L'action nationale, 1 novembre 2019, Novembre
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C I X , n u m é r o s 9 - 1 0 \u2013 N o v e m b r e - D é c e m b r e 2 0 1 9 volume CIX numéros 9-10 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2019 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Novembre-Décembre 2019 Vol.CIX, nos 9-10 L\u2019Action Brexit et Catalogne Les voies inconnues Jean-Paul Jérôme.Les abstractions lyriques Du 5 octobre 2019 au 5 janvier 2020 Musée d\u2019art de Joliette Mot de la commissaire Constance Naubert-Riser Jean-Paul Jérôme est cosignataire en 1955 du premier Manifeste des Plasticiens avec Louis Belzile, Fernand Toupin et Rodolphe de Repentigny (Jauran).Les Plasticiens avaient fait une entrée remarquée sur la scène artistique montréalaise en se dissociant nettement des Automatistes, toujours prédominants.Les Plasticiens préconisent une peinture non figurative aux formes planes agencées de manière décentrée dans l\u2019espace du tableau : une apologie de la rigueur qui favorise l\u2019autonomie des moyens picturaux.Produites entre 1969 et 1970 et jamais exposées durant sa longue carrière, les encres sur papier de Jean-Paul Jérôme apparaissent aujourd\u2019hui comme une sorte de parenthèse dans une production essentiellement consacrée à l\u2019abstraction géométrique.Marqué par la peinture française des années 1950 lors d\u2019un séjour à Paris de 1956 à 1958, Jérôme poursuit son exploration des nombreuses possibilités offertes par la peinture abstraite.Durant les années 1960, il entreprend un véritable dialogue avec l\u2019œuvre plus gestuelle de Hans Hartung, puis explore de manière personnelle les ressources de l\u2019art optique, nouvelle tendance internationale.Dans le contexte de son évolution, la production soudaine de ces encres en 1969 constitue donc une rupture, un saut dans l\u2019inconnu.Dans un premier temps, de petits carnets de dessin lui servent à se faire la main.Quelques coups de pinceau rythmés animent l\u2019espace de chacune des pages.Jérôme adopte un nouveau médium plus fluide : l\u2019encre de Chine Palen\u2019s, qui se vend maintenant en flacons de différentes couleurs, vives et très lumineuses.Son rapport à l\u2019espace de l\u2019œuvre se transforme alors radicalement.Séduit par la texture du papier japon, il pose les feuilles sur le sol de son atelier.Muni d\u2019un pinceau large et d\u2019un manche à rallonge, l\u2019artiste travaille debout, ce qui lui permet d\u2019augmenter l\u2019amplitude du geste et la largeur des traces enchevêtrées.Des gouttes de couleurs sans doute projetées au hasard rappellent la technique du « dripping » mise au point par Jackson Pollock en 1947 pour exprimer son ardeur de peindre, une ferveur que l\u2019on retrouve dans la personnalité forte et singulière de Jérôme.https://www.museejoliette.org/ 450 756-0311 145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil, Joliette (Québec) J6E 4T4 Jean-Paul Jérôme Sans titre, 1970, encre sur papier japon, 101,6 x 66 cm.Collection Robert Jérôme 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action revues ™ culturelles québécoises ARTS VISUELS CIEL VARIABLE - ESPACE - ESSE - INTER -[LE SABORD - PLANCHES - } CINEMA 24 IMAGES - CINÉ-BULLES - CINÉMAS - SÉQUENCES CRÉATION LITTÉRAI LES ECRITS - MEBIUS - XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ À E DES ARTS - ZONE OCCUPÉE E ENTREVOUS - ESTUAIRE - EXIT ORD !- L'ACTION NATIONALE Si RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-ALY.DIAMANTS - CONTINUITÉ HISTOIRE QUÉBEC - MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE LETTRES QUÉBÉCOISES - LURELU - NUIT BLANCHE - SPIRALE THÉÂTRE ET MUSIQUE CIRCUIT - JEU REVUE DE THÉÂTRE - LES CAHIERS DE LA SORM THÉORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN ÉTUDES LITTÉRAIRES - INTERMÉDIALITÉS - TANGENCE - VOIX ET IMAGES e x # 4 ] ' _ .« wr.\" 1, as «14 ES ' ,Ç \u2018 \u2014\u2014 i, Soars du dnveloppem des périotiques IC a à 7 t cullurets nue.cos bY Éditorial Le Canada tel qu\u2019en lui-même - Robert Laplante 4 Prix Rosaire-Morin 2019 Michel Sarra-Bournet 10 Articles Aux sources familiales de la censure - Stéphane Kelly 13 Trois voix pour l\u2019indépendance de la Catalogne : Laura Borràs, Elisenda Peluzie et Artur Mas - Denis Monière 24 À quand une campagne électorale avec l\u2019indépendance ?- Gilbert Paquette 41 Un pays qui n\u2019a pas de frontière n\u2019est pas un pays - Jean Chartier 51 Disparaître ?Demain à l\u2019échelle de l\u2019histoire - Jacques Houle 58 La révolte des Gilets jaunes en France - Jacques C.Martin 64 Éloge de Norbert - Michel Rioux 75 Les commissions scolaires, la démocratie locale au Québec et les astreintes du gouvernement impérial canadien - Marc Chevrier 79 Quelle place pour les langues officielles ?- François-Olivier Dorais 108 Dossier BREXIT ET FRONTIÈRES Le Brexit à la croisée des chemins \u2013 ou de la lucidité stratégique de Boris Johnson - X.Hubert Rioux 124 Le Brexit en Irlande du Nord - Anne Mandeville 140 Prix André-Laurendeau 2018 159 Lectures Recensions Roger Barette 174 De Gaulle.Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec Pierre Duchesne 177 Guy Rocher, Tome I (1924-1963), Voir \u2013 Juger \u2013 Agir Jean-Yves Duthel 182 Bernard Landry, l\u2019héritage d\u2019un patriote Luc Lépine 188 Léo Major.Un héros résilient : l\u2019homme qui libéra une ville à lui seul Note critique Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri 191 Barbarossa 1941.La guerre absolue Livres reçus 207 Index des auteurs 2019 211 Sommaire 4 Éditorial Robert Laplante Le Canada tel qu\u2019en lui-même Preuve s\u2019il en est que le machin artificiel qui s\u2019appelle Canada ne sera jamais qu\u2019une éternelle figure de résignation pour le Québec de l\u2019impuissance, la chorale des chroniqueurs qui n\u2019ont cessé de s\u2019épancher sur les résultats de la dernière élection n\u2019en finit plus de se montrer perplexe devant la montée du Bloc québécois.Que faire ?Que dire de cet encombrant constat de la résurgence du nationalisme ?Le bavardage est abondant et la pensée oblique fleurit.Penser le Québec dans ce qui lui arrive au Canada comme si là se trouvait son destin, c\u2019est le comble de la résignation.Pour qui s\u2019efforce de penser dans l\u2019Histoire, ces mouvements de flux et reflux des signes de notre existence qui, de temps à autre, font l\u2019agitation politicienne ne portent en eux- mêmes que l\u2019ombre de ce qui se joue dans notre minorisa- tion.Le statut d\u2019un peuple s\u2019érode plus vite que sa condition.Notre enfermement dans le Canada est consommé.Depuis 1982, le verrou juridique est soudé.La carte électorale canadian a fait le reste.La politique d\u2019immigration en accentuera tous les effets : le poids relatif du Québec est dans la balance.Depuis 1995, il s\u2019en est rajouté un autre verrou, de l\u2019intérieur de la maison Québec celui-là.Une élite de collaboration, une bourgeoisie comprador pilotée par les Charest, Couillard et autres figures de l\u2019engeance libérale a pris la tête 5 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 d\u2019une colonne d\u2019inconditionnels du Canada.Ils ont entrepris de se faire les instruments du sabotage de la cohésion nationale, complices d\u2019un usage délibéré de l\u2019immigration pour construire une minorité de blocage tout en se faisant les radoteurs d\u2019un multiculturalisme visant à détruire la référence nationale.Cela aura donné quinze ans de régression nationale, de démantèlement et de détournement des institutions.Un gâchis à tous égards : dans le système de santé, dans le développement régional, dans la politique de l\u2019énergie, dans la distillation de la médiocrité partout où il était possible de placer des pions libéraux, le plus souvent incompétents, mais toujours serviles.Le Québec n\u2019a pas fini de se dépêtrer dans cette glu nauséabonde.La régression libérale en tant que reniement de la nation n\u2019a évidemment pas tout arasé.La minorisation est un processus lent et souvent sournois.Le vote CAQ a été un vote de résistance.Un ras-le-bol devant un projet de dissolution de la nation si ouvertement méprisant.Il est collectivement très difficile de renoncer ouvertement à soi- même.Quand elle n\u2019est pas imposée par les armes, mais par les institutions et les rapports politiques, la minorisation ne se laisse pas facilement présenter à visage découvert.Ceux qui s\u2019en font les promoteurs conscients cherchent toujours à l\u2019enrober dans des justificatifs cosmétiques.Les autres, ceux-là qui y consentent par indolence ou résignation se contentent de s\u2019efforcer de croire aux sornettes que les premiers leur servent.Il arrive aussi que la résignation devienne également difficile à porter.Alors monte un étrange discours en apparence revendicateur, mais qui, au fond, ne réclame rien de plus que les honneurs de la guerre.Il y a beaucoup de cela dans la montée de l\u2019autonomisme, dans le nationalisme dit pragmatique qui demande moins parce qu\u2019il avoue ne pas pouvoir 6 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 espérer plus.Ce nationalisme-là n\u2019est ni une résurgence énigmatique ni un signe de renouveau.C\u2019est le mouvement pendulaire, une oscillation provoquée par les brusques chocs de l\u2019érosion de la condition nationale.La régression minoritaire n\u2019est pas un processus linéaire, elle procède par à-coups, et il arrive qu\u2019un parti et des événements servent de crans d\u2019arrêt.Toujours temporaires, néanmoins.L\u2019élection de l\u2019automne 2019 aura d\u2019abord été cela : une réaction de résistance, un effort pour habiter une définition de la situation qui soit ouvertement en tension avec ce qui se passe réellement dans la marginalisation du Québec.Un Québec fracturé par les résultats démographiques des manœuvres de convergence canadocollabo, un parti qui incarne à la fois le front du refus et la demande d\u2019accommodement.Et des partis fédéraux qui n\u2019en ont cure.Et les canadocollabos qui ne négligeront rien pour minimiser pertes et reculs.Car c\u2019est là leur fonction dans cette inexorable mécanique.Rien ne sera consenti au Québec de ce qu\u2019il réclame pour lui-même.Car son rôle dans le Canada est de servir de matériau dans la construction de la politique des autres.Ce qu\u2019il gagnera, si tant est qu\u2019il gagne quoi que ce soit, il ne le devra qu\u2019à ce que les autres feront de lui, de ce qu\u2019ils lui offriront comme demi-mesure et qu\u2019on lui présentera comme un compromis pragmatique et raisonnable.Cela n\u2019aura rien de nouveau.Le Canada a toujours géré le Québec de cette manière.Ce qui se faisait jadis de l\u2019intérieur des grands partis se fera dans un espace externe possiblement créé par le Bloc québécois.Mais déjà les signaux sont clairs et nets : les demandes du gouvernement Legault sont d\u2019avance condamnées et rejetées.La politique des lamentations est sans doute celle qui est la plus prévisible, celle qui 7 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 occupera une large part des discours nationalistes.Et ce sera normal.Et ce sera stérile.Car le Canada a depuis longtemps décidé de ne pas accorder les honneurs de la guerre à ceux- là qui pensent pouvoir négocier le post-indépendantisme, l\u2019autonomisme renouvelé ou on ne sait trop quel nouvel alibi.La montée du nationalisme n\u2019effraiera pas l\u2019État canadian puisque les politiciens et une large part de la population sont persuadés que les Québécois, que les nationalistes québécois \u2013 et à plus forte raison les souverainistes \u2013 ne sont que des bluffeurs inconséquents.Il faut se garder de l\u2019enthousiasme candide.La montée du Bloc est sans doute réconfortante, mais elle ne signifie rien d\u2019autre que la persistance d\u2019une résistance à l\u2019érosion de la nation.Un peuple ne se dissout pas en une génération.Le processus est long et l\u2019État canadian est équipé pour l\u2019accompagner.Les plus clairvoyants de ses politiciens savent d\u2019ores et déjà qu\u2019il n\u2019y a rien là que de normal dans la résurgence occasionnelle d\u2019un parti qui canalise la frustration des couches sociales qui regimbent devant le spectacle et l\u2019expérience de leur condition effective.Le mouvement national est désormais confronté à une vérité qu\u2019il n\u2019a pas voulu voir depuis trop longtemps : le nationalisme n\u2019est peut-être pas complètement inoffensif, mais il ne permet pas de constituer une force de riposte.S\u2019il est utile pour les premiers moments de la mobilisation il s\u2019épuise vite devant sa propre inefficacité relative.Il ne permet que des victoires bancales, des demi-victoires dont le crédit revient d\u2019abord aux partis canadian qui peuvent espérer les instrumentaliser.Or, chaque demi-mesure ne fait que ralentir l\u2019inéluctable processus de minorisation, jamais elle n\u2019en inverse le mouvement.Qu\u2019il fasse plus ou moins bien fonctionner le parlement et le régime, cela importe peu, en définitive, car le mouvement de fond auquel il obéit n\u2019est pas 8 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 d\u2019abord celui de la politique fonctionnelle, mais bien celui qui condamne le Québec à peser de moins en moins dans un Canada qui se fait sans lui avec des objectifs démographiques et son régime pétrifié « pour mille ans ».Le défi du mouvement national n\u2019est pas tant dans la conjoncture électorale qui vient de s\u2019ouvrir que dans celui de se repenser dans le Canada tel qu\u2019en lui-même.Le nationalisme n\u2019y suffira pas.Car sans définir un seuil de rupture, sans poser les limites du minimum vital, aucune de ses propositions politiques ne le conduira ailleurs que là où le Canada le conduit inexorablement.Il faudra au Québec tout entier trouver les moyens de briser un étau qui ne cessera de se resserrer et de réduire ses marges de manœuvre.Tout dans son existence se tisse désormais dans un réseau de contraintes qui se répondent les unes aux autres.Il n\u2019est même plus possible de se replier sur les positions éprouvées de la survivance.Les réalités contemporaines de la culture et de l\u2019économie dans les États modernes lient la sphère identitaire dans un inextricable réseau de déterminations.L\u2019économie de la culture définit désormais son rôle dans la construction de l\u2019identité : le Canada, qui s\u2019accommode fort aisément de la culture de masse américaine et qui n\u2019a cure de se construire un espace numérique propre, condamne à la folklorisa- tion les productions culturelles québécoises et, du coup, sape d\u2019ores et déjà le potentiel des œuvres et des artistes à construire un espace symbolique fondateur de l\u2019expérience québécoise authentique.Il faut éviter le piège inhérent à la politique de la survivance qui peut fort bien s\u2019accommoder de la critique du régime.La dénonciation qui reste sans conséquence, paradoxalement, sert au mieux le régime qu\u2019elle critique.Pour qu\u2019elle 9 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 soit féconde, elle doit s\u2019accompagner de la désignation des moyens de construire un seuil de rupture et d\u2019en faire un motif et un moyen de mobilisation.Le nationalisme peut-il servir de matériau pour construire l\u2019indépendance ?Rien n\u2019est moins sûr tant le processus de normalisation du Québec considéré comme résidu historique est puissant et sournois.C\u2019est par sa capacité à assortir cette critique de propositions concrètes qui révèleront et feront valoir l\u2019intérêt national que le nationalisme qui pointe pourra avoir une quelconque portée émancipatrice.Ce n\u2019est pas impossible : il arrive que les métamorphoses fassent d\u2019une chrysalide un magnifique papillon.Et cela se passe quand elle quitte les attributs de la chenille pour s\u2019affranchir de son cocon.q Prix Rosaire-Morin 2019 Michel Sarra-Bournet présentation par Christian Gagnon, président de la Ligue d\u2019action nationale Chers amis, Je ne suis président de la Ligue d\u2019action nationale que depuis quelques mois, et puisque c\u2019est la première fois que je m\u2019adresse à vous à ce titre et avant de passer au Prix Rosaire-Morin, j\u2019aimerais d\u2019abord vous dire quelques mots sur un homme à qui nous devons beaucoup.Denis Monière, qui n\u2019a pu être des nôtres ce soir puisqu\u2019il est actuellement en Europe, aura présidé la Ligue au cours des 11 dernières années.Politologue de renom ayant publié pas moins d\u2019une cinquantaine d\u2019ouvrages, indépendantiste infatigable, il est une inspiration pour tous et toutes à la Ligue et bien au-delà.En votre nom, je veux donc lui dire : merci, Denis, et continuons ensemble le combat ! Le temps est maintenant venu de remettre notre Prix Rosaire-Morin de L\u2019Action nationale.Je rappelle que Rosaire Morin était un ancien directeur de L\u2019Action nationale ayant joué un très grand rôle dans l\u2019histoire du nationalisme québécois tout au long du XXe siècle.L\u2019objectif du prix Rosaire-Morin est donc de reconnaitre l\u2019ensemble de l\u2019œuvre d\u2019une militante ou d\u2019un militant indépendantiste qui, par ses écrits et son action, a contribué de façon significative au développement de la conscience nationale.Cette année, les délibérations du comité des candidatures ont été brèves.Un nom a rapidement fait l\u2019unanimité : celui de Michel Sarra-Bournet.Après de brillantes études en histoire et en science politique, Michel n\u2019a pas tardé à devenir auteur.On ne compte plus les ouvrages qu\u2019il a écrits, co-écrits ou dirigés.Il a aussi été enseignant à l\u2019Université de Montréal et à l\u2019UQAM.Mais c\u2019est sa connaissance aiguë du Québec et l\u2019acuité de sa pensée indépendantiste qui en ont fait un précieux et incontournable conseiller politique, auprès de Lucien Bouchard de façon formelle, mais aussi de pratiquement tous les chefs du Parti québécois et du Bloc québécois.Personnellement, c\u2019est lorsqu\u2019il a été candidat du Bloc québécois dans Outremont en 1997 que je l\u2019ai connu, ayant eu la chance d\u2019être son responsable des communications durant cette campagne.Très rigoureux, débordant d\u2019énergie, chaleureux, drôle et toujours en pleine possession de ses moyens, Michel m\u2019impressionnait déjà il y a 20 ans.Depuis, il a toujours multiplié les conférences, colloques, livres, séminaires, articles et recherches.Le 1er février dernier, à seulement 58 ans, Michel a perdu sa bataille contre le cancer.Michel n\u2019est plus, mais son œuvre n\u2019est pas disparue.Ce soir, nous avons la chance de compter parmi nous sa sœur, Mireille Sarra-Bournet, sa belle-fille, Camille Brennan Jacot, ainsi que Lyne Gagnon, mère de ses 3 enfants, eux aussi présents avec nous.J\u2019invite donc ses fils François et Renaud ainsi que sa fille Catherine à me rejoindre sur scène afin de recevoir à titre posthume au nom de leur père, Michel Sarra-Bournet, le Prix Rosaire-Morin 2019 de L\u2019Action nationale.La famille de Michel Sarra-Bournet a reçu avec beaucoup de fierté le prix Rosaire-Morin pour l\u2019ensemble de son œuvre à titre posthume à l\u2019occasion du souper-conférence 2019 au Lion d\u2019Or le 25 octobre.Elle est entourée ici du président de la Ligue d\u2019action nationale, Christian Gagnon, et de Sylvie Legault ; Catherine Sarra-Bournet, François, Sarra-Bournet, Renaud Sarra-Bournet, Camille Brennan Jacquot, Lyne Gagnon et Mireille Sarra-Bournet. Commanditaire du souper-conférence 2019 de L\u2019Action nationale 13 Articles Stéphane Kelly* Aux sources familiales de la censure** Depuis quelques années, un mouvement de censure gagne du terrain aux États-Unis, au Canada et en Europe.Si nous voulons défendre la liberté d\u2019expression, ou la rétablir, il faut comprendre que ce mouvement trouve principalement sa source dans la philosophie éducative qui prévaut désormais dans la famille et à l\u2019école.On peut certes dégager d\u2019autres facteurs qui expliquent la montée de la censure, mais je vais m\u2019attarder ici à notre conception de l\u2019éducation1.Je pense qu\u2019il est de première nécessité de privilégier désormais une philosophie éducative qui valorise la franchise et le courage.C\u2019est connu, le foyer de ce mouvement préconisant la censure se trouve sur les campus universitaires, en particulier dans les facultés de sciences humaines, de philosophie et 1 Le livre incontournable sur cette question a été écrit par Greg Lukianoff and Jonathan Haidt, The Coddling of the American Mind.How Good Intentions and Bas Ideas are Setting Up a Generation for Failure, New York, Penguin Books, 2018. Les auteurs dégagent six facteurs pour expliquer la montée de la censure sur les campus américains : 1) la polarisation politique excessive ; 2) la montée de l\u2019anxiété et la dépression chez les jeunes ; 3) le style parental paranoïaque ; 4) le déclin du jeu libre dans la période de l\u2019enfance ; 5) la bureaucratie sécuritaire ; 6) la quête de justice.* Professeur de sociologie au Cégep de Saint-Jérôme ** Version remaniée de la communication présentée au Colloque de l\u2019Institut de recherche sur le Québec « L\u2019identité après la laïcité » le 2 novembre 2019. L\u2019auteur tient à remercier Mélissa Anctil pour la traduction de certaines citations. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 de littérature.Ces censeurs, qu\u2019ils soient professeurs, étudiants, militants, administrateurs s\u2019opposent à l\u2019enseignement de certains textes, à la publication de certains points de vue, à l\u2019embauche de certains chercheurs, ou même à la tenue de certaines conférences.Ces appels à la censure prétendent non seulement que certaines idées sont dangereuses pour la société, mais, aussi, que leur diffusion pourrait faire un tort irréparable aux individus appartenant à des groupes qui ont été historiquement opprimés.Ces idées dangereuses seraient en soi des formes de violence, des agressions qui hypothèquent la capacité des « victimes » à recevoir le respect et à obtenir une place dans l\u2019ordre social.Tous ces appels à une forme ou une autre de censure n\u2019auraient jamais remporté de succès si une certaine philosophie de l\u2019éducation n\u2019avait établi sa domination, dans les dernières années, à l\u2019école comme dans la famille.Cette philosophie, c\u2019est le mouvement valorisant l\u2019estime de soi.À partir des années 1980, cette dernière a pénétré une large partie des institutions vouées à la socialisation et à la transmission : la famille, l\u2019école, les associations culturelles, les médias, etc2.Cette philosophie est fondée sur l\u2019idée que la réussite de l\u2019individu dépend du fait d\u2019avoir développé une bonne estime de soi.Celui qui en est pourvu augmente ses chances de connaître une bonne réussite scolaire et professionnelle.Dans cette littérature qui étend sans cesse son empire, l\u2019estime de soi acquiert le pouvoir d\u2019une baguette magique.Elle permet d\u2019échapper à plusieurs maux sociaux : l\u2019alcoolisme, l\u2019obésité, la violence, la dépression, le suicide ; et, plus largement, elle émancipe l\u2019individu, lui permettant de développer son potentiel.2 On trouve une critique convaincante de ce mouvement dans Roy F.Baumeister et John Tierney, Le pouvoir de la volonté, Paris, Éditions Markus Haller, 2014. 15 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Si à l\u2019origine le mouvement valorisant l\u2019estime de soi ne visait pas à restreindre la liberté d\u2019expression, son triomphe a provoqué des effets collatéraux.Cette notion est devenue avec le temps l\u2019arme de choix des censeurs lorsqu\u2019ils cherchent à faire taire les individus qui tiennent des discours prétendument offensants.En général, ces censeurs cherchent à protéger les victimes de tout acabit de l\u2019oppression blanche, de la domination patriarcale ou encore de l\u2019intolérante norme hétérosexuelle ; mais les questions justifiant la censure ne se limitent pas à celles-ci ; elles se multiplient hélas ! à grande vitesse au fur et à mesure que l\u2019évangile de l\u2019estime de soi gagne du terrain3.L\u2019argument que je veux défendre dans ce texte est simple.La théorie diversitaire, et plus largement les disciples du mouvement de l\u2019estime de soi, ont tout faux sur les voies qui mènent à l\u2019émancipation personnelle, notamment à la réussite économique et professionnelle.Laissez-moi ouvrir une parenthèse, faire un bref détour du côté des travaux en mobilité sociale, pour vous parler brièvement d\u2019une étude brillante qui démolit quelques mythes à ce sujet.Les trois conditions de la réussite Cet essai, publié en 2014, s\u2019intitule The Triple Package.Les auteurs se nomment Amy Chua et Jed Rubenfeld4.Ceux-ci ont cherché une réponse à une question très simple : quels groupes culturels réussissent le mieux aux États-Unis ?La réponse semble aller de soi tellement nous sommes endoc- 3 Sur la progression de cet empire du politiquement correct, et ses effets sur la démocratie contemporaine, lire Mathieu Bock-Côté L\u2019empire du politiquement correct, Paris, Cerf, 2019.4 Amy Chua et Jed Rubenfeld, The Triple Package.What Really Determines Success, New York, Bloomsbury, 2014. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 trinés par les partisans de la théorie diversitaire.Après une revue de littérature détaillée des travaux sur la mobilité sociale, Chua et Rubenfeld ont identifié huit groupes culturels qui se démarquent par leur excellence (scolaire et professionnelle) aux États-Unis : les Libanais, les Iraniens, les Indiens (d\u2019Asie), les Cubains, les Juifs, les Nigériens, les Mormons, les Chinois.Cette liste étonne.Les discours des médias nous ont habitué à penser que les groupes culturels d\u2019ascendance blanche et européenne dominent encore la hiérarchie sociale américaine.Ce palmarès des groupes culturels qui accaparent les meilleures places dans l\u2019échelle sociale étonne pour deux raisons.D\u2019abord, les Wasp (White Anglo-Saxon Protestants) y sont absents (à l\u2019exception du groupe des Mormons) ; ensuite, plusieurs minorités visibles se démarquent par leur excellence.Comment expliquer cela ?La thèse des auteurs est ingénieuse.Certains groupes culturels, immigrés depuis une ou deux générations, bénéficient d\u2019un certain avantage tant qu\u2019ils ne sont pas complètement assimilés à l\u2019american way of life.Pour cette raison, selon les auteurs, la place des Juifs américains dans ce palmarès est menacée.De plus en plus assimilés, ceux-ci ne figureront bientôt plus dans ce palmarès.Ces huit groupes culturels qui possèdent des performances scolaires, professionnelles et économiques hors de l\u2019ordinaire auraient réussi une synthèse singulière et paradoxale de trois caractéristiques : 1) ils possèdent, culturellement, un sentiment d\u2019unicité, parfois de supériorité ; 2) ils ressentent en revanche un vif sentiment d\u2019insécurité quand à leur place dans l\u2019échelle sociale américaine ; 3) ils exercent une maîtrise de soi extraordinaire ; c\u2019est-à-dire, qu\u2019ils ont une puissante capacité à faire des sacrifices pour se dépasser. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le sentiment d\u2019unicité tient au fait que ces groupes sont, pour la plupart, les descendants d\u2019une civilisation prestigieuse, ou d\u2019un peuple qui a réalisé des exploits remarquables ou qui se croît investi d\u2019un rôle messianique dans l\u2019histoire ; l\u2019ascension sociale de ces groupes, aux États-Unis, a été précédée par une période d\u2019humiliation et de difficultés, période qui a vu naître une intime conviction de ne pas avoir la place méritée dans l\u2019ordre social ; sur le plan familial, une forte discipline a été imposée par les parents pour résoudre cette équation ; par conséquent, leurs enfants sont soumis à une forte pression pour réussir et être à la hauteur, par gratitude à l\u2019égard des sacrifices faits par les parents et les grands-parents5.Cette étrange combinaison de trois facteurs stimule les membres de ces groupes culturels pendant deux ou trois générations, avant qu\u2019ils ne deviennent pleinement américanisés, acquis au slogan « have fun ».Chua et Rubenfeld insistent sur le décalage entre la culture américaine et la culture de ces huit groupes : La culture américaine en réalité va complètement à contre- courant du style parental traditionnel axé sur la discipline et autres éléments de contrôle des impulsions qui distinguent les groupes à succès.Ce qui encore une fois met en lumière le fait que les groupes les plus prospères aux États-Unis sont souvent des exclus culturels.La réussite aux États-Unis de ces groupes passe plus souvent par la résistance à la culture américaine dominante.Ainsi, sur le principe du contrôle des impulsions les groupes qui prospèrent aux États-Unis résistent farouchement à la mentalité américaine ambiante.En effet, le message : nous sommes tous égaux ; sentez-vous bien dans votre peau ; vivez dans le moment présent est diamétralement opposé à celui véhiculé au sein des groupes marqués par le succès : tu peux accomplir de grandes choses parce tu es issu de notre groupe ; mais toi seul, tu ne suffis pas, tu dois donc te contrôler, résister à la tentation et faire tes preuves (p.143-144).Trad.M.A.5 Dans les pages consacrées à l\u2019extraordinaire réussite des Juifs américains, après la Seconde Guerre mondiale, Chua et Rubenfeld soulignent l\u2019archétype de la mère juive qui ne se montrait jamais satisfaite des réalisations de ses enfants. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 On devine maintenant pourquoi je viens d\u2019opérer ce bref détour dans le champ de la mobilité sociale américaine.Cette étude de Chua et Rubenfeld démolit avec éclat plusieurs idées chères à l\u2019école diversitaire : le privilège blanc ; le « racisme inconscient » de la majorité qui brimerait les minorités visibles ; l\u2019importance de l\u2019estime de soi pour se réaliser dans sa carrière professionnelle comme dans sa vie personnelle.Ce dernier point est crucial.Cette étude met en évidence le fait que les parents de ces groupes culturels, loin de cultiver l\u2019estime de soi de leur progéniture, exercent une forte pression.Comme on le sait, la culture américaine, lourdement influencé par la psycho-pop, déconseille aux parents cette façon de faire, jugée trop punitive, pour « ne pas traumatiser l\u2019enfant ».La philosophie éducative dominante intime plutôt aux parents d\u2019être amis avec leur enfant, et de les laisser vivre dans le présent.Verticalité et caractère À l\u2019inverse, face au manque d\u2019effort, face à l\u2019immaturité, les parents appartenant à ces huit groupes culturels refusent la complaisance.Ils privilégient la rigueur, en étant francs, quitte à bousculer l\u2019enfant dans ses petites certitudes, notamment le fait qu\u2019il est le centre du monde et que la vie qui l\u2019attend va être facile.Pour se convaincre de cet argument, on peut penser à ces nombreux athlètes canadiens et québécois d\u2019origine immigrante qui ont atteint récemment des sommets, au tennis, à la boxe, ou dans d\u2019autres disciplines sportives.Les parents et les entraîneurs de ces athlètes ont mille fois plutôt qu\u2019une envoyé le message suivant : « tu peux faire mieux6 ».6 Dans un entretien accordé à Télé-Québec, Denys Arcand a déjà raconté l\u2019anecdote suivante.Après être revenu de l\u2019école fier de son résultat dans un examen, un 95 %, sa mère lui dit : « juste 95 % ?Tu peux faire mieux ». 19 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 L\u2019estime de soi, on l\u2019aura compris, loin de pousser tout le monde vers le haut, prépare une société fondée sur la médiocrité ; une société où on discerne un diplôme à la fin de la maternelle, ou qui donne des trophées à tous les enfants à la fin d\u2019un tournoi sportif ; une société qui oblige ses professeurs à s\u2019incliner devant l\u2019enfant-roi qui rouspète après avoir reçu un 60 % pour sa copie bâclée.Une société qui refuse de mettre la barre haute pour ne pas heurter les émotions de ses membres.Dans son livre « I Find That Offensive! », portant sur la situation de la liberté d\u2019expression en Angleterre, Claire Fox souligne la démission des adultes.Nous \u2013 les adultes \u2013 avons terrorisé les jeunes en dramatisant une liste infinie de peurs existentielles, nous les avons rendus hyper-anxieux par rapport à leur corps et à l\u2019abus perpétré par des adultes et leurs pairs, nous avons associé paroles injurieuses à violence physique, médicalisé les bouleversements parfaitement normaux qui marquent la croissance, et instauré une croyance viscérale selon laquelle ils doivent être protégés pour être en sécurité.En même temps, nous leur avons évité toute forme de critique, jusqu\u2019à suspendre notre propre sens critique pour dorloter leur égo, nous avons accordé une importance démesurée à la voix des étudiants (au détriment de notre autorité d\u2019adultes) et adapté l\u2019enseignement à leurs désirs et intérêts7.Le cerveau, pour se développer, doit être confronté à de l\u2019adversité.S\u2019il n\u2019est jamais bousculé, il reste paresseux.Ce constat me rappelle mes années à la polyvalente, à la fin des années » 70.Certains professeurs, des baby boomers, étaient cassants, durs, baveux.Ils s\u2019amusaient à nous dérouter, à nous déstabiliser.Cette verticalité assumée était fertile.7 Claire Fox, « I Find That Offensive! », Londres, Biteback Publishing, 2016, p. 143-144. 20 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Elle nous construisait, nous les X.Comme individu, on se construit dans le conflit, dans l\u2019opposition, dans l\u2019adversité\u2026 Grâce à un parent exigeant, un maître intraitable, ou parfois un entraineur sportif ambitieux qui veut nous pousser au bout de notre potentiel, quitte à égratigner.Elles nous ont traumatisé ces figures d\u2019autorité ?Non, elles nous ont endurcis.Elles questionnaient nos certitudes d\u2019adolescents suffisants qui croient tout savoir.En nous poussant dans nos derniers retranchements, elles forgeaient notre caractère.Enseigner aux jeunes enfants que les échecs, les insultes, les expériences difficiles vont produire des torts irréparables est une erreur.Les être humains ont besoin de défis (physiques et mentaux) et de stresseurs, à défaut de quoi ils s\u2019affaiblissent et s\u2019amollissent.Par exemple, les muscles et les articulations ont besoin de stresseurs pour se développer convenablement, trop de repos les menant à l\u2019atrophie.Dans son livre Antifragile, Nassim Nicholas Taleb explique comment les systèmes politiques et économiques survivent aux inévitables « cygnes noirs » de la vie, et, comment les systèmes immunitaires se renforcent en réaction à ceux-ci8.Pour faire comprendre son point de vue, Taleb soutient qu\u2019il existe dans la réalité trois catégories de choses.Premièrement, certaines choses sont fragiles, par exemple, la vaissellerie chinoise.Ces choses fragiles brisent facilement et ne peuvent pas guérir elles-mêmes.Par consé- 8 Nassim Nicholas Taleb, L\u2019antifragile : les bienfaits du désordre, Paris, Belles lettres, 2013.Taleb est l\u2019auteur de ce fameux essai Black Swan, qui enseigne que les prévisionnistes en économie se trompent pratiquement tout le temps.La vie, selon l\u2019auteur, est toujours ponctuée d\u2019incidents imprévisibles ; des cygnes noirs se manifestent alors qu\u2019on est conditionné à plutôt anticiper des cygnes blancs.Par conséquent, le mieux qu\u2019on puisse faire face aux risques inhérents à la vie est d\u2019apprendre à leur faire face avec du caractère et de la détermination. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 quent, il faut les manipuler avec prudence.Deuxièmement, certaines choses sont résilientes, comme des tasses en plastique qu\u2019on utilise avec les jeunes enfants.Celles-ci peuvent en effet résister à de nombreux chocs, même si elles ne bénéficient pas de ceux-ci.Troisièmement, certaines choses sont « antifragiles ».Plusieurs systèmes dans notre vie politique et économique sont comme des systèmes immunitaires : ils ont besoin de stresseurs et de défis pour apprendre, évoluer, s\u2019adapter et croître.Si rien ne les défie ou ne les contrarie, ces systèmes « antifragiles » deviennent rigides, faibles, inefficaces.Selon Taleb, les enfants, les os, les muscles appartiennent au monde des choses antifragiles.Apprendre aux enfants et aux adolescents à faire face à l\u2019adversité, c\u2019est leur apprendre à argumenter, à répondre coup pour coup aux insultes, à être plus intelligents que leur contradicteurs.Les lieux par excellence où ces qualités civiques se développent sont les groupes primaires.Cette notion, des groupes primaires, est l\u2019une des plus vieilles en sociologie.C\u2019est un disciple de Tocqueville, Charles H.Cooley, qui l\u2019introduisit dans le vocabulaire de la sociologie9.Les groupes primaires sont ces lieux où l\u2019enfant se socialise et apprend à discuter, argumenter, négocier, et, surtout, comprendre que le monde n\u2019est pas divisé de façon manichéenne entre le blanc et le noir, ou entre les bourreaux et les victimes.Ces groupes primaires sont la famille, le voisinage, le terrain de jeu, l\u2019école primaire.Or, tout indique que l\u2019expérience de vie dans ces groupes se soit appauvrie depuis une génération.Parmi les six facteurs ayant joué un rôle dans la montée de la censure, selon l\u2019étude Greg Lukianoff et Jonathan Haidt citée plus haut, deux ont trait à 9 Charles H.Cooley, Social Organization (1909), New York, Schocken Books,1962. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ce problème10.La philosophie du mouvement de l\u2019estime de soi favorise un style parental qui cherche à éviter à l\u2019enfant différentes expériences formatrices (être contrarié, être frustré, vivre de l\u2019inconfort).En laissant de moins en moins les enfants s\u2019adonner au jeu libre (avec ses plaisirs, mais aussi ses risques), les parents cherchent à tout prix à les placer en sécurité.Les plus fragiles de cette génération, qui sont aussi parmi les plus favorisés économiquement, sont aujourd\u2019hui incapables de faire l\u2019expérience véritable de la liberté, préférant réclamer de plus en plus de « safe spaces ».Plusieurs des groupes culturels dominants identifiés dans The Triple Package font une tout autre expérience de la liberté.Ces groupes sont des outsiders au sein de la société américaine en ce qu\u2019ils refusent les maximes infantilisantes de la psycho-pop.Avant de connaître une formidable ascension sociale, ils ont dû faire face parfois à l\u2019opprobre, à la diffamation, à la stigmatisation.Mais, plutôt que se plaindre et chigner, ils ont relevé la tête, travaillé dur, et péniblement grimpé l\u2019échelle sociale, en disant « vous allez voir qui je suis » \u2013 « j\u2019appartiens à quelque chose comme un grand peuple », pour le dire en québécois.En acceptant la pédagogie douteuse du mouvement de l\u2019estime de soi, nous avons créé une société où maints jeunes sont vulnérables, pleurnichards, et abandonnent souvent au premier échec.Une société dans laquelle la 10 The Coddling of the American Mind, op.cit.Voir le chapitre 8, « Paranoid Parenting », et le chapitre 9, « The Decline of Play ».« Le jeu libre permet aux enfants de développer leurs habiletés en matière de coopération et de règlement de différends si cruciales à \u201cl\u2019art de l\u2019association\u201d qui constitue le fondement même des démocraties.Lorsque les citoyens n\u2019ont pas ces compétences, ils sont moins aptes à régler les conflits ordinaires du quotidien.Ils font alors plus souvent appel aux autorités, exigeant de ces dernières qu\u2019elles imposent une force coercitive à leurs adversaires » (p.194).Trad.M.A. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 moindre apparence de discrimination est outrageusement théatralisée11.Une société qui sacrifie la raison au nom du ressenti de tout un chacun.Une société où l\u2019intelligence et la franchise reculent, et où l\u2019esprit critique fout le camp.C\u2019est une société où le spectre des idées est de plus en plus étroit, car on refuse constamment d\u2019envisager telle ou telle hypothèse scientifique ou politique pour ne pas blesser tel ou tel groupe.Une société qui, à travers ses institutions, la famille, l\u2019école, les médias, préfère la gentillesse à la rigueur.Je pense que vous avez compris ma conclusion.La culture de l\u2019effort doit remplacer la culture de l\u2019excuse.q 11 Le meilleur exemple, ici, est la saga SLAV, dans lequel un procès injuste a été intenté à Robert Lepage. 24 Articles Dans les nuits chaudes de Barcelone, les cafés et les bars débordent à la sortie des théâtres et des cinémas.La vie suit son cours normal, les gens sortent, se divertissent et profitent de leurs libertés.Pourtant, on ne peut s\u2019empêcher de penser en déambulant dans les rues animées qu\u2019en d\u2019autres lieux lugubres des hommes et des femmes sont privés de ces mêmes libertés pour avoir défendu les droits de leurs concitoyens à choisir librement leur avenir politique.Paradoxe des régimes politiques qui se donnent les apparences de la démocratie pour mieux soumettre les peuples et réprimer les hommes et les femmes qui au nom de la liberté expriment une vision différente de l\u2019avenir et contestent l\u2019ordre établi.C\u2019est avec ces pensées que je traversais cette animation fébrile de la fin de soirée pour aller rejoindre mes amis catalans rencontrés au référendum de 2017 alors que j\u2019agissais comme observateur international.Deux ans après les violences policières qui avaient confisqué le référendum gagnant du 1er octobre 2017, je voulais faire le point sur la crise politique ouverte par la déclaration unilatérale d\u2019indépendance et l\u2019emprisonnement des dirigeants politiques catalans.Denis Monière* Trois voix pour l\u2019indépendance de la Catalogne : Laura Borràs, Elisenda Peluzie et Artur Mas * Entrevues réalisées par Denis Monière en collaboration avec Consol Pararnau 25 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 En compagnie de mes guides, je me suis rendu dans l\u2019arrière- pays où l\u2019indépendantisme est largement majoritaire.La ville de Berga était pavoisée de banderoles dénonçant l\u2019injustice qualifiée de « Fake justice » de l\u2019État espagnol.Dans toutes les rues, on avait peint sur le macadam des rubans jaunes, symboles de solidarité envers les prisonniers politiques.Il y en avait aussi accrochés aux clôtures le long des routes.Nous avons croisé dans les cafés des militants qui parlaient français et qui étaient heureux de voir que les Québécois s\u2019intéressaient à leur cause alors que l\u2019Europe a fait l\u2019autruche devant les exactions espagnoles.Nous nous sommes rendus dans un village niché encore plus haut dans les Pyrénées à quelques kilomètres de la frontière française.Là encore, les balcons et les édifices publics témoignaient du soutien populaire aux prisonniers politiques.En après-midi, nous avons pris le sentier des chèvres pour nous rendre sur un promontoire à mille mètres d\u2019altitude où flottait le drapeau de la Catalogne.Au retour nous avons dû attendre la fin du match joué par le Barca pour rencontrer d\u2019autres indépendantistes.Ils étaient tous collés au téléviseur du café.Le sport en Catalogne est une autre façon de manifester l\u2019identité nationale.Depuis l\u2019époque de Franco, chaque fois que le Barca joue à domicile les spectateurs, à chaque demie, précisément à 17 minutes et 14 secondes entonnent l\u2019hymne national catalan en souvenir de 1714, année où ils ont été conquis par les Espagnols.Cela s\u2019appelle avoir le sens de l\u2019histoire et ne pas avoir peur de rappeler la source de l\u2019oppression nationale.En dépit de la terreur exercée par la police espagnole, les Catalans ont à deux reprises confirmé leur volonté de faire l\u2019indépendance.Ils n\u2019ont que leurs votes et les manifestations de rue pour résister au terrorisme de l\u2019État espagnol.Aux élections catalanes imposées par Madrid le 21 décembre 2017, ils ont sanctionné l\u2019emprisonnement de leurs leaders en réélisant une majorité de parlemen- 26 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 taires indépendantistes et, aux élections espagnoles du 28 avril 2019, la majorité des électeurs de la Catalogne ont voté pour les partis indépendantistes et infligé une sévère défaite au Parti popular.Les procès politiques qui ont duré plusieurs mois ont aussi maintenu la tension politique et la mobilisation citoyenne.Chaque manifestation sert à mobiliser le peuple contre le déni de démocratie pratiqué par l\u2019Espagne.Ainsi, le défilé commémoratif du référendum du 1er octobre dénonçait les procès politiques et s\u2019ouvrait par une immense banderole où on pouvait lire : « Notre sentence, c\u2019est l\u2019indépendance » en réponse aux condamnations qui tomberont dans les prochaines semaines.Des dizaines de milliers de personnes ont marché derrière ce slogan.La manifestation du 11 septembre, jour de la fête nationale, commémorant le début de la domination espagnole avait, quant à elle, rassemblé plus de 600 000 personnes.Ces exemples montrent que tout un peuple est mobilisé pour combattre l\u2019autoritarisme et la répression politique de l\u2019État espagnol qui viole impunément les droits fondamentaux, ce qui est typique de l\u2019oppression nationale.Dernièrement, appréhendant les réactions populaires aux condamnations des prisonniers politiques, l\u2019État espagnol a mis en place une stratégie d\u2019intimidation en procédant à des arrestations arbitraires de militants des Comités de défense de la République.La police espagnole a occupé aussi certains lieux comme l\u2019Institut Pau.Si, dans le passé, la sanglante répression fasciste n\u2019a pas vaincu la résistance des Catalans, on peut supposer que celle qui est en cours renforcera aussi la résilience de la nation catalane.Pour faire le point sur la situation du mouvement indépendantiste, nous avons rencontré trois responsables politiques indépendantistes qui témoignent du combat catalan. 27 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le transparlementarisme à la mode catalane Entrevue avec Laura Borràs députée de Junts per Catalunya au parlement de Madrid D.M.: Pour quelles raisons les partis indépendantistes catalans ont-il décidé de faire élire des candidats aux élections espagnoles ?Cela peut paraître paradoxal.Avant de faire de la politique, j\u2019avais décidé que je ne voterais jamais à une élection espagnole et pourtant je suis devenue candidate et j\u2019ai été élue.C\u2019est une contradiction terrible, mais c\u2019est la situation exceptionnelle créée après le 1er octobre par les arrestations et la répression qui m\u2019a fait changer d\u2019avis.Nous avons réfléchi à la nécessité d\u2019aller au cœur de l\u2019État espagnol pour manifester notre revendication indépendantiste et de présenter des candidats et des candidates qui soient des personnes de première ligne pour mettre de la pression et montrer que nous sommes absolument déterminés à faire l\u2019indépendance.D.M.: Quel rôle jouez-vous comme députée indépendantiste dans le parlement espagnol ?Maintenant, notre rôle est de dénoncer la répression.Par exemple, nous sommes sept députés indépendantistes, mais il y en a seulement quatre qui siègent, les autres étant en prison.Ils avaient le droit politique de se présenter aux élections, mais, une fois élus, l\u2019État espagnol leur a volé leur droit en leur interdisant de sortir de prison pour venir siéger.Dans toutes nos activités parlementaires, nous témoignons de cette injustice, nous rappelons chaque fois que nous sommes sept élus, mais qu\u2019il n\u2019y en a que quatre qui peuvent siéger.Lorsque le Roi m\u2019a convoquée au début de la session parlementaire comme il le fait avec tous les partis, j\u2019ai répondu : non ce n\u2019est pas moi qui dois y aller, c\u2019est Jordi Sanchez notre chef parlementaire. 28 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Vous l\u2019avez mis en prison, il ne devrait pas y être, mais c\u2019est lui qui devrait aller rencontrer le Roi espagnol.Ils ont évidemment refusé de le sortir de prison.On a décidé de se rendre à cette convocation pour lui expliquer que dans son royaume, il y avait des prisonniers politiques.D.M.: Lorsque vous intervenez en chambre, traitez-vous d\u2019autres questions que la répression ?Est-ce que vous intervenez sur des enjeux sectoriels ou conjoncturels ?Oui, nous abordons des sujets qui sont dans le programme politique normal comme le réchauffement climatique pour leur dire que nous Catalans avons un parlement qui a adopté des lois qui intéressent les Catalans, mais que l\u2019État espagnol les bloque et nous empêche de les appliquer.D.M.: Est-ce que vous parlez d\u2019indépendance au parlement espagnol ?J\u2019en parle toujours.Dans chaque intervention que je fais, je rappelle toujours que notre objectif est de faire l\u2019indépendance, qu\u2019on veut partir de l\u2019Espagne, qu\u2019on ne veut pas rester dans un État qui n\u2019a aucun respect pour la démocratie, pour la souveraineté du peuple et qui met nos dirigeants en prison, qui nous empêche aussi d\u2019avoir les politiques dont on a besoin.Je fais toujours une liaison avec le besoin d\u2019indépendance et je leur explique que c\u2019est normal d\u2019être indépendant.Nous utilisons nos sièges pour parler d\u2019indépendance.D.M.: Comment les députés qui siègent à Madrid sont-ils intégrés à la structure du parti Junts per Catalunya ?C\u2019est une question intéressante.Je n\u2019avais jamais fait de politique avant le référendum du 1er octobre 2017.J\u2019étais pro- fesseure d\u2019université en littérature comparée.Le 1er octobre a changé ma vie.J\u2019ai été élue le 21 décembre 2017 au parlement 29 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 catalan.J\u2019ai été appelée au gouvernement à titre de ministre de la culture en raison de mes compétences professionnelles.Par la suite, le président Puigdemont m\u2019a demandé de me présenter aux élections espagnoles.Il voulait constituer une vaste coalition de tous les indépendantistes en faisant appel non seulement aux partis, mais aussi à des individus de la société civile.Il voulait élargir la structure des partis politiques et les ouvrir à des indépendantistes indépendants pour ainsi dire.Il voulait créer un espace politique différent qui dépasse les cadres partisans traditionnels.Il s\u2019agissait de rassembler plusieurs trajectoires idéologiques différentes.Mais ce projet n\u2019a pu voir le jour, car Esquerra republicana n\u2019a pas voulu participer à cette coalition.On a donc créé Junts per Catalunya.Qu\u2019est-ce que c\u2019est Junts per Catalunya ?C\u2019est un groupe parlementaire qui n\u2019a pas de correspondance directe avec un parti politique, qui rassemble des individus qui sont indépendantistes qui peuvent être membres ou non d\u2019un parti politique.Junts per Catalunya, ce sont trois groupes parlementaires : les députés à Madrid, les députés en Catalogne et aussi les députés européens.D.M.: Quelles sont vos relations avec les députés qui siègent au parlement de Catalogne ?J\u2019ai remarqué que notre entretien se déroule dans les bureaux du parlement catalan et que vous intervenez aussi dans les médias sur des débats qui ont lieu au parlement catalan ?Comment se fait cette collaboration ?Ces échanges se font naturellement parce que moi j\u2019ai siégé au parlement catalan et j\u2019ai été ministre de la Culture.Je connais tout le monde ici et il y en a encore qui pensent que je suis toujours ministre.On a des réunions de travail communes le mardi et on communique constamment par les médias sociaux.Tous 30 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 les lundis, il y a aussi une réunion du comité de direction de Junts per Catalunya qui réunit C.Puidgdemont, Johaquim Torra, l\u2019actuel président de la Catalogne et les directeurs des groupes parlementaires dont je fais partie.D.M.: Dans quelle langue intervenez-vous au parlement espagnol ?J\u2019interviens dans la seule langue qui est autorisée : l\u2019espagnol.L\u2019Espagne prétend être un État plurilinguistique, mais on ne peut parler d\u2019autre langue que l\u2019espagnol.Dans toutes mes interventions, je place une phrase ou une citation en catalan suffisamment courte pour ne pas être interrompue par le président de l\u2019assemblée.D.M.: En terminant, je voudrais savoir quelle est la place des femmes dans les partis indépendantistes?Je crois qu\u2019au XXIe siècle, il n\u2019y aura pas de transformation sociale et politique sans la participation des femmes.Ceci est particulièrement vrai pour le mouvement indépendantiste où les femmes ont joué un rôle important.Je pense en particulier à Carme Forcadell qui a été présidente du Parlement catalan et qui est maintenant en prison.Le Parlement catalan a adopté en 2015 une loi sur la parité.Comme vous le savez, nous avons un scrutin proportionnel de liste, les partis sont obligés de placer autant d\u2019hommes que de femmes en têtes de liste de telle sorte qu\u2019il y a actuellement 44,4 % des députés qui sont des femmes.D.M.: je vous remercie d\u2019avoir pris le temps de nous accorder cette entrevue vous qui êtes constamment en déplacement entre Madrid et Barcelone. 31 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 La société civile en action Entrevue avec Elisenda Peluzie, professeure d\u2019économie et présidente de l\u2019Assemblée nationale catalane D.M.: Quel a été le rôle de la société civile ou des organisations non partisanes dans la construction de l\u2019identité catalane ?Pouvez-vous m\u2019expliquer les origines de l\u2019ANC, ses objectifs et ses moyens d\u2019action ?L\u2019évolution de l\u2019indépendantisme catalan est le fruit de l\u2019action de la société civile.Même avant la fondation de l\u2019Assemblée nationale catalane il y a eu la période du statut d\u2019autonomie qui était sous le contrôle des partis politiques qui menaient les négociations avec l\u2019Espagne où il y a eu des renonciations assez fortes.Ce statut d\u2019autonomie a été soumis à un référendum et a été approuvé.À cette époque, il y avait déjà une partie de la société civile qui n\u2019était pas d\u2019accord avec ce statut.Ces gens ont même organisé une campagne pour le NON au référendum sur l\u2019autonomie.Les groupes de la société civile commencent à s\u2019organiser dans ce contexte.En 2009, il y a une série de référendums sur l\u2019indépendance de la Catalogne qui sont organisés sur une base locale dans 554 municipalités.C\u2019est une organisation populaire formée par des citoyens.En juillet 2010, le tribunal constitutionnel espagnol invalide le statut d\u2019autonomie.Cette décision provoque l\u2019organisation de manifestations en Catalogne et aussi à Bruxelles.C\u2019est surtout Omnium Cultural qui initie cette mobilisation populaire.Les élections de 2010 sont remportées par Artur Mas, il y a des coupes budgétaires pour faire face à la crise.Tout semble en attente.L\u2019Assemblée nationale catalane est alors créée sur la base des groupes de citoyens qui s\u2019étaient mobilisés pour le référendum de 2009.L\u2019ANC se différencie d\u2019Omnium Cultural qui ne faisait pas la promotion de l\u2019indépendance.Elle n\u2019était pas pour l\u2019indépendance.Elle défendait la langue, la culture catalane.Ils 32 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ne voulaient pas se prononcer sur l\u2019indépendance de façon explicite.L\u2019ANC a été créée avec un objectif clair : faire l\u2019indépendance, sans ambigüité par rapport à l\u2019objectif de l\u2019indépendance.Suite à l\u2019immense succès de la manifestation que nous avons organisée en 2012 et qui a réuni un million cinq cent mille personnes qui ont défilé dans les rues de Barcelone, tout a changé, le programme politique a changé.D.M.: Pourquoi avez-vous autant d\u2019influence dans les municipalités qui semblent être votre fer de lance ?Parce que dès le début nous avons misé sur une implantation territoriale décentralisée dans les villes et les petits villages.Nous regroupons les gens qui s\u2019étaient impliqués dans l\u2019organisation des référendums populaires.Ces embryons de structure ont par la suite rallié les personnes qui voulaient travailler à l\u2019indépendance.D.M.: Compte tenu de vos capacités de mobilisation et de vos ressources, est-ce que les partis politiques tentent de vous orienter de vous contrôler ?Oui dès le début.Les partis ont tenté de nous noyauter.C\u2019est difficile et compliqué.D.M.: Est ce que vous avez des positions plus fermes sur l\u2019indépendance que celles des partis qui cherchent des compromis pour élargir leur base électorale ?Oui nous n\u2019avons pas de contraintes électorales et c\u2019est assez normal.D.M.: Comment se fait la sélection des dirigeants de l\u2019ANC ?Nous avons plus de 40 000 membres qui votent d\u2019abord pour choisir les 77 représentants du secrétariat et ceux-ci 33 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 désignent ensuite la personne qui agira comme président ou présidente.Les statuts ont changé après 2015.Avant les mandats duraient un an et étaient renouvelables trois fois.Maintenant les mandats sont de deux ans et ne sont pas renouvelables.Il y a aussi une règle d\u2019incompatibilité : un président de l\u2019ANC ne peut être en même temps politicien.Il ou elle doit être indépendant des partis.On ne peut pas siéger au secrétariat et avoir un poste politique.D.M.: Réaliser l\u2019indépendance suppose que les partis indépendantistes se regroupent et collaborent.Est-ce que votre organisme joue un rôle de conciliation entre les partis politiques ?Est-ce que vous êtes actif dans la recherche d\u2019unité entre les partis ?Oui, c\u2019est un des rôles que l\u2019ANC a essayé de jouer depuis notre fondation en 2012.Disons qu\u2019en ce moment c\u2019est plus compliqué parce que ce rôle est souvent mal interprété ce qui pose des problèmes et génère des tensions internes.Lorsque nous défendons la culture unitaire et que cette position est aussi celle d\u2019un autre parti indépendantiste, les autres partis indépendantistes ont tendance à nous associer ou à penser que nous sommes inféodées à ce parti, ce qui s\u2019est produit avec Junts per Catalunya qui préconise des candidatures unitaires.Lorsqu\u2019on fait pression pour les candidatures unitaires, on nous accuse de faire campagne pour ce parti.Comme on a des membres qui viennent des autres partis, cela crée des tensions.Lorsque la candidature unitaire ne se fait pas, on perd de la crédibilité et on montre qu\u2019on n\u2019est pas efficace.C\u2019est une situation compliquée à gérer.En 2015, il y a eu des candidatures unitaires et Esquerra republicana s\u2019est sentie obligée de jouer le jeu, elle s\u2019est sentie forcée.Alors maintenant ils se méfient.Ils disent : « On a fait ça une fois on ne le refera pas ». 34 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 D.M.: Pourquoi refusent-ils ?Est-ce que parce qu\u2019ils estiment que cela leur nuit électoralement ?Chacun a ses arguments.Ils disent qu\u2019on peut obtenir plus de votes pour l\u2019indépendance en se présentant chacun de son côté avec ses candidats.D.M.: Cette logique a échoué parce qu\u2019Esquerra a refusé de jouer le jeu.Pourquoi ?Dans les prochaines semaines, il y aura des enjeux importants pour l\u2019avenir des indépendantistes.Allez-vous affronter en ordre dispersé les condamnations ?Je pense que lorsque la Cour suprême aura prononcé les sentences, il y aura unité d\u2019action.L\u2019action se manifestera avec des manifestations unitaires et la grève générale.Si le jugement sort lundi, le 14 octobre, il y aura des manifestations mercredi et jeudi avec grève vendredi et une autre grande manif unitaire le dimanche qui ne sera pas pour l\u2019indépendance, mais visera à rallier les Catalans qui ne sont pas indépendantistes.70 % des Catalans disent que c\u2019est injuste de condamner des politiciens pour leurs opinions.Esquerra republicana et Omnium cultural veulent que les manifestations incluent les non-indépendantistes.Les partis sont en train de négocier une réaction institutionnelle du parlement de la Catalogne et préparent une résolution qui sera votée par le parlement. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Retour sur la feuille de route catalane Entrevue avec Artur Mas, ancien président de la Generalitat de 2010 à 2015 D.M.: Pouvez-vous résumer brièvement votre itinéraire politique ?Comment êtes-vous devenu indépendantiste ?J\u2019ai commencé ma carrière politique comme conseiller municipal à la ville de Barcelone dans les années quatre-vingt alors qu\u2019on se préparait pour les Jeux olympiques de 1992.Le maire de l\u2019époque Pascal Maragal avait réussi à obtenir les Jeux olympiques et ne touchait plus terre.J\u2019ai été dans l\u2019opposition pendant huit ans.Après cela, je me suis engagé dans le gouvernement catalan à l\u2019appel de Jordi Pujols et j\u2019ai été ministre des Travaux publics et de l\u2019Environnement, ensuite ministre de l\u2019Économie et des Finances et finalement premier ministre dans le dernier mandat de Jordi Pujols.En 2003, j\u2019ai succédé à Jordi Pujols à titre de candidat à la présidence de la Generalitat.J\u2019ai été candidat à ce poste cinq fois consécutives : 2003, 2006, 2009, 2012 et 2015.J\u2019ai gagné les cinq élections en termes de votes, mais je n\u2019ai gouverné que cinq années.Les deux premières fois, malgré que je sois arrivé en tête, il y a eu un accord des partis politiques pour désigner un autre candidat puisque c\u2019est la majorité des députés au parlement qui désigne le président.En 2010, comme j\u2019étais arrivé en tête avec un écart très significatif comparativement aux autres candidats, j\u2019ai finalement été désigné comme président.En 2012, au moment où le mouvement indépendantiste connaissait une forte croissance dans l\u2019opinion publique, j\u2019ai été à nouveau candidat à la présidence et j\u2019ai gagné les élections.En 2015, j\u2019étais de nouveau candidat soutenu par une grande coalition des partis pour l\u2019indépendance : Convergencia, Esquerra republicana, des candidats indépendants sauf la CUP qui est restée à l\u2019extérieur de la coalition.Nous avons gagné les élections haut 36 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 la main.Mais la CUP avait la clé pour le choix du président avec ses dix députés au parlement.Pendant trois mois, il y a eu de dures négociations qui furent très désagréables, finalement la CUP a décidé, pour des raisons de divergences idéologiques, de ne pas me donner son soutien pour l\u2019investiture.Donc, en janvier 2016, j\u2019ai mis un point final à ce parcours en renonçant à exercer la fonction de président pour ne pas nuire à l\u2019unité du mouvement indépendantiste.J\u2019ai proposé monsieur Puigdemont pour qu\u2019il prenne la relève et il est ainsi devenu le 130e président de la Catalogne.D.M.: Vous avez travaillé longtemps avec Monsieur Jordi Pujols qui était un nationaliste, mais pas nécessairement un indépendantiste\u2026 C\u2019est vrai, il ne l\u2019était pas et moi non plus.D.M.: Alors comment êtes-vous devenu indépendantiste ?C\u2019est très facile et très rapide de le raconter : beaucoup de personnes en Catalogne on fait le même cheminement.Nous étions des nationalistes catalans, nous avons toujours souhaité le maximum d\u2019autogouvernement pour la Catalogne\u2026 sans limites, mais dans le cadre de l\u2019État espagnol.Mais moi personnellement, j\u2019ai négocié le nouveau statut d\u2019autonomie de la Catalogne avec le gouvernement socialiste espagnol.Quatre ans après, malgré le référendum contraignant, la cour constitutionnelle espagnole a invalidé les articles les plus importants du nouveau statut.Alors, comme beaucoup de Catalans, j\u2019ai tiré la conclusion qu\u2019il n\u2019y avait pas de solution possible par la voie traditionnelle de la négociation et qu\u2019il fallait changer de stratégie pour atteindre le même but c\u2019est-à-dire pour que la Catalogne devienne un pays moderne, équilibré du point de vue social, dynamique du point de vue économique, pour défendre notre identité propre, pour garder notre langue catalane. 37 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 D.M.: Quand vous étiez président, vous avez amorcé la feuille de route, la mise en marche du processus d\u2019accession à l\u2019indépendance.Pouvez-vous m\u2019expliquer comment s\u2019est élaborée cette vision, cette démarche ?La réalité est qu\u2019en 2012 il y a eu de grandes manifestations avec plus d\u2019un million de personnes certains ont même avancé le chiffre de deux millions de personnes qui exigeaient qu\u2019il y ait un changement de notre orientation stratégique, de notre feuille de route pour l\u2019avenir politique du pays.Ils demandaient le référendum, le droit à l\u2019autodétermination, ils demandaient déjà même l\u2019indépendance.C\u2019est le fait singulier et remarquable ; ce ne sont pas les partis qui ont poussé la revendication indépendantiste, ce sont des citoyens auto-organisés à travers des associations comme l\u2019Assemblée nationale catalane et Omnium cultural qui se sont mobilisés pour dire aux dirigeants du pays, aux partis politiques et a moi-même finalement : Écoutez-nous, il faut modifier notre feuille de route.Il faut travailler sérieusement pour le droit de décider notre avenir politique par l\u2019accession à l\u2019indépendance.C\u2019est ce que les Anglais appellent un grassroot mouvement.C\u2019était un mouvement qui partait de la base.Nous avions une alternative : ou bien on leur disait que cette voie était tellement difficile et qu\u2019il fallait éviter de nous mettre dans une situation aussi complexe ou bien il fallait suivre le peuple.Nous avons écouté ce qui se passait dans la rue.D.M.: Pensez-vous que vous aviez raison d\u2019hésiter ?Oui, j\u2019avais raison d\u2019hésiter, mais la décision à prendre était claire.Il fallait non seulement écouter, mais aussi démontrer que les leaders dans un moment aussi historique étaient capables de prendre des risques et d\u2019avancer même si la situation était difficile. 38 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 D.M.: Vous avez réussi l\u2019unité en 2015 et aujourd\u2019hui, on constate que les partis n\u2019arrivent pas à s\u2019entendre sur des candidatures unitaires.Pourquoi y a-t-il ce refus d\u2019une stratégie commune au moment où l\u2019Espagne s\u2019apprête à sortir son rouleau compresseur ?Je crois que cela s\u2019explique par la condition humaine et que lorsque vous l\u2019appliquez à la politique c\u2019est encore pire.Il y a un enjeu majeur, mais tout le monde ne le voit pas de la même façon.Il y a la rivalité, l\u2019envie, la jalousie, les conflits de personnalités, etc.C\u2019est malheureux, c\u2019est triste, mais c\u2019est comme ça.Malgré cela, on avance parce que n\u2019oubliez pas que nous avons fait deux consultations directes en Catalogne contre l\u2019État espagnol en novembre 2014 et le 1er octobre 2017, et il y a eu aussi deux élections au parlement avec des taux de participation très élevés de 75 et de 80 % et ces élections ont été remportées par les partis indépendantistes.C\u2019est quelque chose que nous avons réussi à faire et qui était inimaginable, il y a seulement 7 ans.D.M.: Personne n\u2019a de boule de cristal et on ne peut pas prévoir ce qui va se passer dans les prochaines semaines, mais est-ce qu\u2019il n\u2019y a pas un effet de démobilisation si la lutte dure trop longtemps ?Autrement dit, le gouvernement espagnol ne mise-t-il pas sur la fatigue politique du peuple catalan ?C\u2019est réel, mais en même temps l\u2019État espagnol nous aide à mobiliser par sa politique répressive.Nous sommes à la vielle de la divulgation par la Cour suprême espagnole des sentences à l\u2019endroit des prisonniers politiques.L\u2019État espagnol nous donne toujours des raisons pour cimenter la cohésion nationale.Je mise plus sur notre capacité d\u2019initiative que sur les erreurs des autres. 39 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 D.M.: Quel scénario avez-vous envisagé pour sortir de la crise politique parce qu\u2019une société aussi moderne et développée que la Catalogne ne peut s\u2019enfoncer éternellement dans une crise permanente ?Pour qu\u2019on puisse sortir de la crise, il faudrait qu\u2019il y ait une attitude positive et unitaire des indépendantistes catalans et aussi un interlocuteur sérieux et crédible à Madrid.La première condition est réalisable, mais pas la deuxième malheureusement.J\u2019ai le sentiment qu\u2019on va continuer dans ce climat de tension et que si l\u2019appui à l\u2019indépendance s\u2019intensifie dans l\u2019avenir et rallie une majorité, nous atteindrons l\u2019objectif final.Cela veut dire qu\u2019il faut convaincre ceux qui ne sont pas encore pour l\u2019indépendance.D.M.: Le président Puigdemont dans sa stratégie compte beaucoup sur un appui ou une intervention de l\u2019Europe, qu\u2019en pensez-vous ?Je ne crois pas beaucoup à cette stratégie parce que les États européens privilégient plus leurs intérêts que les principes dans leurs décisions, c\u2019est comme ça malheureusement, on n\u2019y peut rien, c\u2019est la réalité.Ils font le calcul des bénéfices et des coûts.Appuyer le processus d\u2019indépendance de la Catalogne représente des coûts supérieurs aux bénéfices, donc ils ne le feront pas.Mais si par l\u2019Europe on entend les citoyens, le peuple, les journalistes, les universitaires et les députés individuels alors c\u2019est différent, nous avons des appuis.Nous avons eu l\u2019appui par exemple de sénateurs français.D.M.: Une dernière question : Envisagez-vous de faire un retour en politique un jour ?Honnêtement, je ne sais pas.Je n\u2019ai pas la même motivation que j\u2019avais il y a quelques années.Mais j\u2019ai le même sens 40 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 des responsabilités, le même engagement qu\u2019auparavant.Mon désir serait que la personne qui puisse nous conduire à l\u2019indépendance soit une personne plus jeune et surtout une personne qui ait un sac à dos moins lourd que le mien.Ce n\u2019est pas une question d\u2019âge, c\u2019est surtout les rapports que j\u2019ai eus dans le passé avec les partis politiques alors que j\u2019étais au pouvoir.S\u2019il n\u2019y a personne qui accepte le fardeau de la direction, il est possible que je fasse un retour, mais, ce n\u2019est pas mon désir.D.M.: Merci d\u2019avoir accepté de me rencontrer. 41 Articles Gilbert Paquette* À quand une campagne électorale avec l\u2019indépendance ?D\u2019entrée de jeu, je me suis réjoui comme tous les indépendantistes du retour en force du Bloc québécois.Oui, on avait enfin une bonne nouvelle, nationalistes comme indépendantistes.Cependant, lorsqu\u2019on regarde les choses en fonction du progrès ou du recul de l\u2019indépendance, on doit se demander pourquoi encore, comme l\u2019an dernier pour le PQ à Québec, ce refus de faire une campagne de promotion de l\u2019indépendance.On en parle dans les réunions internes, mais pas devant les micros entre les élections, et surtout pendant les débats électoraux.Bravo au Bloc québécois À l\u2019instar des commentateurs qui souvent présentent ces campagnes comme une joute sportive, on a pu admirer l\u2019élégance du coup de patin d\u2019Yves-François Blanchet ; sur la patinoire adverse il a réussi à contourner les défenses ennemies pour compter un but redonnant espoir aux partisans.Le Bloc a mené une campagne d\u2019idées, une campagne propre, une campagne à la défense des intérêts du Québec, même si sa plateforme électorale a été inexplicablement vidée de tout son contenu souverainiste.* Ex-ministre du Parti québécois, ex-vice-président du Bloc québécois et membre fondateur du Mouvement Québec indépendant. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le point le plus positif de cette élection pour le Québec, c\u2019est le message très clair au reste du Canada.Le Québec n\u2019acceptera pas que les lois de son État, surtout celles qui fondent son identité nationale comme la loi sur la laïcité, soient combattues par l\u2019État canadien.Même si celui-ci s\u2019en est donné unilatéralement le droit par la constitution de 1982, même s\u2019il n\u2019aime pas que nous soyons différents, nous sommes une nation et nous allons résister chaque fois que cela sera nécessaire.Comme l\u2019a rappelé le chef du Bloc, transgresser les lois du Québec aura un prix politique ! Le résultat concret de l\u2019élection de 32 bloquistes à la Chambre des communes, outre une bouffée d\u2019espoir bienvenue, c\u2019est 32 porte-paroles des valeurs et des projets de la nation québécoise dotés de moyens accrus, d\u2019une tribune parlementaire et médiatique.C\u2019est 150 députés et attachés politiques payés à plein temps, travaillant exclusivement pour le Québec\u2026 et c\u2019est donc 32 députés des partis fédéralistes de moins avec leurs personnels, autant d\u2019adversaires de l\u2019indépendance de moins sur le terrain pour bloquer l\u2019indépendance.Ce n\u2019est pas rien, mais cela est-il un progrès pour l\u2019indépendance ?Tout dépend si ces ressources considérables vont travailler maintenant à faire avancer l\u2019indépendance.On doit saluer l\u2019élection de militants engagés qui ont beaucoup à apporter à la chose publique au cours des prochaines années, et dont certains sont des indépendantistes convaincus et déterminés.Seront-ils capables d\u2019influencer leur parti pour que la promotion de l\u2019indépendance se fasse ?Pourront-ils convaincre d\u2019autres députés élus de les laisser travailler à l\u2019indépendance, alors qu\u2019il n\u2019y a pas si longtemps certains députés réélus voulaient créer un autre parti « Québec debout » qui n\u2019avait plus rien d\u2019indépendantiste ? 43 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le retour du bloc, une victoire pour l\u2019indépendance ?Maintenant que le Canada est dirigé depuis le 22 octobre par Justin Trudeau, le régime canadien continuera à nous imposer ses valeurs, ses priorités, ses projets pétroliers et autres.Les quelques députés québécois nationalistes ou souverainistes qui ont été élus à Ottawa le 21 octobre devront essayer d\u2019éviter le pire pour le Québec, que ce soit pour bloquer les projets pétroliers comme Gazoduq Saguenay ou le retour possible d\u2019un corridor énergétique devant la pression de l\u2019Ouest \u2014 ou que ce soit pour combattre les décisions et les lois les plus fondamentales de notre Assemblée nationale, comme la loi 99, la Charte du français ou la loi sur la laïcité.On oublie trop facilement que le Québec ne peut gagner une élection canadienne, mais seulement éviter le pire.Dans ce cas-ci, le pire aurait été l\u2019élection d\u2019un gouvernement conservateur ou d\u2019un gouvernement libéral majoritaire.Mais devant un gouvernement libéral fortement minoritaire, qui sera souvent appuyé par NPD, le Bloc n\u2019aura pas la balance du pouvoir.Il n\u2019a pas de rapport de force, tout comme le gouvernement Legault d\u2019ailleurs.En fait, cette élection n\u2019a rien changé.Même si on a beaucoup parlé du Québec des positions « nationalistes » du gouvernement Legault, le Québec est toujours un corps étranger au Canada, toujours sur la défensive, pour préserver ses valeurs, pérenniser ses décisions et ses projets.Ces quatre prochaines années, il fera face aux mêmes blocages, au même rejet de son caractère national distinct, aux mêmes périls pétroliers ou identitaires parce qu\u2019il ne peut être maître chez lui en restant dans le Canada. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Cacher le programme pour promouvoir l\u2019indépendance L\u2019an dernier à pareille date, nous faisions au MQI le bilan de l\u2019élection québécoise.Cette défaite électorale sans précédent du Parti québécois n\u2019était pas une défaite de l\u2019indépendance puisque les résultats démontrent que 36 % des électeurs appuyaient toujours l\u2019indépendance, sans compter les abstentionnistes.Ce fut une défaite du Parti québécois, mais pas une défaite de l\u2019indépendance puisque celle-ci n\u2019était pas l\u2019enjeu de l\u2019élection.Cette fois-ci, le progrès du Bloc n\u2019est pas non plus une victoire de l\u2019indépendance pour les mêmes raisons.Elle n\u2019était pas non plus l\u2019enjeu de l\u2019élection et le Bloc n\u2019a pas demandé de mandat pour en faire la promotion.Dans les deux cas, comme dans les 7 dernières élections depuis le référendum de 1995, les indépendantistes se sont à nouveau privés d\u2019une belle occasion de faire avancer leur option.L\u2019appui à l\u2019indépendance stagne depuis 23 ans, faute de défenseurs quand cela compte, au moment où on choisit notre gouvernement national ou nos représentants à Ottawa d\u2019ici à ce qu\u2019on en sorte, au moment où la population pourrait s\u2019intéresser le plus à la politique, au moment où les idées d\u2019émancipation nationale pourraient progresser.Eh bien, cette fois-ci encore, l\u2019indépendance a été exclue de la campagne du Bloc.Par exemple, accusé par Trudeau de cacher son agenda indépendantiste plutôt que travailler à la protection du climat, il aurait pu répondre que les indépendantistes ont besoin de sortir du Canada pour travailler pour le climat.Samedi soir, à deux jours du scrutin, Yves-François Blanchet a affirmé plutôt que le programme du Bloc québécois était écologiste, progressiste, nationaliste et, évoquant comme pour s\u2019excuser « que la nation devra à nouveau se donner tous les attributs de la souveraineté ».Accusé par ses adversaires de vouloir faire la promotion de la souveraineté, 45 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 il s\u2019en est défendu rapidement en affirmant que « ce n\u2019est pas le mandat que beaucoup de Québécois nous confient ».Bien sûr, puisqu\u2019il ne l\u2019a pas demandé.Il a affirmé que même les militants du Bloc québécois avaient accepté le fait que cela n\u2019incluait pas, pour le moment, l\u2019indépendance du Québec.Cela est totalement faux ! Cet énoncé, c\u2019est comme si tout à coup, le référendum interne de juin 2018 n\u2019avait pas eu lieu où 64 % des membres du Bloc, même sans donner à la cheffe un mandat de confiance, ont appuyé l\u2019objectif de « promotion de l\u2019indépendance sur toutes les tribunes et à toutes les occasions ».Les délégués au Congrès général du Bloc de mars 2019 ont appuyé à l\u2019unanimité les articles suivants qui font partie du programme officiel de leur partie : A2-1 Pour le Bloc québécois, l\u2019indépendance est la seule option permettant à la nation québécoise de s\u2019épanouir pleinement.Non seulement notre parti est le défenseur de l\u2019option indépendantiste à Ottawa, il en est aussi le promoteur sur toutes les tribunes et à chaque occasion.[Une campagne électorale n\u2019est-elle pas la meilleure occasion, la meilleure tribune pour promouvoir l\u2019indépendance ?] A3-1 Sur chaque enjeu canadien soulevé à la Chambre des communes, notre parti explique sans équivoque ce qu\u2019un Québec souverain aura le pouvoir de faire de plus et de mieux dans l\u2019intérêt de la nation québécoise.Ce faisant, notre parti porte et illustre ce qu\u2019est le Québec et en défend ses intérêts d\u2019ici l\u2019indépendance.A6-1 Mobiliser nos membres et la population en général dans la réalisation d\u2019une campagne permanente visant à convaincre les Québécois d\u2019opter majoritairement pour l\u2019indépendance comme solution d\u2019avenir pour la nation québécoise. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Mais voilà, cette évacuation totale de l\u2019indépendance était voulue dès le lendemain du congrès par la nouvelle direction.Non seulement on n\u2019en a pas parlé durant la campagne, mais on a émasculé le programme politique du parti voté pourtant à la presque unanimité par les délégués au congrès après une vaste consultation des membres.Ces articles précités et l\u2019ensemble de la partie C du programme qui présentait une position indépendantiste sur toutes les questions actuelles ont été carrément biffés dans la plateforme électorale du Bloc.C\u2019est environ la moitié du programme officiel du Bloc, une base solide pour la promotion de l\u2019indépendance, qui est retournée dans les catacombes et dont personne n\u2019a entendu parler.En fait, on a retardé la publication du programme pour laisser toute la place à la plateforme électorale du Bloc, la seule diffusée à date, celle pour laquelle il a demandé un mandat qui ne contient que deux mentions du mot indépendance : sur la défense de la loi 99 et les missions à l\u2019étranger pour faire connaître le projet d\u2019indépendance.Il s\u2019agit sans doute d\u2019une excellente plateforme de parti d\u2019opposition progressiste, bien intégré au parlement canadien, uniquement dédié à la défense des intérêts du Québec, mais une campagne et un mandat qui nous disent, contrairement au programme du parti : « L\u2019indépendance ce n\u2019est pas nous ».La résurrection d\u2019un Bloc provincialiste Nous avons assisté lors de cette élection à la résurrection d\u2019un Bloc provincialiste, à un retour aux positions traditionnelles du Bloc d\u2019avant le désastre de 2011.Avant 2011, le Bloc de Lucien Bouchard et Gilles Duceppe se comportait comme une loyale opposition de Sa Majesté, concentrée sur son travail de législateur, développant toutefois une véri- 47 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 table expertise dans les dossiers de compétence d\u2019Ottawa, celles qui échappent au Québec.Parizeau avait l\u2019habitude de souligner la qualité du travail du Bloc qui épluchait à fond les projets de loi et exerçait une véritable surveillance du gouvernement de l\u2019autre nation.C\u2019était positif.Ce n\u2019était pas un parti souverainiste, mais un parti de souverainistes en attente d\u2019un référendum.Un parti qui, malgré le credo indépendantiste de ses membres, travaillait dans les faits à un autre projet : celui d\u2019améliorer la position la province dans le Canada en attendant l\u2019indépendance.Après les désastres de 2011 et 2015 sous la gouverne de Gilles Duceppe, le parti s\u2019est retrouvé sous la barre des 20 %, avec 4 députés, puis 2, puis 10 en 2015, largement privé de moyens.Il a ensuite frôlé la fermeture suite à la mutinerie de sept députés qui ne pouvaient accepter le virage indépendantiste que voulait opérer Martine Ouellet.On peut bien qualifier celle-ci de tous les maux tant on minimise l\u2019énorme difficulté de réorienter des partis indépendantistes qui n\u2019osent plus travailler à l\u2019indépendance malgré leurs convictions.Et pourtant, avant la démission des 7 députés et la campagne médiatique extrêmement négative et parfois mensongère qui a suivi, le Bloc approchait les 30 % d\u2019appuis à la fin de 2017, avec un positionnement indépendantiste assumé intégré à la défense des intérêts du Québec, qui le plaçait loin devant les conservateurs et le NPD.Après les troubles, tout a changé.Le Bloc est passé en quatrième place avec un plancher de 12 % d\u2019appui et des finances qui faisaient craindre la fermeture de la permanence.Il a fallu se retrousser les manches.J\u2019étais vice-président du Bloc à ce moment-là.Je n\u2019ai pas voulu que le Bloc ferme ses portes.J\u2019ai contribué à la réunification du parti avec Yves Perron, même si nous étions opposés lors du référendum interne.J\u2019ai fait en sorte que le congrès de mars 48 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 adopte un programme indépendantiste, marié à la défense des intérêts du Québec, à son congrès de mars dernier.C\u2019est ce programme officiel du parti, toujours en vigueur pourtant, dont la partie indépendantiste a été écartée de la campagne du Bloc.Le Québec sur la défensive Cette élection canadienne laisse trois inquiétudes majeures à toutes celles et tous ceux qui souhaitent l\u2019émancipation politique du Québec.1.Les indépendantistes n\u2019ont plus de véritable véhicule politique à Ottawa.Celui-ci cache son programme souverainiste, il n\u2019a pas demandé de mandat pour faire la promotion de l\u2019indépendance (pas de la faire, car cela ne peut se faire qu\u2019à Québec) et il n\u2019a pas l\u2019intention d\u2019utiliser les moyens importants qu\u2019il a acquis pour faire cette promotion dans les médias.Cela ressemble à un air connu après chaque élection québécoise de la part du PQ, sauf à l\u2019époque de Jacques Parizeau.2.Le Québec n\u2019est pas en position de force pour contrer l\u2019offensive prochaine d\u2019Ottawa et son blocage certain des positions provincialistes du gouvernement Legault sur lesquelles le Bloc s\u2019est enligné.Le Bloc est plus fort qu\u2019il était, heureusement, mais le vent de l\u2019Ouest, de l\u2019Ontario et des Maritimes va souffler encore plus fort qu\u2019avant devant la révolte du Canada pétrolier et communautariste.3.Du côté du gouvernement du Québec, les positions nationalistes et provincialistes de la CAQ, même nettement en deçà des positions traditionnelles du Québec, seront bloquées à Ottawa par tous les autres partis.Il faut le rappeler, des positions comme le respect de la loi sur la laïcité, la déclaration de revenus unique et quelques revendications de transfert de responsabilités 49 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ou de fonds ne sont défendables par aucun parti au Canada anglais.Au contraire, nous avons à Ottawa deux partis (libéral et NPD) qui voudront intervenir encore plus dans les affaires du Québec et une Cour suprême qui a le droit de désavouer les lois de notre Assemblée nationale dans quelque domaine que ce soit.Malgré leur campagne provincialiste, le chef du Bloc et les députés de son parti pourront-ils faire le lien entre tous ces reculs prévisibles du Québec dans le Canada et la nécessité de l\u2019indépendance ?Il faudra leur rappeler constamment le programme de leur propre parti.Changer de cap Manifestement, il faut changer de cap et pour cela il faudra convaincre d\u2019abord tous les indépendantistes qui pensent que le Bloc n\u2019avait pas le choix d\u2019évacuer la souveraineté de sa plateforme électorale, tout comme le PQ l\u2019a fait l\u2019an dernier.C\u2019est le cas de Jean-Marc Léger qui affirme sans preuve que le Bloc n\u2019aurait eu que 14 % d\u2019appui plutôt que 31 %.Pourtant, avant la démission des 7, en octobre 2017, le Bloc frôlait déjà les 30 % d\u2019appui.Un Bloc indépendantiste assumé aurait sans doute perdu certains électeurs, relativement peu tant la conjoncture était éminemment favorable depuis 2017 : un gouvernement libéral en perte de vitesse et une opposition conservatrice carrément inacceptable au Québec.Il aurait perdu des électeurs, mais il en aurait gagné d\u2019autres, des indépendantistes qui se sont abstenus faute d\u2019enjeu et de sens pour l\u2019indépendance, ou qui ont voté stratégiquement contre les conservateurs, ou qui ont appuyé d\u2019autres partis verts ou progressistes.Et surtout, la progression du Bloc, même si elle avait été un peu plus faible, aurait eu du sens pour l\u2019indépendance du Québec. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le virage indépendantiste du Bloc que souhaitaient les membres n\u2019a pas échoué.Il n\u2019a pas été essayé, encore une fois, comme dans les 7 dernières élections au Québec.En fait la seule fois où il a été essayé, nous avons atteint la majorité et plus de 60 % des francophones.C\u2019était il y a longtemps, en 1995, vous vous rappelez ?Et cela a pris un Jacques Parizeau qui l\u2019a imposé à son caucus.Pour reprendre la route vers l\u2019indépendance, il nous faut au moins un parti politique doté de moyens dont il se servira pour l\u2019indépendance, pour en finir avec le provincialisme à Québec et à Ottawa et pour que cette élection canadienne soit l\u2019une des dernières à se tenir sur le territoire du Québec.Pour cela, il faut que nos moyens collectifs, gagnés chèrement par nos partis à Québec et à Ottawa, servent à promouvoir, à préparer l\u2019indépendance, servent à expliquer sur chaque question d\u2019actualité ce qu\u2019un Québec indépendant pourrait faire de plus, surtout sur la question de l\u2019environnement et du climat.Pour cela, il nous faut résister, non seulement contre le Canada, mais contre la tentation de démission du combat indépendantiste, toujours présente à l\u2019intérieur des partis politiques ou des mouvements indépendantistes.Nous avons besoin de partis et de mouvements qui, ensemble, appuient une démarche du peuple québécois où, pour la première fois de notre histoire, nous nous donnerons notre propre constitution du Québec comme pays.Nous sommes toujours à portée d\u2019une majorité pour le faire.C\u2019est la seule solidarité, la seule convergence qui en vaille la peine ! q 51 Articles Jean Chartier* Un pays qui n\u2019a pas de frontière n\u2019est pas un pays Un envoyé de l\u2019ONU vient nous dire que le Québec peut recevoir davantage de réfugiés.Voilà le discours d\u2019un « No Border » pour qui il n\u2019y a pas de limite à la capacité d\u2019absorption des réfugiés dans les pays développés.Mais pourquoi cette requête ne s\u2019adresse-t-elle pas plutôt à Halifax, Saint John\u2019s, Sault-Sainte-Marie ou Winnipeg ?Ces villes anglo-saxonnes ne reçoivent pratiquement pas de réfugiés ! Cette adresse n\u2019est pas appropriée à l\u2019endroit du Québec qui ne parvient pas à intégrer les réfugiés à sa population de langue française, depuis des décennies ! La capacité d\u2019intégration du Québec est devenue très faible ! C\u2019est curieux : depuis 40 ans, Montréal accueille des réfugiés tous azimuts, plus de 500 000 sûrement à Montréal, arrivés de tous les pays sous-développés, même de pays asiatiques bien plus proches de la côte Ouest ! Or, depuis trois ans, des réfugiés arrivent aussi des États-Unis, illégalement, ne parlant pas français pour la plupart forcément.Pourtant, c\u2019est vers Montréal qu\u2019ils se dirigent au Canada, en passant par une clôture déchirée que M.Trudeau ne veut pas réparer, pour ne pas empêcher ces entrées illégales.Pourquoi Lacolle plutôt que les frontières de l\u2019Ontario, du Manitoba ou de la Colombie-Britannique ?* Auteur et journaliste 52 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Ailleurs, il y a bel et bien une frontière entre le Canada et les États-Unis, mais pas au sentier Roxham, la zone « No Border » au Canada.Y entre qui veut : Américain, Jamaïcain, Hondurien, Sri Lankais, Nigérian, tous sans objections.C\u2019est comme une zone hors taxe ; ici, c\u2019est une zone sans frontière pour ceux qui fuient les États-Unis, comme à l\u2019époque de la prohibition.Le sentier des passeurs aboutit au Québec et pas ailleurs au Canada.Curieux, non ?Pourtant, ce sont les Québécois qui se font dire qu\u2019ils ne sont pas accueillants.Cherchez l\u2019erreur ! On a relevé 42 000 demandes d\u2019asile par de tels « migrants illégaux » au Canada, entre février 2017 et mars 2019 ; presque tous ont abouti à Montréal, attirés comme par des aimants.Depuis le début de l\u2019année, il n\u2019y a eu que 94 migrants illégaux passés par la Colombie-Britannique, pour un territoire tout en haut de la Californie et du Mexique, point d\u2019aboutissement naturel des pays du Pacifique.Alors, pourquoi tous ces réfugiés aboutissent-ils plutôt à Montréal, par le chemin Roxham ?Au Sud des États-Unis, on construit un mur infranchissable de cinq mètres de haut, sur des milliers de kilomètres, mais au chemin Roxham, on ne répare pas une clôture Frost déchirée par des tenailles.Pourquoi pas ?Mais dans ce cas, M.Trudeau, il faut être logique et détruire la clôture Frost sur les quelque 5000 kilomètres de frontière entre le Canada et les États-Unis.Pas seulement au Québec ! Pour que ce soit bien clair pour tous les Canadiens qu\u2019il n\u2019y a plus de frontière au Canada ! On nous dit qu\u2019il faut être accueillant avec les « réfugiés ».Mais, ça fait 40 ans qu\u2019on est très accueillant avec les réfugiés, à tel point que Montréal, qu\u2019on disait naguère la plus grande ville française d\u2019Amérique, n\u2019est plus une 53 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ville française.En 1996, j\u2019avais publié un reportage où je faisais état de 121 609 demandeurs du statut de réfugié arrivés à Montréal de 1985 à 1996.Montréal avait en effet accueilli, au cours de cette décennie, dix fois plus de réfugiés politiques que Vancouver, et 100 fois plus que Halifax ou Calgary.Il y a peu de probabilité pour que ces chiffres aient baissé pour les deux décennies suivantes ! Et ce phénomène s\u2019intensifie avec les arrivées des « illégaux » du sentier Roxham.M.Trudeau trouve que c\u2019est au Québec qu\u2019il faut augmenter l\u2019effort.Pourquoi pas dans les Prairies ou les Maritimes ?Ils ne reçoivent presque pas de réfugiés, depuis des décennies.À l\u2019époque, la CISR acceptait des réfugiés d\u2019Israël, du Venezuela, du Mexique, du Chili et de l\u2019Inde arrivant à Montréal.On partait de l\u2019autre bout du monde pour débarquer à Montréal ! En 1995, Montréal avait reçu 46 % de tous les réfugiés politiques au Canada.Pourquoi arrivaient-ils du Kazakhstan, du Bangladesh, du Pakistan, du Sri Lanka et de l\u2019Inde à Montréal, situé à 20 000 kilomètres ?Quelle était la filière des passeurs ?Le gouvernement Couillard aurait pu décider que les migrants qui passent la frontière illégalement ne sont pas de véritables demandeurs d\u2019asile et mettre en place une politique québécoise pour circonscrire la crise.Il ne l\u2019a pas fait même s\u2019il s\u2019agit de migrants « irréguliers », « clandestins ».Le gouvernement québécois n\u2019a pas protégé l\u2019intégrité de son territoire sous le ministère de Mme Kathleen Weil, ministre de l\u2019Immigration du gouvernement Couillard, auparavant directrice d\u2019Alliance Québec, l\u2019organisme qui a combattu avec acharnement la loi 101 et le français langue officielle. 54 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 En 2018, il y a eu 18 000 « migrants illégaux » arrivés à Montréal, en plus de tous les demandeurs réguliers.Le flux s\u2019enfle depuis l\u2019appel d\u2019air de Justin Trudeau.En outre, selon une enquête récente de la CBC, le taux d\u2019acceptation des réfugiés par la Commission d\u2019immigration et du statut de réfugié (CISR), sous M.Trudeau, est passé de 44 % à 70 %.Désormais, on accepte en effet plus des deux tiers des requérants comme réfugiés.Moins de 400 demandeurs d\u2019asile sur les 32 173 personnes ayant franchi illégalement la frontière, entre avril 2017 et août 2018, ont été expulsés par le Canada.Bien sûr, ces chiffres ne couvrent pas l\u2019ensemble des immigrants qui viennent à Montréal.Depuis les années soixante- dix, les chiffres annuels ont d\u2019abord doublé, puis presque triplé.Et ce n\u2019est pas encore suffisant, nous dit-on.Mais n\u2019a-t-on pas remarqué que tous les pays anglo-saxons, à l\u2019exception du Canada, baissent leur immigration depuis une décennie ?Il en est ainsi des États-Unis et de l\u2019Australie qui a bloqué complètement son immigration.Il en est de même dans la mère de tous les pays anglo-saxons, l\u2019Angleterre.En effet, David Cameron, l\u2019ex-premier ministre britannique, a mené sa dernière campagne électorale, en promettant, s\u2019il était réélu, qu\u2019il n\u2019y aurait pas plus de 60 000 immigrants par an qui entreraient dorénavant au Royaume-Uni, citoyens de l\u2019Union européenne inclus.Pourtant, cela n\u2019a pas suffi.Il a dû se résoudre à un référendum sur la sortie du Royaume- Uni de l\u2019Union européenne.Et il y a un retour en masse des citoyens d\u2019Europe de l\u2019Est dans leurs pays d\u2019origine depuis le Royaume-Uni, plus d\u2019un million jusqu\u2019à maintenant ! 60 000 immigrants par an dans un pays de 60 millions d\u2019habitants, cela ferait pour le Québec français 6000 immigrants par an. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Voilà l\u2019objectif que retiendrait David Cameron, le chef du pays anglo-saxon par excellence, s\u2019il vivait au Québec.Et il n\u2019y a pas le problème de langue pour l\u2019intégration des immigrants au Royaume-Uni.Tout le monde passe d\u2019office à l\u2019anglais ! Pour les réfugiés et le regroupement familial, pas de maximum au Canada, alors qu\u2019on fixe des limites partout face à la nouvelle poussée d\u2019immigration en Occident, devenue incontrôlable depuis une décennie.Les « No Border » ont mis l\u2019Europe à feu et à sang.Mais, M.Trudeau pense, lui, qu\u2019il peut aller seul dans la direction opposée de tous les autres pays anglo-saxons et du courant majoritaire de l\u2019opinion dans tous les pays d\u2019Europe.Mais, pourquoi ne fait-il pas pression sur les provinces anglo-saxonnes du Canada, plutôt que de faire passer illégalement, à Lacolle, les réfugiés illégaux arrivant des États- Unis ?Le Québec n\u2019est pas un pays anglo-saxon, que je sache ! Pourquoi lui impose-t-on cela ?Enfin, absurdité inouïe, depuis quelques années, les immigrants français, wallons et suisses n\u2019ont plus la préférence pour l\u2019immigration au Québec.De nouvelles règles imposées par le Canada font que les immigrants du Maghreb ont la préférence sur les immigrants de France qui veulent s\u2019établir à Montréal.À Ottawa, on ne veut pas favoriser une intégration française rapide à la population québécoise ! On y bloque la préférence des Français à compétence comparable ! Jamais on n\u2019a fait ça pour un immigrant venant d\u2019Angleterre.Le résultat est effarant.Prenez n\u2019importe quelle ligne du métro montréalais et vous entendrez qu\u2019on ne parle plus le français comme langue officielle de façon majoritaire à 56 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Montréal ! C\u2019est le suicide collectif de la nation québécoise, en tant que nation de langue française, qui est en cours à Montréal à la vitesse grand V ! On utilise l\u2019argument de la main-d\u2019œuvre pour faire venir des immigrants en nombre toujours plus élevé à Montréal.Or, il y a 214 000 chômeurs et 110 000 prestataires d\u2019assistance sociale aptes au travail au Québec.Pourquoi ne les forme-t-on pas pour les métiers et les emplois disponibles ?On nous dit aussi que la demande de main-d\u2019œuvre va exploser ces prochaines années.C\u2019est faux.On est dans un cycle économique qui dure depuis dix ans.La plupart des économistes s\u2019entendent pour en conclure que, dans deux ans, au plus tard, on sentira les effets d\u2019une récession en Amérique.Alors, pourquoi faire venir de la main-d\u2019œuvre de façon massive à court terme, à la veille d\u2019une récession ?Avisons dans quatre ans.Ce sera nettement plus sage.L\u2019ancien sous-ministre du travail du Québec sous les libéraux demanderait, selon Denis Lessard de La Presse, qu\u2019on fasse venir des travailleurs de tous les pays, sans restriction.Qu\u2019il faut aller chercher les meilleurs où ils sont, partout.Je réponds : pourquoi les employeurs ne vont pas plutôt chercher les soudeurs et les autres employés spécialisés dont ils ont besoin à court terme en France ou en Belgique ?On arrêterait ainsi de s\u2019attaquer à la prédominance du français au Québec, on cesserait de faire venir des gens qui n\u2019ont pas la langue française comme langue première, mais l\u2019arabe, le créole, l\u2019espagnol, le pakistanais.Le recensement du Canada sous Justin Sinclair Trudeau met sur un même pied les immigrés qui ont le français comme première langue, le français comme seconde langue, le français comme troisième langue ou le français baragouiné.Peu 57 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 importe qu\u2019ils n\u2019aient pas 200 mots français à leur vocabulaire et qu\u2019ils n\u2019aient aucune connaissance de la grammaire française.Ils vont apprendre sur place soi-disant.Mais on a bien vu sous les libéraux que ça ne marche pas ! En fait, c\u2019est l\u2019assimilation au Canada anglais qui est en marche rapide au Québec, pour les immigrés, de façon accélérée depuis Jean Charest.Ce plan a été conçu dès Pierre Elliot Trudeau.Ottawa refuse depuis 40 ans que Québec contrôle le regroupement familial et l\u2019arrivée des réfugiés sur son territoire.Son fils Justin Trudeau a même choisi un ministre de l\u2019Immigration qui a lui-même été réfugié.Il n\u2019avait pas propension à contrôler les flux intenses de réfugiés.Il serait plus apte à décider que le premier ministre du Québec ?Non, il ne faut plus faire venir, chaque année, des dizaines de milliers de gens qui ne parlent pas français au Québec, qu\u2019ils soient réfugiés, que ce soit pour le regroupement familial, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019étudiants ou de travailleurs économiques.On devrait même se poser la question d\u2019un moratoire sur l\u2019immigration au Québec, au lieu d\u2019essayer de faire croire par exemple que tous les étudiants qui demandent un passeport pour travailler à Montréal parlent déjà français.C\u2019est faux notamment à McGill et à Concordia.Un moratoire serait pertinent non seulement pour les quatre prochaines années.Mario Dumont avait bien réclamé un moratoire de dix ans sur les référendums.Pourquoi pas un moratoire de dix ans sur l\u2019immigration ?À l\u2019évidence, Montréal n\u2019a pas intégré les 1,6 million d\u2019immigrants qui y ont débarqué depuis 40 ans ! C\u2019est cela qui a fait de l\u2019île de Montréal une île où on ne parle plus majoritairement la langue française.q 58 Articles Jacques Houle* Disparaître ?Demain à l\u2019échelle de l\u2019histoireAprès la conquête de 1760, l\u2019objectif fondamental de l\u2019Angleterre est de transformer le Canada, pays de peuplement français, en colonie anglaise semblable aux autres colonies britanniques de l\u2019Amérique du Nord.Mais comme les anciens Canadiens sont trop nombreux pour être déportés comme l\u2019ont été leurs frères d\u2019Acadie et comme cette nation d\u2019habitants-soldats aurait pu faire cause commune avec les révolutionnaires américains, Londres choisit alors l\u2019immigration britannique de masse pour réaliser son projet de subversion démographique en faveur des anglophones.Et cette submersion migratoire a été d\u2019une redoutable efficacité.En effet, plus on recule dans le passé et plus on constate que l\u2019immigration de masse a toujours joué au Canada un rôle d\u2019ascenseur démographique qui fait grimper la proportion des anglophones et chuter celle des francophones.À l\u2019extérieur du Québec, les flux migratoires ont profité exclusivement à la communauté canadienne-anglaise qui dispose désormais d\u2019une supériorité numérique écrasante alors que la communauté canadienne-française, boudée par les immigrants, vacille, agonise, et se meurt ! Au Québec, et là seulement, s\u2019est maintenue jusqu\u2019à la fin des années 1990 une majorité d\u2019ascendance canadienne- * Auteur de Disparaître publié aux éditions Liber, 2019 59 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 française qui dépasse les 80 %.Malheureusement, au début du présent siècle, s\u2019amorce un recul démographique de la majorité de langue maternelle française qui, selon l\u2019un des principaux scénarios retenus par Statistique Canada, devrait passer de 79 % en 2011 à une fourchette projetée de 69 % à 72 % en 2036.À ce rythme de décroissance d\u2019environ dix points de pourcentage par vingt-cinq ans, la majorité historique francophone va disparaître sous la barre des 50 % avant la fin du siècle, soit demain à l\u2019échelle de l\u2019histoire.Sur l\u2019île de Montréal, hélas, les Québécois d\u2019ascendance canadienne-française ont déjà commencé leur existence de minoritaires.Et la proportion de Montréalais de langue maternelle française devrait chuter de 48 % en 2011 à environ 40 % en 2036.Dans moins de deux petites décennies, les Québécois francophones représenteront à peine le tiers de la population montréalaise.La cause de ce suicide collectif : un taux d\u2019immigration parmi les plus élevés au monde, le double de celui des États-Unis.Alors que de 1976 à 1999 le Québec accueillait en moyenne 30 000 immigrants, dès le retour au pouvoir des libéraux, en 2003, les seuils d\u2019immigration ont été augmentés, pour atteindre une moyenne d\u2019environ 50 000 nouveaux arrivants par année.Ce sont donc 500 000 immigrants qui arrivent sur le territoire québécois tous les dix ans.Ce demi- million d\u2019immigrants, c\u2019est plus que la population totale de Laval, la troisième plus grande ville du Québec (437 413 habitants en 2017).Malgré cette déferlante migratoire, le Québec n\u2019atteint aucun de ses objectifs fondamentaux en matière de gestion de l\u2019immigration et de la diversité.Voici les cibles manquées : 60 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 1.Le vieillissement de la population québécoise n\u2019a pas été enrayé ; 2.Les retombées positives anticipées sur les finances publiques, sur les salaires et sur le PIB par habitant ont été négligeables ; 3.L\u2019installation des immigrants en région est demeurée lettre morte ; 4.La francisation des nouveaux arrivants est un fiasco complet ; 5.L\u2019appariement entre les qualifications professionnelles des immigrants et les besoins en main-d\u2019œuvre n\u2019a pas fonctionné.Non seulement cette politique fondée sur des seuils élevés d\u2019immigration n\u2019a pas eu les succès escomptés, mais elle a entraîné de multiples conséquences négatives qui s\u2019ajoutent à la déstructuration de la majorité historique francophone.En effet, cette dérive migratoire creuse un fossé démographique entre Montréal et le reste du Québec, fragilise le français comme langue commune, neutralise la hausse naturelle des salaires en inondant le marché du travail d\u2019une main-d\u2019œuvre immigrée contrainte d\u2019accepter des emplois mal payés.Elle mine enfin la sécurité sociétale du Québec, c\u2019est-à-dire qu\u2019elle réduit la capacité du peuple québécois à conserver sa langue, sa culture, ses valeurs, ses institutions et son identité collective.Des seuils d\u2019immigration trop élevés ont donc poussé la nation québécoise au bord du gouffre.Mais cela n\u2019empêche pas que les responsables de ce naufrage de rabâcher, avec la régularité d\u2019un métronome, la fable des pénuries de main-d\u2019œuvre pour justifier l\u2019augmentation des seuils d\u2019immigration.En fait, la lit- 61 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 térature économique indique clairement que le monde fait face non pas à une pénurie de main-d\u2019œuvre qualifiée, mais bien à une pénurie d\u2019emplois de qualité.En effet, selon une étude de la Banque mondiale, l\u2019économie mondiale aura besoin de 600 millions d\u2019emplois de qualité d\u2019ici 2030 ! Le Québec n\u2019échappe pas à cette tendance lourde comme le démontre l\u2019expérience souvent amère des 80 000 à 85 000 jeunes Québécois et Québécoises qui arrivent sur le marché du travail chaque année et qui sont souvent obligés d\u2019accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés.Selon l\u2019Institut de la Statistique du Québec, près du tiers des travailleurs québécois sont sur- diplômés pour les emplois qu\u2019ils occupent.Chez les diplômés de niveaux collégial et universitaire, le taux de surdiplômation en emploi atteint 40 %.L\u2019expression pénurie de main-d\u2019œuvre ne sert qu\u2019à masquer les difficultés de recrutement systématique causées par des salaires trop bas, du temps partiel fréquent ou des horaires atypiques.D\u2019ailleurs, plus de 60 % des pénuries de main- d\u2019œuvre ont comme point commun de payer des salaires inférieurs à 15 $ l\u2019heure.Les trois professions en pénurie au Québec sont : serveurs et serveuses, vendeurs et vendeuses, caissiers et caissières auxquels il faut ajouter pour faire bonne mesure, les manœuvres de tout genre.Ce que ne disent pas les associations patronales comme la Chambre de commerce de Montréal, c\u2019est que le résultat réel de leur insistance à réclamer plus d\u2019immigrants contribue à alimenter le réservoir d\u2019immigrants forcés à accepter les emplois précaires à bas salaires que ne veulent plus les natifs ainsi que les immigrants plus anciens.Les milieux d\u2019affaires seraient plus convaincants s\u2019ils s\u2019efforçaient de convaincre les employeurs rétrogrades à imiter Costco qui évite la pénurie d\u2019employés en offrant de très bons salaires.Dans un article récent du Journal de Montréal 62 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 (15 novembre 2019), on apprend que ce géant du commerce au détail, avec ses 85 000 employés québécois, offre à un caissier avec 6 ans d\u2019expérience, un salaire de 28,25 $ de l\u2019heure ; son salaire annuel est donc de 55 087 $.Ce qui confirme le bien fondé de ma thèse : il n\u2019y a pas au Québec de pénuries de main-d\u2019œuvre, mais uniquement des postes vacants de façon persistante en raison de salaires trop bas et d\u2019autres conditions de travail non compétitives.La solution n\u2019est donc pas PLUS d\u2019immigrants, mais de MEILLEURES conditions de travail, dont un salaire décent pour les quelque 825 000 salariés québécois qui gagnent moins de 15 $ de l\u2019heure.Quoi faire ?Le Québec se retrouve donc face à son destin : soit il abaisse son seuil d\u2019immigration sous la barre des 30 000 nouveaux arrivants par année et sauve sa majorité francophone, soit il se ferme les yeux et se laisse entraîner vers l\u2019abîme par ceux qui, par intérêts personnels, font la promotion d\u2019une immigration élevée.Si l\u2019on choisit d\u2019abaisser notre taux d\u2019immigration à un taux comparable à celui des États-Unis, il faudra réformer en profondeur notre politique d\u2019immigration, notamment en déverrouillant l\u2019Accord Canada-Québec afin d\u2019obtenir le transfert de responsabilité en matière de sélection d\u2019immigrants appartenant à la catégorie du regroupement familial et celle des réfugiés.Le Québec doit s\u2019assurer de pouvoir établir, seul, le nombre d\u2019immigrants qu\u2019il souhaite accueillir sur son territoire chaque année.De toute évidence, le gouvernement libéral de Justin Trudeau refusera d\u2019ouvrir l\u2019Accord Canada-Québec.Mais comme son 63 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 gouvernement est minoritaire, et comme le Bloc a un certain poids politique avec ses 32 députés, le gouvernement de la CAQ pourrait exiger, par un amendement de portée constitutionnelle, que la prépondérance en matière d\u2019immigration soit désormais provinciale.Évidemment, la bataille de l\u2019immigration sera longue et ardue, non seulement en raison de la résistance du gouvernement central, mais aussi à cause aussi des résistances tout aussi vives de la part des catégories sociales qui profitent du système d\u2019immigration actuel.Mais ce combat peut être gagné, car tôt ou tard, la population québécoise ne sera plus dupe des mythes que l\u2019on rabâche, colporte et martèle sur les prétendus avantages de seuils d\u2019immigration irréalistes ; elle écoutera davantage les appels à la raison si on lui présente sereinement les arguments en faveur d\u2019une approche plus réaliste.D\u2019ailleurs, chez nous comme dans d\u2019autres pays étrangers, la population est de plus en plus sceptique et inquiète face aux flots incessants d\u2019immigrants dont beaucoup illégaux.Le rapport actuel à soi-même et aux autres est de nos jours piégé par des mécanismes qui, au nom de principes abstraits ou de motifs bassement intéressés, bâillonnent, aliènent et menacent de disparition tout un peuple.Manifestement, la nation québécoise ne doit pas rester impavide devant le risque de son propre naufrage démographique.q 64 Articles Jacques C.Martin* La révolte des Gilets jaunes en France Pour comprendre la révolte actuelle des Gilets jaunes en France, il faut bien saisir sur quelles prémisses la Communauté économique européenne (CEE) a été créée après la Seconde Guerre mondiale et quelles furent les institutions qui émergèrent pour assurer le fonctionnement de l\u2019Union européenne (U.E.).L\u2019objectif de la CEE en 1945 consistait à pacifier le continent.Dès la fin de la guerre, en 1946, l\u2019ancien premier ministre britannique Winston Churchill avançait l\u2019idée de créer une sorte d\u2019États-Unis d\u2019Europe, afin d\u2019éviter que d\u2019autres conflits affligent les populations du continent.Plusieurs parmi les pères fondateurs de l\u2019U.E.dont Robert Schuman et Jean Monnet en France et Konrad Adenauer en Allemagne étaient d\u2019avis « que les États nationaux n\u2019avaient plus d\u2019avenir en Europe, et cela, ni dans le domaine politique, ni dans le domaine économique1 ».La CEE avait pour mission de promouvoir un développement harmonieux des activités économiques des États membres, en s\u2019appuyant sur une union douanière entre 1 Konrad Adenauer, Mémoires 1940-1953, tome 1, Hachette, 1965, p.526 * L.Sc.Com., HÉC Montréal, Adm.A., CMC, Associé-fondateur de deux cabinets-conseils en administration et ex-professeur agrégé à l\u2019École Polytechnique, UdeM » 65 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 eux et l\u2019élimination des droits de douane ainsi que l\u2019établissement d\u2019une politique commerciale et d\u2019un tarif douanier commun à l\u2019égard des États tiers.Le président Charles de Gaulle ratifia ce traité dès son arrivée au pouvoir en 1958, mais il s\u2019est toujours manifesté contre une Europe supranationale ou aux idées fédéralistes de ses fondateurs, car, même s\u2019il acceptait la construction européenne, « il rejetait l\u2019abandon de la souveraineté nationale2 ».En 1992, le traité de Maastricht institue l\u2019Union européenne (U.E.), jette les bases d\u2019une monnaie unique, soit l\u2019euro et ajoute à la Communauté une vocation politique3.L\u2019U.E.se compose maintenant de 27 États membres (sans le Royaume-Uni) et de 24 langues officielles.Elle a été créée dans le but de pacifier et d\u2019amener la stabilité et la prospérité aux États membres4.L\u2019origine de l\u2019Union monétaire européenne Le 1er janvier 1999, onze États membres, sur une possibilité de quinze, se joignent au système monétaire européen dont la France et l\u2019Allemagne.Ces pays, en tant que membres de l\u2019Union monétaire, acceptent que l\u2019euro soit décrété leur monnaie nationale avec un taux de change variable par rapport aux autres devises internationales.Aujourd\u2019hui, la zone euro compte huit autres pays portant 2 De Gaulle, Le premier des Français, Par Max Gallo, Robert Laffont, tome 3 \u2013 1998, P 96 et 107 et C\u2019était de Gaulle, Par Alain Peyrefitte, https://www.upr.fr/dossiers-de-fond/de-gaulle-et-l-europe/ 3 Les grandes étapes de la construction européenne, Centre d\u2019information sur les Institutions Européennes, Strasbourg l\u2019Européenne., http:// www.strasbourg-europe.eu/les-grandes-etapes-de-la-construction- europenne,3375,fr.html 4 Élargissement de L\u2019Union européenne, Wikipédia., https://fr.wikipedia.org/wiki/élargissement_de_1%27 Union_européenne 66 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 à dix-neuf le nombre total de membres ayant adopté l\u2019euro comme monnaie nationale5.Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a dû dévaluer sa monnaie à quelques reprises et les présidents de la République furent réticents à dévaluer le Franc.Lorsque Georges Pompidou accède à la présidence en 1969, il est convaincu que l\u2019Union monétaire éviterait à la France d\u2019autres dévaluations.Il fait de cette union monétaire son objectif prioritaire.Selon Joseph Stiglitz, l\u2019idée selon laquelle l\u2019euro résoudrait tous les problèmes domestiques d\u2019un pays n\u2019a rien à voir ni avec la théorie ni avec la pratique économique.Le projet européen fut à ses vingt-cinq premières années d\u2019existences, soit de 1945 à 1970, une réussite extraordinaire.Toutefois, la création d\u2019une monnaie unique, annoncée en 1992, mais réalisée en 1999, a constitué un cran d\u2019arrêt à l\u2019évolution réussie de l\u2019U.E.depuis le traité de Rome.Le système monétaire européen et l\u2019Union européenne ont- ils contribué à créer la prospérité en Europe ?Lorsque le traité de Maastricht fut signé en 1992, les dirigeants européens annoncèrent à leurs concitoyens une ère de prospérité sans pareille qui verrait les pays les plus pauvres rejoindre les plus prospères.Or, au contraire, en évoluant du marché commun à la monnaie unique, l\u2019U.E.a-t-elle jeté les bases de son propre déclin ?C\u2019est du moins ce que prétend l\u2019économiste de Princeton et ancien du FMI 5 Histoire de L\u2019Union économique et monétaire et de l\u2019euro, Synthèse, Le 23, février 2017., https://www.toutleurope.eu/actualite/histoire- de-l-union-economique-et-monetaire-et-de-l-euro.html et Union européenne, https://fr.wikidia.org/wiki/union_europeenne et Histoire de l\u2019Union européenne, Synthèse, le 2 août 2018, https : //www.touteleurope.eu/actualite/histoire-de-l-union-europeenne.html 67 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 et de la Banque mondiale, Ashoka Mody, dans un livre- choc intitulé Eurotragedy et publié en 20186.Mody arrive au même constat que l\u2019économiste et conseiller économique sous l\u2019administration du président Clinton et prix Nobel d\u2019économie, Joseph Stiglitz, dans un livre publié en 20167.Selon Stiglitz, une politique monétaire unique ne correspond généralement aux intérêts d\u2019aucun pays.Elle risque d\u2019être trop coercitive pour les pays les plus faibles économiquement et elle sera trop flexible pour les pays les plus forts.La monnaie unique a tendance à déplaire à tous les pays et elle n\u2019en satisfait généralement aucun.La concentration excessive de la BCE sur l\u2019inflation a contribué à l\u2019augmentation des inégalités en Europe, car lorsqu\u2019elle a augmenté les taux d\u2019intérêt, le chômage s\u2019est accru et les salaires des travailleurs ont stagné ou décru.Stiglitz énonce cette phrase lapidaire lorsqu\u2019il traite de la crise en Grèce : « le coupable c\u2019est la victime8 ».Ces mesures d\u2019austérité furent la première étape des programmes utilisés par la BCE.Elles n\u2019ont non seulement pas ramené la prospérité, mais elles ont même aggravé la récession.Depuis le krach boursier de 1929, ces politiques publiques erronées ont été tentées à répétition (notamment par le FMI), mais elles ont conduit à des échecs récurrents.On sait très bien que la plupart des pays occidentaux (notamment les États-Unis, etc.) ont choisi de réaliser des déficits importants pour relancer leur économie après la grande récession de 6 Ashoka Mody, The Euro Tragedy, A drama in Nine Acts, Oxford University Press, 2018, p.4 op.cit., et Christian Rioux, « Bruxelles contre l\u2019Europe », Le Devoir, Le 8/02/2019 7 Joseph E.Stiglitz, L\u2019Euro : Comment la monnaie unique menace l\u2019avenir de l\u2019Europe, Editions LLL, Les liens qui libèrent, 2016, p.366-367 8 J.E.Stiglitz., op.cit., p.350 68 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 2008.Toutes les sommes d\u2019argent prêtées par les membres de l\u2019U.E.à la Grèce ont servi en premier lieu aux banquiers grecs pour qu\u2019ils remboursent leurs créances auprès des institutions financières européennes.En bout de piste, la population grecque n\u2019a reçu qu\u2019une très faible partie des sommes prêtées9.La seconde étape de ces programmes portait sur des réformes structurelles.Les pays européens, sous la tutelle de l\u2019euro et n\u2019ayant plus leur propre monnaie, ne pouvaient réduire leur taux de change comme autrefois lorsqu\u2019ils disposaient d\u2019une monnaie nationale.Puisqu\u2019ils ne disposaient plus d\u2019une telle mesure, ils choisirent, pour être à nouveau compétitifs, de baisser les salaires et les prix et de restructurer leurs économies.Ces réformes ont été contre-productives, car elles réduisaient les salaires et favorisaient une augmentation du chômage.Bruxelles espérait ainsi qu\u2019une réduction des salaires ferait baisser les prix des produits exportés, mais la hausse des exportations fut décevante10.Vers une Europe supranationale ?Ni l\u2019austérité ni les réformes structurelles n\u2019ont été efficaces pour résoudre les problèmes des pays en crise dans la zone euro.Celle-ci n\u2019a jamais été jusqu\u2019à adopter de politique de redistribution des revenus par un système de péréquation, par exemple, pour venir en aide aux pays en difficulté.D\u2019ailleurs, l\u2019Allemagne s\u2019y est toujours opposée.Pour instaurer un tel mécanisme de redistribution, il aurait fallu une plus grande intégration politique de tous les pays de la zone euro.Accepter l\u2019intégration politique signifierait la fin des États-nations et la naissance d\u2019une entité supranationale, soit la nation européenne.9 J.E.Stiglitz, op.cit., p.351 10 J.E.Stiglitz., op.cit., p.43 à 45 69 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 L\u2019intégration économique : y a-t-il des avantages ?L\u2019un des arguments évoqués lors de la création de l\u2019euro avait trait aux bienfaits de l\u2019intégration économique des pays d\u2019une même région ou zone.Les fondateurs de l\u2019U.E.avançaient qu\u2019une intégration économique plus poussée contribuerait à accroître la croissance économique, car l\u2019édification d\u2019un plus vaste marché faciliterait les économies d\u2019échelle.De plus, chacun des pays pourrait se spécialiser dans ses champs d\u2019expertise (ses avantages comparatifs) ce qui occasionnerait des gains d\u2019efficacité.Ces théories furent énoncées par deux économistes classiques, soient Adam Smith et David Ricardo vers le début du XIXe siècle.L\u2019Europe du début du XXIe siècle diffère énormément de l\u2019époque où ces deux économistes réputés évoluaient.L\u2019expérience vécue par les pays de la zone euro depuis sa fondation en 1999 n\u2019a pas permis de conclure que la croissance économique s\u2019est accrue depuis vingt ans.Mondialisation et traités de libre-échange tous azimuts Les pays occidentaux étaient entrés dans une ère de mondialisation tous azimuts après les accords du Kennedy Round (1964-1967), et tout particulièrement par l\u2019expérience de l\u2019U.E.conduisant à l\u2019abolition des barrières douanières dans un grand nombre de pays.De plus, lors des négociations d\u2019un traité de libre-échange, les dirigeants d\u2019entreprises multinationales jouent un rôle déterminant afin d\u2019influencer l\u2019accord alors qu\u2019ils ne sont pas élus, ce qui constitue une entrave à la démocratie.À titre d\u2019exemple, les multinationales veulent souvent inscrire dans les accords de libre-échange le droit de poursuivre en justice un État si leurs intérêts sont brimés ou menacés.De plus, un grand nombre d\u2019entreprises mul- 70 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 tinationales refusent de se conformer aux lois des pays membres, comme de verser leurs impôts dans les pays où elles font affaire.Un très grand nombre de multinationales transfèrent leurs revenus dans les paradis fiscaux et ne paient aucun impôt dans les pays où elles opèrent.C\u2019est évidemment l\u2019ensemble des salariés, en particulier ceux des classes moyennes, qui doit compenser les pertes de revenus subies par l\u2019État.Ces salariés sont donc taxés à des taux d\u2019imposition extravagants par rapport à leur revenu réel.Il est tout à fait paradoxal de constater qu\u2019à l\u2019intérieur de la zone euro, ou de l\u2019U.E.certains pays comme l\u2019Irlande et le Luxembourg s\u2019affichent comme étant des paradis fiscaux.(La City, Londres, est considérée comme le plus important paradis fiscal au monde11.) De plus, elle est au centre d\u2019un réseau d\u2019une trentaine de paradis fiscaux sous sa juridiction tels les Bahamas, les Bermudes, les iles Cayman, les iles Anglo-normandes Jersey, et Guernesey et plusieurs autres.L\u2019Allemagne et l\u2019Autriche ont pour leur part le Liechtenstein comme paradis fiscal alors que la France dispose de Monaco et de la Principauté d\u2019Andorre.Comment la population européenne peut-elle faire confiance à ses dirigeants lorsque ceux-ci tolèrent que des entreprises multinationales évitent l\u2019impôt en transférant leurs revenus dans des paradis fiscaux à l\u2019intérieur même de l\u2019Union européenne ?Dès les années 1980, avec l\u2019entrée en vigueur des traités de libre-échange, un grand nombre d\u2019entreprises multinationales européennes (et nord-américaines) transférèrent leurs productions manufacturières dans les pays émergents à bas salaires.Cette procédure permettait de minimiser leurs 11 Marc Roche, « Premier paradis fiscal au monde, la City au cœur d\u2019un empire offshore », Le Monde, 9 avril 2018, mis à jour 10 avril 2018. 71 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 coûts de production et de maximiser leurs bénéfices sans trop se soucier d\u2019innover ou d\u2019accroître leur productivité, ni de se préoccuper de leurs salariés mis à pied.Pour la première fois, les pays importaient massivement des biens qu\u2019ils étaient capables de fabriquer en abondance.Cette mondialisation permit le décollage économique de la Chine et d\u2019autres pays du Sud-est asiatique, mais elle a aussi conduit à déstabiliser profondément les sociétés occidentales et à appauvrir les classes moyennes moins scolarisées (éducation inférieure au niveau collégial ou universitaire), car ce sont elles les plus durement touchées par la concurrence des pays en voie de développement.Les travailleurs moins scolarisés subissent une concurrence frontale des pays émergents alors que ceux bénéficiant d\u2019une scolarité plus élevée en sont généralement exempts.Voilà pourquoi nous assistons à une montée des populismes en Europe, et en France en particulier, avec la révolte des Gilets jaunes, en Grande-Bretagne avec le Brexit, sans compter aux États-Unis, avec l\u2019arrivée d\u2019un président atypique (Donald Trump).Les classes dominantes en Europe comme en Amérique du Nord ne se sentent pas menacées par la mondialisation et avec raison, car elles en bénéficient.Les barrières douanières avaient été presque abolies pour les pays membres de l\u2019Union européenne avant même l\u2019arrivée de l\u2019euro.Par conséquent, le vaste marché et les économies d\u2019échelle que devait créer l\u2019euro existaient déjà avant même sa création.Le deuxième argument avancé par les tenants de l\u2019intégration économique se rapportait à la théorie des avantages comparatifs.Selon cette thèse, lorsque chacun des pays se spécialise dans ses domaines d\u2019expertises relatifs, il se produira des gains 72 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 de productivité ou d\u2019efficacité.Il est difficile d\u2019entrevoir en quoi cette théorie serait plus efficiente avec la construction d\u2019une zone euro par rapport à la situation qui prévalait avant celle-ci.Certains économistes réputés, tels Stiglitz et Mody, croient que la leçon à retenir de l\u2019expérience européenne depuis l\u2019euro c\u2019est que sans intégration politique une simple union économique ne dispose pas d\u2019institutions essentielles permettant de transférer la richesse des pays forts vers les pays plus faibles.Pour qu\u2019une telle intégration politique puisse survenir, il faut que la solidarité entre pays membres soit forte.Dans certains pays, l\u2019intégration économique a aggravé la situation de la grande majorité des citoyens, même si elle avait amélioré la performance globale mesurée par le PIB12.À qui profite la monnaie unique ?À cette question, les Européens répondront sans hésiter : à l\u2019Allemagne.Elle dispose de l\u2019économie la plus puissante en Europe et à ce titre elle est également maître de la politique de la zone euro.En fait, la politique monétaire de l\u2019U.E.c\u2019est précisément celle de l\u2019Allemagne.Malgré cela les Allemands demeurent généralement sceptiques face à l\u2019euro depuis sa création13.12 J.E.Stiglitz, Amartya K.Sen et Jean-Paul Fitoussi, Performances économiques et progrès social, 2 vol., Vers de nouveaux systèmes de mesure et Richesse des nations et bien-être des individus, Paris, Odile Jacob, 2009.13 Sondage effectué en 2012 par TNS Emnid ; « Most Germans Oppose euro, French also losing faith: Pools », Reuters, 17 septembre 2012. 73 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Conclusion La crise sociale vécue par la strate de travailleurs la moins scolarisée de l\u2019U.E.s\u2019est transformée en manifestations populaires souvent violentes en Italie, en Espagne ou en Grèce et a culminé avec la révolte des Gilets jaunes en France, à la fin de 2018 et en 2019.La classe ouvrière en Europe (appelée classe moyenne en Amérique) n\u2019a connu aucune croissance de ses revenus au cours des deux dernières décennies.Avec la Grande Récession de 2008, la situation de ces travailleurs s\u2019est encore aggravée.Les banques ont été sauvées à coup de milliards de dollars, alors que très peu d\u2019aide fut apportée aux victimes, soit les travailleurs.Ces derniers ont parfois perdu leur emploi et même leur résidence dans des vagues d\u2019expulsions massives14 et il s\u2019agit d\u2019un premier facteur à l\u2019origine de la colère populaire qui s\u2019est répandue dans plusieurs pays d\u2019Europe.Un second élément explicatif a trait aux paradis fiscaux avec la fuite de revenus pour les États ce qui nécessite une ponction fiscale exagérée sur les classes sociales faibles et moyennes.Une troisième cause expliquant la turbulence sociale en Europe provient de la mondialisation.Celle-ci a permis le décollage économique de plusieurs pays asiatiques, par une délocalisation d\u2019un grand nombre d\u2019entreprises européennes et nord-américaines.Ce transfert d\u2019entreprises a déstabilisé profondément les sociétés occidentales et a appauvri les classes moyennes moins scolarisées.Enfin, un quatrième élément déclencheur à la source des malaises sociaux survenus en Europe a pour cause la politique monétaire commune des pays membres de la zone 14 Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Cambridge, MA, Belknap Press, 2016 74 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 euro.L\u2019arrivée de la monnaie commune (euro) dans une zone englobant dix-sept pays européens faisait en sorte que ceux-ci perdaient l\u2019usage de leur politique monétaire.Sans politique monétaire, les États n\u2019ont plus la maîtrise de leur taux de change pour corriger les déséquilibres de leur balance commerciale, car ils n\u2019ont plus de monnaie nationale.La leçon à retenir de l\u2019expérience européenne depuis l\u2019instauration de l\u2019euro, c\u2019est que sans intégration politique une simple union économique ne dispose pas d\u2019institutions essentielles lui permettant de transférer, au besoin, la richesse des pays forts vers les pays plus faibles.Pour qu\u2019une telle intégration politique puisse survenir, il faut que la solidarité entre pays membres soit forte.L\u2019intégration politique complète des pays de la zone euro signifierait la fin des États-nations et la naissance d\u2019une seule grande entité supranationale, soit la nation européenne.C\u2019est un idéal endossé par plusieurs membres fondateurs du marché commun, mais il s\u2019apparente davantage à une utopie compréhensible à la fin de la Seconde Guerre mondiale et après trois conflits mondiaux dévastateurs en moins de trois quarts de siècle plutôt qu\u2019à un projet réaliste.Un seul espoir pour sauver l\u2019euro serait d\u2019adopter un euro flexible ce qui revient à dire retourner aux anciennes monnaies nationales.Les pays européens pourraient très bien vouloir conserver l\u2019Union européenne après l\u2019avoir actualisée, sans toutefois maintenir la monnaie commune qui s\u2019est avérée être une erreur stratégique majeure pour tous les pays de la zone euro, sauf, évidemment, pour l\u2019Allemagne.q 75 Articles Dans un texte publié dans Le Devoir, j\u2019ai écrit que Norbert était le président du monde ordinaire.Celles et ceux qui, comme moi, sont des pupilles de l\u2019État fédéral et touchent aujourd\u2019hui leur pension de vieillesse se souviendront que c\u2019était là le slogan du Front commun de 1972\u2026 Ce n\u2019était pas un concept marxiste, mais il faisait la démonstration que s\u2019il y a du monde ordinaire, il y a aussi du monde qui ne l\u2019est pas.La lutte des classes, en quelque sorte.Norbert était un gars ordinaire.Il ne se prenait pas pour un autre, comme on dit.Ce qui explique pourquoi il était tellement à l\u2019aise avec le monde ordinaire.Norbert était un gars ordinaire.Mais avec des qualités hors du commun.Des qualités extraordinaires.Il avait le contact facile.Il avait une capacité d\u2019écoute hors de l\u2019ordinaire.Il était chaleureux avec le monde.Il parlait avec douceur.Mais quel orateur ! C\u2019était un auditif.Il lisait peu.Mais son intelligence hors du commun se mettait en branle quand il avait un discours à faire ou un débat à tenir.Combien de fois Pierre Lamarche et moi l\u2019avons-nous bombardé d\u2019arguments, de statistiques, de répliques, de questions à poser ?Michel Rioux* Éloge de Norbert * Journaliste à la retraite 76 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Norbert écoutait.Il était entièrement occupé à placer tout ça dans sa tête.Et le moment venu, sans notes, il pouvait livrer un discours parfaitement organisé, d\u2019une implacable clarté, avec une fougue incroyable.Norbert était un diplômé de l\u2019université de la vie, une vie syndicale hors du commun.Il a été le plus jeune président de la CSN à l\u2019âge de 36 ans, obtenant 70 pour cent des suffrages dans une élection où son adversaire était un certain Michel Chartrand.Quoiqu\u2019issu du secteur public, il avait su, très rapidement, développer des complicités avec les membres et les syndicats du secteur privé, où il était tenu en haute estime.Après l\u2019annonce de son départ, je me souviens d\u2019une rencontre avec les syndiqués du papier au Saguenay qui le pressaient de revenir sur sa décision tellement ils étaient attachés à lui.Arrivé très tôt sur le marché du travail, cet homme qui fut plus tard très socialement engagé avait travaillé à 14 ans, dans les années 1950, dans des camps de bûcherons, où il était aide-cuisinier, qu\u2019on appelait à l\u2019époque showboy.Ces racines expliquent comment il savait créer des liens chaleureux avec toutes les personnes qu\u2019il rencontrait, en particulier les plus humbles d\u2019entre elles.Norbert était à l\u2019aise avec le monde ordinaire.Mais les autres ne l\u2019impressionnaient pas.Chez lui, l\u2019âme, le cœur, les convictions remplaçaient admirablement les diplômes.Sa formidable éloquence était au service des causes qui faisaient avancer le bien commun.Débatteur redoutable, il avait donné beaucoup de fil à retordre au ministre du Travail, Pierre-Marc Johnson, lors d\u2019un débat télévisé d\u2019une heure portant sur le projet de loi antiscabs.Lamarche et moi avons été témoins d\u2019une impressionnante crise de nerfs du ministre du Travail, médecin et avocat, à qui Norbert avait rappelé d\u2019entrée de jeu qu\u2019il n\u2019avait jamais travaillé de sa vie\u2026 77 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Mais pauvre Norbert\u2026 Il ne l\u2019a pas toujours eue facile avec nous.Nous étions dans des chambres communicantes à l\u2019hôtel, Pierre et moi, avec Norbert durant les négociations du secteur public en 1982.La porte entre nos chambres s\u2019ouvre.C\u2019était Norbert qui demandait à Pierre de venir.C\u2019est ainsi que le procureur du président de la CSN reçut des huissiers envoyés par le gouvernement en bobettes rouges\u2026 Pour le décorum, on repassera ! Durant sa présidence, notre mouvement a connu de très durs conflits dans le secteur privé.La grève dans les minoteries de Montréal en 1977 a connu de très nombreux rebondissements, dont l\u2019adoption d\u2019une loi anti-briseurs de grève, une première en Amérique du Nord.La fermeture en 1977 de l\u2019usine de chocolat Cadbury, dans l\u2019est de Montréal, a donné lieu à une formidable campagne de boycottage des produits Cadbury et Schweppes sous le thème : Moi, j\u2019barre Cadbury.En 1980, c\u2019est une grève de plusieurs mois des travailleurs forestiers qui a conduit à de grandes manifestations de solidarité, dont la Veillée de la Grande Corvée, où les Yvon Deschamps, Gilles Vigneault, Paul Piché et Claude Gauthier avaient participé à un spectacle visant à recueillir des fonds pour les grévistes.Ce conflit l\u2019a particulièrement marqué, car il avait connu les conditions de travail très dures de ces travailleurs.En visite dans un camp de travailleurs forestiers en Mauricie, il avait passé la soirée à jouer de la guitare et à chanter, au grand étonnement des ouvriers.D\u2019importants conflits se sont déroulés dans des médias québécois, aux postes de radio CKVL et CJMS, aux quotidiens La Presse et Le Soleil et à Radio-Canada, où les journalistes ont vécu une grève de huit mois pour la qualité de l\u2019information.Fervent indépendantiste, après l\u2019adoption de la Constitution canadienne \u2013 que le Québec n\u2019a toujours pas signée 37 ans après son rapatriement \u2013 il avait endossé, avec les présidents 78 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 de la FTQ et de la CEQ, une déclaration affirmant que « cette constitution n\u2019est pas, ne peut pas être et ne sera jamais la nôtre ! » Il est arrivé à la présidence du mouvement dans une période plutôt difficile.Avec un référendum à l\u2019horizon, les préposés aux basses œuvres à Ottawa se sont activés encore davantage.Ce ne sont pas les Dames de sainte Anne ni les filles d\u2019Isabelle qu\u2019ils ont infiltrés.C\u2019est la CSN, un mouvement super démocratique ouvert aux quatre vents.Norbert, en dépit des conditions adverses, a su garder le cap pendant ces années difficiles.Norbert était un être d\u2019une grande sensibilité et d\u2019une grande générosité, ce qu\u2019ont pu constater toutes les personnes qui l\u2019ont côtoyé.Il ressentait les injustices faites aux moins bien nantis comme d\u2019intolérables brûlures.Dans sa dernière intervention au congrès de 1982, il avait déclaré : Il faut enraciner, convaincre et agir.La première qualité d\u2019un véritable révolutionnaire, qui ne veut pas seulement agiter, mais transformer, c\u2019est la patience.Je nous la souhaite à tous.Il faut bâtir une place plus grande et meilleure aux travailleurs, aux travailleuses, au monde ordinaire, au peuple.Les militantes et les militants vouaient une admiration sans borne aux présidents Marcel Pepin et Gérald Larose.Norbert, ils l\u2019aimaient, tout simplement.Il y a, de nos jours, tellement d\u2019éloges adressés à de petits pharaons de passage qu\u2019il faut en adresser sans réserve à un homme qui a consacré sa vie à améliorer celle des autres.Norbert Rodrigue, engagé toute sa vie dans le service public et la recherche du bien commun, aura servi le peuple québécois avec élégance et avec conviction.Salut camarade ! C\u2019est un mot que tu utilisais très souvent, mais que d\u2019aucuns trouvent ringard aujourd\u2019hui.Salut Norbert, vieux camarade ! q 79 Articles Marc Chevrier* Les commissions scolaires, la démocratie locale au Québec et les astreintes du gouvernement impérial canadienDepuis de nombreuses années, il est question au Québec d\u2019abolir ou de réformer les commissions scolaires.De prime abord, elles paraissent un palier administratif encombrant, placé entre les écoles et le ministère de l\u2019Éducation, et au surplus, les Québécois boudent massivement les élections scolaires, censées légitimer les commissaires appelés à diriger les 72 commissions qui quadrillent le territoire.Aux élections scolaires de 2014, le taux moyen de participation des électeurs était d\u2019à peine plus de 5 %, en baisse comparativement à 2007, où il frôlait 8 %.Le ministre de l\u2019Éducation de l\u2019époque, Yves Bolduc, avait fait de la participation à ces élections un élément déterminant dans sa volonté de réformer les commissions scolaires.Le jour du scrutin scolaire de novembre 2014, le premier ministre Philippe Couillard déclara vouloir engager son gouvernement dans la révision des responsabilités au sein du système éducatif québécois1.Le gouvernement libéral a même considéré l\u2019abolition de ces commissions, en vue de les remplacer par des centres de services dont les administrateurs seraient nommés comme le sont ceux des cégeps.Mais devant l\u2019opposition des commissions scolaires anglophones, il s\u2019est ravisé et a décidé le report des prochaines élections scolaires en 20202.1 Radio-Canada, « Élections scolaires : un taux de participation qui frôle l\u2019indifférence », 3 novembre 2014 2 Jean-Pierre Proulx, « Le report répété des élections révèle toute la fragilité de la démocratie scolaire », Le Devoir, 15 mai 2018 * Professeur science politique, UQAM 80 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 L\u2019actuel gouvernement caquiste de François Legault a finalement décidé, le 1er octobre dernier, par l\u2019entremise de son ministre de l\u2019Éducation, Jean-François Roberge, et conformément à ses engagements électoraux, de déposer un projet de loi visant apparemment à remplacer les commissions scolaires par des centres de services scolaires rattachés à son ministère3.Si cette réforme réalisera vraiment l\u2019abolition de ces commissions, cela reste moins sûr, comme nous le verrons.Or, le débat sur le rôle et la pertinence des commissions scolaires qui a précédé le dépôt de ce projet de loi a occulté les questions de fond, empêtré dans des considérations techniques et légalistes.Il manque à ce débat une perspective historique et une bonne compréhension de la nature des commissions scolaires et de leur insertion dans la démocratie québécoise.C\u2019est pourquoi, avant de considérer ce projet de loi, un détour par l\u2019histoire de notre curieux système municipal s\u2019impose.L\u2019antique dualité structurelle du système municipal québécois Peu de Québécois savent que leur système municipal est double ; ils en ont eu deux sur le même territoire, soit celui des villes et municipalités, dirigées par un maire et son conseil municipal, et celui des commissions scolaires, qui sont en fait des municipalités scolaires, au régime semblable à celui d\u2019une administration locale.Comme le reconnaît elle-même la Fédération des commissions scolaires du Québec, celles-ci sont des « gouvernements locaux4 ».Il fut 3 Voir Loi modifiant principalement la Loi sur l\u2019instruction publique relativement à l\u2019organisation et à la gouvernance scolaires, Projet de loi no 40, Assemblée nationale de l\u2019état du Québec, 1er octobre 2019, 42e législature, 1ère session.4 Voir la rubrique Commissions scolaires, site de la Fédération des commissions scolaires du Québec, http://fcsq.qc.ca/commissions- scolaires/. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 un temps où la Loi sur l\u2019instruction publique les désignait d\u2019ailleurs comme « municipalités scolaires5 ».La différence entre ces deux systèmes parallèles est somme toute assez minime.Tout d\u2019abord, les commissions scolaires sont des municipalités spécialisées dans la gestion des écoles primaires et secondaires du système éducatif public (personnel, transport et bâtiments), alors que les municipalités ordinaires s\u2019occupent des tâches jugées de dimension locale par le législateur québécois.Ensuite, à la différence des villes et des municipalités dirigées par des maires élus directement au suffrage universel, les commissions scolaires ont longtemps choisi leurs présidents par la voie indirecte, c\u2019est-à-dire par le conseil des commissaires élus, pour un an6.(En Angleterre, les maires sont nommés par un processus et une durée similaires.) Mais depuis les élections scolaires de 2014, la population élit directement les présidents de ces commissions.Depuis ces élections de 2014 également, les élections scolaires doivent se tenir en même temps que les élections municipales, soit le 1er novembre.Malgré cette réforme qui fit coïncider les deux scrutins locaux, près de 45 % des présidents furent déclarés élus sans opposition, pourcentage équivalent à celui des commissaires aussi élus sans opposition, soit 43,3 %7.Possédant 5 Voir la troisième partie de la Loi sur l\u2019instruction publique en vigueur en 1940, dans B.-O.Filteau, Code scolaire de la Province de Québec, Québec, Imprimerie Le Soleil, 1940.6 Voir Ph.-A.Miller, Administration et législation du système scolaire de la Province de Québec, 2e éd., Québec, Société des éditions Champlain, 1956, p.101-102.7 Résultats préliminaires des élections scolaires de 2014, ministère de l\u2019Éducation de l\u2019état du Québec, http://www.education.gouv.qc.ca/commissions-scolaires/gouvernance/elections-scolaires-2014/ resultats-2014/. 82 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 leur système électoral propre, les commissions scolaires sont chacune divisées en circonscriptions électorales, de 7 à 12, pour un total de 712, que se disputent des candidats affiliés à des partis confinés à l\u2019arène scolaire, ou autrement appelés « équipes électorales », qui étaient au nombre de 33 en novembre 2014.Le tracé de la carte électorale scolaire relève de la Commission de la représentation du Québec.Ce qui veut dire qu\u2019en plus des partis propres aux arènes fédérale, québécoise et municipale, 33 micropartis scolaires ont essayé de donner une légitimité démocratique à des « gouvernements locaux » dont la vie politique n\u2019a généralement guère intéressé ni le gros des citoyens, ni les médias, ni les analystes de la chose publique.De plus, chaque commission possède ses différents corps d\u2019emplois, employés de soutien, professionnels, personnel enseignant, groupés en syndicats affiliés à des fédérations ou des centrales syndicales, dont la multitude enchevêtrée soumet le régime de travail dans le réseau scolaire à un lacis compliqué de conventions collectives, dont beaucoup des matières \u2013 28 en tout \u2013 doivent être négociées localement ou régionalement par les commissions avec leurs syndicats8.Le concept de fonction publique scolaire unifiée est donc inexistant au Québec.Pour ajouter à la complexité de ce système éducatif municipal, le gouvernement québécois, par volonté d\u2019uniformiser les taux de taxation scolaire, a adopté en 2018 une loi qui astreint les 72 commissions scolaires à un système de 18 régions de taxation scolaire9.L\u2019existence de ces commissions traduit institutionnellement le vieux 8 Voir l\u2019annexe A de la Loi sur le régime de négociation des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic, ch.R-8.2., Assemblée nationale de l\u2019état du Québec.9 Loi portant sur la réforme du système de taxation scolaire, ch.5, Assemblée nationale de l\u2019état du Québec, sanctionnée le 28 mars 2018. 83 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 principe du droit politique britannique suivant lequel aucun pouvoir public ne peut légitimement prélever des impôts sans avoir été dûment élu \u2013 no taxation without representation.Ce qui explique qu\u2019en dépit de toutes les volontés de les réformer, les gouvernements québécois ont longtemps hésité à les abolir ou à en retirer le principe électif tant aussi longtemps que ces commissions possèdent un pouvoir fiscal autonome.Les origines historiques de cette dualité Mais d\u2019où vient alors cette curieuse dualité de notre système municipal ?Pour le comprendre, il faut plonger dans notre histoire nationale, jusqu\u2019aux conflits du XIXe siècle qui ont façonné le Canada français, piégé dans un système impérial qui l\u2019a durablement affaibli.Après la Conquête, les autorités britanniques ont vite compris que la discipline et l\u2019intégration de la population canadienne à l\u2019Empire passaient par le contrôle de l\u2019instruction, laissée exsangue dans les mains de l\u2019Église dont les institutions d\u2019enseignement sortirent ruinées par la guerre.En 1801, le pouvoir britannique décida d\u2019agir dans la nouvelle colonie du Bas-Canada créée en 1791 ; le gouverneur d\u2019alors profita opportunément de l\u2019absence des députés canadiens en chambre pour faire adopter une loi \u2013 la Royal Institution for the Advancement of Learning, nom que porte encore officiellement l\u2019université McGill10 \u2013 qui instaura un système public d\u2019éducation devant établir dans les villages, sous contrôle gouvernemental, des écoles offertes à tous, pour y scolariser les élèves canadiens dans la langue du conqué- 10 Voir article 1, Loi sur les établissements d\u2019enseignement de niveau universitaire, c.E 14-1, loi de l\u2019état du Québec, qui désigne l\u2019université McGill comme suit : l\u2019Institution royale pour l\u2019avancement des sciences (Université McGill). 84 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 rant.Boudé et contourné par les Canadiens, qui aimaient mieux se fier à l\u2019Église ou bloquer l\u2019établissement d\u2019une école « royale » dans leurs villages, ce système ne produisit pas les fruits escomptés.Le pouvoir colonial corrigea le tir en 1824, ne pouvant plus ignorer le rôle étroit de l\u2019Église dans l\u2019éducation des Canadiens.Dans une loi établissant des écoles de fabrique, il donna aux paroisses la faculté de mettre en place des écoles sous leur direction, financées par une partie des revenus des paroisses.Mais peu d\u2019écoles naquirent sous ce régime.Les livres d\u2019histoire minimisent souvent la catastrophe où conduisit l\u2019échec des rébellions de 1837-38 au Bas-Canada, en fait une tentative avortée de révolution, et l\u2019Acte d\u2019union que Londres imposa à sa colonie trouble-fête en 1840.Elle décapita la jeune élite républicaine, versée dans les idées des Lumières, qu\u2019avaient engendrée les collèges et séminaires du Bas-Canada.Or, ces patriotes républicains, qui formaient la majorité à l\u2019assemblée des députés, avaient entrepris de redresser la situation lamentable où se trouvaient leurs compatriotes largement illettrés.En 1828, 93 % des enfants n\u2019avaient pas accès à l\u2019école11.Plusieurs années avant que le Royaume-Uni et la France ne missent sur pied leur système scolaire public, les députés patriotes établirent en 1829 un régime d\u2019écoles publiques, administrées par des syndics, c\u2019est-à-dire des commissaires laïques élus dans chaque paroisse.Le gouvernement du Bas-Canada finançait la moitié de la construction des nouvelles écoles et les syndics élus devaient rendre compte deux fois par année de leurs activités au parlement du Bas-Canada, qui autorisa en 1832 les membres du clergé à briguer les postes de syndics.11 Richard Leclerc, Histoire de l\u2019éducation au Québec, des origines à nos jours, Sillery, publié par l\u2019auteur, 1989, p.40.http : //collections.banq.qc.ca/ark:/52 327/bs2106902. 85 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Ce système n\u2019était pas sans défaut.Tout d\u2019abord, la Loi sur les écoles de syndics était purement supplétive, elle laissait intactes les écoles « royales », privées et paroissiales créées sous le régime de la loi de 1824, qui introduisit en réalité un principe de confessionnalité des écoles.Placé sous la supervision des députés, ce système était la proie du favoritisme et de pratiques douteuses12.Enfin, les maîtres, mal rétribués, étaient recrutés au petit bonheur la chance, en l\u2019absence d\u2019institutions vouées à leur formation.On doit aussi comprendre qu\u2019à l\u2019époque, la colonie ne disposait pas encore d\u2019un véritable système municipal ; jouissaient d\u2019un statut municipal, depuis 1831, uniquement Montréal et Québec.En ce sens, les syndics élus incarnaient un début de pouvoir municipal, confiné à l\u2019administration d\u2019écoles primaires.Or les conflits entre la chambre basse, galvanisée par le chef des Patriotes, Louis-Joseph Papineau, et le conseil législatif, inféodé au gouverneur anglais, eurent raison en 1836 de la loi de 1829, à la reconduction de laquelle le gouverneur britannique mit son veto, si bien que plus de 70 % des 1462 écoles alors existantes durent fermer.Lorsque Lord Durham et son spécialiste en éducation, Arthur Buller, menèrent leur fameuse enquête, ils constatèrent le délabrement des institutions scolaires.Si Butler espéra en vain d\u2019assimiler les Canadiens français par l\u2019école anglaise commune et en exclure le clergé, d\u2019autres de ses idées triomphèrent : sortir la puissance publique de l\u2019école et fonder l\u2019organisation scolaire sur une base municipale.En effet, ce rapport proposa de créer un système éducatif universel, du primaire à l\u2019université, qui serait placé à distance du pouvoir politique 12 Voir à ce sujet l\u2019étude fouillée réalisée par Jean-Pierre Proulx, avec la collaboration de Christian Dessureault et Paul Aubin, La genèse de l\u2019école publique et de la démocratie scolaire au Québec.Les écoles de syndics 1814-1838, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2014. 86 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 et qui reposerait sur un système de municipalités scolaires financées par une taxe foncière obligatoire.La pensée de Durham et de Buller découlait du constat que le système scolaire avait souffert de l\u2019immixtion des députés dans ses affaires ; de plus, il leur fallait soustraire les institutions d\u2019enseignement des Bas-Canadiens d\u2019expression anglaise aux intrigues politiques des parlementaires canadiens-fran- çais.De telles municipalités scolaires assuraient donc aux Anglo-Bas-Canadiens de pouvoir se séparer des Canadiens en ce domaine et de faire croître par la rente foncière leur propre réseau scolaire, sans solidarité financière avec ces derniers.Par leurs recommandations, Durham et Buller suivaient aussi un bon vieux principe de la politique impériale romaine : offrir aux peuples conquis ou vassalisés un succédané de leur liberté politique perdue sous la forme d\u2019une autonomie municipale, qui bornera leurs horizons, les tranquillisera et désamorcera leurs velléités d\u2019émancipation.En somme, on renfermait ces peuples dans leurs cités, pour mieux les dissuader de se réaliser dans leur État libre.Cependant, pour les Anglo-Bas-Canadiens, l\u2019autonomie municipale pouvait signifier autre chose que la jouissance d\u2019une liberté inférieure ; elle les munissait d\u2019un rempart contre l\u2019affirmation d\u2019un pouvoir national canadien-français et la concentration des pouvoirs aux mains de l\u2019exécutif.On oublie aussi souvent ce fait capital : Lord Durham et Lord Sydenham, son successeur à la tête de la colonie comme gouverneur général, ont exercé des pouvoirs équivalents à ceux d\u2019un dictateur romain, la constitution du Bas-Canada ayant été suspendue pendant l\u2019exercice de leur magistrature d\u2019exception conférée par Londres.Comme l\u2019écrit le sociologue Bruce Curtis, « le Bas-Canada était assujetti à une dictature militaire et politique jusqu\u2019à l\u2019entrée en vigueur 87 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 en 1841 de l\u2019Acte d\u2019Union de 184013 ».C\u2019est dans ce contexte que prirent forme les premières lois à l\u2019origine des institutions municipales et scolaires du Canada français qui perdurèrent après l\u2019union forcée de 1841.Ainsi, en novembre 1840, le gouverneur-dictateur Lord Sydenham, réunissant son conseil spécial, ordonna la création de 22 districts municipaux fantoches (13 des 22 préfets nommés par lui étaient anglophones), qui se confondraient avec autant de districts scolaires14.Le mois suivant, il édicta un régime d\u2019institutions municipales pour tout le Bas- Canada.La première ordonnance prévoyait que chaque district municipal possédait ses conseillers élus, responsables entre autres de la construction et de l\u2019entretien des écoles, pour lesquelles des subsides gouvernementaux appariaient les impôts locaux perçus localement.En somme, les pouvoirs municipaux, ordinaires et scolaires, étaient à la fois fusionnés en pratique et distincts en droit.Une loi adoptée en 1841 par le nouveau parlement des Canadas réunifiés confirma le système des districts municipaux pour la gestion et le financement des écoles, le tout étant supervisé par un haut fonctionnaire, le surintendant, nommé par le gouverneur.Toutefois, les Canadiens français étaient nombreux encore à se méfier de ces institutions municipales hybrides, et plusieurs protestèrent contre la perception de la taxe scolaire sur les biens fonciers.Ce fut pourquoi le surintendant de l\u2019époque, Jean-Baptiste Meilleur, réussit à faire adopter par le Parlement du Canada-Uni en 1845 une Loi pour l\u2019instruction élémentaire dans le Bas-Canada, qui remplaça les conseils de districts municipaux par des commissions scolaires, diri- 13 Bruce Curtis, Ruling by schooling Quebec, Toronto, University of Toronto Press, 2012, p.378.14 Voir Louis-Philippe Audet, Histoire de l\u2019enseignement au Québec, 1608- 1971, tome 2, Montréal, Holt, Rinehart et Winston, 1971, p.32. 88 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 gées par des commissaires élus par les propriétaires fonciers et prenant pour base territoriale non plus la municipalité, mais la paroisse.Une autre loi adoptée en 1846 érigea les commissaires élus en corporation légale et instaura des commissions scolaires protestantes à Montréal et à Québec.Bien loin d\u2019apaiser leur fronde fiscale, les propriétaires canadiens redoublèrent d\u2019ardeur à partir de 1846 dans leur combat contre l\u2019impôt scolaire obligatoire, à leurs yeux inutile et liberticide, menant ce que d\u2019aucuns ont appelé une « guerre des éteignoirs » qui persista jusqu\u2019à la fin des années 1850.La création des commissions scolaires avalisa le retrait du gouvernement dans le financement des écoles ; entre 1853 et 1873, la part du financement gouvernemental dans les dépenses des commissions scolaires passa de 25 à 10 %15.Une fois la révolte fiscale éteinte, les Canadiens finirent peu à peu par se réconcilier avec leurs institutions municipales, ordinaires et scolaires, qui leur apparurent comme des structures politiques de repli.Les Canadiens français avaient tiré une amère leçon de l\u2019union forcée de 1840 : la politique, en particulier celle qui évolue au Parlement, est une entreprise sale et malheureuse dont il faut se tenir loin.Comme ils étaient diminués au parlement et dans les conseils municipaux contrôlés par la communauté britannique, ils jetèrent leur dévolu sur les commissions scolaires, expressions d\u2019une vie sociale blottie dans les paroisses.De même, après les nouvelles lois municipales adoptées en 1855 et 1870, les Québécois se sont approprié leurs municipalités, quoique divisées entre deux échelons, la municipalité locale épousant les contours de la paroisse, et le comté, instance régionale dirigée par un préfet16.15 Richard Leclerc, Histoire de l\u2019éducation au Québec, des origines à nos jours, déjà cité, p.49.16 Voir sur ce sujet Guillaume Rousseau, L\u2019État-nation face aux régions, Québec, Septentrion, 2016. 89 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Fait intéressant, la Grande-Bretagne introduisit les commissions scolaires dans sa colonie avant même d\u2019en adopter le principe pour elle-même.En 1870, le parlement britannique adopta une loi posant les jalons d\u2019un nouveau système scolaire, fondé sur des commissions scolaires élues démocratiquement ; entre 1870 et 1890, quelque 2500 de ces commissions bourgeonnèrent en Angleterre et au pays de Galles, de telle manière qu\u2019en 1900, la moitié des élèves fréquentaient les écoles rattachées à ces commissions17.Fort de l\u2019appui des conservateurs et de l\u2019Église anglicane, le gouvernement britannique, à l\u2019initiative d\u2019Arthur Balfour qui deviendrait peu après premier ministre, abolit en 1902 ce système de commissions scolaires et transféra leurs responsabilités aux autorités municipales18.L\u2019ombre d\u2019un État en matière d\u2019éducation Le régime scolaire né des convulsions des « rébellions » de 1837-1838 et de la dictature coloniale devait durer jusqu\u2019en dans les années 1960.L\u2019état du Québec né en 1867 était trop faible pour retirer à l\u2019Église et à l\u2019influente communauté anglo-protestante les privilèges consentis sous le régime de l\u2019Union et consacrés dans la constitution de 1867.Lors de la deuxième moitié du XIXe siècle, les Canadiens français n\u2019avaient en leur possession que ce que le philosophe anglais Ernest Gellner a appelé un « État ombre », c\u2019est-à- dire un État incapable d\u2019assurer la transmission d\u2019une haute culture, mission qu\u2019il abandonna à l\u2019Église.Même un esprit éclairé comme Jean-Baptiste Meilleur doutait que l\u2019État, 17 Derek Gillard, Education in England: a History, 2018, chapitre 6, en ligne : http://www.educationengland.org.uk/history/chapter06.html.18 Voir cette fiche d\u2019information historique préparée par le parlement britannique, https://www.parliament.uk/about/living-heritage/ transformingsociety/livinglearning/school/overview/reform1902-14/. 90 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 immergé dans la boue de la petite politique, pût accomplir lui-même une telle ambition.Le premier gouvernement du modeste état du Québec créé en 1867 se dota certes d\u2019un ministère de l\u2019Instruction publique, que les conservateurs dirigés par Charles Boucher de Boucherville s\u2019empressèrent toutefois d\u2019abolir en 187519.D\u2019ailleurs, grâce à l\u2019appui du premier ministre Wilfrid Laurier et au soutien de l\u2019Église, on déjoua le projet du gouvernement libéral de Félix-Gabriel Marchand d\u2019instaurer en 1898 un ministère de l\u2019Instruction publique qui remplacerait le système de surintendance bureaucratique chapeautant les commissions scolaires.De même, un projet de loi sur l\u2019instruction obligatoire avorta en 1901.Douze années après le Vatican, le Québec finit par se rallier à l\u2019école obligatoire en 1943 ; en 1964 seulement, il créa un véritable ministère de l\u2019Éducation, mais sans instaurer pour autant un ministère de l\u2019Éducation nationale.Une autre conséquence du retard mis par l\u2019état québécois à assumer ses responsabilités en éducation et de la dissociation de la démocratie locale est que celui-ci n\u2019a guère compté sur les municipalités pour édifier le système scolaire ; aujourd\u2019hui encore, celles-ci y jouent un rôle marginal, borné au soutien du loisir et de l\u2019action communautaire.Tout un contraste, par exemple, avec la France, où les communes, ou des établissements publics présidés par des élus municipaux, ont la charge des écoles publiques, c\u2019est-à- dire en ont la propriété et voient à leur entretien et à leur construction ; de plus, les communes françaises s\u2019assurent du service de restauration dans les écoles maternelles et élémentaires, y gèrent le personnel non enseignant, la répartition des inscriptions dans les diverses écoles du territoire et l\u2019horaire des classes et peuvent même créer des caisses 19 Claude Corbo, L\u2019échec de Félix-Gabriel Marchand, Montréal, Del Busso, 2015, p.14-15. 91 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 d\u2019appoint pour soutenir l\u2019aide aux études des familles démunies20.À vrai dire, il n\u2019y a pas d\u2019argument rationnel et objectif pour soutenir l\u2019incapacité des municipalités à remplir des tâches importantes dans le système éducatif.L\u2019anachronisme socioreligieux des commissions scolaires Il est d\u2019ailleurs étonnant que le débat sur l\u2019éducation au Québec traite en général si peu des commissions scolaires.Les défenseurs en justifient d\u2019ordinaire le maintien au nom de la démocratie locale et même de la démocratie participative, canalisée prétendument par les conseils d\u2019établissement implantés dans les écoles.Les adversaires du modèle républicain en éducation \u2013 il s\u2019en trouve ! \u2013 en rejettent la pertinence sur la foi du fait que le Québec aurait, en accord avec la réalité nord-américaine, préféré la vision communautaire de l\u2019école à la vision française, jugée trop nationale et centraliste.On peut se demander en quoi aujourd\u2019hui les commissions scolaires parviennent à incarner un quelconque substrat communautaire.Cela était certes concevable au XIXe siècle quand la paroisse constituait vraiment le socle de la vie sociale et politique au Canada français ; en 1956, on pouvait encore écrire : « Dans notre pays, la paroisse constitue la plus ancienne unité administrative et forme [\u2026] le cadre naturel des organisations civiles et scolaires21.» Mais en 2019, quelle serait la communauté qui aurait remplacé la paroisse ?Rappelons que les commissions scolaires étaient au nombre de 350 en 1850 et que leur nombre avoisina les 1700 en 1961 ; aujourd\u2019hui, 20 Voir la rubrique « Les collectivités territoriales » du ministère de l\u2019Éducation nationale et de jeunesse, République française, en ligne : https://www.education.gouv.fr/cid199/les-collectivites-territoriales.html.21 Ph.-A.Miller, Administration et législation du système scolaire de la Province de Québec, déjà cité, p.10. 92 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 elles ne sont plus que 72.Elles ressemblent désormais à de grosses structures intermunicipales de gestion scolaire qui secondent l\u2019administration centrale.Elles sont trop grandes pour prétendre offrir des services de proximité, trop petites pour réaliser des économies d\u2019échelle importantes et trop nombreuses encore pour simplifier l\u2019appareil administratif.La déconfessionnalisation des commissions scolaires en 1999 a achevé de leur enlever tout ancrage dans la réalité socioreligieuse du Québec, qui a beaucoup changé depuis 1960.Dans la mesure où ces commissions, encore proches des paroisses, relayaient le magistère social de l\u2019Église, elles possédaient une pertinence politique, qui s\u2019est évanouie, sans être remplacée par un autre principe d\u2019adéquation de l\u2019action collective avec une formation culturelle ou sociale toujours vivante.Beaucoup de parents québécois ont au vrai boudé le système des commissions scolaires par l\u2019envoi de leurs enfants dans des écoles privées, qui échappent à l\u2019emprise de ces gouvernements locaux particuliers.Ce qui a créé deux systèmes d\u2019administration scolaire, l\u2019un allégé, où des écoles plus autonomes appliquent le régime pédagogique ministériel sans s\u2019embarrasser d\u2019une instance intermédiaire, et l\u2019autre, plus lourd, où les commissions ramifient leurs tentacules entre les écoles et les directions du ministère de l\u2019Éducation.La dissociation partisane du système municipal québécois Comme on se garde au Québec de considérer les commissions scolaires comme un gouvernement municipal, leur réforme paraît relever de la simple administration scolaire.Or, ces commissions partagent avec les municipalités de nombreux traits.Ainsi, faute d\u2019opposition, les conseillers municipaux et les commissaires sont en bonne partie désignés par acclamation.En 2017, 55,7 % des conseillers 93 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 municipaux et 48 % des maires étaient donc « élus » sans opposition, des proportions comparables à celles des présidents et des commissaires scolaires.En dehors des grands centres urbains, la démocratie locale au Québec, dans ses expressions municipale et scolaire, n\u2019arrive pas à se nourrir d\u2019une véritable compétition électorale.On acclame plutôt qu\u2019on élit.La proximité prétendue des élus locaux avec leurs électeurs ne les incite guère à voter en grand nombre ; le taux de participation aux élections municipales frôle les 45 %, nettement en deçà de la participation électorale aux élections québécoises.Sur le plan historique, les commissions scolaires ont moins tablé cependant sur la démocratie que les municipalités ; le principe du suffrage universel pour la désignation des commissaires n\u2019a été acquis que depuis 1973 ; auparavant, leur désignation procédait du seul vote des propriétaires fonciers ou appartenait au conseil municipal, à l\u2019archevêché ou au gouvernement22.Ensuite, ces deux formes de démocratie locale souffrent du même type de problème relativement aux partis politiques : une extrême dissociation, qui voit chaque municipalité ou commission scolaire posséder ses clivages et ses partis politiques qui lui sont propres, sans correspondance avec les partis en lice aux échelons politiques supérieurs23.En Occident, se produisent souvent à l\u2019intérieur d\u2019un pays les mêmes partis politiques sur toutes les scènes démocratiques, locale, régionale, nationale et supranationale, de manière à former un système partisan intégré \u2013 pensons à 22 Micheline Després-Poirier et Philippe Dupuis, Le système d\u2019éducation du Québec, 2e édition, Montréal, Gaétan Morin, 1995, p.67.23 J\u2019ai déjà traité de cette question plus longuement dans ce texte, « La mairie divine ou l\u2019étrange dissociation du monde municipal québécois », Encyclopédie de l\u2019Agora, 8 mars 2015, en ligne : http:// agora.qc.ca/documents/la_mairie_divine_ou_letrange_dissociation_ du_monde_municipal_quebecois. 94 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 la France, à l\u2019Allemagne, à l\u2019Italie et au Royaume-Uni.Mais au Québec toutefois, comme dans le reste du Canada d\u2019ailleurs, les partis politiques se confinent à une scène politique seulement, fédérale, fédérée, municipale ; se spécialisant pour un seul type d\u2019élection, chaque parti se garde de porter ses candidats, son organisation et son programme dans une autre arène24.Ainsi, quand ils existent, les partis municipaux changent d\u2019une ville à l\u2019autre, vivent dans un monde à part, déconnecté de la vie partisane des échelons supérieurs.En réalité, les partis politiques municipaux, ainsi que les « équipes électorales » des commissions scolaires forment, sauf peut-être à Montréal et à Québec, de simples comités d\u2019électoraux transitoires, sans ressources et sans capacité de mener une réflexion sérieuse entre les élections.Au cours des dernières années, du reste, les partis politiques municipaux ont eu tendance à se multiplier au Québec ; on en comptait 88 en 1998, 193 en 200925, 200 en 2013, 131 en 2016 et enfin 144 en 2019, tous enregistrés auprès du Directeur général des élections26.Ce tableau donne l\u2019impression d\u2019une action collective qui s\u2019émiette sur des véhicules éphémères, incapables de se projeter durablement dans l\u2019avenir et de coaliser des intérêts qui regardent de larges pans de la population.D\u2019où en général le caractère étroit du débat municipal, où des 24 On a peu écrit sur cette spécialisation du système partisan, voir cependant André Bernard, Vie politique au Canada, Montréal, Presses de l\u2019Université du Québec, 2005, p.131-135.25 Anne Mévellec et Manon Tremblay, « Les partis politiques municipaux : la \u201cWestminsterisation\u201d des villes du Québec ?», Recherches sociographiques, LIV, 2, 2013, p.326.26 Directeur général des Élections, Portrait sur le financement des partis politiques municipaux, septembre 2017, état du Québec, p.5 en ligne : https://www.electionsquebec.qc.ca/documents/pdf/DGE-6355-2_17- 08.pdf.Pour les données de 2019, voir le site du Directeur général des Élections sous la rubrique « Partis politiques ». 95 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 élus souvent acclamés s\u2019acharnent à administrer leur carré de sable en faisant abstraction de tout le reste, sans devoir comprendre les dimensions plus vastes de leurs actions à travers notamment un parti actif sur d\u2019autres scènes démocratiques.La littérature scientifique saisit ce phénomène de dissociation à travers le concept inadéquat d\u2019apolitisme, en vue de souligner que les acteurs municipaux au Québec se réclament d\u2019une gouverne neutre et technique, sans affiliation idéologique avec les grands partis27.De plus, les partis municipaux semblent mieux développés au Québec qu\u2019ailleurs, grâce au législateur québécois qui leur a conféré un statut légal et les a soumis à un régime distinct de financement de leurs activités28.Cependant, malgré la faveur législative dont ils sont l\u2019objet au Québec, les partis municipaux ne convainquent guère ; on a même déjà réclamé leur abolition pour Montréal29.De plus, l\u2019apolitisme prétendu de la vie municipale camoufle à peine les liens privilégiés de certains partis des arènes supérieures avec le monde municipal ; pensons aux liens presque organiques du Parti libéral du Québec avec les administrations municipales, et en particulier avec l\u2019Union des municipalités du Québec30.C\u2019est d\u2019ailleurs à l\u2019instigation du ministre Martin Coiteux que 27 Voir notamment Laurence Behrer et Sandra Breux, « L\u2019apolitisme municipal », Bulletin d\u2019histoire politique, 21 (1), 2012, p.170-178.Voir aussi Anne Mévellec, Guy Chiasson et Yann Fournis, « De \u201ccréatures du gouvernement\u201d à \u201cgouvernements de proximité\u201d : la trajectoire sinueuse des municipalités québécoises », Revue française d\u2019administration publique, vol.162, no 2, 2017, p.339-352.28 Voir notamment la Loi sur les élections et les référendums dans les municipalités, chapitre E.2.2, Loi de l\u2019état du Québec.29 Voir Dan Delmar, « Let\u2019s get rid of municipal parties in Montreal », Montreal Gazette, 6 février 2018, voir https : //montrealgazette.com/ opinion/columnists/dan-delmar-lets-get-rid-of-municipal-political- parties-in-montreal.30 Voir Harold Bérubé, Unité, autonomie, démocratie.Une histoire de l\u2019Union des municipalités du Québec, Montréal, Boréal, 2019. 96 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 l\u2019Assemblée nationale a hissé en 2017 les municipalités québécoises au rang de « gouvernements de proximité faisant partie intégrante de l\u2019État québécois » et qu\u2019elle a reconnu que « les élus municipaux possèdent la légitimité nécessaire, au sens de la démocratie représentation, pour gouverner selon leurs attributions31.» Belle façon de sacraliser aussi la spécialisation des partis municipaux.Or, en Occident, et surtout en Europe, les partis politiques tentent de déployer leur action sur toutes les scènes démocratiques à la fois, remplissant ainsi leurs fonctions de médiateurs des citoyens auprès des pouvoirs publics et d\u2019intégrateurs des dimensions locale, régionale et nationale de l\u2019action collective.Dans un parti où se côtoient à la fois des conseillers municipaux et des députés, comme le Royaume- Uni en donne l\u2019exemple, les dimensions locale et nationale \u2013 ou multinationale\u2026 \u2013, de la vie politique se complètent et interagissent continûment, plutôt que d\u2019être vouées à des systèmes de partis dissociés.Même le Scottish national Party, qui fait élire des députés aux parlements d\u2019Édimbourg et de Londres, est aussi présent en grand nombre dans les conseils municipaux d\u2019Écosse (plus du tiers de leurs conseillers32).La dissociation du système municipal au Québec entraîne que l\u2019énergie des citoyens et des acteurs de la scène locale se distribue sur une multitude de micropartis qui vont et viennent, tournent en rond sans cesse, dans l\u2019enclos de leur territoire municipal ou scolaire.Cela entretient une société 31 Préambule, Loi visant principalement à reconnaître que les municipalités sont des gouvernements de proximité et à augmenter à ce titre leur autonomie et leurs pouvoirs, Loi de l\u2019état du Québec, 2017, ch.13.Ni les députés ni les ministres de l\u2019état du Québec n\u2019ont reçu l\u2019insigne privilège de se faire dire par la loi qu\u2019ils gouvernent.32 Voir ce site d\u2019information britannique, http://www.opencouncildata.co.uk/councils.php?model=S&y=0. 97 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 politique éparse, qui s\u2019épuise dans des mini-réformes où chacun se replie dans son district, son arrondissement, ses affaires, sa petite course à la mairie ou au conseil municipal, sans préférer les perspectives d\u2019ensemble, sans devoir parler un langage commun à la collectivité québécoise.L\u2019absence de fonction publique municipale unifiée, qui voit chaque municipalité négocier à la pièce le régime de travail de ses corps d\u2019emploi, ajoute à la dispersion de l\u2019action collective au niveau local.Cette dissociation et ce manque d\u2019unité ont aussi entraîné le résultat cocasse que nombre de maires au Québec gagnent plus que le premier ministre33 ou un ministre de l\u2019état québécois et que pour plusieurs corps d\u2019emploi comparables, on touche un salaire supérieur dans les administrations municipales que dans l\u2019administration québécoise, où la rémunération globale accuse un retard de 24 % par rapport à celle de ces dernières34.En somme, on ne s\u2019enrichit pas à servir la « nation » québécoise, à supposer que celle-ci loge dans son petit état fédéré, coincé entre un État fédéral impérial qui la nie et des municipes infranationaux qui l\u2019ignorent.Par le « fédéral » ou le « municipal », on conjugue au Québec service public et carrière payante.D\u2019une certaine manière, considérées sous l\u2019angle de la structure de leur rémunération, plusieurs administrations municipales se posent donc en égales de l\u2019administration fédérale.Les commissions scolaires ne sont pas en reste ; leurs cadres y jouissent d\u2019une clause décrétée par le gouvernement Couillard qui garantit le 33 Voir Charles Lecavalier, « C\u2019est le bordel dans la rémunération des maires », Journal de Québec, 17 novembre 2019, en ligne : https:// www.journaldequebec.com/2019/09/17/cest-le-bordel-dans-la- remuneration-des-maires.34 Voir cette étude, Institut de la Statistique du Québec, Rémunération des salariés, État et évolution comparés, 2018, p.79.En ligne : http:// www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/remuneration- salaries-2018.pdf. 98 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 maintien de leur rémunération bonifiée, même si le nombre des élèves administrés devait baisser35.Fait singulier, un cadre issu des commissions scolaires peut toucher une rémunération maximale de 140 517 $ en 2019, contre 125 574 $ pour un cadre issu du réseau collégial36.Don de soi, quasi-gratuité et longanimité, voilà ce qui est attendu des travailleurs-servi- teurs de la fonction publique québécoise.De ce tableau se dégage que la « nation » québécoise s\u2019est confinée à un rêve de surface, telles ces punaises semi-aqua- tiques, du type gerromorpha, qui nagent et glissent à la surface de l\u2019eau sans descendre dans les profondeurs.Récité à la manière d\u2019un mantra ou d\u2019une neuvaine, ce rêve a enflammé les imaginations, dont le feu nouveau par ses lueurs incandescentes a nimbé un être collectif suspendu dans un espace politique imaginaire, mais demeuré au fond abstrait et vague comme un mauvais poème symboliste, aussi incolore qu\u2019un lac acidifié, sans relais dans la vie politique locale où il prendrait appui et qu\u2019il mettrait à contribution.Force est d\u2019observer que les partis politiques au Québec qui ont le plus chanté l\u2019avènement de la nation québécoise ont été incapables jusqu\u2019ici d\u2019entrer dans les arènes municipales et de mieux intégrer la vie démocratique locale à la vie politique « nationale » appelée de leurs vœux.Ils se sont contentés d\u2019investir la scène fédérale, avec des succès électoraux fluctuant au gré de la conjoncture et de l\u2019humeur changeante de l\u2019électorat, en faisant l\u2019impasse sur l\u2019enracinement de leur action dans la démocratie locale, laissée en plan.35 Voir François Fortier, « Québec bonifie le salaire des cadres scolaires », Le Devoir, 20 septembre 2018, en ligne : https://www.ledevoir.com/ societe/education/537153/prime-aux-cadres-scolaires.36 Voir les données fournies par le Conseil du trésor, état du Québec, https://www.tresor.gouv.qc.ca/ressources-humaines/conditions-de- travail-et-remuneration/echelles-de-traitement/echelles-de-traitement- en-vigueur/?no_cache= 99 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Des commissions scolaires aux centres de services scolaires.Un essai raté de centralisme national ?Considérons maintenant le projet de loi déposé par le ministre de l\u2019Éducation Jean-François Roberge en vue prétendument de supprimer les commissions scolaires.À la lecture de ce projet de loi complexe et surchargé qui met en œuvre simultanément plusieurs réformes du système éducatif, il est clair que le gouvernement de la CAQ a privilégié une solution technocratique, sans égard à la nature et au fonctionnement de la démocratie municipale dont les commissions scolaires ont été depuis longtemps l\u2019un des rouages, comme si le projet de les abolir n\u2019avait rien à voir avec la démocratie locale et la reconquête de sa capacité à devenir l\u2019un des piliers du système éducatif québécois.Mais ces commissions seront-elles vraiment abolies ?Elles le seront certes formellement, dans la mesure où ces commissions, en tant qu\u2019entités juridiques, disparaîtront.Les remplaceront des « centres de services scolaires », une fois modifiée la Loi sur l\u2019instruction publique.Cependant, comme palier administratif, ces commissions subsisteront, puisque les centres de services se substitueront à celles-ci dans l\u2019accomplissement de grosso modo les mêmes tâches, notamment la gestion de la taxe et des immeubles scolaires, sous la supervision plus étroite du ministre de l\u2019Éducation et du gouvernement, qui centralise en fait d\u2019énormes attributions, dont le pouvoir de modifier par règlement le territoire des centres de services ou celui de les éliminer ou d\u2019en créer de nouveaux.Le ministre pourra aussi fixer des objectifs et des cibles à atteindre aux centres de services et communiquer plus directement avec les parents d\u2019élèves et les employés de ces centres.À l\u2019instar des commissions scolaires, ces derniers continueront donc d\u2019être des entités de gestion infraministérielles, dont le personnel dirigeant 100 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 se recrutera en dehors de la fonction publique québécoise.Dotés de la personnalité juridique, ces centres jouiront des droits classiques qui y sont attachés, propriété et disposition des immeubles, droit d\u2019ester en justice \u2013 contre le gouvernement d\u2019ailleurs\u2026 \u2013 et direction du personnel, conformément au maquis des conventions collectives existantes.Autrement dit, sous le masque de ces centres de services, on retrouve les mêmes commissions scolaires, avec en moins l\u2019élection en apparence de leurs administrateurs, pour les centres dits « francophones ».Notons que les directions d\u2019école, regroupées en association, se plaisaient déjà, dès 2015, à se voir jouer un rôle déterminant dans des commissions scolaires devenues centres de service37.Par ailleurs, le gouvernement Legault a décidé d\u2019abolir de manière différenciée l\u2019élection des commissaires scolaires.En effet, il maintient le suffrage universel pour une partie importante des membres des conseils d\u2019administration qui géreront les centres de services anglophones.Chaque conseil anglophone aurait un nombre de représentants élus allant de 8 à 17, c\u2019est-à-dire entre la moitié et un peu plus des deux tiers des membres du conseil.Cependant, pour l\u2019ensemble des conseils des centres francophones et la part restante des conseils anglophones, un autre principe de sélection prévaudra.Il épousera le système existant dans les conseils d\u2019établissement des écoles, principe que les syndicats et des chercheurs en sciences sociales ont appelé 37 Voir l\u2019Association québécoise du personnel de direction des écoles, Avis déposé à M.François Blais, ministre de l\u2019Éducation, de l\u2019enseignement supérieur et de la recherche, 27 avril 2015.On y écrit, p.4 : « La commission scolaire doit devenir un centre de services où les administrateurs ont la responsabilité de soutenir les écoles et d\u2019assurer, voire protéger, l\u2019accessibilité des élèves aux services scolaires sur leur territoire.» En ligne : https://www.aqpde.ca/wp-content/uploads/2015/05/vers-une-meilleure-gouvernance-de- proximite-des-ecoles.pdf 101 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 la « démocratie participative », qui donnerait en théorie une prise plus directe des citoyens sur leurs institutions que la démocratie représentative dominée par les partis38.Mais voir dans les conseils d\u2019établissement l\u2019expression de la « démocratie participative » tient de la pure inflation verbale.Ces conseils sont fondés sur la représentation d\u2019intérêts segmentaires, les parents, les employés de soutien, les professionnels non enseignants, les enseignants et les élèves, qui se choisissent leurs propres représentants à l\u2019occasion entre autres de mini-assemblées annuelles ; chacun de ces segments est loin de former un « démos », à moins de souscrire à une vision atomisée du social.En ce sens, le projet de loi 40 remplace une forme d\u2019élection par une autre ; de la démocratie électorale classique, fondée sur le scrutin majoritaire exercé par un vote secret pour la sélection d\u2019un représentant territorial, on passe à la « démocratie des pairs », issue des petits corps constitutifs de l\u2019école, qui se choisissent des représentants, chacun à sa manière.Mais « la démocratie participative » dont se réclament les analystes des microadministrations scolaires révèle à tout le moins l\u2019horizon idéologique de leurs présuppositions, qui aspire à une coïncidence de petits corps sociaux avec eux- mêmes, sans médiation étrangère perturbatrice ; c\u2019est pourquoi on est plus près d\u2019un système qu\u2019on pourrait appeler la microcratie.En lisant Fernand Dumont, on voit que la participation, jointe à la créativité du citoyen agissant pour et par lui- même, ont nourri une espèce d\u2019utopie romantique née dans le tumulte de la Révolution tranquille pour conjurer 38 Voir notamment, Élizabeth Doiron-Gascon, La participation parentale dans les écoles primaires québécoises : parole d\u2019un groupe de parents, maîtrise en travail social, Université du Québec à Montréal, décembre 2012, p.6-12. 102 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 la technicisation de l\u2019existence et offrir à un peuple ina- bouti, « un peuple de nulle part » qui n\u2019a rien inventé de grand dans l\u2019ordre politique ou économique des compensations consolatrices ; l\u2019individu s\u2019enivre d\u2019autant mieux de son activité créatrice dans un monde social rabattu à son milieu immédiat que son peuple est impuissant ou réduit à la nullité39.Or, fidèle à l\u2019idéologie participationniste qui innervait déjà l\u2019organisation des conseils d\u2019établissements scolaires et qu\u2019on observe aussi dans les services de santé, le projet de loi 40 propose d\u2019en étendre la logique à la composition des conseils d\u2019administration des nouveaux centres de services.Cette idéologie loue la participation des usagers et des producteurs du « milieu » scolaire, parents, élèves, administrateurs, enseignants et autres membres du personnel, qui croient participer directement à l\u2019administration de leur école par le truchement de leurs représentants au conseil d\u2019établissement, sélectionnés par les « pairs ».Grâce au projet de loi 40, les conseils d\u2019établissement obtiennent de sélectionner une autre strate de représentants dépêchés à l\u2019échelon supérieur des conseils d\u2019administration des centres de services voués aux intérêts de la « communauté ».Ce projet de loi décrit d\u2019ailleurs cette procédure de cooptation ascendante comme une forme d\u2019élection, qui met les conseils de tels centres à la remorque entre autres du « milieu communautaire, municipal, sportif, culturel, de la santé, des services sociaux ou des affaires ».La nature de cette communauté qui surgit plusieurs fois dans le projet de loi n\u2019est pas précisée ; elle apparaît fictive ou fantasmée, présumée exister pour l\u2019ensemble du territoire attaché au centre de services délimité 39 Voir Fernand Dumont, La vigile du Québec, Montréal, Hurtubise HMH, 1971, p.221-234. 103 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 par le gouvernement.La microcratie des pairs se nourrit de la vision idyllique d\u2019un autogouvernement social replié sur ses terres et débarrassé du politique et des partis, où tous les ayants droit d\u2019une microcommunauté \u2013 l\u2019école primaire ou secondaire \u2013 cogèrent, grâce à ses porte-parole acclamés par ses mini-assemblées, ses affaires internes, sans devoir les relier à un plan d\u2019ensemble plus vaste.Mais en réalité, c\u2019est compter sur le volontariat missionnaire ou civique de parents et d\u2019acteurs communautaires qui se voueront à leur école gratuitement.Du reste, le projet de loi 40 modifie aussi la composition des conseils d\u2019établissement, pour augmenter la part des membres réservés aux parents et diminuer celle qui est laissée aux élèves et aux représentants de la « communauté ».De la sorte serait consacré un principe de représentation paritaire entre d\u2019un côté, les parents, et de l\u2019autre, et les autres partenaires.D\u2019une certaine manière, dans l\u2019esprit du législateur québécois, les conseils d\u2019établissement ont remplacé les anciens conseils de fabrique ; la piétaille des parents volontaires, des gérants d\u2019écoles et des serviteurs communautaires fournira à la grande Église de l\u2019éducation ses marguilliers, ses chanceliers et ses desservants qui propageront la bonne nouvelle de la réussite scolaire sur le parvis des classes, sous la supervision scrupuleuse du ministre- archevêque qui, depuis son palais en style brutaliste dédié à Marie de l\u2019Incarnation, disciplinera ses ouailles par ses règlements, ses mandements et le catéchisme déontologique, quitte à redessiner de temps à autre et motu proprio la carte diocésaine.Les conseils anglophones échapperont en partie à ce magistère centralisateur qui surplombe une action collective pulvérisée en microsegments institutionnalisés.Ils jouiront même d\u2019un statut particulier, d\u2019autant plus que les élus des 104 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 nouveaux conseils ne verront pas leur mandat limité à trois ans, comme c\u2019est le cas des membres élus par les « pairs », mais fixé par la Loi sur les élections scolaires, qui gardera sa validité pour eux seuls.Alors que les « francophones » abandonneront leurs affaires éducatives à des centres de services rivés aux préoccupations de conseils d\u2019établissement laissés aux mains des directions d\u2019écoles, de faire-valoir parentaux et de bonnes âmes communautaires bénévoles, les neuf centres de services « anglophones » se reposeront sur la sagacité, l\u2019expérience, la connivence et la largeur de vues d\u2019une élite élue et rémunérée, investie par le suffrage populaire de la « communauté minoritaire d\u2019expression anglaise du Québec », pour reprendre la formule de M.Dan Lamoureux, président de l\u2019Association des commissions scolaires anglophones du Québec40.Ces représentants élus auront l\u2019avantage de pouvoir prétendre représenter, outre le milieu scolaire, les contribuables-électeurs d\u2019un « bloc » anglophone au sein du Québec réparti sur de grands territoires.Historiquement, les anglophones du Québec ont toujours compté sur le contrôle de l\u2019assiette foncière de leurs municipalités et de leurs commissions scolaires séparées pour échapper au centralisme national de Québec.Le projet de loi 40 maintient intacte cette tradition, et ceux-ci pourront comme à l\u2019accoutumée s\u2019en remettre à la vigilance de leurs similicommissaires scolaires et de leurs maires- gouvernants élus au suffrage universel.Mais l\u2019élément le plus étonnant dans le projet de loi 40 réside ailleurs\u2026 La Loi sur la laïcité de l\u2019État adoptée à grand bruit en juin dernier délimite le périmètre des institutions parlementaires, gouvernementales et judiciaires auxquelles 40 Voir le communiqué « Le gouvernement pénalise sa communauté minoritaire », Association des commissions scolaires anglophones du Québec, 11 juin 2009, voir : https://qesba.qc.ca/fr/nouvelles/item/ le-gouvernement-penalise-sa-communaute-minoritaire. 105 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 s\u2019appliquent les obligations déduites de la laïcité.Une annexe énumère les organismes publics réputés être des « institutions gouvernementales » assujetties à la laïcité, parmi lesquels figurent les commissions scolaires.Le projet de loi 40 modifie la Loi sur la laïcité de l\u2019État pour substituer les centres de services scolaires aux commissions scolaires dans cette annexe.Or, la Loi d\u2019interprétation de l\u2019Assemblée nationale définit le gouvernement comme le « lieutenant- gouverneur et le Conseil exécutif du Québec », c\u2019est-à-dire le conseil des ministres et le représentant de Sa Majesté, soit le pouvoir exécutif québécois.Cependant, confondant les pouvoirs exécutif et administratif comme on le fait dans le monde anglophone41, la Loi sur la laïcité de l\u2019État hisse au rang du pouvoir gouvernemental toutes sortes d\u2019organismes publics et d\u2019entités locales étrangers à l\u2019exécutif, dont les centres de services qui deviendront, en quelque manière, d\u2019autres « gouvernements de proximité ».De cette façon, le projet de loi 40 instaure deux entités gouvernementales, des entités faibles francophones, dont les dirigeants sont légitimés par un bassin restreint de bénévoles zélés, parents, porte-voix communautaires et notables du milieu, et des entités fortes, anglophones, investies par le suffrage universel, qui pourront prétendre former, de facto du moins, un gouvernement parallèle de langue anglaise au sein même de l\u2019état du Québec.Ce statut d\u2019exception, consacré par la loi, entérinera l\u2019idée que les « francophones », qui peuvent se suffire de micros-élections dans les conseils d\u2019établissement, ont moins besoin d\u2019une démocratie représentative de plus vaste ampleur pour se gouverner que les « anglophones », plus exigeants et plus aptes.41 Confusion qui fait d\u2019ailleurs l\u2019objet d\u2019une capsule linguistique de l\u2019Office de la langue française, voir : http : //bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/ gabarit_bdl.asp?id=5238. 106 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le gouvernement Legault a vraisemblablement opté pour cette solution différentialiste paradoxalement peu flatteuse pour sa base électorale afin de s\u2019éviter des contestations judiciaires, fondées sur une interprétation extensive des droits scolaires garantis par la Charte canadienne aux Anglo- Québécois ou sur le principe classique suivant lequel tout pouvoir de taxation entraîne le droit d\u2019être représenté dans l\u2019entité qui l\u2019exerce.Toutefois, selon la Cour suprême, l\u2019article 23 de la Charte canadienne, qui reconnaît aux « minorités » de langue officielle une certaine prise sur la gestion de leurs écoles quand le nombre d\u2019étudiants le justifie, oblige seulement les états provinciaux à financer ces écoles, et non point à céder à la minorité un pouvoir de taxation.De plus, bien que l\u2019état doive certes assurer « la représentation de la minorité linguistique au sein des conseils locaux ou des autres pouvoirs publics qui administrent l\u2019instruction dans la langue de la minorité », la Cour ne prescrit pas de formule de représentation précise42.La commission scolaire autonome formerait au plus un modèle idéal, mais pas obligatoire pour remplir les exigences de l\u2019article 2343.En somme, rien n\u2019interdirait à l\u2019état québécois d\u2019enlever aux centres de services leur pouvoir de taxation, lequel aurait aussi la latitude de choisir le mode de représentation adéquat des anglophones admissibles à l\u2019instruction en anglais dans le système scolaire, sans devoir recourir nécessairement à l\u2019élection au suffrage universel classique.En définitive, il y a probablement plus d\u2019options sur la table qu\u2019on ne veut l\u2019admettre.Quoi qu\u2019il en soit, si le projet de loi 40 est adopté dans sa forme initiale, il restera aux contribuables québécois de langue française, privés de la possibilité d\u2019élire 42 Mahe c.Alberta, [1990] 1 R.C.S.342.43 Voir le commentaire de l\u2019arrêt Mahé par Pierre Foucher, Revue du Barreau canadien, 1990, vol.69, p.574. 107 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 les gestionnaires des taxes scolaires, à porter leur cause au tribunal, en plaidant notamment la discrimination fondée sur la langue, à moins qu\u2019ils ne se résignent à la microcratie des pairs offerte par une réforme qui résout un problème en en créant un autre.Il s\u2019en faut de beaucoup que le centralisme national sous-jacent à cette réforme du système éducatif serve la démocratie ou la nation.On sait que le gouvernement Couillard a déjà envisagé d\u2019abolir les commissaires scolaires et de remettre aux municipalités la perception de la taxe scolaire, une idée que le gouvernement Legault a manifestement écartée44.En réalité, d\u2019autres tâches encore pourraient revenir aux municipalités, comme le transport scolaire ou même la gestion des bâtiments.On voit toutefois mal s\u2019effectuer une participation des municipalités à l\u2019administration scolaire en conservant en l\u2019état un système de partis locaux aveugles aux enjeux de la politique nationale québécoise.Il y a peu à espérer d\u2019une réforme du système d\u2019éducation qui entérinerait, par lassitude, ignorance ou atavisme têtu, les dissociations léguées par une gouverne impériale qui exerce toujours son emprise sur les esprits et l\u2019action collective.Peu importe l\u2019avenir réservé aux commissions scolaires, une question préalable attend sa réponse : faut-il garder les bases sur lesquelles le système municipal au Québec s\u2019est jusqu\u2019ici édifié ?q 44 Tommy Chouinard, « Québec retirera aux commissions scolaires leurs pouvoirs de taxation », La Presse, 2 juin 2015, en ligne : http : //plus.lapresse.ca/screens/b9275b75-77a0-42a2-a6c7-9f645442a471__7C___0.html. 108 Articles François-Olivier Dorais* Entretien avec François Charbonneau** Quelle place pour les langues officielles ?Plusieurs ont déploré, au cours de cette campagne électorale, le manque d\u2019engagement des partis politiques au sujet de la question linguistique au Canada.Partagez-vous ce constat ?Quel bilan faites- vous de la dernière campagne électorale fédérale en matière de langues officielles ?Je ne suis que partiellement en accord avec cette assertion.Il est vrai que cet enjeu a occupé relativement peu de place dans l\u2019espace médiatique, mais cela tient à la fois à des facteurs circonstanciels (d\u2019autres enjeux, comme l\u2019environnement, l\u2019affaire SNC Lavallin, voire le maquillage de jeunesse du premier ministre ont occupé plus de place), et à d\u2019autres explications plus structurelles.Il me semble en effet que pour la vaste majorité des Canadiens et, me semble-t-il, des Québécois, le régime linguistique canadien assure quelque chose comme une relative paix linguistique que peu de gens veulent remettre en question.Dans leur très grande majorité, les Canadiens de langue anglaise ne réfléchissent jamais aux enjeux de nature linguistique, sauf quand les médias (traditionnels ou sociaux) * Professeur à l\u2019UQAC ** François Charbonneau est professeur à l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019université d\u2019Ottawa 109 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 anglophones attirent l\u2019attention sur un événement médiatique québécois permettant de renforcer leur opinion que le Québec opprime sa minorité linguistique anglophone.On s\u2019indignera du débat sur le « bonjour-hi » ou de la volonté de la CAQ de réformer les commissions scolaires anglophones.Mais il n\u2019y a aucune appétence au Canada anglais pour une refonte de la Loi sur les langues officielles ou pour quelque transformation de la loi au profit des minorités linguistiques et donc il n\u2019y a strictement aucun gain à faire de ce côté politiquement, au contraire.De l\u2019autre côté, si on sondait les Québécois, sans doute se montreraient-ils théoriquement sympathiques à toute mesure fédérale pouvant bénéficier à la langue française, mais qui pourrait sérieusement prétendre que les Québécois sensibles à ces enjeux attendent d\u2019Ottawa des solutions aux enjeux linguistiques qui se posent sur le sol québécois ?À la vérité, les seuls qui déplorent vraiment \u2013 et de manière soutenue \u2013 l\u2019absence de cet enjeu sur la place publique sont les associations porte-paroles des minorités linguistiques (par exemple, la Fédération des communautés francophones et acadiennes [FCFA] et le Québec\u2019s Community Groups Network).Comme les majorités linguistiques sont très peu sensibles à l\u2019enjeu linguistique, les partis politiques tentent de trouver ailleurs les thèmes qui permettront de convaincre les électeurs de leur accorder leur vote.Pourtant \u2013 et c\u2019est en ceci que je ne suis que partiellement d\u2019accord avec l\u2019énoncé de votre question \u2013, il est faux de dire que les partis politiques ne se sont pas « engagés » pendant la campagne électorale.Au contraire, et même si la chose est passée sous le radar, les partis politiques ont bel et bien pris des engagements en matière linguistique lors de la dernière campagne électorale, dont certains sont particulièrement surprenants. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Quels engagements des partis politiques fédéraux vous ont le plus surpris en matière de langues officielles ?Certains commentateurs ont notamment exprimé leur étonnement devant la plateforme conservatrice qui a effectivement repris plusieurs recommandations de la FCFA.De toutes les plateformes électorales, c\u2019est clairement celle du Parti conservateur qui était effectivement la plus surprenante.On se souviendra que les conservateurs ont rendu publique leur plateforme le 4 octobre 2019, deux semaines seulement avant le jour du scrutin.Le Parti conservateur y proposait certaines mesures que revendiquait depuis longtemps la FCFA, à savoir que les ministères définissent clairement leurs objectifs en matière de services dans les deux langues officielles dans des plans d\u2019action et que la responsabilité de la mise en œuvre soit déplacée vers un ministère central, le Secrétariat du Conseil du Trésor, plutôt que de relever d\u2019un ministère mineur (en l\u2019occurrence, Patrimoine canadien).La FCFA réclamait également une refonte de la Loi sur les langues officielles permettant le renforcement de la partie 7 de la loi (qui stipule que le Gouvernement doit favoriser l\u2019épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire).Enfin, elle demandait aussi un suivi des transferts financiers faits aux provinces en matière de langue officielle de manière à s\u2019assurer que les sommes ne soient pas simplement versées au fonds consolidé de la province (comme le pratiquent certaines provinces, dont le Québec), mais servent effectivement au financement des programmes destinés aux minorités linguistiques.L\u2019ensemble de ces propositions se retrouvaient dans la plateforme du Parti conservateur, à telle enseigne que dans un tableau préparé pendant la campagne électorale par les analystes de la FCFA, le Parti conservateur était le parti dont les promesses correspondaient le plus aux demandes de cette association porte-parole des communautés francophones du pays ! Et comme si ce n\u2019était 111 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 pas assez, le Parti conservateur promettait même de mettre sur pied rien de moins qu\u2019un tribunal des langues officielles « qui interviendra quand les droits des Canadiens et des Canadiennes sont violés » et s\u2019engageait à soutenir la création d\u2019une université franco-ontarienne de Toronto.Quand on sait à quel point une bonne partie de la base électorale conservatrice se méfie de tout ce qui s\u2019apparente à de l\u2019ingénierie sociale en matière de langues officielles, que cette base voit souvent le bilinguisme comme un programme de discrimination positive au profit des Québécois, qu\u2019elle dénonce depuis toujours la « police linguistique » québécoise, la promesse de créer un tribunal linguistique a quelque chose de très surprenant.Si cette idée s\u2019était retrouvée dans la plateforme du Parti libéral, on aurait sans doute poussé les hauts cris devant cette nouvelle institution qu\u2019on n\u2019aurait pas hésité à qualifier « d\u2019inquisitoriale ».Mais comme cette idée a été proposée très tard dans la campagne, par un Parti conservateur tentant de faire flèche de tout bois contre un Justin Trudeau en téflon, la promesse est passée inaperçue au Canada anglais.On dénote une seule mention dans les médias à l\u2019échelle du Canada anglais, par un journaliste de la CBC qui a détaillé les promesses faites par les conservateurs pour séduire les électeurs\u2026 québécois ! Mais ne nous y trompons pas : l\u2019ensemble des mesures de la plateforme semble provenir directement des demandes de la FCFA formulées dans le cadre d\u2019une réflexion sur la refonte de la Loi sur les langues officielles (voir les travaux du Comité permanent sur les langues officielles de la Chambre des communes du 4 avril 2019).À mon avis, il faut y voir l\u2019influence du député Alupa Clarke, très impliqué dans le comité de la Chambre des communes sur les langues officielles, et très proche des associations porte-paroles de la francophonie canadienne. 112 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Il me semble aussi qu\u2019un autre aspect surprenant de cette campagne fut la main tendue du chef bloquiste, Yves-François Blanchet, aux francophones hors Québec.Ce dernier s\u2019est montré particulièrement solidaire des revendications des francophones en contexte minoritaire, que ce soit lors de sa visite à Casselman, dans l\u2019est ontarien (une première pour un chef du BQ en campagne électorale), ou encore lors de son discours de fin d\u2019élection, où il a tenu des propos de fraternité particulièrement bien sentis.Dans les deux cas, le BQ s\u2019est positionné en allié des francophones hors Québec, allant même jusqu\u2019à dire qu\u2019il y avait une convergence d\u2019intérêt entre leur cause et celle des souverainistes québécois, un argument que nous n\u2019avions pas entendu depuis longtemps.Que pensez-vous de ce rapprochement ?Que traduit-il ?Et dans quelle mesure, selon vous, l\u2019élection de 32 députés du Bloc à Ottawa aura-t-elle un impact sur l\u2019évolution du dossier des langues officielles dans les prochaines années ?Il y aurait beaucoup à dire sur le rapport entre le Bloc québécois et les communautés francophones et acadiennes du reste du Canada.À moins d\u2019une erreur de ma part, la visite de Blanchet aux communautés francophones en pleine campagne électorale pour parler de la manière dont le Canada pourrait mieux répondre aux besoins des francophones du pays a effectivement quelque chose d\u2019inédit.Cela dit, le Bloc québécois a, depuis sa fondation, appuyé sans réserve les diverses causes des francophones vivant à l\u2019extérieur du Québec, ce qui est peut-être un des aspects les moins connus du travail que fait le Bloc à Ottawa.Les députés du Bloc ont fortement appuyé la cause Montfort en talonnant le gouvernement fédéral sur cette question pendant des années.Ils posent des questions bien senties en matière de langues officielles et du droit des minorités dans les divers comités des communes, et cela depuis sa fondation.Si Martine Ouellet a représenté un hiatus à cet égard (elle avait d\u2019autres chats à fouetter pendant son bref passage à la tête du Bloc), le retour du Bloc à une députation conséquente semble annoncer un retour à la normalité de la relation d\u2019appui du Bloc québécois aux communautés francophones du Canada. 113 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 En théorie, on voit mal comment un parti formellement sou- verainiste pourrait appuyer les communautés francophones du pays, puisque le geste d\u2019indépendance s\u2019apparente à un geste par lequel les Québécois se désolidariseraient du sort des francophones du Canada.La méfiance des communautés francophones minoritaires envers le Bloc tient d\u2019ailleurs en grande partie à la raison d\u2019être de façade du parti.Mais, dans la pratique, le Bloc québécois s\u2019est à peu près toujours limité à « défendre les intérêts du Québec » et, accessoirement, les intérêts du fait français au Canada.En ce sens, si la méfiance perdure, elle n\u2019a pas véritablement de raison d\u2019être.Sauf quelques erreurs de parcours, le Bloc s\u2019est toujours montré solidaire des francophones outre-Outaouais.En fait, à bien y penser, la question est peut-être surtout de savoir si les organisations de la francophonie canadienne, comme la FCFA, sauront surpasser leur méfiance et tirer profit du nouveau rapport de force induit par la députation bloquiste aux communes\u2026 Avez-vous des appréhensions particulières de ce côté, considérant le récent élan de solidarité de plusieurs représentants de la francophonie canadienne à l\u2019endroit des Anglo-Québécois dans le dossier de l\u2019éducation ?C\u2019est une très bonne question.C\u2019est le régime politique canadien qui complique les choses en opposant les intérêts des Canadiens français et Acadiens d\u2019un côté et ceux des Québécois de l\u2019autre.En théorie, tous devraient parler d\u2019une seule voix sur les enjeux linguistiques, en ce sens qu\u2019il serait de l\u2019intérêt de l\u2019ensemble des francophones d\u2019appuyer les mesures favorisant l\u2019autonomie de l\u2019ensemble des communautés françaises du Canada.Spontanément, les francophones d\u2019un bout à l\u2019autre du pays ressentent d\u2019ailleurs le besoin de cette nécessaire fraternité.L\u2019élan de solidarité québécoise en faveur des francophones de l\u2019Ontario suite aux décisions du gouvernement Ford de l\u2019automne 2018 participe de cet imaginaire séculaire auquel communie souvent l\u2019ensemble des francophones du pays, par-delà les 114 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 frontières provinciales.Mais le régime politique canadien depuis 1982 fait des Anglo-Québécois comme des francophones hors Québec des « communautés linguistiques de langues officielles en situation minoritaire », ou CLOSM, pour reprendre l\u2019acronyme si prisé par Patrimoine canadien.L\u2019adoption, en juillet 2019, d\u2019une entente de collaboration entre l\u2019Assemblée de la francophonie de l\u2019Ontario, la Société de l\u2019Acadie du Nouveau-Brunswick et du Quebec\u2019s community Groups Network à laquelle vous faites implicitement référence n\u2019est donc surprenante : la constitution canadienne lie le sort des francophones hors Québec au sort des Anglo-Québécois (plutôt que des Québécois francophones).Chaque gain fait par les Anglo-Québécois contre la loi 101, par exemple, fait jurisprudence dans le combat des francophones hors Québec contre leurs provinces anglophones.N\u2019oublions pas que tout le système de financement du milieu associatif porte-parole des minorités, entièrement dépendant de Patrimoine canadien, milite en faveur de ce type de rapprochement entre minorités linguistiques.Et puis, tous les partis fédéraux adhèrent à la proposition que les anglophones du Québec forment une minorité linguistique équivalente aux francophones hors Québec, à l\u2019exception du Bloc québécois qui refuse explicitement cette équivalence dans sa plateforme électorale.En ce sens, la méfiance envers le Bloc provient beaucoup moins de sa position théoriquement souverainiste (que plus personne, incluant les bloquistes, ne prend vraiment au sérieux), mais plutôt de sa remise en question du régime d\u2019équivalence entre les Anglo-Québécois et les francophones hors Québec.On peut bien déplorer la décision des associations porte-paroles francophones de préférer se lier aux Anglo-Québécois plutôt qu\u2019aux Québécois francophones, mais c\u2019est le régime qui rend cohérent ce type d\u2019alliance pourtant contre-nature. 115 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Avec tous les bémols que l\u2019on peut soulever, que peut-on attendre, sinon espérer, de Justin Trudeau et de son nouveau gouvernement minoritaire, à l\u2019aube d\u2019une réforme de la Loi sur les langues officielles ?Les libéraux de Justin Trudeau n\u2019ont pas trouvé le temps, pendant leur premier mandat, de procéder à une refonte de la Loi sur les langues officielles, ce qui est quand même un comble.Il y a bien eu des « consultations » à l\u2019hiver 2019 lors desquelles des représentants de divers milieux associatifs triés sur le volet sont venus écouter des discours préélectoraux de la ministre Joly, mais disons que le bilan, pour un parti majoritaire et qui tient le bilinguisme comme un vecteur définitionnel de l\u2019identité canadienne, est bien mince.Il faut y voir un calcul politique : il n\u2019y a strictement aucun désir au Canada anglais de toucher à la Loi sur les langues officielles, que l\u2019on tient très souvent comme une mesure de discrimination positive au profit des francophones.Sauf que la donne a maintenant changé : le Parti conservateur s\u2019est lié les mains sur cette question par sa plateforme électorale qui allait plus loin dans le sens des demandes de la FCFA que celle du Parti libéral.Les libéraux ont donc intérêt à aller de l\u2019avant assez rapidement dans ce dossier qui fait en quelque sorte consensus au parlement.Cela dit, on peut quand même se demander si les changements que l\u2019on envisage à la Loi sur les langues officielles auront un véritable impact sur les communautés francophones du pays.Depuis la réforme de la loi en 1988, et de nouveau en 2005, la partie VII oblige le gouvernement à prendre des mesures proactives pour favoriser l\u2019épanouissement des communautés de langue officielle.Mais c\u2019est un secret de polichinelle que ces mesures n\u2019ont eu à peu près aucun impact sur l\u2019assimilation des francophones du Canada vers l\u2019anglais (alors qu\u2019au Québec, l\u2019assimilation anglophone vers le français est négligeable).Il est de bonne guerre que les associations porte-paroles de la francophonie canadienne 116 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 demandent des changements à la Loi et il est possible que ces changements aient un impact positif ici et là.Mais, quand on sait que les politiques migratoires du pays ont tendance à minoriser toujours davantage le fait français au pays, que les mariages exogames sont dorénavant la norme plutôt que l\u2019exception à l\u2019ouest de la rivière Outaouais et que la langue anglaise profite d\u2019une hégémonie complète sur les réseaux sociaux, lieux qu\u2019habitent de plus en plus les jeunes générations, il est tout aussi probable que l\u2019on soit en train d\u2019atteindre les limites de ce que peuvent les gouvernements en matière de vitalité des communautés linguistiques minoritaires.Une refonte de la LLO ne changera strictement rien à l\u2019ensemble de ces défis.Votre réponse me fait penser à une réflexion intéressante que vous aviez déjà avancée, il y a quelques années, sur les défis d\u2019une francophonie minoritaire qui serait désormais engagée dans une ère de « post-reconnaissance1 », c\u2019est-à-dire une ère où la lutte pour la reconnaissance (politique, juridique et institutionnelle) des minorités linguistiques au Canada serait désormais en voie d\u2019achèvement et, à certains égards, plus ou moins utile pour penser leur avenir.Car, en effet, toute amélioration constitutionnelle ou juridique demeure, in fine, désavouée par la dureté du réel, c\u2019est-à-dire celui de l\u2019assimilation grimpante, de la croissance des identités « bilingues », de la diminution du poids politique des francophones, de l\u2019exode des jeunes en milieu urbain, etc.Or, que revendiquer et comment revendiquer dans un tel contexte ?La dernière année de mobilisation politique que nous venons de connaître, notamment en Ontario français, n\u2019est-elle pas porteuse de nouveaux enseignements à cet égard ?Il est difficile d\u2019apporter une réponse satisfaisante à votre question, puisque « l\u2019horizon des possibles » en ce qui a trait au fait français au Canada me semble en quelque sorte bloqué non seulement par le régime politique canadien, mais 1 François Charbonneau, « L\u2019avenir des minorités francophones du Canada après la reconnaissance, » International Journal of Canadian Studies, nº 45\u201346, 2012, p.163\u2013186. 117 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 d\u2019abord par la rupture identitaire qui a eu lieu dans le Canada français dans les années 1960 et qui a vu les Canadiens français du Québec se redéfinir comme Québécois.Le Canada de 1867 et, a fortiori, de 1982 est divisé de telle manière que nous avons au Canada non plus deux nations, mais deux modes d\u2019imaginaire nationaux (je laisse de côté la question autochtone qui mérite une analyse mieux informée que celle que je pourrais offrir).En un mot, le Canada se pense de deux manières assez différentes.On a d\u2019un côté ceux pour qui le Canada se présente mentalement sur le mode de l\u2019unité, par-delà les divisions administratives, linguistiques, culturelles ou ethniques.Pour faire très court, c\u2019est la perspective majoritaire au Canada anglais, qui ne se pense jamais comme Canada « anglais ».Il y a évidemment d\u2019importantes différences régionales (on pense à l\u2019Ouest canadien ou à Terre-Neuve, par exemple), mais il n\u2019y a pas de doute que les Canadiens arrivent aisément à se penser comme faisant partie d\u2019une nation unifiée par-delà les clivages linguistiques ou ethniques.Pour sa part, le Canada français est dorénavant incapable de se représenter comme un tout unifié, même si, vous avez raison, le combat contre les compressions de Doug Ford montre qu\u2019il reste encore un fond de sympathie entre les francophones du pays.Mais ne nous y trompons pas : la rupture symbolique est consommée.Cela tient évidemment principalement à la rupture dans le Canada français des années 1960 dans la foulée des États généraux du Canada français, mais même si on arrivait à faire une sorte de retour en arrière symbolique et que tous les francophones du pays arrivaient à se concevoir comme faisant partie d\u2019une seule et même nation française du Canada (et rappelons qu\u2019absolument personne n\u2019évoque cette possibilité), le régime politique canadien empêcherait toute recomposition. 118 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Or, cette division a des effets très concrets dans le « réel ».Il n\u2019y a pas moins de 28 conseils scolaires francophones à travers le Canada hors Québec, chaque province a ses programmes scolaires francophones distincts redevables à des provinces où les francophones sont toujours minoritaires, et ainsi de suite.La francophonie canadienne compte des dizaines d\u2019associations porte-parole, d\u2019appellations (Franco- Ontariens, Fransaskois, Franco-ténois, etc.) et autant de drapeaux différents.« L\u2019horizon national » du jeune fransaskois, c\u2019est une école française où les jeunes sont peu nombreux, se parlent en anglais dans les corridors et où les études post- secondaires sont pratiquement inexistantes.Imaginez maintenant si le régime politique canadien reconnaissait l\u2019existence d\u2019une nation française qui aurait le contrôle, d\u2019un océan à l\u2019autre, de son système scolaire de la maternelle à l\u2019université.On pourrait imaginer un réseau universitaire complet, à la manière de l\u2019Université du Québec, d\u2019un bout à l\u2019autre du pays, avec des campus qui se complètent, etc.Je sais bien que cette possibilité est dorénavant absolument inenvisageable : les provinces, dont le Québec, tiennent à leur chasse gardée, tout comme les administrateurs des institutions scolaires ailleurs au pays.Et puis, de la même manière que les Québécois sont aujourd\u2019hui incapables de se penser comme « Français », les Franco-Ontariens (par exemple) ne peuvent tout simplement plus se projeter dans un tout « Canadien français » avec les Québécois.Mais j\u2019évoque cette possibilité pour faire sentir au lecteur ce que le Canada français a perdu par l\u2019abandon de la doctrine des peuples fondateurs : la conséquence a été le morcellement symbolique et institutionnel des francophones du pays.Les minorités n\u2019ont pas le luxe de se payer ce genre de divisions.Et donc, pour répondre à votre question : que revendiquer dans pareil contexte ?Sans une remise en question globale du 119 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 régime politique canadien, les francophones du pays doivent donc espérer faire des gains à l\u2019intérieur de celui-ci.Or, c\u2019était précisément la thèse que je défendais déjà il y a quelques années : on touche à la limite de cette lutte dans l\u2019ensemble des domaines où le régime accorde des droits linguistiques aux minorités.Après tout, le Canada s\u2019est déjà donné, depuis plus d\u2019une trentaine d\u2019années (la Loi sur les langues officielles de 1988), l\u2019obligation d\u2019assurer l\u2019épanouissement des communautés de langues officielles en situation minoritaire et a renforcé cette obligation en 2005 en décrétant que le gouvernement doit prendre des mesures « pro-actives ».Comment imaginer quelque chose de mieux ?Et pourtant, qui pourrait aujourd\u2019hui prétendre que ça a fonctionné ?On peut évidemment demander l\u2019intervention du fédéral pour appuyer l\u2019université soi-disant franco-ontarienne, mais au final, cela servira à légitimer encore une fois l\u2019intervention du fédéral dans un champ de compétence provincial (encore le problème du régime !), intervention qui pourra s\u2019avérer plus tard délétère pour le fait français au Québec.On peut demander davantage de mesures pour accroitre le nombre d\u2019immigrants francophones, mais on les intégrera non pas à l\u2019une des deux nations fondatrices du Canada, mais à des minorités locales qui peinent elles-mêmes à transmettre la langue à leurs propres enfants.Et ainsi de suite.Et sans vouloir forcer la pensée utilitaire ni surestimer l\u2019impact des leviers juridiques, que peut-on tout de même espérer d\u2019une éventuelle refonte de la Loi sur les langues officielles ?Y a-t-il des modifications concrètes qui, selon vous, constitueraient un gain substantiel pour la francophonie canadienne ?Les associations porte-paroles de la francophonie canadienne jouent évidemment leur rôle qui consiste à faire pression sur le gouvernement dans l\u2019espoir de voir une meilleure institutionnalisation des droits des francophones. 120 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Le principal porteur de ballon dans ce dossier, c\u2019est la FCFA.Elle demande que l\u2019on transfère le rôle de coordination de la mise en œuvre des politiques linguistiques au Conseil du Trésor, de créer un tribunal administratif pour gérer les plaintes, que l\u2019on adopte le principe du « par et pour » dans la mise en œuvre de la loi (ce qui obligerait le fédéral à consulter les communautés dans la mise en œuvre de la loi), en plus d\u2019un certain nombre d\u2019autres mesures.Mais qu\u2019est-ce que ça veut dire concrètement ?Ce sont les associations porte-paroles, entièrement financées par le fédéral, qui parlent au nom des communautés, sans véritable principe démocratique en amont permettant de garantir que les associations reflètent bien la volonté des communautés.J\u2019ajoute que ces associations sont très souvent consultées sur l\u2019ensemble des enjeux de nature linguistique par le gouvernement fédéral, bref, on revendique de formaliser une pratique relativement répandue.Il n\u2019est évidemment pas impossible que les modifications souhaitées facilitent le traitement des plaintes ou que les ministères fassent du bilinguisme un enjeu plus pressant.Mais ces demandes s\u2019inscrivent dans le contexte du régime linguistique canadien, et c\u2019est là où le bât blesse.La FCFA, par exemple, demande que l\u2019on adopte une attitude plus musclée pour garantir que l\u2019on respecte le souhait des fonctionnaires de travailler dans la langue officielle de leur choix.Très bien.Mais on fait quoi quand, comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui, les francophones font massivement le « choix » de travailler en langue anglaise ?On peut souhaiter l\u2019amélioration des mécanismes de plainte, mais qu\u2019arrive- t-il quand il n\u2019y a pas de plainte ?Évidemment, il y a lieu de s\u2019interroger sur les raisons pour lesquelles les fonctionnaires francophones font le « choix » de la langue anglaise, et j\u2019applaudirais toute mesure proactive en ce sens.Mais il me 121 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 semble que l\u2019on est en voie d\u2019atteindre une sorte de limite en ce qui a trait à la revendication constante provenant des associations francophones que le gouvernement « fasse quelque chose » pour les francophones du pays.En d\u2019autres termes, les associations porte-paroles ont défini leur mission comme consistant à revendiquer des gouvernements des solutions à leurs problèmes, en délaissant peut-être un peu trop la mobilisation de la base.Un exemple suffira : on a exigé des gouvernements « l\u2019offre active » de services en français, un principe qui consiste à exiger des fonctionnaires qu\u2019ils abordent la clientèle dans les deux langues pour bien faire sentir qu\u2019il est possible de se faire servir dans l\u2019une comme dans l\u2019autre langue.Mais à quand une réflexion sur la « demande active » de service en français par les francophones eux-mêmes ?Après tout, si tous les fonctionnaires fédéraux francophones, et si tous les citoyens francophones du pays demandaient en toute circonstance des services en français, la fonction publique en serait entièrement transformée.Or, les efforts en ce sens n\u2019existent à peu près pas, en partie \u2013 c\u2019est du moins mon hypothèse \u2013 parce que le Canada français a été amené à (et est financé de manière à) se voir comme une série de minorités fragmentées plutôt que comme un partenaire égal, fier et sûr de ses droits.Si les francophones du pays avaient le même type d\u2019imaginaire qui habite \u2013 par exemple \u2013 les Flamands dans la revendication de leurs espaces linguistiques, nous n\u2019en serions pas là.Un réel effort d\u2019imagination demanderait des gestes de rupture avec le régime linguistique canadien.Par exemple, dans la réforme de son mode de scrutin, le Québec pourrait réserver un siège à l\u2019Assemblée nationale pour un député représentant les francophones du Canada et un autre pour les Acadiens.Mais on voit bien la levée de boucliers qui attendrait ce type de suggestion, les fédéralistes ne voudront pas remettre en question le régime alors que les indépen- 122 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 dantistes y verront un obstacle à l\u2019indépendance.Et donc\u2026 comme on laisse ce régime non interrogé, on en est réduit à quémander ici et là de petites améliorations que l\u2019on célébrera comme de grandes victoires, mais sur le long terme, tout cela est voué à l\u2019échec parce que le régime canadien nous a habitués à nous penser divisés et petits, cependant que le reste du pays arrive aisément à se penser et à se projeter dans l\u2019avenir comme un tout unifié.q Dossier Dossier BREXIT ET FRONTIÈRES Le Brexit à la croisée des chemins \u2013 ou de la lucidité stratégique de Boris Johnson - X.Hubert Rioux 124 Le Brexit en Irlande du Nord - Anne Mandeville 140 124 BREXIT ET FRONTIÈRES Ainsi donc, trois ans et demi après le référendum de juin 2016 sur la sortie de l\u2019Union européenne (U.E.) et la démission du premier ministre David Cameron ; deux ans et demi après les élections générales britanniques de juin 2017 ayant fait perdre aux conservateurs de Theresa May leur majorité parlementaire ; deux ans et demi également après le début officiel des négociations entre le Royaume-Uni (R.-U.) et l\u2019U.E.; plus d\u2019un an après la conclusion d\u2019une première entente entre ces deux parties ; plus de huit mois après le premier report de la date d\u2019entrée en vigueur du Brexit, d\u2019abord fixée au 29 mars 2019, puis au 30 juin 2019, puis au 31 octobre 2019, puis au 31 janvier 2020 ; sept mois après les élections européennes de mai dernier ; plus de 120 jours après l\u2019entrée en fonction du nouveau premier ministre Boris Johnson et enfin plus de 90 jours après sa prorogation « inconstitutionnelle » du Parlement, le R.-U.est de nouveau en campagne électorale et connaîtra son sort le 12 décembre 2019.Alors que vous lisez ces lignes, chers lecteurs et lectrices, vous êtes au fait des résultats de cette élection charnière ; je ne peux donc vous en proposer qu\u2019une brève rétrospective analytique afin que vous puissiez bien déterminer s\u2019il s\u2019agit plus vraisemblablement d\u2019un dénouement ou, plutôt, d\u2019un énième retour à la case départ.X.Hubert Rioux* Le Brexit à la croisée des chemins \u2013 ou de la lucidité stratégique de Boris Johnson** * Postdoctorant ÉNAP ** Ce texte a été rédigé entre les 15 et 21 novembre 2019. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 125 B R E X I T E T F R O N T I È R E S L\u2019élection référendaire \u2013 ou comment Boris Johnson a sauvé le Parti conservateur Il se sera donc écoulé exactement 1268 jours entre le référendum de 2016 et l\u2019élection de 2019.Durant cette interminable saga qui, disons-le franchement, n\u2019aurait de toute façon pas pu se clore simplement et de façon expéditive compte tenu de la complexité des négociations et de la pluralité des intérêts politiques en jeu, les ententes transitoires R.-U./U.E.présentées au parlement britannique par Theresa May auront été officiellement rejetées à deux reprises, avant que son successeur Boris Johnson ne réussisse à faire adopter le principe d\u2019un troisième accord, à 329 voix contre 299, le 22 octobre dernier.Or, préalablement à cette adoption de principe, le parlement avait adopté, à 322 voix contre 306, un amendement visant à prolonger l\u2019étude de cet accord et forçant le premier ministre Johnson à demander une extension de la date d\u2019entrée en vigueur de l\u2019Article 50, officialisant la sortie de l\u2019U.E., au 31 janvier 2020.Ces mêmes 322 députés ayant rejeté le calendrier d\u2019étude proposé par Johnson, des élections anticipées auront donc été déclenchées afin de dénouer l\u2019impasse dans laquelle la démocratie britannique se trouvait plongée en raison de la division interne au sein d\u2019un Parti conservateur minoritaire en chambre, puis des positions irréconciliables des différents partis d\u2019opposition sur les modalités et l\u2019opportunité du Brexit.La question qui se posait donc au moment d\u2019écrire ces lignes consistait à savoir si effectivement ces élections seraient à même de dénouer cette impasse partisane ou, à l\u2019inverse, l\u2019approfondiraient en portant au pouvoir un parti ou une coalition formelle ou informelle de partis opposés au Brexit et réclamant soit son annulation, soit une renégociation complète avec l\u2019U.E.sur de nouvelles bases et dans les deux cas, la tenue d\u2019un nouveau référendum sur le Brexit portant L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 126 B R E X I T E T F R O N T I È R E S sur l\u2019une ou l\u2019autre de ces options.Des huit partis principaux s\u2019étant alignés sur la ligne de départ électorale en novembre, seulement deux étaient favorables à une sortie de l\u2019U.E.indépendamment de l\u2019accord \u2013 ou de l\u2019absence d\u2019accord \u2013 transitoire proposé : les conservateurs de Boris Johnson, qui se sont engagés à mettre en œuvre l\u2019entente présentée aux parlementaires en octobre et à ne pas prolonger cette période transitoire au-delà de décembre 2020 ; puis le Brexit Party de Nigel Farage, dont la préférence explicite demeure celle d\u2019une sortie sans accord \u2013 le fameux no-deal \u2013 mais qui, tôt dans la campagne, aura décidé de ne pas présenter 650 candidats à travers le R.-U., mais de laisser le champ libre aux conservateurs dans les 317 circonscriptions remportées par ces derniers lors de l\u2019élection générale de 2017.Cela se sera sans doute révélé être une heureuse décision pour les conservateurs, leur ayant permis de remporter quelques sièges supplémentaires chaudement disputés aux travaillistes de Jeremy Corbyn, aux libéraux-démocrates de Jo Swinson, ou même au Scottish national Party (SNP) de Nicola Sturgeon.En définitive toutefois, la division du vote conservateur générée par le Brexit Party n\u2019aurait vraisemblablement pas été très importante même si Farage en eut décidé autrement, et ce pour une raison simple : l\u2019arrivée de Boris Johnson à la tête du Parti conservateur et du pays, dès la fin juillet, avait déjà tout changé.À la suite des élections européennes du 23 mai 2019 en effet, l\u2019une des pires défaites électorales de l\u2019histoire du Parti conservateur britannique alors que les candidats de Theresa May ne récolteront que 8 % du vote et 4 sièges, derrière le Brexit Party, les libéraux-démocrates, les travaillistes et même les verts (12 %, 7 sièges), les troupes de Nigel Farage auront effectivement le vent dans les voiles.Entre la fin mai et la fin juillet, le Brexit Party atteindra, dans la plupart des sondages, entre 20 % et 25 % des intentions de vote pour une L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 127 B R E X I T E T F R O N T I È R E S éventuelle élection générale britannique, au coude-à-coude avec les conservateurs et les travaillistes alors en chute libre.L\u2019émergence de Johnson renversera cette tendance de façon spectaculaire.Les tout premiers sondages publiés à la suite de son entrée en poste à titre de premier ministre témoigneront d\u2019une remontée des conservateurs à 30 %, puis à 35 %, faisant chuter le Brexit Party à entre 10 % et 15 % des intentions de vote.Depuis, c\u2019est-à-dire dans la foulée de la renégociation menée par les conservateurs de Johnson sous le signe de la menace, semble-t-il fructueuse, d\u2019un no-deal, ces derniers ont atteint les 45 % et le parti de Farage s\u2019est retrouvé à patauger dans les bas-fonds électoraux, à environ 5 %.Les grands perdants de ce revirement de situation drastique auront certainement été les travaillistes de Jeremy Corbyn, ne pouvant dès lors plus compter sur la division du vote conservateur-populiste pour se tailler une place au soleil dans quelques comtés mauves.Ce fut même dorénavant la division du vote entre travaillistes et libéraux-démocrates qui risqua de bénéficier aux conservateurs de Johnson, considérant la substantielle montée en popularité des lib- dems auprès des europhiles et la réticence de ces derniers à appuyer un Jeremy Corbyn ayant tellement joué de duplicité sur la question du Brexit que personne ne sait guère plus ce qu\u2019il en pense vraiment.Au moment d\u2019écrire ces lignes, à la mi-novembre, les sondages prévoyaient ainsi un triomphe conservateur absolu, à environ 42 % des voix et 360 sièges, une large majorité.Comment expliquer cet impressionnant renversement de la vapeur, au-delà de la simple popularité de Boris Johnson lui-même ?La réponse est d\u2019une triple nature : d\u2019abord, la très large majorité des partisans du Brexit ainsi que Boris Johnson et ses alliés sont, pour le dire ainsi, sur la même L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 128 B R E X I T E T F R O N T I È R E S longueur d\u2019onde.La stratégie de Johnson, que l\u2019on sait maintenant avoir été efficace, a été de placer les Européens \u2013 et par le fait même, les Britanniques \u2013 devant un choix clair : « vous acceptez de renégocier l\u2019entente conclue avec Theresa May, notamment en ce qui concerne le filet de sécurité nord-irlandais, ou nous sommes préparés à sortir sans accord ».Voilà une posture de négociation agressive que n\u2019avait jamais adoptée, du moins avec crédibilité, madame May qui de toute façon et à l\u2019évidence n\u2019avait à l\u2019esprit que de conclure et d\u2019imposer, en droite ligne avec sa propre europhilie, mais heureusement sans succès, un accord qui aurait officieusement pérennisé la subordination du R.-U.à l\u2019U.E., au marché unique et à l\u2019union douanière à l\u2019encontre du choix démocratique de 2016 puis, très clairement, et j\u2019y reviens plus loin, de l\u2019intérêt national britannique.Or, cette posture de négociation combative, à l\u2019inverse, était justement celle que privilégiaient les brexiters.C\u2019est en effet, en tout cas, ce que montrent les sondages : selon les compilations et les analyses, toujours excellentes d\u2019ailleurs, du politologue John Curtice, entre les deux tiers et les trois quarts des Britanniques ayant voté Leave en 2016 sont tout à fait ouverts à l\u2019idée d\u2019un no-deal.En raison de cet appui non négligeable à une sortie sans accord chez les eurosceptiques, la population britannique dans son ensemble se trouve à peu près divisée à 50-50 entre les partisans et les opposants d\u2019une telle éventualité.Boris Johnson a donc visé juste : en laissant clairement savoir à l\u2019Europe qu\u2019un no-deal n\u2019était aucunement exclu, il parlait au nom d\u2019une réelle masse populaire, électoralement influente.Il faut dire que, pour quiconque ayant un flair politique minimal, le résultat des européennes de mai et les 5,25 millions de voix accordées au Brexit Party avaient envoyé un signal majeur en ce sens.En fait, non seulement les partisans du Brexit considèrent-ils le no-deal acceptable, mais près L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 129 B R E X I T E T F R O N T I È R E S de la moitié d\u2019entre eux y verraient même un dénouement positif, souhaitable, surtout dans la situation où l\u2019U.E.refusait de négocier (et/ou de renégocier) de bonne foi un accord transitoire.Pas moins de 75 % des brexiters, qui plus est, considèrent qu\u2019une sortie sans accord serait soit sans conséquences graves, soit carrément positive d\u2019un point de vue économique.Ils n\u2019ont peut-être pas tort, j\u2019y reviendrai également.Bref, Boris avait visé dans le mille.Peut-être davantage qu\u2019il ne le pensait d\u2019ailleurs, puisque les élections qu\u2019il aura été forcé de déclencher ont révélé un autre trait fondamental de l\u2019opinion publique britannique : elle rejetait à la majorité relative toutes les options mises de l\u2019avant par les principaux partis d\u2019opposition.D\u2019un côté, d\u2019abord, les travaillistes proposaient une nouvelle renégociation avec les 27 sur la base d\u2019un maintien du R.-U.au sein de l\u2019union douanière \u2013 une folie furieuse, le pire des deux mondes, une idée que rejettent la plupart des Britanniques bien au fait des avantages d\u2019une autonomie commerciale accrue \u2013 puis un nouveau référendum soumettant au vote cette éventuelle entente face à l\u2019option de l\u2019annulation pure et simple du Brexit.Les libéraux-démocrates, pour leur part, étaient favorables au maintien intégral du R.-U.au sein de l\u2019U.E.et proposaient également la tenue d\u2019un second référendum sur la question, tout comme les verts, le SNP et les autonomistes gallois du Plaid Cymru.N\u2019en déplaise à ces partis, qui auront misé sur ces propositions, les chiffres obtenus par la firme de sondage Opinium entre janvier et octobre 2019 montraient qu\u2019une majorité de Britanniques (entre 50 % et 55 %) préférerait une sortie de l\u2019U.E.sans accord à la tenue d\u2019un second référendum sur le Brexit si aucune entente transitoire ne pouvait être conclue et adoptée.À l\u2019inverse, une majorité écrasante favorisait l\u2019accord négocié par Boris Johnson plutôt qu\u2019un no-deal. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 130 B R E X I T E T F R O N T I È R E S La troisième raison principale expliquant le revirement de situation auquel nous avons assisté depuis la montée en puissance de Boris Johnson, enfin, consiste en ce que la confiance des Britanniques envers son principal adversaire, Jeremy Corbyn, ainsi que l\u2019enthousiasme envers ses propositions aient manifestement été limités de longue date.Corbyn, soyons francs, n\u2019est pas grand-chose d\u2019autre que le reflet inversé de Boris Johnson : un populiste de gauche à la Bernie Sanders, ressassant de vieilles rengaines socialistes des années 1970, malhonnête et opaque, complaisant face à l\u2019antisémitisme rampant de l\u2019aile multiculturaliste de son camp, et qui aura réussi l\u2019exploit de faire douter un nombre toujours croissant de Britanniques europhiles quant au choix à faire entre le Brexit et\u2026 un gouvernement Corbyn ! Si bien que, non seulement les trois quarts des Britanniques pensent-ils que ce dernier est déconnecté de leurs préférences quant au Brexit, pour les raisons évoquées plus haut, mais 60 % d\u2019entre eux, toutes tendances politiques confondues, considéraient aussi dans les semaines précédant l\u2019élection qu\u2019un Brexit sur la base de l\u2019entente conclue par Boris Johnson serait préférable à l\u2019élection d\u2019un gouvernement Corbyn.À cela s\u2019ajoute évidemment l\u2019accaparement du vote progressiste par les nationalistes du SNP en Écosse, une perte sèche pour les travaillistes sur laquelle je reviens également en conclusion.L\u2019accord sur la table \u2013 ou comment Boris Johnson a sauvé le Royaume-Uni Au-delà de ces considérations électorales et politiques toutefois, si le positionnement stratégique de Boris Johnson s\u2019est révélé en accord avec les préférences d\u2019une majorité de Britanniques ou en tout cas, avec une claire majorité de brexiters c\u2019est bien et peut-être contre toute entente parce que ceux-ci font montre d\u2019une compréhension instinctive L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 131 B R E X I T E T F R O N T I È R E S des intérêts du pays face aux enjeux, notamment économiques et commerciaux, que pose cette sortie de l\u2019U.E.Que Boris Johnson ait réussi à rassembler ainsi alors que Theresa May avait réussi à faire l\u2019unanimité contre elle n\u2019est donc pas particulièrement surprenant lorsqu\u2019on réalise à quel point le R.-U.a évité la catastrophe de peu, grâce aux renégociations menées par ce premier.J\u2019explique plus haut que le no-deal, contrairement à ce que Theresa May voulait bien faire croire, n\u2019a jamais été une option abhorrée par les Britanniques.La raison en est la suivante : comme je l\u2019ai expliqué il y a quelques mois (L\u2019Action nationale, Février 2019), le Brexit est d\u2019abord et avant tout un phénomène économique, issu du mécontentement face au Traité de Maastricht, de la paupérisation de couches entières de la population britannique dans la foulée des multiples élargissements de l\u2019U.E.vers l\u2019est, des crises financière, monétaire et migratoire successives depuis douze ans, de l\u2019austérité budgétaire perpétuelle, puis de l\u2019approfondissement du déficit commercial britannique face à l\u2019Allemagne en particulier et à l\u2019U.E.plus généralement.Dans ce contexte, les brexiters semblent avoir bien saisi le fait que l\u2019avantage majeur d\u2019une sortie de l\u2019U.E.doit être celui d\u2019une récupération maximale d\u2019autonomie en matière de politiques commerciales, fiscales et industrielles.Dans une étude de 2018 sur les préférences des Britanniques face au Brexit par exemple, les politologues de l\u2019Université de York Sofia Vasilopoulou et Liisa Talving ont bien montré que le commerce \u2013 plutôt que l\u2019immigration, par exemple \u2013 était considéré par une majorité comme devant constituer l\u2019enjeu prioritaire des négociations avec l\u2019U.E.L\u2019une des raisons pour lesquelles le commerce international est ainsi devenu objet de contentieux entre le R.-U.et l\u2019U.E.renvoie effectivement au déficit commercial dont souffre le premier face à la seconde, un gouffre sans cesse croissant de près de 70 mil- L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 132 B R E X I T E T F R O N T I È R E S liards de livres sterling, dont 23 milliards avec l\u2019Allemagne seulement.En fait, les exportations britanniques vers l\u2019U.E.ont reculé d\u2019un bon 10 % en proportion du PIB depuis la fin des années 1990, alors qu\u2019elles ont augmenté vers le reste du monde, si bien que le R.-U.jouit à l\u2019inverse de surplus commerciaux multipliés par dix depuis le tournant du siècle \u2013 de plus de 30 milliards de livres sterling au total \u2013 avec ses partenaires hors-U.E., notamment avec les États-Unis, l\u2019Australie et la Nouvelle-Zélande, mais également avec des puissances économiques d\u2019Asie-Pacifique telles que Singapour ou la Corée du Sud.Balance commerciale du R.-U.avec les pays membres et non membres de l\u2019U.E.1999-2018 Tiré de M.Ward (2019), Statistics on UK-EU Trade, House of Commons Library Briefing Paper, No.7851. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 133 B R E X I T E T F R O N T I È R E S Si les Britanniques favorables au Brexit se sont jusqu\u2019ici montrés beaucoup plus sympathiques à l\u2019accord négocié par Boris Johnson qu\u2019à l\u2019entente conclue par Theresa May, puis si par surcroît ils se sont révélés sinon ouverts, du moins carrément favorables à une sortie sans accord advenant l\u2019échec des négociations avec l\u2019U.E., c\u2019est parce que l\u2019Accord Johnson, justement, tout comme d\u2019ailleurs un éventuel no-deal et ce encore plus rapidement, permettraient au R.-U.de retrouver sa pleine autonomie en matière de politiques commerciales en l\u2019extirpant définitivement du carcan de l\u2019union douanière.Actuellement, le R.-U.se voit forcé d\u2019harmoniser ses politiques \u2013 non seulement commerciales, mais également dans une foule de domaines pouvant affecter le commerce intra-U.E.\u2013 avec un ensemble économique dont ses structures économiques tendent à l\u2019éloigner.Comme c\u2019est le cas de l\u2019Europe latine, le R.-U.est contraint de concurrencer les exportateurs allemands tout en étant soumis aux stratégies macroéconomiques, commerciales et tarifaires européennes qui elles-mêmes servent prioritairement les intérêts de l\u2019Allemagne, alors que ses intérêts propres ainsi que les mouvements structurels de son commerce \u2013 des exportations et des importations hors-U.E.multipliées par trois depuis vingt ans \u2013 devraient la porter à diversifier ses ententes commerciales.Déjà sous Theresa May d\u2019ailleurs, le gouvernement britannique reconnaissait ces intérêts stratégiques tout en mettant l\u2019accent sur la sauvegarde, en parallèle, d\u2019un accès le plus libre possible aux marchés de l\u2019U.E.Le problème est que justement, ce souci d\u2019un maintien quasi intégral des liens économiques et commerciaux existants avec l\u2019U.E., notamment en raison des tendances europhiles de madame May et de ses alliés au sein du Parti conservateur, mais également du fait de la complexité du « problème » irlandais, les aura amenés à brader les intérêts nationaux britanniques de manière totalement absurde. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 134 B R E X I T E T F R O N T I È R E S Évidemment, les médias libéraux et corporatistes occidentaux, qui ont depuis longtemps abandonné toute conception réaliste de la souveraineté nationale au point où ils n\u2019en comprennent même plus le sens, n\u2019y auront vu que du feu.Ils n\u2019auront ainsi eu de cesse de nous « expliquer » que le point d\u2019achoppement majeur quant aux ententes négociées par Theresa May portait sur la frontière irlandaise.Bien que cela n\u2019ait pas été complètement faux, il s\u2019agissait d\u2019une lecture banale et superficielle, alors que les opposants conservateurs de madame May, de même que les populistes des mouvances Farage et Johnson ainsi qu\u2019une majorité de brexiters avaient, eux, très bien compris pourquoi l\u2019Accord May devait être rejeté à tout prix.Pour le dire simplement, l\u2019entente transitoire signée par Theresa May aurait eu pour effet, littéralement, d\u2019enfermer indéfiniment le R.-U.au sein du marché unique et de l\u2019union douanière et ce en lui retirant simultanément toute influence sur les affaires européennes puis en octroyant à chacun des 27 autres membres de l\u2019U.E.un veto sur la souveraineté britannique.Nul besoin ici de revenir en détail sur l\u2019entente négociée par Theresa May pour comprendre.Cette entente, nous nous en rappelons tous, comprenait le fameux « filet de sécurité » nord-irlandais, dont l\u2019objectif était d\u2019assurer que jamais une frontière douanière entre l\u2019Irlande du Nord et la République d\u2019Irlande ne soit rétablie.Or, qu\u2019impliquait cette clause ?De façon tout à fait ahurissante lorsqu\u2019on y songe sérieusement, elle impliquait effectivement que durant la période transitoire suivant l\u2019entrée en vigueur de l\u2019article 50, le R.-U.serait effectivement exclu de l\u2019U.E.et de ses institutions, mais demeurerait assujetti aux règles du marché unique et de l\u2019union douanière indéfiniment, soit jusqu\u2019à ce qu\u2019un accord économique et commercial global entre les deux parties permettant un libre-échange complet des marchandises et donc l\u2019absence de contrôles douaniers irlandais soit conclu L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 135 B R E X I T E T F R O N T I È R E S et approuvé à l\u2019unanimité par les 27 membres de l\u2019U.E.En d\u2019autres termes, tout pays membre de l\u2019U.E.qui, pour une raison ou une autre, aurait été défavorable à un éventuel accord ou aurait considéré contraire à ses intérêts que le R.-U.puisse effectivement s\u2019émanciper du marché unique et de l\u2019union douanière aurait pu, aussi longtemps qu\u2019il l\u2019aurait souhaité ou aussi longtemps que les pressions politiques internes à Bruxelles ne l\u2019en eurent empêché, opposer un veto à cet accord et par le fait même, à l\u2019autonomie économique et commerciale du R.-U.Qu\u2019un tel accord ait pu être signé suffit à expliquer pourquoi Theresa May aura réussi à faire l\u2019unanimité contre elle.Après tout, ou bien le R.-U.sort de l\u2019U.E., comme l\u2019a voulu une majorité de Britanniques, ou bien il y reste ; mais de le confiner aux limbes européens ad vitam aeter- nam tout en octroyant à chacun des 27 membres de l\u2019U.E., sur un plateau d\u2019argent, un veto sur le statut futur du pays et sur sa capacité à mener une politique économique et commerciale autonome relève de la folie pure.Boris Johnson aura mis un terme à cette folie, et les Britanniques doivent l\u2019en remercier.Selon les termes de la nouvelle entente transitoire négociée par le gouvernement Johnson avec Bruxelles en effet, c\u2019est bien l\u2019Irlande du Nord seule, et non le R.-U.dans son ensemble, qui demeurerait de facto assujettie au marché unique et à l\u2019union douanière si un accord économique et commercial de libre-échange des marchandises ne pouvait être conclu entre le R.-U.et l\u2019U.E.d\u2019ici au 31 décembre 2020, soit dans les onze mois qui suivraient en principe l\u2019entrée en vigueur de l\u2019article 50 le 31 janvier prochain.Qui plus est, l\u2019assemblée nord-irlan- daise elle-même, plutôt que les 27, aurait le pouvoir de voter l\u2019abrogation de ce « filet de sécurité 2.0.» à partir de 2025 si aucune entente R.-U./U.E.excluant la nécessité d\u2019une frontière irlandaise n\u2019était signée d\u2019ici là. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 136 B R E X I T E T F R O N T I È R E S C o m p a r a i s o n d e s a c c o r d s t r a n s i t o i r e s e t d é c l a r a t o i r e s n é g o c i é s a v e c l \u2019 U .E .T i r é e n q u a s i - i n t é g r a l i t é d e T h e E c o n o m i c I m p a c t s o f B o r i s J o h n s o n \u2019 s P r o p o s a l s , T h e U K i n a C h a n g i n g E u r o p e ( 2 0 1 9 ) , p .4 .E n j e u x A c c o r d M a y A c c o r d J o h n s o n P o l i t i q u e d o u a n i è r e / t a r i f a i r e p o u r l a G r a n d e - B r e t a g n e A c c o r d d o u a n i e r f o r m e l a v e c l \u2019 U .E .( c o o r d i n a t i o n a v e c l \u2019 U n i o n d o u a n i è r e ) S o r t i e d e l \u2019 U n i o n d o u a n i è r e e t a u t o n o m i e c o m p l è t e F r o n t i è r e d o u a n i è r e n o r d - I r l a n d a i s e A u c u n e f r o n t i è r e ; f i l e t d e s é c u r i t é s a n s é c h é a n c e C o n t r ô l e s d o u a n i e r s e x t r a - f r o n t a l i e r s M a r c h a n d i s e s e t p r o d u i t s a g r i c o l e s C o o r d i n a t i o n r é g l e m e n t a i r e e t s a n i t a i r e m a x i m a l e a v e c l \u2019 U .E .A u t o n o m i e p o u r l a G r a n d e - B r e t a g n e , c o o r d i n a t i o n p o u r l \u2019 I r l a n d e d u N o r d D r o i t d u t r a v a i l e t p o l i t i q u e s e n v i r o n n e m e n t a l e s H a r m o n i s a t i o n m a x i m a l e a v e c l \u2019 U .E .A u t o n o m i e p o u r l e R .- U .P o l i t i q u e s c o m m e r c i a l e s i n t e r n a t i o n a l e s A u t o n o m i e e n m a t i è r e d e s e r v i c e s s e u l e m e n t A u t o n o m i e p o u r l e R .- U .R e l a t i o n s a v e c l \u2019 U .E .a p r è s l a p é r i o d e t r a n s i t o i r e L i b r e - é c h a n g e m a x i m a l , c o o r d i n a t i o n d o u a n i è r e e t r é g l e m e n t a i r e L i b r e - é c h a n g e m i n i m a l , l i m i t é a u x m a r c h a n d i s e s e t m a i n t i e n d e b a r r i è r e s n o n - t a r i f a i r e s L i b r e c i r c u l a t i o n d e s p e r s o n n e s F i n d e l a l i b r e c i r c u l a t i o n a v e c l \u2019 U .E ., m a i n t i e n d e l a Z o n e c o m m u n e d e v o y a g e R .- U ./ I r l a n d e F i n d e l a l i b r e c i r c u l a t i o n a v e c l \u2019 U .E ., m a i n t i e n d e l a Z o n e c o m m u n e d e v o y a g e R .- U ./ I r l a n d e L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 137 B R E X I T E T F R O N T I È R E S Quiconque n\u2019est pas libéral ou cosmopolite jusqu\u2019à la moelle, quiconque reconnaît que l\u2019U.E.est déjà profondément engagée sur la voie de la perdition économique et démocratique, puis quiconque possède encore le moindre sens de l\u2019État reconnaîtra que dans les circonstances, Boris Johnson pourrait bien avoir sauvé non seulement son parti, mais également sa patrie d\u2019un véritable désastre.Par ailleurs, au-delà du filet de sécurité nord-irlandais, l\u2019accord transitoire conclu par ce dernier comporte quelques différences notables avec l\u2019entente issue du gouvernement May : sans entrer dans les détails, on peut dire que l\u2019Accord Johnson vise à terme une relation beaucoup moins étroite avec l\u2019U.E., fondée sur un simple accord de libre-échange des marchandises et non plus sur une coordination douanière, économique et réglementaire maximale.Tout n\u2019est évidemment pas rose : cette rupture plus radicale qui s\u2019annonce \u2013 si l\u2019accord Johnson était effectivement adopté \u2013 aura des coûts économiques, pour le R.-U.comme pour l\u2019U.E.et ses pays membres, plus importants que ceux qu\u2019auraient engendrés, en principe, l\u2019entente de Theresa May.Toutefois, et c\u2019est évidemment ce que vous n\u2019entendrez ni ne lirez si vous suivez les médias libéraux dominants, la fin de la coordination R.-U./U.E.en matière de subventions industrielles, de concurrence, de fiscalité, de politiques sociales et de droit du travail, doublée d\u2019une récupération rapide de l\u2019autonomie complète du R.-U.en matière de négociations commerciales internationales pourraient laisser au pays suffisamment de flexibilité pour mettre en œuvre des politiques industrielles volontaristes, à même de contrebalancer les effets régressifs du Brexit.Un mot sur l\u2019Écosse en terminant \u2013 ou comment Boris Johnson pourrait avoir perdu l\u2019Écosse Si l\u2019affreux populiste Boris Johnson \u2013 la notion de populisme, aujourd\u2019hui, en étant venue à englober à peu près toute idéologie politique qui s\u2019écarte du libertarisme mul- L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 138 B R E X I T E T F R O N T I È R E S ticulturaliste à droite et du socialisme communautariste à gauche \u2013 a ainsi, osons le dire, sauvé son parti, le Brexit et son pays, il est probablement vrai de dire également qu\u2019il aura du fait même pratiquement garanti un durcissement du nationalisme écossais et de l\u2019appui à la sécession au nord du Mur d\u2019Hadrien.Le gouvernement Sturgeon, en effet et avec raison, aura eu tôt fait d\u2019exprimer son désaccord fondamental avec l\u2019approche adoptée par Johnson.Cela était inévitable, puisque l\u2019Écosse et, au premier chef, les nationalistes écossais comptent évidemment non seulement sur l\u2019U.E.politiquement, mais peut-être surtout sur le marché unique et l\u2019union douanière économiquement afin d\u2019assurer une transition raisonnablement douce vers l\u2019indépendance.Le Brexit lui-même, mais surtout, dans les circonstances, tout Brexit plus « dur » ou plus « radical » que ce que proposait Theresa May apparaît donc inacceptable puisque incompatible avec les intérêts nationaux écossais.La première ministre Sturgeon a donc déjà annoncé qu\u2019elle s\u2019engage à tenir un nouveau référendum sur l\u2019indépendance à court terme, soit dès 2020 ou en tout cas, avant les élections écossaises de mai 2021.Durant l\u2019élection générale britannique qui vient de se terminer, cet enjeu de l\u2019indépendance, en parallèle au Brexit lui-même, aura donc été l\u2019enjeu central en Écosse et explique l\u2019écrasante domination du SNP sur ses adversaires conservateurs, travaillistes et libéraux-démocrates.Les derniers sondages, en effet, placent l\u2019indépendance de l\u2019Écosse à 50 %-52 % des intentions de vote et puisque le SNP demeure le seul parti indépendantiste qui compte vraiment, en plus d\u2019être au diapason des positions europhiles d\u2019un bon 65 % de la population écossaise, ceci explique cela\u2026 Reste que le dilemme ou plutôt, les dilemmes auxquels font face les nationalistes écossais demeurent : d\u2019abord ils devront, légalement, obtenir l\u2019approbation du gouvernement britan- L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 139 B R E X I T E T F R O N T I È R E S nique afin de tenir ce référendum et contrairement à David Cameron, Boris Johnson n\u2019est certainement pas du genre à leur en offrir l\u2019opportunité simplement parce qu\u2019il se croit en position de le gagner ; et deuxièmement, une éventuelle campagne référendaire soulèverait immédiatement la question cruciale de l\u2019adhésion d\u2019une Écosse indépendante à l\u2019U.E., alors même que nous venons d\u2019assister au cours des deux dernières années à l\u2019abyssale pleutrerie \u2013 ou à la profonde indifférence, ce qui est peut-être encore pire \u2013 de l\u2019U.E.face à la répression brutale et proto-fasciste du mouvement indépendantiste catalan.C\u2019est donc bien triste à dire, mais si la classe politique britannique s\u2019est vraisemblablement aliéné les Écossais définitivement, l\u2019Écosse se retrouve probablement aujourd\u2019hui plus isolée et plus fragile que jamais.Madame Sturgeon, que l\u2019on sait habile, devra être plus frondeuse et adroite que Johnson dans les mois qui viennent.Ce ne sera pas mince tâche.q 140 BREXIT ET FRONTIÈRES Anne Mandeville* Le changement dans la continuité Le Brexit en Irlande du Nord Là-bas, au Connemara on sait tout le prix de la guerre\u2026 Là-bas, au Connemara on n\u2019accepte pas la paix des Gallois ni celle des rois d\u2019Angleterre\u2026 Michel Sardou, « Les Lacs du Connemara », 1981 Depuis la campagne du Brexit, suivie des résultats du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l\u2019Union européenne, nous avons assisté dans la presse française \u2013 ainsi que dans une « opinion publique » plus ou moins informée \u2013 à l\u2019ouverture d\u2019un « débat1 » confinant parfois à l\u2019hystérie.En effet, alors que son objectif annoncé était d\u2019informer les citoyens sur le processus en cours et sur ses conséquences, il s\u2019est finalement transformé en production d\u2019un ensemble de commentaires, analyses et prédictions catastrophistes visant à démontrer d\u2019une part que la majorité des électeurs s\u2019était « trompée », abusée par des élites mal intentionnées, et d\u2019autre part que les citoyens britanniques (et européens) allaient maintenant payer au prix fort cet aventurisme irresponsable.Nous avons ainsi été régulièrement préve- 1 On peut en trouver une excellente synthèse critique dans le magazine Marianne.fr, in « Brexit : comment les médias français ont pris leurs rêves pour des réalités », 27/06/2016.* Maître de conférence à l\u2019Université de Toulouse I Capitole.Responsable du Diplôme Universitaire d\u2019Analyse des conflits L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 141 B R E X I T E T F R O N T I È R E S nus du prochain effondrement économique et financier du royaume2 et de l\u2019éclatement politique de l\u2019État en autant de « nations3 » européennes ; et il y aurait sans doute une analyse politique approfondie à faire de ce catastrophisme obstiné, même démenti par les faits4.Il n\u2019a pas manqué non plus en Irlande du Nord de prédictions apocalyptiques.On se souvient par exemple de l\u2019annonce, en septembre 2018, de pannes générales d\u2019électricité dans la province en cas 2 « C\u2019est une boucherie sur les marchés, les Anglais ont signé leur arrêt de mort économique », in « Brexit : la City se réveille avec une sacrée gueule de bois », Laure Cometti, 20 Minutes, 24/06/2016 ; «Maintenant tous ceux qui ont une maison, une retraite ou qui prévoyaient de partir en vacances à l\u2019étranger sont beaucoup plus pauvres [\u2026] C\u2019est la folie ici, c\u2019est un bain de sang, un carnage », Ouest-France, 24/06/2016 ; « des dizaines d\u2019emplois vont disparaître en raison du Brexit, prévient le magazine américain Fortune : \u201cLa ville qui a longtemps été considérée comme la capitale financière de l\u2019Europe pourrait perdre jusqu\u2019à 40 000 travailleurs à la suite du Brexit\u201d.Le cabinet d\u2019audit Price Waterhouse Coopers estime que le Brexit pourrait avoir un impact sur 70 000 à 100 000 postes dans le secteur de la finance à Londres d\u2019ici 2020 », in « Brexit : inquiétude dans la City et chez les expat », Courrier International, 24/06/2016.Le catastrophisme a parfois emmené les journalistes très loin sur ces sujets : voir ainsi Guillaume Gosalbes, « Les conséquences inattendues du Brexit sur les zoos anglais », Liberation.fr, 5 avril 2017.3 Voir par exemple : Edouard Pflimlin, « Brexit voté, éclatement du Royaume-Uni et de l\u2019U.E.?», Le Monde, 24/06/2016.4 Voir ainsi « Médicaments stockés en prévision d\u2019un Brexit dur », La Nouvelle République, 29/07/2018, « Brexit : pénurie de nourriture en vue ?», Le Parisien, 16/01/2019 « Brexit : risques de pénurie de médicaments et de nourriture en cas de sortie sans accord », L\u2019Express, 12/09/2019, ou encore « BREXIT : LA CRAINTE D\u2019UNE PÉNURIE\u2026 DE PAPIER TOILETTE » in Capital, 18/01/2019: « Au Royaume-Uni, où les habitants consomment 127 rouleaux par an selon Statista (les Allemands font mieux avec 134 rouleaux), 80 % de l\u2019approvisionnement en papier toilette dépend des importations, que ce soit des rouleaux eux-mêmes ou de la matière première pour les fabriquer, explique le Monde.Un \u201cno deal\u201d aurait comme conséquence de rétablir les barrières douanières et de sérieusement perturber le travail des camions devant fournir les sujets de Sa Majesté en papier toilette ». L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 142 B R E X I T E T F R O N T I È R E S de Brexit sans accord.Grande peur5.Juste avant, on avait brandi la menace de l\u2019instauration d\u2019un permis spécial pour traverser la frontière entre les deux Irlande\u2026 Ces frayeurs se sont révélées infondées au fil des négociations, mais l\u2019Irlande du Nord, bien qu\u2019elle n\u2019ait été que peu évoquée pendant la campagne du référendum du Brexit, est devenue quasiment le problème central des négociations à propos de la sortie de l\u2019Europe6 : y aurait-il un retour de la frontière entre les deux parties de l\u2019Irlande7 ?Allait-on voir ressurgir le spectre de la guerre, c\u2019est-à-dire des violents affrontements intercommunautaires entre catholiques et protestants dans le Nord (notamment par le biais de leurs milices armées), ainsi que le retour de l\u2019armée de terre britannique en mission de maintien de l\u2019ordre et de lutte antiterroriste ?Ce scénario catastrophe prédit en cas de no-deal doit être considéré depuis le 31 octobre dernier comme peu crédible8.En effet, le gouvernement britannique n\u2019a jamais fléchi sur son engagement de préserver le Traité du Vendredi saint (Good Friday Agreement) signé en 1998 : il a régulièrement exclu le rétablissement d\u2019une frontière sur l\u2019Ile, et rappelé la nécessité constitutionnelle de soumettre toute décision sur le futur statut constitutionnel de l\u2019Irlande du Nord à l\u2019assen- 5 Lire Newton Emerson, « Dark times lie ahead under a no-deal Brexit, but the lights won\u2019t go off », The Times, 30 sept.2018.6 Au centre notamment des discussions sur le fameux backstop, qui a fait capoter trois fois les projets du gouvernement de Theresa May.7 Qui n\u2019est pas un État, faut-il le préciser ?8 La recherche académique irlandaise va d\u2019ailleurs plutôt dans ce sens : voir https://www.iiea.com/brexit/europe-and-northern-irelands-future- negotiating-brexits-unique-case/, et Phinnemore, D., & Hayward, K.UK Withdrawal (\u2018Brexit\u2019) and the Good Friday Agreement, European Parliament Policy Department for Citizens\u2019 Rights and Constitutional Affairs 2017 (https://doi.org/http://www.europarl.europa.eu/RegData/ etudes/STUD/2017/596826/IPOL_STU (2017)596826_EN.pdf) L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 143 B R E X I T E T F R O N T I È R E S timent des deux communautés.Sur ce plan, la position du gouvernement de la République d\u2019Irlande est aujourd\u2019hui en parfait accord avec celle du gouvernement de Boris Johnson9.C\u2019est apparemment suffisant pour le Sinn Féin10, l\u2019ancienne « aile politique » de l\u2019IRA, principale source de la violence en Irlande du Nord de 1969 à 1998, aujourd\u2019hui le parti nationaliste partageant le pouvoir avec les unio- nistes dans l\u2019Assemblée d\u2019Irlande du Nord et son Exécutif.Le parti n\u2019a apparemment pas l\u2019intention de mobiliser les catholiques en vue de faire échec au processus de sortie de l\u2019Union, la raison \u2013 parfaitement logique \u2013 pour le Sinn Féin en étant que ceux-ci « n\u2019ont aucun intérêt à participer à la définition de l\u2019avenir politique du peuple de Grande- Bretagne11 ».Les seuls opposants aux accords négociés par Boris Johnson sont donc les unionistes démocrates (DUP) (qui ont d\u2019ailleurs empêché son adoption par le parlement fin octobre).Notre brève description de la situation politique en Irlande du Nord aurait aussi bien pu être faite il y a dix ans.Notre fil conducteur sera ainsi celui du changement dans la continuité, car nous pensons que \u2013 contrairement au discours courant sur le sujet \u2013 l\u2019évolution du destin politique de l\u2019Irlande du Nord n\u2019est pas essentiellement liée à la 9 Voir https://www.msn.com/en-ie/news/other/varadkar-assures- unionist-fears-over-revised-brexit-deal-and-northern-irelands-place-in- the-united-kingdom/vi-BBXk27S 10 « Sinn Fein MLA Conor Murphy was asked if his party\u2019s candidates would take their seats in Westminster even if they were a position to stop Brexit.Mr Murphy said that \u2018the reality is that the British people want to leave the European Union and I imagine, whatever formation of parliament takes place on the other side of this, that would be the case\u2019 », in « Boris Johnson Brexit deal \u2018threat to Northern Ireland stability\u2019 says DUP\u2019s Donaldson», Belfast Telegraph digital, 26 novembre 2019.11 Ibidem. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 144 B R E X I T E T F R O N T I È R E S construction européenne, mais bien plus aux deux éléments fondamentaux suivants : \u2022 les relations bilatérales entre le Royaume-Uni et la République d\u2019Irlande : sur ce plan, la politique initiée par Margaret Thatcher dès juin 1984 a permis de dépasser le niveau proprement local du face à face avec l\u2019IRA, et abouti 14 ans plus tard au Traité du Vendredi saint ; \u2022 la conscience britannique \u2013 et notamment conservatrice \u2013 du caractère premier de la souveraineté de l\u2019État.Dans ce dernier sens, la décision de quitter l\u2019Union européenne peut être interprétée comme un coup de frein supplémentaire donné au processus pourtant très engagé de dilution de l\u2019État-nation souverain dans un cadre supranational, devenu à partir de la fin de la guerre froide l\u2019horizon indépassable de la politique européenne.En nous plaçant notamment à trois niveaux d\u2019analyse politique couramment utilisés en théorie politique et en théorie des relations internationales12, nous allons décomposer cette problématique centrale en trois temps : au niveau d\u2019analyse locale, la continuité politique du destin de l\u2019Irlande du Nord ; au niveau d\u2019analyse de l\u2019État, la relativisation du facteur de la violence politique ; aux niveaux régional et international, le retour de la souveraineté étatique.12 Voir notamment Barry Buzan, \u201cThe level of analysis reconsidered\u201d, in Ken Booth & Steve Smith, International Relations Theory Today, Polity Press, 1995, p.198-216.Voir aussi Anne Mandeville, « Le rapport Patten : texte et contextes.Éléments pour une analyse politique et systémique de la réforme de la police en Irlande du Nord », Revue d\u2019études irlandaises, printemps 2006, no 30-1, pp.151-168 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 145 B R E X I T E T F R O N T I È R E S I - La continuité politique du destin de l\u2019Irlande du Nord Pour le journaliste et le citoyen qui se veulent avertis, la guerre fantasmée par Michel Sardou dans sa fameuse chanson Les Lacs du Connemara ne correspondrait plus à la réalité de l\u2019Irlande d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019Irlande pré-Brexit.On leur a en effet expliqué que « l\u2019Accord du Vendredi saint » de 1998 \u2013 conclu entre les différentes parties au conflit multiséculaire opposant les Irlandais et les Britanniques, et les catholiques et les protestants (les deux oppositions ne se recouvrant pas) \u2013 avait mis fin à des décennies de « troubles » ainsi que d\u2019oppression des « Irlandais » par le pouvoir de Westminster en inaugurant un système de coopération complexe à différents niveaux, sur le modèle de la démocratie dite « consociationnelle13 ».Or l\u2019Europe est également considérée comme un exemple de cette conception de la décision démocratique, à savoir celle de la démocratie du consensus, de la négociation et du veto.Voilà pourquoi la sortie de l\u2019Europe constituerait ce fameux « saut dans l\u2019inconnu » tellement rabâché depuis les résultats du référendum.On a pu ainsi lire, sous la plume d\u2019Alain Frachon que « l\u2019accord de paix signé le 10 avril 1998 a mis fin à des années d\u2019affrontements et de troubles en Ulster [\u2026] Le fait que les deux pays soient membres de l\u2019U.E.n\u2019a pas peu compté pour atténuer les revendications de l\u2019IRA14.Que se passe-t-il à Belfast dès lors que l\u2019Ulster ne fait plus partie de l\u2019U.E.15 ?».13 Voir notamment John McGarry et Brendan O\u2019Leary, The Politics of Antagonism: Understanding Northern Ireland, Bloomsbury Academic, 2016, mais aussi Arend Lijphart, Democracy in Plural Societies: A Comparative Explanation, Yale University Press, New Haven, 1977, et Patterns of democracy, USA, Yale University Press, 2012.Voir aussi S.Huntington, Reform and stability in a modernising multi-ethnic society, Conférence de l\u2019Association sud-africaine de science politique, Rand Afrikaanse University, Johannesburg, 1981.Voir enfin Anne Mandeville, Systèmes politiques comparés, cours pour le M1 de science politique, Université de Toulouse I, n.p.14 C\u2019est nous qui soulignons.15 Alain Frachon, « Le Brexit, la guerre et le nazisme », Le Monde.fr, 25 mai 2016. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 146 B R E X I T E T F R O N T I È R E S Le problème de ce discours est double : il est présentiste, car il repose uniquement sur une évaluation de la situation « immédiate » ; et il est idéologique, renvoyant à une compréhension juridique et abstraite de la politique, essentiellement du fait d\u2019une faible connaissance de l\u2019histoire, même relativement récente, des relations entre le Royaume-Uni et la République d\u2019Irlande, ainsi que des fondamentaux politiques de ces deux pays.À cet égard, on peut dire à la décharge de ceux qui le tiennent que le processus « d\u2019intégration » européenne (qui a aussi un important fondement idéologique) n\u2019a pas peu contribué à alimenter cette doctrine (à fondement juridique) selon laquelle ce qui vaut pour la France ou l\u2019Allemagne vaut également pour le Royaume-Uni ou la Hongrie ou encore la Grèce, les mêmes causes devant nécessairement produire les mêmes effets.C\u2019est pourquoi il est nécessaire de rappeler que le règlement de la conflictualité en Irlande du Nord n\u2019est pas du ressort de l\u2019Europe, pas plus que ne l\u2019est la question de ce que l\u2019on appelle volontiers et faussement la « réunification » de l\u2019Irlande.A.Le destin de l\u2019Irlande du Nord n\u2019est pas une affaire européenne Le 15 novembre 1985, un an presque après l\u2019explosion d\u2019une bombe dans les locaux du congrès du Parti conservateur à Brighton qui avait failli coûter la vie au premier ministre britannique, et quatre ans après le très dur affrontement de celle-ci avec les grévistes de la faim de l\u2019Armée républicaine irlandaise, Margaret Thatcher signait l\u2019Anglo-Irish Agreement16 avec Garret FitzGerald, le très charismatique 16 Voir https://www.youtube.com/watch?v=BskjMCyNcBs L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 147 B R E X I T E T F R O N T I È R E S Taoiseach irlandais.Cet accord, présenté par les deux parties comme le seul chemin possible vers non pas une résolution du conflit en Irlande du Nord, mais plutôt une « coexistence pacifique » des deux communautés antagonistes, était en réalité un traité entre les deux gouvernements, et constituait un acte fondateur de la reconnaissance officielle par le Royaume-Uni de la « dimension irlandaise » de la politique du royaume dans le nord de l\u2019Irlande.En termes politiques, nous dirons qu\u2019il s\u2019agissait véritablement d\u2019une reconnaissance qu\u2019il existe aussi une version de l\u2019« ordre politique » du Royaume-Uni (et donc du maintien de cet ordre) dans laquelle la République d\u2019Irlande \u2013 un État qui d\u2019ailleurs n\u2019a jamais cessé de faire connaître ses vues et ses revendications en matière de « sécurité intérieure » de l\u2019Irlande du Nord \u2013 constitue un véritable acteur17.Cette nouvelle vision a constitué le fil rouge de la politique qui a amené au Traité du Vendredi saint18.Les unionistes ne s\u2019y trompèrent pas, et le gouvernement de Margaret Thatcher dut faire face à une très violente fronde unioniste pendant plusieurs années.Mais elle ne varia plus, ni ses successeurs : en matière de sécurité19 notamment, la priorité fut donnée à la lutte contre tous les comportements 17 Voir pour plus de détails Anne Mandeville, Le système de maintien de l\u2019ordre public du Royaume-Uni : modèle européen ou exception culturelle ?, Tome 2, Publibook, Paris, 2016, p.350-358.Voir Jennifer Todd, « Institutional Change and Conflict Regulation: The Anglo- Irish Agreement (1985) and the Mechanisms of Change in Northern Ireland », West European Politics, Volume 34, 2011, n° 4, p.839-858, et aussi John McLoughlin, « The First Major Step in the Peace Process\u2019?Exploring the Impact of the Anglo-Irish Agreement on Irish Republican Thinking », Irish Political Studies, Volume 29, 2014 \u2013 n° 1: Breaking patterns of conflict in Northern Ireland: the British and Irish states, p.116-133.18 https://www.youtube.com/watch?v=bFq8v9pzecQ 19 Un domaine prioritaire de coopération dans lequel la République d\u2019Irlande a largement tenu ses promesses. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 148 B R E X I T E T F R O N T I È R E S sectaires, qu\u2019ils émanent ou non de la majorité au pouvoir.La dissolution de l\u2019Ulster Defence Regiment en 199220, qui plongea les unionistes dans un véritable désespoir21 fut sans doute la manifestation la plus symbolique de cette politique immanquablement qualifiée par le DUP de trahison.Avec ce recul historique, il n\u2019est pas difficile de comprendre l\u2019attitude du DUP à la Chambre des Communes fin octobre 2019, qui est une manifestation de son éternel sentiment d\u2019insécurité22 et de leur frustration de n\u2019être plus dans le sens de l\u2019Histoire.Les jeux sont faits depuis longtemps, le comportement du parti conservateur (comme celui du gouvernement britannique) est le même depuis des années dans une marge étroite qui n\u2019est pas particulièrement déterminée par le rapport à l\u2019Union européenne, mais par le rapport des forces en Irlande.C\u2019est ainsi que ceux qui tentent aujourd\u2019hui de lier le destin de l\u2019Irlande du Nord au comportement de l\u2019Écosse23 (en réalité du Parti national écossais ou SNP) ont de fortes chances de se tromper : d\u2019une part, il est très improbable, au vu des résultats du référendum écossais sur l\u2019indépendance (55 % contre), que Westminster en accorde un nouveau au SNP 20 Voir Anne Mandeville, « Format organisationnel et violence de l\u2019État : le cas de l\u2019Ulster Defence Regiment en Irlande du Nord », in Philippe Braud (dir), La violence politique dans les démocraties occidentales, Éditions l\u2019Harmattan, Paris, 1993, p.205-226, et « La sécularisation du système politique nord-irlandais : le cas de l\u2019Ulster Defence Regiment », in Paul Brennan, La sécularisation en Irlande, Presses Universitaires de Caen, 1998, pp.171-192.21 Comme l\u2019auteur de cet article a pu le constater dans une correspondance avec Ian Paisley jr, qui était à l\u2019époque élu au Parlement européen.22 https://www.theguardian.com/uk-news/2019/oct/18/betrayal- ridiculous-northern-ireland-ready-to-move-on-from-brexit 23 https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/nov/25/scotland- election-results-northen-ireland-future-independence-referendum L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 149 B R E X I T E T F R O N T I È R E S avant des lunes ; d\u2019autre part, le précédent de la Catalogne nous oblige à évaluer de manière très pessimiste les chances de survie en Europe d\u2019une Écosse qui se détacherait unilatéralement du Royaume-Uni.B.La problématique insoluble de l\u2019ordre politique en Irlande du Nord et le fantasme de la « réunification » Bien sûr, pour le Sinn Féin, « un référendum sur la réunification est aujourd\u2019hui inévitable24 ».Mais le Sinn Féin est le Sinn Féin, et cette idée pour être ancienne n\u2019a toujours pas aujourd\u2019hui de consistance.En dehors même du fait que cette question soit au moins aussi vieille que la partition de l\u2019Irlande, la mise en œuvre de ce désir des nationalistes se heurte à deux obstacles majeurs : tout d\u2019abord le fait qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019« idée d\u2019ordre » politique qui correspondrait à la totalité de l\u2019Irlande.En effet, l\u2019Irlande comme territoire n\u2019a jamais constitué un État à proprement parler.Même l\u2019Irlande autonome d\u2019avant 1900 (abolition du parlement irlandais) l\u2019était sous l\u2019autorité du roi d\u2019Angleterre et plus tard du Parlement anglais.Le royaume d\u2019Irlande était ainsi gouverné par un pouvoir exécutif ayant à sa tête un Lord Deputy, appelé plus tard Lord Lieutenant (représentant du roi).Même si quelques Irlandais tinrent ce poste, la plupart des Lords Deputies firent partie de la noblesse anglaise.La guerre anglo-irlandaise de 1919-21 sonna le glas des espérances « nationalistes » irlandaises puisqu\u2019elle déboucha sur la partition de l\u2019Irlande et sur la création d\u2019un État républicain catholique dans le sud de l\u2019ile et d\u2019une province autonome du Royaume-Uni dans le Nord.24 Voir le discours de la Deputy Leader de Sinn Féin Michelle O\u2019Neill à la conférence du Parti en 2019 le 16 novembre 2019 à Derry : https://www.youtube.com/watch?v=__6lXXKMd28 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 150 B R E X I T E T F R O N T I È R E S L\u2019idée d\u2019une « réunification » n\u2019a donc pas vraiment de sens en termes constitutionnels, et reste problématique en termes politiques.En effet, depuis le commencement du « processus de paix » et notamment l\u2019instauration d\u2019une véritable coopération entre le Royaume-Uni et la République d\u2019Irlande, celle-ci a abandonné sa revendication constitutionnelle de souveraineté sur la totalité de l\u2019ile.La constitution a été révisée en 1998 pour modifier les articles 2 et 3 qui mentionnaient expressément cette revendication25, ce qui constitue de facto une reconnaissance de la légitimité de l\u2019Irlande du Nord en tant qu\u2019entité politique et a d\u2019ailleurs grandement contribué à détendre les relations entre les catholiques et les protestants.On ne voit pas bien aujourd\u2019hui ce qui pourrait justifier une modification de ce statu quo déjà bien fragile.Car l\u2019Irlande du Nord est une société en désordre.Nous entendons cette expression dans différents sens : dans celui que nous venons d\u2019évoquer d\u2019une part, mais aussi d\u2019autre part parce que la situation politique est d\u2019essence instable, car le système repose à la fois sur une fiction (la possibilité d\u2019entente des communautés) et sur une réalité (la coopération de deux États souverains).Pour Patrick Cauvet, maître de conférence à l\u2019université de Poitiers, « la véritable explication de la montée des républicains se trouve dans le fondement même du système constitutionnel de l\u2019Irlande du Nord.Depuis les accords de Paix de 1998, les partis n\u2019ont pas eu besoin de se refonder ni de proposer des idées nouvelles.Le système en place, qu\u2019on appelle \u201cconsociation\u201d, ne consiste en fait qu\u2019à les contraindre à un partage équitable du pouvoir.Les deux camps, unionistes et républicains, et en particulier les partis les plus radicaux à l\u2019intérieur de 25 On peut en trouver une description sur https://en.wikipedia.org/wiki/ Articles_2_and_3_of_the_Constitution_of_Ireland#Article_2_3 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 151 B R E X I T E T F R O N T I È R E S chaque camp (Sinn Féin et DUP), se contentent de défendre les intérêts de leurs communautés respectives, plutôt que de chercher des solutions qui rassembleraient les deux communautés autour de projets communs.Avec ces élections on assiste à une polarisation extrême de la vie politique.Cela montre que l\u2019on a atteint les limites d\u2019un système politique et du modèle de pacification établi en 199826 ».Peut-être, mais quelle alternative ?Une Irlande du Nord indépendante qui se gouvernerait elle-même ?Aujourd\u2019hui, le gouvernement de Stormont ne fonctionne plus faute d\u2019accord entre les parties (et ce n\u2019est pas la première fois depuis la signature de l\u2019Accord du Vendredi saint).Une Irlande unie ?Mais sous quel gouvernement ?Le sentiment que l\u2019on éprouve en étudiant de près l\u2019histoire et la situation de ce pays est plutôt celui d\u2019une impossibilité politique.C\u2019est pourquoi d\u2019ailleurs le fantasme européen de l\u2019intégration de l\u2019Irlande du Nord dans une Europe des régions a pu un temps constituer l\u2019objectif politique de la tendance multicul- turaliste qui existe au Royaume-Uni, notamment à gauche.26 Sylvain Labaune, « Irlande du Nord : \u201cLes limites du modèle de pacification ont été atteintes\u201d », Libération, 7 mars 2017. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 152 B R E X I T E T F R O N T I È R E S II- Le niveau d\u2019analyse de l\u2019État : la question de la violence La question de la violence politique ou encore celle de la « sécurité » en Irlande du Nord est sans doute celle qui relève le plus du « changement » que de la continuité.En effet et tout d\u2019abord, contrairement à la vision idyllique des relations intercommunautaires véhiculée ici et là par les thuriféraires du Remain \u2013 qui assimilent la signature du Traité du Vendredi saint à l\u2019influence de l\u2019Europe et à la fin du conflit \u2013 la violence intercommunautaire n\u2019a pas cessé depuis la signature du Traité27.Cette question est abondamment documentée.Bien sûr aujourd\u2019hui les militaires sont partis, la Royal Ulster Constabulary (qui était essentiellement une émanation de la communauté protestante) a fait place à la « Police d\u2019Irlande du Nord28 » qui n\u2019a plus aucune référence sectaire.Mais la tension intercommunautaire et les actes de violence (y compris les assassinats sectaires) sont toujours bien présents.On peut dire que le conflit en Irlande du Nord a constitué depuis 1969 l\u2019un des défis à l\u2019ordre public parmi les plus importants et les plus longs qu\u2019ait eu à subir un pays de la Communauté européenne dans la période contemporaine.Les statistiques de la violence en Irlande du Nord considérée comme spécifique à la situation de conflit sont éclairantes : de 1969 à 2002, on a enregistré 3349 morts (dont 27 Voir pour une évocation Sylvain Labaune « Le Brexit briseur de paix ?», Libération.fr, 1er mars 2017.Voir surtout les statistiques de la violence en Irlande du Nord considérées comme liées au conflit jusqu\u2019à aujourd\u2019hui : https://cain.ulster.ac.uk/issues/violence/violence.htm 28 Northern Ireland Police Service L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 153 B R E X I T E T F R O N T I È R E S 2392 civils, 302 policiers et 655 militaires)29.Depuis 2002 (c\u2019est-à-dire bien après la signature du Traité du Vendredi saint), on recense encore près d\u2019une centaine de morts liés au conflit30.Ce que l\u2019on peut considérer comme une propension fondamentale des parties au conflit à recourir à la violence politique (et notamment la violence armée) pourrait être le troisième sens de notre expression « société en désordre ».Cette réalité est bien sûr l\u2019antithèse de l\u2019idée d\u2019État-nation souverain, qui est avant tout une idée d\u2019ordre et la démonstration d\u2019une capacité à le maintenir.Ceci nous amène à la seconde dimension du facteur de la violence politique, dans cette problématique du Brexit : lorsque l\u2019on réfléchit à la violence, on le fait essentiellement en termes « locaux », pour faire ressortir le caractère spécifique de la situation en Irlande du Nord.Mais une analyse réaliste ne peut aujourd\u2019hui se passer d\u2019une mise en perspective : il est un fait que le développement majeur de la violence politique dans le Royaume-Uni (comme dans le reste de l\u2019Europe occidentale), et en particulier le terrorisme islamiste, qui a durement frappé et à plusieurs reprises et notamment en Angleterre, relativise la violence liée au conflit en Irlande du Nord.29 https://cain.ulster.ac.uk/sutton/ 30 https://cain.ulster.ac.uk/issues/violence/deathsfrom2002draft.htm L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 154 B R E X I T E T F R O N T I È R E S III- Le contexte politique européen et international : le retour de la primauté de la souveraineté de l\u2019État The Community is not an end in itself.Nor is it an institutional device to be constantly modified according to the dictates of some abstract intellectual concept.Nor must it be ossified by endless regulation.Willing and active cooperation between independent and sovereign states is the best way to build a successful European Community Margaret Thatcher Discours au Collège européen de Bruges, 20 septembre 1988 « The UK is reconstituting the state31 ».Cette phrase d\u2019un journaliste anglais résume à notre avis remarquablement la problématique du Brexit, qui relève essentiellement de la réaffirmation de la souveraineté de l\u2019État du Royaume-Uni, à la fois au plan interne et dans le système international.En nous plaçant à ces deux derniers niveaux d\u2019analyse (celui du sous-système régional européen et celui du système international), nous pouvons comprendre à quel point le « réveil identitaire » exprimé par le vote Leave n\u2019est pas à comprendre en termes « nationaux32 », mais constitue une manifestation d\u2019un mouvement plus vaste de « retour de l\u2019État » comme unité principale d\u2019action dans le système international33.En effet, si l\u2019on se souvient que le Brexit est essentiellement une demande anglaise ou 31 Cité par Amanda Sloat, in « Divided Kingdom: How Brexit is remaking the UK\u2019s constitutional order », Brookings, October 2018, p.17.32 Dans le sens de conflits d\u2019appartenance identitaire.33 Voir sur ce sujet l\u2019excellent article de George Friedman, « 2008 and the return of the State », 27 octobre 2008, stratfor.org.Voir aussi Anne Mandeville « La perspective internationale », in Modèles d\u2019Autonomie territoriale.Points communs et différences, Conférence Académique Internationale, Dakhla, 2-3 juillet 2018. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 155 B R E X I T E T F R O N T I È R E S britannique (par opposition aux sentiments nationalistes écossais et/ou irlandais, c\u2019est-à-dire dans ce dernier cas catholique/républicain), cette demande doit être analysée comme une demande de protection ; protection vis-à-vis de la politique migratoire européenne notamment, mais aussi protection contre l\u2019extension de l\u2019ordre normatif (et donc, politique) européen, une règlementation jugée abusive et anti-britannique.C\u2019est en ce sens que l\u2019on doit d\u2019ailleurs à notre avis comprendre le « non » au référendum écossais de 2014.Les Écossais dans leur majorité ont en effet finalement, et contre l\u2019attente de nombreux analystes pro-européens, choisi l\u2019État (le Royaume-Uni) contre l\u2019Europe régionaliste et multiculturaliste.Et le SNP, même revigoré, ne peut toujours pas (et encore moins aujourd\u2019hui) prétendre à une représentativité d\u2019un « sentiment national écossais » hypothétique, voire appeler à la mobilisation de la « nation » écossaise, dont l\u2019observation du comportement électoral des Écossais rend plus que sceptique à propos de son existence.La réflexion sur le cas catalan nous paraît conforter notre analyse : en effet, même dans ce cas largement interprété par les observateurs \u2013 spécialistes ou sympathisants \u2013 comme une sorte d\u2019archétype de « nation sans État », la très forte mobilisation (y compris électorale) des Catalans hostiles à l\u2019indépendance, ainsi que la politique des gouvernements espagnols (de droite ou de gauche), de même que l\u2019analyse des données de la conflictualité en Espagne et en Catalogne (très forte tradition anarchiste couplée d\u2019une vulnérabilité plus grande au développement de l\u2019islamisme) nous montrent que la situation dans ce pays est loin de correspondre à la vision chimérique dominante d\u2019un affrontement État central/périphéries nationalistes ou encore de l\u2019oppression politique de la « nation catalane » par un pouvoir autoritaire espagnol. L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 156 B R E X I T E T F R O N T I È R E S La vision dominante de la question d\u2019un point de vue politico-constitutionnel est que la sortie du Royaume-Uni changerait non seulement l\u2019Union européenne, mais aussi abîmerait les liens anciens qui font tenir ensemble l\u2019Angleterre, l\u2019Irlande du Nord, le Pays de Galles et l\u2019Écosse34 (d\u2019où la peur de « l\u2019éclatement » ou de « l\u2019implosion »).Cette vision repose sur un présupposé essentiel et pourtant quelque peu trompeur, à savoir que ce sont « les lois européennes qui ont contribué à garder le royaume uni35 ».Cette idée est largement fausse : en effet, ce que l\u2019on appelle le « processus de dévolution » entamé en 1997 par le nouveau premier ministre travailliste Tony Blair a eu pour conséquence immédiate de formaliser l\u2019autonomie des différentes parties du royaume (appelées aussi les « périphéries36 ») ainsi que d\u2019institutionnaliser encore plus fortement une asymétrie déjà présente depuis des siècles.On peut donc estimer que les velléités d\u2019indépendance (notamment écossaises) que l\u2019on n\u2019avait pas ré-évoquées depuis les années 1960 ont été largement ravivées par le processus de dévolution lancé en 1997\u2026 Il faut se souvenir à ce propos que l\u2019on était alors au pic de l\u2019enthousiasme européen pour « l\u2019Europe des Régions ».Et la création du « comité des régions » par le Traité de Maastricht était une manifestation importante et supplémentaire de la nouvelle doctrine européenne de création et de développement d\u2019une sorte d\u2019ordre politique européen supérieur à ceux des États et visant éventuellement à les remplacer.Il n\u2019est donc pas juste d\u2019affirmer que l\u2019Europe ait eu un quelconque effet « centripète » sur le Royaume- Uni : celui-ci est un État naturellement centrifuge, et l\u2019idée de l\u2019Europe des régions a en fait exacerbé cette tendance fon- 34 Op.cit.35 Ibidem .p.1 .36 Le mot d\u2019ordre était de « rendre le pouvoir aux périphéries ». L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 157 B R E X I T E T F R O N T I È R E S damentale.On peut d\u2019ailleurs se demander si l\u2019expérience européenne n\u2019a finalement pas eu pour effet d\u2019émousser les identités politiques subétatiques européennes.La théorie puis le projet de l\u2019« Europe des régions », mais aussi le processus de migration de masse, peuvent avoir eu pour conséquence un affaiblissement de la « conscience » de l\u2019affirmation nationale au profit de celle de la nécessité du retour au cadre étatique jugé plus protecteur face à une noyade dans un espace à la fois non réellement délimité (effacement des frontières) et producteur de milliards de normes éloignées du citoyen.Dans le cas de l\u2019Irlande du Nord, comme l\u2019écrit John Loughlin, l\u2019Europe n\u2019est pas intervenue directement dans le conflit, mais en a changé le cadre : « en particulier, le progrès de l\u2019intégration européenne et le fait que les deux gouvernements étaient membres de l\u2019Union européenne modifiaient les revendications absolues de souveraineté sur le même territoire : de nouvelles visions de la souveraineté, du territoire, et même de l\u2019État-nation étaient possibles.Ce qui était auparavant non négociable est devenu négociable37 ».C\u2019est ce véritable paradigme européen que le Brexit remet fondamentalement en question.q 37 John Loughlin, « Refaire l\u2019Union, la dévolution démocratique », Projet, 2007/2 (n° 297), p.15. Prix André-Laurendeau 2018 Le lauréat, René Ricard, reçoit le parchemin du prix des mains de Robert Laplante (ci-contre), pour son article « La péréquation ?Un marché de dupes » publié dans le numéro de Mai 2018, mentions d\u2019honneur à Micheline Labelle pour son article « Les partis politiques face à l\u2019héritage inégal des modèles d\u2019intégration du Québec » publié dans le numéro Juin- Septembre 2018 et François Lemieux et Robert Comeau pour leur article « Montréal n\u2019est pas un territoire mohawk non cédé » publié également dans le numéro Juin-Septembre 2018 René Ricard et son professeur d\u2019histoire à l\u2019école secondaire, Robert Comeau, lors de la remise du prix le 31 octobre dernier à la maison Ludger-Duvernay. Allocution de René Ricard, lauréat 2018 pour son article « La péréquation ?Un marché de dupe » publié dans le numéro de mai 2018 Bonsoir ! C\u2019est avec un grand plaisir et une bonne dose d\u2019humilité que je reçois le prix André-Laurendeau, eu égard à mes colistiers, Madame Labelle et Messieurs Lemieux et Comeau, que je salue chaleureusement.Merci à la Ligue d\u2019action nationale, ainsi qu\u2019aux membres du jury qui ont honoré de leur choix mon article.« La péréquation ?Un marché de dupes ! » que s\u2019intitule mon texte paru dans le numéro de mai 2018 de la revue.Laissez-moi vous en parler, un p\u2019tit cinq minutes.D\u2019abord, initialement, j\u2019ai hésité avec un autre titre pour l\u2019article.Ç\u2019aurait été « La péréquation ?Un bijou de propagande canadienne ».Mais cela m\u2019a semblé beaucoup trop flatteur pour le pays d\u2019à côté, dont les complices infiltrés à tous les niveaux de nos médias ne manquent pas une occasion de discréditer le Québec pour nous saper le moral.Le but de toute propagande est en effet de contrôler l\u2019opinion publique.Et au Québec, il s\u2019agit essentiellement pour les fédéraux de faire en sorte qu\u2019il soit instillé dans cette opinion la certitude que nous ne possédons pas les moyens de notre liberté.Prix André-Laurendeau 2018 Le prix André-Laurendeau du meilleur article publié dans la revue en 2018 a été remis le 31 octobre dernier à René Ricard, des mentions d\u2019honneur étant décernées à Micheline Labelle, Robert Comeau et François Lemieux. 160 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 Ça peut paraître banal tellement c\u2019est habituel, mais la propagande dénigrante contre le Québec est constamment présente dans les médias canadiens et québécois.L\u2019arme de prédilection de cette propagande est la désinformation.Celle-ci peut prendre plusieurs formes.Ça peut être nier des faits, inverser des faits, mélanger le faux et le vrai, modifier des circonstances, estomper, camoufler, généraliser.Dans le cas de la péréquation, nos détracteurs prennent bien soin d\u2019estomper le contexte du programme de soutien fédéral dans son ensemble, comme établi par le gouvernement du Canada.Ils prennent soin de traiter la péréquation hors de ce contexte, pouvant ainsi facilement la diaboliser, puis généraliser au mépris de tous les Québécois.On a ici quatre techniques de désinformation qui sont associées : estomper, décontextualiser, diaboliser, généraliser.Dans les faits, la péréquation ne constitue que le quart des sommes totales versées aux provinces et aux territoires dans le cadre du programme de soutien fédéral.On fait bien attention chez nos détracteurs de ne pas parler des trois autres quarts du programme, ou en tout cas de ne pas les associer à la péréquation.Il s\u2019agit des transferts canadiens en santé, des transferts canadiens en programmes sociaux et de la formule de financement des territoires.Or, lorsque l\u2019on compare le total des sommes reçues par le Québec en soutien fédéral, ce qui inclut la péréquation, avec le cumulatif des sommes reçues par une population équivalente du ROC, le reste du Canada, on constate que le Québec reçoit tout compte fait ce que reçoit cette population équivalente du ROC.Cela n\u2019a plus rien à voir avec les 66 % de la péréquation totale qui est versée au Québec.On découvre l\u2019ampleur de la désinformation.Il y a là tout un paradigme à déconstruire dans la population ! 161 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 En résumé, traiter la question de la péréquation, comme le ROC et ses acolytes le font, hors du contexte global du programme de soutien fédéral, est intellectuellement malhonnête et ne constitue que la pointe de l\u2019iceberg des duperies canadiennes.Qui lit L\u2019Action nationale sait que ces duperies sont nombreuses.Laissez-moi quand même vous en mentionner une avant de terminer, qui est tellement banale, elle aussi.On a tous, à l\u2019occasion, lu ou entendu certains journalistes dire que le Québec recevait plus d\u2019argent, de biens et de services d\u2019Ottawa que ce qu\u2019il envoyait à Ottawa.Ce que l\u2019on évite de nous expliquer toutefois, parce que la stigmatisation du Québec en serait beaucoup moins efficace, c\u2019est que lorsque le Québec semble recevoir plus que ce qu\u2019il a envoyé, tous les territoires et toutes les provinces, sauf exception, reçoivent aussi plus que ce qu\u2019elles ont envoyé.Mais ça, on fait bien attention de ne pas le dire.Et par quel miracle Ottawa peut-il retourner plus que ce qu\u2019il reçoit ?C\u2019est simple\u2026 en faisant des déficits, c\u2019est-à-dire en empruntant : cent milliards de dette nette fédérale supplémentaire sous le règne du précédent gouvernement Trudeau.En fait, c\u2019est de la dette qui est ainsi transférée au Québec, puisqu\u2019on ne manque pas de nous faire savoir qu\u2019advenant notre indépendance nous devrons assumer notre part de cette dette que nous n\u2019avons pas contractée, qui nous est transmise à notre corps défendant et souvent contre les intérêts stratégiques mêmes du Québec.Ah ! et puis, une autre dernière duperie, qui va, celle-là, au-delà de la question de la péréquation et qui constitue depuis 160 ans une formidable iniquité.L\u2019éléphant dans la pièce ! Ottawa, la capitale fédérale du Canada qui est située en Ontario, c\u2019est-à-dire sur le territoire d\u2019une des 162 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 provinces fédérées, au détriment des autres provinces et surtout du Québec, malgré quelques concessions.Partout dans le monde, dans un souci d\u2019équité et afin de ne favoriser aucun État en particulier au détriment des autres, les fédérations qui se respectent établissent leur capitale fédérale sur un territoire qui est une ville-État ou un district fédéral indépendant, qui ne privilégie, ni ne rapporte, ni ne se rapporte à aucun des États en particulier au détriment des autres États fédérés.Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019aller bien loin.Depuis 1791, Washington, D.C., District of Columbia, la capitale fédérale des États-Unis, occupe un territoire indépendant entre le Maryland et la Virginie.Il en est de même pour Berlin, Brasilia, Bruxelles, Buenos Aires, Canberra, Mexico, Vienne, et les autres.L\u2019exception dans le monde\u2026 c\u2019est Ottawa.Ottawa est située sur le territoire de l\u2019Ontario, essentiellement au bénéfice de l\u2019Ontario ! Et ces bénéfices sont gigantesques.Des retombées économiques de dizaines de milliards de dollars chaque année dont le Québec est privé.Voilà ! C\u2019était de ces sujets que j\u2019ai abordés dans mon article de mai 2018.Je termine en vous faisant part à nouveau de ma gratitude, et en vous laissant sur une réflexion qui vous paraîtra peut-être contre-intuitive : ne faudrait-il pas cesser d\u2019avoir honte de la péréquation que nous recevons ?Ne faudrait-il pas cesser de nous faire les complices de nos détracteurs ?Les versements de péréquation que le Québec reçoit d\u2019Ottawa sont des retours sans condition d\u2019une fraction seulement des droits, des impôts et des taxes que nous envoyons au fédéral.Sans condition, cela veut dire que le Québec peut disposer de ces sommes à son entière discrétion\u2026 ce qui n\u2019est pas le cas des autres transferts canadiens, pour lesquels il arrive souvent que le Québec subisse même du chantage. 163 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 Vous le savez ! Il y a belle lurette que nous nous faisons avoir dans ce pays.Si vous deviez lire mon article, je vous garantis que vous n\u2019auriez plus honte de la péréquation que le Québec reçoit et je suis persuadé que vous seriez d\u2019avis avec moi que d\u2019ici à notre indépendance, il nous faut au contraire aller chercher le plus de péréquation possible ! Merci.Résumé de l\u2019article de Micheline Labelle de son article « Les partis politiques face à l\u2019héritage inégal des modèles d\u2019intégration » qui lui a valu une mention d\u2019honneur du prix André-Laurendeau 2018 Ce texte a été rédigé avant les élections d\u2019octobre 2018.Il a été préalablement publié en version courte dans Le Devoir.L\u2019objectif était de rappeler que les partis politiques concurrents auraient à faire face à un héritage politique inégal en matière de politiques d\u2019immigration et d\u2019intégration du Québec.Dans ce domaine sensible où la question nationale joue un rôle structurant, quelles propositions avanceraient-ils ?Pour cerner l\u2019évolution du modèle québécois en matière de politiques d\u2019immigration et d\u2019intégration, j\u2019avais dégagé quatre grandes périodes.Période 1 (1976-1985).Prise en charge graduelle de l\u2019immigration et modèle propre d\u2019intégration Depuis la création du ministère de l\u2019Immigration du Québec (1968) les gouvernements ont conclu divers accords avec le fédéral afin de maîtriser le volume et la sélection des immigrants indépendants, et par la suite, l\u2019intégration de diverses catégories d\u2019immigration.En 1976, le PQ au pouvoir adopte des mesures phares d\u2019affirmation nationale et d\u2019ouverture aux minorités.En plus de la Charte de la langue française, 164 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 la Politique québécoise du développement culturel (1978), première réflexion de fond dans le domaine de l\u2019intégration, présente la culture française comme « foyer de convergence pour les diverses communautés qui continueront par ailleurs de manifester ici leur présence et leurs valeurs propres ».Le plan d\u2019action Autant de façons d\u2019être Québécois (1981), propose un modèle différent de la politique fédérale du multiculturalisme, axé sur la « convergence culturelle » et le « dialogue inter-culturel » au sein de la « nation québécoise ».Diverses mesures progressistes sont adoptées : financement partiel des organismes des minorités, création du Conseil des Communautés culturelles et de l\u2019Immigration, politique de soutien à l\u2019action communautaire, programme de parrainage des réfugiés, ententes de réciprocité en matière de sécurité sociale avec les pays d\u2019origine des immigrants, mesures de lutte contre le racisme.Des Québécois issus de l\u2019immigration et exilés politiques, reliés aux partis de gauche dans leur pays d\u2019origine, militent sein de divers comités gouvernementaux.L\u2019esprit social-démocrate de l\u2019époque n\u2019empêchera pas que les accusations de nationalisme ethnique se répandent ! Période 2 (1985-1994).Les libéraux au pouvoir.Le culturalisme en place L\u2019Énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration (1990) poursuit les orientations et programmes antérieurs.Mais le discours politique change : disparition du mot « nation » ; intégration à la « société distincte québécoise » ; « contrat moral » proposé aux nouveaux arrivants et « culture publique commune » à partager.La vision de l\u2019intercultura- lisme se diffuse (Semaines interculturelles, etc).L\u2019expression « minorités visibles », empruntée au fédéral et utilisée dans le cadre des programmes d\u2019obligation contractuelle (1987) et d\u2019accès à l\u2019égalité dans la fonction publique (1990) s\u2019impose.Une catégorisation qui a des effets pervers. 165 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 Période 3 (1994-2003).Le virage de la citoyenneté du Parti québécois.Un saut qualitatif Après le référendum de 1995, le PQ adopte l\u2019approche de la citoyenneté.Un revirement progressiste.On passe du contrat moral au cadre civique commun, lequel lie les nouveaux arrivants et la société d\u2019accueil.Il repose sur trois orientations : la promotion de la solidarité et le partage d\u2019un patrimoine civique commun ; le soutien à la participation civique ; et le soutien à l\u2019intégration de l\u2019ensemble des citoyens.On instaure la Semaine de la Citoyenneté, les Prix de la citoyenneté, etc.Un temps fort du discours politique car la citoyenneté québécoise qui tente de transcender les identités et les appartenances particulières.On parle de « citoyens de diverses origines », de « Québécois issus de l\u2019immigration » et on tente d\u2019en finir avec le mot « communauté culturelle ».Et pourtant, là encore, les accusations de nationalisme ethnique et d\u2019assi- milationnisme à la française fusent.Période 4 (2003-2018).Le virage utilitariste des libéraux.Une mise à mal des acquis Parallèlement à la promotion de la diversité et un intercul- turalisme réitéré, une idéologie économiciste, néolibérale et utilitariste s\u2019affirme de plus en plus.À la suite de la « réin- génierie » de l\u2019État, le Conseil des Relations interculturelles est chamboulé dans sa composition, puis aboli en 2011.Au nom des partenariats publics-privés, le gouvernement tente de confier le recrutement et l\u2019intégration à certains organismes communautaires, au nom des partenariats public- privé.Le gouvernement mise sur l\u2019engagement du milieu économique et sur une stratégie internationale d\u2019attraction et de mobilité tous azimuts.Depuis 2011, l\u2019immigration temporaire a dépassé annuellement l\u2019immigration permanente en dépit de l\u2019absence de débat public.Ceci aura des 166 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 effets pervers.Le vocabulaire change.Le gouvernement parle désormais de « diversité » qui couvre large : ethnocultu- relle, religieuse, sexuelle.Le mot « nation » a pour ainsi dire disparu.Les immigrants devront s\u2019intégrer à une « société démocratique dotée d\u2019un caractère distinct et francophone ».L\u2019héritage est inégal.Les modèles péquistes étaient innovateurs et courageux.Mais la conjoncture internationale risque d\u2019impacter les acquis.De nouveaux défis se posent dans les pays démocratiques : entrisme des islamistes, conservatisme et extrême droite, inégalités, afflux d\u2019immigrants irréguliers, etc.En conclusion de ce texte rédigé avant les élections d\u2019octobre 2018, je posais la question : Que feront les partis politiques face à cet héritage du modèle québécois ?On peut dire désormais qu\u2019avec le gouvernement de la CAQ, nous avons affaire à un recul sur le sujet.Allocution de François Lemieux et Robert Comeau recevant une mention d\u2019honneur du prix André-Laurendau pour leur article « Montréal n\u2019est pas un territoire mohawk non cédé » Premières Nations et histoire internationale À l\u2019occasion de la remise de cette mention du prix André- Laurendeau par la revue L\u2019Action nationale que nous remercions, nous souhaiterions faire part d\u2019un certain nombre de réflexions.D\u2019abord, les peuples autochtones constituent bel et bien des nations.C\u2019est d\u2019ailleurs à ce titre et dans un contexte international que nous avons négocié la Grande Paix de Montréal de 1701.Il est bon de rappeler que si c\u2019est Hector de Callières qui a signé le traité, c\u2019est Louis Buade de Frontenac qui a 167 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 négocié avec les Premières Nations pendant une période de trente ans avec un interlude de dix années.Durant cet intermède, on a d\u2019ailleurs tenté d\u2019appliquer une autre politique que celle de Frontenac, celle du clergé et du gouvernement français.Cela a eu de tragiques conséquences dont le massacre de Lachine en 1689.Il arrive qu\u2019on évoque l\u2019époque de la Nouvelle-France comme celle de l\u2019empire français d\u2019Amérique.Il serait plus juste de parler de l\u2019empire de Québec en Amérique.C\u2019était d\u2019ailleurs un empire qui était plus comparable à celui du Saint-Empire romain germanique qu\u2019à l\u2019empire napoléonien.C\u2019était un empire où « l\u2019empereur » était désigné par les nations participantes.Ainsi donc, « l\u2019empire français » d\u2019Amérique a été conçu malgré le désaccord du clergé et de Versailles.La question du statut national des nations de la confédération iroquoise en général et des Mohawks en particulier s\u2019est posée dès cette époque.En effet, si le gentilé Québec vient de l\u2019algonquien et celui du Canada est de l\u2019iroquoien, Mohawk est un terme de langue anglaise.C\u2019est pourquoi, même Frontenac demandait régulièrement aux Iroquois, lors des séances de négociation, s\u2019il s\u2019adressait à des nations souveraines ou à des sujets britanniques.Cette question est d\u2019ailleurs toujours d\u2019actualité.De nos jours, si le problème des Premières Nations est à Ottawa, la solution est à Québec.Il faut négocier une paix des Braves avec toutes les Premières Nations.Mais, qui dit négociation, dit prudence et réserve.Dans ce contexte, affirmer que Montréal est un territoire mohawk est non seulement faux, mais aussi imprudent.Même le gouvernement fédéral ne considère pas depuis très longtemps les revendications territoriales des Mohawks comme une base de négociation acceptable.Dans ce contexte, par ces déclara- 168 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 tions présomptueuses, la ville de Montréal, s\u2019immisce dans un processus de négociations qui ne la regarde pas.Or les enjeux sont énormes.Il y a d\u2019autres Premières Nations sur les territoires revendiqués par les Mohawks.Il faut d\u2019autant être plus prudent que cela peut léser des droits beaucoup plus légitimes de ces autres Premières Nations.L\u2019histoire démontre que négocier avec les Mohawks est compliqué.Cela demeure aujourd\u2019hui, encore compliqué.La reconnaissance des Premières Nations et la négociation qui en découle ne doit pas être influencée par le jugement qu\u2019on peut porter sur le nombre.Il y a près de 1,4 milliard de Chinois et il n\u2019y a que moins de 8,5 millions de Québécois.Cela n\u2019empêche pas les Québécois de constituer une nation.Dans la foulée, nous vous soumettons une autre réflexion sur l\u2019histoire nationale.L\u2019histoire du Québec gagnerait à être traitée, voire enseignée, dans un contexte international.Les voyages de Jacques Cartier sont indissociables de la Renaissance française.Il faut comprendre que, par ces expéditions, François 1er cherchait à briser le monopole ibérique que les Espagnols et les Portugais s\u2019étaient octroyés en Atlantique avec la sanction du pape Alexandre VI.La Réforme protestante, le Concile de Trente, les guerres de religions expliquent le XVIIe siècle, le « grand siècle » en France.Ainsi, de la Ligue catholique du XVIe siècle, protagoniste de la guerre civile en France, à la compagnie du Saint- Sacrement, il y a une filiation que tous les historiens français reconnaissent.Or, la compagnie du Saint-Sacrement qui avait été une cible du Tartuffe de Molière a été déclarée illégale notamment pour son intégrisme par le gouvernement de Versailles avec la bénédiction de l\u2019épiscopat français durant les années 1660.Et, François Montmorency de Laval était un membre assumé et en règle de la compagnie du Saint-Sacrement.D\u2019ailleurs le fondateur de l\u2019organisation, le 169 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 duc de Ventadour avait été le vice-roi de la Nouvelle-France qui avait introduit les Jésuites dans la vallée du Saint- Laurent.Ces faits historiques font mieux comprendre les tiraillements entre le pouvoir civil et militaire et le pouvoir de l\u2019épiscopat.L\u2019histoire des États-Unis à cette même époque est un autre exemple de contexte international dont il faut tenir compte.L\u2019intégrisme chrétien de la Nouvelle-Angleterre incarné par les protestants n\u2019avait rien à envier au parti dévot catholique.Après tout, Boston a été fondé en 1630 par des Puritains.Le rapport des Protestants avec les Premières Nations en Nouvelle-Angleterre n\u2019a pas été heureux.Ainsi, le chef d\u2019une première nation, le roi Philip qui n\u2019était pas un prince européen, a été vaincu par les Américains avec le concours des Mohawks.Après l\u2019épuration des Amérindiens du Connecticut, on réalisait celle du Massachusetts.C\u2019est à cette occasion que les Abénakis, dont le territoire en Nouvelle-Angleterre débordait au Québec, ont demandé notre appui pour éviter leur propre extermination.Missiquois, Coaticook, Yamaska et Memphrémagog sont des toponymes abénakis.Incidemment, pour bien comprendre l\u2019histoire du peuple québécois, il est aussi utile de faire quelques anachronismes en distinguant les Québécois des Français, les Américains des Britanniques.Ainsi, le général américain William Phipps est venu attaquer Québec avec des troupes composées d\u2019effectifs américains.Les Britanniques avaient refusé de participer à l\u2019expédition militaire.Et, pour la défense de Québec, Frontenac avait gardé les troupes françaises en réserve.Ce sont des Amérindiens, des milices et des militaires d\u2019origine québécoise qui ont vaincu Phipps.C\u2019est d\u2019ailleurs un Lemoyne, frère de d\u2019Iberville, qui a canonné avec succès la flotte américaine. 170 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Prix André-Laurendeau 2018 De l\u2019histoire américaine, il faut aussi comprendre que la guerre de Sept ans a été déclenchée par ce qui était alors considéré comme un crime de guerre commis par George Washington, alors colonel de la milice américaine.Il s\u2019était attaqué à une ambassade.Moins de quinze ans plus tard, l\u2019indépendance des États-Unis a été proclamée d\u2019abord parce que les territoires amérindiens n\u2019avaient pas été cédés aux Américains au lendemain de la conquête de la Nouvelle- France.Pourtant, les Britanniques leur demandaient de rembourser les dettes de guerre.Tous les Québécois devraient connaître le contexte international pour mettre en perspective l\u2019histoire nationale du Québec.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Abonnement et achat au numéro sur le site action-nationale.qc.ca Lectures Recensions Roger Barette 174 De Gaulle.Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec Pierre Duchesne 177 Guy Rocher, Tome I (1924-1963), Voir \u2013 Juger \u2013 Agir Jean-Yves Duthel 182 Bernard Landry, l\u2019héritage d\u2019un patriote Luc Lépine 188 Léo Major.Un héros résilient : l\u2019homme qui libéra une ville à lui seul Note critique Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri 191 Barbarossa 1941.La guerre absolue Livres reçus 207 Index des auteurs 2019 211 Lectures 174 Recensions Roger Barette De Gaulle.Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec Québec, Septentrion, 2019, 381 pages Depuis sa célèbre visite de juillet 1967, les liens particuliers de Charles de Gaulle avec le Canada français et le Québec ont fait l\u2019objet de nombreuses publications de divers ordres : monographies, articles, témoignages.Longtemps président de l\u2019Association Québec-France, actuellement secrétaire général de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoires communs, Roger Barrette propose une excellente synthèse des connaissances sur la question.S\u2019« il n\u2019est pas question de faire ici l\u2019apologie du général de Gaulle ni de présenter de lui un portrait complaisant » (p.26), explique l\u2019auteur, il s\u2019agit clairement d\u2019un ouvrage plein de déférence et de considération qui vise à souligner l\u2019extraordinaire contribution de l\u2019homme du 18 juin à l\u2019éveil culturel et politique des Québécois durant les années fastes de la Révolution tranquille.Originaire de Joliette, fils d\u2019un Canadien français né en Ontario qui n\u2019avait jamais oublié l\u2019humiliation du règlement XVII (1912), issu d\u2019une famille sympathique à l\u2019Union nationale d\u2019Antonio Barrette, premier ministre du Québec lors de la visite d\u2019avril 1960 du général de Gaulle, l\u2019auteur s\u2019était rendu à Berthier, l\u2019une des haltes du pré- 175 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 sident français, le 24 juillet 1967.« De Gaulle savait nous parler.Nous faire sentir, dans ses mots à la fois simples et éloquents, que nous n\u2019étions pas un résidu de l\u2019histoire [\u2026] Il nous communiquait une énergie incroyable ! » (p.18-19).Après un avant-propos plus personnel, Roger Barrette propose un bref survol de l\u2019histoire de France depuis 1890 et une courte biographie de Charles de Gaulle qui offre des informations inédites sur son intérêt pour le Canada français.Grâce à une permission spéciale de la Fondation Charles-de-Gaulle, l\u2019auteur a eu un accès privilégié à la bibliothèque personnelle du général de son bureau de la Boisserie, sa résidence de Colombey-les-Deux-Églises, où il a rédigé ses mémoires.Roger Barrette y découvre tout un rayon dédié à l\u2019histoire du Québec, lequel contient une douzaine d\u2019ouvrages dont les biographies de Thomas Chapais, Guy Frégault et Marie- Claire Daveluy consacrées à Montcalm, d\u2019Iberville et Jeanne Mance, ainsi que deux livres de Lionel Groulx (Notre grande aventure et Le Canada français missionnaire).Le cœur de l\u2019ouvrage de Roger Barrette, un long chapitre de 156 pages, relate les « propos et confidences du général de Gaulle » sur le Canada français et le Québec du 1er août 1940 au 14 février 1969.La longue liste de ces « propos » confirme que le vivat du président français n\u2019avait rien d\u2019une déclaration improvisée.S\u2019il puise abondamment dans l\u2019ouvrage phare d\u2019Alain Peyrefitte (C\u2019était de Gaulle, tome 3, Paris, Fayard-Fallois, 2000), il se réfère aussi aux travaux qui font autorité et aux découvertes les plus récentes (ex.le discours que devait prononcer le général de Gaulle à Ottawa, découvert récemment par Denis Monière).À ces références obligées, il ponctue ce chapitre de quelques trouvailles dénichées aux archives de la Fondation Charles- 176 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 de-Gaulle et du ministère des Affaires étrangères de France.Par exemple, la lettre d\u2019un père dominicain en poste à Tokyo confirme le retentissement international du « Vive le Québec libre ! ».« Jamais on n\u2019a tant parlé du Canada au Japon.Pendant trois jours, ici à Tokyo, la visite du général de Gaulle a tenu l\u2019affiche au tout premier rang des nouvelles internationales [\u2026] Les Japonais viennent d\u2019apprendre qu\u2019il existe un peuple canadien-français.Tout le monde le sait maintenant, depuis l\u2019Empereur jusqu\u2019à ma cuisinière » (cité dans p.164).Le dernier chapitre porte sur l\u2019héritage non seulement de la visite du général de Gaulle en 1967, mais de toutes les actions menées par son gouvernement durant les années 1960.L\u2019auteur assimile ces actions aux grandes réformes de la Révolution tranquille qui ont entraîné diverses luttes pour défendre et promouvoir la langue française, provoqué de nombreux voyages de jeunes grâce à l\u2019Office franco- québécois de la jeunesse, et favorisé le développement d\u2019une personnalité internationale pour le Québec grâce à diverses ententes historiques et à la tenue des Sommets de la francophonie.Roger Barrette montre aussi l\u2019étendue des échanges économiques, techniques et scientifiques entre le Québec et la France dans un nombre étonnant de secteurs.Quelques annexes utiles viennent clore cette belle synthèse, dont le texte des accords Peyrefitte-Johnson signés en septembre 1967, quelques semaines après la visite du général.Éric Bédard Université TÉLUQ 177 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Pierre Duchesne Guy Rocher, Tome I (1924-1963), Voir \u2013 Juger \u2013 Agir Montréal, Québec Amérique, 2019, 458 pages Après l\u2019œuvre magistrale qu\u2019a été la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne, les attentes étaient élevées pour celle de Guy Rocher par le même auteur.Après avoir raconté la vie d\u2019un grand homme d\u2019État et à travers elle une partie de notre histoire politique, il s\u2019agissait de faire de même avec celle d\u2019un grand intellectuel et d\u2019une partie de notre histoire intellectuelle.Pour y arriver, le biographe puise autant dans des entretiens avec M.Rocher que dans des livres d\u2019histoire et des pièces d\u2019archives.Cela donne un côté savant au livre, sans lui enlever son caractère accessible rendu possible par le style d\u2019écriture clair et épuré de l\u2019auteur.Ce dernier arrive donc à présenter la vie et l\u2019époque de son sujet avec brio en insistant pertinemment sur l\u2019histoire des idées nationalistes.Et il le fait en adhérant à son sujet, sans feindre de prendre une distance artificielle par rapport à celui-ci, et en s\u2019effaçant pour laisser toute la place à l\u2019homme et son temps.Dès le premier chapitre, il est question du père de Guy Rocher, ingénieur formé par les frères enseignants des écoles techniques inspirés par un nationalisme pragmatique, par opposition au nationalisme culturel des collèges classiques.Malheureusement, il meurt à 39 ans, laissant Guy et son frère Bernard seuls avec leur mère.Ils se retrouvent alors au pensionnat qui les mènera au collège classique, dont Guy garde un bon souvenir, contrairement à d\u2019autres de sa génération.Il y rencontre Camille Laurin qui devient pour lui un modèle de rigueur intellectuelle et de curiosité.Il rencontre aussi des conférenciers comme Lionel Groulx qui viennent parler de sujets tels les combats des francophones hors Québec contre les politiques assimilatrices des autres provinces.Avec sa lec- 178 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ture du Devoir et de L\u2019Action nationale, seule revue à laquelle les élèves ont le droit de s\u2019abonner, Guy Rocher devient nationaliste et partisan du corporatisme, une pensée politique prônant un rôle limité pour l\u2019État et une grande place aux corps intermédiaires.Guy Rocher ne devient pleinement actif sur le plan politique qu\u2019avec la jeunesse étudiante catholique (JEC) à la fin des années 1930.Après un bref séjour non concluant au noviciat, il est appelé à diriger la JEC de Montréal.C\u2019est alors qu\u2019il rencontre de futurs leaders et intellectuels comme Daniel Johnson, Claude Ryan et Fernand Dumont.La JEC étant un milieu stimulant sur le plan intellectuel, c\u2019est aussi à cette époque qu\u2019il découvre des philosophes du XXe siècle comme Bergson et Mounier.Tranquillement, il devient plus progressiste.Par contre, il ne deviendra jamais communiste.Il est vacciné contre cela lorsque, dans l\u2019immédiat après-guerre, il quitte ses études en droit pour se rendre en Europe participer à des congrès internationaux à titre de président national de la JEC.Dans le cadre de ce séjour, il assiste à de nombreuses manipulations par de jeunes communistes qui tentent de contrôler ces congrès, par exemple en interrompant des débats sérieux à l\u2019aide de manifestations antifascistes.À défaut de devenir communiste, Guy Rocher devient personnaliste, et donc sensible non pas seulement à l\u2019individu et sa liberté comme les libéraux, mais davantage à la personne humaine inscrite dans une communauté dont elle est responsable.Il a même la chance de rencontrer et de s\u2019entretenir avec Emmanuel Mounier en personne.Plus surprenant encore, il a droit à un entretien avec le pape.Et cet entretien crée une polémique à son retour au Québec. 179 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 C\u2019est que le père Lafond qui l\u2019accompagne relate cet entretien dans une lettre publique où il mentionne avoir dénoncé devant le pape « certaines écoles patriotiques qui, pour des raisons de races et de langue, manquent en quelque sorte de charité envers leurs frères de langue anglaise ».Plusieurs évêques, dont celui de Nicolet, dénoncent vivement cette lettre qui risque de nuire à la cause du français au Canada.Et ce n\u2019est là qu\u2019un exemple parmi d\u2019autres illustrant à quel point le jeune Rocher se retrouve alors dans un milieu anti-nationaliste.Autre exemple, Gérard Pelletier rédige alors des brûlots critiquant la spiritualité des catholiques du Québec et banalisant les crimes communistes.Il faut dire que la JEC est la concurrente de l\u2019Association catholique de la jeunesse canadienne-française, qui elle est nationaliste.Au cours de cette période, Guy Rocher tait donc son nationalisme et devient un catholique de gauche, ce qui favorise son rapprochement avec le père Lévesque.C\u2019est d\u2019ailleurs ce dernier qui l\u2019incite à entreprendre des études à la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université Laval.Il rencontre là un second modèle, Léon Dion, qui assistera le père Bélanger dans la direction du mémoire de maitrise du jeune sociologue Rocher.Ce mémoire intitulé La sociologie de la religion de Herbert Spencer porte sur la pensée de ce sociologue anglais, pour qui la morale religieuse est appelée à être remplacée par une morale fondée sur les nécessités individuelles et sociales de l\u2019évolution.Rocher critiquera cette pensée notamment parce qu\u2019elle reconnait trop peu l\u2019influence sociale de certains grands leaders religieux.Tout se déroule donc bien à l\u2019Université Laval jusqu\u2019à ce que, suite à sa participation à une collecte de fonds pour les grévistes d\u2019Asbestos et un discours du père Lévesque contre l\u2019anticommunisme de Duplessis, le recteur Mgr Vaudry s\u2019oppose à l\u2019embauche de Rocher comme professeur.Ce der- 180 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 nier fera alors contre fortune bon cœur, et en profitera pour aller faire son doctorat à Harvard.Il le fait sous la direction de Talcott Parson qui, comme lui, adhère à la théorie stuc- turo-fonctionnaliste qui cherche à comprendre la société à travers ses institutions comme la famille, les professions, l\u2019Église et l\u2019État.Sa thèse porte d\u2019ailleurs sur les relations entre l\u2019Église et l\u2019État en Nouvelle-France ; relations marquées par d\u2019importantes transformations, notamment une réduction de l\u2019influence de l\u2019Église sous Louis XIV.Comme Guy Rocher réussit bien à Harvard, le recteur Vaudry finit par lui pardonner et permettre son accession à un poste de professeur de sociologie à l\u2019Université Laval.Rocher s\u2019y épanouira quelques années.Même si avec des Maurice Tremblay sa faculté est « en guerre contre François- Albert Angers et Esdras Minville » et donc contre le nationalisme dit conservateur, c\u2019est l\u2019occasion pour lui de renouer quelque peu avec son nationalisme.Par exemple, avec Fernand Dumont, il rédige une introduction à la sociologie du Canada français, qui considère ce dernier comme une société globale et non comme une minorité ethnique.Avec Arthur Tremblay, qui rédige un rapport sur l\u2019éducation à l\u2019attention de la commission Tremblay, il se sensibilise davantage à l\u2019importance de l\u2019éducation pour le rattrapage des francophones.Il faut dire que certaines de ses recherches ont démontré la moins grande mobilité professionnelle de ces derniers.Tout cela prépare donc bien le professeur Rocher, passé à l\u2019Université de Montréal, à accepter de siéger au sein de la Commission Parent.Il influencera d\u2019ailleurs les conclusions de cette dernière, favorables notamment à un système d\u2019éducation plus unifié, à une élévation du niveau de scolarisation et à une démocratisation de l\u2019enseignement.De même, il sera parmi les commissaires majoritaires qui 181 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 pousseront pour la création d\u2019un ministère de l\u2019Éducation réellement responsable, et non d\u2019une structure bicéphale accordant beaucoup d\u2019influence au Conseil de l\u2019éducation.Pour lui, c\u2019est une question de démocratie.Ce rapport est critiqué pour son caractère « radical » par certains, dont Claude Ryan.Il débouche tout de même sur un projet de loi reprenant l\u2019essentiel de son contenu peu après son dépôt.Mais ce projet de loi est ensuite retiré\u2026 Et l\u2019auteur Pierre Duchesne nous laisse sur ça, un peu abruptement, mais non sans créer un certain suspense.Le premier tome de sa biographie de Guy Rocher est donc un succès, puisqu\u2019il est à la fois agréable à lire et fouillé, autant en ce qui concerne la vie de son sujet qu\u2019en ce qui a trait à l\u2019histoire intellectuelle du Québec moderne.Ce qui laisse présager d\u2019un tome deux tout aussi pertinent\u2026 et enlevant.Guillaume Rousseau Professeur de droit 182 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Jean-Yves Duthel (Préface de Lucien Bouchard) Bernard Landry, l\u2019héritage d\u2019un patriote Montréal, Libre Expression, 2019, 383 pages On ne peut demander à un ami intime d\u2019écrire une biographie devant être marquée au coin d\u2019un recul certain lui assurant une objectivité certaine.Compagnon de route de Bernard Landry durant quarante ans, Jean-Yves Duthel, auteur d\u2019un récent récit qui raconte la vie tellement remplie de l\u2019ex-premier ministre du Québec, Bernard Landry, n\u2019avait certainement pas cette prétention.Le produit final, qui porte en sous-titre L\u2019héritage d\u2019un patriote, est le témoignage affectueux et chaleureux d\u2019un homme qui a voué une admiration sans bornes à un ami dont il décrit le long parcours politique.Dès 1979, Duthel, arrivé au Québec en 1975, faisait son entrée au cabinet du ministre Landry, l\u2019une des vedettes du premier gouvernement Lévesque.Il en fera plus tard le secrétaire général adjoint au Conseil exécutif du gouvernement québécois.On n\u2019exagère pas en soulignant que l\u2019auteur a une connaissance intime de son sujet.De ce long récit de près de 400 pages se dégage le portrait d\u2019un homme animé par une passion dévorante : la passion du Québec.Dans une préface qu\u2019il signe, Lucien Bouchard, dont la carte de membre remontait à 1985, conscient de sa faible connaissance du Parti québécois, eut l\u2019intelligence politique de confier un grand rôle dans le cabinet qu\u2019il forma après avoir été désigné sans opposition premier ministre.« Il ne m\u2019échappait pas non plus, écrit-il, que l\u2019ancienneté et l\u2019autorité de ses lettres de créance me seraient d\u2019un soutien consi- 183 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 dérable.[\u2026] Je n\u2019hésitai donc pas à faire de Bernard Landry un ministre d\u2019État à la française, lui attribuant les lourdes responsabilités de l\u2019Économie et des Finances.» Être président Il est clair que l\u2019intention de Duthel n\u2019était pas de se livrer à une analyse psychologique en profondeur de son sujet.D\u2019autres, qualifiés pour ce faire, s\u2019en chargeront peut-être un jour.Mais à travers les anecdotes dont ce livre est parsemé, se dessine le portrait d\u2019un homme qui, très tôt, sait où il veut aller.Les années d\u2019étude à Paris, où il côtoie entre autres Pierre Marois et Yves Duhaime, sont des plus révélatrices à cet égard.Ses collègues étudiants rappellent que partout où passait Landry, il voulait fonder une association dont il serait le président, se souvient Duhaime, qui occupera plusieurs ministères sous le gouvernement Lévesque.À l\u2019occasion d\u2019une soirée, il annonce comment serait bâti son conseil des ministres.L\u2019épouse de Duhaime lui demande alors où il serait, lui.« Je serai premier ministre », avait répliqué Landry.Une autre anecdote tirée de ce besoin de créer des associations est venue donner une leçon dont Marois et Landry se souviendront.Duthel raconte que Landry, voulant créer une Association des étudiants québécois en France (AEQEF), avait dû constater que la chose n\u2019était pas des plus faciles.Il fallait pour cela passer à la préfecture et se présenter au chef de police.Interdiction de se présenter ensemble ! Ils comprirent pourquoi rapidement.Chacun leur tour, ils ont vu d\u2019épais dossiers avec leur nom.Marois se rendit compte qu\u2019il s\u2019agissait là d\u2019une invitation à la lecture.« Tout y était sur nous, dit Marois., de nos origines, aux rapports de la 184 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 GRC, de la police de Montréal, de nos participations à des manifestations ou des discours, jusqu\u2019à l\u2019opinion de nos profs ! » Landry a confessé à l\u2019auteur que depuis ce jour-là, il avait su qu\u2019il aurait toujours un dossier qui irait en grossissant auprès de la GRC.Il ajoute : « Personne ne me fera croire que si Marois et moi étions fichés, les felquistes ne l\u2019étaient pas ! » L\u2019arrivée de Lucien Bouchard Le livre de Jean-Yves Duthel raconte par ailleurs dans le détail comment se prennent des décisions qui pèsent lourdement sur l\u2019avenir d\u2019un peuple.Au lendemain du discours de Jacques Parizeau le soir du référendum et de sa démission du poste de premier ministre, Duthel et plusieurs des proches envisagent immédiatement sa candidature à la succession.Réunis chez Landry, ils constatent que ce dernier ne partage pas leur avis.« C\u2019est Lucien que nous devons convaincre.Je l\u2019ai déjà appelé.Il est hésitant.Nous devons le persuader.Avec lui, nous aurons une chance de reprendre la bataille et de la gagner », dit-il à ses amis.Comme on le sait, Lucien Bouchard connut un couronnement.Cette décision de Landry devait lui rapporter une place prépondérante dans le nouveau gouvernement formé par Lucien Bouchard.Il se voit en effet confier les postes de vice-premier ministre, ministre d\u2019État à l\u2019Économie et aux Finances, ministre de l\u2019Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie et ministre du Revenu.Il avait cette fois entre ses mains tous les outils dont il avait depuis longtemps rêvé, écrit son biographe.Il a alors la main heureuse dans le choix de ses proches collabora- 185 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 teurs, mais Duthel rappelle que Maxime Bernier se révéla rapidement « une nuisance ».Durant cette période, Landry s\u2019illustre dans une quinzaine de missions économiques, y compris des présences marquées à Davos.Il réorganise la Société générale de financement après avoir convaincu Claude Blanchet de quitter la présidence du Fonds de solidarité de la FTQ pour prendre la direction de cette nouvelle SGF.« Cette SGF, dont le rendement annuel moyen sur ses investissements s\u2019est établi autour de 5,4 %, avait, avec ses partenaires du privé, investi plus de dix milliards de dollars entre 1998 et 2002, créé au-delà de cinq mille emplois et son actif se situait à près de trois milliards de dollars », précise Duthel.On sait que peu de temps après avoir pris le pouvoir, Jean Charest s\u2019est empressé de supprimer la SGF, « comme s\u2019il fallait effacer toute trace des succès enregistrés sous le PQ ».Fort du travail effectué dans tous les ministères qui lui avaient été confiés, Landry se retrouve soudain dans une situation inattendue : Lucien Bouchard annonce sa démission\u2026 Lui qui avait mis de côté son ambition de devenir premier ministre se sent appelé.C\u2019est un blitz qui réussit, François Legault se ralliant à lui, ce qui forçait Pauline Marois à ne pas présenter sa candidature.Mais les péripéties menant à cette nouvelle situation méritent d\u2019être lues, le destin d\u2019un homme politique tenant finalement à peu de choses.Premier ministre Bernard Landry devait occuper la fonction de premier ministre durant 23 mois.L\u2019auteur, alors à la SGF où il avait suivi Claude Blanchet, obtient un congé sans solde pour joindre le secrétariat général du comité exécutif où il sera en charge des communications, désormais centralisées. 186 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 L\u2019un des hauts faits d\u2019armes de cette période est certainement la Paix des Braves signée par Landry et le grand chef de la nation crie, Ted Moses.Le nouveau premier ministre dira, à la fin de sa vie, qu\u2019elle « est une réalisation peut-être la plus significative dont je reste extrêmement fier ».On apprend même que le grand chef s\u2019était offert « pour aller convaincre les autres nations autochtones du Québec de les imiter.Québec était prêt, » se souvient Bernard Landry.Mais les libéraux ne donneront pas suite à cette offre après l\u2019élection de 2003.Une élection perdue.Qui a oublié le fameux débat télévisé Charest-Landry ?À son meilleur quand il parle sans notes, son équipe l\u2019avait mal conseillé en lui suggérant fortement de lire un texte d\u2019ouverture.« Lorsque nous avons vu un Bernard Landry engoncé commencer à ânonner péniblement ses notes d\u2019introduction, c\u2019était comme une hallucination », se remémore l\u2019ami de toujours.Sans compter cet audi alteram partem servi à Charest après que ce dernier ait sorti une déclaration faite par Jacques Parizeau.La démission Il est encore une fois mal conseillé par son entourage, en particulier Sylvain Simard et Line-Sylvie Perron qui lui confirment qu\u2019il peut compter sur un appui de 80 % lors du vote de confiance qui se tient lors du congrès de 2004.Il obtient 76,2 % des suffrages.Son entourage immédiat lui dit qu\u2019il doit quitter son poste de chef du PQ, ce qu\u2019il annonce immédiatement.L\u2019auteur s\u2019interroge.« Alors que tous les observateurs et tellement de péquistes sont d\u2019accord pour dire, dans les semaines qui suivent, que la démission de Landry fut une grave erreur, pourquoi les plus proches acteurs du drame prétendent-ils encore aujourd\u2019hui qu\u2019il devait s\u2019en aller ?» 187 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Des années plus tard, Landry y voit un complot pour mousser la candidature d\u2019André Boisclair, qui lui avait chaudement recommandé Line-Sylvie Perron comme chef de cabinet.Lors de la course à la chefferie qui suivit, plusieurs proches de Landry firent partie de l\u2019équipe de Boisclair, dont Sylvain Simard et Jean Bissonnette, son secrétaire de comté.Bernard Landry admet qu\u2019il a été « bullshité ».Pour Duthel, qu\u2019il a vu affronter bien des épreuves dans le passé « il n\u2019est pas logique que celle-ci ait occulté son jugement.Peut- être son plus grand défaut aura-t-il été d\u2019avoir mis toute sa confiance dans des personnes qui ne la méritaient tout simplement pas ».Le Parti québécois entrait alors dans un long purgatoire.Mais les étudiants de l\u2019UQAM gagnaient un fameux professeur.Michel Rioux 188 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Luc Lépine Léo Major.Un héros résilient : l\u2019homme qui libéra une ville à lui seul Montréal, Hurtubise, 2019, 197 pages On assiste, depuis quelques mois, à l\u2019émergence d\u2019une nouvelle figure historique québécoise : Léo Major, ce soldat canadien-français ayant combattu l\u2019Allemagne hitlérienne ainsi que la Chine communiste.La biographie de Major par Luc Lépine arrive donc à point, mais déçoit grandement par sa forme.Dans un style rudimentaire et souvent agaçant, l\u2019auteur écrit moins un livre qu\u2019il ne nous donne accès à des documents militaires et des verbatims d\u2019entrevues.Le « français parlé » et fonctionnarisé y abonde et plombe le plaisir des mots et de la lecture.Dommage, puisqu\u2019il met en récit la vie d\u2019un homme d\u2019ici dont l\u2019héroïsme et la témérité n\u2019ont rien à envier aux guerriers mythiques qui parsèment la littérature mondiale.La critique du contenant étant faite, attardons-nous maintenant au contenu et à Major.Fils d\u2019une famille de 14 enfants dont le père n\u2019avait de cesse de lui rappeler qu\u2019il n\u2019était qu\u2019un couard et un paresseux, Léo Major joue les héros à de nombreuses reprises au cours de sa carrière militaire.La première prouesse de Major fut exécutée dans le tourbillon meurtrier de la Seconde Guerre mondiale.Après s\u2019être brisé le dos, puis enfui de l\u2019hôpital afin de ne pas être démobilisé, après avoir fait prisonniers 93 Allemands à lui seul, après avoir perdu un œil, après avoir assisté à la mort de son camarade le plus cher, le soldat Major s\u2019en est allé libérer une ville entière.Seul, il entre dans la ville fortifiée de Zwolle en mitraillant et lançant des grenades afin de simuler une invasion d\u2019envergure.Il incendie le QG de la Gestapo.En déroute, les officiers se rendent à Major : Zwolle est libéré.Le jeune Canadien français reçoit la Distinguished Conduct Medal (DCM).L\u2019auteur nous assure qu\u2019aujourd\u2019hui encore, il ne se trouve pas un habitant de Zwolle qui ne connaisse le nom et l\u2019exploit du héros. 189 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Après la guerre, il enfile les petits emplois auxquels il ne porte que très peu d\u2019intérêt.Le conflit en Corée lui fournit une occasion de quitter la vie monotone du travailleur et, accessoirement, décrocher sa seconde DCM.La retranscription du verbatim d\u2019une entrevue permet à Lépine de prendre congé de l\u2019écriture et de laisser le protagoniste raconter son énième exploit.Confessons que pendant de longues pages, l\u2019envie est grande de prendre, à notre tour, congé du livre.Par respect pour son lecteur, Lépine aurait dû mettre lui-même en récit l\u2019épopée asiatique de Major\u2026 Ainsi, le soldat raconte comment sa petite troupe et lui ont fait face à des milliers de soldats chinois dans le but de conserver la très stratégique « colline 355 ».Seul au front, Léo transmet des informations à son état-major afin qu\u2019il dirige les obus vers l\u2019ennemi avec précision.La joute dure trois jours et est finalement couronnée de succès.La colline 355 est sécurisée, les Chinois sont en déroute et Major ajoute à sa légende de Rambo québécois.Non sans raison, j\u2019ai introduit ce texte en comparant Major aux guerriers des légendes dont les exploits inspirent des peuples entiers.Ce qui m\u2019a orienté vers ce personnage relève précisément de ce registre.Pourquoi un tel héroïsme s\u2019accompagne-t-il d\u2019une telle anamnèse ?Comment se fait-il que Léo Major ne figure pas dans notre panthéon national ?L\u2019auteur donne plusieurs raisons : l\u2019antimilitarisme québécois nous empêche de le célébrer, son grade de simple soldat le laisse quelque peu anonyme, le fait qu\u2019il ne soit pas mort au combat ne favorise pas l\u2019émergence d\u2019une mystique, etc.Bien que pertinentes, ces explications sont parcellaires.L\u2019oubli dont est l\u2019objet Léo Major me semble relever davantage de la condition québécoise que de ces quelques aspects circonstanciels.Un peuple en marge de l\u2019histoire, donne inévitablement naissance à des individus en marge de l\u2019histoire, même lorsque ceux-ci participent à des événements qui traverse- 190 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ront les siècles.Voilà un héros véritable, doué d\u2019un courage extraordinaire \u2013 qui le nierait ?\u2013, mais qui n\u2019avait pas de destin.D\u2019abord, cet incontestable leader refuse systématiquement d\u2019être promu.Malgré ses prouesses et sa droiture, il préfère le rang de simple soldat aux responsabilités et aux honneurs d\u2019un sergent.Ensuite, après avoir capturé seul 93 Allemands, il refuse la DCM puisque la cérémonie de décoration correspond à ses journées de permission.Major balaie du revers de la main une des plus prestigieuses médailles qu\u2019un simple soldat puisse recevoir pour aller s\u2019enivrer à Bruxelles.Finalement, tout au long de sa carrière, il aura ouvertement méprisé ses supérieurs et leur soi-disant incompétence.Pour Lépine, nous sommes en présence d\u2019un homme humble, fêtard et de caractère tempétueux.Pour ma part, j\u2019y vois un refus d\u2019inscrire son parcours dans une cause qui le dépasse.Peut-on blâmer Léo Major ?Pour qui ou pour quoi se bat le fils d\u2019un ouvrier humilié et violent dépêché en Europe pour défendre les intérêts de Sa Majesté ?Là se trouve peut-être la clé de voute de son oubli : ce sont les pays et leur armée nationale qui marquent l\u2019histoire.Alexis Tétrault 191 Note critique Martin Lemay* Aux portes de l\u2019enfer Barbarossa : la guerre des totalitarismes Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri Barbarossa 1941.La guerre absolue Passés composés, 2019, 957 pages Jean Lopez est journaliste et directeur de la rédaction de la revue Guerres et Histoire.Lasha Otkhmezuri est historien et œuvre à la même revue.Ce duo est sans doute l\u2019un des plus inspirés en histoire de la Deuxième Guerre mondiale.Entre autres, nous leur devons une remarquable biographie du maréchal Joukov, vainqueur de la Wehrmacht.Après six ans de recherche, ils publient Barbarossa 1941.La guerre absolue.Ils y décrivent l\u2019invasion de l\u2019URSS par l\u2019Allemagne nazie.Comment ne pas être médusé par l\u2019envergure de ce conflit qui durera six mois : « Dix millions d\u2019hommes, 30 000 avions, 25 000 chars » (p.10) ; « Combats, exécutions, exactions, famines délibérées tuent en deux cents jours plus de 5 millions d\u2019hommes, femmes et enfants, soldats et civils.Mille morts à chaque heure, nuit et jour » (p.11).Dans le cadre de la Deuxième Guerre mondiale, aucun autre front n\u2019atteindra une telle dimension ni une telle cruauté.Fait intéressant, Lopez parle allemand, Otkhmezuri parle * Essayiste 192 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 géorgien, russe, ukrainien et polonais, ce qui leur a donné accès à une somme fabuleuse de sources.Grâce à eux, les passionnés et les chercheurs de langue française pourront dorénavant s\u2019appuyer sur un ouvrage d\u2019exception comptant près de 1 000 pages.À l\u2019image d\u2019une guerre titanesque, l\u2019ouvrage ne pouvait qu\u2019être titanesque\u2026 Dès les premières pages, le lecteur comprend que ce conflit est unique dans l\u2019histoire.Bien sûr, l\u2019Allemagne nazie cherche à augmenter son territoire, sa richesse, voire sa domination sur l\u2019Europe et sur le monde.Mais ces objectifs sont secondaires.Cette volonté de conquête est d\u2019abord et avant tout soumise à une idéologie, Hitler cherchant moins à vaincre l\u2019URSS qu\u2019à la détruire.Pour le comprendre, nous devons plonger dans les sources de sa pensée.Les auteurs décrivent l\u2019influence qu\u2019ont eue sur lui les différents mouvements d\u2019extrême droite munichois.« À partir de mai 1919, Munich devient le point de ralliement des droites extrêmes et le creuset où s\u2019élabore la version allemande du mythe le plus meurtrier de l\u2019histoire : le complot judéobolchevique » (p.35).La prise du pouvoir par Lénine a confirmé cette thèse et « l\u2019assimilation du bolchevisme au judaïsme est ainsi toute prête à fonctionner, et la révolution est perçue comme l\u2019ouverture d\u2019une apocalypse dont la destruction des Juifs sera l\u2019issue » (p.37).Par contre, « Détruire l\u2019État national russe est la marque propre d\u2019Hitler, son invention (p.40).Ces considérations auront une influence déterminante sur la nature de l\u2019opération Barbarossa : Hitler n\u2019entend donc pas détruire le seul judéobolche- visme.Il vise aussi la disparition intégrale de l\u2019État russe comme structure politique et comme représentant d\u2019un groupe ethnique.Ce qu\u2019il cherche en Russie c\u2019est l\u2019espace, la terre, le sol sans la population autochtone, dont le sort final lui importe peu (les italiques sont des auteurs ; p.46). 193 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Aux aurores du 22 juin 1941, plus de trois millions de soldats allemands sont massés aux frontières de l\u2019Union soviétique.Réunis en trois groupes d\u2019armées, une au nord, une au centre et une autre au sud, ils entreprennent un parcours qui les mènera en quelques mois, sinon en quelques semaines, par de gigantesques encerclements successifs, aux portes de Leningrad, de Moscou et de Rostov-sur-le-Don.Écrit de cette façon, c\u2019est comme si je laissais entendre que les Allemands avaient entamé une balade dans la campagne russe.Or, c\u2019est un piège qui guette tous ceux qui s\u2019intéressent à l\u2019opération Barbarossa.L\u2019un des aspects captivants du livre consiste justement à établir que cette spectaculaire avancée a exigé des Allemands des efforts prodigieux.Si la description détaillée des affrontements génère parfois de la confusion dans l\u2019esprit du lecteur, elle a néanmoins l\u2019avantage d\u2019illustrer l\u2019âpreté des combats.Après les premiers chocs, chaque kilomètre est payé au prix fort, car les soldats soviétiques, malgré l\u2019effroi et le chaos, ont opposé une résistance héroïque.Pour s\u2019en convaincre, il suffit de lire la section « L\u2019interminable bataille de Smolensk ».Cette bataille s\u2019engage sur « un immense espace de 650 km de long sur 250 km de large » (p.500).Les attaques et contre-attaques de part et d\u2019autre se suivent et font bouger les lignes presque quotidiennement : \u201cLe 21 [août] au soir, la 7e division panzer recule, pour la première fois depuis septembre 1939.Elle abandonne 550 tués et 77 chars détruits.La progression de Koniev est néanmoins bloquée par la 14e division motorisée envoyée par von Bock relever la 161e, réduite à l\u2019état d\u2019épave\u201d (p.505).Les récits détaillés des batailles offrent aussi l\u2019occasion aux auteurs de présenter un enjeu qui aura des conséquences tant sur le déroulement de la guerre que sur ses résultats, telle la bataille de Dniepropetrovsk qui, selon eux, n\u2019a pas reçu toute l\u2019attention des historiens qu\u2019elle méritait.Cette bataille, qui durera 45 jours, débute au mois d\u2019août sur 194 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 les bords du Dniepr, au sud de l\u2019URSS \u201cet [\u2026] restera, peu ou prou, une caractéristique de l\u2019affrontement germano- soviétique : la guerre urbaine.\u201d Nos auteurs ont remarqué que « la Wehrmacht n\u2019a pas accordé beaucoup d\u2019attention à ce type d\u2019affrontement.Elle a engrangé une seule expérience notable, à Varsovie, du 8 au 28 septembre 1939.» Si les Soviétiques sauront en tirer avantage, « Pour les Allemands, en revanche, tout combat urbain est, en soi, un échec : il dilapide du temps, et des munitions, immobilise des forces, provoque de lourdes pertes, met à rude épreuve des unités mobiles inadaptées au tissu urbain » (p.512).En effet, « Chaque jour, 300 soldats allemands sont mis hors de combat.» À cela, s\u2019ajoute \u201cla masse phénoménale de 40 000 tonnes de munitions [qui] aurait été brûlée dans la bataille\u201d (p.513).La particularité de l\u2019opération Barbarossa tient à ce qu\u2019elle ait permis un déferlement inimaginable de violence.Sans mauvais jeu de mots, je dirais que cette guerre ressemble à une poupée russe, c\u2019est-à-dire que l\u2019invasion proprement dite cache plusieurs guerres : celle contre les civils, femmes, enfants ; celle contre les prisonniers soviétiques ; celle contre les commissaires politiques, fonctionnaires, membres du Parti communiste ; la guerre contre les partisans et, bien sûr, celle contre les Juifs.Afin d\u2019exploiter les zones occupées, des bureaucrates nazis avaient même imaginé un plan de réorganisation de l\u2019économie des territoires occupés qui n\u2019a pu être appliqué, mais qui a néanmoins causé la mort de millions de personnes : Son esprit sera bel et bien incorporé dans la politique d\u2019occupation menée par la Wehrmacht et le parti nazi, pour nourrir le Reich et ses forces armées.Par la famine et les maladies qui lui sont liées, il entraînera la mort de 4 à 7 millions de civils, dont une grande majorité de femmes et d\u2019enfants.Il constituera aussi un des élé- 195 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ments clés dans trois autres crimes connexes, dont nous parlerons plus loin : la liquidation de 2,8 millions de Juifs présents sur le territoire soviétique, la mort par inanition de plus de 3 millions de prisonniers de l\u2019Armée rouge et celle d\u2019au moins 800 000 habitants de Leningrad (p.285).Faut-il le dire, en termes de violence de masse, le régime stalinien ne laissait pas sa place.N\u2019oublions pas qu\u2019en 1939, en conformité avec le pacte germano-soviétique, l\u2019Armée rouge avait envahi la Pologne et les pays baltes.Les agents du NKVD y avaient imposé une répression féroce dont l\u2019incarnation ultime restera le massacre de dizaines de milliers d\u2019officiers et d\u2019intellectuels polonais dans la forêt de Katyn.Mais la violence stalinienne a ceci de singulier qu\u2019elle est dirigée d\u2019abord et avant tout contre son propre peuple.Encore ici, la démonstration des auteurs est probante.Une fois l\u2019opération Barbarossa déclenchée, cette terreur n\u2019a pas diminué.Bien au contraire, elle s\u2019est intensifiée : « Pour survivre à l\u2019assaut, le bolchevisme stalinien radicalise sa violence, de nature paranoïaque et centripète : on tue d\u2019abord parmi les siens.» Autrement dit, « la guerre ne change pas le stalinisme, elle l\u2019exalte » (p.11).Le chapitre 13, « Le retour de la terreur stalinienne » est à cet égard révélateur.« Aucune armée, aucun régime, enfin, n\u2019a, en telle quantité, fusillé ou sommairement abattu ses propres soldats » (p.550).Pour Staline, « la lutte contre l\u2019ennemi extérieur se mêle inextricablement à la lutte contre l\u2019ennemi intérieur.Pour vaincre l\u2019un, il faut terrasser l\u2019autre.» Nul n\u2019incarne mieux cette propension à user de la violence contre les militaires que Lev Mekhlis, qualifié par les auteurs de « Torquemada rouge » (p.9).Imprégnés de l\u2019idéologie nazie, les Allemands n\u2019ont pas voulu profiter de l\u2019hostilité de la population envers le régime communiste, ce qui expliquera en partie leur défaite : « l\u2019ennemi allemand a commis toutes les fautes et tous les crimes dont le régime avait besoin pour en faire un repoussoir pire que lui-même » (p.583). 196 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 On a longtemps cru que la Wehrmacht s\u2019était comportée honorablement et que les massacres avaient été l\u2019affaire exclusive d\u2019escadrons spécialisés.Nos auteurs règlent la question une fois pour toutes.À leur avis, l\u2019opération Barbarossa « n\u2019est possible et ne devient ce qu\u2019elle est, un abîme de douleurs et de crimes, que par la rencontre des biais idéologiques d\u2019Hitler avec ceux, intellectuels et professionnels, de sa direction militaire » (p.173).Par exemple, une directive sur les tribunaux de guerre « livre la population soviétique à l\u2019arbitraire le plus complet, elle assure aux soldats allemands la quasi-impu- nité pour tout excès, crime ou délit commis aux dépens de cette population » (p.275).En fait, « la Wehrmacht ramène la pratique de la guerre trois siècles en arrière » (p.277).Pour prononcer des accusations aussi graves, les auteurs s\u2019appuient sur un ouvrage paru en Allemagne en 2011 et contenant des rapports des services de police du Reich.Que nous dit ce document luciférien ?Qu\u2019on peut y suivre « à la trace, avec une relative précision, les colonnes motorisées des Einsatzgruppen, Einsatzkommandos et Sonderkommandos de ville en ville, de massacre en massacre » (p.473).Il y est décrit \u201cla parfaite entente entre la Wehrmacht et les équipes de tueurs [\u2026].\u201d Et les auteurs d\u2019ajouter que « Cette collaboration étroite est une excellente nouvelle pour Himmler et Heydrich, qui craignaient des remous, des frictions et des incidents avec le commandement.» On ne peut que conclure que « L\u2019accord total avec l\u2019armée lève un verrou majeur à l\u2019augmentation continue du nombre des victimes » (p.474).Kiev, capitale de l\u2019Ukraine, tombe aux mains des Allemands en septembre 1941.Cette victoire donnera lieu à l\u2019un des plus grands massacres de toute la guerre, celui du ravin de Babi Yar.« Les historiens débattent toujours de l\u2019identité de l\u2019homme qui a donné cet ordre en représailles des minages effectués par la 37e armée.» Pour les auteurs, le coupable ne fait aucun doute, « c\u2019est bien de la Wehrmacht, et non des 197 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 SS, qu\u2019émane l\u2019ordre » (p.535).De quel ordre parlent-ils ?Celui de tuer les saboteurs et, pour les nazis, ces saboteurs ne pouvaient être que des Juifs : Le massacre de Babi Yar ne se singularise ni par ses victimes \u2013 les Allemands tuent femmes et enfants juifs depuis le début août \u2013 ni par le mode d\u2019exécution, la fusillade à l\u2019arme automatique.Babi Yar est unique dans la Shoah du fait de son échelle : environ 22 000 victimes en moins de 12 heures, presque 34 000 en 36 heures.Ni avant ni après, même à Auschwitz ou Treblinka, les nazis n\u2019ont pu exterminer autant de Juifs en si peu de temps (p.535).Malgré les ressources qui y ont été consacrées, l\u2019opération Barbarossa a été un échec.En réalité, Barbarossa 1941.La guerre absolue est, à mon avis, le récit de deux échecs : celui des Allemands qui n\u2019ont pas réussi à détruire l\u2019Armée rouge et celui de l\u2019URSS qui n\u2019a pas su se défendre.Les pages expliquant les différentes causes de ces échecs forment le cœur de l\u2019ouvrage.Je dirais même qu\u2019elles sont les plus intéressantes et les plus éclairantes.À ce sujet, la deuxième partie du livre intitulée « De l\u2019art de se tromper » est incontournable, particulièrement les chapitres 5 et 6 qui concernent l\u2019état de préparation, ou, à vrai dire, d\u2019impréparation, des deux camps.En un mot, les Allemands ont été coupables d\u2019avoir sous-estimé les forces de l\u2019Union soviétique et cette dernière a été coupable d\u2019avoir surestimé les siennes.Le chapitre 5 s\u2019intitule « Recette allemande pour une catastrophe ».Entre autres considérations, les auteurs soulignent la mésentente sur les objectifs militaires entre Hitler et Halder, le chef d\u2019état-major de l\u2019armée de terre.Pour des raisons stratégiques et économiques, le premier était d\u2019avis qu\u2019il fallait que les armées avancent au nord et au sud tandis qu\u2019Halder pensait qu\u2019elles devaient se concentrer au centre, soit vers Moscou.Les auteurs de dire que « Le 198 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 plan Barbarossa recèle de ce fait un vice fondamental » (p.187).À cette mésentente, il faut ajouter les problèmes logistiques.Il faut savoir que le ravitaillement des armées exigeait « 50 000 tonnes quotidiennes nécessaires au maintien de leurs capacités de combat » (p.190).Or, les plans de l\u2019état-major n\u2019avaient pas prévu les difficultés engendrées par l\u2019immensité du territoire : « Le problème logistique de la campagne de Russie n\u2019est pas, pour l\u2019essentiel, un problème d\u2019approvisionnement, mais d\u2019acheminement » (p.190).Les auteurs insistent aussi sur le manque d\u2019informations précises tant sur l\u2019équipement que sur les effectifs de l\u2019Armée rouge dont ils ne connaissaient pas les chefs : « Le 22 juin 1941, Joukov, Vassilevski, Vatoutine, qui exercent les fonctions clés à l\u2019état-major général, sont de parfaits inconnus » (p.204).Je disais plus tôt que l\u2019opération Barbarossa a été une opération gigantesque.Il se trouve que, malgré tout, « L\u2019armée qui s\u2019apprête à attaquer l\u2019Union soviétique est, numériquement et structurellement, mal adaptée à sa mission » (p.194).Le nombre de divisions était à peine supérieur à celui utilisé pour l\u2019invasion de la France.Or, la France n\u2019est pas l\u2019URSS.Cette erreur « en dit long sur l\u2019optimisme germanique, la sous-estimation de l\u2019adversaire et de l\u2019espace à dominer » (p.194-195).Toutes les erreurs commises par Hitler et l\u2019état-major allemand trouvent leur source, et je l\u2019affirme avec d\u2019autant plus de certitude que les auteurs y reviennent souvent, dans la croyance que, dès le premier choc, l\u2019Armée rouge et l\u2019URSS allaient s\u2019effondrer comme un château de cartes : « Au lieu de faire preuve d\u2019une prudence professionnelle, les milieux politiques et militaires affichent une confiance en la victoire à toute épreuve.Le fait est si général que l\u2019on peut évoquer un phénomène d\u2019auto-intoxication » (p.201).La supériorité de l\u2019armée allemande, pour ne pas dire de la race allemande, leur a donné cette illusion : 199 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Hitler donne le la, lui qui, jusqu\u2019à la fin de 1941 témoignera d\u2019une grande constance dans son jugement sur la Russie : un État fragile, un peuple inférieur, une classe dominante enjuivée, une armée semblable aux villages Potemkine [\u2026].Dans Mein kampf [sic], en 1924, il affirmait déjà que « l\u2019immense empire à l\u2019Est est mûr pour l\u2019effondrement » » (p.202).Dans le chapitre 6, « Recette soviétique pour un désastre », les auteurs nous présentent un portrait de la situation du côté soviétique.Au début de la guerre, l\u2019Armée rouge, malgré les purges, est tout de même considérée comme l\u2019une des plus puissantes au monde.Pourtant, six mois après le déclenchement de l\u2019opération Barbarossa, « 80 % des hommes qui se massaient sur la frontière le 22 juin 1941 seront dans des fosses communes, leurs matériels auront été détruits ou capturés dans une proportion plus grande encore » (p.223).Comment expliquer cette débâcle ?Au premier chef, il y a bien sûr les purges de 1937-1938 qui ont décimé l\u2019état-major soviétique : « En 543 jours de terreur, 506 officiers généraux ont trouvé la mort sous la torture ou sous les balles du NKVD.Durant les 1 418 jours de la guerre contre le Reich, il en tombera 287 du fait de l\u2019ennemi » (p.224).L\u2019un des effets de ces purges sera aussi immédiat que durable : « La peur s\u2019installe dans les esprits, peur de Staline, du Parti, du NKVD, des sections spéciales, des espions, des mouchards.» Mais la volonté du dictateur est demeurée inébranlable : « L\u2019anéantissement des germes de sédition potentielle en cas de guerre l\u2019emporte chez Staline sur toute considération rationnelle » (p.228).Les auteurs avancent que ces purges ne constituent pas la raison principale de la déroute soviétique.Elle serait plutôt due à l\u2019effet de plusieurs facteurs, dont celui de l\u2019augmentation rapide des effectifs en 1939 et 1940 : « Un flot de 3 millions d\u2019hommes \u2013 l\u2019équivalent de toute la Wehrmacht 200 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 \u2013 déferle dans les casernes et les camps en dix-huit mois » (p.232.).Il est presque impossible de former, d\u2019encadrer et d\u2019équiper convenablement une telle masse de soldats en si peu de temps.Staline sait que son armée n\u2019est pas prête, surtout après le désastre en Finlande : « Seule sa prudence de loup vis-à-vis du Reich, puis, à partir de 1941, sa volonté pathétique d\u2019apaiser Hitler laissent percevoir qu\u2019il n\u2019a qu\u2019une confiance limitée dans son outil militaire » (p.234-235).Comme la Wehrmacht, « l\u2019Armée rouge va payer en 1941 les erreurs et les ambiguïtés de ses plans de guerre » (p.255), car elle n\u2019a su répondre convenablement à ces questions : « Faut-il attaquer les premiers, attendre l\u2019attaque adverse puis contre-attaquer ou défendre pour user l\u2019adversaire ?Où celui-ci compte-t-il attaquer et où faut-il lui répliquer ?» (p.255).En conséquence, elle « se trouvera incapable de mener une défense stratégique aussi bien qu\u2019une offensive stratégique, se situant dans un entre- deux mortel » (p.260).Au sujet des responsabilités de Joseph Staline, il faut lire le chapitre 8 intitulé « Staline, sourd et aveugle ?» Les auteurs tentent de répondre à ce qui constitue peut-être l\u2019une des plus grandes énigmes de la Seconde Guerre mondiale, à savoir, comment un homme aussi méfiant, pour ne pas dire franchement paranoïaque, que Staline a pu ignorer la volonté clairement exprimée d\u2019Hitler de détruire l\u2019URSS, de même que tous les signaux l\u2019avertissant d\u2019une attaque imminente ?Les auteurs nous servent d\u2019abord cette mise en garde.Staline, comme tout chef de gouvernement, était « assailli de milliers d\u2019informations contradictoires, au jugement biaisé par ses propres a priori, eux-mêmes confortés par les manœuvres d\u2019intoxication de l\u2019adversaire » (p.294).Ils analysent ensuite la pensée stalinienne : « Le monde capitaliste, qu\u2019il soit en chapeau melon ou en tenue de SA, demeure hostile à l\u2019URSS et n\u2019aura de cesse de la détruire, une fois 201 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 ses contradictions internes surmontées » (p.294).Bref, Staline se méfiait autant, sinon plus, des Anglais que des Allemands.Il croyait aussi qu\u2019Hitler, déjà en guerre contre l\u2019Angleterre, ne voudrait pas s\u2019engager sur deux fronts.Autre erreur, Staline pensait que les dirigeants allemands étaient divisés en ce qui concernait la politique à suivre envers l\u2019URSS.« Cette fausse appréciation de la politique intérieure allemande, affirment les auteurs, est peut-être l\u2019erreur la plus monumentale de Staline » (p.297).Enfin, plusieurs espions l\u2019avaient averti que les Allemands s\u2019apprêtaient à envahir l\u2019URSS.Il appert que le régime stalinien a de tout temps privilégié le renseignement intérieur afin de mener sa traque inlassable aux « ennemis du peuple » au détriment du renseignement extérieur.« Si tout ce qui vient du monde extérieur est a priori suspect, se demandent les auteurs, alors quelle activité peut être plus suspecte que l\u2019espionnage ?Qui peut-on croire moins qu\u2019un espion ?» (p.298-299) Staline obéira à la lettre au pacte germano-soviétique, d\u2019où cette cruelle ironie : les livraisons en matières premières à l\u2019Allemagne « viennent nourrir le potentiel militaire allemand qui tourne à plein régime pour préparer l\u2019invasion de l\u2019Union soviétique » (p.311-312).Plus encore, jusqu\u2019à la dernière seconde, il refusera de croire en la « trahison » d\u2019Hitler.Selon le maréchal Joukov, « dans la nuit du 21 et 22 juin, Staline ne s\u2019est pas encore départi de sa croyance en un bluff allemand ou en la possibilité d\u2019un déclenchement accidentel du conflit » (p.340).À 4 h 30 du matin, toujours selon Joukov, Staline aurait même dit : « C\u2019est une provocation des militaires allemands.N\u2019ouvrez pas le feu, pour éviter une action militaire de plus grande envergure » (p.342).Sa responsabilité dans la débandade initiale de l\u2019Armée rouge est donc énorme.Des milliers de citoyens soviétiques ont été arrêtés, torturés, déportés ou fusillés pour beaucoup moins\u2026 202 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 Combien de fois avons-nous vu ces images montrant les chars engloutis dans la boue ou les soldats gelés l\u2019arme au poing ?Pour plusieurs, la raison principale de la défaite allemande serait moins due à la résistance des soldats soviétiques qu\u2019à la pluie et à la boue de l\u2019automne qui auraient ralenti la progression des armées, de même que l\u2019arrivée de l\u2019hiver qui les aurait immobilisées.Les auteurs contestent cette interprétation.Sans sous-estimer l\u2019élément climatique, ils démontrent de façon convaincante qu\u2019il y a eu d\u2019autres causes plus importantes.Au sujet des pluies et de la boue, voici ce qu\u2019ils écrivent : « Les faiblesses \u2013 bien connues \u2013 du réseau routier, la surcharge, l\u2019indiscipline générale, les destructions soviétiques ont joué plus que les intempéries.» Ce qui a provoqué « un gigantesque embouteillage sur tous les itinéraires d\u2019une zone vaste comme le Benelux, qui multiplie par trois, cinq ou dix le temps nécessaire aux déplacements » (p.645).Ce chaos a un effet catastrophique sur le moral des soldats qui marchent depuis des mois dans des conditions extrêmes : « Le ressort bandé depuis 4 mois se détend brutalement sous le ciel gris et bas.Les officiers dépriment comme leurs hommes » (p.646).Pour ce qui est de l\u2019hiver, les auteurs soumettent ceci : « Cette explication est celle d\u2019Hitler lui-même, qu\u2019il l\u2019a [sic] utilisée ad nauseam pour sauver son prestige et faire oublier ses communiqués de victoire trop précoces » (p.784-785).Dans leurs mémoires, les généraux allemands « ont repris l\u2019antienne d\u2019Hitler : l\u2019hiver a privé in extremis l\u2019armée allemande de la victoire à Moscou » (p.785).Or, il se trouve que l\u2019automne n\u2019a pas été aussi rigoureux qu\u2019il ne l\u2019était d\u2019habitude.En fait, le froid est apparu au moment où Joukov déclenchait sa contre- attaque au début du mois de décembre.Autre élément qui ne laisse pas d\u2019étonner, l\u2019état-major allemand ne s\u2019est pas intéressé aux données météorologiques parce que « tous les plans d\u2019attaque examinés en 1940 jusqu\u2019à celui, définitif, 203 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 de l\u2019opération Barbarossa, ont été bâtis sur l\u2019hypothèse que l\u2019Armée rouge serait liquidée au plus tard à l\u2019automne » (p.787).Enfin, qu\u2019en est-il de l\u2019apport des fameuses divisions sibériennes qui auraient permis la contre-attaque victorieuse de l\u2019Armée rouge ?Ces divisions « sont en tout et pour tout au nombre de trois, soit 20 000 hommes sur le million à la disposition du général Joukov.» Depuis l\u2019échec de Napoléon, tout le monde savait qu\u2019on n\u2019entre pas en Russie comme dans un moulin.Invoquer le climat pour mieux cacher ses erreurs est, pour les auteurs, un artifice trop commode pour être pris au sérieux.Après six mois de guerre, la Wehrmacht n\u2019est pas parvenue à prendre Moscou.Elle recule même devant les contre-attaques de l\u2019Armée rouge.Ce sera sa première défaite depuis la campagne de Pologne.Est-ce à dire que cette bataille aurait été décisive ?Selon les auteurs, la réponse est non.« Elle aurait pu approcher de ce qualificatif si les Soviétiques avaient été capables de transformer leur victoire opérationnelle devant Moscou en un succès stratégique.Mais ils ont raté le coche, comme ils le rateront encore après Stalingrad » (p.837).Toutefois, ils soulignent que cette bataille illustre « l\u2019usure générale de la Wehrmacht, qui débute le 22 juin et non pas le 5 décembre 1941.La contre-offensive de Joukov a révélé et aggravé l\u2019échec de l\u2019opération Barbarossa, qui était déjà évident avant et sans elle » (p.838).Plus largement, les auteurs estiment que l\u2019on doit user avec prudence de l\u2019expression « bataille décisive ».Selon eux, une « bataille décisive », par définition, scelle l\u2019issue d\u2019une guerre.Or, que ce soit après Moscou, puis, après Stalingrad et Koursk, le conflit se poursuivra encore pendant de longues années.En terminant, je dirais que cet ouvrage s\u2019adresse à deux types de lecteurs.L\u2019historien spécialiste des questions militaires y trouvera son compte tant par l\u2019abondance de détails tech- 204 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 niques que par les débats historiographiques que les thèses des auteurs ne manqueront pas de susciter.Par ailleurs, leur style sobre et précis rend cet ouvrage accessible à l\u2019historien amateur passionné par la Deuxième Guerre mondiale.Il ne doit donc pas se laisser intimider par cette profusion de détails techniques, car l\u2019érudition des auteurs est telle qu\u2019ils explorent aussi les questions historiques, biographiques, politiques, idéologiques, diplomatiques, géographiques et, par la nature même des deux régimes en lutte, policières.La présence de 44 cartes géographiques aide le lecteur à cerner les enjeux militaires, à connaître les mouvements des troupes sur des territoires qui lui sont pour la plupart inconnus, ainsi qu\u2019à saisir l\u2019ampleur de l\u2019opération Barbarossa.Le défi principal pour le lecteur est ailleurs.La lecture de Barbarossa 1941.La guerre absolue le plongera dans un monde d\u2019une sauvagerie à peine imaginable.Cela exigera de lui un effort intellectuel considérable afin d\u2019admettre que tous les événements décrits ont bel et bien eu lieu et qu\u2019ils ne sont pas nés de l\u2019esprit exalté d\u2019historiens en mal d\u2019émotions fortes.Évidemment, toutes les guerres sont, par définition, inhumaines.Mais, je le disais plus tôt, nulle autre guerre n\u2019aura atteint un tel degré de barbarie.Cet ouvrage vient aussi remplir un vide.Reconnaissons-le, nous, Occidentaux, ignorons à peu près tout de ce chapitre sanglant de la Deuxième Guerre mondiale.Pire encore, nous ignorons les souffrances qu\u2019ont vécues des millions d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants, victimes innocentes d\u2019un conflit entre deux régimes aux méthodes et aux ambitions démentielles.Ne serait-ce que pour ces raisons, l\u2019ouvrage de Jean Lopez et de Lasha Otkhmezuri vaut la peine d\u2019être lu.q La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop c a m p a g n e d e fi n a n c e m e n t d e L \u2019 A c t i o n n a t i o n a l e 2 0 1 9 L\u2019Action nationale remet des reçus iscaux à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002).Vous pouvez faire votre don à partir du site internet de L\u2019Action nationale action-nationale.qc.ca au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 ou par la poste L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 207 Livres reçus PHILIPPE HURTEAU (DIR.) Dépossession II.Une histoire économique du Québec contemporain.Les institutions publiques Montréal, Lux Éditeur, 2019, 264 pages LUCE CLOUTIER ET ANDRÉE YANACOPOULO Silence, on coupe ! Les mutilations génitales féminines au Québec Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, Collection Mobilisations, 2019, 136 pages DIMITRI DE BOISSIEU Bolivie : l\u2019illusion écologiste.Voyage entre nature et politique au pays d\u2019Evo Morales Montréal, Écosociété, 2019, 312 pages DANIEL ZAMORA ET MITCHELL DEAN Le dernier homme et la fin de la révolution.Foucault après Mai 68 Montréal, Lux Éditeur, 2019, 232 pages FRANCIS DUPUIS-DÉRI Nous n\u2019irons plus aux urnes.Plaidoyer pour l\u2019abstention Montréal, Lux Éditeur, 2019, 192 pages AMÉLIE CHATEAUNEUF Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents Montréal, Éditions Poètes de brousse, 2019, 198 pages GÉRARD BOUCHARD Les nations savent-elles encore rêver ?Les mythes nationaux à l\u2019ère de la mondialisation Montréal, Les éditions du Boréal, 2019, 440 pages 208 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 nicolas lévesque Phora.Sur ma pratique de psy Montréal, Les Éditions Varia, 2019, 196 pages serGe Bouch ard L\u2019allume-cigarette de la Chrysler noire Montréal, Les éditions du Boréal, Collection Papiers collés, 2019, 248 pages Pierre mouterde Les impasses de la rectitude politique Montréal, Les Éditions Varia, 2019, 167 pages raYmond lemieux Félix d\u2019Hérelle, trop rebelle pour le Nobel Montréal, Éditions Multimondes, 2019, 246 pages Peter WohlleBen Le réseau secret de la nature.Plaidoyer pour sauvegarder l\u2019équilibre de la Terre Montréal, Éditions Multimondes, 2019, 248 pages Jean-Yves duthel Bernard Landry.L\u2019héritage d\u2019un patriote Montréal, Éditions Libre Expression Groupe Librex, 2019, 384 pages naomi Klein La maison brûle.Plaidoyer pour un New Deal vert Montréal, Lux Éditeur, 2019, 312 pages marK Fortier Mélancolies identitaires.Une année à lire Mathieu Bock-Côté Montréal, Lux Éditeur, 2019, 176 pages Yvan lamonde Une brève histoire des idées au Québec 1763-1965 Montréal, Les éditions du Boréal, 2019, 224 pages marie-andrée lamontaGne Anne Hébert, vivre pour écrire Montréal, Les éditions du Boréal, 2019, 504 pages 209 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 roGer Barrette De Gaulle.Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 390 pages michel allard, Paul auBin, Félix Bouvier et rachel desrosiers Une histoire de la formation des maîtres au Québec Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 232 pages martine ouellet Horizon 2030.Choisir un Québec climato-économique Montréal, Éditions Québec Amérique, 2019, 116 pages alain deneault L\u2019économie de la foi Montréal, Lux Éditeur, 2019, 128 pages alain deneault L\u2019économie de la nature Montréal, Lux Éditeur, 2019, 144 pages Pierre Falardeau Continuons le combat Monrtréal, Les éditions du mur, 2019, 128 pages Paul larocque et richard saindon Jules-A.Brillant.Bâtisseur d\u2019empires Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 448 pages GuYlaine massoutre Nous sommes le soleil : femmes sous la dictature (Argentine, 1976-1983) Montréal, Les Éditions Varia, Collection Proses de combat, 2019, 168 pages GaBriel nadeau-duBois Lettre d\u2019un député inquiet à un premier ministre qui devrait l\u2019être Montréal, Lux Éditeur, 2019, 104 pages Bureau d\u2019enquête PLQ inc.Comment la police s\u2019est butée au parti de Jean Charest Montréal, Les Éditions du Journal, 2019, 352 pages 210 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 catherine l\u2019ecuYer Cultiver l\u2019émerveillement.Comment préserver la soif d\u2019apprendre de nos enfants Montréal, Éditions Québec Amérique, 2019, 192 pages PatricK couture La préhistoire du Québec.La grande épopée de nos origines Anjou, Groupe Fides, 2019, 400 pages nicolas lévesque et catherine mavriKaKis Ce que dit l\u2019écorce Montréal, Éditions Alias, 2019, 276 pages lucia Ferretti L\u2019Action nationale.Le long combat pour le Québec Montréal, Del Busso Éditeur, 2019, 320 pages roland BourneuF Sentiers, sources.Carnets 1999-2008 Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Sillage, 2019, 240 pages José acquelin Libertés de la solitude.Carnets d\u2019écritures, Éditions Nota bene, Penser avec les mains, 2019 Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Penser avec les mains, 2019, 288 pages Yvon rivard Le chemin de l\u2019école Montréal, Leméac Éditeur, Collection Phares, 2019, 128 pages 211 Index des auteurs 2019 A JEAN ARCHAMBAULT La vassalisation du Québec Février 85 GABRIEL ARSENAULT cr-Le Parti acadien et la quête d\u2019un paradis perdu Février 138 B ADRIEN GUIBERT-BARTHEZ La perspective régionale de la lutte pour le climat menée au Saguenay Juin 72 ÉRIC BÉDARD cr-De Gaulle.Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec Novembre-Décembre 174 ANDRÉ BINETTE La stratégie constitutionnelle albertaine Septembre 25 Le fédéralisme économique Janvier 17 Le libéralisme sectaire Mai 29 L\u2019identité constitutionnelle autochtone Octobre 84 FRANCIS BOUCHER Réplique à une recension Janvier 129 NICOLAS BOURDON cr-Dissident \u2013 Pierre Vallières (1938-1998).Au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique Mai 135 cr-La prose d\u2019Alain Grandbois.Ou lire et relire Les voyages de Marco Polo Juin 182 FÉLIX BOUVIER De Lionel Groulx à Maurice Séguin et à l\u2019école de Montréal : une nécessaire filiation Mars-Avril 109 ANNE-SARA BRIAND Énergie-Saguenay : les impacts sur la santé doivent être pris en compte Juin 109 ISABEL BROCHU ET JEAN-GUILLAUME SIMARD Municipalités locales et MRC : proximité avec qui ?Juin 136 Énergie-Saguenay : les impacts sur la santé doivent être pris en compte Juin 109 C SERGE CANTIN Gérard Bouchard ou penser dans l\u2019œil de l\u2019autre Juin 49 Essai d\u2019interprétation de l\u2019œuvre de Fernand Dumont Septembre 71 JEAN CHARTIER cr -Années de ferveur, 1987-1995 Février 145 Un pays qui n\u2019a pas de frontière n\u2019est pas un pays Novembre-Décembre 51 212 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 MARC CHEVRIER Les commissions scolaires, la démocratie locale au Québec et les astreintes du gouvernement impérial canadien Novembre-Décembre 79 ROBERT COMEAU Maurice Séguin, un critique radical de l\u2019interprétation historique de Lionel Groulx Mars-Avril 79 FRANÇOIS CÔTÉ Rapport de première ligne en territoire constitutionnel Mai 11 D NORMAN DELISLE Le Sahara occidental Janvier 49 GASTON DESCHÊNES Devise sur les plaques d\u2019immatriculation Janvier 37 BRUNO DESHAIES Qu\u2019est-ce que la Grande Histoire selon Maurice Séguin ?Mars-Avril 95 FRANÇOIS-OLIVIER DORAIS Éléments de réflexion pour une repolitisation du Canada français (Entrevue avec Laniel) Février 41 Nous sommes devant un changement dans la continuité Mai 106 Quelle place pour les langues officielles ?Novembre-Décembre 108 PIERRE DOSTIE Les luttes environnementales passées pour inspirer celle contre le projet Gazoduq \u2013 Énergie Saguenay Juin 164 F LUCIA FERRETTI Extrait en primeur.L\u2019Action nationale.Le long combat pour le Québec Septembre 11 JOAN FONOLLOSA Les sources du conflit entre la Catalogne et l\u2019Espagne Février 15 G NINO GABRIELLI De « l\u2019idée séparatiste au Canada français » à l\u2019idée d\u2019indépendance au Québec Mars-Avril 158 LAVAL GAGNON Pour une gouvernance régionale dans une souveraineté partagée Octobre 47 MATHIEU GAUTHIER-PILOTE La tête dans les nuages Mai 54 213 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 DANIEL GOMEZ cr-Averroès.De la philosophie au droit Janvier 114 H JACQUES HOULE Disparaître ?Demain à l\u2019échelle de l\u2019histoire Novembre-Décembre 58 JEAN HUDON La Terre est mon pays et sa protection est vitale Juin 151 J ANDRÉ JOYAL La régression tranquille du Québec : 1980-2018 Mars-Avril 198 K STÉPHANE KELLY Aux sources familiales de la censure Novembre-Décembre 13 L MICHELINE LABELLE La planification de l\u2019immigration au Québec pour la période 2020-2022 Octobre 65 LOUIS-MARC LALIBERTÉ Que dit le droit : province ou État ?Janvier 46 JEAN LAMARRE Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation normale ?Mars-Avril 17 YVAN LAMONDE L\u2019abbé Lionel Groulx : quel nationalisme, quelle indépendance ?Mars-Avril 35 ROBERT LAPLANTE Sortir du désamour Janvier 4 Hauteur de vue requise Février 4 Un mandat pédagogique Mars-Avril 5 L\u2019indépendantisme est-il une affaire de perdants ?Mars-Avril 123 Entre lassitude et exaspération Mai 6 Gazoduq et la politique des autres Juin 4 Sisyphe au pied de la pente douce Septembre 4 La valse des milliards Octobre 4 Le Canada tel qu\u2019en lui-même Novembre-Décembre 4 JOSIANE LAVALLÉE Les historiens de la génération X face à Maurice Séguin Mars-Avril 146 214 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 PAUL LAVOIE Un succès démérité ?Février 97 RICHARD LECLERC Hommage au Père Claude Roberge (1928-2019), missionnaire et professeur au Japon Octobre 33 MARTIN LEMAY cr-Québec solidaire\u2026 À vendre\u2026 Vendu Mars-Avril 210 cr -Claude-Henri Grignon alias Valdombre.Un conservateur enragé Mai 140 nc-Barbarossa 1941.La guerre absolue Novembre-Décembre 191 DAVID LEROUX Réussir l\u2019indépendance Février 65 DANIÈLE LETOCHA Pourquoi il n\u2019y aura pas d\u2019entente sur la loi 21 Septembre 18 DELMAS LÉVESQUE Où s\u2019en va le Québec ?Mai 42 LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Laïcité et démocratie Juin 33 PHILIPPE LORANGE cr-La stratégie de l\u2019intimidation.Du terrorisme jihadiste à l\u2019islamiquement correct Septembre 149 M ANNE MANDEVILLE Le Brexit en Irlande du Nord Novembre-Décembre 140 JACQUES C.MARTIN Y a-t-il une explication au Brexit et au rejet de la monnaie unique par le Royaume-Uni ?Mai 33 Le Canada a-t-il vraiment sauvé les meubles ?Juin 53 Le Canada a-t-il vraiment sauvé les meubles\u2026 ou le Québec a-t-il été floué ?(2) Septembre 33 La révolte des Gilets jaunes en France Novembre-Décembre 64 ANNE-MICHÈLE MEGGS Le Québec, le Canada et l\u2019immigration : qui contrôle quoi ?Septembre 84 DENIS MONIÈRE Quelles sont les priorités de Québec solidaire ?Janvier 39 La crise catalane Février 141 Penser le fédéralisme comme système d\u2019oppression nationale Mars-Avril 14 Qui veut la peau du Parti québécois ?Mars-Avril 207 Pour sortir du multiculturalisme Mai 21 Trois voix pour l\u2019indépendance de la Catalogne : Laura Borràs, Elisenda Peluzie et Artur Mas Novembre-Décembre 24 215 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 MOUVEMENT QUÉBEC INDÉPENDANT Un pays pour une immigration réussie Septembre 120 SÉBASTIEN MUSSI Ce qu\u2019il reste de nous (ou : avec-pas de philosophie) Janvier 21 O MARTINE OUELLET La Grande Illusion, principal obstacle à l\u2019Indépendance Mars-Avril 176 P MICHEL PAILLÉ Dénatalité, pénuries de main-d\u2019œuvre et immigration massive Septembre 114 GILBERT PAQUETTE À quand une campagne électorale avec l\u2019indépendance ?Novembre-Décembre 41 ÉRIC POIRIER cr-La maison mère.Mémoires d\u2019un Québécois Canadien français Septembre 142 ALEXANDRE POULIN Génération 2012 Juin 23 Sur le Québec et la France, les intellectuels, le retour du Canada français et le multiculturalisme Octobre 37 Q JOËLLE QUÉRIN Transition.Évolution du mouvement trans et de ses revendications Janvier 122 R MICHEL RIOUX Ton histoire est une des pas pire Février 11 cr-Dans quel camp êtes-vous ?Octobre 122 Éloge de Norbert Novembre-Décembre 75 cr-Bernard Landry, l\u2019héritage d\u2019un patriote Novembre-Décembre 182 X.HUBERT RIOUX Entre l\u2019arbre et l\u2019Écosse Février 25 Le Brexit à la croisée des chemins \u2013 ou de la lucidité stratégique de Boris Johnson Novembre-Décembre 124 GUILLAUME ROUSSEAU cr-La fin de la monarchie au Québec Septembre 138 cr-Salut salut ! Jean Lapierre, un homme du peuple Octobre 127 cr-Guy Rocher, Tome I (1924-1963), Voir \u2013 Juger \u2013 Agir Novembre-Décembre 177 216 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 FRANÇOIS ROY Scandale à Trois-Rivières Septembre 48 S CHRISTIAN SAINT-GERMAIN Québec Circus (extrait) DAVID SANTAROSSA L\u2019interchangeabilité contre la diversité Octobre 19 MICHEL SARRA-BOURNET L\u2019expansion du Canada : adhésions ou annexions ?Janvier 72 BERNARD SAULNIER, SIMON-PHILIPPE BRETON, LOUIS-ÉTIENNE BOUDREAULT ET LUCIE SAUVÉ Le gaz naturel comme énergie de transition pour le Québec : un non-sens Juin 81 SIMON-PIERRE SAVARD-TREMBLAY Un monde finit, un autre commence ?Janvier 9 PIERRE-PAUL SÉNÉCHAL Ouvrir les yeux pendant qu\u2019il est encore temps Septembre 54 T ALEXIS TÉTREAULT cr-Sept leçons sur le cosmopolitisme.Agir politique et imaginaire démocratique Juin 186 cr-Léo Major.Un héros résilient : l\u2019homme qui libéra une ville à lui seul Novembre-Décembre 194 MATHIEU THOMAS cr-Les Québécois Janvier 108 cr-A distinct Alien Race: the untold story of Franco-Americans Mai 128 RODRIGUE TURGEON ET ALEXANDRE CARRIER Pas de consentement, pas de pipeline Juin 119 V RÉMI VILLEMURE L\u2019homme qui ne parlait que d\u2019une seule voix Juin 15 Dix ans qu\u2019il nous manque Septembre 11 217 L\u2019Action nationale \u2013 Novembre-Décembre 2019 en héritage Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 L\u2019Action 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MEMBRES BÂTISSEURS de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 MEMBRES GRANDS BÂTISSEURS de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MEMBRES BÂTISSEURS ÉMÉRITES plus de 50 000 $ TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cluB des 100 associés 1000 $ à 1499 $ memBres BienFaiteurs 1500 $ à 4999 $ Gabriel Arsenault Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Normand Cossette Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page et infographie Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 223 Ligue d\u2019action nationale Président Christian Gagnon Vice-présidente Anne-Michèle Meggs Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Denis Monière Isabelle Le Breton Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Jacques C.Martin Martine Ouellet Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2019 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 90 $ 150 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 190 $ 300 $ Étudiant 55 $ 90 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 150 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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