Le devoir, 17 juin 2017, Cahier F
[" Chrystine Brouillet sur son amitié avec Maud Graham Page F 2 Le Québec parano de Grégoire Bouchard face aux extraterrestres Page F 3 C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 C H R I S T I A N D E S M E U L E S à Matterdale End, Lake District (Royaume-Uni) C\u2019 est l\u2019une des plus belles régions du pays, enchâssée en partie depuis 1951 dans le plus grand parc national anglais.Région montagneuse du nord-ouest du pays, le Lake District a été célébré par l\u2019immense William Wordsworth, le premier des poètes romantiques anglais, qui y a pondu certains de ses vers les plus connus \u2014 dont le fameux « seul comme un nuage ».Beatrix Potter, célébrissime auteure de livres pour enfants, y a aussi longtemps vécu.Un lieu qui reçoit plus que sa part de touristes \u2014 16 millions de visiteurs y viennent chaque année, pour une population de 43 000 habitants.Mais qui grouille aussi de\u2026 moutons.Fils de fermier, petit-fils de fermier, James Rebanks est chez lui ici.Depuis toujours, pourrait-on dire.Une vie de berger, le livre dans lequel il tente de résumer au plus près son expérience, est rempli de poésie et de vérités premières : « J\u2019aime cet endroit ; pour moi c\u2019est le commencement et la fin de chaque chose, et partout ailleurs, cela ne ressemble à nulle part.» Un point c\u2019est tout.Vibrant plaidoyer pour la vie rurale et éloge des « gens ordinaires », il y raconte notamment comment, passionné par les animaux et par le travail à la ferme, il a quitté l\u2019école à l\u2019âge de quinze ans.Comment un conseiller en orientation, après un test informatique, lui avait aussi suggéré de devenir\u2026 gardien de zoo.Il raconte aussi comment quelques années plus tard, après le travail quotidien à la ferme, l\u2019ennui l\u2019a poussé à se remettre à lire, avant de terminer son secondaire à l\u2019aide de cours du soir, avant d\u2019être admis à la prestigieuse université d\u2019Oxford.Après quelques années à travailler «en ville», il a repris le chemin de Matterdale et de la ferme familiale, tout en étant consultant en développement durable pour l\u2019UNESCO.Il essaie aujourd\u2019hui de concilier ses deux passions : l\u2019élevage des moutons et l\u2019écriture.Dans la maison qu\u2019il a fait construire il y a quelques années, entre le thé et les gâteaux préparés par sa femme, Helen, partie chercher les enfants à l\u2019école, l\u2019homme de 42 ans se raconte un peu.Après avoir lu son intense description des quatre saisons dans la vie d\u2019un berger, on se sent un peu coupable de venir frapper à sa porte en plein jour.Le travail semble incessant.«Des paysages comme le nôtre, écrit-il d\u2019ailleurs, sont la somme et l\u2019aboutissement d\u2019un million de petites tâches invisibles.» Mais la saison de l\u2019agnelage est pratiquement terminée, me rassure-t-il.Une accalmie qui ne va pas durer très longtemps.Ses quelques centaines de moutons de race Herdwick (la race de montagne la plus résistante de Grande-Bretagne, probablement apportée par les Vikings) sont en ce moment sur les fells, comme on appelle les montagnes locales.De Twitter au best-seller Après s\u2019être fait connaître sur Twitter, Une vie de berger a été un succès à sa sortie en 2015 \u2014 « seulement devancé par Bill Bryson », précise James Rebanks, hilare, avec l\u2019air de ne toujours pas y croire.Au- jourd\u2019hui, il reçoit chaque jour des lettres venues de partout à travers le monde.Et sur le manteau de la magnifique cheminée trônent d\u2019ailleurs une quinzaine d\u2019éditions internationales du livre.« C\u2019est quand même drôle, s\u2019étonne ce quadragénaire costaud.J\u2019ai passé toute ma vie à être un échec et durant les deux dernières années, la situation s\u2019est complètement renversée.Être écrivain et posséder ma propre ferme me semblaient deux choses absolument impossibles.» Mais le vrai succès, pour lui, c\u2019est que son père ait pu lire le livre avant de mourir.Plusieurs fermiers de la région l\u2019ont lu aussi, qui ont en grande partie apprécié le portrait digne et authentique qu\u2019il brosse de leur travail.James Rebanks aime la stabilité, la continuité, les traditions, sans avoir non plus la RENCONTRE James Rebanks, philosophe malgré lui Berger et écrivain, l\u2019Anglais lance un vibrant plaidoyer pour la vie rurale et le développement durable Qui s\u2019en souvient ?Avant d\u2019être un film d\u2019Alfred Hitchcock, Les oiseaux (1963) a été 10 ans plus tôt une nouvelle signée Daphne du Maurier.Même chose pour Blade Runner, Jules et Jim, Souvenirs de Brokeback Mountain, Les Plouffe ou Virgin Suicides, romans ou nouvelles, tous placés dans l\u2019ombre de leur adaptation cinématographique.Durant tout l\u2019été, Le Devoir vous propose de combattre cette fatalité en remettant en lumière ces œuvres littéraires éclipsées par le 7e art.Premier chapitre d\u2019une série de 12 textes : L\u2019orange mécanique\u2026 d\u2019Anthony Burgess.«J e m\u2019aperçus, pas pour la première fois, du maigre impact d\u2019un livre par comparaison à un film.» L\u2019homme qui consigne ce souvenir est Anthony Burgess.En 1971, un des cinéastes les plus doués du XXe siècle, Stanley Kubrick, s\u2019est emparé de son roman, L\u2019orange mécanique, pour le métamorphoser en rouleaux de pellicule.Une dizaine d\u2019années plus tôt, la sortie du livre était passée relativement inaperçue.Et maintenant Burgess, romancier, essayiste, traducteur, linguiste et compositeur de musique, se trouve aux premières loges pour critiquer cette forme de trahison très particulière : le passage d\u2019une œuvre littéraire à l\u2019écran.L\u2019auteur d\u2019un livre « [cherche] à mettre en avant la langue, pas le sexe ou la violence ; cela dit, un film ne [repose] pas sur les mots».S\u2019il admettait la différence radicale entre ces modes d\u2019expression et les valeurs esthétiques qui leur sont associées et, partant, la difficulté de l\u2019entreprise, il semblait à Burgess qu\u2019au-delà même des aléas et des indéniables avantages de la célébrité, une forme d\u2019injustice peut-être foncière entachait toute l\u2019affaire.«La réalisation de Kubrick a complètement avalé la mienne et c\u2019est moi qui, malgré tout, ai été accusé de pervertir la jeunesse.» (Les confessions, tome II, 1990).Au cours des prochaines semaines, je vais m\u2019intéresser à ce genre de malentendus nés du dialogue que poursuivent cinéma et littérature : deux arts qui peuvent parfois donner l\u2019impression de converger, mais qu\u2019un abîme, dans les fins comme dans les moyens, continue de séparer.Dans ce domaine qui forme pratiquement un champ littéraire en soi, les mariages heureux sont l\u2019exception.Les ouvrages dont je vais traiter n\u2019ont pas tous été rédigés par de purs inconnus, les films qu\u2019ils ont inspirés n\u2019ont pas tous été accouchés par des réalisateurs de génie.L\u2019adaptation à l\u2019écran des grands classiques de la littérature, ou de mythiques best-sellers, est un phénomène de peu d\u2019intérêt à mes yeux.Le cas de figure qui m\u2019interpelle davantage est le suivant : une fiction littéraire, nouvelle ou roman, méconnue ou pas, qui se voit non seulement transformée, mais aussi éclipsée durablement par les flaflas, les stars et les tapis rouges de son excroissance cinématographique.Rejetée dans l\u2019ombre, donc, DANS L\u2019OMBRE DES FILMS Burgess éclipsé par Kubrick Avant d\u2019être un film à succès, Orange mécanique a été un roman inspirant qu\u2019il est bon de redécouvrir CHRISTIAN DESMEULES « J\u2019ai un peu l\u2019impression que nous avons oublié comment aimer les endroits où nous vivons », dit James Rebanks.LOUIS HAMELIN VOIR PAGE F 4 : BURGESS WARNER BROS.Malcolm McDowell dans le rôle d\u2019Alex dans Orange mécanique de Stanley Kubrick VOIR PAGE F 4 : REBANKS L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 2 POUR DE BONNES VACANCES, PASSEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRE JOHANNE FOURNIER NANCY HUSTON CAJETAN LAROCHELLE RACHEL LECLERC MARIE- CHRISTINE PINEL Tout doit partir Le club des miracles relatifs Compagnon de la terre Bercer le loup Fontaine de feu Et autres mouillures « [\u2026] Johanne Fournier note le passage - lement des années.Au milieu de toute - Christian Desmeules, Le Devoir Actes Sud « On re Le club des miracles relatifs Thérèse Lamartine, Nuit blanche « Dès les premières pages, nous avons - Compagnon de la terre est une longue respiration, un Les Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale - Josée-Anne Paradis, Les libraires Josée-Anne Paradis, Les libraires © M a t h i e u S a v o i e M A N O N D U M A I S E lle cuisine mieux qu\u2019il y a 30 ans.Elle est toujours avec le même amoureux.Elle est toujours aussi stressée et imagine encore le pire des scénarios.Comme si cela ne suffisait pas, voilà que les chaleurs de la ménopause l\u2019assaillent jour et nuit.Qui ça ?La romancière Chrystine Brouillet ?Bien non voyons, l\u2019enquêteuse Maud Graham ! « La ménopause n\u2019est pas un sujet marrant, reconnaît d\u2019emblée Chr ystine Brouillet.En même temps, je ne pouvais pas l\u2019éviter parce que Maud Graham vieillit.Déjà que dans mes romans, il y a des meurtres à Québec alors que ce n\u2019est pas une ville dangereuse.Il faut rester crédible et vraisemblable, donc elle ne peut pas avoir 40 ans tout le temps, il faut que je la fasse vieillir puisque son fils adoptif, Maxime, entre à Nicolet.» Ainsi donc, la romancière prépare la relève à travers le personnage de Maxime.Cela dit, pas question pour Maud de vaquer à des fonctions administratives.La paperasse, très peu pour cette femme de terrain.Pas plus que la retraite, d\u2019ailleurs.« C\u2019est cer tain qu\u2019elle ne prendra pas sa retraite tout de suite, mais là encore, il fallait que je colle un peu à la réalité, que ce soit plausible.C\u2019est normal qu\u2019à un moment donné, elle va passer le flambeau.Je n\u2019avais juste pas envie de quitter l\u2019univers de Maud Graham.Ça fait trente ans que je suis avec elle, je n\u2019ai donc pas envie de la mettre au placard.» Les lecteurs de la populaire série de romans policiers n\u2019ont donc pas à s\u2019inquiéter, Chrystine Brouillet ne réserve pas un sort funeste à Maud Graham et ne sera jamais contrainte de la ressusciter comme ce fut le cas pour Arthur Conan Doyle après s\u2019être débarrassé de Sherlock Holmes dans Le chien des Baskerville.« Jamais je ne ferai cette erreur ! Maud m\u2019a fait gagner ma vie, alors je serais bien ingrate de la tuer.Maud va mourir avec moi.Le rapport que j\u2019ai avec elle, c\u2019est le même rapport que j\u2019ai avec mes amis.» Chrystine Brouillet dévoile alors qu\u2019elle fait vieillir Maud Graham afin qu\u2019elle soit en phase avec Maude Guérin, qui l\u2019a incarnée dans Le collectionneur de Jean Beaudin en 2002, au cas où l\u2019enquêteuse revienne au petit ou au grand écran\u2026 Nous n\u2019en saurons malheureusement pas plus à ce propos.Le temps de la relève À l\u2019écouter parler de Maud, qui n\u2019est pas son alter ego tient-elle à le rappeler, et de Maxime, on croirait que Chrystine Brouillet parle d\u2019une véritable amie et de l\u2019enfant qu\u2019elle aurait pris sous son aile : « J\u2019aime l\u2019idée que Maxime prenne la relève.C\u2019est un personnage qu\u2019on a vu grandir, qui est arrivé dans la vie de Maud quand il avait neuf ou dix ans ; le coup de foudre a été mutuel.Leur relation est belle et elle nous permettra de voir Maud dans ce qu\u2019elle est, c\u2019est-à-dire très fière de son fils, mais aussi très inquiète.C\u2019est dans sa nature d\u2019être angoissée, mais ça ne l\u2019empêche pas de fonctionner.» Fait nouveau dans la vie de Maud Graham : elle a enfin appris à déléguer.« Il était temps que ça arrive ! Elle ne peut pas être partout, tout le temps.Elle a confiance en Tifanny McEwen et je crois que Maud aurait aimé vivre ça au début de sa carrière.En même temps, elle a été très chanceuse parce que l\u2019un de ses premiers partenaires a été Rouaix, avec qui elle s\u2019est toujours bien entendue.Ce n\u2019est pas vrai que j\u2019allais tomber dans le cliché voulant que tous les hommes soient machos, parce que les policiers que j\u2019ai rencontrés ne l\u2019étaient pas.» « Quand j\u2019ai créé Maud Graham il y a trente ans, il y avait moins de femmes policières.Je l\u2019ai dit et je le répète, Maud Graham est une femme ordinaire qui fait un métier hors de l\u2019ordinaire.J\u2019en avais assez des noirs méchants, des rousses pulpeuses et des blondes vaporeuses : c\u2019était toujours la même formule dans les romans policiers.Ce n\u2019est pas ça la réalité.Toutes les policières que j\u2019ai rencontrées sont des femmes formidables, mais ordinaires.» Chers voisins À l\u2019origine d\u2019À qui la faute ?, où Maud Graham mène sa dix-septième enquête, il y a cette scène disgracieuse à laquelle Chrystine Brouil- let a assisté, celle de parents s\u2019engueulant dans les estrades alors que leurs enfants, âgés de six ou sept ans, jouaient au hockey.« Il y a trente ans, je n\u2019aurais pas pu faire un roman comme celui-là, mais maintenant que je connais Maud par cœur, son univers, ses collègues, que tout s\u2019est placé dans sa vie privée, je peux créer des intrigues plus complexes.» La romancière pénètre dans l\u2019intimité de couples dont les enfants, des ados actifs sur les réseaux sociaux, font du spor t ensemble.Lorsqu\u2019un jeune garçon se retrouve dans le coma après avoir reçu une rondelle de hockey au visage, exit la bonne entente entre voisins.D\u2019autant plus que certains d\u2019entre eux cachent de sombres secrets.Au même moment, un jeune violeur rôde dans Limoilou.«Comme auteure, je trouve que les adolescents sont une mine d\u2019or ; ils sont imprévisibles, alors ils peuvent tout faire.Il y en a autour de moi, et je vois que ce n\u2019est pas facile.Avec les réseaux sociaux, une autre forme d\u2019intimidation a pris place et cela peut empoisonner leur existence, les mener jusqu\u2019au suicide.Les adolescents ne pensent pas aux conséquences de leurs gestes, ils sont dans l\u2019ici, maintenant.» Outre de faire de Maud une fille d\u2019à côté à qui plusieurs peuvent s\u2019identifier, Chrystine Brouillet livre d\u2019un roman à l\u2019autre une radiographie de la société.« Maud est aux crimes contre la personne, je ne la verrais pas aux crimes économiques.Ce qui m\u2019intéresse, c\u2019est l\u2019intimité, d\u2019aller dans la psyché des personnages pour comprendre ce qui les a poussés à commettre ces actes-là.Après trente ans, je suis contente d\u2019être encore là et de voir que Maud plaît encore, mais le constat est décourageant dans la mesure où j\u2019ai déjà parlé de violence conjugale et je vais en reparler, qu\u2019il y aura toujours des personnages assassinés.C\u2019est dommage que la société n\u2019ait pas plus évolué que ça.» Le Devoir À QUI LA FAUTE ?UNE ENQUÊTE DE MAUD GRAHAM Chrystine Brouillet Druide Montréal, 2017, 392 pages RENCONTRE Pas de retraite pour Maud Graham Dans un nouveau roman, Chrystine Brouillet célèbre trente ans d\u2019amitié avec l\u2019attachante enquêteuse Il y a trente ans, je n\u2019aurais pas pu faire un roman comme celui-là, mais maintenant que je connais Maud [Graham] par cœur, son univers, ses collègues, que tout s\u2019est placé dans sa vie privée, je peux créer des intrigues plus complexes.Chrystine Brouillet « » ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR La romancière pénètre dans l\u2019intimité de couples dont les enfants, des ados actifs sur les réseaux sociaux, font du sport ensemble. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 FICTION F 3 L I V R E S P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Une simple histoire d?amour \u2022 Tome 1 L i?ncendie Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 1/6 Les petites tempêtes Valérie Chevalier/Hurtubise 3/5 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 6 Les sorciers Anne Robillard/Wellan 2/4 Le bonheur des autres \u2022 Tome 2 Le revenant Richard Gougeon/Les Éditeurs réunis 4/3 Pourquoi pars-tu, Alice?Nathalie Roy/Libre Expression 5/4 Chez Gigi \u2022 Tome 1 Le petit restaurant du coin Rosette Laberge/Druide 6/3 Le plongeur Stéphane Larue/Quartanier 7/2 Bien roulée Annie Lambert/Mortagne 10/2 La famille du lac \u2022 Tome 2 Francis et Yvonne Gilles Côtes/Guy Saint-Jean \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 9/10 Romans étrangers Au fond de l\u2019eau Paula Hawkins/Sonatine \u2013/1 Tous les deux Nicholas Sparks/Michel Lafon 2/4 La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont 1/7 Jusqu\u2019à l\u2019impensable Michael Connelly/Calmann-Lévy 3/4 Noir comme la mer Mary Higgins Clark/Albin Michel 4/5 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 5/12 Quand sort la recluse Fred Vargas/Flammarion 7/5 L?informateur John Grisham/Lattès 6/6 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions 8/7 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7 Selfies Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 9/8 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/34 Les luttes fécondes Catherine Dorion/Atelier 10 2/4 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal \u2013/1 La langue affranchie Anne-Marie Beaudoin-Bégin/Somme toute \u2013/1 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB 5/7 Nelly Arcan.Trajectoires fulgurantes Collectif/Remue-ménage \u2013/1 J\u2019ai profité du système Nicolas Zorn/Somme toute \u2013/1 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 9/7 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 8/3 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 6/22 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/69 La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 2/12 Reconnaître le fascisme Umberto Eco/Grasset 4/2 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 7/14 Perles de vie René de Obaldia/Grasset \u2013/1 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion 9/3 Aux origines de la décroissance Collectif/Écosociété 8/3 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 5/10 La parole au peuple Michel Onfray/Aube \u2013/1 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 5 au 11 juin 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.BANDE DESSINÉE L\u2019ESPRIT DU CAMP ?1/2 Michel Falardeau Lounak Montréal, 2017, 104 pages C\u2019est le temps des vacances ?Pour Élodie, c\u2019est surtout le temps de l\u2019enfer et la dépression ! La faute à qui ?À sa mère, qui au commencement d\u2019un été va la forcer à bosser dans un camp de vacances, comme monitrice, pour payer ses études, mais surtout pour la forcer à apprendre une notion qui semble lui être inconnue : la responsabilité.Le camp du lac à l\u2019Ours se dévoile à elle comme ce mauvais moment à passer.Et puis, bien sûr, au contact de quelques personnages singuliers, la trajectoire de son été va changer.Récit initiatique aux tonalités franchement adolescentes, exercice de psychologie en groupe restreint, récit d\u2019aventures en plein air, cette nouvelle œuvre de Michel Falardeau multiplie ses angles, mais poursuit surtout son exploration narrative de ce temps situé entre deux âges et des questions identitaires qui accompagnent la mutation.Le dessin est maîtrisé.Il est soutenu par une mise en couleurs signée Cab, qui assure le fini d\u2019un projet sympathiquement ludique qui peut avoir cette fraîcheur particulièrement agréable en été.Fabien Deglise F A B I E N D E G L I S E I l y a quelque chose de délicieusement troublé dans l\u2019œuvre de Grégoire Bou- chard, quelque chose qui relève un peu de la paranoïa, de l\u2019obsession maladive et de l\u2019exagération du détail, autant dans le dessin, le scénario que dans la pensée binaire et carcérale dans laquelle il aime enfermer ses personnages, et du même coup ses lecteurs.Le cauchemar argenté (Mosquito), suite des aventures de l\u2019improbable capitaine Bob Leclerc, vient, neuf ans après son premier haut vol dans l\u2019univers du 9e art \u2014 ça s\u2019est joué dans Vers les mondes lointains (Paquet) \u2014, redonner l\u2019étrange tonalité de son univers terriblement décalé.Il y convoque une diversité de sentiments.L\u2019indif férence n\u2019en fait pas partie.Il s\u2019agit d\u2019un retour en arrière, dans le Québec de l\u2019été 1959, où Bob Leclerc, avec ce flegme qui trahit la par t britannique de son identité, relate avec une rigueur délirante cette aventure qui l\u2019a placé un jour de juillet face à son destin : de Montréal, il a été conduit à Cotopaxi, base secrète nichée dans la forêt boréale, pour prendre part à un vaste projet militaire canadien visant à orchestrer une riposte armée finale contre les ennemis de la Terre, les habitants de Mars.Étrange mission pour un regroupement d\u2019humains à l\u2019engagement et à la détermination solidement ancrée\u2026 dans une réalité, sans doute parallèle.Ou pas.Tout est en décalage et en rupture dans ce récit dont chaque case expose la minutie de ses traits tout comme l\u2019instabilité et l\u2019anticonformisme de ces hommes et de cette femme conscrits par les autorités pour sauver l\u2019humanité.« On est heureux d\u2019être en vie, Bob, mais jamais triste d\u2019être mort», dit le chef de mission, scientifique alcoolique marchant vers le point de bascule en gardant toujours le cap, à l\u2019image de l\u2019aventure scénarisée et dessinée par Grégoire Bouchard.Sur ce chemin de la folie en zone contrôlée, la précision du propos scientifique comme celle de l\u2019illustration explicative côtoie sans cesse le détail loufoque.Les visages carrés des héros évoluent dans des décors aux courbes et aux couleurs surannées, et avancent inlassablement vers ce tout absurde solidement orchestré, sans doute pour mieux rappeler qu\u2019en matière de dogme et d\u2019idéologie radicale, la position du missionnaire, c\u2019est souvent du grand n\u2019importe quoi.Le Devoir LE CAUCHEMAR ARGENTÉ ?Grégoire Bouchard Mosquito Saint-Egrève, 2017, 206 pages BANDE DESSINÉE Au pays fabulé des gueules carrées Grégoire Bouchard fait revivre Bob Leclerc dans une aventure minutieusement paranoïaque D O M I N I C T A R D I F L es auteurs ont souvent l\u2019amabilité de décrire leur démarche littéraire entre les pages de leur fiction, tout en faisant mine d\u2019accomplir une autre tâche narrative.Julie Bouchard correspond à cette catégorie.«Bref, il s\u2019agit de regarder autrement l\u2019ordinaire, le quotidien.C\u2019est bien compris, les gars, les filles?Regardez autrement.Ne regardez pas comme tout le monde regarde.Ne regardez pas en ne voyant rien.Il faut regarder tout comme si vous n\u2019aviez encore rien vu », écrit-elle au sujet de Césaire, en empruntant la voix de celui auprès de qui il a suivi un cours afin de devenir ce vigilant gardien de sécurité, à l\u2019entrée d\u2019un immeuble de cent huit étages.Tenter de regarder autrement cette interminable suite de tâches plus ou moins assommantes qui, une fois additionnées, forment ce qu\u2019il convient d\u2019appeler le quotidien, voilà tout le projet de Labeur, premier roman de celle qui signait en 2015 le recueil de nouvelles Nuageux dans l\u2019ensemble.En épigraphe, une phrase de Raymond Carver, maître américain de la nouvelle, dépiautant le mi- cro-événement et le rien du tout, devra être lue comme une déclaration d\u2019intention : c\u2019est la mécanique des semaines qui s\u2019emboîtent les unes dans les autres tellement elles se ressemblent, que l\u2019on aspire ici à démonter, en zoomant sur chaque tâche et sur chaque pensée.L\u2019existence n\u2019est rien de moins qu\u2019un lancinant labeur (!) à accomplir avec un minimum de sourire afin de ne pas attirer sur soi les soupçons.Rien d\u2019exactement tragique, pour tant.Tout n\u2019est que modérément accablant chez ces filles désespérées d\u2019être aimées et ces hommes désemparés face à leur toute récente solitude.Ils occupent leur journée à scanner des paquets de tampons et des légumes à la caisse d\u2019un supermarché, à lire et relire Rousseau, à voler des œuvres d\u2019art, à conduire des autobus ou à se réfugier dans le mirage de leurs fantasmes sexuels.Six milliards de solitudes, ça fait beaucoup de seuls ensemble, pourrait entonner Julie Bouchard en chœur avec Daniel Bélanger.Fardeau commun Succession de brefs chapitres consacrés à un personnage principal passant le relais au suivant dans un traditionnel procédé por te tournante, Labeur laisse d\u2019abord croire à un roman par nouvelles, avant de se révéler en roman choral.Julie Bouchard secoue bien parfois cette formule éculée en s\u2019adressant directement au lecteur avec une suave ef fronterie dans des passages intitulés « Vous » , ainsi qu\u2019en suggérant qu\u2019elle dévoile réellement sa vie intime dans d\u2019autres passages intitulés « Moi », le sous-texte demeure le même que dans la majorité des œuvres du genre, entrecroisant ainsi les destins.Malgré l\u2019illusion de singularité de laquelle l\u2019être humain aime se bercer, son drame appartient à l\u2019universel précisément grâce à sa banalité.C\u2019est dans la relative insignifiance de nos angoisses existentielles et amoureuses que loge ce que nous avons tous en commun, en Occident du moins.Le nombril demeure malgré tout la principale obsession du Montréalais et de la Montréa- laise tels que décrits par Julie Bouchard.Même les atroces mauvaises nouvelles du télé- journal, «la terre qui tremble là- bas, des gens qui meurent ici, des accidents de voiture, un attentat », n\u2019arrivent pas à réveiller ces avatars d\u2019une implacable petite vie.Souhaitons-leur la lecture d\u2019un livre comme celui de Julie Bouchard.Ils pourraient trouver dans la conscience que leur fardeau est commun une forme d\u2019apaisement.Collaborateur Le Devoir LABEUR ?Julie Bouchard Pleine Lune Montréal, 2017, 148 pages FICTION QUÉBÉCOISE La petite vie selon Julie Bouchard Labeur jette un regard singulier sur toutes ces petites tâches qui forment le quotidien ÉDITIONS MOSQUITO Planche tirée du Cauchemar argenté ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019auteure Julie Bouchard POLAR LA MÉMOIRE DU TEMPS ?Mylène Gilbert-Dumas VLB éditeur Montréal, 2017, 537 pages Les thrillers à couleur religieuse ont la cote depuis le Da Vinci Code de Dan Brown, et les éditeurs n\u2019hésitent plus à publier de gros bouquins aux intrigues politico-reli- gieuses\u2026 dont celui-ci, centré sur la gnose.C\u2019est un sujet passionnant, disons-le tout de suite, et malgré une écriture parfois convenue, c\u2019est aussi un livre plutôt réussi.Fouillé, farci de références aussi diverses que pertinentes remontant aux premiers siècles alors que les Évangiles « of ficiels » se sont composé une couche après l\u2019autre, ce récit se déroule en trois temps en suivant trois personnages distincts.Tout au long, un chercheur universitaire spécialisé dans les textes gnostiques, une romancière lancée sur ses traces et un homme de l\u2019ombre \u2014 qui est un peu l\u2019ange exterminateur d\u2019un parti politique de l\u2019extrême droite religieuse \u2014 sont sur les traces d\u2019un manuscrit inédit surgi du passé et qui menace de fracasser l\u2019ordre établi.Des sables du désert égyptien à Akwesasne, et des premiers jours de l\u2019Église aux intrigues du Parlement à Ottawa, le récit est fort bien mené et les rebondissements, inattendus ; tout cela fait en sorte qu\u2019on risque de lire ce gros livre tout d\u2019une traite.Michel Bélair LA VITRINE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 LIVRES > FICTION F 4 naïveté de croire que tout était meilleur auparavant.Mais il déplore que les communautés industrielles modernes soient obsédées par l\u2019idée « d\u2019avancer », « de faire quelque chose de sa vie ».Rester dans sa région natale, être enraciné à la terre et exercer un métier physique n\u2019aurait donc aucune valeur ?« Depuis vingt ans, on se fait dire qu\u2019il n\u2019y a pas de choix.On dirait que le seul choix que nous avons est celui de décider à quelle vitesse nous voulons courir.Pour ma part, je crois à la liberté de choisir.Choisir où nous voulons habiter, quoi faire de notre vie, ce que nous voulons manger.» Qu\u2019est-ce qu\u2019une vie réussie ?C\u2019est aussi en quelque sorte la grande question qui traverse Une vie de berger.Et sans y répondre directement, James Rebanks y propose néanmoins quelques pistes.« Je n\u2019ai jamais senti qu\u2019il y avait autre chose de plus im- por tant ou significatif que d\u2019être proche de ma famille, dans un endroit que j\u2019aime, en train de faire quelque chose que j\u2019estime utile.» L\u2019amour du lieu Sa réflexion sur ces questions, on le sent, a été longuement mûrie, pensée « avec les mains ».Au fil de la conversat ion, James Re- banks évoque l\u2019écrivain, fermier et act iv iste du Kentucky Wendell Berry, l\u2019un de ses héros (décrit par le New York Times comme « le prophète de l\u2019Amérique rurale ») ou la théoricienne de l\u2019urbanisme Jane Jacobs (« l\u2019une de mes idoles ») et le mode de vie scandinave, qui lui semble plus équilibré et égalitaire \u2014 le dialecte local ressemblerait d\u2019ailleurs plus au nor végien qu\u2019à l\u2019anglais.La question du développement durable des communautés r urales est au cœur de ses préoccupations.« J\u2019ai un peu l\u2019impression que nous avons oublié comment aimer les endroits où nous vivons.» Depuis quelques années, se réjouit-il, les traditions reprennent du poil de la bête dans la région, les foires agricoles sont animées, i l existe une relève.Les réseaux sociaux ne sont d\u2019ailleurs pas étrangers à cette nouvelle vitalité : chacun est f ier d \u2019y montrer ses plus belles bêtes.« Je suis philosophe un peu malgré moi » , dira-t - i l plus tard au volant de sa Land Rover, en route pour aller compter un troupeau de béliers en compagnie de l \u2019un de ses trois chiens \u2014 un redoutable border collie, aussi timide que puant.Ce sont les circonstances, sa passion pour ce mode de vie unique et son propre parcours de vie qui l\u2019y poussent.Mais pour le moment, l\u2019écrivain et berger espère trouver un peu de temps libre pour écrire un deuxième livre, dans lequel il compte aborder plus directement cer tains de ces enjeux qui touchent au mode de vie et au développement durable.Collaborateur Le Devoir UNE VIE DE BERGER James Rebanks Traduit de l\u2019anglais par Jean Esch Slatkine & Cie Paris, 2017, 320 pages Pour suivre James Rebanks sur Twitter : @herdyshepherd1 SUITE DE LA PAGE F 1 REBANKS par l\u2019esprit des frères Lumière.Des Oiseaux de Hitchcock à Blade Runner, en passant par Apocalypse Now, il y a détournement d\u2019écriture.L\u2019inspiration dans la tumeur Exemple : L\u2019orange mécanique.Au tournant des années 1960, un médecin diagnostique à Anthony Burgess, jusque-là compositeur, enseignant et auteur touche-à-tout, une tumeur au cerveau et lui donne un an à vivre.Soucieux de laisser quelque chose à sa veuve, Burgess devient alors frénétique et entreprend de pondre, parfois sous pseudonyme, au r ythme de sept pages « nettes et définitives » par jour, des romans d\u2019un genre vendable.Le premier auquel il s\u2019attaque s\u2019intitule (tiens toé !) The Doctor Is Sick.Au cours de cette année censée être sa dernière ici-bas, il en écrira cinq et demi, tous publiables, oubliables\u2026 Après, un peu étonné d\u2019être encore en vie, il profite du sursis pour terminer le sixième.Et comme s\u2019il s\u2019était purgé de sa tumeur en la canalisant dans ses douteux ouvrages torchés en série, il s\u2019est avéré que son cerveau ne fonctionnait pas si mal, finalement.On a raconté que L\u2019orange mécanique avait été inspiré à Burgess par la brutale agression sexuelle subie par sa jeune femme pendant le black-out anglais (1942) aux mains de quatre déser teurs de l\u2019armée américaine.Dans ses Confessions, Burgess en fait plutôt remonter l\u2019idée originale à sa découverte, vers 1959, au retour d\u2019un séjour en Malaisie, de la violence des gangs en Grande-Bre- tagne.Les deux explications ne sont pas incompatibles.« Ces jeunes gens semblaient aimer la violence pour la violence.» Le soleil se couche sur l \u2019Empire, mods et rockers passent leurs soirées à se taper dessus et l\u2019importance accordée au code vestimentaire n\u2019échappe pas au romancier.Mais un autre aspect de la rébellion adolescente va solliciter tout particulièrement les facultés créatrices de ce linguiste de formation.« [\u2026] mon roman serait entièrement stylistique.L\u2019histoire devait être racontée par une jeune brute de l\u2019avenir, dans son langage à lui [sic].En partie l\u2019argot de son groupe, en par tie son propre idiolecte.» Mais l \u2019argot est , le plus souvent, effet de mode, éphémère par définition.Or, on peut soupçonner Burgess d\u2019avoir eu, en bon amateur de Beethoven (autre influence décisive à la source de L\u2019orange\u2026), un faible pour la durée et la postérité.« Je fourrai dans un tiroir le manuscrit rédigé à moitié dans l \u2019argot des années soixante qui, manifestement, ne convenait pas, et m\u2019attelai à un autre projet.» Un diable d\u2019homme En vue d\u2019un voyage d\u2019agrément sur un bateau qui doit l\u2019emmener jusqu\u2019à la ville qui porte alors toujours le nom de Leningrad, Burgess se met au russe, et soudain, c\u2019est le déclic.« [\u2026] J\u2019ai trouvé la solution au problème stylistique de L\u2019orange mécanique.» En pleine guerre froide, le diable d\u2019homme avait eu cette illumination : ses « vauriens de l\u2019ère spatiale » allaient s\u2019exprimer dans une langue fusionnant, entre autres apports plus mineurs, l\u2019anglais et le russe ! Le nadsat était né.Il devrait attendre le coup de pouce de Stanley Kubrick pour traverser la Manche et réussir le test de la traduction en français.Jeune lecteur de L\u2019orange\u2026 au début des années 1980, je puis témoigner du plaisir fasciné et vaguement teinté de subversion que nous causaient les inventions d\u2019Alex et de ses drougs dans ce monde pas si éloigné où « [\u2026] il n\u2019existait pas encore de loi interdisant d\u2019injecter de ces nouvelles ve- sches [\u2026] dans le moloko des familles, ce qui faisait qu\u2019on pouvait le drinker avec de la vé- locette, du synthémesc ou du methcath [\u2026] et s\u2019of frir quinze gentilles minutes pépères tzarri- ble à mirer Gogre et Tous Ses Anges et Ses Saints dans son soulier gauche, le mozg plein à péter de lumières.» Il n\u2019en est pas resté grand- chose dans les salles obscures.Collaborateur Le Devoir L\u2019ORANGE MÉCANIQUE Anthony Burgess Traduit de l\u2019anglais par Georges Belmont et Hortense Chabrier Laffont Paris, 1972, 316 pages SUITE DE LA PAGE F 1 BURGESS « Il n\u2019y a pas de début, il n\u2019y a pas de fin.Le soleil se lève et se couche, chaque jour, les saisons vont et viennent.Les jours, les mois et les années se suivent, sous le soleil, la pluie, la grêle, le vent, la neige et le givre.Les feuilles tombent chaque automne et ressurgissent chaque printemps.La Terre tourne dans l\u2019immensité de l\u2019espace.L\u2019herbe pousse et meurt sous la chaleur du soleil.Les fermes et les troupeaux survivent, plus importants que la vie d\u2019une seule personne.Nous naissons, nous menons notre vie de labeur, puis nous mourons, emportés comme les feuilles de chêne qui traversent notre décor en hiver.Chacune de nous est une partie infime de quelque chose de durable, quelque chose de solide, de réel et d\u2019authentique.Notre existence de fermiers a des racines qui plongent dans le sol de ce paysage depuis plus de cinq mille ans.» Extrait de Une vie de berger C A R O L I N E J A R R Y «Quelle foutue plaie la vieillesse», dit le médecin en fixant la vieille femme en train de perdre sa mémoire, son autonomie, sa vie.Mais quel beau roman que celui du prolifique auteur portugais António Lobo Antunes, qui raconte le déclin d\u2019une ancienne actrice sans talent, sa vie passée et présente qui s\u2019entremêlent, «pour celle qui est assise dans le noir à m\u2019attendre» : la mort.Oui, le roman est souvent triste \u2014 la saudade portugaise\u2026 \u2014 mais il a des phrases qui sonnent comme les vagues devant la ville de Faro, où a grandi l\u2019aïeule.Dans un appartement de Lisbonne, légué par son deuxième mari, elle commence par oublier ses répliques sur scène, puis elle ne se rappelle plus ce qu\u2019elle a mangé au déjeuner, et la maladie déboule.Une « dame d\u2019un cer tain âge » s\u2019occupe d\u2019elle désormais, payée par le neveu de son mari, qui espère que sa tante va mourir rapidement pour récupérer l\u2019appartement.La dame d\u2019un cer tain âge, le neveu et le médecin se demandent « pour combien de temps elle en a encore», parlent devant elle comme si elle n\u2019était déjà plus là.Mais des bribes de réalité se mêlent à ses souvenirs: «je suis une femme seule en train de perdre la mémoire et les pédales, la mer à Faro rien qu\u2019un souvenir [\u2026] les bateaux, les lanternes la nuit, la voix de mon père dans l\u2019obscurité».Elle fait revivre la voix de son père qui lui dit : « C\u2019est pas beau ça ma grande?» Elle lui répond, par-delà les années : «si, c\u2019était beau papa, c\u2019était beau, je regrette juste qu\u2019il reste si peu de temps avant la fin\u2026» Style superbe et difficile Lobo Antunes est réputé pour son style littéraire qui consiste à faire entendre les voix intérieures de ses personnages, ce qui se traduit par un grand désordre syntaxique.Des pensées inopinées viennent interrompre les phrases, on saute d\u2019une époque à une autre sans transition.Au début, le rythme est dif ficile à suivre, puis on se laisse gagner par la poésie qui af fleure par tout.Mais ce style qui fait avancer l\u2019histoire par à-coups, vers l\u2019avant, vers l\u2019arrière, demande une attention soutenue et ne plaira pas forcément à tous.L\u2019humour n\u2019y manque pas.La vieille femme trouve une photo de son mari en maillot de bain sur la plage et s\u2019étonne : «je me suis mariée avec lui vraiment?» Elle confond ses deux maris, mais son enfance lui revient dans les moindres détails : ses parents de condition modeste, leurs ébats amoureux qui se manifestaient par les coups de crucifix sur la tête du lit, son père qui la faisait virevolter dans les airs \u2014 en l\u2019appelant « ma jolie » \u2014, le bonheur enfui à jamais.Lobo Antunes, qui est aussi psychiatre, sait combien l\u2019enfance est le berceau des bonheurs et des blessures de l\u2019âme.Le roman est assez noir, avec une galerie de personnages qui souffrent cruellement de manque d\u2019amour, d\u2019argent ou des deux.Ainsi, la dame d\u2019un certain âge craint de se retrouver sans emploi après la mort de l\u2019actrice : «avec qui je vais habiter, qu\u2019est-ce que je vais manger », se de- mande-t-elle, « si au moins quelqu\u2019un voulait bien me prendre dans ses bras, me faire sentir qu\u2019il y a une place pour moi dans ce monde».Malgré le propos sombre et souvent bouleversant, le prologue et les trois mouvements qui composent le roman comme une œuvre musicale s\u2019éclaircissent progressivement et la musique devient plus légère.Une œuvre exigeante, mais belle, tant dans sa forme que son contenu, qui se termine sur un adieu lumineux.Collaboratrice Le Devoir POUR CELLE QUI EST ASSISE DANS LE NOIR À M\u2019ATTENDRE ?1/2 António Lobo Antunes Traduit du portugais par Dominique Nédellec Christian Bourgois éditeur Paris, 2017, 460 pages Avec le temps, va, tout s\u2019en va\u2026 Sur la vieillesse, Antunes signe un roman exigeant à la partition très musicale M I C H E L B É L A I R D epuis Les égouts de Los Angeles, La glace noire et La blonde en béton, personne n\u2019a jamais vraiment mis en doute le talent de Michael Connelly.Sans compter que l\u2019auteur du Poète \u2014 qui figure au rang des grands polars de l\u2019histoire, toutes langues confondues \u2014 est aussi le père d\u2019un des enquêteurs les plus connus du genre : Hieronymus «Harry » Bosch.Mais au cours des dernières années \u2014 disons depuis que le prolifique Connelly a tenté de se renouveler en créant le personnage de Mickey Haller (L\u2019avocat à la Lincoln, Le verdict du plomb, etc.) \u2014, ses fans les plus critiques se sont mis à déchanter.Connelly a fait de Bosch et de Haller deux demi- frères se croisant régulièrement dans ses dernières parutions avec plus ou moins de bonheur, avouons-le.Maintenant que Harr y vit une retraite forcée, voilà que Haller veut l\u2019engager comme enquêteur\u2026 Défaire la toile Bosch a quitté l\u2019escouade des crimes non résolus du LAPD en très mauvais terme avec son patron.Mais de là à accepter de franchir la ligne et de travailler pour la défense dans une affaire de meurtre\u2026 : Harr y Bosch se perçoit toujours comme un flic.Et il n\u2019est pas question pour lui de passer de l\u2019autre côté de la ligne.C\u2019est là le point central du roman, son titre anglais original même (The Crossing, beaucoup plus clair que le titre français tarabiscoté, qui laisse supposer n\u2019impor te quoi).Tout le reste est, précisément, de la littérature.Mais de la fort bonne littérature, disons-le tout de suite.Hal- ler parvient d\u2019abord à appâter Bosch en lui faisant prendre conscience que son client est innocent: le policier n\u2019a plus alors qu\u2019à se dire que le vrai coupable est au large, en liberté.Reste à le coincer et, surtout, à défaire la toile de fausses preuves habilement tissée autour de l\u2019affaire, il s\u2019en rend compte à mesure qu\u2019il avance dans son enquête.Le défi est d\u2019autant plus intéressant que ce sont deux ripous qui ont orchestré cette sinistre série de huit meurtres, Bosch mettra beaucoup d\u2019ef for ts et de temps à s\u2019en rendre compte.Le voilà donc doublement aux prises avec ses anciens amis du LAPD\u2026 et le drame moral qui le déchire depuis le début dans cette histoire.Mais les faits sont là et ils s\u2019accumulent lourdement.Bientôt Bosch passera à l\u2019attaque et l\u2019affrontement sera mémorable ; en fait, la charge est si forte qu\u2019il aura besoin d\u2019une aide providentielle pour s\u2019en sortir vivant.Il faut surtout retenir de cela que Connelly est de retour.L\u2019histoire qu\u2019il tricote devant nous est d\u2019une complexité exceptionnelle et le lecteur, qui connaît les coupables depuis le début, sait tout ce que Bosch devra investir pour parvenir à faire la lumière sur tout cela.La réussite est si complète qu\u2019on remarquera à peine quelques gaffes insupportables du traducteur quand il emploie un vocabulaire relié au baseball \u2014 les Français n\u2019y comprendront jamais rien! Bref, voilà un grand Michael Connelly, et il serait trop bête de se priver d\u2019un tel plaisir.Collaborateur Le Devoir JUSQU\u2019À L\u2019IMPENSABLE ?1/2 Michael Connelly Traduit de l\u2019américain par Robert Pépin Calmann Lévy, coll.«Robert Pépin présente» Paris, 2017, 388 pages POLAR Deux héros face à une ligne rouge Dans un 21e roman, Michael Connelly met en examen un ex-policier et son dilemme CHARLEY GALLAY GETTY IMAGES / AGENCE FRANCE-PRESSE Depuis que Connelly a tenté de se renouveler en créant le personnage de Mickey Haller, ses fans les plus critiques se sont mis à déchanter. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 LIVRES F 5 C H R I S T I A N D E S M E U L E S On a autant de vies qu\u2019on parle de langues, dit un proverbe tchèque.Ainsi, la romancière britannique Elena Lappin aurait déjà cinq vies.Et son parcours a de quoi à lui seul donner le tournis aux mieux ancrés d\u2019entre nous.Née en Russie, à Moscou, en 1954, peu après la mort de Sta- line, qui a accompagné de son ombre toute son enfance, sa famille a déménagé à Prague une dizaine d\u2019années plus tard.Deux ans après l\u2019invasion de la Tchécoslovaquie par les forces soviétiques en 1968, ses parents décident de tout recommencer à zéro une autre fois en allant s\u2019installer à Hambourg, en Allemagne.Puis à l\u2019âge de dix-huit ans, où lors de ses études en Israël, elle fait la rencontre de celui qui deviendra son mari \u2014 et le père de ses trois enfants.Après avoir vécu quelques années au Canada puis aux États-Unis, elle s\u2019installe ensuite à Londres, où elle vit toujours.Faites le compte : russe, tchèque, l\u2019allemand, l\u2019hébreu, anglais \u2014 en plus du français, qu\u2019elle a appris.«Cinq langues en quête d\u2019un auteur », ironise un peu la romancière, qui voulait depuis toujours devenir écrivaine.Mais une écrivaine de langue anglaise, en publiant tour à tour La marche nuptiale, L\u2019homme qui avait deux têtes et Le nez (L\u2019Olivier, 2000 et 2002), autant de fictions qui mêlent plus ou moins toujours, comme ici, quête d\u2019identité, migrations, culture et judéité.Mais sous les apparences d\u2019un itinéraire complexe, la réalité l\u2019est plus encore.Il y a quelques années, elle a ainsi reçu l\u2019appel d\u2019un homme qui lui a appris que son véritable père n\u2019était pas celui qu\u2019elle croit : son père biologique était un Juif américain de naissance élevé à Moscou \u2014 un «détail» sur lequel ses parents ont toujours gardé le secret.C\u2019est l\u2019événement intime qui est à l\u2019origine de Dans quelle langue est-ce que je re?ve?, sorte d\u2019autobiographie « linguistique» dans laquelle l\u2019essayiste et romancière se prête à un peu à contrecœur au jeu de l\u2019autobiographie en tentant de renouer les fils d\u2019une histoire familiale complexe et d\u2019un parcours professionnel dans lequel le langage occupe depuis toujours une place centrale.«Personne, hormis mon frère, ne semblait se préoccuper de l\u2019effet que cette petite bombe avait eu sur moi.Mes parents étaient au centre de l\u2019af faire, et moi à la périphérie.Mais cette histoire, c\u2019était celle de qui, au juste ?Et quelle était cette histoire, exactement?» Le thème du livre dès lors est trouvé: «Il va s\u2019agir du rôle des langues dans ma vie, de la manière dont j\u2019ai découver t que l\u2019anglais était en fait présent depuis le tout début.» Elena Lappin a ainsi entrepris de retracer sa vie en suivant les lignes de faille de chacune de ses langues.Le fait de vivre en Allemagne, raconte-t-elle, l\u2019a ainsi rendue davantage consciente de ses racines juives, alors que leur judéité était devenue de plus en plus vitale pour assurer la cohésion du reste de leur identité familiale.«Je me sentais émotion- nellement incompatible avec la langue allemande.» Alors qu\u2019au contraire, son frère, Maxim Biller, est devenu un écrivain de langue allemande\u2026 Elle se prête ici plutôt à contrecœur au jeu de l\u2019autobiographie.«Ma curiosité pour la vie des autres est sans bornes ; mon besoin de révéler quoi que ce soit au sujet de la mienne est quasi inexistant.Mais lorsque j\u2019ai découvert que l\u2019histoire de ma vie était, en réalité, ancrée dans un tissu de relations invisibles, j\u2019ai commencé à m\u2019intéresser à la possibilité de mettre au jour les fils qui reliaient tous ces points.» Et comme tous les émigrés, il lui arrive souvent de rêver, ra- conte-t-elle, qu\u2019elle «marche à travers les rues de mon enfance avant de me rendre compte que je suis complètement perdue ».En ce sens, Dans quelle langue est-ce que je re?ve ?représente une sorte de tentative, à travers les mots, la mémoire et les langues par lesquelles elle s\u2019est construite, de retrouver une sorte de nord affectif.« Souvent, les gens me demandent dans quelle langue je rêve.Pour autant que je sache, c\u2019est un mélange de toutes ces langues, avec quelques ingrédients supplémentaires empruntés à des langues que je ne maîtrise pas très bien.Je me sens chez moi dans quatre langues.Et alors?» Et pourquoi pas.Collaborateur Le Devoir DANS QUELLE LANGUE EST-CE QUE JE RÊVE ?1/2 Elena Lappin Traduit de l\u2019anglais par Matthieu Dumont Éditions de l\u2019Olivier Paris, 2017, 382 pages Cinq langues en quête d\u2019une auteure Elena Lappin retrace sa vie en suivant les lignes de faille des identités qui la composent F A B I E N D E G L I S E Ce n\u2019est pas un roman, c\u2019est un mélodrame, et c\u2019est la couverture qui l\u2019annonce.Dans Hemingway, Hammett, dernière (Gallimard), le romancier Gérard Guégan réalise une nouvelle fois ce qu\u2019il sait faire de mieux: fabuler des moments singuliers dans la vie de grands noms du monde des lettres.Stendhal, Ara- gon, Drieu y ont goûté par le passé, préparant la route vers ce huis clos dans lequel Ernest Hemingway et Dashiell Hammett se retrouvent aujourd\u2019hui, malgré eux.Savoureux.L\u2019auteur du Vieil homme et la mer et celui du Faucon maltais ont été amis dans les années 1930, militant ensemble au sein de la Ligue des écrivains américains, un organisme culturel noyauté par l\u2019International communiste.Otto Katz, l\u2019agent d\u2019influence de Staline dans les cercles créatifs de l\u2019Occident, était un intime dans leur combat contre le fascisme.Et puis, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, d\u2019Hiroshima et de Nagasaki et de la reconfiguration des blocs géopolitiques, la relation a tourné au vinaigre.Hammett s\u2019est distancé d\u2019Hemingway, devenu selon lui un grossier allier des impérialistes.Il l\u2019a même traité de «gâteux misogyne » et de « Superman de bal costumé», se magasinant ainsi un coup de poing sur la gueule qu\u2019Hemingway, malgré l\u2019envie, ne lui a jamais donné.«La victoire eût été trop facile», résume Gérard Guégan.Faire la paix À l\u2019aube de leur ultime vo - yage, les deux hommes, morts à six mois d\u2019intervalle en 1961 \u2014 l\u2019un terrassé par un cancer, l\u2019autre par la balle du fusil qu\u2019il a déclenché lui-même \u2014, se retrouvent ici une dernière fois pour faire la paix, partager des souvenirs, des remords et peut- être des secrets.On est à Fort Abendsen, quelque part dans les alentours de New York.Cette ville qui n\u2019existe pas est le décor idéal pour une conversation qui ne s\u2019est jamais produite.Les fils du réel entrent magnifiquement dans le tissage de cette fiction qui se dévoile comme une pièce de théâtre dans laquelle, entre les gorgées de pur malt de l\u2019île de Jura «vieux de quinze ans» acheté à La Havane «pour une bouchée de pain» et plusieurs vacheries, les sexagénaires abîmés par leurs fougues et leurs excès vont se rapprocher dans ce respect qui naît quand la sagesse s\u2019empare des différences.Ils vont boire à la santé des rebelles, «où qu\u2019ils soient, d\u2019où qu\u2019ils viennent».Ils vont évoquer Tulip, le roman que Hammett ne va jamais avoir la chance de mener à terme, Jardin d\u2019Eden, qu\u2019Hemingway va terminer à temps avant de partir, mais pas assez vite pour pouvoir en parler.Ils vont ressasser ces histoires de surveillance par Hoover et par le FBI, qui, loin de tenir de la paranoïa, ont influencé le parcours des deux hommes.« Je me fais l\u2019impression d\u2019être encore un homme dangereux, d\u2019être un type qui compte, et ça, Hemingway, ça n\u2019a pas de prix», dira Hammett à propos de son «ciblage» par les autorités américaines, et ce, dans un des nombreux dialogues délicieusement montés comme de l\u2019orfèvrerie par Guégan, biographe de la réalité alternative.Une réalité où la mélancolie éclaire l\u2019histoire politique et littéraire du siècle dernier et où sur tout la force de deux hommes va finir par se révéler dans leurs grandes fragilités.Le Devoir HEMINGWAY, HAMMETT, DERNIÈRE ?Gérard Guégan Gallimard Paris, 2017, 234 pages L\u2019homme qui faisait parler les morts Gérard Guégan donne vie à une ultime rencontre fictive entre deux monstres de la littérature C H R I S T I A N D E S M E U L E S «L es autres écrivirent leur œuvre, fait remarquer Louis Scutenaire quelque part, avec un sourire en coin, puis les commentateurs se mirent à parler d\u2019eux.Moi, j\u2019ai parlé de moi ; pourvu que les commentateurs soient capables d\u2019écrire mon œuvre !» Sans aller jusque-là, il reste encore beaucoup à faire : parler de lui à ceux qui ne l\u2019ont jamais lu et ne connaissent pas même son nom.Poète et proche des surréalistes belges, Louis Scutenaire a pondu quelques centaines de pages d\u2019une sorte de journal intime pendant une quarantaine d\u2019années.Clin d\u2019œil à Restif de la Bretonne, qui avait donné un nom pareil au recueil de graffitis qu\u2019il avait gravés sur les quais de l\u2019île Saint-Louis, Mes inscriptions a par moments lui aussi tout du graffiti: lapidaire et coloré.Avec un formidable sens du raccourci, de l\u2019économie, de l\u2019éclair poétique, Louis Scute- naire (1905-1987) a ainsi pondu au jour le jour une œuvre morcelée, à la limite du confidentiel.Petits paragraphes de quelques lignes, poèmes, aphorismes, notes de lecture, courts récits présentés dans un désordre toujours vivant.Des concentrés de poésie et d\u2019émotions complexes, rendus avec un sens toujours jouissif du paradoxe.Et, disons-le tout de suite, deuxième volume des carnets de Scute- naire (qui sont au nombre de cinq), Mes inscriptions, 1945-1963 tombe dans la catégorie des rééditions capitales.Provocateur à souhait, scatologique à ses heures, peu porté sur le politiquement correct (le concept n\u2019existait même pas), le Belge aime à être le chien dans le jeu de quilles.« Le nord de l\u2019Europe, que je fais commencer un peu dépassé Valence du Rhône, est le pays de la merde solide, bien conservée, qui ressemble à sa propre imitation en bronze.Je n\u2019aime que la merde du Midi, tout de suite poussière quelquefois, toujours vite dénaturée, effritée, peuplée d\u2019insectes et qui me fait penser à un vieux château fort croulant où passent des loups, des renards, où des corneilles volent, des hiboux, des faucons.» Louis Scutenaire et Frédéric Dard sont nés le même jour, mais pas la même année.Une coïncidence, peut-être même un signe, un point commun en tout cas, qui s\u2019ajoute à leur admiration commune pour l\u2019œu- vre du peintre surréaliste René Magritte, qui a pu ser vir de point de départ à la longue amitié entre les deux écrivains.Parions aussi qu\u2019en tombant sur certains des aphorismes de Scu- tenaire (comme l\u2019indélicat «Péter c\u2019est chier un peu»), le père de San Antonio a pu éprouver une connivence immédiate\u2026 Voyez ces quelques passages choisis : « Le réel n\u2019a pas de contraire», «Je puis redouter le jugement non parce que je manque de confiance en moi mais parce que j\u2019en manque en autrui », « Je résous maintes questions en ne me les posant pas.» Ou encore: «Ce que j\u2019ai le plus aimé dans ma vie c\u2019est, je crois, les femmes, les oiseaux, les forêts, les vieilles maisons, la chaleur du soleil et les livres.» Laissons le mot de la fin à son ami Frédéric Dard : «La meilleure histoire belge, je vais te la dire, c\u2019est la plus terrifiante de toutes: \u201cIl est une fois Scutenaire et les Belges n\u2019en savent rien.\u201d» Et pas seulement les Belges.Collaborateur Le Devoir MES INSCRIPTIONS, 1945-1963 ?Louis Scutenaire Allia Paris, 2017, 320 pages L\u2019histoire belge de Louis Scutenaire Le poète méconnu se dévoile dans la réédition de ses formidables carnets JERRY BAUER L\u2019auteure Elena Lappin signe un cinquième ouvrage.FICTION BRITANNIQUE SATIN ISLAND ?1/2 Tom McCarthy Traduit de l\u2019anglais par Thierry Decottignies Éditions de l\u2019Olivier Paris, 2017, 208 pages La catastrophe habite encore une fois l\u2019univers romanesque de Tom McCarthy avec ici la mort accidentelle d\u2019un parachutiste qui vient hanter le quotidien de U, coloniser l\u2019esprit de ce narrateur, anthropologue de son état, dont la curiosité et l\u2019acuité du regard sont mises au service d\u2019une «grande société de conseil».Le gars est payé pour voyager, saisir la réalité du monde et ainsi aider ses clients à mettre du contexte et des arguments sur leurs produits et services.U \u2014 à prononcer en anglais pour être interpellé \u2014 est au service d\u2019un commerce singulier, celui des récits qui façonnent la réalité, et il le fait avec un peu d\u2019ironie : dans sa jeunesse, il a rêvé de marcher dans les traces de Lévi-Strauss pour s\u2019approcher du «maître sens» du monde autour de lui.Exposé comme un rapport de recherche, avec des paragraphes numérotés, Satin Island concentre, dans un tout à la tonalité parodique aussi charmante que subtile, les obsessions habituelles du romancier sur le storytelling, sur le couple bancal et sur l\u2019impossibilité du réel ou la possibilité de la réalité alternative, ce chemin socialement dangereux, surtout lorsque le parachute de l\u2019esprit critique manque son ouverture.En somme.Fabien Deglise FICTION FRANÇAISE 17 ?Bernard Chambaz Seuil Paris, 2017, 138 pages On ne parle jamais assez de la solitude des nombres premiers et pas assez non plus du fait que leur singularité peut, paradoxalement, accompagner une très faible originalité.Bernard Chambaz en fait la démonstration avec son 17, étrange objet de littérature qui assemble le récit bref de 17 vies que le romancier, poète et historien, connecte au chiffre 17 de l\u2019année en cours.Il y est question de Pocahontas, morte il y a 400 ans cette année, en 2017, de Pierre Athanase Larousse, à cause du bicentenaire de sa naissance, de Thelo- nious Monk dont on va célébrer le centenaire de la naissance comme de Germaine de Staël pour le bicentenaire de sa mort.Entre autres.La balade, tantôt biographique, tantôt anecdotique, mais au final surtout affligée par une profonde banalité du propos, cherche sa cohérence dans le rapport au chiffre et au temps.Elle peine surtout à livrer plus qu\u2019une courtepointe brodée autant à l\u2019érudition qu\u2019à l\u2019insignifiance du détail superficiel.Et du coup, 138 pages plus loin, le lecteur peut se demander ce qu\u2019il vient de lui arriver et se désoler surtout que les nombres premiers ne sont pas seulement multiples de un, mais aussi, et c\u2019est bien triste dans ce cas-ci, multiples d\u2019eux-mêmes.Fabien Deglise ESSAI PENSER ET ÉCRIRE L\u2019AFRIQUE AUJOURD\u2019HUI ?Sous la direction d\u2019Alain Mabanckou Seuil Paris, 2017, 224 pages La littérature africaine rayonne aujourd\u2019hui sur tous les continents.Pourtant, en dépit du fait que plusieurs de ses grands auteurs soient francophones, les institutions françaises tardent à lui faire une place.Alain Mabanckou, professeur invité au Collège de France, a organisé en mai 2016 un colloque réunissant plusieurs intellectuels \u2014 dont les deux tiers sont des hommes \u2014 intitulé Penser et écrire l\u2019Afrique aujourd\u2019hui.La volonté de l\u2019écrivain congolais était ambitieuse : que ce colloque « résonne comme un appel à l\u2019avènement des études africaines en France ».Sans surprise, plusieurs interventions condamnent la France colonisatrice et cherchent réparation : « Nous attendons avec impatience de voir si les portes des institutions françaises demeureront ouvertes uniquement aux \u201cFrançais à part entière\u201d ou si elles accueilleront également ceux qui sont perçus de nos jours comme des citoyens \u201centièrement à part\u201d.» Reste qu\u2019au fil des exposés, une idée plus conciliante se tisse, proposant de penser le monde par-delà ses frontières, puisque « penser l\u2019Afrique, c\u2019est penser le monde ».Il y aurait éveil des institutions françaises, dont la publication des actes du colloque témoigne, en partie.Yannick Marcoux POLAR MÖRK ?Ragnar Jonasson Traduit depuis la version anglaise par Philippe Reilly Éditions de La Martinière Paris, 2017, 320 pages L\u2019Islande ressemble de plus en plus à un réservoir sans fond de polars.Après Sjnor, qui a séduit la majorité des chroniqueurs l\u2019an dernier, Ragnar Jonasson revient avec Mörk, qui nous ramène à Siglufjördur, à quelques encablures du cercle polaire et où Ari Thor voit son nouvel inspecteur chef, Herjol- fur, recevoir une décharge de fusil en pleine poitrine.C\u2019est la consternation à travers toute l\u2019Islande.Malgré ses problèmes de couple, Ari Thor plonge, presque avec zèle, dans l\u2019enquête.Le fait de remuer les pierres fera remonter toutes sortes de trucs pas très clairs dans la petite ville aux apparences si calmes : trafic de drogue et d\u2019influence, pressions politiques, chantage\u2026 Contre toute apparence, cela cache en fait un drame central, fréquent en Islande : la violence conjugale.Tout le récit tourne autour de cette triste réalité.Porté par l\u2019écriture lente, méticuleuse et précise de Ragnar Jonas- son, le lecteur sera d\u2019abord plongé dans une impressionnante tranche de réel congelé qui donne l\u2019envie d\u2019aller voir ce qui se passe dans cette étrange petite île volcanique perdue au milieu de l\u2019Atlantique Nord.Michel Bélair L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 7 E T D I M A N C H E 1 8 J U I N 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S A ntoine Baby, auteur de Pédagogie des poqués (PUQ, 2005), rêve que « l\u2019école pour tous », rendue possible dans les années 1960 grâce au rapport Parent, devienne enfin « l\u2019école de tous ».Il s\u2019agit, selon lui, de donner « à tous sans distinction le goût et les moyens d\u2019apprendre de sorte qu\u2019il ne resterait d\u2019élèves en dif ficulté que ceux qui souf frent de handicaps physiques ou psychologiques chroniques».À 84 ans, le sociologue rebelle assume le caractère utopique de sa pensée et continue de s\u2019engager pour « que la culture de l\u2019esprit fasse une fois pour toutes partie des manières d\u2019être de toute la population».Professeur en sciences de l\u2019éducation à l\u2019Université Laval, Denis Simard voulait faire résonner la parole de ce penseur pour qui « la réflexion et la pratique éducatives ne doivent jamais être séparées de l\u2019analyse culturelle, sociale et politique».Dans Le goût d\u2019apprendre.Une valeur à partager, il mène donc de substantiels entretiens avec un Baby qui pète le feu.Émigration et exil Pour le sociologue, bien penser l\u2019école exige de l\u2019appréhender dans son contexte social.La réussite éducative ne tient pas qu\u2019à des variables psychopédagogiques ; elle est liée à des conditions sociales.Baby parle même de l\u2019entrée à l\u2019école comme d\u2019une « émigration » et souligne que, « plus la société d\u2019origine, en l\u2019occurrence la famille, sera dif férente de la société d\u2019accueil qu\u2019est l\u2019école, plus le passage de l\u2019une à l\u2019autre sera difficile et exigeant».Pour les enfants de clas - ses moyennes ou aisées, l\u2019émigration s\u2019apparente généralement à une douce aventure, mais, pour les enfants de milieux défavorisés, elle peut devenir un douloureux exil.Il importe donc de rendre « l\u2019école plus familière à l\u2019enfant avant qu\u2019il n\u2019entre à l\u2019école », notamment par des mesures comme les centres de la petite enfance, la maternelle quatre ans à temps plein en cer tains milieux ou d\u2019autres programmes ayant la même visée, comme le projet L\u2019ÉcoRéussite, pour lequel Baby n\u2019a que de bons mots.« L\u2019école n\u2019est pas neutre, af firme le sociologue.Elle est le lieu et l\u2019enjeu des forces sociales en présence.» Pour la rendre émancipatrice pour tous, pour qu\u2019elle forme « des citoyens autonomes et af franchis, capables d\u2019assumer librement leur destin », il faut, clame Baby, chasser « les vendeurs du Temple ».Critique virulent du renouveau pédagogique des années 2000, le sociologue accuse cette réforme d\u2019avoir fait entrer la logique néolibé- rale dans l\u2019éducation avec son approche par compétences, qui transforme l\u2019école en « manufacture de main-d\u2019œuvre », et sa promotion de la culture entrepreneuriale, au mépris d\u2019une « culture de promotion du travail humain salarié ».L\u2019école, insiste Baby, n\u2019a pas pour mission de servir l\u2019industrie, mais de donner une « formation générale humaniste inspirée des Lumières [\u2026], af franchie de tout déterminant utilitaire immédiat ».Culture et justice sociale Pour devenir vraiment cel le de tous, l\u2019école québécoise doit devenir une école commune.Baby plaide donc pour la fin des subventions aux écoles privées et pour l\u2019intégration de ces dernières au système public.Le but n\u2019est pas d\u2019économiser, mais de mettre fin à une logique de concurrence délétère qui mène à une forme d\u2019apar theid social.Tous les élèves, les forts comme les faibles, souligne le sociologue de gauche, se développent mieux dans des classes hétérogènes, et la justice sociale y gagne.Baby, qui se définit au passage comme un « socioanarchiste » inspiré par le marxisme et par Saint-Vincent de Paul, récuse l\u2019approche technicienne qui sévit dans le système scolaire.L\u2019éducation n\u2019est pas tant une science qu\u2019un art.Aussi, pour faire réussir les enfants, pour les faire accéder à la « culture de l\u2019esprit », les enseignants n\u2019ont pas à être des didacti- ciens experts, « mais bien plutôt des maîtres d\u2019humanité (au singulier pour ce qui est des attitudes pédagogiques de base) et d\u2019humanités (au pluriel pour ce qui est des contenus de culture générale à transmettre et à faire acquérir) ».Ils doivent être choisis parmi les meilleurs étudiants \u2013 ce qui n\u2019est pas souvent le cas à l\u2019heure actuelle \u2014, recevoir une solide formation humaniste et une formation pratique inspirée par la tradition du compagnonnage.Homme de culture animé par un souci brûlant de justice sociale, Antoine Baby est l\u2019exemple même d\u2019un maître d\u2019humanité qui donne non seulement le goût d\u2019apprendre, mais celui de se battre pour que tous le partagent.LE GOÛT D\u2019APPRENDRE UNE VALEUR À PARTAGER ?1/2 Antoine Baby Entretiens avec Denis Simard PUL Québec, 2017, 172 pages Le maître d\u2019humanité LOUIS CORNELLIER À 84 ans, Antoine Baby, sociologue rebelle, assume l\u2019utopie de sa pensée sur l\u2019éducation M I C H E L L A P I E R R E L e mot « fascisme » va jusqu\u2019à effleurer les esprits pour dépeindre aujourd\u2019hui Donald Trump.Il est apparu en 1922 en Italie pour désigner la doctrine politique de Mussolini.On l\u2019emploie aussi pour nommer tout autoritarisme semblable, à commencer par celui de Hitler.L\u2019historien et politologue Enzo Traverso discerne un « post-fas- cisme».Il le différencie des exemples du passé sans toutefois nier une analogie avec eux.Il y voit un «ersatz aux utopies disparues».Dans Les nouveaux visages du fascisme, son entretien avec l\u2019anthropologue Régis Meyran, Tra- verso cerne ce post-fascisme qui, par exemple en France, avec le Front national de Marine Le Pen, tente par la normalité des voies républicaines de réformer le système de l\u2019intérieur.Né en 1957 en Italie, professeur à Cornell dans l\u2019État de New York, après avoir longtemps enseigné en France, l\u2019universitaire évite l\u2019amalgame.Mais, grâce à ses distinctions soignées, une convergence troublante se dessine.Si Traverso détecte chez le président des États-Unis des « traits fascisants », il souligne l\u2019absence derrière lui d\u2019un mouvement néo- fasciste.Contrairement aux nouvelles extrêmes droites européennes, beaucoup plus sociales et championnes de l\u2019idée de nation, Trump est antiétatiste et individualiste.Le politologue l\u2019appelle avec raison « un électron libre » dans la sphère encore mal définie du post- fascisme.Un style plus qu\u2019un programme campe le protectionniste et l\u2019islamophobe.Islamo-fascisme Aux yeux de Traverso, un autre phénomène s\u2019apparente au post-fas- cisme en se différenciant à la fois de Trump et des extrêmes droites européennes.Le politologue l\u2019appelle l\u2019islamo-fascisme et l\u2019identifie en particulier au groupe armé État islamique.Même si, par le Web, ce Daech manie les codes de l\u2019impérialisme culturel occidental, en prétendant ressusciter le califat il se tourne vers le passé, à la différence du fascisme classique qui préconisait une révolution.Si, selon le pénétrant Traverso, l\u2019islamo-fascisme est moins une radicalisation de l\u2019islam qu\u2019une islamisation d\u2019une radicalité aveugle et violente, l\u2019extrême droite française, dénuée de figures intellectuelles, s\u2019enferme dans le populisme et l\u2019électoralisme.Le polito- logue présume à bon droit que des intellectuels qui s\u2019en rapprochent idéologiquement, comme Alain Finkielkraut, n\u2019osent appuyer le Front national de peur de déchoir dans l\u2019opinion.Traverso reste réconfortant.Selon lui, le post-fascisme, dans toute sa gamme, existe parce que, piètre produit de remplacement, il résulte de l\u2019éclipse vers 1980 de « \u201cgrands récits\u201d émancipateurs » très dif fé- rents l\u2019un de l\u2019autre : révolution sociale, rêve américain et panarabisme.Néanmoins, en rappelant que « l\u2019idéologie du marché est la religion politique de notre temps », Traverso sous-entend que, dressée contre elle, la réaction post-fasciste est loin d\u2019être conjurée.Collaborateur Le Devoir LES NOUVEAUX VISAGES DU FASCISME ?1/2 Enzo Traverso Conversation avec Régis Meyran Textuel Paris, 2017, 160 pages Un post-fascisme polymorphe De Trump à Le Pen en passant par Daech, Enzo Traverso compare ces êtres unis par leurs différences «L\u2019immigration est l\u2019avenir du vieux monde.Tous les analystes font ce constat élémentaire, mais nos politiques ne veulent pas l\u2019admettre pour des calculs bassement électoraux.» Extrait de Les nouveaux visages du fascisme R A L P H E L A W A N I Retourner à la poussière.Celle qui étouffe, celle des visages chiffonnés des photos de Dorothea Lange.Celle du Dust Bowl, ce cataclysme écologique qui frappa les plaines américaines, entre les deux guerres, et engendra une vague de migrations vers l\u2019ouest et l\u2019apparition d\u2019une nouvelle figure: le hobo.Un passager clandestin des chemins de fer et de l\u2019histoire, un vagabond en quête de travail, pris entre la misère économique et l\u2019industrialisation forcenée.Coïncidence, deux ouvrages remettent ces jours-ci au premier plan ces clochards mythiques de l\u2019imaginaire américain comme un contre-feu littéraire nécessaire aux récits proprets et débordants de bons sentiments qui habitent le présent.L\u2019un, signé Simon Harel, trouve un de ses points de départ dans Journal d\u2019un hobo, de Jean-Jules Richard, et rappelle au bon souvenir du présent l\u2019organe contre-culturel Hobo Québec (1972- 1981).L\u2019autre replonge dans l\u2019œuvre de Jim Tully, homme de mille métiers, qui a compris très vite que les lois de la route et de la vie se résumait à la même chose: sauver sa peau.« Méfiez-vous de tous ceux en qui l\u2019instinct de punir est puissant ! [\u2026] dans leur visage on voit parler le bourreau et le chien policier [\u2026].» C\u2019est sur cette citation de Nietzsche que s\u2019ouvre Ombres d\u2019hommes (Shadows of Men), son roman de prison et d\u2019errance, originellement publié en 1930 et illustré par l\u2019artiste William Gropper.D\u2019abord traduit en français, en 1931, il vient d\u2019être réédité ce printemps chez Lux, dans une traduction revue par Cyril Gay.L\u2019œuvre de ce père du roman noir donne à lire le témoignage de damnés des rails qui, comme des dizaines de milliers d\u2019hommes de l\u2019époque, devinrent des «bohèmes sans domicile».Tully écorche une Amérique au cœur de laquelle les charlatans aux remèdes miracles côtoient les renégats tentant d\u2019échapper à l\u2019échafaud.Un monde où la dignité est ravivée sous les traits d\u2019une solidarité singulière, racontée à grand renfort d\u2019histoires que l\u2019on ne saurait jamais gober entièrement.Comme il l\u2019écrit : « Les hobos sont rarement assez naïfs pour croire l\u2019un de leurs semblables.» N\u2019empêche qu\u2019avec leurs patronymes hérités des déboires qu\u2019on leur attribue (Kneecap, Ni- tro Dungan, Hypo Sleigh), les personnages d\u2019Ombres d\u2019hommes résument l\u2019expérience humaine en ce qu\u2019elle a de plus sincère.L\u2019espace de dix-neuf courts récits interconnectés, Tully met en scène des misérables lumineux et donne ainsi toute sa légitimité à une contre-his- toire de l\u2019époque, où le droit à l\u2019errance est célébré avec une verve similaire à celle dont Jack Kerouac ferait preuve 30 ans plus tard.La «vagabondie» de Montréal-Nord Ce sillon du droit à l\u2019errance, Simon Harel l\u2019a aussi suivi pour s\u2019intéresser aux hobos dans une perspective qui laisse transparaître sa passion des récits de la mobilité et son intention de célébrer également une contre-histoire politique et littéraire.« La relecture du Journal d\u2019un hobo a été un déclencheur», avoue- t-il assis dans son bureau de l\u2019Université de Montréal.Dans ce roman atterri chez Parti pris en 1965, grâce à Gaston Miron, Harel a diagnostiqué une œuvre où les errances transcanadiennes d\u2019un narrateur hermaphrodite (un « berdache ») font éclater le miroir identitaire de la représentation historiographique du Québec des années 1960.À l\u2019époque, la littérature « partipriste » coïncidait avec un projet collectif nationaliste, sinon socialiste, alors que Journal d\u2019un hobo, comme l\u2019écrit Harel, « réfute à l\u2019avance toute l\u2019idéologie de la perte d\u2019identité [du Canadien français]».Comme s\u2019il avait intégré les règles narratives régissant les récits fantasmés des gueux de Tully, Harel se penche sur Jean-Jules Richard, Jacques Ferron, William H.Davis et Cormac McCarthy, dans un essai-fiction où son enfance à Saint-Léonard est prétexte à l\u2019apparition de hobos.Plusieurs trames d\u2019écritures s\u2019entremêlent, dans une dynamique amplifiante.Ses mi- crofictions analysent la « fable errante » incarnée par le hobo avec toujours cette question politique embusquée sur le rap- por t à l\u2019espace, aux récits et aux autres.En inconditionnel de Woody Guthrie, Simon Harel voit en ces vagabonds littéraires une défense contre le mirage de ce qu\u2019il nomme la « littérature CLSC»: hygiénique, saturée de bons sentiments, drapée dans le vi- vre-ensemble et prétendument captivée par l\u2019avenir du monde.À une époque où le discours littéraire se fait rangé et obséquieux, s\u2019autoriser à explorer et à revisiter la cruauté et la crudité de l\u2019existence des déclassés est certainement bien plus qu\u2019un devoir de mémoire que nous avons, selon Harel, envers des ancêtres comme Jean Genet et Angela Davis.C\u2019est aussi faire une trêve de propreté pour rappeler que la littérature se doit de redevenir un espace de liberté.Collaborateur Le Devoir OMBRES D\u2019HOMMES ?Jim Tully Traduit de l\u2019anglais par Titaÿna Lux Montréal, 2017, 296 pages ÉTÉ 1965 FICTIONS DU HOBO ?Simon Harel Nota bene Montréal, 2017, 295 pages La confrérie des guenilleux errants Deux livres font revivre les hobos, nomades indésirables pris entre misère économique, industrialisation forcenée et crise des années 1930 BULENT KILIC AGENCE FRANCE-PRESSE Selon l\u2019historien et politologue Enzo Traverso, l\u2019islamo-fascisme est moins une radicalisation de l\u2019islam qu\u2019une islamisation d\u2019une radicalité aveugle et violente.ALAN FISHER / LIBRARY OF CONGRESS Lou Ambers, sac de voyage à l\u2019épaule, s\u2019accrochant à l\u2019échelle d\u2019un train en 1935 "]
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