Le devoir, 13 mai 2017, Cahier B
[" S O P H I E M A N G A D O S ur des embarcations de fortune, des hommes et des femmes fuient la faim et la violence.Scène tragiquement commune qu\u2019on tend à placer en Méditerranée.Celle-là se joue au large des côtes vénézuéliennes.Des balseros témoignant de la déliquescence d\u2019une nation assise sur des milliards de dollars.Sociale, politique, économique, humanitaire et sanitaire: la crise qui frappe le pays \u2014 première réserve de pétrole au monde \u2014 atteint à présent le point de non-retour.«Il n\u2019y a pas d\u2019avenir pour moi ici.» Isaac Delgado, 26 ans, tient une petite entreprise de textiles séri- graphiés à Caracas.Comme bien d\u2019autres, il pense à quitter le pays.« J\u2019ai beau continuer à travailler, mon pouvoir d\u2019achat reste quasi nul.Les produits de consommation sont régis par le gouvernement, et leur coût les rend inaccessibles.» Pour Isaac, «on part ou on devient fou, il n\u2019y a pas d\u2019autre option.» Violence et insécurité poussent les candidats à l\u2019exil.Le taux d\u2019homicide frôle les 70 pour 100000 habitants (1,68/100 000 au Canada).Transparency International classe le pays en 166e position (sur 176) en matière de corruption.Une enquête sur les conditions de vie menée par trois universités vénézuéliennes concluait en 2015 que huit foyers sur dix sont touchés par la pauvreté; 93% des familles ne mangent pas à leur faim.Les Vénézuéliens contactés par Le Devoir ironisent avec cynisme : c\u2019est le régime Maduro.« Mon salaire mensuel équivaut à 60$ [américains].Pour me nourrir à peu près convenablement, il faut compter autour de 200$.» Professeur en écologie politique à l\u2019Université centrale du Venezuela, Antonio De Lisio illustre ici le drame quotidien de la population.«Pour les uns, la crise économique actuelle résulte d\u2019une mauvaise gestion de l\u2019argent du pétrole.Pour d\u2019autres, on la doit à la chute du prix du baril (moins 60% entre 2013 et 2016).Et les deux ont raison, croit Dorothy Kronick, professeure associée en sciences politiques à l\u2019Université de Pennsylvanie, spécialiste de l\u2019économie latino-américaine.Mais la première cause de ce désastre est la politique économique menée par [le président] Nicolas Maduro.» Une économie sous respirateur artificiel « Jusqu\u2019en 1982, le Venezuela menait des politiques sociales extrêmement généreuses», analyse Ricardo Penafiel, professeur associé à l\u2019Université du Québec à Montréal et co- fondateur du Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine.Avec la crise de la dette des années 1980, le pays s\u2019enfonce dans l\u2019austérité.Entre 1982 et 1999, le taux de pauvreté monte en flèche.La majorité de la population est pauvre, loin des bénéfices de la manne pétrolière.«En 1976, 80% des revenus du pétrole étaient réinvestis dans des œuvres sociales.Quand Hugo Chávez arrive au pouvoir en 1998, on est à 20%.Le sentiment d\u2019humiliation des laissés pour compte est fort.» Ce qui explique en partie l\u2019engouement pour la figure Chávez.«On peut admettre qu\u2019il a permis une plus grande participation à la vie politique parmi les plus pauvres, abonde Dorothy Kronick.Mais en termes macroéconomiques, ses résultats sont mauvais.Les centaines de milliards de dollars dont il disposait n\u2019ont pas été investies mais dépensées.» C\u2019est là l\u2019un des échecs du chavisme: avoir financé des programmes entièrement dépendants du pétrole sans diversifier son économie.L\u2019exportation de l\u2019or noir représente la quasi-totalité des ressources en devises du pays.Quand la manne se tarit, le Venezuela ne peut plus payer ses importations.Or, il importe tout.Là commence la pénurie généralisée, dans un pays «qui a toujours été sur le respirateur ar tificiel du pétrole », estime Ricardo Penafiel.Dans une petite ville du nord du pays, Carolina* tient son restaurant à bout de bras.« On se débrouille comme on peut pour s\u2019approvisionner.Tout se passe sur le marché noir, à des prix prohibitifs.» Depuis 2003, le taux de change est régi par l\u2019État.Se procurer des dollars au taux officiel est quasi impossible.À moins d\u2019avoir ses entrées auprès des autorités.Pour Carolina, « ce taux of fi- ciel est une chimère ».En date du 12 mai 2017, le dollar se monnaye 5201 bolivars au marché noir.«Ça varie d\u2019un jour à l\u2019autre, on vit dans une constante incer titude.On résiste, et on espère », déplore Carolina au bout du fil.Espérance utopique si l\u2019on en croit les prévisions en matière d\u2019inflation, estimée à 1600 % d\u2019ici la fin de l\u2019année (2,3 % au Canada).Sortie de crise?La cote de popularité de Maduro avoisine les 20%.La colère a pris la rue début avril alors que la Cour suprême, proche du président, tentait de s\u2019arroger les pouvoirs du Parlement.Sa rétractation 48 heures plus tard n\u2019a rien apaisé.Violemment réprimées par les forces armées (soutien fondamental d\u2019un gouvernement aux profondes racines militaires), les manifestations quotidiennes partout au pays ont fait près de 40 morts, le nombre de prisonniers politiques ne cesse de croître.L\u2019heure n\u2019est plus à la négociation, mais à la faim pour les partisans d\u2019un départ précipité de Maduro, dont le mandat court jusqu\u2019au début 2019.L\u2019opposition voit dans sa proposition d\u2019une assemblée constituante une stratégie pour faire élire ses soutiens.Le 10 mai, c\u2019est à coups d\u2019excréments que le peuple répliquait aux bombes lacrymogènes.Pour Antonio De Lisio, «une alliance entre dissidents chavistes et partis d\u2019opposition reste une porte de sortie».Encore faut-il que le pouvoir suive la vindicte populaire et cède les rênes.Mais le professeur affiche un certain scepticisme, alimenté par «la répression brutale sans précédent appliquée par Maduro face aux manifestants».«Quand Maduro a été élu en 2013, on affirmait qu\u2019il ne tiendrait pas un an.Lors des manifestations de 2014, on annonçait le début de la fin.Quand l\u2019opposition a remporté la majorité à l\u2019Assemblée nationale en 2015, on le voyait dehors avant fin 2016.On est en 2017.» Dorothy Kro- nick se garde bien de toute prédiction quant à une sortie de crise.Et si l\u2019opposition reprend les rênes, Antonio De Lisio rappelle que ce ne sera alors que le début d\u2019un douloureux processus de reconstruction d\u2019un pays démantelé.À ce stade-ci, il voit en une éventuelle intervention internationale un dernier espoir.«Nous nous chargeons de la pression nationale en tenant la rue, mais nous avons besoin d\u2019aide extérieure.» * Le prénom a été modifié.Collaboration spéciale Le Devoir Le Devoir de philo La littérature et la vérité, selon Proust Page B 6 Julien Tourreille Trump, Macron et les intérêts d\u2019un vieux couple Page B 2 PERSPECTIVES C A H I E R B \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 Au Brésil, la forêt fait les frais du virage politique Page B 3 C H R I S T I A N R I O U X Correspondant à Paris T ous les experts avaient prédit que le prochain quinquennat d\u2019Emmanuel Macron se jouerait dès les premiers mois, voire les premières semaines.Il pourrait se jouer dans les jours qui viennent.D\u2019ici mercredi, on devrait en ef fet savoir si le plus jeune président de la Ve République sera en mesure d\u2019obtenir une majorité à la chambre ou s\u2019il devra passer son mandat comme François Hollande à en quémander une à la carte.En faisant connaître jeudi dernier 428 des 577 candidats qu\u2019il présentera aux élections législatives sous la bannière La République en marche, le nouveau président confirme que la première étape de cette conquête du pouvoir est déjà franchie.L\u2019ancien ministre de François Hollande a déjà fait exploser la gauche.Reste à savoir s\u2019il pourra diviser la droite.C\u2019est pourquoi il réserve sa décision dans 146 circonscriptions minutieusement choisies, mettant ainsi un couteau sur la gorge de nombreux élus de l\u2019aile la plus modérée de la droite.Mais l\u2019opération s\u2019annonce plus rude que prévu.OPA sur la gauche S\u2019il fallait encore en convaincre certains qu\u2019Emmanuel Macron était le fils spirituel de François Hollande, les derniers jours en auront fourni la preuve.Non seulement les deux hommes ont-ils redoublé d\u2019amabilités, Hollande se faisant même paternaliste, mais la liste des candidats révélée jeudi laisse entrevoir un réel penchant à gauche.Certes, le nouveau président ne récupère, pour l\u2019instant, qu\u2019une trentaine d\u2019élus socialistes qui ont sauté le pas.Sauf que, parmi la moitié des candidats dits de la société civile, on trouve nombre de membres de cabinets ou d\u2019anciens conseillers nettement marqués à gauche.Emmanuel Macron récupère même quelques- unes des jeunes têtes pensantes de la Hollandie.Comme Gaspard Gantzer, le propre conseiller en communication de François Hollande.Macron et Gantzer sont d\u2019ailleurs issus de la même promotion de l\u2019École nationale d\u2019administration (ENA).Ce dernier a finalement refusé l\u2019investiture à Rennes face aux accusations de parachutage.Mais il en réclame une à Paris.Vendredi, La République en marche se montrait aussi prête à investir les anciens ministres Stéphane Le Foll, Myriam El Komri, Marisol Touraine et Jean-Marie Le Guen s\u2019ils abandonnaient l\u2019étiquette du Parti socialiste (PS).Ces noms s\u2019ajoutent évidemment au rallié de la première heure, le ministre de la Défense Jean-Claude Le Drian.La droite explosera-t-elle?C\u2019est donc à droite que tout se jouera dans les jours qui viennent.En affirmant qu\u2019il continue «à approfondir un certain nombre de travaux» afin de permettre d\u2019ici mercredi la poursuite de «la recomposition du paysage politique», le bras droit d\u2019Emmanuel Macron, Richard Ferran, disait à mots à peine couverts qu\u2019il se donnait encore quelques jours pour faire exploser la droite.L\u2019opération est habilement menée.Elle consiste à ne pas présenter de candidats, pour l\u2019instant, contre les proches de l\u2019ancien premier ministre Alain Juppé qui pourraient se rallier à Macron.Parmi eux, on trouve Benoist Apparu, Thierry Solère, Arnaud Robinet, Franck Riester et Gilles Boyer.La forteresse des Républicains tiendra-t-elle comme l\u2019affirme François Barouin, qui mène la campagne des législatives ?Ou est-elle «condamnée à moyen terme» comme le dit l\u2019ancien républicain le sénateur Jean-Baptiste Le Moyne ?Selon le magazine L\u2019Express, Macron FRANCE Macron au front des législatives Après avoir dynamité la gauche, le nouveau président fera-t-il exploser la droite ?JUAN BARRETO AGENCE FRANCE-PRESSE Affrontement entre manifestants et policiers à Caracas, le 12 mai dernier.Les manifestations quotidiennes ont fait près de 40 morts depuis le début d\u2019avril.La crise qui frappe le Venezuela depuis plusieurs années s\u2019est aggravée le mois dernier lorsque des centaines de milliers de Vénézuéliens ont pris la rue pour réclamer le départ du président Nicolas Maduro.Les heurts entre manifestants et forces armées ont fait à ce jour 38 morts, des centaines de blessés et mené à des centaines d\u2019arrestations.Portrait d\u2019un pays déchiré et d\u2019une population à bout de souffle.CRISE SOCIALE L\u2019inéluctable implosion du Venezuela VOIR PAGE B 3 : FRANCE Emmanuel Macron récupère quelques-unes des jeunes têtes pensantes de la Hollandie 1989 : El Caracazo \u2014 soulèvement populaire face à l\u2019austérité.1992 : Tentative de coup d\u2019État par Hugo Chávez.« Nous avons échoué, pour l\u2019instant » : sa déclaration prémonitoire lors de son arrestation marque les esprits.1998 : Élection d\u2019Hugo Chávez.2002 : Tentative de coup d\u2019État.2012 : Réélection d\u2019Hugo Chávez (54,42 %).2013 : Hugo Chavez meurt, Maduro est élu un mois plus tard (50,66%).2014 : Manifestations violemment réprimées par le gouvernement.2015 : Le leader d\u2019opposition Leopoldo Lopez est condamné à 13 ans de prison après un procès douteux.2015 : Victoire de l\u2019opposition aux élections législatives.2016 : Le gouvernement refuse de procéder à un référendum révoca- toire, prévu par la Constitution.2017 : Enrique Capriles, autre leader d\u2019opposition, est condamné à 15 ans d\u2019inéligibilité.Lire aussi \u203a Fuir l\u2019impossible.Rencontre avec des Vénézuéliens qui ont choisi le Canada comme terre d\u2019accueil.Page B 2 De gauche à droite : Cynthia Rodriguez, José Gonzalez et Félix Sanchez L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 P E R S P E C T I V E S B 2 L\u2019 élection d\u2019Emmanuel Macron à la présidence de la République française peut apparaître comme un coup d\u2019arrêt \u2014 au moins temporaire \u2014 à la vague populiste qui a déferlé sur l\u2019Occident en 2016 et qui a notamment porté Donald Trump au pouvoir.Personnalités diamétralement opposées, le jeune président français et l\u2019imprévisible locataire de la Maison-Blanche parviendront-ils à maintenir un lien transatlantique fort?L\u2019image de la France à Washington Vieux couple, la France et les États-Unis partagent une relation ancienne, passionnée, tumultueuse.Les années 2000 furent ainsi marquées par de fortes divergences et de vives récriminations entre Paris et Washington.Ce fut particulièrement le cas avec la guerre en Irak voulue par le gouvernement W.Bush et à laquelle s\u2019opposa le président Chirac.Depuis le début des années 2010, la France jouit cependant d\u2019une image largement positive à Washington.Trois dossiers contribuèrent à ce spectaculaire retournement de situation.Premièrement, en ce qui concerne les ambitions nucléaires de l\u2019Iran, Jacques Chirac imposa dès 2002-2003 une ligne dure.Le président français plaida pour l\u2019imposition de sanctions sévères.Celles-ci permirent de forcer le régime iranien à négocier tout en évitant une nouvelle intervention militaire américaine au Moyen-Orient.Cette fermeté de la diplomatie française a été reprise par les présidents Sarkozy et Hollande et a permis à Paris de renouer progressivement une relation de confiance avec Washington.Deuxièmement, le retour de la France dans le commandement intégré de l\u2019OTAN décidé par le président Sarkozy en 2007 a eu pour effet d\u2019atténuer les suspicions américaines quant à l\u2019Europe de la défense.Traditionnellement perçue à Washington comme une tentative française de distendre le lien transatlantique, cette Europe de la défense apparaît aujourd\u2019hui comme une aubaine permettant de partager le fardeau en matière de sécurité internationale.Troisièmement, les États-Unis ont pu constater au cours des dernières années que la France n\u2019hésite pas à recourir à la force armée.En janvier 2013, les troupes françaises furent déployées de façon décisive pour endiguer la menace djihadiste au Mali.En août de la même année, le président Hollande était prêt à ordonner des frappes contre le régime de Bachar al- Assad en représailles à l\u2019usage par celui-ci d\u2019armes chimiques contre sa population.Au- jourd\u2019hui, les militaires français jouent un rôle clé dans la lutte contre le groupe État islamique en Syrie et en Irak.Le nouveau président Macron pourra donc tirer profit d\u2019actions entreprises par ses prédécesseurs immédiats à l\u2019Élysée.Grâce à eux, Paris bénéficie d\u2019une réputation enviable et dispose d\u2019alliés importants dans les milieux diplomatique et militaire américains.Un tel atout ne sera pas du luxe face à un président Trump qui suscite encore de l\u2019incertitude et bien des inquiétudes, notamment chez les alliés européens des États-Unis.Entente possible sur des enjeux clés Eurosceptique affiché, il a accueilli à bras ouverts une première ministre britannique, Theresa May, cherchant désespérément à la Mai- son-Blanche un allié alors qu\u2019elle engage son pays sur la voie laborieuse du Brexit.La rencontre avec la chancelière allemande, Angela Merkel, dans le Bureau ovale se caractérisa par un malaise certain.Avant le premier tour de l\u2019élection présidentielle en France, il af ficha clairement sa préférence pour la candidate de l\u2019extrême droite, Marine Le Pen, dont il appréciait la fermeté sur les questions frontalières et la volonté de détricoter l\u2019Union européenne.Les sujets de tensions entre Trump et le nouveau président français, ouvertement pro-euro- péen et favorable aux accords de libre-échange, ne devraient donc pas manquer.Sur les changements climatiques, les réfugiés, ou l\u2019influence de la Russie, les positions de l\u2019actuel locataire de la Maison-Blanche ne favorisent pas un rapprochement et une conjonction de points de vue avec Paris.Si le président Macron peut être tenté de parier sur une certaine «normalisation» de la politique étrangère de Trump, il aura quand même tout intérêt à mettre d\u2019emblée en avant des dossiers sur lesquels une coopération franco-américaine est possible.Ce pourrait être le cas pour le renforcement du pilier européen de l\u2019OTAN, pour la lutte contre le terrorisme islamiste et pour le dossier nucléaire iranien.Sur ce dernier, la ligne ferme adoptée par Paris depuis une quinzaine d\u2019années n\u2019est en effet pas si éloignée de la posture plus dure affichée par le gouvernement Trump.Tant que celui-ci n\u2019abandonne pas le mécanisme du « P5 + 1 » ni la voie diplomatique dans son ensemble, Paris et Washington partagent des préoccupations communes : le maintien d\u2019une capacité d\u2019enrichissement dans le programme nucléaire iranien, le rythme de levée des sanctions, ou encore l\u2019ampleur des inspections.Ce ne sera certainement pas l\u2019amour fou entre Trump et Macron.Les intérêts bien compris de deux partenaires de longue date devraient néanmoins permettre d\u2019entretenir une relation fonctionnelle, indispensable à la bonne santé de l\u2019alliance atlantique.Le vieux couple JULIEN TOURREILLE PHOTOS ADRIENNE SURPRENANT Devant la pénurie généralisée, la diaspora se mobilise.80% des produits de base manquent.Dans les hôpitaux, pas de médicaments ni d\u2019équipements.On soigne comme on peut : mal, voire pas du tout.Des Vénézuéliens montréalais récupèrent ici du matériel auprès d\u2019hôpitaux pour l\u2019expédier.S O P H I E M A N G A D O I l est dif ficile de chif frer avec exactitude l\u2019émigration vénézuélienne, l\u2019État ne disposant pas de données fiables.Plus de deux millions seraient partis depuis les années 2000, estiment des observateurs.Une diaspora disséminée partout à travers le monde, de plus en plus présente au Canada.En 2011, on comptait 18 175 résidents canadiens de nationalité véné- zuélienne.En 2016, 566 demandes d\u2019asile ont été déposées, contre 242 en 2015 et 31 en 2013.Entre 2001 et 2015, les permis de travail ont triplé (de 405 à 1275).Au Québec, 106 résidents permanents d\u2019origine vénézuélienne ont été admis en 2000, 231 en 2010, et 430 en 2014*.Portraits Le Devoir a rencontré une quinzaine de ces immigrés.Tous témoignent d\u2019une même réalité : l\u2019impossibilité lancinante de vivre libre.Portraits choisis.Cynthia Rodriguez est arrivée en 2014.Ex-ré- dactrice en chef d\u2019un magazine d\u2019af faires publiques, elle voit dans le chavisme « un symptôme plutôt qu\u2019une cause, celui d\u2019une éthique profondément malade ».Elle a immigré au Canada parce qu\u2019elle aspirait à «une vie normale, tranquille.Je trouve ici une liberté et une sécurité qui m\u2019étaient totalement inconnues.Le sentiment que j\u2019éprouve pour mon pays est très ambigu.Je vais toujours être Vénézuélienne.Mais c\u2019est un peu comme si j\u2019avais divorcé du père de mon enfant : j\u2019y suis inévitablement liée, en même temps que je n\u2019arrive plus à le regarder dans les yeux.» José Gonzalez a obtenu son statut de réfugié accepté en 2015.Il est parti vite et discrètement, avec femme et enfants.Il tenait une quincaillerie.Pendant un an, il a été racketté, à sept reprises son commerce a été saccagé.« Tout était orchestré par un chef de gang depuis une prison.On avait accès à mon compte en banque, on savait de combien d\u2019argent je disposais.Le jour où tu refuses de payer, on te tue.Un voisin de commerce s\u2019est fait descendre devant moi.Nous avons fui dans l\u2019urgence, quand c\u2019est mon fils qu\u2019on a commencé à menacer de mort.Il y a un dicton au Venezuela : mieux vaut partir que mourir.» José a eu un temps espoir que les politiques sociales de Chávez offriraient la possibilité d\u2019une meilleure répartition des richesses du pays.«L\u2019espoir est vite parti en fumée.» John Mason a été limogé de la police quand il a dénoncé des exactions commises par ses supérieurs.Il a passé son Barreau, puis exercé comme avocat en milieu judiciaire.Quand il avait à entrer dans un établissement pénitentiaire, il lui fallait d\u2019abord recevoir l\u2019approbation du détenu qui avait la mainmise sur la prison.«Vivre devenait impossible.Ici, mes filles vont à l\u2019école toutes seules et se promènent librement dans les parcs.C\u2019était de l\u2019inconnu, pour nous.» Sa fille la plus jeune, 11 ans, rêve de monter une entreprise qui approvisionnerait le Venezuela de tout ce qu\u2019il y manque.« Elle avait 9 ans quand nous sommes partis, et c\u2019est pour elle que ça semble le plus douloureux.Elle peine à comprendre pourquoi elle ne peut pas y avoir la même liberté qu\u2019ici.» Félix Sanchez repart de zéro.Il est arrivé en 2016 après cinq ans de démarches pour obtenir sa résidence permanente.À Caracas, il était vice-président des services fiscaux d\u2019une des plus grandes banques privées.Avec son salaire annuel de quelque 2000 $, il faisait partie des privilégiés.« Je vivais dans une bulle, allant de ma résidence sécurisée à mon bureau, suivi par un garde du corps.» C\u2019est pour offrir un avenir à ses enfants qu\u2019il a décidé de partir.« Je voulais vivre dans un pays où je pourrais avoir le sentiment d\u2019être un citoyen.Au Venezuela, je ne l\u2019étais pas.Tant pour les choses de la vie courante que dans mes fonctions, tout dépendait de qui je connaissais, de mes relations avec les sphères du pouvoir.C\u2019est blessant de parler de mon pays ainsi, mais je l\u2019ai quitté pour une question d\u2019éthique et de respect.Ici, j\u2019ai des obligations, mais aussi des droits.C\u2019est toute la dif férence.» *Sources : Commission de l\u2019immigration et du statut de réfugié du Canada, Citoyenneté et Immigration Canada, ministère de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion du Québec Collaboration spéciale Le Devoir CRISE AU VENEZUELA Fuir l\u2019impossible Rencontre avec des exilés venus au Canada «Vivre devenait impossible», af firme John Mason au sujet de son pays natal.Macron pourra tirer profit d\u2019actions entreprises par ses prédécesseurs immédiats à l\u2019Élysée A U D E M A S S I O T «L e Brésil vit des heures effrayantes, lâche Philip Fearn- side, chercheur à l\u2019Institut national de recherche en Amazonie (INPA).Avec la récession, les forces politiques conservatrices s\u2019alignent pour démanteler des protections environnementales et sociales vitales qui pourraient exposer le pays et une grande partie de l\u2019Amazonie à de graves dangers.» Un an après le départ forcé de Dilma Roussef f à la suite d\u2019accusations de corruption, le Brésil n\u2019arrive pas sortir la tête de l\u2019eau.En plus de la crise sociale et économique qui perdure, la forêt amazonienne, poumon de la planète, est attaquée de plus belle.Et le gouvernement et le Congrès sont les premiers à tirer.Fearnside scrute la forêt brésilienne depuis plus de trente ans.Alors que la déforestation avait largement diminué de 2004 à 2012, elle a repris depuis cinq ans, pour s\u2019accélérer en 2016.Selon l\u2019Institut national sur la recherche spatiale (INPE), 8000 kilomètres carrés de forêt ont été détruits en Amazonie en 2016, soit un bond de 29 % par rapport à 2015.Ce chif fre comprend seulement la déforestation légale.En rajoutant son pendant illégal, une superficie équivalant à celle de la France aurait disparu l\u2019an dernier.Des pans entiers sont détruits au profit de la production de soja et de l\u2019élevage extensif de bovins.À cela s\u2019ajoute la construction de barrages hydroélectriques, de routes et de ports.D\u2019après le chercheur, ce n\u2019est pas près de s\u2019arrêter.«Tous les indicateurs le montrent.Il y a de plus en plus d\u2019investissements dans la forêt amazonienne, assure Philip Fearnside.Les projets d\u2019infrastructures en cours encouragent la spéculation sur ces terres.Leur valeur monte énormément quand on construit une route dessus ou à proximité.» L\u2019Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture (FAO) corrobore cette tendance.Selon l\u2019institution onusienne, le Brésil est le pays qui a perdu le plus de forêt entre 2010 et 2015, soit 0,2 % par an.Une destruction considérable pour le deuxième territoire ayant le plus de couver ture forestière au monde (derrière la Russie) : il possède 12 % de la forêt mondiale, sur 59 % du pays.Ruralistas Les facteurs sont multiples pour expliquer cette recrudescence.Une augmentation du prix du soja et du bœuf a rendu plus rentable l\u2019exploitation des terres.Mais c\u2019est surtout l\u2019arrivée des conservateurs au pouvoir, il y a un an, qui coûte cher à l\u2019Amazonie.Avec la chute de Dilma Rousseff, et la reprise en main du pouvoir par Michel Temer, le « bloc ruraliste », ces élus qui représentent les intérêts de l\u2019agroali- mentaire, a gagné en puissance.Il contrôle maintenant 40 % de sièges au Parlement.« Le président Temer a mis plusieurs leaders de ce bloc politique très puissant au pouvoir : Blairo Maggi au ministère de l\u2019Agriculture, et Osmar Serraglio à la Justice, entre autres », dénonce Christian Poirier, de l\u2019ONG américaine Amazon Watch.Pour le premier, le conflit d\u2019intérêts est flagrant.La famille Maggi est le plus gros producteur de soja au monde.Le ministre de l\u2019Agriculture est lui-même propriétaire de 16 % du groupe, qui a des intérêts dans les secteurs de l\u2019énergie, des engrais, des transports et de la production de caoutchouc.Sous prétexte de rendre à l\u2019économie brésilienne sa compétitivité, les ruralistas sont sur le point de faire passer un arsenal de lois et d\u2019amendements à la Constitution pour saper certaines protections environnementales et empiéter sur des terres autochtones.Un texte, tout juste approuvé par une commission du Congrès, permettrait l\u2019ouverture de 1,1 million d\u2019hectares de forêt, aujourd\u2019hui protégés, à l\u2019exploitation.Le système de permis va aussi être élagué.Un amendement à la Constitution autoriserait la construction de barrages ou de routes, en déposant seulement une étude d\u2019impact environnemental, peu importent ses résultats.Une autre loi fédérale prévoit de limiter à une seule étape les demandes d\u2019autorisation pour déforester légalement, et donne des échéances extrêmement courtes aux agences environnementales pour rendre leur avis, sans quoi le projet est approuvé automatiquement.«La majorité de ces lois ont été introduites en 2016, au moment de la procédure de destitution de Dilma Roussef f, entre mars et août, indique Philip Fearnside.Durant cette période, tous les sénateurs étaient concentrés sur l\u2019affaire.Il a été facile pour les ruralistas de faire passer leurs lois rapidement.Certaines attendaient dans les tiroirs depuis trente ans.» Ce démantèlement n\u2019est pas nouveau.En 2012, année où la déforestation a recommencé à augmenter, le code forestier a été refondu afin de faciliter l\u2019obtention d\u2019autorisations pour déboiser légalement.La nouvelle version a aussi permis d\u2019effacer l\u2019ardoise de nombreux coupables de déforestation illégale.Ces changements se sont faits progressivement.« Avec la forte baisse de la déforestation entre 2004 et 2012, il y a eu beaucoup de propagande et de publicité du gouvernement, qui af firmait que la situation était maîtrisée.Cette rhétorique très dangereuse perdure au- jourd\u2019hui, assure Philip Fearnside.Même certains politiciens pensent que la déforestation est contenue.» Dans ce contexte, il est plus facile de justifier les importants projets d\u2019infrastructures prévus dans la région.Une autoroute est en cours de construction pour relier Manaus, au cœur de l\u2019Amazonie, à Porto Velho, dans « l\u2019arc de la déforestation», la périphérie où la forêt est réduite à des îlots boisés.Un autre axe routier, qui lui traverse l\u2019Amazonie sur 1800 kilomètres, reliant Santarem à Cuiaba, est en train de passer de l\u2019état de chemin boueux à une route goudronnée.Ces deux voies vont ouvrir la moitié de ce qui reste de l\u2019Amazonie aux investissements et à la circulation de camions remplis de soja, prêts à rejoindre les ports du bassin de l\u2019Amazone et de ses affluents.La famille Maggi compte justement sur cet accès pour faciliter le transport de ses produits par voie fluviale.Une série de barrages est aussi en projet sur le deuxième plus long fleuve du monde.Les ravages de la déforestation ne se cantonnent pas à l\u2019Amazonie.Le Cerrado, une région de savane qui occupe 20 % du territoire brésilien, au sud de la forêt amazonienne, est rongé par l\u2019étalement agricole.« Il est beaucoup plus facile d\u2019obtenir des autorisations pour déboiser dans le Cerrado, décrit Cristiane Mazzetti, du programme sur l\u2019Amazonie brésilienne à Greenpeace.Seulement 20% de la zone est protégée.» Et celles-ci pourraient diminuer rapidement, avec les nouvelles mesures voulues par le bloc ruraliste.Face à ces attaques, la société civile peine à mobiliser la population.«Avec la crise politique et économique, protéger les forêts est devenu la dernière des priorités du gouvernement, ajoute Cris- tiane Mazzetti.Les citoyens eux-mêmes se sentent plus concernés par leur régime de retraite menacé que par le futur de l\u2019Amazonie.» Les peuples autochtones (1,5 million de personnes au Brésil) sont devenus les figures de proue de l\u2019activisme pour protéger l\u2019Amazonie, où ils vivent majoritairement.Sous la bannière du mouvement Terra Livre, près de 3000 autochtones se sont rendus à Brasília du 24 au 28 avril pour demander au gouvernement de stopper sa politique dévastatrice.C\u2019est la plus grande mobilisation indigène depuis trois décennies.Mais cet engagement leur coûte cher.Selon l\u2019ONG Global Witness, le Brésil est le pays le plus dangereux pour les militants environnementaux.Entre 2010 et 2015, ils sont 207 à y avoir perdu la vie, dont 50 en 2015.La majorité est autochtone.Dernier exemple de cette violence, le 30 avril, 200 fermiers brésiliens ont attaqué à la machette des membres de la communauté gamela, dans l\u2019État de Maranhão (nord- est).Treize d\u2019entre eux ont été hospitalisés et certains ont perdu leurs mains et pieds.Exactions Pour Christian Poirier, d\u2019Amazon Watch, le pouvoir en place a une responsabilité dans la multiplication de ces exactions.«Le racisme ouvert du gouvernement stimule un racisme plus macabre, plus violent contre ces peuples, défend le militant.La terre ne remplit pas les ventres», a revendiqué le ministre de la Justice, Osmar Serraglio.Pour lui, si les autochtones veulent s\u2019intégrer dans la société brésilienne, ils doivent travailler et accepter les grands projets d\u2019infrastructures qui empiètent sur leur territoire.Dans cette optique, les ruralistas défendent un amendement constitutionnel qui transfère du gouvernement au Parlement, où ils sont largement représentés, le pouvoir décisionnel sur la création de nouvelles réserves autochtones.Ces zones sont les plus protégées de la déforestation.En parallèle, le ministère de l\u2019Environnement s\u2019est vu amputer de 51 % de son budget en mars.La Fondation nationale de l\u2019Indien, organisme créé pour protéger les indigènes, a subi des coupes similaires, alors que son directeur a été renvoyé début mai pour un désaccord avec Os- mar Serraglio.En plus d\u2019être dévastateur pour la biodiversité et la vie autochtone, le phénomène est une menace pour le climat mondial.Les forêts jouent un rôle de captation des émissions de gaz à effet de serre.Selon deux études internationales, la destruction de la végétation tropicale serait responsable de l\u2019émission de 3 milliards de tonnes de CO2 par an.Soit un dixième des émissions planétaires.De quoi mettre en péril l\u2019objectif brésilien, fixé dans le cadre de l\u2019Accord de Paris, de réduire ces émissions de 43% d\u2019ici à 2030 (par rapport à 2005).Le gouvernement brésilien s\u2019est aussi engagé à mettre fin au déboisement illégal d\u2019ici à 2030.Pour Cristiane Mazzetti, c\u2019est insuffisant : «L\u2019échéance est trop lointaine! Et ils ne parlent pas d\u2019arrêter la déforestation légale.» Mardi, Greenpeace et 90 autres organisations internationales ont lancé le mouvement #Resist pour exiger des élus brésiliens qu\u2019ils cessent leur démantèlement socioenvironnemental.Mais la militante écologiste reste pessimiste.Seul espoir: un sursaut de la société brésilienne, engourdie par plusieurs années de crise politique.Libération L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 P E R S P E C T I V E S B 3 et Juppé ont été en contact à plusieurs reprises.L\u2019objectif avoué serait de « faire basculer un bloc entier de la droite pour la faire exploser », confiait au quotidien Le Monde un proche du futur président.En ligne de mire, il y aurait entre 20 et 30 députés de la droite modérée qui pourraient passer dans la majorité présidentielle.Alain Juppé a cependant démenti tout accord avec Macron.Selon certaines sources, ces élus n\u2019attendraient que la nomination du premier ministre qui inter viendra di7manche ou lundi.Le ralliement des jup- péistes aurait en ef fet pour condition la nomination à ce poste d\u2019une personnalité issue de la droite.Les noms qui circulent le plus ces jours-ci sont ceux du jeune maire LR du Havre, Édouard Philippe, de la députée européenne centriste Sylvie Goulard, ou encore de l\u2019ancienne secrétaire d\u2019État d\u2019Alain Juppé Anne-Marie Idrac.Chez Les Républicains (LR), on se montre pour tant très confiant.Et l\u2019on fait remarquer que, malgré les rumeurs, le nouveau président n\u2019a toujours pas attiré dans ses filets un seul gros poisson issu de la droite.Seul le candidat défait à la primaire Bruno Lemaire a ouvertement fait une offre de service.On sait par ailleurs qu\u2019il est en difficulté dans sa circonscription.Or, François Barouin l\u2019a menacé de présenter un candidat contre lui si jamais il se ralliait au nouveau président.Plusieurs médias français évoquent un coup de poker.« Pour Macron, l\u2019opération est plus dif ficile que prévu, souligne le politologue Dominique Reynié, directeur de la Fondapol.Pour l\u2019instant, on peut dire que la droite tient bon.» Cour tisé depuis longtemps, le président de la région des Hauts-de-France, Xavier Ber trand, élu contre le FN grâce au vote socialiste, a récemment refusé les propositions d\u2019Emmanuel Macron.L\u2019ancien ministre a même confié au Figaro avoir « servi d\u2019écran de fumée» au nouveau président afin d\u2019« entretenir le doute» sur sa fidélité à l\u2019égard des Républicains pendant que des négociations se poursuivaient avec d\u2019autres personnalités de la droite.D\u2019ailleurs, le ton monte déjà envers certaines.Alors qu\u2019aucun candidat n\u2019avait été investi dans sa circonscription, l\u2019ancienne ministre LR Nathalie Kosciusko- Morizet a appris vendredi qu\u2019on en avait nommé un.Tout cela, en moins de deux heures.Bayrou en colère Est-ce parce qu\u2019il est con - vaincu de rallier un large contingent de députés de droite que Macron se permet un premier couac avec son allié François Bayrou ?Au lieu des 120 circonscriptions auxquelles il disait s\u2019attendre, le MoDem n\u2019en a obtenu pour l\u2019instant que 38.Or, le leader centriste qui a rallié Emmanuel Macron alors qu\u2019il plafonnait dans les sondages autour de 18 %, estime que sans lui, il n\u2019aurait jamais obtenu les 5% supplémentaires qui ont assuré sa première place au premier tour.François Bayrou, qui réunissait le bureau politique du Mo- Dem vendredi soir, a même évoqué dans le quotidien Le Monde « une manipulation en faveur du PS ».Les porte-parole de La République en marche invoquent plutôt le manque de candidats de qualité proposés par le MoDem.Il semble cependant que plusieurs candidats du MoDem ont été retirés de la liste à la dernière minute afin de laisser place à des ralliements socialistes ou républicains.Avec seulement 35 candidats, dont cer tains dans des circonscriptions dif ficiles, le MoDem risquerait de ne pas être reconnu à l\u2019Assemblée nationale.Pour cela, il faut au moins 15 élus.Les enjeux financiers sont aussi de taille.Le financement des partis est en effet lié au nombre d\u2019élus, mais aussi au nombre de voix recueillies dans l\u2019ensemble des circonscriptions où un parti présente un candidat.Un choix décisif « S\u2019il se trompe de premier ministre, Emmanuel Macron loupe son quinquennat.C\u2019est une opération fondatrice » , tranche Dominique Reynié.De ce choix pourra dépendre sa capacité à rallier des élus de droite et de se présenter à l\u2019élection législative comme autre chose que la réincarnation du PS.En attendant, l \u2019ef fet Macron provoqué par l\u2019élection de dimanche dernier n\u2019a pas tardé à se faire sentir dans les sondages.Selon la dernière enquête publiée par Ouest France, 29 % des Français voteraient pour La Répu- bl ique en marche, contre 20 % pour Les Républicains et 20 % aussi pour le Front national.La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon suit avec 14% et le PS avec 7%.Mais tous ces calculs pourraient bien être caducs dans quelques jours à peine.Dès qu\u2019on saura le nom du premier ministre.Le Devoir MICHEL DAVID Depuis le départ du pouvoir de Dilma Rous- sef f, les conser vateurs favorables au lobby agroalimentaire défendent une législation dévastatrice pour l\u2019Amazonie.Dans l\u2019indif fé- rence générale, les peuples autochtones tentent de stopper la catastrophe.Au Brésil, la forêt fait les frais du virage politique ISTOCK Des pans entiers de la forêt sont détruits au profit de l\u2019élevage extensif de bovins, notamment.SUITE DE LA PAGE B 1 FRANCE La chronique de Michel David fait relâche cette semaine.ÉRIC FEFERBERG AGENCE FRANCE-PRESSE «S\u2019il se trompe de premier ministre, Emmanuel Macron loupe son quinquennat », tranche le politologue Dominique Reynié.0,2 % Régression de la forêt chaque année entre 2010 et 2015 au Brésil, le pays qui serait le plus touché par ce phénomène.Source: Organisation des Nations unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture «Avec la crise politique et économique, protéger les forêts est devenu la dernière des priorités du gouvernement» eu vert aux piqueries d\u2019État», titrait Le Devoir en 2002 sous la signature d\u2019un jeune journaliste qui a roulé sa bosse dans le métier pendant 15 ans, jusqu\u2019à ce qu\u2019il devienne directeur du quotidien, sans jamais voir la prophétie de sa manchette se réaliser ! Que de débats, d\u2019avancées et de reculs avant d\u2019en arriver ?nalement cette semaine à des résultats tangibles.En 2002, Montréal, Toronto et Vancouver étaient pressenties pour accueillir des services d\u2019injection supervisée (SIS) à brève échéance.Seule Vancouver, une ville durement touchée par une épidémie d\u2019opiacés, est passée à l\u2019action grâce au soutien des élus locaux, provinciaux et de la police.Pendant ce temps, Montréal et le Québec faisaient du surplace.En dehors du cercle restreint de la santé publique, peu de leaders politiques se mobilisaient pour défendre le droit à des services de santé pour les utilisateurs de drogues injectables, un thème impopulaire au début des années 2000.Nous voilà donc en 2017.Santé Canada a accordé une exemption à deux organismes communautaires de Montréal, Cactus et Dopamine, a?n de leur permettre d\u2019ouvrir des sites d\u2019injection dans les prochaines semaines (un troisième site est prévu à Spectre de rue).Montréal devient la première ville au Canada, après Vancouver, à offrir des services de santé à une clientèle à risque de faire des surdoses mortelles et de contracter des maladies infectieuses.Près de 15 ans après l\u2019ouverture d\u2019InSite, il n\u2019était pas trop tôt.À ceux qui craignent l\u2019implantation d\u2019un marché des drogues à ciel ouvert dans les rues du centre-ville, Le Devoir répond par une invitation à faire le tour de son nouveau quartier, à l\u2019intersection des rues Berri et Sainte-Catherine.Les revendeurs de drogue tiennent salon dans l\u2019édicule du métro.Les ruelles, les parcs et les propriétés du voisinage servent déjà de sites d\u2019injection.Les SIS n\u2019entraîneront pas une hausse de la consommation et des irritants.Ils permettront au contraire de sauver des vies, comme l\u2019a prouvé l\u2019expérience de Vancouver.Le Québec se targue souvent de son caractère progressiste et avant-gardiste en matière de réduction des méfaits.Les retards dans l\u2019implantation des SIS seraient donc l\u2019exception qui con?rme la règle?Leur ouverture prochaine témoigne d\u2019un changement de mentalité important chez les politiciens qui, tel un Denis Coderre, ont appuyé le projet.L\u2019appui aux SIS a longtemps fait défaut à l\u2019Hôtel de Ville et à Québec, mais aussi au sein de la population.En matière de consommation de drogues, les politiques publiques devraient être basées sur une approche de santé publique, et non sur la répression ou l\u2019indifférence.C\u2019est pourquoi l\u2019ouverture de sites d\u2019injection à Montréal mérite d\u2019être soulignée.Mardi dernier, le sénateur Don Meredith a abandonné le navire plutôt que de courir le risque d\u2019être jeté par-dessus bord par ses collègues.Ces derniers, qui menaçaient de l\u2019expulser de la Chambre haute, peuvent passer à autre chose.Un précé- dent a toutefois été créé, et le Sénat ne pourra plus invoquer l\u2019impuissance pour ne pas sévir quand un autre de ses membres sera pris en faute.affaire Meredith traîne depuis juin 2015 \u2014 depuis que le Toronto Star a révélé que le sénateur avait entretenu pendant deux ans une relation de nature sexuelle avec une mineure.Ces révélations ont immédiatement conduit à une demande d\u2019enquête de la part de la conseillère sénatoriale en éthique, Lyse Ricard.Le 9 mars dernier, elle rendait son rapport et ses conclusions étaient limpides.Selon elle, le sénateur avait contrevenu aux règles de conduite générale adoptées en juin 2014.Elles exigent que «le sénateur adopte une conduite qui respecte les normes les plus élevées de dignité inhérentes à [sa] charge» et qu\u2019il «s\u2019abtien[ne] de tout acte qui pourrait déprécier la charge de sénateur ou l\u2019institution».Pour le comité sur l\u2019éthique du Sénat, le verdict était clair, d\u2019où sa recommandation d\u2019expulsion qui devait faire l\u2019objet d\u2019un vote cette semaine à la Chambre haute, rendu inutile après la démission de M.Meredith.Mais le Sénat peut-il expulser un des siens pour d\u2019autres raisons que celles explicitement prévues dans la Constitution ?En ver tu de cette dernière, un sénateur perd le droit de siéger s\u2019il s\u2019absente sans motifs durant deux sessions consécutives du Parlement, s\u2019il prête allégeance à une «puissance étrangère», fait faillite, est reconnu coupable de trahison, de félonie ou d\u2019un « autre crime infamant » ou s\u2019il ne respecte plus les exigences en matière de résidence.Selon le légiste du Sénat et le comité sénatorial qui a recommandé l\u2019éviction du sénateur Meredith, le Sénat a toujours eu le pouvoir d\u2019exclure un de ses membres, bien qu\u2019il ne s\u2019en soit jamais prévalu.S\u2019il l\u2019avait voulu, le sénateur Meredith aurait pu contester cette position jusqu\u2019en Cour suprême, mais il a préféré s\u2019effacer.Pour l\u2019instant, l\u2019interprétation donnée par le Sénat prévaut, ce qui lui impose une responsabilité nouvelle.En entamant un processus d\u2019expulsion basé sur le non-respect de son code d\u2019éthique, il a établi une marche à suivre face à tout autre cas d\u2019écart de conduite.Il était plus que temps que la Chambre haute se donne un cadre semblable, car la quasi-impunité dont ont béné?cié trop de sénateurs doit cesser.Non élus et dotés de pouvoirs législatifs importants, les membres de la Chambre haute sont assurés de leur poste jusqu\u2019à 75 ans.Ils n\u2019ont pas à rendre de comptes, sauf à leurs pairs.Et encore.Les dernières années de tourmente ont terni l\u2019institution, mais ont eu le mérite de sortir les sénateurs de leur torpeur face à l\u2019éthique élastique de plusieurs de leurs collègues.Le code d\u2019éthique boni?é, la révision des règles administratives, l\u2019examen du cas Meredith et les conclusions du comité sur l\u2019éthique du Sénat dans cette affaire en sont des manifestations.Cela ne corrigera le principal défaut du Sénat, qui est de manquer de légitimité démocratique, mais, tant qu\u2019il survivra sous sa forme actuelle, il doit hausser la barre en matière d\u2019éthique, ce qu\u2019il a fait dans le cas de M.Meredith.Il reste maintenant à démontrer que la volonté de faire place nette, et de la garder nette, est bien réelle.On pourra en juger à la constance de sa réponse à court terme et aussi à long terme, quand la poussière des derniers scandales sera retombée.L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 B 4 EDITORIAL L E T T R E S Mon Québec Vivre à l\u2019extérieur du Québec pour la plus grande partie des deux dernières années a certainement renforcé mon sentiment d\u2019appartenance pour la province.J\u2019ai encore plus envie de partager ma culture.J\u2019ai encore plus envie de connaître mes racines.J\u2019ai envie d\u2019écouter du Jean Leloup à fond la caisse dans l\u2019auto avec une gang d\u2019Anglos.J\u2019ai envie de leur parler de Natashquan pis des mots de Gilles Vigneault.J\u2019ai envie de leur chanter que je suis Québécoise.Oui.Je proteste, mais j\u2019apprécie leur façon de me traiter de séparatiste, simplement pour commencer le débat.J\u2019apprécie, parce que je sens leur curiosité.J\u2019aime pouvoir débattre plus ouvertement dans le Canada anglophone parce que je n\u2019ai pas peur de diviser mes amis, ce qui est par fois le cas lorsque j\u2019aborde le sujet au Québec.J\u2019aime jouer sur les mots.Me dire souverainiste, mais pas séparatiste.Ça me fait rire quand mes amis me souhaitent bon retour au Canada après un vol Montréal-Calgary.Je ne m\u2019offusque pas trop, j\u2019apprécie leur taquinerie.J\u2019aime débattre de la différence entre une nation et un pays.J\u2019aime rencontrer des Québécois, peu importe d\u2019où ils viennent, Francos ou Anglos, et réaliser que leur sentiment d\u2019appartenance est aussi grand que le mien.L I B R E O P I N I O N O L I V I E R C H O I N I È R E Auteur et metteur en scène L e lundi 8 mai 2017, le Centre du Théâtre d\u2019aujourd\u2019hui annonçait sa saison 2017-2018.Ma pièce Jean dit fait partie des pièces programmées.J\u2019ai profité du rituel du lancement de saison pour lire la déclaration suivante : «Avec Jean dit, ce n\u2019est pas un individu, mais toute une société que je veux mettre sur scène.Cette société ressemble au Québec d\u2019aujourd\u2019hui, dans toute sa diversité.Le théâtre tarde à représenter ce Québec actuel, comme si, en passant les portes de la salle, de grands pans de sa population disparaissaient.Il y a toutes sortes de raisons qui peuvent expliquer ce phénomène.Elles me semblent toutes assez mauvaises.Ce que nous devons avouer, c\u2019est que le théâtre au Québec peine à s\u2019imaginer dans d\u2019autres couleurs que le blanc.Lorsqu\u2019il se flatte de le faire, c\u2019est pour mieux souligner la dif férence entre \u201cnous\u201d et \u201cles autres\u201d.Se représenter autrement que comme une société blanche homogène relève de l\u2019évidence.Or, cela est aujourd\u2019hui encore revendiqué comme un geste d\u2019audace, soulignant l\u2019important décalage entre la société qui nous entoure et la représentation que nous nous en faisons.Une urgente mise à jour s\u2019impose, qui doit aller au-delà des programmes gouvernementaux et des projets de médiation culturelle, et qui commence par soi.C\u2019est pourquoi, afin de choisir la distribution de Jean dit, j\u2019ai souhaité ouvrir des auditions s\u2019adressant aux acteurs de la diversité culturelle que je ne connais pas.Je ne sais pas ce que je cherche, c\u2019est-à- dire l\u2019âge, la taille, la couleur.Je m\u2019en fous d\u2019ailleurs assez.Je cherche tout simplement de bons acteurs et de bonnes actrices.Si je fais ces auditions, ce n\u2019est pas parce que je ne connais pas de bons acteurs issus de la diversité culturelle, mais pour découvrir ceux que l\u2019on ne voit jamais sur nos scènes et qui ont pourtant reçu une formation professionnelle.Appelons ces auditions une occasion de nouvelles rencontres.D\u2019ailleurs, la diversité comme sujet ne m\u2019intéresse pas.C\u2019est même un mot qui risque bien vite de se retrouver dans un cer tain abécédaire (26 lettres : abécédaire des mots en perte de sens).Je veux simplement pouvoir donner un rôle à un acteur d\u2019origine africaine sans qu\u2019il joue Le Noir.Je veux mettre en scène une distribution métissée sans que le sujet de la pièce soit l\u2019exil, les origines, l\u2019identité, l\u2019Autre.De la même manière que je n\u2019entre pas dans un dépanneur pour aller à la rencontre de l\u2019Asie et que je ne marche pas dans les rues de Parc-Exten- sion pour goûter à l\u2019essence de l\u2019Inde.Je suis chez moi, mon voisin aussi et il n\u2019y a là rien d\u2019extraordinaire.Cette extrême banalité, je la revendique même comme le cadre du miroir que le théâtre doit nous tendre.» ?J\u2019ajouterais qu\u2019il me semble absolument incroyable que le Théâtre du Nouveau Monde présente cette saison une production comme La bonne âme de Se-Tchouan avec une distribution entièrement blanche, de surcroît grimée comme des clichés d\u2019asiatiques, ou que le Théâtre du Rideau vert, non content de reconduire les préjugés avec une comédie qui prétend les dénoncer, engage un Blanc pour jouer un Arabe, et Denise Filiatrault d\u2019en remettre la faute aux agences de casting et aux acteurs de la diversité culturelle, révélant la pauvreté de sa réflexion, sa paresse intellectuelle et sa mauvaise foi.Une urgente mise à jour s\u2019impose et c\u2019est à nos institutions théâtrales de prépar er l a vo ie .E l l es son t au contraire à la tra îne.Et même que pour éviter les remises en question d o u l o u r e u s e s , e l l e s c h o i s i s s e n t l\u2019aveuglement volontaire.La diversité comme sujet ne m\u2019intéresse pas FONDÉ PAR HENRI BOURASSA LE 10 JANVIER 1910 \u203a FAIS CE QUE DOIS ! Directeur BRIAN MYLES Rédactrice en chef LUCE JULIEN Vice-présidente du développement CHRISTIANNE BENJAMIN Vice-président des ventes publicitaires MARK DROUIN Directeur des ?nances STÉPHANE ROGER Directrice de l\u2019information MARIE-ANDRÉE CHOUINARD Directeur de l\u2019information numérique FLORENT DAUDENS Adjoints PAUL CAUCHON, LOUIS GAGNÉ, JEAN-FRANÇOIS NADEAU, DOMINIQUE RENY, LOUISE-MAUDE RIOUX SOUCY Directeur artistique CHRISTIAN TIFFET Directeur de la production CHRISTIAN GOULET Quelques fois j\u2019ai soulevé l\u2019aberration du double discours de certains qui discriminent le Québec et sa quête d\u2019identité, tout en étant d\u2019accord avec le fait que nous sommes tellement dif férents.Chaque occasion de soulever la question du Québec, de ses origines, de son histoire, je la prends et je me fais un plaisir d\u2019exprimer qui je suis.Je me fais un plaisir de noter les différences entre le Québec et le reste du Canada, d\u2019en discuter.Parce que pour moi, pourvu que les gens acceptent ces dif férences et la richesse que cela apporte au reste du pays, je suis satisfaite.Je suis Québécoise, je crois en l\u2019identité culturelle du Québec et j\u2019aime partager dans le reste du Canada l\u2019idée de la richesse historique de notre peuple.Je sème des graines de curiosité, j\u2019aime croire que j\u2019ouvre une autre porte sur la vision de notre Belle Province.Je n\u2019irai pas crier à la séparation sur tous les toits.Mais je continuerai de croire que le Québec est une nation distincte dans le Canada.Et je continuerai de croire que le Québec est différent et enrichissant pour le reste du pays.Delphine Duvernay Tardif, athlète en ski de fond s\u2019entraînant à Canmore, Alberta, depuis deux ans au centre national de développement Alberta World Cup Academy Le 10 mai 2017 F « L\u2019 ÉTHIQUE AU SÉNAT L\u2019impossible retour en arrière FEU VERT AUX SITES D\u2019INJECTION Une avancée tardive MANON CORNELLIER BRIAN MYLES Assumer sa responsabilité au sujet des inondations au Québec La délivrance de permis de construire dans des zones inondables et des milieux humides est une pratique connue depuis longtemps.La vue imprenable, la résidence au bord de l\u2019eau semblent désormais faire partie des droits inaliénables aux yeux de citoyens obnubilés par les propositions de promoteurs immobiliers.Les villes, soucieuses d\u2019augmenter leurs revenus de taxes foncières, accordent ces permis de construire sans se poser trop de questions à propos de leurs conséquences sur l\u2019environnement.De son côté, le gouvernement du Québec hésite à prendre les mesures susceptibles de prévenir de tels désastres de peur, semble-t-il, de s\u2019aliéner municipalités et citoyens.Ce laxisme et cette impéritie font en sorte que des milliers de citoyens, que les compagnies d\u2019assurance ne protègent pas contre les inondations, réclament au- jourd\u2019hui à grands cris l\u2019aide de l\u2019État.Il serait temps pour tout le monde d\u2019assumer les responsabilités qui sont les leurs.Louis Garon Québec, le 10 mai 2017 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 B 5 IDEES L\u2019ÉQUIPE DU DEVOIR RÉDACTION Véronique Chagnon (chef de division), Robert Dutrisac, (éditorialiste), Michel Garneau et Pascal Élie (caricaturistes), Jacques Nadeau (photographe), Olivier Zuida (recherchiste photos); information générale : Isabelle Paré (chef de division et reporter), Stéphane Baillargeon (généraliste), Gérald Dallaire (pupitre), Amélie Daoust-Boisvert (santé), Jean Dion (sports), Marco Fortier (éducation), Marie-Pier Frappier (pupitre), Lisa-Marie Gervais (diversité), Pauline Gravel (sciences), Jessica Nadeau (éducation).Alexandre Shields (environnement); information politique : Michel David (chroniqueur), Hélène Buzzetti et Marie Vastel (correspondantes parlementaires à Ottawa), Marco Bélair-Cirino et Marie-Michèle Sioui (correspondants parlementaires à Québec) Dave Noël (recherche), Jeanne Corriveau (affaires municipales, Montréal), Isabelle Porter (affaires municipales, Québec); information culturelle : Guillaume Bourgault-Côté (politiques culturelles), Julie Carpentier (pupitre), Fabien Deglise (livres), Catherine Lalonde (arts vivants), François Lévesque (écrans), Caroline Montpetit (arts vivants), Philippe Papineau(médias); information économique : Gérard Bérubé (adjoint au directeur de l\u2019information), François Desjardins et Éric Desrosiers (reporters), Benoît Munger (pupitre); information internationale : Guy Taillefer (chef de division et éditorialiste); section art de vivre : Diane Précourt (responsable des cahiers Week-end et Plaisirs); cahiers spéciaux : Loïc Hamon (responsable); équipe numérique : Laurence Clavel, Guillaume St-Hilaire et Geneviève Tremblay (pupitres); correction : Andréanne Bédard, Christine Dumazet et Michèle Malenfant (correctrices) ; soutien à la rédaction : Amélie Gaudreau (coordonnatrice à la rédaction), Jean-Philippe Proulx (commis).DOCUMENTATION Manon Derome (Montréal), Denise Ledoux (Ottawa).PUBLICITÉ Charleyne Bachraty (adjointe au vice-président), Marlène Côté, Évelyne De Varennes, Amel Elimam, Claire Paquet, Chantal Rainville et Nadia Sebaï (directrices de comptes), Amélie Maltais (commis aux avis légaux), Alessandra Tantalo et Laurence Hémond (coordonnatrices publicitaires).PRODUCTION Caroline Desrosiers, Yannick Morin, Anthony White et Nathalie Zemaitis.INFORMATIQUE Yanick Martel (administrateur Web), Jean-François Côté (analyste programmeur), Luc Girard (technicien informatique), Solène M.Hébert (développeuse Web).PROMOTION, DISTRIBUTION ET TIRAGE Catherine Gentilcore (coordonnatrice marketing, communications et relations publiques), Sébastien Beaupré (coordonnateur service à la clientèle), Manon Blanchette, Caroline Filion, Nathalie Filion, Isabelle Sanchez (préposées au service à la clientèle).ADMINISTRATION Olena Bilyakova (responsable des services comptables), Mélisande Simard (adjointe administrative et responsable des ressources humaines), Florentina Draghici (technicienne comptable), Véronique Pagé (responsable du crédit).F R A N Ç O I S H U D O N Montréal i, comme moi, vous vous déplacez régulièrement à Montréal, vous aurez remarqué que le transport en automobile y est d\u2019une inefficacité qui frise l\u2019absurde.L\u2019alternance de bouchons de circulation ainsi que l\u2019énorme difficulté pour se stationner font de l\u2019automobile le moins efficace des moyens de transport en milieu urbain, loin derrière le vélo, le transport en commun et même la marche.À l\u2019heure où les enjeux environnementaux posent des défis majeurs et nous livrent déjà une sévère leçon pour notre irresponsabilité envers la planète, est-il nécessaire d\u2019ajouter que l\u2019automobile est un facteur polluant non négligeable?Le parc automobile du Québec accuse depuis plusieurs décennies une croissance deux fois plus rapide que celle de la population.Un constat s\u2019impose: il y a trop d\u2019autos, et construire de nouveaux ponts, tunnels ou autoroutes ne va pas régler le problème, mais bien l\u2019empirer.Il faut désormais forcer la population à changer ses habitudes concernant le transport.Cependant, pour réduire le nombre d\u2019autos, il faudra en contrepartie investir davantage dans les solutions de rechange que sont le transport en commun et le transport actif et, en conséquence, il faudra financer ces changements.Comment faire?Des solutions simples Il existe pourtant des solutions simples si on est capable d\u2019un minimum de volonté politique.On pourrait taxer l\u2019essence et réinvestir le produit de cette taxe dans les infrastructures parallèles en transport, mais c\u2019est un outil à utiliser avec prudence, puisqu\u2019il peut ralentir l\u2019activité économique et, de plus, ce moyen ne tient pas compte des besoins de transport en région, où le service de transport en commun est insuffisant, voire absent.Un règlement simple peut venir à bout du problème: délimiter un quadrilatère bordé au nord par l\u2019autoroute Métropolitaine, au sud par le fleuve, à l\u2019est par le boulevard Pie-IX et à l\u2019ouest par le boulevard Décarie.Pour pénétrer cette zone avec une voiture à un seul occupant.il en coûterait 10$, 5$ pour deux occupants, 2$ pour trois, et ce serait gratuit pour quatre occupants et plus.Le coût serait de 25$ pour les véhicules énergivores.Cette recette devrait être réinvestie intégralement dans des solutions de rechange en transport.Chers concitoyens automobilistes, avant de vous mettre à hurler, considérez ceci : le transport en commun deviendrait ainsi vraiment efficace avec une offre de services nettement augmentée, lesquels ne seraient plus ralentis par les bouchons.Vous économiseriez donc beaucoup de temps, du temps pour lire, dormir ou relaxer loin du stress de la conduite en ville.Vous allez avoir aussi plus d\u2019argent dans vos poches, prenez le temps de vous demander ce que coûtent vos déplacements motorisés.Vous allez être en meilleure santé, transport actif oblige, il y aura moins d\u2019accidents, sans compter la fin du stress.Est-il besoin d\u2019en rajouter sur l\u2019impact de cette option concernant notre empreinte carbonique?Finalement, si vous avez vraiment besoin de prendre votre voiture seul à bord pour aller en ville, eh bien, le trajet que vous planifiez et qui devrait prendre vingt minutes en prendra réellement vingt et non pas une heure et quart.MONTRÉAL L\u2019auto en solo, une absurdité G A B R I E L D A V I D H U R T U B I S E Étudiant à l\u2019Université Laval a réponse à un sondage mené auprès des jeunes belges de la génération « Y » est foudroyante : 59 % pensent que l\u2019avenir de leurs enfants sera pire que le leur et 98% croient que les politiciens sont corrompus (Le Devoir, samedi 6 mai 2017).Mais, qu\u2019est-ce qui nous révolte et nous déprime autant, les jeunes?Nous avons tout, il faut bien l\u2019avouer.Ce n\u2019est certainement pas notre condition qui est à plaindre.Nous le savons, merci.Ce sont plutôt les perspectives d\u2019avenir qui nous inquiètent.On se demande même si avenir il y a.Dif ficile de trancher, car les dieux sont en guerre.En effet, il est désormais évident, surtout depuis l\u2019élection de Trump, que les scientifiques et les politiciens ne s\u2019entendent pas sur le domaine qui constitue la priorité mondiale.Les premiers insistent sur le fait qu\u2019on doit éviter le gouffre écologique pendant que les seconds gardent le cap sur la croissance économique.Faute de grands leaders politiques ou de Dieu, peut-être, les jeunes s\u2019ef forcent de croire en quelque chose: la science.Dans l\u2019optique où la génération «Y» a été éduquée à s\u2019intéresser aux questions sociales et environnementales, il ne faut donc pas s\u2019étonner qu\u2019une importante proportion d\u2019entre nous se trouve mal, alors que les scientifiques s\u2019entendent pour dire que nous fonçons à pleine vitesse dans une catastrophe plantaire environnementale principalement causée par les grandes puissances industrielles (dont la nôtre).Il serait plutôt inquiétant, au contraire, de constater un optimisme généralisé.En un mot, la culpabilité habite plusieurs jeunes de la génération «Y» qui voudraient un avenir mieux défini.Sentiment tantôt paralysant, tantôt moteur d\u2019action.Culpabilité qui porte sur un mode de consommation que nous répugnons, mais perpétuons néanmoins.Puis, culpabilité envers notre incapacité à transformer radicalement celui-ci.C\u2019est à force d\u2019incarner ces tensions que nous sommes effectivement désillusionnés quant à l\u2019avenir.Postmodernisme D\u2019abord, il faut dire que le contexte idéologique est lourd.Nous avons vu le jour à l\u2019époque du postmodernisme à la suite de l\u2019après-guerre.Ça sonne comme si nous avions manqué quelque chose, n\u2019est-ce pas?Le préfixe «post» se colle à toutes nos idées, celles des derniers siècles.Nous sommes visiblement dans le «puis après, quoi?».C\u2019est que nos ancêtres ont vaincu les grands obstacles de la nature par la science et la technique.Les prouesses d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019en sont que la banale continuité.Il ne nous reste plus qu\u2019à étendre le tout, à « développer » le monde entier.Du moins, c\u2019est la mission qui nous est donnée par la classe politique.Les grandes institutions internationales (PNUD, BM, FMI) font la promotion d\u2019un futur où tous auraient les mêmes « occasions» économiques, on parle même d\u2019un «droit au développement».Ultimement, cela se ferait aussi de manière «durable», selon les dernières tendances environnementales.Rien de moins que la fin de la pauvreté, seulement des humains «dignes» de ce nom.Suffit de creuser un peu pour comprendre ce qui est décourageant.Derrière ce discours, on retrouve encore le même plat froid qu\u2019auparavant : l\u2019impératif de la croissance économique, ici comme ailleurs.On y a ajouté une saveur de moralité pour que ça passe mieux, point.La même assiette, seules les épices diffèrent d\u2019une génération à l\u2019autre.Ensuite, il y a la grande question de l\u2019avenir écologique de la planète.Vous dites qu\u2019on peut encore et encore servir ce plat rehaussé d\u2019une nouvelle saveur, oui?Très drôle ! Imaginez sept milliards \u2014 hilarant, plutôt neuf ou onze milliards en 2050 \u2014 de voitures pour autant de familles, électriques ou pas, des logements décents, des téléviseurs, puis \u2014 tordant \u2014 un petit voyage dans les tropiques pour tous lorsqu\u2019il fait trop froid! Cela dit, n\u2019y pensez pas trop: neuf milliards est un nombre qui dépasse largement l\u2019entendement humain.L\u2019inintelligible n\u2019est pas tellement rigolo.Disons plutôt que, depuis 1960, le nombre d\u2019individus sur terre a plus que doublé, le commerce international s\u2019est décuplé, l\u2019eau potable s\u2019est évaporée, le sol s\u2019est vidé de ses nutriments.Force est de constater qu\u2019un avenir entièrement développé selon le rythme de consommation des Occidentaux d\u2019aujourd\u2019hui serait catastrophique.Disons aussi que la Chine, près de quarante fois plus peuplée que le Canada, est en pleine course au développement.[\u2026] À qui la faute?Nous, vous, moi ; tous coupables du statu quo.Heureusement, cette nécessité de changer de paradigme fait du chemin dans les esprits.Peut-être est-ce dû au fait que l\u2019état actuel du monde est mieux connu que jamais auparavant?Chose certaine, c\u2019est une chance unique d\u2019en apprendre davantage.Alors, on s\u2019informe du portrait global sur la toile.On discute changement, on critique, on traîne très longtemps à l\u2019université.Malgré cela, on dit une chose et fait son contraire, comme tout le monde.Seulement, l\u2019effort collectif augmente.Le boycottage de certains produits trop nocifs, les pétitions, le végétarisme, etc.Lorsque l\u2019action ne suf fit pas, on gueule.Alors, forcément, la nuit, on se fait matraquer par les autorités parce qu\u2019on ne veut rien savoir de la suite du tel monde.Du moins, tel qu\u2019il est (excusez- nous de vous déranger, au passage).Après, le jour, plusieurs font du vélo à une seule vitesse, sorte de flagellation moderne pour mieux expier ses fautes (théorie qui expliquerait l\u2019absurdité de la chose, du moins).D\u2019autres, encore, s\u2019habillent comme leurs parents ou leurs grands-parents, inconsciemment nostalgiques d\u2019une époque qu\u2019ils n\u2019auront jamais vécue (hélas!).Puis, chacun rêve de cultiver son lopin de terre à la suite d\u2019une sur- dose d\u2019écrans et, surtout, pour s\u2019assurer un bon gros banquet au cas où ça tournerait mal\u2026 Contre la suite du monde M A R C - A N D R É G I R A R D Directeur du secondaire au collège Beaubois, auteur, blogueur et conférencier il y a un débat en éducation qui ne se démode pas, c\u2019est bien celui de la prétendue dualité opposant les secteurs privés et publics.Habituellement, celui-ci occupe l\u2019espace médiatique à l\u2019automne ; il aura fallu que Gabriel Nadeau-Dubois, lui-même un ancien élève de l\u2019école privée, relance le débat en plein printemps pour que l\u2019opinion publique s\u2019enflamme une fois de plus.Résultat : on répète ad nauseam les mêmes arguments année après année.En effet, il s\u2019agit de l\u2019un des rares dossiers d\u2019actualité qui est récurrent et dont on n\u2019apprend rien de plus d\u2019une année à une autre.Bref, on débat pour débattre.Cela dit, au-delà des perpétuelles questions financières, sociales, culturelles, éthiques et politiques, comment voir la présence des écoles privées québécoises différemment ?Une école privée subventionnée en est une qui est autonome.Bien évidemment, elle ne l\u2019est pas complètement sur le plan financier, mais elle l\u2019est sur le plan décisionnel.Ces décisions y sont prises localement, bien souvent après consultation des acteurs qui y gravitent : membres du personnel, parents, élèves, conseil d\u2019administration, etc.Une fois prises, ces dernières sont implantées immédiatement, puisqu\u2019il n\u2019existe pratiquement aucune structure bureaucratique ralentissant les initiatives du milieu.L\u2019école privée a les moyens de mettre en œuvre les idées qui sont générées par sa communauté, et ce, autant sur le plan humain qu\u2019organisationnel.Il est donc plus simple de mobiliser les acteurs, puisque tous prennent part aux initiatives locales.La rétroaction à la suite de la mise en place ne tarde pas et cette information importante n\u2019est pas noyée dans une mer d\u2019intervenants œuvrant sur divers paliers décisionnels.L\u2019école privée subventionnée implique donc une meilleure accessibilité aux instances ainsi qu\u2019au personnel qui encadre les élèves.L\u2019obligation d\u2019innovation Bien souvent, l\u2019école privée subventionnée permet des percées novatrices en éducation.Cela va de soi : elle vend des services éducatifs à une clientèle qui choisit de s\u2019affranchir d\u2019un ser vice similaire of fer t gratuitement.Cette école doit se remettre constamment en question et justifier son existence.Elle se doit d\u2019innover.C\u2019est une question de survie.Quand on y pense, cela rompt avec le modèle où la clientèle scolaire (ce terme en fait sursauter plus d\u2019un qui y collent automatiquement une connotation mercantile ou néolibé- rale) doit consommer des services éducatifs de façon obligatoire, jusqu\u2019à 16 ans.Trop longtemps, le milieu scolaire a été l\u2019un de ces très rares marchés qui pouvaient peu se soucier des attentes de sa clientèle pour subsister.Entièrement subventionné par le gouvernement, et ce, peu importe le rendement de l\u2019école, de la commission scolaire ou du personnel en place, l\u2019élève a fini par être tenu pour acquis, lui qui doit obligatoirement être présent en classe.En somme, la clientèle est contrainte à consommer des ser vices scolaires prédéterminés.L\u2019école privée of fre un choix, et avoir des choix, c\u2019est une composante inéluctable d\u2019une démocratie.Également, avoir des choix et devoir payer pour un produit déjà offert gratuitement implique que les écoles doivent faire face à des attentes élevées de la part des payeurs, et ce, autant en ce qui concerne les parents que le gouvernement.L\u2019école privée subventionnée n\u2019a pas le choix de satisfaire les attentes.En fait, de nos jours, on s\u2019attend à plus que simplement satisfaire les attentes d\u2019une clientèle ; il est question de les dépasser.D\u2019où la place centrale de l\u2019innovation dans bon nombre de ces écoles\u2026 Il est désormais question de justifier son existence et de demeurer pertinent dans le monde scolaire.L\u2019école privée subventionnée tire le monde scolaire québécois vers le haut depuis longtemps.Le nouveau débat public entourant les subventions de ces écoles a tendance à évacuer ce fait ou encore à prétendre que c\u2019est justement grâce au trésor public que les écoles privées subventionnées sont en mesure d\u2019innover.Si on argumente dans cette logique, le réseau public devrait innover encore plus, non?Enfin, pour mieux comprendre les campagnes de dépréciation des écoles privées subventionnées, on doit en revenir au constat de base en éducation québécoise au XXIe siècle : ceux qui innovent et qui font autrement sont victimes de l\u2019effet beige, cet immense vortex uniformisateur qui nivelle sans cesse vers le bas au nom de l\u2019équité et de l\u2019égalité des chances, et ce, autant pour les élèves que le personnel scolaire! L\u2019école privée, un remède contre le nivellement vers le bas en éducation ! Ce sont les perspectives d\u2019avenir qui nous inquiètent.On se demande même si avenir il y a.FRANCIS VACHON LE DEVOIR L\u2019école privée of fre un choix, et avoir des choix, c\u2019est une composante inéluctable d\u2019une démocratie.S L S\u2019 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 3 E T D I M A N C H E 1 4 M A I 2 0 1 7 B 6 LE DEVOIR DE PHILO Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d\u2019histoire des idées le défi de décrypter une question d\u2019actualité à partir des thèses d\u2019un auteur marquant.L O U I S C O R N E L L I E R Professeur au cégep de Joliette et chroniqueur au Devoir «A l o r s , quoi ?ce l ivre , c e n \u2019 é t a i t que cela ?Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu\u2019aux gens de la vie, n\u2019osant pas toujours avouer à quel point on les aimait [\u2026] ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d\u2019eux », écrit Marcel Proust dans Journées de lecture (Folio, 2016), un essai publié en 1906.Je découvre cette phrase, aujourd\u2019hui, alors que je viens tout juste de lire Morphine (Folio, 2015), une nouvelle du médecin-écrivain r usse Mikhaël Boulgakov, publiée en 1927.J \u2019a i l \u2019 impression que Proust me comprend.Je viens d\u2019accompagner pendant quelques heures, sur fond de révolution russe de 1917, le docteur Bomgard, qui se sent enfin libre après avoir quitté son poste de médecin de campagne pour pratiquer dans le chef-lieu du district, et le docteur Poliakov, son collègue morphinomane en détresse amoureuse.Ce dernier, déjà cruellement privé de sa femme, perd sa volonté et meur t de sa nouvelle dépendance à la drogue.J\u2019ai été fasciné, ému, bouleversé par la lecture du journal de Poliakov, qui constitue le cœur de Morphine.La mort du médecin me trouble et me fait mal.Le livre se termine, et je me dis : «Alors, quoi ?ce livre, ce n\u2019était que cela?» Ces deux êtres qui sont entrés dans ma vie viennent d\u2019en sor tir, et c\u2019est tout ?Je cherche, dans Morphine, du sens pour moi \u2014 que me dit cette histoire, de l\u2019homme, de la société, de la vie ?\u2014, le livre est fini, je suis seul et je cherche.Presque par hasard \u2014 les deux livres ont été réédités récemment dans la collection Folio 2 \u20ac \u2014 j\u2019enchaîne avec Proust, et mon trouble trouve quelque lumière.« Nous voudrions, écrit le romancier français, [que l\u2019auteur] nous donnât des réponses, quand tout ce qu\u2019il peut faire est de nous donner des désirs.» Proust ajoute que « ce qui est le terme de leur sagesse [celle des bons livres] ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sor te que c\u2019est au moment où ils nous ont dit tout ce qu\u2019ils pouvaient nous dire qu\u2019ils font naître en nous le sentiment qu\u2019ils ne nous ont encore rien dit » .La lecture serait-elle, comme la consommation de drogue, une activité grisante mais frustrante ?Le monde en nous Dans Journées de lecture, rédigé en guise de préface à un essai de l\u2019écrivain britannique John Ruskin, Proust explore cette expérience.« Il n\u2019y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré » , écrit-il d\u2019abord, confor tant ainsi tous les grands lecteurs du monde dans leur conviction qu\u2019ils n\u2019ont pas er ré.Proust confie ainsi que, dans sa jeunesse , i l l i sa i t sans cesse, dans sa chambre, au parc, partout.Ce que ces lectures d\u2019enfance « laissent surtout en nous, constate-t-il non sans surprise, c\u2019est l\u2019image des lieux et des jours où nous les avons faites ».Nous croyions nous être retirés du monde pour lire et nous découvrons, plus tard, que le monde est entré en nous plus fortement pendant que nous lisions.Quel lecteur, après réflexion, dira le contraire ?Je me souviens de moi, lisant une version pour enfants de La case de l\u2019oncle Tom, le classique d\u2019Harriet Beecher-Stowe, un livre qui m\u2019a vacciné contre le racisme pour le reste de mes jours, assis dans la petite balançoire installée sous l\u2019auvent de la voiture de ma mère, à Saint-Gabriel-de-Brandon ; j\u2019ai des images de moi, jeune lecteur, l\u2019été, couché à plat ventre sur le lit de ma petite chambre, pour dévorer Tom Sawyer, de Mark Twain, que j\u2019ai reçu en prix d\u2019excellence à la fin de ma 4e année du primaire, en plus d\u2019un bâton et d\u2019une bal le de baseball .À l \u2019adolescence , à la même place, dans la même position, je lirai Les Plouf fe, de Roger Lemelin, que mon grand-père adoré m\u2019a prêté.À 20 ans, étudiant en littérature, toujours au modeste premier étage de ma maison familiale, après une journée de travail estival à la pharmacie du coin, c\u2019est L\u2019âme désarmée, d\u2019Allan Bloom, qui m\u2019accompagne.Proust a raison : les lectures de jeunesse font entrer le monde qui nous entoure en nous, avec les mots.Quand il présente la thèse de Ruskin, le romancier, qui n\u2019a pas encore écrit À la recherche du temps perdu, poursuit son hymne à la lecture.Cette dernière, pour l\u2019écrivain anglais, est, explique Proust, « exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l\u2019occasion de connaître autour de nous » .Une pure merveille, donc.En contestant Ruskin sur un point, Proust va même p l u s l o i n .L a n o t i o n d e « conversation », nuance-t-il, n\u2019est peut-être pas la plus appropriée pour « aller au cœur même de l \u2019idée de lecture » .Nous pouvons, en effet, avoir des amis précieux et brillants avec qui converser.Toutefois, la dif férence principale « entre un livre et un ami, ce n\u2019est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la l e c ture , au r ebour s de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d\u2019une autre pensée, mais tout en restant seul, c\u2019est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu\u2019on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail f é cond de l \u2019 e spr i t sur lu i - même ».Proust parle donc du « miracle fécond d\u2019une communication au sein de la solitude », tout en précisant, étonnamment, que cette grandeur de la lecture est aussi ce qui fixe son incomplétude et ce qui devrait nous faire prendre conscience du « rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle ».Serait-elle donc une mer veil le nécessaire mais insuffisante ?Amitié et vérité «La lecture, écrit Proust, est une amitié » qui « s\u2019adresse à un mort, à un absent », et cela fait son prix.Les livres, continue l\u2019écrivain, n\u2019exigent pas d\u2019amabilité de notre par t et permettent donc « une amitié sincère ».Nous ne les fréquentons pas pour leur faire plaisir, mais parce «que nous en avons envie ».Nous n\u2019avons pas à nous demander, en les quittant, si nous avons bien agi avec eux en leur présence.Pendant la lecture, pas de faux-semblants.« Nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle, explique Proust ; quand il nous ennuie, nous n\u2019avons pas peur d\u2019avoir l\u2019air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d\u2019être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s\u2019il n\u2019avait ni génie ni célébrité.» Cette expérience est précieuse, évidemment.Ces amis sont si attachants, si émouvants et si profonds qu\u2019on ne peut qu\u2019en venir à croire, à les fréquenter, qu\u2019ils donneront réponse à toutes nos grandes questions, qu\u2019ils nous révéleront la vérité.Or, on l\u2019a vu plus tôt, cette attente ne peut qu\u2019être déçue.J\u2019ai lu Boulgakov, son médecin morphinomane m\u2019a happé, bouleversé, « alors, quoi » ?Il me laisse désemparé, avec plus de questions encore qu\u2019avant, livré à ma solitude de lecteur poursuivant le Graal sans l\u2019atteindre.Aurais-je mal choisi mon ami ?Pourtant, Maupassant, Tchekhov, Guil levic, Miron et les autres ont le même effet sur moi.Alors, quoi?Dans le labyrinthe du sens Alors, explique Proust, il conv ien t peu t - ê t r e en f in d\u2019accepter l\u2019insuffisance de la lecture, c\u2019est-à-dire de reconnaître que « notre sagesse commence où cel le de l \u2019auteur finit », que « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ».Elle me donne l\u2019impulsion nécessaire à ma quête de vérité, en me faisant rencontrer un grand esprit « au sein de la solitude », mais elle ne saurait me donner, toute faite, cette vérité.Elle me rappelle sans cesse que je serais présomptueux de croire que je peux penser par mo i -même de moi-même, tout en me disant que, si elle m\u2019accompagne volontiers, ce n\u2019est pas pour m\u2019épargner l\u2019épreuve solitaire du labyrinthe du sens.Je voudrais me reposer en elle ; elle m\u2019of fre une sagesse qui ne débouche que sur un élan et un pari.«Tant que la lecture est pour nous l\u2019initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la por te des demeures où nous n\u2019aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire, explique Proust.Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l\u2019esprit, la lecture tend à se s u b s t i t u e r à e l l e , quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l\u2019ef for t de notre cœur, mais comme une chose matérielle déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n\u2019avons qu\u2019à prendre la peine d\u2019atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d\u2019esprit.» Un l ivr e , même le p lus grand, le plus beau, le plus profond, n\u2019est pas la vérité ni ne la contient.Il n\u2019est que « l\u2019ange qui s\u2019envole aussitôt qu\u2019il a ouvert les portes du jardin céleste » et qui reçoit « une dignité vraie des pensées [qu\u2019il] éveille » .Le lecteur doit le savoir : il n\u2019y aura pas de passe- droit ; la lecture ouvre le lecteur à la vérité, mais ne la lui donne pas, le renvoyant plutôt à lui-même, transformé par l\u2019expérience littéraire.J\u2019écris cet essai parce que, depuis hier, l\u2019ange de Proust s\u2019en est allé, me laissant ainsi, au beau milieu du labyrinthe, avec quelques pensées de plus et le soin de trouver la voie.Quelque chose me dit que j\u2019aurai besoin de quelques journées de lecture de plus.?Des commentaires?Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo : www.ledevoir.com/societe/ le-devoir-de-philo La littérature et la vérité, selon Marcel Proust La littérature ouvre le lecteur à la vérité, mais ne la lui donne pas, le renvoyant plutôt à lui-même ILLUSTRATION TIFFET Alors, explique Proust, il convient peut-être enfin d\u2019accepter l\u2019insuffisance de la lecture, c\u2019est-à-dire de reconnaître que «notre sagesse commence où celle de l\u2019auteur finit », que « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ».LE DEVOIR L\u2019auteur Louis Cornellier est professeur au cégep de Joliette et chroniqueur au Devoir.«La lecture, écrit Proust, est une amitié » qui « s\u2019adresse à un mort, à un absent », et cela fait son prix "]
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