Le devoir, 13 mai 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LITTÉRALEMENT MONTRÉAL D O M I N I C T A R D I F «T u m\u2019as vu naître à l\u2019envers, enfargé dans tes ruelles qui me fascinent, tes cordes à linge pis tes histoires d\u2019amour de chats.Tes ap- parts, tes parcs.Pis l\u2019envie de te parler avec mon crayon de plomb pour te raconter ma vie de vagabond, qui me fait sans cesse faires des découvertes neuves, écrit Sunny Duval dans son bouquin En-d\u2019sous.J\u2019ai pas fini de grandir, non non.Les autres le savent pas, chut ! Toi tu me vois tout le temps, tu sais tout.» À qui parle le musicien ?À sa mère, à sa blonde, à son meilleur ami ?Un peu toutes ses réponses, aurait-on envie de conclure tant, en s\u2019adressant à Montréal, Sunny Duval semble constamment se confier au plus bienveillant des camarades, qu\u2019il désigne alternativement par deux mignons sobriquets : Vieille Ville ou Grosse Ville.Paru en 2010 à l\u2019enseigne de la défunte maison Coups de tête, ce recueil de chroniques d\u2019abord publiées en 2004 et 2005 dans l\u2019éphémère cahier LP2 de La Presse compte encore à ce jour parmi les plus grisants exercices de my- thologisation d\u2019un Montréal parallèle, celui de la nuit dans laquelle se réfugier, plein de ra- coins grouillant de garçons qui veulent ressembler à Jacques Dutronc ou à Joey Ramone, et de filles qui veulent ressembler à Brigitte Bardot ou à Debbie Harry.Seul sur son vélo, ou à pied, celui qui était alors le guitare-héros du groupe yéyé-rock-garage-lautréa- montesque Les Breastfee- ders se promène de bar en bar dans les rues du Plateau et du Mile-End, émerveillé comme un gamin, mais assoiffé comme un rockeur.Il s\u2019enfonce dans des conversations absurdes et/ou existentielles avec ses compagnons d\u2019infortune, une bande de «vieux chialeux, sympathiques, hédonistes, blagueurs, pauvres », tous affublés de pseudonymes hallucinés (le pantagruélique Loup-Marin, le sauvage Bruce Binaire, le philosophe à la gomme Laferraille).On avale avec lui les pintes et les quilles au Tarfly (le Barfly), à l\u2019Épingleur Inspecte (l\u2019Inspecteur Épingle) ou à la Casba del Popol (la Casa del Popolo), avant de toujours rallier l\u2019Esquif (L\u2019Escogriffe), dans un jeu de mystification aussi amusant que propre à engraisser les légendes locales.L\u2019Escogrif fe, temple rock\u2019n\u2019roll de la rue Saint-Denis grand comme la poche d\u2019un skinny jean, n\u2019aura d\u2019ailleurs jamais semblé aussi tentaculaire qu\u2019à travers le regard moitié Réjean Ducharme, moitié Charles Bukowski de Duval.« Un bar, c\u2019est comme un bateau », observe-t-il aujourd\u2019hui en se replongeant dans En-d\u2019sous, authentique lettre d\u2019amour écrite à cette ville de l\u2019amitié scellée en un tchin, et de la musique RENCONTRE Dans le bateau de la nuit urbaine avec Sunny Duval Le musicien parle à Montréal comme on s\u2019adresse à un ami bienveillant MTL 2142 Michel Tremblay Été 55 Page F 3 Erika Soucy Mon premier Chaos Page F 3 Anaïs Barbeau- Lavalette Encore Page F 3 S E R G E L A M O T H E L es autorités avaient décidé de célébrer le 500e anniversaire de la fondation de Montréal en grande pompe et Gabriel-144-Langevin n\u2019en avait vraiment rien à cirer.La construction des infrastructures devait débuter en 2137 et s\u2019échelonner sur cinq ans.Les chantiers allaient être colossaux et toute cette aventure culminerait, en 2142, dans un faste sans précédent.Des quar tiers entiers seraient rasés, puis recons- tr uits.Le centre-ville allait être entièrement réaménagé et la construction d\u2019un stade censé pouvoir accueill ir jusqu\u2019à 150 000 personnes avait déjà été approuvée.Au début, ce projet pharao- nique avait paru faire consensus, mais des voix dissidentes s\u2019étaient bientôt élevées.Ne se souvenait-on pas de la catastrophe qui avait endeuillé les festivités du 400e ?La population était-elle soudain devenue amnésique?Est-ce que, vraiment, tout le monde avait oublié la guerre civile?La ville avait porté, pendant plus d\u2019un demi-siècle, la cicatrice infâme de ce désastreux épisode de son histoire.Le mur de Montréal avait bel et bien été démantelé à la fin du XXIe siècle, mais il subsistait sous une forme bien plus pernicieuse quelque part dans les cer veaux des habitants de cette ville.Les préjugés demeuraient tenaces.Gabriel-144-Langevin s\u2019en foutait royalement.Il était occupé depuis le matin à dégainer de vieux câbles électriques récupérés sur un chantier.Il revendrait le métal au marché d\u2019Hochelaga.Il espérait tirer dix, peut-être douze, mondos de sa petite récolte de cuivre et de nickel.Assez pour vivre une semaine.Il s\u2019en souvenait très bien, lui, du mur qui avait fait la honte de cette ville.Vu du ciel, ironiquement, il dessinait un immense signe Peace & Love.Les Anglos avaient conservé l\u2019ouest de l\u2019île, bien sûr, et les Francos l\u2019Est, tandis que Chinatown s\u2019était retrouvé confiné dans le Centre-Sud.Gabriel-144 était jeune à l\u2019époque, mais il se rappelait que la vie sur l\u2019île était bien plus rude qu\u2019aujourd\u2019hui.Il y avait des décennies que plus personne ne mourrait de froid ou de malnutrition.Allait-on vraiment prendre le risque de raviver la ferveur patriotique des uns et des autres ?N\u2019ap- prendrions-nous jamais à tirer des leçons de l\u2019Histoire ?Les festivités du 500e anniversaire de la fondation de Montréal n\u2019eurent pas lieu.Les fonds publics furent utilisés à d\u2019autres fins.Gabriel-144-Lan- gevin s\u2019en battait les couilles.PEDRO RUIZ LE DEVOIR «Montréal, c\u2019est le plus beau panorama d\u2019humains au monde», souligne Sunny Duval.Serge Lamothe est romancier, poète, nouvelliste et dramaturge.Il est l\u2019auteur des Enfants lumière (Alto), Ma terre est un fond d\u2019océan (Mémoire d\u2019encrier) et de Mektoub (Alto), son plus récent roman.Quatre microfictions inédites sur Montréal en 375 mots VOIR PAGE F 6 : NUIT « L\u2019affaire, c\u2019est que la nuit, c\u2019est un bon prisme pour écrire» TIFFET M A R I E F R A D E T T E «V ue du ciel.Un carrelage gris et blanc.Dorval, le début de la solitude.Au- dehors, une froidure inimaginable.Habillée de tourbillons fous [\u2026] Rue Laurier.Premier pas au resto.Tar te aux pommes chaude.Coif fée d\u2019une boule de glace à la vanille.Montréal, c\u2019est exactement ça.Froid au-dehors, chaud au-dedans.» C\u2019est sur ce poème intitulé 17 mars 1968 qu\u2019Angèle Delaunois, auteure et éditrice bien établie, ouvre le recueil Montréal, j\u2019ai quelque chose à te dire.Montréal de jour ou de nuit, Montréal enneigée, Montréal en musique, la ville se déploie sous la plume de 14 auteurs montréalais d\u2019origines diverses qui la poétisent chacun à leur façon.Simon Boulerice nous plonge dans « le ventre de Montréal », au cœur de cette «veine bleue» qui le mène «où il le veut bien pour admirer les quatre coins de [son] île ».Ma- rie-Sissi Labrèche s\u2019émeut de voir sa petite Charlie marcher vers l\u2019école Maisonneuve « avec [son] sac à dos presque trop gros pour [elle] ».André Marois trouve pour sa par t l\u2019inspiration au « parc Laf \u2019 », alors qu\u2019Ouanessa Younsi parle de Montréal comme d\u2019«un fruit dans [sa] main» et qu\u2019Élise Gravel se met dans la peau d\u2019un chat de gouttière qui « marche en équilibre sur les clôtures de la ruelle verte».Ces instants croqués sur le vif se mêlent à des perspectives plus vastes, notamment celle de Rodney Saint-Éloi : «Je suis chez vous chez moi chez nous.Terre Amérique.J\u2019of fre à la ville mes légendes mon chapeau et mon cheval.Un vaudou noir frappe tam-tam mon sang.Amis, ne me demandez pas d\u2019où je viens ni la couleur de ma peau.» Montréal aux mille couleurs La richesse de l\u2019album tient à la saveur singulière des points de vue qui témoignent de la vivacité de la ville, de sa musique omniprésente dans les rues, des «odeurs légères et musquées, fraîches, pimentées » \u2014 Rhéa Dufresne \u2014 du train de quartier.Montréal, en réel personnage, s\u2019humanise dans Mon Amérique à moi, texte sensible de Jacques Pasquet qui clôt le recueil.Ces poèmes sont accompagnés des toiles envoûtantes de Philippe Béha, qui ne sont pas sans rappeler celles, aériennes et oniriques, de Marc Chagall.Les courbes, les couleurs chaudes, les personnages flottant entre deux mondes mettent en lumière une ville grouillante à l\u2019image des mots exprimés par les auteurs.Et pour chaque poème, Béha a su exploiter l\u2019essentiel du propos tout en nous menant ailleurs, nous faisant voyager dans ce Montréal vibrant.Saut dans l\u2019histoire D\u2019une autre façon, André Leblanc aborde Montréal, son quotidien, son architecture dans un docu-fiction qui nous transporte dans la ville en 1912.Présenté sous forme d\u2019histoire, l\u2019album met en scène Angélique, 12 ans, qui quitte sa campagne pour aller étudier au couvent Hochelaga.Par le regard émerveillé de celle qui fait ses premiers pas dans la ville, on découvre le tramway, la gare Bonaventure, démolie en 1952 après un incendie, le palais de glace sur la place de l\u2019église, les inondations du printemps qui changeaient les trottoirs de bois en radeaux, la présence du cirque en pleine rue Ontario, les attractions au parc Dominion et plus encore.Ce saut dans l\u2019histoire se lit comme une historiette dynamique, agrémentée de notes en fin d\u2019ouvrage pour bien comprendre l\u2019esprit de Montréal à l\u2019époque.Si la recherche est bien menée, les notes explicatives faciles à consulter, on se demande pourquoi l \u2019auteur s\u2019est attardé précisément à l \u2019année 1912.Étant donné l\u2019aspect historique de l\u2019ouvrage, il aurait été légitime de comprendre pourquoi cette année méritait , plus qu\u2019une autre, d\u2019être mise à l\u2019avant-plan.Par ailleurs, le texte est accompagné de photos d\u2019archives qui, pour certaines, ont été colorisées, ce qui enlève un peu de charme à ces épreuves et dénature en quelque sorte le réel.Mis à part cet effet superflu, l\u2019ouvrage reste pertinent et offre une vue à la fois englobante et int ime de ce qu\u2019était le Montréal d\u2019hier.Collaboratrice Le Devoir MONTRÉAL, J\u2019AI QUELQUE CHOSE À TE DIRE ?1/2 Collectif Isatis Montréal, 2017, 32 pages PREMIÈRE VISITE À MONTRÉAL ?1/2 André Leblanc Les 400 coups Montréal, 2017, 62 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > HISTOIRE F 2 F 2 2 4 p a g e s \u2022 2 4 , 9 5 $ Photos de JACQUES NADEAU et MIKAËL THEIMER 60 couples d\u2019aujourd\u2019hui inspirants En librairie Yves Desjardins s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC JEUNESSE ABCMTL ?Jeanne Pinchaud et Bruno Ricca Les 400 coups Montréal, 2017, 72 pages Un abécédaire pour découvrir Montréal ?Pourquoi pas ?Du B pour les bagels de la ville qui sont « les meilleurs au monde», au P de toutes les parades qui reviennent chaque année, en passant par le H soulignant l\u2019équipe de hockey, c\u2019est un tour de la ville bien lettré que nous offre ici l\u2019auteure et scénariste Jeanne Pinchaud.Chacune témoigne d\u2019une particularité qui fait de Montréal ce qu\u2019elle est.Les photographies qui accompagnent le propos sont évocatrices de l\u2019ambiance qui y règne.Ainsi, en un coup d\u2019œil, on se retrouve tantôt dans le métro, sur le quai de l\u2019horloge ou alors en pleine tempête de neige balayée par les déneigeuses.C\u2019est pour rendre hommage à sa ville redécouverte sous les yeux attentifs et curieux de son fils que l\u2019auteure a eu l\u2019idée de cet abécédaire.Grâce à cet œil allumé, et à celui très singulier de Ricca, le portrait offert de Montréal ne tombe jamais dans le cliché, insistant sur des détails qui échappent parfois au commun et saisissent la beauté là où elle est.Marie Fradette JEUNESSE Poésie au présent et mémoire du passé Deux ouvrages illustrés parlent à un Montréal qui a été et à un Montréal qui est en train d\u2019être F A B I E N D E G L I S E C\u2019est à la fin de l\u2019ouvrage, dans une section intitulée «Dans l\u2019œil d\u2019Antoine Desilets», que le regard du lecteur pourrait commencer un peu à s\u2019allumer.Devant cette scène croquée d\u2019un homme cherchant le repos dans l\u2019inconfor t d\u2019un siège à deux places de train, un journal d\u2019Expo 67 sur le visage.Devant ce passager en train de se faire voler son appareil photo et une chaussure par la violence d\u2019une porte de train qui s\u2019est refermé sur lui.Devant cet enfant, seul au monde, et oisif, correctement placé au centre d\u2019une œuvre picturale psychédélique peinte sur le sol.Les clichés sont signés du grand photographe montréa- lais.Ils ont été rassemblés par son fils, Luc Desilets, dans Expo 67.50 ans, 50 souvenirs marquants et autres secrets bien gardés (Guy Saint-Jean éditeur), ouvrage drôlement nommé puisqu\u2019il n\u2019of fre pas seulement des clichés photographiques, d\u2019Antoine Desilets et d\u2019autres.Il est également rempli de ces clichés habituels sur cet événement marquant de l\u2019année 1967, qui a confirmé l\u2019entrée du Québec et de sa métropole dans la modernité : la construction des îles artificielles, les hôtesses et leurs minijupes, le pavillon de la Jeunesse et ses volutes de «marie- jeanne», la visite de la reine et son commentaire sur la saleté des lieux, la petite phrase aux effets durables du général de Gaulle lancée depuis le balcon de l\u2019hôtel de ville\u2026 On croyait que tout avait été dit pour le 40e anniversaire de l\u2019Expo.Que tout avait été redit pour son 45e anniversaire.Et c\u2019est effectivement les mêmes histoires que l\u2019on rappelle dans un livre sans surprise qui nous parle de cette entrée spectaculaire du Québec dans le monde, de l\u2019audace de l\u2019architecture d\u2019Habitat 67, de la démesure du projet et de ses dépassements de coûts, en insistant sur quelques anecdotes à l\u2019importance relative, dont la visite-sur- prise de la jeune veuve Jackie Kennedy ou celle de son beau- frère Robert Kennedy, pris en photo dans un manège de La Ronde avec ses filles, un an avant son assassinat.Il n\u2019a fait qu\u2019une déclaration en débarquant à Montréal : « Nous avons fait un bon voyage et nous espérons voir beaucoup [de choses] à l\u2019Expo », relate l\u2019auteur, confirmant au passage en une phrase qu\u2019on a bel et bien fait le tour des souvenirs inédits de l\u2019Expo à ramener au bon souvenir du présent.Du Gyrotron au Monstre Emmène-nous à La Ronde.50 ans de plaisirs forains (Éditions de l\u2019Homme), de Tristan Demers, prêche par le même excès de récits maintes fois ressassés sur ce célèbre parc d\u2019attractions qui a vu le jour la même année, dans le cadre d\u2019Expo 67, avec son projet de tour spectaculaire, baptisée Pa- ris-Montréal, qui n\u2019a jamais vu le jour, et son Gyrotron qui n\u2019aura été qu\u2019un pétard mouillé de 3 millions de dollars de 1967 \u2014 soit 22 millions de dollars de 2017, si l\u2019on tient compte de l\u2019inflation.Il a déçu dès son ou- ver ture avec son diver tisse- ment plutôt insignifiant, et ce, jusqu\u2019en 1983, avant d\u2019être remplacé par Le Monstre.Au fil des pages et des photos, le lecteur monte et descend en terrain connu, avec par fois quelques surprises, comme la rencontre avec ce panneau de signalisation pour annoncer les toilettes, qui a fait son apparition à Expo 67 et à La Ronde.Le designer de Toronto Paul Arthur est l\u2019inventeur de ce pictogramme épuré de toutes connotations culturelles pour être compris par tous.Le dessin est désormais répandu à travers le monde.Ailleurs, on découvre que le commandant Jacques-Yves Cousteau a été pressenti lors de la construction du parc d\u2019attractions pour plancher sur un village sous-marin qui aurait été installé sous le lac des Dauphins.Ce projet n\u2019a jamais vu le jour, tout comme celui de l\u2019Arche de Noé, une embarcation flottante qui aurait dû accueillir des animaux en voie de disparition.Le bouquin se promène entre histoire et hagiographie d\u2019un lieu et trouve surtout son point d\u2019intérêt dans le fini suranné des photos qu\u2019il montre plutôt que dans les histoires (maintes fois entendues) qu\u2019il raconte.Le Devoir EXPO 67 50 ANS, 50 SOUVENIRS MARQUANTS ET AUTRES SECRETS BIEN GARDÉS ?Luc Desilets Guy Saint-Jean éditeur Laval, 2017, 256 pages EMMÈNE-NOUS À LA RONDE ?Tristan Demers Éditions de l\u2019Homme Montréal, 2017, 176 pages Redites sur des lieux communs Pour leurs 50 ans, Expo 67 et La Ronde font ressortir leurs mêmes sempiternelles histoires ANTOINE DESILETS Détail d\u2019une des photographies d\u2019Antoine Desilets qui se retrouvent dans le livre Expo 67 MUSÉE MCCORD Image tirée de Première visite à Montréal : «Vue depuis l\u2019un des belvédères du mont Royal », Neurdein frères, phototype, vers 1910 F 3 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > MONTRÉAL EN 375 MOTS M I C H E L T R E M B L A Y N ous étions une bonne vingtaine dans mon groupe d\u2019amis, tous âgés de treize à quinze ans, et nous n\u2019avions pas le droit de bouger.Montréal était figée dans l\u2019été de la poliomyélite et on nous promettait les pires ennuis si on ne restait pas tranquilles.De graves dangers nous guettaient \u2014 lesquels, tout restait flou à ce sujet-là \u2014, et au moindre signe d\u2019agitation, à la plus petite parole prononcée trop fort, les mères sortaient sur les balcons pour nous dire de nous calmer si nous ne voulions pas finir dans un fauteuil roulant (cette menace était la seule tangible).Nous nous réfugiions la plupart du temps sur la grande galerie des Miron, assis par terre, tassés, pour jaser, téter un Coke, raconter des histoires, n\u2019importe quoi, étirer le temps jusqu\u2019à l\u2019heure du coucher.Les plus impatients d\u2019entre nous, ceux qui s\u2019adonnaient au sport, habitués au mouvement, à la dépense d\u2019énergie, se rebiffaient de temps en temps : ils prétendaient ressentir des engourdissements et, à l\u2019insu des adultes, ils s\u2019étiraient, se contorsionnaient, se plaignaient de crampes causées par l\u2019inertie.Par contre ceux qui, comme moi, préféraient la lecture et la rêverie à l\u2019agitation des sports d\u2019été, passaient un été magique.Personne ne nous disait que nous allions nous rendre aveugles à force de lire \u2014 j\u2019ai découvert cette année-là Jules Verne, les Biggles et les Signe de piste, j\u2019ai aussi appris à haïr Berthe Bernage \u2014, les séances de cinéma se multipliaient et nous n\u2019avons pas vu un seul bâton de baseball de toutes les vacances.Il faisait noir, nous parlions d\u2019avenir, de la peur de devenir des adultes responsables, des mains se frôlaient, des baisers furtifs étaient échangés, bouche fermée, au goût de produits contre l\u2019acné juvénile.C\u2019était l\u2019été 1955.Je crois bien que nous étions heureux.Été 55 A N A Ï S B A R B E A U - L A V A L E T T E M ontréal, aujourd\u2019hui, c\u2019est aussi ces Syriens qui reviennent de loin.La famille Al Shihadeh; minorité alaouite Un missile est tombé sur leur maison, à Homs.Nidal y a laissé un œil.Alors, Rajaa, Nidal et leurs sept enfants sont partis à pied, cherchant un abri.Ils ont habité 18 mois dans un camp de réfugiés en Libye, quand enfin on leur a annoncé qu\u2019une famille les attendait à Montréal.C\u2019est en janvier et en sandales qu\u2019ils ont débarqué.Dans un 3 1/2 du Centre-Sud.Dans la cour arrière, neuf vélos comme autant de promesses.Dans le petit salon, devant la petite télévision, Farah prie tous les jours.Elle a douze ans et aime chanter À la claire fontaine dans cette langue nouvelle qui doucement devient la sienne.Nidal porte quant à lui, tatouée sur sa peau, son unique prière : « Maman, veille sur moi.» Il a les épaules ouvertes de celui qui respire enfin.La famille Chabo; orthodoxes syriaques Georges Chabo, 17 ans, prend des cours de français tous les jours.Ses mots préférés sont « bouquet », « chauffage» et «canapé».Parce qu\u2019on les comprend aussi en Syrie.Georges n\u2019a pas de temps à perdre, alors en plus de ses cours il assiste discrètement à ceux de ses parents.Et après la classe, Georges marche.Mémorise le nom des rues, les odeurs, les couleurs.Pendant des heures, du pas frondeur des défricheurs, Georges arpente sa ville nouvelle.Et, fièrement, la fait sienne.La famille Hadid; musulmans Hameza est un enfant autiste.Lui et ses parents sont arrivés ici il y a quelques mois, après avoir vécu les dernières années dans la noirceur d\u2019un sous-sol de Beyrouth.Dans leur petit appartement de Côte-Saint-Luc, Hameza passe ses journées à la fenêtre.Il regarde les arbres ondoyer.Alaa, sa mère, s\u2019illumine.Son fils est ici quelqu\u2019un.En quelques semaines, il a déjà appris le langage des signes.À sept ans, il peut commencer à communiquer, s\u2019il le désire.Et l\u2019autre matin, devant les arbres immenses caressant un ciel au repos, Hameza a dit son premier mot : ENCORE.J\u2019ai envie de dire comme lui.ENCORE des portes ouvertes à l\u2019autre.Parce que ma ville est riche et immense.Parce que ses racines sont profondes.Encore E R I K A S O U C Y J\u2019 ai 18 ans et le garçon qui conduit est attiré par moi.Il me l\u2019a bien fait comprendre, il m\u2019a dit qu\u2019il me mènerait où je veux, quand je veux, et je veux aller à Montréal.Un mardi soir, rue Saint-Denis, dans un bar qui s\u2019appelle le Café Chaos.J\u2019ai 18 ans et j\u2019ai mal au ventre, je prends des risques de laisser ce garçon me mener.Ce n\u2019est pas très prudent de lire Victor Hugo à une seule main sur le volant.J\u2019ai 18 ans et je me sacre de Victor Hugo.Je suis en route pour le lancement d\u2019une revue trash écrite par du monde de l\u2019UQAM.Je ne connais pas Montréal, je ne sais pas qui sera présent, je sais des noms de poètes seulement en profils Myspace.J\u2019ai 18 ans et c\u2019est mon premier bar montréalais.Ceux de Trois-Rivières, que je me dis, sentent clairement moins la pisse.C\u2019est trois piastres pour la revue.La couverture af fiche une chambre insalubre et je reconnais les noms de trois auteurs.C\u2019est mieux que rien, c\u2019est mieux que le garçon qui m\u2019accompagne.Je suis fière de moi.Le lancement commence et l\u2019ambiance est tendue.L\u2019animateur est déçu de voir qu\u2019il y a si peu de public ; l\u2019animateur est costumé, l\u2019animateur est écœuré que ses poètes soient en retard les soirs de game.J\u2019ai 18 ans et j\u2019aimerais bien qu\u2019il y ait plus de monde.Je ne passe pas inaperçue avec ma face d\u2019enfant, avec ma face que personne ne connaît.J\u2019ai de plus en plus mal au ventre.Une blonde s\u2019avance jusqu\u2019au micro.Elle porte une robe de pas la vraie vie.Elle lit son texte dans la revue.C\u2019est pas si trash que ça.Une autre partage un texte de cul, mais je ne sais pas si c\u2019est un poème.C\u2019est pas plus une nouvelle\u2026 En tout cas, pas comme on me l\u2019a appris.L\u2019animateur et le monde relaxent.L\u2019animateur et le monde descendent des pintes.Les textes entendus m\u2019intriguent, les textes entendus feront bientôt leur chemin.À la fin de la soirée, le garçon qui m\u2019amène caresse mon dos.Il faut s\u2019en retourner, on a philo demain matin.J\u2019ai 18 ans et j\u2019écrirai aussi dans cette revue.Mon premier Chaos Une autre partage un texte de cul, mais je ne sais pas si c\u2019est un poème « » Un indispensable pour les amoureux d\u2019architecture à Montréal.24,95$ \u2022 DISPONIBLE EN LIBRAIRIE P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Une simple histoire d'amour \u2022 Tome 1 L'incendie Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 1/5 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 5/32 Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 4/13 Le grand magasin Tome 1 La convoitise Marylène Pion/Les Éditeurs réunis 2/3 La mort d\u2019une princesse India Desjardins/Homme 6/13 Abattre la bête David Goudreault/Stanké 3/4 Mon fol amour Dominique Demers/Québec Amérique 8/6 Les portes du couvent \u2022 Tome 1 Tête brûlée Marjolaine Bouchard/Les Éditeurs réunis 9/2 Tel était leur destin \u2022 Tome 2 Les racines d'un.Nathalie Lagassé/Hurtubise 7/2 Romans étrangers La dernière des Stanfield Marc Levy/Robert Laffont 1/2 Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 2/7 Vaticanum José Rodrigues dos Santos/HC éditions 4/2 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 3/3 Chaos.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Deux terres 10/3 Le dernier repos de Sarah Robert Dugoni/Michel Lafon 5/3 L'informateur John Grisham/Lattès \u2013/1 Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 7/17 La veuve Fiona Barton/Fleuve éditions 6/9 Fin de ronde Stephen King/Albin Michel 9/9 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/29 Le principe du cumshot.Le désir des femmes.Lili Boisvert/VLB 5/2 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 10/27 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 7/2 Le 1% le plus riche.L'exception québécoise Nicolas Zorn/PUM \u2013/1 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 9/12 La langue affranchie Anne-Marie Beaudoin-Bégin/Somme toute 2/5 De quoi Total est-elle la somme?Multinationales.Alain Deneault/Écosociété 8/8 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 4/17 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse \u2013/1 Essais étrangers La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 1/7 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 3/64 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 2/9 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion 6/13 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 7/5 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset \u2013/1 Le retour de l'histoire.Conflits et migrations au.Jennifer M.Welsh/Boréal 9/2 Le monde en 2035 vu par la CIA.Le paradoxe du.National Intelligence Council/Équateurs \u2013/1 Mes indépendances Kamel Daoud/Actes Sud 10/2 Le manifeste de la jeunesse.Ces jeunes qui.Johny Pitts/Édito \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 1er au 7 mai 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.ILLUSTRATIONS TIFFET Erika Soucy est poète et romancière.Elle est l\u2019auteure de Les murailles (VLB éditeur), son premier roman.Michel Tremblay est romancier, dramaturge et scénariste.Il est l\u2019auteur de dizaines de romans et de pièces de théâtre marquants du patrimoine culturel québécois.Conversations avec un enfant curieux (Leméac/Acte Sud) est son plus récent roman.Anaïs Barbeau-Lavalette est cinéaste et romancière.Elle a réalisé les films Le ring (2007) et Inch\u2019Allah (2012).Elle est l\u2019au- teure de Je voudrais qu\u2019on m\u2019efface (Hurtubise), publié en 2010, et de La femme qui fuit (Marchand de feuilles), sorti en 2015. L O U I S E - M A U D E R I O U X S O U C Y M ontréal est, pour Marie Hélène Poitras, une ville choisie.L\u2019écrivaine et journaliste a grandi dans l\u2019Outaouais, avant d\u2019égrener son adolescence en banlieue, à Saint- Jean-sur-Richelieu.Passionnée de musique, d\u2019art et de littérature, elle a vite entendu l\u2019appel pressant des sirènes de la métropole.« J\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une façon de faire et de penser là où j\u2019étais.C\u2019était difficile d\u2019être un peu en dehors du cadre, là-bas.» Il y a 22 ans, elle partait donc pour la métropole.Décision qu\u2019elle n\u2019a jamais regrettée.«J\u2019y suis vraiment enracinée.[\u2026] J\u2019ai vécu dans plusieurs quartiers et quand je les traverse au- jourd\u2019hui, ces quartiers sont tous liés, dans mon esprit, à des périodes de ma vie.Quand j\u2019y replonge, j\u2019obtiens une cartographie sensible de mon existence», raconte celle qui, à la vue d\u2019une simple porte connue, peut instantanément replonger deux décennies en arrière.À son arrivée, la jeune écri- vaine en devenir craquait pour la nouvelle vague, celle des Guillaume Vigneault et des Marie- Sissi Labrèche.Le Plateau Mont-Royal était alors à son apogée.Mais ce qui était si charmant dans les pages il y a 20 ans a perdu de son lustre au- jourd\u2019hui, note-t-elle.«Montréal est un patchwork.[\u2026] C\u2019est une ville qui change, qui se transforme continuellement.Il faut aimer le mouvement pour aimer y vivre, mais aussi pour la suivre.» Une impérieuse volonté Aujourd\u2019hui, c\u2019est plutôt le Centre-Sud des Chroniques de Richard Suicide (Pow Pow) qui la fait craquer avec ses personnages délicieusement paumés.Elle y retrouve certains traits des Montréalais : « leur ouver ture aux changements, leur tolérance vis-à-vis des autres, leur façon de se revirer de bord pour mieux rebondir».Elle tripe aussi sur le Rose- mont de Sophie Bienvenu, celui de son Chercher Sam (Cheval d\u2019août) plus spécialement.Mais elle-même n\u2019oserait pas s\u2019y frotter depuis qu\u2019elle y a pris racine.«Pas parce que ce n\u2019est pas inspirant, mais parce que c\u2019est comme un cocon, c\u2019est le lieu du confort, de l\u2019enracinement; ce n\u2019est pas de là que les histoires jaillissent.» Tout le contraire du mythique Griffintown, qui a imposé ses frontières et son imaginaire à l\u2019écrivaine alors qu\u2019elle le parcourait de long en large avec sa calèche en 2003 et 2004.Ville dans la ville, le quartier s\u2019est offert à elle avec des envies, des peurs, des af fects.Bref, avec une vraie volonté ; impérieuse.« Il était clair pour moi que c\u2019était l\u2019histoire d\u2019un territoire que j\u2019allais écrire, pas celle d\u2019un personnage ou d\u2019un autre.» À l\u2019époque, le coin ne payait pas de mine ; les écuries étaient maganées, ça jouait dur, les cochers avaient toujours l\u2019air excédés, raconte-t- elle.«On aurait dit que chaque été était leur dernier été.» Pressée par l\u2019urgence de dire ce monde sur le point de s\u2019écrouler, elle s\u2019est mise à engranger furieusement.« Les cochers sont des raconteux d\u2019histoires, avec des surnoms et des têtes de fin du monde.[\u2026] Ce sont des personnages de pièces de théâtre qui n\u2019attendent que d\u2019être attrapés au vol.» Du cliché à la vérité Pour capturer leur authenticité sans la trahir, Marie Hélène Poitras a eu recours aux codes du western, n\u2019hésitant pas à puiser dans certains clichés pour mieux rendre leur vérité.« Avant de devenir un lieu commun, le cliché s\u2019est construit sur une image symboliquement forte, capable de rassembler les gens et de rallier leur inconscient.[\u2026] Il reste donc quelque chose de fort dans le cliché qui vaut la peine d\u2019être réinvesti [par l\u2019écriture].» Ce qui est presque devenu un jeu pour la romancière dans Grif fintown.« Je me suis vraiment amusée.Comme avec cette fameuse boule qui roule avant un duel, le tumbleweed, le \u201cvirevoltant\u201d en français.J\u2019ai mélangé des plumes de pigeon, des bouts de ficelle, un peu d\u2019herbe, du foin de l\u2019écurie pas loin, en puisant sans le territoire montréalais pour le recréer.Et ça a marché.» Ça a marché d\u2019autant mieux que ce lieu, elle le connaissait intimement.Car il faut bien connaître un lieu pour le harnacher avec les mots, croit Marie Hélène Poitras, qui a aussi campé Soudain le minotaure et La mort de Mignonne dans sa ville choisie.« J\u2019ai voulu écrire sur Reykjavik sans n\u2019y être jamais allée.J\u2019étais là avec mes cartes, et j\u2019ai vite senti que ce n\u2019était pas pareil.» Il faut aussi comprendre la base réaliste qui sous-tend les histoires pour inventer, poursuit l\u2019écrivaine qui prête aux faits et à la véracité des vertus presque cardinales.« Je suis journaliste aussi, et ça colore forcément ma vision.[\u2026] Cela dit, il me semble qu\u2019il y a un souci d\u2019exactitude auquel on ne peut pas échapper dans l\u2019écriture.» Dans ses habits de journaliste, justement, Marie Hélène Poitras observe encore le quartier, mais depuis son bureau en télé.« Je n\u2019ai jamais pensé que Grif fintown évoluerait de cette manière-là.Je vois passer les cochers depuis ma fenêtre et c\u2019est spécial de voir qu\u2019ils y sont encore, alors que le quartier s\u2019est littéralement transfiguré.» À ce jeu-là, Montréal reste incollable.Et inépuisable.Le Devoir L O U I S E - M A U D E R I O U X S O U C Y N ée à Québec, Monique Proulx a grandi dans la chaleur de « cette petite beauté» qui, à l\u2019orée de l\u2019âge adulte, lui a soudain paru trop exiguë.« J\u2019avais l\u2019impression que j\u2019avais fait le tour des gens et des amants potentiels ! [\u2026] C\u2019est un petit milieu homogène, et pour un créateur, ce n\u2019est pas l\u2019idéal.» De fil en aiguille, elle dit avoir été «aspirée » par Montréal, au milieu des années 1980.« Il allait de soi que j\u2019y aboutisse.À cause de cette énergie-là, francophone, créative, chaotique, il y a aussi quelque chose de très hirsute, d\u2019irritant, à Montréal.Et c\u2019est très bon, l\u2019irritation, pour un créateur.» Dès le départ, Montréal s\u2019offre à elle et se défile ; insaisissable, irrésistible.Un kaléidoscope formidable dont elle apprendra tranquillement à jouer.«Ce n\u2019est pas évident d\u2019apprivoiser Montréal, et ça l\u2019est encore moins de saisir sa beauté, son essence.Je ne prétends pas la connaître encore, mais disons que je commence à percevoir sa force, ses qualités singulières, son âme.» Bigarré, multicolore, polysémique, polythéiste, le Montréal littéraire qu\u2019elle construit au fil des pages est tissé de fils invisibles.Francos, anglos, immigrants, autochtones, sans- abri, croyants, athées, enfants, vieillards, lettrés ou pas ; tous y sont rassemblés, sans que l\u2019amalgame paraisse plaqué.C\u2019est que, sous leurs lignes de fracture, les Montréalais sont plus liés qu\u2019on ne le croit, avance Monique Proulx.« Ce que je cherche à trouver, sous ces apparences autres, c\u2019est ce que nous avons de commun, fondamentalement.[\u2026] Je trouve ça passionnant ces jeux de disparités que j\u2019essaie de ramener à l\u2019unité.» Une ferveur originelle Contrairement à une majorité de gens de lettres et de cinéma (elle-même en est, ayant signé quelques scénarios dont ceux du Sexe des étoiles et de Souvenirs intimes) qui s\u2019intéressent plus volontiers « aux choses sinistres, aux meurtres, à la corruption, aux turpitudes sexuelles », l\u2019écrivaine dit s\u2019intéresser de plus en plus à ce qui distingue l\u2019humain : « sa grandeur ».« Si on creusait mieux, on verrait que tout le monde, par leurs quêtes, même très ordinaires, même nuisibles, est animé par un idéal.» Montréal elle-même est née d\u2019une fer veur ardente, celle notamment de Jeanne-Mance qui a pollinisé les esprits de ceux qui ont suivi, rappelle Monique Proulx.Dans Ce qu\u2019il reste de moi, la romancière a voulu remonter à l\u2019origine de cette énergie formidable.« J\u2019ai été complètement souf flée par l\u2019héroïsme de la cinquantaine de Montréalistes qui, pendant deux ans, ont été attaqués tous les jours, attendant des renforts de Paris, reclus, alors que plus personne ne savait qu\u2019ils existaient.Il y a très peu de peuples, très peu de villes, qui sont nés comme ça.» La métropole qui en a émergé lui apparaît aujourd\u2019hui comme une ville inépuisable, toujours en pleine ef fer vescence, ou- ver te et changeante.« Montréal, c\u2019est un geyser.[\u2026] Un éventail d\u2019énergies humaines renouvelables.Je n\u2019en ai pas fait le tour encore.Il n\u2019est pas dit que je vais sans arrêt m\u2019abreuver à cette source-là, mais ce n\u2019est pas parce que Montréal n\u2019aura plus rien à dire.» Un feu follet Paradoxalement, Montréal ne lui paraît pas d \u2019abord comme un être romanesque.Elle dit le capturer par petits morceaux ; par la queue, par un bout d\u2019aile.« C\u2019est un être qui vole, qui s\u2019exprime en bougeant, c\u2019est comme un feu follet, Montréal.C\u2019est vivant.» La métropole lui apparaît plutôt comme une entité organique, fraîche et créative.Un peu sédit ieuse aussi .Une ville surtout très axée sur les ar ts vivants, por tée par les talents d\u2019un Leonard Cohen, d\u2019un Xavier Dolan ou d\u2019une D.Kimm, par exemple.« Montréal, c\u2019est une créativité qui est toujours sur la brèche, comme sur le rasoir.» Il faut dire que la ville, qui fête ces jours-ci ses 375 ans, ne por te pas le poids du temps sur ses épaules, ou si peu, en raison de son extrême jeunesse, rappelle l\u2019écrivaine qui a abondamment lu sur son histoire pour mieux la rendre sur papier.«En littérature, il n\u2019y a pas de tradition.Quand les Français nous demandent c\u2019est quoi vos tendances, on ne peut que répondre qu\u2019il n\u2019y en a pas.Qu\u2019ont en commun un Stéphane Larue ou une Virginie Blanchette-Dou- cet?Rien, ils ont en commun la littérature, point.» Montréal ne serait donc pas un genre l i t téraire en soi ?Que nenni, répond Monique Proulx, qui y voit plutôt une « caractéristique très nourrissante » .C\u2019est d\u2019ai l - leurs ce qui rend Montréal si polymorphe, si ouverte sur le monde, précise-t-elle.« C\u2019est une ville toujours en chantier, dans tous les sens du terme et c\u2019est bien parce qu\u2019elle se pare ainsi de plusieurs couleurs, et s\u2019ouvre à toutes les nouveautés, sans se refermer.» Comme un kaléidoscope plus grand que nature.Le Devoir L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > MONTRÉAL LITTÉRAIRE EN 3,75 HEURES F 4 Montréal Offrez-vous 2995$ L\u2019écrivaine Marie Hélène Poitras connaît Montréal comme le fond de sa poche, elle qui a été cochère dans une autre vie.Ses fictions, et plus spécialement son western poétique Griffintown (Alto, 2012), dessinent un territoire contrasté bien de leur époque.C\u2019est l\u2019aiguillon qui nous a amenés à partager une promenade avec elle dans son Montréal littéraire.Le damier urbain de Marie Hélène Poitras L\u2019écrivaine fait du petit point dans la courtepointe montréalaise Alchimiste des mots, Monique Proulx porte dans sa plume un Montréal bruissant de vie.La métropole battait déjà comme un cœur pulsatile dans son recueil Les aurores montréales (Boréal, 1996).Dans son plus récent roman, Ce qu\u2019il reste de moi (Boréal, 2015), la ville exulte dans une véritable symphonie humaine.Balade dans les sentiers imaginaires d\u2019une grande écrivaine.Le geyser montréalais de Monique Proulx La romancière nous entraîne dans sa fabuleuse cartographie littéraire Découvrir \u203a Ces deux entrevues sont tirées de Montréal littéraire en 3,75 heures, une programmation spéciale du Devoir diffusée en ligne le 5 mai dernier et que vous pouvez retrouver à ledevoir.com/ litteraire375 PEDRO RUIZ LE DEVOIR Marie Hélène Poitras a choisi se s\u2019installer à Montréal il y a 22 ans.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR «C\u2019est comme un feu follet, Montréal.C\u2019est vivant », selon la romancière.G U I L L A U M E L E V A S S E U R L E D E V O I R L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > POÉSIE F 5 Programmation officielle Un cabaret théâtro- littéraire-touristiquement- incorrect Un portrait vivi?ant et percutant d\u2019une ville qui pourrait bien nous sembler étrangère.Réservez maintenant 514 844 3822 1 866 984 3822 fta.ca Jusqu\u2019où te mènera Montréal ?Jamais Lu 7 et 8 juin Place des Arts Cinquième Salle L a première fois que j\u2019ai consulté une acupunctrice, c\u2019était au retour d\u2019une tournée en Europe qui m\u2019avait usé le corps et le cœur d\u2019une manière impossible à résumer à qui que ce soit.J\u2019avais des symptômes pour la plupart bénins, mais qui partaient dans tous les sens, et toute la misère du monde à tenter d\u2019en faire une nomenclature nette.J\u2019avais toujours froid ; j\u2019avais la peau du cou et du visage irritable, fragile, et tout m\u2019abîmait, le soleil comme les draps d\u2019hôtel ; j\u2019éternuais et je larmoyais comme une allergique que je n\u2019étais pas ; j\u2019avais du mal à me lever le matin mais aussi à m\u2019endormir le soir.Ce printemps flou, à cheval sur deux continents, me mettait dans tous mes états \u2014 je ne me comprenais plus.L\u2019acupunctrice avait écouté mon récit confus en ayant l\u2019air de saisir parfaitement ce qui m\u2019arrivait, elle avait pris mes pouls aux deux poignets, m\u2019avait posé des questions sur mon appétit, mes rêves et la pièce de théâtre dans laquelle je jouais à ce moment-là, puis elle avait tranquillement planté ses aiguilles le long de mes méridiens avec un aplomb rassurant.Trois ou quatre traitements plus tard, j\u2019étais prête à reprendre l\u2019avion.Ma peau avait repris la bonne épaisseur.Depuis, je n\u2019ai jamais arrêté de consulter les acupuncteurs, ces maîtres de la circulation.Ils m\u2019aident à régler toutes sortes de choses : insomnie et extinction de voix, procrastination et inflammation des lombaires, peur du vide, manque d\u2019énergie, peine d\u2019amour, sinusite.Mélancolie.J\u2019aime ces docteurs qui savent quoi faire de ma mélancolie.J\u2019aime qu\u2019ils la traitent au même titre qu\u2019une infection des voies respiratoires.J\u2019aime qu\u2019ils cherchent et trouvent toujours où piquer pour que l\u2019électricité se libère et que tout, sang, humeur, énergie, se remette à bouger convenablement en moi.Une poésie sous l\u2019aiguille Le palais de la fatigue (Boréal), de Michael Delisle, emprunte son titre doux-amer à un point d\u2019acupuncture.Leurs noms sont si parlants, pas étonnant que les écrivains qui les découvrent s\u2019en emparent.On croirait à de petits poèmes à réciter pour guérir.La piscine des vents, l\u2019accueil du par fum, le grenier de la terre, la montagne du soutien.« Il y a un point ici qui s\u2019appelle \u201cla nourriture du vieillard\u201d.C\u2019est une science millénaire, ça remonte à une époque où la médecine n\u2019avait pas peur des métaphores», écrit-il.Dans ce bel ouvrage où quelque chose est perdu d\u2019avance, sorte de roman elliptique déguisé en recueil de nouvelles, on assiste par fragments à l\u2019histoire du narrateur, d\u2019abord dans un Longueuil sans grâce, puis dans le Montréal littéraire underground de la fin du siècle dernier, qui brille d\u2019une lueur qu\u2019on devine trompeuse.Les morceaux choisis dressent un portrait avec puits et interstices, où s\u2019égouttent le temps qui passe et les doutes du protagoniste, ce garçon qu\u2019on voit déménager à la hâte dans l\u2019appar tement de son prof de poésie avide, au désir glauque.Mais « [n]\u2019importe où sur la planète [\u2026] était mieux que notre trou natal.Je riais de bon cœur devant ce numéro que nous refaisions souvent : \u2013 Tu imagines une biographie qui finit par \u201cIl est mort à Longueuil\u201d.C\u2019est tellement\u2026 \u2013 Sans trajet ! Une vie sans trajet ! \u2013 Tu as raison, n\u2019importe quoi sauf \u201cmort à Longueuil !\u201d ».À travers la vie du poète, c\u2019est aussi Montréal qui se dessine peu à peu dans les pages du livre, sous forme de partys, d\u2019appartements, d\u2019aspirations floues mais puissantes, et surtout déçues.Montréal, ses fulgurances, ses parfums, ses milieux, ses petites monarchies, ses motifs et ses redites, son ordinaire, son séduisant désordre.Montréal magnétisant les expectatives.Et Montréal symbolisant sans doute une forme d\u2019inachevé.Pourquoi Montréal?Quelles espérances nous amènent si nombreux à épouser cette ville malgré sa réputation colportée comme des ragots : ville sale, in- gérable, pognée dans le trafic ?Métropole perpétuellement en travaux : «La rue de Saint-Val- lier est éventrée ; l\u2019odeur d\u2019eau croupie est forte.[\u2026] Le tunnel de brique bée au grand jour.Le ciment a bavé.Dire que des hommes ont maçonné cet ouvrage.Des Canadiens français aux salopettes raidies de crasse, bons chrétiens pouilleux qui ramenaient chez eux des boues infectieuses », écrit Michael Delisle.Quel est donc ce tropisme qui pousse tant de gens à venir chercher ici quelque chose comme un nouveau monde ?Je me raconte que c\u2019est précisément cet inachevé, ce récit à inventer, qui attire et fascine : posé comme une défaite dans le roman, il pourrait être une sorte d\u2019avantage dans le réel.Une histoire de communauté à faire, avec Montréal pour exemple : et si l\u2019identité était une question de devenir commun plutôt que d\u2019origine ?Pour moi, Montréal a longtemps été un ailleurs accessible, quelque part où filer quand plus rien n\u2019allait.Avec le temps, ma vie s\u2019est sensiblement déplacée, sans que je le commande, par capillarité, presque.Montréal n\u2019est plus un ailleurs.C\u2019est la maison, le potager dans Ville- ray, et surtout l\u2019amour.Mais j\u2019ai encore pour adresse un grand appartement de Québec, et comme à l\u2019époque des tournées à cheval entre deux continents, le printemps m\u2019écartèle, un pied ici, un pied là-bas, les yeux me piquent, la peau me tiraille, et je dois souvent aller déposer mes fatigues chez l\u2019acupuncteur.J\u2019ai parfois l\u2019impression que nous pratiquons tous plus ou moins une forme d\u2019acupuncture à l\u2019envers : en cherchant si fort où donc sur cette planète nous planter pour que les blocages se débondent, pour que la vie suive son cours sans entrave, pour que les douleurs se calment et que les œuvres adviennent librement.J\u2019ai l\u2019impression que nous cherchons encore comment faire pour que les villes deviennent enfin ces sanctuaires où l\u2019on prendrait véritablement soin de chaque être qui foule son sol, et de toutes les fatigues, des plus légères aux plus existentielles.Montréal, palais de la fatigue.Accueille le parfum «Yves Beauchemin nous offre un authentique plaisir de lecture.» Martine Desjardins, L\u2019actualité MONTRÉAL, AU CŒUR DE L\u2019ACTION VÉRONIQUE CÔTÉ ISTOCK L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > FICTION ET CHRONIQUES F 6 partout-partout.«Certaines personnes sautent à l\u2019eau, d\u2019autres nagent pour revenir jusqu\u2019au bateau, mais ça demeure un univers clos et autosuffisant.Ça a été un univers très formateur pour moi.C\u2019est là que j\u2019ai appris la vie.» Premier show, première cigarette, premier joint Enfant de Trois-Rivières, Sunny Duval met la première fois les pieds sur une scène montréalaise en 1991 à l\u2019Hémisphère gauche, le temps d\u2019un concer t avec son groupe de l\u2019époque, Féroce F.E.T.A.«Ce soir-là, j\u2019ai fumé ma première cigarette et mon premier joint», se rappelle le gars de 44 ans autour d\u2019une bière au Yer\u2019mad, quelques heures avant son shift de DJ au Cheval blanc.On l\u2019aura compris : la nuit a trop donné à Sunny Duval pour qu\u2019il l\u2019abandonne.Il la hante encore fréquemment, comme on tient une vieille promesse.«L\u2019af faire, c\u2019est que la nuit, c\u2019est un bon prisme pour écrire.La noirceur fait que c\u2019est aussi épeurant que stimulant que fantastique, explique-t-il.Et l\u2019alcool, comme la nuit, peut déformer les perceptions.L\u2019alcool a ce double effet-là: ça referme l\u2019univers dans lequel tu te trouves, mais ça le rend aussi super large.» Sunny Duval s\u2019installe à Montréal en 1995 animé de l\u2019intention d\u2019organiser sa vie autour de la musique.Le tournant des années 1990 et 2000 entrecroisera son chemin cahoteux et celui des personnages qui surgissent dans En-d\u2019sous (et qui surgissaient aussi dans les chroniques qu\u2019il écrivait alors dans Nightlife et Bang Bang).C\u2019est l\u2019époque du retour en grâce du rock grâce aux Strokes et aux White Stripes, l\u2019époque des vêtements de seconde main et des t-shirts de groupes arborés comme une médaille d\u2019honneur.« En rencontrant Les Breastfeeders, j\u2019ai rencontré des gens qui étaient comme moi, c\u2019est-à-dire qui vivaient à la bonne franquette», se souvient-il à propos de son ancienne bande.Et s\u2019il a depuis flanché pour une autre ville (La Nouvelle-Or- léans) avec la même intensité que pour la métropole, Sunny Duval marche toujours dans Montréal avec l\u2019impression de ne pas tout savoir à son sujet, un précieux carburant amoureux, vous confirmeront les guides de longévité pour couples.« Je suis comme Charles Tis- seyre dans Montréal : je suis constamment fasciné, blague-t-il.C\u2019est une ville tellement grande pis large pis remplie de gens très, très différents.Je m\u2019en veux de ne pas assez profiter de la ville, de son multiculturalisme, de ne pas aller plus souvent à l\u2019ouest, même si la vie m\u2019amène pas là naturellement.À La Nouvelle-Orléans, on me dit souvent: \u201cC\u2019est beau le Canada!\u201d Mais Montréal, c\u2019est pas juste le Canada.C\u2019est le centre bouillant de tout le pays.C\u2019est le plus beau panorama d\u2019humains au monde.» Collaborateur Le Devoir SUITE DE LA PAGE F 1 NUIT Jeanne Mance, une femme bâtisseuse Conférence de Jean-Paul Pizelle, président de l\u2019association Langres-Montréal/Centre culturel Jeanne-Mance Jean-Paul Pizelle jeudi 18 mai 19 h 30 Librairie indépendante de quartier 2653 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 Contribution suggérée: 5 $ C H R I S T I A N D E S M E U L E S «J\u2019 écris un livre pour y cacher mes pensées», nous raconte Simon dans Le cœur de Berlin, premier roman d\u2019Élie Maure imprégné de mélancolie et d\u2019un mal de vivre sur lequel il parviendra à mettre le doigt au prix d\u2019aveux inattendus et déchirants.Une plongée sous les apparences, au cœur des choses.Écrivain dilettante, professionnel de recherche dans une université montréalaise à la jeune cinquantaine, solitaire et passionné de vélo, Simon, le narrateur, est af fligé par la mor t récente de Berlin, son labrador noir vieux d\u2019une douzaine d\u2019années, « compagnon d\u2019infortune » et sorte de centre chaud et poilu de son existence.« Depuis la mort de mon chien au printemps dernier, les animaux me semblent des apparitions surnaturelles, des êtres d\u2019une autre dimension venus observer cette race autodestructrice à laquelle nous appartenons.» Mais le cœur de Berlin, c\u2019est aussi un lieu.L\u2019endroit où le narrateur aurait souhaité enterrer son chien sur les flancs du mont Saint-Hi- laire, là où il aime se promener et où il a en quelque sorte cristallisé sa peine.« Mais c\u2019est plus que d\u2019une peine qu\u2019il s\u2019agit.C\u2019est le carrefour de tous mes manques.Il me faut une rencontre, sinon je vais mourir.» Poursuivi par la mort de son chien et par ses malheurs amoureux, Simon va bientôt faire surgir les souvenirs d\u2019une enfance passée en Algérie au début des années 1970, où son père \u2014 homme complexe, cultivé et tyrannique \u2014 y enseignait comme coopérant, entre deux frères plus vieux et une sœur plus jeune de moins d\u2019un an.La disparition de Béatrice, justement, qui n\u2019a pas donné signe de vie depuis des années, le ronge.Cette sœur presque jumelle, «difficile à suivre», exaltée ou dépressive, il en avait été pourtant très proche.«Ma sœur est comme un astre noir, j\u2019essaie de le regarder mais je n\u2019y vois que de l\u2019obscurité.Cette nuit m\u2019envahit et crée autour de moi une densité dont je n\u2019arrive plus à me détacher.» Cherchant à reprendre contact avec elle, il va se heurter au silence de sa « mère infantile », prostrée dans son insignifiance, et à celui de ses frères qui semblent protéger leur sœur.Entre le désarroi et l\u2019incompréhension, le temps de quatre saisons \u2014 dont un printemps érable montréalais \u2014, Simon va en réalité exhumer une « histoire de famille » tordue, sombre, presque sans issue.Par l\u2019entremise d\u2019une amie, Simon va recevoir une série de lettres de sa sœur, dans lesquelles Béatrice vient touiller des secrets enfouis au creux des années et des consciences : la tyrannie du père et des frères, l\u2019inceste, la honte et le silence.Le poids de la famille C\u2019est le cœur noir du livre d\u2019Élie Maure.Il n\u2019y a rien de scandaleux à le révéler, Le cœur de Berlin n\u2019est pas un thriller.S\u2019il y a crime et s\u2019il y a victime, il n\u2019y a pas ici d\u2019intrigue à proprement parler, seulement une conscience qui lutte avec elle-même et avec la lourdeur de son histoire familiale.Pour Simon, le choc de ces révélations sera difficile à encaisser.«Au travail, je suis incapable de révéler à qui que ce soit pourquoi j\u2019ai été absent.Je n\u2019arrive même pas à prononcer : c\u2019est à cause d\u2019une histoire de famille.Je me sens condamné à déterrer un passé dont les maux voyagent comme des passeports diplomatiques, ces souf frances qui traversent des générations comme des pays sans frontières et qui distillent leur poison impunément.» Sa sœur aurait-elle pu inventer cette histoire, comme essaient de le lui faire croire ses frères ?Hors de lui, Simon va affronter violemment l\u2019un de ses frères et sa mère, cette «comédienne fatiguée».La possibilité même du pardon et de la rédemption est ici le seul suspense.Simon n\u2019espérant quant à lui qu\u2019une chose : briser le silence, renouer des liens avec l\u2019humanité, être capable de montrer à la face du monde son «cœur incendié».À petites touches, à la fois précieux et réaliste, Élie Maure \u2014 dont on ne sait rien par ailleurs \u2014 parvient à cerner la réalité complexe de l\u2019inceste de manière rare et sensible.Un roman intimiste et poignant, porté par une écriture dense.Percutant et tout en douceur.Collaborateur Le Devoir LE CŒUR DE BERLIN ?Élie Maure Les Allusifs Montréal, 2017, 240 pages Le premier roman intimiste et poignant d\u2019Élie Maure Le cœur de Berlin entre dans la vie d\u2019un homme solitaire poursuivi par la mort de son chien D O M I N I C T A R D I F B ronwyn Chester était, dit- on, toujours en retard.« Un jour, alors [que son ami David Singleton] faisait une promenade avec Bronwyn, il a compris la raison de ce manque de ponctualité.À chaque coin de rue, l\u2019attention de Bronwyn était attirée par quelqu\u2019un ou par quelque chose.Tout le reste pouvait attendre pendant qu\u2019elle savourait l\u2019instant », écrit Bryan Demchinsky dans la postface d\u2019Une île d\u2019arbres.Cinquante arbres, cinquante façons de raconter Montréal.La forêt urbaine occuperait 20 % du ter ritoire montréa- lais.Fascinée par la fragilité des gigantesques érables argentés, érables du Manitoba, tilleuls, frênes et autres peupliers qui ployaient sous le poids de la tempête du verglas de 1998, Bronwyn Chester entreprend alors de soigner son analphabétisme en ce qui concerne le langage de la forêt .Les arbres avaient toujours été là ; elles ne les avaient pour tant jamais réellement remarqués.Aboutissement d\u2019un blogue puis d\u2019une chronique dominicale qu\u2019elle a tenue de 2009 à 2011 dans The Gazette, Une île d\u2019arbres célèbre les chênes rouges, frênes verts et cerisiers tardifs du parc du Mont-Royal, mais aussi tous ces «arbres ordinaires» dont nous croisons le chemin, sur le trottoir, sans en connaître le nom, des arbres que l\u2019auteure chérissait avec une tendre af fection que l\u2019on ne réserve qu\u2019aux laissés-pour-compte.Les arbres, nos « concitoyens de bois », ne sont pas que des arbres, rappel le - t - elle avec une poésie aussi douce qu\u2019un vent de septembre.Ils sont les déposi- ta ires s i lencieux d\u2019une mémoire.Face aux épinettes bleues du parc Pratt à Outremont, cette sagace obser vatrice embrasse de son regard généreux tout un passé ne se donnant à voir qu\u2019à qui sait le reconnaître, et que nous reconnaî - trons désormais nous aussi grâce à celle que la maladie emportait en 2012.« Ces épinettes d\u2019au moins 80 ans ont certainement été témoins de grands changements survenus dans le parc, note-t- elle.Dans leur jeunesse, elles ont dû entendre les cris des enfants qui dévalaient le toboggan construit dans les années 1930 [\u2026] Elles ont dû assister aussi à la plantation d\u2019un chêne et d\u2019un érable, le 12 mai 1937, lors du couron nement de George VI.» L\u2019élégance de la nature Plus qu\u2019un simple guide urbano-sylves- tre, Une île d\u2019arbres se déploie comme une petite école de vigilance à l\u2019élégance de la nature, ou comme un bienveillant cours permettant d\u2019apprendre à accomplir la tâche la plus simple et la plus difficile qui soit : regarder.Ce catalogue des émerveillements répétés de son auteure traverse jardins, rues et parcs, alors que Bronwyn Chester ne cesse de s\u2019émouvoir des fruits de l\u2019amélanchier (comestibles !) ou de la force insoupçonnée de l\u2019ostryer de Virginie.Même l\u2019orme de Camper- down, un arbre qu\u2019elle n\u2019avait jamais beaucoup aimé, se dévoilera sous un jour nouveau à la faveur de quelques airs de musique klezmer, au parc des Amériques.«L\u2019arbre qui se dressait à la droite des musiciens, tout seul dans un pot, était plus calme, une vedette à part entière», sou- ligne-t-elle au sujet de cet arbre en forme de parasol, plus captivant cet après-midi-là que tous les autres mélèzes japonais, pommetiers, féviers épineux ou chênes à gros fruits.La vraie beauté est rarement celle qui se révèle au premier coup d\u2019œil.Collaborateur Le Devoir UNE ÎLE D\u2019ARBRES ?1/2 Bronwyn Chester Traduit de l\u2019anglais par Annie Pronovost Marchand de feuilles Montréal, 2017, 288 pages Promenons-nous dans le bois Bronwyn Chester réenchante notre regard sur les arbres de la ville PEDRO RUIZ LE DEVOIR Héritier du Nouveau Roman, Marc Babin n\u2019a que faire des notions de personnage ou d\u2019intrigue.D O M I N I C T A R D I F Le boulevard Décarie n\u2019est ni une splendeur urbanistique ni une oasis de quiétude.Mais jamais n\u2019avait-il été un lieu aussi sordide qu\u2019au printemps 2012.Le 26 mai, Luka Rocco Mag- notta quitte l\u2019appartement 208 du 5720, boulevard Décarie, en se débarrassant, dans le conteneur à déchets, d\u2019une troublante quantité d\u2019objets, de sacs verts ainsi que d\u2019une valise.Dans cette valise : un torse, celui de l\u2019étudiant chinois Lin Jun.Sa tête sera retrouvée quelques semaines plus tard au parc Angrignon.« Décarie est une af faire de vidanges laissées là, de ramas- seux de poubelles qui sacrent à cause de la marde laissée là », écrit le Montréalais d\u2019origine française Marc Babin dans L\u2019expérience du torse, premier roman au chant excessivement sibyllin, pour ne pas dire abscons.Nous sommes au cœur de Côte-des-Neilles (et non pas Côte-des-Neiges), dans la moiteur de ce demi-sous-sol, une «presque tombe format 1/2 améliorée d\u2019une fenêtre» où Lucien, sur Internet, «parle de lotions hydratantes et de pieds propres à tout un monde de fans qui fait semblant de m\u2019intéresser et qui paye pour voir mon poil ».Son chat, Silence, est « un ancien bandit qui a horreur de tous les habitants de la terre».Malgré les clameurs du Printemps érable provenant du dehors, cet antihéros élusif regarde, planqué chez lui, des snuf f movies, comme ce « court métrage sur un type qui tue un autre type, qui le découpe, enculade, cannibalisme, caméra [\u2026] ».Et bien qu\u2019il ne soit jamais nommé, c\u2019est Luka Rocco Mag- notta qui hante chacun des chapitres souvent insaisissables de ce livre au ton de prophétie et de porno hard, rempli d\u2019aphorismes du genre: «La vie est une longue tartine de merde rehaussée de fenêtres et sous le poids de l\u2019immeuble, une seule véritable pression, l\u2019inéluctable besoin de se masturber.» Montréal est chez Babin la ville du massage avec «extra», de la drogue achetée facilement et du dégoût de tout.Roman Tourette Parce que son narrateur passe d\u2019une idée à l\u2019autre à l\u2019aide d\u2019une syntaxe souvent elliptique, L\u2019expérience du torse semble avoir été écrit par un homme atteint du syndrome de Gilles de la Tourette.Des allusions aux chansons jazzées de Patricia Kaas, au Livre de l\u2019Ecclésiaste et au cinéma XXX s\u2019entremêlent à des phrases vernaculaires comme « Elle fait quoi, la sécheuse?A chesse pas», sans que les liens unissant ces idées se révèlent toujours.Héritier du Nouveau Roman, Marc Babin n\u2019a que faire des notions de personnage ou d\u2019intrigue.C\u2019est la vaste aventure du langage qui obsède, voire tyrannise l\u2019auteur, au risque de l\u2019entraîner dans une forme d\u2019onanisme littéraire.Saluons au moins l\u2019adéquation forme/fond ; peu de romans sont cette saison aussi obnubilés par la masturbation.De cet ensorcelant dévoiement de mots émane à l\u2019occasion une fulgurance.«Les seuls bruits qu\u2019ils ont l\u2019habitude d\u2019entendre, les habitants du pays, sont des bruits de bouche et de pas: les premiers remplacent les mots et les seconds, les actions», observe par exemple le narrateur, en raillant vraisemblablement l\u2019apathie du peuple québécois.Ce «roman où quelque chose a envie d\u2019arriver», pour reprendre la formule de Marc Babin, tourne parfois à vide, mais propose très certainement ce qu\u2019il convient d\u2019appeler une «expérience» dont la moralité pourrait être ainsi encapsulée: il faut se méfier de la banalité des mots, autant que de ses voisins.Collaborateur Le Devoir L\u2019EXPÉRIENCE DU TORSE ?Marc Babin Triptyque Montréal, 2017, 192 pages Peur et dégoût sur le boulevard Décarie Le sordide Luka Rocco Magnotta hante le premier roman de Marc Babin Une île d\u2019arbres se déploie comme une petite école de vigilance à l\u2019élégance de la nature L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 LIVRES > HISTOIRE F 7 100, rue Sherbrooke Est bureau 202 Montréal (Qc) H2X 1C3 Téléphone 514.278.4657 info@fondation-nelligan.org www.fondation-nelligan.org P R I X É M I L E - N E L L I G A N 2 0 1 6 Félicitations AU LAURÉAT Jonathan Lamy La vie sauve Le Noroît ET AUX FINALISTES Ariane Audet Déjà la horde de chair se tait L\u2019Hexagone Charles Dionne La main invisible Le Quartanier Laurence Veilleux Amélia Poètes de brousse © R a c h e l M c C r u m © M i c h a e l D i c k e n s © J u s t i n e L a t o u r © M a t h i e u G o s s e l i n D A V E N O Ë L E n 1754, les Virginiens de George Washington attaquent un peloton français commandé par le Montréalais Ju- monville.L\u2019altercation marque le début de la guerre de la Conquête.Elle se déroule à proximité de la rivière Ohio qui supplantera bientôt le Saint-Lau- rent pour devenir l\u2019épine dorsale du continent.Luc-Normand Tellier remonte aux sources de ce renversement géopolitique dans L\u2019émergence de Montréal dans le système urbain nord-américain (1642-1776).Le pionnier des études urbaines de l\u2019UQAM survole les premiers défrichements de Ville-Marie pour mieux cerner les motivations de ses commanditaires demeurés en France.Il rejette l\u2019aura purement mystique des pères fondateurs de la colonie mise en place il y a 375 ans.«Il est clair que la priorité était de construire un établissement fortifié capable de se défendre de la menace iroquoise, secondairement de créer une colonie française susceptible de durer et, seulement en dernier lieu, de faire œuvre missionnaire.» D\u2019entrée de jeu, Luc-Nor- mand Tellier plante le cadre théorique de son essai dans un chapitre plutôt aride sur le concept des « corridors topo- dynamiques» qui traversent le globe d\u2019est en ouest.Il revient ensuite à un récit plus traditionnel entrecoupé de listes devant permettre de démêler l\u2019écheveau des réseaux français ayant permis le développement initial de Montréal.Fuite en avant Établie au carrefour de la route des fourrures, la colonie montréalaise est excentrée par rapport au commerce triangulaire unissant l\u2019Europe aux Antilles et à l\u2019Afrique.« Il fallait soit augmenter radicalement le peuplement et le développement économique de la Nouvelle-France, soit limiter l\u2019expansion territoriale.Ni l\u2019un ni l\u2019autre ne fut fait », déplore l\u2019auteur en dénonçant au passage le mercantilisme du ministre Colbert sous Louis XIV.Alors que les coureurs des bois français s\u2019enfoncent au cœur du continent, les colons anglais prennent racine sur la côte atlantique en consolidant leur pré carré agricole.« Le péril était déjà dans la demeure canadienne, mais Montréal continuait néanmoins d\u2019être la base d\u2019opération princi - pale d\u2019une stratégie territoriale en partie suicidaire.» C\u2019est par le marché noir de la four r ure que Montréal s \u2019 insère progressivement dans la toile urbaine continentale qui se déploie dans la seconde moit ié du XVIIe siècle.Les peaux de castor ramenées des Grands Lacs sont en par tie détournées vers New York, en passant par le cor ridor du lac Champlain et du fleuve Hudson.Les hostilités franco-bri- tanniques coupent momentanément cet axe nord-sud, dont le potentiel ne sera jamais pleinement exploité, nous dit Tellier, à l\u2019exception de la brève période allant de la Conquête britannique à la Révolution américaine.À l\u2019aube de la déclaration d\u2019indépendance des États- Unis, Montréal est occupée par les troupes du Congrès qui y dépêchent Benjamin Franklin pour convaincre ses habitants de se rallier aux insurgés.Les Canadiens se ter rent toutefois dans une neutralité b i e n v e i l l a n t e .« Faute de leaders crédibles, le Québec ne put alors saisir une chance unique de tirer profi t d \u2019un rappor t de négociation favorable avec le reste du continent.Cela a peut-être eu autant de conséquences que la Conquête elle-même.» Le Devoir L\u2019ÉMERGENCE DE MONTRÉAL DANS LE SYSTÈME URBAIN NORD- AMÉRICAIN (1642-1776) ?Luc-Normand Tellier Septentrion Québec, 2017, 528 pages De l\u2019émergence d\u2019une ville continentale Luc-Normand Tellier amène à voir Montréal au-delà de l\u2019aura mystique de ses pères fondateurs M I C H E L L A P I E R R E A u lieu de voir le militaire Maisonneuve et l\u2019infirmière Jeanne Mance comme les seuls cofondateurs de Montréal en 1642, Paul-André Linteau insiste sur « le résultat d\u2019une aventure collective, d\u2019un projet missionnaire, mûri et élaboré en France ».Alors que le célèbre duo concrétisa le projet ici mais laissa très peu d\u2019écrits, l\u2019un des concepteurs restés en Europe en laissa plusieurs où l\u2019aventure devenait si moderne qu\u2019elle plongeait dans l\u2019inconscient.Il s\u2019agit de Jean-Jacques Olier, prêtre mystique parisien et fondateur des Sulpiciens, société d\u2019ecclésiastiques qui sera, durant près de deux siècles, seigneur de l\u2019île de Montréal.Linteau, spécialiste de l\u2019évolution de la métropole et déjà auteur de livres sur le sujet, signale l\u2019importance de ce maître spirituel dans son présent essai, Une histoire de Montréal, essentiellement, précise-t-il, « un nouveau texte » qui complète ses autres travaux.Une curieuse amitié liait Olier à une cabaretière parisienne, Marie Rousseau, malgré sa profession, étrangement aussi mystique que lui.Cette voyante rêvait d\u2019améliorer le Paris populaire des saltimbanques, des courtisanes et des duellistes, un peu comme le prêtre rêvait d\u2019évangéliser les Amérindiens.Dans le style du Grand Siècle, les écrits intimes de celui-ci témoignent pour elle d\u2019une délirante passion érotique, vite sublimée pour l\u2019honneur de l\u2019ecclésiastique mais qui in- tr iguerait aujourd\u2019hui les psychanalystes.S\u2019il n\u2019exploite pas ces signes annonciateurs, l \u2019historien, Montréalais de naissance, souligne avec justesse le rôle clé que la ville joue au début de la relation commerciale et anthropologique avec l\u2019Amérique autochtone.Il rappelle que, « vers 1665, le commerce des fourrures est devenu la principale raison d\u2019être de Montréal » pour longtemps et qu\u2019il lui donne « une vocation continentale».La porte d\u2019entrée vers le continent L\u2019appel de l\u2019Ouest, trait si profond de l\u2019imaginaire nord-américain, se manifesta d\u2019abord à Montréal et beaucoup plus tard sur la côte atlantique des futurs États-Unis.Linteau est conscient de cette originalité première de la ville qu\u2019il décrit comme « le centre organisateur du commerce des fourrures et la porte d\u2019entrée» vers les espaces immenses et encore inexplorés de l\u2019intérieur du continent.À la suite d\u2019une alliance montréalaise en 1701 avec de nombreuses nations amérindiennes, la région des Grands Lacs deviendra ce que l\u2019historien appelle « une véritable colonie intérieure de Montréal ».Mais, après la Conquête britannique, la ville, peuplée dès lors en majorité d\u2019immigrants de langue anglaise, se transforme, selon Linteau, en « un vaste champ de bataille politique ».L\u2019insurrection des patriotes en 1837-1838 a beau se dérouler dans les régions environnantes, Montréal se trouve au cœur de la lutte des idées.Avec ses multiples rebondissements, l\u2019ef fervescence démographique, économique, so- ciopolitique et culturelle de la métropole est étonnante.Surtout britannique à une époque, elle redevient une ville majoritairement de langue française, grâce, à par tir de 1870 environ, aux gens du reste du Québec qui s\u2019y installent et, après l\u2019adoption de la loi 101 en 1977, grâce en bonne partie à une population qui, venue de l\u2019étranger, parle déjà français ou s\u2019y francise.Linteau réussit à nous faire sentir à quel point Montréal forme un tourbillon.Cependant, en conclusion, il affirme : « La langue française continue à définir la personnalité de la ville.» Après tout, n\u2019est-ce pas dans cette langue que ses pionniers, alliés aux Amérindiens, ont marqué à jamais la toponymie du continent ?Collaborateur Le Devoir UNE HISTOIRE DE MONTRÉAL ?Paul-André Linteau Boréal Montréal, 2017, 360 pages Dans le tourbillon montréalais Pour Paul-André Linteau, la ville est un carrefour étourdissant avec une fibre originelle JE M\u2019ABONNE À RELATIONS : NOM ______________________________________________________________________________ ADRESSE____________________________________________________________________________ VILLE ______________________________________________________________________________ CODE POSTAL _____________________ TÉLÉPHONE ( ________ )________________________________ COURRIEL ___________________________________________________________________________ COCHEZ SVP SI VOUS ACCEPTEZ DE RECEVOIR NOS INFOLETTRES TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 JE PAIE PAR CHÈQUE À : LA SODEP (RELATIONS) OU PAR CARTE DE CRÉDIT NUMÉRO DE LA CARTE EXPIRATION SIGNATURE __________________________________________ L\u2019ABONNEMENT DONNE ACCÈS AUX ARCHIVES DES 3 DERNIÈRES ANNÉES SUR LE SITE COCHEZ : VERSION IMPRIMÉE ET VERSION NUMÉRIQUE (PDF) 1 an (6 numéros) 40 $ 2 ans (12 numéros) 70 $ 1 an, étudiant* 25 $ 1 an, à l'étranger 55 $ 1 an, de soutien 100 $ VERSION NUMÉRIQUE (PDF) SEULEMENT 1 an 30 $ 1 an, étudiant* 20 $ Taxes incluses, sauf abonnement à l\u2019étranger * Sur justificatif (OBLIGATOIRE) ARTISTE INVITÉE Eruoma Awashish NOUVEAU NUMÉRO 790 JUIN 2017 POUR VOUS ABONNER, RETOURNEZ CE COUPON AVEC VOTRE PAIEMENT À : SODEP (revue Relations) C.P.160, succ.Place d\u2019Armes, Montréal (Québec) H2Y 3E9 SOMMAIRE ET ABONNEMENT : revuerelations.qc.ca Leurs luttes contre la dépossession, l\u2019assimilation et la violence coloniale durent depuis des siècles.Ces dernières années, du Québec à l\u2019Amérique du Sud, elles s\u2019organisent, gagnent en force et interpellent notre solidarité.Ce dossier en propose un survol.Lire aussi les chroniques de Jean Bédard, de Catherine Mavrikakis et de Rodney Saint-Éloi WIKICOMMONS Le lieu historique du Commerce-de-la-Fourrure-à-Lachine, construit en 1803, est l\u2019un des rares témoins restants de l\u2019époque où Montréal fut « le centre organisateur du commerce des fourrures».DOMAINE PUBLIC Plan de la ville de Montréal en 1725 réalisé par Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 ESSAIS F 8 L I V R E S « Ce livre-album a été conçu pour plaire à un vaste public.» Mario Girard, La Presse « Rincez-vous l\u2019œil avec ce livre historique.» Ariane Labrèche, 24 h 184 pages \u2022 29,95 $ BORÉAL L e communicateur Gilles Proulx adore l\u2019histoire, qu\u2019il pratique en amateur averti, a Montréal dans la peau et est un homme d\u2019opinion.Il était donc immanquable que sa voix fervente se fasse entendre à l\u2019occasion du 375e anniversaire de la fondation de Montréal.Après Montréal.60 événements qui ont marqué l\u2019histoire de la métropole (Les Éditions du Journal, 2016), un recueil de chroniques historiques rédigées en collaboration avec Louis- Philippe Messier, Gilles Proulx publie De Ville-Marie à Montréal (Médiaspaul), un vigoureux opuscule sur l\u2019histoire religieuse de la ville.Il convient, d\u2019entrée, de lui donner raison quand il af firme que, « de nos jours, la rectitude dans l\u2019enseignement trop rare de l\u2019histoire passe sous silence le courage missionnaire qui, pourtant, est littéralement à l\u2019origine de Montréal et de son expansion ».Sans la ferveur religieuse des Jérôme Le Royer de la Dauversière, un percepteur d\u2019impôts français qui rêve de convertir « des sauvages », de l\u2019abbé Jean-Jacques Olier et de Paul Chome- dey de Maisonneuve, un militaire pieux impressionné par sa lecture des Relations des jésuites en Nouvelle-France, Montréal aurait eu une autre histoire.Des femmes pionnières Gilles Proulx, qui n\u2019a pas la réputation d\u2019être féministe, souligne aussi « la place exceptionnelle des femmes aux origines de la ville », non par rectitude \u2014 « [je] me méfie beaucoup de toute tendance à réécrire l\u2019histoire pour l\u2019ajuster aux mentalités modernes », note-t-il \u2014, mais parce que la vérité a ses droits.Jeanne Mance et ses hospitalières, Marguerite Bourgeoys et ses institutrices de la congrégation de Notre- Dame, Marguerite d\u2019Youville et ses sœurs grises, de même que la recluse Jeanne Le Ber sont donc présentées comme des fondatrices, à l\u2019égal des jésuites et des sulpiciens.L\u2019historien populaire se réjouit d\u2019ailleurs du fait que « Montréal est la seule ville à avoir été fondée conjointement par un homme [Maisonneuve] et une femme [Mance]» ! La Conquête britannique de 1763 change la donne, mais le clergé parvient néanmoins à se tirer d\u2019af faire en donnant des gages de fidélité au nouveau pouvoir.Ce sera le cas en 1775, quand les Américains en guerre contre l\u2019Angleterre occuperont Montréal pendant sept mois, et en 1837, au moment de la révolte des patriotes.Mgr Lartigue, premier évêque de Montréal, menacera les insurgés d\u2019excommunication.Son successeur, le puissant Mgr Bourget, poursuivra cette stratégie de collaboration, en échange de « la mainmise sur l\u2019éducation ».De cette période, Gilles Proulx tire un bilan contrasté.Heur té par la soumission au conquérant que prône le clergé, le nationaliste qu\u2019il est accorde néanmoins à ce dernier « la sauvegarde du peuple québécois par l\u2019instruction », une thèse classique contestée par l\u2019historien Yvan Lamonde (voir son récent Un coin dans la mémoire, Leméac, 2017), selon qui la bourgeoisie libérale ne demandait pas mieux que d\u2019assumer cette tâche.Culture et noirceur Gilles Proulx, qui se trompe au passage en affirmant que le frère Jérôme et Ozias Leduc ont « fait par tie » de Refus global , évoque avec respect les f igures d\u2019Henri Bourassa, fondateur du Devoir en 1910, de Marie-Victorin, fondateur du Jardin botanique en 1931, du frère André et du cardinal Paul- Émile Léger.I l ne nie pas que l \u2019Égl ise, jusque dans les années 1950, « avait quelque chose d\u2019étouffant, d\u2019envahissant », mais il relativise l\u2019idée de « Grande Noirceur » en soulignant qu\u2019à « l\u2019intérieur de cet univers conservateur, il y avait une floraison d\u2019éléments de culture » et que les Québécois, à l \u2019époque, n\u2019étaient pas « si arriérés que cela ».Pour lui, « le bilan prolifique de l\u2019action du clergé est très honorable ».Vulgarisateur coloré, il raconte le passé avec verve et simplicité, en nous invitant à en retrouver les traces dans le présent, sans se priver de donner son opinion.L\u2019histoire du Canada et du Québec n\u2019est pas suffisamment enseignée, déplore-t-il, et « nos élites », notamment les responsables des célébrations du 375e, négligent le legs du passé.Pour cor riger nos manquements historiques envers les Amérindiens, nous devrions investir massivement dans leur éducation, soumet-il en rêvant que la mémoire de notre passé religieux nous amène à renouer avec « une pensée plus collective » , qui pour rait « faire concurrence à l\u2019individualisme qui est la tare de la modernité ».En commentateur de l\u2019actualité, Gilles Proulx se laisse souvent aller à un populisme de mauvais aloi.En historien populaire, il devient un accompagnateur tonique et recommandable.DE VILLE-MARIE À MONTRÉAL ?1/2 Gilles Proulx Médiaspaul Montréal, 2017, 88 pages Gilles Proulx dans la ville L\u2019historien populaire raconte avec entrain l\u2019influence religieuse dans l\u2019histoire de Montréal MUSÉE MCCORD Le Montreal Hunt Club sur le chemin Mile End, 1859 C A R O L I N E M O N T P E T I T I l fut un temps où les notables du Montreal Hunt Club, montés sur leurs chevaux, aimaient prendre une pause à l\u2019auberge du Mile- End, à l\u2019angle nord-ouest de ce que sont aujourd\u2019hui l\u2019avenue du Mont-Royal et le boulevard Saint-Laurent.Cette auberge, qui était située à environ un mille du Montréal de l \u2019époque, a donné son nom au quar tier Mile-End, qui est aujourd\u2019hui le rendez-vous de la branchi- tude montréalaise.C\u2019est l\u2019une des multiples histoires qu\u2019Yves Desjardins raconte dans son l ivre Histoire du Mile-End, paru aux éditions du Septentrion.Nous nous rencontrons au parc Lahaie, à l\u2019angle de Saint- Laurent et Saint-Joseph, devant l\u2019église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End, selon l\u2019expression consacrée, qui n\u2019est pas par ailleurs son appellation officielle.« C\u2019est ici que tout a commencé » , dit Yves Desjardins.Le médecin Pierre Beau- bien, qui a hérité d\u2019une vaste terre à l \u2019est du chemin Saint-Laurent, cède un terrain au clergé afin qu\u2019il y construise une église pour la communauté des ouvriers qui travaillent dans ses carrières de pierre, un peu plus à l\u2019est.« La rue Laurier était autrefois un chemin de terre qui menait des habitations des ouvriers à l\u2019église », raconte-t-il.La veine de pierre courait, quant à elle, vers le nord-est.C\u2019est cette pierre qui aurait ser vi à constr uire l \u2019église Notre-Dame et le marché Bonsecours.Et on appelait les ouvriers qui y travai l - la ient les « Pieds noirs », parce qu\u2019on les voyait se laver les pieds dans un abreuvoir à chevaux lorsqu\u2019ils descendaient vers la ville.Mais Beaubien n\u2019était pas le premier à occuper et à exploiter cet espace central de Montréal.Bien plus tôt, une communauté de tanneurs, de la tannerie Bélair, bénéficiait de la présence d\u2019un ruisseau, qui courait du Mont-Royal jusqu\u2019à ce qui est aujourd\u2019hui l\u2019avenue Henri-Julien.Plus tôt encore, une magnifique forêt de cèdres, peu modifiée par les autochtones, se trouvait là, apprend-on dans le livre.Un quartier diversifié À l\u2019ouest du boulevard Saint- Laurent, le quartier du Mile- End a connu une histoire particulièrement diversifiée.Rue Fairmount, l \u2019église Saint-Michael\u2019s, qui abrita la communauté irlandaise puis la communauté polonaise de Montréal, en témoigne avec ses fenêtres en forme de trèfles et sa devanture byzantine.Conçue par l\u2019architecte Aristide Beaugrand-Champagne, le même qui a dessiné le chalet du Mont-Royal, elle rappelle la volonté de l\u2019Église catholique de l \u2019époque de se rapprocher de l\u2019Église orthodoxe.« Elle est inspirée de la basilique Sainte-Sophie à Istanbul », dit Desjardins, qui aime y voir l \u2019emblème du quartier.À quelques pas de là, l\u2019ancienne synagogue B\u2019nai Jacob, rue Fairmount, a depuis été rachetée par le Collège français.En 1921, c \u2019est la plus grande et la plus belle synagogue de Montréal, avec son toit ovale et sa façade frontale massive, raconte Yves Desjardins.En face, le Collège français a aussi racheté ce qui était autrefois l \u2019École socialiste juive, où l\u2019 identité juive était enseignée en tant que culture plutôt que comme religion.Toujours sur Fairmount, un peu plus vers l\u2019est, ce qui est aujourd\u2019hui un centre soufi musulman abritait autrefois une petite synagogue galicienne.En fait, la communauté juive anglophone de l\u2019époque a graduellement quitté ce quartier pour se diriger vers Snowdon ou Côte-des-Neiges.Ça n\u2019est que plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, explique Desjardins, que la communauté juive hassidique s\u2019est pour sa part installée plus à l\u2019ouest, à Outremont.Lieu de passage, donc, pour les communautés de toutes allégeances, de toutes les classes sociales.Successivement riche et pauvre, le Mile-End garde une identité souple et polymorphe.Les frontières mêmes du quartier ont beaucoup varié au fil des ans, constamment redéfinies par celles, voisines, du Plateau-Mont-Royal et de La Petite-Patrie.À une certaine époque, personne à Montréal ne savait d\u2019ailleurs ce que c\u2019était le Mile-End.Le début par la fin En 1995, Christopher Schoofs écrivait : « À l\u2019heure actuelle, il n\u2019y a pas de véritable centre.Ses résidants sont incapables d\u2019en définir les frontières et même de s\u2019entendre sur le nom à lui donner.» « Mile-End signifie bien \u201cà la fin du mille\u201d, mais à la fin de quel mille ?Et d\u2019où part ce mille ?» renchérit pour sa par t Yves Desjardins dans son livre, avant d\u2019expliquer l\u2019appellation par la présence de l\u2019auberge du Mile-End, au début du XIXe siècle.Né dans le Mile-End, qui était alors un quartier pauvre de Montréal, le père d\u2019Yves Desjardins a migré avec sa famille vers la banlieue, en quête d\u2019une vie meilleure.« Il nous racontait un quar tier pauvre et gris, marqué par le chômage massif de la Grande Crise des années 30 » , écrit Desjardins, qui y est tout de même déménagé dès 1973.Le l ivre très documenté qu\u2019il vient de publier et les conférences qu\u2019il donne à ce sujet témoignent de sa fascination pour ces lieux.Le Devoir HISTOIRE DU MILE-END Yves Desjardins Éditions du Septentrion Montréal, 2017, 357 pages Le Mile-End, toutes couleurs unies Yves Desjardins remonte le fil historique d\u2019un quartier métissé serré BORÉAL 360 pages \u2022 29,95 $ De la fondation de Ville-Marie à la métropole internationale.Une synthèse de référence pour tous les amoureux de Montréal.Vien t de para ître Successivement riche et pauvre, le Mile-End garde une identité souple et polymorphe LOUIS CORNELLIER "]
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