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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2018-02, Collections de BAnQ.

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[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C V I I I , n u m é r o 2 \u2013 F é v r i e r 2 0 1 8 volume CVIII numéro 2 FÉVRIER 2018 envoi de publication N° de la convention 0040012293 Universités : démissions inc.Février 2018 Vol.CVIII, no 2 L\u2019Action L\u2019Action Janine Leroux Guillaume Espoir de vivre Eau-forte, aquatinte en couleurs, 1977 Collection privée Regards croisés sur une œuvre inachevée 24 janvier au 18 mars 2018 au Centre d\u2019art Diane-Dufresne 11, allée de la Création, Repentigny (Québec) J6A 0C2 450 470-3010 \u2022 cadd@ville.repentigny.qc.ca La commissaire Nathalie Valade propose une incursion dans l\u2019univers créatif de Janine Leroux Guillaume, maître graveur et artiste multidisciplinaire, pionnière de la gravure contemporaine au Québec, et celui de Pierre Guillaume, son imprimeur et compagnon de route.Janine Leroux Guillaume est une figure de proue du monde de la gravure et de l\u2019estampe au Québec et au Canada, mais elle demeure méconnue du grand public.Elle a collaboré avec des artistes emblématiques de l\u2019histoire de l\u2019art contemporain et du monde culturel québécois dont les signataires du manifeste Refus global et les monstres sacrés de la littérature et de la poésie, tels que Gaston Miron, Jacques Brault ou Gilbert Langevin.Sa maîtrise des diverses techniques en gravure a influencé de nombreux graveurs québécois, dont Albert Dumouchel.Le célèbre atelier Lacourière-Frélaut, à Paris, l\u2019a invitée de 1959 à 2000 et elle y a créé et imprimé plusieurs œuvres majeures.Sa capacité à travailler des plaques de cuivre de grandes dimensions, son flair pour des choix complexes de couleurs et sa maîtrise exceptionnelle des techniques de la gravure comme la « manière noire », les eaux fortes, la taille douce et l\u2019aquatinte lui ont permis de réaliser des œuvres qui font partie d\u2019importantes collections publiques et privées dont le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée des beaux-arts de Montréal, le Musée des beaux-arts du Canada, le Musée d\u2019art contemporain, la Boston Public Library ainsi que la collection SNC-Lavalin et celle de Loto-Québec qui a acquis une trentaine de ses œuvres.L\u2019œuvre entier de Janine Leroux Guillaume s\u2019étale sur sept décennies et se décline sous diverses formes et médiums : gravure, peinture, aquarelle, collage, dessin et sculpture.Son conjoint, Pierre Guillaume, gardien de son œuvre, mais aussi érudit du monde de l\u2019art, a été son artisan imprimeur privilégié.Il a offert une très précieuse contribution à toutes les étapes de l\u2019organisation de cette première rétrospective qui permettra aux visiteurs de comprendre et d\u2019apprécier l\u2019art de la gravure et de l\u2019estampe, un médium qui gagnerait à sortir de la confidentialité.https://tyl.io/natalievalade.portefolio/zzxe-janine-leroux-guillaume 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François- Olivier Dorais, doctorant en histoire ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action La vérité, c\u2019est que Le Devoir a besoin de vous.jesoutiens .com Sommaire Éditorial Raccorder le vote avec la dignité - Robert Laplante 4 Articles La réforme Barrette et ses conséquences - Jean Archambault 11 D\u2019autres mots qui pensent à notre place - David Santarossa 22 Le Pays basque réclame une nouvelle voix pour les « Nations sans État » - Jean-Louis Bourque 38 Pour un nouveau discours indépendantiste - Denis Moniere 43 Dossier UNIVERSITÉS : DÉMISSIONS INC.La multiversité en démocratie : réflexions sur le pouvoir universitaire - Marc Chevrier 58 Lectures Recensions Benoît Lévesque en collaboration avec Michel Rioux (dir.) 118 Fondaction.Un fonds pleinement engagé dans la finance socialement responsable René Lévesque 122 Chroniques politiques, tome 2 \u2013 1970-1971 Gilbert Paquette 127 Un pays en tête Éric Martin 131 Un pays en commun.Socialisme et indépendance au Québec 4 Éditorial Robert Laplante Raccorder le vote avec la dignité Il n\u2019y a rien pour les en faire changer d\u2019idée, la prochaine élection provinciale sera provinciale.Tous les partis politiques s\u2019entendent là-dessus, les Québécois et Québécoises seront appelés à réfléchir dans l\u2019espace de la résignation.Les programmes, quelles qu\u2019en soient les rhétoriques, sont unanimes : nous n\u2019aurons d\u2019autres choix en octobre prochain que de réfléchir dans un cadre inadéquat.Le gouvernement du Québec n\u2019a plus les moyens \u2013 même en supposant qu\u2019il en ait la volonté \u2013 de se comporter comme notre gouvernement national.Et l\u2019électorat sera appelé à ne pas trop y penser.Le Parti québécois a fait son lit et nous invite à envisager l\u2019avenir pour plus tard et s\u2019engage à faire des propositions qui resteront en tout point conformes à une vieille dichotomie : jouant le social parce que le national flageole ou plutôt parce que le parti vacille devant le national, il sera progressiste en invitant à penser que les mesures sociales pourraient mettre en route vers un État fort.Depuis un siècle, pourtant, les évidences s\u2019accumulent pour établir ce que la pensée indépendantiste a affirmé depuis belle lurette : la gestion provinciale ne peut pas conduire à l\u2019indépendance.La raison en est fort simple : faire l\u2019indépendance ce n\u2019est pas transformer le Québec en une « province améliorée » mais bien plutôt mettre à mort la logique provinciale pour la remplacer par un régime et une politique d\u2019État.Sous cet 5 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 angle, Québec solidaire ne s\u2019en démarque guère.Dans les deux cas, il y a erreur de perspective, défaut de paradigme.La posture de la CAQ donne dans la pensée magique et laisse à désespérer de l\u2019intégrité intellectuelle.Il est certainement irréaliste de s\u2019imaginer pouvoir redresser les termes du débat dans l\u2019état actuel des choses.Il faut prendre acte.Le mouvement indépendantiste ne parviendra à inscrire la question nationale qu\u2019au terme de ce millième détour.Ce n\u2019est pas une raison pour s\u2019aveugler.Encore moins un motif pour se laisser aller à la complaisance.Puisque les mois qui viennent seront à la contorsion provinciale, il faudra aborder les programmes et la campagne avec une intransigeance au moins égale à ce que nous coûte la régression politique dans laquelle le Québec s\u2019enlise.La médiocrité coûte cher.Il est donc inutile de faire semblant de ne pas voir ce que le rapetissement des perspectives a imposé à la conduite des affaires publiques et à la gestion de notre demi-État en déliquescence.Les finances du Québec ont été prises en otage par le corporatisme médical.La politique provinciale est tout entière conditionnée par la confiscation des ressources publiques menée par des organisations bénéficiant de la complicité et de la connivence d\u2019un tandem de docteurs et qui sont parvenues, d\u2019un commun dessein, à se goinfrer dans l\u2019assiette au beurre.Et à le faire sur le dos des infirmières et du personnel auxiliaire, au détriment de la qualité et de la pérennité des services publics, au mépris de la qualité des soins et de la prise en charge décente des défis de société que nous pose le vieillissement de la population dans un contexte où les ressources de la province sont structurellement programmées pour être inadéquates \u2013 cadre fédéral oblige.Les coûts du système sont devenus intolérables.Près de la moitié du budget de la province y passe, les autres mis- 6 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 sions sont condamnées à l\u2019indigence et le dossier de la santé reste toujours aussi lancinant.La question du mode de rémunération des médecins joue un rôle déterminant dans le contrôle des coûts, dans l\u2019architecture institutionnelle et dans l\u2019organisation des services.Elle induit nombre de dysfonctions organisationnelles qui ne sont tolérées que parce que le courage manque de prendre l\u2019engeance corporatiste de front.Plusieurs des modifications les plus structurantes pour l\u2019organisation du travail et la reconfiguration de l\u2019offre de service sont littéralement impossibles à envisager parce que la médecine à l\u2019acte est intouchable.Parce que les corporations qui l\u2019imposent n\u2019hésitent guère à brandir le chantage et l\u2019intimidation.Le chaos ?Le socialisme ?L\u2019exode massif ?Les insinuations font la besogne.La censure règne.Il faudrait dessiner le système autour d\u2019un fétiche intouchable : le statut de médecin entrepreneur et son droit de préséance pour les choix d\u2019utilisation des ressources.Il est temps de lever l\u2019obstacle.Entente secrète, prime de jaquette, prime de ponctualité, frais administratifs pour se venger d\u2019avoir été pris la main dans le sac avec les frais accessoires, hausses obscènes de la rémunération pendant que les indicateurs de performance ne mettent en évidence que la médiocrité et la suffisance.Les promesses de réduction des temps d\u2019attente aux urgences, la surenchère sur l\u2019accroissement et la disponibilité des grabats, les ritournelles sont connues et nous en aurons plein les oreilles.C\u2019est déjà dégoulinant de manipulation et ça suinte à plein dans ces publicités « retenues et payées » par les lobbys repus qui nous étalent le contentement de clients satisfaits d\u2019avoir été sauvés à fort prix.À quand les primes à la compassion ?Et il faudra voter pour ça ? 7 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Puisque les élections seront provinciales, pourquoi ne le seraient-elles pas vraiment ?Pourquoi les contribuables devraient-ils encore une fois se laisser faire le coup de la promesse de l\u2019efficacité retrouvée ?Pourquoi faudrait-il faire semblant de croire que l\u2019idéal social se résume à combattre les patates en poudre et le lavage à la débarbouillette ?Même la résignation provinciale doit avoir sa limite.Si le social est si important au regard du national anémique, pourquoi ne pas aborder les « vraies affaires » de la province ?Et dresser les enjeux en fonction de leur poids dans les finances de la province.Pourquoi une élection provinciale devrait-elle être synonyme d\u2019hypocrisie collective et se dérouler dans la tolérance mièvre des discours de pleutres, en faisant semblant de croire aux petits pas, à l\u2019amélioration progressive parce que toujours mieux rémunérée ?On ne met fin à la gloutonnerie qu\u2019en retirant les auges.La province l\u2019a déjà fait, il y a plus de cinquante ans en tenant une élection pour casser l\u2019effronterie des compagnies d\u2019hydroélectricité.Pourquoi ne pas tenir une élection pour en finir avec la gabegie corporatiste et soumettre au peuple la question qu\u2019il se pose dans ses cuisines : pourquoi ne pas imposer le salariat aux médecins, pourquoi tolérer un mode de rémunération qui consacre des privilèges et qui est en train de saccager la santé publique ?Les lamentations ont assez duré.Même le Vérificateur le dit : les services se sont détériorés, des personnes ont souffert et souffrent encore.C\u2019est indigne et il faut mettre fin à la rhétorique des gloutons.Même les médecins \u2013 du moins une large fraction de la confrérie \u2013 en sont gênés.La culture du privilège est devenue obscène.Le chantage corporatiste est ignoble et il ne suffit plus de le dénoncer : il faut le casser en lui opposant la légitimité démocratique. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Il faut un système qui fonctionne sur des principes clairs, équitables et en congruence avec les aspirations et standards requis pour que l\u2019accès à la santé ne soit plus une affaire de business et un creuset d\u2019inégalités.Ce n\u2019est pas d\u2019un énième plan de pseudo excellence des soins dont le Québec a besoin.Ce n\u2019est pas de promesses de rafistolage d\u2019un système construit sur le privilège dont le peuple a besoin.C\u2019est d\u2019une réforme qui pourra prendre appui sur un large appui populaire pour enfin neutraliser les maîtres \u2013 chanteurs et organiser les soins en fonction des objectifs de société et non pas des plans de carrières et des intérêts cupides.Il faut un système de rémunération contrôlable, un mode de répartition des effectifs qui envoient les praticiens là où se trouvent les besoins et non pas là où les perspectives de gain sont alléchantes.Il faut faire cesser la médecine de brousse dans les régions.Il faut cesser de larguer les plus vulnérables, ceux-là qui n\u2019ont pas de lobby et qui ne peuvent brandir les menaces d\u2019exode aux USA ou en Ontario.Il est temps d\u2019exiger du courage des aspirants à la gouverne et d\u2019en finir avec les simulacres de la bonne gestion provinciale.Il faut imposer de cette question taboue le thème central de la campagne.Il faut cesser de se faire complice des faiseux de promesses qui font semblant de ne pas voir, de ne pas se prosterner devant l\u2019éléphant qui trône au milieu de la salle du conseil des ministres.L\u2019élection d\u2019octobre pourrait avoir un sens.Les politiciens et les partis qui aspirent à « sortir les libéraux » ne seront pris au sérieux que s\u2019ils sont capables d\u2019aller à la source d\u2019un des problèmes les plus toxiques de la gestion provinciale.Il ne sera pas facile d\u2019affronter des groupes d\u2019intérêts si habiles à manipuler tout le registre de l\u2019anxiété personnelle et sociale.Mais ce serait là au moins l\u2019occasion de raccorder le vote avec la dignité.q INE OUELLET\\[§ 1 {8 K DE VACHON aq a \u2019 AT Ca AYITOIQ= arr Xavier Barsalou-Duval Député de Fierre-Boucher\u2014 Les Patriotes\u2014Verchêres 1625, boulevard Lionei-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier barssiou-duval@pari.geca GABRIEL STE-MARIE Député fédéral de Joliette V+ BLOC Québécois 450 752-1940 gabriel ste-marie@parl.ge.ca MICHEL BOUDRIAS Député de Terrebonne Porte-parole en matière d'Anciens combattants, de Défense Seer aujilique et de Séçurfté nationale mets nationale, 73 Rue-SÉ-Louis, Terrebonne J&W 116 niches bäydrias@parl.gc.ca A .quebec (450-964-9417 www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 Articles Questions Pourquoi le Centre intégré universitaire de santé et services sociaux (CIUSSS) du Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal a-t-il décidé de fermer le centre hospitalier de soins de longue durée (CHSLD) Louvain à Ahuntsic, alors que des centaines de personnes âgées en perte d\u2019autonomie sont sur une liste d\u2019attente et que des dizaines de personnes âgées du CHSLD Louvain seront dirigées, en 2017, vers d\u2019autres quartiers \u2013 Villeray et Montréal-Nord \u2013 dans des ressources intermédiaires (RI) ?Pourquoi l\u2019arrondissement Ahuntsic-Cartierville, dont la population compte, en 2016, plus de 134 000 habitants, comptant sur son territoire de nombreux quartiers pauvres et supportant une arrivée massive d\u2019immigrants n\u2019a-t-il pas dans ses districts une équipe de soutien psychosocial pour les personnes qui vivent une situation personnelle exigeant une intervention rapide ?Pourquoi les gens de Cartierville doivent-ils aller à Saint-Laurent ?Pourquoi les résidants d\u2019Ahuntsic doivent-ils se rendre à Montréal-Nord ?La réforme Barrette et ses conséquences Jean Archambault* Ph. D. science politique www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 12 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Pourquoi, lors des inondations du printemps, plus de 80 patients de l\u2019hôpital en santé mentale Albert-Prévost (CIUSSS du Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal) ont-ils été hébergés dans deux gymnases de l\u2019hôpital en santé mentale Rivière- des-Prairies alors que les bénéficiaires du CIUSSS de l\u2019Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal se retrouvaient dans d\u2019autres ressources d\u2019hébergement sans avoir à vivre dans un gymnase ?Connaissez-vous une ville de 134 000 habitants aux prises avec des problèmes sociaux majeurs et l\u2019arrivée importante de migrants qui se retrouve sans services de soutien psychosocial alors que deux ministres du gouvernement Couillard sont les députés de ce territoire (Marie Montpetit et Christine Saint-Pierre) ?Toutes ces questions, mais surtout toutes ces situations inacceptables, prennent leur origine dans la réforme du ministre Barrette.La réforme Barrette La création des CIUSSS a été pensée par le gouvernement libéral pour centraliser tous les pouvoirs dans les mains du ministre Barrette.De plus, cette réforme est mise en place avec des visées hautement partisanes ; selon les territoires, ceci va accroître les écarts importants dans la diversité des services offerts aux populations respectives.Ce document se veut une analyse d\u2019une décision concrète : la réforme de l\u2019organisation des services de santé et des services sociaux au Québec, dite réforme Barrette, en 2015.Les constats dégagés à l\u2019issue de cette première étude ne peuvent assurément qu\u2019être grossiers et provisoires.Elle servira, nous l\u2019espérons, à de nouvelles recherches.La réforme Barrette ne répondait pas à une demande venue de la base, mais à la volonté du ministre de soumettre les 13 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 organismes de santé et de services sociaux aux interventions directes de son ministère dans l\u2019organisation et l\u2019offre des services de santé et des services sociaux à la population.Dans le communiqué du ministre Barrette émis le 25 septembre 2015 lors de la présentation du projet de loi, nous pouvons lire que « [\u2026] les changements proposés par le projet de loi ont pour objectif d\u2019assurer une véritable intégration des services, permettant ainsi un parcours de soins plus simple et plus fluide pour les patients ».Ces objectifs déclarés cachent des buts non avoués : mettre son ministère au centre du processus de décision, diminuer l\u2019influence citoyenne dans ce processus et renforcer le secteur privé aux dépens des organismes publics.La création des cinq CIUSSS sur l\u2019île de Montréal se fera en tenant davantage compte de gains politiques partisans que de critères socio-sanitaires objectifs.Sur ce plan, Gaétan Barrette agit plus comme le ministre d\u2019un gouvernement libéral que comme un ministre-technocrate soucieux de faire l\u2019effort de rationaliser et d\u2019adapter le domaine de la santé et des services sociaux aux nouvelles exigences créées par l\u2019évolution socio-démographique sur le territoire de l\u2019île de Montréal.Cette nouvelle répartition n\u2019a fait que déséquilibrer encore plus la redistribution du panier de services qui est offert à la population montréalaise.Les chances d\u2019accès à de meilleurs services ont été retirées aux populations vulnérables qui se retrouvent majoritairement au sud, au nord et à l\u2019est de Montréal.De plus, la Loi modifiant l\u2019organisation et la gouvernance du réseau de santé et de services sociaux, sanctionnée le 9 février 2015, permettait au ministre de faire disparaître un palier de décision (le régional), notamment par l\u2019abolition des régies régionales, et de fusionner l\u2019ensemble des ser- 14 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 vices de santé et des services sociaux dans des organisations démesurées et tentaculaires sur un territoire donné.Cette hypercentralisation va aussi faciliter la mise en place d\u2019une gestion autoritaire.Voyons comment cette réforme se concrétise notamment sur l\u2019île de Montréal et plus spécifiquement dans les centres intégrés universitaires.Sur l\u2019île de Montréal, le ministre crée cinq CIUSSS.Ces nouvelles entités prendront le nom du territoire de Montréal qu\u2019ils desservent : l\u2019Est-de-l\u2019Île- de-Montréal, le Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal, le Centre-Sud- de-l\u2019Île-de-Montréal, le Centre-Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal et l\u2019Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal.La réforme Barrette sur l\u2019île de Montréal : un enjeu partisan Si le principe d\u2019une plus grande rationalité est invoqué pour justifier une telle réforme, le ministre Barrette doit, en tant que ministre du gouvernement libéral, tenir compte d\u2019abord de certaines réalités politiques.Sur ce plan, le ministre d\u2019un gouvernement du Parti libéral du Québec doit répondre aux attentes des alliés naturels de son parti sur l\u2019île de Montréal : la communauté anglophone et la communauté juive.Ces communautés exigent de continuer à contrôler leurs institutions.Le ministre répond à cette condition, quitte à mettre en place des établissements dont les populations ne pourront pas être desservies de façon équitable.Si les partis d\u2019opposition (Parti québécois, Coalition avenir Québec et Québec solidaire) ont critiqué le caractère hypercentralisateur de cette réforme, aucun parti n\u2019a osé dénoncer ou même contester la répartition des CIUSSS sur le territoire de l\u2019Île de Montréal qui avantageait la communauté anglophone et la communauté juive.Ce fut la 15 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 loi du silence qui guida nos élus malgré le fait que, déjà, il était clair que, pour plusieurs années, des coupes dans les services seraient faites surtout dans le nord, l\u2019est et le sud de Montréal parce que la réforme s\u2019était faite sur des bases partisanes.Il a été très difficile d\u2019évaluer précisément le nombre d\u2019habitants sur les territoires.La prétention de desservir une plus grande population devient un enjeu majeur, car elle touche la crédibilité et la pertinence du partage des territoires décidé par le ministre Barrette.Nous avons utilisé les données du recensement de 2016 sur les arrondissements de la Ville de Montréal et les autres villes de l\u2019île de Montréal que nous retrouvons sur le site web de la Ville de Montréal.Nous admettons que ce choix est conservateur puisque, chez les démographes, on reconnaît qu\u2019un pourcentage de 1 à 2 % de la population devrait s\u2019ajouter, en 2016, aux 1 942 044 habitants dénombrés par le recensement.Malgré tout, nous avons retenu la première option, car nous l\u2019estimions acceptable puisque de nombreux analystes l\u2019utilisent et surtout, parce qu\u2019elle nous permettait de voir le taux de variation de la population sur 5 ans (2011-2016).Soulignons finalement que les estimations de la population variaient beaucoup.L\u2019Institut de la statistique du Québec estimait que l\u2019île de Montréal comptait, en juillet 2016, 2 014 221 habitants.Quant aux cinq CIUSSS, ils prétendaient, sur leur site web, desservir au total plus de 1 994 085 habitants en 2016.Entre le recensement de 2016 et les chiffres donnés par les différents CIUSSS, il y a un écart de 52 041 résidants.La répartition de la population entre les cinq CIUSSS est avant tout politique, créant des disparités importantes entre les CIUSSS.Selon les statistiques de 2016, les CIUSSS de 16 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 l\u2019Est-de-l\u2019Île-de-Montréal et du Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal ont respectivement les territoires les plus populeux : 510 710 habitants (26,3 % de la population) et 427 690 résidants (22 % de la population).Ensemble, ils devront desservir près de la moitié de la population montréalaise.En 2017, ces deux CIUSSS compteraient respectivement sur leur territoire 538 390 (Nord) et 436 000 résidants (Est).L\u2019addition des deux populations donne 974 390 personnes, soit près de 49 % de la population totale sur l\u2019île de Montréal.La très grande majorité de la population de ces deux CIUSSS est composée de francophones et d\u2019un nombre très important de personnes des communautés ethniques.Dans le cas de la réforme des institutions de santé et des services sociaux en 2016, la communauté anglophone contrôle le CIUSSS de l\u2019Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal sur un territoire habité par 357 490 personnes (18,4 % de la population), dont font partie les villes de Pointe-Claire, Dollard- Des-Ormeaux, Beaconsfield, Kirkland, Dorval, Ste-Anne- de-Bellevue, Baie-d\u2019Urfé et Senneville.Ces villes ont connu un déclin démographique entre 2011 et 2016, régressant de 149 241 à 148 441 habitants, soit un taux négatif de -0,5 %.Ces populations, majoritairement à l\u2019aise, représentent 41,5 % des citoyens sur le territoire du CIUSSS.Les arrondissements LaSalle, Lachine, Pierrefonds-Roxboro et L\u2019Île-Bizard\u2013Sainte-Geneviève, qui s\u2019ajoutent à ces villes, ont vu leur population totale augmenter, entre 2011 et 2016, de 202 399 à 209 052 résidants.Cette addition de 5 853 personnes engendre finalement un taux de croissance de 1,7 % de la population sur le territoire du CIUSSS de l\u2019Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal.Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal occupe un territoire dont la population est de 351 080 personnes (18,1 %).De ce nombre, 102 040 personnes (soit près de 17 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 30 % des habitants sur son territoire) vivent dans les villes de Hampstead, Côte-Saint-Luc, Montréal-Ouest, Westmount, Outremont et Mont-Royal, avec des revenus au-dessus de la moyenne.La communauté juive administre ce CIUSSS et donne des services aussi aux résidants de l\u2019arrondissement Côte-des-Neiges\u2013Notre-Dame-de-Grâce, du quartier Parc- Extension et d\u2019une partie de l\u2019arrondissement Ville-Marie.La progression de la population des arrondissements permet au CIUSSS de connaître, entre 2011 et 2016, un taux de croissance démographique de 2,8 %.Finalement, le CIUSSS du Centre-Sud-de-l\u2019Île-de-Montréal compte 295 074 résidants (15,2 %).En définitive, dans le cas des deux CIUSSS de l\u2019ouest, les revenus élevés des habitants de ces villes souvent très prospères, avec un léger déclin démographique (Hampstead, Montréal- Ouest, Kirkland, Beaconsfield, Dollard-Des-Ormeaux, etc.) tempèrent ainsi la demande globale de services sociaux et de santé et permettent à ces deux organismes de répondre plus facilement aux besoins de leur population respective, ce qui n\u2019est pas le cas pour les trois autres CIUSSS.En outre, les deux CIUSSS dans l\u2019ouest de Montréal connaissent une croissance démographique plus lente.Leur variation de croissance est de 2,2 %, alors les CIUSSS du nord et de l\u2019est de Montréal ont un taux de croissance plus dynamique (plus de 3 %), ce qui pourrait, dans l\u2019avenir, augmenter ces déséquilibres.En somme, cette répartition du territoire de l\u2019île de Montréal s\u2019explique essentiellement par la volonté du gouvernement libéral de satisfaire sa clientèle électorale.Dans son histoire politique, ce comportement s\u2019est répété à d\u2019autres moments.Pensons au processus de défusion promis par les libéraux pour maintenir ses appuis chez 18 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 les anglophones.Dès 2003, le gouvernement Charest, nouvellement élu, avait fait adopter un projet de loi qui permettait aux villes anglophones sur l\u2019île de Montréal de défusionner en 2004.Une réforme inéquitable Actuellement, nous pouvons affirmer sans l\u2019ombre d\u2019un doute que les CIUSSS de l\u2019Est-de-l\u2019Île-de-Montréal et du Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal ont sur leurs deux territoires près de 50 % de la population de l\u2019île de Montréal et que le CIUSSS du Centre-Sud-de-l\u2019Île-de-Montréal dessert 15,2 % de la population montréalaise.Les trois CIUSSS comptent par conséquent près de 65,2 % de la population de l\u2019île.Elle est plus nombreuse, financièrement plus vulnérable, moins en santé et plus marquée par de graves problèmes sociaux que celle qui habite à l\u2019ouest de l\u2019île de Montréal.Le gouvernement libéral passe sous silence le fait que la minorité anglophone et la communauté juive obtiennent le contrôle de leurs institutions par une redistribution de l\u2019offre de services qui les avantage autant par une clientèle moins nombreuse qu\u2019une population, en moyenne, plus riche et moins problématique que celles des autres CIUSSS.Par exemple, selon les statistiques du ministère de la Santé et des Services sociaux, en 2015-2016, le pourcentage d\u2019enfants négligés selon la Loi sur la protection de la jeunesse représente, pour les CIUSSS de l\u2019Ouest et du Centre-Ouest, seulement 22 % du total alors que cette proportion pour les CIUSSS du Nord et l\u2019Est atteint près de 60 % des enfants négligés sur le territoire de l\u2019Île de Montréal.En somme, si les deux CIUSSS du Nord et de l\u2019Est doivent desservir la moitié de la population de l\u2019île de Montréal, elles donnent des services à environ 60 % des enfants négligés sur tout le territoire de l\u2019île de Montréal. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Autres exemples de la proportion des problèmes rencontrés sur le territoire des CIUSSS du Nord et de l\u2019Est : \u2022 2013-2014 : 56,5 % des hospitalisations après une tentative de suicide ; \u2022 2009-2011 : 59,5 % de mortalité infantile ; \u2022 2014-2015 : 55,9 % de personnes dérangées par le bruit de la circulation routière ; \u2022 2013-2014 : 53 % des personnes de 20 ans et plus avec incidence du diabète.Pour que les deux communautés mentionnées aient leur CIUSSS, le CIUSSS du Nord-de-l\u2019Île-de-Montréal doit intégrer les arrondissements Saint-Laurent et Montréal-Nord, en plus de se voir confier les quartiers de la Petite Patrie et de Villeray, au sud de l\u2019autoroute 40 (ces deux quartiers étaient auparavant desservis par le CSSS du Cœur-de-l\u2019Île-de-Montréal !).Le CIUSSS de l\u2019Est-de-l\u2019Île-de-Montréal hérite d\u2019un immense territoire qui va de Pointe-aux-Trembles au quartier Saint-Michel, Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve en passant par l\u2019arrondissement Anjou et l\u2019arrondissement Saint-Léonard.Quant au CIUSSS du Centre-Sud-de-l\u2019Île-de-Montréal, sa clientèle est l\u2019une des plus pauvres et des plus âgées sur l\u2019île de Montréal et est concentrée surtout dans les quartiers Centre-Sud et Saint- Henri et l\u2019arrondissement de Verdun.L\u2019objectif premier du ministre Barrette consiste avant tout à mettre en place une centralisation plus poussée des organismes de santé et services sociaux, la disparition d\u2019un palier de pouvoir et la concentration du pouvoir entre ses mains.Sur ces points, la réussite est totale.Cependant, plusieurs scénarios avaient été envisagés avant la décision finale.Nous avons retrouvé sur le site du ministère de la 20 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Santé et des Services sociaux des appellations différentes de celles retenues ultimement.Au départ, pour justifier et rendre acceptable la création de deux CIUSSS dans l\u2019ouest de l\u2019île de Montréal, le ministère conçoit le CIUSSS de l\u2019Est-de-l\u2019Île-de-Montréal et celui du Centre-Est-de-l\u2019Île-de- Montréal.Cette volonté de contrebalancer l\u2019arrivée de deux CIUSSS à l\u2019ouest en aménageant deux structures à l\u2019est, malmène tellement la réalité socio-économique en faisant disparaître le sud de Montréal, que le ministère abandonne l\u2019idée de créer le CIUSSS du Centre-Est-de-l\u2019Île-de-Montréal au profit de l\u2019appellation du CIUSSS du Centre-Sud-de-l\u2019Île- de-Montréal, laissant les deux autres désignations intactes dans l\u2019ouest, soit le CIUSSS de l\u2019Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal et le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l\u2019Île-de-Montréal.Les CIUSSS sont des institutions gigantesques avec des conseils d\u2019administration qui ne se réunissent que six fois par année.L\u2019offre de services vient directement du ministre et ne peut pas être remise en question par un conseil d\u2019administration dont plusieurs membres sont nommés directement par le ministre.En outre, le nombre trop élevé de membres (19 membres et plus) et le manque de réunions prévues (6 au total) font des conseils d\u2019administration un simple outil pour cacher ce déficit démocratique.En juin 2016, Jean Landry, président du conseil d\u2019administration CIUSSS de l\u2019Est-de-l\u2019Île-de-Montréal, démissionnait.Dans sa lettre de démission, il invoquait « que le modèle de gouvernance retenu par le ministère pour les CIUSSS ne permet pas au conseil d\u2019administration d\u2019exercer son rôle et d\u2019avoir une valeur ajoutée signifiante.Dans les circonstances, je ne vois pas l\u2019intérêt tant pour moi que pour mon CIUSSS de maintenir mon implication1 ».1 Ariane Lacoursière, « Le président du C.A.d\u2019un CIUSSS démissionne et montre du doigt Barrette », La Presse, 14 juin 2016 21 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 De plus, les administrateurs de ces organisations sont, pour la plupart, issus du milieu hospitalier et ont une expérience antérieure dans le champ médical.Ils adhèrent aux valeurs de centralisation et de technocratisation des services et à une vision médicale des problèmes sociaux.Conclusion En somme, nous avons démontré que le découpage des territoires sur l\u2019Île de Montréal ne se réduit aucunement à une rationalité technocratique, mais correspond à l\u2019émanation d\u2019une volonté politique précise.La règle bureaucratique basée sur des indicateurs socio-sanitaires objectifs a cédé le pas à des influences politiques partisanes et à une certaine forme de marchandage.Dans le cas concret de la réforme Barrette, réforme venue d\u2019en haut, la condition essentielle pour une réforme équitable se ramenait au fait de permettre aux représentants reconnus des différents éléments marginaux et défavorisés de se faire entendre.Or, cette réforme s\u2019est faite en vase clos au milieu de préoccupations électorales.Nous prévoyons que la différenciation entre les deux CIUSSS de l\u2019ouest et les trois CIUSSS du nord, de l\u2019est et du centre-sud de Montréal va continuer à s\u2019élargir tant sur le plan des clientèles problématiques qui se retrouveront davantage dans les trois CIUSSS que sur l\u2019offre inéquitable de services à la population.En outre, la plus forte croissance démographique dans l\u2019est et le nord va amplifier ces écarts dans les prochaines années.q 22 Articles D\u2019autres mots qui pensent à notre place Patrick Moreau, professeur de littérature au collège Ahuntsic, a fait paraitre au début d\u2019octobre 2017 aux éditions Liber Ces mots qui pensent à notre place.Toute personne qui écrit ou lit assidûment sait que les mots ne font pas que définir des réalités objectives, mais pensent parfois pour nous.La simple utilisation d\u2019une expression plutôt que telle autre porte déjà une thèse en soi.Dans son livre, Moreau met en lumière ce qui se cache sous l\u2019utilisation de certains termes comme « blancs », « flexibilité », « genre » et en regroupant ces expressions on arrive à une trentaine d\u2019entrées dans ce qu\u2019il appelle son dictionnaire des idées reçues.Après avoir lu le bouquin, on se rend compte que le langage dans la sphère médiatique, mais aussi dans les sphères universitaires, cache davantage qu\u2019il ne découvre.On ne doit toutefois pas nécessairement prêter de mauvaises intentions à ceux qui utilisent ces mots-vedettes, car le commun des mortels retient avec bienveillance ces expressions dans son vocabulaire.Par contre, se draper des meilleures intentions peut tracer d\u2019épaisses frontières autour nos discussions.C\u2019est que ces expressions prennent la forme très subtile de la pétition de principe, erreur monumentale en tout débat, mais parfois difficile à déceler.La pétition de principe consiste à supposer dans les prémisses notre conclusion.Dans le contexte qui nous intéresse, on présente par exemple David Santarossa* * Spécialiste de contenu en philosophie 23 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 comme une évidence que « la diversité est une richesse », on peut alors justifier toute hausse des seuils d\u2019immigration.On reviendra plus loin sur cet exemple particulier.Dans l\u2019avant-propos de Ces mots qui pensent à notre place, Patrick Moreau souligne que son travail n\u2019est pas exhaustif et qu\u2019il reste plusieurs mots-vedettes à analyser.En effet, ce livre, bien que pertinent, précis et essentiel, m\u2019a laissé sur ma faim, c\u2019est pourquoi après Orwell, Klemperer et Moreau qui ont tous disséqué la novlangue de leur époque, je continuerai modestement le travail dans les prochaines pages en analysant neuf idées reçues qui se cachent dans notre vocabulaire pour tenter de les nuancer ou de les rejeter complètement.Je suis conscient que mes analyses choqueront certains esprits, car j\u2019y aborderai des sujets sensibles sous un angle peu véhiculé dans nos médias.Je tiens donc à dire avant toute chose que la réfutation de ces préjugés ne signifie en aucun temps que l\u2019immigration soit mauvaise en soi, que l\u2019islam constitue une religion fondamentalement dangereuse et à proscrire ni qu\u2019un Québec monochrome soit idéal.La contestation de ces préconceptions vise plutôt à écarter les mauvais plis que les discussions publiques ont pris depuis maintenant trop d\u2019années au Québec.« Éduquer la population » À la suite d\u2019attentats ou de crimes haineux, et je pense ici particulièrement aux suites de la tuerie à la mosquée de Québec, bien des commentateurs et politiciens expriment leur désir d\u2019éduquer la population à l\u2019immigration en général, aux autres cultures et à l\u2019islam en particulier.Dans le même discours, on entend souvent qu\u2019il est nécessaire d\u2019ouvrir un dialogue pour bâtir le vivre-ensemble.Bien qu\u2019un tel désir soit porteur d\u2019une grande ouverture en apparence, le fait demeure que dialoguer n\u2019est pas synonyme d\u2019éduquer. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Entamer une discussion en prétendant « éduquer » son interlocuteur n\u2019est pas une marque d\u2019ouverture.L\u2019éducation dans ce contexte sous-entend des ignorants qu\u2019on condamnerait au rôle d\u2019auditeur d\u2019un côté et des enseignants partageant leur savoir unilatéralement de l\u2019autre.En agissant ainsi, certaines personnes neutralisent la moindre discussion.On peut aller plus loin dans notre analyse en regardant pourquoi on propose l\u2019éducation comme remède pour étouffer la haine.Cette idée provient d\u2019un préjugé voulant que les réfractaires aux autres cultures le soient à cause de leur ignorance.Dans la situation qui nous intéresse, ce serait parce que certains ne connaissent que très mal l\u2019islam qu\u2019ils éprouveraient une telle haine, leurs préjugés nourriraient leur aversion envers cette religion.Si on accepte une telle prémisse, comment expliquer que Karim Akouche, Djemila Benhabib et bien d\u2019autres personnes originaires de pays arabo-musulmans se font charger du terme d\u2019islamophobie ou bien de nourrir la haine ?On peut certes être en désaccord avec leurs propos, mais il serait impensable d\u2019expliquer leurs critiques répétées, qui n\u2019ont rien d\u2019islamophobe à mon avis, par une quelconque ignorance de l\u2019islam.L\u2019idée que l\u2019éducation soit le remède pour que les différentes communautés du Québec vivent en harmonie est porteuse d\u2019un paternalisme méprisant et elle refuse de voir que la connaissance d\u2019un sujet peut aussi mener à sa désapprobation.On devrait plutôt remplacer le verbe « éduquer » par « sensibiliser » ou « renseigner » la population, voilà des termes beaucoup moins porteurs de prescriptions et qui gardent le dialogue ouvert.On doit aussi affirmer avec fermeté qu\u2019il y a bien des gens au Québec qui ont des inquiétudes fondées ou non par rapport aux autres cultures et c\u2019est en discutant avec eux pour désamorcer ou bien prendre en considération ces inquiétudes que nous arriverons à des interactions saines entre ceux qui ont des bagages culturels différents. 25 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 « Le dialogue pour faire la paix » Nous venons de refuser d\u2019éduquer la population pour privilégier le dialogue, mais cette dernière proposition porte en elle une variante qui est tout aussi erronée.La discussion est à rechercher, mais elle n\u2019est pas un gage de paix et on se doit de souligner l\u2019absurdité de l\u2019appel au « dialogue pour faire la paix ».Accepter le dialogue témoigne normalement d\u2019un refus de l\u2019usage de la violence, ce que nous devons tous souhaiter, mais une paix se réduisant à cette condition n\u2019est pas optimale dans le contexte d\u2019une immigration importante comme on le vit au Québec.Avant d\u2019aller plus loin dans nos réflexions, inspirons-nous du politologue Johan Galtung qui distingue deux conceptions de la paix, une négative et l\u2019autre positive.La paix négative se caractérise par une absence de conflit, c\u2019est- à-dire le contournement d\u2019accrochages et de sujets qui pourraient être sensibles.Malheureusement, cette paix est généralement celle que l\u2019on vit au Québec en matière de vivre-ensemble et c\u2019est celle présupposée lorsque les politiciens ou chroniqueurs appellent au dialogue.La paix positive consiste à mettre à jour les conflits et l\u2019idée de dialogues sincères sur des questions de fond est au centre de cette conception.Les interlocuteurs s\u2019engageant dans une paix positive reconnaissent l\u2019existence de conflits, les prennent en compte, discutent et tentent de trouver des terrains d\u2019entente plutôt que d\u2019éviter les discussions qui peuvent être difficiles.Au terme d\u2019un tel échange, il est envisageable, mais non inévitable, de conclure avec une expression bien connue qu\u2019on emprunte à la langue de Shakespeare : « we agree to disagree ».Les discussions ayant pour objectif la paix positive sont loin de mener à l\u2019accord de tous avec tous.Un catholique n\u2019est évidemment pas en accord avec toutes les propositions du 26 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 judaïsme et vice versa.Les pratiques culturelles d\u2019Haïtiens fraichement arrivés au Québec ne sont pas les mêmes que celles d\u2019une famille québécoise ici depuis la Nouvelle- France.De tels différends n\u2019impliquent pas que toutes les pratiques culturelles soient mutuellement incompatibles, mais l\u2019inévitabilité de certains désaccords s\u2019impose d\u2019elle même lorsqu\u2019on décide de souscrire à une société multicul- turelle et surtout multiconfessionnelle où un dialogue est encouragé dans le contexte d\u2019une paix positive.Autrement dit, la parole est à privilégier aux armes, mais le dialogue menant à l\u2019accord de tous est une lubie d\u2019une société multi- culturelle utopique et antinomique.« Islamophobie » Abordons maintenant plus spécifiquement la question de l\u2019islam.Certains Québécois détestent les musulmans au point d\u2019en être violents comme en témoignent certains actes barbares qui nous ont été rapporté où une personne tirait le hidjab d\u2019une femme musulmane.De tels agissements manifestent une islamophobie réelle que nous devons condamner publiquement et qui mérite assurément l\u2019intervention des autorités policières.Toutefois, certains ont tendance à inclure beaucoup d\u2019actes et de discours sous le terme d\u2019isla- mophobie.Ce mot vise parfois à décrire des actes ou des discours haineux et d\u2019autres fois à bâillonner toute critique contre l\u2019islam.Le Collectif québécois contre l\u2019islamophobie (CQCI) gagne aisément la palme d\u2019or lorsque vient le temps de museler les critiques, on a qu\u2019à penser à sa pétition pour empêcher Djemila Benhabib de se présenter pour le Parti québécois.Mettons de côté cet exemple du CQCI, ce dernier installant un climat nauséabond partout où il passe, pour nous concentrer sur l\u2019utilisation inconsidérée, mais non pas par 27 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 mauvaise foi, du terme « islamophobie ».Cette accusation qui revient trop souvent dans le discours public s\u2019explique par une mauvaise conception des religions en général.Nous savons que les religions sont porteuses d\u2019identités et de croyances, mais un certain discours multiculturaliste a tendance à oublier que les religions défendent aussi des valeurs, des idées et des pratiques culturelles.Bien qu\u2019il soit absurde de vouloir empêcher des gens de croire en un Dieu quelconque, c\u2019est-à-dire qu\u2019on doit respecter la liberté de conscience, il est légitime de se positionner contre les prescriptions véhiculées par les religions comme les progressistes du Québec l\u2019ont montré dans la seconde moitié du XXe siècle à l\u2019égard du catholicisme.Dans le cas particulier de l\u2019islam, on sait que loin d\u2019être strictement une croyance personnelle, il prend forme sous couvert politique et législatif comme l\u2019attestent notamment l\u2019Arabie saoudite, le Yémen et l\u2019Iran où certaines formes de charia sont appliquées.On doit cependant reconnaître que l\u2019islam n\u2019est pas une religion monolithique et qu\u2019une opposition unilatérale à cette religion est mal venue.Par contre, on peut raisonnablement être en désaccord avec certaines franges de cette religion sans que ce soit problématique d\u2019une quelconque manière.« L\u2019islam est une religion de paix » Les experts improvisés en théologie islamique au lendemain d\u2019attentats islamistes ne se font pas rares.Afin d\u2019expliquer pourquoi l\u2019islamisme est contraire à l\u2019islam, le commentateur généraliste et le politicien évoquent souvent l\u2019idée que l\u2019islam est une religion de paix en ajoutant que toutes les religions sont ainsi dans leur essence.Cette affirmation exprime une banalité : peut-on identifier une idéologie, un mouvement ou un politicien qui voit la guerre comme une 28 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 finalité ?Excluant des groupes marginaux ou des exemples historiques très éloignés comme Sparte, de tels groupes sont introuvables dans l\u2019espace public.Même les dictatures du XXe siècle ont persécuté, massacré et tué des millions de personnes au nom d\u2019une certaine conception de la paix : « l\u2019enfer est pavé de bonnes intentions » selon le fameux dicton.Bref, prétendre que l\u2019islam est une religion de paix est insuffisant pour le dissocier des attaques islamistes, car ces dernières sont des moyens pour atteindre un type de paix qui est certainement non souhaitable.Présenter l\u2019islam comme une religion de paix est donc impertinent, car sans même connaître ce que prêche l\u2019islam, tous sont en position de dire une telle chose.On peut par contre se demander quel type de paix l\u2019islam propose.On connaît l\u2019existence de sourates tolérantes dans le Coran : « Nulle contrainte en matière de religion » (II.256).On ne peut toutefois faire abstraction des dizaines de sourates coraniques violentes et intolérantes : « tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le » (II.58-60) ; « exterminez les incrédules jusqu\u2019au dernier » (VIII.7).Je suis bien conscient que ces exemples sont sortis de leur contexte et je ne me rendrai pas coupable de jouer l\u2019apprenti-islamologue en prétendant qu\u2019un certain groupe de sourates constitue le « vrai » islam.Il n\u2019en demeure pas moins que ces contradictions, qu\u2019elles soient superficielles ou foncières, s\u2019accumulent dans le texte et en font sursauter plus d\u2019un.Le commun des mortels ne peut expliquer ces contradictions pour ensuite tirer une conclusion du caractère pacifique de l\u2019islam et on peut raisonnablement penser que les commentateurs et politiciens sont dans le même état de méconnaissance.Ceux qui lient bêtement l\u2019islam à la paix font tout simplement grincer des dents ceux qui savent que la réalité est beaucoup plus complexe et ceux qui caractérisent l\u2019islam comme une religion sanguinaire. 29 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Soulignons par ailleurs qu\u2019on nous prévient souvent, et avec raison, de ne pas essentialiser l\u2019islam, mais considérant cette assertion, il est curieux d\u2019entendre parler d\u2019islam comme si elle était une lorsqu\u2019il vient le temps de la caractériser comme une religion tolérante.Les attentats islamistes montrent bien qu\u2019une grande différence existe entre ces individus et la majorité des pratiquants en Occident.Cet abîme entre ces deux manières de vivre sa religion montre bien que l\u2019islam n\u2019est pas un mal en soi.Toutefois, il est important d\u2019attirer l\u2019attention sur l\u2019aspect superflu de la revendication de la paix par l\u2019islam.Si nous voulons en tant que société développer une véritable réflexion sur certaines difficultés d\u2019intégration de cette religion en Occident, il faudra arrêter de se cacher dans les évidences qui ne font que solidifier un consensus infertile.« Versets violents et intolérants dans la Bible et dans le Coran » Lorsqu\u2019on n\u2019affirme pas que « l\u2019islam est une religion de paix », on essaie souvent de tempérer les inquiétudes à l\u2019égard des sourates violentes dans le Coran en relevant une contradiction dans le discours public, soit l\u2019absence de préoccupations dans la population québécoise à l\u2019égard de versets violents bibliques, alors qu\u2019on s\u2019inquiète du discours violent islamique.Une telle affirmation comporte une erreur de logique évidente, à savoir celle de la double faute.En effet, on devrait peut-être s\u2019inquiéter de tous les discours malfaisants, mais ce manque de constance dans nos critiques ne permet pas que l\u2019on tolère la violence se trouvant dans d\u2019autres textes religieux.En plus de comporter un sophisme manifeste, l\u2019affirmation que nous analysons ici entretient aussi le préjugé voulant qu\u2019une discrimination illégitime existe dans le traitement 30 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 de l\u2019islam.Quoiqu\u2019ils soient considérés par leur religion respective comme étant des textes sacrés, la Bible et le Coran n\u2019ont pas le même statut dans leur religion, et ce spécifiquement dans le contexte québécois.La Bible, ouvrage de plus de deux mille pages, est formée de dizaines de livres séparés en deux Testaments.Se lancer dans une telle lecture des plus complexes peut prendre plusieurs mois pour le lecteur moyen.Ce travail ardu, ajouté à notre contexte sociohistorique où la religion catholique est en baisse au Québec, explique entre autres pourquoi à notre époque la lecture de la Bible n\u2019est pas une activité quotidienne pour une majorité de Québécois.J\u2019ajouterais que pour les Québécois de culture ou de confession catholiques, la figure du Christ et plus précisément son sermon sur la montagne (Matthieu V-VII) demeurent des modèles à suivre, mais le Livre n\u2019est pas suivi à la lettre.L\u2019impopularité des interprétations littérales de la Bible s\u2019explique aussi par son herméneutique inhérente.Le Nouveau Testament est formé de quatre évangiles, c\u2019est-à-dire quatre témoignages de la vie du Christ.Ces derniers ne peuvent pas être tous vrais, car des contradictions en découleraient.Ces évangiles ont été écrits en s\u2019inspirant de la vie du Christ, mais ne représente en aucun cas la parole divine à la virgule près.On comprend donc que les interprétations allégoriques ou subjectives sont fondamentales dans la lecture du Nouveau Testament et par conséquent une interprétation littérale des versets violents est mal venue.Les lignes précédentes tracent sommairement le rapport social comme le rapport littéraire que les Québécois de culture ou de confession catholique entretiennent avec la Bible.Penchons- nous maintenant avec beaucoup de prudence sur les liens unissant les musulmans et le Coran.Pour une majorité de 31 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 musulmans, les sourates coraniques ne relèvent pas d\u2019écritures inspirées de la parole divine, elles sont plutôt la parole de Dieu transmise mot à mot au prophète Muhammad.Bien que ce ne soit pas l\u2019unique lecture possible, soulignons que l\u2019interprétation littérale est justifiée à l\u2019intérieur même de l\u2019islam et partagée par des centaines de millions de croyants.Ajoutons aussi que la charia ou loi islamique existe dans bon nombre de pays musulmans, alors qu\u2019il n\u2019existe rien de tel qu\u2019une loi chrétienne en Occident quoique nos lois s\u2019en inspirent assurément.D\u2019ailleurs, le principe de laïcité ou de séparation du politique et du religieux ne reçoit aucun support de la part de sourates coraniques, alors que dans le catholicisme on connaît le fameux dicton proféré par Jésus : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » (Matthieu XXII.21 et Luc XX.25).Bref, nos sociétés occidentales peuvent exister sans se référer textuellement à la Bible.Or, il semblerait que la preuve reste à faire pour le monde musulman.En raison de ces herméneutiques particulières et des contextes sociaux où se lisent ces deux textes sacrés, leurs affirmations violentes respectives ne peuvent être traitées pareillement.Toutefois, disons avec force et vigueur que ces observations n\u2019essentialisent en aucun temps l\u2019islam et qu\u2019un islam libéral est possible comme le proposent un Abdennour Bidar et tant d\u2019autres.« La diversité est une richesse » Écartons-nous de la question de l\u2019islam qui occupe de toute évidence une grande place dans les questions identitaires pour aborder le thème de la diversité.On entend souvent que « la diversité est une richesse » ou bien que « la diversité est la force du Canada » pour reprendre une idée chère à Justin Trudeau.À nouveau, il est difficile de remettre en question les bonnes intentions derrière une telle assertion, 32 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 mais on peut certes contester son bien-fondé.Des exemples évidents montrent bien comment la diversité n\u2019est pas une richesse : la mutilation génitale, le Ku Klux Klan et les crimes d\u2019honneur sont des exemples éloquents d\u2019éléments qui participent à la diversité, mais ils ne constituent pas une richesse aux yeux d\u2019une grande majorité de Québécois.Cet échantillon de diversité démontre bien pourquoi on doit substituer le déterminant défini « la » par le déterminant indéfini « certaines » si l\u2019on veut joindre « diversités » et « richesses ».On sera à nouveau déçu, car la phrase « certaines diversités sont des richesses » est toujours injuste.En effet, dans un contexte de paix positive, la diversité n\u2019est pas nécessairement un atout.Elle le sera si les différentes visions du monde entrent en dialogue pour se critiquer, pour apprendre et surtout pour tirer le meilleur de chacune.Le dialogue pour instaurer une paix positive permet d\u2019éviter la violence, mais il permet aussi des discussions acérées sur des sujets sensibles, mais un tel prix est celui à payer pour une diversité efficace.Les hommes et les femmes qui ont une voix dans l\u2019espace public devraient donc remplacer « la diversité est une richesse » par « certains apports à la diversité peuvent être une richesse si un dialogue critique et constructif en découle ».Cette affirmation est beaucoup moins accrocheuse que l\u2019assertion originale, mais elle a au moins le mérite d\u2019être précise et exacte.« L\u2019ouverture sur le monde » « Ne pas être ouvert sur le monde » constitue le péché moderne le plus grave.On définit souvent l\u2019ouverture sur le monde par la négative : c\u2019est « ne pas être replié sur soi ».De cette définition découle un faux dilemme : « êtes-vous ouvert sur le monde ou bien replié sur vous-mêmes ?» Est-ce qu\u2019une seule personne se revendiquera du deuxième choix ?Non, bien entendu. 33 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 On présente souvent ce faux dilemme pour inviter la population québécoise en générale, et les indépendantistes en particulier, à quitter leur ethnocentrisme afin de s\u2019ouvrir aux autres cultures.Évidemment, on ne peut refuser une telle invitation, mais là n\u2019est pas la question, car connaître et développer sa propre culture ainsi que vouloir assumer son pouvoir comme sa responsabilité politique, ne ressemblent en rien à un repli sur soi.Les précieux mots de Bourgault témoignent bien de cette idée : « Nous ne voulons pas être une province \u201cpas comme les autres\u201d, nous voulons être un pays comme les autres.» Considérant qu\u2019une large part de Québécois travaillent depuis des décennies à avoir son siège aux Nations unies, il est profondément insultant que ces mêmes personnes se fassent inviter d\u2019un ton paternaliste à être plus « ouvert sur le monde ».Soulignons aussi que les Québécois connaissent très mal leur propre histoire et les grandes œuvres qui forment leur patrimoine artistique et intellectuel.Une invitation à mieux connaître l\u2019autre est inopportune tant que demeure notre inculture à notre égard.Qui plus est, l\u2019idée de s\u2019ouvrir à l\u2019autre sous-entend l\u2019idée de s\u2019ouvrir à partir d\u2019une culture déjà acquise.Pour le dire selon une idée du philosophe Paul Ricœur, pour être ouvert à autre que soi, il doit d\u2019abord y avoir un soi.Auquel cas, le soi des Québécois est bien réel, mais il demeure fragile sans support d\u2019un état indépendant et d\u2019une culture enseignée et transmise avec passion et rigueur.« Le Québec a besoin de l\u2019immigration » Sur le thème plus spécifique de l\u2019immigration, un prétendu axiome revient périodiquement dans les discussions, et ce même si plusieurs réfutations péremptoires lui ont été opposées.L\u2019opinion voulant que « le Québec ait besoin de l\u2019immigration » persiste en raison d\u2019un autre faux dilemme 34 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 la rendant possible.Si un interlocuteur prétend qu\u2019il soit faux que le Québec ait besoin de l\u2019immigration, cela signifierait que ce même interlocuteur défende une frontière hermétique ou même un mur à la frontière et par conséquent le principe d\u2019immigration zéro.Une telle réflexion est fausse et manifeste une certaine mauvaise foi.Regardons de plus près cette affirmation sous les angles démographique et économique.Le Québec, comme plusieurs pays en Occident, est confronté au vieillissement de sa population.Pour le contrer, notre intuition nous guide vers l\u2019idée d\u2019ouvrir nos frontières aux immigrants afin de baisser la moyenne d\u2019âge de la population.Cette intuition est juste, mais comme l\u2019a bien démontré Le remède imaginaire de Guillaume Marois et Benoît Dubreuil, l\u2019immigration n\u2019a qu\u2019un effet marginal sur le vieillissement de la population.Cette influence minime sur la moyenne d\u2019âge explique pourquoi il est donc faux de prétendre que « le Québec a besoin de l\u2019immigration » du point de vue démographique.Pour rester sur le plan de la démographie, un autre préjugé persiste, celui voulant que le dénominateur des seuils d\u2019intégration soit de huit millions, c\u2019est-à-dire la population du Québec.Considérant qu\u2019une grande majorité d\u2019immigrants s\u2019installent dans la grande région métropolitaine, environ 75 % selon les chiffres du gouvernement du Québec, le dénominateur doit être de quatre millions, à savoir la population du grand Montréal.Autrement dit, 75 % des 55 000 immigrants (41 250) doivent être intégré à 4 millions de personnes.Sous l\u2019angle économique, toujours selon Dubreuil et Marois, mais d\u2019autres experts, comme l\u2019économiste Pierre Fortin arrive à la même conclusion, l\u2019immigration peut avoir un 35 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 effet positif comme négatif sur les natifs, mais cet impact demeure négligeable dans les deux cas.Notons toutefois que de telles conclusions n\u2019excluent pas que l\u2019immigration soit un atout pour le Québec, elles visent plutôt à cesser de penser l\u2019immigration comme une nécessité absolue.Au-delà de l\u2019inexactitude de l\u2019argument initial, on peut aussi souligner son aspect réducteur qui conçoit l\u2019immigrant comme une pièce de rechange à une démographie et une économie déficientes.Considérer l\u2019immigrant à part entière peut justifier certains seuils d\u2019immigration, car on peut envisager certains bagages culturels comme étant un enrichissement à la diversité culturelle d\u2019une société comme nous l\u2019avons montré précédemment.La thèse de la baisse des taux d\u2019immigration est souvent contrecarrée par cette « évidence » que le Québec a besoin de l\u2019immigration.Or, il est nécessaire d\u2019évacuer cette prétendue vérité pour se concentrer sur les questions importantes, à savoir celles du nombre et de la méthode d\u2019intégration des immigrants, car la proposition d\u2019immigration zéro ne se pose pas au Québec.« Nous sommes tous des immigrants » Voilà une phrase que l\u2019ancien maire de Montréal Denis Coderre disait à tout vent.Pourtant, quiconque connaît un peu l\u2019histoire du Québec sait que l\u2019affirmation « nous sommes tous des immigrants » est fausse.La Nouvelle-France était une colonie française, par conséquent, partir de l\u2019Hexagone pour rejoindre la Nouvelle-France ne constitue pas une immigration considérant que ce terme signifie le déplacement d\u2019un pays à un autre.Plus clairement, tous les Québécois descendants de colons français ne peuvent pas être considérés comme des immigrants de la énième génération. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Bien entendu, plusieurs vagues d\u2019immigration ont permis le développement démographique du Québec, on peut penser à celles qui ont amené des Vietnamiens, des Polonais, des Haïtiens, des Italiens et à bien d\u2019autres.On doit donc reconnaître que l\u2019immigration a participé activement au peuplement du Québec, mais si cette réflexion s\u2019aventure sur la question historique, on doit aussi admettre l\u2019importance de l\u2019intégration qui suit l\u2019arrivée de ces immigrants.Anciennement, et Mathieu Bock-Côté l\u2019expliquait bien dans son livre Le multiculturalisme comme religion politique, les immigrants prenaient le pli de leur société d\u2019accueil, alors qu\u2019aujourd\u2019hui, le devoir d\u2019intégration s\u2019est inversé, c\u2019est la société d\u2019accueil qui doit s\u2019ajuster à l\u2019immigrant.On doit aussi remarquer que l\u2019idée de culture commune et surtout de langue commune est inscrite dans l\u2019histoire du Québec avec comme point culminant l\u2019adoption de la Loi 101 en 1976.Encore plus fondamentalement, l\u2019existence d\u2019un peuple québécois enraciné dans une langue et dans une culture catholique se confirme historiquement.Ce peuple québécois n\u2019est pas qu\u2019un agrégat d\u2019immigrants, mais une société minoritaire particulière qui vit toujours dans la potentialité d\u2019être dissoute dans un continent anglophone.Bref, il est indéniable que l\u2019immigration a une place importante dans le développement du Québec, toutefois, l\u2019intégration de ces immigrants à une culture de référence revêt aussi une importance historique.Conclusion La reconnaissance de l\u2019inexactitude ou du contresens de nos préjugés est le premier pas vers un véritable dialogue sur les enjeux du vivre-ensemble.Que chacun entre dans la discussion de bonne foi, en délaissant un langage flou et en ne prétendant pas éduquer son interlocuteur.Expliquons 37 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 nos points de vue, débattons, mais surtout, soyons ouverts aux critiques formulées dans le respect de l\u2019autre.À l\u2019instar de Patrick Moreau, je dirai en terminant que le travail n\u2019est pas terminé.Je pense spontanément à beaucoup d\u2019autres termes qui mériteraient une analyse : « racisé », « multiculturalisme », « culture du viol », etc.Je ne sais pas si nous devons nous réjouir ou nous attrister du fait que ce travail ne sera sans doute jamais terminé, mais je sais que cet exercice en est un essentiel pour la vie démocratique du Québec.q 38 Articles Jean-Louis Bourque* Le Pays basque réclame une nouvelle voix pour les « Nations sans État » Est-il éclairant d\u2019entendre parler du Pays basque espagnol, l\u2019Euzkadi, quand l\u2019actualité s\u2019inquiète du destin incertain du peuple catalan ?Pour répondre à cette question, je suis allé entendre le président du Pays basque, Inigo Urkullu, qui donnait une conférence au Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), le 30 octobre dernier.Avec beaucoup de passion et de conviction nationalistes, il a parlé de son peuple, de sa langue et de sa culture, de ses relations avec l\u2019Espagne dans l\u2019Union européenne, pour conclure avec une appréciation enthousiaste du modèle canadien de l\u2019accession possible à l\u2019indépendance.Votre loi sur la clarté conçue par Stéphane Dion, est particulièrement remarquable, dit-il, car elle a le mérite, d\u2019ouvrir le dialogue et de faire place à l\u2019obligation d\u2019une négociation.Le Pays basque n\u2019est pas la Catalogne, tant s\u2019en faut.Trois fois plus petit, il compte une population d\u2019un peu plus de 3 millions d\u2019habitants.On y parle l\u2019Euskara qui ne ressemble à aucune autre langue.Elle est même en progression, surtout chez les jeunes, car elle est enseignée à tous les niveaux scolaires et académiques, étant l\u2019une des deux langues officielles de l\u2019état basque.Elle est d\u2019ailleurs reconnue comme « langue régionale » par l\u2019Union européenne (UE).Il faut bien dire toutefois que la révolution numérique est * Politologue jlbourque@videotron.ca 39 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 une sérieuse menace pour cette langue minoritaire, comme pour une quarantaine d\u2019autres langues en Europe.Le Pays basque Chez nous, le peuple basque n\u2019est pas tout à fait une inconnue.Au Québec, on a l\u2019Isle-aux-Basques, en face de Trois-Pistoles, sur laquelle on a trouvé des artéfacts qui témoignent de la présence des Basques avant l\u2019arrivée des Français.Les snow birds savent que, la « pelote basque » (un genre de crosse amérindienne) est pratiquée et populaire jusqu\u2019en Floride.Les voyageurs connaissent le musée d\u2019art moderne et contemporain Gugenheim de Bilbao célèbre pour son architecture d\u2019avant-garde à travers le monde.Mais qui pourrait nommer la capitale du Pays basque ?Ce n\u2019est pas Bilbao, mais bien Vitoria-Gasteiz, siège du gouvernement régional qui parle et négocie avec le gouvernement de Madrid, soi-disant d\u2019égal à égal, et même avec respect et considération, affirme M.Urkullu.Par contre, on se souvient de l\u2019ETA, ce mouvement révolutionnaire d\u2019inspiration marxiste, longtemps présent dans l\u2019actualité par ses actes terroristes, enlèvements, séquestrations, meurtres et extorsions de fonds, l\u2019ETA, autrement dit « Le Pays basque et sa liberté » fut la cause de plus de 800 morts en un demi-siècle.Fondé en 1959, il a été dissous en 2011, sans que le processus de désarmement soit pour autant achevé.Depuis 2011, la paix sociale est revenue et les Basques peuvent affirmer fièrement leur identité.Ils se sont toujours battus pour leur langue et leur culture, même sous la dictature du général Franco, durant lequel la langue basque était totalement interdite.On punissait alors ceux qui osaient parler basque en public.Depuis 2015, le nationalisme basque, si longtemps agressif, ne prétend plus conduire à la séparation d\u2019avec le reste de l\u2019Espagne. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Les gens sont « tannés d\u2019être fâchés », ils ne veulent plus de violence dans les rues.L\u2019indépendance n\u2019est plus la solution, seulement 24 % d\u2019entre eux y sont favorable.Pour Inigo Urkullu, l\u2019indépendance est un concept du passé.L\u2019économie va beaucoup mieux que celle de l\u2019Espagne.Le chômage est à 12 % contre 19 % en Espagne.L\u2019autonomie fiscale permet de soutenir l\u2019industrie locale et assure une forme de paix avec Madrid.Une nouvelle alliance a été scellée entre Vitoria-Gasteiz et Madrid, une entente de coopération qui favorise le dialogue avec une médiation diplomatique si nécessaire.Les communautés autonomes et l\u2019état central espagnol Il ne faut pas oublier que la démocratie espagnole est encore relativement jeune en Espagne.L\u2019État central, malgré ses habitudes autoritaires, doit composer avec une pléiade de nations régionales plus ou moins bien intégrées.La Castille n\u2019est pas l\u2019Andalousie, les Asturies ne sont pas l\u2019Estrémadure, les Baléares ne sont pas les Canaries.Chaque province se différencie des autres, par ses mœurs, sa cuisine, et sa culture.En plus de l\u2019espagnol, quatre langues ont un statut officiel.L\u2019Espagne doit donc composer avec 17 gouvernements régionaux auxquels l\u2019État central accorde certains pouvoirs, mais de façon inégale.Les relations entre Madrid et les communautés sont donc à géométrie variable.Il s\u2019agit d\u2019un système qui ressemble à une fédération, car il reconnaît une certaine autonomie aux régions, mais seulement dans certains domaines, l\u2019éducation, la santé, le développement économique et la redistribution de la richesse par des politiques sociales spécifiques.La taxation et la fiscalité sont un privilège octroyé au Pays basque et à la Navarre, qui prélèvent directement les impôts avant d\u2019en envoyer une partie à Madrid, mais pas à la Catalogne. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 La Galice, la Catalogne et le Pays basque font un peu figure de ces « nations sans état » au sein d\u2019une monarchie parlementaire rigide qui se drape dans une constitution pour maintenir l\u2019unité du pays sans accommodements.Galice, Catalogne et même le Pays basque auraient souhaité redéfinir le « fédéralisme espagnol » en le rendant de plus en plus asymétrique, en octroyant une plus grande autonomie fiscale à toutes les communautés autonomes.Ainsi le Président du Pays basque espagnol, Monsieur Inigo Urkullu, tient un discours très différent de celui du Catalan Carles Puigdemont qui réclame avec force tous les pouvoirs pour une République catalane indépendante, ainsi qu\u2019avec une plus grande ouverture sur l\u2019Europe, bien conscient qu\u2019il risque une peine d\u2019emprisonnement de 15 à 30 ans.Le légalisme buté du président Rajoy provoque des réactions diamétralement opposées.Le Pays basque se résout à la conciliation après avoir essayé la violence, la Catalogne aspire à l\u2019indépendance de façon pacifique par la voix des urnes.L\u2019exemple du Québec Les Basques comme les Catalans connaissent relativement bien la situation politique du Québec dans le Canada.Ils nous envient la loi sur la clarté, de Stéphane Dion, qui, même imparfaite, oblige le gouvernement fédéral d\u2019Ottawa à négocier avec le Québec, référendum où le OUI l\u2019emporterait.Cette directive sur la clarté constitue pour les Basques un modèle particulièrement remarquable ce qui tout compte fait, est assez formidable et constructif, un modèle particulièrement remarquable a déclaré le président Urkullu, que devrait adopter l\u2019Union européenne.Il faut que l\u2019Europe se penche sur le problème des « nations sans état ».Il faut leur donner une voix au sein de l\u2019Union 42 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 pour éviter le silence gêné de pays membres lors du référendum catalan.C\u2019est ce qu\u2019il a dit à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne qui lui prête une oreille attentive et bienveillante.Le Québec est encore à la croisée des chemins entre la solution basque et la solution catalane.Sa situation est toutefois bien différente : il est certes régi par une constitution fédérale fermée qu\u2019il n\u2019a pas signée, et qui ne lui convient pas, mais il possède tous les atouts d\u2019un pays viable et le droit reconnu de disposer de lui-même.q 43 Articles Denis Moniere* Pour un nouveau discours indépendantiste Depuis l\u2019entrée sur la scène électorale du Parti québécois en 1968, le projet indépendantiste a été détourné de sa finalité première : libérer le Québec de la domination canadienne.Au lieu de préconiser une stratégie de libération nationale, le mouvement indépendantiste s\u2019est laissé absorber dans un jeu électoral visant la conquête du pouvoir provincial.Le discours du Parti québécois avait toutes les apparences de la rationalité puisqu\u2019on postulait qu\u2019il fallait être au pouvoir pour déclencher un référendum et qu\u2019avant d\u2019y arriver, il fallait faire la preuve qu\u2019on pouvait être un bon gouvernement qui, par ses politiques, démontrerait aux Québécois tous les avantages qu\u2019il y aurait à exercer les pleins pouvoirs d\u2019un État indépendant.L\u2019objectif n\u2019était pas de convaincre les Québécois de la nécessité de sortir du Canada, mais plutôt de les convaincre de voter pour un bon gouvernement qui servirait les intérêts du Québec.C\u2019est ce qu\u2019on a appelé la stratégie étapiste qui imposait en fait une cascade d\u2019étapes.D\u2019abord, faire élire un gouvernement majoritaire, ensuite offrir une panoplie de politiques publiques qui devaient servir les intérêts de divers groupes particuliers, ceux-ci devant en retour, par reconnaissance, devenir des appuis à l\u2019accession à l\u2019indépendance et avant dernière étape, déclencher un référendum.La * Politologue, professeur de sciences politiques à la retraite (Université de Montréal) 44 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 course à obstacles n\u2019était pourtant pas terminée, car avec un référendum gagnant, il fallait ensuite négocier en 1980 un projet d\u2019association avec le Canada qui se transformera plus tard, en 1995, en partenariat avant de pouvoir un jour profiter des fruits de l\u2019indépendance.Voilà qui résume 40 ans de lutte indépendantiste où il ne fut pratiquement jamais question de faire la promotion de l\u2019indépendance pour sa valeur intrinsèque, mais de l\u2019utiliser comme moyen pour justifier une série de projets de société tous aussi estimables les uns que les autres.Comble d\u2019ambiguïté, on n\u2019osait même pas employer le mot indépendance pour désigner le projet national, on préférait utiliser le concept de souveraineté qui comme chacun le sait est un concept à géométrie variable qui peut s\u2019appliquer à divers champs de compétence sans aller nécessairement jusqu\u2019à l\u2019indépendance.On pouvait ainsi préconiser une réforme du fédéralisme canadien sous couvert de souveraineté élargie, ce que fit le Parti québécois en 1985 en se faisant le promoteur de l\u2019affirmation nationale dans le cadre du Canada.Rappelons ici que même le Parti libéral se réclamait de la souveraineté culturelle.Pas étonnant dès lors que les Québécois se soient montrés sceptiques devant tant d\u2019ambiguïté.Cette stratégie reposait sur une conception électoraliste de l\u2019action politique.Pour séduire les électeurs, il fallait leur faire miroiter les bénéfices concrets qu\u2019ils pourraient retirer d\u2019un gouvernement souverainiste.On pensait que les Québécois ne pouvaient pas adhérer au projet d\u2019indépendance pour elle-même, mais seulement d\u2019y venir par un effet dérivé des avantages immédiats que leur procureraient les politiques d\u2019un État provincial.Ce raisonnement était fautif pour deux raisons : en premier lieu, il contenait une contradiction interne puisqu\u2019un gouvernement provincial 45 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 n\u2019avait pas les ressources et les leviers de pouvoirs pour satisfaire toutes les demandes de la société.Il ne pouvait que générer des déceptions et des abandons comme cela s\u2019est produit dès 1982 au moment où le mouvement syndical qui avait obtenu des concessions majeures sous le gouvernement Lévesque se retourna contre lui dès que la bise fut venue avec la crise et la croissance des déficits publics.Cette logique soumettait l\u2019accession à l\u2019indépendance au chantage des groupes de pression qui en demandaient toujours plus pour appuyer la souveraineté comme cela s\u2019est produit en mai 1995 lorsque la CSN et la CEQ dénoncèrent le gouvernement de Jacques Parizeau parce qu\u2019il consacrait trop de temps à la souveraineté et manquait de « vision sociale1 ».Par ailleurs, si gouverner une province permettait de donner satisfaction aux diverses clientèles pourquoi alors avait-on besoin de faire l\u2019indépendance ?Ce raisonnement pouvait provisoirement conduire à la victoire électorale, mais sa réussite même sciait la branche sur laquelle il reposait.Nul besoin de faire l\u2019indépendance si on pouvait faire de grandes choses avec les pouvoirs d\u2019un État provincial.Les effets sécurisants de la loi 101 furent particulièrement significatifs à cet égard puisque les Québécois s\u2019imaginant leur sécurité linguistique acquise ont jugé qu\u2019il n\u2019était plus nécessaire d\u2019aller plus loin et de voter OUI au référendum de 1980.Enfin, les stratèges du Parti québécois avaient oublié que les intérêts particuliers ne sont pas nécessairement compatibles avec l\u2019intérêt national.En ce sens, les politiques économiques du Parti québécois ont nettement favorisé l\u2019émergence d\u2019une classe d\u2019affaires francophone, mais celle-ci n\u2019a pensé qu\u2019à ses intérêts à court terme et n\u2019a eu rien de mieux à faire que de se mettre au service de la défense du fédéralisme lorsque le temps des choix fut venu.1 Voir « Le front souverainiste se lézarde », Le Devoir, 25 mai 1995. 46 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Mais il y avait une autre contradiction, externe celle-là, dont on ne s\u2019est pas préoccupé dans le mouvement indépendantiste : à savoir que le Canada existait comme État et que les États n\u2019ont pas l\u2019habitude de se laisser dépouiller de leurs pouvoirs.On s\u2019est imaginé que le débat se ferait entre nous et selon les règles de l\u2019Assemblée nationale comme si le Québec avait déjà la souveraineté.L\u2019État canadien ne pouvait rester inerte dans cette dynamique de contestation.Il pouvait lui aussi adopter des politiques publiques pour satisfaire des clientèles spécifiques et obtenir leur soutien indéfectible au « plus meilleur pays du monde.» Il disposait de ressources médiatiques, financières et juridiques pour combattre les avancées du mouvement indépendantiste.Pensons aux bourses du millénaire, aux Chaires de recherche du Canada, aux investissements dans les infrastructures, aux commandites, etc.On avait oublié que le combat ne se faisait pas principalement contre le Parti libéral du Québec, mais contre un État national bien enraciné dans le tissu social au Québec même.Alors que le mouvement indépendantiste croyait avoir remporté la bataille de l\u2019identité en se faisant accroire que les Québécois se définissaient irrémédiablement comme Québécois d\u2019abord, le Canada de son côté a mené une offensive sans précédant pour construire l\u2019identité canadienne en investissant des centaines de millions de dollars dans des campagnes de propagande relayées non seulement par ses agences gouvernementales, mais aussi par les entreprises privées de telle sorte que les jeunes générations de Québécois se sentent plus Canadiens aujourd\u2019hui qu\u2019ils ne l\u2019étaient il y a vingt ans et sont de plus en plus convaincus des vertus du bilinguisme et du multiculturalisme.L\u2019irréalisme du mouvement indépendantiste repose sur l\u2019idée qu\u2019il suffit d\u2019un vote le jour du référendum pour faire l\u2019indépendance.Comme le disait Bourgault, l\u2019indépendance n\u2019est pas une récompense, c\u2019est un combat.Pour faire l\u2019indé- 47 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 pendance, il faut un peuple déterminé et motivé qui en fait un impératif catégorique en dehors de tous les projets de société imaginables, qui peut comprendre ce qu\u2019est l\u2019intérêt national et qui lui donne la priorité sur les intérêts particuliers.Ce travail de conscientisation, les partis qui se disent indépendantistes n\u2019ont pas voulu le faire.Ils ont refusé d\u2019adopter une attitude de confrontation systématique avec le Canada justement pour attirer les nationalistes mous ou les fédéralistes nationalistes.Ils ont cultivé l\u2019ambivalence de l\u2019opinion publique au lieu d\u2019adopter une logique de combat.Surtout, ils ont voulu gouverner une province pour montrer qu\u2019ils pouvaient faire mieux que le Canada sans avoir les ressources et les pouvoirs d\u2019un véritable État.Les deux échecs référendaires, les tergiversations sur le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance incarnée par la logique des conditions gagnantes, les limites de l\u2019action d\u2019un gouvernement provincial ont entraîné la dilution des capacités de mobilisation et la régression du mouvement indépendantiste.Obnubilé par ses performances électorales, le PQ a inféodé la stratégie indépendantiste au clientélisme corporatif et au clientélisme idéologique.Il s\u2019est illusionné sur les vertus persuasives du projet de société.On avait oublié, sans doute par angélisme, que gouverner c\u2019est mécontenter.Contrairement aux attentes, la solidarité sociale ne s\u2019est pas transformée en solidarité nationale.Les limites du clientélisme Faire appel aux intérêts immédiats de groupes particuliers peut servir à agréger les soutiens électoraux nécessaires pour faire élire un parti, mais cette approche ne peut conduire à un changement de régime politique et à la naissance d\u2019un nouveau pays.La dynamique du marchandage qui peut se résumer ainsi : « tu adoptes des politiques qui satisfont mes 48 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 demandes et je vote pour ton parti » ne peut engendrer des convictions fortes et se transposer sur un objectif qui dépasse les enjeux sectoriels.Le gain une fois réalisé, le même groupe cherchera à en obtenir plus et négociera de nouveau son allégeance.Comme aucun groupe particulier ne peut fournir suffisamment de votes pour atteindre une majorité, le parti devra offrir des politiques avantageuses à d\u2019autres groupes dont les intérêts peuvent diverger de ceux qu\u2019il a déjà servis et fragiliser l\u2019alliance déjà constituée.De plus, la satisfaction de plusieurs groupes d\u2019intérêt diminue la marge de manœuvre financière du gouvernement et limite ses capacités à prendre en charge les demandes de nouveaux groupes ce qui engendre de l\u2019insatisfaction et une baisse des soutiens.Les autres partis politiques jouant le même jeu électoraliste en viendront à former une alliance qui réussira à profiter des insatisfactions créées par les décisions gouvernementales et réussira à son tour à prendre le pouvoir.Ainsi, d\u2019élections en élections, le marchandage des groupes d\u2019intérêts éloignera le parti indépendantiste de la réalisation de son objectif premier qu\u2019il sacrifiera sur l\u2019autel du succès électoral.L\u2019histoire des quarante dernières années montre clairement qu\u2019il est illusoire de vouloir accéder à l\u2019indépendance en proposant de bien gouverner une province.Les passages au pouvoir du Parti québécois n\u2019ont pas rendu les Québécois plus souverainistes.Cette gouvernance provincialiste les a, au contraire, rendus plus confus et ambivalents quant à leur statut politique.Plus on entretient l\u2019espoir qu\u2019on peut utiliser le pouvoir provincial pour faire de grandes réformes dans un cadre provincial, plus on délégitime le projet d\u2019être une nation.Englué dans cette logique clientéliste, le Parti québécois a choisi de ne pas faire la promotion de son projet national et de centrer le débat public sur le projet de société plutôt que 49 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 sur le projet de pays.Il en est venu à considérer son projet d\u2019indépendance comme un boulet qui nuisait à ses chances de former un gouvernement.Désertant la défense de son option fondamentale dans le cadre des campagnes électorales, il laissera le champ libre aux autres partis pour faire la démonstration des effets négatifs de l\u2019indépendance et convaincre les Québécois des vertus du fédéralisme.Devant une telle abdication, il n\u2019est pas étonnant que l\u2019idée de devenir un pays indépendant ne fasse pas de progrès dans l\u2019opinion publique.Les Québécois ne peuvent prendre au sérieux un parti qui n\u2019a pas le courage de défendre son projet national et qui se contente de répondre à des demandes de réformes provinciales.Il y a une autre forme de clientélisme qui a affecté le discours des indépendantistes et qu\u2019on pourrait qualifier clientélisme idéologique.En soutenant que le projet d\u2019indépendance n\u2019a pas de valeur en soi, qu\u2019il n\u2019est qu\u2019un moyen et non pas une fin, il fallait recourir à d\u2019autres motivations pour rallier les minorités actives au Parti québécois.Autrement dit, au lieu de faire la promotion de l\u2019indépendance pour elle-même, on a préféré centrer le discours sur la promotion de changements sociaux ou économiques.Le projet de société devait servir de produit d\u2019appel pour attirer des électeurs vers l\u2019indépendance.Avec l\u2019indépendance, on pourrait construire un Québec social-démocrate, écologiste, pacifiste et progressiste.On faisait comme si ces vertus étaient inaccessibles dans le cadre canadien où il y a pourtant des partis qui défendent ces idéologies.On pensait sans doute ainsi former une coalition arc-en-ciel qui, en cumulant les divers projets de société, finirait par former une majorité.On oubliait aussi allègrement que ces mouvements d\u2019idées évoluent dans le temps, perdent de leur attrait ou sont concurrencés par d\u2019autres idéologies de sorte qu\u2019on s\u2019acharnait à construire sur des sables mouvants. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Ce raisonnement étriqué est aussi partagé par Québec solidaire qui répète la même erreur stratégique en subordonnant la réalisation de l\u2019indépendance à un projet de société.On nous invite à dire Oui à l\u2019indépendance à la condition que ce soit pour réaliser une société socialiste, multiculturelle, féministe et écologique.Ce n\u2019est pas l\u2019indépendance qui est essentielle, mais le changement de société.Ce point de vue est parfaitement exprimé par les dirigeants de QS qui refusent de prioriser les objectifs de leur parti et qui considèrent l\u2019indépendance comme un outil pour lutter contre le capitalisme.Le Québec indépendant sera progressiste ou il ne sera pas.Ce raisonnement au conditionnel ne peut faire avancer la cause de l\u2019indépendance parce qu\u2019il ne va pas au fond des choses et qu\u2019il entretient une mystification qui occulte la réalité politique canadienne.Il contribue en quelque sorte à l\u2019aveuglement volontaire des Québécois sur leurs propres conditions d\u2019existence nationale.Il n\u2019y a aucun lien de nécessité entre la réalisation des objectifs de QS et l\u2019accession à l\u2019indépendance.En effet, rien n\u2019empêche un gouvernement provincial de nationaliser des entreprises, d\u2019adopter des politiques multiculturelles, féministes ou écologiques.Autrement dit, le programme de QS peut se réaliser sans l\u2019indépendance.En oubliant que la politique canadienne est une entrave au développement du Québec et en définissant ses adversaires uniquement dans le cadre de la politique provinciale, ce parti participe comme les autres à la provincialisation des esprits.On n\u2019entend pas souvent les porte-parole de QS stigmatiser les partis canadiens.Par ce silence complice, ils ne contribuent pas à la prise de conscience de notre subordination collective.Ils ne peuvent pas être une force de persuasion active pour amener les Québécois à sortir du Canada.Pas étonnant dès lors que les dirigeants de QS n\u2019aient jamais appuyé l\u2019action du Bloc québécois sur la scène fédérale. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Recentrer le discours indépendantiste Nous avons démontré que la logique du clientélisme a échoué à faire progresser la cause de l\u2019indépendance et que cet échec repose sur deux erreurs stratégiques.On a d\u2019abord développé un discours qui faisait abstraction de la réalité du Canada.Les discours du PQ et de QS fonctionnent comme si le Canada n\u2019existait pas et n\u2019avait pas de capacité d\u2019intervention dans le débat public au Québec.On fait des campagnes électorales en oubliant de faire la critique systématique du régime canadien.Ensuite, on a confondu la lutte pour l\u2019indépendance avec la promotion d\u2019un projet de société particulier ce qui avait pour effet de dévaluer l\u2019importance et l\u2019urgence de l\u2019indépendance et d\u2019en éloigner ceux qui ne partageaient pas le projet de société qui par définition ne peut que diviser.Le discours indépendantiste ne peut plus entretenir une vision candide de la politique et faire croire qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019obstacle à l\u2019indépendance, qu\u2019il suffit d\u2019une majorité de votes pour la réaliser.Il faut accepter qu\u2019il y aura lutte, confrontation et que la liberté implique le combat.Le nouveau discours indépendantiste doit rompre avec la logique du clientélisme et distinguer l\u2019essentiel de l\u2019accessoire en justifiant la nécessité de l\u2019indépendance sans y mettre de conditions.Le nouveau discours indépendantiste doit être axé prioritairement sur les mérites de l\u2019indépendance et la critique du Canada.Pour nous, l\u2019indépendance est une nécessité historique pour exister comme peuple, indépendamment du projet de société qui lui est nécessairement variable selon les époques.Notre combat est de rompre avec l\u2019identité et la légitimité du Canada et notre programme doit viser essentiellement le contrôle de la totalité des lois, des impôts et des traités.L\u2019indépendance d\u2019un peuple ne se marchande pas à l\u2019aune d\u2019un projet de société. 52 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Il ne s\u2019agit pas de renoncer à toutes propositions concrètes de réformes sociales ou économiques, mais de les situer dans le prolongement de l\u2019exercice des pouvoirs régaliens que l\u2019indépendance nous permettra d\u2019exercer.Chaque proposition de réforme ou de changement social doit servir la pédagogie de l\u2019indépendance et porter sur un domaine qui est de compétence fédérale comme la politique internationale, la politique de défense, la politique commerciale, la politique d\u2019immigration, etc.Il faut sortir du provincialisme et expliquer aux Québécois ce que nous ferons lorsque nous succéderons à l\u2019État canadien et récupérerons les pouvoirs qu\u2019il exerce à notre détriment.Notre objectif étant l\u2019adhésion du plus grand nombre de Québécois(es) possible à l\u2019indépendance, nous ne pouvons assujettir sa réalisation à une idéologie globale.Il est illusoire de penser faire avancer la cause de l\u2019indépendance en faisant la lutte sur deux fronts, en demandant aux Québécois de se prononcer en même temps sur un projet de pays et sur un projet de société particulier parce que d\u2019une part la multiplication des objectifs engendre la confusion et la division et d\u2019autre part parce que ce débat sur le projet de société se fera nécessairement après l\u2019accession à l\u2019indépendance, comme c\u2019est le cas dans tous les pays indépendants.La vie politique ne s\u2019arrêtera pas le jour de l\u2019indépendance ; au contraire elle sera plus intense parce que nous serons confrontés à de vrais choix.Confondre les objectifs ne peut que nous faire reculer politiquement.Nous préconisons une approche pragmatique qui vise d\u2019abord et avant tout à convaincre les Québécois de sortir du Canada et de faire l\u2019indépendance.Nous sommes conscients que ce changement de paradigme sera long et ardu, car on ne transforme pas la culture politique du jour au lendemain.Mais c\u2019est la seule voie qui peut nous sortir du guêpier des tergiversations et nous mener à 53 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 l\u2019indépendance.Comme l\u2019a déjà dit Jacques Parizeau : « On se crache dans les mains, et on recommence » pour cette fois-ci donner la priorité à l\u2019intérêt national et non pas aux intérêts sectoriels.q Quelques reproductions de l\u2019œuvre du centenaire sont encore disponibles Achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone coordonnées page 144 La Caisse d\u2019économie solidaire est l\u2019institution ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop as mor Cc an ~~ à À Tr | | | CN { À \\ % A - Le ARTS VISUELS CINÉMA CRÉATION LITTÉRAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE \u20ac1 PATRIMOINE LITTÉRATURE THEATRE ET MUSIQUE THEQRIES ET ANALYSES Ne \u2014\u2014\u2014 \u2014 Pre = 19 w= fe yr Xn TH, 11 Ww A) cr a.co Ng N 5 £4 Pr mL 1 ig A ] pre ur ER yh du L Re Li ne.= Tim, FA Le k Î rod Pre, N \u2014 AEE Fs Yo.* -, iar Nz Zip Ph Na »e EE 4 a i mis ay ch, n À Bi A SODEP.GC.CA Fri Dossier Dossier UNIVERSITÉS : DÉMISSIONS INC.La multiversité en démocratie : réflexions sur le pouvoir universitaire - Marc Chevrier 58 Universités : démissions inc. 58 Dossier Marc Chevrier* La multiversité en démocratie : réflexions sur le pouvoir universitaire Avant-propos En quittant la présidence du conseil d\u2019administration de l\u2019UQAM le 31 janvier dernier, Lise Bissonnette a attiré, une fois de plus, la lumière sur l\u2019étrangeté du système universitaire québécois.Alors que les universités dites à « charte » récoltent le gros de la manne publique, le Québec semble soumettre au régime les universités publiques qu\u2019il a lui- même créées et fédérées sous le chapeau de l\u2019Université du Québec (UQ).En réalité, ce serait tous ensemble l\u2019État fédéral canadien et l\u2019« état du Québec » \u2013 la minuscule est ici Texte d\u2019origine paru dans : É.-Martin Meunier (dir.), Le Québec et ses mutations culturelles : six enjeux pour le devenir d\u2019une société, Ottawa, Les presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 2016, p.195-254.Disponible également en version intégrale dans l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora : agora.qc.ca.La présention version a été adaptée par l\u2019auteur pour L\u2019Action nationale.* Professeur de science politique, UQAM L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 59 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .de mise \u2013 qui récompenseraient systématiquement de leurs subventions « structurantes » les grandes universités jadis fondées par la Couronne anglaise ou l\u2019Église catholique, alors que les constituantes de l\u2019UQ devraient se contenter de miettes et de quelques pavillons de complaisance, offerts en guise de consolation, comme ces pavillons que la ministre Hélène David a fait miroiter à l\u2019UQAM, pour lui faire avaler la construction d\u2019une antenne des HEC en plein centre-ville, à deux pas de l\u2019École des sciences de la gestion uqamienne1.Mais malheureusement, comme cela arrive souvent au Québec, sitôt que le débat public aborde l\u2019éducation post- secondaire, il risque de tourner court, et d\u2019éviter le vif du sujet.Et même les quelques intellectuels ou journalistes qui s\u2019intéressent à la question contribuent eux-mêmes à mal la poser et à nous diriger vers de mauvaises pistes de solution.Pensons à Manon Cornellier qui, dans un éditorial commentant la démission de Lise Bissonnette, suggère qu\u2019un traitement juste des entités de l\u2019UQ nécessiterait qu\u2019elles soient considérées comme des universités « à charte », c\u2019est- à-dire qu\u2019elles puissent choisir elles-mêmes leur recteur, décider de son salaire \u2013 pour l\u2019aligner sur les pratiques inflationnistes des autres universités \u2013 et, voire, qu\u2019elles soient soustraites « au regard inquisiteur du vérificateur général2 ».Or, le plaidoyer que Manon Cornellier et même Lise Bissonnette semblent faire pour la défense de l\u2019Université du Québec repose sur une prémisse contestable : penser que cette université, parce qu\u2019elle découle d\u2019une loi de l\u2019Assemblée nationale votée en 1968, est véritablement publique.1 Hélène David, « Lettre en réplique à Mme Lise Bissonnette », Le Devoir, 7 février 2018.2 Manon Cornellier, « L\u2019UQAM mérite mieux », Le Devoir, 3 février 2018, en ligne : http://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/519275/uqam- elle-merite-mieux. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 60 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Elle se distingue certes des autres universités au Québec par sa plus grande dépendance aux deniers du ministère de l\u2019Éducation et par les contrôles bureaucratiques plus pesants qui s\u2019exercent sur elles.Mais pour le reste, le fonctionnement de l\u2019Université du Québec ne présente rien de vraiment public, et encore moins de « national ».Au lieu de créer une grande université québécoise francophone qui couvrirait l\u2019ensemble du territoire, qui aurait vocation à faire la synthèse des grandes disciplines du savoir, à mettre en œuvre une politique nationale de la recherche, à former des ingénieurs, des médecins, des chimistes et d\u2019autres professions et métiers où le Québec accusait de nets retards, ce dernier a pris le parti de semer à tout vent de petites universités, renfermées sur leur région, spécialisées dans certains créneaux du savoir \u2014 généralement les moins coûteux en infrastructures \u2014 qui s\u2019érigeraient rapidement en baronnies, jalouses de leur « spécificité », sans rien partager de commun entre elles et sans même devoir remplir de mandat national.Il suffit d\u2019entrer dans le monde feutré de ces universités en réseau pour être saisi de vertige.On découvre un univers baroque de structures, de codes, de conventions collectives enchevêtrées où chaque entité parle son idiome, soigne sa clientèle et se projette spatialement dans des campus multiples et des satellites à foison.Ainsi, dans cette université dite « publique », chaque constituante possède son régime particulier de professeurs, dont le statut, les tâches et l\u2019échelle salariale tombent sous la coupe d\u2019une convention collective que la constituante a négociée à la pièce.Il n\u2019existe aucun statut national de professeur au Québec, ni pour l\u2019Université du Québec, ni du reste, pour les universités à charte.À chaque constituante son syndicat de professeurs, et autant d\u2019autres syndicats pour tous les autres corps d\u2019emplois qui l\u2019animent.Loin L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 61 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .de partager quoi que ce soit de commun entre elles sur ce plan, les constituantes de l\u2019UQ s\u2019épient, se jalousent, se hérissent dès lors qu\u2019un syndicat de l\u2019une d\u2019elles empoche plus d\u2019émoluments et de privilèges qu\u2019un autre.Ainsi a-t-on justifié bien des grèves de professeurs dans le « réseau » de l\u2019UQ parce que des collègues d\u2019une quelconque constituante avaient décroché d\u2019alléchantes augmentations refusées aux autres entités.Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a de commun d\u2019ailleurs entre les dix entités du réseau ?Quelques infrastructures de télécommunications, des ententes pour faciliter la reconnaissance des diplômes et des acquis, un peu de services-conseils, quelques réunions au siège de l\u2019UQ à Québec, puis un fonds de pension des professeurs et un autre pour les chargés de cours.Quelle ironie ! Ce que l\u2019on n\u2019ose mettre en commun lorsque les professeurs sont dans leur carrière active, on l\u2019unifie enfin une fois la retraite venue\u2026 Et les entités de l\u2019UQ travaillent-elles les unes pour les autres ?Nenni\u2026 ou si peu.Pensons à la question aujourd\u2019hui brûlante de la formation en ligne.La TÉLUQ s\u2019active-t-elle à offrir son expertise pour aider les autres constituantes de l\u2019UQ en ce domaine, ou même, à formuler une stratégie nationale pour tout le système universitaire ?Qu\u2019a-t-elle proposé en ce domaine3 ?En fait, chaque constituante de l\u2019UQ, à l\u2019instar des universités à charte, risque encore une fois de fabriquer sa petite solution maison, chacune travaillant dans son silo.3 Un article du quotidien Le Soleil révèle que la TÉLUQ a déposé en 2017 à la ministre de l\u2019Enseignement supérieur, Hélène David, un mémoire préconisant la création d\u2019une plate-forme nationale pour les cours à distance qui obligerait les universités à travailler de concert.Patricia Cloutier, « Hélène David au Soleil : vers un campus numérique national », Le Soleil, 13 février 2018.Voilà une initiative bienvenue.Reste à voir la suite. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 62 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Une telle dispersion des énergies collectives étonne.Les sceptiques n\u2019auront qu\u2019à regarder de plus près comment l\u2019UQ déploie sa présence dans la région du grand Montréal.Outre l\u2019UQAM qui s\u2019étend dans la zone festivalière de la métropole \u2013 quartier des spectacles et Quartier latin \u2013 et qui fait pousser des campus à Longueuil, à Laval, dans l\u2019Ouest-de-l\u2019Île et à Lanaudière, on reconnaît l\u2019École de technologie supérieure, qui s\u2019érige un domaine immobilier dans le Sud-Ouest ; la TÉLUQ, mariée avec l\u2019UQAM puis démariée, au changement de domicile fréquent ; l\u2019ÉNAP, qui a son campus montréalais, en sus de tous les autres qui quadrillent le Québec ; puis l\u2019INRS, présent dans la région par son campus scientifique à Laval, et ses trois « centres » installés à Varennes et au centre-ville.Pour couronner le tout, l\u2019Université du Québec en Outaouais s\u2019est invitée aux marches du bassin montréalais en ouvrant un campus à Saint-Jérôme ! Tous ces antennes, ces campus, ces centres, censés appartenir à la même université, relèvent en fait de cinq entités distinctes, à l\u2019organigramme non moins distinct, pourtant toutes financées par les deniers publics.Cela dit, une telle dispersion des énergies collectives n\u2019est pas caractéristique du réseau aux mailles desserrées de l\u2019UQ ; on l\u2019observe dans toutes les universités qui, dans l\u2019ensemble, évoluent dans leur jardin parallèle, à l\u2019image des municipalités au Québec, qui possèdent leur fonction publique, leurs syndicats et leurs partis politiques propres, dissociés du niveau politique national.Autre erreur de perspective sur l\u2019UQ : penser qu\u2019elle serait plus « québécoise » que les autres universités.On aurait pu croire qu\u2019en créant l\u2019INRS \u2013 Institut national de la recherche scientifique \u2013, le Québec avait en tête de se doter de l\u2019équivalent français du CNRS, Centre national de la recherche scientifique, c\u2019est-à-dire d\u2019une organisation publique entièrement consacrée à la recherche, et de prendre véritable- L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 63 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .ment la direction de la politique scientifique au Québec.En réalité, l\u2019état québécois s\u2019est fait doubler par l\u2019État fédéral qui s\u2019est imposé comme le grand orchestrateur de la recherche universitaire au Québec, et ce, pour tous les types d\u2019universités, à charte ou publiques.Fort de son pouvoir de dépenser, jadis dénoncé par Pierre Elliott Trudeau à la fin du régime Duplessis, il s\u2019est impatronisé dans le champ de la recherche, grâce aux généreux programmes de ses organismes subventionnaires, à ses fondations richement dotées et à son programme de chaires, stratégiquement ciblées, tant et si bien qu\u2019il dicte à travers eux ses normes et ses priorités « nationales » pancanadiennes, en laissant au Québec la tâche ingrate de la conciergerie.Lorsque le programme des chaires de recherche du Canada a vu le jour, se sont certes élevées çà et là quelques protestations contre cette nouvelle intrusion fédérale dans les compétences du Québec.Aujourd\u2019hui, les protestations se sont tues, et les administrations universitaires québécoises vivent dans la hantise de ne pas récolter leur juste part des bourses, des subventions et des chaires fédérales, et envoient à ce sujet à leurs employés des mémorandums, des directives et des instructions tatillonnes, en préparant même des concours internes pour présélectionner les candidatures les plus prometteuses.Non contentes de décrocher leur quota espéré de chaires « canadiennes », elles créent leurs propres chaires internes, qui prolongent dans leur organisation du travail professoral la logique induite par le programme fédéral.En somme, elles se comportent avez zèle en agences d\u2019exécution des plans fédéraux.Même si le Québec administre ses bourses et ses subventions à lui, dans le monde universitaire québécois, les bourses et les subventions les plus prestigieuses et monétairement les plus avantageuses sont fédérales.Les universités québécoises, y compris les constituantes de de l\u2019UQ, associent L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 64 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .désormais « l\u2019excellence académique [sic] » aux valeurs éminentes du régime constitutionnel canadien.Il n\u2019est d\u2019université qui ne se félicite des « médailles académiques [sic] du gouverneur général » décrochées par ses étudiants méritants.Accéder à la société royale du Canada, pour nombre d\u2019universitaires québécois, vaut la consécration suprême.Et si vous osez proposer l\u2019idée d\u2019instaurer une académie québécoise des sciences ou des chaires du Québec, on vous rira au nez.Ne comptons pas de toute façon sur l\u2019« état du Québec » pour relever les études québécoises, déjà faiblissantes sur son territoire, à l\u2019étranger4.Quant à la langue de la recherche dans nos universités « québécoises », elle s\u2019aligne irrésistiblement sur le « globish », y compris en sciences sociales ; le français se replie dans les forums secondaires peu utiles à la carrière des chercheurs, le service social et les classes où le franglais de plusieurs enseignants répond aux recueils de textes en français raréfié.Qui plus est, au regard de la législation québécoise, il n\u2019y a pas d\u2019universités de langue française.*** Comment en est-on arrivé là ?Dans le texte qui suit, rédigé à la suite du mal nommé « printemps érable » de 2012, j\u2019ai esquissé des tentatives de réponses, sans doute imparfaites, d\u2019autant plus que mon enquête est partie du constat que la littérature sur le monde universitaire québécois est encore assez pauvre.Beaucoup des études sur le sujet se complaisent dans l\u2019autocongratulation ou formulent des critiques philosophiques, éthiques et politiques certes pertinentes, qui escamotent toutefois la genèse historique et institutionnelle des universités, fort révélatrice des rapports entre le Québec et ses nombreux tuteurs, la Couronne bri- 4 Lisa-Marie Gervais, « Québec sabre le budget des études québécoises », Le Devoir, 12 février 2018. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 65 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tannique, l\u2019Église et le Dominion canadien.L\u2019organisation universitaire en dit long sur la formation des élites dans une société, et sur les relations entre celle-ci et l\u2019État.Dans le cas du Québec, on découvre que l\u2019essentiel de l\u2019organisation universitaire s\u2019est cristallisé avant 1960, voire avant 1867, et que l\u2019« état du Québec », résolu enfin à agir, s\u2019est doté d\u2019une université catholique en 1954 (université de Sherbrooke) et d\u2019un réseau public en 1968, sans consommer de véritable rupture avec l\u2019ordre ancien.Il a reproduit l\u2019univers corporatiste, fragmenté et néo-médiéval d\u2019un régime universitaire jouissant de son antériorité symbolique et historique.D\u2019où la difficulté de qualifier la nature des universités au Québec : principauté, township, cité autonome, municipe, clone du pouvoir pontifical\u2026 On verra aussi que l\u2019université au Québec, comme ailleurs en Occident, est devenue une multiversité, soit une simple organisation de moyens, qui fonctionne à la manière d\u2019un petit gouvernement.Capter le plus d\u2019argent possible et multiplier à l\u2019infini les diplômes et les formations sont ses priorités.Toujours prompte à servir l\u2019industrie, les ministères, les médias, les groupes d\u2019intérêts et d\u2019affinités, elle accueille en son sein toutes les idéologies et toutes les tendances dont la société s\u2019agite, en se croyant au centre de son petit monde autoréférentiel, plus réel à ses yeux que la nation ou l\u2019État.Le texte ici reproduit a dû être abrégé.On en lira la version intégrale dans l\u2019ouvrage collectif dirigé par Martin Meunier dans lequel il a été publié ou dans l\u2019Encyclopédie de l\u2019Agora.Depuis la révolte étudiante de 2012, les réflexions se sont multipliées sur l\u2019avenir de l\u2019université québécoise et ses récentes métamorphoses.À l\u2019instar de Jean-Félix Chénier, il m\u2019apparaît plus juste de parler d\u2019un Printemps non pas « érable », mais bien québécois, car il fut bien peu canadien dans son déploiement et fort éloigné des révolutions arabes L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 66 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .qui ont jeté bas de vieilles dictatures5.À vrai dire, le débat sur l\u2019université au Québec était déjà bien engagé, avant même les premières manifestations estudiantines du printemps 2012.La réforme de la formule de financement des universités patronnée par François Legault en 2000, les fiascos financiers de plusieurs universités, dont celui, spectaculaire, de l\u2019UQAM, suivi d\u2019une longue grève de ses professeurs, la multiplication de campus universitaires extra- territoriaux, et plusieurs autres questions encore, avaient déjà nourri de nombreuses inquiétudes et analyses.Si les revendications du Printemps étudiant de 2012 ont axé le débat sur le montant des droits de scolarité, d\u2019autres questions, non moins fondamentales, ont retenu l\u2019attention, comme les finalités de l\u2019université, l\u2019emprise de l\u2019économie et des impératifs gestionnaires sur l\u2019enseignement supérieur, etc.À voir les publications qui ont suivi ce Printemps, la réflexion plus large sur ce qui semble s\u2019avérer une véritable « crise de l\u2019éducation » s\u2019est poursuivie6, dans le calme « relatif » consécutif aux élections de septembre 2012.Cela dit, la littérature sur l\u2019université au Québec reste paradoxalement assez maigre, en ce sens que, vouée à la critique de tel aspect du fonctionnement de l\u2019université ou de tel autre, elle dit peu de choses sur cette institution, son inscription historique, ses rapports avec l\u2019État.On oublie souvent 5 Jean-Félix Chénier, « Grandeurs et misères de la Classe », Argument, vol.15, no 2 (printemps-été 2013), p.57.6 Signalons, entre autres, le numéro spécial des Cahiers Fernand Dumont, sous la dir.de Danièle Letocha et Frédéric Parent, L\u2019éducation en péril : pour mieux comprendre le « printemps érable », no 2 (automne 2012 \u2013 hiver 2013) ; le dossier de la revue Argument, « Le peuple selon la Classe », vol.15, no 2 (printemps-été 2013), [En ligne], [http://www.revueargument.ca/article/2013-05-10/579-note-de-la- redaction.html]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 67 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .d\u2019observer que l\u2019intérêt que porte l\u2019état québécois7 à ses universités est encore jeune, puisqu\u2019il remonte à la Révolution tranquille.Beaucoup d\u2019écrits relatifs à l\u2019université québécoise sont animés de l\u2019esprit des bâtisseurs : on souligne d\u2019emblée les avancées, les moments fondateurs, les chantiers à compléter.Le Sommet sur l\u2019enseignement supérieur du 25 et 26 février 2013 s\u2019est conclu d\u2019ailleurs par l\u2019annonce de cinq « chantiers », dont l\u2019un, confié à Lise Bissonnette et John Porter, a abouti à la remise d\u2019un rapport sur ce que devrait contenir une loi-cadre sur les universités au Québec8.L\u2019idée que l\u2019université québécoise serait un chantier permanent relève sans doute de la propagande politique ; seulement, elle connote aussi l\u2019idée que l\u2019enseignement supérieur serait sans histoire propre, puisque nous en serions encore au stade de la fondation.Cette a-historicité se reflète aussi dans la littérature sur l\u2019université québécoise, qui pense celle- ci dans sa généralité, comme si l\u2019université était une évidence naturelle.En Belgique, Guy Haarscher, qui a codirigé avec 7 Il est encore difficile aujourd\u2019hui de savoir nommer correctement le Québec en tant qu\u2019entité politique.Si les dénominations telles que « province de Québec » ou « gouvernement du Québec » sont impropres, conférer le titre d\u2019État avec la majuscule au Québec tient à la fois de la gageure et de l\u2019enflure rhétorique, car au sein de l\u2019État canadien dont il est la créature, le Québec n\u2019exerce pas les attributs d\u2019un État souverain, mais des compétences définissant une autonomie interne bornée par l\u2019ordre politico-constitutionnel canadien.C\u2019est pourquoi, m\u2019inspirant de la pratique de certaines langues latines qui distinguent l\u2019État, Estado en espagnol et en catalan, en majuscule, de l\u2019état, en minuscule, lequel désigne plutôt les entités fédérées ou infraétatiques, je désignerai le Québec, en tant que collectivité exerçant certains éléments de la puissance publique dans le cadre canadien, comme suit : état du Québec.8 Lise Bissonnette et John R.Porter, L\u2019université québécoise : préserver les fondements, engager des refondations, Rapport du chantier sur une loi-cadre des universités, ministère de l\u2019Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, état du Québec, septembre 2013, [En ligne], [http://www.mesrs.gouv.qc.ca/fileadmin/administration/librairies/documents/chantiers/ ChantierLoiCadreDesUniversites.pdf ]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 68 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .deux collègues un collectif intitulé L\u2019université en questions, observait le paradoxe suivant, à savoir que les universitaires sont prompts à décortiquer le monde extérieur sans pouvoir en faire de même pour leur propre institution : Il serait paradoxal que les universités portent \u2013 c\u2019est leur tâche essentielle \u2013 un regard scientifique et critique sur les objets de leurs différentes disciplines sans se montrer capables par ailleurs de faire le même travail à propos de l\u2019« objet Université ».Une institution peut se permettre de ne pas trop réfléchir sur elle-même dans des circonstances calmes ou « froides » [\u2026] : ses missions sont alors assez claires, son environnement relativement constant, les pressions de changement ne se manifestent pas trop fortement.Il en va très différemment quand le contexte extérieur change profondément [\u2026]9.C\u2019est un peu pour sortir de ce paradoxe et parce que l\u2019université, au Québec comme ailleurs, subit de grandes transformations que je tenterai de penser l\u2019« objet Université », au moyen du concept qui décrit le mieux ce qu\u2019elle est devenue : la multiversité.Il s\u2019agira, en fait, de penser la coexistence de l\u2019université et de la société démocratique, qui ne va pas nécessairement de soi.Mais tout d\u2019abord, quelques rappels sociohistoriques sur l\u2019université québécoise.L\u2019institution universitaire au Québec Comme l\u2019observait justement Claude Corbo, « ceux qui pensent l\u2019université ne peuvent le faire dans l\u2019indifférence à l\u2019endroit du monde qui l\u2019entoure10 ».L\u2019auteur est en effet 9 Guy Haarscher, « L\u2019Université : une \u201caristocratie démocratique\u201d ?», dans Julie Allard, Guy Haarscher et Maria Puig de la Bellacasa (dir.), L\u2019université en questions : marché des savoirs, nouvelle agora, tour d\u2019ivoire ?Bruxelles, Éditons Labor, 2001, p.6.10 Claude Corbo, « Avant-propos », dans Claude Corbo (dir.), L\u2019idée d\u2019université : une anthologie des débats sur l\u2019enseignement supérieur au Québec de 1770 à 1970, avec la collaboration de Marie Ouellon, Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2001, p.21. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 69 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .l\u2019un des rares universitaires à avoir engagé une réflexion sociohistorique sur l\u2019université québécoise11.Son anthologie des diverses formes de l\u2019idée d\u2019université qui se sont exprimées dans le débat public comble un manque sur cette question.Dans son avant-propos, Corbo distingue cinq idées de l\u2019université, qu\u2019il définit comme « la conception générale ou philosophique que l\u2019on se fait de cette institution, la vision que l\u2019on a de la nature et du rôle de l\u2019université, de ses finalités, de ses rapports avec la société, la religion et les Églises, les divers groupes sociaux, l\u2019État et les autorités civiles12 ».Corbo prend soin de préciser que ce qu\u2019il entend par « idée d\u2019université » se distingue du « modèle d\u2019organisation des établissements », qui renvoie aux diverses expériences nationales (britannique, américaine, française).Parmi les cinq idées de l\u2019université, Corbo reconnaît la théologique, l\u2019humaniste, la fonctionnelle, l\u2019utopique et la révolutionnaire.Cette séquence suit assez bien la courbe d\u2019apparition de ces idées dans l\u2019histoire québécoise.Seulement, en séparant aussi nettement l\u2019idée de l\u2019université de ses modèles d\u2019organisation, l\u2019auteur n\u2019est pas allé jusqu\u2019à voir comment ces modèles se sont reproduits au Québec et ont influé, en quelque sorte, sur les diverses « idées » de l\u2019université qui y ont vu le jour.11 Il y a bien sûr d\u2019autres publications sur l\u2019université québécoise, mais elles se signalent par leur approche fonctionnaliste et souvent a-historique.Voir notamment : Paul Beaulieu et Denis Bertrand (dir.), L\u2019État québécois et les universités : acteurs et enjeux, Sainte-Foy, Presses de l\u2019Université du Québec, 1999 ; Denis Rhéaume, L\u2019université possible : un regard personnel et prospectif porté sur l\u2019université québécoise, Sainte-Foy, Presses de l\u2019Université du Québec, 2000 ; Pierre Lucier, L\u2019université québécoise : figures, mission, environnements, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2006 ; Roch Denis, Les défis de l\u2019université au Québec, Montréal, VLB éditeur, 2000.Pierre Lucier brosse certes un petit historique des universités québécoises, qui remonte, sans plus, à la commission Parent.12 Corbo, « Avant-propos », p.21. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 70 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .C\u2019est peut-être par le détour d\u2019un regard non québécois sur l\u2019université québécoise que s\u2019établira le lien entre l\u2019idée d\u2019université et son modèle d\u2019organisation.Dans Les révolutions de l\u2019université, le philosophe Alain Renaut consacre quelques pages à l\u2019histoire de l\u2019université québécoise.En étudiant la naissance de l\u2019Université Laval, il s\u2019étonne de voir se récréer, six siècles plus tard et en terres américaines, l\u2019université médiévale catholique sur le modèle de l\u2019Université de Paris13.Celle-ci fut à la fois chose du roi et chose d\u2019Église, puisque sa création procéda de l\u2019un et de l\u2019autre ; elle se réalisa par l\u2019idée juridique de corporation, ou universitas, entendue comme corporation des « maîtres et des étudiants ».Elle se vit octroyer un privilège, celui de conférer le titre de licentia docenti, valable pour toute la chrétienté ; c\u2019est donc un monopole qu\u2019elle exerça, qu\u2019elle dut défendre contre les ordres mendiants, tels que les Dominicains et les Franciscains, qui voulurent ouvrir leurs propres écoles.Calquée sur ce modèle, l\u2019Université Laval reçut en 1852 la personnalité civile grâce au sceau de la reine Victoria apposé à sa charte, puis la personnalité canonique, en 1876, par la bulle Inter varias sollicitudines du pape Pie IX.Le monopole de l\u2019Université Laval ne fut pas durable ni entier ; l\u2019ouverture d\u2019une succursale de l\u2019université à Montréal en 1876 déclencha une âpre querelle entre celle-ci et Québec, finalement arbitrée par le pape Benoît XV qui, dans un rescrit de 1919, décréta l\u2019émancipation de la succursale montréalaise14.Bien que cette nouvelle université obtînt sa charte civile de l\u2019Assemblée législative du Québec 13 Alain Renaut, Les révolutions de l\u2019université, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p.84.14 Sur cette querelle, voir André Lavallée, Québec contre Montréal : la querelle universitaire, 1876-1891, Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1974 ; Marcel J.Rhéault, La rivalité universitaire Québec-Montréal revisitée 150 ans plus tard, Québec, Éditions du Septentrion, 2011. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 71 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .en 1920, il faudra attendre la bulle papale Christiani orbis avant que l\u2019Université de Montréal se vît conférer une pleine et entière autonomie en 1927, tout en conservant un statut doublement laïc et clérical15.Fondée en 1848, l\u2019Université d\u2019Ottawa acquit, quant à elle, sa personnalité canonique en 1889.Et, depuis 1821, s\u2019était constituée une université anglophone et anglicane, l\u2019Université McGill, devant tirer son inspiration des universités écossaises et allemandes 16; mais, de cette université, Renaut ne dit presque rien.Pierre Graveline a déjà souligné les circonstances de la création de cette université.Profitant du peu de députés canadiens-français à l\u2019Assemblée législative du Bas- Canada, le pouvoir colonial anglais institua en 1801 une corporation d\u2019enseignement, la Royal Institution for the Advancement of Learning, qui devait instaurer un système centralisé d\u2019écoles, sans restriction de croyance.Or, ce système reprenait les termes d\u2019un projet avorté en 1799, patronné par l\u2019évêque anglican de Québec, d\u2019instituer un système d\u2019écoles uniforme qui visait ni plus ni moins « l\u2019assimilation des Canadiens français17 ».Les autorités coloniales gardaient la main haute sur la nomination des dirigeants des écoles de l\u2019Institution royale, financées notamment par les biens que le Conquérant avait 15 Voir le texte de Michel Champagne, « Les documents fondateurs de l\u2019Université de Montréal », division des archives, sur le site de l\u2019Université de Montréal, [s.d.], [http://www.archiv.umontreal.ca/ exposition/ expo_docs_fondateurs/images/texte_exposition.pdf ] (24 février 2014).16 Voir John Strachan, « Un plan d\u2019organisation pour l\u2019Université McGill », dans Corbo (dir.), L\u2019idée d\u2019université, p.42-45.17 Pierre Graveline, Une histoire de l\u2019éducation au Québec, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2007, p.25.Voir aussi Cyrus MacMillan, McGill and its Story 1821-1921, Londres, Oxford University Press, 1921, p.19-24. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 72 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .confisqués aux Jésuites18.Alors que les sujets canadiens boudèrent la Royal Institution, elle suscita la critique des anglophones non anglicans ; elle survivrait néanmoins aux changements de régimes coloniaux.Ce fut sur la base de cette institution que s\u2019édifierait l\u2019Université McGill, par le don testamentaire que le riche écossais fit à la Royal Institution.Aujourd\u2019hui encore, le nom juridique de l\u2019université porte la trace de cette institution, soit en français : l\u2019Institution royale pour l\u2019avancement des sciences (Université McGill)19, qui doit sa fondation juridique à une charte royale, conférée par George IV en 1821, renouvelée en 1852 par Victoria.L\u2019Institution royale figure d\u2019ailleurs dans la liste officielle des « organismes portant le titre royal au Canada », celui-là conféré par nul autre que George III20.Jusqu\u2019en 1852, la direction de l\u2019Université McGill incombait au clergé anglican, et son conseil d\u2019administration était composé, pour l\u2019essentiel, de membres de l\u2019exécutif colonial ; il s\u2019agissait de calquer l\u2019université anglicane sur le modèle des universités d\u2019Oxford et de Cambridge, dispensant une éducation nourrie d\u2019humanités classiques.À partir de 1852, la direction de l\u2019université admit les autres protestants, et les marchands entrèrent au conseil d\u2019administration.Des changements apportés à la charte de l\u2019université en 1864 réservèrent la gestion de l\u2019université aux civils de confession protestante, le pouvoir politique s\u2019en étant retiré en 1863.Cette restriction confessionnelle 18 Lionel Groulx, L\u2019enseignement français au Canada, t.1 : Dans le Québec, Montréal, Librairie d\u2019action canadienne-française, 1931, p.82.19 Québec.État, Loi sur les établissements d\u2019enseignement de niveau universitaire, L.R.Q., chap.E 14.1, article 1.20 Voir cette liste parmi les pages suivantes : Canada.État fédéral, « Couronne canadienne », sur le site du Gouvernement du Canada, [s.d.], [http:// couronnecanadienne.gc.ca/fra/1334332756626] (24 février 2014). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 73 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .sera maintenue jusqu\u2019en 193421.Par ailleurs, l\u2019ancêtre de l\u2019Université Bishop, le Collège Bishop, créé en 1843 pour former les ministres anglicans, obtint sa charte de Victoria en 1852 également.En fait, avant la création du Dominion canadien et de l\u2019état du Québec, deux types d\u2019université existaient au Québec : l\u2019université médiévale catholique et l\u2019université médiévale à l\u2019anglaise \u2013 d\u2019un côté, Laval, et de l\u2019autre, McGill et le Collège Bishop.Dans leur traité sur le droit de l\u2019enseignement supérieur, Andrée Lajoie et Michelle Gamache analysent le statut et les pouvoirs de ces trois universités « pré-confé- dératives », toutes trois créées par charte royale, un mode d\u2019incorporation issu du Moyen Âge22.Dans la doctrine juridique anglaise, la création des universités était conçue comme une des prérogatives du monarque qui, en tant que personne souveraine, pouvait accorder pouvoirs et privilèges à une corporation.De même, entrait également dans ces prérogatives, selon plusieurs auteurs, le pouvoir de « décerner des grades23 ».Sur le plan juridique, on pourrait penser, opinent Andrée Lajoie et Michelle Gamache, que les universités créées par charte royale, comme McGill et Bishop, auraient une capacité juridique plus grande que celles dont la création procède d\u2019une loi spéciale, puisque les premières ne seraient pas soumises à la doctrine de l\u2019ultra vires, qui oblige les organismes subordonnés à respecter les termes de leur loi constitutive.De plus, conformément à la tradi- 21 Ces éléments historiques sont précisés dans Stanley Brice Frost, The History of McGill in Relation to the Social, Economic and Cultural Aspects of Montreal and Quebec, Commission d\u2019études sur les universités, 1979, p.4-6.Voir aussi Stanley Brice Frost, McGill University : For the Advancement of Learning, t.2 : 1895-1971, Montréal, McGill-Queen\u2019s University Press, 1980.22 Andrée Lajoie et Michelle Gamache, Droit de l\u2019enseignement supérieur, Montréal, Les Éditions Thémis, 1990, p.195-203.23 Ibid., p.201. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 74 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tion monarchiste anglicane de l\u2019université, McGill et Bishop ont des « visiteurs », le représentant légal du souverain pour la première \u2013 le Lieutenant-gouverneur depuis 1867 \u2013, les évêques québécois de l\u2019Église anglicane canadienne pour la seconde, qui peuvent exercer à leur égard, en théorie du moins, un pouvoir d\u2019inspection et de surveillance24.Nonobstant ces considérations juridiques, il importe aussi de rappeler le mode d\u2019institution de l\u2019université médiévale.Ainsi que l\u2019observent Christophe Charle et Jacques Verger, bien que les premières universités en Europe fussent créées à l\u2019instigation d\u2019un octroi royal, l\u2019appui de la papauté fut plus déterminant encore dans leur essor.En parlant du rôle de la papauté, ils écrivent : « Elle a partout garanti l\u2019autonomie universitaire ; par là même, elle reconnaissait aux universités une sorte de magistère doctrinal, théologique et juridique, étendu à toute la chrétienté, au service ultime, évidemment, des finalités définies par elle-même25.» C\u2019est cette dimension chrétienne et universaliste de l\u2019université médiévale qui a fondé l\u2019extraterritorialité de l\u2019institution universitaire, à savoir que celle-ci, bien que dépendante de l\u2019État, ne procède pas de lui, car elle possède une légitimité qui lui est extérieure, et cultive une allégeance ainsi que des champs d\u2019action et de réflexion qui dépassent les frontières de celui-ci.À l\u2019instar de l\u2019Église, les universités sont des institutions dont la naissance et la légitimité sont antérieures à la formation de l\u2019État moderne en Europe.Au surplus, pendant le Moyen Âge anglais, les universités possédaient de véritables pouvoirs civils, telles que des fonctions de police et de gestion muni- 24 Ibid., p.239-240.25 Christophe Charle et Jacques Verger, Histoire des universités, Paris, Presses universitaires de France, 2012, p.17. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 75 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .cipale26.Au Moyen Âge aussi, les universitaires en Europe étaient exemptés de diverses obligations civiles et militaires, et jouissaient d\u2019immunités judiciaires27.En reprenant les catégories du philosophe Pierre Manent relativement aux formes politiques, on pourrait dire que l\u2019université apparaît dans un contexte de civilisation où les formes politiques encore dominantes sont l\u2019empire et la cité, soit bien avant que la nation apparaisse comme une forme intermédiaire de synthèse de l\u2019universel et du particulier28.Il est aussi utile de rappeler que, pour un théoricien de la souveraineté tel que Thomas Hobbes, les universités, à l\u2019instar des églises et des entreprises, sont des « systèmes », soit des organisations qui rassemblent des personnes unies « par un intérêt ou une affaire29 », et que, pour lui, le pouvoir de fixer les doctrines établies, de départager ce qu\u2019il faut croire de ce qu\u2019il faut condamner est une prérogative du pouvoir souverain.En somme, l\u2019université serait une corporation privée, voisine du commerce et de la propagation de la foi, qui recevrait du pouvoir souverain la prérogative d\u2019arbitrer les doctrines du croire.L\u2019université exercerait ce magistère suprême comme l\u2019État bat la monnaie et commande aux armées.Ces rappels historiques et juridiques mettent ainsi en perspective la relation particulière qui s\u2019est nouée entre l\u2019état québécois et ses universités, marquée longtemps par l\u2019abstention du premier, et par l\u2019emprise de l\u2019Église et de la com- 26 Alan Cobban, English University Life in the Middle Ages, Londres, UCL Limited, 1999.27 Jacques Verger, Les universités au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p.53-54.28 Sur cette théorie, voir notamment le chapitre IV (« La question des formes politiques »), dans Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Paris, Gallimard, 2001, p.71-84.29 Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Gallimard, 2000, p.354. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 76 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .munauté anglo-protestante sur ces dernières.Après 1867, on ne recourra plus à l\u2019incorporation par octroi de charte royale.Les nouvelles universités acquerront leur charte par loi spéciale de l\u2019Assemblée législative, comme l\u2019Université de Sherbrooke en 1954 ou l\u2019Université Concordia en 197430, ou naîtront par lettres patentes émises en vertu d\u2019une loi constitutive, comme ce fut le cas des universités constituantes du réseau de l\u2019Université du Québec et des instituts et des écoles supérieures de cette même université31.L\u2019Université Laval, née d\u2019une charte royale, en recevra une nouvelle par loi spéciale en 197032, et l\u2019Université de Montréal obtiendra une seconde charte civile en 1950 qui maintiendra toutefois le caractère catholique de l\u2019institution.Or, fait fondamental, l\u2019état québécois mettra un siècle avant de faire de l\u2019enseignement supérieur une question d\u2019intérêt public, méritant son action soutenue.Avant la création du ministère de l\u2019Éducation en 1964, qui comportait timidement une direction générale de l\u2019enseignement supérieur, l\u2019essentiel du système universitaire était déjà formé, issu du double adoubement de la croix et de la couronne.Un Conseil des universités ainsi que l\u2019Université du Québec virent le jour en 1968 ; des « fonds » furent créés en 1985 pour soutenir la recherche ; l\u2019enseignement supérieur devint un ministère distinct la même année33.30 L\u2019Université Concordia naquit de la fusion de l\u2019Université Sir George William, à l\u2019origine un collège créé en 1926 qui reçut le titre d\u2019université en 1959, et du Collège Loyola, fondé en 1896, sans statut universitaire.31 Lajoie et Gamache, Droit de l\u2019enseignement supérieur, p.201 et 213.32 Ibid., p.202.33 Cette création advint par la Loi sur le ministère de l\u2019Enseignement supérieur, de la Science et de la Technologie et modifiant diverses dispositions législatives, L.Q., 1985, c.21.Par la suite, l\u2019Enseignement supérieur a tantôt été intégré au ministère de l\u2019Éducation, tantôt dissocié, comme ce fut brièvement le cas sous le gouvernement de Pauline Marois.Le gouvernement Couillard l\u2019a de nouveau intégré au ministère de l\u2019Éducation. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 77 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Ce n\u2019est qu\u2019en 1989 que l\u2019Assemblée nationale a adopté une loi générale qui lui réserve le pouvoir exclusif de reconnaître les institutions universitaires au Québec ; cette loi en donne la liste, sans rien changer à leur statut existant.Ce n\u2019est qu\u2019en 1989 également que le ministre de l\u2019Enseignement supérieur a reçu une panoplie de pouvoirs importants à l\u2019égard des universités québécoises, mais sans rien enlever à leur très grande autonomie34.Il n\u2019existe toujours pas, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, de loi-cadre sur les universités, qui en préciserait le statut, les missions, les règles de fonctionnement.Chaque université est renvoyée à ses statuts, à sa charte, à ses lettres patentes et à sa bulle normative, sans qu\u2019il semble nécessaire de clarifier cet ensemble disparate ni de l\u2019ordonner à des principes et des règles communs.La création de l\u2019Université du Québec en 1968 a ajouté à la complexité du système universitaire.Était ainsi institué un réseau d\u2019universités publiques, mais non point d\u2019état, chacune dotée de sa personnalité juridique distincte, de son patrimoine, de son régime de relations de travail et de ses particularités institutionnelles.Alors que la création de cette université publique aurait pu être l\u2019occasion de mettre en place un système national de la recherche et du professorat, le législateur a préféré reconduire la logique de fragmentation centrifuge déjà présente dans le système universitaire hérité du siècle précédent.Le résultat d\u2019ensemble est que les universités québécoises, constituées diversement, n\u2019ont pas exactement les mêmes pouvoirs.Pensons à l\u2019université « catholique » de Sherbrooke, « érigée par un décret cano- 34 Lajoie et Gamache, Droit de l\u2019enseignement supérieur, p.119. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 78 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .nique35 », qui possède selon sa charte constitutive le pouvoir de « conclure avec toute autorité publique des arrangements de nature à favoriser la poursuite de ses fins36 », c\u2019est-à-dire un jus contrahendi élargi, alors que les autres universités ont le pouvoir de conclure des ententes seulement avec d\u2019autres établissements d\u2019enseignement, comme si cette université érigée sur un modèle pontifical était une puissance apte à transiger directement avec les États.Selon Lajoie et Gamache, les universités ont un statut hybride, qui reflète leur caractère particulier dans le paysage institutionnel québécois.Juridiquement, plusieurs sont des corporations privées, qui se comportent et se voient même comme telles, ainsi que l\u2019a montré l\u2019Université de Montréal pendant le printemps 2012, qui a invoqué son caractère de corporation privée, comparable en cela à un centre commercial, pour exiger l\u2019expulsion des étudiants qui occupaient ses locaux37.Par ailleurs, en raison de l\u2019importance du financement public qu\u2019elles reçoivent et des divers contrôles et normes d\u2019intérêt public qui s\u2019appliquent à elles, elles ont aussi une dimension publique leur conférant, à tout le moins, un statut hybride.D\u2019ailleurs, l\u2019article 1 des Statuts de l\u2019Université de 35 Comme le rappelle l\u2019article 4 des Statuts de l\u2019Université de Sherbrooke, p.1, tels qu\u2019amendés le 15 juin 2015 », dans le site de l\u2019Université de Sherbrooke, [http://www.usherbrooke.ca/statuts/fileadmin/sites/ statuts/documents/Charte_et_statuts_au_15_juin_2015.pdf ]).36 Université de Sherbrooke, « Charte telle qu\u2019amendée et en vigueur depuis le 23 juin 1978 ».37 Caroline Touzin, « Manifestation étudiante : la demande de l\u2019UdeM rejetée », La Presse, 13 avril 2012, [En ligne], [http://www.lapresse.ca/ actualites/education/201204/13/01-4515077-manifestation-etudiante- la-demande-dinjonction-de-ludem-est-rejetee.php].La Cour supérieure a toutefois rejeté la requête de l\u2019Université qui escomptait faire resserrer l\u2019injonction provisoire qu\u2019elle avait obtenue dans le conflit. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 79 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Sherbrooke énonce bien la nature mixte de l\u2019université, qui est « une institution privée d\u2019intérêt public ».Dans un jugement rendu en 1990, la Cour suprême a toutefois insisté sur le caractère privé des universités au Canada.Dans une affaire où l\u2019on plaidait que la Charte canadienne des droits et libertés s\u2019appliquait à l\u2019Université de Guelph, en Ontario, dont on contestait la politique de mise à la retraite obligatoire, une majorité de juges a décidé que l\u2019université, bien qu\u2019elle soit créée par la loi et fournisse un service public, ne peut être considérée comme une entité gouvernementale et qu\u2019elle échappe donc à l\u2019application de la Charte canadienne.C\u2019est donc dire que pour les juges, les relations de travail d\u2019une université relèvent du domaine privé \u2013 l\u2019université, à titre de corps privé autonome, étant comparable à une compagnie de chemin de fer, à un transporteur aérien, à un orchestre symphonique ou à une école d\u2019apprentissage38.Cependant, cet arrêt de la Cour suprême, bien qu\u2019il minimise la dimension publique du rôle assumé par les universités, n\u2019interdit pas au législateur de changer leur statut ou de renforcer cette même dimension, pourvu qu\u2019il n\u2019entre pas dans la gestion interne de ces établissements, comme l\u2019embauche et le renvoi du personnel, et qu\u2019il respecte la liberté académique des professeurs.En clair, si sur le plan légal les universités sont des entités subordonnées, à l\u2019instar des municipalités, aux lois de l\u2019Assemblée nationale, l\u2019état québécois traite ses universités comme s\u2019il transigeait avec des entités paraétatiques, nanties de certains attributs de la puissance publique conférés par des instances qui lui sont extérieures, sinon étrangères 38 Voir Canada.Cour suprême, McKinney c.Université de Guelph, [1990] 3 RCS 229, sur le site Jugements de la Cour suprême du Canada, [https:// scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/687/index.do]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 80 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .à lui39.Reprenant les analyses du théoricien du nationalisme Ernest Gellner, qui liait l\u2019émergence de celui-ci à la prise en charge par l\u2019État de l\u2019exo-éducation, soit l\u2019éducation formelle de la population en dehors de communautés primaires, j\u2019ai déjà qualifié l\u2019état québécois d\u2019état-ombre, parce qu\u2019il tarda longtemps à prendre le relais de l\u2019Église dans la dispensation d\u2019une instruction publique40.En réalité, l\u2019état québécois, qui a certes multiplié ses interventions auprès des universités depuis Duplessis41, n\u2019est pas sorti de ce qu\u2019on pourrait appeler un rôle supplétif ou subsidiaire, c\u2019est-à-dire que, bien loin de tenter de réorganiser le monde universitaire et de le réorienter vers de nouvelles fins collectivement déterminées, il s\u2019est contenté d\u2019accroître son soutien financier à son égard, assorti de contrôles bureaucra- 39 Il est intéressant de noter que le projet de loi 60, dit communément projet de « Charte des valeurs » et déposé en 2013 par le ministre Bernard Drainville, accordait aux universités le droit de se soustraire temporairement à l\u2019interdiction faite par le projet du port de signes religieux ostensibles.Autre bel exemple du régime d\u2019immunité que l\u2019on se plaît à accorder spontanément à ces établissements et de l\u2019ambiguïté de leur statut (voir Québec.Assemblée nationale, Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l\u2019État ainsi que d\u2019égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d\u2019accommodement, projet de loi 60, article 45, 40e législature, 1re session.Le projet initial prévoyait l\u2019octroi d\u2019un droit de retrait renouvelable aux universités, ainsi qu\u2019aux cégeps et aux établissements de santé et de services sociaux.Voir le document d\u2019orientation : Québec.État, « Orientations gouvernementales en matière d\u2019encadrement d\u2019accommodement religieux, d\u2019affirmation des valeurs de la société québécoise ainsi que du caractère laïque des institutions de l\u2019État québécois », sur le site du Gouvernement du Québec, septembre 2013.40 Marc Chevrier, « Le complexe pédagogo-ministériel », Argument, vol.9, no 1 (automne 2006-hiver 2007), p.21-34, [En ligne], [http://www.revueargument.ca/article/2006-10-01/365-le-complexe-pedagogo- ministeriel.html].41 Comme le souligne Lucia Ferreti, les aides aux universités ont quintuplé en dix ans sous Duplessis (voir Lucia Ferreti, « Les origines de l\u2019université du Québec », dans Marcel Martel (dir.), L\u2019université et la francophonie, avec la collaboration de Robert Choquette, Ottawa, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Université d\u2019Ottawa, 1999, p.160). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 81 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tiques, et d\u2019ajouter, au besoin, de nouveaux établissements sans remettre en question les précédents et les acquis.Il a fait fond sur un univers institutionnel qui le précède, en en reconduisant les lignes de fracture et l\u2019antériorité symbolique et historique.Les universités québécoises ne vivent évidemment plus à l\u2019ère médiévale ; cependant, il est remarquable que par le mode, encore actif, de leur institution, elles empruntent toujours au langage du corporatisme médiéval.Profitant de la relative passivité de l\u2019état québécois envers ses universités, l\u2019État fédéral s\u2019est progressivement octroyé à leur égard un rôle d\u2019orientation stratégique et de financement.Dès le début des années 1950, à la suite des recommandations de la Commission royale d\u2019enquête sur l\u2019avancement des arts, des lettres et des sciences \u2013 la commission Massey-Lévesque \u2013, et fort de l\u2019appui de l\u2019Université McGill42, il entreprit de verser directement des subventions aux universités.L\u2019opposition de Duplessis à ses subventions, surmontée une fois Paul Sauvé au pouvoir en 1959, le gouvernement fédéral put mettre en place un régime de subventions intégré à un programme cofinancé de financement de l\u2019éducation postsecondaire.En réformant en 1994 les programmes de transferts pour les fondre en un seul, le gouvernement de Jean Chrétien en réduisit la proportion consacrée à l\u2019éducation postsecondaire ; ainsi, entre 1992- 1993 et 2012-2013, les transferts fédéraux pour l\u2019enseignement postsecondaire ont baissé de 50 %, si on les exprime 42 Voir le mémoire de l\u2019université déposé à la Commission royale d\u2019enquête sur les problèmes constitutionnels, 1953, dont des extraits sont reproduits dans Corbo (dir.), L\u2019idée d\u2019université, p.24-227. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 82 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .en pourcentage du produit intérieur brut (PIB)43.Ce qui a eu également pour conséquence de réduire de 50 % la part des transferts fédéraux dans les budgets provinciaux affectés à ce titre \u2013 entre 1990 et 2004 \u2013 et d\u2019inciter les états provinciaux à hausser considérablement leurs droits de scolarité pour combler le manque à gagner44.La conséquence globale de toutes ces compressions a été de diminuer la part du financement public dans les ressources des établissements postsecondaires, qui a chuté de 84 % à 55 % entre 1981 et 201145.Ce faisant, l\u2019État fédéral a pu mieux cibler le versement de ses contributions financières, directement aux universités et à leurs étudiants \u2013 fondation canadienne pour l\u2019innovation, bourses du millénaire, chaires d\u2019excellence \u2013, en plus du financement de la recherche assuré par quatre conseils subventionnaires.Ainsi, les sommes consacrées directement à l\u2019enseignement postsecondaire ont atteint, en 2004-2005, le double des transferts versés aux États provinciaux en ce domaine46.C\u2019est tout dire.Même si plusieurs associations étudiantes, notamment la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), ont dénoncé ce déséquilibre fiscal propre à l\u2019éducation postsecondaire lors du Printemps québécois de 2012, il ne s\u2019est trouvé aucun étudiant pour manifester devant le parlement d\u2019Ottawa, 43 Association canadienne des professeures et professeurs d\u2019université, « Almanach de l\u2019enseignement postsecondaire au Canada de l\u2019Association canadienne des professeures et professeurs d\u2019université, 2013-2014 », sur le site de l\u2019ACPPU, [s.d.], [http://www.caut.ca/docs/ default-source/almanac/almanac_2013-2014_print_finalE20A5E5CA0 EA6529968D1CAF.pdf?sfvrsn=2] (janvier 2014).44 Confédération des associations d\u2019étudiants et étudiantes de l\u2019Université Laval, « Les transferts fédéraux en éducation et le déséquilibre fiscal », sur le site de la CADEUL, janvier 2006, [http:// www.cadeul.ulaval.ca/agoraetudiante/doc/60.pdf ] (janvier 2014).45 Association canadienne des professeures et professeurs d\u2019université, « Almanach de l\u2019enseignement postsecondaire », p.1-8.46 France St-Hilaire, « Écarts et déséquilibre fiscaux : la nouvelle donne du fédéralisme canadien », Options politiques, octobre 2005, p.33. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 83 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .comme si les déterminants de la politique d\u2019État à l\u2019égard des universités paraissaient entièrement sous la coupe du Québec.Autre bel exemple de l\u2019opacité du régime fédéral, qui enchevêtre les rôles, mais attribue la responsabilité politique à un seul palier étatique.Alors que l\u2019État fédéral joue à l\u2019orchestrateur de la recherche de pointe, notamment par le moyen de chaires stratégiquement ciblées47, le Québec s\u2019occupe de l\u2019intendance, en concierge des universités qui ramasse les pots cassés.En ce sens, lorsque James Côté et Anton Allahar, sociologues de l\u2019Université Western Ontario, écrivent que « personne n\u2019a la responsabilité du système universitaire au Canada » et qu\u2019« on ne peut se reposer sur personne pour le réformer, puisqu\u2019au lieu d\u2019une planification centralisée on s\u2019en remet à une myriade de compromis entre les partenaires du système48 », ils n\u2019ont pas tort.Ce constat, qui vise avant tout le Canada anglais, vaut aussi pour le Québec où, en quelque sorte, les États fédéral et québécois agissent à l\u2019égard des universités de manière oblique, sans jamais prendre de front le système dans son ensemble.Une autre conséquence de la passivité supplétive de l\u2019état québécois tient dans le fait qu\u2019il a concouru au développement sur son territoire de deux réseaux universitaires concurrents et universellement accessibles : un réseau de langue anglaise, dominé par la prestigieuse Université McGill ; et un réseau francophone, où se distinguent les vieilles universités à charte, Montréal et Laval, ainsi que l\u2019Université Sherbrooke, toutes trois munies de riches facul- 47 Voir Yves Gingras, « Les chaires de recherche du Canada : plus d\u2019argent, mais moins d\u2019autonomie pour les universités », dans Roch Côté et Michel Venne (dir.), L\u2019annuaire du Québec 2003, Ville Saint-Laurent, Éditions Fides, 2002, p.608-613.48 Nous traduisons.Voir James E.Côté et Anton L.Allahar, Lowering Higher Education: The Rise of Corporate Universities and the Fall of Liberal Education, Toronto, University of Toronto Press, 2011. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 84 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tés professionnelles, notamment la médecine, et les universités sectorielles du réseau de l\u2019Université du Québec, dotées d\u2019un nombre plus restreint de disciplines, sans faculté de médecine, et que fréquentent, en plus grande proportion, les étudiants de première génération49.En dépit de tous les efforts déployés depuis la Révolution tranquille pour combler le retard du réseau francophone et relever le niveau d\u2019instruction des Québécois de langue française, il est remarquable de constater que la part du financement public touchée par les universités anglophones depuis la fin des années 1960 n\u2019a pas bougé50, et qu\u2019avant la grève des professeurs de l\u2019UQAM, déclenchée en 2009, les universités McGill et Concordia détenaient 57 % des postes de professeurs dans les quatre universités montréalaises, bien que les inscriptions dans les deux universités francophones fussent équivalentes à 60 % du total des quatre.Mises en concurrence dans un marché aux étudiants financé par les deniers publics, notamment suivant la formule adoptée sous le ministère de François Legault, les universités des deux réseaux ne jouent pas à armes égales.Les universités anglophones recrutent beaucoup de leurs étudiants à l\u2019étranger \u2013 à cet égard, McGill bat un record \u2013, au Canada anglais et parmi les Québécois allophones et francophones, alors que les universités francophones attirent beaucoup moins d\u2019étrangers et très peu de Canadiens anglais ou d\u2019Anglo-Québécois.49 Ce pourcentage des étudiants de première génération sur le total des inscriptions est en moyenne de 64,5 % dans le réseau de l\u2019Université du Québec, il avoisine les 50 % pour Laval et Montréal, et tombe à 20 % pour McGill.Voir les chiffres rapportés par Michel David, « La première génération », Le Devoir, 17 janvier 2013, [En ligne], [http:// www.ledevoir.com/politique/quebec/368553/la-premiere-generation].50 Je renvoie le lecteur à l\u2019étude détaillée que j\u2019ai faite en 2008.Voir Marc Chevrier, « La petite politique d\u2019un naufrage annoncé », L\u2019Action nationale, vol.98, no 8 (octobre 2008), p.108-129.Voir aussi Marc Chevrier, « L\u2019éducation supérieure dans l\u2019ombre d\u2019un drôle d\u2019État », L\u2019Action nationale, vol.99, nos 5-6 (mai-juin 2008), p.11-19. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 85 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .De toutes les universités québécoises, l\u2019Université McGill est la plus singulière.La charte victorienne de l\u2019institution la constitue en tant que « body politic and corporate », une formule souvent reprise dans le monde anglo-saxon pour fonder une université et qu\u2019on retrouve sous une autre forme pour le Collège Bishop, érigé en « body corporate and politic51 ».Cependant, cette formulation montre bien toute l\u2019ambiguïté de l\u2019institution.Cette expression fait écho au patient travail des juristes de common law qui ont voulu réduire l\u2019autorité royale pour la penser comme corporation, le corps « politique du roi » se distinguant de sa personne physique52.Tant et si bien qu\u2019en Angleterre, juristes et tribunaux finiront par concevoir le roi et ses trois états en « corporation » ou « bodies politic ».Un juge de la Cour suprême américaine reprit cette doctrine pour l\u2019appliquer aux États-Unis, qui sont ainsi « a body politic and corporate, capable of attaining the objects for which it was created53 ».L\u2019expression semble avoir été utilisée pour la première fois par le conquérant en 1763, dans ses « Instructions au gouverneur Murray54 ».Elle passera dans le droit du Canada-Uni, puis dans celui de l\u2019état du Québec naissant, rendue en français par le calque « corps 51 Université Bishop\u2019s, « Royal Charter of the University of Bishop\u2019s College », sur le site de l\u2019Université Bishop\u2019s, [s.d.], [http://www.ubishops.ca/library/old-library/historical-timeline/1843-1853.html#c4912] (janvier 2014).52 Eric Enlow, « The Corporate Conception of the State and the Origins of Limited Constitutional Government », Journal of Law and Policy, vol.6, no 1 (janvier 2001), p.1-31, [En ligne], [http://openscholarship.wustl.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1442&context=law_journal_law_ policy].53 Opinion du juge Marshall, United States v.Maurice, 26 F.Cas.1211 (C.C.D.Va.1823), reproduite dans : Enlow, « The Corporate Conception », p.15.54 Bruno-Guy Héroux, « Que signifie l\u2019expression \u201cles corps politiques et les corporations\u201d utilisée à l\u2019article 33 du Code de procédure civile du Québec?», Les Cahiers de droit, vol.32, no 2 (1991), p.468, [En ligne], [http://id.erudit.org/iderudit/043086ar]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 86 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .politiques et incorporés », dépourvu d\u2019équivalent en droit français, et que le Législateur utilisa pour incorporer des entreprises commerciales, des collèges théologiques protestants et des collèges professionnels.Elle fut aussi introduite dans le Code de procédure civile du Québec, mais sous une formule distinguant « les corps politiques et les corporations », ce qui suscita chez les juristes des gloses multiples55.Ce qui voudrait dire que l\u2019État ou l\u2019université, en tant que « body politic and corporate », seraient de même nature et seraient soumis aux mêmes contraintes.Créées directement par la Couronne, avant même la création du Canada en 1867, McGill et Bishop seraient des corps politiques, ou du moins publics, homologues de l\u2019État, disposant de tous les privilèges réservés aux universités britanniques à l\u2019époque de leur création.Autre élément d\u2019exceptionnalité : l\u2019Université McGill, à l\u2019instar des deux autres universités anglophones, n\u2019est pas expressément soumise au Code civil du Québec56, ce qui accréditerait l\u2019idée qu\u2019elle n\u2019est pas qu\u2019une simple corporation civile.Elle s\u2019apparente plutôt à ce qu\u2019on pourrait appeler une principauté ou un municipe universitaire, qui a créé une espèce de canton (township) sui generis au centre-ville de Montréal57.Riche d\u2019un important parc immobilier et de subventions de recherche considérables, fortifiée du mécénat de la bourgeoisie anglo-montréalaise inspiré de la philanthropie des grandes universités privées 55 Ibid., p.457-484.Voir Québec.État, Code de procédure civile du Québec, L.R.Q., c-25, article 33.Cet article distingue « les corps politiques » et « les personnes morales de droit public ou de droit privé au Québec ».56 Comme le constatent Lajoie et Gamache, dans Droit de l\u2019enseignement supérieur, p.135.57 Notons que le concept de « township » figure dans la Loi constitutionnelle de 1867, à l\u2019article 144, qui confère à l\u2019exécutif québécois, le lieutenant-gouverneur en conseil, le droit de créer de nouveaux townships par proclamation. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 87 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .américaines58, cette université municipe enclavée au cœur de Montréal déploie son vaste domaine par-delà la ville et annexe de facto une partie névralgique de la métropole au monde anglo-américain.McGill prend ainsi la tête d\u2019un réseau éducatif anglophone, dont l\u2019accès, certes restreint jusqu\u2019à la fin du secondaire, s\u2019élargit à l\u2019ensemble des collégiens, peu importe la langue de scolarisation, comme si, au niveau universitaire, l\u2019anglais et le français étaient chacune à égalité et au « choix » des étudiants des langues d\u2019intégration nationale, grâce au concours de l\u2019état québécois lui-même.Ce bilinguisme concurrentiel au niveau postsecondaire contredit magnifiquement l\u2019unilinguisme obligatoire, mais non point intégral, observé dans les deux premiers cycles depuis l\u2019adoption de la loi 101 en 1977.On aurait pu penser que le rapport déposé en septembre 2013 par Lise Bissonnette et John Porter sur le chantier d\u2019une loi- cadre des universités eût révélé la disparate de l\u2019institution universitaire au Québec et apporté des solutions aussi bien adaptées qu\u2019audacieuses.Seulement, leur étude n\u2019est précédée d\u2019aucune enquête historique approfondie sur l\u2019évolution de l\u2019institution universitaire, se contentant d\u2019observer l\u2019existence de la distinction entre universités à charte et universités publiques régies par la Loi sur l\u2019Université du Québec.Si les deux commissaires recommandent l\u2019adoption d\u2019une 58 Sur cette philanthropie, voir Carole Masseys-Bertonèche, Philanthrophie et grandes universités privées américaines : pouvoir et réseaux d\u2019influence, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2006.McGill possède le deuxième fonds plus important en dotation au Canada, après celui de l\u2019Université de Toronto, avec plus de 1 milliard pour l\u2019année 2012.Voir le budget annuel 2013 de l\u2019Université : Université McGill.Office of the Provost, « Budgetbook 2013-2014 », sur le site de l\u2019Université McGill, [s.d.], [https://www.mcgill.ca/provost/sites/mcgill.ca.provost/files/doc_university_ budgetbook_2013_2014_v20130506.pdf ] (janvier 2014). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 88 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .loi-cadre générale qui énonce la mission des universités, les valeurs qu\u2019elles doivent défendre et uniformise leur statut, on peut se demander s\u2019ils ont pu saisir toute l\u2019ampleur et la complexité des problèmes auxquels ils se sont attelés.Ainsi, ils proposent d\u2019inscrire, dans le préambule de cette loi-cadre, la mission suivante : L\u2019université est, au sein de la société québécoise, l\u2019institution fiduciaire des acquis et du développement d\u2019une culture du savoir et des savoirs dont elle assure librement, au premier rang, la création, la transmission, la démocratisation et la critique des usages59.Ce libellé est plutôt surprenant.Tout d\u2019abord, l\u2019université est située « au sein de la société québécoise », comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une simple localisation géographique contingente qui a peu à voir avec la mission même de l\u2019institution universitaire.Ensuite, il présente celle-ci comme « fiduciaire » d\u2019un certain nombre d\u2019éléments.Or, la fiducie appartient à l\u2019univers du droit privé, et c\u2019est l\u2019équivalent, en droit civil, du trust anglo-saxon, ce qui connote l\u2019idée que les universités sont des corporations privées, dont les agents fiduciaires administrent les biens pour des bénéficiaires.Par ailleurs, s\u2019ils souhaitent que la nouvelle loi-cadre s\u2019applique à toutes les universités, quel que soit leur mode d\u2019incorporation, afin de créer un seul réseau public, les commissaires ne semblent pas proposer pour autant l\u2019abolition des vieilles chartes universitaires, qui continueraient d\u2019exister ; en fait, c\u2019est plutôt le réseau de l\u2019Université du Québec qui disparaîtrait, dont chacun des établissements obtiendrait une pleine autonomie.Les commissaires recommandent, par ailleurs, que l\u2019état consacre son engagement à respecter les valeurs inscrites dans la loi-cadre ; c\u2019est là utiliser un langage contractuel, comme si l\u2019état transigeait avec des puissances extérieures à lui.Enfin, cédant à la doxa du jour, les com- 59 Bissonnette et Porter, L\u2019université québécoise, p.55. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 89 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .missaires proposent que la loi-cadre fasse obligation aux universités d\u2019adopter un code de pratiques qui règle leur gouvernance.L\u2019université dans la société démocratique contemporaine Cette partie du texte a été supprimée, bien qu\u2019elle soit essentielle à mon propos.J\u2019y montre, en substance, que la coexistence de l\u2019université et de la démocratie ne va pas de soi, puisque l\u2019université, institution au mieux aristocratique, au pire oligarchique quand elle se contente de reproduire les inégalités, entre en tension constante avec les idéaux de la société démocratique.Par toutes sortes de stratégies et de postures rhétoriques, l\u2019université cherche cependant à atténuer, sinon à neutraliser ces tensions.De la multiversité québécoise L\u2019idée qui décrit le mieux, à mon sens, ce qu\u2019est devenue l\u2019université contemporaine, au Québec et à l\u2019étranger, en tant que forme organisationnelle qui a supplanté sa vieille vocation d\u2019institution, est celle de multiversité, lancée pour la première fois par le président de l\u2019Université Berkeley, Clark Kerr, en 196460.Je ne reprendrai pas ici toutes les analyses que j\u2019ai déjà faites sur cette question61.Il suffit de rappeler que pour Clark Kerr, la nouvelle université qu\u2019il voyait émerger aux États-Unis et se répandre dans le monde, était une communauté hétéroclite constituée d\u2019une multitude de sous-communautés aux intérêts divers et opposés, sans frontières précises entre ses activités propres et celles de la société à laquelle elle rend de multiples « ser- 60 Clark Kerr, Métamorphose de l\u2019université, Paris, Éditions Économie et Humanisme et Les Éditions ouvrières, 1967.De sa conférence, Kerr fit un livre, que voici.61 Marc Chevrier, « La multiversité est-elle l\u2019avenir de l\u2019enseignement supérieur?», Les Cahiers Fernand Dumont, no 2 (automne 2012-hiver 2013), p.222-235. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 90 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .vices ».Au fond, la multiversité est une institution « incohérente », sans unité de principe ou de finalité, néanmoins opérationnelle grâce à « une série d\u2019enchaînements produisant une série de résultats : un mécanisme assemblé par des règles administratives et rendu puissant par l\u2019argent62 ».Trouvant donc son efficacité dans ses rouages organisationnels, la multiversité ressemble à un mini-État, un système de gouvernement, dominé par les managers qui gèrent l\u2019expansion de l\u2019organisation, et ses liens étroits avec l\u2019industrie et l\u2019État sans les subsides desquels elle ne peut survivre, et qui exercent la réalité du pouvoir.La multiversité est accommodante, car elle intègre tout, y compris les humanistes, mêlés aux chercheurs en sciences naturelles et sociales qui travaillent sur le mode dominant de l\u2019entrepreneur industriel.Accommodante, la multiversité l\u2019est également parce qu\u2019elle enseigne tous les savoirs, professionnels, techniques ou théoriques, selon les desiderata de sa clientèle, et délivre toute une panoplie de diplômes, en épousant allègrement les tendances nouvelles.Comme je l\u2019ai souligné ailleurs, les recteurs québécois, dans un document de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) publié en 1996, ont adhéré explicitement à la vision multiversitaire de Kerr, qui décrit fort bien le fonctionnement actuel des universités québécoises63.Plus étonnant encore, ce sont les recteurs qui ont commandé la justification théorique de la multiver- sité, soit le fameux rapport de Jean-François Lyotard sur le « savoir dans les sociétés industrielles les plus développées », 62 Kerr, Métamorphose de l\u2019université, 27.63 Voir Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, Rapport sur le développement des nouvelles technologies de l\u2019information et des communications dans le réseau universitaire québécois, CREPUQ, 1996, p.11. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 91 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .republié en France sous le titre La condition postmoderne, qui est, on l\u2019oublie souvent, un petit traité sur l\u2019université contemporaine64.Tout ce que Lyotard dit du nouveau régime de l\u2019université émergeant dans les sociétés développées avait déjà été esquissé par Kerr, à la différence toutefois que Lyotard rattache cette évolution organisationnelle à un nouvel ordre épistémologique \u2013 où il n\u2019y a désormais ni vérité à poursuivre ni émancipation à espérer \u2013, régi par la seule recherche de la performativité des divers jeux de langage qu\u2019abrite l\u2019université.Ainsi vouée à s\u2019adapter fonc- tionnellement aux demandes des pouvoirs publics et privés, elle leur fournit les recrues dont ils ont besoin.Alors que Lyotard semble applaudir à la vétusté de l\u2019université humaniste et libérale, qui en France s\u2019est massifiée pour parquer de futurs chômeurs en surnombre, il tourne ses regards vers la reproduction « élargie » du savoir, par petits groupes où se pratique un « égalitarisme aristocratique », fonction noble à laquelle se greffent les fonctions plus prosaïques de la formation professionnelle et du recyclage.Sans état d\u2019âme, Lyotard destine l\u2019université à n\u2019être que l\u2019instrument et l\u2019objet de la lutte entre les États-nations pour le prestige et la puissance.Michel Freitag est sans doute l\u2019universitaire québécois qui a servi à la multiversité postmoderne la plus cinglante des critiques, bien qu\u2019il n\u2019ait guère employé le terme dans ses analyses.Il reproche à l\u2019université sa mutation en simple organisation de moyens, où la recherche détrône l\u2019enseignement, alors que l\u2019université avait été d\u2019abord une institution séparée de la société où s\u2019élaboraient des savoirs théoriques et synthétiques en vue de « l\u2019unité réfléchie » de la science et de la culture.Seule compte dans l\u2019université la performa- 64 Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit, 1979. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 92 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tivité des procédés dont ses chercheurs, comptables de leur paradigme, perfectionnent la mise au point, au service de n\u2019importe quel objectif, sans s\u2019interroger sur le sens et la sagesse de leur activité.Sans distance avec la société dont elle se dit le relais, elle exalte néanmoins un social autofon- dé, autoréférentiel qui se dispense de la poursuite du bien commun dans un espace véritablement public.Cependant, si justes que soient les critiques de Freitag à l\u2019encontre de l\u2019université contemporaine \u2013 dont j\u2019ai donné un aperçu très partiel \u2013, elles semblent laisser peu de place à toute idée de l\u2019université qui ne soit sa version classique, libérale et humaniste.Au vrai, lorsque Freitag envisage la forme que devrait prendre l\u2019université conforme à ses vues, il semble avoir en tête une université réduite essentiellement aux savoirs théoriques, sinon aux sciences sociales et à la philosophie, axée sur la formation à la discipline et délestée des tâches de gestion et de la recherche lourde.Ce serait en quelque sorte une espèce d\u2019École des hautes études, où officieraient des professeurs-enseignants se tenant loin des laboratoires et des équipes multidisciplinaires de recherche.Mais que faire alors des médecins, des chimistes, des ergo- thérapeutes, des ingénieurs, des agronomes, des dentistes, des psychologues, des biologistes et des informaticiens ?Tout plaidoyer en faveur de l\u2019université humaniste est confronté à cette alternative : ou bien préconiser un idéal séparatiste, une université entièrement dédiée aux humanités et aux sciences sociales, à supposer qu\u2019une telle chose soit souhaitable et réalisable, ou bien concilier l\u2019existence de l\u2019humanisme dans l\u2019université avec d\u2019autres missions, d\u2019autres savoirs.À mon sens, ce qui fait la puissance de séduction de la multi- versité postmoderne actuelle, c\u2019est que son incohérence et son pluralisme de diplômes et de visions épistémiques dispensent les décideurs et les universitaires eux-mêmes L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 93 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .d\u2019avoir à se prononcer sur les finalités de leur organisation qui semble tout embrasser.D\u2019une certaine manière, la multiversité cumule toutes les idées de l\u2019université, les cinq dont Claude Corbo a traité dans son anthologie.Ce qui ne veut pas dire que la coexistence entre ces diverses idées de l\u2019université est aisée, tant s\u2019en faut ; elle couvre des tensions immenses, d\u2019âpres luttes d\u2019influence, que le ronron des discours officiels prononcés par les directions universitaires tente de masquer de riantes perspectives.La multiversité est tout d\u2019abord fonctionnelle et adaptative, selon les termes de Kerr et de Lyotard.C\u2019est la vision dominante auprès des pouvoirs publics et privés, des directions universitaires et d\u2019une bonne partie des universitaires dont la recherche, prépondérante dans leur travail, s\u2019insère dans un système industriel qui subordonne la production scientifique à l\u2019atteinte de retombées sociales et économiques.L\u2019université devient, comme le souligne Corbo à propos de sa vision fonctionnelle, un « rouage majeur d\u2019une économie et d\u2019une société fondées de plus en plus sur le savoir65 ».La recherche y prend une place prépondérante, au détriment de l\u2019enseignement, et doit viser l\u2019innovation, plutôt que la synthèse théorique, par le progrès des connaissances appliquées66.L\u2019universitaire lui-même devient un entrepreneur, dont les activités sont considérées comme des « opérations de transformation de ressources » au sein d\u2019une organisation de recherche dont la productivité devient commensu- 65 Corbo, L\u2019idée d\u2019université, p.19.66 Gilles Gagné, « La restructuration de l\u2019université : son programme et ses accessoires », Société, no 24-25 (hiver 2005), p.31-53.Voir aussi Yves Gingras, « Des politiques scientifiques aux stratégies d\u2019innovation », dans Miriam Fahmy (dir.), L\u2019état du Québec 2011, Montréal, Éditions du Boréal, 2011, p.318-322. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 94 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .rable à celle de toute autre organisation67.S\u2019agissant de la production scientifique contemporaine, certains auteurs ont parlé de science « postuniversitaire68 » ou de capitalisme universitaire (academic capitalism)69, expressions qui signalent bien que la science contemporaine, qui est le fait de groupes organisés commandités par l\u2019industrie et l\u2019État, ne sert plus des fins prédéterminées de l\u2019intérieur de l\u2019institution universitaire ; cette science mime en fait les processus et la rationalité typiques du marché supposément libre et concurrentiel.Les sciences sociales sont moins sous l\u2019emprise \u2013 pour l\u2019instant \u2013 de ces évolutions, quoique la vision positiviste, quantitativiste et explicative du savoir, calquée sur le modèle des sciences naturelles et en vogue dans le monde anglo-saxon, y fasse des avancées notables.Ultimement, à l\u2019ère de la multiversité mondialisée, ce que les Anglo-Saxons dénomment la « global multiversity », l\u2019éducation supérieure devient une entreprise supranationale de production de biens de nature privée, et non plus publique, dont l\u2019État devient un adversaire, et non plus un partenaire70.67 Jean Crête et al., Aperçus nouveaux sur les universités au Québec, Laboratoire d\u2019études politiques et administratives, Département de science politique, Université Laval, Notes et travaux de recherche, no 3 (mai 1982), p.20.68 Voir John Ziman, « \u201cPostacademic Science\u201d: Constructing Knowledge with Networks and Norms », Science Studies, vol.9, no 1 (1996), p.67-80, [En ligne], [http://www.sciencetechnologystudies.org/ system/files/1996_1_postacad.pdf ].Également John Ziman, Real Science: What it Is, and What it Means, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.69 Sheila Slaughter et Gary Rhoades, Academic Capitalism and the New Economy: Markets, State, and Higher Education, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2004.70 Voir Stefan Collini, What are Universities for?, Londres, Penguin Books, 2012, p.14-15. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 95 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .L\u2019idée humaniste de l\u2019université n\u2019est pas morte ; des professeurs la défendent encore, la gardent vivante dans leurs enseignements et leurs écrits, bien qu\u2019ils soient de plus en plus isolés dans une organisation où ils paraissent de charmantes reliques d\u2019un monde passé.Certaines universités ont tenté de la faire revivre, quoique modestement, sous la forme de programmes dédiés à l\u2019étude des grandes œuvres classiques71.Le Printemps québécois de 2012 a été l\u2019occasion de voir renaître une défense de l\u2019université libérale, dans la mesure où des voix critiques de l\u2019université-entreprise ont insisté sur la culture générale que devrait prodiguer l\u2019institution, censée former des citoyens éclairés.C\u2019est donc une conception engagée de l\u2019université libérale qui s\u2019est fait entendre, qu\u2019on peut distinguer, selon Côté et Allahar, d\u2019une vision plus classique, qui tient à mettre à distance l\u2019université de la société et des militantismes, au nom d\u2019un idéal de neutralité du savant72.Cette résurgence d\u2019une vision humaniste engagée de l\u2019université s\u2019explique peut-être par le hiatus qui sépare le monde du cégep, où l\u2019héritage des humanités classiques est porté par l\u2019enseignement obligatoire de la philosophie et de la littérature, et celui de l\u2019université, où cet héritage est très partiellement relayé par quelques départements (sciences humaines, littérature et philosophie) eux-mêmes tentés de s\u2019en défaire ou de le reléguer à quelques cours optionnels, comme si l\u2019université québécoise devait étouffer ce que le cégep avait semé avant elle.Sans compter que le monopole accordé aux facultés de pédagogie sur la formation des enseignants écarte de facto de l\u2019enseignement au secondaire les diplômés dans les humani- 71 Comme le certificat sur les œuvres marquantes de la société occidentale de l\u2019Université Laval ou la majeure en Histoire, culture et société offerte par l\u2019UQAM.Le Liberal Arts College affilié à l\u2019Université Concordia offre aussi des formations se réclamant du classicisme libéral.72 Côté et Allahar, Lowering Higher Education, p.23. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 96 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tés et les sciences sociales, à moins qu\u2019ils n\u2019acquièrent, en plus de leur formation, un fastidieux baccalauréat en pédagogie de quatre ans.De plus, il est frappant de constater, si on compare le débat sur l\u2019enseignement supérieur au Québec à celui qu\u2019a connu le Canada anglais, qu\u2019on a vu peu de vigoureux plaidoyers se publier au Québec en faveur des humanités et des sciences humaines dans l\u2019université, à part ceux, notamment, de Michel Freitag ou d\u2019Aline Giroux73.Un énoncé du type qu\u2019ont fait Côté et Allahar \u2013 « L\u2019étudiant désengagé qui passe à travers le système universitaire sans être touché par les idéaux entretenus par l\u2019enseignement en lettres et en sciences humaines est un infirme moral et représente une forme d\u2019égotisme qui devrait être intolérable à tous les citoyens de nos démocraties contemporaines74 » \u2013 peut certes se comprendre à la lumière du fait que le système éducatif au Canada anglais n\u2019interpose pas de formation collégiale générale entre le secondaire et l\u2019université.Mais on pourrait aussi penser que, malgré tous les bienfaits qu\u2019on peut prêter aux cégeps, leur existence dégage les universités au Québec du soin de veiller à la transmission d\u2019une culture générale humaniste.La vision utopique et révolutionnaire est encore vivace, si l\u2019on en juge par les professeurs qui, pendant et après le Printemps 2012, s\u2019en sont réclamés, assignant à l\u2019université d\u2019être un rempart critique contre les aliénations, les dominations, les discriminations qu\u2019engendrent les sociétés contem- 73 Giroux, Le pacte faustien de l\u2019université.Voir aussi le chapitre 10 de Michel Freitag, L\u2019abîme de la liberté : critique du libéralisme, Montréal, Éditions Liber, 2011.Puis Michel Freitag, « L\u2019université aujourd\u2019hui : les enjeux du maintien de sa mission institutionnelle d\u2019orientation de la société », dans Gilles Gagné (dir.), Main basse sur l\u2019éducation, Montréal, Éditions Nota bene, 1999, p.237-294.Au Canada anglais, voir notamment James E.Côté et Anton L.Allahar, La tour de papier : l\u2019université, mais à quel prix ?, Montréal, Éditions Logiques, 2010 ; et Emberley et Newell, Bankrupt Education.74 Côté et Allahar, Lowering Higher Education, p.250. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 97 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .poraines, tombées sous la coupe de l\u2019économisme triomphant75.D\u2019autant que c\u2019est la possibilité même des universités de jouer ce rôle critique qui est aujourd\u2019hui atteinte, elles qui sont soumises à un processus de « financiarisation » à outrance qui affecte la nature même du travail scientifique ordonné sur des exigences de productivité et des a priori idéologiques camouflés sous un discours pseudo-savant76.Malgré la chute du communisme et le divorce d\u2019une bonne part des universitaires d\u2019avec le marxisme, les idées de révolution, d\u2019insurrection, de subversion ou de suspension de l\u2019ordre établi par la création de « brèches » plébéiennes ou communales sont demeurées le fonds de commerce de plusieurs universitaires en sciences sociales, en arts et en philosophie qui s\u2019investissent de la mission d\u2019exercer à l\u2019égard des pouvoirs, voire de tout pouvoir, une négativité critique doublée d\u2019une action militante.Cette posture attire beaucoup d\u2019étudiants encore qui, fascinés par la doctrine et l\u2019engagement de leurs professeurs, en répercutent les enseignements dans leur propre action militante au sein des associations étudiantes, des partis politiques ou de groupes de pression.Ce n\u2019est un mystère pour personne, je crois, que plusieurs des leaders du mouvement étudiant de 2012 se sont inspirés des cours de philosophie politique, de sociologie critique ou de littérature postcoloniale pour penser et orchestrer leur mobilisation contre la hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement Charest.75 Corbo distingue la vision utopique de l\u2019université de sa conception révolutionnaire en ce que la première vise davantage la transformation radicale de l\u2019apprentissage et des conditions d\u2019accès aux études, alors que la seconde vise « à établir une société où n\u2019existera plus l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme ni la domination d\u2019une classe sur les autres.» Si la distinction entre ces deux visions est légitime, celles-ci sont souvent réunies dans le même discours (Corbo, L\u2019idée d\u2019université, p.20-21).76 Paul Sabourin, « Nos universités à l\u2019ère de la standardisation économique », Les Cahiers Fernand Dumont, no 2 (automne 2012-hiver 2013), p.302-329. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 98 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Enfin, l\u2019idée théologique de l\u2019université subsiste encore dans nos établissements universitaires, malgré leur laïcisation rapide depuis le milieu des années 1960, et ce pour plusieurs raisons.Les universités francophones ont conservé des facultés où la théologie coexiste avec les sciences religieuses77, sans compter les départements de sciences religieuses, qui étudient les manifestations du religieux dans le monde contemporain.Bien sûr, plusieurs de ces départements appréhendent aujourd\u2019hui leur objet, la religion, avec le vocabulaire et les méthodes des sciences sociales.Cependant, dans l\u2019ensemble, le lien organique de l\u2019université québécoise avec la religion, catholique ou protestante, n\u2019a pas été totalement rompu, et une université, l\u2019Université de Sherbrooke, est demeurée, légalement du moins, une 77 C\u2019est le cas des universités Laval, Sherbrooke et Montréal.McGill possède une faculté des études religieuses qui, en coopération avec la Montreal School of Theology, offre des diplômes de théologie (divinity) pour trois confessions protestantes : anglicane, presbytérienne et de l\u2019Église-Unie.Selon l\u2019article 1, alinéa 10 de la Loi sur les établissements d\u2019enseignement de niveau universitaire, L.R.Q., ch.E 14.1, cette école serait un établissement universitaire distinct de McGill, donc un établissement universitaire à vocation religieuse reconnu par l\u2019État.Par ailleurs, notons qu\u2019en 1865, l\u2019Assemblée législative du Canada-uni a incorporé par une loi spéciale le Collège presbytérien de Montréal, loi qui fut rénovée en 2010, Loi concernant le Collège presbytérien, Montréal, L.Q., 2010, ch.48.Le Séminaire diocésain de Montréal, le pendant de l\u2019Église anglicane, a aussi été incorporé par voie législative. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 99 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .institution chapeautée par l\u2019Église catholique78.Par ailleurs, à voir l\u2019immense emprise que le marxisme et ses idéologies apparentées ont exercée sur les universités québécoises pendant quelque trente ans, on voit que celles-ci n\u2019ont pas été à l\u2019abri des religions séculières du XXe siècle qui semblent être aujourd\u2019hui relayées par de nouvelles.Outre la théologie, les universités prodiguent d\u2019autres enseignements de type dogmatique, encore imprégnés de scolastique, comme le droit, par exemple79.De plus, les universités sont encore le théâtre de vives polémiques où l\u2019on voit des censeurs, avec une fureur toute théologienne, se prêter à des exercices infamants d\u2019étiquetage contre des collègues dont les idées bousculent certains canons établis.Si le pouvoir souverain, comme le dit Hobbes, est d\u2019arbitrer les doctrines du croire, ces contempteurs des impiétés contemporaines sont les grands prêtres de cette souveraineté cléricale.Qui plus est, à mesure que se sécularise la société, s\u2019accroissent ainsi d\u2019autant l\u2019influence « spirituelle » et l\u2019action « pastorale » des diseurs professionnels d\u2019éthique et de morale qui se sont 78 Le préambule de la charte constitutive de l\u2019Université de Montréal comporte un attendu qui souligne que l\u2019université « a été reconnue canoniquement par une constitution apostolique donnée le 30 octobre 1927 ».Il est intéressant de constater que l\u2019article 1 de la Charte de cette université évoque les « statuts adoptés sous son empire » (nous soulignons).Par ailleurs, la Charte de l\u2019Université Laval, à l\u2019article 14, prévoit que les programmes de théologie et le choix des enseignants en ces matières seront soumis aux directives de l\u2019archevêque de Québec.Notons aussi que l\u2019archevêque de Sherbrooke est d\u2019office chancelier de l\u2019Université de Sherbrooke.Le chancelier-archevêque nomme les membres du conseil d\u2019administration qui ont été désignés conformément aux statuts, confirme la nomination du recteur faite par le conseil et préside l\u2019Assemblée universitaire et d\u2019autres cérémonies de l\u2019université.L\u2019article 4 des statuts de l\u2019Université précise « qu\u2019elle respecte l\u2019autorité compétente de son chancelier, l\u2019archevêque catholique romain de Sherbrooke ».Selon Pierre Lucier, l\u2019Université de Sherbrooke est donc toujours une université catholique, tout en se définissant comme étant « d\u2019intérêt public ».Voir Bissonnette et Porter, L\u2019université québécoise, p.25.79 Marc Chevrier, « Le droit, ou la dogmatique de la modernité », dans Chevrier, Couture et Vibert (dir.), Voyage dans l\u2019Autre de la modernité, p.295-325. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 100 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .substitués aux curés dans la garde du « vivre-ensemble ».En ce sens, les professeurs d\u2019éthique et ceux qui donnent à leur ministère scientifique une dimension « pastorale » militante perpétuent à leur façon ce qui fut la mission fondatrice des premières universités, soit « sauver les âmes80 ».Max Weber voyait dans l\u2019université le lieu par excellence de la rationalité81.L\u2019université serait en quelque sorte le temple de la science rationnelle dressée contre les folies du monde moderne.Mais force est d\u2019admettre que cette assignation généreuse reflète mal la réalité des universités d\u2019aujourd\u2019hui, qui renferment en leur sein tous les irrationalismes engendrés par ce monde, des excès de confiance en la raison ou de sa réduction à la technique efficace, au rejet intégral de la raison au profit de l\u2019exaltation des pulsions et de la volonté humaines.La multiversité contemporaine est ce lieu étrange où, d\u2019un côté, l\u2019on enseigne encore la vertu et la nature humaine d\u2019après Aristote, Platon et Cicéron ; et de l\u2019autre, des biologistes, des neurologues et des généticiens travaillent sur le posthumain, le cyborg et le transgénique 82; 80 Sur cette mission, voir Ian P.Wei, « Medieval Universities and Aspirations to Universal Significance », dans Adam R.Nelson et Ian P.Wei (dir.), The Global University: Past, Present, and Future Perspectives, New York, Palgrave MacMillan, 2012, p.135.81 Voir son avant-propos : Max Weber, L\u2019éthique protestante et l\u2019esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1967, p.9-10.82 Comme l\u2019a montré Gilles Bibeau, il s\u2019est développé au Québec une véritable industrie du gène, à la faveur d\u2019un nouveau complexe universitaire et industriel (Gilles Bibeau, Le Québec transgénique : science, santé, humanité, Montréal, Éditions du Boréal, 2004, p.184).Dans La bulle universitaire, Libero Zuppiroli a rappelé comment les ambitions de la techno-science, « le rêve de pouvoir transformer l\u2019homme, améliorer le corps et les performances sociales et faire reculer les limites de la mort », trouvent leurs racines philosophiques chez Francis Bacon qui, dans La nouvelle Atlantide, assigna de telles fins à une société utopique vivant « par et pour la science » (Libero Zuppiroli, La bulle universitaire : faut-il poursuivre le rêve américain?, Lausanne, Éditions d\u2019En bas, 2010, p.115-118). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 101 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .où sont formés à la chaîne les futurs managers qui prendront la tête du capitalisme immatériel et transnational, quelques cohortes de sociologues et politistes qui instruiront contre le néolibéralisme rampant un procès implacable, ainsi que des travailleurs sociaux qui aiguilleront des chômeurs et les éclopés du système dans le dédale des programmes de réinsertion sociale ; où des physiciens perfectionnent les nouvelles armes de destruction massive et où des spécialistes du droit international œuvrent pour le désarmement et la paix mondiale ; où des chimistes et des pharmaciens ont mis au point les molécules requises par l\u2019industrie et la médecine et où de nouveaux experts en environnement veillent à dénoncer les effets délétères des plastiques, pesticides, insecticides et médicaments dont les écosystèmes sont envahis ; où quantité d\u2019ingénieurs apprennent à construire ponts, autoroutes, aéroports, hôpitaux sans notions de ce que signifient collusion et corruption, et où s\u2019offrent pour les adultes des certificats d\u2019éthique appliquée ; où le savoir humain est divisé en disciplines ordonnant les connaissances par leur méthode et leur objet, et où une discipline, la pédagogie, enseigne des compétences transversales qui se rient de cette division.Bref, la multiversité tient sa force de son incohérence même, de sa capacité d\u2019absorber toutes les contradictions de la société contemporaine, et d\u2019incorporer, sitôt qu\u2019une nouvelle expertise, un nouveau jeu de langage érigé en paradigme, prospère dans l\u2019une de ses facultés, une contre-expertise83.Elle agit tel un prisme qui décompose la lumière de la raison en une multitude de couleurs, qui chacune croît jusqu\u2019à sa plénitude.Par son pragmatisme et sa morale postmoderne, la multiversité définit son empire par les problèmes qu\u2019elle résout et les pratiques sociales qu\u2019elle 83 Pour une justification de la multiversité, vue comme harmonie « polyphonique » intégrant tous les savoirs et toutes les cultures, voir Paul Wildman, « From the Monophonic University to the Polyphonic Multiversities », Futures, vol.30, no 7 (1998), p.625-633. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 102 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .intègre, et partant, légitime.En somme, la multiversité est la continuation de la société, et de ses fractures mouvantes, par d\u2019autres moyens.De l\u2019apesanteur des sciences sociales et des humanités, et de la langue française, dans la multiversité québécoise J\u2019ai très peu traité jusqu\u2019ici du Printemps québécois de 2012, qui fut, par-delà son objet litigieux premier, la hausse des droits de scolarité, un printemps universitaire, pour ne pas dire multiversitaire, bien que la mobilisation étudiante ait compté de nombreux cégépiens.Comme l\u2019ont souligné plusieurs autres analyses, cette mobilisation, à laquelle s\u2019est jointe celle de professeurs du postsecondaire québécois, traduit un malaise profond à l\u2019égard de l\u2019ensemble de la politique québécoise de l\u2019université, qui fait rarement l\u2019objet d\u2019un débat public soutenu.La manière dont l\u2019état québécois fixe les droits de scolarité est parfaitement illustrative de sa politique universitaire : une gestion ad hoc, par décret de l\u2019exécutif, qui tantôt augmente, tantôt gèle ces droits, sans établir sa décision sur un principe général, un cadre de référence normatif structurant pour l\u2019avenir.Je me contenterai ici de mettre en lumière deux aspects de cette mobilisation : 1) le fait qu\u2019elle provienne surtout des étudiants inscrits dans les facultés des arts, des sciences sociales et des humanités ; 2) le fait qu\u2019elle soit née principalement des établissements francophones.Jean-Philippe Warren s\u2019est interrogé sur les facteurs sociologiques à l\u2019origine du Printemps québécois84.Au plus fort de la mobilisation, note-t-il, donc en avril 2012, 50 % des étudiants universitaires en grève « étaient inscrits en arts, lettres et sciences humaines, 40 % en sciences sociales, 84 Jean-Philippe Warren, « Liberté, gratuité, révolution : les facteurs scolaires de la révolte étudiante », Argument, vol.15, no 2 (printemps- été 2013), p.28-38. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 103 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .et 10 % en sciences de la santé, pures et appliquées85 », alors que ces trois groupes d\u2019inscrits représentent, respectivement, 9,2 %, 60,5 %, et 30,3 % du total des trois.Ces chiffres ne tiennent pas compte des inscrits en administration, qui représentent 27 % des inscriptions totales, et qui n\u2019ont pas participé au mouvement de grève.Dès lors se pose cette question : pourquoi cette surreprésentation si tranchée des étudiants en sciences sociales, humaines et en arts dans la grande mobilisation de 2012 ?Warren brosse un portrait de l\u2019étudiant type en ces domaines : ses débouchés ne sont pas clairs, il est sans trajectoire professionnelle définie, dans telles disciplines où, plus que dans les autres, se forme le « chômeur instruit ».Warren soulève une hypothèse, cruelle, mais combien significative : viendrait-on à fermer tous les départements dans ces disciplines, que la société québécoise s\u2019en apercevrait à peine.À preuve, le fait qu\u2019elles aient été paralysées pendant de longs mois sans que l\u2019ordre des choses paraisse bouleversé, exception faite des « interruptions » organisées dans l\u2019espace public par les groupes étudiants, seule façon pour eux de rappeler leur existence à une société qui se soucie peu d\u2019eux.Mal intégrés au monde du travail, les étudiants dans les filières « molles » cultivent la distance à son égard, par leurs habitus de travail \u2013 peu de travaux pratiques et peu de stages \u2013 et la formation critique qu\u2019ils reçoivent, qui les encouragent à se braquer contre la société et ses valeurs dominantes, forts des théories décapantes que leur enseignent leurs professeurs, souvent aussi remontés que leurs étudiants contre les impostures du monde contemporain.Ces étudiants vivent ainsi une forme d\u2019adolescence prolongée, selon Warren, « qui trouve sa vigueur dans le fait qu\u2019ils ne sont plus des filles et des garçons sans être encore des adultes ».« Sans enfant, sans carrière et sans 85 Ibid., p.30. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 104 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .responsabilités », ils peuvent ainsi d\u2019autant mieux « maudire la famille, le travail, les représentations qui structurent l\u2019imaginaire collectif ».D\u2019où la popularité de l\u2019idéologie anarchiste auprès de ce public, selon Warren, dont le discours s\u2019accorde avec « les sentiments et les attitudes spontanés » de cette jeunesse en état d\u2019apesanteur.Warren ne conclut pas pour autant à l\u2019inutilité des sciences sociales et humaines \u2013 il est lui-même un professeur de sociologie \u2013, seulement son texte pose la question, sempiternelle, mais ô combien toujours actuelle, de leur pertinence, de leur finalité, et de la responsabilité morale des professeurs qui œuvrent dans ces disciplines.Au fond, qui forme-t-on ?Des révolutionnaires, des analystes praticiens prêts à servir les organisations, des esprits bien faits, nourris d\u2019une culture générale ?Pour intéressante qu\u2019elle soit, l\u2019analyse de Warren, à trop se concentrer sur les « facteurs scolaires » de la « révolte » du printemps 2012, laisse peut-être en plan un aspect pourtant singulier de cette contestation, à savoir qu\u2019elle a porté, chez certains de ses représentants et penseurs, une critique de l\u2019université elle-même et de ses dérives.C\u2019est là souvent le défaut de tout sociologisme quelque peu poussé : ne portons pas attention à ce que les acteurs sociaux disent, et tâchons plutôt d\u2019expliquer leur discours par des paramètres sociaux.Or, par-delà la question des droits de scolarité, la contestation de 2012 a indéniablement fait entendre une critique de la vision fonctionnelle de la multiversité, de sa conversion au paradigme de l\u2019économie du savoir, en réactivant outre la vision utopique et révolutionnaire de l\u2019université, sa vision humaniste, opiniâtrement attachée à l\u2019idée que la mission première de l\u2019université demeure encore de former des sujets autonomes, des citoyens éclairés, par l\u2019acquisition d\u2019une culture qui dépasse les promesses de maîtrise d\u2019une quelconque L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 105 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .expertise technique86.Ainsi, au lieu d\u2019insister, comme le fait Warren, sur la marginalité et l\u2019apesanteur des sciences sociales qui font de leurs diplômés des mésadaptés irrécupérables, on pourrait poser le problème autrement : quelle université demeure possible quand une bonne partie des sciences sociales est devenue déconstructiviste, relativiste, cynique, sceptique, postmoderne, cybernétique87, rebelle à tout principe d\u2019institution88, voire à l\u2019idée d\u2019un sujet politique à former, d\u2019une culture à transmettre et à renouveler, quand, au fond, une bonne partie de ces sciences adhère viscéralement au projet de la multiversité ?Autre caractéristique de la mobilisation de 2012, elle a été surtout francophone.Pendant ce printemps houleux, il a été peu question comme tel de l\u2019avenir du réseau universitaire 86 Voir, notamment, préparé par l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante, « Quand le capital monte à la tête : l\u2019éducation postsecondaire dans l\u2019économie du savoir », sur le site de l\u2019ASSE, janvier 2011, [http://www.asse-solidarite.qc.ca/wp-content/ uploads/2012/11/recherche-economie-du-savoir-bonne-version.pdf ] (janvier 2014).De même, voir Martin et Ouellet, Université inc., p.113.On y évoque même l\u2019idéal grec de la paideia.Puis, voir Baillargeon, Je ne suis pas une PME.Voir aussi Éric Martin et Maxime Ouellet, « Économie du savoir : l\u2019université n\u2019est pas une entreprise », Le Devoir, 26 octobre 2011, [En ligne], [http://www.ledevoir.com/ societe/education/334522/economie-du-savoir-l-universite-n-est- pas-une-entreprise] ; Éric Martin, « À Go!, réclamez 200 $ : le social comme marchandise : réflexion sur le devenir-entreprise du soi et de la société », Argument, vol.13, no 1 (automne 2010-hiver 2011), p.75-87, [En ligne], [http://www.revueargument.ca/article/2010-10-01/506-a-go- reclamez-200-le-social-comme-marchandise-reflexion-sur-le-devenir- entreprise-du-soi-et-de-la-societe.html].87 Céline Lafontaine, L\u2019empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine, Paris, Seuil, 2004.88 Sur ce sujet, voire la thèse de doctorat d\u2019Éric Martin, L\u2019esprit des institutions : le problème de la médiation institutionnelle dans la théorie critique contemporaine, thèse de doctorat (science politique), École d\u2019Études politiques, Université d\u2019Ottawa, 2013, [En ligne], [https://www.ruor.uottawa.ca/en/bitstream/handle/10393/23638/ Martin_Eric_2013_these.pdf?sequence=3]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 106 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .francophone au Québec.La présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec a certes publié dans Le Devoir un texte, intitulé « Soutenir la recherche francophone », où elle estimait que la hausse des droits de scolarité poserait une menace à l\u2019accessibilité aux études supérieures et donc à l\u2019essor de la recherche francophone, dans un contexte où « l\u2019anglais s\u2019impose comme la langue hégémonique de la recherche \u2013 avec, pour conséquence, l\u2019absence des principales revues savantes francophones dans les grandes banques de données scientifiques89 ».L\u2019inquiétude de Martine Desjardins a trouvé relativement peu d\u2019écho dans le débat sur l\u2019enseignement supérieur consécutif au Printemps québécois, et pourtant, elle est des plus fondées.Comme je l\u2019ai montré plus haut, l\u2019état québécois applique dans l\u2019enseignement supérieur une politique linguistique qui est aux antipodes de celle qu\u2019il a édictée depuis l\u2019adoption de la Charte de la langue française dans le réseau scolaire primaire et secondaire en 1977 : soit la politique du bilinguisme concurrentiel, qui entretient deux réseaux universitaires financés par l\u2019état, francophone et anglophone, tous deux également accessibles au « choix » de l\u2019étudiant, dans un marché aux étudiants où la subvention accordée aux universités est fonction du nombre d\u2019inscrits à temps plein et de leur discipline.Au Québec, l\u2019anglais, au niveau postsecondaire, est une langue nationale d\u2019intégration.Cette politique, qui est en fait le fruit de plus de deux siècles de non-interventionnisme, a vu l\u2019état, né après les premières universités fondées par la couronne impériale et l\u2019Église, laisser se développer hors de lui des corps hybrides, extra- territoriaux, dont il a reproduit le modèle en créant à son 89 Martine Desjardins, « Langue française : soutenir la recherche francophone », Le Devoir, 4 juillet 2012, [En ligne], [http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/353747/soutenir-la- recherche-francophone]. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 107 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .tour des corps du même type, sous une forme publique cependant.La division linguistique, qui fut aussi longtemps religieuse, du réseau universitaire québécois apparaît ainsi comme une division originaire, incontestable, qui fonde deux prétentions d\u2019autonomie de ces corps contre toute intervention indue de l\u2019état.Il est remarquable qu\u2019en dépit des efforts déployés pour rehausser le statut du français au Québec, aucun texte normatif de l\u2019état québécois, loi ou règlement, n\u2019établisse clairement le régime linguistique des établissements universitaires québécois réputés « francophones ».Les chartes constitutives et les statuts des universités de Montréal, de Laval et de Sherbrooke ne fournissent aucune indication sur leur vocation francophone ou leur régime linguistique.Nulle indication, non plus, dans la loi sur l\u2019Université du Québec, ou les lettres patentes de ses universités constituantes90.C\u2019est comme si le fait que ces établissements soient de langue française relevait d\u2019une simple coutume implicite, qui ne mériterait pas d\u2019être formalisée dans une norme de droit positif, héritière sans doute du temps où ces universités se reposaient sur leur catholicité pour perpétuer la langue.Le législateur québécois a tenté de corriger maladroitement cette lacune étonnante en amendant la Charte de la langue française en 2002.Trois articles ont été ajoutés pour exiger de tout établissement collégial ou universitaire, 90 Pourtant, la commission Parent recommanda « qu\u2019au moins une université à charte limitée de langue française soit immédiatement créée à Montréal » (Corbo (dir.), L\u2019Idée d\u2019université, p.308).L\u2019article 62 du règlement général no 2 de l\u2019Université du Québec prévoit tout au plus qu\u2019un étudiant admis sur une base autre que le DEC dans un programme de premier cycle doive faire la preuve qu\u2019il possède une « maîtrise jugée suffisante de la langue française ».Voilà une base juridique ténue pour énoncer le régime linguistique du réseau de l\u2019Université du Québec (voir Université du Québec, « Règlement général 2 : les études de premier cycle », avril 2011, sur le site de l\u2019Université du Québec, [http://www.uquebec.ca/sgdaj/ Dossier/ reglements/regle_2.pdf ] (janvier 2014)). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 108 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .sauf ceux qui sont exceptés à titre d\u2019établissement anglophone, qu\u2019il adopte une politique relative à l\u2019emploi et à la qualité du français.La loi précise ce que doit contenir cette politique, lorsque l\u2019établissement offre un enseignement en français à la majorité de ces élèves.Cependant, l\u2019effet de ces articles est de seulement contraindre les établissements dits « francophones » à établir des normes pour favoriser l\u2019emploi et la qualité du français, sans obligation d\u2019atteindre des résultats précis.En somme, ces articles n\u2019établissent aucunement que les établissements visés sont de langue française, et qu\u2019ils doivent donc poursuivre l\u2019essentiel de leurs activités dans cette langue.Les universités ont effectivement adopté des politiques conformément aux articles 88.1, 88.2 et 88.3 de la Charte de la langue française.L\u2019UQAM proclame, à l\u2019article 1 de sa politique sur la langue française, qu\u2019elle est « une université publique de langue française », qui « accorde la plus haute importance à la promotion du français, langue officielle du Québec et langue de la vie publique de tous les Québécoises, Québécois91 ».Dans sa politique linguistique adoptée en 2001, l\u2019Université de Montréal se présente comme une « grande université de recherche de langue française » ; seulement, dans cette même politique, il est écrit ceci : « En pratique, une place spéciale devra être faite à l\u2019anglais, lingua franca » des « communautés scientifiques internationales92 ».On peut aussi lire, à l\u2019article 13 91 Université du Québec à Montréal, « Politique relative à la langue française, no 50 », [s.d.], sur le site de l\u2019UQAM, [http://www.instances.uqam.ca/ReglementsPolitiquesDocuments/Documents/ Politique_no_50.pdf ] (janvier 2014).92 Université de Montréal, « Politique linguistique de l\u2019Université de Montréal, no 10.34 », 30 novembre 2011, sur le site de l\u2019Université de Montréal, [http://secretariatgeneral.umontreal.ca/fileadmin/ user_upload/secretariat/doc_ officiels/reglements/administration/ adm10-34_politique-linguistique.pdf ] (janvier 2014). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 109 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .de cette politique, relatif à la langue des communications scientifiques, la disposition suivante : Les professeurs et les chercheurs livrent leurs communications scientifiques dans la langue dans laquelle il est naturel de le faire compte tenu de leur discipline, de leurs réseaux scientifiques, lectorats et auditoires.Lorsqu\u2019ils publient dans une langue autre que le français, ils sont encouragés à accompagner leur texte, dans la mesure du possible, d\u2019un résumé substantiel en français.En sciences sociales, c\u2019est à ses risques et périls qu\u2019on avance l\u2019idée que des réalités existent par nature : les inégalités sociales, les différences de sexe et de genre, les cultures, etc.; et quiconque avance une telle idée se fait aussi taxer d\u2019autoritarisme, d\u2019essentialisme, d\u2019anti-moder- nisme, etc.Pourtant, quand il s\u2019agit des réalités savantes, on peut parler sans peine d\u2019une langue naturelle, à l\u2019appréciation de laquelle renvoie cet article qui, au fond, dit aux professeurs : écrivez en anglais, si cela vous parait naturel.Quant aux résumés substantiels qui devraient accompagner ces publications anglaises, il serait instructif de savoir combien de professeurs de l\u2019université ont observé cette consigne.En clair, le régime normatif des universités réputées francophones leur accorde la liberté de se déclarer de langue française à la faveur d\u2019une simple politique de régie interne, à charge pour elles de montrer qu\u2019elles font des efforts pour améliorer l\u2019usage du français, sans devoir réellement le promouvoir dans les enseignements et la recherche.Aucune norme générale, d\u2019un niveau supérieur à de telles politiques administratives, n\u2019énonce leur vocation francophone.Sur le plan strictement juridique, rien n\u2019empêcherait qu\u2019une université dite « francophone » décide de donner des formations strictement ou principalement en anglais \u2013 ou en mandarin L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 110 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .\u2013, pourvu qu\u2019elle maintienne, en façade du moins, sa signalisation française et le français comme langue administrative interne.En apesanteur sur le plan juridique, la langue française dans la multiversité québécoise l\u2019est aussi sur plusieurs autres plans.L\u2019hégémonie de l\u2019anglais dans la recherche non seulement internationale, mais aussi nationale n\u2019est pas qu\u2019une vue de l\u2019esprit.La domination de l\u2019anglais dans les échanges et les publications scientifiques est très avancée dans les sciences naturelles et de la santé, ainsi qu\u2019en économie et, dans une certaine mesure, en administration.En sciences sociales et humaines, on observe encore un relatif pluralisme linguistique, si bien que le français demeure une langue de recherche qui a ses forums et ses lieux de publication.Cependant, la situation présente est loin d\u2019être acquise, de telle sorte qu\u2019au lieu d\u2019envisager pour l\u2019avenir le statu quo, voire une expansion de l\u2019espace de recherche francophone, on peut craindre une régression, même assez rapide, instaurée par la pratique d\u2019un bilinguisme institutionnel de facto dans les universités prétendument francophones du Québec93.Ce bilinguisme ne se limite pas au constat que des universités « francophones » tentent d\u2019implanter des formations en anglais ou prodiguent des enseignements en français sur la base de manuels et de textes rédigés essentiellement en anglais ; les mémoires de maîtrise et les thèses de doctorat rédigés en anglais s\u2019y multiplient également.93 Voir, sur ce bilinguisme institutionnel déjà pratiqué par les universités « francophones » québécoises, tant dans les enseignements que dans la recherche ; Claude Simard et Claude Verrault, « Statut du français au Québec : l\u2019exemple inquiétant des universités », Huffingtonpost, 8 février 2014, [En ligne], [http://quebec.huffingtonpost.ca/claude- simard/statut-francais-quebec-exemple-universites_b_4732505.html] (janvier 2014). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 111 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .Plusieurs phénomènes fragilisent actuellement l\u2019espace francophone de recherche au Québec.L\u2019embauche dans les départements de sciences sociales et humaines de candidats qui ont des formations doctorales anglo-saxonnes et qui parfois méconnaissent la littérature francophone dans leur discipline.Les pressions qui s\u2019exercent aujourd\u2019hui sur les doctorants québécois pour qu\u2019ils étudient hors du Québec \u2013 le plus souvent en anglais \u2013 et publient en anglais.L\u2019abandon par plusieurs spécialistes de ces disciplines du français comme langue de travail scientifique, l\u2019anglais étant considéré comme la seule langue « sérieuse » de publication et d\u2019avancement professionnel, d\u2019où leur ambition de publier dans moult revues anglo- saxonnes, jugées mieux cotées que les autres, en vue d\u2019augmenter leur « indice de référence » et d\u2019accroître leur « valeur » dans le marché des connaissances94.L\u2019obsession qu\u2019ont plusieurs recteurs de faire figurer leur établissement dans les palmarès universitaires qui ordonnent les universités en fonction de leurs publications recensées essentiellement dans les revues anglophones cotées que se partage un oligopole d\u2019éditeurs fortunés.Les politiques des organismes subventionnaires de recherche, qui poussent les universitaires québécois à s\u2019intégrer dans des équipes de recherche nord-américaines.L\u2019échec relatif de la coopération universitaire France-Québec, qui n\u2019a pas réussi à établir une véritable communauté francophone transatlantique ; d\u2019ailleurs, le virage anglicisant de l\u2019université française, cautionné par l\u2019adoption de la loi Fioraso 94 Sur la nouvelle culture de l\u2019évaluation de la « performance » universitaire qui s\u2019instaure en Europe, et aussi au Québec sous influence américaine, voir Grégoire Chamayou, « Petits conseils aux enseignants-chercheurs qui voudront réussir leur évaluation », Revue du Mauss, no 33 (2009), p.208-226. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 112 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .en France95, n\u2019est pas prêt de la matérialiser.Tous ces éléments, et bien d\u2019autres vouent le français à devenir une langue d\u2019enseignement pour bacheliers, et une langue de traduction dans les séminaires de maîtrise et de doctorat où la discussion porterait sur une littérature essentiellement anglophone.Au fond, l\u2019obsolescence du français comme langue universitaire serait programmée, par les universitaires eux-mêmes, voire par l\u2019état québécois, qui laisse faire les choses dans un réseau qu\u2019il finance et dont il est pourtant le législateur.Cette évolution linguistique risque d\u2019arriver sans coup férir, à la suite de microdéci- sions qui paraissent toutes « normales », dans un système universitaire très décentralisé où beaucoup d\u2019enjeux fondamentaux se jouent à l\u2019intérieur des départements, en sous-comités.Si les rapports entre l\u2019université et la société démocratique ne vont pas de soi, être professeur ou chercheur francophone dans une multiversité québécoise n\u2019a, aujourd\u2019hui, rien\u2026 de naturel.Le tournant linguistique que les universités supposément francophones du Québec semblent marquer consacrerait ainsi leur adhésion sans réserve au projet de la multiversité, soit de se convertir en « entreprises transnationales de résolution de pro- 95 Soit la Loi n° 2013-660 relative à l\u2019enseignement supérieur et à la recherche, promulguée le 22 juillet 2013, qu\u2019a patronnée la ministre titulaire Geneviève Fioraso.Cette loi, bien qu\u2019elle énonce à l\u2019article 2 que « [l]a langue de l\u2019enseignement, des examens et concours, ainsi que des thèses et mémoires dans les établissements publics et privés d\u2019enseignement est le français », multiplie les exceptions à cette règle, pour autoriser les formations en langue étrangère \u2013 en anglais surtout \u2013, dès lors qu\u2019elles sont dispensées dans le cadre d\u2019un programme européen ou d\u2019un accord avec une université étrangère.Malgré les vives réactions suscitées par cette bénédictiondonnée à l\u2019anglicisation de l\u2019université française, la loi passa comme une lettre à la poste à l\u2019Assemblée nationale française.Pour le linguiste Claude Hagège, il s\u2019agit là rien de moins qu\u2019un « sabordage » de la langue française (voir Claude Hagège, « Refusons le sabordage du français », Le Monde, 25 avril 2013, [En ligne], [http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/04/25/refusons-le-sabordage-du-francais- par-claude-hagege_3166350_3232.html]). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 113 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .blèmes96 » dont les producteurs-chercheurs, déliés de toute obligation de transmettre et d\u2019enrichir une culture nationale et sa langue, seraient mus par la seule ambition de maximiser leur « fonction d\u2019utilité » d\u2019entrepreneurs intellectuels en vue d\u2019une excellence sans contenu exprimée dans un globish hégémonique.Comme l\u2019a écrit Bill Readings, un postmoderne lucide : « L\u2019université de l\u2019excellence ne sert plus qu\u2019elle-même et n\u2019est plus qu\u2019une entreprise de plus dans l\u2019univers mondialisé de l\u2019échange des capitaux97.» En guise de conclusion : après les naufrages, les abîmes et les ruines de l\u2019université La littérature critique des avatars de l\u2019université contemporaine emprunte souvent un ton crépusculaire ; on croirait marcher dans un champ de ruines fumantes, où le survivant, hagard et catastrophé, à peine revenu de la nostalgie d\u2019un temps révolu, contemple sans consolation possible les braises crépitantes où se consument les bibliothèques du savoir et de la sagesse.Là, aux abords du temple renversé, viennent rendre l\u2019âme, comme des caravelles aux mâts brisés donnant sur des rives osseuses, les grandes illusions de l\u2019université moderne et humaniste.Mais plutôt que de filer une nouvelle fois la métaphore d\u2019un cimetière marin de l\u2019université, en récitant ces vers de Paul Valéry : « La vie est vaste, étant ivre d\u2019absence,/Et l\u2019amertume est douce, et l\u2019esprit clair », j\u2019ai pris le parti de réfléchir sur 96 Selon le mot de Chantal Lagacé, « L\u2019université est-elle soluble dans l\u2019innovation », Argument, vol.8, no 2 (printemps-été 2006), p.112, [En ligne], [http://www.revueargument.ca/article/1969-12-31/354- luniversite-est-elle-soluble-dans-linnovation.html?MagazineArgument =27b480a83f675ce03c0b4e726fedf1e3].97 Bill Readings, Dans les ruines de l\u2019université, Montréal, Lux éditeur, 2013, p.72. L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 114 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .la condition de l\u2019enseignement supérieur dans une petite société démocratique minoritaire, qui a entrepris de rattraper son retard universitaire au moment même où, en Californie, un recteur annonçait déjà l\u2019éclipse de l\u2019université classique au profit de la multiversité.Le Québec ne partait certes pas de rien, son réseau universitaire avait été déjà formé dès avant la création de l\u2019État du Québec en 1867, tiré en quelque sorte d\u2019un univers médiévo- libéral où l\u2019autorité du savoir procédait de la croix et de la couronne.Or, de cet univers, le Québec universitaire n\u2019en est pas tout à fait sorti, malgré la laïcisation de plusieurs de ses établissements postsecondaires et des interventions, correctrices et non réellement réformatrices, d\u2019un État provincial resté subsidiaire et fidèle en quelque sorte à une certaine torpeur atavique.Ce qui confère à la multiversité québécoise cette coloration particulière, par le mélange de l\u2019entreprise privée désormais supranationale et de la cité du Vatican98.Au-delà de ce régime universitaire bien particulier, propre à la trajectoire sociohistorique du Québec en Amérique du Nord, l\u2019université québécoise n\u2019en connaît pas moins toutes les contradictions qui viennent avec la délicate coexistence de l\u2019université, qui incarnerait, au mieux, une aristocratie du mérite, au pire, une oligarchie de biens titrés, avec la société démocratique, également libérale et capitaliste.Contradictions que tant les universitaires que ses sociétaires, de l\u2019État subventionnaire aux entreprises, tentent de neutraliser, les uns, en invoquant pour eux une extraterrito- rialité critique de tout savoir, identité, récit, référent, socia- 98 Comme le rappelle le vaticaniste Francesco Clementi, on ne naît pas citoyen du Vatican, on le devient, un peu, comme aujourd\u2019hui, des universitaires portent leur allégeance première à leur université, ou à l\u2019espace transnational de la recherche, plutôt qu\u2019à leur État ou à leur nation d\u2019origine (voir Francesco Clementi, Città del Vaticano, Bologne, Il Mulino, 2009, p.57). L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 115 U N I V E R S I T É S : D É M I S S I O N S I N C .lement institués, les autres, en soumettant l\u2019université à des exigences comptables et bureaucratiques qui garantissent son utilité socioéconomique.D\u2019où ce mariage étrange, mais ô combien efficace du postmodernisme critique et du fonctionnalisme managérial au sein même d\u2019établissements qui, profitant encore de l\u2019ancien prestige attaché à leur nom, ne s\u2019en comportent pas moins en organisations consuméristes de services sans finalités cohérentes, coiffées de la visée creuse de la « poursuite de l\u2019excellence ».Là réside peut-être tout l\u2019intérêt du Printemps québécois de 2012 : nous avoir signalé l\u2019incongruité profonde de ce mariage, où auraient abouti les universités québécoises, devenues des multiversités décomplexées.Seulement, on ne peut exclure que d\u2019aucuns jetteront sur ce printemps le même regard flegmatique et satisfait que les historiens whigs ont posé sur la rébellion patriote de 1837-1838, pour n\u2019y voir, au bout du compte, que la protestation passagère d\u2019un peuple retardataire, rétif aux promesses de la civilisation libérale esquissée par Bacon, Hume, Smith, Durham et tutti quanti.q Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages grand format couleur qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés au Québec durant l\u2019année.3 parutions par année 30 $ par an \u2013 75 $ pour trois ans taxes et expédition comprises Des biographies qui nous révèlent ! PRINTEMPS 2018 volume xii, numéro 2 Les Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale Lectures Recensions Benoît Lévesque en collaboration avec Michel Rioux (dir.) 118 Fondaction.Un fonds pleinement engagé dans la finance socialement responsable René Lévesque 122 Chroniques politiques, tome 2 \u2013 1970-1971 Gilbert Paquette 127 Un pays en tête Éric Martin 131 Un pays en commun.Socialisme et indépendance au Québec Lectures 118 Recensions BENOÎT LÉVESQUE EN COLLABORATION AVEC MICHEL RIOUX (DIR.) Fondaction.Un fonds pleinement engagé dans la finance socialement responsable, Montréal, Presses de l\u2019Université du Québec.Coll.Innovation sociale.2017, 409 pages C\u2019est une rareté.Benoit Lévesque et Michel Rioux et leurs collaboratrices ont pu bénéficier d\u2019une ouverture d\u2019esprit exceptionnelle de la part de dirigeants de Fondaction pour donner un tel ouvrage.Il n\u2019est pas courant d\u2019accéder ainsi à la vie interne d\u2019une institution financière.Le monde de la finance n\u2019a pas la réputation de la plus grande transparence.Mais c\u2019est une valeur cardinale pour Fondaction et la lecture de ce travail en fait la démonstration exemplaire.Touffu, très solidement documenté et nourri des matériaux recueillis auprès de nombreux intervenants, l\u2019ouvrage donne à comprendre toute l\u2019originalité de cette initiative née d\u2019abord dans les rangs de la CSN, mais rapidement conçue pour voguer en pleine autonomie, bénéficiant certes d\u2019un partenariat d\u2019affinité, mais sans lien juridique organique avec la centrale syndicale.Né onze ans après le Fonds de solidarité, Fondaction témoigne, comme son aîné, d\u2019une période et d\u2019une tradition de pensée qui font l\u2019originalité du monde syndical québécois 119 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 et qui donnent à ces deux institutions une identité inédite, sans équivalent dans le monde.Chacun a trouvé sa voie, fort de sa tradition et de ses choix.L\u2019ouvrage expose longuement et avec force détails le cheminement de la volonté de la CSN d\u2019apporter sa contribution dans la condition ouvrière et dans la construction du bien commun.La naissance d\u2019une institution ainsi documentée constitue un véritable apport à la connaissance.Toute la richesse de la délibération collective est ainsi rendue palpable par une analyse qui rend bien justice aux artisans et promoteurs tout autant qu\u2019à la dynamique \u2013 à la dialectique, devrait-on dire \u2013 qu\u2019ont nourrie les forces en présence.Le récit est captivant, même lorsqu\u2019il rend compte des tâtonnements de l\u2019organisation, de la recherche qu\u2019y mènent des militants soucieux du développement du Québec.L\u2019exposé n\u2019est jamais complaisant même si on peut sans doute lui reprocher de ne pas avoir approfondi la virulence des réactions avec lesquelles la CSN avait accueilli la création du Fonds de solidarité.On se souviendra que le gauchisme faisait alors des ravages à la CSN et que c\u2019est peut-être aller un peu vite en besogne de reconnaître, comme le fait Gérald Larose, que cite Benoit Lévesque, que l\u2019analyse avait alors été un peu courte.On leur concèdera que les périls ayant été évités, il ne valait peut-être pas la peine de revenir sur des épisodes assez peu stimulants de la vie de la centrale.L\u2019analyse des contextes d\u2019émergence laisse ensuite place à celle des divers stades de croissance qui ont mené Fondaction à sa période actuelle, celle d\u2019une certaine maturité.Les non-initiés trouveront sans doute ces chapitres trop arides, mais le choix des auteurs se justifie : c\u2019est dans les décisions prises au fur et à mesure que se posaient les problèmes que s\u2019est forgée la résilience de Fondaction, une qualité qui en a façonné le style de gouvernance et lui a donné 120 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 son identité propre.Devant des performances décevantes, malgré des revers dans l\u2019atteinte des objectifs de recrutement des adhérents ou des résultats financiers, jamais la direction de Fondaction n\u2019a baissé les bras.Ses actionnaires ont également maintenu leur attachement à l\u2019institution, faisant la preuve de leur adhésion aux valeurs qui l\u2019animent et aux objectifs qu\u2019elle poursuit.La détermination, la réflexion stratégique, la mobilisation organisationnelle ont été largement récompensées.En vingt ans à peine, Fondaction est passé de néophyte à figure d\u2019autorité en matière de finance responsable, un concept et un univers qu\u2019il a non seulement contribué à définir, mais qu\u2019il est parvenu à orienter.À cet égard, l\u2019analyse reste un peu en retrait de sa propre démonstration : en mettant beaucoup d\u2019efforts à démontrer comment et en quoi Fondaction répond aux plus hauts standards des divers analystes et institutions d\u2019encadrement de la finance responsable, l\u2019ouvrage pèche peut-être par excès de modestie.Dans cet univers en pleine expansion, Fondaction se démarque à l\u2019échelle du monde.À bien des égards, il est une source d\u2019inspiration, un modèle qui inspire fierté certes, mais qui devrait également nourrir encore davantage le travail théorique des chercheurs.On peut certainement affirmer que ce travail de co- construction reposant sur les échanges entre les artisans de Fondaction et la recherche universitaire représente à coup sûr l\u2019une des clés du rayonnement et de l\u2019actuelle phase de croissance de Fondaction.L\u2019ouvrage déploie un effort considérable à faire la démonstration, à convaincre de la justesse des choix et des réponses de Fondaction pour qui les choix de gouvernance n\u2019ont pas consisté à donner une image ou une ornementation à sa gestion, mais bien à peaufiner ses méthodes et affermir ses interventions.Les orientations en matière de soutien à la 121 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 gestion participative et de valorisation du renouvellement du travail ont trouvé un ancrage solide dans le projet de faire du développement durable le cœur de la mission de l\u2019institution.Pas de verdissement cosmétique ici.L\u2019analyse des processus et critères de décision est convaincante : Fondaction ne se soumet pas à la logique du rendement à tout prix, du rendement d\u2019abord.Et cela lui profite.Les résultats financiers tout comme ceux de son bilan environnement et social en font foi.L\u2019ouvrage aurait eu intérêt à explorer davantage la deuxième conclusion forte à laquelle il conduit, celle qui, aux dires de ses auteurs, place Fondaction au cœur du renouvellement du modèle québécois.Sa conception et ses choix placent en effet Fondaction dans le peloton de tête des acteurs qui cherchent à faire de la transition écologique de l\u2019économie l\u2019avenue de prédilection pour la construction d\u2019une prospérité authentique.La démonstration théorique reste à peaufiner, mais à n\u2019en pas douter Fondaction y contribuera par une pratique qui n\u2019a pas fini d\u2019être inspirante.Robert Laplante 122 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 RENÉ LÉVESQUE Chroniques politiques, tome 2 \u2013 1970-1971 (textes réunis par Éric Bédard et Xavier Gélinas), Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 1132 pages Jusqu\u2019à tout récemment, j\u2019entretenais une vision tragique de René Lévesque : il a certes été un grand premier ministre, sans doute celui qui a le plus contribué à faire avancer le Québec, mais, quand son souvenir se présentait à mon esprit, je songeais toujours à un homme brisé.C\u2019est l\u2019homme qui, pour consoler la foule massée au centre Paul- Sauvé, alors qu\u2019il est lui-même inconsolable, s\u2019écrie : « Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire à la prochaine fois.» C\u2019est aussi l\u2019homme trahi et amer qui assiste impuissant au rapatriement de la Constitution et donc à la victoire de son grand adversaire Pierre Elliott Trudeau.L\u2019homme qu\u2019on découvre dans le deuxième tome des Chroniques politiques éditées par Éric Bédard et Xavier Gélinas est tout autre.Malgré ses 48 ans bien sonnés, Lévesque le chroniqueur fait preuve d\u2019un enthousiasme propre à la jeunesse, jeunesse pour qui rien n\u2019est impossible et surtout pas l\u2019indépendance.Il se montre insolent, pugnace et d\u2019une vivacité d\u2019esprit étonnante : « le taux de combustion de cet esprit-là est celui de l\u2019incandescence » écrivait d\u2019ailleurs à son propos Pierre Vadeboncoeur qui lui vouait une vive admiration.Doté d\u2019un formidable esprit de synthèse, il est capable de traiter d\u2019une grande diversité de sujets avec un égal bonheur.On rencontre le grand lecteur qu\u2019il a toujours été à plusieurs reprises.Ici, c\u2019est une discussion avec Gaston Miron, qui lui explique la différence entre les écrivains sédentaires et conservateurs, et les écrivains « coureurs des bois » qui sont à l\u2019origine de la modernité littéraire du Québec ; là, c\u2019est 123 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 son admiration pour l\u2019œuvre d\u2019Anne Hébert : « Dans son Kamouraska, écrit-il, le bon vieux Bas-du-Fleuve accède, tout surpris, à l\u2019universel.» C\u2019est aussi bien sûr et avant tout, un être pour qui rien de ce qui est politique n\u2019est étranger.Ces chroniques nous dévoilent un homme qui pense peu à lui et beaucoup aux autres.La réforme du système de santé, la transparence du financement des partis politiques et la réforme de la carte électorale, l\u2019anglicisation du Québec par l\u2019éducation des allophones dans les écoles anglophones, le projet européen de De Gaulle \u2013 une union de pays souverains \u2013 qui inspire son action pour le Québec, la mainmise des clubs privés sur les lacs, les rivières et les forêts qui empêche au peuple québécois d\u2019avoir « la libre jouissance de ses plus beaux coins de nature », tous les sujets y passent, et préfigurent bien souvent les grandes réformes réalisées lors de son premier mandat.La somme de travail abattue par Lévesque est démesurée : il rédige une chronique tous les jours, sauf le dimanche, dans Le Journal de Montréal en plus d\u2019assumer le rôle de chef du Parti québécois.Ces chroniques fourmillent de noms de personnages publics les uns connus, les autres beaucoup moins ; le lecteur s\u2019engage dans un réseau complexe et fascinant de personnages et d\u2019événements, un univers heureusement expliqué par les nombreux commentaires éclairants de Bédard et Gélinas.Lévesque est un homme de la Révolution tranquille et l\u2019époque de Duplessis agit pour lui comme un repoussoir qui met en valeur les réformes démocratiques qu\u2019il compte réaliser.L\u2019Union nationale y est décrite comme un vestige qui va bientôt disparaître \u2013 ce qui se produisit effectivement \u2013 et Lévesque a peu de bons mots à son endroit, hormis envers Daniel Johnson père, esprit républicain qui, à la fin de sa vie, songeait de plus en plus à l\u2019indépendance du Québec. 124 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Excepté ce personnage, qui fut l\u2019initiateur de la visite de De Gaulle au Québec, Lévesque estime que l\u2019Union nationale n\u2019a de « national » que le nom.Pour preuve, l\u2019indigne loi 63 qui consacrait la liberté de choix de la langue d\u2019enseignement.En divisant le vote francophone, ce parti servait davantage à affaiblir le mouvement nationaliste québécois qu\u2019à le fortifier.Répétition cruelle de l\u2019histoire : c\u2019est exactement ce que fait la CAQ de nos jours : un parti qui se présente comme une alternative nationaliste et autonomiste, mais qui a refusé d\u2019appuyer le PQ lorsqu\u2019en 2012 le parti de Pauline Marois souhaitait renforcer la loi 101 et qui, selon les récentes déclarations de son chef François Legault, ferait des compétences professionnelles des candidats à l\u2019immigration « le premier, peut-être même le seul » critère de sélection.Quant au Ralliement créditiste, il y est décrit comme un groupuscule folklorique qui ne survivra pas aux élucubrations d\u2019un Camil Samson en manque d\u2019attention.Mais l\u2019ennemi à abattre, celui qui est la cible du plus grand nombre de critiques et de chroniques, c\u2019est bien sûr le Parti libéral, parti que Lévesque a quitté depuis trois ans seulement\u2026 Robert Bourassa, loin d\u2019être le grand bâtisseur qu\u2019on célèbre un peu vite de nos jours, est décrit comme un être sans colonne, sans imagination et sans projet autre que celui de se faire élire et réélire.Son attitude de laisser-faire pendant la crise d\u2019octobre, un des événements sur lequel Lévesque revient le plus souvent, est fortement critiquée : à la demande des autorités du Québec et de Montréal, le gouvernement fédéral applique la Loi sur les mesures de guerre qui lui permet d\u2019agir de façon autoritaire en ordonnant des centaines de détentions arbitraires.Les mots de Lévesque sont durs : « Le Québec n\u2019a plus de gouvernement.Le tronçon dont nous disposons a été balayé au premier vrai coup dur.Le cabinet Bourassa a passé la main et n\u2019est plus que le pantin des dirigeants fédéraux.» 125 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Si le pacifique qu\u2019est Lévesque dénonce la violence du FLQ, ses mots les plus durs s\u2019attaquent aux gouvernements Trudeau et Bourassa qui ont exagéré l\u2019ampleur de la crise pour justifier une attaque sans précédent aux droits et libertés : le chroniqueur va même jusqu\u2019à dire qu\u2019en cette circonstance Trudeau a fait preuve de plus d\u2019autoritarisme que Duplessis, un personnage qu\u2019il vilipendait pourtant durant ses années cité-libristes.La solide formation littéraire de Lévesque est au service d\u2019une plume à la fois colorée et élégante.Ici, il cite Bernanos pour condamner Trudeau qui applique la « Justice selon l\u2019Ordre » et non « l\u2019Ordre selon la Justice ».Là, c\u2019est le Racine des Plaideurs qui est convoqué pour se moquer de la lenteur du système de justice.Le temps émousse nos perceptions comme il émousse le roc : avec le passage des années, la figure de Lévesque a perdu de ses aspérités et est devenue une sorte de statue politique lisse, figée et consensuelle que tous les partis, y compris le Parti libéral qu\u2019il a pourtant violemment attaqué, vont citer comme un modèle à suivre.Et pourtant, la verdeur des propos que Lévesque a tenus en son temps est impensable pour un chef de parti à notre époque de rectitude politique où les politiciens font des pieds et des mains pour être bien vus des médias et autres Tout le monde en parle.Robert Bourassa qui avait décrit son gouvernement comme un champion de l\u2019économie ne parvient pourtant pas à créer les mythiques 100 000 emplois qu\u2019il avait promis en campagne électorale et dépend d\u2019un mince réinvestissement du fédéral auquel il s\u2019accroche avec « des doigts de noyé.» De l\u2019organe médiatique de l\u2019empire Desmarais et de l\u2019un ses éditorialistes, il dira entre autres ceci : « Dans la grosse Presse 126 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 du régime, M.Jean Pellerin joue le rôle de la commère du village.» Quant à la Gazette de Montréal, il la décrit comme un organe démagogique et sensationnaliste au service de l\u2019establishment anglophone.Les milieux d\u2019affaires sont au service du fédéralisme et Lévesque dira d\u2019ailleurs des libéraux provinciaux : « Ceux-ci, plus encore que les bleus, sont la chose du Big Business.» Le Devoir de cette époque est farouchement fédéraliste, même si son directeur Claude Ryan a droit à quels bons mots de Lévesque pour son opposition à la Loi sur les mesures de guerre.Quant au Journal de Montréal où paraissent les chroniques de Lévesque, il n\u2019a pas de position éditoriale officielle et Péladeau permet à de fervents fédéralistes, y compris, à l\u2019occasion, le premier ministre Bourassa, d\u2019y écrire.On constate à quel point, pour paraphraser Miron, Lévesque élevait une voix parmi des voix contraires : le succès électoral de 1976 allait se gagner sur le terrain, grâce à un appui populaire sans précédent, mais contre un establishment médiatique et financier souhaitant que l\u2019aventure du PQ prenne fin le plus tôt possible.Si le PQ de Lévesque a pu faire avancer le Québec malgré toutes forces d\u2019opposition auxquelles il faisait face, le PQ d\u2019aujourd\u2019hui le peut tout autant.Pourvu qu\u2019il ait le courage de ses convictions.Nicolas Bourdon Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne 127 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 GILBERT PAQUETTE Un pays en tête, Montréal, Les éditions du Renouveau québécois, 2017, 208 pages Ceux et celles qui connaissent un tant soit peu Gibert Paquette savent que c\u2019est un fidèle à la cause de l\u2019indépendance du Québec.Depuis plus de quarante années, il a été quasiment de tous les combats, et à tous les niveaux, même celui de la candidature à la direction du Parti québécois.Son dernier ouvrage, Un pays en tête, illustre cette opiniâtreté militante.C\u2019est un vibrant plaidoyer pour l\u2019indépendance du Québec doublé d\u2019un document argumentaire pour les militants.Au cœur de la démarche de monsieur Paquette, on trouve la notion de convergence.Selon lui, maintenant que le bipartisme traditionnel semble être chose du passé, il ne fait pas de doute que l\u2019indépendance du Québec ne pourra naitre que par la convergence des différents partis politiques et organismes de la société civile partageant l\u2019idéal indépendantiste.Pour cela, il faut élaborer une espèce de tronc commun autour d\u2019un projet de pays.À cette fin, Paquette propose « dix chantiers collectifs » susceptibles de faire consensus parmi la population québécoise dans un Québec futur, toute idéologie mise à part.L\u2019objectif consiste aussi à « figurer » de quoi aurait l\u2019air un Québec indépendant.L\u2019auteur nous dit qu\u2019en effet, la « guerre » entre Ottawa et le mouvement indépendantiste en est une de perception : « Le Canada existe et possède une réalité physique perceptible » (p.9) ; le Québec indépendant, pas encore, donc importance de lui donner « au moins » une existence, la plus claire et la plus concrète possible, dans l\u2019imaginaire des gens.Autrefois on parlait de « projet de pays ».Gilbert Paquette est conscient que dans un Québec souverain les modalités de la réalisation de ces chantiers peuvent varier en fonction 128 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 des sensibilités politiques.Il faut quand même noter que, même si le « tronc commun » proposé par l\u2019ancien député veut ratisser large, une sensibilité de gauche et une certaine aversion envers les politiques dites libérales, ou « néolibé- rales » prédominent.On ne peut alors s\u2019empêcher de se demander s\u2019il est possible que des pensées libérales ou conservatrices indépendantistes puissent trouver place dans cette convergence.L\u2019ancien ministre est conscient que, pour les plus jeunes, ceux qui n\u2019avaient pas l\u2019âge de voter au référendum de 1995, l\u2019indépendance du Québec peut être perçue comme déconnectée de leurs préoccupations actuelles ; par exemple les questions environnementales ou internationales.C\u2019est donc prioritairement à la clientèle jeune que l\u2019ouvrage s\u2019adresse.Il tente de démontrer que, pour participer pleinement aux grands débats actuels, le Québec a besoin de disposer de la totalité des pouvoirs d\u2019un État entier capable de « décider de son avenir ».À l\u2019aide d\u2019un vaste survol historique, et dans un dessein pédagogique avoué, Gilbert Paquette veut démontrer que le Québec constitue une nation annexée et subordonnée au pouvoir canadien.Une société québécoise indépendante disposerait de la totalité de ses ressources financières et de la capacité entière de faire ses propres lois.Elle aurait également le droit exclusif d\u2019établir ses relations extérieures.Toujours dans un souci argumentaire, l\u2019auteur s\u2019efforce de prouver que les bénéfices de l\u2019indépendance du Québec sont supérieurs à ceux de l\u2019intégration au Canada.L\u2019ancien ministre distingue dix champs de la société québécoise indépendante dans lesquels autant de « projets » pourraient être réalisés : développement régional, pauvreté, précarité, justice, démocratie, éducation, santé et autres.Pour chacun de ses projets, il énonce un objectif majeur, des mesures significatives à mettre en œuvre et les « blocages 129 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 spécifiques » émanant du régime canadien.Ainsi, et à titre d\u2019exemple, la pauvreté et la précarité sont des problèmes sociaux pour lesquels la société québécoise, débarrassée du carcan fédéral, pourrait être plus efficace.Un Québec indépendant serait plus à même d\u2019assurer une sécurité du revenu et de l\u2019emploi s\u2019il récupérait sa part des fonds de l\u2019assurance emploi.Il pourrait également se donner une politique de logement abordable en récupérant sa part des fonds de la Société canadienne d\u2019hypothèque et de logement.La démonstration vaut pour d\u2019autres secteurs de la société.La mission pédagogique de l\u2019essai ne se limite pas aux possibilités qu\u2019offrirait aux Québécois leur indépendance ; elle traite aussi du processus juridico-politique d\u2019accession à cette indépendance.Gilbert Paquette privilégie une démarche constituante.Il mentionne tout d\u2019abord « les arguments juridiques qui fondent le droit du Québec à acquérir son indépendance et qui invalident les peurs injustifiées » (p.159).Puis il considère trois scénarios d\u2019accession à l\u2019indépendance : un premier, basé sur un référendum, plus classique et déjà utilisé ; un second, qui tiendrait compte du désir chez une majorité de citoyens d\u2019améliorations importantes de la Constitution canadienne avant d\u2019approuver la sécession du Québec ; et finalement, celui privilégié par l\u2019auteur, un scénario basé sur le « pouvoir constituant » de la société québécoise, qui lui permettrait d\u2019adopter sa propre constitution (p.173).Cette démarche se résume en cinq étapes : en premier, évidemment, l\u2019élection d\u2019une majorité de députés indépendantiste à l\u2019Assemblée nationale et adoption par ces derniers d\u2019une loi « transitoire », c\u2019est-à-dire une loi qui encadre la « marche » vers l\u2019indépendance.Création ensuite de la fameuse Assemblée constituante, le « peuple » représenté par une assemblée de citoyens de tous les horizons.Cette 130 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 assemblée aura pour mission de consulter la population et de rédiger « un projet de constitution » reflétant les valeurs de cette population.L\u2019Assemblée nationale devra alors consulter les Québécois sur ce projet et sur l\u2019indépendance du Québec.Pour que tout ceci se réalise, il faut bien entendu que tous les partis indépendantistes constituent un front commun et que leurs intérêts à courts et à moyen terme convergent vers un objectif commun : l\u2019indépendance du Québec.Reste à l\u2019ancien président des Organisations unies pour l\u2019indépendance du Québec (OUI-Québec) à convaincre les partis politiques de jouer le jeu.Daniel Gomez Sociologue 131 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 ÉRIC MARTIN Un pays en commun.Socialisme et indépendance au Québec, Écosociété, 2017, 265 pages Chaque peuple fortifie sa singularité dans une tradition de débat.Au Québec, cette tradition aura été façonnée en bonne partie par la question nationale, raison pour laquelle les intellectuels qui décident de s\u2019y intéresser sont d\u2019ordinaire les plus éloquents et les plus pertinents.L\u2019ouvrage d\u2019Éric Martin, Un pays en commun, ne fait pas exception à cette règle.Écrit avec l\u2019adresse et la clairvoyance qu\u2019on savait déjà au professeur de philosophie du cégep Edouard-Montpetit (Université inc., 2011 ; La tyrannie de la valeur, 2014) cet essai fera date, autant pour la qualité de son propos que pour ce qu\u2019il nous dit de l\u2019évolution du débat sur la situation de la gauche au Québec.Le propos d\u2019ensemble s\u2019ancre dans le constat d\u2019une difficile articulation entre question nationale et question sociale au Québec, difficulté révélée notamment par une polarisation croissante du débat public entre deux postures : d\u2019un côté, les « nationalistes conservateurs » de droite, qui défendent l\u2019identité collective sans référence à quelque contenu social et, de l\u2019autre, une gauche progressiste, antiraciste et multi- culturaliste, acquise à un projet social, critique de la société néolibérale et peu encline à répondre des enjeux d\u2019insécurité culturelle et identitaire.Ce manichéisme simpliste, sur fond duquel il faudrait lire le récent échec du projet de convergence entre Québec solidaire et le Parti québécois (dont le Parti libéral saura certainement profiter), serait le symptôme d\u2019une société qui, ne raisonnant plus de manière dialectique, éprouve de plus en plus de difficulté à s\u2019envisager comme une « totalité » signifiante (p.23).Membre fondateur de Québec solidaire et partisan d\u2019un souverainisme de gauche, Martin plaide l\u2019urgence d\u2019une 132 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 réactivation de la pensée dialectique au Québec entre le fait national et le fait social.À ses yeux, la défense de la culture, de la langue et de la souveraineté va non seulement de pair avec le progrès social, mais en constitue une condition de possibilité essentielle.Cette conviction, qu\u2019il expose en détail en première partie de son livre, s\u2019enracine dans son propre vécu et, plus largement, dans une conception particulière de la liberté à l\u2019heure du capitalisme globalisé et informatisé.Né en 1982 dans un quartier ouvrier de Montréal, Martin raconte comment, jeune cégépien, lecteur de Bourgault, Falardeau et Che Guevara, manifestant contre le Sommet des Amériques à Québec en 2001 tout en prenant conscience de l\u2019« héritage douloureux » du colonialisme au Québec lors d\u2019un voyage d\u2019agrément en France, est pour ainsi dire devenu « simultanément » socialiste et indépendantiste.L\u2019horizon de la lutte contre les inégalités et les injustices s\u2019est toujours conjugué, chez lui, avec un attachement profond au « pays de l\u2019enfance », qui fut le lieu d\u2019une appartenance fondatrice à la langue et la culture.Au fil des années, une armature théorique faisant la part belle à Marx, Hegel, Jean Jaurès, Michel Henry, Hannah Arendt, Jacques Généreux, Michel Freitag et Slavoj ÆiÆek est peu à peu venue donner chair à cette intuition biographique.En son fond essentiel, l\u2019argument de Martin consiste à dire que pour exister et s\u2019épanouir, la liberté doit impérativement s\u2019enraciner dans un monde commun hérité.Quoi qu\u2019en dise la doxa libérale, il n\u2019est point de liberté autofondée et illimitée possible.Laissée à elle-même, sans l\u2019injonction d\u2019une tradition particulière, d\u2019une définition préalable du bien commun et d\u2019un entendement partagé sur le type de régime politique à privilégier, la liberté flotte dans l\u2019éther et se condamne à être récupérée par les forces impersonnelles du capitalisme globalisé dont les logiques d\u2019uniformisation et d\u2019anonymisation n\u2019ont eu de cesse de s\u2019approfondir au 133 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 cours des dernières décennies.C\u2019est dire, dans ces circonstances, que la construction d\u2019un monde meilleur présuppose un sens de la conservation, manière de surmonter « l\u2019oubli de la société » (Michel Freitag) et les formes d\u2019appartenances fondamentales de l\u2019humanité.Car, après tout, l\u2019être humain reste « irrémédiablement social et communautaire » (p.207), nous rappelle avec raison Martin, soulignant, à la suite de Marx, combien l\u2019aliénation capitaliste procède surtout d\u2019une forme de désancrage culturel de l\u2019individu qui le rend ainsi étranger à lui-même.Pour Martin, c\u2019est encore à l\u2019échelle de la communauté nationale, fut-elle imparfaite dans sa capacité à reconnaître sa pluralité constitutive, que l\u2019émancipation doit s\u2019envisager.Sans pour autant l\u2019ériger en absolu, la nation reste encore à ses yeux ce « lieu concret » à partir duquel peut se réaliser une médiation féconde entre le particulier et l\u2019universel.Tâche exigeante, s\u2019il en est une, et peut-être davantage pour une frange de la gauche québécoise qui, très influente dans le débat public, a tendance à renvoyer la nation et l\u2019indépendance au rang des hérésies particularistes.Et pourtant, tâche nécessaire à l\u2019heure où l\u2019épuisement de la mondialisation s\u2019accompagne précisément d\u2019un retour à l\u2019avant-scène de l\u2019enjeu de la souveraineté, de la patrie et du nationalisme.Dès lors, explique Martin, il s\u2019agit moins de débattre de la légitimité de ce retour du désir de communauté que de déterminer quelle forme il prendra et qui lui donnera une orientation politique.À voir que, jusqu\u2019à présent, c\u2019est surtout une « droite à la sauce Front national » ou encore « trumpienne », fondée sur « l\u2019exclusion, la division et le racisme » (p.37) qui a réussi à sublimer ces préoccupations, il y aurait urgence d\u2019engager une réflexion plus sérieuse à gauche sur ces enjeux.Il en va non seulement de la lutte contre les injustices et les inégalités, que le « vide postmo- derne » n\u2019arrive manifestement pas à contrer, mais aussi du 134 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 destin des sociétés démocratiques, devenues selon Martin des « dissociétés » postmodernes (Jacques Généreux) dont la direction générale, plutôt que de faire l\u2019objet « d\u2019une délibération démocratique réfléchie et collective », est reléguée au « mécanisme aveugle de la \u201cmain invisible\u201d du marché qui fait du capital le seul souverain » (p.32).Le Québec n\u2019est, il va sans dire, pas étranger à ces bouleversements planétaires.Société « bloquée », « république inachevée » (p.40), il n\u2019échappe pas à la domination du capitalisme néolibéral qui, dans son cas, se conjugue avec le carcan du fédéralisme multiculturaliste et colonisateur canadien.Pas plus d\u2019ailleurs n\u2019est-il à l\u2019abri de toute perversion du nationalisme, nous dit Martin, qui ne ménage pas les critiques envers « l\u2019opportunisme communicationnel » d\u2019un PQ qui aurait cédé à la rhétorique du « nous » vs « eux » et, par le fait même, rompu avec « l\u2019attitude humaniste qui a marqué la majeure partie de l\u2019histoire du mouvement indépendantiste » (p.218).Or, s\u2019il y a lieu d\u2019articuler un contre-discours politique pour désactiver ce double verrouillage, la division entre nationalistes conservateurs et gauchistes contestataires rend le Québec « incapable de produire une dialectique entre la critique du capitalisme et la ressaisie réfléchie et critique de l\u2019objectivité sociale héritée » de son passé (p.51).Comme voie possible d\u2019une résolution politique de ces contradictions, Martin propose, et c\u2019est là le cœur de son livre, de renouer avec la tradition d\u2019indépendantisme socialiste qui a pris forme à partir de la Révolution tranquille.Contenue dans le slogan « socialisme et indépendance » très populaire dans les années 1960 et 1970, cette idée « proprement dialectique » est mise au jour à travers une relecture des écrits de ceux qui en ont dessiné les contours.Sont ainsi revisités, puis actualisés dans des chapitres séparés, les écrits d\u2019Hubert Aquin (contre l\u2019humanisme abstrait et déraciné de Pierre Trudeau), de 135 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 Fernand Dumont (sur les conditions d\u2019élaboration d\u2019un « socialisme d\u2019ici »), de Marcel Rioux (sur le socialisme autogestionnaire) et de Pierre Vadeboncoeur (sur les limites du relativisme postmoderne) auxquels s\u2019ajoutent deux chapitres sur la revue Parti pris (la décolonisation pensée en lien avec le socialisme et la laïcité) et le Front de libération des femmes (FLF) (la critique de la « triple oppression » coloniale, patriarcale et capitaliste).Il y a là un travail d\u2019exégète aussi pertinent qu\u2019audacieux, mais qui n\u2019étonnera guère le lecteur déjà initié à ces auteurs (hormis peut-être en ce qui concerne le FLF, sans doute le chapitre le plus intéressant).On reprochera seulement à l\u2019auteur de donner l\u2019impression, dans sa démonstration, que ce désir d\u2019une synthèse entre question sociale et question nationale trouve son origine dans la pensée laïque des années 1960.Or, le Québec est, depuis longtemps, tourmenté par la double précarité de sa situation culturelle et de son exploitation économique.Dans son effort de restitution d\u2019une tradition de pensée socialiste proprement québécoise, il aurait été souhaitable de remonter aux intentions passées de certains de nos clercs et religieux qui, tout conservateurs et nationalistes qu\u2019ils furent, n\u2019eurent pas moins le réel souci d\u2019une justice sociale égalitaire au Canada français.L\u2019articulation entre action sociale (catholique) et action nationale, source de la célèbre rivalité intellectuelle entre le chanoine Lionel Groulx et le père Georges-Henri Lévesque, ne fut-elle pas au cœur de nos débats doctrinaux et politiques d\u2019autrefois ?Réfléchissant aux conditions d\u2019émergence d\u2019un socialisme québécois, Fernand Dumont lui- même dénonçait dans La vigile du Québec l\u2019« illusion coutumière de la table rase » chez nos intellectuels qui consistait à « [croire] tout spontanément partir de zéro par rapport aux générations passées » (p.158).C\u2019est un défaut auquel Martin n\u2019échappe pas en regard de l\u2019anthropologie catholique qué- 136 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 bécoise, qu\u2019il gagnerait à sonder davantage.Je souligne par ailleurs que cette anthropologie défend une conception de la liberté non loin de la sienne, c\u2019est-à-dire une liberté définie non pas comme le droit de chacun à poursuivre la fin qu\u2019il s\u2019est arbitrairement choisie, mais la capacité, guidée par l\u2019autorité d\u2019une tradition, à choisir le bien.La troisième et dernière partie de l\u2019ouvrage est à visée prospective et réfléchit aux moyens de reprendre et d\u2019adapter cet héritage du courant indépendance et socialisme aux besoins de notre époque.C\u2019est dans cet esprit que Martin plaide en faveur de l\u2019avènement d\u2019une « république indépendante, internationaliste et écosocialiste du Québec, construite en solidarité avec les Autochtones et offrant la pleine citoyenneté et égalité politique aux femmes et aux minorités culturelles » (p.193).Ce projet républicain de « libération nationale et sociale » est à entendre comme une actualisation de l\u2019« alliance anticoloniale » des années 1960 et 1970, qui souhaite combiner l\u2019optique de la décolonisation avec l\u2019anti- impérialisme, la remise à l\u2019ordre du jour d\u2019une conscience de classe, la démocratisation économique, le féminisme, les combats linguistiques, les luttes antiracistes, le syndicalisme de combat et le souci d\u2019un esprit internationaliste.C\u2019est peu dire que nous avons reçu cet ouvrage comme une bouffée d\u2019oxygène, moins pour sa dimension programma- tique toutefois que pour son diagnostic et sa fine analyse des enjeux.Dans un contexte où la question nationale québécoise se disloque sous les contrecoups d\u2019un utopisme postnational relayé par une gauche désincarnée, d\u2019une déloyauté politique croissante chez nos élites économiques et d\u2019un consentement populaire de plus en plus béat à la normalisation canadienne du Québec, cette lecture a l\u2019heur de nous rappeler son caractère toujours vital et de contribuer à une réflexion sur les conditions de sa réviviscence 137 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2018 dans une critique forte du fédéralisme canadien et un projet souverainiste rassembleur.Signe qu\u2019un renouveau conservateur est en éveil dans la gauche québécoise nationaliste, la parution de ce livre est à mettre en relation avec la publication du manifeste de « L\u2019Aut\u2019gauche », signé récemment par Roméo Bouchard, et dont le contenu semble en avoir repris certaines idées directrices.Cela étant dit, la proposition d\u2019un indépendantisme socialiste québécois, pour peu qu\u2019elle soit entièrement nouvelle, nous confronte à une vieille question qui n\u2019est pas moins fondamentale : l\u2019idée d\u2019indépendance peut-elle s\u2019envisager comme une fin en soi, ou alors doit-elle s\u2019accommoder d\u2019un projet de société en particulier ?En considérant que la souveraineté doit impérativement être pensée en lien avec une critique du capitalisme et un projet de démocratisation sociale et économique, Martin prend à rebours la stratégie souverainiste « traditionnelle » voulant que le Québec obtienne d\u2019abord sa souveraineté pour ensuite tenir un débat sur ses orientations sociétales.En d\u2019autres termes, il refuse le vieil axiome « séguiniste » de l\u2019« agir par soi collectif », qui consiste à faire de la liberté collective un bien en soi, une finalité immanente et une aspiration légitime et normale de tous les peuples.Une telle proposition, qui consiste à adosser l\u2019indépendance à une préférence idéologique singulière, n\u2019est pas sans écueil pour la cause nationale.Ne risque-t-elle pas, se demande-t-on, de conduire à ce paradoxe des conséquences d\u2019un électorat francophone nationaliste encore plus divisé face aux partis fédéralistes ?François-Olivier Dorais Doctorant, département d\u2019histoire, Université de Montréal 138 Livres reçus Gilles DuPuis, Karim larose, FréDéricronDeau, robert schwartzwalD Avec ou sans Parti pris.Le legs d\u2019une revue Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Grise, 2017, 460 pages PhiliPPe De Grosbois Les batailles d\u2019Internet.Assauts et résistances à l\u2019ère du capitalisme numérique Montréal, Écosociété, 2017, 264 pages maria mourani Milena Di Maulo \u2013 Fille et femme de mafiosi Montréal, Les Éditions de l\u2019Homme, 2018, 256 pages Jean béDarD Journal d\u2019un réfugié de campagne Montréal, Leméac Éditeur, Collection Phares, 2017, 152 pages aurélie camPana L\u2019Impasse terroriste : violence et extrémisme au XXIe siècle Ste-Foy, Multimondes, 2017, 200 pages luc lavoie En première ligne Montréal, Les Éditions de l\u2019Homme, 2018, 326 pages céline saint-Pierre La première révolution tranquille Montréal, Del Busso Éditeur, 2018, 236 pages Jean-François simarD Lidéologie du hasard.Retour sur la question nationale Anjou, Éditions Fides, 2018, 200 pages rené laPierre Écrire l\u2019Amérique Montréal, Les herbes rouges, Collection Territoires, 2018, 208 pages clauDe r.blouin Les vies parallèles d\u2019un érudit de province Montréal, Mots en toile, 2017, 310 pages Numéro du Centenaire \u2013 Édition de luxe Couverture de velin, papier de qualité et signet en tissu L\u2019édition que les participants au Gala du centenaire ont reçue est en vente à notre boutique internet, par téléphone et par la poste.50 $ taxes et expédition comprises L\u2019étude des comptes publics Cette étude vise à déterminer la viabilité des finances publiques d\u2019un Québec indépendant.Elle estime l\u2019ensemble des revenus qu\u2019un Québec indépendant percevrait et l\u2019ensemble des charges additionnelles qu\u2019il assumerait, en partant de l\u2019hypothèse qu\u2019il fournirait les mêmes services à ses citoyens que ceux présentement offerts sans devoir chercher de nouvelles sources de revenus.18 $ taxe et expédition comprises achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone (p.144) Espace Armand-Vaillancourt Un lieu de mémoire, de conservation et de partage Dans la campagne du Centre-du-Québec, dans la MRC de L\u2019Érable, à Plessisville, Armand Vaillancourt entrepose, depuis plus de vingt ans, plusieurs de ses œuvres monumentales et des centaines d\u2019œuvres produites, avec lui, par les enfants dans les écoles durant plusieurs décennies.Fils de la ferme, c\u2019est dans cette ferme qu\u2019il louait qu\u2019il se retire pour se ressourcer.Porté par une force créatrice hors du commun, cet artiste aux sensibilités multiples et aux talents croisés nous lèguera un héritage à la dimension du géant et du modèle qu\u2019il est pour le Québec d\u2019hier, d\u2019aujourd\u2019hui et de demain.Comment contribuer au projet : \u2022 en faisant un don ; \u2022 en achetant une reproduction numérotée et signée par Armand Vaillancourt 250 $ ; \u2022 en achetant une des Mains signées par Armand Vaillancourt 1200 $.Voir les œuvres ?Contactez-nous pour un rendez-vous 514 842-7576 fondationav.org Rassemblement pourun PAYS Souverain HA, Québec notre seule patrie 4 =\u201c www.rps.quebec D.e Souveraineté du Québec Langue française Fête nationale Assurance-vie th A Société ~ 5 NA 1 IN 177 Saint.Jean-Baptiste >, f = y dela MAURICIE 7 Me on CR EX Ru 8 £3 Se 819375748819.8007821 Shy ISBN 978-2-89070-024-6 \u2013224 pages \u2013 L\u2019Action nationale Éditeur 2017 D\u2019entrée de jeu, je n\u2019hésite pas à me définir comme un enfant de la Révolution tranquille parce que j\u2019ai été formé durant ces années d\u2019effervescence.J\u2019ai connu l\u2019avant et l\u2019après.J\u2019ai été immergé dans le système de valeurs préconisé par un catholicisme fervent.J\u2019ai vu les effets matériels de la prospérité économique et les conséquences des transformations sociales qui ont suivi l\u2019industrialisation du Québec de l\u2019après-guerre et qui, en dix ans, ont bouleversé le mode de vie, les valeurs et les comportements des Québécois.25 $ en vente à la boutique L\u2019Action nAtionALe en héritage Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Cécile Vanier \u2020 MeMbres Grands bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MeMbres bâtisseurs ÉMÉrites plus de 50 000 $ tableau d\u2019honneur des donateurs et lÉGataires de la liGue d\u2019action nationale Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Gabriel Arsenault Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora club des 100 associÉs 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfaiteurs 1500 $ à 4999 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin et Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Inscrivez la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs avec votre numéro d\u2019abonné et payez directement votre renouvellement d\u2019abonnement de votre compte bancaire.Chez Desjardins et dans les institutions inancières participantes Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Quèbec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514 845-8533 ou 1 866 845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d\u2019action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutions participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d\u2019abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou paiement PAYPAL Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française et de L\u2019Action nationale de 1917 à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur L\u2019Action 151 Articles 151 Ligue d\u2019action na onale Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Jacques C.Martin Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2018 L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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