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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
Fréquence :
quotidien
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Le devoir, 2017-04-29, Collections de BAnQ.

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[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 PEDRO RUIZ LE DEVOIR «Être immigrant, c\u2019est dur.D\u2019ailleurs, la folie touche l\u2019immigrant plus que la moyenne nationale », rappelle la romancière Abla Farhoud.PEDRO RUIZ «La vérité, c\u2019est que les femmes sont capables aussi d\u2019être des productrices de désir», explique la journaliste Lili Boisvert.F A B I E N D E G L I S E L\u2019 exil, qu\u2019il soit forcé ou volontaire, ne peut jamais être un état temporaire.Il s\u2019agit d\u2019un « traumatisme permanent », laisse tomber la romancière et femme de théâtre Abla Farhoud.« Quand on part une fois de son pays, on est foutu, dit la Montréalaise d\u2019origine libanaise, le sourire généreux et le regard vif arrosés par une lumière matinale d\u2019avril qui entre par la fenêtre dans sa cuisine.Cela m\u2019a pris du temps à le comprendre.Quand tu pars une fois, c\u2019est fini.Tu te retrouves à jamais en décalage avec toi-même, avec ton identité, fragmenté, à la recherche de quelque chose qui n\u2019existe plus, et ce, jusqu\u2019à ce que tu finisses par ramasser tous les morceaux qui te composent, toutes tes identités, pour former un autre toi et être en paix.» L\u2019exercice de reconstruction peut être long, « cer tains n\u2019y arrivent jamais.Moi, après plus de 50 ans, je commence sans doute à m\u2019en sor tir », ajoute l\u2019auteure du Bonheur a la queue glissante et du Fou d\u2019Omar, qui cette semaine a décidé de remettre son écriture sensible et ses introspections sur l\u2019ailleurs, l\u2019être et les identités composites dans l\u2019actualité littéraire avec Au grand soleil cachez vos filles (VLB éditeur), sa dernière création.Le roman polyphonique donne la parole à Youssef, Faï- zah, Adib et Ikram, membres de la famille Abdelnour, de retour au Liban après 15 années passées au Québec.Il y a beaucoup de vrai dans cette fiction où les trajectoires humaines évoluent entre les années 60 et la tragédie du décalage qui donne corps à certains exils et façonne certains exilés.Dans un présent trouble et globalisé, traversé par les exils et les migrations, l\u2019aventure romanesque tient même un peu lieu de fenêtre grande ouverte sur les déplacés, sur les déracinés en quête d\u2019un nouveau territoire, pour mieux voir et apprivoiser leurs singularités et leurs différences.« Cette histoire se résume en un page, dit Abla Farhoud en remplissant le réservoir d\u2019eau d\u2019une minuscule cafetière à filtre.J\u2019ai détesté vivre au Liban.J\u2019ai été prisonnière de cette culture, malgré moi.J\u2019y ai vécu l\u2019enfer.Ça m\u2019a traumatisée pendant des années, et ce n\u2019est peut-être pas totalement fini.» Des larmes s\u2019accumulant dans le bas de ses yeux au fil de la conversation vont d\u2019ailleurs rapidement confirmer le propos.« Je n\u2019ai pas pleuré une seule fois en écrivant ce livre, contrairement aux autres, dira-t-elle au retour d\u2019une soudaine bouffée d\u2019émotion déclenchée par l\u2019évocation de la lettre écrite par Ikram à sa famille à la fin du roman.Ce n\u2019est qu\u2019en lisant la première fois ce livre au complet que cela s\u2019est produit, comme si le texte m\u2019était rentré d\u2019un seul coup dedans.» Reconquête de soi Entre le mépris d\u2019un directeur des programmes de la radio nationale, où Ikram est embauchée, et les mises en garde d\u2019une grand-mère sur le sourire que les femmes doivent contraindre en société pour éviter l\u2019odieux ou l\u2019horreur, entre la quiétude d\u2019un bord de mer et les réticences d\u2019un père envers sa fille qui veut faire du théâtre, un souffle névralgique caresse délicatement ces fragments d\u2019existence qui témoignent d\u2019une reconquête de soi face à l\u2019incompréhension de codes culturels que l\u2019on ne reconnaît plus parce qu\u2019ils appartiennent désormais à d\u2019autres.« Les codes d\u2019un pays oriental sont sournois parce qu\u2019ils construisent un environnement où tout à l\u2019air d\u2019être simple et facile, dit-elle.Au Liban, cette codification des rapports sociaux frappe quand tu t\u2019y attends le moins.Et forcément, cela fait beaucoup plus mal.» Alors que dans le Québec des années 50, où elle est arrivée, Abla Farhoud se faisait régulièrement demander d\u2019où elle venait, au Liban, c\u2019est plutôt par la négative que le regard de l\u2019autre se pose sur elle lors de ce retour, entre 1965 et 1969, qui peut facilement être qualifié de manqué.«On nous disait: vous n\u2019êtes pas d\u2019ici !» se souvient-elle en évoquant le corollaire de ce propos banal en apparence: la solitude intérieure qui finit par s\u2019installer au cœur de l\u2019exilé.Solitude que racontent à leur manière, par l\u2019abnégation, par la résistance, par la folie, les personnages imaginés par Abla Farhoud comme pour mieux rapailler les éclats d\u2019identité qui la compose.Partager sa solitude «Si je n\u2019avais jamais senti la solitude qui vient avec l\u2019exil, dit- elle, je n\u2019aurais jamais écrit.Rares sont les fois dans une vie où quelqu\u2019un peut réellement et vraiment calmer ta peine.Rares sont aussi les gens qui te comprennent complètement et c\u2019est pour cela que l\u2019on écrit, pour briser notre solitude en cherchant à se comprendre soi-même et amener d\u2019autres personnes à nous comprendre pour nous sentir moins seuls.» Le projet reste toutefois un éternel recommencement, reconnaît l\u2019auteure dont les romans se succèdent depuis 1998 D O M I N I C T A R D I F C umshot ! Glisser dans le titre de son livre un mot appartenant au lexique de la pornographie comporte un certain nombre de risques.Celui de choquer.Celui d\u2019être mal comprise.Celui, aussi, d\u2019atterrir dans la mauvaise boîte courriel.«Mon éditeur n\u2019a pas eu de réponse de Bibliothèque et Archives Canada [où chaque livre publié au pays doit être déposé] pendant un bout parce que le courriel qui présentait l\u2019essai était tombé dans les spams», rigole Lili Boisvert.Le principe du cumshot n\u2019a pourtant que très peu à voir avec le monde du cinéma XXX, où cette expression désigne un gros plan de l\u2019éjaculation d\u2019un homme sur une femme, point culminant d\u2019une écrasante majorité de scènes (nous dit-on).Pourquoi l\u2019employer hors de ce contexte, alors ?Parce que cette pratique cristalliserait, selon la communicatrice, une « idéologie sexuelle qui définit le désir comme une pulsion qui provient des hommes et aboutit sur le corps des femmes », condamnant les hommes à un rôle actif, et les femmes à un rôle passif.Mais les hommes ne sont-ils pas nés pour chasser une proie, objecterait peut-être ici le pilier de taverne bien entiché, comme le reste de notre société, d\u2019explications biologisantes selon lesquelles un homme, c\u2019est un homme, et une femme, une femme, pis c\u2019est ben correct de même, tsé veut dire ?« Il y a beaucoup d\u2019explications biologisantes qui sont utilisées comme une nouvelle religion», observe en entrevue l\u2019animatrice de l\u2019émission Sexplora (ARTV), qui signe ici un livre parfait pour mettre fin à certaines conversations de comptoir, mais qui en provoquera aussi bien des nouvelles.« Ça nous rassure de penser que les rôles dans la sexualité sont coulés dans le bé- ton et qu\u2019on ne peut pas jouer avec eux, que ça doit rester comme ça à tout prix, juste parce que c\u2019est la nature humaine.» L\u2019imaginaire, c\u2019est fort La sexualité est une activité profondément sociale, répète tout au long du Principe du cumshot ENTREVUE Chasser le chasseur et sa proie de notre imaginaire sexuel Et si les femmes devenaient plus que des «réceptacles à désir»?David Goudreault traque sa Bête jusqu\u2019au dernier souf?e Page F 3 Louis Hébert et Marie Rollet, des ancêtres aux principes inspirants Page F 6 VOIR PAGE F 2 : PROIE VOIR PAGE F 2 : FARHOUD Abla Farhoud, femme rapaillée La romancière poursuit sa quête d\u2019une paix intérieure par l\u2019assemblage des fragments identitaires qui l\u2019habitent Quand on part une fois de son pays, on est foutu Abla Farhoud « » Lili Boisvert.Voilà sans doute une idée encore choquante, tant elle va à contresens de notre intuition.Comment une activité n\u2019impliquant (généralement) que deux personnes peut-elle être sociale?«Le sexe est une affaire de traditions», insiste pourtant la journaliste, en évoquant par exemple les gémissements et contorsions faciales produits par mesdames sous les couvertures, «un comportement appris et même souvent consciemment adopté », plutôt qu\u2019« une réaction instinctive et incontrôlable».Désolé les boys.«Ça dérange encore beaucoup quand on dit que la sexualité, c\u2019est social, et c\u2019est pour ça qu\u2019on a tellement envie de parler de la sexualité seulement sous l\u2019angle anatomique.Comme ça, tu n\u2019as pas à te demander pourquoi tu as tel fantasme.Tu te dis \u201cça me dépasse, c\u2019est malgré moi\u201d, et ça coupe cour t à la réflexion », regrette la membre du duo Les Brutes.Mais bien qu\u2019il faille admettre, par exemple, que la sexualisation des seins des femmes repose sur une absurdité et un choix parfaitement arbitraire, il apparaît tout aussi absurde d\u2019espérer d\u2019un homme (celui qui écrit ces lignes, entre autres) qu\u2019il cesse un jour d\u2019être émoustillé par les seins d\u2019une femme.Notre inconscient érotique n\u2019est- il pas aussi puissant que ce qui n\u2019appartient que strictement aux pulsions du corps?«C\u2019est vrai qu\u2019on n\u2019est pas nécessairement plus libres parce que l\u2019on comprend que ce n\u2019est pas nos hormones qui génèrent tel fantasme en nous, précise Lili.Cette prise de conscience, ce n\u2019est que le début de quelque chose, d\u2019un changement plus profond.Je ne veux pas d\u2019ailleurs que les gens pensent que je suis au-dessus de tout ça.La ségrégation sexuelle [séparation sociale entre les hommes et les femmes], ça me purge, mais dans les faits, j\u2019y adhère moi aussi quand j\u2019adopte une mode féminine.» Nous avons été plusieurs à noter au cours de la dernière année que le « Sans oui, c\u2019est non» proposé aux hommes afin de bien s\u2019assurer du consentement de leur partenaire s\u2019arrimait mal avec une culture de la séduction contraignant les gars à prendre les commandes, voire à se montrer agressifs.Comment chasser en demandant constamment à sa proie si elle accepte de l\u2019être?Message idéal pour monde pas idéal Selon Lili Boisvert, le «sans oui, c\u2019est non» est «un message idéal, qui fonctionne dans un monde idéal, mais on ne vit pas dans un monde idéal.Ce que je dis, c\u2019est soyons un peu plus pragmatiques.Une fois qu\u2019on a bien souligné que c\u2019est important le consentement, est-ce que ça signifie que les hommes doivent demander la permission chaque fois qu\u2019ils veulent embrasser leur partenaire ?Non.Moi, je n\u2019y crois pas.Sauf que si on vivait dans une société où les femmes pouvaient faire les premiers pas, où elles pouvaient être des sujets désirants, déjà, on viendrait de couper à la racine une partie du problème.» « Il y a plein de filles super allumées sur le consentement qui veulent rester dans une dynamique de chasseur et de proie, poursuit-elle.Faut absolument que le gars prenne les devants ! C\u2019est sûr que ça crée une culture qui favorise les agressions.C\u2019est normal dans notre culture que ce soit les hommes qui agissent, et que les femmes n\u2019agissent pas.On ne veut pas que les femmes expriment leur désir, on veut qu\u2019elles le reçoivent, qu\u2019elles ne demeurent que des réceptacles à désir.Mais la vérité, c\u2019est que les femmes sont capables aussi d\u2019être des productrices de désir.» N\u2019est-ce pas là une réjouissante nouvelle ?Collaborateur Le Devoir LE PRINCIPE DU CUMSHOT LE DÉSIR DES FEMMES SOUS L\u2019EMPRISE DES CLICHÉS SEXUELS Lili Boisvert VLB éditeur Montréal, 2017, 256 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 LIVRES > FICTIONS F 2 Serge Dupuis LE CANADA FRANÇAIS DEVANT LA FRANCOPHONIE MONDIALE L\u2019expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle s e p t e n t r i o n .q c .c a LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC POÉSIE LE BONHEUR CET ILLUSIONNISTE ?1/2 Julie Stanton Écrits des Forges Trois-Rivières, 2017, 64 pages Julie Stanton cherche à définir le mot «Bonheur comme dans bonheur», au fil de son dernier livre.Très différent de ses précédents recueils consacrés à la mort de sa fille, empreints, tous, d\u2019une authenticité fulgurante, ce nouveau venu transcrit une quête du sens propre à la vie contemporaine.La poète s\u2019interroge sur les valeurs du présent, sur les leurres de la modernité, sur la «poussière chaleur d\u2019aluminium».Or, la poète considère la quête du bonheur comme une illusion qui masque les valeurs pour elle essentielles.C\u2019est un livre presque incantatoire à cet égard, rappelant que les migrations actuelles, les printemps optimistes tombent aussi en lambeaux, parfois.Revisitant l\u2019Histoire, des origines en passant par les mythes du Sphinx, les spectres, les momies ou les cataclysmes, Julie Stanton creuse ce sillon de détresse qui fouisse l\u2019âme.Les générations d\u2019aujourd\u2019hui ne seront plus que de « jeunes fruits parachutés sur les villes anciennes/ils atterriront dans des maisons d\u2019inquiétude/sous des ampoules bleues fissurées par les guerres ».Voilà pour l\u2019avenir.Mais le bonheur, toi, où seras-tu?réclame la poète.Et de conclure : «Pire tu nous as menti tu n\u2019y seras jamais.» Hugues Corriveau FICTION JEUNESSE MON CŒUR PÉDALE ?1/2 Simon Boulerice La Pastèque Montréal, 2017, 104 pages C\u2019est l\u2019été et les parents de Simon, 11 ans, quittent la maison pour un mois, le laissant sous la surveillance de tante Chantal.Son « aura flamboyante de peroxyde et de spray net », ses « bras bruns de cabine de bronzage » et son odeur de « cosmétiques chimiques [lui] font tourner la tête ».Un mois à vivre le parfait bonheur, à se baigner, danser, faire des balades en décapotable et chanter à tue-tête « matante Chantal ma beauté fatale quand je te vois mon cœur pédale ».Mais la lune de miel est interrompue par l\u2019arrivée d\u2019un livreur de pizza, un grand musclé, qui s\u2019immisce entre les deux.Dans un roman graphique autobiographique, l\u2019infatigable Simon Boulerice explore de façon ingénue les thèmes de l\u2019attachement, de la trahison, de la déception dans une langue et un style qui ont fait sa marque, insistant sur des références propres aux années 1980 et à la culture populaire.Les illustrations vaporeuses d\u2019Émilie Le- duc ajoutent à l\u2019effet nostalgique de l\u2019ensemble, créant une atmosphère diffuse qui exprime ce retour dans le temps.L\u2019habile fusion entre réalisme et candeur, perceptibles dans le trait, appuie efficacement l\u2019univers tendre et cruel mis en scène par l\u2019auteur.Marie Fradette FICTION FRANÇAISE LES ATTENTIFS ?Marc Mauguin Robert Laffont Paris, 2017, 192 pages Marc Mauguin a d\u2019abord été professeur de lettres, puis comédien au théâtre, avant de publier, à 50 ans, un premier roman.Il nous offre aujourd\u2019hui son second recueil de nouvelles, Les attentifs, où il donne vie à douze tableaux du peintre naturaliste Edward Hopper.Chaque nouvelle est ainsi précédée de la vignette d\u2019un tableau du peintre américain, de laquelle s\u2019est librement inspiré Mauguin.L\u2019auteur campe son décor sur la côte est des États-Unis, au détour des années 1950, et explore des êtres esseulés, éprouvés par des tourments qui s\u2019apprêtent à modifier le cours de leur existence.Ses plus beaux personnages sont des femmes aux prises avec le cadre rigide de la société bourgeoise, telle cette femme qui hésite entre le divorce et la mort.Il s\u2019agit d\u2019une belle rencontre entre les deux œuvres.Au style simple et épuré du peintre se marie la prose sobre de l\u2019écrivain, qui aborde le drame sans démesure, le considérant à échelle humaine.L\u2019abus de points d\u2019exclamation agace et les éclaircies de bonheur y sont rares, mais on prend plaisir à ces portraits tendres, qui tissent une comédie humaine sensible et fracassante.Yannick Marcoux M A R I E F R A D E T T E M ar the Pelletier et Richard Écrapou, duo qui nous a donné Le méchant qui voulait être pire en 2016, rejouent leur thème fétiche du western tout en abordant une réalité bien concrète.Été 1970, Farès, 12 ans et trois quarts, coule des jours heureux au Ranch de la Montagne, un hôtel en bordure du désert acheté par ses parents.Dans cette oasis, il joue le rôle de chef d\u2019une petite bande de cow-boys, au sein de laquelle se trouve Wilfredo, fidèle ami du héros, qui vient inconditionnellement passer ses vacances au ranch.Mais dans ce Far West tout droit sorti d\u2019une bande dessinée, le quotidien des personnages n\u2019a pourtant rien de commun.Par nécessité, Farès, tétraplégique, troque la monture originale pour un fauteuil roulant.Ce jeune chevalier, valeureux et fonceur, est loin de se laisser arrêter par les quelques obstacles qui se posent sur son chemin.Aidé de Wilfredo, il organise même des randonnées pendant lesquelles « les jeunes de la bande [\u2026] écument le dé- ser t en quête d\u2019aventures, comme se balader par les nuits sans lune, chasser les coyotes et les serpents et d\u2019autres activités du même genre, tout à fait palpitantes».Puis, arrive Ophélie, celle-là même que Farès a aperçue en rêve, à la seule dif fé- rence qu\u2019elle por te des or- thèses tibiales beiges et des bottes de cow-boy bleues et non rouges.Tout est là pour qu\u2019il tombe amoureux.Décloisonner le genre Inspirée par des enfants lourdement handicapés qu\u2019elle a rencontrés, Marthe Pelletier brode ici avec humour, et un angle tout à fait singulier, une histoire fictive autour de leur réalité.Sans jamais tomber dans le mélodrame ou la pitié, elle use tout au contraire de beaucoup de finesse et of fre une image lumineuse de ces jeunes.Grâce à elle, ces Ophé- lie, Farès et Wilfredo deviennent les grands acteurs d\u2019un film dont ils sont les héros.Exemples de bravoure, ils sont d\u2019ailleurs photographiés tout sourire en fin de récit, assurant un lien palpable entre le réel et l\u2019aventure.L\u2019écriture de Pelletier relève beaucoup de la forme scénaris- tique faite de commentaires sur l\u2019action, informant le lecteur des événements à venir, décrivant avec détails le décor et l\u2019atmosphère mis en place pour chacune des scènes.Cette formule se mêle à des chansons et des lettres écrites par Ophélie, un changement de voix narrative qui assure le dynamisme de l\u2019ensemble tout en créant un effet inattendu et stimulant.Et à tout cela s\u2019ajoute le trait bé- déesque de Richard Beaulieu, alias Écrapou.Ses illustrations très typées nous plongent instantanément dans un décor de film western tout droit sor ti d\u2019un épisode de Lucky Luke.Combiner l\u2019univers de cowboys, libres et sans lois à celui bien dif férent des enfants confinés à leur fauteuil décloisonne le genre et crée une rencontre tout à fait improbable et rafraîchissante.Collaboratrice Le Devoir CŒURS DE COW-BOYS ?1/2 Marthe Pelletier La courte échelle Montréal, 2017, 128 pages FICTION JEUNESSE Un western en fauteuil roulant Marthe Pelletier brode avec humour un récit où l\u2019aventure va au-delà des handicaps PEDRO RUIZ LE DEVOIR Marthe Pelletier en compagnie de Farès, WIlfredo et Ophélie, qui lui ont inspiré Cœurs de cow-boys SUITE DE LA PAGE F 1 PROIE en s\u2019inscrivant dans une trame dramaturgique récurrente, avec des voix multiples posées sur des rôles savamment distribués pour assembler le récit et la figure de la folie fortement présente ou jamais très loin.«Le fou est une métaphore extraordinaire de l\u2019immigrant, dit- elle.Il n\u2019est jamais à la bonne place, jamais là où on pense qu\u2019il devrait être.» Et elle ajoute : «Être immigrant, c\u2019est dur.D\u2019ailleurs, la folie touche l\u2019immigrant plus que la moyenne nationale.» Des fê- SUITE DE LA PAGE F 1 FARHOUD lures, entre tous les fragments de soi, que l\u2019écriture vient temporairement guérir.«L\u2019écriture guérit, dit-on, mais je crois qu\u2019elle le fait surtout au moment de l\u2019action, lors du contact direct avec les lettres que l\u2019on assemble pour organiser notre pensée.Ce n\u2019est pas comme une thérapie, c\u2019est dans la jouissance du moment que l\u2019écriture soulage, et c\u2019est pour cela qu\u2019il faut sans cesse recommencer.» Le Devoir AU GRAND SOLEIL CACHEZ VOS FILLES Abla Farhoud VLB éditeur Montréal, 2017, 232 pages Je faisais un peu la fille naïve qui vient d\u2019ailleurs et qui ne connaît rien.Deux mois au Liban m\u2019ont suffi pour voir la scission entre les religions.Tout est confessionnel ici, même l\u2019argent.Extrait de Au grand soleil cachez vos filles « » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 FICTIONS F 3 L I V R E S F A B I E N D E G L I S E D ans ta face, David Gou- dreault ! Non, Le Devoir ne couvre pas juste les «délires fouriéristes de Québec solidaire », comme tu l\u2019écris joliment en page 74 d\u2019Abattre la bête (Stanké), dernier volet de ta trilogie amorcée avec La Bête à sa mère et La Bête et sa cage.Le quotidien de la rue Berri \u2014 oui, il a déménagé \u2014 a un esprit bien plus ouver t que ça.Il s\u2019intéresse aussi aux romans frondeurs, aux récits à la langue rugueuse et aux propos vachement provocateurs qui grattent subtilement les bobos du temps présent, le genre de bouquin qui vient nous mettre le nez dans le caca de nos dérives collectives et surtout de nos hypocrisies, de nos contradictions, sous couvert parfois d\u2019une aventure rocambolesque mettant en vedette un psychopathe en fuite, amateur de putes, qui se déguise en punk dans Montréal pour se fondre dans la masse des perdus.Parce qu\u2019avoue, ce n\u2019est pas seulement de la délirante cavale d\u2019un cinglé presque sympathique, évadé de Pinel où il a été interné au terme d\u2019un procès qui ne l\u2019a pas reconnu criminellement responsable du crime odieux qu\u2019il a commis \u2014 une agression sexuelle aggravée, pour être précis \u2014, qu\u2019il est question ici ?Ta Bête qui cour t pour retrouver sa mère, qui se vautre dans sa médiocrité, qui tient des propos naïvement dérangeants sur l\u2019étranger, sur les femmes, sur les homos, comme un petit papy de Val-d\u2019Or, comme un analphabète de la Côte-Nord, comme un animateur de radio de Québec, c\u2019est le genre de monstre intérieur qui nous habite un peu tous.Celui que la raison cherche quotidiennement à incarcérer, mais que l\u2019émotion, titillée par la bêtise humaine et le populisme ambiant, vient parfois libérer ?« Ce qu\u2019on appelle la réalité est une option parmi d\u2019autres, rarement la meilleure, écris-tu.[\u2026] Il y a toujours moyen de présenter les choses sous un angle favorable.Quitte à ce que ce soit un angle mort.» C\u2019est vrai.L\u2019actualité politique des derniers mois en témoigne, mais certainement pas ton roman, qui lui est bien vivant avec son verbe cru qui percute à chaque page et son récit qui distille les aphorismes de ton narrateur à la psyché instable comme des coups de poing dans la panse pleine de nos indolences et de nos cer titudes.Le petit gauchiste nageant dans «des bouillies utopistes assaisonnées à la lutte des classes », le gros raciste qui ne voit que le terroriste dans l\u2019arabe du coin, la petite-bourgeoise qui fait ronronner le système ou son mari qui laisse son confor t éteindre ses rêves et ses illusions en prennent pour leur rhume.Et que dire du catho- l icisme obsessif de cette mère, figure d\u2019une origine trouble, dont ta Bête est en quête, avec cette frénésie qui lui fait faire tout et sur tout n\u2019importe quoi ! Vulgaire et intelligent Ça fourre, ça crie, ça suce, ça se gèle.Ça se cache à la Grande Bibliothèque pour se reposer et se soustraire à la traque des policiers \u2014 qui, c\u2019est sûr, ne peuvent pas fréquenter ce temple des lettres et du savoir.Ça prend des coups sur la gueule, ça tire sur des chiens, ça pénètre l\u2019autre par en ar rière et ça parle sale dans cette histoire de Bête qui abuse de sa vulgarité avec intelligence, qui donne une autre intelligibilité à la misère humaine qu\u2019elle exploite, narrativement parlant, s\u2019entend, pour nourrir l \u2019âme bien mieux qu\u2019une « photo de salades composées de Ricardo » nour rit le corps, comme tu l\u2019écris dans cette fin de trilogie qui prétend Abattre la bête.Et pas besoin de se rendre au terme de ce récit jouissif pour savoir que le projet ne peut être qu\u2019illusoire, puisque les monstres qui sommeillent, tout le monde le sait, ne peuvent qu\u2019être remis en dor- mance, au terme de leurs incessantes évasions.Le Devoir ABATTRE LA BÊTE ?David Goudreault Stanké Montréal, 2017, 240 pages FICTION QUÉBÉCOISE Le nez dans le caca de nos hypocrisies collectives Avec une langue rugueuse, David Goudreault clôt sa trilogie autour de sa Bête C H R I S T I A N D E S M E U L E S C omme le suggère le titre, Tout doit par tir, il y est question de grands dépar ts et de petites disparitions.Car les deuils sont multiples dans le récit de Johanne Fournier \u2014 qui est aussi son premier livre \u2014 et ils y prennent plusieurs formes.Terminer la product ion d \u2019un film (Le temps que prennent les bateaux , par exemple, tourné dans le por t de Ma- tane), le laisser aller et vivre sa vie, passer à autre chose.Anticiper et « vivre » la mort de son père.Cinéaste documentariste originaire de Matane (Montagnaises de parole, Cabines, Le temps que prennent les bateaux), Johanne Fournier a longtemps habité Québec avant de retourner vivre en Gaspésie il y a 20 ans, d\u2019où elle exerce son regard par ticulier et fixe le passage du temps.C\u2019est ainsi qu\u2019elle se souvient de son père, le « seul optométris te dans l \u2019es t du Québec pendant longtemps », passionné d\u2019histoire qui avait aussi été président de la Société d\u2019histoire et de généalogie de Matane pendant 37 ans.Elle qui se retrouve désor mais « orpheline au bord de la rivière » , tandis que ses pensées se bousculent, se mêlent au vent, se font plus claires.« Tout doit partir avec le temps.Les êtres chers comme les amours, les illusions comme les objets.» Capter le souffle de certaines éternités Passant du je au tu , s\u2019adressant tantôt à une amie ou à un canard, Johanne Fournier note le passage du temps, égrène les saisons, f ixe l \u2019écoulement des années.Au milieu de toute l\u2019impermanence qui nous submerge, elle par vient ainsi à capter le souffle de certaines éter nités.« Tout le mois d\u2019août est là : les saumons qui remontent dans le courant, le chat sous la balançoire, les criquets dans les épilobes, les amélanches juteuses et sucrées, les colibris frénétiques autour des abreuvoirs .La robe sèche sur la corde à linge.Je me baigne, elle sèche, je me baigne, elle sèche, je me baigne, elle sèche.» Témoin sensible et préposée au « démontage » de la vie de son père, dont elle va d\u2019ailleurs transformer les ar tefacts en exposition photographique, l\u2019auteure fait résonner cette citation de Marguerite Duras : « Il faudrait prévenir les gens de ces choses - là.[\u2026] Que c \u2019es t tandis qu\u2019elle se vit que la vie est immor telle, tandis qu\u2019elle est en vie.» Comme en prolongement de son regard de cinéaste, Johanne Fournier réunit ici les « saisons éparses » qui composent près de cinq années de son existence à la manière d\u2019un fondu enchaîné.Entre le journal intime et le carnet de création, Tout doit par tir témoigne aussi par moments de « la vie dans nos campagnes qui libère et qui étouf fe aussi par moments » .Un récit plutôt poétique, empreint de douceur et de fluidité.Collaborateur Le Devoir TOUT DOIT PARTIR ?1/2 Johanne Fournier Leméac Montréal, 2017, 80 pages Grands départs et petites disparitions Johanne Fournier livre un court récit sur le deuil et le passage des saisons P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 3 Amours.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 1/3 Abattre la bête David Goudreault/Stanké 6/2 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 5/30 Le grand magasin Tome 1 La convoitise Marylène Pion/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Mon fol amour Dominique Demers/Québec Amérique 4/4 Plus folles que ça, tu meurs Denise Bombardier/Édito 2/11 La mort d\u2019une princesse India Desjardins/Homme 3/11 Des fleurs pour ta première fois Guillaume Morrissette/Guy Saint-Jean 7/4 Taqawan Éric Plamondon/Quartanier \u2013/1 Histoires de filles au chalet Collectif/Goélette \u2013/1 Romans étrangers Un appartement à Paris Guillaume Musso/XO 1/5 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 7.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel \u2013/1 La veuve Fiona Barton/Fleuve éditions 2/7 Le dernier repos de Sarah Robert Dugoni/Michel Lafon \u2013/1 Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel 3/15 Les pièges de l\u2019exil Philip Kerr/Seuil 4/2 Chaos.Une enquête de Kay Scarpetta Patricia Cornwell/Deux terres \u2013/1 Fin de ronde Stephen King/Albin Michel 5/7 Donne-moi ma chance Debbie Flint/Les Éditeurs réunis 7/2 Sous le même toit Jojo Moyes/Milady 8/9 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/27 La langue affranchie Anne-Marie Beaudoin-Bégin/Somme toute 4/3 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux 2/15 De quoi Total est-elle la somme?Multinationales.Alain Deneault/Écosociété 3/6 Dictionnaire des intellectuel.les au Québec Collectif/PUM 7/2 À nous la ville! Traité de municipalisme Jonathan Durand Folco/Écosociété \u2013/1 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 6/25 Transposer la France.L'immigration française.P.-A.Linteau | Y.Frenette | F.Le Jeune/Boréal \u2013/1 Introduction à la philosophie \u2022 Tome 1 Normand Baillargeon/Poètes de brousse \u2013/1 Ne renonçons à rien Collectif/Lux 5/10 Essais étrangers La vie secrète des arbres Peter Wohlleben/Multimondes 1/5 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 4/62 La mémoire n\u2019en fait qu\u2019à sa tête Bernard Pivot/Albin Michel 2/7 Brève encyclopédie du monde \u2022 Tome 2.Michel Onfray/Flammarion 3/11 Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une.Chimamanda Ngozi Adichie/Gallimard 9/3 De la pêche à la truite et autres considérations.Mark Kingwell/XYZ \u2013/1 Un racisme imaginaire Pascal Bruckner/Grasset 8/4 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/J\u2019ai lu \u2013/1 Nous habitons la Terre Christiane Taubira/Philippe Rey \u2013/1 Le manifeste de la jeunesse Johny Pitts/Édito 7/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 17 au 23 avril 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.C H R I S T I A N D E S M E U L E S À l\u2019orée de la cinquantaine, une femme, mère de trois grands enfants, se fait plaquer par son mari, qui a choisi de tout recommencer avec une femme beaucoup plus jeune.Après vingt-cinq ans de mariage, cette expérience est pour elle un aller simple pour la dégringolade.C\u2019est le sujet par ticulière- ment « original » qu\u2019a choisi Marie-Renée Lavoie pour son troisième roman, Autopsie d\u2019une femme plate.Empruntant le ton et le schéma d\u2019une comédie de situation classique, le roman nous entraîne dans le sillage d\u2019une femme au bord de la crise de ner fs permanente.Diane Delaunais, la narratrice, a le sentiment d\u2019avoir perdu toutes ses cer titudes.Marchant sur la ligne mince qui sépare l\u2019autodérision et l \u2019amer tume, cette femme nous raconte sa foi perdue envers l\u2019amour, le couple et (sur tout) son ex-mari.« La Terre compte plus d\u2019enfants nés avec un sixième doigt de main ou de pied que de couples qui ont vécu véritablement heureux, ensemble, toute leur vie » , es- time-t-elle, avec un soupçon de mauvaise foi bien assumé.Accusant ce qu\u2019elle appelle sa «platitude» (dans tous les sens du terme, au physique comme au figuré), la protagoniste cherche où elle le peut les causes de cette rupture qu\u2019elle n\u2019a jamais imaginée.«Je suis née plate.Le gène en cause s\u2019est glissé dans la spirale de mon ADN pendant ma conception.» De séances chez le psychologue en rendez-vous avec une copine à écluser des «bouteilles de solution temporaire», en «petit pétage de coche» au sujet de la nouvelle blonde de son ex, Diane évolue sans épiphanie de la stupeur à la rage en passant par la dépression et le renouveau.Sa plus grande honte est toutefois moins spectaculaire: celle d\u2019être devenue une petite chose faible et fragile aux yeux de ses grands enfants.Trop long C\u2019est une autre histoire de dérapage contrôlé, en somme, après Le syndrome de la vis (XYZ, 2012) dans lequel Marie-Renée Lavoie mettait en scène une enseignante de cé- gep insomniaque.Autopsie d\u2019une femme plate est une sorte de long (trop long) épisode de sitcom qui réunit tous les ingrédients du genre : un peu de rocambolesque, un humour corrosif, de bons dialogues, une vivacité certaine.Mais il s\u2019agit du roman le moins intéressant de l\u2019auteure depuis La petite et le vieux (XYZ, 2010, Grand Prix de la relève Archambault et gagnant du Combat des livres), qui bascule ici sans complexe du côté de la comédie de divertissement, sans beaucoup d\u2019introspection ni de délicatesse.Sans « autopsie » non plus et sans surprise.Collaborateur Le Devoir AUTOPSIE D\u2019UNE FEMME PLATE ?1/2 Marie-Renée Lavoie XYZ Montréal, 2017, 248 pages Femme au bord de la crise de nerfs Marie-Renée Lavoie donne voix à une femme plaquée par son mari après 25 ans de mariage JACQUES NADEAU LE DEVOIR La Bête, personnage de l\u2019auteur David Goudreault, abuse de sa vulgarité avec intelligence. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 LIVRES F 4 C H R I S T I A N D E S M E U L E S V enues d\u2019Italie, ce sont deux histoires d\u2019amitié trouble, de fascination pour un être du même sexe, de passion secrète et durable.Deux romans qui sont aussi, à leur manière, autant d\u2019histoires de rendez-vous manqué.Le Tripode continue de publier des inédits de Goliarda Sapienza (1924-1996), femme de théâtre et de cinéma, écrivaine italienne qui nous a donné L\u2019art de la joie il y a quelques années, son chef-d\u2019œuvre, un gros roman libre et intense.Après Les certitudes du doute, qui racontait la relation que l\u2019écrivaine avait nouée lors d\u2019un séjour en prison avec une codétenue, Rendez-vous à Positano, écrit en 1984, est l\u2019un des tout derniers textes de Sapienza.Récit d\u2019une fascination ambiguë lui aussi, il s\u2019exprime avec le lyrisme particulier de l\u2019écrivaine italienne.Séjournant à Positano au début des années 1950, minuscule port de pêche et station balnéaire de la côte amalfitaine, Goliarda Sa- pienza va tomber sous le charme du village.Attirée par la magie des lieux et par la beauté magnétique d\u2019une femme, elle va y revenir, s\u2019y incruster.Rien d\u2019étonnant puisque, selon la légende, c\u2019est Neptune lui-même, le dieu de la mer, qui aurait fondé Positano par amour pour une nymphe\u2026 Veuve depuis quelques années, héritière à peu près ruinée d\u2019une vieille famille aristocratique qui possédait autrefois la moitié de la Sicile, celle que les habitants de Positano appellent la princesse Erica semble incarner à la perfection l\u2019esprit du lieu, fait de mystère, de tradition, d\u2019ar t de vivre et d\u2019enchantement.« Positano guérit de tout, vous ouvre l\u2019esprit sur les douleurs passées et vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l\u2019erreur.» D\u2019année en année, de leur rencontre jusqu\u2019à la disparition tragique d\u2019Erica, de retrouvailles fêtées en malheurs amoureux, Rendez-vous à Positano est le récit de la relation ambiguë entre ces deux femmes, qui ont été amies, sœurs, confidentes.En creux, c\u2019est aussi celui de la relation durable entretenue par Goliarda Sapienza avec ce petit village accroché à flanc de collines.Des hommes malheureux Margaret Mazzantini, 55 ans, l\u2019auteure à succès d\u2019Écoute-moi et de Venir au monde (prix Campiello en 2008), n\u2019a pas eu froid aux yeux en choisissant le sujet de Splendeur , son sixième roman.À la première personne, un homme se remémore ici certains épisodes de sa vie, au milieu de laquelle brille comme un joyau une passion amoureuse impossible pour un autre homme.Issu de la bourgeoisie intellectuelle de Rome, Guido, le narrateur de Splendeur, est voisin depuis toujours de Costantino, le fils des concierges, tout en bas de l\u2019immeuble et de l\u2019échelle sociale.Une amitié faite d\u2019attirance et de répulsion qui va se cristalliser sexuellement la veille du départ de Costantino pour son service militaire à l\u2019aube de l\u2019âge adulte.Guido, lui, partira pour Londres où, vite familier des milieux de l\u2019underground, il va poursuivre des études d\u2019histoire de l\u2019art avant de devenir professeur à l\u2019université, d\u2019épouser une Américaine d\u2019origine japonaise et d\u2019adopter sa fille.Du début des années 1970 jusqu\u2019à notre époque, chacun de leur côté ils vont faire le pari de l\u2019hétérosexualité et souffrir en silence de l\u2019impossibilité de vivre leur passion au grand soleil.Jusqu\u2019au jour où, vingt ans plus tard, ils voudront se revoir et goûter à nouveau au plaisir d\u2019être ensemble, revivre cette « stupeur ef frontée ».Mais cette double vie, au final, aura des conséquences tragiques pour l\u2019un et pour l\u2019autre.Et pour Guido comme pour Costantino, la douleur la plus intime deviendra une seconde peau: «Tu souffres, mais le temps passe et la souffrance se mue en un chien qui dort sur le paillasson et glapit de temps en temps dans son rêve.» Si Margaret Mazzantini ne réussit pas tout à fait à nous faire voir la nature brute de cette passion amoureuse, dévorante et exclusive entre ces deux hommes, avec son écriture dense et lyrique \u2014 autre point en commun avec Go- liarda Sapienza \u2014 elle parvient à incarner très bien la déchirure vécue par ses personnages.« La meilleure partie de la vie, c\u2019est celle que nous ne pouvons pas vivre », dira Guido.Une histoire intense d\u2019ombre et de lumière, d\u2019enfer- mement social et sexuel.Collaborateur Le Devoir RENDEZ-VOUS À POSITANO ?1/2 Goliarda Sapienza Traduit de l\u2019italien par Nathalie Castagné Le Tripode Paris, 2016, 280 pages SPLENDEUR ?Margaret Mazzantini Traduit de l\u2019italien par Delphine Gachet Robert Laffont Paris, 2016, 414 pages FICTION ITALIENNE Au cœur de rendez-vous manqués Goliarda Sapienza et Margaret Mazzantini racontent à leur façon des histoires d\u2019ombre et de lumière G U Y L A I N E M A S S O U T R E P endant vingt-cinq ans, il y a eu les heures et des nuits radiophoniques sur France Inter qu\u2019animait Brigitte Kernel.Bien des lectures et des entretiens ont ainsi évolué sur les ondes où s\u2019exprimaient des écrivains.Il y eut aussi des pauses d\u2019été.Là, les cahiers de moleskine de Kernel se sont remplis de phrases glanées et recopiées, rien que le plaisir de se réenchanter auprès des écrivains.Le Livre amoureux du soir de Kernel est le compendium de ces lectures.Une musique littéraire, fragmentée, en contrepoint des œuvres.C\u2019est une mosaïque, une éphéméride, un répertoire de curiosités dont la lecture suivie n\u2019est pas indiquée.Tel un journal de lectrice, pourtant, celle-ci ramasse des perles pour imager un quotidien qui serait entouré de livres: une existence concrète au milieu des absents, des morts et des immortels.Comment je vois le monde, titrait Einstein.«Intuitivement», répondait-il en se contredisant ailleurs.Les voici donc tous à plat, ces grands auteurs, Tchek- hov, Platon, Hemingway et les autres, sans chronologie ni ordre, pour la beauté de l\u2019instant, la trouvaille du verbe célébré dans un mouvement d\u2019intelligence ininterrompu.Dévêtus de l\u2019ego, de la marque personnelle, ces écrivains sont livrés à la relecture apéritive, qui offre les prémices du mystère, de l\u2019éducation, du renouveau.Ne pas méconnaître les joies modestes, l\u2019étonnement, l\u2019instant neuf.Secouer les habitudes, privilégier la forme courte, an- thologique, pour réveiller la passion d\u2019aller plus loin.N\u2019est-ce pas une voie de sagesse?«Je vis, je suis, je contemple.Dieu à un pôle, la nature à l\u2019autre, l\u2019humanité au milieu.Chaque jour m\u2019apporte un nouveau firmament d\u2019idées.L\u2019infini du rêve se déroule devant mon esprit, et je passe en revue les constellations de la pensée.» (Victor Hugo) Choses lues Après son succès avec La condition pavil lonnaire et Quand le diable sor tit de la salle de bains, où le réalisme contemporain est frappé d\u2019impuissance et de révolte bien senties, la romancière Sophie Divr y commente vivement ses lectures dans Rouvrir le roman.Elle campe l\u2019horizon polémique sans lequel nulle écriture littéraire n\u2019a de ressort.Héritière du Nouveau Roman et d\u2019une certaine avant- garde, où l\u2019objet est souvent inconscient, grossi sous le scalpel du langage, la romancière discute avec les grands.Jacques Roubaud, le poète, est là en premier.Et puis Du- buf fet.Et une kyrielle d\u2019autres, qui prônent une théorie de l\u2019antithéorie.Qui privilégient les pratiques impures, les questions concrètes de l\u2019écriture et la plongée dans la fabrique du roman.Cet essai, très stimulant, provocant, attrape la formation littéraire pour lui opposer la pluralité des goûts et des projets, des styles et des trouvai l les concrètes du texte.« Dire quelque chose de notre époque », écrit-elle sans hésiter, l\u2019ambition n\u2019est pas neuve, mais à reprendre.Car le roman voit « la manière dont le réel agit dans notre corps, nos relations, notre conscience ».Comment fa ire ?La matière sensible de la charge verbale éclatera dans des ob- jets-livres non sérieux, par des images déroutantes, des dialogues et des narrations réinventées, comme l\u2019ont fait les romanciers des Amé- riques.Dans le plaidoyer énergique de Divry, l\u2019audace intellectuelle soutient l\u2019aventure de créer.Collaboratrice Le Devoir LE LIVRE AMOUREUX DU SOIR ?Brigitte Kernel Plon Paris, 2017, 453 pages ROUVRIR LE ROMAN ?Sophie Divry Notabilia/Noir sur Blanc Paris, 2017, 203 pages Effeuillage de fragments littéraires Par les mots des uns et les lumières des autres, Brigitte Kernel et Sophie Divry explorent l\u2019art de lire et d\u2019écrire M A N O N D U M A I S O n ne se tape pas sur les cuisses en lisant le nouveau roman de Marina Le- wycka (Une brève histoire du tracteur en Ukraine, Traders, hippies et hamsters), mais on sourit presque constamment en pénétrant dans l\u2019univers de Ber thold Sidebottom et de Violet, locataires d\u2019une habitation à loyer modique (HLM) conçue par l\u2019architecte russe Berthold Lubetkin.Il faut dire que la romancière anglaise d\u2019origine ukrainienne n\u2019a pas son pareil pour faire d\u2019un événement triste et solennel, telles les funérailles de la mère de Berthold, une suite de scènes burlesques et irrévérencieuses.C\u2019est sans parler du don qu\u2019elle a pour esquisser des personnages aussi excentriques qu\u2019attachants, comme cet acteur shakespearien obsédé par George Clooney qu\u2019est Ber- thold : «Satané George Clooney.Si nous n\u2019étions pas nés le même jour, je m\u2019en ficherais probablement ; en fait, je ne ferais peut-être même pas attention à lui.Mais en l\u2019occurrence, je ne pouvais pas m\u2019empêcher de comparer son succès au mien [à son absence, plus exactement].» Ayant appor té le modernisme en Angleterre dans les années 1930, Lubetkin croyait que les petites gens avaient aussi droit à la beauté et au confor t.Or, les lois du logement social ont bien changé depuis que l\u2019austérité s\u2019est installée au Royaume-Uni.Afin de ne pas perdre son spacieux appartement qu\u2019il partageait jusqu\u2019au décès de sa mère, Berthold demande à la veuve Inna Alfandari de se faire passer pour la défunte aux yeux de Mrs.Penny, gestionnaire du logement social.À sa grande surprise, l\u2019Ukrainienne septuagénaire, trop heureuse de trouver un toit et quelqu\u2019un à nourrir, accepte sans hésiter : « Toute le jour je faisé golabki kobaski slatki mais il est personne pour manger avec depuis Dovik il mor te » , dit-elle en s\u2019exprimant laborieusement.Un peu fêlée, un peu fourbe, la vielle dame est la source des situations les plus insolites et les plus amusantes de cette grinçante comédie sociale aux accents balzaciens où Marina Lewycka tire à boulets rouges tant sur les politiciens, les fonctionnaires, les nantis, les artistes, les immigrés que sur les assistés sociaux.Car dans Rien n\u2019est trop beau pour les gens ordinaires, ce n\u2019est pas tout le monde qui est beau et gentil comme Violet, nouvelle voisine de Berthold.Corruption Promise à un brillant avenir, la Kenyanne de 23 ans apprend bientôt que son nouvel employeur, un Québécois qui se la joue Français, est impliqué jusqu\u2019au cou dans une histoire de corruption à Nairobi : « Violet retourne à son dossier en s\u2019efforçant de ne pas montrer son découragement.À ses débuts dans la société, elle débordait de confiance en elle.Et voilà qu\u2019à la fin de son premier mois, elle se demande si elle ne s\u2019est pas trompée de voie.» Suivant en parallèle les destins de Berthold et de Violet, qui se croiseront à quelques reprises pour sauver la cerisaie de leur immeuble de la tronçonneuse, le roman de Lewycka se déroule en une suite de courts chapitres où fusent les répliques loufoques et les situations cocasses.Alors qu\u2019elle excelle à dépeindre les escroqueries auxquelles se prêtent certains locataires sans vergogne, la romancière ne fait pas montre du même aplomb lorsqu\u2019elle explore le monde des bandits à cravate.En résulte un roman que l\u2019on dévore avec bonheur, mais dont l\u2019une des conclusions laisse perplexe.Collaboratrice Le Devoir RIEN N\u2019EST TROP BEAU POUR LES GENS ORDINAIRES ?Marina Lewycka Traduit de l\u2019anglais par Sabine Porte Alto Québec, 2017, 468 pages FICTION ANGLAISE Sacré George Clooney ! Marina Lewycka raconte avec humour le quotidien d\u2019une HLM londonienne CREATIVE COMMONS Les habitations Hallfield comptent parmi les projets de HLM réalisés par l\u2019architecte Berthold Lubetkin à Londres.WIKICOMMONS C\u2019est à Positano, charmante station balnéaire de la côte amalfitaine, que Goliarda Sapienza a situé l\u2019action de son roman. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 LIVRES F 5 Presses de l\u2019Université du Québec PUQ.CA Plus de 1 500 livres à feuilleter On a tous besoin de savoir POUR AGIR Espace d\u2019échanges et de récits où se rencontrent les diverses expressions du cosmopolitisme.LE LONG DE LA MAIN COSMOPOLITE Promouvoir, vivre et marcher le boulevard Saint-Laurent à Montréal Marie-Laure Poulot 2017 | 978-2-7605-4708-7 4500$ PAPIER 3399$ PDF EPUB J acques Derrida était considéré comme un philosophe volontairement obscur, avec une pensée inintelligible et artificiellement innovatrice, mais sur tout mystique, au point de totalement perdre son lecteur lorsqu\u2019il entamait l\u2019éloge de l\u2019indicible et de l\u2019innommable.Et pourtant, la genèse de sa pensée est on ne peut plus claire : miser sur l\u2019écrit et la trace pour palper le drame de l\u2019individu qui a perdu sa langue maternelle.Juif d\u2019Algérie à l\u2019identité compliquée à qui on a donné puis retiré une citoyenneté sous le régime de Vichy, toute l\u2019œuvre de Derrida témoigne de cette souf france primordiale lorsqu\u2019il écrit plus tard dans Monolinguisme de l\u2019autre (Éditions Galilée) que le moi est un fantôme, une image désincarnée qui se dérobe sans cesse précisément parce que « Je n\u2019ai qu\u2019une langue, or ce n\u2019est pas la mienne.» Toutes les autres langues, dont l\u2019arabe, le berbère et l\u2019hébreu, étaient strictement interdites sous l\u2019occupation de l\u2019Algérie par la France.Le français, la seule langue qu\u2019il parle, lui est aussi interdit puisqu\u2019il ne s\u2019y identifie pas vraiment.Orphelin d\u2019une langue maternelle, le philosophe résume sa souf france dans cette formule désor mais célèbre : « Plus d \u2019une langue.» Ambiguë, elle met autant en lumière la per te primordiale de l\u2019identité linguistique, par plus de langue du tout, que, paradoxalement, la possibilité de plus de langues, toutes les autres qui viendront se greffer sur le spectre d\u2019un moi déshérité à jamais de sa langue maternelle.La langue de Dieu en héritage Sur vivre grâce à plus d\u2019une langue, Derrida le fait à partir de la philosophie, mais la littérature est tout aussi légitime pour parler du désastre individuel et collectif lorsqu\u2019on ampute une conscience de la nécessité métaphysique de naître et de respirer librement dans la langue maternelle.Dans La langue oubliée de Dieu (Éditions Érick Bonnier), Saïd Ghazal, le Li- bano-Canadien francophone, par le choix de son titre, fait irrévocablement penser à l\u2019ambiguïté de Derrida : est -ce la langue parlée par Dieu qui est oubliée ?Ou plutôt la langue aussi oubliée par Dieu ?Aram, le narrateur, est hanté par l\u2019histoire qui lui a été transmise par ses grands-parents, rescapés du pogrom des chrétiens de Turquie au début du XXe siècle, notamment lors du génocide de Seyfo de 1915.Au fil des pages, Aram s\u2019ef force de traduire les mémoires de son grand- père Sowo, personnage aussi rocambolesque que tragique qui voulait traduire Rimbaud en syriaque, cette langue sémitique dérivée de l\u2019araméen et parlée par Jésus lui-même, mais interdite et persécutée parce que dépositaire de la mémoire du premier peuple non-juif ayant accepté le christianisme.Dans ce livre for t réussi, Saïd Ghazal ramène savamment le lecteur vers cet épisode génocidaire peu connu de la Turquie.En laissant le quotidien des personnages principaux s\u2019ef facer au profit de la Grande Histoire, il laisse cette langue oubliée et reçue en héritage tenir le lecteur en haleine : « Notre langue transpire la sainteté, mais elle exsude aussi l\u2019oppression et l\u2019oubli.Elle est notre unique attache culturelle.On a jeté son ancre sans se soucier de vérifier qu\u2019elle était attachée au bateau, et nous allons à la dérive.» Transcrire pour échapper à l\u2019oubli Ne plus avoir de lieu où habiter une langue fait dire au Sowo le patriarche ce que Derrida racontait dans ses séminaires : « que l\u2019ultime fonction de l\u2019écriture consiste à ébrouer le malheur qui s\u2019accumule sur notre dos ».Or, même si le grand-père joue le rôle du transmetteur de l\u2019identité, c\u2019est par la figure féminine, celle de la grande mère Warda, qu\u2019Aram comprend le véri table poids du passé et de cette mémoire sanguinaire qui prononce tout bas les mots de vengeance indéracinables, savamment brodés dans « La déclaration universelle des droits de la haine » et surgis dans les tréfonds d\u2019une cathédrale de Mar Shmouni où cette femme fragile, alors jeune fille, avait réussi à se cacher, pendant que l\u2019armée turque entamait le génocide contre trois peuples chrétiens : les Syriaques, les Arméniens et les Grecs du Pont.Aujourd\u2019hui, la Turquie se dédouane de cette responsabilité sous prétexte que la République actuelle n\u2019a rien à voir avec les actes commis par l \u2019Empire qui lui a précédé.En attendant la reconnaissance et peut-être la réconciliation, le récit de Saïd Ghazal, à mi-chemin entre les mémoires et l\u2019autofiction, raconte brillamment, dans une langue à l\u2019ambiguïté derridienne, une tout autre histoire.« L\u2019indicible est lui-même terrifié » face au destin d\u2019un peuple qui pourtant résonne avec l\u2019actualité : la guerre en Syrie bat son plein, mais que sait-on de l\u2019Église syriaque dont le siège millénaire était à Damas ?Et ses lieux saints et historiques qui gardent jalousement la mémoire des chrétiens d\u2019Orient dont les bribes nous parviennent aujourd\u2019hui par les nouvelles d\u2019attentat sur les minorités religieuses et quelques émissions de France Culture ?Traduire les mémoires familiales dans une langue oubliée, c\u2019est non seulement essayer de mettre le baume sur un génocide dont on a peu parlé, c\u2019est surtout essayer de redonner les lettres de noblesse aux Syriaques qui « demeurent les derniers por teurs et témoins de la langue de Jésus ».C\u2019est pourquoi Sowo, le grand-père, fabule sur le passé et le futur d\u2019une langue seule capable de mettre un terme au bourbier présent.« Cette sublime et sainte langue qui fut le parler de tout le Croissant fer tile et qui, à l\u2019heure actuelle, n\u2019est qu\u2019une apostille dans la marge de l\u2019ignorance, va refleurir dans le désert négationniste où nous végétons », dit-il.Le récit de Ghazal fait surgir, peut-être malgré lui, une réflexion aussi vieille que le monde : la tentative de rendre le réel intelligible avec les lunettes absolutistes d\u2019une figure patriarcale (Erdogan le Magnifique ne vient-il pas d\u2019empor ter la bataille avec son référendum constitutionnel qui lui confère plus de pouvoirs ?) , pendant que la s i - lhouette, en apparence ef facée de la femme, transmet, à l\u2019ombre de la sphère publique, les valeurs et les mémoires sanguinaires dans ce coin du monde où seule la possibilité de plus d\u2019une langue peut faire écrire une identité multiple en se laissant imprégner par d\u2019autres récits.À LA PAGE Ressusciter la langue de Dieu MAYA OMBASIC Traduire les mémoires familiales dans une langue oubliée, c\u2019est surtout essayer de redonner leurs lettres de noblesse aux Syriaques D A N I E L L E L A U R I N Comment demeurer humain dans des conditions inhumaines?Deux romanciers haïtiens posent un regard sans concession sur la situation chaotique de leur pays.Ce n\u2019est pas d\u2019hier que Gary Victor fouille de sa plume acérée les blessures et cicatrices de son peuple.Aucune dérive ne semble échapper à ce romancier, nouvelliste, scénariste et journaliste né en 1958 à Port- au-Prince, où il vit toujours.Dans son 18e roman, Le temps de la cruauté, celui dont on dit qu\u2019il est un des auteurs les plus lus en Haïti met en scène un certain Carl Vausier, déjà apparu dans son œuvre et qui pourrait être son alter ego : figure littéraire et intellectuelle de premier plan en Haïti, l \u2019homme passe au peigne fin les incongruités à l\u2019œuvre dans son pays.Mais le voici déprimé, dés- œuvré, pour ne pas dire dépressif.Déboires conjugaux.Un sentiment d\u2019inutilité l\u2019assaille, doublé de celui d\u2019impuissance devant le chaos ambiant : misère endémique, violence généralisée, impasse politique.Et déraison contagieuse.Le tout accentué par le séisme de 2010.À son grand étonnement, Carl Vausier résiste de plus en plus mal aux croyances populaires, alors que superstitions et vaudouïsme s\u2019of frent pour le plus grand nombre comme seule explication, seule ressource possible face au mauvais sort qui s\u2019acharne sur l\u2019île.Ce jour-là, dans un cimetière de Por t-au-Prince où est enterré son père, il rencontre une jeune femme avec dans les bras son bébé emmailloté.Une mendiante.Qui vend son corps.Elle lui demande de prendre soin de son enfant, le temps d\u2019aller chercher des couches\u2026 en réalité pour aller satisfaire un client.Mais la belle tarde à revenir.Va-t-elle abandonner là son enfant?La fin du roman laisse entendre que tout est possible\u2026 Cette histoire que s\u2019apprête à nous raconter Carl Vausier alias Gary Victor serait donc pure invention, affabulation, chimère, sur le thème de la rédemption?Quoi qu\u2019il en soit, il est dit que la mère reprend son bébé.« Il y a une telle grâce, dans la manière dont Valencia porte son enfant pendant qu\u2019elle l\u2019allaite, là, assise sur une tombe, dans ce cimetière ! C\u2019est un pied de nez de la vie à la mort, une moquerie contre la cruauté, l\u2019incurie de ceux qui ont charge de cette cité que la boue et les ordures engloutissent un peu plus à chaque averse, à chaque élection.» Le héros va se fendre en quatre pour fournir un toit à la mère et l\u2019enfant dans le besoin.Question de se rendre enfin utile.Et de se racheter ?Pèse sur sa conscience une promesse non tenue faite à une femme et son fils menacés par un homme violent dans le passé lointain.S\u2019entremêle à ces deux trames, qui vont se rejoindre de façon inattendue, une troisième, où le héros s\u2019est transformé en être sanguinaire pour une histoire de médaillon volé.La cruauté ambiante aurait donc eu raison de lui.Sur cette terre de désolation où l\u2019obsession quotidienne consiste à assurer sa propre survie, il n\u2019y aurait pas moyen d\u2019y échapper.Au final, vouloir le bien de quelqu\u2019un, n\u2019est-ce pas suspect ?N\u2019attend-on pas toujours quelque chose en échange?La jeune mendiante n\u2019avait-elle pas raison de se méfier ?À la condition que tout cela ait bel et bien existé en dehors de l\u2019imagination du héros, lui- même en pleine déroute, à l\u2019image de son peuple.L\u2019errance et la folie comme porte de sortie C\u2019est une histoire d\u2019abandon d\u2019enfants que nous raconte Néhémy Pier re-Dahomey dans son premier roman, Rapatriés.L\u2019auteur, né à Port-au- Prince en 1986 et établi à Paris depuis quelques années, fait le portrait d\u2019une mère haïtienne qui a tout fait pour se débattre au milieu de la misère mais qui, désespérée, se résout à l\u2019adoption internationale pour donner à sa progéniture les chances qu\u2019elle n\u2019a pas eues de s\u2019en sortir.Le trait est grossissant, l\u2019atmosphère presque carnavalesque malgré le tragique de la situation.On est ici plus proche du conte cruel que du roman comme tel.Les personnages, hypercolorés, n\u2019en sont pas moins révélateurs.L\u2019action s\u2019étend sur plusieurs années.La situation dans le pays périclite, la violence est partout.Le séisme de 2010 y est pour beaucoup.La mère, au bout d\u2019un certain temps, voudrait bien reprendre contact avec ses deux filles.Elle tente désespérément d\u2019obtenir les papiers nécessaires pour se rendre en France retrouver son aînée, dans un premier temps.En vain.Elle échoue, comme elle avait échoué, plusieurs années auparavant, à s\u2019expatrier à bord d\u2019un bateau de fortune.La religion, à laquelle elle s\u2019est tant attachée dans le passé, ne lui est plus d\u2019aucun secours.Ne lui reste qu\u2019une porte de sortie : rejoindre les hordes d\u2019errants et se laisser gagner par la folie.Sombre allégorie, Rapatriés.Aussi sombre que Les temps de la cruauté.Dur constat, dans les deux cas, devant l\u2019impasse des déshérités.Collaboratrice Le Devoir LE TEMPS DE LA CRUAUTÉ ?Gary Victor Philippe Rey Paris, 2017, 174 pages RAPATRIÉS ?Néhémy Pierre-Dahomey Seuil Paris, 2017, 192 pages FICTION HAÏTIENNE Dans les entrailles d\u2019Haïti Gary Victor et Néhémy Pierre-Dahomey sondent les blessures et les misères d\u2019un territoire chéri THONY BÉLIZAIRE AGENCE FRANCE-PRESSE Un marché public de Port-au-Prince.C\u2019est dans cette ville, où se déploient les nombreuses incongruités d\u2019Haïti, que Gary Victor a situé l\u2019action de son 18e roman.Belli installa tout de même, sans bruit sans compte, ses trois linges, les garçons et sa fille dernière-née qui, âgée de huit mois, n\u2019avait pas encore de nom.Le désir de se reposer de la grande migration l\u2019emportait sur tout le reste.Extrait de Rapatriés « » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 9 E T D I M A N C H E 3 0 A V R I L 2 0 1 7 ESSAIS F 6 L I V R E S I l y a 400 ans, jour pour jour, Louis Hébert était au beau milieu de l\u2019Atlantique, sur un navire parti de Honfleur en direction de Québec.L\u2019accompagnaient sa femme, Marie Rollet, les trois enfants du couple et Claude, le frère de Marie.La traversée de trois mois fut pénible.Lors d\u2019une tempête épique, Marie offrit même son jeune fils, Guillaume, âgé de sept ans, à la grâce de Dieu, émouvant ainsi tous les membres de l\u2019équipage.À la mi-juin 1617 débarquait enfin, à Tadoussac, la première vraie famille de colons de l\u2019histoire du Québec.Louis Hébert, surnommé « l\u2019Abraham de la colonie» par le récollet Chrestien Le Clercq dès la fin du XVIIe siècle, a l\u2019étoffe d\u2019un héros taillé sur mesure pour le Québec.Sans être spectaculaires, sa personnalité et son œuvre n\u2019en sont pas moins porteuses d\u2019une impérissable noblesse.« Louis Héber t franchit les flots de l\u2019Océan / Et s\u2019en vint commencer la tâche d\u2019un géant », écrivait le poète William Chapman (1850-1913) en l\u2019évoquant.Qui, pourtant, se souvient vraiment du remarquable ancêtre ?Entretiens virtuels Spécialiste de la Nouvelle-France, l\u2019historien Jacques Mathieu, pour souligner le 400e anniversaire de l\u2019établissement des premiers colons à Québec, publie La vie méconnue de Louis Hé- bert et Marie Rollet.Bien conscient « que l\u2019histoire est fille de son temps, c\u2019est-à-dire qu\u2019elle est autant influencée par le regard du chercheur sur le présent que par les réalités passées », Mathieu, en étudiant ces personnages, entend «examiner les éléments de modernité, voire d\u2019actualité, qui ressortent de l\u2019œuvre de Louis Hé- bert et Marie Rollet ».Il nous permet ainsi de prendre conscience que le couple pionnier du Québec peut encore nous inspirer.Mathieu pratique l\u2019histoire scientifique, c\u2019est-à-dire fondée « sur des faits incontestables tirés de sources parfois récemment portées à la connaissance, mais soumises à une sévère critique ».Il se permet néanmoins, ici, de donner un peu d\u2019allant à sa présentation en proposant des « entretiens vir tuels » dans lesquels l\u2019historien, à la manière d\u2019un journaliste, questionne directement Hébert et Rollet.Cette méthode a l\u2019avantage de dynamiser un savoir historique plutôt touffu.Né à Paris en 1575, en pleine guerre de religion, Hébert suit les traces de son père en devenant apothicaire.Les déboires financiers de sa famille compliquent toutefois son installation professionnelle \u2014 sa maison sera achetée par la reine Margot \u2014 et font naître son désir de tenter l\u2019aventure du Nouveau Monde.Par deux fois, en 1606 et 1611, il ira en Acadie avec l\u2019espoir de s\u2019y installer et d\u2019y faire venir sa famille, mais des querelles commerciales et territoriales tueront ce projet dans l\u2019œuf.En 1617, son ami Champlain le convainc de se joindre à lui à Québec.Il n\u2019y aura plus de retour en arrière, même si les compagnies de commerce responsables de la colonie naissante feront tout pour lui mettre des bâtons dans les roues.Colon instruit et déterminé, apothicaire respecté et catholique ami des Amérindiens qu\u2019il souhaite conver tir, Héber t, mor t en 1627 après une chute sur la glace, a gagné son pari.Il peut revendiquer le titre de premier Québécois modèle.Modeste et moderne Homme de foi et de science attachant autant d\u2019importance aux compétences intellectuelles que manuelles, Héber t brille par sa polyva- lence.Pour Jacques Mathieu, selon qui « l\u2019Abraham de la colonie n\u2019aurait pu exister sans Marie », le premier colon et sa femme se distinguent même par leur modernité.Ils ont su, en effet, « s\u2019adapter à des situations conflictuelles entre catholiques et protestants », tisser des liens d\u2019amitié et de respect avec les autochtones \u2014 Marie Rollet accueille et instruit de jeunes Amérindiennes, de même qu\u2019un petit Noir, amené à Québec par les frères Kirke \u2014 et s\u2019établir avec succès dans un environnement souvent hostile, à force de travail, en solidarité avec les autres.Avec la collaboration du phytologue Alain Asselin, Mathieu rappelle aussi que Louis Hébert « a contribué à l\u2019évolution de la botanique » en envoyant des plantes d\u2019ici à des scientifiques français.La conclusion s\u2019impose : le peuple québécois a pour ancêtre un héros modeste dont les principes remarquables peuvent encore nous servir d\u2019exemples quatre siècles plus tard.N\u2019attendons pas la CBC pour le redire.LA VIE MÉCONNUE DE LOUIS HÉBERT ET MARIE ROLLET ?1/2 Jacques Mathieu Septentrion Québec, 2017, 248 pages Louis Hébert, l\u2019Abraham du Québec LOUIS CORNELLIER Les Québécois ont pour ancêtre un héros modeste aux principes remarquables et toujours aussi exemplaires 400 ans plus tard D A V E N O Ë L P our le premier ministre Justin Trudeau, la bataille de Vimy serait l\u2019acte fondateur du Canada sur la scène internationale.Le combat dont on célèbre le centième anniversaire n\u2019a pour tant pas marqué Oliva Cinq-Mars.En 1917, l\u2019ar tilleur québécois est davantage impressionné par le bain de sang de Passchen- daele.«Vimy, c\u2019était un \u201cpleasure party\u201d à comparer à cette af faire », écrit le vétéran dans ses mémoires inédits, De Valcartier à Arkhangelsk, présentés par l\u2019historien Michel Litalien.Le jeune homme veut en découdre avec les «Boches» dès le début du conflit.Pour s\u2019enrôler, il doit toutefois obtenir l\u2019autorisation écrite de son épouse.«C\u2019était presque un consentement de divorce que l\u2019on demandait à nos femmes de signer.» Le va-t-en-guerre élabore un stratagème à bord du tramway qui le ramène chez lui dans le quartier populaire de Saint-Henri.«Comme ce papier était en anglais et que ma femme ne lisait que le français, j\u2019ai réussi à la faire signer.Je passe sous silence le mensonge que j\u2019ai dû inventer\u2026» Papier en main, Oliva Cinq-Mars met le cap sur Valcar tier.La base militaire récemment aménagée au nord de Québec est déjà envahie par des salles de cinéma, des studios de photographes et des boutiques de babioles.«Partout où il y a des soldats, il y a de l\u2019argent à faire», se désole la recrue qui rêve de gloire.«Tous, nous désirions partir au plus vite afin de devenir des héros.» Sur la ligne de feu Oliva Cinq-Mars est intégré dans une unité d\u2019artillerie anglophone déployée dans le nord de la France.On le retrouve notamment sur la Somme, à Vimy et à Passchendaele.L\u2019artilleur regrette rapidement le calme du camp de Val- cartier qu\u2019il a quitté « si joyeusement» pour avoir du « fun », « et quel fun j\u2019avais ! », ironise-t-il au milieu des obus.En ce début du XXe siècle, les canons sont encore tirés par des chevaux ou à bras d\u2019homme lorsque le sol est liquéfié par la pluie ou les bombardements.Les nouvelles armes font une timide apparition sur le champ de bataille.Tandis que les zeppelins allemands lâchent leurs bombes jusqu\u2019à Londres, les chars d\u2019assaut britanniques déferlent sur la Somme.« Nous sommes très surpris de voir ces machines », note simplement l\u2019auteur dans ses mémoires qui nous laissent par fois sur notre faim.La victoire de Passchendaele coïncide avec la Révolution d\u2019octobre à Moscou.Pour enrayer la progression des bolcheviques, les alliés dépêchent un corps expéditionnaire dans le nord de la Russie.Oliva Cinq-Mars s\u2019y engage pour s\u2019extirper de la morosité du front français.S\u2019il vante les exploits de ses camarades, l\u2019artilleur est moins fier de leurs exactions au cœur de la guerre civile russe.« Je passe sous silence ce qui s\u2019est passé sur la Volga, certains actes qui ne sont pas tout à fait à l\u2019honneur des troupes canadiennes et dont il est préférable de ne pas parler.» Oliva Cinq-Mars sor t indemne du conflit.Son analyse géopolitique de la Grande Guerre fait aujourd\u2019hui sourire.« S\u2019ils avaient été victorieux [les Allemands] n\u2019auraient-ils pas exigé le Canada comme l\u2019Angleterre et la France ont exigé d\u2019eux des colonies », s\u2019interroge le vétéran décédé à l\u2019aube de la Seconde Guerre mondiale.« Je me demande des fois si l\u2019on ne serait pas tous mieux morts, plutôt que de vivre sous la domination des Allemands.» Le Devoir DE VALCARTIER À ARKHANGELSK MÉMOIRES DE CAMPAGNE D\u2019UN ARTILLEUR DU QUÉBEC (1914-1919) ?Oliva Cinq-Mars Athéna Montréal, 2017, 201 pages HISTOIRE Les tribulations d\u2019un artilleur québécois en zone de Grande Guerre De Valcartier à Arkhangelsk, Oliva Cinq-Mars raconte l\u2019horreur de la guerre de 14-18 au-delà des clichés de Vimy M I C H E L L A P I E R R E En 2012, le leader étudiant le plus radical de la lutte contre la hausse des droits de scolarité, Gabriel Nadeau-Dubois, qui au- jourd\u2019hui entend succéder comme député à Françoise David, affirma vouloir marcher « bien au-delà de cette grève, afin qu\u2019un jour le peuple du Québec reprenne aux af fairistes et à l\u2019argent les rênes de ce pays ».Arnaud Theurillat-Cloutier anime Printemps de force, son portrait de la jeunesse progressiste, d\u2019un souffle semblable.Il n\u2019hésite pas à présenter l\u2019ouvrage comme « une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013) » et à le dédier à ceux et celles qui militent pour « le droit à une éducation émancipatrice, libre et gratuite ».Maintenant professeur de philosophie, il a pris part aux luttes entre 2005 et 2012.Il sait par expérience de quoi il traite.On le croit lorsqu\u2019il soutient qu\u2019il s\u2019agit du « mouvement social le plus dynamique du Québec, si ce n\u2019est du Canada et des États-Unis réunis ».Pour en montrer l\u2019éclosion nécessaire et rapide, il rappelle le retard considérable de la province en Amérique du Nord : « Sur une population de 5 millions d\u2019habitants, seuls 23 000 jeunes étaient inscrits dans une université en 1962.» Trois étudiants de l\u2019Université de Montréal, dont Francine Laurendeau, fille d\u2019André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir, avaient vainement tenté en 1958 de rencontrer Maurice Duplessis, premier ministre du Québec.Ils voulaient lui remettre un mémoire sur l\u2019accession à l\u2019université au nom de l\u2019association de leur établissement.Celle-ci, comme le signale si bien Theurillat-Cloutier, « a ouvert la voie au syndicalisme étudiant dans la province ».Dès 1945, Le Quartier latin, journal du milieu, préconisait la gratuité scolaire.Cependant, Duplessis, par autonomisme provincial et conservatisme, refusait les subventions fédérales aux universités et toute mesure novatrice.Révolution tranquille On comprend que le mouvement étudiant, sans cesse renforcé, ait salué la Révolution tranquille avec ferveur.Il y participa même, souligne Theurillat-Cloutier, «en revendiquant bien plus qu\u2019une simple politique de \u201crattrapage\u201d».Juste après avoir manifesté contre les déficiences du système des prêts et bourses, le mouvement s\u2019est affermi en 1975, pour le Québec, comme une association nationale.Grâce aux pressions étudiantes, le gel des droits de scolarité s\u2019est maintenu de 1975 à 1990 pour ensuite laisser place à une hausse presque continue, contre laquelle en 2012 le Printemps érable est né.Même si la hausse est beaucoup moins fulgurante que celle qu\u2019a connue le reste du Canada, elle ne tient pas compte du persistant retard québécois qui découle d\u2019une infériorisation politique de plus de deux siècles.Voilà ce que sous-entend Theuril- lat-Cloutier et que proclame Nadeau- Dubois, qui ont vu dans le printemps de 2012 l\u2019éveil d\u2019un peuple.Collaborateur Le Devoir PRINTEMPS DE FORCE UNE HISTOIRE ENGAGÉE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT AU QUÉBEC (1958-2013) ?1/2 Arnaud Theurillat-Cloutier Lux Montréal, 2017, 496 pages MOUVEMENT SOCIAL Par-delà le Printemps érable Arnaud Theurillat-Cloutier narre une histoire « engagée » du mouvement étudiant québécois Le Printemps érable est devenu un des rares mouvements sociaux dans le monde à avoir freiné une politique d\u2019austérité dans les dernières années Extrait de Printemps de force « » Les pauvres chevaux attachés dehors à la belle étoile, au froid et à la pluie, tremblaient continuellement.Que la guerre était dure pour les pauvres bêtes qui pourtant se fichaient de savoir qui gagne ou perd la guerre.Extrait de De Valcartier à Arkhangelsk « » WILLIAM RIDER-RIDER BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA / WIKICOMMONS Des soldats canadiens portent un camarade blessé à l\u2019issue de la bataille de Passchendaele, en 1917."]
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