Possibles, 1 janvier 2019, Vol. 43, no 1, printemps 2019
[" POSSIBLES VOLUME 43.NUMÉRO 1.PRINTEMPS 2019 L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE INTERNET : www.redtac.org/possibles RESPONSABLE DU NUMÉRO : Nadine Jammal, Bochra Manaï, Jean-Claude Roc et André Thibault COMITÉ DE RÉDACTION : Anna Agueb-Porterie, Christine Archambault, Grégoire Autin, Dominique Caouette, Camille Caron Belzile, Régis Coursin, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Claire Lengaigne, Bochra Manaï, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Maïka Sondarjee, Geneviève Talbot, André Thibault et Maxime Thibault-Vézina COORDINATION : Dominique Caouette RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION : Anatoly Orlovsky et Claudine Vézina RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS : Régis Coursin RESPONSABLE DE LA PRODUCTION : Adrien Vallat CONCEPTION GRAPHIQUE : François Fortin Couverture créée à partir de l\u2019oeuvre intitulée AKI (le Monde, la Terre) par l\u2019artiste Docomig: peinture sur tissu avec gutta; réalisée en 1991; 96 cm de diamètre; collection privée du Musée des Abénakis à Odanak.Oeuvre originale exprimant la bonne entente, la communication harmonieuse et l\u2019interdépendance entre les êtres vivants de la création.CORRECTION, RÉVISION et TRADUCTION : Christine Archambault, Régis Coursin, Janie Lavoie, Anatoly Orlovsky et Yves Rochon MEMBRES FONDATEURS : Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.impression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Dépôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2019 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES Printemps 2019 3 TABLE DES MATIÈRES Éditorial : Vivre ensemble, oui mais comment?.8 Nadine Jammal, Bochra Manaï, Jean-Claude Roc et André Thibault SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Partie 1 - Réflexions théoriques et philosophiques Diversité, au-delà du (fait) divers.14 Davy Ludewic Makasso Plaidoyer pour un pluralisme subversif.31 Bob W.White Mutations identitaires.46 André Thibault Convergences : des identités culturelles à l\u2019autogestion.51 Gabriel Gagnon L\u2019identité québécoise et la laïcité, au-delà des mots.55 Nadine Jammal Migration et immigration : enjeux politiques contemporains.63 Jean-Claude Roc Journée internationale des droits des femmes.70 Comment Makwa l\u2019Ours nous enseigne la bienveillance.71 Dolorès Contré Partie 2 - Vivre ensemble, concrètement Les identités culturelles des migrants climatiques dans une perspective de gestion de la diversité culturelle.90 Anouk Brisebois 4 TABLE DES MATIÈRES L\u2019école publique.104 Bruce Katz Une autre culture politique est-elle possible?Les enjeux de la diversité culturelle et politique dans la mouvance altermondialiste.109 Raphaël Canet Équipe METISS : contributions à une praxis interculturelle dans le domaine de la santé et des services sociaux.122 Catherine Montgomery L\u2019interculturalisme dans la lutte pour les droits des femmes chez Femmes de diverses origines.133 Marie Boti Choisir des immigrants compatibles?.145 Maud Olivier Quand les pratiques interculturelles et antiracistes permettent d\u2019accueillir les autres dans la ville.149 Steves Boussiki et Bochra Manaï Institutionnaliser les changements interculturels?Retour sur l\u2019expérience de la Table de la Diversité à Montréal.161 Myrlande Pierre Femmes et féminismes en dialogue, une expérience de recherche-action.166 Nadine Jammal SECTION II Poésie/Création Introduction.174 Claudine Vézina Communiqué I (Les Indiens comme moi).175 Jorge Fajardo POSSIBLES Printemps 2019 5 Trois poèmes (Sorbier-clameur, .).177 Guennadi Aïgui Brujo : l\u2019heure magique.179 Yves Vaillancourt Tombeau.180 René Lapierre Totem d\u2019une nouvelle glaciation.193 Yves Vaillancourt Homère et l\u2019anthropologie.194 Aleksander Wat « Le silence glisse sur trois cercles Autour, son propre silence ».196 Anatoly Orlovsky La source opale.198 Yves Vaillancourt Fragments de miroirs.200 Jean Yves Métellus Vendeur d\u2019oiseau.202 Marina Maslovskaïa Le chapeau de Tchekhov.204 Sylvie Nicolas Machines à coudre mélancolies morts et autres produits multiples.208 Denise Desautels Analusis III.214 Marie-Sophie Picard Les heures longues.216 Isabelle Gaudet-Labine Mon ange.220 Marina Maslovskaïa 6 TABLE DES MATIÈRES La fascination des traces.222 Pascale Quiviger Organum.226 Yves Vaillancourt Je deviens cette lumière au loin.227 Éric Roger Puissance Manitou.228 Jean Désy Au temps en emporte le Saint-Laurent I pierreries, âmes submergées.231 Michèle Houle en dehors du lux médiatique et par-delà les mots je soule un cri vital qui accapare mes gestes.233 Sébastien B Gagnon Analusis II.236 Marie-Sophie Picard Folie migrante.238 Claudine Vézina Toi qui ne veux rien dire (extraits).240 Thierry Dimanche Possibles I, II.246 Marie-Sophie Picard Sans titre (Le désir est servile).249 Jean Yves Métellus Oiseaux II (Hommage à Riopelle).251 Marina Maslovskaïa Mi vivas en Esperanto!.253 Tamara Anna Koziej POSSIBLES Printemps 2019 7 Bow River.256 Yves Vaillancourt Dérives au il de l\u2019eau : une suite.258 Jean-Pierre Pelletier Au temps en emporte le Saint-Laurent II l\u2019ancêtre et le ricaneux, ascension au soleil inné.263 Michèle Houle L\u2019homme des bois.265 Christine Archambault Communiqué II (Amour est neige).267 Jorge Fajardo SECTION III Documents Le fondement et la mission de PAJU (Palestiniens et Juifs Unis).270 Bruce Katz Comprendre le revirement diplomatique nord-coréen : Kim Jong-un et la « Smile Diplomacy ».283 Emilie Luthringer Le reggae comme hymne à l\u2019humanité.296 Laurence Choquette Loranger L\u2019internalisation des normes du droit des femmes : le rôle des « Regional advocacy networks » en Asie du Sud-Est.308 Darine Benkalha 8 TABLE DES MATIÈRES Remerciements adressés à Maïka Sondarjee L\u2019équipe de la Revue Possibles aimerait ici remercier Maïka Sondarjee, membre du Comité éditorial qui a été responsable de la production de nos numéros de 2011 à 2018.Pendant ces sept années, Maïka a assuré avec humour, rigueur, flexibilité et une patience hors du commun le complexe processus d\u2019assembler l\u2019ensemble des textes, la mise en page et la mise en ligne d\u2019une douzaines de numéros.Son professionnalisme et son dynamisme ont été contagieux et nous ont permis de maintenir notre rythme de publication.Pour tout cela et plus, nous lui en sommes des plus reconnaissants.Nous sommes heureux qu\u2019elle poursuive l\u2019aventure avec nous et avons bien hâte de lire ses écrits dans nos pages. POSSIBLES Printemps 2019 9 Éditorial Vivre ensemble, oui mais comment?Par Nadine Jammal, Bochra Manaï, Jean-Claude Roc et André Thibault Rachida Azdouz a publié récemment un ouvrage intitulé : Le vivre ensemble n\u2019est pas un rince-bouche.Par cet ouvrage, cette professeure en psychologie à l\u2019Université de Montréal, voulait examiner concrètement les diverses positions liées au vivre ensemble et voir comment elles pouvaient être réalisées, au-delà des controverses et des compromis possibles qui pouvaient exister dans la société québécoise.En rédigeant son ouvrage elle a dû voir à la fois la nécessité de se prononcer sur cette question et ressentir une certaine insécurité devant le risque d\u2019être mal interprétée ou mal citée à propos de cette question qui a suscité et suscite encore tant de controverses.Nous, de la revue Possibles, avons aussi ressenti ce risque et nous le ressentons encore plus aujourd\u2019hui, alors qu\u2019un parti populiste est arrivé au pouvoir récemment et que nous ne nous reconnaissons pas dans plusieurs de ses politiques. Toutefois, plus nous y réléchissions, plus la question de l\u2019interculturalisme s\u2019imposait à nous comme un débat incontournable dans la société québécoise actuelle.Par ailleurs, lorsque nous avons essayé de nous pencher sur cette question, à quatre responsables, nous nous sommes vite rendu compte que, même entre nous, nous ne voulions ni ne pouvions plus nous cacher derrière un consensus de façade, qui ne servirait qu\u2019à masquer les divergences et à étoufer la controverses. En fait, depuis que nous nous sommes lancés dans ce numéro, nous avons de plus en plus expérimenté l\u2019intérêt que peut représenter la diférence des points de vue lorsque les controverses ne sont pas passées sous silence.En fait, au tout début de ce numéro, nous avons voulu uniquement montrer que le vivre-ensemble se vit au jour le jour, au-delà des diverses visions de la société québécoise et des prises de position diverses. 10 EDITORIAL Toutefois, plus nous sollicitions des contributions, plus nous nous apercevions que plusieurs auteurs sentaient le besoin de prendre position et de se prononcer sur la société québécoise telles que nous l\u2019imaginions, à l\u2019heure des mouvements migratoires de plus en plus nombreux et des changements climatiques qui faisaient en sorte de les rendre encore plus fréquents.D\u2019autre part, plus le débat avançait, plus la pluralité des débats nous semblait à la fois très importante et inéluctable dans une revue démocratique et cette pluralité, selon nous, contribuait à la richesse de la revue Possibles.La section thématique de ce numéro se divise en deux parties : l\u2019une porte sur les rélexions et les débats politiques et philosophiques autour de l\u2019interculturalisme et l\u2019autre relate des expériences concrètes où la rencontre des diférences culturelles s\u2019expérimente au quotidien. Dans les deux sections, toutefois, les prises de position sont diverses et les points de vue se contredisent et se répondent. En efet, alors que Bob White fait ressortir les diverses acceptions du concept d\u2019interculturalisme, Jean- Claude Roc essaie plutôt de voir comment les politiques restrictives des pays occidentaux pourraient avoir comme efet de créer deux classes d\u2019immigrants et, par le fait même, d\u2019augmenter le nombre de demandeurs d\u2019asile qui, ne pouvant pas se conformer aux nouvelles politiques en matière d\u2019immigration, seraient obligés de se cacher et de travailler de façon clandestine pour un salaire de misère.Une deuxième section porte sur les expériences concrètes en matière de vivre ensemble.Dans cette rubrique, Anouck Brisebois examine les conséquences néfastes que les politiques trop rigides des pays occidentaux peuvent avoir sur l\u2019identité des réfugiés climatiques et déplore que ces politiques n\u2019entraînent pour ces personnes, une perte de leur culture et de leur identité.Dans un autre article, Catherine Montgomery se penche sur l\u2019expérience du groupe Sherpa et sur son action auprès des personnes immigrantes dans le quartier Côte des neiges. Un autre article, enin, est celui de Raphaël Canet qui se penche sur la cohabitation entre des citoyens de diverses cultures dans les forums sociaux.En fait, dans cette section comme dans celle qui porte sur la philosophie de l\u2019interculturalisme, les idées sont diverses et les expériences relatées nous font voir que POSSIBLES Printemps 2019 11 l\u2019interculturalité se vit au quotidien et qu\u2019elle est incontournable, autant dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui que dans divers pays à travers le monde.En conclusion, nous dirions que l\u2019interculturalisme est une rencontre entre diverses cultures et expériences de vie et qu\u2019il ne peut s\u2019accomplir qu\u2019à travers un dialogue avec l\u2019Autre.Toutefois, le mot même d\u2019interculturalisme est trompeur, car il suppose une égalité entre les cultures alors même que les pays hôtes ont souvent tendance à imposer leurs lois et leurs façons de vivre à ceux et celles qui, parfois au péril de leur vie, ont fui des situations souvent intenables pour tenter leur chance ailleurs.Nous ajouterions cependant que l\u2019interculturalisme est l\u2019histoire d\u2019une rencontre qui devient chaque jour de plus en plus inéluctable.En efet, avec l\u2019accroissement fulgurant des moyens de communication, avec l\u2019augmentation des migrations partout à travers le monde et avec les conlits qui deviennent de plus en plus fréquents dans plusieurs pays au sud comme au nord, les cultures seront appelées à se côtoyer de plus en plus. Espérons, dans ce contexte, que la rélexion entreprise dans ce numéro contribuera, d\u2019une part, à alimenter les débats politiques et philosophiques et, d\u2019autre part, à informer les lecteurs et les lectrices sur les conditions concrètes de cette rencontre.Nadine Jammal, Bochra Manaï, Jean-Claude Roc, André Thibault, responsables du numéro sur l\u2019interculturalisme. POSSIBLES Printemps 2019 13 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Partie I Réflexions théoriques et philosophiques 14 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Diversité, au-delà du (fait) divers Par Dawy Ludewic Makasso Diversité est un mot contemporain, ancien, ordinaire, et aussi une réalité indéniable puisque nous sommes tous et chacun des faits du divers (par notre constitution identitaire aux multiples identiications), nous sommes des faits divers (comme une réalité identitaire composée d\u2019éléments hétérogènes), personne n\u2019y échappe.Pourtant, si cette observation montre que diversité est au fond une donnée naturelle, le propre même de la nature humaine, de toute réalité sociale, un fait aussi intemporel qu\u2019universel, et qu\u2019il ne devrait pas réellement poser problème, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019en nos temps (hyper/post) modernes, malgré les discours sur la tolérance la fraternité le respect l\u2019inclusion le richesse du divers, - diversité est un mot trouble (qui désoriente la compréhension), un mot fauteur de trouble(s) (il présume et/ou dit le conlit). En ce sens, c\u2019est un mot qui rime avec crise identitaire, avec les ismes de la haine (racisme, terrorisme, etc.), avec xénophobie, avec polémique(s) sur le(s) modèle(s) multiculturaliste(s) ou assimilationniste(s) voire interculturaliste(s), avec la construction de l\u2019invisibilité des uns autant dans l\u2019espace social que dans la mémoire collective, avec l\u2019exclusion des uns dans la participation efective dans la Cité, avec la stigmatisation des uns à cause de certains particularismes identitaires, etc.: Diversité dans la Cité du divers \u2013 la divers-Cité \u2013 dit la guerre, l\u2019injustice, le déni de reconnaissance, la méconnaissance, et l\u2019inhumanité (déshumanisation, infrahumanisation, sous-humanisation, etc.).Dans les actualités de notre quotidienneté, cela se lit dans les récits de discrimination, dans les actes de génocide, etc.Dans nos relations micro-sociales, cela s\u2019expérimente en attitudes de mépris, de dépréciation de la valeur (de la dignité) humaine, en actes d\u2019humiliation, en gestes de rejet, en paroles hostiles, etc.C\u2019est dans cette contemporanéité de diversité que je voudrais présenter quelques enjeux théoriques et philosophiques de la reconnaissance de la diversité (liés aux diférentes observations précédentes). Cette reconnaissance soulève trois interrogations principales : qui reconnaît, que reconnaît-on, qu\u2019est-ce que cela signiie? Sans parler des questions POSSIBLES Printemps 2019 15 subséquentes : pourquoi reconnaître, sur quels principes ou au nom de quoi, dans quel(s) but(s)? Des interrogations qui suggèrent que la reconnaissance est une question «posée et adressée à », qui en appelle à une réponse adéquate.Une question qui est potentiellement conlictuelle (réponse inadéquate, absence de réponse). Une question qui peut se résumer simplement par « Me vois-tu? » qui laisse entendre « Je voudrais (enin) que tu me voies ». Une question qui peut être celle de l\u2019estime sociale d\u2019un individu, dont la réponse adéquate est importante pour la réalisation de soi.Une question qui peut porter sur les expériences d\u2019injustice vécues par des individus et qui interroge le fait moral de reconnaître (ou le caractère immoral d\u2019un déni ou refus de reconnaissance). Et toutes celles-ci, au fond, en in de compte, s\u2019articulent autour d\u2019une grande question : celle de la dignité, de la valeur de la personne, de la juste appréciation d\u2019une telle valeur.Ce sont toutes ces interrogations, comme enjeux, que j\u2019aborde dans cette contribution.Reconnaissance(s) dans la divers-Cité : une demande adressée et une réponse donnée Essentiellement, la reconnaissance est une réponse donnée à une demande d\u2019attestation, à une attente de conirmation. On atteste un étant (par exemple pour ce qui est de la responsabilité, de l\u2019imputabilité morale, juridique) (Ricoeur 2004), on conirme un étant (par exemple pour ce qui est de la face que nous présente l\u2019Autre), on met in à l\u2019invisibilité, on octroie un statut et une valeur.Dans cette idée, la reconnaissance peut prendre trois formes : amour/amitié, droit, solidarité (Boukala & Pastinelli 2016, 10).Ces formes de réponses sont, selon la théorie honnethienne de la reconnaissance, les trois principes de reconnaissance des sociétés modernes.Le principe de l\u2019amour ou de la sollicitude (sphère de l\u2019intimité) concerne les rapports afectifs forts (rapport amical, amoureux, familial).C\u2019est l\u2019expérience de l\u2019amour qui fait en sorte que vous et moi puissions accéder à la coniance en soi. Le principe de l\u2019égalité (sphère juridique) permet à tout un chacun de développer le sentiment de respect de soi car vous et moi pouvons sentir que nous avons les mêmes droits. 16 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Le principe de la solidarité (sphère de la collectivité) c\u2019est de se sentir considéré comme utile à la collectivité en y participant ou en y apportant sa contribution.C\u2019est en sentant que l\u2019on est utile à la collectivité que l\u2019on peut avoir accès au sentiment d\u2019estime de soi.L\u2019absence de reconnaissance, comme théorisée par Ronald Laing (1971), est soit le déni de reconnaissance soit le rejet de reconnaissance.Ce qui peut être la cause d\u2019un conlit et provoquer des luttes de reconnaissance. Ce conlit et ces luttes de reconnaissance sont la source de ré-actualisation de l\u2019Autre.Reconnaissance(s) dans la divers-Cité : le conlit, source de ré- actualisation de l\u2019Autre Diversité est un fait naturel qui tout aussi naturellement engendre une lutte conlictuelle, et fait que cette dernière est « une force structurante dans le développement moral de la société » (Boukala & Pastinelli 2016, 10).Le conlit oblige à re-voir l\u2019Autre : le re-connaître (le re-signiier, se re- signiier par la même occasion) - sur ce plan cognitif il s\u2019agit d\u2019exercer une compétence d\u2019identiication (Ricoeur 2004). Reconnaître, c\u2019est répondre à son exigence et son droit d\u2019être en tant que (singularité) et comme (semblable) - sur le plan pratique il s\u2019agit de l\u2019attester, de le conirmer, de l\u2019apprécier, dans ce qu\u2019il demande d\u2019être (Honneth 2002 ; Honneth 2006) ou dans ce qu\u2019il est (Ricoeur 2004).Ainsi, le conlit permet une ré-actualisation de (la connaissance de) l\u2019Autre, et dans cette mesure implique aussi une ré-actualisation de celui qui re-connaît.Puisqu\u2019il s\u2019agit également de ré-évaluer, par le double processus d\u2019identiication et de normalisation de l\u2019Autre, son propre univers de sens et de signiications (son propre système normatif de valeurs ou son propre cadre symbolique) (Trigano 2007, 150).Mais, pour que cela soit possible, encore faut-il voir l\u2019Autre.Un enjeu d\u2019importance qui soulève l\u2019interrogation suivante : « qui » et « que » voit-on chez l\u2019Autre quand l\u2019on reconnaît ? Interrogation elle-même liée à celle-ci : « qui » (identité singulière) est l\u2019Autre et « qu\u2019est-ce que » (nature) l\u2019Autre? POSSIBLES Printemps 2019 17 Reconnaissance, une question de voir l\u2019Autre Dans certaines situations comme celles touchant aux questions de la mémoire et du souvenir, la reconnaissance consiste à s\u2019assurer que l\u2019Autre soit vu ain qu\u2019il ne disparaisse, ne soit oublié, et que quelqu\u2019un puisse être en mesure de s\u2019en souvenir (Margalit 2006).Faire disparaître, oublier ou ne pas se souvenir, est une autre mise à mort de l\u2019Autre : trépassé et gommé de la mémoire (Kundera 1985, 14-15).La reconnaissance comme devoir de mémoire est un impératif parce qu\u2019elle rend justice par le souvenir à un autre que soi (Ricoeur 2000).Dans cette situation, la reconnaissance consiste à restituer ou à rétablir l\u2019Autre dans sa dignité (Krog 2004, 70), à restaurer la dignité de l\u2019Autre (parce que cette dignité est atteinte, abîmée, par l\u2019ofense). Dans cette idée, reconnaître passe par un double processus de constatation que quelqu\u2019un a existé (que quelqu\u2019un existe) \u2013 de le sortir de l\u2019invisibilité, (quelque chose a eu lieu) (Dufoix 2009), et de singularisation de ce quelqu\u2019un ou de cet événement en lui conférant un sens (moral, historique) et/ou une valeur (morale, historique) intrinsèquement distincts des autres.Ce fût le cas de la reconnaissance récente du génocide culturel (Niezen & Gadoua 2014) qu\u2019a été l\u2019épisode de l\u2019histoire canadienne des pensionnats autochtones.Il s\u2019agissait de reconnaître institutionnellement un fait, de le faire sortir de l\u2019oubli ou de l\u2019inexistence, de lui faire une juste place dans le souvenir national (Bousquet 2016).Se souvenir des pensionnats autochtones comme mettre in à l\u2019invisibilité mémorielle, comme restituer la dignité de l\u2019Autochtone et restaurer sa dignité.Voir sa soufrance et le re-voir. De cette façon, reconnaître c\u2019est octroyer à une personne un statut distinct des autres, par exemple le statut de victime.La victime n\u2019est pas simplement regardée comme une simple partie participante, elle est vue comme une soufrance parce qu\u2019ayant subi un préjudice, et souvent demandant réparation.Et c\u2019est parce qu\u2019elle est ainsi vue qu\u2019elle est traitée en conséquence.Vue, reconnue, il est lui est possible d\u2019envisager le pardon, la réconciliation, et la guérison.En ce sens, la reconnaissance joue un « rôle de convertisseur de la guerre en paix » (Rémy 2012, 35) en rendant possible la in de la rancœur. Elle ofre l\u2019opportunité de faire sortir les parties participantes du cercle vicieux de la contre-ofense 18 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée répondant à l\u2019ofense - ou autrement formulé du ressentiment, de la vendetta perpétuelle, de l\u2019escalade de violence.Voir n\u2019est pas regarder, cette dernière action relève davantage de la constatation ou la conscience d\u2019un état (ou d\u2019un fait, d\u2019une réalité).Voir, c\u2019est aller au-delà du constat de l\u2019Autre comme (un) existant - comme (un) divers ou (un) fait divers, (un) fait du divers.C\u2019est le saisir dans ce qu\u2019il a de plus substantiel ou substantiique, et c\u2019est la dignité humaine. L\u2019Autre est d\u2019abord une dignité humaine, c\u2019est la nature intrinsèque de chaque individu.Voir l\u2019Autre, c\u2019est ensuite le valider comme singularité \u2013 comme « qui Je [suis]», une singularité à nulle autre pareille.Singulariser, c\u2019est le détacher de la masse, mettre in à son anonymat, ensuite le replacer dans un cadre symbolique (ou idéologique) global (unité de sens) ain de le normaliser (Trigano 2007, 149-150).Normaliser en le rapprochant du connu, de l\u2019identique, du Même ain qu\u2019il prenne sens (Trigano 2007, 150).Toutefois, cette normalisation dans mon propos n\u2019est pas la dissolution de l\u2019Autre en tant que singularité dans la Totalité du Même (Levinas 1961).Puisque bien qu\u2019en étant inscrit dans une unité de sens, celui-ci reste une autonomie de la volonté, suggérant non seulement un caractère irréductible mais surtout la possibilité qu\u2019il se meuve en dehors du cadre (je veux dire toute singularité est évolutive, elle n\u2019est pas réductible à une case identitaire \u2013 pour l\u2019éternité, tout individu a une identité qui est de mouvements et en mouvement, et s\u2019il est ainsi c\u2019est parce qu\u2019il exerce d\u2019une façon comme d\u2019une autre une certaine autonomie de la volonté).Cette réalité fait en sorte qu\u2019un tel individu peut rendre obsolète et non- pertinent le sens initial du cadre symbolique.Aussi, ce sens initial, à la fois objectivation et subjectivation de l\u2019Autre, découle du moment et du contexte de saisissement.Cette réalité, encore une fois, fait en sorte que voir l\u2019Autre n\u2019est pas seulement une interprétation et une compréhension inales (déinitives) de l\u2019Autre mais oblige à une constante (re)découverte de l\u2019Autre, un quasi éternel re-commencement, une re-évaluation permanente du cadre symbolique global (tout au moins partiellement), un ré-amendement de l\u2019unité de sens.C\u2019est ainsi qu\u2019il serait envisageable de réduire le risque de méconnaissance de l\u2019Autre - c\u2019est-à-dire faire endosser à l\u2019Autre une identité diférente de son Soi, de s\u2019assurer que l\u2019on réponde adéquatement à la demande de POSSIBLES Printemps 2019 19 reconnaissance formulée, de permettre que l\u2019Autre puisse « apparaître en public sans honte » (Dubet 2007, 22), et lui donner « l\u2019assurance plénière de son identité » tout en lui conirmant « son empire de capacités » (Ricoeur 2004, 383).Par ce fait de voir l\u2019Autre, de le re-voir, comme processus renouvelé de saisissement de l\u2019Autre, la reconnaissance est une re-connaissance, qui lorsqu\u2019elle se comprend comme processus social dans La Société du mépris (Honneth 2006) permet la juste valorisation de l\u2019Autre.Cette juste valorisation de l\u2019Autre, entendue par exemple comme le fait de conférer une valeur sociale à l\u2019individu, permet de ne pas tomber dans le piège d\u2019une estimation sociale de l\u2019Autre seulement à partir du système de référence en vigueur dans la Cité (« la conception culturelle qu\u2019une société se fait d\u2019elle-même » - Honneth 2002, 148), mais de mesurer sa valeur sociale au-delà \u2013 c\u2019est-à-dire d\u2019abord sur ses « qualités caractéristiques » en tant que « personne particulière » (Honneth 2002, 138).Certes, si la valeur sociale des individus « se mesure à la contribution qu\u2019ils semblent pouvoir apporter à la réalisation des ins poursuivies par la société » (Honneth 2002, 148), il n\u2019en demeure pas moins que la reconnaissance comme une réponse donnée à « des demandes d\u2019estime dont le Moi de chacun et le Nous de chaque groupe sont à la fois la cible et l\u2019enjeu » (Dubet 2007, 22) passe nécessairement par une attention portée aux capacités singulières des individus qui ne peuvent pas uniquement être vues dans une perspective matérialiste de leur contribution sociale.Peut-être parce que les individus peuvent ne pas avoir la capacité de contribuer efectivement à la vie matérielle sociale (par exemple ceux soufrant d\u2019un handicap) ou vivre réellement des situations d\u2019absence de capabilités (par exemple les individus appartenant à des milieux sociaux défavorisés).Ainsi, reconnaître c\u2019est les voir dans leur contexte particulier et leur situation précise.C\u2019est en les voyant dans leurs réalités qu\u2019il est possible d\u2019amender le système de référence ou de s\u2019en écarter ain que l\u2019estime sociale puisse favoriser la réalisation de soi.Dasns le cas contraire, la reconnaissance serait inadéquate ; il y aurait un rejet ou un déni de reconnaissance qui ferait vivre à de tels individus des expériences de mépris, d\u2019humiliation, de colère, d\u2019injustice. 20 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Reconnaissance, une question de justice Et c\u2019est à cause de cette expérience du mépris que la quête de la reconnaissance devient une lutte sociale (Honneth 2002, 194).Dans la théorie honnethienne de la reconnaissance, les luttes de reconnaissance sont ainsi « une afaire de réalisation de soi » (Fraser 2004, 158). Dans la théorie taylorienne de la reconnaissance, il est davantage question du « bien » (Fraser 2004, 158).Les deux théories sont critiquées par Fraser (2004) parce qu\u2019elles ne permettent pas, dans un contexte de pluralisme des valeurs où il n\u2019y a pas de conceptions universellement partagées de la réalisation de soi et du bien, de justiier le fait que les demandes de reconnaissance puissent être moralement contraignantes (Fraser 2004, 158).Les théories honnethienne et taylorienne ne permettent pas dès lors de rendre normativement contraignantes des demandes de reconnaissance ne partageant ni l\u2019une ni l\u2019autre des conceptions éthiques des deux théoriciens (Fraser 2004, 158).Pour Fraser (2004, 158), le déni de reconnaissance est une question de justice, bien plus que de réalisation de soi et une question du bien.Dans cette idée, le déni de reconnaissance est « un tort relevant de l\u2019ordre du statut, situé dans les relations sociales » (Fraser 2004, 159) et non de la psychologie.La psychologisation de la reconnaissance constituant un piège qui peut, en transformant le déni de reconnaissance en « déformation de la conscience de soi de l\u2019opprimé » (Fraser 2004, 159), permettre de blâmer la victime et de ce fait d\u2019« ajouter l\u2019insulte à l\u2019injure » (Fraser 2004, 159).De l\u2019autre côté, la psychologisation de la reconnaissance fait du déni de reconnaissance « l\u2019équivalent d\u2019un préjugé dans l\u2019esprit des oppresseurs » (Fraser 2004, 159) dont la solution consisterait à « policer leurs croyances, ce qui est une approche autoritaire » (Fraser 2004, 159).Ainsi, en adoptant la reconnaissance comme une théorie de la justice, il est possible de voir dans le réel qu\u2019est l\u2019existence sociale (actes rendus publics dans l\u2019espace social) des obstacles « à la jouissance du statut de membres à part entière de la société pour certaines personnes, et [que] ces obstacles sont moralement indéfendables [\u2026] » (Fraser 2004, 159). POSSIBLES Printemps 2019 21 Sous un autre angle, la théorie de la justice permet de ne pas « supposer d\u2019un droit à l\u2019estime sociale égal pour tous » car cette « position est intenable » (Fraser 2004, 159).Intenable simplement du fait que l\u2019estime est en soi une question de mérite.Le mérite dit une singularisation par rapport au commun.Le mérite est lié aux capacités propres de tout un chacun (tout le monde n\u2019est pas pareil en ce sens) ; dans l\u2019intersubjectivité (amour, amitié) il dépend entre autres choses de qui évalue de telles capacités et à partir de quelle(s) valeur(s) (par exemple, valeur esthétique, valeur érotique, etc.), valeurs qui disent une signiication et un sens donnés à l\u2019Autre. De la sorte, il est donc di cile de justiier en toute logique un droit légitime à l\u2019estime sociale pareil pour tous comme le laisse penser , selon Fraser (2004, 159) la théorie honnethienne notamment.Pour Fraser, estime ne signiierait plus grand- chose, une telle approche théorique réduirait « à l\u2019insigniiance l\u2019idée même d\u2019estime » (Fraser 2004, 159).Pour Fraser, en regardant la reconnaissance comme une question de justice, il est possible d\u2019induire que chacun a, non pas un droit à l\u2019estime sociale égal pour tous, mais un droit égal à rechercher l\u2019estime sociale dans des conditions équitables d\u2019égalité des chances (Fraser 2004, 159).L\u2019estime sociale est dans cette perspective une question de distribution équitable de la valeur accordée aux individus.C\u2019est en ayant cette lecture fraserienne de la reconnaissance que l\u2019on peut observer que certaines conditions permettant la réalisation de soi ne sont pas remplies (Fraser 2004, 159).Certains individus ou groupes d\u2019individus du fait de l\u2019interprétation et de l\u2019évaluation institutionnelle donnée à «divers» (par exemple l\u2019homosexualité) sont déclassés.Ces faits divers rencontrent des di cultés dans leur recherche d\u2019estime sociale que les autres ne reconnaissent pas (Fraser 2004, 160).Formulé autrement, pour se réaliser, encore faut-il en avoir les moyens mais surtout le pouvoir comme opportunité véritable de faire.C\u2019est à partir de tous ces aspects que le déni de reconnaissance est le fait d\u2019« être empêché de participer en tant que pair à la vie sociale » (Fraser 2004, 159), au-delà même d\u2019être victimes des attitudes, des croyances et des représentations méprisantes, dépréciatives ou hostiles des autres (Fraser 2004, 159).Le déni de reconnaissance est moralement condamnable parce qu\u2019à cause de modèles institutionnalisés de valeurs culturelles \u2013il refuse à certains individus et à certains groupes 22 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée la possibilité de participer à l\u2019interaction sociale sur un même pied d\u2019égalité que les autres (Fraser 2004, 158).C\u2019est un déni du statut de «partenaires à part entière» dans l\u2019espace social.Ce déni de reconnaissance est aussi moralement condamnable (Fraser 2004, 158) parce que - toujours en raison des modèles institutionnalisés de valeurs culturelles - certains individus et certains groupes voient leurs caractéristiques distinctives dépréciées, ou qu\u2019ils se voient attribuer des caractéristiques distinctives dépréciatives, ce qui a pour conséquence de les empêcher de participer au même titre que les autres à la vie sociale ou aux interactions sociales.Ainsi, dans cette théorie de la justice, c\u2019est la « notion de parité de participation » (Fraser 2004, 161) qui constitue le pivot normatif.La reconnaissance comme justice, c\u2019est dès lors nécessairement : 1/ l\u2019instauration de normes formelles d\u2019égalité juridique, renforcées tout aussi nécessairement par 2/ une distribution équitable des ressources matérielles aux participants de la vie sociale (des interactions sociales) ain de s\u2019assurer leur indépendance et la possibilité de s\u2019exprimer (c\u2019est la condition objective), et 3/ par l\u2019instauration ou la révision des modèles institutionnalisés d\u2019interprétation et d\u2019évaluation exprimant « un égal respect pour tous les participants [et assurant] l\u2019égalité des chances dans la recherche de l\u2019estime sociale » (c\u2019est la condition intersubjective) (Fraser 2004, 162).Ainsi, reconnaître c\u2019est avant tout objectivement éliminer les formes d\u2019inégalité matérielle et de dépendance économique qui sont des obstacles à la participation (Fraser 2004, 162).Et intersubjectivement, c\u2019est bannir \u201cles modèles institutionnalisés de valeurs qui dénient à certaines personnes le statut de partenaires à part entière\u201d (Fraser 2004, 162). Une telle reconnaissance mobilise en efet deux approches théoriques : celle de la théorie de la justice distributive et celle de la philosophie de la reconnaissance (Fraser 2004, 162).Reconnaissance, une question de (principe) moral Si la reconnaissance est une question de justice et que le déni de la parité de participation est une situation moralement condamnable, cela suggère qu\u2019il existe un principe philosophique moral permettant de constater une violation et de déterminer l\u2019immoralité d\u2019une telle situation.Si un POSSIBLES Printemps 2019 23 tel principe moral existe, l\u2019on pourrait se demander s\u2019il est le propre d\u2019une Cité particulière ou est universel.Également, peut-être surtout, de savoir s\u2019il peut être compris de la même manière par tous (autant pour tous les membres d\u2019une Cité particulière que par tous les membres de l\u2019Humanité) et qu\u2019il puisse être appliqué à toutes les situations sans qu\u2019il ne génère lui-même des expériences de l\u2019injustice (que le juste ne crée pas l\u2019injuste).Autrement dit, la reconnaissance comme justice « requiert-elle de placer la reconnaissance des caractères distincts des individus [reconnaissance de la diférence] et des groupes au-dessus de la reconnaissance de leur commune humanité [reconnaissance de l\u2019égalité]? » (Fraser 2004, 162). Pour Fraser (2004, 162), « la parité de participation est une notion universaliste » parce d\u2019un « elle embrasse tous les partenaires adultes de l\u2019interaction » sociale, et de deux « elle présuppose l\u2019égale valeur morale des êtres humains ».Et donc, c\u2019est un universalisme moral.Seulement Fraser (2004, 162-164) se refuse d\u2019adopter une position théorique philosophique sur la question de savoir si c\u2019est sur le principal moral du droit à la diférence ou celui du droit à l\u2019égalité qu\u2019est fondé cet universalisme moral. Ce refus est justiié par Fraser (2004, 163) au nom de la diversité des expériences de l\u2019injustice vécues et observables dans la divers-Cité.C\u2019est-à-dire que de façon pragmatique (et loin d\u2019une conceptualisation théorique abstraite) il n\u2019est pas « possible de répondre à cette question » (Fraser 2004, 163) en ayant « recours à des arguments philosophiques abstraits » (Fraser 2004, 163).Le réel l\u2019exige.Dans le réel, il existe des cas de déni de reconnaissance qui sont moralement condamnables parce qu\u2019il viole le principe du droit à la diférence sans lequel la participation paritaire de certains individus dans les interactions sociales n\u2019est pas efectivement possible.Il existe aussi des cas où la violation du principe du droit à l\u2019égalité est la source de la non-participation paritaire de certains autres.Il peut exister aussi des cas où le déni de reconnaissance consiste en une combinaison des deux principes moraux.De la sorte, conirmant une éthique déontologique de la reconnaissance, Fraser (2004, 163) considère qu\u2019il importe d\u2019éviter d\u2019élaborer des théories plus ou moins holistes et décontextualisées qui peuvent être inopérantes dans le réel (par exemple dans l\u2019identiication des situations 24 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée moralement condamnables et dans l\u2019explication de la raison de leur immoralité).Pour Fraser (2004, 163), il faut considérer la reconnaissance comme une théorie de la justice dans le cadre d\u2019une théorie critique de la société.Voir en la reconnaissance davantage un remède à l\u2019injustice que simplement une question de besoin humain (selon une approche taylorienne).Ainsi, dans tous les cas, le remède (reconnaissance de la diférence, reconnaissance de l\u2019égalité) doit être « adapté au tort subi » (Fraser 2004, 163).Une position critiquée par Dubet (2007, 17) pour qui la théorie honnethienne voit juste dans sa capacité à regarder la reconnaissance comme une atteinte à l\u2019estime de soi.Sans nier le fait que le mépris soit « le dénominateur commun d\u2019une palette de soufrances sociales » et que les injustices sociales « sont aujourd\u2019hui vécues comme une atteinte à l\u2019identité, à l\u2019estime de soi, à la capacité d\u2019agir et de se sentir pleinement membre d\u2019une société », il n\u2019en reste pas moins que la théorie honnethienne en sociologie est une « critique immanente dont le point de vue normatif est [.] une expérience fondamentale et constante de l\u2019humanité » parce que les individus ont non seulement besoin de se réaliser eux-mêmes mais ils ont aussi besoin des autres pour y parvenir.Toutefois, pour Dubet (2007, 17) la théorie honnethienne ne peut pas « se substituer à une théorie de la justice », et cela s\u2019observe empiriquement.La lecture dubetienne de la reconnaissance permet d\u2019abord de constater que « ce n\u2019est pas parce qu\u2019une expérience fait soufrir qu\u2019elle est nécessairement injustice, même si elle appelle de la compassion » (Dubet 2007, 18).En outre, toutes les revendications de reconnaissance ne sont pas « fatalement justes et légitimes » (Dubet 2007, 18).C\u2019est aussi là un réel.Dès lors, pour Dubet (2007, 18), il convient de distinguer reconnaissance et justice.Et même, la reconnaissance n\u2019est pas un principe de justice (Dubet 2007, 18) sans que cela n\u2019enlève rien à l\u2019exigence de reconnaissance (Dubet 2007, 18).Si la reconnaissance n\u2019est pas une afaire de justice, elle est davantage selon Dubet (2007, 23) une afaire d\u2019anthropologie morale déinissant « les fondements d\u2019une nature humaine épanouie et d\u2019une autoréalisation individuelle » bien plus qu\u2019elle ne renvoie aux « conditions d\u2019une société et d\u2019institutions justes ». POSSIBLES Printemps 2019 25 Pour Dubet (2007, 29-34), il existe trois principes de justice en termes de participation sociale : 1/ le principe de l\u2019égalité qui établit une reconnaissance de non-diférenciation entre les individus (ce qui est une reconnaissance élémentaire); 2/ le principe de mérite (diférencier, singulariser, en valorisant diféremment un sujet par rapport aux autres en raison de ses capacités propres - distinction) qui établit une reconnaissance de diférence entre les individus, et dont la violation peut causer un déni de reconnaissance vécue par les sujets comme une expérience de l\u2019injustice (le refus de reconnaître le mérite et donc par exemple le refus d\u2019avoir accès à une juste rétribution); 3/ le principe d\u2019autonomie (ici, il est question à la fois de l\u2019aliénation du sujet à qui il est empêché de pouvoir disposer librement de soi, ce qui peut constituer un obstacle à la construction de sa singularité et dans l\u2019exercice de sa créativité).Ces principes dans le monde social du travail (étudié par Dubet) sont mobilisés comme revendications de la reconnaissance et leurs violations vécues, soit comme des expériences de l\u2019injustice soit comme des dénis de reconnaissance n\u2019impliquant pas forcément une expérience de l\u2019injustice. Ce qui paradoxalement conirme la diversité fraserienne de possibles expériences de l\u2019injustice (ou non) vécues par les individus, donc de la nécessité de contextualiser et de faire preuve de pragmatisme.Ainsi, distinguer les principes de justice qui sont mobilisés dans l\u2019espace social aux ins de reconnaissance est un impératif ain de comprendre les motifs des luttes sociales et d\u2019y répondre adéquatement.Le principe de l\u2019égalité « repose sur un postulat ontologique fondamental » (Dubet 2007, 33), le principe de mérite « procède du calcul des contributions et des rétributions » (Dubet 2007, 33), le principe d\u2019autonomie « est de nature éthique et se construit comme rapport à soi » (Dubet 2007, 33).Reconnaissance, une question de dignité Dans une autre perspective, la reconnaissance peut s\u2019observer comme une forme d\u2019échange entre les subjectivités que sont les individus et dont l\u2019objet est la dignité.S\u2019il est possible de le voir de cette façon, l\u2019on pourrait analyser la reconnaissance de la manière suivante : la face que je te présente est celle d\u2019une personne de dignité, la tienne aussi, j\u2019ai besoin que tu m\u2019estimes parce que je suis avant tout une dignité et toi de même - c\u2019est-à-dire une dignité humaine semblable à moi.Ainsi, 26 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée quand je te reconnais, je conirme valide, réciproquement, cette dignité chez toi,.Et te reconnaitre, c\u2019est réciproquement, re-prendre conscience de cette dignité.La dignité humaine étant - si l\u2019on adopte une lecture kantienne (Kant 2018) - une valeur intrinsèque à l\u2019Humain, elle est absolue (une in morale objective, une in en soi, puisqu\u2019étant ce que chacun doit vouloir) et universelle (puisqu\u2019elle est inhérente à la personne).Cette dignité humaine dans la perspective kantienne n\u2019a donc pas de prix.Nous avons, fondamentalement et de façon non-négociable, parce que personne, le même prix chacun, même si on pense le contraire.C\u2019est dans la lecture kantienne une réalité qui s\u2019impose à tous, de telle sorte que la dignité humaine ne saurait être dépréciée (ou mesurée de façon dépréciative).Ainsi, l\u2019on pourrait en déduire que la reconnaissance comme validation et appréciation juste de l\u2019Autre est essentiellement celle de la valeur de la dignité humaine.Et cette appréciation ne saurait être autrement juste que si elle n\u2019est pas dépréciée, parce qu\u2019une telle dépréciation nierait en soi la dignité humaine même.Mais pour Pharo (2007, 107), adoptant une lecture sociologique morale de la dignité, cette dignité humaine « enin reconnue » reste dans le réel - pour dire dans la quotidienneté - pour « beaucoup de gens [.] encore très hypothétique ».Ce que les gens vivent dans le réel c\u2019est « la stigmatisation, l\u2019illégitimation, le déni de valeur, le mépris, la condescendance, l\u2019humiliation, l\u2019indiférence, l\u2019abandon qui frappent toutes sortes de parties de la société [.] ».En se voulant plus réaliste, Pharo (2007, 108) considère que reconnaître c\u2019est considérer « trois ordres de valeurs qui semblent prédominantes dans l\u2019appréciation d\u2019un homme, et considérer chacun des deux principaux points de vue [intersubjectif et rélexif] qu\u2019on peut adopter » à son égard. Pour Pharo (2007, 108) ces trois ordres de valeur sont : 1/ la valeur fonctionnelle (utilité, désirabilité ou attractivité - Pharo 2007, 109- 110); 2/ la valeur d\u2019agrément (une question de goût, elle se situe en partant d\u2019une catégorisation wébérienne développée dans la Sociologie de la religion dans les sphères esthétique et érotique - c\u2019est-à-dire une personne a de la valeur parce qu\u2019elle plaît ou dit autrement parce qu\u2019elle est belle, parle bien, a de l\u2019entregent, est sexuellement attirante ou séduisante, intellectuellement distrayante ou amusante ou qu\u2019elle procure « cette sensation du bonheur extrême qu\u2019il y a à triompher du POSSIBLES Printemps 2019 27 rationnel » - Pharo 2007, 112-114); 3/ la valeur juridique (elle a trait au droit commun qui donne une valeur égale à tous, aux droits particuliers qui crée des valeurs inégales, permet de « protéger l\u2019individu et pallier les injustices éventuelles dans la distribution des valeurs fonctionnelles » - Pharo 2007, 116-117) et morale (qui garantit « la valeur intrinsèque des personnes », c\u2019est la valeur « irréductible d\u2019un homme », elle « apparaît en efet comme une garantie universelle contre les aléas intersubjectifs de l\u2019évaluation sociale ordinaire et comme le puissant adjuvant d\u2019une estime de soi fragilisée par cette évaluation » - Pharo 2007, 117-118).Sur ce dernier point qu\u2019est la valeur morale de la personne, Pharo (2007, 118) observe que le principe qui la fonde est « celui de l\u2019égale dignité ou de la valeur éminente de la personne humaine ».Et ce principe est autant reconnu par les morales religieuses que les morales républicaines (Pharo 2007, 118).Toutefois, note Pharo (2007, 118) le principe de l\u2019égale dignité n\u2019empêche pas dans le réel de faire cesser les expériences de l\u2019injustice et les soufrances (par exemple, la stigmatisation sociale).Ce principe de l\u2019égale dignité dit aussi une éthique ambigüe puisqu\u2019il renvoie « à la fois aux qualités morales ou aux vertus réelles de la personne et au respect et à la considération qu\u2019on lui doit, en tant qu\u2019elle est une personne, quelles que soient ses vertus réelles » (Pharo 2007, 118).De ce fait, le principe de l\u2019égale dignité comme argument éthique « n\u2019a pas exactement la même signiication ni la même eicacité suivant qu\u2019il se situe sur le plan intersubjectif, c\u2019est-à-dire ce qu\u2019on pense d\u2019un sujet, ou sur le plan rélexif, c\u2019est-à-dire ce qu\u2019il pense de lui-même » (Pharo 2007, 118).C\u2019est en partant de cette observation que Pharo (2007, 118) remarque que si le principe d\u2019égale dignité est considéré comme celui d\u2019égal accès pour chacun à une « existence reconnue dans sa dignité par les autres et par lui-même », il ne permet pas de voir la valeur particulière des personnes.En revanche, le principe d\u2019égale dignité peut créer « des devoirs à autrui pour faire reconnaître le droit de chacun » (Pharo 2007, 119) et rendre possible entre les individus l\u2019instauration d\u2019un rapport de solidarité (acte de soutien, de sollicitude, de présence pour autrui).De manière plus rélexive, Pharo (2007, 119) situe la question de la dignité dans ce que l\u2019individu se conçoit lui-même (reconnaît ou exige de lui-même) - pour dire, un individu peut ne pas être convaincu de sa propre dignité et de son « éminente valeur ».La dignité dépend ainsi 28 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée de la valeur morale particulière de tout un chacun.Un individu peut dans le réel lui-même se déprécier en termes de dignité ou déprécier la valeur de sa dignité, cela est possible notamment pour un individu ne disposant pas « des capabilités de base lui assurant les moyens minima de contrôle sur le cours de sa vie » (Pharo 2007, 119).Ainsi, même s\u2019il est vrai que dans l\u2019intersubjectivité se joue une question de face à face (face dans le sens gofmanien - Gofman 1973), de conirmation réciproque des faces, que l\u2019estime de soi est conditionnée par la dignité intersubjective, il importe selon Pharo (2007, 119) de considérer aussi que l\u2019individu est capable d\u2019une autonomie du jugement rélexif. Ce dernier pourrait, hors de toute comparaison sociale ou en y étant moins sensible, « se convaincre lui-même de sa propre valeur » (Pharo 2007, 119).Conclusion En somme, reconnaître le divers, le fait divers, l\u2019Autre, soulève des enjeux théoriques et philosophiques d\u2019une grande diversité.Dans la quotidienneté de la divers-Cité, ces enjeux se vivent par les individus et s\u2019observent chez eux, ils ne sont donc pas ainsi simplement des questions abstraites.Ces questions bien vivantes débouchent sur une pluralité de réponses qui illustrent le fait qu\u2019il n\u2019y a pas de vérité dans la reconnaissance de la diversité, mais plutôt des sens divers comme des perspectives à adopter ain de reconnaître adéquatement, de juste reconnaître.Et il a été montré dans cette modeste contribution que pour rendre possible une reconnaissance adéquate, une juste reconnaissance, de la diversité, il me semblait impératif de voir et re-voir l\u2019Autre.Cela demande d\u2019aller au-delà du simple regard qui constate et qui prend conscience de l\u2019Autre comme fait du divers, comme fait divers, pour le connaître, le re-connaître, c\u2019est-à-dire le saisir en tant que et comme.En tant que singularité et comme semblable.Le saisir dans sa substance, de le saisir comme raison, dans son empire de capacités, dans sa réalité, comme dignité (humaine).Voir et re-voir l\u2019Autre transforme celui qui voit et re-voit, car son cadre symbolique (de sens et de signiications) en est afecté, personne ainsi ne sort indemne ou pareille de la reconnaissance qui se joue dans l\u2019intersubjectivité.Ce qui au fond est tout à fait naturel sans être dénué de conlit (avec soi-même, avec l\u2019Autre). En même temps, le conlit n\u2019est pas si mal. POSSIBLES Printemps 2019 29 Biographie Davy Ludewic Makasso est étudiant à la maîtrise en études internationales à l\u2019Université de Montréal.Références Boukala, Mouloud et Madeleine Pastinelli.2016.« Quêtes, luttes, parcours de la reconnaissance.Des théories de la reconnaissance aux pratiques médiatiques des acteurs.», Anthropologie et Sociétés 40.1: 9-29.Bousquet, Marie-Pierre.2016.« La constitution de la mémoire des pensionnats indiens au Québec: Drame collectif autochtone ou histoire commune?», Recherches amérindiennes au Québec 46.2-3: 165-176.Dubet, François.2007.« Injustices et reconnaissance.», dans: Alain Caillé éd., La quête de reconnaissance: Nouveau phénomène social total, pp.15-43.Paris: La Découverte.Dufoix, Stephane 2009.« Connaître et reconnaître le passé: huit dimensions des politiques de reconnaissance.», dans: Alain Caillé.La reconnaissance aujourd\u2019hui, pp.87 \u2013 144.Christian Lazzeri.CNRS éditions.Fraser, Nancy.2004.« Justice sociale, redistribution et reconnaissance.» Revue du MAUSS 1 (2004): 152-164.Gofman, Erving.1973.La mise en scène de la vie quotidienne.Tome 1.La présentation de soi.Paris: Editions de minuit.Honneth, Axel.2002.La lutte pour la reconnaissance.Paris: Cerf.Honneth, Axel.2006.La société du mépris.Vers une nouvelle théorie critique.Paris: La Découverte.Kant, Emmanuel.2018.Métaphysique des mœurs-Fondation\u2013Introduction.Vol.1.Paris: Flammarion.Krog, Antje.2004.La Douleur des mots.Arles : Actes Sud.Kundera, Milan.1985.Le livre du rire et de l\u2019oubli.Paris: Gallimard. 30 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Laing, Ronald.1971.Soi et les autres.Paris: Gallimard.Levinas, Emmanuel.1961.Totalité et inini.The Hague: Nijhof.Margalit, Avishai.2006.L\u2019éthique du souvenir.Climats.Niezen, Ronald et Marie-Pierre Gadoua.2014.« Témoignage et histoire dans la Commission de vérité et de réconciliation du Canada.», Canadian Journal of Law & Society/La Revue Canadienne Droit et Société 29.1: 21-42.Pharo, Patrick.2007.« La valeur d\u2019un homme.» dans: Alain Caillé éd., La quête de reconnaissance: Nouveau phénomène social total, pp.105-121.La Découverte.Rémy, Julien.2012.« L\u2019ofense, le pardon et le don.», Revue du MAUSS 2: 35-46.Ricœur, Paul.2000.La mémoire, l\u2019histoire, l\u2019oubli.Paris: Le Seuil.Ricoeur, Paul.2004.Parcours de la reconnaisance.Paris: Stock.Trigano, Shmuel.« Qui reconnaît-on ?L\u2019identité dans la reconnaissance », dans: Alain Caillé éd., La quête de reconnaissance: Nouveau phénomène social total, pp.149-160.Paris: La Découverte. POSSIBLES Printemps 2019 31 Plaidoyer pour un pluralisme subversif Par Bob W.White De toute évidence, l\u2019interculturalisme est un -isme comme les autres.Mais de quel interculturalisme parle-t-on? De l\u2019interculturalisme de l\u2019oublié E.T.Hall, anthropologue dissident qui a en quelque sorte mis la communication interculturelle sur la carte mondiale des idées à partir d\u2019une rélexion approfondie sur les dimensions cachées des logiques culturelles? De l\u2019interculturalisme du philosophe indien Raymond Pannikar qui proposait une critique des sociétés occidentales à partir d\u2019une série de méditations sur le « dialogue dialogique » et qui allait inspirer la pensée de l\u2019Institut interculturel de Montréal? Ou encore, de l\u2019interculturalisme de Gérard Bouchard, qui voit dans ce modèle la possibilité de défendre les droits culturels du Québec face aux menaces existentielles du multiculturalisme à la canadienne?Je voulais commencer ce texte par une remise en question, non pas de l\u2019interculturalisme comme idéologie (pourtant essentiel comme exercice!), mais de cette idée que l\u2019on serait en mesure de saisir facilement l\u2019interculturalisme. Par déinition, l\u2019interculturalisme est contextuel; et, de plus en plus, nous comprenons qu\u2019il est aussi construit historiquement.C\u2019est pour cela que je souhaite féliciter les éditeurs de ce numéro d\u2019avoir présenté l\u2019interculturalisme comme une sorte de rencontre historique inachevée, mais je vais y revenir.Dans les lignes qui suivront, je vais faire la tentative de situer l\u2019interculturalisme au Québec, non pas seulement comme idéologie politique prenant plusieurs formes et formulations, mais comme une sorte de cri du cœur en faveur d\u2019un projet de société inachevé.Pour revenir sur les possibilités de ce projet, je ferai un efort pour convaincre le lecteur que malgré toutes les fausses idées qui circulent autour de l\u2019interculturalisme, celui-ci constitue une idée subversive qui questionne les assises de la majorité sans pour autant l\u2019accuser d\u2019être l\u2019unique source du mal. 32 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée L\u2019interculturalisme est un -isme comme les autres La création des États-Nations modernes, qui a suivi une période de division et de violence inégalée dans l\u2019histoire des sociétés contemporaines, doit être comprise comme une tentative de résoudre un des paradoxes les plus persistants de l\u2019expérience humaine : comment faire ensemble malgré nos diférences? Les démocraties libérales modernes ont trouvé diférentes formules pour gérer ce paradoxe ; et les solutions trouvées varient énormément à travers le temps et l\u2019espace.Dans les pays comme le Canada, où le multiculturalisme est perçu comme un pilier de la culture politique, il est toujours surprenant d\u2019apprendre que pour certains groupes, il peut être vécu comme une forme d\u2019hégémonie.1 C\u2019est le cas pour le Québec, province francophone au sein du Canada, qui, pour des raisons historiques bien connues, entretient une méiance par rapport au multiculturalisme, non seulement comme politique de « gestion de la diversité », mais surtout comme marqueur identitaire.Cette opposition entre un Canada multiculturaliste et un Québec interculturaliste est problématique à plusieurs égards.Non seulement il y a multiculturalisme au Québec et des interculturalistes dans le reste du Canada, mais les deux modèles se sont inluencés mutuellement depuis la création du multiculturalisme au début des années 1970.Toutefois, une analyse des tensions entre les deux modèles comme idéaux-types (pour suivre Weber) ou comme visions du monde (pour suivre Boas) permettrait de réléchir sur le paradoxe de la diversité qui est au cœur des États-nations modernes Une analyse épistémologique (et non pas politique ou philosophique) de ces deux paradigmes permet de comprendre qu\u2019ils appartiennent, tous les deux, à une même famille de pensée - celle du pluralisme \u2013 même si, sur certaines questions de fond, les deux modèles semblent être fondamentalement opposés.Suivant les crises économiques mondiales à la in des années 2000, le multiculturalisme a fait l\u2019objet d\u2019une série 1 Selon plusieurs sources de recherche et de sondages, le multiculturalisme serait une des « valeurs canadiennes » les plus chères aux canadiens, toutes origines confondues (Rocher et White 2014), malgré la méiance qu\u2019il crée dans certains secteurs de la population au Québec. POSSIBLES Printemps 2019 33 de remises en question, non seulement par les mouvements d\u2019extrême droite qui visaient à canaliser l\u2019anxiété sur l\u2019immigration avec des discours xénophobes, mais aussi par des hauts dirigeants de certains pays européens qui constataient l\u2019échec de l\u2019intégration des personnes issues de l\u2019immigration.Pendant la même période, de nouvelles formes d\u2019interculturalisme font surface à plusieurs endroits en Europe, en Asie et dans les Amériques, traçant un chemin diférent de celui du multiculturalisme et mettant davantage l\u2019accent sur le rôle des villes (White 2018).Avant de faire l\u2019analyse comparative des deux modèles, il est important de faire un certain nombre de constats.D\u2019abord, il faut distinguer entre les politiques étatiques et les réalités sociales.Le multiculturalisme est un modèle de gestion de diversité qui a fait l\u2019objet de plusieurs politiques et programmes gouvernementaux et qui a beaucoup évolué depuis sa création en 1971.En dehors de ce dispositif politique, il y a une réalité sociale caractérisée par une diversité en termes de religion, de langue et d\u2019origines nationales, puisque le Canada est un pays marqué par une longue tradition d\u2019immigration.2 Autrement dit il ne faut pas confondre la politique du multiculturalisme avec la réalité multiculturelle.De la même façon, on doit faire la diférence entre l\u2019interculturalisme (source d\u2019inspiration pour les politiques publiques) et l\u2019interculturalité (une réalité sociale).L\u2019idée de l\u2019interculturalisme se trouve dans plusieurs documents oiciels au Québec ; mais malgré la présence de cette idée dans la société civile et dans les discours publics, le Québec ne s\u2019est jamais doté d\u2019une politique oicielle d\u2019interculturalisme.Ensuite, il faut situer le Québec comme province majoritairement francophone ayant un statut particulier au sein du Canada.La colonisation a commencé par les explorateurs et missionnaires français à partir de la première partie du 16e siècle.La Nouvelle France (1608-1763), qui correspond à la partie centre-est du continent nord- 2 L\u2019histoire du multiculturalisme au Canada ignore généralement la présence autochtone dans la région avant l\u2019arrivée des Européens.De fait, les questions liées à l\u2019immigration et celles qui concernent les relations avec les Premières nations sont traitées dans deux ministères complètement distincts. 34 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée américain, passera sous le contrôle de l\u2019empire britannique à la suite de la Guerre de la Conquête qui se termine par une déclaration à Montréal en septembre 1760.Jusqu\u2019au milieu du 20e siècle à travers un processus de minorisation du groupe majoritaire francophone, le Québec reste sous la domination anglaise.Le début des années 1960 est marqué par une prise de conscience culturelle et politique chez la majorité francophone qui sera qualiiée de « Révolution tranquille » et en 1976, le premier gouvernement souverainiste du Québec sera élu.Pendant cette période, les tentatives de négocier un partage de pouvoirs à l\u2019échelle fédérale sur la base du modèle du bilinguisme (qui deviendra plus tard le biculturalisme) cèdent la place à l\u2019émergence du modèle du multiculturalisme, en partie à cause de la pression politique de certaines communautés d\u2019immigration plus récentes (dont les Juifs et les Ukrainiens).Ce changement terminologique n\u2019est pas anodin, puisque les Canadiens français (maintenant devenus les Québécois), interprètent le multiculturalisme comme une imposition de la majorité anglophone du Canada qui vise à mettre les francophones sur le même pied d\u2019égalité que les diférents groupes d\u2019immigrants arrivés à la suite de la prise de pouvoir par l\u2019Angleterre.Dernièrement, il faut constater que l\u2019interculturalisme émerge souvent dans des contextes plurinationaux où il y a une lutte entre majoritaires et minoritaires.Si l\u2019interculturalisme a souvent été présenté comme une réaction au multiculturalisme, il est important de rappeler que le multiculturalisme a été d\u2019abord une réponse aux revendications du Québec (Winter 2014).L\u2019histoire de l\u2019interculturalisme au Canada c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un groupe minoritaire, en l\u2019occurrence les Canadiens français.En même temps, cette perspective minoritaire est complexe puisque la majorité francophone au Québec a été à la fois dominée (par l\u2019Angleterre) et dominatrice (par rapport aux diférents groupes autochtones qui habitaient la région avant l\u2019arrivée des Européens).Efectivement, dans tout ce débat, le sujet du statut des autochtones est systématiquement écarté, en partie parce que dans les dynamiques majoritaires-minoritaires entre anglophones et francophones, les Québécois, ont été victimes d\u2019une discrimination historique et systémique sous le régime anglais.Cette situation de majorité fragile ou « manoritaire » - le terme proposé par Rachida Azdouz (2018) pour POSSIBLES Printemps 2019 35 désigner une majorité minoritaire - est importante pour comprendre les dynamiques de l\u2019interculturalisme au Québec.Interculturalisme, Multiculturalisme, Pluralisme Le Québec, comme le Canada, est le siège d\u2019un débat scientiique vigoureux qui oppose les deux modèles et qui renforce une certaine polarisation idéologique à ce sujet.Depuis une vingtaine d\u2019années, il revient avec une fréquence régulière et il ne semble pas s\u2019épuiser.3 D\u2019un côté, il y a ceux qui défendent le multiculturalisme comme patrimoine politique avec des arguments pour montrer le bien-fondé et l\u2019évolution de cette philosophie publique pluraliste.De l\u2019autre côté, il y a ceux qui critiquent le multiculturalisme parce qu\u2019il contribue au communautarisme et à l\u2019émergence de « vies parallèles » dans les sociétés de plus en plus diversiiées. Pour les interculturalistes, le multiculturalisme serait quelque chose du passé qui ne répond pas à la nouvelle réalité de la diversité.Pour les multiculturalistes, l\u2019interculturalisme constitue une simple itération du multiculturalisme, ou, dans les formulations plus modérées, une continuation du multiculturalisme.Du point de vue interculturaliste, le multiculturalisme serait un projet de « nation- building » ; mais du point de vue multiculturaliste, l\u2019interculturalisme ne fait que rajouter de l\u2019huile sur les feux du populisme et de l\u2019intolérance.Dans un des plus récents débats à ce sujet, Tariq Modood semble vouloir défendre l\u2019honneur du multiculturalisme comme paradigme politique qui aurait été victime de mauvaise presse et d\u2019une interprétation erronée de la part des interculturalistes.Dans un article intitulé « Must Interculturalists Misrepresent Multiculturalism ? », Modood essaie de démontrer que l\u2019interculturalisme ne peut pas remplacer le multiculturalisme comme paradigme politique : While interculturalism has a contribution to ofer, eg, by a focus on micro-level interactions, on superdiversity and by challenging 3 Voir le volume 9(2) de la revue Diversité Canadienne (2012), le débat entre Ted Cantle et Tariq Modood dans la revue Ethnicities en 2016, Journal of Intercultural Studies 33 (2), et Comparative Migration Studies 2018 (6). 36 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée multiculturalists to think about the majority, it is best understood as a version of multiculturalism rather than as an alternative paradigm.Multiculturalism can beneit from the contribution of interculturalism but this may involve moderating interculturalist ideas so, for example, not abandoning an anti-essentialism that is consistent with the sociological reality of groups, or by taking on board the normative signiicance of the majority but without accepting the idea of a majority precedence.In this way what is of value in interculturalism can be taken on board within existing multiculturalist theoretical frameworks (2018: 5) De ce point de vue, l\u2019interculturalisme peut proposer quelques rajouts ou ajustements au paradigme multiculturaliste, mais il ne pourrait pas prétendre le remplacer par un cadre politique ou moral distinct.Selon son analyse, l\u2019interculturalisme peut contribuer à l\u2019évolution du multiculturalisme, mais devrait attraper le multiculturalisme au vol (« can be taken on board ») en faisant une sorte d\u2019intégration comme la plupart des immigrants qui arrivent et doivent intégrer une nouvelle terre d\u2019accueil.Les analyses de Modood illustrent une tendance des écrits qui défendent le multiculturalisme à voir l\u2019interculturalisme comme un dérivé du tronc commun multiculturaliste : It is in this way that through contributions such as those listed above various versions of \u2018interculturalisms\u2019 have supplemented and developed the multiculturalism that I have set out.It would however be wrong to think of interculturalism, either theoretically or in policy terms, as a replacement of or successor to multiculturalism; it its in within, even while disputing parts of, the same theoretical and policy frame.In this respect, interculturalisms, both the Quebecan and European versions, are not really independent political conceptions and are best understood as critical friends, not alternatives to multiculturalism, or, stronger still, as partial versions of multiculturalism (Modood 2015: 18).Cet argument n\u2019est pas recevable par ceux qui défendent l\u2019interculturalisme, en grande partie parce que, pour ces auteurs, l\u2019interculturalisme constitue une tradition distincte, avec ses propres penseurs, concepts et mises en œuvre politiques (Emongo et White 2014).Pour les interculturalistes convaincus, cette formulation POSSIBLES Printemps 2019 37 multiculturaliste est un argument arrogant, même méprisant qui mérite une réplique du même ordre rhétorique : « Why Must Multiculturalists Misrepresent Interculturalism? » Dans le besoin de valoriser leurs positions respectives, la plupart des auteurs qui contribuent à ce débat tombent dans des arguments binaires qui opposent l\u2019interculturalisme et le multiculturalisme.Certains auteurs prennent une position modérée ain de démontrer que chaque modèle a des aspects positifs à contribuer au débat et qu\u2019il existe une certaine complémentarité entre les deux modèles.D\u2019autres auteurs font un efort pour comparer les deux modèles, faisant plus ou moins attention à l\u2019équilibre quant à l\u2019analyse des similitudes et des diférences; mais souvent les analyses penchent en faveur d\u2019un modèle ou de l\u2019autre.Une chose qui est certaine\u2014et c\u2019est là qu\u2019on comprend le rapport de pouvoir dans ce débat qui se passe presque toujours en anglais\u2014les multiculturalistes ont tendance à minimiser les diférences entre les deux modèles alors que les interculturalistes ont tendance à insister sur les diférences. Rares sont les analyses, comme celle de Charles Taylor (2012), qui disent que chaque système est cohérent à l\u2019intérieur de son contexte et son cheminement historique.Selon Taylor, l\u2019interculturalisme serait le bon modèle pour le Québec parce que c\u2019est ce modèle qui a émergé au ils du temps et qui alimente l\u2019imaginaire et la conscience historique des Québécois.Du point de vue anthropologique, Taylor a raison.L\u2019interculturalisme québécois est diférent du multiculturalisme canadien parce que le Québec est diférent du Canada. Mais cette analyse n\u2019est pas suisante puisque le Québec se trouve (encore) au Canada et les Québécois doivent trancher sur la façon d\u2019encadrer la diversité grandissante dans les villes et villages de la « Belle Province ».On ne peut pas faire l\u2019économie de la longue histoire des relations entre Autochtones, Français, Anglais et nouveaux immigrants à l\u2019heure actuelle, où plusieurs chercheurs ont constaté la « diversiication de la diversité » (Vertovec 2007). D\u2019un point de vue systémique, l\u2019interculturalisme et le multiculturalisme font tous les deux parties d\u2019une plus grande famille de pensée politique, celle du pluralisme. 38 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Le pluralisme est une toute autre question que je ne traiterai pas ici en profondeur, mais dont, dans d\u2019autres publications, j\u2019ai proposé une déinition « opérationnelle » (White 2018). Disons brièvement que selon cette déinition, on doit retenir trois aspects principaux pour déinir la pensée pluraliste dans les démocraties libérales de l\u2019Occident : 1.la prise en compte de la réalité plurielle des sociétés humaines ; 2.la reconnaissance des droits politiques et culturels des personnes et des groupes qui ne s\u2019identiient pas au groupe majoritaire ; 3.l\u2019engagement à créer des conditions pour la participation de tous à la vie de la communauté politique.Ainsi, on pourrait dire que le multiculturalisme et l\u2019interculturalisme partagent plusieurs principes pluralistes, notamment la recherche de la cohésion sociale, le rejet de l\u2019assimilationnisme, la reconnaissance de la diversité, et la lutte contre la discrimination.Mais il existe aussi des diférences importantes entre les deux modèles, notamment en termes politiques : Multiculturalisme Interculturalisme \u2022 Enchâssé dans la loi de façon systématique et transversale; \u2022 Ne reconnaît pas l\u2019existence d\u2019une culture majoritaire; \u2022 Met l\u2019accent sur la reconnaissance des diférences; \u2022 Réairme l\u2019égalité comme garant de cohésion sociale.\u2022 N\u2019a pas fait formellement l\u2019objet d\u2019une politique d\u2019immigration; \u2022 Insiste sur l\u2019existence d\u2019une majorité qui est fragile à l\u2019échelle fédérale; \u2022 Met l\u2019accent sur les interactions positives entre les communautés; \u2022 Réairme la participation comme garant de cohésion sociale.Figure 2 / Diférences principales entre le multiculturalisme et l\u2019interculturalisme (Rocher et White 2014) POSSIBLES Printemps 2019 39 De plus, si on se penche sur les mots-clés qui sont souvent associés à chacun des deux modèles, on peut constater également des diférences importantes : Multiculturalisme Interculturalisme Diversité Dialogue Mosaïque Vivre-ensemble Tolérance Interactions Discrimination positive Égalité entre citoyens Liberté d\u2019expression religieuse Laïcité Figure 3 / Mots-clés : Multiculturalisme vs.Interculturalisme (Rocher et White 2014) Si cette analyse est bonne, on pourrait croire que le débat entre l\u2019interculturalisme et le multiculturalisme est un faux débat.Dit autrement, le débat entre les deux modèles est en lui-même un exemple d\u2019incompréhension interculturelle.Ici je prends le mot « interculturel » dans le sens le plus large possible, c\u2019est-à-dire au sens d\u2019une rencontre entre deux ou plusieurs visions du monde, où la racine « culture » fait référence non pas à l\u2019identité ethnique mais à toute identité groupale qui peut constituer une expression de sociabilité tout autant que d\u2019exclusion entre les êtres-humains.Beaucoup plus que des concepts ou des programmes politiques, le multiculturalisme et l\u2019interculturalisme sont des cultures, avec tout ce que le mot « culture » permet d\u2019entrevoir comme possibilité et comme piège (White et al 2018).Impossible consensus sur l\u2019interculturalisme Il serait facile de tomber dans le piège de certaines analyses qui donnent l\u2019impression que l\u2019interculturalisme fait objet d\u2019un consensus au Québec.Les analyses de Bouchard font souvent cette erreur, notamment parce que son analyse vise à situer l\u2019interculturalisme sur le même pied d\u2019égalité que le multiculturalisme. Une étude a identiié au moins quatre courants de pensée au Québec qui sont critiques à l\u2019égard de l\u2019interculturalisme (Rocher et White 2014) : critique moniste, 40 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée critique pluraliste, critique diférentialiste, critique interactionniste. Pour des raisons politiques, Bouchard\u2014qui a été beaucoup critiqué par les défenseurs du mouvement souverainiste au Québec\u2014pourrait avoir besoin de donner l\u2019impression qu\u2019il y a un consensus au Québec sur la valeur de l\u2019interculturalisme, mais ce n\u2019est clairement pas le cas.Non seulement les populations anglo-canadiennes ont de la di culté avec ce modèle « typiquement Québécois », mais aussi un bon nombre d\u2019immigrants et communautés immigrantes résistent à l\u2019interculturalisme parce que le multiculturalisme serait « plus ouvert à la diversité ».Même chose pour beaucoup de communautés autochtones, bien que ce soit pour des raisons diférentes. Il est di cile d\u2019ignorer le paradoxe de cette situation, où un modèle de pensée basé sur le respect de la diférence et la recherche de signiication commune soit pris comme une idéologie de fermeture et d\u2019exclusion.Comment expliquer cela ? En partie parce que l\u2019histoire de la pensée interculturelle est méconnue, même au Québec, qui est clairement un des foyers mondiaux les plus importants de l\u2019interculturalisme.Mais il y a également beaucoup de préjugés à l\u2019égard de l\u2019interculturalisme.La tendance à l\u2019associer avec le mouvement souverainiste est facile à comprendre si on accepte que la pensée interculturelle a été récupérée politiquement par le mouvement souverainiste dans sa quête d\u2019émancipation et de distinction du régime multiculturaliste anglo-saxon.4 Mais il y a d\u2019autres critiques qui circulent au sujet de l\u2019interculturalisme qui contiennent des caricatures et qui donnent une fausse représentation de ce que l\u2019on pourrait appeler une épistémologie de l\u2019inter-cultures (Emongo 2014). J\u2019en ai identiié au moins trois : L\u2019interculturalisme est essentialiste.L\u2019utilisation d\u2019un modèle interculturel peut accorder trop de place à la notion de culture, ignorant ainsi les autres facteurs dans les rapports sociaux tels que le groupe ethnique, le genre et la classe sociale.Ainsi, mettre l\u2019accent sur les diférences culturelles peut renforcer les stéréotypes et certains autres 4 Pour un bon exemple de cette réaction viscérale face au multiculturalisme, voir Bock-Côté.Sur la récupération de l\u2019interculturalisme par le mouvement souverainiste voir Frozzini (2014). POSSIBLES Printemps 2019 41 mécanismes d\u2019exclusion que la notion de culture visait à éliminer au départ.Qui dit interculturel, dit culturel et qui dit culturel, dit essentialisme.L\u2019interculturalisme est utilitariste.L\u2019interculturalisme est un « détournement de sens » de la notion de culture pour faciliter ou accélérer l\u2019imposition des normes et valeurs de la société dominante.Il constitue une forme d\u2019assimilation cachée qui cherche à donner des « compétences » interculturelles aux immigrants ain de les assimiler. « L\u2019industrie de l\u2019interculturel » vise à proiter des situations et des personnes vulnérables en ofrant des cours et des services qui nuisent à l\u2019autonomie des individus et des groupes.L\u2019interculturalisme est angélique. La ixation sur le « dialogue » et la « compréhension mutuelle » empêche de se concentrer sur les vrais problèmes.La tendance à réduire des problèmes complexes systémiques au niveau des interactions interpersonnelles ou « micro » constitue un leurre utopique qui bloque la rélexion critique et relète une naïveté épistémologique. En efet, dans la pensée interculturelle, il n\u2019y a pas de modèle pour expliquer les rapports de pouvoir ou la reproduction sociale de l\u2019inégalité.Évidemment, ces critiques contiennent parfois des éléments de vérité, mais elles se racontent à l\u2019intérieur de traditions disciplinaires et philosophiques qui ignorent les diférentes traditions de pensée interculturelle et qui ont une vision rudimentaire du constructivisme (Genest 2018).La pensée interculturelle pose certains problèmes, mais ces limitations ne devraient pas nous empêcher de reconnaître que les diférentes visions du monde existent, que ces visions peuvent être une source de conlit, de marginalisation et d\u2019exclusion, et que les situations historiques les plus violentes sont celles où les écarts entre les visions du monde sont les plus prononcés (Maalouf 1998).Alors comment parler de l\u2019interculturalisme sans tomber dans le nationalisme protectionniste d\u2019un côté et dans l\u2019essentialisme instrumentaliste de l\u2019autre? Ce n\u2019est pas facile, puisque chaque itération de l\u2019interculturel est unique et la pensée interculturelle, pourtant présente 42 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée dans toutes les disciplines, est souvent marginalisée à l\u2019intérieur des disciplines.Depuis une dizaine d\u2019années, dans nos recherches qui visent à faciliter le dialogue non seulement entre les courants pluralistes, mais aussi entre les diférents courants de pensée interculturelle, nous avons identiié un certain nombre de ils conducteurs ou de traits communs qui traversent les diférentes expressions de la pensée interculturelle. Évidemment, l\u2019expression de ces traits communs varie beaucoup d\u2019un contexte politique ou social à un autre: 1) une posture d\u2019humilité et de curiosité face aux diférentes formes de savoir ; 2) une éthique relationnelle qui met l\u2019accent sur l\u2019aspect coproduit du savoir ; 3) un cadre d\u2019analyse interactionniste qui part des situations et des contextes de communication réels en vue de faire des analyses systémiques; 4) un modèle tripartite pour faire l\u2019analyse des situations de compréhension et mécompréhension; 5) un accent sur les barrières dans la communication et la recherche d\u2019outils qui permettraient de compenser pour les écarts de compréhension dans la recherche d\u2019une signiication commune.L\u2019interculturalisme comme subversion L\u2019interculturalisme a quelque chose de subversif.Pour les interculturalistes convaincus comme moi, cela va de soi, mais pour les interculturalo-sceptiques, il s\u2019agit d\u2019une idée qui nécessite un peu d\u2019explication\u2026 En voici quelques unes : La notion de centration, une idée qui est au cœur de plusieurs formulations de l\u2019interculturel, est un bon exemple.La remise en question qui est exigée par le geste de centration (qui est, non pas une prise de conscience de ses préjugés, mais une prise de conscience de son rapport au groupe et de la façon dont ce rapport véhicule des idées sur les frontières entre les groupes) est déstabilisante autant pour les individus que pour les communautés.Cette capacité de se décentrer, qui n\u2019est pas naturelle, mais qui peut être apprise, agit sur le pouvoir que l\u2019identité de groupe exerce sur les individus.Quand les individus prennent conscience de ce rapport de pouvoir inconscient, il y a souvent un efet de libération ou de soulagement. Ce n\u2019est pas pour rien que les interculturalistes trouvent un plaisir profond à parler des diférences entre les groupes humains.L\u2019intention n\u2019est pas de renfermer des POSSIBLES Printemps 2019 43 individus dans des catégories stéréotypées.Au contraire, le plaisir vient de la possibilité de nommer l\u2019emprise de la culture et de la décortiquer ensemble avec celle ou celui pour qui cette culture est « étrange ».Le rire des interculturalistes est un rire subversif qui s\u2019émerveille devant la complexité des diférences humaines et de la capacité des êtres humains à performer un détournement de sens.Du point de vue anthropologique, l\u2019interculturel c\u2019est la rencontre entre personnes d\u2019horizons culturels diférents, mais la mise en œuvre de la pensée interculturelle au nom d\u2019une idéologie (l\u2019interculturalisme), c\u2019est plutôt l\u2019expression d\u2019une posture politique et morale.On ne peut pas réduire cette approche interculturelle à la « compréhension mutuelle » ou à « l\u2019harmonie entre les peuples », ou encore pire, au « dialogue ».L\u2019approche interculturelle commence par des situations de tension ou de mécompréhension qui sont le résultat des diférentes représentations ou perceptions du monde. Elle essaie d\u2019expliquer comment la di culté dans nos eforts de nommer le monde ensemble peut reproduire les préjugés qui sont à l\u2019origine de la discrimination et de l\u2019exclusion, surtout entre groupes majoritaires et groupes minoritaires.Si, par la force des choses, l\u2019interculturaliste arrive à harmoniser ou à rapprocher, tant mieux.Mais avec ou sans rapprochement, il va continuer à mener le combat pour l\u2019interculturalisme comme méthode d\u2019analyse et comme façon de voir le monde.Par ailleurs l\u2019interculturalisme insiste sur le fait que la plupart des institutions publiques sont mono-ethniques (c\u2019est-à-dire dominées par la présence ou par la culture du groupe majoritaire).Dans ce sens l\u2019interculturaliste fait le constat que tout système est un devenir monoculturel, et se surprend de voir que ce propos peut choquer ou déranger.Ce n\u2019est pas pour rien que les principales idéologies pluralistes \u2014 multiculturalisme, transculturalisme, interculturalisme \u2014 ont toutes émergée dans les Amériques, le continent qui a connu deux vagues de migration massives et violentes : la colonisation des terres autochtones et l\u2019esclavage transatlantique.Il y a partout dans les Amériques des variations de la pensée interculturelle (Brésil, Bolivie, Pérou, Mexique, Canada) et dans tous ces contextes très particuliers, il y a des luttes de pouvoir générationnelles entre les groupes majoritaires et minoritaires. 44 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Dans plusieurs pays d\u2019Amérique latine, l\u2019interculturalisme commence par l\u2019éducation bilingue destinée aux autochtones.Au Canada, comme nous avons vu, l\u2019interculturalisme émerge comme une réponse à l\u2019échec du bilinguisme entre anglophones et francophones.Dans ce sens, l\u2019interculturalisme pourrait être vu comme une réponse systémique qui vise à ébranler ou afaiblir l\u2019échafaudage des systèmes monoculturels.L\u2019interculturalisme - et ici je ne parle pas de l\u2019interculturalisme étatique qui est trop souvent associé avec l\u2019interculturel au Québec, ni de l\u2019interculturalisme naïf qui pense que le « dialogue » peut régler tout - est indocile et indomptable. L\u2019interculturaliste cherche le conlit, non pas pour le conlit, mais ain de comprendre le dysfonctionnement social qui fait en sorte que certains groupes, malgré tous les systèmes que nous avons mis en place, sont plus égaux que d\u2019autres ! Cette posture se régale dans la mécompréhension, non pas pour semer le chaos, mais parce que l\u2019herméneute en elle reste souvent bouche-bée devant l\u2019impossible beauté de la complexité humaine.Elle cherche la tension entre les diférentes versions du monde, non pas pour proiter de sa capacité surréelle à faire des ponts, mais parce qu\u2019elle n\u2019est pas capable de faire autrement.Elle fait la subversion des systèmes du monde par un travail d\u2019explicitation et de liaison.Elle le fait malgré elle, de façon téméraire, parfois à sa propre perte, mais elle n\u2019a pas le choix.C\u2019est plus fort qu\u2019elle.C\u2019est tout ce qu\u2019elle sait faire.Elle ne sait pas faire autrement.Biographie Bob W.White est professeur titulaire au Département d\u2019Anthropologie à l\u2019Université de Montréal et directeur du Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI).Depuis 2012 il dirige un partenariat de recherche multi-sectoriel sur les dynamiques d\u2019inclusion dans l\u2019espace urbain à Montréal (« Montréal Ville Interculturelle », CRSH 2012-2020).Son dernier livre, publié en 2018, s\u2019intitule Intercultural Cities : Policy and Practice for a New Era (London : Palgrave McMillan). POSSIBLES Printemps 2019 45 Références Azdouz, Rachida.2018.Le vivre ensemble n\u2019est pas un rince-bouche.Montréal : Édito, Montréal.Emongo, Lomomba.2014.« Introduction à l\u2019épistémologie de l\u2019inter- cultures », dans Lomomba Emongo et Bob W.White (dirs.), L\u2019interculturel au Québec : Rencontres historiques et enjeux politiques.Pp.221-250.Emongo, Lomomba.et Bob W.White (dir.).2014.L\u2019interculturel au Québec : Rencontres historiques et enjeux politiques, disponible sur Internet (https:// pum.umontreal.ca/chiers/livres_ chiers/9782760633599.pdf).Presses de l\u2019Université de Montréal.Genest, Sylvie.S017.« Constructivismes en études ethniques au Québec : Retour à la notion de frontières de Barth », Anthropologie et sociétés, 41 (3).Maalouf Amin, 1998, Les identités meurtrières.Paris, Éditions B.Grasset.Modood, Tariq.« What is multiculturalism and what can it learn from interculturalism?» Ethnicities 0 (0) 1-25._____.Must Interculturalists misrepresent multiculturalism?Comparative Migration Studies 2017 5:15 https://doi.org/10.1186/s40878-017-0058-y Rocher, François.et Bob W.White.2014.« L\u2019interculturalisme québécois en contexte multiculturel canadien : Origines, critiques et politiques publiques.» Institut de recherches en politiques publiques.Taylor, Charles.2012.« Interculturalism or Multiculturalism ?» Philosophy and Social Criticism, 38 (4-5).Pp.413-423.Vertovec, Steven.2007.« Super-Diversity and its Implications », Ethnic and Racial Studies.vol.30, no 6, Pp.1024-1054.White, Bob W.2018.Intercultural Cities: Policy and Practice for a New Era.London: Palgrave/McMillan.White, Bob W., Lomomba Emongo, Gaby Hsab.2017.« Vers une anthropologie de l\u2019interculturel ».Anthropologie et sociétés, 41-3.Pp.9-27.Winter Elke.2011.Us, Them and Others : Pluralism and National Identity in Diverse Societies.Toronto, University of Toronto Press. 46 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Mutations identitaires Par André Thibault Usons de bon sens, devant le lot afolant des célébrations et des dénonciations qui polluent, chez nous comme ailleurs, le discours public sur les déis du vivre-ensemble. Les principaux mots-clés qu\u2019ils ont en commun semblent tirés d\u2019un manuel élémentaire de grammaire puisqu\u2019il s\u2019agit de deux pronoms courants : « nous » et « eux », voire « nous-autres » et « eux-autres ».Postulat central : ces gens-là ne sont pas comme nous.À la limite, une telle airmation est incontestable : les humains ne sortent pas en série d\u2019usines à la Toyota, et entre tous les groupes comme entre tous les individus, les diférences sont aussi perceptibles que le nez au milieu du visage.Le « bon sens » exigerait qu\u2019on s\u2019appuie sur le monde des expériences concrètes pour valider la portée de ce constat et ses conséquences.En d\u2019autres mots, jusqu\u2019où les discours publics sur la rencontre des diférences culturelles nous aident-ils (ou nous nuisent- ils) dans la construction de nos relations et de notre partage d\u2019un environnement commun?Je commence.Aussi bien l\u2019avouer d\u2019entrée de jeu : je suis québécois ? souche biologique garantie jusqu\u2019à Charles Pearson (mon arrière- arrière-grand-père britannique) exclusivement.Souche culturelle? Euh!. Euh! Je suis tourmenté par quelques ambiguïtés.Les croyances et les valeurs\u2026 du chanoine Groulx ou du Refus global? Les rapports de genres vus par Henri Bourassa ou Marie Gérin-Lajoie? Qu\u2019ai-je fait des colères identitaires de ma grand-mère contre les Iroquois et les francs-maçons? Jean Charest est-il moins québécois que René Lévesque? Le concept de « vrai Québécois » exclut-il tous les fédéralistes anglophones tels Mordecaï Richler et Leonard Cohen, ou même francophones, comme Justin Trudeau? POSSIBLES Printemps 2019 47 Heureusement qu\u2019on ne compte pas sur moi pour gérer la mise en œuvre de l\u2019ultimatum « à Rome, fais comme les Romains ». Di cile à prendre à la lettre si on sait que les envahissants « barbares » de l\u2019époque incluaient un certain nombre d\u2019Hellènes et de Sémites qui, au nom d\u2018un autre barbare nommé Jésus, ont bousillé une institution sociale authentiquement romaine, l\u2019esclavage.Et si le heurt des authenticités mettait en conlit des identités réinventées pour justiier des confrontations d\u2019abord conjoncturelles et instinctives, nourries par le clivage déstabilisant entre des croyances et des coutumes déinies a priori comme inconciliables? Avec, évidemment, des portes de sortie : « lui, mon voisin, elle, mon inirmière, c\u2019est pas pareil, je parle des autres en général\u2026 avec leurs noms qu\u2019on ne sait pas comment épeler ».Quarante-six de mes 241 amis Facebook portent des noms non francophones, soit 19 %.Il y a quelques années, je me suis résolu à aller à une rencontre d\u2019anciens confrères d\u2019études classiques et l\u2019un d\u2019entre eux m\u2019a demandé qu\u2019on réseaute en ligne.Un peu plus tard, il m\u2019a fait le commentaire qu\u2019il y avait beaucoup de noms étrangers dans ma liste.Si j\u2019use de bon sens, où est mon identité culturelle présente? Dans cette liste actuelle ou dans mes souvenirs de jeunesse des années 1950?Je concède que la question « d\u2019où on vient? » nous entraîne irrévocablement vers des sources géographiques garanties diférentes. Je suggère qu\u2019on se demande plutôt : « vers où on va? »; on devrait même fonder un « parti vers » où on interdirait certains mots indécents comme le mot « souche », et où le recours à la mémoire servirait uniquement à apprendre de nos erreurs pour ne pas les répéter.J\u2019ai déjà proposé qu\u2019on remplace la vieillotte devise « Je me souviens » par « Nous avons des projets ».Florence Haegel, dès les premières lignes de son livre Les cultures politiques des Français (Presses de Sciences PO, 2000), rappelle que, selon de nombreuses recherches, « plus une personne a fait d\u2019études, moins il est probable qu\u2019elle émette des opinions négatives à l\u2019égard des immigrés ».Au fond, l\u2019expression « culture générale » est un 48 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée pléonasme.Les mythes identitaires comblent un vide de connaissances.Dans tous les groupes culturels, les manuels d\u2019histoire risquent de développer davantage un nombrilisme collectif qu\u2019une ouverture au monde réel.Et l\u2019histoire réelle de tous les peuples doit consacrer une large place à leurs rapports avec leur environnement.Alors, revenons au débat entre « souchistes » et inclusifs : je le trouve tout à fait artiiciel. Qu\u2019on la dramatise ou qu\u2019on la minimise, la diversité est une composante incontournable de toute société contemporaine.Et partout, on y est mal préparé.Les mécanismes de socialisation reproduisent des modèles imaginés par des sociétés antérieures aux actuels bouleversements mondiaux, où il fallait apprendre des schémas de pensée et des codes de comportement qui avaient fait leurs preuves.Au trimestre de l\u2019automne 2017, la plupart de mes étudiants, quelle que soit leur origine, ont fait état de divergences de valeurs ou d\u2019idéologies avec leur famille, le thème le plus fréquent étant les rapports de genre; or ces derniers sont au cœur des modèles culturels transmis. Proclamer l\u2019égalité femmes/hommes comme une valeur québécoise, c\u2019est occulter comment son émergence chez nous a dû faire face à de fortes résistances et est loin d\u2019être achevée dans les pratiques quotidiennes, comme en témoignent les divulgations à chaîne produites par le mouvement « moi-aussi »\u2026 lui-même transculturel.Bref, on n\u2019a pas à choisir entre l\u2019homogénéité culturelle et la diversité.Cette dernière est un état de fait.Avant que je ne décroche de certains réseaux d\u2019engueulades identitaires sur Facebook, quelqu\u2019un me somma de dire quelle était mon identité.Après quelques secondes d\u2019hésitation, la seule réponse qui me vint à l\u2019esprit fut « Montréalais ».Parlant français au moins 98 % du temps, furetant allègrement à travers des sites web du vaste monde, discutant en français de l\u2019avenir de ce dernier avec des « amis » majoritairement québécois mais également africains, latinos, turcs et kurdes.Je ne suis pas sûr que ma grand-mère y reconnaîtrait son petit-ils. Mais « le monde et les temps changent », comme diraient Leonard Cohen\u2026ou mon ami Richard Séguin.Justement, un regard « millénial » sur la société nous confronte à revoir radicalement nos images et concepts sur les collectivités humaines, POSSIBLES Printemps 2019 49 leurs déis de solidarité interne et externe, le choc des diférences et l\u2019efet qu\u2019il a sur nos identités. Si je surmonte mes réticences et que je regarde un épisode des Belles histoires des pays d\u2019en haut, je me trouve plongé en plein exotisme; ce milieu m\u2019est étranger, comme un roman se déroulant dans la France monarchique ou l\u2019Égypte des pharaons.Puis, je passe aux bulletins de nouvelles où on me raconte des épisodes des discussions sur un éventuel traité Asie-Paciique. La cuisine thaïlandaise s\u2019inscrit dans mes habitudes de lunch au restaurant.J\u2019adore écouter en plein Montréal le brillant violoniste d\u2019origine moldave Serguei Trofanov qui maîtrise les musiques d\u2019Europe de l\u2019Est et nous fait chanter « C\u2019était le temps des leurs » en nous révélant les origines est-européennes de cette mélodie qu\u2019on croyait occidentale.Mais\u2026 tout cela m\u2019a confronté au déi d\u2019apprivoiser en plein parcours de vie des traits culturels qui divergent de ma socialisation initiale.Nos jeunes milléniaux ne comprennent peut-être pas de quoi je parle.Parce que leur propre « socialisation initiale », tout au moins en milieu urbain, baigne dans le mélange des origines. Un mot d\u2019une illette a vite circulé sur les réseaux sociaux : « Non, il n\u2019y a pas d\u2019étrangers dans ma classe, il y a seulement des enfants ».Bon! On m\u2019accusera peut-être de rêver en couleurs, vu l\u2019actuel surgissement spectaculaire de tant de fanatismes interethniques.Observons la moyenne d\u2019âge et la localisation géographique de leurs tenants.Un important clivage Montréal/régions saute aux yeux et illustre un paradoxe apparent : c\u2019est là où on côtoie le moins de partenaires de cultures diférentes qu\u2019on diabolise le plus ces derniers.Alors, d\u2019où viennent les perceptions justiiant ces durcissements? Une réponse m\u2019est suggérée par un commentaire entendu à table lors d\u2019une activité de lancement de cette même revue, en réponse à mon airmation que « musulman ne veut pas dire terroriste » : « On n\u2019a qu\u2019à regarder la télévision pour voir à quel point ces gens-là sont terroristes ».Et il est exact que de nombreux médias grand public n\u2019ont pas pris le tournant du millénaire et surfent sur un imaginaire nourri des dramatiques « chocs de civilisations » qui ont assombri le vingtième siècle.La mise en scène hollywoodienne des événements terroristes tient lieu d\u2019information sur les réalités complexes du monde cosmopolite où nous vivons.Les témoignages endoloris des Musulmans de Québec survivant à l\u2019attentat contre leur grande 50 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée mosquée donnent un autre portrait : l\u2019attachement de ces concitoyens à cette ville devenue leur milieu de vie et une composante majeure de leur identité.Par ailleurs, paradoxe des paradoxes, les jeunes tombant dans le piège (notamment informatique) de la radicalisation islamiste incluent des Québécois d\u2019origine.Mais, d\u2019autres de leurs condisciples s\u2019inscrivent dans des plans d\u2019aide au développement dans l\u2019hémisphère sud et choisissent les langues espagnoles ou arabes comme matières de leurs cours optionnels.Bref, aucune socialisation héritée ne nous prépare à entrer dans ce monde nouveau où le « bricolage identitaire » est un passage obligé.De toutes façons, les identités individuelles étant le fruit de nos rencontres, comme le montre bien Erik Erikson, elles sont un « work in progress ».Par ailleurs, plus nos emplois, nos loisirs et nos emplettes nous exposeront à des partenaires d\u2019origines culturelles variées, plus notre synthèse personnelle aura la richesse d\u2019un kaléidoscope.C\u2019est un gain et non une perte.À l\u2019époque de mes études de premier cycle, le mot « cosmopolite » désignait l\u2019appartenance à une élite économique et culturelle urbaine; aujourd\u2019hui, il me suit d\u2019aller vaquer à mes courses quotidiennes à moins d\u2019une demi-heure de marche pour échanger mots et sourires avec des gens aux couleurs et accents variés et qui nagent dans cette diversité comme des poissons dans l\u2019eau.Le vivre- ensemble n\u2019est même plus un choix. Le déi n\u2019est plus de l\u2019accepter ou de le refuser mais de faciliter ou non l\u2019acquisition des compétences relationnelles requises pour frayer les uns avec les autres. Mon modèle? Les conducteurs de taxi montréalais.Biographie André Thibault est titulaire d\u2019un doctorat en sociologie, membre du comité de rédaction de Possibles depuis 40 ans, chargé de cours à l\u2019Université du Québec en Outaouais, auteur de Ses propres moyens chez Nota Bene et de Sentiers non balisés aux Éditions XYZ. POSSIBLES Printemps 2019 51 Convergences : des identités culturelles à l\u2019autogestion Par Gabriel Gagnon Le nouveau gouvernement de François Legault envisage une façon diférente de concevoir les politiques d\u2019immigration, suivant en cela, entre autres, les conseils éclairés de l\u2019économiste Pierre Fortin et du démographe Marc Termote pour qui, en plus des réfugiés, il serait suisant d\u2019accueillir ici environ 40 000 immigrants économiques par année.Notre taux d\u2019immigration étant déjà plus élevé que dans la plupart des pays industrialisés, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a proposé maladroitement de faire table rase des 18 000 dossiers en attente.Cette politique a soulevé beaucoup de questions et une opposition juridique justiiée, mais rappelons qu\u2019il y a eu une injonction à ce sujet et que le ministre devra traiter les dossiers en attente même si sa loi est adoptée.Dans l\u2019ensemble du Canada, on applique déjà un multiculturalisme qui englobe la plupart des pratiques traditionnelles des populations immigrantes établies ici.Au Québec, on a accepté trop facilement l\u2019interculturalisme prôné par le rapport célèbre de Charles Taylor et de Gérard Bouchard qui ne faisait pas beaucoup avancer la rélexion. La notion de « convergence culturelle » suggérée au début des années 1990 par le jésuite Julien Harvey dans la revue Relations, reprise par le professeur Guillaume Rousseau en 20141, nous permet de voir les choses autrement.La faiblesse de notre taux de natalité et l\u2019importance décroissante de la francophonie mondiale nous obligent à accueillir chez nous de nombreux immigrants ignorant tout de notre langue et de notre culture.Pour les partisans de la convergence, il faudrait faire venir ici d\u2019abord ceux et celles qui sont disposés à participer avec nous aux pratiques d\u2019émancipation issues de la « Révolution tranquille » des 1 Rousseau, Guillaume (en collaboration avec François Côté), 2014.Vers une politique de la convergence culturelle et des valeurs québécoises, Cahier de recherche, Institut de recherche sur le Québec, Octobre 2014, 30 p. 52 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée années 1960.On peut penser à ces Chiliens, Kabyles et Catalans qui tentaient déjà d\u2019établir chez eux une société de ce genre.Ils devront évidemment être intégrés d\u2019abord dans des institutions d\u2019accueil qui les familiariseront dès leur première année de séjour avec la langue et la culture de la majorité.Leur intégration devrait être plus facile dans une conjoncture économique où la demande d\u2019emplois spécialisés demeure importante dans de nombreux secteurs, ce qui ne sera pas toujours le cas.La CAQ a aussi décidé de faire du Québec une société laïque où les signes religieux ne seraient plus des éléments importants de la vie sociale. Comme elle le propose, il ne sera pas di cile d\u2019empêcher les juges et les policiers d\u2019adopter ces signes religieux ostentatoires dans l\u2019exercice de leurs fonctions puisqu\u2019ils s\u2019abstiennent déjà de le faire.Si on veut étendre cette interdiction aux enseignants et enseignantes des secteurs primaire et secondaire publics, cela sera beaucoup moins aisé. Pourrait-on sans di culté inciter à l\u2019abandonner celles qui portent le foulard islamique soit par obligation familiale, soit par conviction personnelle ? Pour le moment, nous ne disposons pas de données iables pour évaluer l\u2019importance du problème sur l\u2019île de Montréal en particulier.Déjà, les membres de Québec solidaire, parti issu du Rassemblement pour une alternative politique, « le RAP », fondé en 1977, ne semblent pas unanimes sur ce point.Ce parti de gauche hésite sur la place qu\u2019il pourrait donner aux cultures minoritaires dans la nouvelle société québécoise à fonder.Pour certains, dont je suis, traumatisés par le Québec d\u2019avant 1960 où les « robes noires » prenaient tant de place, il faut faire disparaître de la sphère publique tout ce qui renvoie à des signes religieux identitaires.Pour nous, le voile islamique comme les autres symboles chrétiens, juifs ou sikhs devraient alors être interdits à ceux et à celles qui exercent des fonctions d\u2019autorité dont on doit respecter la neutralité.Pour d\u2019autres militants de gauche, il faudrait laisser à chacun et surtout à chacune, quel que soit leur emploi, le choix de vêtements qui pourraient pourtant les empêcher de participer pleinement à la société d\u2019accueil.Les personnes appelées à modiier leurs pratiques vestimentaires devraient évidemment avoir le temps de le faire sans être pénalisées dans leur carrière ou avoir recours aux tribunaux.Comme on le fait déjà, il faut cependant continuer à POSSIBLES Printemps 2019 53 exposer dans un cours l\u2019importance du phénomène religieux au cours de l\u2019Histoire.Récemment, l\u2019exclusion de Nadia El-Mabrouk, qui s\u2019oppose au port de signes religieux dans l\u2019enseignement, d\u2019un débat organisé par l\u2019Alliance des professeures et professeurs, indique une orientation inquiétante de la part d\u2019un organisme qui devrait représenter une gauche responsable et progressiste.Quoiqu\u2019il arrive, les politiques proposées par la CAQ devraient être adoptées rapidement avec l\u2019appui du Parti québécois, pour mettre in à un débat qui dure déjà depuis trop longtemps.Conclusion Alors que les changements climatiques inluencent de plus en plus l\u2019évolution du monde et d\u2019une société comme la nôtre, c\u2019est d\u2019un point de vue plus large que Possibles doit, à mon avis, envisager maintenant une autre façon de pratiquer la convergence.Le Pacte proposé aux individus par Dominic Champagne, reprenant l\u2019idée de simplicité volontaire chère à Serge Mongeau, suggère de dépasser les identités culturelles traditionnelles pour permettre à chacun et chacune de contribuer par un geste personnel à la défense d\u2019une planète en grand danger.C\u2019est à partir de ces multiples projets individuels qu\u2019il serait possible d\u2019organiser, un peu partout, dans les villages et les quartiers, des groupes pourchassant les efets locaux néfastes des changements climatiques. Ils pourront constituer, dans l\u2019ensemble du territoire, en compagnie des militants autochtones, un vaste mouvement social incluant les partis politiques traditionnels, pour tenir compte des particularités des diférentes communautés établies sur le territoire. La défense d\u2019une planète chaque jour plus menacée, au-delà de nos divergences, nous permettrait d\u2019élaborer ensemble une nouvelle culture commune susceptible de nous réunir. 54 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Au lieu de nous intéresser d\u2019abord aux débats actuels sur la place à laisser aux diférentes pratiques identitaires et religieuses émergentes, nous pourrions ainsi approfondir la rélexion globale sur les nouvelles façons de voir la planète et les sociétés qui l\u2019habitent.Nous aiderions ainsi à uniier les eforts de ceux et celles qui contribuent de diverses façons à refaire le monde.C\u2019est ce qu\u2019ont tenté de faire Naomi Klein dans Tout peut changer et Pierre Dardot et Christian Laval dans Commun : essai sur la réalité du XXIe siècle, commenté au Québec par Eric Martin dans les Documents de l\u2019IRIS.La nouvelle société québécoise à construire, au-delà de nos histoires personnelles et de nos origines ethniques, nous oblige, d\u2019après moi, à concevoir autrement la politique et la démocratie, laissant toute la place à ces formes renouvelées d\u2019autogestion qu\u2019une revue comme Possibles tente de promouvoir.Biographie Détenteur d\u2019un doctorat en sociologie, Gabriel Gagnon a enseigné cette discipline à l\u2019Université de Montréal jusqu\u2019en 2000.Militant politique et syndical, il fut l\u2019un des fondateurs de la revue Possibles.Auteur de plusieurs ouvrages, il a publié l\u2019an dernier, chez Varia, De Parti Pris à Possibles.Souvenirs d\u2019un intellectuel rebelle. POSSIBLES Printemps 2019 55 L\u2019identité québécoise et la laïcité, au-delà des mots Par Nadine Jammal D\u2019abord je me présente, puisque, en ces temps troublés, voyez-vous, il est bon de commencer par expliquer d\u2019où nous venons avant de pouvoir nous prononcer sur l\u2019avenir.Arrivée au Québec très jeune, je suis d\u2019origine arabe et égyptienne, agnostique à 100 %, même si, jusqu\u2019à l\u2019âge de 16 ans environ, j\u2019étais croyante et pratiquante.C\u2019est à peu près à cette même période de ma vie, qu\u2019avec toutes mes convictions dans l\u2019avenir de la société québécoise, je me suis engagée à fond dans le mouvement pour l\u2019indépendance du Québec.À cette époque, en tant qu\u2019immigrante de deuxième génération, je voulais épouser la cause de cette société qui m\u2019avait si bien accueillie, ain qu\u2019elle reste francophone en Amérique du Nord et qu\u2019elle continue, en même temps, d\u2019être une terre d\u2019accueil pour les immigrants qui viennent de partout à travers le monde.Je ne voyais, à l\u2019époque, aucune contradiction entre ces deux possibilités pour le Québec : rester francophone, garder sa culture et accueillir des personnes immigrantes.Je ne voyais pas non plus la nécessité de faire la distinction que l\u2019on fait aujourd\u2019hui entre un nationalisme propre aux Québécois d\u2019origine et un nationalisme civique.Et j\u2019ai chanté, moi aussi, à tue-tête, dans l\u2019autobus lors d\u2019une sortie de classe « Québécois, nous sommes Québécois, le Québec saura faire s\u2019il ne se laisse pas faire\u2026 » Aujourd\u2019hui, je me sens encore Québécoise. Je me déinis comme telle parce que le Québec est mon pays d\u2019adoption, et aussi parce que j\u2019épouse profondément les combats de cette collectivité pour contrôler ses ressources économiques et culturelles, pour avoir un mot à dire sur l\u2019éducation de sa population et pour faire en sorte de rester une société à majorité francophone en Amérique du Nord.Toutefois, mes perspectives et opinions ont évolué quelque peu à ce sujet. En efet, avec les changements actuels sur le plan du climat, avec les échanges 56 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée économiques qui ont lieu aux quatre coins de la planète, je suis consciente que les mouvements migratoires vont s\u2019accélérer de plus en plus à travers le monde et que le Québec ne pourra échapper à ce mouvement. Je pense donc qu\u2019il nous faut maintenant redéinir les notions de nation et d\u2019identité québécoise ain qu\u2019elles relètent cette nouvelle réalité.Je pense aussi que nous devons opter pour une laïcité ouverte, tout en respectant le désir des personnes immigrantes de pouvoir exprimer leurs croyances en toute liberté et pratiquer leur religion dans le calme et la sérénité.Je suis donc d\u2019accord avec la laïcité dans « l\u2019espace public », si l\u2019on déinit ce terme au sens de Jürgen Habermas. En efet, pour ce philosophe, l\u2019espace public est un endroit où les personnes d\u2019une même entité territoriale et politique (un pays, une ville, une confédération d\u2019États, etc.), doivent pouvoir donner leur avis sur la chose politique et où, en démocratie, tous et toutes doivent se sentir à l\u2019aise pour échanger librement et sans contraintes et pour déterminer le type de société dans lequel ils et elles veulent vivre (Habermas, 1983).Je considère aussi qu\u2019il faut nous montrer solidaires avec tous ceux et celles qui viennent ici pour trouver un espace où ils peuvent vivre en paix, au-delà des croyances et des cultures diférentes et aussi avec ceux et celles dont le caractère intolérant de plusieurs religions vient brimer leurs libertés individuelles et collectives.Toutefois, je suis consciente que cette transition sur le plan des valeurs liées à la laïcité n\u2019est pas encore tout à fait achevée au Québec et qu\u2019elle devrait se faire en douceur et dans le respect des identités de chaque personne.Je mets le terme « identité » au pluriel parce que je pense que nous portons en nous-même plusieurs identités et que nous faisons tous et toutes, de façon parfois inconsciente, un bricolage identitaire1 lorsque des choix importants s\u2019ofrent à nous.1 Le terme « bricolage identitaire » a souvent été utilisé par plusieurs sociologues de toutes tendances pour désigner la construction du moi qui se fait en chacun et chacune de nous en cumulant plusieurs identités qui peuvent être contradictoires. POSSIBLES Printemps 2019 57 Ouf, après cette longue introduction, comment poursuivre? Nous avons des identités multiples, et parfois des valeurs, qui peuvent être contradictoires. En efet, dans mes valeurs, il y a l\u2019accueil de l\u2019autre, la solidarité avec ceux qui, entre autres à cause de notre négligence envers l\u2019environnement, ne se sentent plus chez eux dans leur pays d\u2019origine et la laïcité, au sens large, dans ce fameux espace public, valeur qui, selon moi, devrait aller de pair avec la démocratie et avec le respect des croyances d\u2019autrui.Il y a aussi l\u2019entraide familiale, l\u2019égalité entre les hommes et les femmes, et l\u2019ouverture à la diférence. Parmi les identités multiples, et parfois en contradiction les unes avec les autres, desquelles je me revendique, il y a celle d\u2019être une femme, féministe engagée, qui épouse plusieurs idées de gauche, d\u2019origine et de culture égyptienne et québécoise.Ajoutons aussi à cela que j\u2019adhère profondément à plusieurs aspects des cultures qu\u2019on dit « traditionnelles », entre autres à cause de la chaleur humaine et de la solidarité familiale que l\u2019on retrouve dans ces cultures et qui font parfois défaut dans les sociétés occidentales.Par ailleurs, il faut aussi souligner que la laïcité n\u2019est pas vraiment une « valeur québécoise » et que poser la question en ces termes relève de la démagogie et ne fait que servir les objectifs électoralistes du présent gouvernement.La laïcité pourrait cependant être une valeur universelle ou une valeur « universalisable », au sens de Jürgen Habermas, à certaines conditions, que je voudrais examiner dans les quelques paragraphes qui suivront.Pour le philosophe allemand Jürgen Habermas, les valeurs qui sont universalisables sont celles qui seraient susceptibles de servir de base à une discussion égalitaire, dans les sociétés démocratiques, ain de permettre aux citoyens qui vivent dans ces sociétés de trouver des solutions qui seraient à l\u2019avantage du plus grand nombre.Ces valeurs pourraient aussi permettre de régler des situations conlictuelles entre les divers groupes de citoyens d\u2019une société donnée et elles pourraient aussi guider la résolution de conlits qui peuvent advenir entre les sociétés. De plus, toujours selon Habermas, ces valeurs sont universalisables dans la mesure où elles émergent de la discussion démocratique dans les sociétés modernes.Elles ne peuvent donc pas être imposées par une minorité de citoyens, et ce ne sont pas non plus les valeurs de la 58 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée majorité, mais bien des valeurs susceptibles de susciter un consensus dans l\u2019ensemble de la société.Une fois ceci établi, on pourra objecter que ce que Habermas identiie comme des valeurs universalisables sont en fait des valeurs propres aux sociétés occidentales, qui ne peuvent pas être imposées à d\u2019autres sociétés ni à de nouveaux arrivants qui, pour plusieurs, immigrent ici non par choix mais par nécessité.Cependant, cette question des valeurs universalisables reste une question angoissante, parce que c\u2019est vraiment à partir de ces valeurs que nous pouvons discuter et résoudre les conlits dans les sociétés modernes et que, sans ces valeurs, l\u2019idée même d\u2019une ouverture à l\u2019autre et de respect de la diférence, perd son sens. Car, au nom de quoi pouvons-nous respecter les diférences et les divergences si nous ne croyons pas à l\u2019égalité entre les peuples, par exemple, égalité qui devrait être reconnue comme une valeur universelle? Au nom de quoi devrions-nous accueillir ici les personnes réfugiées si nous n\u2019adhérons pas à des idéaux humanitaires ? J\u2019ajouterais aussi que ces idées sur les valeurs universelles, ou universalisables, n\u2019ont de sens que si l\u2019on considère l\u2019identité comme quelque chose de dynamique et la tradition et la culture comme étant toujours en changement.Autrement dit toute cette discussion n\u2019a de sens que si on considère l\u2019Autre, et si nous nous considérons nous- mêmes, comme des citoyens capables de porter un regard critique sur leur propre société et sur leur propre culture.Il faut aussi penser que l\u2019être humain est capable d\u2019interprétation, autrement dit, que chaque personne évolue continuellement et repense au quotidien ses propres valeurs et les valeurs de sa société. Enin, il faut voir chaque personne comme étant capable de sincérité dans son « bricolage identitaire » et dans cette recherche de démocratie et de reconnaissance de l\u2019autre.Je voudrais aussi ajouter que toute cette discussion sur les valeurs suppose aussi une hiérarchie entre des droits qu\u2019on pourrait appeler fondamentaux et d\u2019autres qui sont, je dirais, moins importants.C\u2019est pourquoi le débat actuel autour des signes religieux m\u2019apparaît souvent comme étant secondaire face à d\u2019autres objectifs plus larges.Personnellement, les questions que je me poserais touchent plutôt, par POSSIBLES Printemps 2019 59 exemple, à l\u2019interdiction de l\u2019excision, à l\u2019accessibilité à la contraception, à la défense du droit à l\u2019avortement, au respect et à la mise en œuvre du droit à l\u2019éducation, que ce soit en Occident ou bien dans les pays du Sud.J\u2019ajouterais aussi à ces priorités le respect de l\u2019orientation sexuelle et le respect des pratiques culturelles et des croyances religieuses.À ce moment-là, je me sens solidaire de tous les êtres humains, qui luttent pour ces droits, au Sud comme au Nord, sur la planète.Selon moi, tous les débats qui tournent autour de la laïcité ont un sens mais seulement si on les replace dans un cadre plus large de lutte pour les droits humains.À ce moment-là, nous pouvons lutter pour la laïcité, en considérant aussi que nous ne sommes pas les seuls, sur la planète, à lutter pour cette valeur. La question en efet, s\u2019est posée et se pose toujours, de façons diverses, dans plusieurs autres pays et elle ne peut se faire, à mon sens, que dans le respect des cultures diverses et du rythme de chacun des citoyens.De plus, elle ne doit exclure personne.Ce n\u2019est donc pas la majorité qui devrait imposer sa vision aux minorités, mais tous et toutes qui devraient se sentir concernés et interpellés dans le cadre d\u2019une discussion ouverte et respectueuse.Donc, la laïcité dans l\u2019espace public, oui, mais petit à petit.La religion prend une place centrale pour plusieurs personnes que nous accueillons ici, alors pourquoi ne pas se souvenir d\u2019un passé, pas très lointain, où les écoles québécoises étaient divisées entre commissions catholiques et protestantes? En efet, les commissions scolaires linguistiques datent de 2005 au Québec, alors que la France, que nous prenons souvent comme modèle lorsque nous parlons de laïcité, s\u2019est doté d\u2019une éducation laïque depuis 1904.Nous devons aussi nous souvenir que, dans un passé relativement récent, les élèves dont les parents préféraient l\u2019éducation morale aux cours de catéchèse étaient parfois appelés à se tourner les pouces dans le corridor au lieu de s\u2019intéresser aux questions de foi et de religion.Précisons aussi qu\u2019à peu près à la même époque, il arrivait souvent que les personnes immigrantes qui se considéraient comme laïques, et qui préféraient que leurs enfants ne reçoivent pas une éducation religieuse à l\u2019école, soient dirigées par la très québécoise Commission des Écoles 60 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Catholiques de Montréal vers les commissions scolaires protestantes et reçoivent, par conséquent, une éducation en anglais.Le même problème s\u2019est posé également pour les immigrants de langue française mais de religion autre que catholique, qui voulaient que leurs enfants reçoivent une éducation « neutre ».Étant donné le caractère fortement religieux de la CECM, ces personnes seront dirigées par les directions d\u2019école, ou se dirigerons elles-mêmes, vers les écoles protestantes, qui n\u2019accordent pas tellement d\u2019importance à l\u2019enseignement religieux et qui ont une politique de tolérance à l\u2019endroit des minorités religieuses (Andrade, M.S., 2007).Autrement dit, les Québécois ne sont pas devenus laïcs du jour au lendemain.Adolescente, j\u2019ai assisté moi-même à tout ce mouvement d\u2019évolution vers la laïcité alors que les prêtres et les sœurs qui m\u2019enseignaient passaient, allègrement pour certains et plus di cilement pour d\u2019autres, du voile à l\u2019habit civil et de la soutane au collet romain.Je me souviens aussi que quand nous militions, durant les années 1980, pour l\u2019avortement libre et gratuit ou pour l\u2019éducation sexuelle dans les écoles, c\u2019est à une opposition des parents catholiques que nous avions afaire. Nous avons donc tendance à oublier que ce chemin vers la laïcité ne s\u2019est efectué au Québec que petit à petit et, parfois, assez péniblement pour certaines personnes et que cette transition n\u2019est pas vraiment achevée dans plusieurs domaines de l\u2019espace public; la réticence à enlever le cruciix dans le Salon bleu de l\u2019Assemblée nationale n\u2019en est qu\u2019un exemple parmi tant d\u2019autres.Je me dis aussi, pour préciser encore plus ma pensée, que le chemin vers la laïcité a connu plusieurs avancées et plusieurs reculs et que l\u2019adéquation entre laïcité et culture québécoise n\u2019est pas aussi simple que monsieur Legault voudrait nous le faire croire actuellement.Autrement dit, nous demandons souvent aux personnes que nous accueillons ici d\u2019efectuer en très peu de temps un chemin que nous avons mis plus d\u2019un demi-siècle à parcourir.Par ailleurs, l\u2019adéquation que fait actuellement le gouvernement Legault entre l\u2019identité québécoise et l\u2019abolition des signes religieux pour les employés de l\u2019État est très mal posée, selon moi, parce que POSSIBLES Printemps 2019 61 la façon dont le débat est engagé nous indique plutôt qu\u2019avec cette façon de déinir l\u2019identité québécoise, nous nous éloignons de ces valeurs universelles, dont j\u2019ai parlé plus haut, pour nous replier vers une conception étriquée et plutôt étoufante de l\u2019identité. J\u2019ajouterais aussi qu\u2019une déinition plus large de ce qu\u2019est l\u2019identité québécoise est d\u2019autant plus urgente actuellement parce que ces fameuses valeurs universelles me semblent, à l\u2019heure des changements climatiques et de l\u2019accélération des mouvements migratoires, des valeurs nécessaires au vivre-ensemble dans des sociétés qui sont appelées à devenir de plus en plus pluriculturelles.Signalons également que le Québec, contrairement à ce que plusieurs croient, n\u2019accueille pas plus que sa part d\u2019immigrants, par comparaison avec les autres sociétés occidentales. En efet, même si les États-Unis sont maintenant de plus en plus fermés à l\u2019immigration, notre frontière avec ce pays n\u2019est pas aussi poreuse qu\u2019on le croit et plusieurs de ceux qui la franchissent, dans des conditions très di ciles à imaginer, risquent souvent de se faire reconduire à l\u2019aéroport le plus proche.D\u2019autre part, malgré toutes les di cultés que l\u2019immigration peut entraîner pour les « réfugiés de la mer », la Méditerranée se traverse moins di cilement que l\u2019océan Atlantique. Enin, le Québec, est vraiment sous-peuplé. Nous sommes seulement 8,4 millions sur un territoire très vaste et nous sommes, comparativement aux pays du Sud qui accueillent un nombre très élevé de personnes déplacées lors des conlits armés, un pays riche, qui a largement la capacité et les ressources économiques pour accueillir de nouveaux arrivants.D\u2019autre part, si nous arrivons, en tant que société, à présenter la laïcité dans l\u2019espace public comme une valeur universalisable et à en faire un objectif à moyen terme pour la société québécoise, la question de préserver le caractère francophone du Québec restera entière.Mais c\u2019est là un autre objectif, qui me semble assez diférent de celui de la laïcité, et qui peut se faire de façon tout à fait harmonieuse avec les personnes immigrantes que nous accueillons ici.Cet objectif a déjà été en partie atteint grâce à la loi 101 et il restera atteignable à condition que nous y mettions le temps et les moyens inanciers qui y sont nécessaires. 62 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Je terminerais donc cette rélexion en disant que je me sens toujours québécoise, aujourd\u2019hui plus que jamais, mais que je suis de plus en plus convaincue qu\u2019avec les années qui viennent, le Québec devrait s\u2019ouvrir de plus en plus à l\u2019immigration puisque, comme le disait Gilles Vigneault dans une entrevue récente à la radio de Radio-Canada, il y a de plus en plus de gens qui se cherchent une maison, à travers notre petite planète, et, croyez-moi, ajoutait-il, ce n\u2019est pas pour des vacances! Biographie Nadine Jammal est titulaire d\u2019un doctorat en sociologie.Elle enseigne les Rapports de genre et sociétés dans une perspective féministe et la Diversité culturelle à l\u2019Université du Québec en Outaouais.Elle a publié sa thèse de doctorat en 2015 sous le titre « Égales et diférentes? » aux Éditions Athéna.Références Andrade, M.S., 2007, La Commission des écoles catholiques de Montréal et l\u2019intégration des immigrants et des minorités ethniques à l\u2019école française de 1947 à 1977.Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 60, (4), p.455\u2013486.Habermas, J., 2003, The Theory of Communicative Action, Volume One, Reason and The Rationalisation of Society, Translated by Thomas McCarty, Boston, Beacon Press. POSSIBLES Printemps 2019 63 Migration et immigration : enjeux politiques contemporains Par Jean-Claude Roc De nos jours, la question de la migration et de l\u2019immigration fait partie des échiquiers politiques dans plusieurs sociétés.Le but de ce texte consiste à jeter un regard sur l\u2019appropriation de ces notions à des ins électoralistes par certains dirigeants politiques, de partis politiques, dans plusieurs pays européens, aux États-Unis et au Brésil et de présenter comment, au Québec, les partis politiques font de la question de l\u2019immigration un enjeu politique.Les causes actuelles de la migration et de l\u2019immigration clandestines Les mouvements migratoires ont toujours existé.Ils ne datent pas d\u2019hier, ils ont été développés par la colonisation sur une grande échelle par les Européens, qui ont envahi l\u2019Afrique et d\u2019autres régions du monde.Au cours de l\u2019histoire, les Occidentaux ont déini à leur manière les notions de migration et d\u2019immigration dans une grille typologique.Ils ont institué des lois contraignantes et sélectives qui pénalisent les ressortissants des pays les moins nantis.D\u2019où la migration et l\u2019immigration clandestines.Á l\u2019époque de la guerre froide, les gens fuyaient partout dans le monde, principalement pour échapper aux régimes répressifs, dictatoriaux.Présentement, la migration prend la forme d\u2019un exode massif avec les lux de migrants, ressortissants des pays d\u2019Afrique, du Moyen-Orient, d\u2019Asie et de l\u2019Amérique centrale, pour ne nommer que ceux-là.Les causes qui les poussent à migrer sont multiples : crises politiques, conlits armés, discrimination ethnique, conditions socio-économiques 64 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée alarmantes.Dans la plupart de ces pays, la majorité des gens vivent avec moins de 2 $ par jour.C\u2019est pour échapper à ces conditions de vie qu\u2019un grand nombre de ces migrants exposent la leur dans les eaux de la mer Méditerranéenne pour trouver refuge dans les pays où la vie leur parait plus facile.L\u2019exode migratoire auquel on assiste conirme les très grandes disparités entre le Nord richissime et le Sud appauvri, qui s\u2019expriment à travers les profondes inégalités engendrées par la mondialisation.La crise migratoire dont font état les pays du Nord est la conséquence des efets pervers de la mondialisation, en coinçant dans la pauvreté absolue la majorité de la population des pays du Sud.Au Nord comme au Sud, on instrumentalise les migrants et les immigrants Au lieu de comprendre la détresse de ces infortunés et de prendre des mesures favorables pour les accueillir, les politiciens de la droite et de l\u2019extrême-droite utilisent principalement et sans merci la question de la migration et de l\u2019immigration pour réveiller un certain fond de racisme et de xénophobie chez une partie de la population de leur pays, à des ins politiques.Nous pouvons citer, en premier lieu, le cas de Donald Trump, président des États-Unis.Il véhicule un discours associant les immigrants à toutes sortes de criminels qu\u2019on trouve dans son pays : violeurs, meurtriers, traiquants de drogue, etc. D\u2019où sa fascination à construire un mur pour empêcher ces gens du Mexique, de l\u2019Amérique centrale, qui fuient la pauvreté, la violence et la misère, pour trouver refuge sur le territoire étasunien.La construction de ce mur ou toute autre forme de répression migratoire symbolise la lutte anti-immigration pratiquée par Donald Trump pour satisfaire son électorat aux prochaines élections.Au Brésil, le président Jair Bolsonaro, au cours de sa campagne électorale, a tenu un discours très critique à l\u2019égard des immigrés et des minorités.Un discours marqué du sceau du racisme et de la xénophobie POSSIBLES Printemps 2019 65 adressé, en particulier, aux immigrés africains (Sénégalais, Guinéens, Nigérians, Angolais, Somaliens) qui, au cours de ces dernières années, ont atterri au Brésil par dizaines de milliers à la recherche d\u2019une nouvelle terre d\u2019accueil, à la suite des di cultés de plus en plus grandes liées à leur accès aux territoires européens1.Dans plusieurs pays d\u2019Europe, le discours anti-immigration occupe l\u2019espace politique.Au Danemark, le Parti du peuple danois emploie une rhétorique anti-immigration raciste et xénophobe d\u2019une rare ampleur.Il voit les immigrants comme un véritable danger pour la société danoise.Voici comment le député Per Dalgaard exprime la xénophobie de son parti envers les immigrants : « Ils sont éminemment criminels.Nous voulons notre bon vieux Danemark.Nous faisons tout ce que nous pouvons pour que ces sauvages, qu\u2019il est impossible d\u2019intégrer, soient renvoyés chez eux.Chez eux où règnent les conditions qu\u2019ils préfèrent : le chaos, le meurtre, le vol et l\u2019anarchie » (Blanc-Noël, 2016 : 327).Dans d\u2019autres pays européens, l\u2019extrême-droite se manifeste aussi.Prenons le cas de l\u2019Allemagne avec la montée néonazie.En France, le Rassemblement national, le parti dirigé par Marine Le Pen, a obtenu lors des élections présidentielles 34 % des votes, en mettant l\u2019accent sur la lutte anti-immigration.En Autriche, la coalition de la droite et de l\u2019extrême-droite arrive au pouvoir grâce, en partie, à son discours anti-immigration.En Italie, le discours anti-immigration a permis au parti d\u2019extrême-droite de Mattéo Salvini de former un gouvernement de coalition2.En Hongrie, le premier ministre conservateur Viktor Orban mène une politique anti-immigration autoritaire et répressive.En Pologne, le gouvernement ultraconservateur rejette le Pacte de l\u2019ONU sur les migrants et aiche une forte position anti-immigration3.1 Monde/Afrique/Politique, 10 octobre 2018, consultation en ligne.2 Sud-Ouest, 7 septembre 2018, consultation en ligne.3 Les Échos, 27 octobre 2018, consultation en ligne. 66 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée La situation au Québec Au Québec, les partis politiques ne mènent pas une lutte anti- immigration comme cela se passe un peu partout ailleurs, ni une politique migratoire axée sur la xénophobie et le racisme.Il reste que la question de l\u2019immigration façonne, ici aussi, le paysage politique de la société québécoise.Elle a été un enjeu politique lors de la dernière campagne électorale d\u2019octobre 2018.C\u2019est ainsi que les trois principaux partis politiques, le Parti libéral PLQ), le Parti québécois (PQ) et la Coalition Avenir Québec (CAQ), ont fait de l\u2019immigration l\u2019un de leurs enjeux électoraux Nous portons notre regard sur le projet de loi concernant l\u2019immigration et le test des valeurs mis de l\u2019avant par la CAQ.Dès son arrivée au pouvoir, elle dépose son projet de loi 9 sur l\u2019immigration et le test des valeurs.L\u2019ossature de ce projet de loi est la francisation des immigrants comme facteur d\u2019intégration.Il en va de l\u2019ordre culturel et social que l\u2019immigrant puisse communiquer dans la langue de la majorité de la société d\u2019accueil.À cet égard, il est tout à fait fondé que le gouvernement de la CAQ applique une politique d\u2019apprentissage du français aux immigrants qui n\u2019ont aucune connaissance de cette langue.Malgré l\u2019importance de cette politique de francisation des immigrants, elle pose une certaine interrogation, du fait que l\u2019apprentissage du français aboutit à un test de passage dont dépendrait le fait de rester au Québec.Le résultat de tout test est formel, soit la réussite ou l\u2019échec.Qu\u2019adviendra-t-il à ceux qui ne réussiront pas ce test de français, puisqu\u2019il s\u2019agit du passage obligé à l\u2019intégration et à l\u2019obtention du Certiicat de sélection du Québec? Dans un tel contexte, ceux qui réussiront ce test de français seront qualiiés pour demeurer au Québec, et ceux, qui, au bout de trois ans, n\u2019arriveront pas à le réussir, seraient- ils-renvoyés du Québec? Force est d\u2019admettre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un test d\u2019inclusion et d\u2019exclusion. POSSIBLES Printemps 2019 67 L\u2019autre volet de la politique d\u2019immigration du Québec renvoie à la question identitaire et à son corollaire, la laïcité.Lors des élections de 2012, le PQ mettait de l\u2019avant la charte des valeurs, comme instrument appelé à résoudre le problème de la laïcité.Aux dernières élections, en octobre 2018, il revendique l\u2019adoption d\u2019une loi visant à interdire le port des signes religieux pour les agents de l\u2019État en position d\u2019autorité.Le PLQ joue sur la neutralité de l\u2019État.Á Québec solidaire (QS), on n\u2019a pas encore de consensus sur la position à adopter face aux enjeux de la laïcité.En attendant la présentation de son projet de loi sur la laïcité, la CAQ va de l\u2019avant avec le projet de loi 9 sur les valeurs québécoises.Ce projet de loi vise l\u2019interdiction du port des signes religieux par toute personne en autorité : juges, policiers, gardiens de prison, enseignants du primaire et du secondaire.Femmes et communautés musulmanes Ce projet de loi sur les valeurs québécoises ne s\u2019adresse-t-il pas particulièrement à la communauté musulmane, dont les membres, principalement les femmes, portent des signes religieux visibles? Ce sont elles qui feront les frais de ce projet de loi, parce que ce sont elles qui portent le foulard, le niqab, le hijab, le tchador, qui sont à la fois des symboles culturels et religieux et ne pourront pas avoir accès aux emplois dans les services publics en cas de désobéissance à ce projet de loi.Mais, si les enseignants dans les écoles publiques primaires et secondaires sont frappés par l\u2019interdiction du port des signes religieux, il n\u2019en est pas de même pour ceux qui enseignent dans des écoles privées subventionnées.Écoutons là-dessus le premier ministre du Québec, François Legault : « Certaines écoles privées, quand on regarde la petite histoire, ont été gérées par des religieuses ou diférents groupes proches de certaines religions.Ce n\u2019est pas notre intention de les inclure au projet de loi » (Pilon-Larose, 2019).Si l\u2019on tient compte de ces considérations, on peut dire que la question de l\u2019interdiction de port de signes religieux aux enseignants est subjective et empreinte de partialité.Concernant ces écoles privées, plusieurs ont un ou des religieux dans leur conseil d\u2019administration ou au sein de leur 68 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée équipe de direction.Et comme l\u2019explique cette jeune étudiante : « Nous avons souvent dans nos classes des religieuses discrètes qui portent des croix ou des voiles » (Leroux, 1998 : 195).L\u2019égalité entre hommes et femmes évoquée par la CAQ et le PQ comme l\u2019une des dimensions de la laïcité ne devrait-elle pas s\u2019appliquer en premier lieu en termes économiques, sur le marché du travail, dans les professions; mais pas uniquement à des comportements vestimentaires que les partisans de cette laïcité considèrent comme des marques d\u2019oppression, de domination de l\u2019homme sur la femme et, que de l\u2019autre côté, on considère comme des valeurs culturelles et religieuses? En dehors d\u2019un compromis sur cet enjeu, le conlit sur cette question restera ouvert de manière récurrente.Une laïcité complexe Aujourd\u2019hui, la laïcité devient complexe avec « la montée de l\u2019individualisme, l\u2019afaiblissement des mécanismes traditionnels d\u2019intégration, l\u2019émergence des groupes sociaux issus de l\u2019immigration, devenus numériquement importants » (Tardif et Fachy, 2011 : 39).De plus, ils revendiquent la reconnaissance de droits culturels (ibid.).Les pays occidentaux ont du mal à vivre avec cette complexité et à trouver de nouveaux mécanismes conviviaux pour rendre la laïcité plus ouverte et moins conlictuelle. D\u2019où l\u2019application des mesures répressives, d\u2019intolérance et d\u2019exclusion exercées par des gouvernements de la droite et de l\u2019extrême-droite à l\u2019encontre des immigrants.Ils instrumentalisent la question de l\u2019immigration à des ins politiques.Conclusion Hier, le discours de la droite et de l\u2019extrême-droite, pour s\u2019imposer comme force politique, s\u2019articulait autour du communisme et du socialisme présentés comme des vilains méchants. Avec la in de la guerre froide, cette rhétorique ne tient plus.Et pour cause, ces formations politiques proitent de la crise migratoire, résultat du capitalisme le plus débridé de l\u2019Histoire, pour faire de l\u2019immigration leur cheval de bataille politique. POSSIBLES Printemps 2019 69 De plus, la faiblesse de la gauche socialiste à proposer des alternatives face à la mondialisation néolibérale crée un terrain propice à la droite et à l\u2019extrême-droite pour s\u2019airmer en tant que forces politiques face à l\u2019idéologie dominante, dont l\u2019une des caractéristiques est d\u2019être anti- immigration.Cependant, si, au Québec, l\u2019extrême-droite est absente du paysage politique, il n\u2019en demeure pas moins que la question de l\u2019immigration occupe un espace non négligeable dans les débats politiques, dont chaque parti cherche à soutirer proit.Biographie Jean-Claude Roc est docteur en sociologie, spécialiste de l\u2019analyse sociologique des mouvements sociaux et de l\u2019économie sociale.Intérêts de recherche : mondialisation et libre-échange.Il enseigne à l\u2019Université du Québec en Outaouais, à l\u2019Université d\u2019Ottawa et est professeur associé à l\u2019ISTÉAH (Institut des sciences et des technologies avancées d\u2019Haïti).Références Blanc-Noël, Nathalie, L\u2019extrême-droite en Europe, Bruxelles, Bruylant, 2011.Leroux, Georges, dans Champ multiculturel transactions interculturelles, Paris, L\u2019Harmattan, 1998.Pilon-Larose, Hugo, La Presse, 30 janvier 2019.Tardif, Jean et Joëlle Farchy, Les enjeux de la mondialisation culturelle, Paris, Le Bord de l\u2019eau, 2011. 70 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Journée internationale des droits des femmes POSSIBLES Printemps 2019 71 Comment Makwa l\u2019Ours nous enseigne la bienveillance Par Dolorès Contré Je m\u2019inspire régulièrement des récits de nos Aînés pour y puiser des enseignements que je peux transmettre à mon tour à mes étudiants en vue de leur faire comprendre le contenu des traditions spirituelles autochtones, un cours que je donne en tant qu\u2019enseignante à l\u2019Université de Montréal.Un récit m\u2019a récemment interpellée, l\u2019histoire des ours, racontée par une amie atikamekw de Manawan, Karine Échaquan, petite-ille du Grand-Père César Néwashish, qui la lui racontait étant enfant.Durant des temps immémoriaux habitait la famille des ours noirs au cœur des Forêts de l\u2019Est. Celle-ci vivait en harmonie dans la paix, la joie et l\u2019entraide mutuelle pour assurer leur survivance, éduquer les petits, se nourrir et hiberner.La communauté grandissait en nombre et s\u2019épanouissait si bien, que les membres décidèrent de tenir conseil.Après délibération, ils prirent la décision de se diviser en petits groupes de trois ain de peupler d\u2019autres territoires et de répandre ainsi leur mode de vie.Certains partirent vers le Nord.Au fur et à mesure que le groupe se dirigeait de plus en plus vers le Nord, il se rendait compte que l\u2019environnement changeait, il y avait moins d\u2019arbres et le vent se faisait plus froid.Graduellement la fourrure des ours se mit à pâlir, leurs membres à rallonger jusqu\u2019à ce qu\u2019ils arrivent à une contrée complètement couverte de neige.C\u2019est ainsi que leur fourrure devint toute blanche et plus épaisse.Un autre groupe de trois partit dans la direction du sud-Ouest, et comme la température devenait de plus en plus chaude, leurs fourrures 72 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée roussirent jusqu\u2019à ce qu\u2019elles deviennent brunes. Ain d\u2019être plus alertes pour la pêche, courir dans les prairies ou grimper les montagnes, leurs membres s\u2019allongèrent aussi.Quant aux ours noirs, ils demeurèrent au centre du pays comme Gardiens de la Terre-Mère.Ainsi toutes les familles des ours sont issues de la même origine, qu\u2019elles soient blanches, noires, rousses ou brunes.Les ours sont considérés comme nos demi-frères ainsi, nous leur devons respect pour toute leur médecine, leurs connaissances et savoir-faire comme modèles de survivance.Coup d\u2019œil rapide sur les concepts, les valeurs et le comportement des peuples autochtones Cette histoire me fait grandement réléchir, car une des valeurs les plus importantes chez les peuples autochtones, est celle de l\u2019adaptabilité.Nos ancêtres ont voulu continuer de nous transmettre et de nous faire comprendre cette grande valeur dont découlent toutes les autres, à travers le récit de cette histoire.La capacité d\u2019adaptabilité permettait de développer un mode de vie autosuisant empreint de coutumes culturelles qui motivaient et dictaient notre conduite autant sur le plan individuel, familial que collectif.La perception des puissances du Grand Mystère (Kije-Manito), petites ou grandes, qui entouraient le monde et en faisaient partie et grâce à laquelle l\u2019Univers, la Terre ou la Création fonctionne, a construit une vision du monde unique en interrelation où chaque être vivant du plus petit au plus grand, contribue au maintien du Cercle de vie (Pimadiziwin).Tout ce qui a été placé pour l\u2019Anishinaabeh (autochtone) sur Terre contribue à son bien-être, à son évolution et à sa croissance.Ainsi, toute forme de vie mérite respect.Au cours des milliers d\u2019années où les hommes et les femmes ont vécu en groupes, une question s\u2019est toujours posée : « Comment doit-on traiter les autres? » Ain de maintenir la vie humaine, les familles claniques ou les groupes autochtones ont compris que la meilleure attitude à adopter est celle du partage des ressources, des produits de chasse, de pêche, de cueillette et de pratiques médicinales.Nul ne pouvait laisser un membre dans la misère, blessé, sans nourriture ni ressources.L\u2019entraide et le sens communautaire ont permis de maintenir la cohésion du groupe, la bonne POSSIBLES Printemps 2019 73 entente, l\u2019harmonie et un certain sens de la justice basée sur le respect et la réciprocité.Cette bonne entente s\u2019est établie par la mise en place de rapports d\u2019alliance non seulement entre les humains, mais aussi entre tous les êtres vivants de la nature, ainsi qu\u2019avec le monde des puissances spirituelles.L\u2019entraide et le partage, la générosité et la bienveillance font partie des qualités que nous mettons de l\u2019avant pour éduquer nos jeunes à développer le sens des responsabilités communautaires dans un esprit d\u2019égalité, ain s\u2019assurer notre subsistance en symbiose avec le territoire.La plupart des membres d\u2019une famille clanique ou d\u2019un groupe autochtone adoptent le même comporte ment culturel à l\u2019égard d\u2019actes jugés importants en rapport avec des notions telles que le Grand Mystère qui veille sur nous, la conscience de soi, la conscience des autres et de l\u2019univers.Les idées et les croyances qui se construisent autour de ces quatre grands thèmes essentiels déterminent les attitudes et les comportements adéquats ou inadéquats.Certains actes étaient répréhensibles et d\u2019autres irréprochables, dignes de coniance. Les actes dignes de louanges étaient motivés par le désir de gratitude, un peu comme sous la forme d\u2019une méditation ou d\u2019une prière intégrée à la vie quotidienne.Il arrive parfois que certains actes soient plus di ciles que d\u2019autres à accomplir.C\u2019est par des actes de bravoure commis de manière désintéressée par des hommes et des femmes, c\u2019est-dire en toute liberté, non obligatoire ou forcée, conséquemment, non mue par une autre motivation que celle d\u2019agir pour aider, que se gagnent la coniance et l\u2019estime de la famille et du peuple.La bienveillance, la générosité et le sens du partage sont garants de ce prestige social.En résumé, la conscience de soi était mue par une grande ierté d\u2019être, sachant que nous pouvions commettre aussi des actes de bravoure.La conscience des autres était motivée par le concept de partage et d\u2019entraide faisant du groupe autochtone, un peuple collectivement fort.Et l\u2019univers (Terre, ciel, étoiles, arbres, atmosphère, eaux, oiseaux, animaux, etc.) était perçu comme un tout dont tous les êtres et éléments vivants en mouvement sont interreliés, car ils proviennent tous de la 74 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée même source du Grand Mystère, bienfaisant et miséricordieux.Toute vie est par conséquent considérée comme sacrée, donc vénérée.En déinitive, les peuples autochtones du continent de la Grande Tortue (l\u2019Amérique), dont l\u2019existence dépasse 40 000 ans selon les dernières découvertes archéologiques, n\u2019auraient jamais pu survivre aussi longtemps, s\u2019ils n\u2019avaient possédé une aussi bonne échelle de valeurs, et cela, malgré les changements rapides qui surviendront durant la Période des Contacts (dès 1500 avec les Européens).Un peu d\u2019histoire\u2026 conlits de valeurs Lorsque les Wentigoshik (Européens) sont venus de l\u2019autre côté de l\u2019océan, ils ont été traités avec bienveillance.Leur système de croyances et de valeurs était à l\u2019époque diamétralement opposé au nôtre.Leurs discours professés ne correspondaient pas toujours à leurs actes, car les intentions et les motivations diféraient. Qu\u2019il y avait-il de si diférent? Aujourd\u2019hui, je serais en mesure d\u2019y apporter un éclairage en airmant sans me tromper que nos nations valorisaient la ierté d\u2019être par leur culture et leur grand sens d\u2019adaptabilité tandis que la leur était obsédée par l\u2019avoir et le gain, à tout prix, au risque de briser les alliances basées sur des relations amicales, l\u2019harmonie ou la bonne entente entre peuples, pour inalement perdre tout climat de coniance si important dans les relations socio-économiques qui menacent le vivre ensemble.J\u2019ai plusieurs fois entendu des commentaires analogues de familles indiennes et asiatiques venues du Moyen-Orient ou d\u2019Afrique qui immigrent au Canada.Ils se rendent compte à quel point les gens sont matérialistes, autrement dit orientés sur l\u2019avoir et la consommation de biens matériels sans se soucier de l\u2019édiication de leur être. Malheureusement ce poison issu du matérialisme, devient la valeur la plus importante pour donner justement de la valeur à un individu.Plus on possède le rêve américain et moins on se soucie de la valeur qui se mesure aux actes de bravoure et de respect.Comment une famille autochtone vivant en dessous du seuil de pauvreté peut-elle entrer en compétition ain de devenir aussi importante aux yeux d\u2019une famille canadienne, si justement sa légitimité et sa ierté reposent sur le partage et la générosité? POSSIBLES Printemps 2019 75 Ainsi s\u2019afrontent deux paradigmes de valeurs opposées. Les conlits et les frustrations dans les rapports humains se complexiient sans pouvoir se résoudre.Le multiculturalisme continue d\u2019entretenir le paradigme matérialiste dominant basé sur l\u2019avoir et le gain, puisqu\u2019il maintient un projet d\u2019assimilation des mentalités auquel sont assujettis les nations autochtones tout comme les immigrants.Comment dans un tel contexte de société matérialiste peut-on construire des rapports de réciprocité basés sur le respect, le partage ou l\u2019égalité? Comment mettre en place un cercle de partage ain de créer des ponts entre des peuples ayant des valeurs culturelles opposées?Une coutume protocolaire autochtone Chez nous, lorsque deux personnes se rencontrent pour la première fois, il est d\u2019usage de se présenter avec ierté en se déinissant dans son « qui suis-je » et « d\u2019où je viens » par rapport au Cercle de vie.Il est de bon usage de se nommer et de mentionner si possible, sa famille clanique, son lieu de naissance et sa région d\u2019habitation.Les liens d\u2019amitié et de coniance ne peuvent se tisser sans tenir compte de ces présentations d\u2019usage.Regard psychosocial sur les enjeux des rapports interculturels Si nous étudions ceci d\u2019un point de vue psychosociologique, nous pourrions airmer que ces étapes préliminaires permettent de correspondre à trois besoins fondamentaux chez tout être humain.Ainsi elles doivent se vivre dans le partage et la réciprocité.Le premier besoin est l\u2019acceptation de soi par l\u2019étape d\u2019airmation de notre identité personnelle et interrelationnelle avec la famille et l\u2019environnement.Le deuxième, est l\u2019acceptation par les autres tels que nous sommes et tels que nous voulons être perçus par les autres. Ceci se fait en relétant l\u2019image que nous avons de nous-mêmes et en la faisant accepter par les autres, et réciproquement en acceptant les autres tels qu\u2019ils sont et de la manière qu\u2019ils veulent être perçus et acceptés, sans jugement, mais dans une ouverture de cœur et d\u2019esprit. Si l\u2019identité de la personne n\u2019est pas clairement énoncée, airmée ou est mal perçue ou acceptée par un 76 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée groupe, il ne peut y avoir de véritable échange basé sur la coniance et l\u2019amitié. Un rapport de méiance s\u2019installe plutôt et la bonne entente est alors di cile à établir dans une société.Le troisième besoin est un peu plus complexe et il s\u2019agit du travail de toute une vie, car il s\u2019agit de l\u2019accomplissement de soi qui se réalise habituellement dans l\u2019interrelation avec les autres, la famille, le clan et la communauté, en rapport avec le ou les lieux de naissance et/ou d\u2019appartenance dans le Cercle de vie.C\u2019est à travers des actes maintenus dans des rapports harmonieux, que le travail ou les tâches s\u2019accomplissent pour assurer le bien-être de la famille, de la communauté et de la société.Donc, si nous voulons réaliser des projets avec des personnes d\u2019origine autochtone, il faut d\u2019abord passer par la coutume protocolaire qui consiste à établir clairement et avec honnêteté les présentations d\u2019usage.Et retenir le fait que dans la société autochtone, réaliser l\u2019harmonie en vue de maintenir la cohésion sociale est l\u2019acte le plus important qu\u2019il soit d\u2019accomplir, avant toute proposition de projet.De manière générale dans la société dominante québécoise, ces coutumes ne sont pas toujours respectées, car bon nombre de personnes, groupes ou organismes sollicitent notre collaboration à un projet sans passer par l\u2019observation de cette coutume protocolaire.Lorsque les deux étapes préliminaires ne sont pas clairement établies, nous pouvons nous sentir ofusqués pour plusieurs raisons. Cela peut vouloir dire selon nos interprétations que « je ne suis pas suisamment important pour que l\u2019on me reconnaisse tel que je suis, » ou que « les gens sont uniquement intéressés à obtenir quelque chose de moi lorsque cela fait leur afaire », donc encore une fois, axé sur quelque chose que « l\u2019on veut de moi et non pour ce que je suis véritablement » ou il y a « anguille sous roche », « il a une intention derrière la tête », on essaie de nous « faire passer un sapin », « on nous ment », on « nous utilise », « on ne nous consulte pas durant le processus décisionnel et on nous place que devant le fait accompli », « on nous tord le bras », « on accepte pour faire plaisir ou parce qu\u2019on n\u2019a plus le choix », etc.En bref, rien qui rehausse l\u2019image, l\u2019estime ou la coniance en soi et tout pour anéantir la ierté d\u2019un être POSSIBLES Printemps 2019 77 déjà fragilisé par d\u2019autres expériences traumatisantes telles que la perte territoriale et le souvenir des expériences vécues au pensionnat indien gouvernemental.Au bout du compte, pour ne pas décevoir, par souci de collaboration sociale et du désir d\u2019aussi faire notre part ou pour ne pas se sentir exclus, nous acceptons tout de même les propositions tout en entretenant l\u2019espoir qu\u2019à la longue les rapports s\u2019amélioreront dans la bienveillance, l\u2019égalité et la réciprocité.En usant de patience et de persévérance, nous nous avançons dans ce type de relation, en espérant le changement qui au bout du compte, devient décevant. Pourquoi? Simplement, parce que plus nous nous éloignons des objectifs du départ et des besoins premiers, moins les relations de rapport dominant/dominé sont vécues de manière valorisante et satisfaisante, pour soi, à travers les autres ou dans des projets de vie.Et c\u2019est cela que nous appelons négociations, orientées sur le gain chacun de son côté.Tous ces sentiments, je les ai maintes fois ressentis et entendus de la bouche de mes congénères.Beaucoup d\u2019interprétations de ce genre sont source de déception, deviennent l\u2019origine de frustrations et dégénèrent en conlits de valeurs interculturelles.Il faut aussi souligner les eforts et les échanges de part et d\u2019autre qui, au il des siècles, ont réduit les diférences de modes de vie par des changements de méthodes dans la façon d\u2019adapter des savoirs technologiques permettant de faciliter la survivance matérielle.Les Autochtones étant d\u2019esprit pratique ont vite adopté des moyens plus commodes parce qu\u2019ils facilitaient l\u2019exécution d\u2019actes importants (p.ex.le fusil, au lieu d\u2019arc et de lèches pour la chasse ou se protéger). Car plus les gens vivent rapprochés des uns et des autres, plus ils sont à même de comparer leur mode de vie et leurs façons d\u2019agir, de les emprunter et de les imiter.Le rythme des contacts et d\u2019idées nouvelles s\u2019est accéléré pour efectuer des changements culturels. Dans ce chevauchement, le changement s\u2019efectue donc au niveau comportemental, forcé par l\u2019envahissement d\u2019un entourage qui domine les règles économiques et politiques de la société. 78 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Mais qu\u2019en est-il des valeurs autochtones (entraide et partage) transmises de génération en génération, demeurant les motivations cachées ou raisons d\u2019agir pour subvenir aux besoins physiques et psychiques et, qui proviennent aussi d\u2019une vision universelle? Comment les appliquer consciemment dans un nouveau cadre de vie, de manière bienveillante et en toute liberté de choix?La pratique du dialogue interculturel Laissez-moi vous résumer un peu mon expérience de la pratique du dialogue interculturel dans un contexte d\u2019adaptation des valeurs autochtones.Dans mes groupes, que cela soit en classe à l\u2019Université de Montréal, ou lors de formations auprès d\u2019enseignants et de spécialistes en éducation ou lors d\u2019ateliers dans les milieux communautaires, je mets toujours un Cercle de partage en place.L\u2019apprentissage se fait avec des personnes de diverses origines culturelles et religieuses, provenant de diférentes disciplines et domaines professionnels. À l\u2019intérieur de cet espace de rencontre, je propose une approche en éthique communicationnelle, basée sur les valeurs primordiales autochtones.La première coutume protocolaire que j\u2019introduis et que nous appelons communément « se passer le bâton de la parole », pour accueillir les participants-tes, est celle d\u2019apprendre à se présenter au groupe dans son « qui suis-je » et « d\u2019où je viens ».Comment parler de soi sans se confondre avec des rôles, partager ce qui semble le plus important sur son histoire avec franchise et honnêteté et de la manière dont j\u2019aimerais être perçue par les autres ain de me faire accepter tel que je suis.Cela demande du courage que d\u2019apprendre à s\u2019airmer sans masque ni barrière et dans la réciprocité. Certaines personnes parlent peu, ne savent pas trop comment, sont timides ou ne s\u2019ouvrent pas suisamment, d\u2019autres bavardent trop et n\u2019arrivent pas à communiquer l\u2019essentiel.L\u2019art de la communication et les habiletés transversales se développent peu à peu au fur et à mesure que les participants-tes comprennent les règles d\u2019éthique basées sur l\u2019ouverture de cœur et d\u2019esprit, sans jugement aucun, mais dans la bienveillance ain d\u2019apprendre à se connaître et à se comprendre par le ressenti « je me sens\u2026 » Ensuite, nous partageons des idées tout en cheminant ensemble POSSIBLES Printemps 2019 79 dans l\u2019appréhension et l\u2019approfondissement d\u2019une nouvelle notion dans son contexte holistique, en vue de déconstruire et de reconstruire, voire, coconstruire un savoir.J\u2019observe les changements qui s\u2019opèrent graduellement.La compétition fait place à la collaboration, la méiance se transforme en coniance et les rapports d\u2019inimitié et les incompatibilités du départ marquées par les diférentes croyances et de points de vue, graduellement se vivent plutôt dans le respect et l\u2019acceptation de la diversité (et non de la diférence!). Tout cela pour réaliser que nous venons tous de la même famille, comme dans l\u2019histoire des ours habitant plusieurs directions.Des liens d\u2019amitié et de solidarité se construisent dans le Cercle d\u2019apprentissage qui se transforme en un Cercle d\u2019Unité et de Paix ain de bâtir quelque chose ensemble.Une de mes étudiantes d\u2019origine musulmane airmait que dans ce « Cercle de partage où nous sommes tous égaux, on se rend compte que l\u2019autre c\u2019est moi, qu\u2019il fait partie de moi et que je fais partie de lui».C\u2019est la rencontre de notre humanité puisque les trois besoins fondamentaux pour être heureux et assurer le bien-être des siens, de sa famille et de sa communauté, peuvent être entendus et on peut y répondre dans l\u2019accomplissement de ce que nous sommes en interrelation dans notre parcours du Cercle de Vie.De l\u2019interculturel à la reliance transculturelle Nous pouvons airmer que les cultures autochtones, bien qu\u2019elles soient très variées, ont en commun, le sens du lien, celui de la reliance et de l\u2019interdépendance de toutes choses dans l\u2019univers. À la diférence des cultures euro-américaines et canadienne, marquées par un mode de pensée plus analytique qui a tendance à découper, disséquer, abstraire ou extraire même, un élément de son contexte et de sa réalité faisant du phénomène ou de l\u2019expérience humaine entière, un simple objet d\u2019étude.Les cultures autochtones ne séparent pas le corps de l\u2019esprit, l\u2019individu et le collectif, l\u2019imaginaire et le rationnel ou l\u2019humain des êtres visibles et invisibles. 80 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Un de mes objectifs inter-paradigmatiques au dialogue en éducation, en intervention transculturelle ou environnementale est de faire valoir autant les méthodologies ancestrales autochtones intégrées aux valeurs de la Terre-Mère que celles empiriques encore en vigueur dans les milieux académiques, technologiques et scientiiques.L\u2019application de méthodes croisées peut permettre un enrichissement non seulement dans les domaines de la recherche, mais aussi de résoudre les problèmes mondiaux que nous connaissons actuellement.« C\u2019est pourtant dans l\u2019expérience immédiate, voulue ou subie, que s\u2019inventent le plus souvent les voies innovantes et alternatives.» (Galvani, 2013).« Une pédagogie par symboles » Cette manière de faire autochtone n\u2019est pas enseignée de manière didactique, mais plutôt transmise par l\u2019exemple, ampliiée par une méthode qui allie les récits et les symboles artistiques.Il s\u2019agit d\u2019un espace d\u2019expression libre qui permet d\u2019y associer la métaphore en une pratique eicace.En tant qu\u2019artiste conteuse et pédagogue d\u2019origine anishinaabeh, j\u2019ai développé depuis les trente dernières années une approche de médiation dans des contextes interculturels et interdisciplinaires. Je l\u2019ai qualiiée de « Pédagogie par symboles », car elle associe les récits fondateurs au langage symbolique qui témoignent de nos cosmovisions et des valeurs qui en découlent.Que cela soit dans mon rôle d\u2019enseignante à l\u2019Université de Montréal ou comme formatrice sociocommunautaire du Cercle d\u2019apprentissage Docomig, j\u2019introduis une méthode phénoménologique de rélexion des savoirs et des savoir-faire en lien avec l\u2019histoire, les cultures, les coutumes et les rituels autochtones.Grâce à une expérience d\u2019immersion culturelle, j\u2019incite les participants-tes à renouer avec leurs racines identitaires et leur propre ressenti par rapport au thème à explorer en les plaçant dans un nouveau rapport au monde. POSSIBLES Printemps 2019 81 Une multitude d\u2019exercices d\u2019expression artistique issue du langage symbolique autochtone et universel (p.ex.des pictogrammes) sont proposés ain de laisser émerger des zones inconscientes riches en savoirs internes.La création de nouveaux symboles extériorisés tel un miroir permet de conscientiser ses intentions et ses objectifs, ses préoccupations et même d\u2019entrevoir des solutions.Un dernier exercice d\u2019herméneutique instaurative renforce les moyens de communication par le dialogue « inter» entre les participants-tes qui racontent leur vision du monde par le symbole.(Contré-Migwans, 2013, chapitre 6).« Cette expérience de la rencontre avec soi et les autres est investie dans une pratique dont la théorisation devient un savoir expérimenté, connu et partagé, qui peut être transmissible d\u2019une génération à une autre.» (Contré-Migwans, 2013, p179-180).Peu à peu, la conscience corporelle et spirituelle s\u2019éveille à travers des exercices perceptivo-sensoriels en entretenant les liens d\u2019un dialogue « inter » par le récit et le symbole, de sorte que l\u2019être humain puisse retrouver sa voie intuitive et créatrice, au lieu de rechercher des solutions à l\u2019extérieur de lui-même. Il peut ainsi relever les déis qui l\u2019attendent et être mieux outillé pour apprendre à s\u2019adapter à de nouveaux environnements.Après avoir écrit un livre sur l\u2019étude de ma pratique, j\u2019ai conçu pour le milieu de l\u2019éducation et de la recherche un cofret pédagogique et médiatique, intitulé : Traditions spirituelles autochtones racontées en symboles. À titre d\u2019exemple, voici un extrait tiré du cofret : Récit de la cosmovision autochtone racontée en symboles - i.Introduction à l\u2019histoire du cercle et de la roue médicinale autochtone. 82 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Interprétation de l\u2019œuvre AKI (le Monde, la Terre) par l\u2019artiste Docomig : AKI - le monde - La Terre Nord - Air - Hiver - Bison Blanc - Sagesse - Facultés mentales Sud - Terre - Été - Souris Rouge ou Verte - Innocence - Émotions - Afectif - Social Ouest - Eau Automne Ours Noir Introspection Soleil couchant Physique Mort Est - Feu Printemps Aigle Doré Illumination Lever du soleil Spirituel Renaissance Broderie de piquants de porc-épic sur papier matière et écorce de bouleau, 2016, Docomig.Oeuvre originale exprimant la bonne entente, la communication harmonieuse et l\u2019interdépendance entre les êtres vivants de la Création. POSSIBLES Printemps 2019 83 Les Gardiens des Portes des 4 directions peuvent varier chez les peuples autochtones de l'Amérique du Nord et du Sud selon leurs référents géoculturels.Cette version anishinaabeh associe l\u2019Est à l\u2019Aigle et au pouvoir de l\u2019illumination, le Sud à la Souris et à l\u2019innocence, l\u2019Ouest à l\u2019Ours et au pouvoir d\u2019introspection et le Nord au Bison Blanc et à la sagesse.Ainsi les diverses interprétations symboliques et l'ordre des couleurs peuvent se déplacer dans le Cercle de Vie, selon les récits anciens auxquels ils sont attribués, empreints de leçons de vie et d'enseignements que l'on veut bien transmettre. Ils ont pour but de faire réléchir aux méthodes de développement du potentiel humain et de la collectivité dans son ensemble, d'assurer le bien-être en jetant les bases d'un système organisationnel communautaire permettant l'utilisation et la répartition des ressources de manière équitable.Chaque être humain naît à un endroit spéciique du Cercle de Vie, de sorte que, naturellement par ainité avec les éléments, il reçoit certains traits de caractère et des dons en accord avec la direction dans laquelle il se trouve.Ainsi, durant toute sa vie, lorsqu\u2019il prend conscience du monde circulaire et de la vision du cosmos dans lequel il grandit, se développe et se perfectionne, il comprend qu\u2019il se déplace dans le Cercle de Vie ain d\u2019explorer et d\u2019expérimenter les diverses possibilités que lui ofrent les dons des autres directions.Le but est de développer son plein potentiel qui consiste à vivre de manière holistique en recherchant constamment l\u2019équilibre en interrelation avec tous les éléments de la Création auquel il fait partie.Autrement, si l\u2019être humain reste au même endroit toute sa vie, un cercle vicieux risque de se créer, car il répète les mêmes comportements et erreurs sans rien en apprendre.Par exemple, s\u2019il développe trop ses capacités physiques sans tenir compte du monde spirituel, il tombera dans le matérialisme, avide des valeurs de l\u2019argent et toujours à la recherche d\u2019une surconsommation ain de combler son vide intérieur, au lieu de cultiver l\u2019amour inconditionnel.En l\u2019occurrence, le pouvoir d\u2019introspection, grâce à l\u2019Ours qui peut l\u2019accompagner dans ce travail, lui fera réaliser qu\u2019il peut rechercher 84 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée l\u2019équilibre dans la polarité.Cependant, s\u2019il demeure trop dans un monde spirituel sans jamais ancrer son expérience humaine de manière à concrétiser ses idées et ses projets en relation avec les autres, il développe des croyances superstitieuses, se construit des illusions, des idéologies ou des constructions mentales sans fondement avec la réalité.De même la Souris, trop aux prises avec ses propres émotions ou ses passions, ne peut apprendre à gérer ses forces intérieures si elle n\u2019a pas la faculté de s\u2019envoler pour établir une certaine distanciation.Grâce au don de l\u2019Aigle, qui lui permettrait de prendre du recul, elle pourrait mieux appréhender la situation dans laquelle elle se trouve et ainsi acquérir la sagesse du Bison, à la suite de la compréhension de son expérience.La rélexion qui en découle est réinvestie dans l\u2019apprentissage de sa construction identitaire assurant le plein développement et la réalisation de sa complétude.Le développement du potentiel humain se vit dans un mouvement cyclique spiralé.L'humain recherche, dès sa naissance, l\u2019intégrité et l\u2019harmonisation de ses forces intérieures, souvent en polarité.Pour croître et uniier ses composantes, il a besoin de nourriture et de la protection des Gardiens des Portes des 4 directions ainsi que des dons et des pouvoirs des 4 éléments.Au fur et à mesure qu'il voyage dans le Cercle de la Vie et expérimente ses forces spirituelles, physiques, émotionnelles et intellectuelles, sa compréhension s'élargit, dans un mouvement de va-et-vient de la connaissance de soi à l'Univers, et il découvre aussi que l'autre est en lui, que le Tout fait partie de lui et lui du Tout.La pensée, les intentions et les émotions vibratoires qu'il émet ainsi que les gestes qu'il pose ont des conséquences directes ou parfois indirectes, puisque tout est relié dans le Cercle de Vie.De l'innocence à la responsabilisation en passant par l'initiation de la maîtrise de ses forces, il chemine jusqu'à sa complétude dans le but de réaliser son destin et celui de l'humanité.L'éveil de sa conscience le place dans des positions diférentes dans le Cercle, selon ce qu'il a à comprendre et à accomplir.Ainsi il peut visiter plusieurs fois les directions, séjourner dans l\u2019une plutôt que dans l\u2019autre, approfondir les enseignements et les mettre en pratique.Il n'y a pas de limite puisqu'il s'agit d'un Cercle sans POSSIBLES Printemps 2019 85 in. Selon les prophéties, le grand dessein de l'humanité actuellement consiste à réunir tous les Peuples de la Terre, venus des 4 racines de l'Arbre de Vie, pour ne former qu'une seule âme.L'humain qui suit les enseignements des 4 directions contribue ainsi à la réalisation de cette œuvre, il collabore à la mise en place du Grand Cercle de l'Humanité au centre duquel l'Arbre de Paix sera planté sur la montagne la plus élevée de la Terre, pour reprendre la métaphore de Kondiaronk, grand chef huron-wendat, lors du traité de la Grande Paix de Montréal, signé en 1701.Conclusion J\u2019en aurais beaucoup à dire et à partager sur ma compréhension de l\u2019interculturalisme.Mais pour conclure, j\u2019avancerais que c\u2019est dans le développement d\u2019une attitude d\u2019ouverture de cœur et d\u2019esprit que le dialogue transculturel - dans ce sens qu\u2019il réfère à une pluralité de niveaux de réalité dans le partage des perspectives interculturelles - que l\u2019humanité pourra apprendre à mieux s\u2019adapter aux nouveaux déis environnementaux.Grâce à une attitude basée sur la bienveillance les uns envers les autres et l\u2019acceptation d\u2019une histoire humaine commune, à l\u2019instar de nos demi-frères les ours, nous pouvons travailler dans des projets communs.Nous pouvons réaliser le grand dessein de l\u2019humanité à la condition que certaines valeurs autochtones et humanistes (énumérées à maintes reprises dans ce texte) soient respectées comme pierre d\u2019assise à la co- construction du Cercle de l\u2019Unité.Il est important de reconnaître qu\u2019il existe diférentes voies scientiiques, spirituelles ou issues de traditions orales pour appréhender le monde et produire une mine de savoirs ain de le comprendre mais aussi que ces paradigmes peuvent se complémenter par des méthodologies croisées, permettant de produire une connaissance plus juste et sage, autrement dit, mieux adaptée aux réalités présentes.La démarche d\u2019une « pédagogie par symboles » n\u2019est qu\u2019un exemple démontrant le pouvoir de la créativité permettant de construire des 86 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée ponts et de créer des rapprochements entre les peuples.Cette démarche phénoménologique sollicite une prise de conscience au monde sensible, comme en témoigne notamment l\u2019oeuvre Aki par l\u2019expression d\u2019un monde d\u2019apparentement en interrelation.Kije-Migwetch! Biographie Dolorès Contré, est artiste conteuse et pédagogue d\u2019origine anishinaabeh, est enseignante au programme d'études religieuses de la FAS de l'UdM.Elle partage ici le fruit de son labeur dans des contextes interculturels et interdisciplinaires à travers la conception de son nouveau cofret pédagogique et médiatique « Traditions spirituelles autochtones racontées en symboles.» Références Bryde, John F.1971.Psychologie amérindienne, édition expérimentale avec la permission de l\u2019auteur.Département d\u2019orientation et de psychologie éducative.Faculté de Pédagogie, Université du Dakota du Sud.Publié par l\u2019Institut des Études indiennes de l\u2019Université du Dakota du Sud, Vermillion, Dakota du Sud, 263 pages.Catalogue de la Bibliothèque du Congrès.Carte Np.72-169122.Tout droit réservé.Contré-Migwans, Dolorès (2013).Une pédagogie de la spiritualité amérindienne, NAA-KAA-NAH-GAY-WIN, Éditions L'Harmattan, collection Écologie & Formation, Paris, 219 pages.Citations : Pascal Galvani, postface, Écologiser la formation : un enjeu planétaire.P 183.Chapitre 6, Méthode heuristique dans l\u2019interprétation des ekinamadiwin par le symbole.P 167 à 176.Conclusion p.179-180.Sites Web Cercle d\u2019apprentissage Docomig : https://docomig.wordpress.com/ DocomigYou Tube \u2013 section UdM_Traditions Spirituelles Autochtones, 6 vidéos https://www.youtube.com/ playlist?list=PLMRIFXvL67yjAzgCWHObN83Dgvj6S8MeQ POSSIBLES Printemps 2019 87 Disponible à la boutique en ligne Le 4673 : https://tinyurl.com/y9995lv7 Et dans cette clé, savez-vous ce qu\u2019il y a?Il y a un COFFRET_DCM (Pédagogie par symboles) En 4 volets Nord-Sud-Est-Ouest 37 dossiers 252 ichiers Environ 3 000 pages et 16 vidéos, jeux et plus POSSIBLES Printemps 2019 89 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Partie II Vivre ensemble, concrètement 90 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Les identités culturelles des migrants climatiques dans une perspective de gestion de la diversité culturelle Par Anouk Brisebois Les changements climatiques représentent un enjeu de taille pour l\u2019avenir de la planète et de ses sociétés.Les migrations seront un des déis auxquels elles devront faire face. Selon un article publié en janvier 2011 par l\u2019Association américaine pour le progrès de la science, il y aura plus de 50 millions de migrants environnementaux d\u2019ici 2020 (Black and al.2011, 3).Il est alors possible de se poser la question suivante: en quoi les pays d\u2019accueil afectent l\u2019identité des migrants climatiques, du point de vue de leur attachement au lieu d\u2019origine, de leur culture et de la gestion de la diversité culturelle? Ain de tenter de répondre à la question, le présent travail fera le lien entre les changements climatiques, les migrations, ainsi que leurs impacts sur l\u2019identité des migrants climatiques.Nous étudierons pour cela les migrations forcées, l\u2019assimilation et l\u2019intégration des populations des îles et atolls du Paciique en Australie. Cette étude de cas est pertinente puisque les populations de ces îles et atolls seront confrontées à « la perte possible de cultures entières » en raison des changements climatiques, selon l\u2019ancien président du GIEC, Robert Watson (Barnett et Adger, 2003, 326). Finalement, cet article proposera des pistes de rélexions et de réponses à cette question de recherche.Mise en contexte Les changements climatiques et leurs efets Il est impossible aujourd\u2019hui de lire les journaux ou de regarder les nouvelles sans tomber sur des événements liés de près ou de loin aux changements climatiques.Ceux-ci sont de plus en plus fréquents, intenses et complexes, et sont souvent liés à l\u2019augmentation des POSSIBLES Printemps 2019 91 températures globales, à l\u2019ampliication des gaz à efets de serre présents dans l\u2019atmosphère et aux déséquilibres des écosystèmes.L\u2019un des efets majeurs des changements climatiques est l\u2019élévation croissante du niveau de la mer.Celle-ci provoque un risque accru d\u2019inondation côtière, d\u2019érosions des terres et des écosystèmes côtiers, de développement de maladies d\u2019origine hydrique et alimentaire, ainsi qu\u2019une augmentation de la salinisation des terres agricoles se trouvant à faible altitude.L\u2019élévation du niveau de la mer entraîne également la perte d\u2019écosystèmes tels que les zones humides et les mangroves, et peut entraîner une perte permanente de terres.Un autre impact des changements climatiques est l\u2019ampliication de la fréquence et de l\u2019intensité des tempêtes tropicales et des cyclones.Cela augmente par le fait même le risque d\u2019inondation et de dommages sur les côtes.Une hausse de la fréquence ou de l\u2019intensité des tempêtes tropicales a toutefois probablement moins d\u2019impact signiicatif sur la migration, car ceux-ci ont toujours créé moins de déplacements que la montée du niveau de la mer, même si cela pourrait changer.Les changements climatiques inluent également sur les cycles de précipitations, ce qui a pour efet d\u2019augmenter les risques d\u2019inondations des cours d\u2019eau, d\u2019ampliier le nombre et l\u2019intensité des incendies, et de réduire la disponibilité en eau, tant pour les usages domestiques, municipaux, industriels et agricoles.Ces impacts peuvent ainsi avoir des répercussions négatives sur la productivité agricole.Finalement, l\u2019accroissement tendancielle de la température globale augmente la fréquence des températures extrêmes.Celles-ci ont des impacts sur le stress lié à la chaleur et afectent la productivité des cultures et l\u2019approvisionnement des services provenant des diférents écosystèmes, accélérant la migration des populations provenant des zones rurales vers les zones urbaines (Black and al.2011, 8).Les migrations environnementales Force est de constater que les changements climatiques et leurs efets auront et ont déjà des impacts considérables et multiples sur les 92 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée populations, principalement celles qui habitent sur les côtes, dans les États insulaires et dans les régions se trouvant sous le niveau de la mer.Face à ces événements et efets du climat, ces populations n\u2019auront d\u2019autres recours que de quitter leur lieu d\u2019origine.Selon Norman Myers de l\u2019Université d\u2019Oxford, ce phénomène ne connaîtra qu\u2019une expansion dans les années à venir, puisque le nombre de migrants issus des changements climatiques pourrait atteindre environ 200 millions d\u2019ici 2050, compte tenu de l\u2019évolution démographique et de la dégradation des conditions environnementales (Black and al.2011, 3).Le cas des migrants environnementaux est préoccupant puisque les personnes déplacées pourraient ne pas être en mesure de revenir sur leur terre d\u2019origine, en raison de la perte déinitive de leur habitat et de leurs moyens de subsistance, ou encore par peur des cyclones, tempêtes tropicales, ou inondations à répétition.L\u2019inaccessibilité de certains lieux, à la suite d\u2019inondation notamment, aura des efets évidents sur les identités des migrants environnementaux, le déplacement étant à la fois une question de survie pour les populations, et une menace pour leur culture (Adger et al.2013, p.113).Les impacts des migrations environnementales sur les identités culturelles Tel que montré précédemment, les changements climatiques contribueront à l\u2019augmentation du nombre de migrants et ils auront des efets secondaires négatifs sur la préservation de leurs identités culturelles. On peut dénombrer, parmi ces efets secondaires, la perte éventuelle de leur civilisation. Une civilisation se déinit par des éléments objectifs communs partagés, tels que la langue, l\u2019histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par l\u2019identiication spontanée des personnes à une certaine identité culturelle (Huntington 1993, 24).Cette section tente de montrer en quoi la perte de l\u2019attachement au lieu d\u2019origine et la gestion inadéquate de la diversité culturelle par les pays hôtes et ses citoyens peuvent entraîner une perte de la diversité culturelle, voire, dans certains cas, la perte éventuelle de civilisations. POSSIBLES Printemps 2019 93 Perte de l\u2019attachement au lieu d\u2019origine La perte de l\u2019attachement au lieu d\u2019origine, comme résultat des migrations issues des changements climatiques, a des efets non négligeables sur les identités culturelles des migrants environnementaux. Efectivement, les frontières de leur pays d\u2019origine leur permettent de délimiter et de déinir leurs identités, puisque l\u2019identité inclut les symboles et les rituels de l\u2019État, la construction d\u2019un passé commun (Madsen et al.2003, 62), les discours historiquement sédimentés, et les pratiques matérielles qui constituent la politique d\u2019un lieu (Snyder et al.2003, 115).De plus, l\u2019importance des impacts sur les identités culturelles des migrants environnementaux est étroitement liée au niveau d\u2019attachement des individus autour de leur lieu de résidence.L\u2019attachement au lieu est une réalité qui se déinit par le niveau de connexion avec les personnes et les environnements dans lesquels ils vivent, milieu pouvant se déinir comme étant un ensemble de symboles et de produits des diférentes cultures qui les valorisent. La culture, quant à elle, peut se déinir comme étant ce que les gens pensent, font, ainsi que les biens matériels et immatériels qu\u2019ils produisent, faisant de celle-ci un élément partagé, appris, symbolique, intergénérationnel, adaptatif et intégré (Adger et al.2011, 4).L\u2019attachement au lieu d\u2019origine crée donc l\u2019identité culturelle des individus autour d\u2019une localité, d\u2019un sentiment de ierté associé à l\u2019appartenance à un village ou à une ville, ainsi que des amitiés et des réseaux qui les composent.Cet attachement contribue au bien-être des personnes et des groupes divers et il peut être étroitement lié à un sentiment d\u2019appartenance à une communauté.Ainsi, les personnes fortement attachées à leur communauté ne sont souvent pas disposées à migrer, puisqu\u2019elles hésitent à laisser leurs groupes de soutien social et émotionnel et à s\u2019adapter à une nouvelle communauté.L\u2019attachement au lieu représente donc un facteur décisif dans les choix relatifs à la migration.Quitter son lieu d\u2019origine, c\u2019est quitter une partie de son identité, de sa culture, de sa communauté, de ses liens émotionnels et sociaux, de connaissances et de croyances, de comportements et d\u2019actions en référence à ce lieu en particulier (Knez 2005, 208). 94 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Gestion inadéquate de la diversité culturelle par les pays hôtes et ses citoyens À présent, nous verrons en quoi l\u2019autre extrémité de la chaîne de migration, soit les États et les citoyens hôtes, de par leur gestion et leur appréhension de la diversité culturelle, peut avoir des efets considérables sur la préservation des identités des migrants climatiques.Une bonne gestion par les États hôtes et leurs citoyens est essentielle ain d\u2019éviter la perte de la diversité culturelle des migrants dans un monde où les migrations deviennent de plus en plus importantes. Pour que l\u2019intégration soit eiciente, celle-ci doit comprendre un double compromis, tant du côté des immigrants que de leur société d\u2019accueil.Par exemple, une intégration sera réussie si les réfugiés s\u2019adaptent au style de vie de la société d\u2019accueil et si, en contrepartie, celle- ci est accueillante, ouverte et inclusive face à l\u2019altérité et à la diférence. Si les réfugiés cherchent à acquérir les valeurs de la culture dominante, et si la société d\u2019accueil accepte la diversité culturelle en l\u2019intégrant dans ses politiques, alors ce processus mutuel peut être considéré comme un modèle optimal de gestion de la diversité, via une intégration multiculturelle eicace (Koirala 2016, 121).Cependant, cette gestion n\u2019est pas toujours si optimale, puisqu\u2019il est très rare que l\u2019inclusion des migrants dans les sociétés d\u2019accueil, par le truchement de politiques multiculturelles, soit mise de l\u2019avant au détriment de politiques d\u2019assimilation et d\u2019intégration.Les politiques multiculturelles, la mise en place d\u2019un consensus et d\u2019une cohabitation réelle avec des visions du monde, des attitudes, des identités et des comportements diférents sont plutôt rejetées par les États hôtes (Madsen et al. 2003, 71-72). Ceci a pour efet d\u2019éliminer les bagages culturels des migrants provenant des pays d\u2019émigration (Faist 2000, 204).Ces politiques d\u2019assimilation culturelle, comme moyen de gestion de la diversité culturelle, peuvent se déinir comme des politiques forçant les immigrants à abandonner le bagage culturel de leur lieu d\u2019origine ou favorisant la dissolution de ce même bagage particulier dans le grand public.La vision de la culture dans la perspective de l\u2019acculturation via l\u2019assimilation est étroite, car l\u2019État hôte, en tant que conteneur de la culture dominante de la société, agit comme un assimilateur pour les nouveaux arrivants (Faist 2000, 212-213). POSSIBLES Printemps 2019 95 La gestion normative actuelle de de la diversité culturelle ne prendrait donc pas en considération le besoin des migrants de voir reconnaître leur dignité, non pas seulement en tant que citoyens abstraits, mais aussi en tant qu\u2019individus concrets, porteurs d\u2019une histoire et d\u2019une culture singulières qui peuvent être diférentes de celles de leur pays d\u2019accueil (Schnapper 2015, 117).Cette gestion de la diversité culturelle a également pour efet de limiter l\u2019expression collective des identités et valeurs des migrants dans l\u2019espace public et d\u2019écarter les pratiques contradictoires avec les valeurs démocratiques associées aux États d\u2019accueil, occidentaux le plus souvent (Schnapper 2015, 121).Les citoyens de la société d\u2019accueil peuvent également, dans certains cas, nuire à la préservation des identités culturelles des migrants climatiques. En efet, pour les nationaux de la société d\u2019accueil, les immigrants ne sont pas toujours les bienvenus, non seulement parce qu\u2019ils font partie du « eux », et pas de « nous », mais aussi parce qu\u2019ils viennent de là-bas.Cette réaction contre les étrangers augmente la vulnérabilité des migrants et favorise leur repli identitaire (Waldigner 2016, 329).La réaction de la société d\u2019accueil peut également mener à l\u2019acculturation des migrants climatiques, et donc à la perte de leur identité culturelle, ain qu\u2019ils se sentent davantage acceptés dans leur société d\u2019accueil.Ceux qui ne peuvent retourner sur leur terre d\u2019origine n\u2019auront d\u2019autres choix que de renoncer à leur identité culturelle ain d\u2019intégrer pleinement leur nouvelle société et se sentir davantage acceptés par la société du pays hôte parfois réticent à admettre en son sein les apports culturels extérieurs (Butler 2001, 201).Résultat : Perte d\u2019identité culturelle et repli identitaire des migrants environnementaux La perte d\u2019attachement au lieu d\u2019origine et de ses éléments culturels, combinée à une gestion inadéquate de la diversité culturelle par les pays d\u2019accueil, a des efets dommageables sur la préservation des identités culturelles des migrants environnementaux.Les changements climatiques exacerbent les risques associés à la perte des identités et des cultures des migrants environnementaux. En efet, la plupart des réponses actuelles en matière de gestion de la diversité culturelle 96 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée provenant de ce type de migration ne parviennent pas à prendre en compte les dimensions critiques qui forgent à la fois les identités et les cultures, à savoir principalement l\u2019attachement au lieu d\u2019origine (Adger et al.2013, p.112), qui inclut notamment les ressources naturelles et les coutumes.La perte de ces éléments implique une perte de liens avec leur lieu d\u2019origine, perte souvent impossible à compenser économiquement (Snyder et al.2003, 107).De plus, les changements climatiques peuvent entraîner une migration du lieu d\u2019origine vers un nouveau pays d\u2019accueil.Celle-ci incite fortement les migrants à adopter la culture dominante, via les mesures assimilatrices des pays hôtes.Cela menace donc la continuité et la préservation des langues, des habitudes, des coutumes et des cultures d\u2019origine de ces migrants, et réduit leur autonomie politique, ce qui a des retombées négatives sur la préservation de leurs identités culturelles (Kirsch 2001, 167).Les changements climatiques, entraînant des migrations massives, combinées à une gestion inadéquate de la diversité culturelle par les États d\u2019accueil, peuvent également conduire à un repli identitaire de ces migrants issus des changements climatiques. En efet, s\u2019ils ne parviennent pas à construire une nouvelle identité compatible avec la société d\u2019accueil qui favorise les politiques d\u2019assimilation et à établir des liens sociaux avec les membres de la culture dominante, ils ne peuvent pas non plus retourner que dans leur pays d\u2019origine, et ils courent le risque d\u2019abandonner leur identité culturelle et de faire face à la solitude et à la dépression.Cela pourrait éventuellement conduire à leur mise en retrait de la société d\u2019accueil, à leur marginalisation et à leur repli identitaire, ces personnes préférant ainsi garder leurs distances ain de préserver leur identité culturelle initiale (Koirala 2016, 120).Étude de cas : Les îles et atolls du Paciique Sud Les changements climatiques obligeant à la migration des populations issues des îles et atolls du Paciique Sud Tel que constaté précédemment, les changements climatiques auront des impacts de plus en plus dévastateurs et forceront davantage de POSSIBLES Printemps 2019 97 personnes à migrer.Certaines régions seront davantage touchées par ce phénomène, comme les îles du Paciique Sud. Ces îles comptent 261 atolls dans le sud-ouest de l\u2019océan Paciique. Par pays, le plus grand nombre d\u2019atolls (77) se trouve en Polynésie française.Les seuls pays et territoires insulaires du Paciique qui ne contiennent pas d\u2019atolls sont les îles Mariannes du Nord, Guam, Vanuatu, Wallis-et-Futuna et Samoa. Quatre territoires insulaires du Paciique (Kiribati, les Îles Marshall, Tokelau et Tuvalu) sont entièrement composés d\u2019atolls.Il existe également des atolls surélevés, notamment Nauru, Niue et les îles Tonga et les îles Cook.Celles-ci partagent bon nombre des contraintes environnementales et sociales (Adger et al. 2011, 6). En efet, ces îles et atolls sont grandement vulnérables physiquement face à l\u2019élévation du niveau de la mer en raison de leur ratio élevé littoral-territoire, de leur densité de population, ainsi que du faible niveau de ressources disponibles pour des mesures d\u2019adaptation (Barnett et Adger, 2003, 323). En raison des modiications de l\u2019environnement naturel (saisons sans mangues, ignames fanées, arbres à pain plus chétifs, érosion côtière, etc.), et par conséquent, des habitudes de vie qui deviennent dans certains cas impraticables, leurs résidents peuvent être contraints à migrer.L\u2019archipel de Tuvalu en est un bon exemple.Ses citoyens sont devenus les premiers migrants climatiques du monde lorsque le gouvernement a commencé à délocaliser la nation tout entière en raison de l\u2019élévation du niveau de la mer, et du stress inexorable lié au traitement de l\u2019eau et à la réparation d\u2019autres infrastructures.Un autre exemple, celui de Nioué, une île polynésienne de 1 500 habitants.Les changements climatiques représentent un risque considérable pour les aspects de la culture niuéenne de ses habitants.L\u2019île est exposée à de nombreux cyclones.En 2004, Heta a endommagé les ressources nécessaires à la culture matérielle, y compris aux stocks de moota utilisé pour fabriquer leurs pirogues, un symbole de leur culture (Adger et al.2013, 114).Les impacts des changements climatiques sur cette île ont modiié la coniance des Niuéens dans la durabilité de leur île et de leur culture, où la préservation de celles-ci est de plus en plus précaire. 98 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Gestion australienne de la diversité culturelle Suite à la montée du niveau de la mer qui force les résidents des îles et des atolls du Paciique à migrer, on constate que bon nombre d\u2019entre eux choisissent de s\u2019installer dans des endroits à proximité, dont l\u2019Australie.Bien que le gouvernement australien apporte un soutien important aux réfugiés et immigrants par le biais de divers services d\u2019établissement, des recherches suggèrent que les migrants environnementaux ne s\u2019y intègrent pas aussi facilement (Koirala 2016, 119). En efet, malgré une longue tradition multiculturelle, les spécialistes ne cessent de reprocher au multiculturalisme australien de ne pas parvenir à promouvoir la diversité culturelle et la participation équitable de tous les groupes ethnoculturels (Koirala 2016, 123).De plus, la politique actuelle du gouvernement en matière d\u2019inclusion sociale ne concerne que l\u2019intégration des groupes de minorités ethniques dans la société australienne, plutôt que la recherche d\u2019un compromis mutuel entre la communauté anglo-australienne dominante et la communauté de réfugiés et de migrants, tendant de ce fait à une forme de domination culturelle via l\u2019assimilation des migrants environnementaux.Du point de vue de la société d\u2019accueil, les migrants environnementaux ne reçoivent pas de réponses amicales et accueillantes de la part des membres de la société australienne (Koirala 2016, 126), ce qui n\u2019aide pas à la préservation et à l\u2019épanouissement des identités culturelles des immigrants issus des changements climatiques.En dépit du pluralisme culturel, les migrants environnementaux font souvent face à des comportements xénophobes de la part de certains membres de la société d\u2019accueil, les exposant à des situations d\u2019isolement, voire d\u2019exclusion sociale.Le repli identitaire n\u2019est pas souhaitable.Le modèle d\u2019intégration multiculturel ne peut être poursuivi que lorsque les réfugiés et migrants entretiennent des liens sociaux avec des membres de la société, au sens large du terme.S\u2019ils choisissent d\u2019éviter les interactions avec les membres de la société australienne à travers leur repli identitaire, cette stratégie d\u2019acculturation via ses politiques conduira inalement à la séparation plutôt qu\u2019à l\u2019intégration sociale (Koirala 2016, 125). POSSIBLES Printemps 2019 99 Les impacts sur les identités culturelles La gestion de la diversité culturelle par l\u2019État australien et sa population, ainsi que la perte d\u2019attachement au lieu d\u2019origine, auront des répercussions majeures sur les migrants environnementaux provenant des îles et atolls du Paciique Sud. En efet, de nombreux scientiiques suggèrent que le changement climatique entraînera la perte de nombreuses composantes naturelles et culturelles propres aux îles du Paciique, de par la perte physique du lieu d\u2019origine, mais également de par la gestion inadéquate de la diversité culturelle par l\u2019État d\u2019accueil (Adger et al.2011, 2).Déjà à l\u2019heure actuelle, de nombreuses langues sont menacées ou ont disparu de la région Asie-Paciique, à la suite de processus d\u2019établissement et de migration, et cela n\u2019ira pas en diminuant, considérant que les changements climatiques mèneront à des lux migratoires de plus en plus importants. Les atolls et îles du Paciique, représentant des lieux uniques dû au fait qu\u2019ils contiennent des systèmes et des espèces biophysiques, des cultures matérielles, des ordres sociaux, des régimes alimentaires, des histoires, des langues, des habitudes et des compétences uniques, sont menacés de perdre leur identité et leur culture, voire leur civilisation.Alors que les pays insulaires sont clairement menacés par les changements climatiques, leurs habitants, désormais dispersés dans plusieurs pays d\u2019accueil, s\u2019adaptent à ces nouveaux lieux et à de nouvelles façons de faire, ce qui peut avoir pour efet d\u2019afaiblir certains éléments culturels anciens reliés à leur lieu d\u2019origine et à les rendre moins visibles.Par exemple, à Niue comme aux îles Cook, les échanges réciproques ont été afaiblis par des procédés divers, tels que l\u2019usage dominant de l\u2019anglais (de sorte qu\u2019un efort conscient est fait dans les deux pays pour préserver les langues de Vagahau Niue et des Maoris des îles Cook); le désintérêt des jeunes pour les connaissances écologiques traditionnelles; et le remplacement d\u2019un régime alimentaire et de consommation par un autre.Ces changements remettent en question l\u2019identité culturelle des habitants et des migrants provenant des îles Cook et des Niuéens, en particulier pour les générations plus âgées (Adger et al.2011, 8). 100 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Conclusion Nous avons pu constater que les changements climatiques et les impacts qu\u2019ils suscitent entraînent déjà, et entraîneront encore davantage dans les années à venir, de nombreux lux migratoires. Dans ce contexte, nous nous sommes posé la question suivante : en quoi les pays d\u2019accueil afectent l\u2019identité des migrants climatiques, du point de vue de leur attachement au lieu d\u2019origine, de leur culture et de la gestion de la diversité culturelle ? Nous avons pu remarquer, à travers la mise en contexte et l\u2019étude de cas, que les migrants issus des changements climatiques ont tendance à se replier sur eux-mêmes et leurs semblables dans un processus de marginalisation, en vue de préserver leur identité culturelle.Les migrants environnementaux peuvent également perdre, à tout le moins en partie, leur identité culturelle originelle à travers les politiques d\u2019intégration.Cette perte de leur identité culturelle se traduit par la perte de leurs langues, traditions, coutumes, normes, habitudes de vie, autonomies politiques et moyens de subsistance, éléments rattachés à leur lieu d\u2019origine, au proit de la culture dominante du pays d\u2019accueil. L\u2019État hôte et les membres de la société d\u2019accueil ne favorisent pas une gestion adéquate de la diversité culturelle et à une inclusion des minorités de par la mise en place de politiques assimilationnistes et/ ou intégrationnistes, et de par la circulation de fausses présuppositions sur ces migrants, nuisant à l\u2019ouverture et à l\u2019acceptabilité sociale de la diversité culturelle, et donc des migrants eux-mêmes.Somme toute, des solutions existent ain de favoriser l\u2019inclusion de ces migrants climatiques dans la culture hôte, sans qu\u2019ils délaissent pour autant leur identité culturelle.Parmi ces solutions, on retrouve l\u2019ampliication des relations transnationales. Ces dernières sont une solution intéressante puisqu\u2019elles favorisent la préservation des identités des migrants environnementaux via la multiplication des liens sociaux, économiques et culturels rattachant les pays d\u2019immigration aux pays d\u2019origine (Waldigner 2016, 321).La réalité de la diaspora dans le pays hôte permet également, et à sa mesure, de maintenir les relations entre les membres d\u2019un même lieu d\u2019origine (Koirala 2016, 121).Une autre solution réside dans l\u2019accessibilité aux médias sociaux.Le développement des technologies facilite la compression POSSIBLES Printemps 2019 101 spatio-temporelle et permet aux migrants climatiques de maintenir et renforcer leur attachement et leur identité culturelle via la préservation des liens avec leur communauté d\u2019origine à travers l\u2019utilisation de ces technologies (Madsen et al.2003, 68).La mise en place de politiques multiculturelles, à travers une plus grande ouverture entre les migrants environnementaux et les membres de la société d\u2019accueil, est également une solution à instaurer (Schnapper 2015, 117).Finalement, la mise en place de droits internationaux de propriété culturelle, impliquant de nouvelles formes d\u2019intégration et de nouveaux modes d\u2019organisation des personnes et des collectivités, est essentielle dans le processus de reconnaissance de l\u2019importance des facteurs culturels qui sont en jeu dans les migrations environnementales.Dans un futur rapport, il serait pertinent de savoir comment les identités, les références culturelles et les idélités particulières \u2013 en d\u2019autres termes, le multiculturalisme \u2013 peuvent être reconnues dans la vie publique et politique (Schnapper 2015, 116).Inéluctablement, les migrations climatiques iront croissantes.Il est important de s\u2019y préparer pour y faire face, tout en permettant aux migrants de préserver leur identité cultuelle.Si l\u2019on considère que l\u2019identité de l\u2019individu n\u2019est pas séparable d\u2019une culture collective, les États d\u2019accueil se doivent de reconnaître ces cultures particulières.Biographie Anouk Brisebois est étudiante inissante à la maitrise en études internationales de l\u2019Université de Montréal et projette d\u2019entamer un doctorat en études internationales de l\u2019environnement et du développement à l\u2019Université norvégienne des sciences de la vie. 102 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Références Adger, Neil W, Barnett, Jon, Chapin III, F.S.et Ellemor, Heidi.2011.« This Must Be the Place: Underrepresentation of Identity and Meaning in Climate Change Decision-Making ».Dans : Global Environmental Politics 11 (2) : 1-25.En ligne : https://pdfs.semanticscholar.org/74b4/93d0fa08f6ed27abb45a6095caabd177e53f.pdf (Consulté le 30 octobre 2018).Adger, Neil W., Barnett, Jon, Brown, Katrina, Marshall, Nadine et O\u2019Brien, Karen.2013.« Cultural dimensions of climate change impacts and adaptation ».Dans : Nature Climate Change 3 (February).En ligne : https:// pdfs.semanticscholar.org/432c/ba491ca43d01400c4297e87c50e0042a8f2d.pdf (Consulté le 30 octobre 2018).Barnett, Jon et Adger, Neil W.2003.« Climate dangers and atoll countries ».Dans : Climate Change 61 :321-337.En ligne : ile:///Users/User/ Downloads/ClimaticChange.pdf (Consulté le 21 novembre 2018).Black, Richard, W.Neil Adger, Nigel W.Arnell, Stefan Dercon, Andrew Geddes, David S.G.Thomas.2011.« The efect of environmental change on human migration ».Dans Global Environmental Change pp.3-11.En ligne: ile:///Users/User/Downloads/Black%20et%20al%20-%20The%20 efect%20of%20environmental%20change%20on%20human%20migration.pdf (Consulté le 20 novembre 2018).Butler, Kim D.2001.« Deining Diaspora, Reining a Discourse.».Dans: Diaspora: A Journal of Transnational Studies 10 (2) : 189-219.En ligne : https://muse.jhu.edu/article/388942/pdf (Consulté le 24 novembre 2018).Faist, Thomas.2000 « Transnationalization in international migration: implications for the study of citizenship and culture ».Dans : Ethnic and Racial Studies.23 (2) : 189\u2013222.En ligne : https://pdfs.semanticscholar.org/43c5/aac1a42da460cae9a034b4b689f04d06855d.pdf (Consulté le 30 octobre 2018).Hess, Jeremy J, Josephone N.et Alan J.2008.« Climate change: the importance of place ».Dans : American Journal of Preventive Medicine.25 (5) : 468-478.En ligne : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/ S0749379708006892 (Consulté le 21 novembre 2018).Huntington, Samuel.1993.«The Clash of Civilizations?». 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Au il du temps, Brossard est devenue une communauté multiethnique et diversiiée sur le plan religieux, mais, lorsque j\u2019ai commencé à y enseigner en 1981, à la sixième année de ma carrière d\u2019enseignant, peu d\u2019immigrants fréquentaient l\u2019école.En 1981, la population étudiante d\u2019Antoine-Brossard était presque exclusivement canadienne-française. Un alux d\u2019immigrants dans la région et la combinaison de la loi 101 et de la déconfessionnalisation des écoles publiques au Québec changeraient cela.La première vague d\u2019étudiants immigrants à l\u2019école Antoine-Brossard était composée de Chinois, pour la plupart originaires de Hong Kong, et quelques-uns, de la République populaire de Chine et de Taiwan.Ce n\u2019était pas une mince tâche que d\u2019intégrer ces nouveaux étudiants à l\u2019école, tant pour eux que pour le milieu francophone.La culture québécoise était entièrement nouvelle pour eux.C\u2019était également un déi pour le corps étudiant canadien-français établi de l\u2019école, soudainement confronté à l\u2019arrivée d\u2019un certain nombre d\u2019étudiants venus de loin, à l\u2019air diférent, parlant une langue autre et qui, tout naturellement, avaient tendance à s\u2019appuyer les uns sur les autres et à rester quelque peu isolés du reste du groupe.Certes, au début, l\u2019incapacité de communiquer en français tendait à renforcer la situation.Mais cela changerait avec le temps, en raison des succès rencontrés par les professeurs de la classe d\u2019accueil dans l\u2019enseignement du français, motivés par toute la patience et le dévouement nécessaires à leur métier d\u2019enseignants.Au début, cependant, on pouvait parler de deux solitudes dans l\u2019école. POSSIBLES Printemps 2019 105 Ainsi, à une certaine époque, il y avait des tensions entre ces deux solitudes; à un certain moment, un journal local a publié un article indiquant que les étudiants (canadiens-français) d\u2019Antoine-Brossard craignaient une « invasion chinoise » de l\u2019école. Cela a eu pour efet d\u2019attiser la tension au point que la direction a jugé nécessaire de tenir à l\u2019école une conférence de presse \u2013 à laquelle ont assisté les médias locaux - pour mettre la situation en perspective.Cette « crise » s\u2019est avérée le catalyseur de la création d\u2019un comité interculturel au sein de l\u2019école, composé d\u2019enseignants et d\u2019étudiants.J\u2019ai eu le privilège de siéger à ce comité pendant ses premières années d\u2019existence. Les nombreux étudiants du comité ? tant Canadiens-français que Chinois (ces derniers pouvant communiquer un peu en français) ? organisaient à l\u2019occasion des stands d\u2019information relétant la culture chinoise dans la Place de l\u2019amitié, où les étudiants se rassemblaient pendant la récréation du matin et l\u2019heure du dîner.Petit à petit, nous avons commencé à voir des petits groupes d\u2019étudiants canadiens- français et chinois se parler.Un triomphe modeste, mais important, de l\u2019interculturalisme.C\u2019était un processus graduel, mais constant.C\u2019est ce qu\u2019il faut comprendre de l\u2019interculturalisme : il est graduel, mais constant, à condition d\u2019être nourri.La vague suivante d\u2019immigrants à l\u2019école fut constituée de jeunes d\u2019Afghanistan, déchirés par la guerre, qui arrivèrent en nombre considérable.Ils ont également eu besoin d\u2019un certain temps pour apprendre le français, se familiariser avec la culture québécoise et s\u2019intégrer au milieu francophone de l\u2019école.Une fois encore, la classe d\u2019accueil a été le pivot extrêmement important du processus d\u2019intégration.Le comité interculturel voyait à ce que des stands d\u2019informations et des évènements culturels aient lieu et cela soutenait le processus d\u2019intégration.Vinrent ensuite des jeunes de diférentes régions du monde : le Moyen- Orient, l\u2019Afrique, l\u2019Asie, les Caraïbes, l\u2019Amérique centrale, l\u2019Amérique du Sud, l\u2019Europe orientale, occidentale et septentrionale.Pour les étudiants immigrés maîtrisant déjà le français, comme ceux d\u2019Haïti, du Maroc, du Vietnam et de plusieurs pays africains, il n\u2019y avait pas 106 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée de barrière linguistique initiale.À un moment donné, 78 nationalités étaient présentes à l\u2019école Antoine-Brossard.Les ressortissants de la plupart d\u2019entre elles étaient passé par la classe d\u2019accueil et avaient appris le français, certains mieux que d\u2019autres, mais tous étaient réunis sous le même toit, confrontés à la réalité selon laquelle l\u2019Autre est un être humain comme soi.C\u2019est cela, le triomphe de l\u2019interculturalisme.En fait, ce qu\u2019il faut comprendre de la nature de l\u2019interculturalisme, c\u2019est qu\u2019il est nécessairement conlictuel au départ. C\u2019est-à-dire que la tolérance mutuelle commence d\u2019abord par les frictions entre les divers groupes culturels et que la manière dont ces frictions sont résolues fait la diférence entre le succès de l\u2019interculturalisme et son échec. Personnellement, je ne crois pas que les « chartes » et les « tests » de valeurs conduisent à la promotion de l\u2019interculturalisme.Je ne saurais trop insister sur l\u2019importance de la classe d\u2019accueil et du rôle de l\u2019école publique de langue française dans le processus d\u2019implantation de l\u2019interculturalisme québécois.Je dois préciser également qu\u2019au cours des dix dernières années de ma carrière d\u2019enseignant (j\u2019ai pris ma retraite en 2011), environ 20 % de mes étudiants étaient de confession musulmane.Pour la plupart, ils étaient bien intégrés à l\u2019école et c\u2019était normal de voir des élèves d\u2019origines totalement diférentes lâner, discuter, rire et dîner ensemble. Ceci constituait un phénomène social très intéressant.Y avait-il de la tension? Certainement. Ces problèmes ont-ils été résolus avec le temps? Oui, pour la plupart. Y avait-il des déis? Bien sûr, il y en a toujours. Par exemple, les parents de quelques illes musulmanes étaient opposés à des cours mixtes de natation dans le programme d\u2019éducation physique, et souhaitaient que leurs illes nagent uniquement avec d\u2019autres illes et ce, en maillot de bain couvrant tout le corps. Je ne me rappelle pas exactement comment la situation a été résolue, mais, si je me souviens bien, les illes ont été excusées de la nage mixte et les exigences du cours d\u2019éducation physique ont été respectées.Telle est la nature de l\u2019interculturalisme dans les écoles publiques : il y a nécessairement des concessions mutuelles. POSSIBLES Printemps 2019 107 Au moment de prendre ma retraite de l\u2019enseignement, j\u2019avais eu d\u2018excellents contacts avec mes étudiants de confession musulmane.Ils étaient pour la plupart bien intégrés à l\u2019école.Ils étaient tous, aussi, bons étudiants et fort sympathiques. Certaines illes musulmanes portaient un hijab, d\u2019autres non. Je me souviens d\u2019une ille ? dont le nom m\u2019échappe maintenant ? , dont la personnalité et le sourire étaient étincelants; elle portait une petite épinglette « CH » des Canadiens de Montréal sur le col de son chandail et se rendait régulièrement à l\u2019aréna de Brossard pour regarder les Canadiens.Son hijab n\u2019avait rien à voir avec son intégration à l\u2019école ou à la société québécoise.Je pense ainsi qu\u2019il est préférable de ne pas catégoriser les gens, car ces catégories, souvent, ne correspondent pas à la réalité.Je voudrais terminer ce très bref aperçu d\u2019une longue carrière dans l\u2019enseignement en racontant une anecdote sur l\u2019interculturalisme qui, à première vue, peut paraître ordinaire, mais est tout sauf banale.Je pourrais même la qualiier de sorte d\u2019épiphanie. Un jour, à l\u2019heure de dîner, je faisais une surveillance à la Place de l\u2019amitié, où les étudiants se réunissaient pour discuter pendant l\u2019heure du dîner.Devant moi, j\u2019observais six ou sept étudiants qui parlaient de la partie de hockey des Canadiens de Montréal que l\u2019on avait regardée la soirée précédente.En soi, rien d\u2019extraordinaire.Mais ce qui était extraordinaire, c\u2019est le fait que, à l\u2019exception de deux étudiants francophones nés au Québec, les autres venaient de diférentes régions du monde et avaient appris le français en classe d\u2019accueil.Si ma mémoire est bonne, deux de ces étudiants venaient d\u2019Afghanistan, un, de Russie et un, de Chine.Tous étaient plongés dans une discussion amicale sur le hockey, rendue possible grâce au fait qu\u2019ils pouvaient échanger en français.Il s\u2019agissait non seulement d\u2019un triomphe de l\u2019interculturalisme, mais, surtout, d\u2019un triomphe de l\u2019humanisme.Bref, grâce à mon expérience dans l\u2019enseignement, j\u2019ai compris que la loi 101 et la déconfessionnalisation des écoles publiques se sont avérés les outils par excellence de création du pluralisme au Québec.Malheureusement, cette compréhension n\u2019a pas été pleinement assimilée par ceux qui nous gouvernent.J\u2019ai essayé de me souvenir d\u2019une seule année d\u2019enseignement au cours de mes 20 dernières années 108 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée de carrière, lors de laquelle un des gouvernements du Québec (libéral ou péquiste) n\u2019aurait pas coupé dans les fonds destinés aux écoles publiques québécoises, ni réduit à la précarité les jeunes enseignants, qui commençaient leur carrière, en veillant à ce qu\u2019ils ne puissent pas atteindre le statut d\u2019enseignant permanent, assurant ainsi le maintien d\u2019une main-d\u2019œuvre cheap labour.Je pense qu\u2019ils n\u2019ont ni respecté l\u2019importance de l\u2019école publique, ni la vocation de l\u2019enseignement.Aujourd\u2019hui, le système scolaire public québécois est en pénurie d\u2019enseignants à un moment où l\u2019interculturalisme québécois exige un système scolaire public fort et dynamique, car l\u2019école publique est l\u2019outil le plus important pour la formation d\u2019une société pluraliste au Québec.C\u2019est l\u2019école publique et surtout l\u2019emploi qui ofrent la possibilité de s\u2019intégrer à la société majoritairement francophone du Québec.Enin, permettez-moi de terminer sur cette note : l\u2019interculturalisme, par sa nature même, ne peut être créé par l\u2019économie néolibérale ou par une quelconque « charte » de valeurs.Wall Street n\u2019est pas un lieu d\u2019interculturalisme et les murs, qu\u2019ils soient de nature physique ou qu\u2019ils existent dans les mentalités, ne permettent pas non plus une rencontre signiicative avec l\u2019Autre.Biographie Bruce Katz est né et a grandi à Montréal.Il est professeur de langues par vocation, maintenant à la retraite.Il est titulaire de diplômes en éducation, littérature et histoire de l\u2019Université Sir George Williams, de l\u2019Université McGill, de l\u2019Université de Waterloo et de l\u2019Université de Montréal.Il est membre fondateur et actuel coprésident de Palestiniens et Juifs Unis (PAJU). POSSIBLES Printemps 2019 109 Une autre culture politique est-elle possible?Les enjeux de la diversité culturelle et politique dans la mouvance altermondialiste Par Raphaël Canet La reconnaissance de la diversité culturelle est devenue un enjeu politique majeur dans nos sociétés.Interpellant les responsabilités de l\u2019État à l\u2019égard de ses administrés, elle pose la question des frontières du «Nous» et de sa perméabilité aux «Autres».Elle nous renvoie aux débats classiques sur les frontières identitaires de la communauté politique, sur l\u2019idée de nation, opposant les conceptions française (la nation civique nourrissant un projet politique) et allemande (la nation ethnoculturelle préservant un héritage historique).En efet, la question de la plus ou moins grande reconnaissance de la diversité culturelle au sein de nos sociétés délimite les contours du projet national.Devons-nous plutôt promouvoir un projet de société rassembleur et innovant ou, à l\u2019inverse, nous appliquer à préserver notre culture commune enracinée dans une tradition partagée? La question de la reconnaissance de la diversité culturelle met ainsi à l\u2019épreuve le principe de la cohésion nationale. Qu\u2019est-ce qui fonde le vivre ensemble? Quelles sont nos valeurs communes? Comment fonctionne le processus d\u2019intégration et avec quelle eicacité? Dans cette perspective, les notions de multiculturalisme, d\u2019interculturalisme ou de nationalisme constituent des réponses politiques, fragiles et circonstancielles, à la question de la reconnaissance plus ou moins généreuse de la diférence au sein de nos sociétés nationales.Nous souhaitons, dans ce texte, dépasser le cadre strictement national de la rélexion sur la diversité culturelle, pour l\u2019aborder dans une 110 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée perspective internationaliste et émancipatrice.En quoi la reconnaissance de la diversité sur le plan mondial peut-elle contribuer au processus de transition vers des sociétés plus justes, solidaires et durables?Nous faisons l\u2019hypothèse que l\u2019imposition grandissante de la question identitaire dans nos sociétés est proportionnelle à la marginalisation progressive de la question sociale depuis plus de quarante ans.En efet, nous partons de l\u2019idée que le triomphe de l\u2019idéologie néolibérale au début des années 1980, puis de l\u2019imposition du projet politique de construction d\u2019un marché mondial libéralisé à partir du milieu des années 1990, a conduit à faire glisser le centre de gravité du débat politique de la lutte des classes au choc des cultures.En somme, la question politique majeure qui semble aujourd\u2019hui se poser dans nos sociétés, ce n\u2019est plus « Qu\u2019allons-nous faire ensemble? » Mais plutôt « Avec qui pouvons-nous vivre? » La reconnaissance de la diversité culturelle fournit une très bonne grille d\u2019analyse des clivages politiques et idéologiques qui agitent nos sociétés contemporaines aux prises avec les conséquences sociales du phénomène de mondialisation.Elle met en lumière le paradoxe de ce projet cosmopolitique à prédominance utilitariste qui fait l\u2019éloge de la mobilité du capital (les lux d\u2019investissements) tout en limitant la mobilité humaine (les lux migratoires). En efet, en consacrant la perte de souveraineté des États-nation sur leurs politiques économique et sociale, la mondialisation néolibérale a conduit les élites à centrer leur discours sur la question de la cohésion nationale, souvent au détriment du principe de solidarité internationale ou, encore plus largement, de solidarité humaine.Le discours national sur la reconnaissance de la diversité culturelle n\u2019est donc pas fortuit mais stratégique.Il vise à faire diversion, à déplacer les termes du débat au moment même où, à l\u2019ère de l\u2019anthropocène, des questions fondamentales sur notre mode de vie, nos formes d\u2019organisation sociale et notre rapport à la nature doivent être largement débattues.En d\u2019autres termes, nous devons postuler que le sujet fondamental à discuter aujourd\u2019hui n\u2019est pas la question migratoire ni la reconnaissance des signes religieux dans l\u2019espace public.C\u2019est la transition énergétique, c\u2019est le développement de notre résilience locale aux changements climatiques, c\u2019est la reconstruction de POSSIBLES Printemps 2019 111 nos économies au-delà du pétrole et du dogme de la croissance ininie, c\u2019est l\u2019invention de nouvelles formes d\u2019organisation politique et sociale plus participatives, locales et autonomes, c\u2019est surtout l\u2019ouverture et la solidarité dont il va falloir faire preuve à l\u2019égard des millions de réfugiés climatiques qu\u2019il va bien falloir accueillir quelque part dans les prochaines décennies.Il n\u2019en demeure pas moins que cette recherche constante d\u2019une forme de vie collective articulée autour du respect des diférences, qui permette de nous rassembler autour d\u2019une conception du commun qui ne se réduise pas à l\u2019unité, ouvre des perspectives fécondes de refondation à l\u2019aube des temps di ciles. En efet, si la question de la reconnaissance de la diversité culturelle nous divise sur le plan national, peut-elle nous rassembler sur le plan international? Nous nous intéresserons ici aux enjeux de la diversité culturelle et politique dans la mouvance altermondialiste.Nous livrons une analyse très personnelle, liant rélexion et témoignage, fondée sur l\u2019expérience de notre engagement au sein de la mouvance altermondialiste au Québec et dans le monde depuis 20 ans.L\u2019altermondialisme est une mouvance (et non pas un mouvement homogène) rassemblant une grande diversité d\u2019acteurs sociaux, collectifs ou individuels, qui souhaitent construire un monde diférent de celui promu par la mondialisation néolibérale.Apparu au tournant du 21ème siècle, dans le sillage des larges mobilisations sociales contre les instances internationales qui œuvrent à l\u2019imposition globale du néolibéralisme (Organisation mondiale du commerce, Forum économique mondial, Banque mondiale, Fonds monétaire international, G7, accords de libre-échange\u2026), la mouvance altermondialiste a trouvé dans les forums sociaux mondiaux (FSM), nés à Porto Alegre au Brésil en janvier 2001, son lieu de rassemblement et de convergence.Plusieurs centaines de milliers de personnes, et des dizaines de milliers d\u2019organisations de la société civile de tous les continents, ont participé aux 13 FSM qui ont été organisés depuis, ainsi qu\u2019aux centaines de forums sociaux régionaux et locaux qui se sont déroulés partout dans le monde. 112 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée S\u2019il l\u2019on se ie à la Charte de principes du FSM, qui fut adoptée en avril 2001 suite à la tenue du premier Forum pour en ixer les grandes orientations axiologiques, quatre dimensions peuvent être dégagées.Le FSM, et plus largement la mouvance altermondialiste, s\u2019oppose au néolibéralisme (premier principe) et à l\u2019impérialisme (seconde principe), tout faisant l\u2019éloge de la diversité des perspectives, des luttes et des alternatives (troisième principe) ainsi que le pari de l\u2019horizontalité dans l\u2019organisation et les relations de pouvoir (quatrième principe).On pourrait ajouter, ce qui apparaissaient comme évident à l\u2019époque mais qui l\u2019est beaucoup moins dans le contexte actuel de repli nationalitaire, que l\u2019altermondialisme adopte une perspective fondamentalement internationaliste.Même si les solutions peuvent être localement ancrées, les réseaux de solidarité, la perspective analytique et l\u2019approche sont essentiellement globalistes.Le slogan de l\u2019altermondialisme, « un autre monde est possible » est tout à fait en adéquation avec la formule initialement portée par le mouvement écologiste et largement partagée depuis : « penser global et agir local ».Si les deux premiers principes, en tant qu\u2019ils s\u2019opposent au dogme néolibéral, font largement consensus au sein de la mouvance altermondialiste, ce sont les deux suivants (diversité et horizontalité) qui font l\u2019objet de débats entre les diférents protagonistes et ce, depuis l\u2019apparition des FSM.Si l\u2019opposition rassemble, la proposition a souvent tendance à diviser.En efet, s\u2019il est assez facile d\u2019être contre le modèle dominant, il est plus compliqué d\u2019être pour des propositions alternatives, car cela implique de faire la démonstration à la fois de leur pertinence mais surtout de leur possible réalisation concrète.Le diable, comme on dit, est dans les détails tout comme l\u2019enfer est toujours pavé de bonnes intentions\u2026 La plupart des altermondialistes s\u2019entendent sur le pourquoi de leur action. Ils se mobilisent ain de lutter contre les conséquences jugées néfastes du néolibéralisme et de l\u2019impérialisme sur les peuples d\u2019ici et d\u2019ailleurs.Ils se rassemblent aussi autour de l\u2019acceptation du principe de la diversité des quoi, c\u2019est-à-dire à la fois des protagonistes de la transformation sociale, mais aussi des propositions concrètes de POSSIBLES Printemps 2019 113 changement, des expérimentations et modèles alternatifs qui doivent s\u2019implanter à tous les niveaux, du local au mondial en passant par une profonde révolution des consciences.Mais là où ils se déchirent, c\u2019est quand vient le temps de parler de stratégie et de poser la question : où, quand et surtout comment.Dans cette perspective, la grille d\u2019analyse culturaliste peut être d\u2019une grande utilité pour évaluer à la fois les réalisations mais aussi les échecs de la mouvance altermondialiste dans son projet de transformation sociale à large échelle. En efet, la question de la reconnaissance de la diversité met la mouvance altermondialiste face à un profond paradoxe.Certes, elle voit la diversité culturelle comme une richesse qui permet de multiplier les sensibilités, les visions, les expériences de lutte, les projets de transformation sociale et les initiatives concrètes.C\u2019est dans cette perspective que la mouvance altermondialiste s\u2019inscrit véritablement dans la continuité des luttes de libération nationale et des indépendances, dans la lutte antiraciste et anticoloniale, dans l\u2019internationalisme anti-impérialiste, mais aussi dans la dynamique contemporaine de reconnaissance des droits des minorités.Il s\u2019agit ici de rallier la multitude des causes et des acteurs du changement social dans une dynamique collective de convergence des luttes qui respecte à la fois le particularisme et l\u2019autonomie de chacun.Cette compréhension de l\u2019importance de la reconnaissance de la diversité culturelle pour les altermondialistes est essentielle pour bien appréhender la nature de la mouvance.Je me souviens avoir subi, lors de ma première participation à un Forum social mondial à Mumbaï (Inde) en janvier 2004, le choc de la diversité constitutive de l\u2019atermondialisme.C\u2019est à la fois très stimulant car débordant d\u2019initiatives et foisonnant d\u2019espoir, mais cela donne aussi vite le vertige car on se perd assez rapidement dans ce tourbillon de projets, d\u2019expérimentations et de campagnes.L\u2019énergie transformatrice est palpable, mais on ne sait pas comment elle peut être canalisée.Le livre d\u2019Hardt et Negri, Multitude (2004), m\u2019avait donné une clé ain de saisir toute la inesse de la mouvance altermondialiste, véritable multitude se structurant en réseau, est ainsi vivre pleinement l\u2019expérience exaltante 114 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée du FSM de 2005 à Porto Alegre qui fut, à ce jour, l\u2019évènement le plus rassembleur et diversiié de la jeune histoire de l\u2019altermondialisme. Plus de 180 000 personnes s\u2019étaient réunies, dont 35 000 au sein du Campement intercontinental de la jeunesse, pour participer, durant cinq jours, à plus de 4 000 activités ain de penser et de construire un monde meilleur.La multitude est « un réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les diférences peuvent s\u2019exprimer librement et au même titre, un réseau qui permet de travailler et de vivre en commun.» (Hardt et Negri 2004, 7). Le grand déi qui demeure, c\u2019est comment organiser cette multitude en expansion.En efet, malgré une ouverture largement aichée face à la diversité culturelle, la mouvance altermondialiste fait face à une di cile adéquation des cultures politiques et des stratégies de changement portées par les diférents protagonistes.Certes, même si certains peuvent encore secrètement le penser (les schémas issus d\u2019une formation rigide et rigoureuse sont tenaces\u2026), plus personne ne revendique publiquement la dictature du prolétariat ni la centralisation absolue et la discipline de fer du parti révolutionnaire, comme au temps de Lénine fustigeant les gauchistes dans La maladie infantile du communisme (1920).D\u2019ailleurs, pour marquer cette rupture avec l\u2019option partisane de la transformation sociale (fonder un parti politique pour prendre le pouvoir et à partir de là, changer le monde), le FSM airme clairement à l\u2019article 8 de sa charte de principe que : Le Forum Social Mondial est un espace pluriel et diversiié, non confessionnel, non gouvernemental et non partisan, qui articule de façon décentralisée, en réseau, des instances et mouvements engagés dans des actions concrètes, sur les plans local ou international, visant à bâtir un autre monde.Cela ne veut pas dire, bien évidemment, que les altermondialistes et plus largement les participants aux Forums sociaux ne votent pas où n\u2019appuient pas des partis politiques.Bien au contraire, toutes les études faites sur les proils des participants, que ce soit dans les FSM ou dans les deux forums sociaux québécois (FSQ), révèlent un fort taux de politisation (sensibilité aux enjeux et connaissances des clivages POSSIBLES Printemps 2019 115 politiques) et d\u2019engagement partisan.Cela veut simplement dire que les forums sociaux ne sont pas des congrès nationaux de partis politiques, ni des rencontres internationales de cadres du Parti.Le pari des FSM est de dépasser les clivages partisans qui divisent les mouvements et les militants, de sortir des antagonismes traditionnels (gauche/droite nationaliste/fédéraliste progressiste/conservateur\u2026) pour aborder les enjeux sociaux et internationaux avec un œil neuf, pour penser en dehors des sentiers battus.C\u2019est cette tendance que tend à mettre de l\u2019avant le principe d\u2019horizontalité.Nous ne sommes plus dans la Russie de 1917 et on ne peut plus penser les mobilisations sociales et l\u2019action politique transformatrice sans tenir compte des expériences totalitaires du 20ème siècle, ce qui comprend certes le fascisme et le nazisme, mais aussi le stalinisme.La chute du Mur de Berlin (1989), puis celle de l\u2019Union soviétique (1991) ont clairement imposé un changement de paradigme dans la rélexion stratégique sur le changement social. En témoignent la résurgence et la place grandissante occupée par la nébuleuse des collectifs d\u2019inspiration autonomiste ou anarchiste dans les mobilisations antimondialisation et contre-oligarchique depuis la in des années 1990. À Seattle, Québec ou Gênes, le fameux black block se dressait devant les forces de l\u2019ordre.Il se retrouve encore aujourd\u2019hui dans le cortège de tête, devant les traditionnelles banderoles syndicales, dans les manifestations qui agitent la France des Gilets jaunes.Les campements de la jeunesse des FSM ont émergé comme des expérimentations de formes d\u2019autogestion au quotidien.Dans le sillon d\u2019Occupy, les ZAD ont combiné occupation (réappropriation) de l\u2019espace et défense du territoire.Cette libération des énergies semble avoir permis à la praxis de prendre le pas sur le cadre théorique dans l\u2019appréhension de la transformation sociale radicale.Le discours est désormais à la convergence dans la diversité, à l\u2019acceptation de la diversité des tactiques, à la mise en œuvre d\u2019une nouvelle culture politique dans les mouvements sociaux.Or, les discours et les pratiques n\u2019évoluent pas au même rythme.Il faut du temps pour changer une culture politique.Le Forum social mondial, son Conseil international chargé d\u2019en accompagner son évolution et les 116 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée diférents collectifs locaux qui prennent en charge l\u2019organisation de chacun des événements, sont de très bons terrains d\u2019observation à cet égard.Nous en avons personnellement fait l\u2019expérience tout au long du processus qui a mené à la tenue du Forum social mondial de 2016 à Montréal.Le projet était audacieux car depuis sa première édition, en 2001 au Brésil, le FSM s\u2019était toujours déroulé dans des pays du Sud.La dimension symbolique de ce choix était claire : dans la continuité de l\u2019esprit de Bandoung, il s\u2019agissait d\u2019opposer le Sud des peuples en lutte pour l\u2019émancipation au Nord du capital oligarchique et conquérant.Porto Alegre contre Davos.Notre campagne de promotion de la candidature de Montréal pour accueillir le premier Forum social mondial dans un pays du Nord s\u2019est construite autour de deux arguments phares.Tout d\u2019abord, suite à la crise de 2008, qui a frappé l\u2019épicentre du capitalisme mondialisé, et dans le sillage des larges mobilisations de 2011 qui se sont propagées du Sud au Nord, du printemps arabe (janvier 2011), à Occupy Wall Street (septembre 2011) et passant par les Indignés espagnols (mai 2011), il devenait important de dépasser le clivage Nord-Sud pour se lancer dans une lutte internationale, permettant de rallier les laissés- pour-compte de la mondialisation de partout.Il n\u2019y a plus un monde développé et un autre sous-développé, il n\u2019y a qu\u2019un seul monde, et il est mal développé.Ensuite, dans la lignée du mouvement des carrés rouges et des casseroles qui a agité la société québécoise au printemps 2012, et fort de l\u2019expérience des deux Forums sociaux québécois organisés en 2007 et 2009, le Québec est apparu comme une terre de prédilection pour y organiser un FSM ain de favoriser le rapprochement entre le « vieux mouvement altermondialiste » et les nouvelles formes de mobilisations émergentes.En gros, le pari consistait à saisir l\u2019innovation politique du FSM pour dépasser nos divisions et mutualiser nos diférences. Favoriser la convergence dans la diversité.L\u2019idée d\u2019organiser un FSM à Montréal a commencé à être évoquée en 2011, lors du Forum de Dakar, au Sénégal.Puis une discussion a eu lieu lors de la réunion du Conseil international à Paris en mai 2011, ou le choix s\u2019est plutôt arrêté sur Tunis, alors en pleine révolution du Jasmin, pour organiser le FSM en mars 2013. Nous avons repris le lambeau et déposé un dossier de candidature étofé lors de la réunion du Conseil POSSIBLES Printemps 2019 117 qui s\u2019est tenue à Casablanca en octobre 2013 et où, cette fois-ci, nous avons obtenu un appui international pour Montréal 2016, en lien avec Tunis 2015.Ensuite, durant les trois années qui ont suivi, nous nous sommes lancés dans l\u2019expérimentation d\u2019un processus organisationnel qui se voulait inclusif, horizontal, innovant et rassembleur.La route fut longue, exaltante, semée d\u2019embûches et de belles réalisations.D\u2019un noyau initial d\u2019une dizaine de personnes, le Collectif FSM 2016 s\u2019est progressivement élargi à près d\u2019une centaine de personnes impliquées dans huit groupes de travail et inalement près de 500 bénévoles lors de l\u2019évènement.Plus de 180 rencontres de facilitation ont été organisées (plus de 15 000 heures de travail bénévole) pour échanger et construire ensemble un événement qui, au inal, aura rassemblé durant six jours à l\u2019été 2016, 35 000 participants provenant de 125 pays, pour participer à près de 1 200 activités.Mais au-delà des chifres et de l\u2019évènement, il y avait l\u2019essentiel, le processus.Car le FSM 2016 fut avant tout une expérimentation.Une tentative de renouvellement de l\u2019action transformatrice par la mise en pratique de notre utopie fondée sur la reconnaissance de la diversité et la recherche d\u2019horizontalité.Il s\u2019agissait de faire vivre et de propager, à partir de Montréal et vers l\u2019Amérique du Nord, une nouvelle culture politique que nous avions découverte et apprivoisée à Porto Alegre, Mumbai, Caracas, Nairobi, Belém, Dakar, Tunis.Nous avions fait notre éducation politique de la mondialisation en lisant les appels des Zapatistes, en visionnant la Bataille de Seattle, en nous mobilisant contre l\u2019AMI, puis en manifestant contre la ZLEA à Québec en avril 2001 et le G20 à Toronto en juin 2010.Nous avions aussi marché contre la guerre en Irak 2003 et avec le mouvement étudiant en 2005.Nous étions au Square Victoria avec Occupons Montréal à l\u2019automne 2011, puis dans la rue avec les carrés rouges au printemps 2012.Mais avant tout, nous étions des enfants du FSM.Nous nous sommes engagés dans les forums sociaux québécois de 2007 et 2009, mais aussi dans la dynamique des forums régionaux au Saguenay, en Mauricie, en Outaouais et dans le Bas-St-Laurent.Nous avons participé aux délégations de la société civile québécoise dans les grands rendez-vous 118 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée altermondialistes internationaux, que ce soit dans les forums sociaux, mais aussi dans les grands rassemblements autour de la question environnementale, à Rio+20 en 2012 et à la COP21 à Paris en 2015.C\u2019est la composante pluriculturelle des forums sociaux et le foisonnement d\u2019énergie qui en résultait qui nous attiraient.Nous sentions que le potentiel transformateur était là, tapi sous l\u2019agitation frénétique de la multitude en ébullition.Nous sentions bien que ce qui était révolutionnaire, ce n\u2019était pas les discours remâchés drapés des vieux oripeaux, ni les soi-disant leaders autoproclamés des « grands et vrais » mouvements sociaux, c\u2019était la méthode, la manière de faire.Le Forum social est un espace de rencontre et de convergence, une place publique comme l\u2019écrivait Chico Whitaker, où se rassemble une multitude d\u2019acteurs de transformation sociale.La multitude est puissance.Elle est une force collective brute.Elle n\u2019est pas une masse, elle ne doit pas être organisée.Elle doit s\u2019organiser elle-même, collectivement, en réseaux.Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des guides suprêmes ni des leaders. D\u2019ailleurs, en ces temps di ciles, tous les guides autoproclamés semblent tomber les uns après les autres.Ce qu\u2019il nous faut, ce sont des facilitateurs de dialogues, des rassembleurs de bonnes volontés, des passeurs d\u2019idées novatrices.Il faut développer notre capacité d\u2019écoute, apprendre à nous reconnaître pour ensuite travailler ensemble, en réseaux, en misant sur la richesse de nos diférences. Il faut construire ensemble une nouvelle culture politique qui favorise l\u2019émergence de formes d\u2019organisation sociale fondées sur la mutualisation de notre diversité culturelle.Au terme de ce texte et en guise d\u2019invitation à prolonger la rélexion et le dialogue, j\u2019aimerais livrer quelques apprentissages tirés de mon expérience au sein de la mouvance altermondialiste depuis 20 ans et qui constituent, de mon point de vue, des éléments fondamentaux de cette nouvelle culture politique émergente.Ils résonnent comme des slogans.1.Penser mondialement et agir localement.Si les enjeux actuels sont mondiaux (environnement, migrations, inance\u2026), et nécessitent donc la mise en commun à large échelle des connaissances et des expérimentations, l\u2019action suscite l\u2019engagement et fait sens POSSIBLES Printemps 2019 119 lorsqu\u2019elle est locale, concrète et ancrée dans la réalité quotidienne.La résilience locale par la réappropriation territoriale et la reconquête de toutes les sphères de sa souveraineté (économique, alimentaire, énergétique, politique\u2026) doit donc se faire dans l\u2019ouverture aux autres et dans une prise de conscience planétaire.2.Plutôt qu\u2019une solution de masse, des masses de solution.La pensée unique nourrit l\u2019intolérance, le mépris de la diférence et conduit au totalitarisme.Tout le monde a toujours de bonnes raisons d\u2019agir et pense avoir de bonnes idées.Le problème, c\u2019est lorsqu\u2019on pense avoir la bonne idée et qu\u2019on se lance dans une entreprise d\u2019évangélisation, pour amener tous les autres à inalement nous croire.Ce qu\u2019il faut valoriser, c\u2019est la mise en commun des idées, leur partage et leur émulation.L\u2019innovation sociale doit être un bien commun de l\u2019humanité.3.Changer le monde commence par se changer soi-même.Nous touchons là au déi de la cohérence. Comme le disait Gandhi, il faut être le changement qu\u2019on veut voir dans le monde.Il faut prêcher par l\u2019exemple et pratiquer les principes et les valeurs qu\u2019on prône.Tout changement ne peut être exigé des autres si nous ne sommes pas capables de l\u2019opérer nous-mêmes.Il y a tellement de leaders qui nous disent quoi faire en se dispensant eux-mêmes de suivre leurs directives.4.Il faut respecter les rythmes de chacun.Changer une culture et reconstruire une société prend du temps.Or le temps collectif n\u2019évolue pas au même rythme que le temps individuel.Les choses ne vont jamais assez vite pour les activistes qui sont souvent animés d\u2019un sentiment d\u2019urgence.Il est vrai que la situation sociale et climatique est alarmante.Mais, comme le dit Matthieu Ricard, il est trop tard pour être pessimiste.La transition est en marche et chacun devra la faire à son rythme.Brusquer les choses conduit à la réaction, qui inalement, nous ralentit encore plus. Regardons le monde qui nous entoure.L\u2019heure est à la réaction brutale, arrogante, mortifère.Les altermondialistes sont poussées dans leurs retranchements, ils entrent en résistance.Et pourtant, la transition 120 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée est inéluctable et d\u2019autres mondes sont nécessaires.La résilience se construit localement, les réseaux poursuivent leur structuration sur le plan mondial.Et cette nouvelle culture politique poursuit patiemment sa catalyse.Continuons d\u2019y contribuer, ensemble.Biographie Raphaël Canet enseigne actuellement au Département de sociologie du Cégep du Vieux- Montréal.Titulaire d\u2019un doctorat en sociologie, il a enseigné auparavant durant dix ans à l\u2019École de développement international et mondialisation de l\u2019Université d\u2019Ottawa (2008-2017).Membre du Conseil international du Forum social mondial (FSM), il a coordonné l\u2019organisation du FSM de Montréal (2016), ainsi que du premier Forum social québécois (2007).Références Aubenas, Florence et Miguel Benasayag.2002.Résister, c\u2019est créer.Paris: La découverte.Beaudet, Pierre, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte (Dir.).2010.L\u2019altermondialisme: Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique.Montréal:Écosociété.Hardt, Michael et Toni Negri.2004.Multitude.Guerre et démocratie à l\u2019âge de l\u2019Empire.Paris: La découverte.Massiah, Gustave.2011.Une stratégie altermondialiste.Paris: La Découverte.Sen, Jai et Patrick Waterman.2008.World Social Forum: Challenging Empires.Montréal: Black Rose Books, 2ème éd.Touraine, Alain.2005.Un nouveau paradigme:Pour comprendre le monde aujourd\u2019hui.Paris: Fayard.Whitaker, Chico.2006.Changer le monde.Nouveau mode d\u2019emploi.Paris: Éd.de l\u2019Atelier. POSSIBLES Printemps 2019 121 122 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Équipe METISS : contributions à une praxis interculturelle dans le domaine de la santé et des services sociaux Par Catherine Montgomery Ce texte raconte l\u2019émergence d\u2019une équipe de recherche s\u2019intéressant à la thématique de l\u2019interculturel dans les services sociaux et de santé de première ligne.Implantée dans un établissement de santé depuis près de 20 ans, l\u2019équipe a dessiné des contours de ce qu\u2019on peut appeler une praxis interculturelle (Sorrells, 2013), c\u2019est-à-dire, une conception de l\u2019interculturel appliquée à la pratique.Bien plus qu\u2019une histoire de recherche, c\u2019est une histoire de personnes, de valorisation des savoirs et d\u2019une façon de penser l\u2019interculturel diféremment.Les établissements de santé et services sociaux jouent un rôle important dans le processus d\u2019intégration des personnes migrantes par les soins de santé, les services psychosociaux et autres formes d\u2019accompagnement.Malgré ce fait, l\u2019accessibilité des services à des personnes migrantes était peu problématisée au Québec avant les années 1990 même si, dans les faits, la diversité était déjà la réalité dans plusieurs quartiers à Montréal (Roy & Montgomery, 2003).Au Centre local de services communautaires (CLSC) Côte-des-Neiges, un établissement de santé et de services sociaux situé dans un quartier marqué par une forte concentration de nouveaux arrivants, s\u2019interroger sur la spéciicité des interventions en contexte de diversité n\u2019était pas une question théorique, mais plutôt un véritable enjeu de terrain : adapter ou non les interventions, prendre en compte ou non la spéciicité des parcours migratoires, utiliser ou non les interprètes ? À quelques kilomètres de distance du CLSC Côte-des-Neiges, des chercheurs à l\u2019Université de Montréal s\u2019intéressaient à cette même problématique, mais à travers des lunettes scientiiques. C\u2019est ce contexte d\u2019un double intérêt terrain- théorie qui a favorisé l\u2019émergence d\u2019un petit groupe de praticiens et de chercheurs désireux de formaliser un partenariat pour réléchir à la POSSIBLES Printemps 2019 123 spéciicité de l\u2019intervention interculturelle en santé et services sociaux. Cette aventure de partenariat a mené à la création d\u2019une équipe de recherche dédiée à ce thème dans les années 1990 et qui prendrait, en 2003, le nom de l\u2019équipe METISS \u2013 Migration, Ethnicité et Interventions en Santé et Services sociaux.C\u2019est l\u2019histoire de cette équipe, et notamment l\u2019évolution de sa rélexion sur le thème de l\u2019intervention interculturelle, qui est l\u2019objet du présent article.Après un bref retour sur le contexte entourant l\u2019émergence de l\u2019équipe METISS, nous nous intéresserons aux assises qui ont alimenté sa conception de l\u2019interculturel.Équipe METISS : une histoire de proximité Les années 1990 constituaient une période particulièrement propice pour réléchir aux contours de l\u2019interculturalisme dans le réseau de la santé et des services sociaux en raison de l\u2019entrecroisement de trois inluences. Sur le plan politique, le gouvernement du Québec venait d\u2019adopter, en 1990, un énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration, intitulé Au Québec pour bâtir ensemble.Même s\u2019il ne s\u2019agissait pas de la première fois que le gouvernement s\u2019exprimait à ce sujet1, ce document se démarquait par sa vision axée sur des actions visant à lutter contre les inégalités et d\u2019accès aux institutions publiques, y compris les établissements de santé et de services sociaux.Sur le plan institutionnel, ce mouvement vers l\u2019action était également au cœur de la mission des Centres locaux de santé communautaire (CLSC), établissements de première ligne en santé et services sociaux voués à des approches de proximité avec les populations locales.Au CLSC Côte-des- Neiges2 en particulier, l\u2019établissement d\u2019accueil de l\u2019équipe METISS, était situé dans un quartier caractérisé par une forte concentration de 1 Autant de façons d'être Québécois, Plan d'action du gouvernement du Québec à l'intention des communautés culturelles, Québec, ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, 1981.2 Devenu depuis Centre de Santé et de Services sociaux (CSSS) de la Montagne et maintenant Centre Intégré Universitaire de Santé et Services sociaux (CIUSSS) Centre Ouest de l\u2019Île de Montréal. 124 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée nouveaux arrivants; de ce fait, les approches de proximité nécessitaient une sensibilité particulière à cette réalité.Aux contextes politiques et institutionnels s\u2019est ajoutée une troisième inluence : la mise en place d\u2019un nouveau programme de recherche par le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS), devenu aujourd\u2019hui le Fonds Recherche Québec \u2013 Société et Culture (FRQ-SC).Le CQRS avait pour objectif de inancer des recherches ayant une pertinence directe pour des politiques et des pratiques sociales.En 1992, l\u2019organisme subventionnaire a créé un programme novateur pour les équipes de recherche travaillant en partenariat avec les milieux de pratique visés par la Politique de la santé et du bien-être (PSBE), soit la politique ministérielle dans le domaine de la santé et des services sociaux.L\u2019une des thématiques prioritaires de cette Politique était l\u2019intégration sociale des populations vulnérables, dont les populations immigrantes faisaient partie (Deslauriers, 1992).C\u2019est donc à l\u2019intersection entre ces trois inluences \u2013 l\u2019énoncé de politique en matière d\u2019intégration et d\u2019immigration, la volonté institutionnelle d\u2019un CLSC implanté dans un quartier à forte concentration immigrante et l\u2019adoption d\u2019un nouveau programme de inancement de la recherche \u2013 que s\u2019est formée la première équipe de recherche sociale intéressée par les questions d\u2019interculturalisme dans le domaine de la santé et des services sociaux.Créée au CLSC Côte- des-Neiges en 1993, cette première équipe avait pour titre l\u2019Équipe Services sociaux et de Santé en milieu pluriethnique.Il s\u2019agissait d\u2019une initiative amorcée par trois personnes : un directeur général d\u2019établissement, Jacques Lorion, un médecin de famille, Vania Jimenez, et un chercheur de l\u2019Université de Montréal, Robert Sévigny.Dès sa création, cette équipe a épousé une vision de collaboration entre les administrateurs, les praticiens et les universitaires, qui fournirait les premiers jalons de ce qui deviendrait la coniguration de l\u2019actuelle équipe, dont le nom METISS fut adopté à proprement parler à partir de 2003 (www.equipemetiss.com).Aujourd\u2019hui l\u2019équipe METISS jouit d\u2019un partenariat entre l\u2019Université-du-Québec-à-Montréal et le CIUSSS Centre-ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal, où elle est partie intégrante de l\u2019Institut Sherpa, soit l\u2019Institut universitaire au regard des communautés ethnoculturelles (http://sherpa-recherche.com/sherpa/).Depuis les débuts, et en collaboration avec l\u2019Institut Sherpa et d\u2019autres POSSIBLES Printemps 2019 125 partenaires, l\u2019équipe METISS constitue un observatoire privilégié des enjeux d\u2019intervention sociale et de santé en contexte de diversité et de migration, inscrit dans le prolongement des réalisations de la première équipe subventionnée des années 1990.Cette histoire riche s\u2019est tissée surtout autour de personnes \u2013 chercheurs, praticiens, décideurs, usagers, organismes communautaires \u2013 venant de diférents horizons de pratique et de recherche.C\u2019est aussi dans ce sillage interdisciplinaire que s\u2019est formée une façon de penser l\u2019interculturalisme dans le contexte spéciique de la santé et des services sociaux.Le mouvement entre approches culturalistes et interculturelles Jusqu\u2019aux années 1990 aux États-Unis et, par ricochet, au Canada, la question de l\u2019interculturel dans le domaine de la santé et des services sociaux a surtout été abordée sous un angle culturaliste.Du point de vue de l\u2019intervention, le culturalisme avait pour but de former les intervenants à reconnaître des traits et caractéristiques, dits « culturels », qui seraient généralisables à travers l\u2019ensemble d\u2019un groupe provenant d\u2019un même pays ou région du monde.Ces généralisations étaient présentées sous forme de faits objectifs pouvant être mémorisés \u2013 tel groupe est comme ceci, tel groupe est comme cela \u2013 et qui seraient applicables en intervention tel un modèle ou recette (Montgomery et Agbobli, 2017; Cohen-Emerique, 2011).Cette façon de penser l\u2019ethnicité en fonction des traits et caractéristiques ixes a été largement remise en cause dans les années 1990 au proit de perspectives permettant d\u2019appréhender l\u2019ethnicité plutôt comme une forme de construction sociale dont les contours sont dynamiques et changeants (Juteau, 1999).Les approches constructivistes invitaient à réléchir à la spéciicité des parcours de vie des personnes migrantes et à l\u2019efet du croisement des identités, des statuts sociaux et des rapports de force sur leurs expériences.L\u2019Énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration (1990)3 faisait également écho à cette perspective en insistant sur les inégalités sociales et l\u2019adoption de mesures permettant 3 http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/ministere/Enonce-politique- immigration-integration-Quebec1991.pdf 126 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée d\u2019améliorer les conditions de vie des populations.L\u2019équipe METISS et les autres constituants de l\u2019Institut Sherpa se sont alimentés des perspectives constructivistes, qui demeurent tout aussi pertinentes aujourd\u2019hui.Au-delà de cette allégeance de base, la conception de l\u2019interculturel dans les travaux METISS s\u2019est aussi précisée autour de quelques principes directeurs inluencés par le contexte spéciique du domaine de la santé et des services sociaux, notamment en fonction du l\u2019intersection de l\u2019interculturel avec les droits à la santé et au bien-être, l\u2019apprivoisement de l\u2019altérité dans la relation de soins et la valorisation des savoirs formels et informels dans l\u2019espace clinique.Droits à la santé et au bien-être : vers une citoyenneté inclusive Bien que les droits à la santé et au bien-être soient considérés comme étant universels dans les systèmes de santé québécois et canadiens, jusqu\u2019au milieu du vingtième siècle les besoins spéciiques des populations migrantes étaient peu pris en compte dans les institutions publiques de santé.Seules quelques organisations philanthropiques et entreprises privées s\u2019intéressaient au sort de ces populations (Roy & Montgomery, 2003).Aujourd\u2019hui, l\u2019égalité d\u2019accès aux services est inscrite dans la Loi sur les services de santé et les sociaux au Québec4, dont les articles 2.5 et 2.7 font mention spéciique de particularités ethnoculturelles et linguistiques en invitant les établissements à Tenir compte des particularités géographiques, linguistiques, socio-culturelles, ethno-culturelles et socio-économiques des régions (Article 2.5); Favoriser, compte tenu des ressources, l\u2019accessibilité à des services de santé et des services sociaux, dans leur langue, pour les personnes des diférentes communautés culturelles du Québec (Article 2.7); Malgré ces garanties, la présence d\u2019inégalités importantes, en termes d\u2019accessibilité et d\u2019adéquation des services, persiste (Battaglini, 2010).Pour cette raison, documenter et combattre ces inégalités est devenue un 4 http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cs/S-4.2 POSSIBLES Printemps 2019 127 pôle de cohérence traversant l\u2019ensemble des travaux de METISS depuis sa création.Au milieu des années 2000, cet objectif était exprimé sous le vocable d\u2019une citoyenneté inclusive dans laquelle \u2026les pratiques d\u2019intervention en santé et service social en milieu pluriethnique y sont appréhendées comme des éléments déterminants de la construction de la citoyenneté et d\u2019un vivre ensemble, mais en même temps sont enchâssés dans un maillage complexe de systèmes sociaux qui l\u2019encadrent.[Programmation METISS 2004-2008].La vision privilégiée par cette citoyenneté inclusive était englobante.Le maillage de systèmes sociaux référait autant au rôle des institutions publiques et communautaires œuvrant directement en santé et services sociaux, qu\u2019au rôle des instances qui forment et règlementent les corps professionnels (universités et cégeps, ordres professionnels, syndicats) et celui des systèmes politiques et juridiques (ministères, lois et politiques sociales) qui encadrent les relations interculturelles sur le plan sociétal.En trame de fond, les recherches METISS démontraient la prédominance de thématiques liées à la précarité des conditions de vie et de santé des personnes migrantes, soient les atteintes de droits, les obstacles systémiques rencontrés par les individus et les groupes dans l\u2019accès aux soins, le racisme, les préjugés et la discrimination.D\u2019autres recherches s\u2019intéressaient aux stratégies de lutte aux inégalités, notamment en ce qui concerne l\u2019empowerment dans l\u2019intervention, le renforcement des liens de sociabilité et l\u2019action communautaire.Ces thématiques ont été investies dans de nombreux projets s\u2019intéressant aux problématiques spéciiques à certaines populations, comme les femmes immigrantes, les besoins de santé des hommes immigrants, les jeunes réfugiés séparés de leurs parents, les personnes âgées immigrantes, les populations LGBTQ, les travailleurs temporaires et ceux lésés en matière de santé et de sécurité au travail, ainsi que la précarité de certains groupes spéciiques de professionnels de la santé. 128 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée L\u2019interculturel dans la relation de soins : vers une éthique de l\u2019altérité La santé et le bien-être sont façonnés par divers milieux, comme la famille, le travail et les relations sociales en général.Néanmoins, l\u2019espace clinique à proprement parler constitue l\u2019un des rares milieux dédiés spéciiquement au bien-être des personnes. Cet espace, que ce soit dans les établissements de santé ou d\u2019autres organismes d\u2019accompagnement, se caractérise notamment par la rencontre entre les intervenants et les usagers.Pour Rhéaume (2007, 2010), directeur de l\u2019équipe METISS jusqu\u2019en 2008, l\u2019idée de l\u2019espace clinique déborde le champ strictement médical pour désigner plus largement toute relation d\u2019aide entre un « soignant » et un « soigné » qui vise à atténuer une soufrance liée à la santé physique ou au bien-être social. Malgré sa vocation de « soigner », l\u2019espace clinique est néanmoins traversé par les mêmes tensions et rapports d\u2019altérité que l\u2019on retrouve dans la société en général (Fortin, 2013; Vissandjée, et.al 2014; Cloos, 2012).Ainsi, comme dans tout autre milieu, on peut y trouver des manifestations d\u2019exclusion, des préjugés, des stéréotypes.Tendre vers une éthique de l\u2019altérité dans la relation de soins impliquerait de rendre visibles ces tensions, tout en proposant des stratégies visant à les atténuer (Cognet et Montgomery, 2007).Dans les travaux de METISS, ces tensions ont surtout été appréhendées à partir des approches en intervention et communication interculturelle (Legault et Rachédi 2008; Cohen Émerique 2011; Montgomery et Bourassa, 2017).Dans ce cadre, la rencontre clinique est perçue comme étant le produit de l\u2019interaction entre les acteurs en présence.L\u2019équipe s\u2019intéressait tout particulièrement à la dyade intervenant- client et la façon dont les cadres de référence de chacun inluent sur la relation de soins en fonction des statuts et valeurs diférenciés, liés entre autres, à l\u2019origine, au genre, à la profession, à la classe sociale, aux valeurs religieuses et ainsi de suite.Bien que la situation d\u2019interaction soit au cœur de ces analyses, les approches tiennent compte aussi de l\u2019inluence potentielle d\u2019éléments de contexte extérieur, comme les codes et règles institutionnelles, les codes professionnels ou encore les politiques sociales.À partir de ce qui est dit ou non dit, ou à partir de POSSIBLES Printemps 2019 129 gestes ou d\u2019autres indices, ces approches permettent de dépister des iltres ou barrières à la communication pouvant nuire à la relation de soins. Ces diférences, cependant, peuvent aussi servir de clefs pour faciliter l\u2019établissement d\u2019une bonne relation de soins.Cette façon de penser la relation de soins dans l\u2019espace clinique a inspiré plusieurs projets METISS portant, par exemple, sur la relation patient-médecin et l\u2019interprétariat.Ces approches ont aussi contribué au développement de plusieurs outils de valorisation utiles pour la pratique, telles l\u2019élaboration de pictogrammes pour soutenir les interventions dans des situations marquées par la barrière linguistique et, ierté particulière de METISS, la mise sur pied de formations interculturelles pour les intervenants et gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux au début des années 2000.Ces formations, sous la direction de Spyridoula Xenocostas pendant plus de 15 ans, sont encore existantes aujourd\u2019hui.L\u2019interculturel au croisement des savoirs Étant une équipe de recherche implantée dans un milieu de pratique, METISS est sensible à la valorisation des diférents types de savoirs qui s\u2019y croisent : le savoir issu de l\u2019expérience du terrain des intervenants, le savoir gestionnaire et administratif, le savoir expérientiel des usagers de services et le savoir théorique issu en partie de la documentation universitaire.Faire de la recherche en milieu de pratique implique la capacité d\u2019être à l\u2019écoute et de valoriser ces diférentes formes de savoirs, de façon non hiérarchisée, les reconnaissant comme étant diférentes, mais aussi complémentaires (Rhéaume, 2007, 2010; Montgomery, Xenocostas, Jimenez, 2014).C\u2019est notamment dans la rencontre clinique que se côtoient, au jour le jour, des savoirs et pratiques implicites des diférents acteurs (Rhéaume, 2007).La mention de l\u2019implicite ici renvoie à l\u2019idée que l\u2019intervention repose sur diférentes formes d\u2019expertise, sans que celles-ci soient nécessairement formalisées ou explicitées.Les savoirs d\u2019intervention sont issus en partie des connaissances apprises sur les bancs de l\u2019université (savoirs formels), mais reposent aussi de façon signiicative sur des expertises acquises sur le terrain (savoirs pratiques ou acquis en 130 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée cours de l\u2019action) ou même simplement dans la vie quotidienne (savoirs expérientiels) (Racine, 2000; Schön, 1994).Ainsi, les savoirs mobilisés dans l\u2019intervention représentent une sorte de bricolage qui se renouvelle sans cesse en fonction des expériences concrètes de l\u2019intervention.C\u2019est aussi dans le prolongement de cette idée que nous pouvons parler de ce que Sorrells (2013) nomme une « praxis interculturelle »; c\u2019est-à-dire, la construction de savoirs interculturels développés dans et à travers la pratique.Loin d\u2019être statiques, les savoirs interculturels, tout comme d\u2019autres types de savoirs d\u2019intervention, s\u2019enrichissent et évoluent en fonction des situations rencontrées.Dans le cadre des travaux METISS, on s\u2019intéressait notamment à documenter comment les intervenants donnent un sens à leur travail d\u2019intervention, expérimentent et produisent de nouvelles façons de faire et développent des pratiques porteuses de changement.Cerner cette créativité dans l\u2019intervention, c\u2019est aussi accorder une écoute particulière aux solutions et stratégies développées sur le tas.Pour ce faire, les travaux de l\u2019équipe ont accordé une place importante aux méthodologies axées sur la rélexivité, comme les récits de pratique, les capsules vidéo et les blogues. La documentation de cette rélexivité est transformée, à son tour, en apprentissages transférables à d\u2019autres milieux au moyen d\u2019outils permettant de mieux apprivoiser le rapport à l\u2019Autre, comprendre ce qui fait la diférence entre les expériences réussies et moins réussies dans l\u2019intervention interculturelle, et désamorcer les tensions, les jugements et les partis-pris.Dans la rencontre clinique, les savoirs des intervenants ont nécessairement leur corollaire dans ceux des usagers avec qui ils sont en interaction.Ceux-ci sont façonnés, entre autres, par leurs expériences migratoire, familiale, culturelle et transnationale.Être à l\u2019écoute de l\u2019Autre, comprendre sa façon de concevoir et d\u2019exprimer sa situation et ses besoins implique nécessairement une ouverture à reconnaître et valoriser ces savoirs. À cette in, les travaux des membres de METISS ont exploré divers thèmes, comme la transmission intergénérationnelle des valeurs et pratiques familiales, les valeurs religieuses, et les savoirs liés à diférents moments du cycle de vie, de la naissance, au décès et deuil. Cette compréhension ine des savoirs expérientiels a également fait l\u2019objet de guides de pratique et de formations ayant pour but de les rendre utiles pour les intervenants. POSSIBLES Printemps 2019 131 Conclusion L\u2019histoire de l\u2019équipe METISS est celle d\u2019une belle aventure de rapprochement entre les milieux universitaires et d\u2019intervention, entre la théorie et la pratique.L\u2019idée d\u2019une praxis interculturelle renvoie à la capacité d\u2019arrimer les considérations conceptuelles à des situations concrètes de l\u2019intervention en contexte de diversité, d\u2019être à l\u2019écoute des tensions et ouvert à l\u2019expression de diférentes formes de savoir. C\u2019est aussi s\u2019investir pour ensuite transformer les apprentissages sous forme de guides, de formations ou encore des espaces rélexifs de dialogue. C\u2019est en quelque sorte agir pour qu\u2019une citoyenneté inclusive en matière de santé et bien-être ne soit pas seulement un idéal à atteindre, mais aussi de l\u2019ordre du possible.Références Battaglini, Alex.2010.Les services sociaux et de santé et contexte pluriethnique.Montréal : Saint-Martin.Cloos, Patrick.2012.« La racialisation de la santé publique aux États-Unis : entre pouvoir sur la vie et droit de laisser mourir », Global Health Promotion.En ligne: http://ped.sagepub.com/content/19/1/68.abstract .Cognet, Marguerite et Catherine Montgomery (Dir.).2007.Éthique de l\u2019Altérité.Culture, santé et services sociaux.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Deslauriers, Jean-Pierre.1992.«Nouveaux programmes de subvention du Conseil québécois de la recherche sociale: commentaires», Nouvelles pratiques sociales 5(2): 157-162.En ligne: https://www.erudit.org/fr/revues/ nps/1992-v5-n2-nps1963/301182ar.pdf Fortin, Sylvie.2013.« Conlits et reconnaissance dans l\u2019espace social de la clinique : Les pratiques cliniques en contexte pluraliste », Anthropologie et Sociétés 37(3): 179-200.Juteau, Danielle.1999.L\u2019ethnicité et ses frontières.Montréal : Les Presses de l\u2019Université de Montréal.Legault, Gisèle et Lilyane Rachédi.2008.L\u2019intervention interculturelle.Montréal : Gaëtan Morin. 132 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Montgomery, Catherine et Caterine Bourassa-Dansereau.(Dir).2017.Mobilités internationales et intervention interculturelle.Théories, expériences et pratiques.Québec : Presses de l\u2019Université du Québec.Montgomery, Catherine et Christian Agbobli.2017.« Mobilités et intervention interculturelle : conceptualisations et approches », dans C.Montgomery et C.Bourassa-Dansereau (Dir), Mobilités internationales et intervention interculturelle.Théories, expériences et pratiques, pp 9-30.Québec : Presses de l\u2019Université du Québec.Montgomery, Catherine, Spyridoula Xenocostas et Vania Jimenez.2014.\u201cCultural Encounters : an intervention-research approach for working with immigrants in the community, dans J.Fritz et J.Rhéaume (Dir), Essentials for Community Intervention : Clinical Sociology Perspectives from around the World, pp.95-110.New York : Springer.Racine, Guylaine.2000.La production de savoirs d\u2019action chez des intervenants sociaux.Paris : L\u2019Harmattan.Rhéaume, Jacques.2007.«Au coeur de la sociologique clinique: sujet charnel, lien social et acteurs sociaux», dans L.Mercier et J.Rhéaume (Dir), Récits de vie et sociologie clinique, pp.61-87.Québec : Presses de l\u2019Université Laval.Rhéaume, Jacques.2010.« L\u2019expérience de recherche au CSSS de la Montagne : la perspective de la sociologie clinique », Cahiers METISS, vol.5(1), 19-36.Roy, Ghislaine et Catherine Montgomery.2003.« Practice with Immigrants in Quebec », dans A.Al-Krenawi and J.Graham (Dir), Multicultural Social Work in Canada, pp.122-146).Toronto : Oxford University Press.Schön, Donald Alan.1994.Le praticien rélexif.À la recherche du savoir caché dans l\u2019agir professionnel.Montréal : Les Éditions Logiques.Sorrells, Kathryn.2013.Intercultural Communication.Globalization and Social Justice.Los Angeles : Sage Publications.Vissandjée, Bilkis, Marguerite Cognet, Sylvie Fortin, Jonathan Kuntz.2014.« Relever les déis de la diversité en contexte interculturel par une pratique clinique responsable », dans D.Alaoui et A.Lenoir, L\u2019interculturel et la construction d\u2019une culture de la reconnaissance, pp.167-188.Montréal : Groupéditions. POSSIBLES Printemps 2019 133 L\u2019interculturalisme dans la lutte pour les droits des femmes chez Femmes de diverses origines Par Marie Boti1 Nous proposons de partager l\u2019expérience de notre organisation pour donner un exemple du vivre ensemble et de l\u2019interculturalisme sur le terrain des luttes sociales, et en particulier, des luttes des femmes. Nous ne nous sommes jamais identiiées à l\u2019interculturalisme de l\u2019État québécois, parce que nos membres ont trop souvent été laissées pour compte dans cette politique oicielle. Et pourtant, quand on regarde notre pratique et notre histoire comme organisation, on pourrait dire que c\u2019est de l\u2019interculturalisme en pratique.Nous pourrions aussi dire que nous sommes un exemple vivant de l\u2019intersectionnalité, un autre terme à la mode dans les milieux universitaire et communautaire.Depuis notre formation en 2001, nous partageons une analyse anti- impérialiste, anti-capitaliste et anti-patriarcale.Nous contestons les injustices et les discriminations systémiques auxquelles font face les communautés dont nos membres sont issues, que ce soit autochtones, ou des communautés de migrants et de personnes de minorités visibles, au Canada, au Québec, et à l\u2019étranger.Nous faisons le lien entre les politiques internationales afectant nos pays d\u2019origine (souvent responsables de notre migration forcée) et les politiques nationales et locales afectant les peuples autochtones et les communautés de minorités visibles ici au Québec et au Canada.Nous tissons des liens de solidarité entre nous sur la base de la justice sociale, de la compréhension et du vécu partagés et 1 À partir d\u2019un article paru dans CWS 2009, de Farha Najah Hussein et Marie Boti « March 8 Coordination and Action Committee of Women of Diverse Origins\u201d, in Canadian Women Studies/Les cahiers de la femme, Volume 27, Numbers 2,3, novembre 2009, p.76. 134 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée en construisant des communautés de résistance.Depuis les derniers 17 ans, nous avons pu nous établir et devenir un pôle de référence dans le mouvement progressiste des femmes à Montréal et au-delà.Brève histoire du Comité d\u2019action et de coordination du 8 mars des Femmes de diverses origines « Nous voulons être visibles », tel était le cri de ralliement et le thème du premier événement organisé par un nouveau comité dans le quartier multiethnique de Côte-des-Neiges à Montréal en 2002.Derrière ce nom à la fois lourd et descriptif, les Femmes de diverses origines, ou FDO, voulaient créer un nouveau féminisme tout en faisant revivre la tradition militante des femmes à Montréal autour de la Journée internationale des femmes.Le comité est né du rassemblement de femmes autour du Centre des travailleuses et travailleurs immigrants (CTI-IWC), une plaque tournante des gens de la base dans ce quartier multiethnique.Des campagnes telles que celle pour empêcher la déportation de Melca Salvador, une employée de maison philippine (2001), la campagne Justice pour Milia Abrar sur le meurtre brutal et non résolu d\u2019une jeune étudiante sud asiatique (1998), la campagne Peerless pour la syndicalisation d\u2019une usine textile comptant 3 000 travailleurs-euses de 35 nationalités à majorité des femmes, menée hors de l\u2019usine et impliquant des groupes communautaires du quartier.(1996).Au début de la formation de FDO, il y avait les femmes du Centre communautaire des femmes sud-asiatique (CFSA), de PINAY (Organisation des femmes philippines du Québec) et de l\u2019Association des femmes iraniennes, des femmes latino-américaines, des femmes impliquées dans la défense des droits sociaux, et d\u2019autres.Certaines se connaissaient d\u2019un réseau féministe anti-impérialiste similaire, créé une dizaine d\u2019années auparavant, appelé Femmes sans frontières.Encouragés par la grande Madeleine Parent, alliée des travailleuses immigrantes, plusieurs de ces groupes de femmes s\u2019étaient jointes à la Fédération des femmes du Québec (FFQ) dans le cadre de sa tentative de rejoindre les communautés de migrantes.Mais les femmes ont constaté que POSSIBLES Printemps 2019 135 leurs problèmes y restaient presque invisibles.Elles ont décidé donc de créer leur propre lieu de rencontre et d\u2019organiser des événements à leur image : diverse, féministe, anti-impérialiste.Elles ont opté pour une structure de collectif et de réseau informel, et un projet selon leurs capacités.Chacune ayant des responsabilités familiales et des rôles actifs au sein des luttes de leurs communautés, elles ont décidé de se limiter à organiser un événement par année, lors de la journée internationale des femmes.Base de l\u2019unité Plusieurs de ces femmes étaient des immigrantes de première génération ou avaient des origines ethniques diverses, et elles sentaient un lien avec leur pays d\u2019origine.D\u2019autres voyaient l\u2019importance de la politique internationale et son impact sur les conditions locales des personnes.La « guerre contre le terrorisme » proclamée par le gouvernement des États-Unis après le 11 septembre 2001 a contribué à mettre en relief les liens entre l\u2019international et le local.Dans la foulée de cette guerre déclarée, et alors que nous manifestions contre l\u2019envoi des troupes en Afghanistan et en Iraq, nous observions une montée de politiques d\u2019immigration racistes, du proilage racial, de la brutalité policière; les femmes voyaient leurs propres ils, frères, maris et elles-mêmes, en devenir la cible.L\u2019urgence de se regrouper et de se solidariser en était d\u2019autant plus ressentie Dès les préparatifs d\u2019organisation de la JIF 2002, on commence à forger une base d\u2019unité dans la pratique.Les discussions pour choisir un thème de la journée, des conférencières, le lieu, la mobilisation des participants pour la conférence et pour la manifestation sont des choses bien concrètes, qui créent une expérience collective.Aux réunions, on discute de la conjoncture mondiale et nationale, de comment rejoindre les diférentes communautés, attirer les jeunes femmes, nouer des alliances avec les organisations féministes existantes, les syndicats et autres groupes de la base.Et c\u2019est dans la foulée de cette pratique, qu\u2019on élabore une Base d\u2019unité qui devient la base de la nouvelle adhésion après 2002.Il faut dire que le 136 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée premier noyau de femmes qui a élaboré ce document a visé juste, parce que la base d\u2019unité a été maintenue depuis, avec un seul ajout important, à savoir la clause reconnaissant la place des femmes autochtones.Thème annuel et format de la conférence Chaque année, un thème est choisi qui résume les luttes qui se déroulent sur la scène internationale et locale.Parfois, le thème s\u2019est imposé de soi, comme lors de l\u2019invasion américaine imminente de l\u2019Irak en 2003.(Les Femmes s\u2019opposent à la guerre ici et ailleurs!) D\u2019autres thèmes sont motivés par la conjoncture nationale, tels que l\u2019élection du gouvernement Charest en 2004 avec le programme de réorganiser l\u2019État (voir privatisation néolibérale et déréglementation).Souvent, on dédie l\u2019événement de la JIF à une femme inspirante.Le format d\u2019activité que nous organisons, (en plus de la manifestation) peut varier d\u2019une année à l\u2019autre.Conférence, panel, activité culturelle, pour encourager le partage d\u2019analyses, et d\u2019expériences entre les conférencières invitées et les participantes, et les leçons pratiques pour l\u2019action.Des kiosques présentant de la littérature, des brochures et des bricolages de chaque groupe, des aiches, des photographies et des expositions d\u2019œuvres relétant des thèmes féministes; un déjeuner communautaire est souvent au rendez-vous.Une halte-garderie sur place ainsi que la traduction simultanée sont considérées comme essentielles.Tout ceci est réalisé avec les services bénévoles et solidaires.La culture de la résistance La culture d\u2019expression et de résistance féministes progressistes est toujours présente dans nos activités.En 2005, une soirée spéciale de concert met en vedette des artistes au sommet de leur art.Par exemple, Aparna Sindhoor, une danseuse d\u2019origine indienne basée aux États-Unis, a dansé sur sa chorégraphie de «The Chase», conte contemporain de Mahasweta Devi, d\u2019une femme qui se soulève contre le système de castes et les relations POSSIBLES Printemps 2019 137 oppressives qu\u2019il impose.La chorale de femmes Choeur Maha a chanté diverses chansons, la batteuse et chanteuse iranienne Homa Alizadeh a interprété une chanson révolutionnaire en perse et Tania Nesterovksy du Venezuela a chanté des classiques latino-américains, accompagnée de feu le musicien progressiste Renato Pavez du Chili.Reprendre la rue L\u2019élément incontournable pour notre comité est l\u2019organisation de la manifestation le jour du 8 mars, au rythme des femmes du monde entier.Nous avons voulu renouer avec la tradition militante qui avait été délaissé pendant des années par le mouvement féministe au Québec et au Canada.Nous voulions être dans la continuité des femmes laborieuses de New York de 1908, qui ont déilé pour revendiquer la journée de huit heures et pour mettre in au travail des enfants, des femmes qui ont formé une caravane dans les années 70 pour traverser le pays vers Ottawa en appui au droit à l\u2019avortement, et les manifestations des années 80\u2019s pour reprendre la nuit contre la violence et le viol.La taille des manifestations du 8 mars que nous organisons varie d\u2019une centaine en 2002, à plus de 1 000 au fort des activités anti-guerre, par exemple pendant le génocide des Tamoules au Sri Lanka en 2009 quand la communauté tamoule est sortie dans la rue à nos côtés, et pendant les mobilisations étudiantes de 2012 des Carrés rouges, entre autres.« En 2007, la manifestation a été marquée par des brutalités policières.[.] Comment les femmes peuvent-elles s\u2019attendre à de l\u2019aide contre la violence familiale, par exemple, si les agents auxquels on conie leur sécurité les brutalisent et les violente dans la rue? », a-t-on déclaré dans un communiqué de presse (Montréal Femmes contre la brutalité policière, 2007) L\u2019année suivante, le 8 mars, 2008 plutôt que d\u2019être intimidés, femmes, enfants et alliés de nombreuses communautés ont bravé la tempête de neige et les vents froids pour protester contre les brutalités policières de l\u2019année précédente. 138 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée L\u2019arène internationale Des liens avec des groupes de femmes à l\u2019extérieur du Canada ont été créés par l\u2019intermédiaire de conférencières invitées originaires du Guatemala, des Philippines, de Palestine, d\u2019Haïti, d\u2019Iran, des États- Unis, des femmes kurdes et autres.En juin 2008, FDO rejoint une alliance internationale de travailleuses et travailleurs migrants, fondée à Hong Kong.(International Migrants Alliance).En 2010, c\u2019est à Montréal que le Comité FDO organise, avec le groupe Gabriela des Philippines et leur réseau, une assemblée internationale des femmes, qui aboutit à la formation de l\u2019Alliance internationale des femmes.Plus de 400 femmes de 32 pays participent aux plénières, aux ateliers sur des thèmes comme les femmes dans les luttes de libération nationale, les femmes et la religion, les femmes et la migration, les travailleuses résistant à l\u2019exploitation.2 Alliances et collaborations Au cours des années, le Comité FDO a participé à l\u2019organisation de plusieurs évènements mémorables en dehors du 8 mars, grâce aux collaborations entre ses groupes membres et des groupes amis.Par exemple, Pinay, groupe des femmes philippines au Québec, va témoigner aux audiences de l\u2019Organisations mondiale du travail à Genève pour faire reconnaître les droits des travailleuses domestiques étrangère; elles contribuent ainsi à la reconnaissance de ces droits dans une convention internationale ; le Centre communautaire des femmes sud-asiatique soumet un mémoire aux audiences sur la Charte québécoise sur la laïcité en 2013,3 mémoire présentant une analyse féministe et antiraciste souvent citée.2 Tribunal permanent des peuples sur l\u2019industrie minière canadienne en Amérique latine 3 Conférence internationale des femmes de Montréal et fondation de l\u2019Alliance internationale des femmes.http://miwc2010.wordpress.com/ pour des présentations et des biographies des conférencières. POSSIBLES Printemps 2019 139 Au-delà de notre réseau immédiat, nous nous sommes jointes au Comité pour la défense des Droits Humains en Amérique Latine (CDHAL) en 2014 pour organiser un atelier sur les Femmes Résistant à l\u2019agression des minières, dans le cadre du Tribunal permanent des peuples contre les minières canadiennes.4 On répète cette collaboration en avril 2018, avec plusieurs autres organisations, pour accueillir à Montréal une quarantaine de femmes autochtones, paysannes et défenseures des droits humains et des territoires dans le cadre de la Rencontre internationale «Femmes en résistance face à l\u2019extractivisme».Le thème de la guerre et de la militarisation nous préoccupe au plus haut point, et fait l\u2019objet d\u2019une campagne menée de front avec l\u2019Alliance internationale des femmes.Quelques activités dans ce cadre : La conférence Solidarité et lutte : Résistance à la guerre et au militarisme menée par les États-Unis\u2013 à Toronto en aout 2017; notre participation à la fondation du Mouvement Québécois pour la paix, en 2017, et les manifestations contre les armes nucléaires, contre l\u2019ingérence étrangère au Venezuela, et plusieurs autres.Grâce à notre réseau international et comme membre fondateur de l\u2019Alliance internationale des femmes, nous sommes représentées dans des lieux de rencontre et de résistance du monde entier.En 2018 seulement, nous étions ainsi à Bali en Indonésie, pour protester contre le FMI et la Banque mondiale en congrès dans la même ville, au Pays-Bas au Tribunal international sur les Philippines en septembre 2018, et au Forum social sur les migrations au Mexique en novembre 2018.On ne néglige pas pour autant des occasions de participer et d\u2019organiser des activités dans le cadre d\u2019événement locaux, comme le Forum social mondial à Montréal en juin 2016 dans le cadre duquel nous avons 4 Mémoire présenté à La consultation concernant loi n° 60, Charte airmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l\u2019État ainsi que d\u2019égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d\u2019accommodement https://www.sawcc-ccfsa.ca/EN/wp-content/uploads/2018/04/Charterfrench.pdf 140 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée organisé plusieurs ateliers, ou aux États-généraux sur le féminisme en novembre 2013.Organisation féministe et fonctionnement en groupe C\u2019est vers la in de novembre chaque année que nous commençons à nous rencontrer pour préparer le 8 mars de l\u2019année suivante.Les samedi matin autour d\u2019un brunch communautaire, on discute de l\u2019actualité, de nos luttes respectives.Les réunions se déroulent principalement en anglais et en français, avec de la traduction chuchotée pour bien se comprendre.Même si les femmes du comité sont d\u2019accord sur la base de l\u2019unité, le groupe reste assez hétérogène en termes d\u2019expériences, d\u2019analyses et d\u2019opinions sur des questions complexes.Il y a parfois de la pression pour prendre des positions oicielles comme groupe sur des questions qui peuvent déchirer les groupes de femmes, comme la prostitution/ travail du sexe, le port du voile, le soutien aux luttes armées de libération, le travail au sein d\u2019autres regroupements, etc.Néanmoins, ces discussions aident à maintenir un niveau essentiel de critique et de dialogue productifs au sein du groupe.C\u2019est en mettant l\u2019accent sur tous les enjeux et les problématiques qui nous unissent en tant que femmes de la base, tout en respectant nos diférences, que nous forgeons des relations durables. L\u2019esprit de solidarité féminine, la bonne humeur - et les bons brunchs- nous font recommencer année après année! Groupes membres et amis de FDO-WDO Centre des travailleuses et travailleurs immigrant-es, Centre communautaire des femmes sud-asiatiques, PINAY Groupe de femmes philippines du Québec, Centre des femmes d\u2019ici et d\u2019ailleurs, Mouvement contre la violence et l\u2019inceste, Centre d\u2019amitié autochtone de Montréal, Solidarité avec les femmes afghanes, Association des femmes iraniennes, Centre d\u2019appui aux Philippines, Personne n\u2019est illégal Montréal, Campagne pour le POSSIBLES Printemps 2019 141 Boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël ; Mouvement de solidarité internationale (Palestine), Association pour la défense des droits sociaux, Institut Simone de Beauvoir de l\u2019Université Concordia, Association des femmes tamoules du Québec, Association des femmes kurdes, et bien d\u2019autres.Biographie Marie Boti est militante féministe et internationaliste.Elle est membre fondatrice de Femmes de diverses origines, et Vice-présidente de l\u2019Alliance internationale des femmes (International Women\u2019s Alliance \u2013 IWA). Elle est également réalisatrice et productrice de ilms documentaires, et co-fondatrice de la maison de production et de distribution Multi-Monde Références Video : The Melca Salvador Story https://multi-monde.ca/en/the-melca-salvador-story/ Video: The Suit War https://multi-monde.ca/the-suit-war/ Video: International Women\u2019s Day March 2013 Bande-annonce : https://vimeo.com/60485489 Longer version https://vimeo.com/62319523 Video: International Women\u2019s Day 2006 (5e anniversaire) https://vimeo.com/200090879 Site web: https://wdofdo.wordpress.com/ FB: https://www.facebook.com/WDO.FDO.Quebec/ Videos: Journée international des femmes 2018 Maman musicienne et marginale : https://youtu.be/VSoveZZ34gU 142 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée LES PRINCIPES DE BASE QUI NOUS UNISSENT Le Comité d\u2019action et de coordination pour le 8 mars des Femmes de diverses origines 1.Nous voulons être visibles.Nous voulons organiser des activités du 8 mars selon nos préoccupations et pour que nos associations occupent le centre de la scène (au lieu de seulement faire partie d\u2019un atelier ou d\u2019être considérées comme un ajout dans une activité émanant du mouvement des femmes en général).2.Nous sommes des féministes de diverses origines, nées dans d\u2019autres pays, particulièrement ceux de l\u2019hémisphère Sud ou au Canada.Nous conservons des liens très étroits avec nos pays d\u2019origine et nous sommes très préoccupées par les problèmes du tiers monde.3.Dans nos communautés et dans la société en général, nous nous opposons au patriarcat et à la misogynie au niveau des relations familiales, des institutions civiles et politiques, de la culture et des médias.4.Nous sommes engagées à défendre la dignité de la personne et les droits fondamentaux ; le droit de vivre librement sans peur et sans intimidation, le droit de vivre librement sans discrimination sexuelle, le droit de vivre librement sans intégrisme religieux.5.Sans droits fondamentaux, les femmes ne peuvent avoir de dignité.C\u2019est pourquoi nous sommes engagées pour la défense de droits au logement, à l\u2019éducation et à la santé, ainsi que le libre choix en ce qui touche le style de vie et le droit de reproduction.6.Nous appuyons les luttes actuelles de libération dans nos pays d\u2019origine et dans le tiers monde en général incluant la lutte des peuples contre l\u2019impérialisme et les gouvernements répressifs locaux.Nous voulons célébrer et faire connaître la tradition de résistance qu\u2019ont les femmes de nos communautés et de nos pays d\u2019origine.7.Nous soutenons les luttes continues des peuples autochtones habitants originaux de l\u2019île de tortue lesquels, par suite du colonialisme, ont soufert de la dépossession de leur terre, de l\u2019altération de leur culture et de leur façon de vivre, dévalorisant les traditions plus égalitaires de genre. POSSIBLES Printemps 2019 143 8.Au plan local, nous nous opposons activement au racisme et à toutes les formes d\u2019oppression, particulièrement à l\u2019intensiication de la répression contre les minorités visibles depuis le 11 septembre 2001, à l\u2019injustice, aux préparatifs de guerre, à la politique canadienne et américaine et à l\u2019inégalité des conditions économiques globales.9.Nous nous opposons aux politiques de discrimination envers les immigrants et les réfugiés qui marginalisent les femmes et leurs familles, les laissant dans la pauvreté et dans des situations souvent près de l\u2019esclavage.Nous nous opposons à la mondialisation qui a pour efet de diminuer le salaire et les conditions de travail des femmes, tout particulièrement des immigrantes et des réfugiées, les plaçant dans des situations de plus en plus désespérées.10.Nous sommes anti-guerre et anti-impérialistes et nous voulons contribuer à la construction d\u2019un mouvement des femmes qui prend fortement position contre la guerre et l\u2019agression, tout particulièrement la guerre contre le terrorisme que mènent les États-Unis.11.Nous ne voulons pas travailler à l\u2019encontre des organisations et des pratiques féministes existantes.Nous invitons toutes celles qui font partie du mouvement des femmes à participer à nos activités et à nous soutenir et nous reconnaissons qu\u2019il est important de jumeler nos actions dans des domaines stratégiques.12.Nous sommes un comité d\u2019action et de coordination, parce que nous voulons coordonner les activités des groupes que plusieurs d\u2019entre nous représentent et parce que nous voulons mettre de l\u2019avant d\u2019autres activités conjointes qui mobiliseront nos réseaux respectifs. 144 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée POSSIBLES Printemps 2019 145 Choisir des immigrants compatibles?Par Maud Olivier Il est certainement plus facile de vivre ensemble quand on se ressemble un peu et qu\u2019on a en commun certaines valeurs.C\u2019est une lapalissade.J\u2019entendais souvent dire dans mon entourage, quand je travaillais pour l\u2019Immigration du Québec : « Choisissez donc mieux vos immigrants ».S\u2019il s\u2019agit d\u2019une injonction qui paraît relever du gros bon sens, c\u2019est chose plus facile à dire qu\u2019à faire.Bien que j\u2019aie quitté le domaine de l\u2019immigration il y a quelques années, mon propos est encore d\u2019actualité aujourd\u2019hui.À l\u2019époque, au Ministère, on cherchait des immigrants (et on en cherche encore) qui pourraient travailler au Québec.On s\u2019intéressait en priorité à leur formation, à leur expérience de travail, à leur connaissance du français, et de l\u2019anglais.On les voulait assez jeunes, avec une famille, pour la relève démographique. On vériiait tous ces aspects sur papier et, parfois, en entrevue.C\u2019était beaucoup de travail, et le volume de candidatures était grand.Il y a plusieurs décennies, quand l\u2019entrevue était davantage la règle que l\u2019exception, on vériiait aussi les qualités personnelles des candidats, auxquelles on accordait un certain nombre de points.Ceux-ci étaient souvent contestés : Comment être objectif à ce sujet? Quelles qualités valoriser? Il y avait bien quelques outils d\u2019évaluation, mais ils demeuraient somme toute assez vagues, et les conseillers chargés des entrevues disposaient d\u2019une assez grande latitude dans leur jugement.Mais il s\u2019agit d\u2019histoire ancienne, avant les années 2000.Le manque d\u2019uniformité de ces mesures et le volume de travail global en ont eu raison.Désormais, on n\u2019évalue plus les qualités personnelles des individus.Toutefois, on contrôle un tant soit peu l\u2019honnêteté.Il existe certaines règles auxquelles on ne peut échapper.Les demandeurs ne doivent évidemment pas produire de fausses informations ni de faux documents dans leur demande.Les bureaux du Québec ont acquis une certaine 146 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée compétence dans la détection des contrefaçons et dans l\u2019analyse de la cohérence d\u2019un dossier en général.Et si le Québec choisit ses immigrants (économiques), c\u2019est le gouvernement fédéral qui leur octroie un visa d\u2019entrée après avoir fait ce qu\u2019on appelle une enquête de sécurité, pour éliminer les criminels.De plus, les demandeurs doivent (quand il y en a une) passer leur entrevue à visage découvert, pour être bien reconnus.Certains peuvent penser que cela suit à éviter des candidatures indésirables venant des fanatiques de la burqa1\u2026 Je vais vous raconter une anecdote.J\u2019étais à faire des entrevues au Moyen-Orient, et une jeune femme (vêtue d\u2019un hidjab2, c\u2019est important pour la suite de l\u2019histoire) est entrée dans ma salle d\u2019entrevue.Elle était accompagnée d\u2019un homme âgé que j\u2019ai interrogé immédiatement.C\u2019était son père, qui n\u2019avait pas le droit d\u2019être là. Il était venu vériier si c\u2019était bien une femme qui faisait passer l\u2019entrevue à sa ille. Cette candidate s\u2019était présentée auparavant, mais l\u2019entrevue n\u2019avait pas eu lieu, parce qu\u2019elle était menée par un collègue masculin.Nous avions reprogrammé l\u2019entrevue avec une femme.Une erreur? Sommes-nous trop gentils? J\u2019ai mis poliment le monsieur à la porte et j\u2019ai amorcé aussitôt l\u2019entrevue avec la jeune femme.Madame était dans la trentaine, enseignait une discipline scientiique dans une université, quelque part en Occident.Elle avait fait le voyage pour passer l\u2019entrevue dans son pays d\u2019origine.Vive d\u2019esprit, intelligente.Je prenais plaisir à cet entretien. Elle se qualiiait et j\u2019avais accepté sa candidature. Je lui avais remis son certiicat de sélection. Je penchai la tête pour ranger les papiers et fermer son dossier.Quand je la relevai, elle était en train d\u2019ajouter un niqab3 à son hidjab! J\u2019étais estomaquée et m\u2019écriai : « Mais pourquoi faites-vous cela? On ne voit plus votre beau sourire! » Elle m\u2019avait répondu : « Vous savez, c\u2019est très compliqué ».1 Ample vêtement des femmes musulmanes, qui couvre complètement leur corps de la tête aux pieds, exception faite des yeux.2 Voile qui cache les cheveux, les oreilles et le cou, tout en laissant le visage à découvert.3 Long voile islamique dissimulant le visage d'une femme, à l'exception des yeux.Ici, il s\u2019agissait d\u2019une petite pièce de tissu que la dame ajoutait à son hijab. POSSIBLES Printemps 2019 147 C\u2019est là-dessus que nous nous étions laissées.Son père l\u2019attendait dans la salle d\u2019attente. Était-ce pour lui qu\u2019elle arborait ce niqab? Je supposais in petto qu\u2019elle ne le mettait certainement pas pour enseigner à l\u2019étranger. Je m\u2019étais sentie louée. Qu\u2019est-il arrivé à cette femme par la suite? Avait-elle eu son visa? Probablement. J\u2019espère qu\u2019elle vit ici sans niqab.(Voilà, vous connaissez mes couleurs.) Cette anecdote a pour but de vous dire que nous ne contrôlons pas tout dans la sélection des immigrants, même si de grands eforts sont entrepris pour ce faire.On demande aux candidats de signer une déclaration les engageant à adhérer aux valeurs de la société québécoise dans le cadre de leur demande.L\u2019égalité hommes-femmes en fait partie.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une signature? Aucune pénalité n\u2019est associée à son non-respect. L\u2019argument suivant, sous forme de question franche : « Mais que faites- vous à sélectionner des immigrants dans certains pays? » Pourquoi, en efet, les recruter dans les pays où la culture est éloignée de la nôtre? La question se pose.Mais elle ne tient pas compte du fait que nous y sélectionnons entre autres des personnes qui, sans être des réfugiées au sens juridique du terme, fuient justement des contraintes sociales et recherchent la vie libre de nos sociétés.Délaisser ces bassins reviendrait à les laisser à leur sort et à nous priver de leur apport.De plus, pendant plusieurs années, la loi nous obligeait à traiter sur le même pied tous les bassins pour la sélection de l\u2019immigration économique.Toutefois, le gouvernement du Québec a gagné en Cour le droit de privilégier les bassins de son choix.Depuis, il s\u2019en prévaut peu et sans quitter les bassins dont la culture est « plus éloignée de la nôtre ».On le voit, diférentes considérations entrent en ligne de compte, comme le fait que les candidats de tous les bassins sont eux-mêmes diversiiés, sans compter des considérations linguistiques, comme dans le cas du bassin du Maghreb, qui constitue un bon bassin francophone. 148 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée La question du choix des bassins est rarement soulevée.Bien qu\u2019il s\u2019agisse peut-être de la seule voie susceptible d\u2019éviter de sélectionner des immigrants aux valeurs trop éloignées des nôtres, elle est pour le moins radicale et laisserait sur le carreau nombre de personnes intéressantes.Ce serait un choix déchirant.Ainsi, il est di cile de choisir des immigrants les plus « compatibles » possibles, que ce soit à travers le processus de sélection lui-même ou par le choix des bassins. Le déi le plus réaliste reste encore de les intégrer le plus possible à notre société et de les convaincre d\u2019épouser nos valeurs. POSSIBLES Printemps 2019 149 Quand les pratiques interculturelles et antiracistes permettent d\u2019accueillir les autres dans la ville Par Steves Boussiki et Bochra Manaï « La citoyenneté a un jour émané de la ville » (Parazelli et Latendresse, 2006) « La diversité est ainsi devenue, au il du temps, une caractéristique intrinsèque de Montréal et de ses plus grands atouts » (Ville de Montréal, 2015) Montréal, reconnue comme métropole du Québec en 2016, est l\u2019espace le plus attirant pour les nouveaux arrivants, les immigrants, les étudiants internationaux et les demandeurs d\u2019asile ou les réfugiés.La gestion de la diversité à Montréal s\u2019est illustrée par une volonté de centralisation, des enjeux d\u2019inclusion et d\u2019intégration, menant à la création du Bureau d\u2019intégration des nouveaux arrivants à Montréal (BINAM).L\u2019objectif de cette structure est d\u2019assurer l\u2019insertion économique et sociale des Néo-Montréalais grâce à un guichet unique pour les services et les acteurs en lien avec l\u2019installation des nouveaux arrivants.Dans l\u2019espace de la ville, il subsiste quelques inégalités territoriales en matière d\u2019accueil des Néo-Montréalais. En efet, la distribution spatiale des nouveaux arrivants, selon qu\u2019ils soient des étudiants étrangers, des demandeurs d\u2019asile ou des résidents permanents, s\u2019opère selon des logiques complexes incluant, d\u2019une part, l\u2019accessibilité au logement, au marché de l\u2019emploi, aux services institutionnels et, d\u2019autre part, la volonté des nouveaux arrivants de se rapprocher des groupes locaux qui peuvent aider à leur intégration comme, par exemple, les réseaux communautaires.Dans ce contexte montréalais, l\u2019arrondissement de Montréal-Nord se présente comme un des espaces clés de l\u2019intégration des populations 150 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée immigrantes et des demandeurs d\u2019asile.Un bref portrait de la situation s\u2019impose, notamment après les vagues de demandeurs d\u2019asile survenues à la suite des déclarations de Donald Trump aux États-Unis et ayant amené de nombreuses personnes à prendre la route de l\u2019exil de peur d\u2019être renvoyées chez elles.Nous brosserons donc ici un portrait qualitatif et quantitatif des réalités nord-montréalaises ain d\u2019illustrer les conséquences d\u2019une arrivée importante autant sur le tissu communautaire que sur les pratiques professionnelles.Dans les dernières années, ce qui s\u2019est joué, c\u2019est une amélioration de l\u2019ofre de services publics et du continuum de services, mais c\u2019est également une lecture holiste des enjeux urbains de l\u2019accueil des autres.L\u2019analyse apportée ici revient sur la nécessité de décrire les relations interculturelles dans les espaces dans lesquels elles se produisent et se pensent, soit les quartiers et la ville.Ces initiatives basées sur des perspectives interculturelles permettent de consolider, d\u2019après nous, la « citoyenneté urbaine ». En efet, la ville est l\u2019espace par excellence pour poser les questions liées au pluralisme de nos sociétés1 (Germain, 2002). Le citoyen habitant la ville bénéicie d\u2019un « droit à la ville », indépendamment de son statut juridique, du temps de résidence ou de son origine sociale ou ethnique.La citoyenneté urbaine demeure l\u2019angle le plus pertinent pour analyser la diversité dans l\u2019espace urbain.Si les villes sont l\u2019espace de la pluralité ordinaire, la diversité des citadins devrait y vivre un accès égalitaire aux espaces politiques et aux espaces de la participation citoyenne autant qu\u2019au marché économique.Théoriquement, on considère l\u2019interculturel dans les deux acceptions proposées par White2, c\u2019est d\u2019abord sous l\u2019angle des « dynamiques 1 Germain, A.et M.Sweeney, 2002.La participation des organismes s\u2019occupant d\u2019immigrants et/ou de communautés culturelles aux instances de concertation de quartier, Rapport de recherche préparé pour la Ville de Montréal, Montréal : Institut national de la recherche scientiique, Centre - Urbanisation Culture Société.2 White, B., L.Emongo et G.Hsab, 2017.« Présentation : vers une anthropologie de l\u2019interculturel », Anthropologie et Sociétés, 41(3) : 9-27 POSSIBLES Printemps 2019 151 d\u2019interaction entre les personnes ou les groupes d\u2019origines diverses, que ce soit de nature ethnique, religieuse, linguistique, ou autres.Cette « interculturalité », qui fait appel à des interactions quotidiennes et plus au moins observables, est un état de fait qui existe indépendamment des positions normatives face à la diversité (White et al.2014 : 14).La deuxième acception de White concerne la « politique de gestion de la diversité qui serait spéciique au Québec et qui est souvent opposée au multiculturalisme canadien.» 1.Du chemin Roxham à Montréal-Nord Les efets des discours politiques qui criminalisent l\u2019immigration ont un retentissement immédiat dans les espaces urbains.Avant d\u2019arriver à Montréal, les demandeurs d\u2019asile ayant pris la route pour sauver leur vie, ont traversé la frontière américano-canadienne.La plupart d\u2019entre eux, d\u2019origine haïtienne, s\u2019est dirigée vers les lieux où les réseaux étaient déjà existants.À Montréal-Nord, l\u2019expérience faisant suite au séisme de 2010 avait permis de mettre en place un réseau d\u2019entraide appuyé par les institutions locales, élément qui a contribué à l\u2019accueil massif en 2017.1.1.Une présence nord-montréalaise en chifres En date du 31 décembre 2018, les cinq principaux pays de naissance des 27 970 demandeurs d\u2019asile au Québec en 2018 étaient le Nigéria, l\u2019Inde, le Mexique, les États-Unis et Haïti.Près de 3 000 d\u2019entre eux auraient transité ou résideraient sur le territoire de Montréal-Nord.À l\u2019été 2017, le Québec a vu augmenter de façon importante le nombre de demandes d\u2019asile soumises par des ressortissants étrangers en provenance des États- Unis. Ce phénomène a eu des efets signiicatifs sur les établissements et organismes qui assurent les services de base pour les demandeurs d\u2019asile dans l\u2019arrondissement de Montréal-Nord.Plusieurs acteurs communautaires et institutionnels de l\u2019arrondissement de Montréal-Nord se sont concertés et mobilisés dans le but d\u2019accueillir et de soutenir les personnes et les familles qui se sont installées sur le territoire.La pression sur les organismes communautaires et des établissements du milieu était palpable tant la demande d\u2019accès à des services avait augmenté de manière draconienne.Rapidement, il s\u2019est avéré primordial de réaliser 152 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée un portrait statistique des demandeurs d\u2019asile ain de mieux mesurer les conséquences de leur arrivée à Montréal-Nord.Plus de 3 000 demandeurs d\u2019asile se sont installés à Montréal-Nord entre le 1er juillet 2017 et le 31 mars 2018.Entre 2011 à 2016, ce sont 7 620 nouveaux immigrants qui se sont établis à Montréal-Nord d\u2019après les données de Statistique Canada.Parmi les demandeurs d\u2019asile prestataires de l\u2019aide sociale, 88,6 % étaient originaires d\u2019Haïti.Environ 48,8 % étaient des personnes seules, alors que 45,9 % étaient membres d\u2019une famille avec enfants.Plus de la moitié, soit 56,6 %, étaient des d\u2019hommes et 43,6 %, des femmes. Cet alux de personnes a eu des efets sur les institutions du territoire. La Commission Scolaire Pointe de l\u2019Île (CSPI) a accueilli 405 nouveaux élèves, enfants des demandeurs d\u2019asile résidant à Montréal-Nord.C\u2019est 84,4 % d\u2019entre eux qui ont été intégrés dans une classe d\u2019accueil et 15,6 %, dans une classe ordinaire.\u201cLes organismes communautaires et les établissements de Montréal- Nord ont également connu une augmentation de plus de 8 200 demandes de services.Les demandes de services proviennent en majeure partie de demandeurs d\u2019asile d\u2019origine haïtienne, soit à 90 %.Les organismes et établissements ont témoigné de plusieurs enjeux relatifs à cet accueil.Leur expérience d\u2019accueil, de service et d\u2019accompagnement des demandeurs d\u2019asile font état de l\u2019ampleur des déis posés par ces nouveaux arrivants : manque de ressources inancières, stress et chocs post-traumatiques, plusieurs familles monoparentales, non-maîtrise du français ou de l\u2019anglais, etc\u201d.3 1.2.La nécessité d\u2019une vision et d\u2019une organisation commune à Montréal-Nord Cette arrivée de nouveaux arrivants a créé une pression sur les groupes communautaires et une crise qui a permis à la communauté nord- montréalaise de mener un processus de rélexion en deux phases. Déjà, ce n\u2019était pas la première démarche de solidarité humanitaire, ni de 3 Portrait des demandeurs d\u2019asile établis à Montréal-Nord, pour la période du 1er juillet 2017 au 31 mars 2018 \u2013 Arrondissement de Montréal-Nord POSSIBLES Printemps 2019 153 crise, en terme d\u2019accueil et d\u2019intégration des demandeurs d\u2019asile que le territoire a connu.La première remonte à la mise en place des mesures d\u2019urgences relatives au séisme de 2010.Lorsqu\u2019un séisme de magnitude 7,3 sur l\u2019échelle de Richter a ébranlé la population d\u2019Haïti le 12 janvier 2010, le ministère de l\u2019Immigration et la Ville de Montréal n\u2019ont pas tardé à mettre en place un service de soutien pour les familles haïtiennes qui désiraient immigrer dans la grande métropole.Le projet pilote Soutien à l\u2019intégration, liaison et accompagnement (SILA-Parcours d\u2019intégration) a assuré l\u2019accueil et l\u2019accompagnement d\u2019une quarantaine de familles haïtiennes nouvellement arrivées dans l\u2019arrondissement Montréal-Nord.De cette expérience traumatisante pour les Haïtiens, Montréal-Nord a montré une capacité de résilience, de solidarité et d\u2019organisation. Cela dit, au il des ans, si le séisme a permis de révéler les lacunes en matière d\u2019accueil, cela n\u2019a pas mené à une collaboration unique, à un seul organisme dont le travail serait concerté, mais à une multitude d\u2019organisations œuvrant chacune de son côté à l\u2019accueil.La crise des migrants venant des États-Unis a mené le milieu à se questionner sur les limites des mesures d\u2019urgence.Montréal-Nord avait manqué l\u2019occasion en 2010 de faire du SILA une mesure permanente capable de répondre tant aux situations d\u2019urgence qu\u2019aux enjeux permanents inhérents à l\u2019accueil et à l\u2019intégration des nouveaux arrivants.Par ailleurs, la mobilisation des acteurs a révélé deux réalités importantes qui ont été à l\u2019origine de la mise en place du comité immigration et vivre ensemble (CIVE) par les acteurs de la Table de quartier de Montréal-Nord.D\u2019abord, cela a mis en exergue la transversalité des problématiques liées à l\u2019accueil et à l\u2019intégration pour l\u2019ensemble des services oferts aux néo-citoyens.Que l\u2019on soit un organisme dont la mission de base est l\u2019éducation, l\u2019emploi, le logement, la lutte à la violence faite aux femmes ou encore l\u2019agriculture urbaine lorsqu\u2019on œuvre dans Montréal-Nord, 40 % des demandes d\u2019accès aux services proviennent des nouveaux arrivants.Dans le cas des demandeurs d\u2019asile, la sollicitation des usagers des services se réalisaient dans des organisations qui n\u2019ofrent pas nécessairement de services destinés aux néo-arrivants.Par ailleurs, la plupart des demandes reçues par les organismes ne correspondent 154 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée pas à leur mission ni à leur expertise.L\u2019enjeu du référencement et de la cohésion de l\u2019action publique et communautaire s\u2019est posé.Ainsi, c\u2019est toute la capacité à développer une vision et des pratiques basées sur les réalités des demandeurs d\u2019asile d\u2019une part, et une concertation évolutive qui porterait les enjeux globalement liés aux relations interculturelles, qu\u2019il fallait accompagner et renforcer.Toutefois, un fait était marquant : la Table de quartier reconnaissait le racisme comme étant un enjeu prioritaire.Ensuite, cela a permis de lire le désarroi des demandeurs d\u2019asile vivant des conditions di ciles. Alors que les gouvernements fédéral et provincial débattaient des responsabilités dans la gestion de l\u2019accompagnement social de cette population, Montréal-Nord continuait quotidiennement à recevoir des demandes d\u2019aide d\u2019urgence.Rapidement, le milieu communautaire et institutionnel a opté pour une mesure durable qui prenne en compte la nécessité de défendre les droits d\u2019une catégorie migratoire qui subissait une forme de discrimination au nom des normes juridiques.L\u2019absence assez généralisée de services structurés d\u2019accueil et d\u2019accompagnement des nouveaux arrivants à Montréal-Nord a eu pour efet de placer Montréal-Nord dans une situation d\u2019iniquité dans l\u2019accès à des fonds réservés aux nouveaux arrivants.Il importait que les intervenant-e-s de Montréal-Nord reconnaissent et corrigent cette lacune.Avec le nombre grandissant de nouveaux arrivants et de demandeurs d\u2019asile à Montréal-Nord, il devenait urgent de développer un positionnement commun pour la création d\u2019une structure dont la principale mission serait de coordonner localement une ofre de services reliant l\u2019accueil, l\u2019établissement et l\u2019intégration des nouveaux arrivants et des demandeurs d\u2019asile.2.De l\u2019éclatement des organisations vers une centralité et une lisibilité des services L\u2019intégration de cette clientèle très vulnérable continue d\u2019être, pour le territoire, un véritable déi auquel il fallait répondre, en accord avec les principes d\u2019équité et du droit des personnes à bénéicier des services publics et communautaires.Les besoins sont à la fois multiples, POSSIBLES Printemps 2019 155 complexes et diversiiés. Dans ce contexte, et pour avoir une meilleure adéquation entre les ofres de services, il fallait une grande capacité de s\u2019ajuster à la demande et aux besoins de la clientèle ciblée, comme nous l\u2019exposerons plus loin avec l\u2019exemple de la garde d\u2019enfants des femmes monoparentales.Par cette démarche, le CIVE a voulu dans un premier temps répondre à un enjeu de cohérence de l\u2019action publique en matière d\u2019accueil et d\u2019intégration des personnes migrantes sur le territoire de Montréal- Nord, et plus particulièrement, l\u2019absence d\u2019un organisme dont la mission serait l\u2019accueil et l\u2019intégration des nouveaux arrivants.Dans un second temps, les membres du CIVE se sont engagés dans le soutien aux personnes demandeuses d\u2019asile et à toutes les personnes vivant une situation de discrimination raciale ou sociale.Le sens du mandat de défense des droits qui est conié à cet organisme est primordial étant donné l\u2019urgence soulevée par la Table de Quartier de Montréal-Nord à travailler l\u2019enjeu du racisme systémique.Cette réponse adaptée à la réalité de ce milieu et qui s\u2019inscrit dans une vision durable et lexible de l\u2019accueil, de l\u2019intégration et du vivre ensemble harmonieux, donne au territoire l\u2019occasion d\u2019ancrer sa propre lecture des enjeux interculturels.La mort de Freddy Villanueva en août 2008 a mis Montréal-Nord sous les projecteurs des médias, décrivant les multiples problématiques sociales qui se concentrent sur le territoire : pauvreté, racisme, proilage social et racial etc.Le contexte de la dernière décennie fut marqué par plusieurs dynamiques : une dynamique locale complexiiée par le déni politique des enjeux sociaux du territoire et un discours médiatique mettant l\u2019accent sur le racisme et le proilage. Plusieurs transformations se sont produites durant les dernières années.La reconnaissance sur le plan politique municipal et provincial des enjeux du racisme systémique et une généralisation de cet enjeu dans les discours des acteurs permet de revisiter la gestion de la diversité, souvent comprise par certains acteurs politiques comme un travail sur les enjeux liés à l\u2019interculturalisme.Or, ce que Montréal-Nord permet de décrire, c\u2019est bien la nécessité de lier l\u2019interculturel et l\u2019antiracisme : « l\u2019usage de la lecture interculturelle ou de la cohabitation interethnique a parfois éludé des conditions de vie 156 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée précarisées, vécues par les Autochtones ou les populations racialisées4 » (Manaï et Bensiali, 2018). Cette perspective permet en efet de répondre aux problématiques sociales et territoriales de façon holistique.Qu\u2019est-ce que l\u2019arrivée des demandeurs d\u2019asile a révélé en matière d\u2019organisation communautaire et de vision collective ? Les acteurs du milieu, composés par des organismes communautaires ou des institutions, semblent avoir pris au sérieux les crises des réfugiés pour transformer leurs pratiques et procéder à un travail concerté, qui s\u2019appuie de plus en plus sur la complémentarité des expertises et des actions.À partir de 2017, sous l\u2019impulsion de la Table de Quartier de Montréal-Nord, un comité travaillant sur les enjeux du Vivre-Ensemble et de l\u2019Immigration est né.Le CIVE a permis d\u2019implanter la perspective concertée de l\u2019accueil des migrants et demandeurs d\u2019asile ou réfugiés à Montréal-Nord.Déterminés à travailler collectivement malgré les divergences ou la concurrence potentielle de inancement, les acteurs ont été accompagnés dans cette démarche par les bailleurs de fonds.Au courant de l\u2019année 2018, les acteurs sont passés d\u2019une juxtaposition de l\u2019ofre de services à la possibilité de travailler collectivement sous le chapeau d\u2019une seule organisation. En efet, un organisme qui pense l\u2019intégration, civique, sociale et économique est devenu une nécessité.Cela s\u2019est avéré être une possibilité de renforcer l\u2019intégration des nouveaux Montréalais.Cet organisme a pour mission d\u2019accueillir les personnes nouvellement arrivées, de les accompagner et de les aider dans leurs démarches pour s\u2019établir et participer pleinement à la vie sociale, économique et communautaire et ce, en leur ofrant les outils pour agir sur leur intégration et devenir des citoyens autonomes et actifs.Ainsi fut énoncée par le milieu la mission de l\u2019organisme à venir : « Notre organisme assure un référencement et un accompagnement personnalisés basés sur une approche intégrale qui 4 Manaï, B.et C.Bensiali.L\u2019antiracisme au quotidien, in L\u2019intervention interculturelle 3ème édition sous la direction de L.Rachédi et B.Taïbi.Éditions La Chenelière, Publication à venir. POSSIBLES Printemps 2019 157 prend en compte d\u2019abord et avant tout l\u2019expérience vécue par la personne nouvellement arrivée pour évaluer, avec elle, ses besoins, ses atouts et les objectifs qu\u2019elle souhaite atteindre dans son parcours d\u2019intégration.En mettant de l\u2019avant un type d\u2019accompagnement et d\u2019entraide fondé sur la reconnaissance des qualités et des compétences de la personne, ainsi que de son potentiel d\u2019épanouissement dans la collectivité, l\u2019organisme contribue au développement de relations interculturelles harmonieuses et à la qualité de vie, tant pour les personnes nouvellement arrivées que pour celles de la communauté d\u2019accueil.» Trois mandats sont assumés par la nouvelle structure tel que l\u2019ont identiié les acteurs du milieu et plus particulièrement au sein du CIVE. Il s\u2019agit d\u2019assurer aux personnes nouvellement arrivées à Montréal- Nord un accès facile à des services et outils leur permettant de résoudre les multiples enjeux rencontrés dans leur parcours en ce qui a trait aux aspects suivants : l\u2019installation, l\u2019alimentation, les démarches d\u2019immigration, administratives et légales, la socialisation et les loisirs, les soins de santé et le soutien psychosocial, l\u2019aide à l\u2019emploi, la formation et l\u2019éducation des adultes, la petite enfance, l\u2019éducation et la réussite éducative, la défense et la promotion des droits et enin les relations interculturelles.Pour ce faire, cet organisme procure un référencement organisé et soutenu par un système de mise à jour de l\u2019ofre des services et des disponibilités des acteurs.Il coordonne les ressources du milieu, notamment en fournissant un appui logistique pour la prestation de services et la tenue d\u2019activités. En situation d\u2019urgence, liée à un alux élevé de réfugiés ou demandeurs d\u2019asile, il met en œuvre, avec les organismes partenaires, un plan de mobilisation et d\u2019action concertée. Enin, il s\u2019agit d\u2019appuyer les organismes partenaires dans leurs interventions auprès des nouveaux arrivants.Pour ce faire, cet organisme maintient une veille sur la situation et les dynamiques d\u2019immigration à Montréal-Nord et ailleurs.Il coproduit avec les organismes partenaires des indicateurs communs pour le suivi et l\u2019évaluation globale de l\u2019accueil et de l\u2019intégration à Montréal-Nord et pour contribuer, le cas échéant, à une mise à niveau en fonction des besoins émergents. Il documente et difuse auprès des organismes partenaires les connaissances ainsi produites.Il co-organise 158 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée des formations pour les intervenants et organismes de Montréal-Nord et d\u2019autres territoires, notamment pour sensibiliser aux pratiques interculturelles les plus intéressantes.Ain d\u2019ofrir des services professionnels, équitables et eicaces dans le respect des personnes, l\u2019organisme s\u2019appuie sur un lieu multi-services facilement identiiable, accueillant et accessible, complété par des ressources coordonnées et disponibles dans divers points de services.L\u2019objectif est également d\u2019avoir des accompagnateurs multilingues et des équipes d\u2019intervenants sensibilisés aux parcours des nouveaux arrivants et formés pour interagir en contexte interculturel.Des citoyens engagés dans des activités d\u2019entraide, d\u2019accompagnement et d\u2019échange interculturel avec les nouveaux arrivants se sont également joints à ces intervenants pour apporter leur expérience. Enin une ligne téléphonique d\u2019information et une plateforme en ligne des services permettent d\u2019ofrir l\u2019accessibilité à tous les citoyens.L\u2019exemple d\u2019une meilleure lisibilité et d\u2019une centralité plus accrue des services peut être illustré par l\u2019exemple vécu par les populations de femmes monoparentales accueillies à Montréal-Nord. En efet, nombre d\u2019entre-elles avaient des di cultés à s\u2019insérer sur le marché du travail parce qu\u2019elles n\u2019accédaient pas aux services de garde.Cet exemple montre l\u2019intersection des oppressions pour certaines catégories comme les femmes : Emploi, Conciliation Travail-Famille et Accès aux institutions telles que les CPE.Or, c\u2019est en ayant une lecture interculturelle, antiraciste et intersectionnelle que les enjeux peuvent trouver des réponses adéquates.Ce cas illustre la nécessité pour les institutions de lire les réalités des citoyens dans la plus grande complexité, comme est en train de le faire la Ville de Montréal en proposant à ses fonctionnaires des formations ADS+, soit une analyse diférenciée selon les sexes avec une perspective intersectionnelle, incluant les diférences ethniques ou raciales.La nécessite de la lecture interculturelle s\u2019ajoute à l\u2019importance des perspectives antiracistes et intersectionnelle.C\u2019est bien ce travail réalisé collectivement qui permet d\u2019accueillir les « autres » dans la ville.En efet, la qualité de l\u2019accueil garantit plusieurs éléments qui ont un efet sur la vie des migrants et leurs familles : insertion sociale et économique, insertion civique et sentiment d\u2019appartenance. POSSIBLES Printemps 2019 159 Conclusion : Montréal-Nord : un laboratoire de la citoyenneté urbaine montréalaise Cet organisme pivot, qui pense l\u2019intégration, civique, sociale et économique est primordial pour travailler à partir des besoins des habitants, d\u2019après leurs caractéristiques démographiques, plutôt qu\u2019à partir de l\u2019ofre existante proposée par les organismes communautaires. Cette nécessité d\u2019adaptation des organisations s\u2019inscrit dans la volonté de renforcer l\u2019intégration sociale et civique des nouveaux Montréalais.En efet, cette initiative permet d\u2019illustrer l\u2019idée de « citoyenneté urbaine ».Ce concept permet de dépasser le biais qui consiste à considérer l\u2019immigrant uniquement comme une ressource économique, perspective qui continue de teinter le travail de bien des organisations telles le BINAM.Cette vision de l\u2019immigration réduit les individus à une ressource pour le travail, et, dans ce contexte, le fait que ce travail soit précarisant ou déshumanisant ne semble guère compter.En somme, les pratiques et initiatives développées à Montréal-Nord illustrent comment la vision holistique des enjeux vécus par les individus et les communautés nécessite des solutions politiques et des programmes publics qui parachèvent la citoyenneté urbaine.La perspective d\u2019intégration sociale et économique des nouveaux citadins devrait toujours inclure une perspective civique et citoyenne.Sans quoi la ville, bien qu\u2019étant un espace d\u2019accueil par excellence, devient un espace producteur d\u2019inégalités. En efet, comme le précise le dernier avis du Conseil Interculturel de Montréal5 (CIM, 2018), la citoyenneté urbaine doit se déinir comme la possibilité pour toutes et tous d\u2019accéder à la participation civique, sans diférence de statuts.Biographies Steves Boussiki est diplômé en sociologie et en administration publique.Il est directeur de la Table de Quartier de Montréal-Nord.Il 5 CIM, 2018.Vers une citoyenneté urbaine favorisant la pleine participation de toutes et de tous.Avis sur la participation des Montréalais issu.e.s de la diversité à la vie municipale.Avis déposé en juin 2018 160 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée a été initiateur de plusieurs projets visant à renforcer la capacité d\u2019agir des communautés et à promouvoir leurs objectifs collectifs.Bochra Manaï est docteure en Études Urbaines.Ses recherches portent sur les enjeux migratoires et sur l\u2019altérité dans l\u2019espace urbain.Elle a notamment travaillé sur les communautés maghrébines du Québec.Auteure de l\u2019ouvrage Les Maghrébins de Montréal aux PUM, elle travaille également dans le milieu communautaire à Montréal-Nord.Références Arrondissement de Montréal-Nord.PORTRAIT DES DEMANDEURS D\u2019ASILE ÉTABLIS À MONTRÉAL-NORD, pour la période du 1er juillet 2017 au 31 mars 2018 \u2013 Arrondissement de Montréal-Nord CIM, 2018.Vers une citoyenneté urbaine favorisant la pleine participation de toutes et de tous.Avis sur la participation des Montréalais issu.e.s de la diversité à la vie municipale.Avis déposé en juin 2018 Germain, A.et M.Sweeney, 2002.La participation des organismes s\u2019occupant d\u2019immigrants ou de communautés culturelles aux instances de concertation de quartier, Rapport de recherche préparé pour la Ville de Montréal, Montréal : Institut national de la recherche scientiique, Centre - Urbanisation Culture Société.Manaï, B.et C.Bensiali.L\u2019antiracisme au quotidien, in L\u2019intervention interculturelle 3ème édition sous la direction de L.Rachédi et B.Taïbi.Éditions La Chenelière, Publication à venir.White, B., L.Emongo et G.Hsab, 2017.« Présentation : vers une anthropologie de l\u2019interculturel », Anthropologie et Sociétés, 41(3) : 9-27 POSSIBLES Printemps 2019 161 Institutionnaliser les changements interculturels ?Retour sur l\u2019expérience de la Table de la Diversité à Montréal Par Myrlande Pierre Contexte de mise en place de la Table de la Diversité La Table sur la diversité, l\u2019inclusion et la lutte contre les discriminations est une entité indépendante intellectuellement et entend contribuer à un changement de paradigme ain que l\u2019administration municipale montréalaise puisse assurer l\u2019égalité réelle et la pleine participation de tous les citoyens.La Table sur la diversité, l\u2019inclusion et la lutte contre les discriminations (ci-après la « Table ») a été créée par la Mairesse Plante le 21 mars 2018 pour bénéicier du regard externe et des propositions d\u2019experts issus de la diversité pour rendre la Ville de Montréal plus inclusive et représentative de la population montréalaise.La présence de chercheurs, de militants, d\u2019artistes et de professionnels du communautaire, issus de communautés montréalaises diverses a pour objet d\u2019assurer une hétérogénéité des acteurs et de réunir des citoyens d\u2019origines sociales diverses et des représentants de minorités ethniques et religieuses.Elle comprend aussi des représentants d\u2019organisation défendant les droits des personnes en situation de handicap et des personnes LGBT.La Table a pour mandat de proposer des actions concrètes en vue de contribuer à rendre la Ville de Montréal plus représentative de la diversité montréalaise.Pour ce faire, quatre axes d\u2019intervention prioritaires ont été choisis dans la déinition du mandat octroyé. Le premier axe concerne l\u2019emploi et la formation des employés de la Ville de Montréal aux enjeux de diversité et des communautés 162 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée autochtones.Le deuxième axe concerne la représentation de la diversité montréalaise dans les espaces administratifs, politiques, citoyens et en art et culture. Le troisième axe consiste en la mise en œuvre des recommandations de la Commission conjointe sur le proilage racial et social adoptées par le comité exécutif. Enin, le quatrième et dernier axe s\u2019attelle au développement économique et entrepreneurial de la diversité et des communautés autochtones.L\u2019objectif général visé par la Table est de formuler des propositions susceptibles de conduire à des résultats organisationnels tangibles, mesurables et durables en y déinissant des indicateurs de résultats et des cibles à atteindre.L\u2019égalité réelle et la pleine participation de tous les citoyens passent par la lutte contre les discriminations et le racisme structurels Dans le domaine des relations interculturelles, la prise en compte de la diversité et la lutte contre les discriminations et le racisme structurels ne peuvent se concrétiser que par l\u2019airmation d\u2019un leadership fort par les plus hautes instances au sein des organisations.Montréal est la 16e plus grande ville en Amérique du Nord (et la deuxième ville francophone du monde).C\u2019est une métropole cosmopolite reconnue par le Conseil de l\u2019Europe comme « Cité interculturelle ».La diversité est une des caractéristiques de la Ville et une composante intrinsèque de sa vitalité culturelle, sociale et économique.Le caractère éminemment pluriel de la Ville de Montréal est une dimension constitutive de son identité et de notre art de vivre ensemble.Cette réalité constitue une richesse, une ierté collective mais également un déi d\u2019intégration dans l\u2019ensemble des sphères de la vie municipale en termes d\u2019accessibilité accrue aux services, d\u2019inclusion des personnes, d\u2019équité et d\u2019harmonisation sociale.Il y a là un enjeu important pour l\u2019administration municipale dans l\u2019optique du « Mieux Vivre Ensemble » et d\u2019une citoyenneté commune.Conséquemment, les relations interculturelles se construisent théoriquement sur une dialectique de reconnaissance réciproque des majorités et des minorités.Cette reconnaissance se traduit par la coexistence des particularismes et de POSSIBLES Printemps 2019 163 la prise en compte de la diversité.L\u2019aménagement du pluralisme sur le plan normatif s\u2019avère une exigence dans un contexte où la présence de la diversité participe aux processus de redéinition et de reconiguration des rapports sociaux et des relations interculturelles dans la cité.L\u2019un des grands déis qui relèvent de l\u2019administration municipale est d\u2019assurer l\u2019égalité réelle et la pleine participation de tous les citoyens au développement culturel, social et économique de Montréal en s\u2019attaquant aux discriminations et au racisme structurels et en assurant une meilleure représentation de cette diversité dans l\u2019appareil administratif et dans les diverses constituantes de la Ville.La Table préconise une approche transversale et horizontale de la diversité en vue de proposer des solutions et des actions à la fois concrètes et pérennes pour l\u2019atteinte de résultats tangibles et mesurables.La reddition de compte et l\u2019imputabilité occupent également une place centrale dans la formulation des actions stratégiques à entreprendre à court, moyen et long terme par l\u2019administration municipale.À titre d\u2019employeur d\u2019importance et de prestataire de services, la Ville de Montréal se doit d\u2019être exemplaire et de mettre en place des pratiques et des mécanismes qui permettent un accès équitable et sans discrimination avec pour objectif une pleine et entière participation et de réelles possibilités de mobilité sociale.En septembre 2018, la Table a fait part de ses constats initiaux et émis ses premières recommandations transversales qui transcendent les quatre (4) axes prioritaires et les propositions d\u2019actions plus spéciiques qui en découleront au cours de l\u2019année de son mandat.Des recommandations pour passer à l\u2019action Parmi les premières recommandations, la Table a notamment recommandé que l\u2019administration municipale : \u2022 Procède à la nomination d\u2019un commissaire/inspecteur à la diversité qui serait le « garant » de la diversité et du respect des droits de la personne à la Ville et assurerait le respect, la prise en 164 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée compte continue et eicace des préoccupations reliées à la diversité, à l\u2019inclusion et à la lutte contre les discriminations et le racisme structurels et ce, en s\u2019assurant d\u2019intégrer une dimension coercitive.\u2022 Crée une direction exclusive à la diversité, responsable du contrôle et de la surveillance du respect des valeurs de la Ville de Montréal, soit l\u2019inclusion et le respect des droits de la personne, tant dans l\u2019emploi, l\u2019approvisionnement, la prestation et l\u2019accès aux services que dans la mise en œuvre des politiques, plans, actions et programmes des divers services dans ce domaine ainsi que de l\u2019évaluation des résultats à tous ces niveaux.Cette direction inclurait la diversité sociale et le BINAM, mais exclurait les sports pour ne pas diluer la portée de la diversité.Elle veillerait à la transversalité de ces enjeux dans toute l\u2019administration municipale.\u2022 Évalue périodique (tous les ans) le Programme d\u2019accès à l\u2019égalité (PAE) de la Ville ain d\u2019assurer sa mise en application optimale et de favoriser une représentativité juste et équitable des groupes désignés en emploi.Une démarche évaluative sur une base annuelle qui se traduirait en engagement organisationnel pour mesurer la portée des actions et en déterminer les limites, les blocages administratifs pour un apprentissage et une amélioration continus visant une portée globale destinée à corriger les dysfonctionnements actuels.Il ne suit pas d\u2019observer que la diversité culturelle et ethnoculturelle est une composante de la Ville de Montréal.Il faut s\u2019assurer de la prise en compte efective de cette diversité dans tous les champs et domaines qui relèvent de l\u2019administration municipale.Selon la Table, seule une approche transversale et horizontale peut contribuer à une gestion eicace, durable et intégrée de la diversité.La Table s\u2019appuie sur les bases qui sont déjà jetées par la Ville de Montréal et à ce titre, rappelons qu\u2019il existe des bases, des déclarations de principe, des chartes telles que : \u2022 Déclaration de Montréal contre la discrimination raciale (1989) POSSIBLES Printemps 2019 165 \u2022 Déclaration de Montréal pour la diversité culturelle et l\u2019inclusion (2004) \u2022 Charte montréalaise des droits et des responsabilités (2006) \u2022 Montréal a adhéré à la Coalition internationale des villes unies contre le racisme de l\u2019UNESCO (2006) \u2022 La Ville fait également partie de la Coalition des municipalités canadiennes contre le racisme et la discrimination.Ces éléments indiquent bien souvent l\u2019esprit et les valeurs dans lesquels devraient s\u2019inscrire les enjeux d\u2019interculturalité à Montréal.Il est important d\u2019y ajouter des règles pour que les institutions fonctionnent au mieux.La Table est ainsi une occasion pour revenir sur les apprentissages montréalais en matière de diversité et de relations interculturelles, mais elle est également un espace dans lequel les membres apportent une priorisation des recommandations selon les thématiques qui lui ont été coniées. Du point de vue des expériences institutionnelles en matière de diversité et de relations interculturelles, tant sur le plan municipal que provincial, le travail de la Table pourra être repris et inspirer les acteurs pour que les transformations soient efectives et systémiques. Biographie Myrlande Pierre fut nommée, en 2003, représentante régionale de la délégation montréalaise dans le cadre des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques du Gouvernement du Québec.En mars 2018, la mairesse de Montréal lui a assigné la présidence de la Table de concertation sur la diversité, l\u2019inclusion et la lutte contre les discriminations. 166 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Femmes et féminismes en dialogue, une expérience de recherche-action Par Nadine Jammal Pour ce numéro de la revue Possibles, nous avons voulu mettre l\u2019accent sur les expériences réussies de médiation interculturelle et de communication entre des communautés d\u2019origine et de culture diverses.C\u2019est dans cette perspective que j\u2019ai rencontré Michèle Vatz- Laaroussi et Chantale Doré, toutes deux sociologues spécialisées dans les relations interculturelles, professeures à l\u2019Université de Sherbrooke, et co-directrices d\u2019une recherche-action intitulée Femmes et féminismes en dialogue.Cette recherche se situe, comme en témoigne cet entretien, aux conins du féminisme et de la diversité culturelle. Nadine : Quand et comment a commencé le projet femmes et féminismes en dialogue et quels étaient ses objectifs?Chantal et Michèle : La recherche a commencé par une demande de la Fédération des femmes du Québec qui visait faire dialoguer entre elles des femmes d\u2019origine et d\u2019orientation politiques et d\u2019identités diverses, dans le but de résoudre des conlits qui perduraient à la fédération. Il s\u2019agissait alors de faire en sorte que les femmes se connaissent mieux entre elles ain que le climat devienne meilleur à la FFQ. C\u2019est à partir de cette demande que nous avons entrepris une recherche-action et que nous sommes allées chercher une subvention du CRSH (Conseil de recherche en sciences humaines) pour réaliser cette recherche.Nous avons donc formé des groupes ainitaires qui visaient à faire en sorte que les femmes se rencontrent et discutent librement entre elles et nous en sommes venues petit à petit à faire en sorte que des femmes de tous les milieux et d\u2019origine diverses, se parlent et essaient de se comprendre mutuellement. POSSIBLES Printemps 2019 167 Nadine: Est-ce qu\u2019il s\u2019agissait toujours de femmes qui se déinissaient comme féministes?Chantal et Michèle : Non, pas nécessairement, il y avait des femmes LGBT, des femmes musulmanes, d\u2019autres qui se déinissaient comme féministes radicales, d\u2019autres aussi qui se disaient socialistes ou marxistes, en fait c\u2019était souvent des femmes qui n\u2019avaient pas eu l\u2019occasion de se parler, ni de s\u2019écouter.Elles ont formé les groupes elles-mêmes, selon leurs ainités et leur façon de s\u2019identiier.Par la suite, nous avons bâti des questionnaires, que nous avons validés auprès de femmes impliquées dans les mouvements féministes et de femmes du milieu universitaire.Nadine : Et, en tant que chercheuses, une fois les groupes formés, quels ont été les obstacles au dialogue que vous avez identiiés entre les participantes?Chantal et Michèle : Ces obstacles étaient d\u2019origines diverses.Selon le témoignage des participantes, les médias, les politiciens et aussi leur famille et leur culture d\u2019origine faisaient en sorte qu\u2019elles se craignaient les unes les autres et qu\u2019elles avaient beaucoup d\u2019idées fausses les unes envers les autres.On a aussi compris qu\u2019elles avaient parfois peur les unes des autres parce qu\u2019elles ne se connaissaient pas, ou très peu.Nadine : Et quel a été le résultat?Chantal et Michèle : Le résultat, ça a surtout été le dialogue ouvert, franc et souvent amical entre ces femmes.Suite à ces rencontres, il y a eu non seulement beaucoup de préjugés qui ont été déconstruits et de peurs qui sont tombées, il y a eu aussi des amitiés, qu\u2019on croyait impossibles auparavant, qui se sont tissées au il du temps.Plusieurs femmes nous ont dit : «Nous avons rencontré des personnes avec qui nous ne pensions pas pouvoir parler au départ, nous avons échangé librement et nous avons partagé plusieurs expériences.Nous en avons retiré un plaisir et un enrichissement immenses, nous avions hâte d\u2019aller aux rencontres.C\u2019était comme une fête! » 168 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée Les échanges étaient vraiment très fructueux et agréables.C\u2019étaient aussi des espaces où l\u2019on pouvait discuter librement et où les émotions avaient leur place.En fait, on riait beaucoup dans ces rencontres, et ça inissait toujours par un souper collectif.Nadine : Et comment cette recherche a-t-elle évolué au cours du temps?Les femmes ont-elles réussi à rédiger des textes ensemble, y a-t-il des écrits qui sont ressortis des rencontres?En fait, la recherche a commencé au Québec et elle a évolué petit à petit.En 2017, on a demandé une subvention internationale et on a créé des groupes de femmes en Argentine, en France, au Paraguay, Bolivie, au Maroc, en Allemagne, en Côte d\u2019Ivoire et à Madagascar.Puis, toujours en 2017, nous avons organisé un colloque au Québec et on peut dire que le texte majeur qui est ressorti du colloque c\u2019est la déclaration commune des femmes pour briser le silence et dénoncer les injustices qu\u2019elles vivaient chacune dans leur pays, cette déclaration a été rédigée durant le colloque.Et, comme tu le sais, un livre est en chantier à partir du colloque.Nous avons aussi rédigé des outils d\u2019intervention, dont un ouvrage à l\u2019usage des militantes, qui explique ce qu\u2019est la médiation interculturelle.Nadine : Et quels ont été les thèmes qui sont ressortis de cette déclaration qui vient du colloque, quelles étaient ces injustices que les femmes ont dénoncées?Il y avait entre autre la violence faite aux femmes, l\u2019éducation, l\u2019exploitation du corps des femmes, la pauvreté.L\u2019atteinte à l\u2019intégrité physique des femmes.Nadine : En quoi les participantes ont-elles changé à travers ses rencontres?Chantal et Michèle : En fait, le seul fait de se rencontrer, de se parler, les a faits changer et évoluer.Beaucoup de préjugés sont tombés.Par exemple, des femmes LGBT ont parlé à des musulmanes et elles se sont écoutées et reconnues entre elles.Des femmes plus aisées ont parlé à POSSIBLES Printemps 2019 169 des femmes très pauvres.Elles ont échangé sur leurs priorités et elles ont compris qu\u2019elles pouvaient avoir des objectifs communs malgré leurs diférences.Nadine : La recherche a-t-elle changé votre conception de ce en quoi consiste la culture?Et si oui, de quelle façon?Michèle : Pour moi ça dé-essentialise la culture.Et, pour moi, c\u2019est cela l\u2019interculturalisme.La culture c\u2019est aussi des statuts sociaux, il y a aussi des classes sociales, des conditions géographiques, des conditions matérielles, de la pauvreté et de la richesse, etc.Nadine : Après vous être impliquées dans cette recherche, quelle seraient selon vous les conditions pour un dialogue réussi entre les femmes de diverses sociétés?Chantale : Moi je trouve que prendre acte qu\u2019il y a des cultures diférentes c\u2019est la principale dimension à partir de laquelle on a pu commencer un dialogue; mais c\u2019est aussi en trouvant des thèmes convergents à travers les cultures qu\u2019on a pu continuer le dialogue.Dans toutes les cultures, il y a des aspects qui peuvent prêter à l\u2019ouverture et des aspects qui ne s\u2019y prêtent pas.Souvent, ce sont celles qui sont un peu à la marge des groupes qui vont faire le lien avec les autres groupes.Nadine : La recherche a-t-elle changé votre conception du ou des féminismes et des mouvements féministes et si oui, de quelle façon?Michèle : Moi ça m\u2019a fait réléchir sur les possibilités et les limites du féminisme et sur les diférences qui peuvent être dépassées et celles qui ne peuvent pas l\u2019être.Nous, en Occident, on insiste beaucoup sur l\u2019autonomie; ailleurs dans les pays du sud on insiste sur la solidarité familiale et intergénérationnelle.Il n\u2019y a pas que l\u2019autonomie, il y a toujours des moments de la vie où on est dépendants.Donc, il faut une ouverture d\u2019esprit, une ouverture au dialogue.Mais il faut aussi qu\u2019il y ait des espaces non-mixtes où l\u2019on se sent à l\u2019aise pour parler.Et là les supports artistiques se sont avérés très importants, cela a été, pour les femmes, une manière de s\u2019exprimer librement et d\u2019exprimer 170 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée leur identité et leur diférence. Au début de la recherche, d\u2019ailleurs, je ne me déinissais pas comme féministe, le mot avait une connotation péjorative pour moi. Aujourd\u2019hui, je me déinis comme féministe, et même comme féministe radicale mais je pense qu\u2019il faut toujours ancrer les rapports de genres dans d\u2019autres rapports sociaux, comme les rapports de classes ou les luttes anti-racistes.Nadine : Pensez-vous que les femmes vivent des oppressions semblables un peu partout sur la planète?Si oui, quelles sont les caractéristiques de ces oppressions?Je pense que ce qui ressort des diverses conversations qu\u2019on a eues, ce sont la violence, la paupérisation des femmes, la violence sexuelle envers les femmes partout dans le monde, l\u2019exploitation du corps des femmes, l\u2019avortement.Nadine : Et, quand on dit que les femmes occidentales ont des privilèges, comment réagissez-vous?Michèle : Oui, je me suis rendu compte qu\u2019il y a des préjugés, des peurs et des privilèges qui peuvent diviser les femmes.Chantal : À certains moments, je me sentais coupable en entendant ce mot de privilèges.Et je pense qu\u2019on ne devrait pas se sentir coupable.Mais c\u2019est sûr qu\u2019on est privilégiées quand on peut aller à l\u2019école, quand on a accès à l\u2019éducation, à certaines ressources économiques, etc.Nadine : Pensez-vous que des valeurs universelles peuvent exister au-delà des diverses cultures et sociétés et au-delà des conditions matérielles d\u2019existence que vivent les êtres humains actuellement?Chantal et Michèle : Oui, des valeurs universelles peuvent exister comme la liberté ou l\u2019autonomie, par exemple, le droit à l\u2019intégrité du corps pour les femmes et les hommes, ce qui fait que dans tous les pays, il y a des personnes qui luttent contre les mutilations sexuelles, pour le droit à l\u2019éducation, pour le droit de choisir la personne avec qui on va vivre, pour le droit au célibat, etc. POSSIBLES Printemps 2019 171 Mais ces valeurs ne doivent pas nous faire oublier qu\u2019il y a des divergences entre les femmes et souvent des priorités diférentes. Pour certaines, par exemple, le droit de manger à sa faim peut primer sur tous les autres droits.Pour d\u2019autres, ce peut être le droit à l\u2019intégrité de leur corps; en fait ce sont des valeurs que nous partageons toutes mais il y a aussi des conjonctures diférentes et des stratégies diverses selon les situations que nous vivons.Mais la seule solution, dans ce cas, est de nous écouter l\u2019une l\u2019autre et de reconnaitre nos diférences avant de voir ce qui nous rend semblables.Nadine : Merci à vous deux, ce fut vraiment un plaisir et un privilège, pour moi, de m\u2019entretenir avec vous pour ce numéro de la revue Possibles. 172 SECTION I L\u2019interculturalisme, une rencontre inachevée POSSIBLES Printemps 2019 173 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harr Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION II Poésie / Création 174 SECTION II Poésie/Création Introduction Par Claudine Vézina Avec ce numéro, la section Poésie/Création renoue avec l\u2019intention des premiers poètes fondateurs de la revue : les auteurs, autrices, artistes peuvent désormais nous proposer leurs œuvres sans la contrainte thématique.Ainsi, dans les pages qui suivent, vous découvrirez des poètes et des artistes qui ont eu envie d\u2019explorer, de manière frontale ou encore dans ses marges, le thème de l\u2019interculturalisme, tandis que d\u2019autres vous ofriront à lire des territoires intimes, parcourus en toute liberté.L\u2019ensemble est vibrant, inspiré, et nous fait croire que ce tournant était une bonne idée.Nos remerciements émus aux créateurs et créatrices pour leur générosité.Bienvenu.e.s dans nos pages. POSSIBLES Printemps 2019 175 Communiqué I (Les Indiens comme moi) Par Jorge Fajardo Les Indiens comme moi (je ne suis pas Indien, je suis espagnol) ne s\u2019interrogent jamais sur l\u2019essence des choses (je m\u2019interroge toujours sur l\u2019essence des choses).Les choses sont là, par exemple, la pluie ou le bruit du tonnerre imprégnant le corps de l\u2019air les pierres muettes, ou le vert des feuilles (je ne suis pas espagnol, je suis arabe) ou le vert des feuilles, le vert des feuilles, les feuilles vertes ou bien ton visage lisse comme une caresse, ou ta joue sur la paume de ma main comme une caresse ou bien ton cou, ou tes mains rapides ou bien (je ne suis pas arabe, je suis goth, je suis une île de chair de la cordillère des Andes) Les Indiens ne s\u2019interrogent pas sur l\u2019essence des choses, Les Indiens ne demandent pas\u2026qui es-tu?Les Indiens disent : « les choses sont les choses et les noms des choses sont d\u2019autres choses » (je suis Indien, espagnol, goth, barbare, arabe, maure) les choses perdent leurs noms, parce que les choses sont innommables.Je suis venu un jour et je t\u2019ai trouvée avec ton corps étendu, Ton silence mesuré, la précision de tes gestes.Je ne suis pas venu un jour et je t\u2019ai aimé.Je ne t\u2019ai pas aimé.Je suis venu un jour et tu étais là.Et j\u2019étais avec mon rythme d\u2019Indien de cordillère avec mes vins de Santiago collés au derrière, mes vêtements imprégnés de cigarettes 176 SECTION II Poésie/Création Et je suis venu et tu y étais et je veux te connaître (même si je suis Indien et pas espagnol, Espagnol et pas arabe, et goth, et barbare).*** Cinéaste, comédien et écrivain québécois d\u2019origine chilienne, Jorge Fajardo ilmait un documentaire sur l\u2019Île de Pâques pour le gouvernement de Salvador Allende lorsque celui-ci fut renversé dans le coup d\u2019État de Pinochet en 1973.Contraint de fuir son pays, Jorge ne cessa jamais de créer, réalisant des œuvres cinématographiques régulièrement recensées (dont Lettre à un ami, documentaire sur le Dalaï-lama), primées (à Strasbourg, Amiens, Locarno) et présentées dans des festivals internationaux (telle La visite au Festival du nouveau cinéma (FNC) de Montréal).Jorge s\u2019est aussi illustré comme acteur (en particulier, dans Les noces de papier, ilm de Michel Brault), comme scénariste et auteur de plusieurs textes littéraires publiés ou portés à la scène : nouvelles, récits, pièces de théâtre et poésie. POSSIBLES Printemps 2019 177 Trois poèmes Par Guennadi Aïgui Traduit du russe par Anatoly Orlovsky et l\u2019homme passe dans le champ comme une parole, un soule parmi les arbres qui semblent entendre leur nom pour la première fois * Sorbier - clameur ô vif-transparent balbutiement braqué sur le ciel \u2013 tourmente! \u2013 ô vaste étendard tacheté de sang! \u2013 ô clameur : l\u2019air-bruissant-de-vermeil * l\u2019aurore \u2013 bouleaux à travers le feu comme si vers l\u2019inini la soie sans fond crépitante et malade de moi comme si hurlant vers l\u2019âme À Dieu une lueur aveuglante venant du jardin s\u2019élargissant jusqu\u2019à la peur ouverte comme avec un couteau 178 SECTION II Poésie/Création *** Guennadi Aïgui (1934-2006), poète chuvache russe, a édiié une œuvre distillant l\u2019unique vision et spirituelle culture de son peuple autochtone, tout en laissant une empreinte indélébile sur la littérature russe moderne.Son amitié avec Boris Pasternak, disgracié par l\u2019état soviétique pour la publication de Docteur Zhivago, a valu à Aïgui d\u2019être expulsé de l\u2019Institut littéraire Gorky, l\u2019amenant à fonder une société d\u2019artistes moscovites « underground ».Nonobstant ces épreuves, Aïgui devint le premier lauréat du prix Pasternak en 2000, après avoir remporté le prix Pétrarque (1993), le prix Andreï Biély (1987) et, déjà en 1972, le prix de l\u2019Académie française pour son anthologie de la poésie française en langue chuvache.Par ailleurs, la renommée compositrice Soia Gubaï- dulina, elle-même d\u2019origine tartare, a mis en musique plusieurs poèmes de Guennadi Aïgui, dont le ils Alekseï est également compositeur.___________________________ Note Traduit du russe par Anatoly Orlovsky en 2010, à partir de versions originales alors difusées publiquement sur le web. POSSIBLES Printemps 2019 179 Brujo : l\u2019heure magique Par Yves Vaillancourt 2006.Photographie argentique.*** Écrivain, photographe, écologiste engagé et professeur de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal, Yves Vaillancourt, diplômé de l\u2019Université Paris-Sorbonne en philosophie, élève de Cornelius Castoriadis et de Robert Misrahi, a publié récemment une série de monographies sur le cinéma de Krzysztof Kieslowski (dont Jeux Interdits, PUL, 2016), ainsi qu\u2019un essai sur le sentiment océanique.Un livre de photographies et textes littéraires, en collaboration avec Anatoly Orlovsky, est actuellement en chantier. 180 SECTION II Poésie/Création Tombeau1 Par René Lapierre2 (Je vous écris à vous.Je m\u2019adresse à vous avec de grands espoirs.Aidez-moi.) 1 «Tombeau : Poèmes consacrés à une personne défunte » (www.etudeslitteraires.com).2 L\u2019idée de cette suite poétique a été proposée par Anatoly Orlovsky, en lien avec l\u2019exposition de Danielle Lauzon (Journal de l\u2019intime croisé, Musée des Ursulines, du 14 septembre au 14 octobre 2018), qui intégrait à une série de tableaux certains poèmes de La carte des feux (Les Herbes rouges, 2015, 216 pages).Les textes réunis ici reprennent en bonne partie, mais dans un montage spéciique, ceux de l\u2019exposition d\u2019octobre. Ils correspondent aux pages 11, 13, 14, 17, 18/19, 20/21, 22, 27, 101/145, 171, 191, 194 et 202/203 du recueil.Pour des raisons touchant à l\u2019unité et au rythme, il arrive qu\u2019ils s\u2019écartent de la version originale.Tous droits réservés par ©Les Herbes rouges.Publié avec leur autorisation et celle de l\u2019auteur. POSSIBLES Printemps 2019 181 J\u2019écris ceci dans une maison vide ; tout autour poussent des pruches.Le sol est couvert de millions d\u2019aiguilles.(C\u2019est un secret.) J\u2019écris ceci pour rien, c\u2019est une lettre donnée, perdue voudrais-je dire.Cela n\u2019importe pas.(Je suis à vous, devrais-je dire.Cela n\u2019importe pas.) 182 SECTION II Poésie/Création Jadis j\u2019ai écrit sur une portion de sable en forme de croissant : quartier d\u2019orange ou de melon pour les chaleurs d\u2019été, les nuits de canicule.Jadis j\u2019ai écrit au bord de la lumière.Les merveilles tombaient de haut dans les paniers de paille, les mains petites que nous tendions. POSSIBLES Printemps 2019 183 J\u2019écris ceci à l\u2019intérieur d\u2019une épave.La puissance des marées m\u2019efraie. L\u2019amour n\u2019est pas facile, il ne veut pas de la facilité.J\u2019écris caché, à demi-mort.L\u2019angoisse plonge, lustrée comme une loutre au milieu du ruisseau.Le sol dégèle à peine.L\u2019eau est coupante. 184 SECTION II Poésie/Création J\u2019écris en témoignage de la séparation des continents, sur un vaisseau de roches magmatiques, au milieu d\u2019océans neufs, orageux.J\u2019écris dans le charbon, riche des désastres à venir.J\u2019écris sur le brocart, les corps loués, les parfums chers. POSSIBLES Printemps 2019 185 J\u2019écris dans le limon.La rivière somnole sous les aulnes, les bécasseaux grimpent sur moi.Tout ce que je porte sent la boue. 186 SECTION II Poésie/Création J\u2019écris ceci dans un hôpital, parqué au milieu d\u2019individus dépenaillés qu\u2019on appelle en jargon médical les accidentés généraux.Le monde ne va pas bien.J\u2019écris ceci dans une morgue où l\u2019on m\u2019a conduit pour reconnaître un mort.J\u2019ai fait cela devant un préposé.J\u2019ai dit mon nom, hoché de la tête.Signé des papiers. POSSIBLES Printemps 2019 187 J\u2019écris sous un barrage de cumulus bouillonnants, évoquant des collines de chaux au bas desquelles déferlent, par puissantes coulées, des torrents chargés de fer.J\u2019écris dans le sol noir, la poussière de basalte mêlée aux argiles à mollusques et aux galets.J\u2019entends contre tes os l\u2019écrasement des glaces : les empilements rocheux aux désordres puissants, aux arrogances avachies. 188 SECTION II Poésie/Création J\u2019écris dans le corps de mon frère mort à l\u2019âge de trente- sept jours ; son corps de tulle blanc, d\u2019innocence dévorée par les mâchoires des titans.Son corps de silence, de fantôme revenant et traversant ; d\u2019invité que nous n\u2019avons pas su accueillir, pas su garder \u2014 rien su du tout, ignorants que nous sommes, humains de trop haut, dehors placés, nous les fragiles, les étrangers qui l\u2019ont tenu. POSSIBLES Printemps 2019 189 Je n\u2019écris pas dans la tristesse.Je n\u2019écris pas dans une chambre.Je n\u2019écris pas.Je n\u2019ai pas à tracer les rivières et les lacs, ni les ciels ni les efrayants navires qui croisent sous nos pieds, écartant le manteau de la terre, fendant par le milieu les plaques rocheuses et les continents. 190 SECTION II Poésie/Création J\u2019écris dans le déni (il est impossible que notre monde meure, que notre monde disparaisse \u2014 et pourtant).J\u2019écris de côté.Vers le bas.J\u2019écris dans la défaite.J\u2019écris en travers.J\u2019écris dans l\u2019inconscience les duretés. POSSIBLES Printemps 2019 191 J\u2019écris par amour.J\u2019écris par désespoir.Ma détermination ne léchit pas. Je touche au fond.Les lettres sont des ancres. 192 SECTION II Poésie/Création *** René Lapierre est un poète et essayiste québécois (1953-), qui a enseigné pendant plus de vingt ans la création littéraire à l\u2019Université du Québec à Montréal (UQÀM).Son recueil Pour les désespérés seulement (Les Herbes Rouges, 2012) remporta le Prix du Gouverneur général et le Prix Alain-Grandbois de l\u2019Académie des Lettres du Québec ; plus récemment, Les Adieux (Les Herbes rouges, 2017) reçut le Grand Prix du Livre de Montréal et le Prix des libraires 2017 \u2013 catégorie poésie.Le recueil à la base du présent texte, La carte des feux (Les Herbes rouges, 2015) fut aussi inaliste du prix du Gouverneur général.Spécialiste de l\u2019œuvre de Hubert Aquin, René Lapierre œuvra, par ailleurs, comme secrétaire de la revue Liberté et écrivit pour la télévision : Le Canada : Une histoire populaire.Outre ses essais sur la littérature, la culture et les théories de la création, le poète signa de nombreux textes engagés, notamment lors du Printemps érable. POSSIBLES Printemps 2019 193 Totem d\u2019une nouvelle glaciation Par Yves Vaillancourt 2013.Photographie argentique.*** Écrivain, photographe, écologiste engagé et professeur de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal, Yves Vaillancourt, diplômé de l\u2019Université Paris-Sorbonne en philosophie, élève de Cornelius Castoriadis et de Robert Misrahi, a publié récemment une série de monographies sur le cinéma de Krzysztof Kieslowski (dont Jeux Interdits, PUL, 2016), ainsi qu\u2019un essai sur le sentiment océanique.Un livre de photographies et textes littéraires, en collaboration avec Anatoly Orlovsky, est actuellement en chantier. 194 SECTION II Poésie/Création Homère et l\u2019anthropologie Par Aleksander Wat Traduit du polonais par Erin King et Anatoly Orlovsky Être propre est la nature du plus grand art objectif.Les muses sont des jeunes illes.Andrew Lang Si beau que les poumons sont à bout de soule. La main se souvient; j\u2019étais une aile.Bleue.D\u2019or vermeil, les cimes.Les femmes de ce pays \u2013 petites olives.Sur une soucoupe spacieuse \u2013 brins de fumée, maisons, routes, pâturages.Ces routes entrelacées, ô sainte assiduité de l\u2019homme.Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait chaud! L\u2019ombre, son miracle revient.Berger, chien, le bélier, moutons \u2013 tous en clochettes dorées.Les oliviers dans une torsadée bienveillance.Un cyprès, leur solitaire berger.Un village sur une falaise de Cabris, gardé par ses toits en tuiles.Et une église \u2013 son cyprès et berger.Jeune jour, jeune temps, jeune monde.Les oiseaux écoutent dans un silence captif.Seul un coq chante en contrebas, dans le hameau de Spéracèdes.Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait chaud.Qu\u2019il est amer de mourir en terre étrange.Et doux de vivre en France. POSSIBLES Printemps 2019 195 *** Aleksander Wat, poète et nouvelliste polonais né en 1900, est considéré dans son pays comme l\u2019un des plus importants auteurs du 20e siècle.Figure de proue du futurisme dans les années 1920 et 1930, Wat n\u2019échappe ni à la tragédie de la Deuxième Guerre Mondiale, ni aux prisons staliniennes où il contracte une maladie incurable qui l\u2019accule au suicide en 1967.En dépit de son adhésion au marxisme dans l\u2019entre-deux-guerres en contexte d\u2019opposition au régime autoritaire de Pilsudski, Wat conteste ouvertement le pouvoir communiste imposé en Pologne après la guerre.En 1953, il émigre en France où, en complément de son œuvre poétique, il livre des entretiens enregistrés à Czeslaw Milosz (prix Nobel de littérature, 1980), qui deviendront ce chef-d\u2019œuvre de l\u2019autoiction watienne, « Mon siècle : confession d\u2019un intellectuel européen ».___________________________ Note Traduit en français par Anatoly Orlovsky, à partir de la traduction en anglais réalisée par le poète Erin King (http://web.archive.org/web/20040502183117/http://magnonel.guild.net/~erin/fromsongsof.html, page consultée le 21 avril 2019). 196 SECTION II Poésie/Création « Le silence glisse sur trois cercles Autour, son propre silence » Steinn Steinarr, dans « Le temps et l\u2019eau » (1948, Islande) Par Anatoly Orlovsky La nuit t\u2019enterre, pétrie de vents noirs.ta peau aéromane terre d\u2019être des pluies érodées radieuses craintes.Moonstruck.Tu t\u2019accidentes dans ce corps bathyscaphe, t\u2019arc-boutant thundering.T\u2019absous, triple contre la houle resoudée.break asunder Tu te pétriras d\u2019être-hylé-temps tombais en grêle ultime terre élégie En neiges à redire bereft of light, still.Nerfs en liesse tu te tarissais à couver les sols chauds.La mutité des parchemins sans monde this black river is a parched stream of ire Ride \u2013 rayonnement, tu renaissais mur de goudron.Fera corps aloft light shudders POSSIBLES Printemps 2019 197 *** Poète, compositeur et photographe, Anatoly Orlovsky cultive ses sons- sens-images assemblés en hybrides (é)mouvants tendant à rendre commune et tonique une part de l\u2019inextinguible en nous.Anatoly, qui se produit régulièrement à Montréal, a enregistré quatre disques compacts, tout en exposant depuis 2002 ses photographies remarquées par La Presse, la revue Vie des Arts et Ici Radio-Canada. 198 SECTION II Poésie/Création La source opale Par Yves Vaillancourt 1998.Photographie argentique, virage au sélénium. POSSIBLES Printemps 2019 199 *** Écrivain, photographe, écologiste engagé et professeur de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal, Yves Vaillancourt, diplômé de l\u2019Université Paris-Sorbonne en philosophie, élève de Cornelius Castoriadis et de Robert Misrahi, a publié récemment une série de monographies sur le cinéma de Krzysztof Kieslowski (dont Jeux Interdits, PUL, 2016), ainsi qu\u2019un essai sur le sentiment océanique.Un livre de photographies et textes littéraires, en collaboration avec Anatoly Orlovsky, est actuellement en chantier. 200 SECTION II Poésie/Création Fragments de miroirs Par Jean Yves Métellus Je succombe sans cesse à l\u2019aventure du dire souhaitant épargner mes cils d\u2019une carence de lumière, raviver mon soule à l\u2019incantation du silence.Mais toujours, un rêve aux éclats merveilleux me submerge.C\u2019est sans doute l\u2019impossible qui me ramène à toi via cette voie émiettée du langage, la seule perceptible à nos sens hérissés par la force du désir.J\u2019étreins alors le mystère outre l\u2019oraliture du terroir qui m\u2019imprégna d\u2019eluves dès les premiers matins. Et n\u2019eut été ce lieu imaginaire, ce territoire muet où je te redécouvre, il n\u2019y aurait de terme aux malaises de l\u2019histoire, aux hallucinations morbides, aux tragédies forcées, que l\u2019ofrande inéluctable de la nuit. Je parcours à l\u2019envers le il des jours eilochés dans ma mémoire, remue le fouillis des algues où palpitent nos secrets telle une absolue certitude.J\u2019atteste ainsi de ta présence à chaque hibernation, chaque indexation d\u2019épaves, chaque rumeur d\u2019éclipse.Tu es mille en moi, en vérité, éparpillée ça et là en fragments de lumière.* Je ne crée aucunement, sans quelque peu me confondre à l\u2019objet de création, m\u2019y voir tremblotant dans la quasi-totalité de mon être comme dans l\u2019eau claire d\u2019un ruisseau.Et cela, en quelque lieu d\u2019ancrage où j\u2019émerge, quelle que soit la latitude du geste esquissé, quels que soient les résidus de parole bloqués dans ma poitrine.Je nomme cela une tentation de l\u2019immuable \u2013 sorte d\u2019anarchie absolue faisant igure de cliché, si le mensonge en liesse ne se propage à l\u2019inini. N\u2019y a t-il en efet mon âme qui transparaît dans tout ce que je touche, crée, transforme?Quand je frôle la déchéance, c\u2019est une odeur insupportable qui traverse de fond en comble l\u2019univers auquel je donne mon soule. Et s\u2019il n\u2019est de POSSIBLES Printemps 2019 201 parasites à mes racines, pétille alors un monde parallèle peuplé de lunes vierges et de clairs ruisseaux, d\u2019astres constellés ou de lentes coulées de perles, vouées à l\u2019éblouissement des miroirs, telle une ascendance de l\u2019être sur le superlu. S\u2019y iniltre parfois un paradigme universel pour muses folles insoumises qui ne se lassent jamais de frémir.Point de doute dans mon esprit, je suis victime de moi-même.Et dans les vastes prairies de l\u2019ennui, par-delà la magie du dédoublement, puis- je me permettre d\u2019imaginer d\u2019autres boutures que le métissage des cheveux?*** Jean Yves Métellus, né en Haïti en 1962, laissa son pays d\u2019origine, traversa les mers pour se retrouver d\u2019abord aux Etats-Unis (Miami, Hollywood, Fort-Lauderdale, Queens, Brooklyn, Boston), puis à Montréal, où il plante sa tente comme un vrai sédentaire.Toutefois, cet ancien professeur de littérature, artiste-peintre, pigiste, animateur de radio et poète mène toujours une même quête.Il ne rêve que de transcendance par le biais du langage, essentiellement littéraire et pictural.Pour lui, cela se présente comme une nécessité existentielle, un désir de rompre d\u2019avec les afres d\u2019une réalité chaotique pour jouir du mystère de l\u2019inconnu. 202 SECTION II Poésie/Création Vendeur d\u2019oiseau Par Marina Maslovskaïa 2010.Huile sur toile, 92 x 61 cm. POSSIBLES Printemps 2019 203 *** Peintre originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, immigrée au Québec en 1991, Marina Maslovskaïa est diplômée de l\u2019Académie des Beaux- Arts de Saint-Pétersbourg, ainsi que de l\u2019Université de Montréal (1999).Exposant régulièrement à Montréal et ailleurs, Marina a, en outre, œuvré comme illustratrice de livres, maquettiste et scénographe pour le théâtre, designer de publicité, peintre de murale et professeur de dessin.Son art se veut une fusion du dessin classique et de l\u2019approche expressionniste en couleur.L\u2019importance du gestuel et sa prédilection pour un éventail de couleurs ouvertes sont la clef de voûte de son œuvre. 204 SECTION II Poésie/Création Le chapeau de Tchekhov Par Sylvie Nicolas Novembre 2005.Baudrillard est à New York.La rencontre avec le public a lieu à la Tilton Gallery sur la 76ième rue Est.L\u2019espace est exigu, insuisant pour accueillir tous les groupies, passionnés, ou curieux en mal de citations.Un grand nombre restera debout, adossé aux murs.Larissa MacFarquhar commente l\u2019évènement pour le New Yorker.Mais la lecture de l\u2019article te laisse une impression de vide.La journaliste eleure habilement la pensée du philosophe, insiste sur son ambivalence face au ilm La Matrice, sorti en salle en 1999, et semble regretter qu\u2019il ne porte pas le veston or en lamé qu\u2019il avait revêtu lors de sa lecture de Motel-Suicide au Whiskey Pete Hotel, trois ans plus tôt.Tu te précipites sur les archives du web.Tu t\u2019en veux de céder à l\u2019anecdote, mais tu ne peux résister.Tu veux voir le veston et, au moment où l\u2019image s\u2019active, tu quittes la fenêtre comme si tu venais d\u2019échapper au pire.Tu te dois de relire l\u2019article, mais avant de t\u2019y remettre, tu te lèves pour te faire un café iltre. Tu mets l\u2019eau à bouillir. Sentir l\u2019arôme du café te rend toujours à toi-même, vivante au monde.Tu reviens t\u2019assoir face à l\u2019écran et tu replonges dans le texte de la journaliste.Le Baudrillard de novembre 2005, assis dans la Tilton Gallery, accompagné de son éditeur anglophone, est un prétexte au texte.De sa pensée, de sa présence en salle, du lancement de la version anglaise du Complot de l\u2019art : nada.Rien.Ne subsistent sous la plume de MacFarquhar que l\u2019ambivalence de Baudrillard face à La Matrice et le veston or porté lors de sa lecture de Motel-Suicide.Au sortir de l\u2019article tu réléchis aux personnages que MacFarquhar a inventoriés : une blonde revêtant un imperméable blanc « lustré » \u2013 que tu supposes être en vinyle \u2013, une femme à la chevelure rouge et mauve, un jeune afro-américain arborant de longs dreadlocks, des POSSIBLES Printemps 2019 205 femmes en tenue sport, des hommes en complet trois pièces, un individu en vêtement de travail, coifé d\u2019une casquette de denim, une femme âgée à qui une trentenaire a cédé son siège, une tagger, un étudiant incapable d\u2019arrêter de sourire.L\u2019arôme du café laisse présager qu\u2019il sera corsé.Tu n\u2019aurais pu supporter qu\u2019il ne le fût pas.Tu tires la chaise pour t\u2019installer de l\u2019autre côté de la table.Tu reprends ta lecture de l\u2019article.Qu\u2019a donc à livrer le texte de MacFarquhar? Qu\u2019elle regrette le veston en lamé du Pete Hotel? Qu\u2019elle jugeait impératif que le philosophe se prononce sur La Matrice ? Que du seul fait de leur présence, la blonde, la femme aux cheveux lammes, le jeune afro-américain, le gars à casquette, la tagger et les autres prouvent que la rencontre s\u2019ofrait à tous, sans distinction de classe, d\u2019âge, de sexe, de statut, de couleur, de culture? Ou alors qu\u2019il va de soi, dans cette Amérique que Baudrillard qualiiait de « monde de Disney », que tout individu soit chosiié, voué au divertissement des uns et des autres, ramené à l\u2019objet qui le caractérise : un imper, une coloration capillaire, un complet, des dreadlocks, une casquette, un veston or lamé.Ta première lecture t\u2019avait transportée à New York un soir de novembre.Ta deuxième t\u2019en a expulsé.Tu amorces la troisième.Première gorgée de café.Certains soufrent du mal de la Tourette, toi, ce serait plutôt le syndrome de la Cantatrice chauve qui te guette.Si l\u2019humaine présence s\u2019évertue à s\u2019efacer, si le rapport à l\u2019autre tend à rétrécir, si le sens fout le camp, tout, absolument tout, se métamorphose.Tu deviens Bobby Watson, le texte que tu lis est signé de la main de Bobby Watson, publié dans le Bobby Watson News, la rencontre dont il est question a lieu à la Bobby Watson Gallery. Une fois enclenché, c\u2019est sans in. Et, à ta deuxième gorgée de café, tu n\u2019y peux rien, tout sombre sous l\u2019appellation « Bobby Watson ». 206 SECTION II Poésie/Création Même Baudrillard.Un Bobby Watson dans la quarantaine, appareil photo à la main, le mitraille de face, de proil et lui demande en rafale s\u2019il est marié, s\u2019il a des enfants, quel est son âge, ajoutant au passage qu\u2019il ignore tout du philosophe et qu\u2019il n\u2019a jamais pu terminer aucun de ses ouvrages, pour inir par évoquer les chroniques nécrologiques et lancer : « Vous, que voudriez-vous qu\u2019on écrive sur vous? En d\u2019autres termes, qu\u2019est-ce qui résumerait ce que vous êtes? » Baudrillard répond qu\u2019il est très jeune et qu\u2019il ne sait pas qui il est.Il marque une pause avant d\u2019ajouter qu\u2019il est son propre simulacre.Tu souris.Il s\u2019est bobbywatsonisé.Dernière gorgée de café.Tu aurais aimé savoir ce qu\u2019il pensait de la réponse qu\u2019adressa Tchekhov à Stanislavski, qui le pressait de lui fournir des indications pour mieux cerner le personnage du médecin de campagne de La Mouette.Tchekhov s\u2019était contenté de quatre mots : Il porte un chapeau.Tu as toujours cru que le chapeau de Tchekhov laissait présager une ininité de possibles. Pas un seul instant n\u2019as-tu senti qu\u2019il réduisait l\u2019humaine présence d\u2019Evgueny Sergueïevitch Dorn.Tu te souviens que Baudrillard disait que la pensée peut déjà pressentir et être le réceptacle par anticipation de l\u2019évènement qui aura lieu, s\u2019il a lieu, ce qui, ajoutait-il, n\u2019est jamais sûr non plus.À la galerie Tilton de New York, Baudrillard était « l\u2019évènement ».Mais peut-être n\u2019était-il que le simulacre d\u2019un évènement qui n\u2019a pas eu lieu. POSSIBLES Printemps 2019 207 D\u2019une pensée qui s\u2019est absentée.D\u2019un pays dont Hollywood a accouché.Après, bien après, tu retrouveras l\u2019enregistrement de Motel-Suicide.Le veston or en lamé scintillera de mille pastilles plus étincelantes les unes que les autres.Tu n\u2019entendras que la voix de Baudrillard répétant à l\u2019inini suicide-moi.Suicide-moi.Suicide-moi.Tu n\u2019as plus qu\u2019une seule certitude : Baudrillard ne portait pas de chapeau.*** Poète et traductrice littéraire, Sylvie Nicolas a publié près d\u2019une trentaine de titres.Sa traversée des genres littéraires lui a valu quelques prix et mentions, mais surtout d\u2019être qualiiée de « singulière ».Chargée de cours en création littéraire à l\u2019Université Laval, elle travaille au sein de l\u2019équipe éditoriale des Éditions Hannenorak. 208 SECTION II Poésie/Création Machines à coudre mélancolies morts et autres produits multiples Par Denise Desautels Pour E.je m\u2019adapte je suis une invention une analogie, lierre, clavicorde je parle nuit dans la durée Nicole Brossard Temps qui installe les miroirs POSSIBLES Printemps 2019 209 ° Le ilm ancien s\u2019arrête et reprend. Les doigts par à-coups dans l\u2019air montent.À qui sont ces pupilles d\u2019absence.Et les doigts \u2013 une armée on dirait descendent attachés à des ombres.Et les doigts remontent \u2013 haut.On dit syncope.Dans le va-et-vient des nuques et des pensées les têtes penchent \u2013 ailleurs.Y a-t-il même un ailleurs.Paupières cousues vissées au sol le monde à l\u2019intérieur.Leur trop de doigts de femmes à coudre.Les doigts les têtes le tempo des aiguilles et machines en enilade. Malgré le toucher de l\u2019air sur les nuques les doigts d\u2019âmes perdues enfoncent \u2013 avides verticales le coton gris les heurts les usines.Et le scénario ile au présent muet. Car les doigts nombreux font vide vêtement vœu et vol. En noir et blanc les notes tombent. 210 SECTION II Poésie/Création ° Après le crépuscule les femmes leurs usines se referment.Au sol \u2013 peu importe le continent leur colère d\u2019exil close.Blanches noires blanches touches.Ravel efréné dans le pavillon allemand des Giardini.Sur l\u2019écran tout est immense.Les mains gauches décalées galopent.Les mains droites \u2013 verticales inutiles.De clavier en clavier les mains \u2013 gauches encore volent font libres les doigts par à-coups dans l\u2019air font musique voyage.On demande.D\u2019où viennent-ils.Ravel Ravel unravel.1 1 Titre de l\u2019œuvre d\u2019Anri Sala, présentée à la 55e Biennale de Venise en 2013, dans laquelle se retrouvent les mains gauches de deux pianistes, Louis Lortie et Jean-Elam Bavouzet. POSSIBLES Printemps 2019 211 ° Écrans claviers modules mémoires pensées paupières montent.Et descendent libres les doigts écartelés en milliers de temps et de lieux.L\u2019ailleurs l\u2019ici \u2013 des siècles ont passé accord somptueux sous nos yeux.L\u2019histoire raconte.Un écran.Puis un autre.Au très loin du monde.Face à face.Les mots d\u2019amour \u2013 quel synchronisme voix et gestes portent ininie la caresse.Soudure technologique des continents amoureux. 212 SECTION II Poésie/Création ° À l\u2019écran la petite bête.En bref.Mourir s\u2019est approché de nous.Au très loin je suis là.Vois ta tête qui tombe l\u2019entends qui claque.Ta tête intouchable penche \u2013 verticale coule sous la barre d\u2019horizon.Le clavier.Au très loin le continent nouveau veille ta chute \u2013 je suis là.Sonne alarme alerte hurlement crie SAMU \u2013 je suis là.Masse immatérielle d\u2019objets de secours fonce fusée traverse murs et mers.À portée des doigts du cœur \u2013 en intrus entre chez toi le service inal. La science elle-même excessive.Ô miracle.Tu t\u2019en sortiras vivant.Mes doigts mon désir le carnet noir pose petit pan jaune.Pose inapaisable obsession de joie. POSSIBLES Printemps 2019 213 *** Née à Montréal, Denise Desautels a publié plus de 40 recueils de poèmes, récits et livres d\u2019artiste, qui lui ont valu de nombreuses distinctions.Sont parus, en 2017 aux Éditions du Noroît, D\u2019où surgit parfois un bras d\u2019horizon et, en 2018 en France, deux petits ouvrages aux titres éloquents, en ce qui concerne son travail d\u2019écriture : Noirs en collaboration avec Erika Povilonyté, à L\u2019Atelier des Noyers, et Disparition (détail) écrit à partir d\u2019une œuvre de Sylvie Cotton, aux Éditions du Petit Flou. 214 SECTION II Poésie/Création Analusis III Par Marie-Sophie Picard 2019.Collage. POSSIBLES Printemps 2019 215 *** Marie-Sophie Picard pratique le collage comme un acte autotélique.Déini par lui-même, son travail se structure selon des codes qui, tantôt graphiques, tantôt symboliques, font de sa démarche artistique un langage, une façon de dire le monde.Métaphore de son imaginaire, le collage prend la forme d\u2019une révélation qui, mise en image, lui laisse entendre ce qui l\u2019habite. 216 SECTION II Poésie/Création Les heures longues Par Isabelle Gaudet-Labine À la boutonnière une aube comme une enfant la gueule ouverte matin miracle de palmiers dans la tempête où s\u2019avancent en traînant les afamés Nous ferons notre temps et par chance nous serons payés Violence du pardon qu\u2019exige chaque nouveau jour POSSIBLES Printemps 2019 217 Celui-là l\u2019autre visage le plus acharné de tous déglutit ses pommes quotidiennes au poison des heures longues de bureau 218 SECTION II Poésie/Création Veine qui ondule à l\u2019embrasure verdoyante du paradis temps plein Considère-toi heureuse il y a des gens qui Vivant rappel : palpiter POSSIBLES Printemps 2019 219 Le front plissé je tranche le pain tu ouvres les secondes leur peau tambour elle lèche le fruit Nous nous préparons au pas menant à la tour Présent salarial Sommes nombreux à marcher sans laisser de trace *** Isabelle Gaudet-Labine est l\u2019auteure de cinq livres de poésie, dont les plus récents sont Nous rêvions de robots (2017), Pangée (2014) et Mue (2009), parus aux Éditions La Peuplade.Ces dernières années, elle s\u2019intéresse à la construction de l\u2019identité dans un monde de plus en plus dématérialisé.Après avoir publié l\u2019un des rares livres de poésie de science-iction, elle explore, depuis 2017, le rôle du système du travail dans l\u2019aliénation de l\u2019être humain. 220 SECTION II Poésie/Création Mon ange Par Marina Maslovskaïa 1998.Montage photo, 25 x 19 cm. POSSIBLES Printemps 2019 221 *** Peintre originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, immigrée au Québec en 1991, Marina Maslovskaïa est diplômée de l\u2019Académie des Beaux- Arts de Saint-Pétersbourg, ainsi que de l\u2019Université de Montréal (1999).Exposant régulièrement à Montréal et ailleurs, Marina a, en outre, œuvré comme illustratrice de livres, maquettiste et scénographe pour le théâtre, designer de publicité, peintre de murale et professeur de dessin.Son art se veut une fusion du dessin classique et de l\u2019approche expressionniste en couleur.L\u2019importance du gestuel et sa prédilection pour un éventail de couleurs ouvertes sont la clef de voûte de son œuvre. 222 SECTION II Poésie/Création La fascination des traces Par Pascale Quiviger Le chevreuil rêve de pouvoir efacer ses traces comme le saumon fraye comme la bernache migre impossible, malheureusement.L\u2019humain, bien au contraire, chérit les siennes.Au lieu d\u2019avancer face au vent il se retourne sans cesse, fasciné par ce qu\u2019il laisse derrière soucieux de comprendre sa trajectoire d\u2019airmer sa présence de lui donner un sens d\u2019en saisir la forme de compiler l\u2019ensemble dans une identité.Voilà.Dans ce miroir un Moi s\u2019invente se déinit et se cherche des semblables.Similaire similaire simulacre de certitude de pareil en même je construis mon nid dans le branchage commun où se répète l\u2019histoire connue.S\u2019il y a Nous, il y a Eux. POSSIBLES Printemps 2019 223 Eux variés Eux malgré tout malgré Nous.S\u2019ils allaient nous pousser hors du nid?Cultivons aussi la peur de la diférence.La peur primaire vivace profonde qui attise les grandes guerres et les petits ghettos la violence infaillible des dualités.Pourtant.La trace qui me ressemble est aussi celle qui nous rassemble faite de poids friction mouvement sous la loi de la gravité.Pareils aux miens tes organes vitaux réfugiés dans leur cage thoracique ta matière qui mijote dans son volume d\u2019eau autour de 37 oC avec poussières de Big Bang maladies et guérisons.L\u2019espace entre nous vide et atomes nous-mêmes, atomes et vide : y a-t-il vraiment de l\u2019espace entre nous?Je te regarde tant pis pour les épices, les vêtements, le code je vois plutôt ton cœur qui bat 224 SECTION II Poésie/Création je vois les enfants que tu aimes et les lieux que tu quittes je vois la mémoire te suivre et l\u2019espoir te pousser.Même nos peurs s\u2019apparentent.Je vois ta naissance, ta mort ton corps entre les deux qui inspire expire respire qui craint la soufrance et se cherche un bonheur.Je vois le froid muer par ta bouche en buée transparente la nourriture chaufer ton sang rouge comme le mien.Je vois ta fatigue.Il y a ta couleur, mais je vois nos nuits blanches nos nuits sans réponse au mystère d\u2019exister nos vœux coniés aux étoiles ilantes couchés sur une Terre qui peine à nous porter.Je vois tes jours qui sont comptés l\u2019éternité de nos instants je vois cette seconde où l\u2019émerveillement te renverse là où la pluie te mouille où le vent passe son chemin.Le vent nous rencontre sans discrimination nous touche et repart : pourquoi m\u2019arrêter à ce qui me rassure? POSSIBLES Printemps 2019 225 Pourquoi me priver des hasards qui t\u2019amènent jusqu\u2019ici?Pourquoi ne pas apprendre ta langue?Comment refuser le voyage que tu m\u2019ofres, comment ne pas t\u2019en remercier?Comment ne pas t\u2019emprunter des manières d\u2019appeler la bienveillance du ciel d\u2019évoquer l\u2019inini de demander pardon?Ta diférence est ma route la plus sûre vers l\u2019essentiel d\u2019ici-bas.Tu es mon raccourci superbe, mon ailleurs bienvenu.Ensemble unis par la racine venus de l\u2019intangible toi et moi qui sommes-nous?Une lumière qui s\u2019oublie dans la fascination des traces.*** Pascale Quiviger est née à Montréal en 1969.Après des études en philosophie et en arts visuels, elle a vécu en Italie où elle a enseigné le dessin pendant dix ans.Elle habite maintenant Nottingham, en Angleterre, avec son mari, sa ille et leur petit chien blanc.Elle écrit surtout des romans.La poésie, chez elle, est accidentelle. 226 SECTION II Poésie/Création Organum Par Yves Vaillancourt 2006.Photographie argentique.*** Écrivain, photographe, écologiste engagé et professeur de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal, Yves Vaillancourt, diplômé de l\u2019Université Paris-Sorbonne en philosophie, élève de Cornelius Castoriadis et de Robert Misrahi, a publié récemment une série de monographies sur le cinéma de Krzysztof Kieslowski (dont Jeux Interdits, PUL, 2016), ainsi qu\u2019un essai sur le sentiment océanique.Un livre de photographies et textes littéraires, en collaboration avec Anatoly Orlovsky, est actuellement en chantier. POSSIBLES Printemps 2019 227 Je deviens cette lumière au loin Par Éric Roger Je deviens cette lumière au loin qui brille par son invisibilité une brise glaciale nous sépare l\u2019éternel s\u2019ajuste à nos tempêtes nous ofrons la divinité à cet esprit qui veut s\u2019égarer avec nous *** Éric Roger est né à LaSalle en 1969.Il a publié neuf recueils de poésie, dont Le Passé en couleurs et Le soleil veut ta peau sont parmi les plus récents.Depuis plus de 18 ans, Éric anime et dirige les soirées Solovox, où il fait revivre les poètes québécois. 228 SECTION II Poésie/Création Puissance Manitou Par Jean Désy Ciel de puissance à la rivière Manitou Tous les embruns nous abreuvent Pour que nous visions l\u2019intérieur La cataracte la plus intense Celle de notre âme si ière D\u2019habiter ce pays *** Premier bouquet de Côte-Nord Les homards fêtent la Saint-Jean Sur les bords de la Pashashibou Une Innue parle aussi français La mer découvre ses splendeurs Pour que nous nous sustentions De soupe aux algues Et de moules sans les frites *** N\u2019être rien Rien d\u2019autre que soi-même Et la mer qui touche le sable Ou le vide d\u2019une cabane Entre les fenêtres et la porte Assemblé en soi-même Avec le sourire du matin Devant cette vie qui dicte POSSIBLES Printemps 2019 229 Pour tout être De n\u2019être rien *** T\u2019as un kayak?Saute dedans pour courir sur les eaux De la Moisie jusqu\u2019à la George T\u2019as pas de kayak?Saute dans un vieux canot Trouvé entre deux sapins Franchis six rapides de printemps Souris aux macreuses et aux kakawis Et si par hasard t\u2019as pas de kayak Que tu ne trouves pas de vieux canot cassé Marche sur les berges d\u2019une rivière du Nord Respire hume et vole Ta vraie vie est entre tes tempes Quand il vente en fou Quand il neige dans tes bottes Quand la mer se lève *** Au bout du monde Tu marches dans la toundra Au bout de ta vie Tu respires les glaces et la pierre Dans le lointain se dessine un fjord Est-ce le Groenland ou la Terre de Bain Est-ce Ivujivik ou Salluit Tu ne le sauras qu\u2019une fois rendu Une fois ta marche accomplie 230 SECTION II Poésie/Création *** Les mers se remplissent de plastiques Mais il y a encore deux mésanges Qui viennent jaser avec moi le matin Les animaux de la planète se raréient Mais il y a un loup qui connaît ma cabane La planète brasse elle tangue et hurle Mais un renard me rend visite chaque nuit Il vagabonde jusque sous ma galerie Alors quoi dire de plus Sinon un petit poème Par déférence pour toutes ces bêtes Moins sauvages que moi *** Laissez-moi courir dans la lumière Me perdre au bout d\u2019une forêt d\u2019hiver Pleurer de joie dans les scintillements Des frissons glaciques plaqués sur les branches Laissez-moi refuser tout le reste Les hurleurs de nucléaire et les vendeurs d\u2019OGM Je n\u2019aspire qu\u2019à me ixer à un rameau de Nord En attendant que le réel printemps advienne *** Jean Désy est poète.Il enseigne à l\u2019Université Laval en littérature et en médecine.Il pratique toujours la médecine en tant que dépanneur sur la Côte-Nord et au Nunavik.Parmi ses dernières parutions : Noires épinettes, lancé aux éditions du Sabord en novembre 2017, et un petit roman jeunesse, intitulé Tuktu, publié en novembre 2018 aux éditions Les heures bleues. POSSIBLES Printemps 2019 231 Au temps en emporte le Saint-Laurent I Par Michèle Houle pierreries âmes submergées 2014.Montages de photographies numériques. 232 SECTION II Poésie/Création *** Michèle Houle est native de Chicoutimi, au cœur d\u2019une grande nature.Vie et études à Montréal en art visuel et en musique.Travail en recherche audiovisuelle et en production de documentaires.Membre du Chœur de l\u2019UQAM ?la musique : poésie sonore.Écriture et réalisation de vidéos, expositions de photographies avec A.Orlovsky, et de groupe au Stewart Hall.Passage de vie de 8 ans en Espagne avec sa ille.Importance de la poésie en écriture et en photographie; dans la vie.http://www.michelehoule.com. POSSIBLES Printemps 2019 233 en dehors du flux médiatique et par-delà les mots je souffle un cri vital qui accapare mes gestes Par Sébastien B Gagnon aucune négation des couleurs ni des formes que le monde prend aucune idéologie tiède prise pour corde aucune époque ni même la mienne prise pour cage aucune école aux fenêtres non éclatées fouiller tout et tout mettre à portée de tou.te.s sur un foulard égaré je m\u2019arrête un instant à travers les draps de nos fêtes faussées les trous ici sans mouvement nous ne sommes plus rien des colonisés qui n\u2019ont pas su se révolter les Lumières dans une bibliothèque oubliée invisibles rien n\u2019est perceptible avec le bruit de l\u2019économie depuis les mirages de nos rapports les purs esclaves s\u2019indignent que des métèques menacent leur liberté et les analphabètes veulent sauver une langue qu\u2019ils n\u2019ont jamais osé maîtriser 234 SECTION II Poésie/Création je respire dans l\u2019ombre une vérité qui tient et me porte dans les pays sombres des peuples en lutte une goutte d\u2019eau que je sauve porte le relet d\u2019un ciel dans l\u2019écho du leuve la foule que je trouvais lors de mes voyages est à bord ici au fond l\u2019air de mon dernier couac servirait à chasser la poussière d\u2019une saison mes secousses me rattrapent *j\u2019ai peut-être encore les meilleurs ami.e.s et n\u2019en connais pas la moitié* le plâtre se délamine et tombe derrière lui une mosaïque millénaire et les mathématiques des astres à côté des anciennes réserves d\u2019orge dans les cryptes aux noms sans mot dans les auditoriums noirs et les tavernes de l\u2019anti-pouvoir entre la lutte armée et le temps où nous sommes les choses sont spectrales et nous-mêmes sommes des spectres ayant vécu à travers tant de morts mes mains toujours debout j\u2019entends toutes les langues créer entre elles j\u2019envisage le pire et le combat à visage découvert POSSIBLES Printemps 2019 235 *** Né à Rimouski (Québec), Sébastien B Gagnon est poète, artiste multidisciplinaire et anarchitecte.Il a publié Disgust and Revolt Poems Mostly Written in English by an indépendantiste (Rodrigol, 2012) ainsi que Mèche (Oie de Cravan, 2016, Prix des libraires québécois 2016, catégorie poésie).Il travaille depuis plusieurs années sur Traité de démolition, son prochain livre à paraître, et présente régulièrement performances et concerts, entre autres avec le musicien Joël Lavoie au sein du duo de poésie et musique électroacoustique Boutefeu.Il dirige également Le Cosmographe avec le poète Shawn Cotton, maison d\u2019édition indépendante et secrète. 236 SECTION II Poésie/Création Analusis II Par Marie-Sophie Picard 2019.Collage. POSSIBLES Printemps 2019 237 *** Marie-Sophie Picard pratique le collage comme un acte autotélique.Déini par lui-même, son travail se structure selon des codes qui, tantôt graphiques, tantôt symboliques, font de sa démarche artistique un langage, une façon de dire le monde.Métaphore de son imaginaire, le collage prend la forme d\u2019une révélation qui, mise en image, lui laisse entendre ce qui l\u2019habite. 238 SECTION II Poésie/Création Folie migrante Par Claudine Vézina Prison hospitalière / intérieur / jour 21 Des amandes? Des amandes, des amandes. Non, je n\u2019en ai pas. De dattes non plus.C\u2019est jeudi.C\u2019est la journée internationale de ma faim.Rien d\u2019autre. Croyez-vous que je mente? Couvrir ce troisième œil m\u2019apparaît judicieux. Une grifure est si vite arrivée. Et ces indomptables ongles tellllement longs! Sans guitare à quoi bon? J\u2019ai des enfants que je ne connais pas dans la tête.Ils s\u2019inventent.Me dévorent les braises.Dormir il le faut.Je suis seul et vous ravis.Il est bon de se reposer à mes côtes boréales.Ne partez pas.Vous me rappelez les dents de l\u2019hiver.Ici, tout est blanc quand on a le temps.Sinon, les couleurs de cris dominent.Assommé.Assommez-les tous.Marre de leurs cartes postales et de leur vie en jachère.De loin la mer je préfère.Pour ses poissons, leurs ailes, son sel.Uniquement.Son bleu, son mouillé, ses vagues de musique vague, très peu pour moi.C\u2019est tout de même mieux que le désert.Vous avez le temps.J\u2019ai mes manières.Chacun sa vie.Un jour j\u2019aurai tout ce qu\u2019il faut.Une maille à l\u2019endroit une maille à l\u2019envers.Une hirondelle personnelle et des lendemains morts ou vifs.Ouvrez! Ouvrez-moi ce vent.Éventrez-le.Je veux qu\u2019il coule dans ma bouche.La nuit, personne ne vient.Pas comme le dimanche.C\u2019est plein comme un stade olympique plein.Rendez-vous, malheureux ventriloque! Semence virale de l\u2019aveuglement! Fourbe elorescence! Vous sentez ce mot qui s\u2019enfonce dans ma gorge? Comme le vent d\u2019ailleurs. Comme il s\u2019étire et init en chute élastigineuse. Je suis épuisé. Pas vous? Vous POSSIBLES Printemps 2019 239 m\u2019impressionnez.Comme d\u2019habitude.Qu\u2019il est mignon\u2026 Vous êtes mon roi, ma ibre optique, ma danse en ligne de mire. Tenez bon les ridelles! J\u2019aspire au mariage.Nous deux, comme deux coquillages sans oreilles, nous jouerions du pipo débile, du pipo à bulles, du pipo à boules.Je suisinutile et meconsole.Ça fait du bien les mots collés.On dirait une nouvelle race, sauvage et indestructible. Tapageuse? Allons bon! C\u2019est l\u2019heure de la berceuse.Taisez-vous! Je crépite.Je suis votre horrigami.*** Après l\u2019obtention de sa maîtrise en littérature, dans une galaxie lointaine, Claudine Vézina devient accompagnante professionnelle : elle accompagne les lecteurs dans leur temps libre avec ses romans; elle accompagne des étudiants dans leurs dissertations et leurs oraux; elle accompagne à la naissance des femmes et des couples; elle accompagne parfois ses textes de musique et vice versa. 240 SECTION II Poésie/Création Toi qui ne veux rien dire (extraits) Par Thierry Dimanche Toiquineveuxriendire qui ne etquiteparlesseul veux rien etquimeparlesseul dire etquinemedit rien qui me pour-rien dit pour rire?tout seulàseul toi personne en personne enqui en quiconque toi personne toipersonne POSSIBLES Printemps 2019 241 dès que tu entres la sortie pénètre les recoins refrains en construction Toi pour qui rien dire est un remake au vacarme nul nul n\u2019est soumis s\u2019il ose unebouchepersonne unebouchequiconque à chuchoter des je-t\u2019aime et des introversions des remakes d\u2019un bruit inabouti * Moiquinetedisrien qui ne te dis j\u2019abonde en énergie esclave rien je t\u2019abonde en jet noir 242 SECTION II Poésie/Création en patiente coupure de je En cours d\u2019engendrement les sons tournent à la manière de bébés lettres diformes et déjà incertains d\u2019être ou de mal-être le son allume lesondequelqu\u2019und\u2019autre des petites boîtes noires les nuits de quelqu\u2019un d\u2019autre agitent la lanaissancedequelqu\u2019und\u2019autre naissance répétée ça nous revient maintenant ledépartenquelquesens ce départ en tout sens * POSSIBLES Printemps 2019 243 Le son forge les âmes en rondes d\u2019engendrement le cercle renversé en lui-même est un point pulse est une pointe pulse sonore la réserve ininie d\u2019âmes migratoires pulse pulse une aiguille à tricoter de l\u2019œil 244 SECTION II Poésie/Création Chanson par qui iltre son corps son amour disparu le lointain de la terre efacé de nuit l\u2019ensemble de nos nuits chanson mort désir tu lui parles en deçà parmi les soustractions leurs ruines tu parleras sans dire toi qui désires taire le vide qui te dit tu deviendras chanson secrètement instrumentale * * * Feu de forêt sous la neige quelques dents noires sculptées à la surface ruines d\u2019une écriture essoulement pianos figés prendre le son par la gorge attendre poser les yeux s\u2019attendre * * * Sur la neige une gravure sans nom des éclats ridicules blancheur du lac un angle mort du lieu lourd essence abandonnée la marche une pêche incertaine sous la glace on exerce un jeu immonde la comédie amère de devenir l\u2019arrivée merveilleuse à son petit peu de soi permis la chambre où l\u2019on aura été nous * * * POSSIBLES Printemps 2019 245 *** Thierry Dimanche est l\u2019auteur de plusieurs recueils de poésie depuis 2002, dont Le thé dehors, Le milieu de partout (Prix Champlain 2015) et Problème trente.Sous le nom de Thierry Bissonnette, il enseigne la littérature à l\u2019Université Laurentienne (Sudbury, Ontario). 246 SECTION II Poésie/Création Série Possibles (extraits) Par Marie-Sophie Picard Possibles I POSSIBLES Printemps 2019 247 Possibles II 2019.Collages. 248 SECTION II Poésie/Création *** Marie-Sophie Picard pratique le collage comme un acte autotélique.Déini par lui-même, son travail se structure selon des codes qui, tantôt graphiques, tantôt symboliques, font de sa démarche artistique un langage, une façon de dire le monde.Métaphore de son imaginaire, le collage prend la forme d\u2019une révélation qui, mise en image, lui laisse entendre ce qui l\u2019habite. POSSIBLES Printemps 2019 249 Sans titre Par Jean Yves Métellus Le désir est servile S\u2019il n\u2019élève le corps Au rang de cathédrale Où vitrille l\u2019amour Et le rêve tourment S\u2019il n\u2019est point volutes Échappées d\u2019incendie Sur les ruines éternelles Il faut sinon Toute la métamorphose du jour Sur nos langues mortes Pour conter une histoire Je changerai pour toi L\u2019arc-en-ciel du dessin Toi qui es traquée Jusque dans tes secrets La beauté sera jubilation Ou bien fermentation du silence Mais quand j\u2019aurai soif de frisson C\u2019est dans le noir que tu me trouveras 250 SECTION II Poésie/Création *** Jean Yves Métellus, né en Haïti en 1962, laissa son pays d\u2019origine, traversa les mers pour se retrouver d\u2019abord aux Etats-Unis (Miami, Hollywood, Fort-Lauderdale, Queens, Brooklyn, Boston), puis à Montréal, où il plante sa tente comme un vrai sédentaire.Toutefois, cet ancien professeur de littérature, artiste-peintre, pigiste, animateur de radio et poète mène toujours une même quête.Il ne rêve que de transcendance par le biais du langage, essentiellement littéraire et pictural.Pour lui, cela se présente comme une nécessité existentielle, un désir de rompre d\u2019avec les afres d\u2019une réalité chaotique pour jouir du mystère de l\u2019inconnu. POSSIBLES Printemps 2019 251 Oiseaux II (Hommage à Riopelle) Par Marina Maslovskaïa 2007.Aquarelle sur papier, 38 x 38 cm. 252 SECTION II Poésie/Création *** Peintre originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, immigrée au Québec en 1991, Marina Maslovskaïa est diplômée de l\u2019Académie des Beaux- Arts de Saint-Pétersbourg, ainsi que de l\u2019Université de Montréal (1999).Exposant régulièrement à Montréal et ailleurs, Marina a, en outre, œuvré comme illustratrice de livres, maquettiste et scénographe pour le théâtre, designer de publicité, peintre de murale et professeur de dessin.Son art se veut une fusion du dessin classique et de l\u2019approche expressionniste en couleur.L\u2019importance du gestuel et sa prédilection pour un éventail de couleurs ouvertes sont la clef de voûte de son œuvre. POSSIBLES Printemps 2019 253 Mi vivas en Esperanto! (Je vis en espéranto - slam) Par Tamara Anna Koziej Chu vi parolas? - Jes, mi parolas.Chu vi memoras? - Kiel forgesi.Chu vi komprenas? - Ne eblas nei! Chu vi volas? - El tuta koro! Je parle un français Joyeusement fracassé J\u2019ai cet accent grandiloquent « Monument slave » Je baragouine Le châtie mal en vérité Prête à sombrer dans sa com-ple-xi-té Fort insouciante aux caprices des accords Ta langue Flaubert m\u2019efarouchait! Grammaire maudite! Qu\u2019importe j\u2019ai compris Clarté neuve espérance C\u2019est ailleurs que je vis! Mi vivas en esperanto kaj tio estas nova kaj bela por mi kanto Fre?a kiel printempa aero ?ojoplena kiel ?iela sfero Nek unu vorton mi povas eldiri Sen ?ue ?in vor-tu-mi kaj karese spiri 254 SECTION II Poésie/Création Plezuriga kaj varma estas ?ia sono Melodia kaj ta?ga por ?iu sezono Mi parolas ?in la?te mi parolas ?in lustre Zamenhof ?in kreis klere kaj ilustre Esperanto estas kiel vulkana eksplodo ne portempa krea?o efemera modo ?i disvolvi?as kiel vasta ondo apartenas al ?iu homo en la mondo Mi ?atas ?ian stilon Mi ?atas ?ian forton ?i anta?en metas pacon, ?ojon ne perforton Kredu al mi amikino, kredu al mi frato Mi vivas en esperanto Nie moge nic za to! ___________________________ Note Ain de préserver la musicalité unique de l\u2019espéranto, nous avons décidé de ne pas proposer de traduction à nos lectrices et lecteurs.Disons simplement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un hommage à cette langue d\u2019espérance et à son créateur, Zamenhof.Pour l\u2019autrice, elle est printemps, « volcan qui la traverse ».Elle veut l\u2019entendre, la goûter, la partager.L\u2019espéranto est tatouage.Tamara le porte comme une « chanson neuve ». Elle vous invite à le saisir à bras-le-cœur. POSSIBLES Printemps 2019 255 *** Polonaise d\u2019origine, formée en pédagogie, en architecture de paysage et en éco-conseil, Tamara Anna Koziej est une slameuse indignée qui prône l\u2019avènement de la société post-pétrole.Poétesse des jardins et du quotidien, elle traque et partage avec empressement la magie dans toutes ses formes.Projetée dans la francophonie à l\u2019âge de vingt-sept ans, Tamara a réussi par le truchement du slam à conquérir ce français longtemps pour elle objet d\u2019amour-haine, tout en s\u2019airmant comme citoyenne créatrice qui, dans la société d\u2019accueil, entend se tailler une place et ose faire entendre sa voix. 256 SECTION II Poésie/Création Bow River Par Yves Vaillancourt 2011.Photographie numérique. POSSIBLES Printemps 2019 257 *** Écrivain, photographe, écologiste engagé et professeur de philosophie au Collège Ahuntsic de Montréal, Yves Vaillancourt, diplômé de l\u2019Université Paris-Sorbonne en philosophie, élève de Cornelius Castoriadis et de Robert Misrahi, a publié récemment une série de monographies sur le cinéma de Krzysztof Kieslowski (dont Jeux Interdits, PUL, 2016), ainsi qu\u2019un essai sur le sentiment océanique.Un livre de photographies et textes littéraires, en collaboration avec Anatoly Orlovsky, est actuellement en chantier. 258 SECTION II Poésie/Création Dérives au fil de l\u2019eau : une suite Par Jean-Pierre Pelletier Étendues d\u2019eau (Thalassa!) J\u2019ai navigué sur la crête des vagues, navigué sur le corps pour surgir de la mousse en chamaille, pour aboutir sur le sable, un entortillement de bois de lottage poncé par le temps.J\u2019ai respiré vos capillaires très ins là où le ciel soule du brouillard sur les montagnes, jusque-là où celles-ci ignorent les ruisseaux, l\u2019entrejambe fermé des vallées nervurées, jusqu\u2019aux rides luides à contre-courant ? le cours des marées saumâtres.J\u2019ai vu l\u2019océan et son indiférence régurgiter des hauteurs et remplir ses fouilles agitées ? une dormeuse au sommeil léger.J\u2019ai vu vos nuages gris transpirer de la pluie à dorer les feuilles lancées libres au vent et des vrilles de vapeur s\u2019élever des routes de l\u2019été. POSSIBLES Printemps 2019 259 Et même quand je décolle, franchissant vos nuages de velours, abattu par la peur des hauteurs, des mots, des crochets inadéquats au ciel suspendus continuent de s\u2019attacher : des nuages, pain déchiqueté sur un plateau bruni, sécrétion de palmiers, des yeux en noyade, en bas des vagues au ralenti, brume blanche qui moutonne aux bords des hublots, le bout des ailes traverse la buée, le ciel à sec, la lame humide de l\u2019horizon.J\u2019ai vu comment, tel un rêve qui revient sans cesse nous nous déplaçons d\u2019un état à l\u2019autre, l\u2019eau nous coule au travers, nous au travers de l\u2019eau, un état d\u2019esprit, un soule. 260 SECTION II Poésie/Création À lot sur la mer fracassée de notre sommeil nous serions ces âmes naufragées, laissés à l\u2019abandon de l\u2019inachèvement des rêves, se dévisageant l\u2019un l\u2019autre avec avidité.Ou alors aux commandes, désinvoltes, guidés par le mouvement armillaire de notre union, nous traversons les draps froissés, familiers de l\u2019horizon lointain de notre dilection.Voilà le grand repos, il gonle nos voiles, ne sait ce qu\u2019est une ancre, (elles sont toutes vieilles dès lors), prend des semaines, des mois, s\u2019enfonce dans le jour et nous transporte, mutins maladroits, devenus fous par le soleil des rêves, vers de nouvelles Marquises.Nous ne retrouverons plus, ne réclamerons plus le repos de l\u2019Amérique perdue dans ces plis amples, ne traverserons plus jamais les courants entre nous.Ils nous mènent à la mer inversée de la nuit, passé les constellations bulleuses, saillantes, vers la trace ilante de poissons-chats, un petit bout d\u2019appât réduit à l\u2019essentiel, le plouf du poisson qui se débat, puis tombe à l\u2019eau.Nous nous lançons, seuls, trois draps au vent éperdu, l\u2019un pour nos soules entremêlés, les deux autres pour notre solitude, trois pour la surface des rêves pulvérisés au lever du jour, conduisant à la dérive dans des draps enchevêtrés. POSSIBLES Printemps 2019 261 Le large Enin nous sortons du long et étroit goulet et nous dirigeant vers le large, déchiquetant la mer fulgurante en embruns jusqu\u2019au moment où le temps se change en une chose qui goûte le sel ouverte comme une phrase : un remous de rimes aux rythmes tantôt battus, tantôt abattus.Puis l\u2019horizon asservit la dernière parcelle de terre, nous entrons dans le calme de l\u2019ample bercement des profondeurs et de ses dentelures étincelantes, nous arrêtons les moteurs, partons à la dérive.Le soleil, de plomb, tape sur tout, décolorant le plafond du ciel et ses nuages en enclumes, embrase les poissons volants, des météores de jour pour remailler la mer.Nous sommes calmes et pas seuls.Des chalutiers retournent, poupe lourde, vers le port, dépassent les pétroliers, indolents baigneurs, étendus et en attente.Sortis de cette même plaine sans limites, les Européens étaient arrivés, fouettés par le vent, viciés, de concepts et d\u2019ombres chargés, choses impossibles à voir mais elles-mêmes assemblées, une machine imbriquée dans une fabrique-continent vaste et complexe, façonnée à même des angles de métal lustré, une poussière lunaire, des étoiles scintillantes de routes, de maisons, de géométries humaines, 262 SECTION II Poésie/Création des ravines à varices et des palissades à altérité : le tracé d\u2019une balle.Voilà les leçons du sang : ce quelque chose qui n\u2019existe pas encore n\u2019est pas la même chose que rien : repliées en nous-mêmes se trouvent des pépites d\u2019avenir et l\u2019impact de leur dragage.Des rayons de soleil transpercent l\u2019eau alors que nous chavirons, nous étalons, suivons un sillon et laissons les courants nous vieillir avec douceur.Seules existent deux façons d\u2019y arriver : traverser pour se rendre au lieu où nous nous étions retrouvés, ou irions, en aval ou en amont, à l\u2019inini.Même la route la plus longue bifurquera comme une lente dérive et laissera se dévider son rouleau vers le large.*** Poète, traducteur, enseignant, Jean-Pierre Pelletier (Montréal, 1956-) collabore depuis bientôt trente ans à des revues, des anthologies ou collectifs d\u2019ici et d\u2019ailleurs.Il est l\u2019auteur de huit livres, dont trois sont des traductions de poètes; les autres étant de son cru.Le dernier, Le crâne ivre d\u2019oiseaux (Écrits des Forges), a vu le jour en 2016.Est paru en 2017 une anthologie qu\u2019il a traduite (sous la direction Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle Saint-Amand), Nous sommes des histoires : rélexions sur la littérature autochtone, Mémoire d\u2019encrier. POSSIBLES Printemps 2019 263 Au temps en emporte le Saint-Laurent II Par Michèle Houle l\u2019ancêtre et le ricaneux ascension au soleil inné 2014.Montages de photographies numériques. 264 SECTION II Poésie/Création *** Michèle Houle est native de Chicoutimi, au cœur d\u2019une grande nature.Vie et études à Montréal en art visuel et en musique.Travail en recherche audiovisuelle et en production de documentaires.Membre du Chœur de l\u2019UQAM ?la musique : poésie sonore.Écriture et réalisation de vidéos, expositions de photographies avec A.Orlovsky, et de groupe au Stewart Hall.Passage de vie de 8 ans en Espagne avec sa ille.Importance de la poésie en écriture et en photographie; dans la vie.http://www.michelehoule.com. POSSIBLES Printemps 2019 265 L\u2019homme des bois Par Christine Archambault Une bande sonore familière dans les oreilles.Les habitants des lieux drillent, piaillent, caquètent et glougloutent sur des tempi irréguliers.L\u2019odeur de la mousse humide me fait pencher la tête.Je pourrais chercher des champignons, mais la langueur a pris possession de mon corps.La verdure s\u2019évanouit d\u2019un clignement d\u2019yeux.La bouche pâteuse, la langue qui pèse deux fagots, je m\u2019éveille dans la sécheresse habituelle.Déjà aux aguets, je voudrais maigrir encore pour épouser le sol.C\u2019est peut-être au nord que je trouverai de l\u2019eau.Sans la mélodie régulière de la source pour me guider, j\u2019improvise.Sur la carte de ma vie, la route s\u2019arrête-t-elle là? Moi, que le Malais appelle l\u2019homme des bois, devrais-je pénétrer plus avant sur cette terre déboisée ou choir ici, sans plus rien attendre?Mes yeux se plissent malgré moi sous la commande du soleil implacable.Mon poil brûle.Je grille, et mon pouls emplit mes oreilles tel le gamelan d\u2019une fête macabre.Soudain, l\u2019instinct survit à ma prostration et m\u2019annonce que je suis épié.C\u2019est Elle.La femme.Du haut de sa petite taille, elle est plantée là, parmi les broussailles, comme un champignon protubérant.Faussement calme, elle a plaqué des jumelles sur ses yeux pour suivre mes gestes au ralenti.Est-ce l\u2019ange de la mort qui ausculte mes progrès vers la déchéance? Pourquoi cette distance? Je l\u2019ai vue. Qu\u2019elle se déclare.Une légère brise m\u2019amène soudain un parfum de cajeput.Je ferme les yeux.Je retrouve la rugosité familière du tronc du mangoustanier. Je m\u2019agrippe sans efort avec l\u2019agilité de mon âge. Mes 266 SECTION II Poésie/Création gènes ancestraux s\u2019emparent de mes mouvements.Sous la canopée, j\u2019embrasse l\u2019horizon du regard pour repérer un ruisseau.La forêt dense chante tous les verts dans un frais camaïeu.La sève entre dans les pores de ma peau dans un frisson viviique. Un bruissement de feuilles.C\u2019est Elle qui fait craquer les brindilles du champ brûlé en s\u2019approchant.J\u2019ouvre les yeux.Elle m\u2019observe, inutile, sous son chapeau couleur désert.Si elle veut vraiment sauver les orangs-outans d\u2019Indonésie, qu\u2019elle me donne de l\u2019eau ou qu\u2019elle s\u2019éloigne comme un mirage.*** Amante de l\u2019Histoire et des arts, Christine s\u2019intéresse particulièrement aux questions de justice sociale et environnementale.Elle écrit des contes, des poèmes et des nouvelles, qui ont été publiés au Québec et en France. POSSIBLES Printemps 2019 267 Communiqué II (Amour est neige) Par Jorge Fajardo Amour est neige.Pain.Mains.Silence.Amour est colline, rue, Pluie, plage, Sable, magma, Gorge, canyon, Œil, songe, souvenir, Sphère.Destin, jubilation, Larmes, rires Terre, sourires, Catastrophes.Traces, sentiers, Roues qui progressent Sur les cailloux Lentement.L\u2019amour est bois, Meules, forges, Sources.Oiseaux.Tables gigantesques.Coupes.Vin rouge.Lèvres, peau, Saveur de piano, Rayon du soleil Tracé dans la poussière.Tension du violon.Zampoña.Couleurs du spectre.Horizon, automne. 268 SECTION II Poésie/Création Allégresse, patience, Paroles, bagues, Lacs de malachite.L\u2019amour revient Au milieu de la nuit Avec la fatigue.Il y a une fenêtre.Une porte ancienne.Tu prends ma tête chavirée Entre tes mains.*** Cinéaste, comédien et écrivain québécois d\u2019origine chilienne, Jorge Fajardo ilmait un documentaire sur l\u2019Île de Pâques pour le gouvernement de Salvador Allende lorsque celui-ci fut renversé dans le coup d\u2019État de Pinochet en 1973.Contraint de fuir son pays, Jorge ne cessa jamais de créer, réalisant des œuvres cinématographiques régulièrement recensées (dont Lettre à un ami, documentaire sur le Dalaï-lama), primées (à Strasbourg, Amiens, Locarno) et présentées dans des festivals internationaux (telle La visite au Festival du nouveau cinéma (FNC) de Montréal).Jorge s\u2019est aussi illustré comme acteur (en particulier, dans Les noces de papier, ilm de Michel Brault), comme scénariste et auteur de plusieurs textes littéraires publiés ou portés à la scène : nouvelles, récits, pièces de théâtre et poésie. POSSIBLES Printemps 2019 269 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry Passer l Les courants dans le Golf SECTION III Documents 270 SECTION III Documents Le fondement et la mission de PAJU (Palestiniens et Juifs Unis) Par Bruce Katz Le fondement J\u2019ai commencé à enseigner en 1976, à l\u2019âge de vingt-quatre ans, à une polyvalente du réseau public francophone de la Rive-sud de Montréal.Je me souviens de ma première rencontre avec Rezeq qui est devenu un frère pour moi, mon frère palestinien.Assis derrière mon bureau, j\u2019aperçois un jeune homme dans sa trentaine qui me tend la main et se présente comme étant Rezeq Faraj, professeur d\u2019anglais au même département.Il en était lui aussi à ses débuts dans l\u2019enseignement.Je lui ai serré la main et nous sommes allés prendre un café ensemble au salon du personnel.« Êtes-vous de religion juive? », me demande-t-il. « Oui, je suis né et j\u2019ai été élevé à Montréal.» « Je suis Palestinien », me dit-il.« Il me fait plaisir de faire votre connaissance » lui répondis-je.À l\u2019époque, un Palestinien, c\u2019était un inconnu pour moi, c\u2019était le nom d\u2019un peuple que je ne connaissais pas, mais que je savais être en conlit avec l\u2019État d\u2019Israël.Je n\u2019ignorais pas cependant que les Palestiniens avaient été chassés de leurs terres et de leur domicile par la milice israélienne en 1948, qu\u2019ils avaient subi une autre défaite en 1967 et qu\u2019ils vivaient depuis sous occupation israélienne.Les « vérités » que j\u2019avais acceptées lors de mon adolescence sur la pureté et l\u2019innocence d\u2019Israël avaient commencé à se faner en moi depuis plusieurs années.La guerre au Vietnam m\u2019avait ouvert les yeux sur toute la question de l\u2019impérialisme et sur la brutalité militaire qui l\u2019accompagne inévitablement.J\u2019abordais la question palestinienne avec cette même perspective. POSSIBLES Printemps 2019 271 Tout au long de l\u2019année scolaire, j\u2019ai appris beaucoup de choses sur la vie de Rézeq en Palestine et sur les injustices commises par Israël à l\u2019endroit des Palestiniens.C\u2019est pourquoi, peu à peu, les injustices subies par cet homme que je commençais à mieux connaître me sont apparues dans toute leur tragique dimension humaine.Rézeq est né à Deir Rafah en Palestine.À l\u2019âge de trois ans seulement, il a dû s\u2019enfuir devant la milice sioniste qui s\u2019avance vers son village.Celui-ci sera complètement détruit comme tant d\u2019autres villages palestiniens.Rézeq et sa famille deviendrons des sans-abris.Pendant deux années entières, ils vivront terrés dans une caverne, sans le père de Rézeq qui a disparu.Ils apprendront plus tard qu\u2019il a été tué.En 1949, l\u2019ONU établit le camp de réfugiés de Deheisha près de Bethléem.La famille de Rézeq \u2013 huit personnes \u2013 y vivra dans une seule pièce.Ils survivront en partie grâce aux rations fournies par l\u2019ONU : farine, sucre, et fromage.parfois, mais très peu d\u2019autres choses.Éventuellement, Rézeq quittera le camp de Deheisha pour aller étudier dans une école de métiers près de Jérusalem.Il obtiendra plus tard des contrats comme électricien en Jordanie, au Koweït, en Iran, en Arabie saoudite et en Allemagne, où il apprendra l\u2019allemand et poursuivra, tout en travaillant, des études en génie électrique à Berlin.En 1966, Rézeq arrive au Canada \u2013 avec seulement onze dollars en poche.Il s\u2019y trouve un emploi dans une usine où il travaille seize heures par jour.Il sera ensuite maître d\u2019hôtel dans la salle à dîner du train du Canadien national qui fait la traversée du Canada.C\u2019est là que Rezeq rencontrera une voyageuse, Claudette Fortier, avec qui il se mariera un an plus tard (ces deux personnes deviendront des ami-es à moi et à mon épouse, Manon, pour les décennies à venir).Ainsi, Rézeq adopta le Québec, et le Québec adopta Rézeq.Rézeq amènera plus tard Michel Chartrand, célèbre syndicaliste et personnage historique du Québec, en Palestine occupée pour rencontrer Yasser Arafat.À son retour, Michel Chartrand a commencé à faire connaître le sort du peuple palestinien et c\u2019est à ce moment-là que la dure réalité des Palestiniens sous l\u2019occupation sévère d\u2019Israël, a été 272 SECTION III Documents connue du public québécois.Rézeq et Michel Chartrand étaient deux des membres fondateurs de CISO (Centre international de solidarité ouvrière).Ils deviendront des amis très proches, cette amitié durera jusqu\u2019au décès de Rézeq en 2009.Chez mon frère palestinien, Rézeq, ce qui m\u2019a toujours impressionné, c\u2019est que malgré ses soufrances, celles de sa famille et du peuple palestinien, il n\u2019a jamais cessé d\u2019envisager la paix entre Palestiniens et Israéliens.Ses critiques de la politique israélienne furent toujours franches et approfondies mais jamais empreintes de rancune.Lorsque je me mets à sa place et que je pense à toutes les soufrances qu\u2019il a endurées, je me demande sérieusement si j\u2019aurais pu être aussi magnanime que lui.Au il du temps, Rézeq et moi en sommes venus à discuter périodiquement de l\u2019idée de créer une organisation regroupant des membres des communautés palestinienne et juive de Montréal qui serait également ouverte à tous ceux qui souhaiteraient soutenir les principes et les valeurs propres aux droits de la personne, sans distinction d\u2019origine, de religion ou de culture.La mission et les moyens C\u2019est la seconde intifada palestinienne contre la colonisation et l\u2019occupation de la Palestine par Israël qui a insulé, en novembre 2000, cette volonté de bâtir au Québec un soutien concret à la lutte du peuple palestinien.D\u2019abord, le PAJU allait rassembler des Palestiniens et des Juifs du Québec ainsi que de Québécois de diférentes origines. Le seul pré requis serait le souhait commun que la justice et la paix s\u2019installent sur cette terre palestinienne dévastée par l\u2019agression de l\u2019armée israélienne.Les objectifs principaux du PAJU sont multiples : défendre le principe des droits de la personne pour les populations palestiniennes et israéliennes au Moyen-Orient, promouvoir le principe du droit à l\u2019autodétermination du peuple palestinien, fournir un contrepoids au traitement unidimensionnel de la question palestinienne dans les POSSIBLES Printemps 2019 273 médias traditionnels où le récit palestinien a été totalement absent, et continuer à éduquer le public québécois sur les enjeux et les déis liés à l\u2019autodétermination palestinienne et à la paix au Moyen-Orient.Depuis sa création en novembre 2000, le PAJU a organisé, avec d\u2019autres groupes, plus de deux douzaines de manifestations en faveur des droits de la personne et de l\u2019autodétermination des Palestiniens, et a participé à l\u2019organisation de la marche commémorative de la Nakba, pour commémorer la date du 15 mai 1948, date à laquelle les Palestiniens ont été chassés de leurs domiciles et de leurs terres.Les membres de PAJU donnent des conférences et aident à l\u2019organisation de conférences sur les enjeux palestiniens et la réalité de l\u2019occupation israélienne.Depuis février 2001, l\u2019organisme publie et difuse par courrier électronique des textes hebdomadaires adaptés de diférentes sources d\u2019information qui traitent tous de la réalité de l\u2019occupation illégale par Israël, et des efets du système israélien d\u2019apartheid sur la vie quotidienne de la population palestinienne.Les textes sont publiés en français et en anglais.Au moment de la rédaction de mon article, le PAJU préparait son texte du 18 janvier 2019, dans le numéro 936 de la revue. Cela signiie qu\u2019il y eu 936 semaines consécutives au cours desquelles un texte traitant des réalités de la situation palestinienne a été publié.C\u2019est aussi à partir de cette date que le PAJU et l\u2019Alliance juive contre l\u2019occupation organisent une vigile hebdomadaire tous les vendredis de midi à treize heures devant le consulat israélien situé au coin des rues Peel et René Lévesque.La vigile se base sur celle organisée en Israël par les Femmes en Noir, qui a lieu elle aussi tous les vendredis.1 C\u2019est aussi à partir de ce moment-là que nous avons commencé à distribuer des tracts aux passants qui expliquaient en détail la réalité de la situation palestinienne; ce fut la première étape pour éduquer le public sur ce qui se passait réellement sur le terrain en Palestine occupée.Bientôt, nous accordions des interviews à des média intéressés pour 1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_en_noir_de_J%C3%A9rusalem 274 SECTION III Documents qui l\u2019existence d\u2019un groupe de défense des droits humains qui unissait les Palestiniens et les Juifs sur la base des droits de la personne et du respect du droit international était une expérience totalement nouvelle.La vigile devant le consulat israélien a été tenue pendant sept ans tous les vendredis, beau temps, mauvais temps, pendant les quatre saisons, jusqu\u2019à ce que le Consulat israélien déménage dans des quartiers plus calmes du Carré Westmount, en invoquant notre vigile comme étant la raison principale de son déménagement.Par la suite, le PAJU a déplacé la vigile hebdomadaire devant la librairie Indigo.La PDG d\u2019Indigo, Heather Reisman, a créé la fondation Heseg for Lone Soldiers en 2005 ain d\u2019encourager les soldats étrangers de l\u2019armée israélienne à poursuivre leurs études en Israël.Reismann espère soutenir ainsi les centaines de « soldats solitaires » qui ont quitté leur pays pour se joindre aux forces d\u2019occupation israéliennes, occupation illégale par rapport au droit international.2Cette vigile-là a eu lieu tous les vendredis pendant trois ans.En 2005, 170 regroupements palestiniens représentant la société civile palestinienne ont fait appel au boycott d\u2019Israël comme étant le seul moyen non violent d\u2019instaurer une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.Le PAJU était ainsi devenu l\u2019un des premiers regroupements de solidarité à endosser la campagne BDS (boycott, désinvestissement et sanctions) contre Israël.Aujourd\u2019hui, le PAJU est membre de BDS- Québec ainsi que de membre de Canadian Boycott Coalition et appuie diverses campagnes de boycott contre le régime d\u2019apartheid en Israël.Le PAJU est devenu bien connu pour sa campagne de boycott des chaussures de fabrication israélienne.La campagne a commencé par une vigile devant le magasin de chaussures Le Marcheur en 2010 (vente de chaussures Beautyfeel de fabrication israélienne) et a abouti à la fermeture du magasin de chaussures Naot (chaussures fabriquées dans une colonie israélienne des territoires palestiniens occupés) de 2 « Fiche-info : Stratégie de boycott d\u2019Indigo Books and Music Inc.» https://d3n8a8pro7vhmx.cloudfront.net/cjpme/pages/1594/attachments/original/1456258997/indigo_1.pdf?1456258997 POSSIBLES Printemps 2019 275 la rue St-Denis quelques années après, ayant maintenu une vigile de boycott devant ce magasin tous les vendredi et samedi pour la durée de la campagne, hiver comme été.On a aussi participé à la campagne de boycott contre Sodastream et Ahava (produits cosmétiques).Au printemps et en été, le PAJU tient ses vigiles et distribue ses tracts lors de divers festivals et foires de rue de mai à septembre, et pendant les mois d\u2019hiver, les vigiles se déroulent dans diverses stations de métro, souvent proches des universités et des cégeps.Depuis mai 2017, PAJU a distribué plus de 80 000 tracts dans le cadre de sa mission permanente d\u2019information du public québécois! Actuellement, PAJU participe à la campagne de BDS-Québec, laquelle exige l\u2019annulation du partenariat de cyber-sécurité d\u2019Hydro- Québec avec Israel Electric, la société d\u2019État israélienne qui fournit de l\u2019électricité aux colonies israéliennes illégales situées en Cisjordanie occupée, électriie le mur de séparation (également appelé le « mur d\u2019apartheid ») qui encercle la Cisjordanie, et coupe régulièrement l\u2019électricité à Gaza.3 Nous avons participé aussi au colloque du CISO (Centre international de solidarité ouvrière) dernièrement sur l\u2019autodétermination du peuple palestinien qui eut lieu à Montréal du 29 novembre au 1er décembre 2018 et, certainement, nous assisterons à d\u2019autres colloques et conférences à l\u2019avenir.Un État ou deux États?Depuis l\u2019invasion et l\u2019occupation ultérieure de la Cisjordanie et de la bande de Gaza par Israël (Gaza est sous blocus illégal depuis onze ans) à la suite de la guerre des Six jours en 1967, un débat a eu lieu à savoir si la paix entre l\u2019État d\u2019Israël et les Palestiniens impliquerait un État palestinien indépendant ou un seul État binational partagé par les Israéliens et les Palestiniens. La ligne oicielle proposée par les 3 « CAMPAGNE CONTRE L\u2019ENTENTE HQ-IEC », http://www.bdsque- bec.ca/?page_id=397 276 SECTION III Documents politiciens de tous les partis \u2013 à l\u2019exception des partis de droite d\u2019Israël \u2013 a été et continue d\u2019être la solution des deux États.Un examen plus attentif de la réalité sur le terrain suggère que deux États distincts, israélien et palestinien, sont davantage théoriques que réels.Lors de ma visite en Cisjordanie palestinienne, il y a quelques années, les Palestiniens avec qui j\u2019avais discuté de la question, m\u2019avaient dit qu\u2019ils préféraient avoir leur propre État et leurs propres institutions nationales, mais ils ont presque tous ajouté qu\u2019ils ne pensaient pas que cela se produirait puisque Israël ne le permettrait pas.D\u2019après ce que j\u2019ai vu du système de discrimination institutionnalisé par Israël à l\u2019égard de la population palestinienne, proprement nommé apartheid, l\u2019idée d\u2019un État palestinien viable et indépendant est moins que certaine.J\u2019inviterais ceux qui croient le contraire à se rendre à Hébron et à voir la rue Shuhada, réservée aux Juifs et interdite aux Palestiniens.4 C\u2019est la représentation visible du système d\u2019apartheid d\u2019Israël.Lors de la première assemblée générale du PAJU en 2001, la Charte de cet organisme a été établie sur la base de l\u2019idée de deux États distincts.La réalité sur le terrain étant ce qu\u2019elle était (et est toujours), les membres du PAJU ont modiié la Charte de PAJU lors de son assemblée générale de 2008 ain de supprimer la mention de deux États distincts. (Voir la Charte du PAJU dans le post-scriptum).Le principe retenu est celui de l\u2019autodétermination palestinienne.Les Palestiniens décideront eux-mêmes de la nature d\u2019un futur État palestinien.La matrice de sécurité israélienne, qui au il du temps a transformé la Cisjordanie en une prison à ciel ouvert, est omniprésente au point d\u2019avoir créé un vaste système d\u2019enclaves dans des enclaves, qui rend presque impossible, pour les Palestiniens, de passer d\u2019un village ou d\u2019une ville à une autre.Ajoutez à cela le fait que la Cisjordanie a été 4 « Ouvrez la rue Shuhada ».http://www.ism-france.org/campagnes/5eme- campagne-Ouvrez-la-Rue-Shuhada-du-21-au-25-fevrier-2014-et-20eme-anni- versaire-du-massacre-a-la-mosquee-Ibrahim-a-Al-Khalil-article-18688 POSSIBLES Printemps 2019 277 découpée en trois zones administratives distinctes (A, B et C) résultant des accords d\u2019Oslo.Gaza, coupée du monde extérieur par le blocus israélien, a été qualiiée de « camp de concentration » par l\u2019éminente journaliste israélienne Amira Hass.5 Des Palestiniens non armés à Gaza qui organisent leur Marche du Retour tous les vendredis au cours des dix dernières semaines au moment où j\u2019écris cet article, ont été ciblés par des tireurs d\u2019élite israéliens; beaucoup ont été tués et d\u2019autres blessés.On estime que Gaza sera invivable d\u2019ici l\u2019an 2020.Cela est passé sous silence au sein de la classe politique et de nos média traditionnels.Le mur de séparation d\u2019Israël s\u2019élève autour de la Cisjordanie.Une fois complété, il encerclera toute la Cisjordanie qui est elle-même sculptée dans des enclaves disjointes par le mur de séparation, par les quelques centaines de points de contrôle (check points), par les autoroutes de contournement clôturées et accessibles aux Juifs seulement qui relient les colonies illégales les unes aux autres, par les remblais de terre qui traversent des routes secondaires bloquant leur accès, de sorte qu\u2019il est très di cile de se déplacer d\u2019un endroit à l\u2019autre. L\u2019idée derrière cela, c\u2019est d\u2019« atomiser » les Palestiniens ain qu\u2019ils se sentent isolés les uns des autres, dans l\u2019espoir qu\u2019à long terme leur résistance à l\u2019occupation illégale s\u2019épuisera.Y a-t-il de l\u2019espoir que cette situation change pour le mieux? Il est intéressant de noter qu\u2019en Israël même, un groupe d\u2019Israéliens et de Palestiniens a créé un organisme appelé One Democratic State Campaign, qui possède sa propre page Facebook.6 La déclaration de cette organisation comporte dix principes sur lesquels un État binational laïque et démocratique pourrait être créé, avec des droits égaux pour tous les citoyens dans un État israélo-palestinien uniié. Il est également intéressant de noter que, selon un sondage récent, il y a 5 Harbin, Julie Poucher.2015.«Amira Hass: Let me be blunt: Gaza is a Huge Concentration Camp».En ligne : https://www.juancole.com/2015/07/ amira-blunt-concentration.html 6 https://www.facebook.com/odsc.org/ 278 SECTION III Documents autant d\u2019Américains favorables à un seul État israélo-palestinien que ceux favorables à deux États distincts.7 La décision inale sur la nature d\u2019un état palestinien éventuel appartient aux Palestiniens collectivement : les principes de l\u2019auto-détermination des peuples, et du Droit de retour \u2013 ancré dans le Droit international (Résolution 194 des Nations Unies) \u2013 ne sont pas négociables; il n\u2019y aura pas de paix sans justice.La question de l\u2019intégrité des droits civils et des droits de la personne des Palestiniens en tant que population indigène renvoie également à la question de l\u2019intégrité de tous les peuples indigènes de la Terre qui luttent pour leurs propres droits, lesquels ont été piétinés par des régimes qui restent des entités colonisatrices en pratique, si non en nom.Cela inclut les peuples indigènes du Canada.La loi sur les Indiens (Indian Act), adoptée en 1876 et amendée à quelques reprises par la suite, a servi de modèle aux systèmes d\u2019apartheid en Afrique du Sud et en Israël.8 Un examen plus attentif du texte et de l\u2019application de la Loi sur les Indiens du Canada sur les peuples indigènes du Canada, montre les parallèles étroits entre le système de réserves canadien, le système de Bantoustans dans ce qui était autrefois l\u2019apartheid en Afrique du Sud, et les enclaves encerclées et disjointes du système d\u2019apartheid d\u2019Israël dans les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem Est.Le livre écrit par Bob Joseph sur la Loi sur les Indiens en est l\u2019exemple parfait.(Joseph 2018).7 Tibon, Amir.2018.«Increasing Number of Americans Prefer One- state Solution to Israel-Palestinian Conlict, US Study Finds».En ligne : https://www.haaretz.com/us-news/.premium-more-and-more-americans-pre- fer-one-state-solution-study-inds-1.6741213 8 Lettre, Martin.2007 « Des réserves amérindiennes aux colonies israéliennes ».L\u2019Express 20 février 2007.En ligne : https://l-express.ca/des-re- serves-amerindiennes-aux-colonies-israeliennes/ POSSIBLES Printemps 2019 279 La question se pose : le Canada est-il un État d\u2019apartheid? Si je fonde mon opinion sur ce que je sais de l\u2019apartheid en Afrique du Sud et de l\u2019apartheid en Israël, je suis enclin à répondre « oui », il s\u2019agit d\u2019une forme d\u2019apartheid.Bref, mettre in au système d\u2019apartheid d\u2019Israël impose nécessairement au Canada l\u2019abolition de sa Loi sur les Indiens et la reconnaissance de la souveraineté des peuples indigènes du Canada sur leurs territoires respectifs.La véritable mondialisation est celle qui enjoint la justice sociale, les droits de la personne pour tous et l\u2019état de droit.Pour tous les peuples, pour toutes les époques.Annexe : La charte du PAJU Tout individu qui endosse la Charte de Palestiniens et Juifs Unis peut devenir membre.La charte de PAJU contient vingt points lesquels ont été adoptés lors de la première assemblée générale du regroupement en 2001 et modiiée lors de l\u2019assemblée générale le 28 septembre 2008 : 1 - PAJU (Palestiniens et Juifs Unis) est une organisation non gouvernementale et non violente dont la mission est de défendre les Palestiniens et les Israéliens en ce qui a trait aux droits de la personne et aux droits civiques.2 - PAJU reconnaît formellement le droit à l\u2019existence des populations israélienne et palestinienne, ainsi que leur droit de vivre en sécurité.3 - PAJU se donne pour mission de contribuer à l\u2019établissement d\u2019une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens.4 - PAJU condamne toute violation des droits de la personne.5 - PAJU airme que le conlit israélo-palestinien peut et doit être résolu par l\u2019application du Droit international tel qu\u2019il s\u2019exprime 280 SECTION III Documents dans les quatre conventions de Genève, dans la Charte des Nations Unies, la Déclaration universelle des Droits de l\u2019Homme et toutes les résolutions des Nations Unies qui s\u2019appliquent.6 - État palestinien : PAJU soutient le droit du peuple palestinien à l\u2019autodétermination et appuiera toutes les décisions prises en ce sens.7 - En ce qui concerne l\u2019occupation : PAJU soutient le droit du peuple palestinien à résister à l\u2019occupation israélienne, selon le Droit international.8 - PAJU reconnaît que l\u2019occupation israélienne est une cause fondamentale de la violence existant entre Israéliens et Palestiniens.9 - PAJU appuie les résolutions 242, 338 et 181 des Nations Unies et les recommandations de la IVème Convention de Genève.Par conséquent, PAJU exige qu\u2019Israël évacue déinitivement tous les territoires occupés depuis 1967.10 - En ce qui concerne les colonies : PAJU soutient la IVème Convention de Genève, dont les principes exigent qu\u2019Israël évacue déinitivement toutes les colonies de peuplement et tous les colons israéliens de tous les territoires occupés en 1967.11 - En ce qui concerne Jérusalem Est : PAJU soutient la création d\u2019un État palestinien indépendant et laïc ayant pour capitale Jérusalem Est, celle-ci étant partie intégrante des territoires palestiniens illégalement occupés en 1967.12 - PAJU reconnaît la signiication particulière de Jérusalem pour les chrétiens, les juifs et les musulmans. Nous airmons qu\u2019aucune communauté religieuse ne devrait bénéicier d\u2019une position privilégiée à Jérusalem; de même, personne ne devrait se voir refuser l\u2019accès aux lieux saints de Jérusalem du fait de sa religion. POSSIBLES Printemps 2019 281 13 - En ce qui concerne les réfugiés : PAJU airme que la question des réfugiés palestiniens doit être résolue selon les principes stipulés dans la Déclaration universelle des Droits de l\u2019Homme des Nations Unies \u2013 clause 13 \u2013, qui engage tous les pays membres des Nations Unies, y compris Israël.14 - En ce qui concerne le Droit de retour : PAJU airme que le Droit de retour des Palestiniens, tel que reconnu par la résolution 194 des Nations Unies et par la Déclaration universelle des Droits de l\u2019Homme, est un droit individuel que détiennent tous les Palestiniens déplacés ou exilés.Eux seuls disposent de ce droit, qui ne peut leur être retiré par quiconque.L\u2019application du Droit de retour doit faire partie d\u2019un accord négocié de paix juste et durable pour tous.15 - En ce qui concerne la compensation : PAJU airme que tous les réfugiés palestiniens devront recevoir une pleine compensation pour leurs pertes matérielles et leurs soufrances physiques et morales, basée sur des précédents clairement établis par la jurisprudence internationale.Les Palestiniens ne retournant pas à leur propriété d\u2019origine devront recevoir une pleine compensation pour leurs pertes et ce, qu\u2019ils décident ou non de retourner en Israël ou en Palestine.16 - PAJU airme qu\u2019à défaut d\u2019une juste solution apportée à la situation des réfugiés \u2013 y compris les compensations \u2013 la question palestinienne ne pourra être résolue de façon juste et déinitive.17 - Autres matières sujettes à négociation : Toutes les autres questions en soufrance telles que la question de l\u2019eau, le sort des prisonniers politiques et le développement humain et économique \u2013 entre autres, la lutte continuelle contre le racisme \u2013, devront être résolues à la table des négociations, entre égaux. 282 SECTION III Documents 18 - Assistance aux réfugiés palestiniens : PAJU se consacre à l\u2019aide aux réfugiés palestiniens dans la lutte quotidienne qu\u2019ils mènent pour leur survie, jusqu\u2019à ce que des accords de paix soient établis, accords auxquels les réfugiés palestiniens et leurs représentants devront pouvoir adhérer librement.19 - Sensibilisation du public à ces questions : PAJU se donne pour mission d\u2019utiliser toutes les tribunes à sa disposition ain de promouvoir la paix et la justice sociale pour toutes les communautés de la région concernée, par la poursuite des objectifs précédemment mentionnés.20 - En ce qui concerne les Palestiniens d\u2019Israël : Plus de 1 200 000 Palestiniens vivent en Israël.PAJU dénonce la politique discriminatoire employée par Israël à l\u2019égard de ses citoyens palestiniens.PAJU demande de la part du gouvernement d\u2019Israël une application égale de toutes les lois et un respect de tous les droits de tous ses citoyens sans distinction.Biographie Bruce Katz est professeur de langues à la retraite.Il est membre fondateur et co-président du PAJU qui signiie Palestiniens et Juifs unis.Référence Joseph, Bob.2018.21 Things You May Not Know About the Indian Act: Helping Canadians Make Reconciliation with Indigenous Peoples a Reality.Port Coquitlam, British Columbia: Indigenous Relations Press. POSSIBLES Printemps 2019 283 Comprendre le revirement diplomatique nord-coréen : Kim Jong-un et la « Smile Diplomacy » Par Emilie Luthringer, Sans signes avant-coureurs et en l\u2019espace de quelques mois à peine, de profonds changements ont pu être observés dans l\u2019attitude diplomatique du leader nord-coréen Kim Jong-un.Alors que l\u2019année 2017 a été celle de l\u2019escalade des tensions entre la Corée du Nord et les États-Unis, laissant craindre l\u2019éclatement d\u2019une guerre sur la péninsule coréenne, l\u2019année 2018 a, pour sa part, été marquée par une ouverture diplomatique de la Corée du Nord et par la succession de sommets bilatéraux avec diférentes puissances régionales (Institute for Security and Development Policy [ISDP] 2018; Pak 2018; Klingner 2018).Depuis le mois de mars 2018, Kim Jong-Un a ainsi participé à huit sommets bilatéraux en rencontrant à plusieurs reprises le Premier Secrétaire du Parti Communiste Chinois, Xi Jinping, ainsi que les présidents sud- coréen et américain, Moon Jae-in et Donald Trump.Un tel revirement stratégique étonne de la part d\u2019un jeune leader qui n\u2019avait encore jamais quitté son pays depuis son accession au pouvoir en 2011 et qui avait privilégié jusqu\u2019ici une ligne diplomatique dure basée sur la coercition nucléaire (Pak 2018; Singh 2018; Kim 2018; Klingner 2018).Plus étonnante encore a été l\u2019image renvoyée par Kim Jong-un lors de ces rencontres qui ont profondément captivé l\u2019attention médiatique internationale. Présenté comme souriant, coniant, amical et même spontané, le leader nord-coréen est apparu aux antipodes de ses représentations traditionnelles d\u2019un homme cruel et lunatique toujours prêt à appuyer sur le détonateur nucléaire (Mishra 2018; Fuchs et Bard 2018; Bandow 2018; Jackson 2018).Gardant en mémoire les 284 SECTION III Documents échecs diplomatiques passés ainsi que la di culté d\u2019obtenir de la part de Pyongyang des informations iables quant à sa stratégie, nombre d\u2019observateur.ice.s sont resté.e.s sceptiques face à ce revirement d\u2019attitude diplomatique.Néanmoins, nous pensons que les récentes apparitions médiatiques et les déclarations publiques de Kim Jong-un permettent d\u2019éclairer dans une certaine mesure ce changement diplomatique soudain (Fuchs et Bard 2018; Korean Economic Institute [KEI]; MacDonald 2018; Klingner 2018).Le revirement diplomatique nord-coréen : qu\u2019a-t-on vu et entendu ces derniers mois?« Rocket-Man » face à « Dotard » : En 2017, Kim Jong-un s\u2019est engagé dans la plus rapide course aux armements nucléaires et aux tests balistiques de l\u2019histoire de la Corée du Nord.Cette année-là, le régime de Pyongyang a testé 25 missiles, dont deux intercontinentaux, ainsi que sa plus puissante arme nucléaire, identiiée par les observateur.ice.s internationaux.les comme étant une bombe à hydrogène.Le régime a ainsi élevé son arsenal à une trentaine d\u2019armes atomiques et s\u2019est placé à même de frapper le territoire continental étatsunien (Fuchs et Bard 2018; Klingner 2018).Ces avancées ont rapidement aggravé les tensions entre les États- Unis et le régime coréen.À partir du printemps 2017, la situation est devenue extrêmement tendue alors que Kim Jong-un, alias « Rocket- man » et Donald Trump, alias « Dotard », se sont lancés dans une joute verbale par tweets ou communiqués télévisés interposés, se promettant mutuellement de déverser sur Washington « une mer de feu » ou de faire pleuvoir « le feu et la colère » sur Pyongyang (Klingner 2018; The Asian Forum 2018; Arms Control Association 2018; Mishra 2018; O\u2019Graby 2018).En novembre, le point de non-retour semblait franchi lorsque la Corée du Nord, ignorant les sanctions internationales, avait annoncé l\u2019achèvement de son programme nucléaire à la suite du lancement réussi d\u2019un missile balistique intercontinental.Si les États-Unis ont POSSIBLES Printemps 2019 285 fermement condamné ce test, ils déclaraient néanmoins que les options diplomatiques restaient ouvertes.Un mois plus tard, sans réponse de Pyongyang, l\u2019Organisation des Nations Unies (ONU) a adopté une nouvelle volée de sanctions contre la Corée du Nord, qui semblait alors dans l\u2019impasse (Arms Control Association 2018; ISDP 2018).Les Jeux Olympiques de Pyeong Chang : Une ouverture s\u2019est brutalement opérée le 1er janvier 2018 avec le discours du Nouvel An de Kim Jong-un. Bien que réairmant les capacités militaires de la Corée du Nord et la possibilité du régime de contrecarrer « n\u2019importe quelle menace nucléaire émanant des États- Unis », Kim Jong-un a néanmoins tendu la main au président sud- coréen Moon Jae-in, en annonçant souhaiter qu\u2019un « climat favorable à la réconciliation et à la réuniication nationale » soit établi, et que « les autorités sud-coréennes répondent positivement à notre [les Nord- coréens] sincère efort pour une détente » (Bandow 2018; Jackson 2018; Arms Control Association 2018).Comme premier gage, Kim Jong-un a proposé l\u2019idée que des athlètes et artistes nord-coréens puissent prendre part aux Jeux Olympiques de Pyeong Chang, et d\u2019envoyer une délégation au Sud (Suh 2018; O\u2019Graby 2018).Avec la participation de la Corée du Nord aux Jeux Olympiques d\u2019hiver, Kim Jong-un s\u2019est lancé dans une véritable ofensive de charme, ponctuée de nombreux sommets bilatéraux, particulièrement bien relayée par les médias internationaux.Alors qu\u2019il n\u2019avait jamais quitté son pays depuis son accession au pouvoir en 2011, Kim Jong-un a participé à huit sommets bilatéraux entre mars 2018 et janvier 2019, permettant à son pays de sortir de l\u2019isolement diplomatique qui le caractérisait jusque-là (Pardo 2018; Singh 2018; Suh 2018; Pak 2018; Klingner 2018).Une succession de sommets bilatéraux : À la in mars 2018, Kim Jong-un a d\u2019abord rencontré Xi Jinping à Beijing ain de réairmer l\u2019alliance entre la Chine et la Corée du Nord, mise à mal par les essais nucléaires de Pyongyang et les dernières 286 SECTION III Documents sanctions inligées à la Corée du Nord par l\u2019ONU, auxquelles la Chine avait participé (Singh 2018; Pak 2018; ISDP 2018).En avril, la déclaration de Panmunjom a été signée conjointement par Kim Jong-un et son homologue sud-coréen, Moon Jae-in, au cours d\u2019un premier sommet intercoréen couronné de succès.Bien que courte et vague, cette déclaration a incarné une étape importante dans le dégel des relations entre les deux Corées puisqu\u2019elle y manifeste la volonté conjointe de libérer la péninsule coréenne du danger de la guerre et des armes nucléaires (Singh 2018; Fuchs et Bard 2018; Suh 2018).En mai, un second sommet Kim-Xi a pris place en Chine, à Dalian, en préparation du sommet avec les États-Unis.Un second sommet Moon-Kim a également eu lieu à la in mai, toujours au cœur de la zone démilitarisée coréenne de Panmunjom, pour les mêmes raisons.Ces sommets ont été suivis en juin par la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un à Singapour.Très attendu et ayant mobilisé des centaines de journalistes à travers le monde, ce sommet entre les États-Unis et la Corée du Nord a marqué le rétablissement des liens diplomatiques entre les deux pays et a donné lieu à une déclaration conjointe pour la dénucléarisation de la péninsule (KEI 2018; Fuchs et Bard 2018; Arms Control Association 2018; Pak 2018).À la in juin, Kim Jong-un a ensuite rencontré pour la troisième fois Xi Jinping à Beijing ain de parler du futur « développement économique » de la Corée du Nord et d\u2019échanger sur le sommet avec Trump.Un troisième sommet intercoréen a également eu lieu en septembre avec Moon Jae-in à Pyongyang.Le début de l\u2019année 2019 a été marqué par le quatrième sommet entre Xi Jinping et Kim Jong-un encore une fois à Beijing.En l\u2019espace de quelques mois, Kim Jong-un est ainsi passé sur la scène internationale d\u2019un paria isolé à un dirigeant courtisé avec lequel la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis souhaitent discuter.Un nouveau sommet Trump-Kim est en outre en préparation pour la in du mois de février 2019, de même qu\u2019un quatrième sommet intercoréen (Singh 2018; Pak 2018; MacDonald 2018; Kim 2018). POSSIBLES Printemps 2019 287 Une nouvelle image et des concessions : L\u2019image véhiculée par le jeune leader nord-coréen lors de ces sommets a été très diférente de ces apparitions traditionnelles. Passant d\u2019une rhétorique basée sur les menaces et les déclarations tantôt vindicatives, tantôt victimaires, Kim Jong-un semble désormais préférer une stratégie plus « douce », basée sur l\u2019établissement de relations cordiales avec les diférentes puissances de l\u2019Asie du Nord-Est. Les médias du monde entier ont ainsi pu voir un homme politique souriant, à l\u2019attitude conciliante et responsable, agissant avec coniance et cherchant à tenir son rôle de chef d\u2019État (Mishra 2018; Fuchs et Bard 2018; KEI 2018; Bandow 2018; Jackson 2018; MacDonald 2018).Certains journaux sont même allés jusqu\u2019à parler de « Smiling diplomacy » en référence à la « Sunshine policy » désignant la première période de rapprochement intercoréen ayant pris place au début des années 2000 (The Asian Forum 2018).En plus de sa nouvelle image, Kim Jong-un a parallèlement posé des actes visant à corroborer son changement d\u2019attitude et son engagement sincère vers des relations plus amicales et paciiques. Depuis avril 2018, il a ainsi successivement annoncé et réalisé l\u2019interruption de ses tests nucléaires et balistiques, le démantèlement du site d\u2019essai nucléaire de Punggye-ri, le réalignement de l\u2019heure de Pyongyang sur celle de Séoul \u2013 mettant in au décalage de 30 minutes instauré en 2015 entre les deux pays \u2013, ainsi que l\u2019interruption de la propagande par haut-parleurs à la frontière sud-coréenne et de la propagande anti-américaine \u2013 dans les journaux et sur les aiches \u2013 en Corée du Nord. Des journalistes étrangers ont également été invités à assister à la destruction du site d\u2019essais nucléaires, trois otages américains ont été libérés et les dépouilles de 55 soldats américains ayant combattu pendant la Guerre de Corée ont été restituées à Washington (Suh 2018; Fuchs et Bard 2018).L\u2019ouverture diplomatique de la Corée du Nord et le changement d\u2019image du pays et de son leader ont constitué un changement brutal qui a laissé plus d\u2019un.e observateur.ice sceptique.Pourtant, plusieurs facteurs viennent expliquer cette évolution par la mise en place progressive d\u2019un contexte de discussion plus favorable. 288 SECTION III Documents Pourquoi ce changement brutal ?Un nouveau contexte propice au dialogue : Historiquement, les volontés de rapprochement entre les États-Unis et la Corée du Nord avaient déjà été tour à tour évoquées par les deux parties.Cependant, ces dernières n\u2019avaient jamais coïncidé avant qu\u2019une série de facteurs, tant nationaux qu\u2019internationaux, ne concordent au cours de l\u2019année 2018 (Suh 2018; Bandow 2018).L\u2019engagement du président Moon Jae-in dans le rapprochement intercoréen (1), l\u2019aboutissement du programme nucléaire nord-coréen et le passage à la « economy irst policy » (2), les sanctions économiques internationales et la participation de la Chine à ces dernières, provoquant l\u2019isolement diplomatique total de la Corée du Nord (3), ainsi que la présidence de Donald Trump (4) semblent en efet avoir créé un nouveau contexte propice au dialogue.Moon Jae-in, le paciicateur : Depuis son élection en 2017, le président sud-coréen Moon Jae-in a continuellement cherché à éviter une guerre entre les États-Unis et la Corée du Nord sur la péninsule coréenne.Son gouvernement libéral s\u2019inscrit dans la lignée de celui des présidents Kim Dae-jung et Roh Myu-hun ayant promu la « Sunshine policy » et rompt ainsi avec la ligne dure des gouvernements conservateurs de Lee Myung-bak et de Park Geun-hye au pouvoir entre 2008 et 2017 (O\u2019Graby 2018; Fuchs et Bard 2018; Bandow 2018; Singh 2018; Suh 2018; ISDP 2018).À la in de 2017, la décision de Moon Jae-in de repousser les exercices militaires bilatéraux entre la Corée du Sud et les États-Unis après la in des Jeux Olympiques et Paralympiques d\u2019hiver de Pyeong Chang en février 2018 a été le déclencheur qui a rompu le cycle des tensions dans lequel la Corée du Nord et les États-Unis s\u2019étaient engagés plus tôt dans l\u2019année. Cette déclaration, apparemment mineure mais pourtant di cile à négocier avec les États-Unis, a initié le rapprochement intercoréen.Une semaine après l\u2019annonce de Moon Jae-in, Kim Jong-un a proposé dans son discours du Nouvel An la participation de la Corée du Nord aux Jeux Olympiques d\u2019hiver ainsi que l\u2019envoi d\u2019une délégation au Sud.Un cercle vertueux a alors commencé à se mettre place avec POSSIBLES Printemps 2019 289 la préparation du premier sommet Kim-Moon annoncée peu après (Suh 2018; Pardo 2018).La in de la « byungjin policy » : En avril 2018, le rapprochement a connu un nouveau coup d\u2019élan.Peu de temps avant le sommet intercoréen, Kim Jong-un a annoncé au cours du Congrès des Travailleurs Coréens que le pays abandonnait la politique « byungjin » \u2013 prônant le développement conjoint du secteur militaire et du secteur économique \u2013 puisque le programme nucléaire et donc militaire avait été complété en novembre 2017.De fait, la Corée du Nord peut désormais se focaliser exclusivement sur le développement économique grâce à une nouvelle « economy irst policy » (Suh 2018; Bandow 2018; Fuchs et Bard 2018).Pour y parvenir, la levée des sanctions économiques et la in de l\u2019isolement diplomatique sont indispensables.Un dialogue avec la Corée du Sud, mais également avec d\u2019autres puissances, doit donc nécessairement s\u2019engager (Suh 2018; Bandow 2018).Il est cependant très probable que les sanctions mises en place par la communauté internationale aient également incité le pays à la négociation.Les sanctions internationales : En 2018, deux types de sanctions ont fait mal à la Corée du Nord : celles imposées par les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud de manière unilatérale et celles mises en place par le Conseil de Sécurité de l\u2019ONU.Ayant pourtant résisté pendant plusieurs années aux sanctions internationales, la Corée du Nord a fait face à de nouvelles di cultés lorsque les États-Unis ont réussi à rallier en 2017 la Chine et d\u2019autres pays de l\u2019ASEAN aux sanctions imposées par l\u2019ONU ain d\u2019exercer un « maximum de pression » sur le régime de Pyongyang (Singh 2018; Fuchs et Bard 2018; ISDP 2018).La diminution draconienne des échanges commerciaux avec son voisin chinois \u2013 qui est pourtant son premier partenaire économique \u2013, l\u2019étendue des répercussions des sanctions à de nombreux domaines ainsi que l\u2019isolement diplomatique en résultant ont poussé la Corée du Nord à revoir ses positions stratégiques et à composer notamment avec la personnalité inédite de Donald Trump (Singh 2018). 290 SECTION III Documents Le facteur « Trump » : Donald Trump est un président hors normes dans l\u2019histoire de l\u2019administration américaine.Son tempérament imprévisible et son aspect vindicatif ont pendant quelques mois laissé planer la possibilité sérieuse d\u2019une guerre nucléaire sur la péninsule coréenne.Un tel scénario aurait cependant été totalement contre-productif pour Kim Jong-un dont l\u2019objectif premier est le maintien de son régime.Il est ainsi plausible que la menace d\u2019une guerre ait fait pencher Kim Jong-Un vers la voie de la diplomatie (O\u2019Graby 2018; Singh 2018).Le revirement du leader nord-coréen et le début de sa « Smile diplomacy » résultent ainsi d\u2019une conjonction de facteurs - l\u2019engagement du président Moon Jae-in, le passage à la « economy irst policy », les sanctions économiques internationales et la présidence de Donald Trump - qui permettent aujourd\u2019hui à Kim Jong-un de bénéicier d\u2019un environnement régional remodelé.Cela facilite son dialogue avec les diférentes parties prenantes et lui permet d\u2019aligner des gains qui lui étaient jusqu\u2019à présent inaccessibles (Pak 2018; Congressional Research Service [CRS] 2018).Une « Smile diplomacy » au service d\u2019intérêts stratégiques : Bien qu\u2019il soit impossible d\u2019énoncer avec certitude les intentions stratégiques de Kim Jong-un, la « Smile diplomacy » engagée depuis l\u2019année 2018 permet clairement au dirigeant nord-coréen de retirer des gains qui viennent servir ses intérêts stratégiques : la rupture de son isolement diplomatique et le maintien de son régime (1), l\u2019arrêt du renforcement des sanctions et un développement économique potentiel (2), une sécurité renforcée et l\u2019espoir d\u2019une réuniication coréenne (3).L\u2019accroissement de la légitimité de Kim Jong-un et le maintien du régime En achevant le programme nucléaire du pays et en participant à un sommet bilatéral avec le représentant de la première puissance mondiale, POSSIBLES Printemps 2019 291 Kim Jong-un a atteint deux objectifs : réaliser les ambitions portées par son père et son grand-père de doter le pays de l\u2019arme atomique ain d\u2019assurer la pérennité du régime (1) et négocier par ce moyen « d\u2019égal à égal » avec les États-Unis en tant que puissance nucléaire et sans concession (2).Cela lui a ainsi conféré un prestige personnel qui renforce sa légitimité de leader, tant sur le plan national qu\u2019international (Jackson 2018; Suh 2018; Klingner 2018).L\u2019image personnelle projetée par Kim Jong-un lors des diférents sommets a contribué à cette légitimé nouvelle puisqu\u2019il a cherché à démontrer sa volonté sérieuse d\u2019établir un dialogue avec les puissances régionales et à se positionner comme leader responsable, voire sympathique (Mishra 2018; Fuchs et Bard 2018).En outre, son ouverture diplomatique et la participation de la Corée du Nord aux Jeux Olympiques de Pyeong Chang ont également permis d\u2019améliorer l\u2019image du pays. En efet, l\u2019organisation d\u2019épreuves de ski dans la luxueuse station de Wonsan a donné à voir au monde un pays ouvert, doté d\u2019installations modernes et de qualité.Loin de ses représentations traditionnelles, la Corée du Nord a ainsi été présentée comme susceptible d\u2019attirer les visiteurs et les investissements étrangers (Suh 2018; Pardo 2018; KEI 2018).L\u2019arrêt du renforcement des sanctions et l\u2019espoir d\u2019un développement économique En privilégiant une diplomatie d\u2019ouverture plutôt que la menace atomique, Kim Jong-un a incité la communauté internationale à geler le renforcement des sanctions économiques et politiques.Si celles-ci ne sont pas encore levées, la situation est néanmoins préférable à leur intensiication croissante pour le régime de Pyongyang. La création de nouveaux liens diplomatiques avec la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis laisse aussi planer l\u2019espoir de futurs investissements étrangers sur le territoire et de nouveaux échanges commerciaux si un allègement des sanctions parvient à être négocié.Kim Jong-un espère ainsi probablement échanger sa dénucléarisation contre la levée progressive des sanctions qui lui permettrait de commercer avec ses voisins immédiats (Singh 2018; ISDP 2018; CRS 2018; Pak 2018). 292 SECTION III Documents En termes de stratégie économique, il est possible que Pyongyang suive l\u2019exemple de la « marchétisation » de la Chine et du Vietnam, la « libéralisation » n\u2019étant pas un objectif en accord avec les valeurs communistes du régime de Pyongyang.Les élites nord-coréennes sont en efet convaincues que la possession de l\u2019arme nucléaire a efectivement permis à la Chine de se développer et de s\u2019imposer aujourd\u2019hui comme puissance politique et économique capable de rivaliser avec les États- Unis.Il est ainsi vraisemblable que Kim Jong-un entende faire suivre le même chemin à son pays en incarnant un Deng Xiaoping nord-coréen maintenant doté de l\u2019arme atomique (Suh 2018; Pardo 2018; Kim 2018; Pardo 2018; MacDonald 2018).La sécurité et la réuniication : Outre le fait d\u2019augmenter la sécurité à court terme du régime, l\u2019état du programme nucléaire nord-coréen et les déclarations signées par la Corée du Nord avec ses diférents interlocuteurs durant les sommets de 2018 favorisent également les intérêts nord-coréens à très long terme. En efet, lors du sommet de Singapour en juin 2018, Donald Trump a annoncé la suspension des exercices militaires bilatéraux avec la Corée du Sud ainsi que le retrait éventuel des troupes américaines de la péninsule coréenne.Bien qu\u2019il s\u2019agisse uniquement d\u2019un engagement oral, ces mesures assureraient le maintien du régime et pourraient également servir le rapprochement intercoréen, voire la réuniication des deux Corées (Kim 2018; CRS 2018; Mishra 2018).La réuniication entre la Corée du Nord et la Corée du Sud est en efet présentée comme objectif national dans la Constitution nord- coréenne depuis l\u2019instauration du régime en 1948.Toutefois, celle- ci n\u2019est envisagée que sous « la Maison des Kim » ou tout du moins négociée avec la Corée du Sud exclusivement, donc sans l\u2019inluence de puissances étrangères, ce que favoriserait une diminution de l\u2019inluence américaine dans la région (ISPD 2018; Singh 2018; MacDonald 2018; O\u2019Graby 2018).Bien que la Corée du Nord demeure un pays refermé sur lui-même et dont il est di cile de cerner la stratégie, les apparitions et les POSSIBLES Printemps 2019 293 déclarations de Kim Jong-un lors des huit sommets auxquels le jeune leader a participé depuis le mois de mars 2018 témoignent d\u2019une ouverture diplomatique inédite.Cette « Smile diplomacy » a permis au dirigeant nord-coréen d\u2019obtenir des gains notables sur une période de temps très courte, améliorant ainsi la position diplomatique de la Corée du Nord - tant sur le plan national qu\u2019international - et venant servir ses intérêts stratégiques à long terme.Conclusion : Alors qu\u2019en 2017, les échanges entre Donald Trump et Kim Jong-un laissaient craindre l\u2019éclatement d\u2019une guerre nucléaire sur la péninsule coréenne, le revirement diplomatique inattendu du leader nord- coréen engagé en 2018 a permis un allégement rapide des tensions.Ayant enchaîné les sommets bilatéraux avec les diférentes puissances régionales de l\u2019Asie du Nord-Est depuis mars 2018, Kim Jong-un est apparu amical, ouvert au dialogue et déterminé à incarner la igure d\u2019un leader raisonnable.Selon toute vraisemblance, l\u2019achèvement en novembre 2017 de son programme nucléaire a ouvert un nouvel horizon à Kim Jong-un, qui, ayant complété la « byungjin policy » initiée par son père et son grand- père, peut désormais se lancer dans le développement économique de son pays.Toutefois, pour y parvenir, des rapprochements diplomatiques et une levée des sanctions que la communauté internationale lui impose sont nécessaires.L\u2019ouverture diplomatique engagée par Kim Jong-un a également permis à ce dernier de gagner en légitimité - tant sur le plan national qu\u2019international - et peut-être de se diriger très progressivement vers l\u2019objectif ultime de son régime : la réuniication des deux Corées. Le chemin est cependant encore long pour réaliser cette ambition, de même que le développement économique du pays, compliqués par le nombre de parties prenantes impliquées dans la situation de la péninsule coréenne. En efet, si des sommets ont été organisés avec les États-Unis, la Corée du Sud et la Chine, Kim Jong-un n\u2019a cependant pas encore engagé de dialogue direct avec la Russie et le Japon, incarnant pourtant deux autres acteurs clés de la région. 294 SECTION III Documents Biographie Emilie Luthringer est diplômée du baccalauréat en Études asiatiques de l\u2019Université de Montréal.Elle a choisi les deux Corées comme pays de spécialisation pour sa maîtrise.Références : Arms Control Association.2018.« Chronology of U.S.-North Korean Nuclear and Missile Diplomacy ».[En ligne : https://www.armscontrol.org/factsheets/ dprkchron].Bandow, Doug.2018.« If Anyone gets the Nobel, it\u2019s Moon and Kim ».Foreign Policy, 13 juin.Congressional Research Service (CRS).2018.« The June 12 Trump-Kim Jong- Un Summit ».CRS Insight, 12 juin.Fuchs, Michael et Abigail Bard.2018.« Making Sense of the Trump-Kim Summit ».Center for American Progress, 11 mai.Institute for Security and Development Policy (ISDP).2018.« After the Pyeongchang Olympics : Prospects for the Inter-Korean Relations ».Focus Asia : Perspective & Analysis, avril.Jackson, Van.2018.« What Kim Jong Un wants from Trump ».POLITICO Magazine, 30 avril.KEI Korean Kontext.2018.\u201cNorth Korea\u2019s Nuclear Identity\u201d.Korean Kontext n°94, 22 juin.[Podcast : http://www.keia.org/podcast/north-korea\u2019s-nuclear- identity].Kim, Peter S.2018.« Q&A : Kim Jong-Un Surfaces ».Mirae Asset : Asia : Cutting Through the Noise Series, issue VIII, avril.Klingner, Bruce.2018.« U.S.Should Counter North Korea\u2019s Strategic Objectives During Summit Meeting ».The Heritage Foundation, Backgrounder n° 3308, 3 mai.MacDonald, Adam P.2018.« Realistic Expectations of \u2018Denuclearization\u2019 Needeed for Upcoming Kim Jong-Un-Donald-Trump Summit ».Royal United Services Institute of Nova Scotia, Analysis Paper, 2 mai. POSSIBLES Printemps 2019 295 Mishra, Sandip Kumar.2018.« Summit season : from Inter-Korea to Trump- Kim ».IPCS [Institute of Peace and Conlict Studies], 12 mai.O\u2019Graby, Bill.2018.« The North Korean Summit : Part II ».Advisor Perspectives, 28 mars.Pak, Jung H.2018.« Kim Jong-Un\u2019s tools of coercion ».KF-VUB Korea Chair, Policy Brief, issue 2018/06, juin.Pardo, Ramon Pacheco.2018.« From Pyeongchang to Pyongyang ».KF- VUB Korea Chair, Policy Brief, issue 2018/02, février.Singh, Bhubhindar.2018.« The Kim-Trump Summit in Singapore : North Korea\u2019s End Goals ».RSIS [S.Rajaratnam School of International Studies] Commentary n° 083, 15 mai.Suh, Jae-Jung.2018.« Kim Jong Un\u2019s Move from Nuclearization to Denuclearization ?Changes and Continuities in North Korea and the Future of Northeast Asia ».The Asia-Paciic Journal vol.16, issue 10, n°2, 15 mai.The Asian Forum.2018.« Country Reports : Japan (June 2018) ».The Asan Forum, Country Reports, 7 juin. 296 SECTION III Documents Le reggae comme hymne à l\u2019humanité Par Laurence Choquette Loranger Le 29 novembre 2018, le reggae jamaïcain est oiciellement entré sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l\u2019humanité par l\u2019UNESCO.L\u2019organisme de l\u2019ONU a souligné la contribution du reggae au « discours international sur les questions d\u2019injustice, de résistance, d\u2019amour et d\u2019humanité » et a précisé sa nature à la fois « cérébrale, socio-politique, sensuelle et spirituelle ».Cette annonce a été accueillie à bras grands ouverts par le gouvernement jamaïcain et avec un peu plus de méiance de la part de la population qui connait le côté militant et rebelle de cette musique.Quand le reggae résonne, on entend les battements de cœur de ceux qui luttent contre l\u2019oppression du système. C\u2019est un chant qui rejoint les marginaux de tous les continents et forme désormais une contre-culture inébranlable.Cet article retracera les origines du reggae et la manière dont il s\u2019est rependu à travers le globe.Il explorera aussi comment il s\u2019est transformé au contact de nouvelles cultures et les déis que cela a engendrés. Finalement, il sera question de la nouvelle vague « reggae revival » sur laquelle surfe la nouvelle génération rastafari.Les « roots » de la musique reggae Le reggae en tant que genre musical est indissociable du mouvement spirituel rastafari qui a émergé dans les années 30 en Jamaïque.L\u2019histoire de cette île caraïbéenne a profondément été marquée par l\u2019esclavage et la résistance aux puissances coloniales. La igure de Marcus Garvey est très importante au sein du mouvement rasta puisque ses enseignements panafricanistes ont engendré une profonde transformation de l\u2019identité des Noirs qui luttaient pour une plus grande autonomie.Toutefois, l\u2019individu à qui on doit le titre du mouvement est l\u2019Empereur Hailé Sélassié I (Ras Tafari) descendant légitime du roi Salomon, selon les rastas.En 1930, il fut couronné Empereur de l\u2019Éthiopie et selon la POSSIBLES Printemps 2019 297 réinterprétation afrocentrique de la Bible par les rastas, il serait le Messie mentionné dans le livre prophétique de l\u2019Apocalypse.L\u2019Éthiopie est reconnue pour être le berceau de l\u2019humanité et le seul pays d\u2019Afrique n\u2019ayant jamais été colonisé, et ce notamment grâce au combat mené par l\u2019Empereur contre l\u2019occupation italienne pendant l\u2019entre-deux-guerres.Plusieurs symboles de la culture rasta comme le drapeau rouge, jaune et vert, et le lion de Juda sont d\u2019ailleurs d\u2019origine éthiopienne.Les tambours et les chants ont joué un rôle fondamental dans le développement de la musique reggae puisqu\u2019ils étaient utilisés par la communauté rastafari en tant qu\u2019éléments essentiels aux rassemblements spirituels.Les chants Niyabinghi sont des récitations des Psaumes et de diférents hymnes chrétiens adaptés par les rastas qui leur permettaient de renouer avec leurs racines africaines tout en exprimant leurs louanges à Jah. Ces rythmes sont connus pour avoir inluencé la musique ska, rocksteady, et ultimement le reggae.Politiquement, la musique ska a particulièrement été inluencée par l\u2019optimisme populaire associé à l\u2019idée de l\u2019indépendance de la Jamaïque.Toutefois, cette excitation s\u2019est éteinte assez rapidement lorsqu\u2019une partie de la population a compris que l\u2019indépendance sur papier ne faisait pas d\u2019eux des individus émancipés de toutes les structures d\u2019oppressions encore très présentes au pays.Le rythme ska a donc ralenti et les paroles ont commencé à aborder les problèmes d\u2019injustices socio-économiques auxquels les Jamaïcain-e-s faisaient face.À l\u2019époque, le mouvement rastafari commençait à gagner de l\u2019inluence tout en demeurant très marginal.Ses membres subissaient beaucoup de mépris de la part de la culture dominante, notamment puisqu\u2019ils ne se conformaient pas au christianisme tel que présenté dans la société.Leurs idées militantes dérangeaient également l\u2019autorité en place et plusieurs d\u2019entre eux ont été torturés par la police et emprisonnés.Plusieurs excuses ont été utilisées par les autorités pour leur couper les dreadlocks, les exproprier ou brûler leurs maisons.Un des cas tristement célèbre est celui de Coral Garden, en 1963, où des rastas ont été faussement accusés d\u2019avoir incendié une station d\u2019essence et où le premier ministre a demandé à la 298 SECTION III Documents population d\u2019«amener tous les rastas morts ou vivants » à la police.Cet événement a enlammé la violence faite aux rastas. La musique est donc devenue leur principal moyen d\u2019exprimer leur mécontentement face aux injustices qu\u2019ils subissaient.Les stations de radio populaires refusaient toutefois de jouer le reggae étant donné la mauvaise réputation qui leur était associée. Par contre, la musique a commencé à se difuser grâce aux « sound systems » qui étaient très populaires aux alentours de Kingston.Les Disc Jockeys (DJ) chargeaient des camions de génératrices, de vinyles et d\u2019énormes haut-parleurs pour organiser des fêtes de rue et difuser la musique.Cette culture a donc largement contribué à la popularisation du reggae en Jamaïque.L\u2019exportation de la musique jamaïcaine à l\u2019étranger et le succès de Bob Marley Suite à la Seconde Guerre mondiale, le Royaume Uni a grandement encouragé l\u2019immigration jamaïcaine ain de combler sa pénurie de main-d\u2019œuvre et de redresser son économie. Entre 1953 et 1962, environ 175 000 Jamaïcains ont pris place à bord des « banana boat » à destination de Londres, de Liverpool et d\u2019autres ports britanniques.Cette forte immigration a permis le développement de quartiers à grande concentration jamaïcaine et c\u2019est essentiellement dans ce contexte que la musique populaire de l\u2019île caraïbéenne s\u2019est propagée jusqu\u2019à former un mouvement de contre-culture en Grande Bretagne.Le in businessman anglais, producteur de musique et ils de planteur jamaïcain blanc, Chris Blackwell, a été l\u2019un des premiers à reconnaitre le potentiel en la croissance de la musique caraïbéenne au Royaume-Uni.Il a donc fait le choix d\u2019investir dans un groupe de musique reggae qui connaitra une popularité internationale : Bob Marley and The Wailers.Blackwell est donc le producteur derrière leur premier album Catch a Fire.Il a réussi à adapter le style des Wailers à un auditoire européen en modiiant l\u2019instrumentalisation, tout en conservant les paroles de Bob Marley intactes.Bob Marley avait la forte conviction de rejoindre le plus grand public possible avec ses paroles.Pour réussir cette mission, il a dû s\u2019associer POSSIBLES Printemps 2019 299 avec ceux qui avaient les moyens de ses ambitions, c\u2019est-à-dire des Européens ou des Américains qui possédaient beaucoup de moyens inanciers. Cette situation peut sembler paradoxale avec les fondations du reggae qui revendiquent l\u2019émancipation des structures coloniales, mais la collaboration était nécessaire pour se faire connaitre à l\u2019extérieur de sa communauté et difuser son message. Le message de Bob Marley a efectivement été entendu aux quatre coins du monde où sa musique continue de résonner encore à ce jour. Dans les années 70, il it sa place au sein des artistes les plus populaires de cette époque comme Paul McCartney, Stevie Wonder ou encore The Police.Sa musique était toutefois controversée étant donné son contenu très chargé politiquement.Dans ses chansons, Marley décrivait le climat de tension extrême qui régnait alors en Jamaïque. Les conlits étaient d\u2019une part causés par la non-représentation de la population Noire au sein du gouvernement et parce que les deux partis politiques en place se faisaient la guerre.C\u2019était en pleine période de la Guerre froide et plusieurs craignaient de voir la Jamaïque se transformer en état socialiste à la cubaine.Bob Marley n\u2019a toutefois jamais pris part au débat politique, il se disait être du côté de Jah et non pas du côté de l\u2019un ou l\u2019autre des partis.À l\u2019aube d\u2019un important concert qui précédait les élections, Marley reçut plusieurs avertissements et menaces, notamment une présumément de la CIA.Le 3 décembre 1976, une bande armée est entrée dans sa maison et a tenté de l\u2019assassiner par balle.Suite à cet événement, Bob Marley a tout de même décidé de faire son concert, puis de s\u2019exiler en Angleterre pour des raisons de sécurité.C\u2019est là qu\u2019il a entrepris l\u2019écriture de ses chansons comme « One Love » et « Could You Be Loved » ain de calmer les tensions.Deux ans plus tard, Bob Marley décida d\u2019organiser le « One Love Peace Concert » où il a réussi à unir les représentants des deux partis par une poignée de main.La chanson « One Love » a d\u2019ailleurs été nommée chanson du millénaire par BBC, mais pour plusieurs Bob Marley représente davantage l\u2019esprit militant et rebelle exprimé dans « Get Up Stand Up ». 300 SECTION III Documents L\u2019inluence de la musique reggae dans le monde Il n\u2019est pas exagéré d\u2019airmer que le monde entier a été inluencé par la musique reggae et le mouvement rastafari.Le message militant, rebelle, combiné aux idées spirituelles, et à la vision positive et uniicatrice a réussi à toucher des gens sur tous les continents.En Europe, le pays où l\u2019inluence de la musique jamaïcaine a été la plus marquée est l\u2019Angleterre.Les immigrants jamaïcains partageaient les mêmes quartiers que ceux des travailleurs moins favorisés de la société anglaise, et c\u2019est à la même époque que s\u2019est développé un autre mouvement de contre-culture : les skinheads.Alors que pour plusieurs Britanniques, les Jamaïcains n\u2019étaient que des « immigrants noirs », les skinheads les considéraient davantage comme leurs compagnons étant donné qu\u2019ils fréquentaient les mêmes milieux.Les skinheads se reconnaissaient également à travers la musique reggae puisqu\u2019ils partageaient des revendications semblables et le désir de déstabiliser les normes de la société.La chanson « Punky Reggae Party » de Bob Marley a d\u2019ailleurs été accueillie comme un hymne à l\u2019échange entre les deux cultures.D\u2019autres chansons, comme « The Guns Of Brixton » par le groupe punk rock The Clash en lien avec la répression policière, sont reconnues pour avoir grandement été inluencées par le reggae. Le mouvement skinhead n\u2019était toutefois pas sans racisme et c\u2019est ce qui a causé une division au sein du mouvement avec une partie associée au néonazisme et à la musique punk violente.L\u2019autre partie du mouvement est demeurée idèle à la musique jamaïcaine. L\u2019émergence du Dub, genre musical dérivé du reggae, a aussi été très marquante au Royaume Uni dans les années 60. Ce style a grandement inluencé la musique électronique britannique, et a donné naissance à la culture du « rave », soit des fêtes gratuites en extérieur ou dans des bâtiments abandonnés.Aussi, plusieurs igures populaires du reggae sont d\u2019origine britannique comme Steel Pulse, Maxi Priest ou encore UB40.En France, la popularité du reggae a été particulièrement marquée et deux principaux facteurs y ont contribué.D\u2019abord, la longue tradition française d\u2019idées révolutionnaires et des mouvements intellectuels de gauche ont nécessairement eu une inluence pour qu\u2019autant de POSSIBLES Printemps 2019 301 personnes blanches se saisissent du message rastafari.Deuxièmement, puisque la France était une importante puissance coloniale, sa société est grandement marquée par le multiculturalisme.Ainsi, un bon nombre de jeunes franco-africains et caraïbéens se sont reconnus dans le message socio-politico-spirituel de la musique jamaïcaine.Plusieurs immigrants Noirs ont pris part aux idées défendues par le reggae telles que la dénonciation de l\u2019esclavage, la colonisation, l\u2019exclusion et l\u2019oppression.Les idées de Marcus Garvey de panafricanisme sont très présentes dans les paroles du Reggae ce qui a poussé beaucoup de descendants africains à porter leur message.De l\u2019autre côté de l\u2019Atlantique, les immigrants jamaïcains, alors très nombreux dans les quartiers de New York autour des années 50 et 60, ont grandement inluencé la musique rap. Ils ont apporté avec eux le style DJ hérité du reggae et qui a été une des composantes à la base de la musique rap et de la culture hip-hop.Plusieurs parallèles peuvent également être tracés entre la musique reggae et le rap relativement au contexte d\u2019oppression vécu par les habitants Noirs des quartiers défavorisés.Dans les deux cas, la musique servait à dénoncer les injustices sociales auxquelles ils faisaient face.En Afrique, la mère patrie, le message reggae a aussi trouvé plusieurs oreilles attentives. C\u2019est vers la in des années 70 que des chansons comme « Africa Unite » et « Zimbabwe » de Bob Marley ont retenti en Afrique.Le reggae est rapidement devenu un symbole pour la jeunesse africaine et plusieurs d\u2019entre eux ont adopté la philosophie rastafari.Des artistes comme Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy ont connu un succès foudroyant en Côte d\u2019Ivoire et qui s\u2019est répandu à travers le globe.Leurs chansons dénoncent les politiques néocoloniales en Afrique, et racontent comment la France et les États-Unis seraient responsables de la pauvreté et de plusieurs conlits en encourageant le traic d\u2019armes et le pillage des ressources naturelles africaines. Le reggae a aussi porté des voix s\u2019élevant contre la ségrégation en Afrique du Sud lors de l\u2019apartheid notamment avec le chanteur Lucky Duke.L\u2019impact du reggae fut donc planétaire.En Amérique Latine aussi, son inluence a été particulièrement importante pour le développement de 302 SECTION III Documents la musique samba-reggae au Brésil et du reggaeton à Puerto Rico.La scène était également très développée en Nouvelle-Zélande et Australie.Le reggae a aussi trouvé écho dans plusieurs pays d\u2019Asie dont le Japon particulièrement.À ce jour, rares sont les endroits dans le monde où personne ne connait la musique de la légende Bob Marley.L\u2019apport d\u2019un petit groupe marginal d\u2019une île caraïbéenne a donc été colossal pour la culture que se partage l\u2019humanité aujourd\u2019hui.Les déis liés à la musique reggae Les déis liés à la musique reggae représentent l\u2019état de notre monde divisé entre les pays du Nord et du Sud, développés et sous-développés.Même si l\u2019époque coloniale est derrière nous, encore plusieurs structures sont di ciles à changer et elles ont nécessairement un impact sur la difusion de la culture qui n\u2019appartient pas à une classe dominante. La Jamaïque est un pays qui déborde de talents et qui a un potentiel économique incroyable.Toutefois, une bonne proportion de ses habitants sont pauvres et n\u2019ont donc pas accès aux ressources nécessaires pour développer leurs idées et les promouvoir.Dans le cas de la musique, plusieurs artistes talentueux n\u2019ont pas les moyens de se payer le studio d\u2019enregistrement, les producteurs de musique, la distribution et la promotion de leurs créations.À partir des années 60, des producteurs intéressés par les proits engendrés par la musique jamaïcaine ont escroqué des artistes avec peu moyens.À l\u2019époque, les contrats n\u2019étaient pas aussi prudents qu\u2019aujourd\u2019hui.Parfois, la paye que recevaient les artistes pour enregistrer une chanson n\u2019était qu\u2019un repas ou une petite compensation inancière. Alors que plusieurs artistes ignoraient leurs droits, beaucoup d\u2019abus ont été commis.Il y a beaucoup d\u2019exemples de cas d\u2019exploitation et de violation de droits d\u2019auteurs, mais l\u2019un des plus choquants est celui de la chanson « Rivers of Babylon » enregistrée pour la première fois par le groupe jamaïcain The Melodians en 1970.La chanson a connu un succès international notamment grâce au ilm The Harder They Come qui en a fait un véritable hit.En 1978, la chanson a été reprise par Boney M.et est devenu l\u2019un des dix titres les plus vendus de tous les temps au Royaume-Uni.Les millions de dollars générés par cette version ont été virés au producteur Frank Farian et pratiquement POSSIBLES Printemps 2019 303 rien n\u2019a été redonné au groupe jamaïcain.Les droits d\u2019auteurs du groupe The Melodians n\u2019étaient tout simplement pas garantis, seulement des crédits écrits sur le disque ne donnant pas accès à une compensation inancière. Aucune instance ne protégeait les artistes jamaïcains comme c\u2019était le cas dans certains pays d\u2019Europe et d\u2019Amérique du Nord.La communauté artistique s\u2019est toutefois conscientisée par rapport à ces abus et ces problèmes sont beaucoup moins répandus aujourd\u2019hui.Parmi les déis auxquels les artistes jamaïcains sont confrontés on compte l\u2019accès au marché et aux parts de l\u2019industrie musicale.De plus en plus avec la mondialisation et l\u2019uniformisation de la culture, l\u2019industrie du divertissement est largement monopolisée par les grandes corporations occidentales.Le marché pour la musique reggae n\u2019est donc pas uniquement dans les Caraïbes ou en Afrique, mais aussi en Occident.Les artistes essayent alors de s\u2019exporter pour pouvoir se faire connaitre à l\u2019étranger, mais ils font face à un important problème de mobilité. Avec un passeport jamaïcain, il est très di cile d\u2019obtenir les visas nécessaires lors d\u2019une tournée internationale.Il existe donc une diférence importante, basée sur la nature de leur passeport, entre un artiste canadien voulant se faire connaitre à l\u2019étranger et un Jamaïcain.De nos jours, les artistes ont toutefois moins à se déplacer puisque la musique est devenue un bien presqu\u2019immatériel pouvant faire le tour du monde grâce à internet et aux réseaux de distribution comme YouTube, iTunes et Spotify.Cela comporte de nombreux avantages, mais pour plusieurs ce n\u2019est qu\u2019un relet des structures de pouvoir en place puisque ces compagnies sont encore une fois gérées par les États- Unis et l\u2019Europe, qui en tirent des proits énormes comparativement à ce que reçoivent les artistes.Les membres de la communauté reggae revendiquent donc une plus grande place pour les personnes Noires à tous les paliers de l\u2019industrie musicale et une meilleure redistribution des proits. L\u2019industrie du spectacle est aussi problématique à certains niveaux.Tout l\u2019été, des dizaines de festivals reggae ont lieu en Europe, dont les plus importants sont le Rototom Sunsplash en Espagne, Summerjam en Allemagne, Reggae Sun Ska en France, Uppsala Reggae Festival en Suède, Reggae Geel en Belgique et bien d\u2019autres.Ces festivals 304 SECTION III Documents sont des lieux ou des dizaines de milliers de personnes se rassemblent pour festoyer et apprécier les prestations de leurs artistes préférés.Ce sont des milieux privilégiés pour difuser le message rastafari et les revendications de la musique reggae.Il existe toutefois certains paradoxes qui ont été soulevés par plusieurs critiques.Dans ces festivals, on retrouve très souvent un étalage presque artiiciel de la culture jamaïcaine avec de la nourriture « ital », des habits traditionnels rasta, des nombreux drapeaux aux couleurs de la Jamaïque et des magasins de souvenirs avec la igure emblématique de l\u2019Empereur Hailé Sélassié I. Toutefois, outre les éléments de leur culture, les Jamaïcains eux-mêmes ne sont pas vraiment représentés et aucune instance décisionnelle ne les implique directement. Ils sont donc majoritairement coninés au rôle de divertissement et cela est perçu par plusieurs comme une forme d\u2019appropriation culturelle.Pour beaucoup de critiques, ces derniers pensent que les Jamaïcains devraient commencer à proiter économiquement de la célébration mondiale de leur identité longuement façonnée par une lutte acharnée, et que le moment est venu de demander des partenariats commerciaux plus équitables pour obtenir de meilleurs avantages économiques pour tous.Le reggae à l\u2019heure actuelle Depuis quelques années, un nouveau mouvement s\u2019est formé au sein de la communauté reggae se donnant le titre de « reggae revival ».Ce mouvement est largement porté par les enfants des artistes reggae populaires dans les années 70.À sa tête se trouvent plusieurs artistes de renommée internationale tels que Chronixx ils de Chronicle, Protoje ils de la chanteuse Lorna Bennett ou encore Damian Marley qui porte le nom de son père.Ces artistes ont l\u2019intention de redonner un nouveau soule à la musique reggae qui s\u2019était un peu essoulée au tournant du millénaire.La musique est encore largement inspirée par la philosophie de l\u2019Empereur Hailé Sélassié I et les revendications portées par leurs parents sont demeurées sensiblement les mêmes.Il y a toutefois un nouveau mouvement qui appelle à une plus grande équité des genres dans la musique reggae.Les femmes, qui ont joué un rôle plutôt secondaire depuis les débuts de ce genre musical, sont aujourd\u2019hui beaucoup plus visibles et nombreuses qu\u2019avant.On voit donc des artistes populaires POSSIBLES Printemps 2019 305 masculins donner leur appui au talent de jeunes femmes en partageant leur tribune. C\u2019est le cas notamment de Kofee qui a reçu beaucoup de support de Chronixx, ou encore de Lila Iké et de Sevana qui ont partagé la scène avec Protoje à plusieurs reprises.On voit également plusieurs artistes reggae s\u2019exprimer sur le contenu futile et parfois immoral de la musique pop.À l\u2019époque où le dancehall connait une énorme popularité en Jamaïque, plusieurs s\u2019indignent de la musique jouée par les stations de radio qui, selon eux, corrompt la jeunesse.Les paroles difusées dans la musique reggae sont encore aujourd\u2019hui majoritairement vouées à difuser les enseignements rastas d\u2019égalité et de justice sociale, et c\u2019est pourquoi cela entre en conlit avec la musique populaire qui ne défend pas toujours les mêmes valeurs.Les artistes issus du mouvement Revival sont tout autant attachés à leurs racines africaines que l\u2019étaient leurs parents.Plusieurs artistes essaient d\u2019ailleurs de difuser leur musique en Afrique et y organisent plusieurs concerts, ce qui n\u2019est pas toujours le cas dans d\u2019autres styles musicaux.Aussi, il est aujourd\u2019hui très fréquent de voir des artistes reggae des quatre coins du monde collaborer à diférentes chansons et albums. Parmi les artistes reggae non jamaïcains, les plus inluents sont Alborosie, Mathisyahu, Groundation, et Rebelution pour en nommer seulement quelques-uns.Par ailleurs, le Grammy Award pour le meilleur album reggae en 2019 a été décerné à l\u2019artiste Jamaïcain Shaggy et le Britannique Sting pour leur album collaboratif 44/876.Le futur du reggae semble donc s\u2019exprimer à travers une plus grande collaboration entre des artistes de diférents horizons, avec une plus grande représentation féminine et un message toujours aussi politique.Conclusion Il semble donc que, peu importe les déis et les générations qui passeront, les rastas seront toujours présents pour défendre la parole de l\u2019Empereur Hailé Sélassié I.Cet individu mythique est célèbre entre autres pour son discours aux Nations Unies en 1963, ayant d\u2019ailleurs inspiré la chanson « War » de Bob Marley. Dans son discours il airme que, jusqu\u2019à ce que les Droits humains fondamentaux soient garantis de manière égale pour tous et ce, sans distinction de race, le continent africain ne connaitra pas la paix et ses descendants continueront de se 306 SECTION III Documents battre pour faire valoir leurs droits.L\u2019Empereur a d\u2019ailleurs visité le Québec en 1954 et l\u2019Université de Montréal lui a décerné un doctorat honoriique en droit qui a été remis en mains propres par le cardinal Léger.Plusieurs artistes québécois se sont aussi inspirés de la musique jamaïcaine et ont donné naissance au reggae québécois.Parmi ces artistes comptent Claude Dubois, Les Colocs, ou encore le reggaeman innu, Shauit.Il existe également des événements qui mettent en valeur les artistes montréalais issus de la communauté Noire et l\u2019héritage de la musique d\u2019inspiration africaine comme le collectif Kalmunity.Finalement, en dépit des métissages, le reggae s\u2019est toujours exprimé en relation avec ses racines jamaïcaines et son message politiquement engagé.La prochaine fois que vous entendrez du reggae, peu importe sa langue et son origine, vous pourrez penser à son bagage historique et à la manière dont il nous rappelle notre sens de l\u2019humanité.Biographie Laurence Choquette Loranger est une étudiante au baccalauréat en Études internationales à l\u2019Université de Montréal, et à l\u2019University of the West Indies en Jamaïque.Elle habite actuellement à Montréal où elle est DJ et organisatrice d\u2019évènements en lien avec la musique reggae.Références Campbell, Horace G.1987.Rasta and resistance: from Marcus Garvey to Walter Rodney.Trenton: Africa World Press.Campbell, Horace G.2014.« Coral Gardens 1963: The Rastafari and Jamaican Independence.» Social and Economic Studies, vol.63, no.1, pages 197\u2013214.JSTOR, www.jstor.org/stable/24384103.Chevannes, Barry.1994.Rastafari Roots and Ideology, New York: Syracuse University Press.Erskin, Noel Leo.2004.From Garvey to Marley, the Rastafari Theology, Florida: The University Press of Florida.Gilmore, Mikal.2005.« The life and times of Bob Marley: How he changed the world».Rolling Stone.En ligne : https://www.rollingstone.com/music/music- POSSIBLES Printemps 2019 307 news/the-life-and-times-of-bob-marley-78392/, (page consultée le 15 février 2019).Kroubo Dagnini, Jérémie.2009.« Rastafari: Alternative Religion and Resistance against \u201cWhite\u201d Christianity », Études caribéennes, En ligne : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/3665, (page consultée le 15 février 2019).Kroubo Dagnini, Jérémie.2010.« The Importance of Reggae Music in the Worldwide Cultural Universe », Études caribéennes.En ligne : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/4740, (page consultée le 15 février 2019).Laurence, Jean-Christophe.2007.« Rasta\u2026 Et Québécois », La Presse, Montréal, pages 4-5.Murrell, Nathaniel Samuel, William David Spencer et Adrian Anthony McFarlane.1998.Chanting Down Babylon: The Rastafari Reader.Philadelphie : Temple University Press. 308 SECTION III Documents L\u2019internalisation des normes du droit des femmes : le rôle des « Regional advocacy networks » en Asie du Sud- Est Par Darine Benkalha Une grande partie des États modernes s\u2019accorde pour dire que le respect des droits humains est un droit fondamental.Alors que l\u2019accueil national des normes internationales des droits de l\u2019Homme a été étudié en profondeur, celui du droit des femmes a moins été abordé par la littérature antérieure. Il semble pourtant di cile de faire l\u2019impasse sur cet enjeu qui est de plus en plus prégnant dans l\u2019agenda des organisations internationales et régionales. Récemment, l\u2019afaire Weinstein sur les inconduites sexuelles à Hollywood et la vague d\u2019indignation qui a soulevé les réseaux sociaux avec le « #MeToo » ont déclenché l\u2019organisation des fameuses « Women\u2019s march ».Ces évènements démontrent non seulement le regain d\u2019intérêt pour la question mais aussi l\u2019existence d\u2019une ambiance internationale propice au militantisme.Alors que les médias internationaux ont couvert les marches nord-américaines et européennes, ils ont largement ignoré ce qui se passait du côté asiatique.Pourtant, les revendications des femmes résonnent partout dans la région.En Indonésie, la « Women\u2019s march » a trouvé un écho auprès d\u2019une génération connectée et soucieuse des enjeux féministes.Les marches indonésiennes ne sont pas le fruit d\u2019un simple efet d\u2019émulation sur le « Nord », car le féminisme y a une histoire riche comme le témoigne le parcours de Kartini (1879-1904), véritable héroïne nationale.Si l\u2019on s\u2019en tient au contexte indonésien, comment l\u2019internalisation des normes du droit des femmes s\u2019est-elle réalisée ? À suivre le modèle de la spirale, voulant qu\u2019un pays adopte plusieurs comportements avant POSSIBLES Printemps 2019 309 d\u2019internaliser durablement une norme internationale (Risse et Ropp, Sikkink), l\u2019État indonésien ferait des allers-retours entre diférentes attitudes contradictoires autour de la norme du droit des femmes.Alors qu\u2019il a ratiié plusieurs traités internationaux dans les années 1980, ces derniers n\u2019ont pas systématiquement été appliqués, et ces droits sont violés en toute impunité.Le cas indonésien amène à penser que la domestication des normes est un processus sinueux.Cependant, il ne faut pas chercher bien loin pour trouver un acteur capable de faciliter ce processus.En Asie du Sud-Est, un transfert de pouvoir se serait opéré entre les institutions internationales et les organisations régionales.Des « regional middle-level organizations » seraient devenues les intermédiaires capables d\u2019infuser les normes internationales dans des mécanismes liant les « local organizations to an international deliberative body » (Geske et Bourque 2001, 262).Ainsi, elles auraient réussi à faire pression sur les États pour les rendre responsables de la protection des droits des femmes.On retrouve parmi elles le « Asia Paciic Forum on Women, Law and Development » ou le « Southeast Asia Women\u2019s Caucus » de l\u2019Association des nations de l\u2019Asie du Sud-Est (ASEAN).Dans quelle mesure ces organisations contribuent- elles à la difusion et à la domestication des normes internationales du droit des femmes ? Comment favorisent-elles un passage durable à la dernière étape de la spirale ? Ces questions guideront notre rélexion, qui a ici pour objectif de montrer le rôle des organisations régionales intermédiaires dans l\u2019internalisation du droit des femmes, facilitant les interactions entre le local et l\u2019international en convainquant les États de se conformer à ce nouveau cadre normatif.L\u2019internalisation des normes du droit des femmes : la spirale à l\u2019inini ?Selon Finnemore et Sikkink (1998), le cycle de vie d\u2019une norme évolue en trois temps (première igure). L\u2019émergence se fait grâce à des entrepreneurs de normes, des « altruistically motivated individuals who \u201cpromote norms or ideas because they believe\u201d in them » (Hertel 2006, 14), ayant la conviction que l\u2019état d\u2019un enjeu doit évoluer.Ils tablent sur leur accès à des plateformes organisationnelles pour le cadrer et toucher un public large.Les États, persuadés par ces entrepreneurs, entérinent 310 SECTION III Documents alors les normes pour des raisons politiques. Lorsque suisamment d\u2019États souscrivent aux normes, le point de bascule est atteint, et vient l\u2019étape de la cascade.À ce moment-là, les États adoptent les normes en réponse à une pression internationale sans qu\u2019une coalition nationale ne les pousse à le faire.Cela permet d\u2019augmenter leur légitimité et d\u2019éviter d\u2019être mal vu par leurs pairs.L\u2019internalisation se fait quant à elle par un processus temporel plus long. Les normes sont codiiées, l\u2019adhésion universelle est de mise, et s\u2019y conformer devient naturel.Première igure.Le cycle de vie d\u2019une norme selon Finnemore et Sikkink (1998) Les instances internationales et le droit des femmes « The violence against women has become the most pervasive human rights violation, respecting non-distinction of geography, culture or wealth ». Cette phrase prononcée par Koi Annan lors de la 52e session de POSSIBLES Printemps 2019 311 alors les normes pour des raisons politiques. Lorsque suisamment un processus temporel plus long. Les normes sont codiiées, l\u2019adhésion Première igure. Cette phrase prononcée par Koi Annan lors de la 52 l\u2019Assemblée Générale de l\u2019ONU (1997) montre que le droit des femmes est un enjeu central depuis bien longtemps. En 1946, l\u2019identiication et la déinition par la Commission de la condition de la femme des inégalités et des discriminations à l\u2019œuvre (Geske et al. 2001, 249) témoignent de la nécessité de faire reconnaître et faire respecter ce droit. À la in des années 1970, ce sujet se retrouve de plus en plus au programme des discussions internationales.Durant la Décennie des Nations Unies pour la femme (1975-1985), les eforts de la communauté internationale se synchronisent pour créer, difuser et protéger ces droits. Cela se fait grâce à un cycle de conférences qui débute à Mexico (1975), se poursuit à Copenhague (1980), à Nairobi (1985) et à Beijing (1995), où en ressort « une terminologie commune dans le domaine des droits de l\u2019Homme », avec le concept du droit des femmes en tant que droit fondamental (Desai 2005, 353).Dès lors, la logique du « transnational IGO-advocacy » l\u2019emporte (Alvarez 2000, 31).En créant un cadre normatif autour du droit des femmes, les Nations Unies et les Dialogues féministes deviennent les sites privilégiés d\u2019implantation du féminisme transnational (Desai 2005, 349, 354).Ces droits gagnent en importance grâce à l\u2019adhésion croissante d\u2019États forts et l\u2019application systématique d\u2019une norme claire et universelle capable de coexister avec le système normatif des droits de l\u2019Homme dans un contexte historique opportun (Finnemore et Sikkink 1998).Découlent de ces conférences la mise en place d\u2019instruments juridiques, dont la Convention sur l\u2019élimination de toutes les formes de discrimination à l\u2019égard des femmes (CEDAW) en 1979, ou la Conférence sur les droits de l\u2019Homme de Vienne en 1993.Ils seront essentiels pour codiier les normes, rappeler leur centralité parmi les droits humains et passer aux étapes de la cascade et de l\u2019internalisation.La CEDAW se transforme en Déclaration internationale du droit des femmes, et fait oice de cadre normatif pour les pays signataires. Trois domaines sont ici visés : le statut légal des femmes (droits politiques, éducation), leurs droits reproductifs et enin, la culture comme facteur inluant sur l\u2019application du droit des femmes. Son Protocole optionnel permet aux femmes de porter plainte auprès du comité en cas de violation de leurs droits. Au cœur de la domestication étatique, et « heavily used by international NGOs as a space for lobbying the (\u2026) government to meet its commitments to women\u2019s rights » (Casal de Vela et Ofreneo 2015, 24), la CEDAW lie directement le local à l\u2019international. 312 SECTION III Documents L\u2019émergence des normes n\u2019est pas le seul fait des forums internationaux réunissant des acteurs formels.Certes, l\u2019inscription de ces problématiques à l\u2019agenda international et l\u2019accès aux rouages onusiens ont donné une plateforme légitime pour l\u2019avancement du droit des femmes à l\u2019échelle locale, ainsi que des structures de possibilités pour les réseaux transnationaux et les ONG.Toutefois, ces développements auraient été impossibles sans la participation active de la « société civile mondiale ».Les acteurs non étatiques se sont servis de cette logique internationaliste pour poursuivre des liens transnationaux avec leurs homologues régionaux et mondiaux et établir des « transnational advocacy networks » (TANs) renforçant les liens entre consœurs. Le « top-down incentive for participation by activist who might not otherwise have been involved » a garanti aux participants un « increased access to local and national policy microphones » encourageant le dialogue entre groupes de femmes à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur des pays (Alvarez 2000, 46).Cela s\u2019est concrétisé par l\u2019organisation de forums d\u2019ONG en marge des conférences où se rencontrent des femmes de classe moyenne, militantes ou universitaires désirant inluencer les accords internationaux et les normes émergentes.Les organisations présentes dans les forums oiciels et non oiciels ont obtenu un « leverage vis-à- vis recalcitrant local policy makers » (Alvarez 2000, 30) et ont poussé à l\u2019internalisation des normes à l\u2019échelle locale.Ceci montre comment les militantes ne sont pas seulement des « receveuses » de normes, mais des actrices dans le cycle de vie des normes à travers leurs stratégies militantes.Encore aujourd\u2019hui, les Nations Unies restent un espace fondamental pour la préservation et l\u2019expansion du droit des femmes.La CEDAW ofre toujours une ligne de conduite aux ONG locales tout en tenant les gouvernements responsables d\u2019adopter des politiques respectueuses des normes.Malgré l\u2019importance de l\u2019échelon international, des divergences entre le comportement local et international des États vont empêcher une internalisation durable des normes.Cela est particulièrement vrai pour l\u2019Indonésie. POSSIBLES Printemps 2019 313 Le modèle de la spirale : l\u2019internalisation du droit des femmes en Indonésie Après l\u2019émergence de la norme, la cascade et l\u2019internalisation s\u2019enclenchent.Ce mécanisme s\u2019illustre par le concept de socialisation étatique, « le processus par lequel les États assimilent et internalisent ces normes dans leurs pratiques domestiques » (Hernandez Paramo 2013, 2).Elle inluence donc le degré de difusion nationale du droit des femmes.Lors de la cascade, des acteurs font pression sur l\u2019État pour qu\u2019il agisse conformément aux attentes collectives.Ce sont les « transnational advocacy networks » (TANs), des « regroupements à caractère horizontal qui s\u2019organisent pour promouvoir des causes et des idées fondées sur des principes et des normes » (Hernandez Paramo 2013, 3).Ils peuvent être gouvernementaux, non gouvernementaux ou intergouvernementaux.Leur activisme s\u2019organise « across borders in an efort to expand formal rights or afect public policy, seeking to enhance their local political leverage » (Alvarez 2000, 31).De plus, les TANs concourent à la nationalisation des normes internationales en persuadant la communauté et les organisations internationales de faire pression sur les États contrevenants. Leur inluence est forte lorsque les individus à l\u2019échelle locale n\u2019ont pas les outils suisants pour dénoncer ou revendiquer un changement. Les efets de ces réseaux sur la politique interne s\u2019illustrent par le modèle de la spirale qui permet d\u2019expliquer l\u2019« avancement relatif de chaque gouvernement national en matière d\u2019amélioration des droits humains » (Bethoux 2012, 11).La répression et le déni La première phase de la spirale est la répression.La coercition y est si forte qu\u2019elle décourage toute opposition de déier les violations des normes commises par l\u2019État.Si les TANs sont capables de regrouper assez d\u2019information sur l\u2019État contrevenant, ils pourront inscrire l\u2019enjeu à l\u2019agenda international (Risse et al.1999, 237).Arrive ensuite la phase de négation, durant laquelle l\u2019État refuse d\u2019accepter la validité de la norme internationale et utilise le principe de non-ingérence pour avancer que les pratiques internes ne regardent pas la communauté internationale (Hernandez Paramo 2013, 3). 314 SECTION III Documents Les Indonésiennes acquièrent le droit de vote en 1945.Cette date est cruciale, parce que les normes du droit des femmes émergent sur la scène internationale à la même époque.Les droits qu\u2019elles ont réussi à acquérir, grâce à l\u2019aspect émancipateur du nationalisme indonésien (Blackburn 2010, 22), perdent de la vitesse lorsque Sukarno (1945-1967) s\u2019arroge le pouvoir avec la in de l\u2019occupation japonaise. Il introduit alors la Pancasila dans le préambule de la constitution.Cette philosophie d\u2019État regroupe cinq valeurs fondamentales : la croyance en un dieu suprême unique, une humanité juste, l\u2019unité de l\u2019Indonésie, la démocratie consultative et la justice sociale (Graham Davies 2005, 250).Elles seront des outils de contrôle et de répression des femmes qui, sous le couvert de l\u2019unité, doivent accepter d\u2019occuper le rôle de mère de la Nation.Alors que des mouvements de femmes apparaissent, les nationalistes les voient d\u2019un mauvais œil, prétextant leur lien avec l\u2019Occident (Blackburn 2010, 22).Sous une « démocratie guidée » autoritariste, l\u2019enjeu des droits des femmes reste coniné à la sphère nationale. Ces mouvements ne seront pas en mesure d\u2019aller chercher des alliés extérieurs pour soutenir leurs revendications, et éviteront de s\u2019associer au féminisme occidental comme aux Indonésiennes hollandaises, eurasiennes ou chinoises (Blackburn 2010, 23). Aucune opposition locale n\u2019a pas pu déier l\u2019État contrevenant, et les TANs n\u2019ont pas pu regrouper l\u2019information nécessaire pour inscrire l\u2019enjeu à l\u2019agenda international.En 1966, l\u2019arrivée au pouvoir de Suharto (1966-1998) après un coup d\u2019état militaire déclenche un cycle répressif.Malgré les succès socio- économiques, le recul des libertés civiles et la coercition menacent la place occupée par l\u2019Indonésie sur la scène internationale.L\u2019 « Ordre nouveau » difusera une idéologie dictatoriale et militaire par les institutions oicielles et les mécanismes étatiques, destinés à soumettre les femmes à la Pancasila.Peu de place leur est accordée en dehors des carcans traditionnels.Avec l\u2019établissement du « National Family Planning Coordinating Board » (BKKBN) et d\u2019un programme de planiication familiale en 1970 (Casal de Vela et al.2015, 24), cinq rôles seront assignés aux femmes : épouse, procréatrice, mère, gestionnaire du budget familial et membre de la société.Leurs droits se circonscrivent à la famille, leur participation à la vie publique se trouvant réduite.Les épouses des fonctionnaires doivent adhérer au « Devoir des femmes » (Dharma Wanita), organisation oicielle POSSIBLES Printemps 2019 315 exigeant leur obéissance aveugle, leur acceptation de la hiérarchie et leur soumission au mari (Graham Davies 2005, 252).En plus de subir ces politiques, elles sont instrumentalisées comme actives propagatrices de cette propagande pour les femmes des zones rurales, au moyen des programmes de développement subventionnés par l\u2019État, comme le Mouvement pour la protection de la famille (PKK).À cela s\u2019ajoute le rôle coercitif de la religion, utilisée à des ins morales pour restreindre leurs mouvements et déinir leur conduite en société. Malgré la répression de l\u2019 « Ordre nouveau », l\u2019Indonésie va rapidement devenir un receveur d\u2019aide internationale.Les bailleurs de fonds vont imposer leurs politiques d\u2019égalité des genres comme condition de l\u2019aide au développement (Blackburn 2010, 24).Plusieurs fondations étrangères inancent des activités portant sur la santé reproductive des femmes ou l\u2019éducation politique.Arrive alors l\u2019étape du déni.Si l\u2019État n\u2019accepte pas la validité de la norme du droit des femmes et insiste sur le principe de non-ingérence, la présence d\u2019acteurs internationaux permet d\u2019activer les réseaux transnationaux d\u2019activistes.L\u2019opposition locale attirera l\u2019attention de fondations qui, grâce à leur légitimité, parviennent à inscrire l\u2019enjeu à l\u2019agenda international.En réaction, Suharto met en place un programme de planiication familiale et uniformise la loi du mariage pour sécuriser le inancement étranger. Farouchement opposé à la résurgence d\u2019organisations locales, il n\u2019hésitera pas à contrôler et à éliminer les mouvements sortant du cadre nationalement admis.Cependant, la multiplication de forums internationaux fera comprendre à l\u2019État qu\u2019il devra reconnaître la norme internationale du droit des femmes s\u2019il veut poursuivre son développement économique.L\u2019heure des concessions tactiques Lorsque les TANs sont suisamment mobilisés pour garder l\u2019État contrevenant sur le radar de la communauté internationale, et si ce dernier est sensible à la pression extérieure, la phase des concessions tactiques s\u2019enclenche.L\u2019opposition locale regroupe ses forces, et crée ses propres processus de mobilisation.Si elle arrive à développer des liens avec les réseaux transnationaux, l\u2019État contrevenant est soumis à une pression venant simultanément d\u2019en haut et d\u2019en bas. 316 SECTION III Documents Les premières concessions stratégiques indonésiennes datent de la Décennie de la femme (1975-1995).Ces conférences ont facilité l\u2019échange d\u2019information entre États et mouvements locaux et ont permis d\u2019en apprendre davantage sur le droit des femmes en tant que norme (Blackburn 2010, 24).En réponse à la pression internationale, l\u2019État mettra en place dès 1978 un ministère de la Condition féminine, des Centres d\u2019études des femmes dans les universités spécialisées dans les questions dites « women and development issues » (Blackburn 2010, 24) et ratiiera la CEDAW en 1984. L\u2019obéissance aux exigences des fondations étrangères et la mise en place de lois pro- femmes soulignent le début des concessions tactiques.Cependant, dès la 4e conférence de Beijing (1995), Suharto est en perte d\u2019autorité.Ses stratégies de survivances pour rester au pouvoir et la crise asiatique (1997) l\u2019afaiblissent. Alors que la répression des opposants s\u2019accentue, des protestations violentes prennent place dans l\u2019archipel.Les partis d\u2019opposition gagnent du terrain.En 1998, le Golkar et Suharto seront réélus pour un mandat de cinq ans, à l\u2019origine d\u2019une vague d\u2019émeutes qui pousse ce dernier à démissionner.Dans ce contexte de tensions, les Indonésiennes vont tirer proit des idées exprimées dans la Déclaration et le Programme d\u2019action de Beijing pour faire entendre leurs voix et créer des organisations locales ouvertement féministes.Ces dernières vont utiliser les forums mondiaux pour trouver des alliés, et faire appel à la communauté internationale pour inscrire leurs réalités à l\u2019agenda mondial.Face à cette pression, le gouvernement se trouve contraint d\u2019accorder plus d\u2019attention aux droits des femmes, pour des raisons économiques et politiques notamment.Il souscrit à plusieurs idées, qui entrent en contradiction avec son discours oiciel, et vient appuyer diverses campagnes internationales et locales œuvrant pour les droits des femmes.La nouvelle visibilité de ces ONG légitime leurs revendications auprès des secteurs non féministes de la société, et encourage les groupes locaux agissant pour les droits humains à s\u2019intéresser à leurs revendications et à établir des alliances avec elles (Alvarez 2000, 46). POSSIBLES Printemps 2019 317 Le statut prescriptif des normes À ce stade, l\u2019État se réfère aux normes internationales pour évaluer son comportement et celui attendu de ses pairs (Hernandez Paramo 2013, 3).Leur validité n\u2019est plus contestée et le gouvernement commence à les institutionnaliser à l\u2019interne.En Indonésie, la passation de pouvoir fait en sorte que les normes internationales ne soient plus contestées, voire mieux internalisées.En 1998, le pays entre dans la Reformasi.Elle marque le début de l\u2019ère démocratique, après plusieurs années d\u2019un régime autoritaire.Ce nouvel environnement joue un rôle libérateur pour les mouvements de femmes. Alors que la CEDAW a été ratiiée en 1984, et que plusieurs ONG travaillent en partenariat avec des agences onusiennes depuis 1992 (Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM)), le gouvernement reconnaît oiciellement la norme du droit des femmes en ratiiant la Déclaration et le Programme d\u2019action de Beijing de 1995. Les présidents Habibie (1998-1999) et Wahid (1999-2001) prononcent des discours favorables aux droits des femmes, et deviennent ainsi redevables de leurs engagements sur la scène internationale.Cela crée un élan de ratiication, déjà entrepris sous Suharto. En 2000, l\u2019Indonésie signera le Protocole facultatif à la CEDAW.Après Beijing, la plupart des mouvements de femmes utiliseront ce cadre juridique pour revendiquer des droits dans le domaine de l\u2019éducation, des violences, de la procréation ou du logement.L\u2019État indonésien commence ainsi à défendre, à protéger et à faire appliquer la norme dans la pratique.Vers un comportement cohérent La dernière étape de la spirale est le « rule consistent behaviour », qui est atteint lorsque des réseaux de défense transnationaux et locaux maintiennent la pression sur l\u2019État, doublé d\u2019une implantation complète et durable des normes.Ces dernières se trouvent alors internalisées, jusqu\u2019à être indigénisées.Après la signature de la Déclaration et du Programme d\u2019action de Beijing de 1995, l\u2019État indonésien a été cohérent avec les diférents 318 SECTION III Documents traités ratiiés. Un décret du président Habibie en 1998 met sur pied la Commission nationale indonésienne sur les violences contre les femmes (Komnas Perempuan)1 ain de répondre aux viols commis contre des Indonésiennes d\u2019origine chinoise à Jakarta.Cette commission met en place plusieurs mécanismes de prévention des violences, crée des centres de crises et des départements pour les victimes dans les hôpitaux, ainsi qu\u2019un système de regroupement de données sur ces questions.Elle créera aussi des liens avec les ONG locales pour renforcer les campagnes et le lobbying auprès du gouvernement.Un Plan national d\u2019action pour l\u2019émancipation des femmes sera également instauré durant le mandat de Megawati Sukarnoputri (2001-2004), ille de l\u2019ancien président Sukarno (Graham Davies 2005, 254, 259).Le gouvernement établit des services et missions sur le rôle et le statut de la femme, un bureau de l\u2019amélioration de la condition féminine et des programmes pour inculquer aux citoyens la valeur de l\u2019égalité par la traduction des accords de Beijing.En 2000, l\u2019ancien ministère de la Condition féminine se transforme en ministère d\u2019État à l\u2019Émancipation des femmes pour assurer la mise en œuvre de la CEDAW et du Protocole facultatif.Deux ans plus tard, le ministre d\u2019État à l\u2019Émancipation crée un manuel de directives sur les questions liées au genre pour le développement national.Le projet de loi Pasal 65 ayat 1 UU Pemilu établit des quotas pour favoriser l\u2019inclusion des femmes au Parlement, ratiié par Megawati Sukarnoputri, et poursuivi par le président Bambang Susilo Yudhoyono (2004-2014).Les conférences, manifestations et campagnes menées par les Indonésiennes ont conduit le gouvernement à accepter la mise en place d\u2019un Comité national s\u2019occupant des questions de violence à l\u2019égard des femmes. Ces eforts, combinés à l\u2019internalisation cohérente des normes, entraîne une nette amélioration des indicateurs 1 Komnas Perempuan est une institution indépendante établie en 1988 par un décret de l\u2019ancien président Habibie.Elle traite des questions du droit des femmes en Indonésie ainsi que de toutes les formes de violence à leur égard, en situation de conlit comme de paix. Avec des organisations issues de la société civile, elle développe des concepts, standards, instruments et mécanismes pour prévenir, gérer et abolir toutes les formes de violence à l\u2019égard des femmes (Femmes sous les lois musulmanes 2016). POSSIBLES Printemps 2019 319 généraux du développement humain et du droit des femmes (Graham Davies 2005, 256).La « spirale » se serait donc accomplie en Indonésie, atteignant désormais l\u2019étape du « rule consistent behaviour ».Des divergences entre le local et l\u2019international Malgré les initiatives internationales, la ratiication de traités et la prolifération d\u2019ONG locales, des blocages persistent à l\u2019internalisation des normes dans l\u2019archipel indonésien.Si la rhétorique pro- femmes post-Beijing s\u2019est concrétisée, le bilan demeure mitigé, et l\u2019internalisation du droit des femmes se trouve en fait dans une situation paradoxale. De nombreux reculs conirment le caractère non linéaire de la spirale prévue par Risse, Ropp et Sikkink.L\u2019État indonésien a usé de stratégies pour refuser certains droits en invoquant des motifs culturels (Desai 2005, 354).La persistance du discours idéologique a fait obstacle à l\u2019internalisation pérenne des normes.Malgré l\u2019élan démocratique impulsé par la Reformasi, la période a été marquée par une montée du fondamentalisme.Les organisations militant pour les droits des femmes ont considérablement diminué, et les eforts de campagnes et de lobbying ne leur ont pas permis d\u2019être aussi fortes que les groupuscules religieux conservateurs (Casal de Vela et al.2015, 26, 28).L\u2019État tolère également les exactions commises dans les régions autonomes spéciales, comme Aceh, qui applique la Sharia grâce à la décentralisation et au processus de paix national.Plusieurs lois restrictives comme la « Population and Family Development Law » ou la « Health law » ont été adoptées en 2009.De plus, avec la prédominance du discours néolibéral et des politiques d\u2019ajustement structurel, les droits économiques prennent le pas sur les droits politiques et culturels.L\u2019État respecte plus les traités commerciaux que les accords relatifs aux droits de l\u2019Homme.Ainsi, les avancées obtenues par les femmes se sont « efritées avec la juxtaposition contemporaine du néolibéralisme, du fondamentalisme et du militarisme » (Desai 2005, 354).L\u2019écart entre l\u2019engagement normatif de l\u2019État indonésien sur la scène internationale et son comportement local explique la persistance d\u2019importantes violations du droit des femmes. 320 SECTION III Documents Ce constat interroge la portée du militantisme dans le cadre des institutions internationales.Les répertoires d\u2019activisme développés dans les années 1990 n\u2019ont pas permis de créer des alliances transnationales entre la société civile et l\u2019État.Si les TANs ont contribué à faire progresser l\u2019agenda féministe aux Nations Unies, le « feminist framing process » a été « reduced to discursive accommodation » (Alvarez 2000, 53).Les discours sur les droits fondamentaux ont exploité la communication et l\u2019autonomisation des mouvements sans exercer de force contraignante.Ils ont été dépolitisés par les États et les Organisations internationales, et ont rarement débouché sur des réformes durables (Desai 2005, 359).La « IGO-advocacy logic » a rendu diicile l\u2019intégration des mouvements nationaux dans les campagnes locales et internationales. En efet, celle-ci repose sur la croyance que les réseaux transnationaux ont besoin d\u2019alliances avec les ONG locales alors que l\u2019inexpérience de ces dernières en Asie a fait obstacle à l\u2019implantation des accords internationaux sur les droits des femmes.Les normes du droit des femmes n\u2019ont donc pas pu trouver écho dans les divers contextes culturels locaux et les versions indigénisées des normes ont ignoré les racines des violations prévues par les forums internationaux (Alvarez 2000, 53).Alors qu\u2019il apparaît que les instances internationales sont des espaces pour privilégiés incapables de créer les liens transnationaux nécessaires à l\u2019internalisation pérenne des normes, plusieurs postulent que l\u2019échelon régional serait la pièce manquante du puzzle. En efet, il s\u2019y créerait des liens forts entre militants faisant face à des déis communs (Adams et al. 2007, 456). Et si l\u2019internalisation eicace des normes résidait efectivement dans cette collaboration transrégionale ? Les « Regional Advocacy Networks » : une occasion de faire avancer le droit des femmes en Asie du Sud-Est En Asie du Sud-Est, le processus de régionalisation apparaît comme une occasion à saisir pour la promotion et la régionalisation du droit des femmes.L\u2019état de la situation après Beijing a « mis en évidence les limites du militantisme transnational aussi bien pour la politique interne du mouvement que pour les transformations sociales » (Desai 2005, 350).Alors que plusieurs États étaient arrivés à des « rule POSSIBLES Printemps 2019 321 consistent behaviours », de nombreux retours en arrière ont révélé les limites du transnationalisme par les institutions internationales classiques qui ont surtout permis « d\u2019aider les femmes des pays en développement et non de rechercher une justice de genre pour les femmes dans leur propre pays » (Desai 2005, 355).Pour améliorer l\u2019étude des réseaux transnationaux de défense de droits des femmes et leurs succès à les implanter localement, il faudrait porter notre attention sur les « regional advocacy networks » (RANs) qui sont « a collection of individuals and organizations from the same world region working together toward a common goal » (Adam et al.2007,455).Ils joueraient un rôle crucial dans le recadrage des normes internationales, le développement de mouvements locaux aux compétences adéquates et la sécurisation du matériel et ressources rendant les stratégies et le lobbying transnational possibles (Alvarez 2000, 50).Si les institutions internationales et les TANs avaient rendu possible l\u2019émergence des normes, leur mise à l\u2019agenda, et leur primo-difusion par des instruments juridiques les codiiant (CEDAW), les RANs contribuent à des changements politiques durables en convainquant les dirigeants de s\u2019y soumettre une bonne fois pour toute.Ainsi, les activistes du droit des femmes régionalisent dorénavant les normes avant de les domestiquer (Adams et al. 2007, 471). En Amérique du Sud, les efets des échanges interrégionaux informés par la logique « international identity-solidarity » ont été salutaires pour les mouvements locaux (Alvarez 2000,38).Le cas des féministes musulmanes indonésiennes qui « tapped into international networks of scholars and activist such as Sisters in Islam in Malaysia » (Blackburn 2010, 28) conirme également que la proximité identitaire permet de créer des solidarités régionales et de renforcer la légitimité politique des normes auprès des États. Enin, la multiplication de RANs asiatiques comme le « Southeast Asia Women\u2019s Caucus » de l\u2019ASEAN, l\u2019« International Women\u2019s Right Action Watch Asia Paciic » (IWRAW-AP) ou l\u2019« Asia Paciic Forum on Women, Law and Development » (APWLD) conirment cette tendance. 322 SECTION III Documents Un portrait des RANs Les RANs peuvent inclure des organisations locales et internationales, des mouvements et acteurs intergouvernementaux ou gouvernementaux évoluant à l\u2019échelle régionale.Concrètement, ces réseaux sont des vecteurs d\u2019implantation et de difusion des normes qui vont revoir, rainer et déinir leurs discours et pratiques féministes en dialoguant entre voisins pour faire pression sur l\u2019État (Alvarez 2000, 35).Leurs militants traduisent, reformulent et adaptent les normes aux contextes régionaux et locaux et donnent aux acteurs locaux des stratégies pour redéployer les normes internationales.Cela débouche sur la création d\u2019une grammaire commune et facilite la recevabilité des normes auprès des décideurs politiques.Selon le modèle du boomerang (Keck et Sikkink 1998), lorsque les voies entre acteurs étatiques et locaux sont bloquées, les ONG locales les contournent en cherchant des alliés avec qui faire pression de l\u2019extérieur dans un esprit de collaboration (Hernandez Paramo 2013, 3).C\u2019est ainsi que les RANs feraient remonter l\u2019information locale auprès des organisations régionales qui les transmettraient ensuite à divers agents internationaux.Ainsi, des coalitions transnationales d\u2019acteurs non gouvernementaux locaux, interrégionaux et internationaux collaborent pour persuader l\u2019État contrevenant (igure 2). Enin, quatre conditions doivent être réunies pour que les RANs puissent avoir une réelle incidence: un bon accès à l\u2019institution ciblée, des alliances avec des leaders clés, la formation de nouvelles alliances politiques entre élites et un changement de priorités institutionnelles (Adams et al.2007, 457). POSSIBLES Printemps 2019 323 Deuxième igure. L\u2019efet Boomerang avec les RANs N.B.Ce modèle du Boomerang est inspiré de celui élaboré par Bethoux (2012, 130) en référence à la théorie de Risse, Ropp et Sikkink. 324 SECTION III Documents L\u2019activisme régional : le cas de l\u2019Asia Paciic Forum on Women, Law and Development (APWLD) Depuis plusieurs années en Asie du Sud-Est, une impulsion a été donnée pour une meilleure intégration régionale en matière politique, économique et culturelle.L\u2019ONU-Femmes a saisi cette occasion pour encourager les processus régionaux d\u2019accumulation des connaissances, d\u2019accélération des échanges et de normalisation avec la CEDAW (Bazilli 2012, 19).Divers organisations, réseaux, ONG et forums ont aussi proité de cet élan pour travailler de manière extensive à l\u2019échelle régionale. Dans l\u2019idée d\u2019un efort collectif, un « CEDAW watch » a été orchestré par les RANs, destiné à former les organisations locales, à coordonner les initiatives régionales utilisant la Convention comme cadre légal et à surveiller sa mise en œuvre locale (Bazilli 2012, 20). Certains organes régionaux (ASEAN Intergovernmental Commission on Human Rights (AICHR), ASEAN Commission on the Promotion and Protection of the Rights of Women and Children (ACWC)) et internationaux (ONU) collaborent désormais avec ces RANs pour assurer la protection du droit des femmes.Cette solidarité régionale entre mouvements de femmes issus de l\u2019ASEAN a fait émerger des acteurs comme l\u2019Asia Paciic Forum on Women, Law and Development (APWLD), la « irst regional response to the challenges raised at the Nairobi Conference » (APWLD 2011).Cette organisation est née en 1987, à Manille, lors d\u2019une conférence réunissant avocats, militants et chercheurs en vue de discuter du rôle de la loi dans la protection de la condition féminine.Composé de 25 pays membres, l\u2019APWLD a pour ambition de créer des connections transfrontalières et de cultiver les ainités entre pays de la région (Alvarez 2000, 39). Son mandat est de faire pression à l\u2019échelle régionale et internationale pour s\u2019assurer du respect des engagements pris par les États, et d\u2019intégrer les questions de genre dans les forums régionaux et internationaux.Ces liens régionaux extensifs permettent aux législations locales d\u2019assurer la protection et l\u2019émancipation des femmes (Ramli 2016, 201).L\u2019APWLD souscrit au concept du droit des femmes développé durant la Décennie de l\u2019ONU.Fort d\u2019une documentation répertoriant les multiples violations du droit des femmes, il a pu faire pression sur les POSSIBLES Printemps 2019 325 États en les exhortant à appliquer rigoureusement le cadre juridique en la matière.Il a pu accumuler certaines des conditions nécessaires pour avoir une réelle inluence en Indonésie. Il a établi des alliances avec des leaders dont le parcours s\u2019apparente aux cosmopolites enracinés de Tarrow (2005).Kamala Chandrakirana, membre fondatrice du Komnas Perempuan, porte par exemple plusieurs chapeaux.Son rôle au sein de structures étatiques, de l\u2019ONU et de l\u2019AWPLD, en fait une actrice centrale de la défense transnationale et transrégionale du droit des femmes.Durant la période de tensions (2003 à 2009), elle a documenté les violations des droits des femmes sur l\u2019archipel.Le fait d\u2019avoir accès à des organes étatiques comme le Komnas Perempuan et à des leaders clés a permis à l\u2019AWPLD de faire pression sur l\u2019État sur les exactions commises (APWLD 2018).Conclusion L\u2019échelon régional est devenu un incontournable pour la promotion et l\u2019adoption locale des normes internationales du droit des femmes.On peut avancer que les RANs sont les intermédiaires qui manquaient pour résoudre l\u2019impasse du retour entre les phases de la spirale.Malgré le scepticisme ambiant sur l\u2019eicacité de nouvelles normes « made in ASEAN » (AIHCR, ACWC, Déclaration des droits de l\u2019Homme de l\u2019ASEAN) destinées à renforcer l\u2019internalisation de règles internationales, les diférents acteurs locaux en jeu semblent accorder leur coniance aux RANs. S\u2019engager auprès d\u2019acteurs régionaux pour faire pression sur l\u2019État paraît plus pertinent que de faire reposer l\u2019avancement du droit des femmes sur un cadre normatif international lointain.L\u2019existence d\u2019un « Southeast Asia Women\u2019s Caucus » de l\u2019ASEAN pilotant l\u2019implantation du CEDAW témoigne d\u2019ailleurs de ce « regional mood ».Il reste à savoir si une telle production normative régionale signiie automatiquement l\u2019acceptation des États membres à se soumettre à un mécanisme de surveillance et à des sanctions en cas de non-respect (Bazilli 2012, 20). Cette rélexion renforce l\u2019idée que l\u2019internalisation des normes reste un long chemin parsemé d\u2019écueils.Une simple appartenance régionale commune ne saurait résoudre les aléas de la spirale des normes internationales. Le déi pour l\u2019internalisation par l\u2019échelon régional sera de ne pas diluer les normes internationales 326 SECTION III Documents dans un nouvel appareil législatif.Les instruments régionaux doivent compléter et non concurrencer l\u2019échelon international.Malgré ces incertitudes, le régional permet de ralentir le tourbillon de la spirale et continue à donner un coup de pouce ain que les États violateurs joignent le geste à la parole.Biographie Darine Benkalha est candidate à la maîtrise en Afaires publiques et internationales de l\u2019Université de Montréal.Diplômée en droit international de l\u2019Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et en Études asiatiques de l\u2019Université de Montréal (CÉTASE), elle s\u2019intéresse notamment aux moyens par lesquels les gouvernements peuvent créer des dialogues plus inclusifs avec les communautés en quête d\u2019équité (femmes, minorités ethnoculturelles, handicaps visibles et invisibles, etc.) au Canada et en Asie.Références: Adams, Melinda et Kang Alice.2007.«Regional Advocacy Networks and the Protocol on the Rights of Women in Africa».Politics and Gender 3 : 451-474.Alvarez, Sonia E.2000.« Translating the Global Efects of Transnational Organizing on Local Feminist Discourses and Practices in Latin America».Meridians (1) : 29-67.APWLD.2011.Feminist Legal Theory and Practice.En ligne.https://www.hurights.or.jp/archives/asia-pacific/section1/11%20Asia%20Pacific%20 Forum%20on%20Women.pdf (page consultée le 20 juin 2018).APWLD.2018.Kamala Chandrakirana.En ligne.http://apwld.org/ apfeministforum/speaker-proiles/kamala-chandrakirana/ (page consultée le 12 juin 2018).Bazilli, Susan.2012.Assessment of NGO monitoring on CEDAW implementation in SE Asia.Rapport pour l\u2019ONU-Femmes.En ligne.http://iwrp.org/wp- content/uploads/2010/07/FINAL-REPORT-JULY-26-PDF.pdf (page consultée le 3 juin 2018).Bethoux, Camille.2012.La promotion des normes internationales de droits POSSIBLES Printemps 2019 327 humains.Le rôle de la fédération internationale des droits de l\u2019homme (FIDH).Paris : Édition des archives contemporaines.Blackburn, Susan.2010.« Feminism and The Women\u2019s Movement in the World\u2019s Largest Islamic Nation».Dans Roces, Mina et Louise Edwards, dir., Women\u2019s movements in Asia: feminism and transnational activism.Londres et New-York: Routledge, 21-33.Casal de Vela, Tesa et Mira Alexis P.Ofreneo.2015.Regional Advocacy Tool.Sexual and Reproductive Health and Rights Advocacy in Southeast Asia.Rapport DAWN.En ligne.http://www.safeabortionwomensright.org/wp- content/uploads/2016/06/20150828_RAT_SoutheastAsia.pdf (page consultée le 12 juin 2018).Desai, Manisha.2005.«Le transnationalisme : nouveau visage de la politique féministe depuis Beijing ».Revue internationale des sciences sociales (n°184) : 349-361.Femmes sous les lois musulmanes.2016.Komnas Perempuan (National Commission on Violence against Women).En ligne.http://www.wluml.org/ contact/wrrc/content/komnas-perempuan-national-commission-violence- against-women (page consulté le 2 juin 2018).Finnemore, Martha, et Kathryn Sikkink.1998.«International Norm Dynamics and Political Change».International Organization 52, no.4 : 887-917.Geske, Mary et Susan C.Bourque.2001.« Grassroots Organizations and Women\u2019s Human Rights : Meeting the Challenge of the Local-Global Link».Dans Marjorie Agosin, dir., Women, gender, and human rights : A global perspective.New Brunswick, NJ : Ruthers University Press, 246-263.Graham Davies, Sharyn.2005.« Les femmes et la politique en Indonésie : les dix années depuis Beijing », Revue internationale des sciences sociales 2005/2 (n° 184) : 249-261.Hernandez Paramo, Carolina.2013.«Les réseaux transnationaux de défense des droits de l\u2019homme en Colombie : autour de la socialisation de l\u2019Etat».Nuevo Mundo Mundos Nuevos.En ligne.http://journals.openedition.org/ nuevomundo/65565 (page consultée le 19 juin 2018).Hertel, Shareen.2006.Unexpected Power : Conlict and Change Among Transnational Activists.Ithaca : Cornell University Press.Keck, Margaret et Kathryn Sikkink.1998.Activists Beyond Borders.Ithaca : 328 SECTION III Documents Cornell University Press.Ramli, Rashila.2016.«Transnational Advocacy Networks: The examples of APWLD and NCWO.Comment on the Indian Case Study from a Malayan Perspective».Dans Schwarzer, Beatrix, Ursula Kammerer-Rutten, Alexandra Schleyer-Lindenmann et Yafang wang, dir., Transnational Social Work and Social Welfare.Challenges for the Social Work Profession.London et New- york: Routledge.Risse, Thomas, Stephen C.Ropp et Kathryn Sikkink.1999.«International Human Rights Norms and Domestic Change : Conclusion » dans Risse,Thomas, Stephen C.Ropp et Kathryn Sikkink dir., The power of principles : human rights norms and domestic political change.Cambridge: Cambridge University press, 234-278. 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