix et assurer la sécurité d\u2019approvisionnement (donc réduire les pénuries de médicaments).Mais lorsque le ministre de la Santé a menacé de recourir à des appels d\u2019offres en juillet 2017, cela a provoqué une panique chez les industries pharmaceutiques et les réseaux de pharmacies.L\u2019Association canadienne du médicament générique a demandé au ministre Barrette de négocier et a proposé deux semaines plus tard de baisser les prix of?ciels de 38 % ! C\u2019est assez fascinant\u2026 Le régime public d\u2019assurance médicaments du Québec va ainsi économiser environ 300 millions de dollars par année (l\u2019entente est pour cinq ans).Les régimes privés peuvent aussi béné?cier de ces rabais, même si je pense que l\u2019appel d\u2019offres aurait été beaucoup plus souhaitable.Les autres provinces ont vu ça et se sont bousculées au portillon pour aller chercher des économies qu\u2019elles ne pourraient atteindre avec la tari?cation dégressive.Si les autres provinces obtiennent elles aussi 38 % de rabais sur les génériques, ça représentera 2 milliards de dollars d\u2019économies pour tous les Canadiens (sachant que l\u2019ensemble de la facture des médicaments prescrits atteint 30 milliards par an au Canada).QS Doit-on comprendre que le Québec est mieux loti que les autres provinces ?MAG Les prix des médicaments brevetés sont les mêmes dans l\u2019ensemble du pays.De plus, le Québec s\u2019est doté d\u2019une politique du meilleur prix disponible.Si une province négocie un rabais of?ciel, le même rabais doit s\u2019appliquer automatiquement au Québec.Donc, en théorie, on paie toujours le plus bas prix disponible.En réalité, les choses sont un peu plus compliquées.Il existe des frais d\u2019ordonnance, appelés aussi honoraires professionnels, un montant perçu par le pharmacien pour chaque médicament vendu.Le régime public, qui couvre les personnes âgées, les bénéficiaires de l\u2019assistance sociale, etc., a ?xé ces frais à environ 8,50 $ par prescription.Mais le système est un peu sournois, puisqu\u2019il permet aux pharmaciens d\u2019utiliser ce levier pour tirer de l\u2019argent des régimes privés.Une enquête de Protégez-vous parue en septembre démontre que le prix d\u2019un médicament peut varier du simple au double d\u2019une pharmacie à l\u2019autre, simplement en raison de ces frais.QS Comment est-ce possible ?MAG Là encore, les régimes privés remboursent une bonne partie de la facture (au minimum 65,2 % du coût total), quel que soit le montant.En gros, le système accepte les frais abusifs pour le régime privé\u2026 Jusqu\u2019au 15 septembre dernier, tout se faisait dans la plus grande opacité.Les frais d\u2019ordonnance, qui n\u2019apparaissaient nulle part sur la facture, doivent désormais être détaillés.Cette transparence est bienvenue, notamment pour les chercheurs et les économistes, qui n\u2019ont aucune donnée sur les régimes privés depuis 20 ans ! Pour la première fois, on pourra comparer nos frais d\u2019ordonnance à ceux des autres provinces et réaliser à quel point on se fait rouler dans la farine (voir le graphique ci-contre).QS Est-ce que cette mesure limitera les abus d\u2019honoraires ?MAG Ce n\u2019est pas sûr, car il faudrait que les patients consultent les prix dans toutes les pharmacies de leur quartier pour trouver les moins élevés.Il y a aussi d\u2019autres raisons pour lesquelles on paie plus cher les frais d\u2019ordonnance, notamment parce que le régime public exige un renouvellement mensuel des ordonnances (dans les autres provinces, on peut obtenir ses médicaments pour trois ou six mois).QS Quelles seraient, selon vous, les solutions pour que les citoyens aient accès à des médicaments moins onéreux ?MAG La transparence des factures est un pas en avant.Mais, fondamentalement, seul un régime public universel d\u2019assurance médicaments pourra d\u2019une part négocier des coûts à la baisse pour les médicaments, et d\u2019autre part maximiser la valeur thérapeutique pour chaque dollar dépensé.Cela aiderait à promouvoir des habitudes de prescriptions rationnelles, fondées sur les preuves, plutôt que sur les campagnes promotionnelles des ?rmes pharmaceutiques.De plus, en remboursant des médicaments peu ef?caces sur le plan thérapeutique, les régimes privés réduisent d\u2019autant les incitatifs pour une véritable innovation dans le domaine pharmaceutique.QS Est-ce possible à instaurer cela au Canada ?MAG Il y a une prise de conscience.Le directeur parlementaire du budget a déposé un rapport en septembre dernier qui démontre que la mise en place d\u2019un régime fédéral public universel d\u2019assurance médicaments pourrait non seulement améliorer l\u2019accès aux médicaments et les résultats en santé pour l\u2019ensemble de la population, mais permettrait aussi de réduire de 17% les dépenses.Il reste à voir si le politique suivra.Aucune administration fédérale n\u2019a envie d\u2019augmenter son budget santé de 20 milliards de dollars.Mais il faut se demander si on doit penser l\u2019accès aux médicaments comme un droit pour tous les Canadiens ou comme un privilège offert par les employeurs à leurs employés.L\u2019Ontario a fait un pas de géant récemment en annonçant qu\u2019il couvrirait tous les Ontariens de moins de 25 ans dès janvier 2018.C\u2019est un changement de paradigme : l\u2019accès aux médicaments devient un droit à un service de santé.Un exemple à suivre pour les autres provinces.lQS «Fondamentalement, seul un régime public universel d\u2019assurance médicaments pourra faire baisser les coûts.» + al - QA AY NEO -_ 7 dt la matière noire Chasser La situation a quelque chose d\u2019ironique.Pour percer les secrets de l\u2019Univers, les physiciens et techniciens du SNOLAB descendent chaque jour 2km sous terre, loin, très loin du ciel et de ses étoiles.En ce matin pluvieux de juin, je m\u2019apprête à plonger avec eux dans les entrailles de la mine Creighton, à Sudbury, à 400km au nord de Toronto, où est enfoui ce laboratoire qui est l\u2019un des plus profonds du monde.Vêtus de combinaisons jaunes ou orange ré?é- chissantes, de bottes de sécurité et de casques, nous attendons l\u2019heure du départ au côté des mineurs de la compagnie Vale, qui extraient du nickel de cette mine toujours en activité.À 7h15 précisément, la porte de l\u2019ascenseur \u2013 ou plutôt de la « cage », comme on l\u2019appelle \u2013 s\u2019ouvre dans un fracas métallique.Nous sommes une vingtaine, mineurs, scienti- ?ques \u2013 et journaliste \u2013 à nous y entasser, épaule contre épaule.La cage brinquebale et descend à toute allure, faisant dé?ler les parois rocheuses sous nos yeux.On dévale à 40 km/h, passant en trombe devant plusieurs galeries éclairées, creusées dans À L\u2019INTÉRIEUR DE L\u2019UN DES LABORATOIRES LES PLUS PROFONDS DU MONDE, DANS UNE MINE DE L\u2019ONTARIO, DES PHYSICIENS TRAQUENT DES ENTITÉS INSAISISSABLES : DES PARTICULES D E MATIÈRE NOIRE.BIEN QU\u2019ELLE REPRÉSENTE 25 % DU CONTENU DE L\u2019UNIVERS, ON EN IGNORE ENCORE TOUT.COMMENT ATTRAPE-T-ON L\u2019INVISIBLE ?PAR MARINE CORNIOU QUÉBEC SCIENCE 19 DÉCEMBRE 2017 I L L U S T R A T I O N : A L B E R T O S E V E S O le roc.La mine est immense : exploitée depuis plus de 100 ans, elle atteint 2 400 m de profondeur \u2013 14 fois la tour du Stade olympique.J\u2019ai beau le savoir, la descente est impressionnante.Je déglutis frénétiquement pour me déboucher les oreilles, tout en essayant de ne pas penser à l\u2019épaisse couche de roc qui me sépare de la surface.C\u2019est justement ce bouclier rocheux qui a conduit les chercheurs, en 1990, à construire le Sudbury Neutrino Observatory (SNO), un détecteur de neutrinos, dans cet endroit improbable.Ces particules sont de véritables « fantômes ».Pour les repérer, il faut se protéger des rayons cosmiques, venus de l\u2019espace, qui bombardent la Terre en permanence et saturent les détecteurs.La roche joue ici ce rôle de rempart, ou de filtre : elle laisse passer les neutrinos, mais pas le brouhaha des rayons cosmiques.Voilà qui a permis au physicien canadien Arthur Mc- Donald d\u2019observer ces particules en paix et de décrocher un prix Nobel en 2015.Entre-temps, le SNO a été agrandi et transformé en SNO- LAB qui a débuté ses activités en 2012.Plus de 500 chercheurs d\u2019une quinzaine de pays y travaillent, à l\u2019occasion ou de façon permanente.Ils y guettent encore les neutrinos, mais c\u2019est une autre quête qui obsède leur esprit : celle de la matière sombre, ou matière noire.Composée de particules inconnues, celle-ci constituerait 25 % du contenu de l\u2019Univers et se trouverait partout autour de nous, y compris au fond des mines.Mais elle reste, à ce jour, l\u2019un des plus grands mystères du cosmos.« Par dé?nition, on ne sait toujours pas ce que c\u2019est.On ne sait pas ce qu\u2019on cherche », résume Pierre Gorel, l\u2019un des scienti?ques qui m\u2019accompagnent ce jour-là.Pendant sept ans, il est descendu presque chaque jour au SNOLAB pour construire le détecteur de matière noire DEAP-3600, entré en fonction ?n 2016.C\u2019est à cette machine dernier cri que je vais rendre visite, entre autres (de nombreuses expériences ont cours au SNOLAB).Après trois minutes interminables, la cage s\u2019immobilise en?n à « l\u2019étage 68 » (6800 pieds, soit 2072m, la mine allant jusqu\u2019à 2 400 m).Le groupe de scienti?ques s\u2019engouffre dans une longue galerie, dont les parois sont couvertes de grillages pour protéger des chutes de pierres.L\u2019air est chaud (plus de 30 °C), humide et lourd : la pression est 25 % plus élevée qu\u2019à la surface, ce qui rend la marche de 1,5 km un peu pénible.Cela tombe bien : une douche nous attend à l\u2019arrivée.PURETÉ ET PROPRETÉ «C\u2019est l\u2019un des laboratoires les plus propres du monde.L\u2019équivalent d\u2019une cuillère de poussière, naturellement radioactive, suf?rait à bousiller les détecteurs », explique Pierre Gorel.Après avoir rincé nos bottes, on retire l\u2019équipement de mineur.Tous les objets qui pénètrent en ces lieux sont soigneusement nettoyés dans un sas appelé car wash.Chaque personne doit impérativement se doucher (cheveux compris), puis revêtir une combinaison spéciale, des bottes propres et couvrir ses cheveux d\u2019un ?let.Les 5 000 m2 du labo sont classés «salle blanche», ce qui signi?e qu\u2019on n\u2019y trouve quasiment pas de particules en suspension.À l\u2019entrée de chaque pièce, du papier collant bleu posé au sol retient le peu de poussière déplacé par nos semelles; le système de ventilation repousse constamment l\u2019air venant de la mine; les murs, les sols et les plafonds sont couverts d\u2019une peinture lisse et brillante.Après le couloir boueux de la mine, le contraste est saisissant : on se croirait dans un ?lm de James Bond, dans une sorte de caverne ultramoderne.«Le nettoyage et le dépoussiérage sont les postes les plus importants du SNOLAB », indique Pierre Gorel.Si l\u2019on puri?e ainsi l\u2019environnement, c\u2019est qu\u2019il faut être très méticuleux pour tenter de « voir » une particule de matière noire.Comme pour les neutrinos, il faut éliminer tous les signaux parasites (rayons cosmiques, radioactivité) qui pourraient mimer le passage d\u2019une de ces particules dans les détecteurs et induire les scien- ti?ques en erreur.« On est constamment bombardés de matière sombre, mais ces particules interagissent très peu avec la matière ordinaire visible (qui compose les humains, les étoiles, les planètes, etc.).En fait, on ne sait même pas si elles interagissent, mais on espère qu\u2019elles vont entrer en collision, une fois de temps en temps, avec les atomes qui sont dans le détecteur», m\u2019expliquait quelques jours plus tôt la physicienne Pauline Gagnon, fraîchement retraitée du CERN, l\u2019Organisation européenne pour la recherche nucléaire à Genève.Le SNOLAB n\u2019est pas le seul à traquer ces mystérieuses entités.Au total, une quarantaine d\u2019expériences dans le monde \u2013 y compris au CERN, où se trouve le Grand col- lisionneur de hadrons \u2013 poursuivent le même but (voir l\u2019encadré à la page 22).Rien qu\u2019au SNOLAB, en plus de DEAP-3600, un autre détecteur nommé PICO attend lui aussi la rencontre providentielle, et deux autres sont en construction (Su- perCDMS [Cryogenic Dark Matter Search] et MiniCLEAN).«C\u2019est une vraie course, même entre nous », con?rme Pierre Gorel.Jusqu\u2019ici, toutefois, personne n\u2019a jamais rien vu.DE LA THÉORIE À L\u2019EXPÉRIENCE Mais alors, d\u2019où vient la certitude que la matière noire existe ?C\u2019est en regardant des amas de galaxies qu\u2019un astronome suisse, Fritz Zwicky, s\u2019est rendu compte, dès les années 1930, que quelque chose QUÉBEC SCIENCE 20 DÉCEMBRE 2017 Neutrinos Les neutrinos sont des particules émises en nombre astronomique par les étoiles, les réacteurs nucléaires, mais aussi issues du big bang.Ils sont extrêmement légers \u2013 au moins un million de fois plus léger que l\u2019électron \u2013 et voyagent quasiment à la vitesse de la lumière.On a d\u2019abord cru qu\u2019ils pouvaient constituer la matière noire, avant de constater que leur masse était trop faible.MATIÈRE ORDINAIRE MATIÈRE NOIRE ÉNERGIE NOIRE La composition de notre univers ASTROPHYSIQUE P H O T O S : M A R I N E C O R N I O U - S N O L A B 1.Pour accéder au SNOLAB, il faut marcher plus de un kilomètre dans les galeries de la mine Creighton.2.Avant d\u2018y entrer, il faut passer les bottes au jet d\u2019eau pour éliminer la terre.On se douche et on se change ensuite intégralement.3.Le détecteur DEAP-3600 est enfermé dans une sphère d\u2019acier, elle-même plongée dans une cuve métallique (en temps normal remplie d\u2019eau).4.La «caverne» où est placé DEAP est creusée à même la roche.Les parois sont couvertes d\u2019une peinture anti-poussière.5.DEAP-3600 est entouré de 255 photodétecteurs qui doivent capter les signaux lumineux émis par l\u2019argon liquide.1 3 5 4 2 QUÉBEC SCIENCE 22 DÉCEMBRE 2017 clochait dans l\u2019Univers.Après avoir évalué la masse des centaines de galaxies qui composent l\u2019amas dit de Coma, il conclut qu\u2019elle n\u2019est pas suf?sante pour expliquer la cohésion de l\u2019ensemble.Il manquerait jusqu\u2019à 10 fois la masse visible ! Dans les années 1970, l\u2019Américaine Vera Rubin fait le même constat, à l\u2019échelle des galaxies en rotation.Elle réalise que les étoiles les plus éloignées du centre, qui devraient tourner plus lentement que les étoiles internes selon les lois de la gravitation, vont beaucoup trop vite ! À cette vitesse, la galaxie devrait se disloquer.Et pourtant, ces étoiles éloignées semblent « coller » au reste, comme par magie.Une magie qu\u2019elle explique par la présence d\u2019une matière inconnue, invisible, qui ajouterait la masse (et donc la gravité) nécessaire au maintien des étoiles.« Ensuite, d\u2019autres preuves sont venues de la cosmologie», rappelle Pauline Gagnon.Par exemple, la lumière provenant de galaxies lointaines se « courbe » ou dévie beaucoup plus que prévu lorsqu\u2019elle passe près d\u2019autres galaxies \u2013 c\u2019est ce qu\u2019on appelle l\u2019effet de lentille gravitationnelle, accentué par une masse « cachée » (voir l\u2019illustration ci-contre).Un autre indice vient de l\u2019observation de la structure de l\u2019Univers, qui révèle que les galaxies se seraient agglutinées à l\u2019origine sous l\u2019effet d\u2019un « catalyseur », lequel serait justement la matière sombre.Quant à savoir à quoi ressemble cette mystérieuse glu intergalactique\u2026 Si les théoriciens s\u2019entendent sur le fait qu\u2019il s\u2019agit de particules exotiques (c\u2019est-à- dire différentes de la matière ordinaire), le consensus s\u2019arrête là.«Les modèles sont très ?exibles.Rien n\u2019interdit d\u2019ailleurs qu\u2019il y ait plusieurs particules de masse différente.On est un peu dans le noir », ironise au téléphone Gilles Gerbier, professeur à la Queen\u2019s University, en Ontario, qui travaille à la mise en place du nouveau détecteur SuperCDMS, au sein du SNOLAB.Parmi les candidats théoriques les plus sérieux à la matière noire se trouvent les WIMP (pour weakly interactive massive particles), ou particules massives interagissant faiblement.En français, on les appelle aussi « mauviettes », traduction littérale de wimps.Ce sont elles que l\u2019équipe du SNO- LAB essaie d\u2019attraper.Justement, j\u2019emboîte le pas à Pierre Gorel dans les larges couloirs lumineux, jusqu\u2019à une pièce immense creusée dans le roc qui abrite son «bébé», DEAP-3600.Rien d\u2019excitant à première vue : le détecteur est caché dans une grande cuve cylindrique de plusieurs mètres de haut.«DEAP est une sphère de 85cm de rayon, qui contient 3,6 tonnes d\u2019argon liquide.Elle est construite dans un acrylique très pur, donc avec une radioactivité intrinsèque minimale.La boule est enfermée dans une coque d\u2019acier, elle-même plongée dans de Ne sachant pas à quoi ressemble leur proie, les physiciens ont imaginé un éventail de méthodes pour tenter d\u2019apercevoir la matière noire.« Le grand rêve de tout physicien, c\u2019est que les détecteurs souterrains et les détecteurs en orbite repèrent des particules identiques de matière noire, et qu\u2019on réussisse en outre à les produire arti?ciellement dans l\u2019accélérateur du CERN », explique Alain Bellerive, de l\u2019université Carleton, impliqué dans l\u2019expérience ATLAS au CERN et chercheur au SNOLAB.DÉTECTION DIRECTE C\u2019est la méthode employée au SNOLAB.Pour concevoir des outils permettant une détection directe, on mise sur divers matériaux.D\u2019abord, l\u2019argon ou le xénon liquide, comme dans DEAP ou Xenon1T.« Ce sont des gaz nobles, faciles à puri- ?er et qui sont de bons scin- tillateurs [NDLR : qui émettent des photons] », explique Pierre Gorel.Le détecteur PICO, lui, contient un liquide en surchauffe qui entre en ébullition s\u2019il est percuté par une WIMP.Les bulles ainsi créées sont décelées par des caméras et des microphones qui enregistrent le bruit de la bulle dans le détecteur.Autre technique : les détecteurs « solides », constitués généralement de germanium à très basse température (expériences CDMS et EDELWEISS notamment).Si un noyau de germanium est percuté, l\u2019impact produira de la chaleur (une hausse d\u2019un millionième de degré) et des électrons; un signal faible, mais mesurable.Un éventail de méthodes Découvrir la matière noire reviendrait à résoudre l\u2019une des plus grandes énigmes de la physique, et à ouvrir un nouveau champ de recherche fascinant.ASTROPHYSIQUE Spectromètre magnétique alpha N A S A QUÉBEC SCIENCE 23 DÉCEMBRE 2017 DÉTECTION INDIRECTE Faute de réussir à « attraper » directement ces particules, certains physiciens tentent de déceler les indices de leur existence.C\u2019est ce qu\u2019on appelle la détection indirecte.Arrimé à la Station spatiale internationale, le spectromètre magnétique alpha (AMS) scrute dans ce but les rayons cosmiques, cette pluie de particules venues de l\u2019espace, qui voyagent à des vitesses voisines de celle de la lumière.En 2013, les scienti?ques d\u2019AMS annonçaient des résultats étonnants.« Dans les rayons cosmiques, ils ont trouvé des électrons, comme partout, mais aussi des positrons qui sont l\u2019antimatière des électrons.C\u2019est très rare, car l\u2019antimatière semble avoir disparu de l\u2019Univers, on ne sait trop pourquoi.Une des hypothèses, c\u2019est que ces positrons pourraient être produits par des particules de matière noire qui s\u2019annihilent entre elles, en produisant un électron et un positron », explique la physicienne Pauline Gagnon.Reste à éliminer toutes les autres sources possibles, et à con?rmer qu\u2019il y a bien un excès de positrons.« AMS pourrait avoir la réponse d\u2019ici quatre ans », croit-elle.CRÉATION ARTIFICIELLE Dernière option pour voir la matière noire : la créer de toutes pièces.C\u2019est ce qu\u2019on tente de faire au CERN, dans le Grand collisionneur de hadrons, le plus puissant accélérateur de particules au monde.En faisant s\u2019entrechoquer à haute vitesse des faisceaux de protons, les physiciens espèrent générer un « feu d\u2019arti?ce » de nouvelles particules.Incluant quelques miettes de matière sombre.« Le problème, c\u2019est que, si on en produit, elles vont traverser nos détecteurs sans laisser de traces.Ce qu\u2019on tente de déceler, c\u2019est un déséquilibre dans nos détecteurs.Lors d\u2019une collision de deux protons, des particules sont éjectées dans toutes les directions.Mais si certaines d\u2019entre elles s\u2019échappent sans laisser de traces, on va voir un déséquilibre dans la répartition d\u2019énergie, précise Pauline Gagnon.Avec les données obtenues en 2016, rien ne nous a sauté aux yeux.Maintenant, c\u2019est un travail de longue haleine : il faut passer en revue des milliards et des milliards d\u2019événements pour déceler d\u2019éventuelles petites anomalies.» Affaire à suivre.l\u2019eau qui constitue un blindage supplémentaire contre la radioactivité venant de la roche», explique-t-il non sans ?erté en pointant le silo hermétique.Le concept du détecteur est simple à comprendre : la matière noire nous bombarde constamment.Une fois de temps en temps (rarement), on s\u2019attend à ce qu\u2019elle percute un noyau d\u2019argon dans DEAP.« Le noyau va alors reculer, un peu comme une boule de billard qu\u2019on frappe », explique le chercheur.En retrouvant son état initial, ce noyau va émettre un photon, c\u2019est-à-dire un signal lumineux qu\u2019on espère capter grâce aux 255 photodétecteurs installés tout autour de la boule d\u2019acrylique.Reliés au silo de DEAP, d\u2019innombrables conduits de ventilation, machines de refroidissement et ordinateurs vrombissent, reliés à un réseau complexe de câbles multicolores.« On apprend au fur et à mesure comment le détecteur fonctionne.En théorie, on pourrait déjà avoir des signaux », soutient le chercheur, un sourire en coin.Mais il faudra écouter le murmure capté par DEAP pendant trois ans encore pour pouvoir distinguer un « vrai » signal du bruit de fond qui ne peut être éliminé totalement.Car les impacts de matière noire dans l\u2019argon, s\u2019ils surviennent, seront rares.Ces particules fugaces heurteront-elles les détecteurs plusieurs fois par jour ?Par an ?Comment être sûr qu\u2019un signal est bien celui d\u2019une WIMP, et pas celui d\u2019un rayon cosmique ou d\u2019un L\u2019effet de lentille gravitationnelle permet aux astronomes d\u2019observer les galaxies très lointaines, qui seraient normalement « cachées » par d\u2019autres objets situés devant elles.Les rayons lumineux qu\u2019elles émettent sont courbés par les amas de galaxies rencontrés sur le trajet, dont la masse déforme localement l\u2019espace-temps.L\u2019image de la galaxie d\u2019arrière-plan parvient donc jusqu\u2019à la Terre, mais de façon distordue.En étudiant ces images déformées, il est possible d\u2019évaluer le degré de distorsion et d\u2019en déduire la distribution de masse de l\u2019amas, et donc la quantité de matière sombre qu\u2019il contient.La matière visible (gaz et galaxies) représente, en général, environ 10 % de la masse responsable des effets de lentille.RAYONS DÉVIÉS PAR LA «LENTILLE» TERRE AMAS DE GALAXIES GALAXIE E S A C E R N QUÉBEC SCIENCE 24 DÉCEMBRE 2017 rayonnement gamma résiduel ?Pierre Gorel est con?ant : « S\u2019il y a une chance pour que la matière noire interagisse, il suf?t d\u2019attendre assez longtemps avec des détecteurs assez gros, et ça va arriver.C\u2019est une question de statistiques ! » L\u2019ÉTAU SE RESSERRE Pourtant, jusqu\u2019ici, les statistiques n\u2019ont pas joué en faveur des chercheurs et toutes les expériences dans le monde ont fait chou blanc.Il faut dire que les «chasseurs» partaient de loin, ne connaissant aucun des deux critères qui servent habituellement à cerner une particule : ni sa masse ni son af?nité pour le détecteur.«Avec une masse élevée, il est plus facile d\u2019induire une vibration dans le détecteur, un peu comme une boule de quilles qui frappe plus fort qu\u2019une balle de ping-pong, explique Pauline Gagnon.L\u2019autre inconnue, c\u2019est la probabilité avec laquelle les WIMP vont interagir avec le détecteur.» Vont-elles s\u2019y arrêter?Passer à travers?Cette capacité à frapper la cible, qu\u2019on appelle la « section ef?cace», détermine elle aussi la fréquence des signaux observés.«C\u2019est un peu comme si les particules étaient des enfants dans une cour d\u2019école.Certains parlent avec tout le monde, ont beaucoup d\u2019amis.D\u2019autres interagissent peu, comme des fantômes qui passent à côté des autres sans les toucher », poursuit la physicienne.Les neutrinos, par exemple, sont les champions de l\u2019esquive.On estime que, sur 10 milliards de neutrinos traversant la Terre, un seul d\u2019entre eux aura une interaction avec un atome de notre planète\u2026 Les WIMP sont-elles aussi insaisissables ?Tout indique que oui.« Hélas, les particules lourdes qui interagissent beaucoup avec la matière ordinaire, on ne les a pas trouvées.On avait l\u2019espoir de les voir au CERN, avec l\u2019accélérateur de particules, mais on n\u2019a rien vu.Aujourd\u2019hui, on cherche donc les petites masses, qui ?lent à travers la matière», résume Pauline Gagnon.L\u2019avantage, c\u2019est que le champ de recherche est de plus en plus restreint.Un peu comme si on avait passé le contenu d\u2019un lac au tamis : n\u2019ayant pas trouvé de gros poissons, on utilise désormais un tamis plus ?n pour essayer d\u2019attraper les petits.Le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est que, depuis 50 ans, la matière noire sait se faire désirer et a épuisé bien des physiciens! La découvrir reviendrait à résoudre l\u2019une des plus grandes énigmes de la physique, et à ouvrir un nouveau champ de recherche fascinant.L\u2019enjeu est énorme; les moyens aussi : « On doit mettre au point des détecteurs de plus en plus gros, dans des lieux avec très peu de bruit de fond », dit Gilles Gerbier, également titulaire de la Chaire d\u2019excellence en recherche du Canada sur l\u2019astrophysique des particules.En Chine, le détecteur PandaX 4t est en cours de construction sous une montagne haute de 2 400 m et les plans de son successeur, PandaX 30t, sont déjà dans les tuyaux.Au fond de la mine Soudan, aux États-Unis, LUX\u2013ZEPLIN (10 tonnes de xénon!) verra le jour en 2020.Même au SNOLAB, le détecteur PICO, qui fonctionne avec un ?uide en surchauffe (qui forme des bulles s\u2019il est percuté par une WIMP), passe au format XL.Le jour de ma visite, le détecteur, d\u2019une contenance de 45 litres, avait été sorti de sa cuve.« D\u2019ici un an, on l\u2019aura remplacé par PICO-500 kg, beaucoup plus gros », m\u2019expliquait le responsable, Ken Clark, devant le PICO déchu, une sorte de bombonne de verre pleine de liquide.Avec ses trois tonnes d\u2019argon, DEAP a donc une longueur d\u2019avance.Son concurrent principal est l\u2019européen Xenon1T, ASTROPHYSIQUE «Si la matière noire n\u2019existe pas, cela veut dire qu\u2019on s\u2019est trompé sur la loi de la gravitation.» \u2013 Gilles Gerbier, physicien Et si Newton avait fait fausse route ?Si la matière noire n\u2019existe pas, il faudra accepter, pour expliquer la cohésion des galaxies, que la loi de la gravitation n\u2019est pas telle que ce que l\u2019on croit.Décrite en 1687 par Newton, la théorie postule que tout corps doté d\u2019une masse est un centre de pesanteur, qui « attire » l\u2019ensemble des autres corps vers lui.L\u2019intensité de cette force de gravitation dépend de la masse des corps et du carré de la distance qui les sépare.S\u2019il n\u2019y a ?nalement pas de matière noire, et donc pas de masse cachée, c\u2019est que la gravité est plus intense que ce que prévoit la loi de Newton.La théorie MOND, élaborée en 1983, propose justement de modi?er la loi de Newton à très grande distance.Autrement dit, elle fonctionnerait différemment lorsque les accélérations sont très faibles, par exemple en bordure des galaxies spirales.Voilà qui pourrait aussi expliquer l\u2019expansion de l\u2019Univers, que l\u2019on attribue aujourd\u2019hui à une autre grande énigme : l\u2019énergie noire, qui constituerait 70 % du cosmos.De quoi éliminer d\u2019un coup tout le côté sombre de l\u2019Univers.S N O L A B Le détecteur PICO QUÉBEC SCIENCE 25 DÉCEMBRE 2017 situé au Gran Sasso, en Italie.Il renferme 3,5 tonnes de xénon liquide, et pourra en contenir à terme 7,5 tonnes.Cela sera-t-il suf?sant ?Pas sûr\u2026 Les 135 scienti?ques de l\u2019expérience Xenon1T, lancée en 2015, sont revenus bredouilles de leurs premières analyses, en mai dernier.« On est à l\u2019échelle des tonnes et on atteint les limites.Construire des détecteurs plus gros coûterait trop cher », explique Pierre Gorel.Et si on ne trouve rien dans les 5 à 10 ans qui viennent?«Ça voudra peut-être dire que les WIMP ont une masse très faible, mais on n\u2019aura pas le moyen technique de les distinguer des neutrinos dans les détecteurs.On risque d\u2019être coincés », explique Gilles Gerbier.La situation commence à inquiéter sérieusement les physiciens.Plusieurs équipes af?rment que, si on n\u2019a rien vu jusqu\u2019ici, c\u2019est tout simplement parce que la matière noire n\u2019existe pas.On ferait fausse route depuis le début.«Des théories nouvelles, qui se passent de matière noire, il y en a à la pelle ! Les théoriciens ont beaucoup d\u2019imagination.Selon eux, si la matière noire n\u2019existe pas, cela veut dire qu\u2019on s\u2019est trompé sur la loi de la gravitation.Ainsi, la constante de gravitation varierait en fonction de la distance », résume Gilles Gerbier sans trop y croire (voir l\u2019encadré page précédente).Pierre Gorel non plus n\u2019est pas prêt à renoncer.« Il faut continuer à chercher la matière noire avec différentes méthodes et matériaux », dit-il.D\u2019autant qu\u2019une découverte ne pourra être proclamée que si elle est con?rmée par deux expériences indépendantes.« On a bien mis 48 ans à trouver le boson de Higgs, s\u2019exclame Pauline Gagnon.Ce n\u2019est pas une tâche facile ! » Tous espèrent que le signal tant attendu se fera entendre pour la première fois ici, à 2 km sous terre, dans cet antre surréaliste.Le retour à la réalité est d\u2019ailleurs un peu brutal : la poussière chaude de la mine, les bottes lourdes, les secousses de la cage, la pluie ?ne sur le stationnement et ses dizaines de pick-up.Mais ces chercheurs de l\u2019ombre m\u2019ont transmis leur fébrilité.Comme eux, j\u2019espère que le SNOLAB nous donnera bientôt le ?n mot de l\u2019histoire.Et comme eux, je sens poindre la crainte que l\u2019objet de cette quête ne soit qu\u2019une illusion.lQS Si les WIMP sont les candidates les plus en vogue, d\u2019autres « particules » ont été envisagées pour pourvoir le poste vacant de la matière noire (et certaines sont encore en lice).On a considéré pendant un temps que des objets massifs comme les étoiles à neutrons ou les naines brunes, des astres peu lumineux, puissent être faits de matière noire.Or, ces MACHO (pour massive astronomical compact halo objects) sont trop peu nombreux pour valider les calculs.Plus récemment, on a pensé aux particules décrites par la théorie de la supersymétrie qui associe à chaque type de particule connu une particule « miroir ».L\u2019une d\u2019elles, le NEUTRALINO, posséderait les propriétés attendues de la matière noire.On espérait trouver ces particules supersymétriques au CERN, mais rien n\u2019a été vu.La piste des NEUTRINOS n\u2019est pas tout à fait abandonnée.Ils seraient des candidats parfaits s\u2019ils pesaient plus lourd, et d\u2019aucuns pensent qu\u2019il existe des « neutrinos stériles », qu\u2019on n\u2019a pas encore attrapés, qui pourraient constituer la masse manquante du cosmos.Autre candidat sérieux : l\u2019AXION, une particule dont l\u2019existence a été postulée dans les années 1970 et qui serait apparue dans les premiers instants de l\u2019Univers.Plusieurs expériences, comme ADMX à l\u2019université de Washington ou CAST, au CERN, la recherchent activement.On vous épargne ici la description des autres candidats, aux noms aussi exotiques que les théories qui les portent : le WIMPZILLA, les PÉPITES DE QUARTZ, les BRANONS, les particules de KALUZA- KLEIN, les MAJORONS, etc.Situé en Italie, Xenon1T renferme 3,5 tonnes de xénon liquide, et pourra en contenir à terme 7,5 tonnes.Les autres candidats à la matière noire R O B E R T O C O R R I E R I A N D P A T R I C K D E P E R I O QUÉBEC SCIENCE 26 DÉCEMBRE 2017 PAR PIERRE SORMANY P our accéder au Laboratoire souterrain de Modane (LSM), le laboratoire le plus profond d\u2019Europe, il faut emprunter le tunnel de Fréjus, un étroit couloir routier de 13 km entre Modane en Savoie, et Bardonneche dans le Piémont italien.Si les quelques techniciens qui y travaillent ont accès à un minuscule espace de stationnement en bordure de la route, les visiteurs occasionnels n\u2019ont pas le choix : il faut interrompre la circulation pour permettre au minibus de s\u2019arrêter devant une porte coulissante, le temps de faire descendre les gens le plus vite possible.Puis la porte se referme hermétiquement, pour éviter toute pollution.À l\u2019intérieur, la première impression est décevante : une voûte de béton vide et grise sert d\u2019antichambre.Au fond, une petite porte étanche donne accès au labo.L\u2019espace utile y est restreint \u2013 à peine 450 m2.Et encombré.Des bombonnes de gaz, des plaques de plomb empilées, des enchevêtrements de ?ls, des escabeaux, etc.« On utilise tout l\u2019espace qu\u2019on peut; surtout, ne touchez à rien », rappelle notre hôtesse, Charlotte Riccio, technicienne supérieure, responsable du contrôle de qualité.Au-dessus de nous, 1 700 m de roc.C\u2019est un peu moins que pour le labo de Sudbury, enfoui à plus de 2 000 m.Dans les deux cas, le couvert rocheux sert de blindage naturel contre le rayonnement cosmique qui nous expose, à la surface, à une dose quotidienne de 8 millions de particules par mètre carré.Ici, ce rayonnement ne dépasse pas quatre particules par mètre carré par jour.Mais il faut aussi tenir compte de la radioactivité naturelle des matériaux terrestres.Au LSM, on ne laisse pas entrer l\u2019air extérieur (qui peut contenir du radon), on décontamine tous les appareils utilisés dans les expériences et on stocke les métaux utilisés pour le blindage bien au-delà de la demi-vie de leurs isotopes radioactifs, pour s\u2019assurer qu\u2019ils sont inertes.« Bienvenue dans l\u2019endroit le moins radioactif du monde » con?rme Charlotte Riccio, en ajoutant que, dans ce labo, la source principale de radiation résiduelle vient des émissions naturelles\u2026 de nos corps ! L\u2019absence quasi totale de radiations dans le LSM en a fait un lieu privilégié pour calibrer les appareils de mesure et concevoir les systèmes de blindage utilisés dans les autres observatoires de physique des particules.On y étudie aussi la croissance de colonies bactériennes dans un environnement sans rayons cosmiques, question de voir l\u2019in?uence de ce rayonnement sur l\u2019évolution.Le laboratoire offre aussi des services d\u2019analyse.La mesure du rayonnement du césium 137, un élément qui n\u2019existait pas en nature avant les premières bombes atomiques de 1945, permet de véri?er, par exemple, l\u2019authenticité de vins millésimés sans avoir à déboucher les bouteilles.On utilise aussi cet indicateur pour assurer la traçabilité de produits agricoles.« Toutes ces analyses peuvent être faites ailleurs, mais le bruit de fond du rayonnement cosmique rend les mesures plus dif?ciles.Ce qu\u2019on réalise en trois jours à la surface, on peut le faire en quelques heures ici », explique notre guide.Mais ce n\u2019est pas seulement pour faciliter ces analyses qu\u2019on a construit cette étrange caverne, en 1982.La première cible des recherches, c\u2019était le neutrino.Car quand on dit que tout le rayonnement cosmique est bloqué, on exclut ces particules sans charge électrique et qu\u2019on a longtemps cru sans masse.Il y a quelques années, un physicien italien, Ettore Majorana, avait postulé que le neutrino pourrait être sa propre antiparticule, cette propriété pouvant expliquer comment a été « autocréée » la masse qui compose la partie visible de notre univers.Si son hypothèse est vraie, les neutrinos pourraient se désintégrer spontanément, en émettant deux électrons dont on connaît précisément l\u2019énergie.Ce sont ces paires d\u2019électrons que l\u2019énorme détecteur de Modane, baptisé Super-NEMO (pour Neutron Ettore Majo- rana Observatory), tente de détecter.À ses côtés, on a installé le détecteur EDELWEISS, avec en son cœur 30 kg de balles de germanium refroidies presque au zéro absolu (-273,15 oC).À cette température, les atomes ne bougent plus.On croit toutefois que le seul passage de particules massives à proximité des noyaux atomiques pourrait les faire osciller.EDELWEISS est conçu pour mesurer ces oscillations.« C\u2019est actuellement une des expériences les plus sensibles au monde pour détecter la matière noire », selon le directeur du labo, Fabrice Piquemal.Il devra toutefois faire preuve de patience car, pour l\u2019heure, les scienti?ques du LSM, à l\u2019instar du reste de la communauté des astrophysiciens, n\u2019ont toujours pas vu l\u2019ombre de la « masse manquante » de l\u2019Univers.lQS Pendant ce temps à Modane.ASTROPHYSIQUE La commune de Modane, en France S N O L A B LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Les CPE, 20 ans plus tard Briser le cycle de la maltraitance L\u2019éveil des tout-petits à l\u2019écriture COMMENT VONT LES ENFANTS? II | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | n 1997, le Québec adoptait sa politique familiale en créant notamment le réseau de centres de la petite enfance et une allocation pour les familles.Si le gouvernement provincial a investi aussi massivement dans l\u2019enfance, « c\u2019est à cause de la science », a souvent répété Camil Bouchard, professeur associé à l\u2019UQAM et auteur du fameux rapport Un Québec fou de ses enfants.Pourquoi ?Parce que des recherches menées sur les facteurs favorisant le bien-être et le développement des tout-petits ont poussé les élus à agir.Vingt ans plus tard, où en est cette science ?Elle est plus féconde que jamais, étudiant autant les services de garde et les prématernelles que les pratiques parentales, le dépistage précoce des troubles de l\u2019apprentissage, la mobilité des enfants en milieu urbain, les stratégies d\u2019éveil à la lecture et à l\u2019écriture, et on en passe.« Ça prend tout un village pour éduquer un enfant », af?rme un dicton africain.Et, dans notre village, il y a une petite armée de chercheurs qui, eux aussi, veillent au grain.Ça prend tout un village\u2026 Ce dossier est inséré dans le numéro de décembre 2017 du magazine Québec Science.Il a été ?nancé par l\u2019Université du Québec et produit par le magazine Québec Science.Le comité consultatif était formé de: Marie Auclair, (UQAM) Sébastien Charles, (UQTR) Stéphane Allaire, (UQAC) Guillaume Werstink, (UQAR) Charmain Lévy, (UQO) Estelle Campagnac, (UQAT) Josée Charest, (INRS) Julie Dassylva, (ÉTS) Éric Lamiot, (TÉLUQ) Céline Poncelin de Raucourt, (UQ) Valérie Reuillard, (UQ) Marie Lambert-Chan, (QS) Coordination: Marie Lambert-Chan et Valérie Reuillard Rédaction: Nathalie Kinnard, Annie Labrecque, Martine Letarte, Etienne Plamondon Emond Graphisme: François Émond Correction-révision: Luc Asselin Bibliothèque nationale du Canada: ISSN-0021-6127 Les 10 établissements du réseau de l\u2019Université du Québec ont pour mission de faciliter l\u2019accessibilité à l\u2019enseignement universitaire, de contribuer au développement scienti?que du Québec et au développement de ses régions.| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | III Le casse-tête des services de garde Vingt ans après la création des CPE, le réseau des services de garde est devenu disparate.Comment en sommes-nous arrivés là ?VI À bas la maltraitance Que peut-on faire pour mieux protéger nos tout-petits ?VIII Faux départ pour la maternelle 4 ans La croissance rapide des prématernelles à temps plein ne tient pas compte des récentes études.X L\u2019écriture en cadeau Il faut plus que des crayons et du papier pour initier les enfants à l\u2019écriture.XIII S\u2019épanouir malgré les retards Entrevue avec Carmen Dionne, spécialiste du dépistage précoce des retards de développement.XV Autisme: la science progresse Chacun à sa façon, deux scienti?ques cherchent à aider les enfants atteints de ce trouble.XVI Repenser le chemin vers l\u2019école À quoi ressemblerait une zone scolaire sécuritaire?LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE C O U V E R T U R E : W A V E B R E A K M E D I A / I S T O C K P H O T O - C A R Y O N S : J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N III ous les espoirs étaient permis lors de la création des centres de la petite enfance, en 1997.Pauline Marois, alors ministre de l\u2019Éducation et de la Famille, reprenait l\u2019idée du Chantier de l\u2019économie sociale d\u2019expérimenter des centres intégrés de services à la petite enfance avec des places en garderie à tarif réduit.Ambitieuse, la ministre souhaitait appliquer cette solution à grande échelle : toutes les garderies sans but lucratif de la province seraient transformées en CPE et leurs places coûteraient 5 $ par jour.L\u2019objectif était d\u2019offrir 200 000 places à ce tarif universel avant 2006.Vingt ans plus tard, le réseau des CPE s\u2019est déployé, mais d\u2019autres types de garderies se sont multipliés en parallèle.Ainsi, un enfant ne recevra pas le même service selon la porte devant laquelle ses parents le conduiront le matin.Comment en sommes-nous arrivés là ?Après leur implantation, victimes de leur Vingt ans après la création des centres de la petite enfance (CPE), le réseau de services de garde est devenu disparate au point où le gouvernement du Québec étudie un projet de loi pour encadrer son développement et assurer sa qualité éducative.Comment en sommes-nous arrivés là ?Le casse-tête des services de garde Nathalie Bigras, professeure titulaire au département de didactique de l\u2019UQAM U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | succès, les CPE voient leur liste d\u2019attente s\u2019allonger.En guise de solution, le gouvernement libéral de Jean Charest, élu en 2003, hausse les tarifs à 7 $ en 2004.Cinq ans plus tard, ce même gouvernement adopte une mesure qui débouchera sur une croissance éclatée du réseau : il module et boni?e substantiellement les crédits d\u2019impôt alloués aux dépenses en frais de garde.En conséquence, il ?nance indirectement les services de garde privés non subventionnés, vers lesquels de nombreux parents se tournent, malgré des tarifs plus élevés.Entre 2008 et 2017, le nombre de places offertes dans ce type d\u2019installation fait un bond de 4 751 à 61 400, selon les chiffres de la Direction générale des services de garde éducatifs à l\u2019enfance.Une augmentation de plus 1 200 % ! Durant la même période, les CPE ont gagné 3 fois moins de nouvelles places, soit 16 767, pour atteindre un nombre de 93 932.En subventionnant ainsi à la fois l\u2019offre et la demande, le gouvernement a créé un réseau « incohérent », juge Benoît Lévesque, professeur émérite au département de sociologie de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM) et professeur associé à l\u2019École nationale d\u2019administration publique (ENAP).« C\u2019est un casse-tête qu\u2019ils ont créé sans s\u2019en rendre compte », ajoute celui qui a publié en 2011 un texte sur l\u2019institutionnalisation des services de garde dans les Cahiers du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES).Avec d\u2019un côté des CPE dont l\u2019encadrement bureaucratique s\u2019est resserré et, de l\u2019autre, une multiplication d\u2019installations sur lesquelles le gouvernement perd le contrôle, « c\u2019est comme si le réseau des services de garde était menacé à la fois par les inconvénients générés par l\u2019État et les inconvénients générés par le marché », observe-t-il.ÉCART DANS LA QUALITÉ Ce réseau disparate inquiète, car la qualité des services offerts est inégale, notamment dans les interactions avec les enfants et l\u2019aménagement des lieux.« Dans la littérature sur la petite enfance publiée à travers le monde, ce que l\u2019on sait, malheureusement, c\u2019est que privé ne rime pas forcément avec qualité », prévient Nathalie Bigras, professeure titulaire au département de didactique de l\u2019UQAM et directrice scienti?que de l\u2019Équipe de recherche sur la qualité des contextes éducatifs de la petite enfance.Les Pays-Bas, la Russie et les États-Unis ont tous souffert d\u2019une chute de la qualité de leurs services de garde lorsqu\u2019ils ont eu recours au privé pour régler le problème d\u2019accessibilité.« C\u2019est souvent parce que le personnel, dans le privé, est moins bien formé et, par conséquent, moins capable de répondre de manière appropriée aux besoins des enfants », souligne la chercheuse.LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE 1991 \u2013 Le rapport Un Québec fou de ses enfants évoque l\u2019idée d\u2019un réseau de services de garde éducatifs.1996 \u2013 Le Chantier de l\u2019économie sociale propose des centres intégrés de services à la petite enfance lors du Sommet sur l\u2019économie et l\u2019emploi.Pauline Marois annonce l\u2019implantation prochaine d\u2019un service de garde à tarif réduit.1997 \u2013 Pauline Marois annonce et légifère la transformation des garderies sans but lucratif en centres de la petite enfance (CPE), dont les places coûteront 5 $ par jour.2004 \u2013 Le gouvernement Charest hausse à 7 $ la tari?cation quotidienne des services de garde à contribution réduite.2005 \u2013 Québec adopte une loi modi?ant le cadre institutionnel des CPE et réduit leur autonomie.2009 \u2013 Le budget du Québec dévoile une boni?cation substantielle des crédits d\u2019impôt liés aux frais de garde, ce qui a favorisé le développement des garderies non subventionnées.2010 \u2013 Le gouvernement resserre l\u2019encadrement des services de garde éducatifs après des scandales de favoritisme et de surfacturation liés à l\u2019octroi de permis de garderies privées subventionnées.2014 \u2013 Le gouvernement Couillard hausse les tarifs quotidiens à 7,30 $, puis annonce quelques mois plus tard une modulation des tarifs pouvant aller jusqu\u2019à 20 $, selon le revenu des parents.2017 \u2013 Dépôt du projet de loi 143 pour améliorer la qualité éducative et favoriser le développement harmonieux des services de garde.Les services de garde au ?l du temps J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N V U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE Au Québec, un enfant court sept fois plus de risque de se retrouver avec un service de faible qualité s\u2019il est dirigé vers une garderie non subventionnée plutôt qu\u2019un CPE, selon la dernière enquête Grandir en qualité, publiée par l\u2019Institut de la statistique du Québec en 2015.Dans les garderies privées non subventionnées, le service de garde était jugé de qualité élevée pour 10 % des enfants et de qualité insatisfaisante dans 36 % des cas.À l\u2019inverse, en CPE, 45 % des enfants ont eu droit à une qualité élevée contre seulement 4 % qui n\u2019ont pas béné?cié d\u2019une qualité suf?sante.« J\u2019ai été étonnée que la qualité des CPE se soit maintenue malgré les compressions », admet Mme Bigras, en comparant cette étude aux résultats de l\u2019enquête Grandir en qualité de 2003.Rappelons que, au cours des dernières années, le gouvernement a diminué le budget alloué aux CPE qui ont été forcés de réduire l\u2019argent dépensé dans l\u2019entretien de leur bâtiment, dans l\u2019achat de jouets ou dans la nourriture servie aux enfants.En dépit des dif?cultés, « il y a quand même une volonté et une culture fortes dans les CPE de respecter des normes », indique la chercheuse.Elle croit cependant que ces compressions ont nui à la mission éducative des CPE qui ont moins recours à des services de soutien pédagogique.Un constat corroboré par Gilles Cantin, professeur au département de didactique de l\u2019UQAM.« C\u2019est un peu triste, parce que c\u2019est une action directe sur la qualité », signale ce dernier.Cela étant dit, si les CPE sont en mesure d\u2019offrir des services supérieurs au reste du réseau, c\u2019est grâce, en partie, à la formation de ses éducatrices.Dans une étude dont les résultats ont été publiés en 2010, Nathalie Bigras a constaté que, plus un service de garde comptait d\u2019employés avec une formation collégiale ou universitaire spécialisée en petite enfance, meilleur se révélait le service offert.La Commission sur l\u2019éducation à la petite enfance a d\u2019ailleurs suggéré, dans un rapport publié en février 2017, de revoir à la hausse les exigences de quali?cation dans tout le réseau des services de garde, alors que dans les garderies en milieu familial et les garderies privées non subventionnées, plusieurs adultes sans formation se retrouvaient responsables de bambins.PROJET DE LOI 143 Pour résoudre les problèmes du réseau, le gouvernement a déposé le projet de loi 143.Celui-ci n\u2019aborde pas la question de la formation des éducatrices, mais il prévoit imposer à toutes les garderies, peu importe leur nature, une évaluation de la qualité pédagogique de leurs services.« C\u2019est sûr que l\u2019idéal serait qu\u2019il y ait plus de CPE, parce que c\u2019est là qu\u2019on retrouve la meilleure qualité, commente Nathalie Bigras.C\u2019est quand même un très grand pas en avant.» Jusqu\u2019ici, les garderies étaient soumises, pour le renouvellement de leur permis, à une inspection s\u2019assurant essentiellement que la santé et la sécurité des enfants n\u2019étaient pas compromises entre leurs murs.L\u2019État véri?ait, par exemple, si les médicaments et produits toxiques étaient rangés hors de portée des enfants, que la nourriture servie respectait le Guide alimentaire canadien ou que l\u2019accès aux locaux était contrôlé.Mais la démarche éducative du service de garde ne tombait jamais sous la loupe des inspecteurs.Voilà une lacune qui pourrait être comblée grâce aux travaux de Gilles Cantin.À l\u2019automne 2016, le chercheur a collaboré avec le ministère de la Famille pour tester de nouveaux outils a?n d\u2019évaluer le volet pédagogique, chez les groupes de trois à cinq ans, qui comprend la qualité de l\u2019aménagement, des interactions avec les enfants, des interactions entre le personnel et les parents, ainsi que des pratiques de plani?cation et d\u2019observation.Soixante-deux milieux de garde, composés de CPE et de garderies privées, se sont prêtés à l\u2019exercice.À quelques exceptions près, la plupart des gestionnaires se sont montrés ouverts à ce que l\u2019État jette un œil sur leurs façons de faire.Ils ont même af?rmé que cette évaluation arrivait à point nommé pour perfectionner leurs pratiques.« C\u2019est l\u2019indice d\u2019une maturité dans le réseau, d\u2019une capacité à accepter qu\u2019une personne tierce les regarde et leur donne une rétroaction quant à leurs forces et aux points à améliorer.» M.Cantin est actuellement en discussion avec le Ministère pour adapter ces outils de mesures aux groupes composés de jeunes de moins de trois ans, et il y a de fortes chances qu\u2019ils soient ensuite appliqués à tous les services de garde après l\u2019éventuelle adoption de la loi 143.Une lueur d\u2019espoir de voir ce casse-tête former une image d\u2019ensemble plus cohérente, malgré la diversité des installations.n Par Etienne Plamondon Emond CPE ou garderie?CENTRE DE LA PETITE ENFANCE Entreprise d\u2019économie sociale sans but lucratif, administrée par des parents-utilisateurs, fournissant un service de garde fondé sur le programme éducatif du ministère de la Famille, avec des places subventionnées à contribution réduite.GARDERIE EN MILIEU FAMILIAL Service de garde offert par une personne en résidence privée dont les places subventionnées sont à contribution réduite ou dont les places non subventionnées sont à des tarifs qu\u2019elle détermine.GARDERIE PRIVÉE SUBVENTIONNÉE Entreprise privée dont les services éducatifs et les places à contribution réduite sont subventionnés par l\u2019État.GARDERIE PRIVÉE NON SUBVENTIONNÉE Entreprise privée qui ?xe elle-même les tarifs payés par les parents.J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N VI | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE u cours des 10 dernières années, le nombre de cas de maltraitance chez les bambins a grimpé de 27 %, selon un rapport publié en 2017 par l\u2019Observatoire des tout-petits.Comment est-ce possible, alors que les programmes de soutien à la paren- talité se multiplient ?« Il est clair qu\u2019on n\u2019arrive pas à joindre tous les parents qui ont besoin d\u2019aide », constate Marie-Ève Clément, professeure au département de psychoéducation et de psychologie à l\u2019Université du Québec en Outaouais (UQO), et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la violence faite aux enfants.La chercheuse voit aussi dans l\u2019augmentation des signalements rapportés à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) une plus grande sensibilisation des Québécois à la maltraitance.« La population est mieux outillée pour détecter et signaler des cas à problèmes », précise celle qui a corédigé l\u2019Analyse scienti?que sur la violence et la maltraitance chez les tout-petits à partir des banques de données de la DPJ et de l\u2019Institut de la statistique du Québec (ISQ).La maltraitance comprend tout ce qui a des conséquences sur la sécurité, le développement ou l\u2019intégrité physique et psychologique de l\u2019enfant : négligence, abus physiques, sexuels ou psychologiques, abandon, etc.« C\u2019est un phénomène complexe qui prend plusieurs formes et n\u2019a pas une seule cause », explique Carl Lacharité, professeur en psychologie à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).Contrairement aux idées reçues, il n\u2019existe pas de portrait type des familles suivies par la DPJ : le manque de revenus et une éducation limitée n\u2019expliquent pas à eux seuls les situations de maltraitance.Évidemment, des conditions socioéconomiques précaires sont des À bas la maltraitance En 2015-2016, on recensait chaque jour plus de 20 nouveaux cas de maltraitance chez les enfants de moins de 5 ans.Que peut-on faire pour mieux protéger nos tout-petits?I S T O C K P H O T O U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE VII facteurs de risque, mais d\u2019autres réalités entrent en jeu.Selon l\u2019Enquête québécoise sur l\u2019expérience des parents d\u2019enfants de cinq ans et moins effectuée en 2015, les parents salariés qui concilient dif?cilement carrière et obligations familiales sont plus à risque de crier, d\u2019élever la voix ou de se mettre en colère contre leurs enfants au moins une fois par jour.Le stress associé au tempérament dif?cile d\u2019un enfant, la dépression, l\u2019anxiété, les troubles de personnalité, ainsi que la consommation de drogues et d\u2019alcool chez un parent affectent également l\u2019environnement familial et peuvent conduire à la maltraitance.« Plus on combine de facteurs de risque, plus l\u2019enfant est susceptible de subir des sévices », ajoute Carl Lacharité.Depuis 25 ans, le chercheur et sa collègue Louise Éthier se penchent sur les situations de négligence, la catégorie de maltraitance la plus fréquente en Occident.Ils ont suivi une centaine d\u2019enfants pris en charge par la DPJ parce que leurs parents ne répondaient pas à leurs besoins affectifs, physiques, psychologiques et éducationnels.« La négligence est à la base de 60 % des cas de prises en charge des cinq ans et moins, révèle Carl Lacharité qui dirige aussi le Centre d\u2019études interdisciplinaires sur le développement de l\u2019enfant et la famille.La majorité de ces situations correspondent à de la négligence chronique, c\u2019est-à-dire qui se transmet de génération en génération.» Fait important, les enfants négligés sont plus susceptibles de subir de la violence physique ou verbale.Un tout-petit sur quatre a ainsi vécu ces deux formes d\u2019agression en 2012.Dans les enquêtes populationnelles qu\u2019elle a menées avec l\u2019ISQ, Marie-Ève Clément a toutefois constaté que la proportion des cinq ans et moins victimes de formes mineures de punition corporelle \u2013 comme la fessée, la gi?e ou le serrage de bras \u2013 avait diminué de 59,9 % à 47,8 % entre 1999 et 2012.Un progrès, certes, mais qui est assombri par le taux de violence physique sévère qui stagne à 4 % depuis 1999.L\u2019agression psychologique répétée qui touchait 38,1 % des tout-petits a, quant à elle, grimpé à 43,8 %.Derrière cette statistique se cache l\u2019isolement grandissant des parents et le manque d\u2019entraide entre familles.« Les parents vivent avec la pression sociale de devoir être compétents, mais sans aide.Pourtant, élever des enfants, ça ne se fait pas tout seul ! » souligne Carl Lacharité.MISSION PRÉVENTION Pour mieux protéger nos petits, on doit investir davantage dans la prévention, martèle Carl Lacharité.Car dès que la maltraitance s\u2019insinue au sein d\u2019une famille, il devient plus dif?cile de renverser la vapeur.Certaines interventions ont fait leurs preuves : briser l\u2019isolement des familles avec des visites à domicile par une in?rmière, soutenir les parents en leur offrant du répit, grâce à des organismes communautaires, et favoriser l\u2019entraide parentale.Instauré dans certains CLSC de Québec et de Montréal depuis 2015, le programme Triple P (abréviation de « pratiques parentales positives ») offre aux parents des outils ef?caces, comme des conférences, du coaching et des formations, pour améliorer leurs relations avec leurs enfants.Ses impacts sont jusqu\u2019à présent très positifs.Carl Lacharité rappelle cependant qu\u2019il ne faut jamais intervenir à la place des parents.Ceux-ci se sentent alors dévalorisés et incompétents, ce qui n\u2019aide en rien à résoudre le problème.On les amène plutôt à ré?échir aux besoins de leurs enfants et aux conséquences de leurs gestes, notamment en créant des groupes de discussion entre parents, comme le font la plupart des Maisons des Familles.Dans son rapport, l\u2019Observatoire des tout-petits rappelle que la maltraitance est un problème de santé publique majeur.Pour les enfants, les conséquences sont dévastatrices : retards moteurs et de langage, dif?cultés d\u2019attention et de concentration, anxiété, faible estime de soi et agressivité.Pour soulager les maux de ces bouts de chou, la société n\u2019a d\u2019autre choix que de dépenser des milliards de dollars en soins de santé, en éducation spécialisée, en services sociaux, en frais judiciaires, en services policiers, etc.Et plus la maltraitance survient tôt dans l\u2019enfance, plus les répercussions sont importantes.« Les jeunes qui naissent dans un univers de maltraitance seront beaucoup plus hypothéqués par les séquelles que ceux qui connaissent un abus à une période donnée de leur vie », indique Carl Lacharité.Voilà pourquoi le chercheur se penche sur l\u2019impact des centres de la petite enfance (CPE) et autres services de garde dans la détection de la maltraitance.« Étonnamment, moins de 1 % des signalements sont faits par les professionnels de la petite enfance », a-t-il constaté.Il croit que les réseaux des milieux de garde et de la DPJ se connaissent mal et, donc, se parlent peu.Les éducatrices seraient par ailleurs peu enclines à signaler, car elles souhaitent préserver les liens de con?ance avec les familles, ajoute Marie-Ève Clément qui véri?e actuellement ces hypothèses à l\u2019aide d\u2019une enquête en ligne menée auprès de plusieurs milieux, dont les CPE, les hôpitaux et les Centres jeunesse.Les résultats permettront de mieux outiller les professionnels pour qu\u2019ils détectent et soutiennent rapidement les familles qui ont besoin d\u2019aide.« Être parent, c\u2019est complexe et de plus en plus exigeant dans notre société, conclut Carl Lacharité.Nous espérons que la recherche pourra les aider à remplir ce rôle.» n Par Nathalie Kinnard \u201c \u201d « Les parents vivent avec la pression sociale de devoir être compétents, mais sans aide.Pourtant, élever des enfants, ça ne se fait pas tout seul ! » \u2013 Carl Lacharité | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | VIII \u2019 initiative partait d\u2019une bonne intention : en juin dernier, le ministre de l\u2019Éducation, Sébastien Proulx, a annoncé que les maternelles 4 ans à temps plein pro?teront de 101 nouvelles classes, portant le nombre total à 288.Ainsi, mine de rien, 4 000 enfants issus de milieux défavorisés ont fait une entrée précoce à l\u2019école, cette année.Bonne nouvelle ?Pas aux yeux des chercheurs en éducation pour qui les solutions avancées ne tiennent pas compte des nombreux écueils observés, et risquent même d\u2019aggraver les problèmes.« On parle de places.On ne parle pas de la qualité ni du soutien aux enseignants », se désole Christa Japel, professeure au département d\u2019éducation et formation spécialisées de l\u2019Université du Québec à Montréal.Selon elle, le service, implanté en 2013, devrait être rodé et éprouvé avant d\u2019être étendu : « Il faut ré?échir avant d\u2019agir ainsi, si on veut un effet sur le développement de ces enfants vulnérables.» En mars 2017, la chercheuse a dévoilé des constats alarmants concernant les maternelles quatre ans.Selon son étude réalisée dans 28 groupes et menée à l\u2019hiver 2015, la qualité de l\u2019environnement éducatif est généralement « très basse », avec des « lacunes marquées » dans le mobilier, l\u2019aménagement des lieux, les soins personnels, la stimulation du langage et du raisonnement, les activités offertes et les interactions avec les enseignants.Néanmoins, Christa Japel reste convaincue de la pertinence de la prématernelle à temps plein, car elle accueille des enfants qui, autrement, ne fréquenteraient aucun service de garde éducatif.En lançant un cri du cœur, elle souhaitait inciter le gouvernement à investir davantage dans les classes existantes.« Bien qu\u2019ils soient dévoués et de bonne volonté, les enseignants de notre échantillon n\u2019ont pas un budget suf?sant pour acheter du matériel adéquat », remarque-t-elle.Sa recherche a aussi révélé que les maternelles quatre ans à temps plein ratent la cible, soit celle visant à réduire l\u2019écart entre les enfants issus de milieux défavorisés et ceux mieux nantis, quant à leur réussite scolaire.L\u2019équipe de recherche a comparé les évaluations sur le développement cognitif et langagier, la maturité affective et la compétence sociale de 326 enfants sortis de la prématernelle à temps plein et de 318 élèves des classes de maternelle 5 ans qui n\u2019ont pas fait une entrée précoce.Résultat : un passage à la maternelle quatre ans n\u2019amortit pas « de façon signi?cative l\u2019effet des conditions sociodémographiques des enfants sur leur préparation à l\u2019école », peut-on lire dans le rapport.CONNAÎTRE L\u2019ALPHABET : LOIN D\u2019ÊTRE LA SOLUTION Toujours en juin dernier, le ministre de l\u2019Éducation a annoncé la révision du programme d\u2019éducation préscolaire pour y ajouter un Faux départ pour la maternelle 4 ans La croissance rapide des prématernelles à temps plein ne tient pas compte des récents constats des chercheurs.Les perdants, ce sont les enfants vulnérables qu\u2019elles devraient aider.LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N IX nouvel objectif : à la ?n de ce cycle, les élèves doivent désormais connaître, plutôt que reconnaître, les lettres et les chiffres.Lorsqu\u2019on évoque cette mesure, Mme Japel soupire.Ses travaux démontrent que la prématernelle aide légèrement les élèves dans leurs habiletés cognitives et langagières.En fait, c\u2019est le seul effet positif mesuré chez les enfants.Cependant, « connaître les chiffres et les lettres, en ?n de compte, ce n\u2019est pas suf?sant », af?rme la chercheuse qui estime que la maternelle quatre ans devrait miser sur le développement de la maturité affective et des compétences sociales.« Ces composantes sont très importantes pour la réussite éducative », insiste Mme Japel.Or, selon les conclusions de son étude, elles sont peu renforcées par le passage en prématernelle.Johanne April, professeure au département des sciences de l\u2019éducation de l\u2019Université du Québec en Outaouais, se dit « outrée » par l\u2019ajout de la connaissance de l\u2019alphabet au programme.« C\u2019est comme si on disait aux enfants : \u201cOn va vous donner des stéroïdes à votre bras droit, parce que vous en avez besoin, mais le reste de votre corps, on l\u2019oublie complètement\u201d », illustre-t-elle.Ce genre de mesure met malheureusement en évidence une tendance lourde dans le milieu de l\u2019éducation : on présume à tort que les enfants issus de milieux défavorisés s\u2019adaptent moins bien à l\u2019environnement scolaire et qu\u2019il faut donc les scolariser de manière précoce pour combler de possibles dé?cits.Cela touche entre autres la maîtrise de l\u2019alphabet.Lors d\u2019une étude longitudinale sur l\u2019implantation des prématernelles à temps plein, Johanne April a noté que certains directeurs et enseignants préconisaient cette approche qu\u2019on qualifie de compensatoire, préventive ou curative.Mme April croit qu\u2019ils font fausse route et devraient plutôt adopter « l\u2019approche développementale », grâce à laquelle l\u2019enseignant fait appel au jeu, comme le font les éducatrices en centre de la petite enfance.Cela favorise, par exemple, l\u2019autorégulation des enfants et leurs aptitudes à socialiser.Ces activités plus ludiques incitent souvent à reconnaître progressivement les lettres, sans en exiger la maîtrise précoce.« Les spécialistes de l\u2019éducation préscolaire et du développement de l\u2019enfant rapportent et démontrent que c\u2019est l\u2019approche la plus pertinente et déterminante pour le développement d\u2019un être humain », insiste-t-elle.Sa recherche a aussi mis en lumière une autre faille dans l\u2019implantation des maternelles quatre ans : les écoles innovent peu.Elles reproduisent souvent les pratiques d\u2019accueil des maternelles cinq ans, qui ne répondent pas aux besoins des enfants plus jeunes.Les conclusions, remises au ministère de l\u2019Éducation en août dernier, suggèrent aux écoles d\u2019établir un dialogue plus serré avec les parents.Au cours de sa recherche, Johanne April a observé qu\u2019un seul établissement scolaire a forgé une réelle collaboration avec les parents.Le rapport souligne d\u2019ailleurs la nécessité de communiquer avec ces derniers avant la rentrée de leur enfant, pour les inviter à l\u2019école et constater comment ils peuvent contribuer au milieu scolaire.« On sait très bien que l\u2019accueil est un élément central et crucial pour la réussite ultérieure », af?rme Mme April.Pourtant, tant en 2016 qu\u2019en 2017, les nouvelles classes de prématernelle ont démarré trois mois après que le gouvernement les eut annoncées, ce qui a laissé peu de temps pour réaliser une démarche d\u2019accueil en bonne et due forme.« On vient de manquer une chance de mettre en place toutes les conditions nécessaires pour une entrée réussie », commente la chercheuse.À l\u2019avenir, elle espère que le ministre fera davantage appel à la communauté d\u2019experts en éducation préscolaire et en développement de l\u2019enfant pour prendre des décisions plus éclairées.n Par Etienne Plamondon Emond U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE \u201c \u201d «Des activités plus ludiques incitent souvent à reconnaître progressivement les lettres, sans en exiger la maîtrise précoce.» \u2013 Johanne April « Connaître les chiffres et les lettres, en ?n de compte, ce n\u2019est pas suf?sant.» \u2013 Christa Japel | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE \u2019est l\u2019heure du dodo.Vous demandez à votre tout-petit de choisir un conte.Vous créez une ambiance feutrée en tamisant l\u2019éclairage et placez ses oreillers pour garantir plus de confort.Puis, vous lui lisez l\u2019histoire en suivant les mots avec votre doigt et en lui montrant chaque image.Ensuite, vous l\u2019embrassez, remontez sa couverture et quittez la chambre sur la pointe des pieds en espérant qu\u2019il tombe rapidement dans les bras de Morphée.En plus d\u2019être un doux rituel, l\u2019histoire du soir est une activité béné?que pour l\u2019enfant qui est ainsi initié à la lecture, mais aussi à l\u2019écriture.« C\u2019est important de commencer à lire des histoires très tôt à son enfant, pratiquement dès sa naissance, parce qu\u2019il se familiarisera tranquillement avec le concept des lettres et des mots.Ensuite, il verra qu\u2019on lit (et écrit !) de gauche à droite et de haut en bas », explique Pascale Thériault, professeure au département des sciences de l\u2019éducation de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).Lorsque l\u2019enfant s\u2019exprime davantage, le père ou la mère peut l\u2019interroger sur le récit.Qu\u2019arrivera-t-il au Petit Chaperon rouge lors qu\u2019il arrivera à la maison de sa mère-grand ?Jack échappera-t-il à l\u2019ogre qui vit tout en haut du haricot magique ?Cette discussion pique la curiosité du futur petit lecteur tout en l\u2019aidant à comprendre comment se construit une histoire.Les parents peuvent aussi recourir à la technologie, L\u2019écriture en cadeau Il faut plus que des crayons et du papier pour initier les enfants à l\u2019écriture.Cela passe par une foule d\u2019activités, depuis la lecture d\u2019histoires jusqu\u2019au renforcement des muscles de la main.Mais en fait-on suf?samment ?Pascale Thériault, professeure au département des sciences de l\u2019éducation de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi J E A N N O T L É V E S Q U E / L E Q U O T I D I E N U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE entre autres les tablettes.« Leurs enfants apprivoiseront ainsi la lecture sur différents supports et cela peut être une source de motivation pour eux », af?rme Pascale Thériault.Toutes ces stratégies n\u2019ont rien d\u2019anodin quand on sait que le développement de bonnes habiletés en lecture joue un rôle essentiel dans la réussite scolaire.De faibles compétences en lecture au premier cycle du primaire sont l\u2019un des principaux facteurs de risque de décrochage scolaire, d\u2019après des données compilées en 2016 par l\u2019Institut de la statistique du Québec.Cette étude précise que les enfants qui feuillettent des livres par eux-mêmes tous les jours à partir de deux ans et demi ont un niveau moyen de motivation en lecture au primaire signi?cativement plus élevé que ceux qui le font une fois ou moins par semaine.Les résultats sont semblables pour l\u2019écrit.Les élèves qui se perçoivent compétents et motivés à écrire sont ceux qui réussissent le mieux les épreuves obligatoires d\u2019écriture, d\u2019après un sondage réalisé en 2010 auprès d\u2019un échantillon d\u2019élèves par le ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport.Par exemple, à la ?n du troisième cycle du primaire, 76 % des élèves qui ont réussi l\u2019examen disaient qu\u2019ils écrivaient bien, contre 56 % chez ceux qui ont échoué.Ce sont également plus de 68 % des élèves ayant réussi l\u2019examen qui déclaraient aimer écrire des textes, contre 51 % de ceux qui ont échoué.On l\u2019aura compris, les parents sont les premiers à guider leurs rejetons dans le monde de la lecture et de l\u2019écriture.« Il y a un lien très fort entre l\u2019implication des parents et la réussite scolaire », con?rme Natalie Lavoie, professeure en sciences de l\u2019éducation à l\u2019Université du Québec à Rimouski (UQAR).Et ce, même si ces derniers sont analphabètes.« Ces parents peuvent tout de même consulter des livres avec leurs enfants et discuter avec eux des images, explique-t-elle.C\u2019est un dé?, mais il faut les impliquer davantage a?n d\u2019éviter que leurs enfants entrent à la maternelle en étant à la traîne.» En effet, « il doit y avoir un continuum entre ce qui se fait à la maison, à la garderie et à la maternelle, parce que cela servira d\u2019assise pour l\u2019apprentissage formel de la lecture et de l\u2019écriture en première année », indique Pascale Thériault.MOTIVER LES TOUT-PETITS À PRENDRE LE CRAYON Apprendre à écrire requiert de la motivation et, par conséquent, des modèles.À ce sujet, la recherche est formelle : « Les mères jouent souvent ce rôle, mais c\u2019est aussi important d\u2019avoir des exemples masculins, particulièrement pour les garçons dont la réussite scolaire inquiète », af?rme Natalie Lavoie qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche sur la persévérance scolaire et la littératie.Ces modèles doivent également expliquer à quoi sert l\u2019écrit : faire une liste d\u2019épicerie pour ne rien oublier, noter l\u2019heure d\u2019un rendez-vous pour ne pas être en retard ou, encore, écrire un mot gentil pour témoigner son affection.Une autre idée qui pourrait inciter les enfants à | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE prendre le crayon plus souvent : l\u2019aménagement d\u2019un coin écriture avec du mobilier approprié et beaucoup de matériel à disposer graduellement pour maintenir l\u2019effet de nouveauté, comme des crayons de cire, des crayons-feutres, des feuilles de papier de différentes grandeurs et textures, etc.Idéalement, on laisse ce matériel à la portée des enfants pour qu\u2019ils puissent l\u2019utiliser spontanément.Par exemple, après avoir fait une promenade où on a montré les panneaux indicateurs de nom de rue et expliqué leur utilité, on a de bonnes chances, par la suite, de voir les enfants essayer de les reproduire lorsqu\u2019ils jouent avec des voitures.« Ensuite, si on leur demande d\u2019écrire un mot, ils auront tendance à le faire avec des pseudo-lettres, alors que les enfants qui n\u2019auront pas été familiarisés avec l\u2019écrit et à la présence de crayons, ainsi que de papier, seront plus intimidés et diront simplement qu\u2019ils ne savent pas écrire », indique Natalie Lavoie.TRAVAIL MUSCULAIRE Cela dit, l\u2019écriture n\u2019est pas qu\u2019une affaire d\u2019intellect.Les muscles sont aussi de la partie.Différentes activités aident les tout-petits à développer leur force et leur motricité ?ne ou globale; par exemple, le bricolage et les jeux de manipulation d\u2019objets, comme en?ler des billes sur une corde.On privilégie aussi des activités physiques qui favorisent une bonne coordination des mouvements, depuis le hockey jusqu\u2019aux jumping jacks.« Même tordre une débarbouillette est un excellent exercice pour développer les muscles des doigts et des mains, af?rme Natalie Lavoie.Il faut aussi renforcer ceux des épaules et des bras, et amener les enfants à travailleur leur posture.Tout cela aura un impact sur l\u2019apprentissage de l\u2019écriture.» La chercheuse de l\u2019UQAR a d\u2019ailleurs réalisé une étude \u2013 dont les résultats ne sont pas encore publiés \u2013 en collaboration avec Émile Lebel, alors étudiant en kinésiologie à l\u2019Université de Sherbrooke.Ils ont développé un programme d\u2019entraînement moteur avec des activités de renforcement des muscles favorisant aussi la coordination, comme lancer des sacs de sable dans un cerceau.Après seulement six semaines d\u2019activités, près de 40 % des élèves des deux groupes de maternelle participants ont amélioré leurs capacités à écrire, contre 12 % seulement dans les deux autres groupes où le programme n\u2019a pas été appliqué.Et bonne nouvelle : avec ce type d\u2019activités, les garçons développeraient autant leur motricité ?ne et globale que les ?lles.UN DÉFI POUR LA COMMUNAUTÉ Tous ces résultats de recherche ont-ils une incidence pratique ?Autrement dit, sur le terrain, en fait-on suf?samment pour éveiller les tout-petits à la lecture et à l\u2019écriture ?Du côté des centres de la petite enfance, Natalie Lavoie constate qu\u2019il y a « beaucoup d\u2019activités pour améliorer la motricité globale et ?ne des enfants ».Pour leur part, les écoles favorisent les activités liées à la lecture.« Mais l\u2019écrit est peut-être un peu moins soutenu, remarque Mme Lavoie.On croit souvent qu\u2019il faut d\u2019abord apprendre aux enfants à lire et, ensuite, à écrire.Or, les études ont démontré que l\u2019apprentissage de l\u2019écriture a plus d\u2019impact sur la lecture que la lecture en a sur l\u2019écriture.En fait, les instituteurs devraient enseigner les deux en même temps.» Dans les faits, les pratiques varient énormément d\u2019un milieu à l\u2019autre.« Certains enseignants sont très proactifs, suivent de près les recherches et s\u2019inscrivent à de la formation continue; mais d\u2019autres le font moins, indique Natalie Lavoie.En outre, les commissions scolaires ont peu de moyens pour soutenir leurs enseignants dans la poursuite de leur formation.D\u2019autant moins qu\u2019un suivi est nécessaire pour que cela soit ef?cace.» C\u2019est justement un des éléments majeurs qui ressort d\u2019une recherche commandée il y a peu à Steve Bissonnette, chercheur en éducation à la Télé-uni- versité (TÉLUQ), par le ministère de l\u2019Éducation et de l\u2019Enseignement supérieur.« Notre méta-analyse de la littérature a con?rmé que, a?n d\u2019être performante, une activité de formation continue pour l\u2019enseignement de la lecture et de l\u2019écriture doit inclure du suivi et de l\u2019accompagnement; idéalement, jusque dans la classe », af?rme le chercheur.Par ailleurs, cette responsabilité n\u2019incombe pas qu\u2019à l\u2019enseignant : tout le personnel de l\u2019école doit être mobilisé pour arriver à des résultats signi?catifs en émergence de l\u2019écrit.« L\u2019école doit avoir une vision globale et travailler en concertation avec toute la communauté, comme les responsables des activités à la bibliothèque municipale et les familles, af?rme Natalie Lavoie.C\u2019est ainsi qu\u2019on arrivera à vraiment maximiser les chances pour que les enfants réussissent à l\u2019école.» n Par Martine Letarte \u201c \u201d «Les études ont démontré que l\u2019apprentissage de l\u2019écriture a plus d\u2019impact sur la lecture que la lecture en a sur l\u2019écriture.En fait, les instituteurs devraient enseigner les deux en même temps.» \u2013 Natalie Lavoie | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | XII XIII e dépistage précoce chez les enfants avec des retards de développement est au cœur des recherches de Carmen Dionne, professeure au département de psychoéducation à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières.Maintes fois récompensée pour ses travaux, elle a obtenu, en 2016, une Chaire UNESCO pour étudier de meilleures pratiques d\u2019intervention auprès de ces enfants en dif?- culté, en impliquant davantage les familles et la communauté.Vous étudiez depuis longtemps le développement de l\u2019enfant de six ans et moins.Lorsqu\u2019on parle d\u2019un enfant en dif?culté ou avec des besoins particuliers, que veut-on dire exactement ?C\u2019est un enfant qui peut avoir une incapacité physique, intellectuelle ou sensorielle.On parle notamment du trouble du spectre de l\u2019autisme, d\u2019une dé?cience intellectuelle ou visuelle, d\u2019un trouble de la communication, etc.Comment dépiste-t-on ces retards de développement ?On utilise entre autres un questionnaire rempli par les parents ou les éducatrices en milieu de garde, ou tout autre proche.Ce sont des questions simples sur des comportements facilement observables.Par exemple, on demande si l\u2019enfant peut boutonner son manteau.Est-il capable de prendre un petit morceau de nourriture avec ses doigts ?Vous regarde-t-il quand vous lui parlez ?Cet outil couvre les premiers mois de vie de l\u2019enfant jusqu\u2019à l\u2019entrée à l\u2019école.Cela donne donc, à différentes périodes, un portrait de son développement avec ses forces et ses faiblesses.On peut ainsi déterminer sur quoi intervenir.Il faut noter qu\u2019on ne cerne pas directement le problème; ce n\u2019est pas un diagnostic.On tire plutôt la sonnette d\u2019alarme en indiquant si l\u2019enfant doit aller vers une U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE Carmen Dionne est titulaire de la Chaire UNESCO en dépistage et évaluation du développement des jeunes enfants.S\u2019épanouir malgré les retards O L I V I E R C R O T E A U XIV | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | évaluation plus approfondie ou vers des services spécialisés lorsqu\u2019un certain ralentissement apparaît dans son développement.Si l\u2019enfant commence à accumuler des retards, avant même d\u2019avoir un diagnostic formel, on peut déjà intervenir et soutenir son développement.En se mobilisant rapidement autour de lui, il y a de fortes chances que son parcours se déroule bien.Si l\u2019on détecte un certain retard, quel type de soutien peut-on offrir à l\u2019enfant ?On ajuste notre intervention selon son niveau de développement.Par exemple, l\u2019éducatrice en milieu de garde peut offrir un modèle à l\u2019enfant en se servant d\u2019un ami pour montrer ce qu\u2019on attend de lui.Il faut lui énoncer les consignes le plus simplement possible pour qu\u2019il comprenne bien.C\u2019est aussi important de ne pas proposer à l\u2019enfant des dé?s trop grands ou trop faciles.Il faut offrir des dé?s à sa mesure pour favoriser son épanouissement.Vous vous intéressez d\u2019ailleurs plus particulièrement à l\u2019inclusion de ces enfants en dif?culté.En effet.L\u2019inclusion d\u2019un enfant en dif?culté dans son milieu de vie, peu importe son retard, lui permet de bien cheminer.Les services de garde ont montré de l\u2019ouverture en s\u2019engageant à accueillir les enfants avec des besoins particuliers.Ils permettent par exemple des interventions d\u2019éducateurs spécialisés dans leur milieu.Cela ?nit par enrichir le quotidien de tous les enfants.Plusieurs études le démontrent : côtoyer la différence a un impact positif chez les tout-petits.Plus tard, ces jeunes devenus adolescents ou adultes vivront mieux cette réalité.Dans l\u2019un de nos projets de recherche qui s\u2019étend sur une période de sept ans, on s\u2019intéresse justement à l\u2019inclusion des enfants en milieu préscolaire, dont les centres de la petite enfance (CPE).Comment mobilise-t-on l\u2019équipe d\u2019éducatrices pour avoir les interventions les plus appropriées auprès des enfants ayant des besoins particuliers ?C\u2019est ce qu\u2019on examinera dans le cadre d\u2019un partenariat avec quatre CPE de la région Mauricie\u2013Centre-du-Québec et deux CPE de l\u2019Abitibi-Témiscamingue.Cela donnera un portrait régional de la situation d\u2019inclusion des enfants en milieu de garde, ce qui nous permettra de mieux les accompagner.Devrait-on investir davantage dans le secteur de la petite enfance ?« Ça ne sert à rien de faire du dépistage chez les enfants, car on n\u2019a aucun soutien à leur offrir par la suite », nous répète-t-on souvent.C\u2019est faux.En disant cela, on sous-évalue la capacité d\u2019adaptation des enfants, de leur entourage, des intervenants et des milieux de vie.En travaillant avec les familles, on est en mesure de mieux utiliser les ressources déjà présentes pour bien accompagner l\u2019enfant, sans avoir recours à des services ultra spécialisés.Cela étant dit, si on pouvait augmenter les budgets destinés à la petite enfance, on en serait très heureux, car c\u2019est un très bon investissement.Quel changement avez-vous perçu au ?l des ans relativement au dépistage précoce ?L\u2019idée de dépister le plus rapidement possible fait davantage partie de la norme dans le milieu de la recherche, même s\u2019il existe une ligne de pensée voulant qu\u2019il ne faut pas le faire systématiquement pour tous les enfants, surtout lorsque les ressources ne sont pas disponibles.Ce débat-là existe encore.D\u2019ailleurs, nous n\u2019avons pas de dépistage systématique au Québec.Des CPE le font, d\u2019autres non; des organismes et des ressources de première ligne y participent également.Mais on n\u2019a pas d\u2019information sur les actes de dépistage en tant que tels.Si c\u2019était le cas, on pourrait, à l\u2019intérieur d\u2019un territoire donné, suivre le développement des enfants et évaluer leurs besoins en termes de services spécialisés.Cela nous aiderait à connaître la trajectoire de ces enfants jusqu\u2019à leur entrée à l\u2019école.Si on pouvait avoir des données plus solides, on pourrait ainsi bâtir, dans le futur, des politiques adaptées à leur réalité.Vous avez reçu l\u2019été dernier une subvention de 300 000 $ de différents organismes pour développer une plateforme interactive web.À quoi servira-t-elle ?On y trouvera des ressources utiles pour les parents, les services de garde et les organismes communautaires.Nous recueillerons aussi des données auprès d\u2019eux pour dresser un portrait provincial de la situation d\u2019inclusion en milieu de garde.n Propos recueillis par Annie Labrecque \u201d «L\u2019inclusion d\u2019un enfant en dif?culté dans son milieu de vie, peu importe son retard, lui permet de bien cheminer.» \u201c LA RECHERCHE DANS LE RÉSEAU DE Selon Statistique Canada, 27 000 petits Canadiens de moins de 4 ans présentent une incapacité.La plus fréquente, dans un peu plus de 60 % des cas, concerne les retards de développement. \u201d l y a une quinzaine d\u2019années, le ?ls de Marie- Hélène Poulin a reçu un diagnostic de troubles du spectre de l\u2019autisme (TSA).Rapidement, la maman est confrontée à la méconnaissance de ces problèmes neurodéveloppementaux.« Je vivais beaucoup d\u2019incompréhension dans le milieu de vie de mon ?ls, que ce soit au service de garde, à l\u2019école ou auprès de son équipe sportive.Il y avait un grand besoin de sensibiliser ces milieux », raconte celle qui est chercheuse en psychoéducation à l\u2019Université du Québec en Abiti- bi-Témiscamingue (UQAT).Pour cette professeure, l\u2019enjeu est d\u2019autant plus important que 1 enfant sur 76 reçoit un tel diagnostic, selon un portrait épidémiologique du ministère de la Santé et des Services sociaux réalisé en 2015-2016.Et plusieurs sont intégrés au parcours scolaire régulier où ils doivent souvent composer avec les préjugés de leurs pairs et, parfois, avec ceux de leur enseignant.Marie-Hélène Poulin développe alors, avec l\u2019aide de l\u2019étudiante Catherine Charbonneau, des outils pédagogiques pour sensibiliser et informer l\u2019entourage des enfants autistes.Le résultat fut une trousse, bien nommée Parle-moi de TSA !, disponible gratuitement sur le site web de l\u2019UQAT depuis décembre 2016.Son contenu vise autant les bambins de la garderie que les grands de l\u2019école secondaire, à l\u2019aide d\u2019activités démontrant comment les autistes perçoivent différemment ce qui les entoure, comme des jeux, des bandes dessinées, des vidéos et des mises en situation.« Par exemple, pour les tout-petits, on utilise le \u201cjeu du coin-coin\u201d pour déboulonner des mythes comme : \u201cles autistes n\u2019ont pas besoin d\u2019amis\u201d, \u201cils sont agressifs\u201d ou encore \u201cl\u2019autisme est causé par l\u2019attitude des parents, les vaccins et l\u2019alimentation\u201d », explique Mme Poulin.Ce type d\u2019activités permet à l\u2019entourage d\u2019un enfant autiste de mieux le comprendre et donc de communiquer plus aisément avec lui.Signe qu\u2019elle vient combler un besoin : « La trousse est très en demande.Ce sont des grands-parents, des mères ou des intervenants, qui veulent l\u2019utiliser.Un ado autiste l\u2019a même présentée lors de son exposé oral pour initier ses compagnons de classe à sa réalité », raconte Marie-Hélène Poulin.A.L.Pour télécharger la trousse : bit.ly/2g23TCU Détecter les sons répétés our se réconforter, certains enfants autistes émettent une série de sons de manière répétitive.Ce comportement, qu\u2019on appelle « stéréotypie vocale », peut nuire à l\u2019intégration de l\u2019enfant ou rendre son entourage mal à l\u2019aise.C\u2019est aussi un indice pour les psychoéducateurs qui enregistrent la voix de leur patient avant et après un traitement.Si la stéréotypie diminue, c\u2019est que l\u2019enfant progresse et que l\u2019intervention est ef?cace.Toutefois, l\u2019analyse des bandes audio nécessite beaucoup de temps.Un logiciel a été développé par Patrick Cardinal, professeur au département de génie logiciel et des technologies de l\u2019information de l\u2019École de technologie supérieure à Montréal.« Il détecte automatiquement dans l\u2019enregistrement audio les occurrences de stéréotypie, car ces sons ont une fréquence différente de celle des paroles.Il ne tient donc pas compte de la voix d\u2019une autre personne, du son d\u2019un jouet ou du bruit ambiant, explique le chercheur.Le logiciel effectue ensuite la comparaison entre les deux bandes audio.Le thérapeute économise ainsi un temps précieux qu\u2019il peut consacrer à un autre enfant, par exemple.» Selon Patrick Cardinal, il reste beaucoup de paramètres à véri?er avant la mise en place du logiciel, car le taux de détection actuel oscille entre 60 % et 80 %.Wafa Alarbi, une étudiante, travaillera d\u2019ailleurs à temps plein sur ce projet au cours des prochains mois.« Ce qui est important pour nous, c\u2019est que le logiciel soit stable d\u2019un enregistrement à l\u2019autre, sinon, on ne saura pas si l\u2019enfant s\u2019est amélioré ou si c\u2019est parce que le logiciel a détecté moins d\u2019occurrences », indique Patrick Cardinal.Pour l\u2019instant, le logiciel est encore au stade embryonnaire, mais son avenir semble prometteur ! A.L.Autisme Déboulonner les mythes dès la garderie La science progresse U DE L\u2019UNIVERSITÉ DU QUÉBEC ENFANCE XV Chacun à sa façon, deux scienti?ques cherchent à aider les enfants atteints de ce trouble. LE TRAJET IDÉAL POUR L\u2019ÉCOLIER Le chemin qui mène à l\u2019école doit être direct et sans détour.Il faut que l\u2019enfant ait accès à des trottoirs assez larges pour sa sécurité et qu\u2019il puisse compter sur la présence d\u2019un brigadier scolaire aux intersections près de l\u2019école pour le faire traverser.La police peut aussi faire de la sensibilisation dans le secteur.RÉDUIRE LA VITESSE AUTOUR DE L\u2019ÉCOLE Même si la vitesse en zone scolaire est limitée à 30 km/h, des élèves de cinquième et sixième année du primaire, interrogés par la chercheuse, le constatent : les automobilistes roulent trop vite.« En sécurité routière, ce qui fonctionne le mieux pour réduire la vitesse et éviter les collisions, ce sont les obstacles physiques à la conduite, af?rme-t-elle.Par exemple, des saillies du trottoir et des dos d\u2019âne.» INTERSECTION AVEC FEUX DE SIGNALISATION En milieu urbain, les piétons sont surtout en danger lorsqu\u2019ils traversent à une intersection.Voilà pourquoi le fait d\u2019y ajouter des feux de signalisation est plus sécuritaire pour les enfants.Mais encore faut-il qu\u2019ils soient adaptés aux petites jambes.« On peut aider la traversée en augmentant la durée du feu », souligne Marie-Soleil Cloutier.SENSIBILSER LES PARENTS Dès que leurs enfants ont quitté la voiture, les parents changent du tout au tout.« Ils sont très prudents lorsqu\u2019ils vont les conduire.Mais le sont-ils encore après ?Des collègues torontois l\u2019ont mesuré et, malheureusement, ils ont vu beaucoup de manœuvres dangereuses de la part des parents, particulièrement quand ils n\u2019avaient plus leurs enfants dans la voiture », remarque-t-elle.EFFET DU NOMBRE À l\u2019entrée et à la sortie des classes, les zones scolaires se remplissent soudainement d\u2019enfants.« On observe alors un effet du nombre qui incite les conducteurs à ralentir et diminue ainsi les risques de collision, note la chercheuse.Quand il y a plusieurs enfants, ils sont plus visibles pour l\u2019automobiliste.» DIMINUER LA CONGESTION AUTOMOBILE En France et au Japon, par exemple, on ferme certains quartiers le matin pour protéger les enfants.« Des écoles pressent la Ville de Montréal de bloquer certaines rues, alors que d\u2019autres ont aménagé un débarcadère dans leur stationnement pour un environnement plus sécuritaire », signale Marie-Soleil Cloutier.APPRENDRE À DEVENIR PIÉTON « Quand on considère les accidents chez les jeunes piétons, il y a deux groupes d\u2019âge plus touchés : les 5-6 ans et les 11-13 ans, indique Marie-Soleil Cloutier.Du point de vue cognitif et psychologique, l\u2019enfant de cinq ans a de la dif?culté à évaluer le tra?c et la vitesse.Pour la deuxième tranche d\u2019âge, ce sont des jeunes qui, souvent, se faisaient reconduire par leurs parents au primaire.Ils n\u2019ont donc pratiquement jamais été piétons pendant cette période.Lorsqu\u2019ils arrivent au secondaire et doivent marcher jusqu\u2019à l\u2019autobus, ils connaissent mal les règles de la sécurité routière.» La solution ?Participer au « trottibus ».Les élèves du primaire vont à l\u2019école à pied de façon sécuritaire avec des parents bénévoles; ils apprivoisent ainsi le Code de la route.XVI I L L U S T R A T I O N : F R E F O N Repenser le chemin vers l\u2019école À quoi ressemblerait une zone scolaire sécuritaire?C\u2019est ce que nous avons demandé à Marie-Soleil Cloutier, professeure au centre Urbanisation, Culture et Société de l\u2019Institut national de recherche scienti?que (INRS).Elle étudie la sécurité des piétons en milieu urbain.L\u2019espace laissé à ceux-ci, et plus particulièrement aux enfants, est limité aux trottoirs, aux parcs et aux ruelles vertes.Quant au chemin jusqu\u2019à l\u2019école, il est semé d\u2019embûches.Pourtant, il existe des solutions simples et validées par la science.Suivez le guide ! Par Annie Labrecque À Noël, ABONNEZ VOS PROCHES ET PROFITEZ D\u2019UN TARIF EXCEPTIONNEL ! ou contactez le service à la clientèle au 514 521-8356 ou 1 800 567-8356, poste 504 VELO.QC.CA/NOEL *Cette offre d\u2019abonnement se termine le 31 décembre en ligne et le 22 décembre par téléphone.Taxes en sus.VÉLO MAG parle vélo sous toutes ses formes : test de matériel, guides d\u2019achat, destinations, compétitions, entraînement et nutrition.Roulez ! 6 numéros par année MARS-AVRIL 2017 GEO Palmarès 8 IDÉES POUR SORTIR DE LA VILLE To?no LE PARADIS CANADIEN DU SURF Islande SE DÉPAYSER SANS SE RUINER UN PRINTEMPS SUR L\u2019EAU PLEINAI 9 MONTRES ET APPAREILS GPS POUR DU PLEIN AIR CONNECTÉ ! D 5 ESCAPADES EN CANOT D LA PLANCHE À PAGAIE (SUP) ENVAHIT LE QUÉBEC Les 150 ans de la Confédération L\u2019Utah, destination vélo PAYSAGES IMPROBABLES POUR CYCLISTES INCONDITIONNELS REDÉCOUVREZ NOS PARCS NATIONAUX C\u2019est gratuit : aussi bien se gâter ! MARS 2017 TOURISME URBAIN PONDICHÉRY SUR LA ROUTE AVEC JONATHAN B.ROY REPORTAGE PICOLO, LE VÉLO EN BOIS DESTINATIONS Roue libre à Cuba Monts et merveilles à Taïwan NUTRITION La recette de l\u2019équipe SKY GUIDE D\u2019ACHAT 2017 ROUTE Les tendances, des conseils et les meilleurs choix HYBRIDE PERFORMANT Le vélo de garnotte, un éloge à la diversité QUÉBEC SCIENCE examine les questions relatives à la science et à la technologie, et pose un regard scienti?que sur les grands sujets d\u2019actualité.Découvrez ! 8 numéros par année GÉO PLEIN AIR ?aire les tendances : équipements et destinations, entraînement et nutrition, tests de produit et guide d\u2019achat.Respirez ! 6 numéros par année OFFREZ AUTANT D\u2019ABONNEMENTS QUE VOUS LE DÉSIREZ 25 $* LE 1ER ABONNEMENT 15 $* CHAQUE ABONNEMENT ADDITIONNEL ÉCONOMISEZ JUSQU\u2019À 64 % SUR LE PRIX EN KIOSQUE QUÉBEC SCIENCE 28 DÉCEMBRE 2017 Snif ÇA SANTÉ G lenn et Donna Ferguson ont beau habiter dans un petit j u m e l é s a n s prétention d\u2019Ayl- mer, en banlieue de Gatineau, leur salon ressemble à s\u2019y méprendre à un laboratoire.Des milliers de petits ?acons verts transparents parsèment la pièce.Chacun contient un masque chirurgical dans lequel a respiré pendant 10 minutes l\u2019un des 27 000 pompiers recrutés par CancerDogs depuis 2010.L\u2019autre élément discordant dans ce décor est la présence de Buster, Indie, Romeo, Jenkins, Ozzy et Jasper, six beagles croisés avec des bassets.Les CancerDogs, ce sont eux.Leur mission: reni?er la signature olfactive de tous les types de tumeurs malignes à même les échantillons fournis par les soldats du feu.« Nos chiens peuvent détecter le cancer plus tôt et de manière plus précise que les tests de dépistage conventionnels », me dit Glenn Ferguson, alors que je visite ses installations.C\u2019est après avoir vu un documentaire de la BBC, Can dogs smell cancer ?, diffusé en 2008, que ce designer graphique autodidacte et ancien kayakiste a décidé de fonder CancerDogs.« Je ne comprenais pas pourquoi nous ne recourions pas déjà aux chiens pour dépister le cancer et sauver des vies », raconte-t-il.Peu après, il cogne à la porte de la faculté de médecine d\u2019une université locale a?n d\u2019établir un partenariat.Rapidement, il coupe néanmoins court à la conversation.« Je voulais être traité d\u2019égal à égal.J\u2019ai plutôt senti qu\u2019on me considérait de haut », explique-t-il.Qu\u2019à cela ne tienne, les Ferguson quittent leur emploi \u2013 lui, dès cette époque; elle, l\u2019année dernière \u2013 a?n de se consacrer au projet.Première étape, recueillir par leurs propres moyens des échantillons auprès d\u2019individus sains ou LA COMPAGNIE QUÉBÉCOISE CANCERDOGS RECOURT AU FLAIR EXCEPTIONNEL DES CHIENS POUR DÉPISTER LES CANCERS DE MANIÈRE PRÉCOCE.SES PROPRIÉTAIRES SONT CONVAINCUS DE L\u2019EFFICACITÉ DE LEUR APPROCHE; LA SCIENCE, PAS MAL MOINS.PAR MAXIME BILODEAU PHOTOS : JESSICA DEEKS QUÉBEC SCIENCE 29 DÉCEMBRE 2017 Snif snif ÇA SENT LE CANCER! atteints d\u2019un cancer pour entraîner leurs chiens à discriminer les odeurs.En 2011, ils décident d\u2019offrir les services de leurs chiens à des pompiers, une population chez qui la prévalence du cancer est élevée.Selon une étude des Centers for Disease Control publiée en 2013, 68 % des pompiers américains développent une forme ou une autre de cancer au cours de leur vie, comparativement à 22 % pour la population.Les responsables de ces maladies professionnelles ?Les fumées toxiques et les nanoparticules auxquelles ils sont exposés, des carcinogènes reconnus.CancerDogs a débuté ses activités avec le personnel d\u2019une caserne de pompiers de Chicago en 2013.Depuis, le bouche- à-oreille a fait son œuvre et les services d\u2019incendie sont de plus en plus nombreux à frapper à sa porte.La compagnie incorporée reçoit chaque semaine des centaines d\u2019échantillons à analyser depuis les quatre coins des États-Unis.Lors de mon passage, une enveloppe provenant du Texas venait d\u2019atterrir dans la boîte aux lettres.Jusqu\u2019à maintenant, seule une caserne canadienne, à Port Coquitlam en Colombie-Britannique, fait affaire avec CancerDogs.Des discussions seraient en cours avec quelques-unes au Québec, me dit-on.« C\u2019est la preuve que nous sommes utiles », estime Glenn Ferguson qui demande 20 $ pour chaque échantillon à analyser.« DÉTECTEURS SUR QUATRE PATTES » Les chiens possèdent un sens de l\u2019odorat plus développé que celui de l\u2019homme, c\u2019est bien connu.Grâce à leurs 200 millions de cellules olfactives disséminées dans leur muqueuse (contre 5 millions pour l\u2019homme), ils peuvent sentir des odeurs dont la concentration n\u2019excède pas une partie par milliard \u2013 l\u2019équivalent d\u2019une goutte de sang dans le volume d\u2019eau de deux piscines olympiques ! Cet odorat, environ 10 000 à 100 000 fois plus puissant que le nôtre, est exploité depuis longtemps aux douanes ou dans la police.L\u2019idée voulant que les chiens puissent ?airer le cancer est par contre un peu plus surprenante.Elle a été soulevée pour la première fois en 1989 dans les pages du prestigieux journal médical The Lancet.Les auteurs y font état d\u2019un border collie croisé avec un doberman qui reni?ait avec insistance un grain de beauté situé sur la cuisse gauche de sa propriétaire de 44 ans.Alertée par ce manège incessant, elle ?nit par consulter.Le diagnostic : un mélanome, que la femme se fait immédiatement retirer.« Peut-être que les tumeurs malignes, à cause de la prolifération anarchique de cellules qui les caractérisent, émettent une odeur unique facilement décelable par les chiens », écrivent-ils alors, tout en prenant soin de souligner le caractère anecdotique de leur observation.L\u2019hypothèse de la signature olfactive marque tout de même les esprits et incite d\u2019autres chercheurs à s\u2019y intéresser.En 2004, une étude parue dans le British Medical Journal rapporte que six chiens de races mélangées ont départagé des échantillons d\u2019urine qui provenaient de patients souffrant du cancer de la vessie et ceux de sujets sains, et ce, à des taux de réussite signi?catifs.L\u2019urine des personnes atteintes du cancer était, semble-t-il, dotée d\u2019une odeur caractéristique, probablement dégagée par les cellules cancéreuses.Au ?l des années, le principe est validé pour de nombreux cancers et par l\u2019entremise d\u2019une multitude de « canaux » (sang, sueur, etc.).Par exemple, une étude publiée en 2011 dans la revue savante Gut conclut qu\u2019un Labrador a senti la présence d\u2019un cancer de l\u2019intestin dans 33 des 36 sacs d\u2019échantillonnage respiratoire (92 %) qui lui ont été présentés.Dans un nombre semblable de prélèvements d\u2019excréments, le taux de réussite était encore meilleur à 97 % ! QUÉBEC SCIENCE 30 DÉCEMBRE 2017 SANTÉ « Les chiens détectent-t-ils vraiment un cancer ou une autre chose que l\u2019on confond avec un cancer ?» \u2013 Simon Gadbois, professeur de psychologie et de neuroscience de l\u2019université Dalhousie QUÉBEC SCIENCE 31 DÉCEMBRE 2017 Aux yeux de Cynthia Otto, professeure à l\u2019école de médecine vétérinaire de l\u2019université de Pennsylvanie, c\u2019est clair : les chiens sont capables de sentir les ef?uves de cancers dans une grande variété de ?uides corporels.« Je pense qu\u2019il y a assez de données publiées dans des journaux scienti?ques depuis les 10 dernières années pour af?rmer que les chiens sont des détecteurs sur 4 pattes », souligne la directrice du Penn Vet Working Dog Center, une institution universitaire qui entraîne des chiens reni?eurs de cancer, mais aussi de drogue, d\u2019explosifs et de maladies comme le diabète, l\u2019épilepsie et le stress post-traumatique.La vétérinaire n\u2019est d\u2019ailleurs pas la seule à avoir foi en l\u2019odorat exceptionnel des chiens.Plus tôt en 2017, le très sérieux Institut Curie, en France, rapportait que le projet Kdog, un test préliminaire simple, non invasif et réputé peu coûteux visant à mettre au point une détection précoce des cancers du sein par le seul odorat d\u2019un chien, a démontré un taux de réussite avoisinant les 100 %.Au Royaume-Uni, neuf chiens détecteurs de cancers de la prostate entraînés par l\u2019association Medical Detection Dogs sont actuellement mis à l\u2019essai dans le cadre d\u2019une étude ?nancée par le National Health Service, le système de santé publique du pays.LOIN DE LA COUPE AUX LÈVRES Déclarer que le meilleur ami de l\u2019homme sent le cancer est une chose; déterminer ce qu\u2019il renifle exactement en est une autre.En gros, les scienti?ques l\u2019ignorent.Ou plutôt, ils soupçonnent que des milliers de « composés organiques volatils » sont émis par les cellules cancéreuses, mais ignorent lesquels et dans quelle proportion.Autrement dit, impossible d\u2019af?rmer exactement ce que les toutous détectent.« Contrairement à la banane, dont il est facile d\u2019isoler l\u2019acétate isoamyle, l\u2019unique composé chimique responsable de son odeur, le cancer possède une \u201cempreinte digitale chimique\u201d in?niment plus complexe », dit Cynthia Otto.Ou plutôt les cancers, puisqu\u2019il est probable que chaque type soit doté de sa propre signature, même si on ne peut l\u2019af?rmer avec certitude pour l\u2019instant.Ce manque de données probantes pose des problèmes de taille, estime Simon Gadbois, professeur au département de psychologie et de neuroscience de l\u2019université Dalhousie.« Il est facile de valider les détections d\u2019un chien lorsqu\u2019on sait s\u2019il y a présence ou non d\u2019un cancer dans la poignée d\u2019échantillons qu\u2019il sent, comme c\u2019est le cas dans les études publiées sur le sujet.Par contre, c\u2019est une autre histoire dans un contexte clinique.Détecte-t-il vraiment un cancer ou une autre chose que l\u2019on confond avec un cancer ?Signale-t-il comme positif des échantillons qui ne le sont pas, et vice versa ?Plus important encore : quel comportement renforce-t-on lorsqu\u2019on le récompense pour son travail ?On l\u2019ignore », tranche le directeur du Canid Behaviour Research Laboratory.Alain Tremblay en sait un bout sur les limites des capacités des chiens reni?eurs Glenn Ferguson est à la tête de CancerDogs, une compagnie de Gatineau qui entraîne des chiens à reni?er la signature olfactive de tous les types de tumeurs malignes à partir d\u2019échantillons respiratoires. QUÉBEC SCIENCE 32 DÉCEMBRE 2017 de cancer.Le professeur de médecine à l\u2019université de Calgary et spécialiste en dépistage du cancer des poumons a été approché il y a deux ans par Clever Canines, une entreprise de Calgary qui offre des services de détection du cancer, pour réaliser une étude sur le sujet.Lorsque confrontés à des échantillons d\u2019haleine de gens sains ou souffrant de cancer des poumons, les trois chiens mis à l\u2019épreuve par le docteur Tremblay ont atteint un impressionnant taux de succès supérieur à 80 %.Or, lorsque le pneumologue a introduit des échantillons provenant de fumeurs, leur ef?cacité a plongé à moins de 50 %.« Ils confondaient les gens plus à risque de développer le cancer avec ceux qui en étaient atteints », analyse le docteur Tremblay.La principale force de cette étude est son réalisme : confrontés à des conditions d\u2019expérimentation proches de celles qu\u2019on retrouve dans la réalité, les chiens ont été incapables de répéter leurs exploits.« Cela n\u2019avait jamais été fait auparavant, à ma connaissance.La recherche souligne l\u2019importance d\u2019avoir des échantillons diversi?és, ce qui manque actuellement dans les études réalisées sur le sujet », pense-t-il.Malheureusement, ses conclusions ne seront jamais publiées, puisque Clever Canines s\u2019est retiré du projet avant la ?n.« Je pense que les résultats n\u2019allaient pas dans le sens souhaité.Ils sont venus nous voir avec bonne foi, dans l\u2019intention ferme de prouver leur point, mais ils sont repartis déçus.» Ou, sans mauvais jeu de mots, avec la queue entre les jambes.PLUSIEURS QUESTIONS, PEU DE RÉPONSES De retour à Aylmer, j\u2019assiste à la journée de travail des « pitous » de CancerDogs.Tour à tour, Buster, Indie et compagnie dé?lent sur une plateforme construite par les Ferguson.À la hauteur de leur museau se trouvent 17 ori?ces dans lesquels ils hument des séries d\u2019échantillons présentés par Glenn qui se tient debout devant eux.Pour les « échauffer », l\u2019homme commence par les exposer à des masques chirurgicaux dont il connaît l\u2019identité.Lorsque le chien pose une patte sur un ori?ce, c\u2019est qu\u2019il en a repéré un dans lequel a respiré un cancéreux.S\u2019il s\u2019assoit, c\u2019est que tous les échantillons sont issus de sujets sains.Une bonne réponse lui vaut une récompense, sous forme de biscuits.Une mauvaise, et c\u2019est une réprimande de son maître.Voici, en somme, les règles du jeu mis au point par le Gatinois.Des règles qui, comme me l\u2019explique le chercheur Simon Gadbois, sont susceptibles de biaiser le travail du chien.« En général, les bonnes études sur le sujet utilisent minimalement la méthode en double aveugle, dans laquelle le chien et le maître ne savent pas quel échantillon correspond à quelle variable étudiée.La raison est simple : un expérimentateur qui sait où se situe la bonne cible va inconsciemment induire un biais chez le chien par l\u2019entremise de mouvements subtils.Pis encore, le comportement de la bête sera renforcé en ce sens », déplore-t-il.Cet effet est connu depuis le début du XXe siècle.On le doit à un cheval nommé Hans le Malin apparemment capable d\u2019additionner, de soustraire, de multiplier et de diviser, mais qui, en réalité, excellait plutôt à interpréter les signaux corporels envoyés inconsciemment par son maître.Mais ça, Glenn Ferguson l\u2019ignore; à moins qu\u2019il ne se ferme délibérément les yeux\u2026 C\u2019est ce qui me trotte dans la tête alors que je l\u2019interroge sur plusieurs aspects de son modus operandi qui me semble presque relever de la sorcellerie.Sur quoi se base-t-il pour prétendre que les milliers de masques chirurgicaux qui lui servent d\u2019échantillons captent et conservent durablement les composés organiques volatils expirés par les pompiers ?Alors qu\u2019on ignore la nature de la signature olfactive du cancer et qu\u2019on sait encore moins si tous les cancers partagent la même signature, ne doute-t-il pas des « lectures » de ses chiens ?Ne craint-il pas des recours contre lui ?Après tout, il promeut et vend des services de dépistage, ce qui est strictement interdit par le Collège des médecins du Québec.D\u2019autant plus que sa méthode n\u2019est pas approuvée par Santé Canada ni par la Food and Drug Administration (FDA).Surtout, ne trouve-t-il pas cela fort en café de contrevenir à un principe phare en science, celui de partage des connaissances, en refusant de se plier à ses codes (publications, évaluations par les pairs, etc.) ?À toutes mes questions, il répond de manière posée, quoique fort peu convaincante, versant par moments dans un discours populiste anti-establish- ment.Selon lui, les médecins et les scienti?ques sont « trop lents à agir ».« Contrairement à nous, ils passent leur temps à justi?er leur salaire, pas à sauver des vies », pense-t-il d\u2019ailleurs.Paradoxalement, c\u2019est probablement de ce même establishment que les réponses proviendront.Dès l\u2019année prochaine, une vaste étude clinique pilotée par l\u2019Institut Curie se mettra en branle en France.Son objectif, valider la sensibilité du projet de dépistage précoce du cancer du sein Kdog auprès d\u2019un groupe composé de 1 000 femmes volontaires recrutées lors de mammographies de dépistage.Cette étude d\u2019envergure permettra notamment de con?rmer que les performances des chiens reni?eurs sont indépendantes de leur race et de la relation avec leur maître, explique Aurélie Thuleau chef du projet Kdog de l\u2019Institut Curie.« À terme, nous souhaitons exporter cette méthode dans les pays moins développés qui ne disposent pas des moyens techniques suf?sants pour dépister rapidement les cancers du sein.Surtout, nous voulons l\u2019étendre à tous les types de cancer, plus particulièrement à celui de l\u2019ovaire », explique l\u2019ingénieure en biochimie.Les premiers résultats sont attendus en 2021.D\u2019ici là, pour Glenn Ferguson, les chiens aboient, la caravane passe\u2026 lQS SANTÉ Selon Glenn Ferguson, les médecins et les scienti?ques sont «trop lents à agir». La science grandeur nature L\u2019essor du bleuet sauvage biologique La révolution aquaponique Des jardins à partager V O L U M E 4 1 , N O 2 P U B L I C A T I O N C A N A D I E N N E N O 4 0 0 4 3 5 0 2 / É t é 2 0 1 7 - 6 , 9 5 $ Carnivores, la crise d\u2019identité www.magazinesdescience.com La science se lit aussi ici - acfas.ca/decouvrir | sciencepresse.qc.ca | multim.com GRAND MÉNAGE AQUATIQUE RETRAIT DE MILLIERS DE BILLES DE BOIS, DESTRUCTION DE BARRAGES, REMISE À L\u2019EAU DE POISSONS QUASI DISPARUS, LES LACS DU PARC DE LA MAURICIE FONT PEAU NEUVE.EXPÉDITION AU CŒUR D\u2019UN DES PLUS GRANDS PROJETS DE RESTAURATION ÉCOLOGIQUE AU CANADA.PAR GUILLAUME ROY ÉCOLOGIE G U I L L A U M E R O Y E TIQUE Dans les petits cours d\u2019eau, le mulet à corne a envahi l\u2019espace écologique des ombles de fontaine.Dans les 60 bourrelles disposées dans le ruisseau, les techniciens de la faune n\u2019ont trouvé que 2 ombles de fontaine et 271 mulets à corne. Dès l\u2019aube, les pêcheurs aguerris af?uent dans le parc national de la Mauricie.Ils font partie des chanceux qui ont obtenu un permis octroyé par tirage au sort.Avec leur canot et leur canne à pêche, ils se dirigent en cette matinée de juin vers des lacs aux eaux poissonneuses, où les moteurs sont interdits, dans un territoire sauvage protégé contre le développement industriel.La végétation dense, les forêts matures et les lacs limpides ne laissent rien deviner du passé de ce territoire exploité intensivement par les compagnies forestières pendant près de 150 ans, jusqu\u2019à la création du parc en 1970, comme le remarque Marc-André Valiquette, le coordonnateur du programme de conservation et de restauration (CORE) des écosystèmes aquatiques du parc de la Mauricie : « En moins de 50 ans, la nature a repris ses droits.» Elle a certes repris ses droits, mais elle reste profondément transformée et altérée par des dizaines de barrages de drave, et des centaines de milliers de billes de bois abandonnées sur les berges.C\u2019est pourquoi le parc de la Mauricie a entrepris en 2004 l\u2019un des plus importants projets de restauration écologique au pays, ?nancé à hauteur de 6,6 millions de dollars par Parcs Canada.Le but : ramener les écosystèmes à leur état d\u2019origine en rétablissant le débit d\u2019eau naturel, en éliminant les espèces de poissons envahissantes et en restaurant les populations indigènes d\u2019omble de fontaine, mieux connu sous le nom de truite mouchetée.L\u2019escouade de restauration est à l\u2019œuvre depuis 13 ans et considère avoir abattu près de 25 % du boulot (voir l\u2019encadré à la page 39).D\u2019ici 2019, elle aura ainsi restauré 10 lacs à leur état naturel, entre autres en détruisant 19 barrages.Ce matin, l\u2019équipe s\u2019attaque au lac La Pipe, situé dans l\u2019arrière-pays, que l\u2019on atteint après avoir franchi quatre lacs en chaloupe et quelques kilomètres en quad.Chemin faisant, Marc-André Valiquette détaille comment l\u2019industrie forestière a modi?é le réseau hydrographique de la région dès le début du XIXe siècle.Il explique que, à l\u2019époque, des barrages ont été érigés pour rehausser le niveau de l\u2019eau, même sur les petits lacs éloignés, a?n de transporter le bois vers les grandes rivières comme la Saint-Maurice ou la Matawin.Lors de la crue du printemps, les portes des barrages s\u2019ouvraient pour laisser passer des milliers de billes de bois sur les ruisseaux gon?és.En augmentant arti?ciellement le niveau des lacs, les barrages ont accentué l\u2019éro- QUÉBEC SCIENCE 36 DÉCEMBRE 2017 ÉCOLOGIE Marc-André Valiquette, coordonnateur du programme de conservation et de restauration (CORE) des écosystèmes aquatiques du parc de la Mauricie, plani?e les activités de caractérisation des cours d\u2019eau avec son escouade faunique.La destruction des barrages révèle les plages naturelles où les archéologues pourront chercher des artéfacts autochtones longtemps engloutis.Ici, le retrait du barrage datant de 1870 au lac Houle.P A R C S C A N A D A G U I L L A U M E R O Y QUÉBEC SCIENCE 37 DÉCEMBRE 2017 sion.De plus, des billes de bois échouées sur les berges ont recouvert les frayères et changé la dynamique de sédimentation, en favorisant l\u2019accumulation de vase plutôt que la formation de plages de sable, explique Albert Van Dijk, gestionnaire de la conservation pour Parcs Canada.L\u2019intervention humaine ne s\u2019est pas arrêtée là.Après le boom forestier, des clubs de chasse et de pêche se sont installés sur le territoire à compter de 1883.Intentionnellement ou pas, des perchaudes, des achigans, des barbottes brunes et des crapets de roche furent introduits dans les lacs.La pêche à l\u2019appât vivant \u2013 une pratique aujourd\u2019hui interdite \u2013 a aussi permis à de petits poissons comme le mulet à corne et le meunier noir de s\u2019établir dans le secteur.Ces espèces ont graduellement conquis l\u2019habitat de l\u2019omble de fontaine qui est resté pendant des millénaires la seule espèce de poisson peuplant plus de 80 lacs du parc.Résultat, au cours du XXe siècle, les populations d\u2019omble de fontaine ont diminué de 50 % par rapport aux valeurs historiques.Dans certains lacs, l\u2019omble a carrément disparu.UN TRAVAIL DE TERRAIN COLOSSAL Pour restaurer son habitat initial, il faut donc revenir 150 ans en arrière et faire disparaître les traces des draveurs.Lors du passage de Québec Science, un barrage s\u2019élevait toujours sur le lac La Pipe.Des industriels forestiers l\u2019ont érigé à la ?n du XIXe siècle, puis l\u2019ont rehaussé dans les années 1950.Désormais inutile, la construction sera démantelée pour abaisser le niveau du lac de 50 cm et « rétablir le débit de l\u2019eau originel, ce qui aura un impact sur tout le bassin versant », estime Stephen Murphy, professeur à l\u2019université de Waterloo où il enseigne la restauration écologique.Avant de procéder, Guillaume Caron, un technicien de la faune qui travaille sur le projet depuis les débuts, analyse d\u2019abord le terrain.« Je pense que l\u2019ancien chemin passait par ici, dit-il en pointant un secteur plat, mais recouvert d\u2019arbres.Et les roches du barrage proviennent sûrement des trous creusés de chaque côté de la structure.On va essayer de remplir les trous lors de la démolition », ajoute l\u2019homme qui est passé maître dans l\u2019art de lire le territoire recouvert de végétation.Une fois le barrage détruit, les membres de l\u2019équipe entameront le « dédravage ».Armés de gaffes et de « pics à pitounes » comme les ancêtres, ils retireront des dizaines de milliers de billes de bois qui ont coulé ou se sont échouées sur les berges des lacs.Depuis 2004, ce sont plus de 100 000 billes qui ont été retirées, dont 37 000 dans un seul lac où une entreprise forestière avait fait faillite ! Après ce nettoyage, ils pourront rétablir la faune précoloniale.Un travail moins physique, mais qui requiert de la patience.Dans les lacs grouille toute une population de poissons «exotiques», dont les scienti?ques souhaitent se débarrasser pour ne conserver que les ombles.Ainsi, il leur faut d\u2019abord capturer les quelques ombles qui sillonnent encore les eaux du parc, a?n de les aider à se reproduire en Au lac La Pipe, comme dans plusieurs autres lacs du parc, les espèces envahissantes ont accaparé la niche écologique de l\u2019omble de fontaine.« Les perchaudes sont piscivores et elles sont une grande menace pour les jeunes ombles de fontaine.Le mulet, pour sa part, compétitionne pour les mêmes ressources alimentaires et réduit la capacité de reproduction de l\u2019espèce de près de 50 % », explique Marc-André Valiquette.Pour restaurer l'habitat initial de l'omble de fontaine, il faut donc revenir 150 ans en arrière et faire disparaître les traces des draveurs.G U I L L A U M E R O Y QUÉBEC SCIENCE 38 DÉCEMBRE 2017 captivité.Le but est de les réintroduire en grand nombre en deux vagues; une à l\u2019été 2018, puis la seconde en 2019.Au grand dam des techniciens de la faune, la pêche est rarement bonne.C\u2019est le cas aujourd\u2019hui.Installé la veille, un ?let a récupéré 898 perchaudes, mais aucun omble de fontaine.La levée de cinq autres ?lets donne le même résultat.Pas de chance non plus du côté des bourolles, des engins de pêche en forme de cylindre conique; une soixantaine de ces appareils n\u2019ont réussi à capturer que 2 écrevisses, 1 musaraigne, 1 grenouille, 271 mulets à corne et (en?n !) 2 ombles de fontaine! «Ces deux ombles-là valent très cher, les gars.Ne les échappez pas à l\u2019eau », lance Marc-André Valiquette, soulagé de trouver quelques spécimens supplémentaires.Entre le mois de mai et le mois d\u2019août 2017, l\u2019équipe de conservation a capturé plus de 51 000 perchaudes, 990 mulets à corne et seulement 302 ombles de fontaine dans le lac La Pipe, me con?rmera Marc-André Valiquette plus tard au cours de l\u2019été.« Sans intervention, cette population aurait disparu à moyen terme.Or on veut conserver la lignée génétique qui est unique à chaque lac », explique-t-il.Impensable, donc, d\u2019aller chercher des ombles en renfort dans d\u2019autres lacs.«Les truites peuvent se disperser entre les lacs qui communiquent entre eux, mais pas entre les bassins versants.Ces conditions ont fait en sorte que les populations se sont différenciées au ?l du temps, en s\u2019adaptant aux conditions environnementales de chaque lac », mentionne Louis Bernatchez, directeur de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques à l\u2019Université Laval.Avec son équipe, le chercheur a réalisé une étude pour déterminer le nombre de poissons nécessaires à la conservation de la diversité génétique de chaque population.Résultat, il faut au moins 50 géniteurs de chaque sexe, un nombre qui a été retenu dans le plan de reproduction en captivité du salmonidé utilisé par le parc de la Mauricie.Chaque semaine, un hydravion vient chercher les ombles capturés et conservés dans des cages de rétention du lac, pour les amener dans les bassins de pisciculture situés à Cap-Santé, dans Portneuf.D\u2019ici 2 ans, ces géniteurs devraient produire plus de 15 000 alevins qui seront réensemencés dans les lacs d\u2019où proviennent leurs parents.FAIRE PLACE NETTE Les ombles ainsi mis à l\u2019abri, l\u2019équipe faunique peut passer à la phase «épuration».Le plan est de tuer tous les poissons du lac avec un poison d\u2019une ef?cacité redoutable, la roténone, une molécule que l\u2019on retrouve dans plusieurs plantes.Elle est de loin le piscicide le plus utilisé sur la planète, car c\u2019est un poison sélectif qui se dégrade en moins de 20 jours et qui supprime toutes les espèces qui ont une respiration branchiale.Au Québec, plus de 300 lacs ont été traités avec de la roténone entre 1970 et 2010, principalement pour augmenter les rendements au béné?ce de la pêche sportive dans les ZECs et dans les pourvoiries.ÉCOLOGIE Faire parler les billes de bois Fait inusité, le projet de restauration écologique permet aussi de découvrir une partie méconnue de l\u2019histoire forestière de la région, mentionne Pierre Cloutier, archéologue de Parcs Canada.« On retrouve des écluses, des estacades, des digues, des glissoires, des ponts, des rampes et toute une panoplie d\u2019ouvrages complexes qui nous permettent de comprendre le système d\u2019exploitation forestière de l\u2019époque », souligne l\u2019expert, enthousiaste à l\u2019idée de faire parler les billes de bois retrouvées dans les structures de drave ou échouées sur les berges.Avec des techniques de dendrochronologie, les archéologues sont en mesure de dater précisément l\u2019année où l\u2019arbre a été récolté en comparant ses cernes de croissance avec d\u2019autres arbres ayant poussé à la même époque.Et ces recherches amènent leur lot de surprises.Par exemple, les experts ont retrouvé des billes de bois coupées en 1803, soit près de 50 ans plus tôt que ce qui était documenté.« On avait une méconnaissance historique sur le sujet, note Pierre Cloutier.Les données récoltées nous permettent d\u2019identi?er les différentes vagues de coupes industrielles dans la région et de dresser un meilleur portrait de la foresterie au Québec et dans l\u2019ensemble de l\u2019Amérique du Nord.» G U I L L A U M E R O Y QUÉBEC SCIENCE 39 DÉCEMBRE 2017 Mais dans le cadre d\u2019un plan de conservation, éliminer tous les poissons avec un produit toxique est-ce vraiment la meilleure solution?Il n\u2019y en a pas d\u2019autre, estime Pierre Magnan, directeur du Centre de recherche sur les interactions bassins versants \u2013 écosystèmes aquatiques et professeur à l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières.Les recherches ont démontré les limites des autres méthodes: la pêche électrique des espèces envahissantes ne fonctionne que dans de petits cours d\u2019eau et le retrait massif de poissons est inef?cace à long terme, en plus d\u2019être coûteux, mentionne l\u2019expert.Stephen Murphy, qui est aussi rédacteur en chef de la publication scienti?que Restoration Ecology, croit que cette technique «extrême» est totalement justi?ée et acceptée par la vaste majorité des biologistes qui travaillent sur de tels projets.«L\u2019équipe de Parcs Canada a réalisé une évaluation environnementale très rigoureuse qui a démontré que c\u2019était la meilleure approche pour se débarrasser des espèces envahissantes », note le spécialiste.« C\u2019était le statu quo ou la roténone, renchérit Marc-André Valiquette.Il y aura quelques effets collatéraux sur les insectes au stade larvaire et sur le zooplancton, mais les recherches ont observé que les populations retrouvaient leur équilibre à peine quelques semaines après le traitement.» Pour assurer l\u2019ef?cacité d\u2019une telle opération, les lacs La Pipe, Isaïe et Loubal, qui communiquent entre eux, doivent être traités en même temps pour éliminer complètement la compétition, tout comme les petits cours d\u2019eau du bassin versant.Les ruisseaux doivent d\u2019abord être caractérisés par GPS, puis leurs rives débroussaillées pour faciliter le passage des travailleurs lors du traitement.« On doit marcher le long de chaque embranchement de cours d\u2019eau, soit près de 40 km, pour s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019interconnexion avec d\u2019autres cours d\u2019eau dans les montagnes », explique Louis-Joseph Blais, un des techniciens de la faune qui travaille sur le projet.Pour réduire les coûts et la quantité de roténone utilisée, les traitements-chocs se déroulent habituellement à la ?n de l\u2019été, car les précipitations y sont les plus faibles et les cours d\u2019eau au plus bas, mentionne Marc-André Valiquette.Ainsi, peu à peu, les écosystèmes se transforment pour retrouver leur apparence d\u2019autrefois, avant l\u2019arrivée des Européens.Il reste encore au moins une quarantaine de barrages de drave à mettre en pièces et une quinzaine de lacs à réensemencer d\u2019ombles de fontaine.En tout, une vingtaine d\u2019années de boulot pour l\u2019escouade de restauration, si le ?nancement le permet.«C\u2019est un peu comme grimper une montagne sans jamais arriver au sommet, mais au moins, on sait où l\u2019on va», illustre Albert Van Dijk.Surtout, son équipe en récolte déjà les fruits.«Les visiteurs en pro?tent, car ils ont désormais accès à des plages à l\u2019état naturel et ils peuvent vivre l\u2019expérience d\u2019un lac intègre, observe-t-il.En enlevant les barrages, les lacs sont désormais plus stables et deviennent plus résilients et résistants face aux changements climatiques.» lQS QUELQUES CHIFFRES 19 barrages démantelés 98 000 billes de bois retirées des cours d\u2019eau 43 500 alevins élevés en pisciculture et remis à l\u2019eau 37,7 km de berges nettoyées 4 160 ombles de fontaine relocalisés 10 lacs de nouveau occupés par la truite mouchetée Prise de vue du lac La Pipe avant le grand nettoyage à la roténone, en juin dernier Treize ans après le début des travaux, la pêche de l\u2019omble de fontaine vient de reprendre dans les premiers lacs traités. QUÉBEC SCIENCE 40 DÉCEMBRE 2017 Dans quelques mois, Boeing testera la performance d\u2019avions entièrement automatisés et pourvus d\u2019une intelligence arti?cielle pour, à terme, remplacer les pilotes.Les vols commerciaux seront-ils bientôt opérés par des robots ?PAR SOLÈNE JONVEAUX Y A-T-IL UN PILOTE DANS L\u2019AVION?AÉRONAUTIQUE QUÉBEC SCIENCE 41 DÉCEMBRE 2017 E n 2025, Boeing devrait commercialiser des avions de ligne autonomes; entendez par là, sans pilotes humains.C\u2019est du moins ce que le constructeur a annoncé lors du Salon aéronautique du Bourget, en France, en juin dernier.Les essais en simulateurs ont commencé cette année et des tests sur des avions de fret comme ceux qu\u2019utilise FedEx seront menés dès 2018.Pour remporter son pari, Boeing a d\u2019ailleurs amorcé une série d\u2019acquisitions stratégiques, dont celle d\u2019Aurora Flight Sciences début octobre.Cette entreprise d\u2019aéronautique américaine se spécialise dans le développement des drones et des appareils volants autonomes; elle a déjà construit et fait voler 30 appareils de ce type, civils et militaires.Il y a à peine deux ans, elle a lancé un petit avion de quatre places, le Centaur, piloté depuis le sol avec un ordinateur portable.L\u2019annonce de Boeing marque un véritable tournant.Jusqu\u2019ici, les entreprises aéronautiques et les start-ups se contentaient de viser l\u2019autonomie à court terme pour de petits véhicules, à mi-chemin entre les drones et les hélicoptères, pouvant servir de taxis volants ou de jets privés.L\u2019entreprise chinoise Ehang a ainsi fait voler (à vide) son premier taxi autonome au- dessus de Dubaï l\u2019été dernier.Au total, une douzaine de start-ups (dont deux ?nancées par le cofondateur de Google, Larry Page) travailleraient sur ce genre de concept.C\u2019est aussi la stratégie du constructeur européen Airbus qui développe Vahana, une sorte de voiture volante sans pilote dont le prototype décollera pour la première fois ?n 2017.Parallèlement, l\u2019avionneur s\u2019entraîne à faire voler de petits drones autonomes propulsés avec des réacteurs.Mission réussie en juillet dernier : le drone Sagitta a plané pendant sept minutes et a atterri avec succès en Afrique du Sud.Pourquoi l\u2019automatisation des vols suscite-t-elle autant d\u2019intérêt ?Parce que l\u2019industrie de l\u2019aviation craint qu\u2019il n\u2019y ait pas assez de pilotes pour répondre aux besoins des passagers dont le nombre pourrait doubler d\u2019ici 2035, selon l\u2019Association du transport aérien international (IATA).C\u2019est du moins l\u2019une des motivations avancées par Boeing pour justi?er son projet.Une étude publiée en août par la banque suisse UBS indique aussi que les vols sans pilotes présenteraient un intérêt ?nancier pour l\u2019industrie qui épargnerait jusqu\u2019à 35 milliards de dollars US par an.Sur cette somme, 26 milliards de dollars US seraient économisés sur les salaires des pilotes, 3 milliards sur le coût des assurances et de la formation, et 1 milliard en carburant, entre autres.Techniquement, est-ce possible ?Il faut savoir que, actuellement, pour les vols de plus de deux heures et demie, au moins 95 % du trajet est déjà automatisé.Une étude récente menée auprès de pilotes d\u2019Airbus et de Boeing a démontré que ceux-ci ne passent en fait que quelques minutes (de trois à sept) à piloter manuellement l\u2019avion au cours d\u2019un vol commercial classique.Le reste du temps, c\u2019est l\u2019autopilote qui est aux commandes.Cet ordinateur suit à la lettre le plan de vol (l\u2019altitude, la vitesse, le cap à suivre) programmé par le pilote avant le trajet.Une série de capteurs sur l\u2019appareil enregistrent en permanence la vitesse, l\u2019altitude, l\u2019inclinaison et ajuste les commandes en conséquence pour maintenir les consignes de vol.Si certains autopilotes peuvent être enclenchés jusqu\u2019à l\u2019atterrissage, le décollage reste encore à la charge des pilotes, car il nécessite une grande réactivité en cas de problème. QUÉBEC SCIENCE 42 DÉCEMBRE 2017 AÉRONAUTIQUE Il n\u2019y a qu\u2019à penser à la terrible histoire du pilote suicidaire de Germanwings qui, en 2015, a précipité un avion et ses 150 passagers sur une montagne des Alpes pour se rendre à l\u2019évidence : le pilote est faillible, et souvent à l\u2019origine d\u2019accidents évitables.En effet, 70 % à 80 % des écrasements d\u2019avion sont attribuables à une erreur humaine (depuis le pilote jusqu\u2019aux mécaniciens, en passant par les opérateurs aériens).Toujours selon le rapport d\u2019UBS, la fatigue de l\u2019équipage serait en cause dans 15 % à 20 % des accidents.Dans ce cas, les avions autonomes seraient-ils garants d\u2019une sécurité absolue ?L\u2019implication d\u2019une voiture autonome Tesla dans un accident mortel récemment a relancé le débat.Le hic, c\u2019est que les humains semblent \u2013 pour l\u2019instant \u2013 meilleurs que les machines en cas d\u2019imprévu.« On parle des erreurs humaines, mais il n\u2019est jamais question des centaines d\u2019autres situations où des pilotes ont sauvé des vols en prenant de bonnes décisions », fait remarquer Jean Laroche, directeur de la recherche et du développement au Centre québécois de formation aéronautique (CQFA).En effet, la technologie actuelle n\u2019est pas encore capable de prendre des décisions par elle-même et nécessite l\u2019intervention du pilote en cas de changement des conditions initiales.Un avion sans pilotes devra donc disposer d\u2019une intelligence arti?cielle en mesure d\u2019appréhender et de réagir adéquatement à n\u2019importe quel problème rencontré en vol.« Pour cela il faudrait programmer la machine en enregistrant l\u2019ensemble des scénarios possibles de perturbations en vol et toutes les décisions qui y correspondent, explique David Saussié, professeur au département de génie électrique à Polytechnique Montréal.On est capable de le faire, mais pouvons-nous prouver que ça marchera tout le temps et certi?er qu\u2019une intelligence arti?cielle serait à même de toujours prendre la bonne décision ?» s\u2019interroge-t-il.Dans le cas d\u2019un avion entièrement automatisé en plein ciel, et confronté à un danger, la seule possibilité d\u2019intervention humaine, s\u2019il y en a une, serait alors faite depuis le sol.« Mais cette personne n\u2019aurait ni la connaissance exacte du contexte, ni la visibilité d\u2019un pilote, ni la sensation que le danger lui arrive personnellement et qu\u2019elle doit sauver sa propre vie.Cela est d\u2019autant plus vrai si l\u2019opérateur au sol doit gérer plusieurs avions en même temps », explique Kathleen L.Mosier, psychologue et ancienne chercheuse à l\u2019université d\u2019État de San Francisco.Cette spécialiste de l\u2019aviation, qui collabore avec la NASA, est formelle : la capacité humaine de réagir et d\u2019évaluer une situation en cas de danger extrême est supérieure à celle d\u2019une machine seule.Il n\u2019y a qu\u2019à penser au com mandant Sullenberger qui a réussi à se poser sur la rivière Hudson en 2009, au moment de la défaillance des moteurs du vol US Airways 1549.Aucune victime n\u2019a été à déplorer, ce qui n\u2019aurait pas été le cas si le pilote avait rebroussé chemin pour tenter d\u2019atteindre l\u2019aéroport comme lui indiquaient les opérateurs au sol, a révélé l\u2019enquête.« Même après avoir pris la décision, la machine n\u2019était pas conçue pour se poser sur la rivière et agissait \u201ccontre\u201d le commandant en ne le laissant pas redresser l\u2019avion autant qu\u2019il le souhaitait, ce qui a rendu l\u2019amerrissage plus brusque.Un tel succès aurait été impossible, selon moi, sans la présence d\u2019un pilote à bord », dit Kathleen L.Mosier.Airbus développe Vahana, une sorte de voiture volante sans pilote, dont le prototype décollera à la ?n 2017.« Les avions civils sont la cible numéro un des terroristes; il s\u2019agit des moyens de transport les plus visés », rappelle François Rivasseau, chargé de l\u2019espace et de la sécurité numérique au Service européen pour l\u2019action extérieure.Et les avions autonomes n\u2019y échapperont pas.Au contraire, ils y seraient même plus vulnérables en raison de leur système GPS.Des hackers relativement expérimentés pourraient brouiller ou altérer les signaux satelli- taires reçus pour tromper le système de localisation.Une attaque de ce genre a eu lieu dans la mer Noire l\u2019été dernier.Le calcul de la position d\u2019une vingtaine de bateaux a été perturbé, indiquant qu\u2019ils se trouvaient sur terre plutôt que sur les eaux.Cela laisse craindre le pire à François Rivasseau pour qui « des avions entièrement sans pilotes sont assimilables à des drones, et il y a déjà des exemples, notamment sur le front Irak-Syrie, où on rapporte une prise de contrôle de certains drones de façon hostile ».« Bien entendu, les appareils autonomes ne pourraient être commercialisés pour l\u2019aviation civile sans une véri?cation extrêmement stricte par les agences responsables de la sécurité aérienne, poursuit l\u2019expert.Mais tant que la cybercriminalité continuera à croître plus rapidement que la cybersécurité, des avions de ligne sans pilotes me paraissent improbables dans les années à venir.Ce serait davantage intéressant pour l\u2019aviation militaire.» Est-ce que ce serait vraiment plus sécuritaire ?Gare aux cyberpirates de l\u2019air ! A I R B U S QUÉBEC SCIENCE 43 DÉCEMBRE 2017 Cette voiture volante a été conçue par la start-up Zee Aero, ?nancée par Larry Page, cofondateur de Google.L\u2019entreprise chinoise Ehang a fait voler son taxi autonome (sans passager, toutefois) au-dessus de Dubaï, l\u2019été dernier.D\u2019autres pistes pour améliorer la sécurité Avant d\u2019envisager des avions de ligne sans pilotes, d\u2019autres mesures pourraient améliorer la sécurité du transport aérien, notamment grâce au big data.L\u2019IATA a ainsi mis sur pied un programme de gestion de données de l\u2019aviation mondiale qui a pour objectif de colliger le plus de données possible au sujet des quelque 100 000 vols exploités quotidiennement sans heurt, histoire de développer des outils d\u2019analyse et de parfaire la sécurité.Une sécurité qui, d\u2019ailleurs, s\u2019est relâchée à certains égards au cours des 50 dernières années.Sous pression, l\u2019industrie a assoupli des règles pour maximiser la rentabilité, par exemple en levant l\u2019interdiction de décoller dans certaines conditions météo dangereuses ou en augmentant le nombre de pistes ouvertes en même temps.Jean Laroche, du CQFA, estime en effet que « les recherches devraient porter sur l\u2019opération et la régulation des vols, ainsi que sur la sélection et la formation optimale des pilotes, plus que sur l\u2019automatisation globale ».Il dénonce la formation défaillante des pilotes.Dans de nombreuses écoles, notamment au Canada, ces derniers sont entraînés par pilotage automatique et l\u2019accent n\u2019est pas mis sur la pratique en cas de situation inhabituelle.« Au lieu de dire aux recrues, \u201cdescends ici; fais ci; fais ça\u201d, il faudrait programmer le simulateur a?n qu\u2019il offre au pilote un scénario inattendu qu\u2019il doit apprendre à gérer seul, sans l\u2019aide du pilotage automatique et des exécutions familières », explique Jean Laroche.D\u2019autant que cette con?ance aveugle en la machine cause de nombreuses erreurs en vol, un phénomène appelé « biais de l\u2019automatisation » et étudié depuis une vingtaine d\u2019années par Kathleen L.Mosier.Elle explique que les pilotes se reposant sur le pilotage automatique ont moins tendance à revéri?er les instruments de l\u2019avion.Ils prennent aussi de mauvaises décisions en cas de problème.En?n, dans plusieurs pays, dont le Canada, la pénurie de pilotes de ligne a ouvert la porte à des critères de sélection plus permissifs dans certaines écoles.« On peut alors se retrouver avec des gens qui ne devraient pas être à ce poste-là », déplore Jean Laroche.Une question de con?ance Avant de lancer ses avions, Boeing devra faire la preuve qu\u2019ils sont aussi sécuritaires que les autres, en plus de se conformer à de nombreuses procédures de réglementation et de certi?cation.Mais le principal obstacle à la mise au point de vols commerciaux autonomes sera sans nul doute les passagers eux- mêmes.Selon une enquête menée par UBS auprès de 8 000 personnes, 54 % des passagers refuseraient pour l\u2019instant de monter dans un avion sans pilote, les plus réticents étant ceux âgés de 45 ans et plus.La con?ance se gagnera peut-être par étapes, en commençant par le fait d\u2019assurer des liaisons à l\u2019aide d\u2019avions-cargos sans pilotes et en améliorant les systèmes d\u2019autopilotage.Plusieurs constructeurs proposent de mettre en place des robots capables de seconder ou de remplacer l\u2019un des pilotes.Déjà, au cours des dernières années, l\u2019automatisation croissante a permis de réduire le nombre de pilotes de trois à deux sur les vols long-courriers.Il y a quelques mois, le bras robotique expérimental d\u2019Aurora Flight Sciences (conçu avec la DARPA, l\u2019agence de recherche de l\u2019armée américaine), a été capable d\u2019actionner les commandes du cockpit tel un véritable pilote, et est parvenu à faire voler et atterrir un Boeing 737 lors d\u2019une simulation de vol.Voilà un bon collègue, jamais fatigué ni dépressif\u2026 lQS Avec la collaboration de Marine Corniou À droite, on aperçoit le bras robotique expérimental d\u2019Aurora Flight Sciences.Lors d\u2019une simulation de vol, il a réussi à faire voler et atterrir un Boeing 737.B O E I N G QUÉBEC SCIENCE 44 DÉCEMBRE 2017 L e 12 janvier 2010 restera à jamais gravé dans la mémoire de Suze Youance.Ce jour-là, un séisme meurtrier a frappé Haïti, là où la chercheuse a vécu avant d\u2019émigrer au Canada pour entreprendre ses études universitaires à l\u2019École de technologie supérieure (ÉTS), en 2006.Le triste bilan de ce tremblement de terre de magnitude 7 : 230 000 morts \u2013 selon certaines estimations \u2013, en majorité dans la capitale Port-au-Prince et ses environs.Même si l\u2019ingénieure civile formée à l\u2019Université d\u2019État d\u2019Haïti n\u2019était pas sur place lors du «goudougoudou» (c\u2019est ainsi qu\u2019on surnomme le séisme, là-bas), cela signi?ait tout de même que son projet de doctorat tombait à l\u2019eau : elle devait étudier la vulnérabilité sismique des bâtiments publics de Port-au-Prince, dont la vaste majorité se sont écroulés \u2013 y compris le Palais présidentiel, ?nalement rasé en 2012.« J\u2019ai perdu des gens proches de moi lors de cet épisode, dont quelqu\u2019un qui devait m\u2019épauler dans mon projet de doctorat.», mentionne-t-elle.Forcée de revoir ses plans, elle se rabat in extremis sur un projet piloté conjointement par Marie-José Nollet et Ghys- laine McClure, professeures à l\u2019ÉTS et à l\u2019Université McGill, respectivement.Le sujet : une analyse de la fonctionnalité post-sismique des hôpitaux montréalais.Un article résumant sa thèse vaudra à Suze Youance, en 2016, la médaille sir Casimir Gzowski, qui récompense les contributions exceptionnelles dans le domaine du génie civil canadien.Protéger les hôpitaux d\u2019ici Dans l\u2019est du Canada et le nord-est des États-Unis, quatre séismes par an en moyenne dépassent la magnitude 4 (sur une échelle de 9), au-delà de laquelle on constate des dommages aux bâtiments.En ce sens, Montréal est donc à risque de subir un tremblement de terre, mais considérablement moins que Vancouver, où le «Big One » est attendu incessamment.Même si des secousses sismiques devaient ébranler la métropole, ce qui arrive parfois \u2013 l\u2019épisode le plus puissant enregistré à ce jour est de 5,8 et remonte à 1732 \u2013, elles auraient peu de chance d\u2019endommager les infrastructures, puisque, en majorité, ces dernières ont été construites après l\u2019introduction de normes parasismiques en 1974.Cela ne veut pas dire que de telles secousses n\u2019auraient pas de conséquences, tant s\u2019en faut.Pendant et après un séisme, Pendant ou après un tremblement de terre, les hôpitaux ne peuvent fermer leurs portes.Suze Youance a développé un outil a?n d\u2019évaluer la capacité de ces établissements à faire face à ce type de désastre naturel.Des hôpitaux à l\u2019abri des séismes CHERCHEUR EN VEDETTE EN PARTENARIAT AVEC LES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC J E A N - F R A N Ç O I S H A M E L I N QUÉBEC SCIENCE 45 DÉCEMBRE 2017 certaines infrastructures de protection civile comme les hôpitaux, mais aussi les postes de police ou les casernes de pompier, sont appelées à jouer un rôle crucial.Elles doivent donc demeurer fonctionnelles.« Dans le cas d\u2019un hôpital, les systèmes de ventilation, d\u2019électricité, d\u2019eau potable et de diffusion d\u2019oxygène sont tous essentiels à son bon fonctionnement.Il ne peut pas s\u2019en passer », explique Suze Youance.Un tel scénario s\u2019est d\u2019ailleurs déjà produit chez nos voisins du sud.Le 17 janvier 1994, un hôpital du quartier Northridge, à Los Angeles, a été secoué par un séisme qui, sans compromettre sa structure, a causé des dommages importants au réservoir d\u2019oxygène, provoqué un arrêt de certains services par manque de carburant à la génératrice et forcé l\u2019évacuation des patients.« Aux États-Unis, on a progressivement introduit, au cours des années 1990, un indice de fonctionnalité post-sismique, a?n de mesurer la vulnérabilité des éléments critiques des établissements de santé et pallier ce genre de scénario», souligne-t-elle.Pour développer un équivalent canadien de cet indice \u2013 il n\u2019en existait pas encore adapté au contexte du système hospitalier d\u2019ici \u2013, la chercheuse a analysé la performance sismique de l\u2019Hôpital général de Montréal et de l\u2019Hôpital Rivière-des-Prairies, tous deux construits avant 1974.« Leurs gestionnaires étaient ouverts à l\u2019idée qu\u2019on utilise les données de leurs établissements et qu\u2019on vienne les y collecter », précise celle qui est désormais chargée de cours à l\u2019ÉTS.Dans un premier temps, l\u2019ingénieure civile a analysé les « éléments non structuraux» des deux hôpitaux a?n d\u2019en détecter les maillons faibles et prédire comment ils réagiraient advenant un tremblement de terre.Puis, elle a croisé ses résultats avec des données de fragilité et de probabilité de défaillance d\u2019hôpitaux américains a?n de déterminer la ?abilité post-sismique des établissements montréalais.« Nous avons observé que certaines opérations quotidiennes seraient affectées par un éventuel séisme.C\u2019est le cas de plusieurs équipements qu\u2019on utilise régulièrement, comme des moniteurs lors des chirurgies», illustre-t-elle.Le modèle d\u2019analyse ainsi obtenu en 2015 permet aux gestionnaires des deux hôpitaux \u2013 mais aussi de tous les établissements canadiens \u2013 de se situer dans l\u2019échelle du risque et d\u2019identi?er quelles sont les solutions pour l\u2019atténuer.« Ils peuvent par exemple déterminer quels sont les équipements vulnérables qui devraient être attachés ou consolidés, illustre-t-elle.Cela les aide essentiellement à mettre en place des ?lets de sécurité.» Sa directrice de thèse Marie-José Nollet n\u2019a que de bons mots pour cette « chercheuse très mature » qui s\u2019est penchée « de manière originale» sur un sujet à la mode.«La fonctionnalité post-sismique est une préoccupation de plus en plus présente chez les scienti?ques, mais aussi au sein des entreprises qui sont contraintes de se conformer à plusieurs normes.Le papier pour laquelle elle a été primée était donc dans l\u2019air du temps», estime-t-elle.A?n d\u2019inciter les gestionnaires des hôpitaux canadiens à adopter son outil \u2013 ce qui n\u2019est pas le cas actuellement \u2013 la chercheuse songe à mettre au point un autre indice qui calculerait le temps nécessaire à la réparation d\u2019un système potentiellement endommagé lors d\u2019un épisode sismique.«Cela donnerait aux gestionnaires une idée des répercussions de leurs décisions », lance-t-elle.Ou de leur manque d\u2019initiative.lQS Par Maxime Bilodeau Les questions de Rémi Quirion R.Q.: Pourquoi avoir choisi d\u2019étudier le génie civil ?S.Y.: À la ?n de mon cours secondaire, je me suis inscrite aux concours d\u2019admission de la faculté de génie et de l\u2019Institut national d\u2019administration de l\u2019Université d\u2019État d\u2019Haïti.Mon choix s\u2019est fait très rapidement, car j\u2019ai été séduite par l\u2019étendue de la formation scienti?que offerte en génie.Alors que le marché de l\u2019emploi reste précaire en Haïti, les nombreux débouchés dans ce domaine ont aussi pesé dans la balance.Au-delà des dé?s rencontrés pendant ma formation, c\u2019est un projet de vie qui s\u2019est construit.R.Q.: Est-ce que votre outil pourrait être adapté à d\u2019autres bâtiments ?S.Y.: Oui, il peut facilement être adapté à l\u2019évaluation de la fonctionnalité post-sismique de tout autre bâtiment classé par la protection civile.Actuellement, on considère l\u2019utiliser dans le cadre d\u2019un projet d\u2019envergure à Vancouver.R.Q.: A-t-il suscité un intérêt chez les décideurs haïtiens ?S.Y.: Non.En raison de la vulnérabilité d\u2019Haïti face aux multiples catastrophes naturelles, la gestion post-désastre et les réponses d\u2019urgence deviennent des priorités quotidiennes.Avec l\u2019appui des institutions internationales, l\u2019administration centrale haïtienne s\u2019est dotée d\u2019un plan stratégique visant à atténuer les effets des catastrophes naturelles.Toutefois, les outils de prévention demeurent insuf?sants et les initiatives visant à mieux évaluer les risques tardent encore.R.Q.: Est-ce que la distinction que vous avez reçue vous encourage à aller encore plus loin dans une carrière scienti?que ?S.Y.: C\u2019est une reconnaissance du travail accompli et de la qualité de l\u2019encadrement prodigué par mes directrices de recherche.Ce prix est aussi un rappel des objectifs que je me suis ?xés au début de mon doctorat entamé peu après le terrible tremblement de terre de 2010.Dans ce contexte, être chercheuse signi?e de passer à l\u2019action et d\u2019utiliser le savoir scienti?que pour contribuer à un véritable programme de réduction des risques sismiques.SCIENTIFIQUE EN CHEF DU QUÉBEC* scienti?que-en-chef.gouv.qc.ca facebook.com/RQuirion * Le scienti?que en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige les Fonds de recherche.C H R I S T I N N E M U S C H I QUÉBEC SCIENCE 46 DÉCEMBRE 2017 Aux abris ! C\u2019est l\u2019apocalypse ! Seulement 5 % des humains ont survécu.Et vous en faites partie.Vous devez maintenant trouver un lieu sur Terre propice à la vie.Comment y parvenir ?Au moyen de la science, voyons ! C\u2019est la trame de fond du Bunker de la chimie, une activité immersive qui remporte un fort joli succès à Lévis.À la fois éducatif et interactif, le concept surfe sur la vague des jeux d\u2019évasion où les participants sont enfermés dans une pièce et doivent résoudre une série d\u2019énigmes pour en sortir.Au Bunker, les participants doivent réaliser cinq expériences scienti?ques (l\u2019eau est-elle potable ?la terre est-elle cultivable ?) en moins de sept minutes chacune, a?n d\u2019arriver à leurs ?ns.Le fondateur Joël Leblanc \u2013 collaborateur de longue date auprès de Québec Science \u2013 souhaitait initialement créer un laboratoire éducatif scienti?que pour les jeunes du secondaire mais, en ouvrant le Bunker en plein cœur de l\u2019été, il a découvert que les familles entières \u2013 adultes compris \u2013 étaient ravies d\u2019avoir une occasion de mettre de l\u2019avant leurs connaissances en chimie et d\u2019activer leurs méninges.« Les ados sont généralement meilleurs que leurs parents ! » avoue en riant Joël Leblanc, tout en soulignant que l\u2019activité attire même des groupes d\u2019employés réunis pour une journée de team building.Il hausse un peu le niveau de dif?culté, juste pour eux.Bientôt, le fondateur inaugurera une seconde salle, doublant du coup le plaisir de visiter ce sous-sol glauque, sans fenêtres et aux murs de béton.Ce deuxième scénario mettra à l\u2019épreuve les connaissances en physique des participants, toujours dans la même ambiance post- apocalyptique.Petit conseil pour impressionner vos neveux et nièces : préparez- vous en révisant vos notions de base et en y allant mollo sur le punch de Noël.Le Bunker de la chimie, 5935 rue Saint-Laurent, à Lévis.Tarif : 8 $ par personne.Durée : 1 h 15.Réservations requises en ligne : bunkerscience.com VOIR Une bonne étoile sur Terre Après avoir marché sur la Lune, le prochain grand dé?de l\u2019humanité pourrait bien être d\u2019éviter par tous les moyens une éventuelle crise énergétique.C\u2019est le sujet du superbe documentaire canadien Let There Be Light, réalisé par Mila Aung-Thwin et Van Royko : des scienti?ques provenant de 37 pays cherchent à maîtriser la fusion nucléaire pour recréer une énergie aussi propre, abordable et renouvelable que celle du Soleil, mais sur Terre ! Un pari risqué qui pourrait engendrer une source d\u2019énergie inépuisable\u2026 ou un grand échec scienti?que.Let There Be Light : le futur de l\u2019énergie, 84 minutes.Disponible sur demande à partir du 15 décembre : https:// vimeo.com/eyesteel?lm/ vod_pages V I S I T E R C uL e TR u ÉMILIE FOLIE-BOIVIN @efolieb Refaire le monde, une carte à la fois Si vous êtes de ceux qui aiment rêvasser pendant de longues minutes devant une mappemonde, l\u2019ouvrage Atlas de notre temps et ses 50 cartes vous procureront un effet méditatif garanti.Les nombreuses données amassées par les scienti?ques ont permis l\u2019élaboration de ces cartes qui refont littéralement le monde.Grâce à des textes explicatifs fort pertinents, le tra?c aérien, les câbles sous-marins, la géographie des fourmis ou les maladies tropicales négligées nous apparaissent sous un nouveau jour.Un superbe atlas qui permet de voyager avec une faible empreinte carbone.Atlas de notre temps : la planète comme vous ne l\u2019avez jamais vue, Alastair Bonnett, Éditions de l\u2019Homme, 224 p.Cuisiner la philosophie À manger autant de fois par jour, on n\u2019en vient à ne plus trop se poser de questions sur comment ni pourquoi on le fait.Dans son nouveau livre À la table des philosophes, le toujours pertinent Normand Baillargeon \u2013 pas pour rien qu\u2019il écrit dans Québec Science ! \u2013 nous oblige ici à observer de plus près notre assiette.Dans ce but, il a invité la philosophie à sa table et « cuisine » d\u2019illustres philosophes sur les grandes questions liées à l\u2019alimentation.Au menu : est-ce possible d\u2019être éthique tout en restant carnivore ?La cuisine est-elle un art ?Doit-on choisir notre nourriture avec notre tête ou notre cœur ?Un ouvrage bien ?celé et joliment présenté où chaque chapitre se termine avec une série de questions pour alimenter les conversations pendant les nombreux soupers des fêtes.À la table des philosophes, Normand Baillargeon, Flammarion Québec, 208 p.Mieux vieillir, ensemble Comment vieillissent les gens ailleurs dans le monde ?C\u2019est la question abordée dans le documentaire québécois Vieux.Pendant plus d\u2019une heure, on découvre comment le troisième âge est vécu en Suède, au Sri Lanka, en Chine et au Sénégal, des pays choisis pour leur importante population d\u2019aînés ou l\u2019opulence des programmes sociaux destinés à ces derniers.Dans un Québec où la solitude touche de plus en plus de personnes âgées, les protagonistes émouvants de Vieux, arrivés à l\u2019hiver de leur vie, nous rappellent l\u2019importance cruciale de la famille.Vieux, le jeudi 16 novembre à 22 h, en rappel le dimanche 19 novembre à 19 h, à Canal D.Un Noël dingue L'émission jeunesse Cochon dingue nous fait un beau cadeau de Noël avec sa thématique associée aux fêtes.Pour cette édition spéciale, le quatuor d\u2019animateurs \u2013 et son cochon dingue ! \u2013 décline de façon divertissante et savante autant les guirlandes, le sapin, la neige que le foyer.Une demi-heure de folie contagieuse où on se rassemble au salon en mettant tout sur pause, sauf le plaisir.Cochon dingue, à compter du 16 décembre, tous les jours à 18 h, à Télé-Québec.cochondingue.telequebec.tv LIRE R E G A R D E R QUÉBEC SCIENCE 47 DÉCEMBRE 2017 LIRE La lecture en cadeau Gros coup de cœur pour Nautilus, ce magazine scienti?que américain que son fondateur décrit comme la version New Yorker du Scienti?c American.Chaque mois, la publication ultra léchée se penche sur un thème (le chaos, l\u2019absurde, les limites, le vieillissement, l\u2019erreur) qui est brillamment décortiqué par l\u2019entremise des mathématiques, de la robotique, de la sociologie, de la philosophie, de la biologie, etc.Un excellent magazine, dont les sujets populaires sont traités le plus sérieusement du monde.À offrir en cadeau, les yeux fermés.Nautilus, six numéros par année et en ligne : nautil.us MOBILE, MAINTENANT DANS VOS PANTALONS.Téléchargez l\u2019application Le Devoir Mobile dès maintenant ! p h o t o : D i a n e D u f r e s n e e t Y v a n M o n e t t e DESTINATIONS SOLEIL CUBA, Holguín en boucles 30 décembre au 6 janvier 3 au 10 février 24 février au 3 mars 3 au 10 mars 7 au 14 avril 14 au 21 avril CUBA, Varadero en boucles 10 au 17 mars 31 mars au 7 avril GUADELOUPE, Grande-Terre en boucles 25 mars au 1er avril NOUVEAU EUROPE MAJORQUE 28 avril au 13 mai PUGLIA 12 au 27 mai SARDAIGNE 27 mai au 11 juin AMÉRIQUE VIRGINIE 28 avril au 6 mai FIVE BORO BIKE TOUR, NEW YORK 4 au 6 mai CAPE COD 12 au 17 mai veloquebecvoyages.com 514 521-8356 \u2022 1 800 567-8356, poste 506 RÉSERVEZ MAINTENANT c\u2019est l\u2019été TOUTE l\u2019année! À VÉLO, P ar les fenêtres de la Maison des jeunes, à Ekuanitshit (Mingan), j\u2019aperçois les épinettes noires de la forêt boréale, quelques mélèzes jaunes, de grandes étendues de sable et, un peu plus loin, la cour de l\u2019école Teueikan, nommée en l\u2019honneur du tambour sacré qui transporte l\u2019esprit et scande les mémoires.Je suis en train de parler devant une assemblée attentive.Réunis pour la journée, nous refaisons le long chemin de l\u2019histoire des Innus; nous suivons la piste glorieuse des portages anciens, mais aussi la longue piste des pleurs sous la gouverne insouciante des Affaires indiennes.Disons, un inventaire des méchancetés de l\u2019histoire.Tout en parlant, je regarde dehors, je vois des chiens, de nombreux chiens qui passent et repassent, venant d\u2019on ne sait où, allant à l\u2019aventure.Au milieu de la matinée, j\u2019en vois plusieurs se regrouper en bordure de la cour de l\u2019école.Ils s\u2019assoient, se relèvent, tournent en rond, comme s\u2019ils attendaient quelque chose.Soudain, la cloche sonne, les portes de l\u2019école s\u2019ouvrent, les enfants sortent en criant, c\u2019est la récréation.Les chiens se précipitent alors dans la cour, joyeux et excités, ils vont rejoindre les écoliers.Voilà bien l\u2019agenda des chiens d\u2019Ekuanitshit : ils connaissent l\u2019heure de la récréation et adorent aller jouer au ballon.Ces chiens du Nord sont sans laisse, sans muselière, sans permis; il y en a des gros, des petits, des sortes de races, des mélangés; ils sont complètement libres d\u2019aller où ils veulent, quand ils veulent.Durant la pause, je bois un café, et je me mets à ré?échir.Il y a 50 ans, lors d\u2019une rencontre avec le légendaire ethnologue Jacques Rousseau, ce dernier m\u2019avait con?é la tâche d\u2019éditer les notes d\u2019un jeune anthropologue américain mort sur le terrain, à Sheshatshiu (North West River), en 1960.Ces notes étaient fascinantes, mais ce qui avait retenu le plus mon attention, c\u2019était son inventaire des chiens.Durant son séjour là-bas, le jeune ethnographe avait relevé les noms de tous les chiens de la communauté et interrogé les anciens à propos de ces précieux alliés de chasse issus d\u2019une très vieille lignée canine \u2013 des générations de purs « chiens indiens » qui avaient accompagné les Innus sur le territoire depuis des milliers d\u2019années.Ils s\u2019appelaient Tshakunaw (Chocolat), Petit-Ours, Courageux, Tête-de-Bois et tant d\u2019autres noms affectueux.Le jeune Américain souhaitait qu\u2019on les protège en tant que trésor patrimonial.Je me suis souvenu de Gaston, le petit chien surdoué de mon ami Georges Mestokosho; j\u2019ai revu des images de Tshimitiskan, le petit chien noir de la maison où j\u2019habitais lors de mes premiers séjours à Mingan.Depuis un demi-siècle que je viens ici, il y a toujours eu des chiens en liberté que les bien- pensants du gouvernement auraient tant voulu voir disparaître; mais auxquels les Innus semblent absolument tenir, d\u2019hier à aujourd\u2019hui.Ils ont des noms, ils ont des maîtres et des maisons, quelqu\u2019un les aime et tous les nourrissent.La nuit, ils dorment, se chamaillent, courent le porc-épic; certains se mettent régulièrement « dans le trouble ».Le jour, ils cherchent nonchalamment la compagnie des humains, ils viennent reni?er les étrangers, ils courent auprès des enfants, ils vont de la mer à la forêt, de la forêt à la mer, en passant par l\u2019école, par les cours des maisons, suivant les caprices d\u2019un itinéraire qu\u2019ils sont seuls à connaître.Ils vivent au grand air, en hiver comme en été, en bordure des foyers humains; ils dorment sur les balcons de bois gris, au pied des portes, roulés en boule, sous le vent des tempêtes de neige et dans les froids les plus durs, avant de se secouer pour mieux reprendre leurs courses au petit matin.Eh oui, cette affaire des chiens aura toujours taraudé l\u2019esprit fonctionnaire.Combien de fois a-t-on voulu que les Innus mettent de l\u2019ordre dans tout cela?Ces derniers semblent répondre: «Vous nous avez eus, mais vous n\u2019aurez pas nos chiens ! » Autrefois, les missionnaires quali?aient les Innus d\u2019«errants vagabonds»; leurs chiens représentent peut-être un dernier pied de nez à la bureaucratie canadienne qui les a enfermés dans des réserves.Quand je vois les chiens aller et venir, c\u2019est eux, leurs maîtres, que j\u2019entends : « Fini les enclos, ?ni les muselières, nous japperons, nous hurlerons, nous mordrons s\u2019il le faut, tant que nous n\u2019aurons pas retrouvé les sentiers de notre liberté.» lQS La liberté des chiens O H A R A H A L E QUÉBEC SCIENCE 49 DÉCEMBRE 2017 Notes de terrain SERGE BOUCHARD @Mammouthlaineux QUÉBEC SCIENCE 50 DÉCEMBRE 2017 RÉTROVISEUR L\u2018HISTOIRE DES SCIENCES VUE PAR SATURNOME Richard E.Tremblay Prix Marie-Andrée-Bertrand Psychoéducation et pédiatrie Michel Bouvier Prix Wilder-Pen?eld Médecine moléculaire Yoshua Bengio Prix Marie-Victorin Intelligence arti?cielle André Gaudreault Prix Léon-Gérin Études cinématographiques Christophe Guy Prix Armand-Frappier Développement d\u2019institutions Peter Tsantrizos Prix Lionel-Boulet Technologies propres Miriam Beauchamp Prix Relève scienti?que Neuropsychologie pédiatrique Les Prix du Québec, la plus haute distinction gouvernementale en culture et en science, fêtent leur 40e anniversaire.Un prix Relève scienti?que du Québec a été spécialement créé cette année pour ouvrir la voie à la nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses! Visitez le site Web des Prix du Québec pour en apprendre davantage sur les personnes lauréates?: Prixduquebec.gouv.qc.ca #PrixduQuebec Découvrez les lauréats 2017 DÈS LE 21 NOVEMBRE "]
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