Le devoir, 21 janvier 2017, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 La délicatesse orientale du premier roman de Marie- Jeanne Bérard Page F 3 Bernard Émond confronte le confort et l\u2019indifférence Page F 6 CLAUDE GASSIAN FLAMMARION Passion secrète, la relation fusionnelle de Peggy Roche avec Françoise Sagan a été le pivot de leur vie respective, dit Marie-Ève Lacasse.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR «Je pense que n\u2019importe quel objet culturel peut être analysé d\u2019un point de vue littéraire ou philosophique», explique Jérémie McEwen.D O M I N I C T A R D I F Q u\u2019ont en commun le chanteur Pierre Flynn, le comédien Michel Dumont, l\u2019écrivain Simon Boulerice, l\u2019illustratrice Élise Gravel, le rap- peur D-Track et le créateur de beats High Klassi- fied?Ils participaient tous à l\u2019émission Plus on est de fous, plus on lit le 13 janvier dernier, sur les ondes d\u2019ICI Première, sans que quiconque adopte ce ton ahuri que l\u2019on réserve aux phénomènes de foire pour s\u2019adresser aux deux représentants de la culture hip-hop présents à table.C\u2019est que les vertus esthétiques des textes de rap, que défend affectueusement l\u2019universitaire française Bettina Ghio dans l\u2019essai Sans fautes de frappe, l\u2019animatrice Marie-Louise Arse- nault les célèbre déjà depuis longtemps.«On a toujours voulu décloisonner les genres d\u2019écriture et, à partir du moment où il y a des gens qui écrivent bien et qui ont des choses à dire, qui prennent une parole moderne, nous, on a envie de les recevoir.C\u2019est une évidence qu\u2019ils soient là», explique celle qui accueille fréquemment dans son studio Biz, de Loco Locass, Ogden Ridjano- vic, d\u2019Alaclair Ensemble, Yes McCan, de Dead Obies, et Jenny Salgado, de Muzion.En permettant à la langue parlée de noyauter l\u2019écriture, Louis-Ferdinand Céline aurait peut- être inventé, 40 ans avant son avènement, le flow, ce débit vocal typique au rap.Voilà une des idées aussi stimulantes qu\u2019étonnantes mises en avant par Bettina Ghio, qui s\u2019échine à décoller des running shoes du hip-hop l\u2019étiquette de sous- culture qui y colle depuis longtemps.Les WordUP! Battles, ces joutes oratoires durant lesquelles deux rappeurs s\u2019injurient, ne sont qu\u2019une mise à jour des tirades de Cyrano de Bergerac, ajoute-t-elle, avant de noter que c\u2019est à Oxmo Puccino que l\u2019on doit le livret d\u2019un opéra moderne inspiré de l\u2019Alice au pays des merveilles de Carroll, autant d\u2019exemples d\u2019une «appropriation de la littérature française dans le rap».Mais le rap ne devrait-il pas être reconnu seulement pour ce qu\u2019il est, et non pour sa filiation avec la littérature ?« La légitimité du rap, je la tiens pour acquise », répond Jérémie McEwen, qui balance lui-même les rimes sous le sobriquet de Maître J et qui accueille ces jours-ci de nouveaux étudiants au collège Montmorency dans son cours « Philosophie du hip-hop », durant lequel dialoguent Machiavel et le défunt rappeur américain Tupac Shakur.Des mots qui cognent Peut-on encore ignorer la concordance de temps entre la littérature et la culture hip-hop ?D A N I E L L E L A U R I N à Paris «E lle avait sa table ici » , fait r e m a r - quer l\u2019au- teure de Peggy dans les phares (Flammarion Québec), Marie- Ève Lacasse, embrassant des yeux la Brasserie Lipp, dans Saint-Germain-des-Prés, où elle m\u2019a donné rendez-vous.« Elle recevait ses assistants ici, donnait tous ses rendezvous ici, poursuit l\u2019écrivaine québécoise établie à Paris depuis une douzaine d\u2019années.C\u2019était sa cantine.Peggy était une mondaine ! Elle rendait les serveurs fous parce qu\u2019ils savaient qu\u2019elle allait tacher de son rouge à lèvres rouge sa serviette blanche.» Si on ne compte plus le nombre d\u2019ouvrages consacrés à Françoise Sagan, bien peu d\u2019entre eux s\u2019attardent à celle qui était devenue indispensable dans l\u2019intimité de la romancière.Aucun livre non plus, aucune biographie, aucune exposition retraçant son parcours de styliste, de créatrice de collections, de journaliste de mode et d\u2019ex-mannequin, entre autres pour Givenchy.Il y a bien eu le fils unique de Françoise Sagan, Denis Westhof f, qui consacrait un chapitre, dans Sagan et fils, en 2012, à celle qui l\u2019a en grande partie élevé.Quelques années auparavant, la cinéaste Diane Kurys lui accordait aussi une certaine place dans son film Sagan .Mais pour le reste, Peggy Roche a été pratiquement occultée.« J\u2019ai constaté qu\u2019il y avait un vide éditorial énorme sur elle », indique Marie-Ève Lacasse, dont le roman biographique sur Peggy Roche s\u2019est nourri de trois années d\u2019enquête auprès des proches du couple caché qu\u2019elle formait avec Françoise Sagan et de recherches dans les archives.Réparer une injustice De son vivant, Peggy Roche a été reléguée au second rôle, tenue loin de la lumière qui auréolait la célèbre romancière.Pour les proches du couple, cette relation homosexuelle était un secret de Polichinelle.Mais Françoise Sagan se refusait à la révéler publiquement.Même après sa mor t en 2004, la plupar t de ses biographes ont en grande partie respecté ses vœux, ce qui s\u2019explique comme suit, selon Ma- rie-Ève Lacasse : « Sagan est un symbole français comme la baguette.C\u2019est presque une intouchable.Quand on parle d\u2019elle, c\u2019est le bonheur, la liberté, l\u2019insouciance, Saint-Tro- pez, le soleil, la fête, le jazz, la vitesse\u2026 Ça évoque des choses positives qu\u2019on se remémore avec beaucoup de nostalgie et de tendresse.» Peggy Roche, elle, est passée dans le tordeur de l\u2019histoire.Après sa mort d\u2019un cancer en 1991, on a pratiquement oublié son existence, déplore Marie-Ève Lacasse.«Même sa stèle est anonyme.Elle est enterrée à Cajarc, à côté du caveau familial de Sagan.Sagan est enterrée avec son dernier mari, Rober t Westhof f.Peggy est enterrée juste à côté, mais son nom n\u2019est pas inscrit.» C\u2019est en partie pour honorer la mémoire de cette femme qui la fascinait par son mystère que la jeune auteure de 34 ans s\u2019est lancée dans l\u2019écriture de Peggy sous les phares.Son livre, basé sur une chronologie non linéaire, commence en 1985.Ce n\u2019est pas innocent.Le coma « Pour pouvoir mettre la lumière sur Peggy, il fallait que Sagan se taise, précise Marie- Ève Lacasse.Et la façon de la faire taire était de la plonger dans le coma.» Françoise Sagan, retrouvée inconsciente dans une chambre d\u2019hôtel de Bogotá, en Colombie, alors qu\u2019elle accompagnait le président François Mitterrand en voyage officiel, est rapatriée d\u2019urgence en France.Officiellement, il est question d\u2019un arrêt respiratoire.Mais la cocaïne qu\u2019elle consomme de façon effrénée pourrait bien être en cause.«On verra Peggy aller à l\u2019hôpital, se plonger dans ses souvenirs en ayant devant elle un corps endormi, poursuit Marie- Ève Lacasse.On pourra mieux comprendre qui est le personnage de Peggy, comment est sa vie, comment elle organise l\u2019espace, quelle est sa pensée.Et puis, on verra se réveiller doucement Sagan, elle qui occupe déjà tellement tout l\u2019espace.» La fluidité des corps En parallèle, l\u2019auteure refait sommairement le parcours individuel de la romancière et de la styliste.Jusqu\u2019à leur première vraie rencontre.Elles s\u2019étaient déjà croisées peu après la parution de Bonjour tristesse, en 1955, qui allait apporter la notoriété à Françoise Sagan, étiquetée par François Mauriac « charmant petit monstre».Mais le coup de foudre a lieu en 1968, dans une boîte de nuit.Elles sont alors toutes les deux mariées.Après l\u2019éditeur Guy Schoeller, Françoise Sagan a épousé le mannequin américain Rober t Westhof f, La garde du cœur de Françoise Sagan Avec Peggy dans les phares, Marie-Ève Lacasse sort de l\u2019ombre l\u2019amoureuse cachée de la célèbre romancière VOIR PAGE F 2 : LACASSE FICTION QUÉBÉCOISE VOIR PAGE F 4 : HIP-HOP L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 2 Tous les jeudis de 12 h à 15 h Du 2 février au 30 mars Hall de la Grande Bibliothèque 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal Berri-UQAM 514 873-1100 ou 1 800 363-9028 EMPRUNTEZ UNE VIE ! Venez « emprunter » une personne issue d\u2019une communauté culturelle le temps d\u2019un tête-à-tête.EN COLLABORATION AVEC PARTENAIRE MÉDIA père de son fils.Peggy Roche a marié en secondes noces l\u2019acteur Claude Brasseur.«Elles ont aimé des hommes, convient Marie-Ève Lacasse.Mais elles sont dans une espèce de fluidité des corps, avance-t- elle.C\u2019est une époque de fêtes, d\u2019alcool, de nuits blanches, où on passe d\u2019un corps à un autre de façon totalement libre, sans se poser la question de l\u2019homosexualité ou de la bisexualité\u2026» L\u2019amour fou Chacune a des aventures de son côté.Mais leur relation, en osmose, demeure le pivot de leur vie.Comme en témoigne Denis Westhoff dans Sagan et fils : « Peggy fut une amie, une amante, une protection, un conseil.Entre ces deux femmes, ce fut un mélange de passion, de tendresse, d\u2019admiration réciproques, de reconnaissance mutuelle, d\u2019amitié et de connivence comme ma mère n\u2019en connut jamais, dans mon souvenir, ni avant ni après elle.» « Avec la disparition de Peggy, précise-t- i l , ce fut comme si ma mère avait été déchirée en lambeaux, que l\u2019on eût arraché des morceaux d\u2019elle vivante.» Après la mort de Peggy en 1991, Sagan connaîtra une descente aux enfers, renchérit Marie-Ève Lacasse : « Elle va se laisser aller complètement à ses vices, s \u2019endetter beaucoup, prendre de plus en plus de drogue\u2026 » Pendant 13 ans, jusqu\u2019au jour de sa mort, le 24 septembre 2004, la mythique écrivaine aurait- elle attendu leur prochaine rencontre ?Collaboratrice Le Devoir PEGGY DANS LES PHARES Marie-Ève Lacasse Flammarion Québec Montréal, 2017, 246 pages.SUITE DE LA PAGE F 1 LACASSE L\u2019énigme d\u2019un amour durable Le grand amour de Sagan demeure pour Marie-Ève Lacasse une figure énigmatique.« Il y a des zones d\u2019ombre dans sa vie qui sont pour l\u2019instant impossibles à élucider», lâche-t- elle.D\u2019où son idée d\u2019écrire un roman sur Peggy Roche plutôt qu\u2019une biographie.Elle avait pourtant fait une croix sur l\u2019écriture de fiction il y a 10 ans, après la parution sous le pseudonyme de Clara Ness de son deuxième roman, Genèse de l\u2019oubli.«Ç\u2019a été un tel flop, je me disais que j\u2019étais nulle.» Mère d\u2019une enfant, divorcée, elle confie avoir été motivée en grande partie par sa nouvelle fiancée, qui lui a lancé un pari : si elle parvenait à se rendre au bout de son roman et à le faire publier, toutes deux se marieraient.Marie-Ève Lacasse s\u2019interrogeait alors : comment aimer?Et comment aimer longtemps?Elle s\u2019est dit que fouiller la relation Sagan-Roche lui apporterait peut-être des réponses.Et elle a foncé.«En fait, ma fiancée savait qu\u2019en me poussant vers l\u2019écriture, j\u2019allais retrouver quelque chose d\u2019heureux en moi, et je pense que c\u2019est ça, l\u2019amour, au fond : susciter chez l\u2019autre ce qu\u2019il aime, ce qui le rend heureux.» Le mariage doit avoir lieu le 24 juin prochain.M A N O N D U M A I S F lorence, professeure de lettres à la retraite, attend des nouvelles de ce qu\u2019elle appelle son nénuphar, en hommage à Boris Vian.Jusqu\u2019où cette fleur indésirable s\u2019estelle propagée ?Devra-t-elle être opérée ?La chimio lui sauvera-t-elle la vie ?Est-elle déjà condamnée à mort ?Afin d\u2019oublier ce mal qui la ronge, Florence fuit dans l\u2019écriture, dont celle d\u2019un conte qu\u2019elle avait commencé à rédiger il y a plusieurs années, et ce, malgré les réserves de Françoise, son éditrice.« J\u2019écris pour ne pas me laisser faire \u2014 tout ce qui me vient au lieu de travailler au Pays de l\u2019Isle.Je ne tiens pas de journal auquel je me sentirais obligée au lieu de pouvoir aller librement.J\u2019écris pour vivre.Je lis aussi pour vivre », affirme Florence.Tandis qu\u2019elle écrit pour tenir la mort à distance, elle replonge aussi dans la lecture d\u2019un journal écrit au moment où Bastien, l\u2019homme de sa vie, vivait ses derniers moments.En replongeant dans ses souvenirs, elle évoque également ses amies disparues.Bien qu\u2019elle continue à entretenir des liens avec le monde des vivants, elle semble lorgner de l\u2019autre côté de la vie.Dans ces moments-là, l \u2019écriture se fait salvatrice pour l\u2019héroïne cérébrale du deuxième roman de Mar yse Barbance (Toxiques) : « Écrire en regard de la vie, de la maladie, de la mor t me semble à présent absurde.Mais que sais- je faire d\u2019autre ?Et comment vivre une vie sans mots ?» Au fil des pages se produit un curieux phénomène entre le lecteur et le personnage.Jamais, ou très rarement, par- viendra-t-il à éprouver une quelconque empathie envers Florence.Serait-ce une façon inconsciente de nier l\u2019idée de sa propre mort, de sa propre finalité ?Serait-ce que, derrière ces mots, parfois durs et directs, que la voix de Florence se fait trop distante, voire désincarnée, comme si elle nous par venait déjà de l\u2019au-delà ?« Hémorragies, descente d\u2019organes, tumeur, les mots fusent comme des bombes \u2014 mots torpilles faisant irruption, ef fraction dans les vies.Combien de femmes sont-elles passées par là ?Combien n\u2019en sont pas revenues?Après, le silence.La voix des femmes, tue.» L\u2019angoisse et la réflexion Si Maryse Barbance maintient, volontairement ou non, une distance entre Florence et le lecteur, elle parvient toutefois à capter son intérêt puisqu\u2019à travers les angoisses de Florence, elle propose une intéressante réflexion sur les ravages de la maladie sur le corps.«Le membre, l\u2019organe enlevé manque.Comme la personne disparue.L\u2019ablation est une plongée dans le réel qu\u2019aucun mot ne saura réparer.Elle est une violence qui ne se nomme pas.Qui avance voilée.Et se fait passer pour nécessaire quand elle ne l\u2019est pas toujours.» En passant par la crainte de Florence de voir son corps privé de certains organes, la romancière explore avec finesse les questions de l\u2019identité sexuelle, de la féminité et de la maternité.Finalement, force est de se demander si Barbance n\u2019aurait pas dû choisir l\u2019essai pour s\u2019exprimer plutôt que le roman.Elle aura réussi à esquisser délicatement le portrait d\u2019une battante qui, puisant sa force dans les mots, dans la fiction, trouvera peut-être le courage d\u2019enfin affronter la vraie vie.Au lecteur de trouver le courage de suivre Florence jusqu\u2019au bout.Collaboratrice Le Devoir NÉNUPHAR ?Maryse Barbance Fides Montréal, 2016, 158 pages FICTION QUÉBÉCOISE Froid comme la mort Dans Nénuphar, Maryse Barbance s\u2019interroge sur la maladie et le corps féminin H U G U E S C O R R I V E A U Un impressionnisme fragile, tout en douceur, préside à la poésie d\u2019Hélène Frédérick, connue pour ses romans parus chez Héliotrope.Le sentiment qui se dégage de ses textes donne à penser qu\u2019il est bien difficile de pénétrer ce qu\u2019impose la sur face lisse des choses.En retrait, la poète se laisse imprégner par sa vision attentive du réel, s\u2019intéresse à la fluidité de mouvement, à l\u2019éphémère apparition des êtres.Le premier mot du titre Plans sauvages impose l\u2019ambiguïté de lecture proposée par le recueil, qui nous confronte à l\u2019indécidable sens qui convie soit un projet bien «planifié», soit un accès limité à ce qui, si plat, si «plan», pourrait bien être impénétrable.Or, curieusement, cette distanciation ne compromet en rien l\u2019intérêt du recueil, qui atteint parfois à de surprenantes propositions diffractées, conduit à des associations qui déploient notre imaginaire.Ainsi, dans Square : «il y a des jardins carrés / clos au couchant / bien taillés / coupés / (de nous) / on dirait des gars rasés de frais / oiseau sur l\u2019épaule // et pelouses interdites / comme des jeunes filles / à frange rousse».Donc, les objets ou les lieux racontent.Les fluctuations des références, des correspondances, dirait Baudelaire, convoquent le heurt et l\u2019inattendu.Nous pensons aussi, étrangement, aux sous-conver- sations tellement explorées par Nathalie Sarraute, soulevant l\u2019inquiétant secret sous-jacent qui se tapit derrière les mots : « pas d\u2019autre choix que de se regarder les parois de l\u2019être comme ça éberlués sans parvenir à ce qui pourrait guider indiquer un chemin entre soi et l\u2019autre entre étrangers qui nous sommes l\u2019un à l\u2019autre».Hélène Frédérick explore la précarité de toute certitude, pénètre dans l\u2019indécidable à la fois de la pensée et des images que propose la réalité floue de la ville.Ici Paris, mais aussi l\u2019océan ou les souvenirs d\u2019Amérique.Peu importe, rien n\u2019est constant, rien ne s\u2019impose: «chaque mot / en contient dix autres / alors imaginons le livre / exponentiel / alors imaginons la réflexion qu\u2019il cache // et même s\u2019il s\u2019agit de pacotille / on prend le mot / on le fait rebondir».Et il rebondit jusqu\u2019à la joie contenue, mais joie, tout de même, d\u2019un chat sur les genoux ou d\u2019un souffle de jouissance venu d\u2019une fenêtre ouverte.La poète se rend disponible et le recueil témoigne de façon aléatoire des soubresauts du temps qui passe et qui amorce le bonheur.Malgré les doutes qui s\u2019insinuent : «notre essence constituée de petites morts / nous rendrait lumineux / comme des soleils / qui ne brûleraient personne / juste ils réchaufferaient / le creux du lit // si».Premier recueil à la fois sombre et luminescent, qui ouvre la voie à une auteure qu\u2019il faudra suivre.Collaborateur Le Devoir PLANS SAUVAGES ?Hélène Frédérick L\u2019Oie de Cravan Montréal, 2016, 60 pages POÉSIE Dans la précarité de nos certitudes Hélène Frédérick se laisse imprégner par une vision attentive du réel ILLUSTRATION TIFFET EMMANUEL LARDIER FLAMMARION Femme de l\u2019ombre dans la lumière.Peggy Roche, mannequin chez Givenchy, a vécu un quart de siècle une romance secrète avec Françoise Sagan.COLLECTION PERSONNELLE L\u2019écriture se fait salvatrice pour l\u2019héroïne cérébrale de Maryse Barbance. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 1/16 L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 2/11 Conversations avec un enfant curieux Michel Tremblay/Leméac 3/10 La fois où.j\u2019ai suivi les flèches jaunes Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 4/11 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 2 La faute.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 5/11 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 4 Chimères Anne Robillard/Wellan 6/9 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 7/3 Le plongeur Stéphane Larue/Quartanier \u2013/1 Vi Kim Thúy/Libre Expression \u2013/1 Danger! Femmes en SPM Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis 8/3 Romans étrangers Le saut de l\u2019ange Lisa Gardner/Albin Michel \u2013/1 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 14 14e péché.James Patterson|Maxine Paetro/Lattès \u2013/1 Le piège de la belle au bois dormant Alafair Burke | Mary Higgins Clark/Albin Michel 2/8 La chimiste Stephenie Meyer/Lattès 1/7 Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 3/14 Intimidation Harlan Coben/Belfond 4/11 Les nouveaux amants Alexandre Jardin/Grasset 8/10 Chanson douce Leïla Slimani/Gallimard 9/9 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 5/20 Si tu me voyais comme je te vois Nicholas Sparks/Michel Lafon 6/18 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/13 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 2/16 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 4/11 Le témoin Lino Zambito/Homme 3/10 Camarade, ferme ton poste Bernard Émond/Lux \u2013/1 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 5/13 Un présent infini Rafaële Germain/Atelier 10 7/8 L\u2019état du Québec 2017 Collectif/Del Busso \u2013/1 Politiques de l\u2019extrême centre Alain Deneault/Lux 10/6 Cinq chantiers pour changer le Québec Collectif/Écosociété \u2013/1 Essais étrangers Sous le drapeau noir.Enquête sur Daesh Joby Warrick/Cherche Midi 6/6 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/48 De l\u2019âme François Cheng/Albin Michel 5/7 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 3/6 Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 2/10 7 façons d\u2019être heureux ou les paradoxes du.Luc Ferry/XO 8/4 Le pays qu\u2019habitait Albert Einstein Étienne Klein/Actes Sud \u2013/1 Les revenants.Ils étaient partis faire le jihad, ils.David Thomson/Seuil \u2013/1 Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte 7/16 Le pouvoir au féminin.Marie-Thérèse d\u2019Autriche Élisabeth Badinter/Flammarion 10/5 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 9 au 15 janvier 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.C H R I S T I A N D E S M E U L E S E st-il vrai que « les spectres se nourrissent d\u2019histoires » ?Or les spectres, même vivants, traversent Vous n\u2019êtes probablement personne, le cour t premier roman de Marie-Jeanne Bérard, tout en demi-teintes et pétri de délicatesse orientale.À Montréal , une jeune femme, très grande, se prend un jour d\u2019une étrange fascination pour un vieux professeur de dessin japonais, plutôt petit.«C\u2019était lui, depuis toujours.» D\u2019une semaine à l \u2019autre, avec persistance, Espérance (c\u2019est son prénom) va se heur ter à l\u2019indif férence du maître, monsieur Ohta, qui continue de son côté à ignorer royalement la présence de cette élève qui détonne dans son atelier du dimanche matin.À l \u2019angle du boulevard Saint-Laurent et de la r ue V i l leneuve, l \u2019a ir étai t plus dense qu\u2019ailleurs.« Elle n\u2019était que patience, il n\u2019était que résistance.» Mais l \u2019entêtement de la jeune femme était « son seul refuge et sa seule of fensive ».Et peu à peu, le petit professeur f inira par se laisser prendre dans les filets de son apprentie, bien déterminée à l\u2019approcher.De manière inavouable, le vieil homme aimait regarder peindre Espérance.«Cela le réconciliait avec un cer tain aspect de la vie, quelque chose d\u2019infime, d\u2019insaisissable et d\u2019irritant, avec lequel il avait été en conflit sans relâche.Cette jeune femme retirait le grain de sable d\u2019un engrenage abstrait, purifiait l\u2019air d\u2019un germe bénin et sans nom.» Voir peindre la jeune femme, sans comprendre pourquoi, « l\u2019harmonisait».Ce timide chassé- croisé va prendre plus d\u2019ampleur lorsque monsieur Ohta lui demandera de venir peindre des mésanges dans un coin de sa chambre, chez lui.Très vite, d\u2019autres demandes spéciales vont se succéder, aussi curieuses les unes que les autres: un crabe triste, des cailloux sous la neige, un rayon de soleil.À travers un jeu subtil du chat et de la souris, une lente infiltration, comme si s\u2019opérait sous nos yeux une imperceptible fusion du ying et du yang, ces deux êtres si dif férents vont s\u2019apprivoiser à coups de lais- ser-faire et de non-dits.Ils vont même se rapprocher jusqu\u2019au point d\u2019être « terriblement ensemble», déployant à deux des rituels inédits, le vieux peintre essayant de peindre sans jamais y parvenir sa protégée envahissante.Mais Espérance connaîtra-t- elle l\u2019homme qui l\u2019envoûte malgré lui et les raisons de sa fascination ?Pas vraiment.Et comme si l \u2019un des personnages se nourrissait de l\u2019autre, comme la vie se nourrit de la mor t, monsieur Ohta s\u2019ef fa- cera peu à peu sous ses yeux, jusqu\u2019à ne devenir qu\u2019une silhouette, une forme, un simple trait de pinceau.Jusqu\u2019à n\u2019être «probablement personne».De façon sobre, précise, dense, déjantée et poétique, Marie-Jeanne Bérard enveloppe Vous n\u2019êtes probablement personne d\u2019un léger voile de mystère.Une histoire aussi évanescente que la rencontre est improbable.Collaborateur Le Devoir VOUS N\u2019ÊTES PROBABLEMENT PERSONNE ?1/2 Marie-Jeanne Bérard Leméac Montréal, 2016, 128 pages FICTION QUÉBÉCOISE La fascination de l\u2019évanescence Marie-Jeanne Bérard signe un délicat premier roman, tout en demi-teintes orientales C A R O L I N E J A R R Y M eilleure chance la prochaine fois est le premier roman d\u2019une auteure montréalaise qui écrit sous le pseudonyme de Romaine Cauque\u2026 Oui, comme dans « rhum and coke », ce qui donne un avant-goût du genre d\u2019humour à venir.C\u2019est de la « littérature de filles », mieux connue sous le nom de chick lit, un genre qui a eu ses lettres de noblesse avec la série des Bridget Jones d\u2019Helen Fielding ou, en plus sérieux, avec le Manuel de chasse et de pêche à l \u2019usage des filles, de Melissa Bank.Mais le roman de Romaine Cauque n\u2019a ni la drôlerie ni la finesse de ses prédécesseurs, et il s\u2019ajoute plutôt à la liste des romans ul- tralégers et peu intéressants qui ont malheureusement donné mauvaise réputation au genre.Le livre raconte l\u2019histoire de Lucie, qui mène une carrière satisfaisante comme consultante dans l\u2019industrie pharmaceutique, mais qui est terrorisée à l\u2019idée de rester « vieille fille ».Le jour de ses 36 ans, elle se promet de se trouver un chum coûte que coûte avant d\u2019atteindre la quarantaine.On a alors droit à une série d\u2019histoires d\u2019un soir, d\u2019une semaine ou de trois mois, toutes plus malheureuses les unes que les autres.Les hommes qui croisent sa route sont trop vieux, trop jeunes ou trop cheap, selon elle, ou, pire encore, choisissent de rompre la relation.Comme c\u2019est généralement le cas avec la chick lit, la narratrice écrit à la première personne du singulier et a recours à l\u2019humour et à l\u2019autodé- rision pour amuser la galerie.Sauf que l\u2019humour, ici, est si grossier qu\u2019il tombe à plat.Exemple : un jour de grand découragement, « je me suis jetée dans les bras du premier Malotru venu.[\u2026] Le Malotru, c\u2019est le McDonald de la relation affective : ça dépanne quand c\u2019est la seule chose qu\u2019on trouve sur l\u2019autoroute pour faire taire un ventre vide, sans plus.C\u2019est vite ingéré, ça ne goûte pas mauvais, mais c\u2019est sans âme et néfaste à long terme pour le cœur ».Le reste est à l\u2019avenant.La jeune femme conçoit apparemment les rapports amoureux sous le seul angle de la mesquinerie et semble craindre par-dessus tout qu\u2019un homme ne s\u2019intéresse à elle que pour « avoir une femme de ménage gratuite » : « évidemment que si je torchais gratos et que je fermais ma gueule en payant la moitié des frais du ménage, je trouverais preneur » .Ce n\u2019est pas drôle, c\u2019est triste.Un long monologue Le livre est aussi for t mal écrit.Le texte, un long monologue, est truf fé de mots anglais pas même mis en italique pour souligner l\u2019emprunt : notre célibataire en a « plein son truck», sa « shop reproductive » va fermer, son jeune amant qui se dénude révèle un beau «chest ».Une mode récente qui revendique un « parler-vrai », mais ce n\u2019est plus du français.La chick lit met généralement en valeur les amitiés féminines.Ici, la jeune femme confie ses déboires à sa meilleure amie, qui, tout comme les autres personnages secondaires (un frère, une locataire), est si peu développée que l\u2019on finit par s\u2019y désintéresser.La meilleure amie en question, Linda, se borne à répéter, pour expliquer chaque nouvel échec amoureux : «Ben là, t\u2019es peut-être trop difficile?» C\u2019est mince.Pourtant, la vie amoureuse des femmes dans la trentaine offre un terrain fertile et passionnant.La matière comme les doutes, drôles ou douloureux, ne manquent pas.Mais il n\u2019y a ici aucune réflexion qui arrive à retenir l\u2019attention, ni sur les relations amoureuses, ni sur l\u2019amitié, ni sur la conciliation travail-amour.Contactée par Le Devoir, la maison d\u2019édition en dit peu sur l\u2019auteure de ce roman, précisant seulement qu\u2019elle a à son actif un essai publié sous son véritable nom.Sans autre détail.Collaboratrice Le Devoir MEILLEURE CHANCE LA PROCHAINE FOIS ?1/2 Romaine Cauque Triptyque Montréal 2016, 351 pages FICTION QUÉBÉCOISE Dans l\u2019abyssale vacuité de la chick lit ordinaire Sous un pseudonyme douteux, une auteure signe un roman sentimental insignifiant ISTOCK Si l\u2019héroïne se confie constamment à sa meilleure amie, ce personnage et leur relation ne sont jamais approfondis.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Marie-Jeanne Bérard brode tout en nuances le récit d\u2019un envoûtement.LA VITRINE BIOGRAPHIE VIVRE CACHÉ RÉJEAN DUCHARME, ÉCRIVAIN GÉNIAL ?Huguette O\u2019Neil Formatexte Sherbrooke, 2016, 160 pages En ce 50e anniversaire de L\u2019avalée des avalés surgit une petite biographie forcément parcellaire de Réjean Du- charme sous la plume de l\u2019ex-journaliste Huguette O\u2019Neil.Sans recruter les témoignages des familiers de Ducharme présents ou passés, ni de l\u2019écrivain lui-même, mais se basant sur les multiples publications à son sujet au fil des ans, l\u2019auteure de Vivre caché remonte le cours d\u2019une trajectoire unique dans l\u2019histoire de la littérature québécoise.De la lettre humble et naïve de présentation de Du- charme en 1965 accompagnant le manuscrit de L\u2019océan- tume jusqu\u2019aux remerciements de sa défunte compagne Claire Richard en 2013 au festival littéraire Québec en toutes lettres, cet ouvrage possède le mérite de colliger des avis nourris des préjugés les plus obtus et des hommages les mieux sentis des deux côtés de l\u2019Atlantique, en une mosaïque d\u2019ombre et de lumière.Odile Tremblay FICTION CANADIENNE LA BIEN-AIMÉE DE KANDAHAR ?1/2 Félicia Mihali Linda Leith éditions Montréal, 2016, 172 pages En avril 2007, un sergent canadien en mission en Afghanistan avait écrit au magazine Macleans pour le remercier d\u2019avoir publié en page couverture la photo d\u2019une jolie jeune fille qui plaisait beaucoup aux soldats déployés à Kandahar.Macleans avait saisi l\u2019occasion pour faire un article divertissant sur « la bien-aimée de Kandahar ».L\u2019au- teure montréalaise d\u2019origine roumaine Felicia Mihai s\u2019inspire de ce fait réel pour y inventer une suite sous forme de correspondance entre le militaire et la jeune fille, elle aussi d\u2019origine roumaine.Le roman est constitué d\u2019observations sympathiques de l\u2019immigrante roumaine à Montréal sur sa vie, ses amours, l\u2019histoire de la Nouvelle-France et enfin la guerre en Afghanistan.L\u2019histoire avance par petites touches sur un ton agréablement détaché, comme si les aléas de la vie arrivaient par hasard, sans qu\u2019on puisse y faire grand-chose.Ce septième roman de Felicia Mihai, d\u2019abord publié en anglais en 2012, est un riche ajout à la littérature de cette « troisième solitude » que forment, selon l\u2019auteure, les immigrants au Québec.Caroline Jarry L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 L I T T É R A T U R E F 4 L\u2019intelligence du hip-hop « Est-ce que ça correspond à un complexe d\u2019infériorité, de vouloir se comparer à une forme d\u2019art déjà légitimée?» se demande celui qui participera en février à Paris au colloque international Conçues pour durer : perspectives francophones sur les musiques hip-hop.«Peut-être ! Il y a quand même une per tinence à souligner à nouveau l\u2019intelligence du hip- hop.Je pense aussi que c\u2019est important de légitimer le discours hip-hop, parce qu\u2019il fait de plus en plus partie de la société.La génération Y a atteint l\u2019âge adulte, et reléguer le rap à la marge du discours public équivaut à reléguer à la marge la génération Y.» A-t-on reproché aux groupes NTM, Ministère A.M.E.R.et Booba ce qu\u2019on ne reprocherait pas à la littérature, demande ailleurs Bettina Ghio, en regrettant le traitement médiatique alarmiste dont a souvent été l\u2019objet la culture hip- hop.«D\u2019une certaine façon, ce que l\u2019on ne permet pas aux rap- peurs est autorisé aux écrivains, le livre jouissant en France d\u2019une place plus respectable qu\u2019un morceau chanté », signale-t-elle, en évoquant le portrait sinistre de l\u2019autorité policière que dresse le néopo- lar français, dont personne ne s\u2019offusque, alors que les accusations de « racisme anti-flic » ont plu sur la tête des rimeurs fustigeant le profilage ethnique.La misogynie, la violence, ou même le franglais, dans le contexte d\u2019une chanson rap, correspondent-ils forcément à une adhésion?« C\u2019est comme si on ne se rendait pas compte que le \u201cje\u201d, dans une toune de rap, ce n\u2019est pas nécessairement \u201cje\u201d, rappelle Jérémie McEwen.Ça s\u2019explique sans doute par la revendication d\u2019authenticité qui est au cœur du rap, et qui est souvent répétée.Si on écoute vite, on peut penser que celui qui insiste pour dire qu\u2019il est real parle forcément au \u201cje\u201d, alors que ce n\u2019est pas toujours le cas.» Et au Québec?Les maigres blancs d\u2019Amérique du Noir : c\u2019est le titre d\u2019un album du collectif Ala- clair Ensemble, remix ludique de la mythique formule de Pierre Vallières.D-Track a déjà envoyé un Message texte à Nelligan, titre d\u2019un disque paru en avril.RCA, de Dead Obies, se réjouissait en 2013 de « sip un cognac dans' bouette a\u2019ec le Doc' Ferron », coup de casquette à l\u2019auteur de L\u2019amé- lanchier reflétant, selon l\u2019édition commentée des textes de Montréal $ud, un «désir de célébrer la vie malgré des conditions par fois peu propices à l\u2019épanouissement».« Quand SP prend son gros accent queb, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019entendre les madames dans Les belles-sœurs », poursuit Jérémie McEwen au sujet de Sans Pression qui, à la fin des années 1990, libérait le rap québécois d\u2019un rapport délétère à la prosodie franco-fran- çaise, à l\u2019instar de Michel Tremblay 30 ans auparavant au théâtre.Maître J entend aussi de l \u2019exploréen chez Ogden, d\u2019Alaclair Ensemble, dans la bouche de qui les syllabes claquent autant que jadis sous la moustache de Gau- vreau, et relève une af finité entre Dany Laferrière et Mu- zion, « qui savent montrer comment la fascination que suscite l \u2019étranger peut être malsaine ».Marie-Louise Arsenault observe de son côté que Love Suprême, plus récente parution de Koriass, épouse une structure propre au roman, et voit en KNLO le petit cousin de Ré- jean Ducharme, tous les deux inventant par le langage une québécitude nouvelle.« Je pense que n\u2019importe quel objet culturel peut être analysé d\u2019un point de vue littéraire ou philosophique, conclut le prof McEwen.Tant que nous, les analystes, ne nous prenons pas pour des gens plus intelligents que les artistes.» Collaborateur Le Devoir SANS FAUTES DE FRAPPE Bettina Ghio Le mot et le reste Paris, 2016, 288 pages SUITE DE LA PAGE F 1 HIP-HOP M I C H E L B É L A I R M ême s\u2019il passe avec aisance de l\u2019analyse financière à la critique littéraire et à la philosophie, Jean-Jacques Pelletier est d\u2019abord connu pour ses thrillers apocalyptiques en séries.Le plus lu des auteurs de polars québécois des vingt dernières années réussit toutefois à nous surprendre avec un livre étonnant, son plus réussi depuis longtemps.L\u2019intrigue s\u2019amorce sur un bain de sang, alors qu\u2019on trouve un cadavre dans une baignoire remplie d\u2019hémoglobine humaine.Détail important : l \u2019énorme quantité de sang suppose déjà cinq ou même six victimes de plus.L\u2019inspecteur Henri Dufaux et son escouade de jeunes nerds sont chargés de l\u2019enquête\u2026 qui se révélera fort touffue et impliquera rapidement les ser vices secrets canadiens.Ils n\u2019en ont pas tant contre la mafia ukrainienne ou les motards vite soupçonnés ici ; c\u2019est plutôt qu\u2019ils sont infiltrés par une taupe reliée à cette affaire.En trame de fond, une enquête interne cherche à démanteler l\u2019unité hors norme dirigée par Dufaux.Jean-Jacques Pelletier nous a habitués aux trucs compliqués avec retombées en cascades, mais dans cette histoire, c\u2019est d\u2019abord sa toute nouvelle façon de raconter, plus sentie, aux antipodes du style qu\u2019on lui connaît, qui fait mouche.Il y a toujours un complot, cer tes, mais il n\u2019est plus mondial et ne met pas directement en cause des «agences» maléfiques menaçant la planète entière.Rien de désincarné ou de « théorique» ici.Au contraire, Pelletier nous présente de vrais personnages intrigants \u2014 Dufaux et son équipe rafraîchissent vraiment le genre \u2014 dans une écriture fluide et souple qui sent la vraie vie et non plus seulement le procédé\u2026 même si l\u2019apocalypse «ordinaire» nous attend toujours au coin de la rue.Bref, Jean-Jacques Pelletier n\u2019écrit plus comme Jean- Jacques Pelletier avait pris l\u2019habitude de le faire, et tout le monde y gagne.Beaucoup.Trop, c\u2019est trop Patrick Senécal n\u2019a pas besoin de présentation, lui non plus ; depuis Sur le seuil et Aliss (1998 et 2000, Alire), et surtout le remarquable Le vide (2007, chez le même éditeur), il est l \u2019une des figures de proue du roman noir d\u2019ici et plusieurs de ses livres ont déjà été portés au grand écran.Celui qu\u2019il nous propose ici est sans doute à placer dans la colonne des grands crus.C\u2019est un récit terrible.Dru, violent, gore, même, à certains moments.Tout s\u2019y passe dans un milieu habituellement plutôt calme : celui de l\u2019édition.Il met en scène un écrivain, Mi- chaël Walec, qui travaille à son premier roman tout en enseignant dans un pénitencier à des détenues qui souhaitent terminer un jour leurs études secondaires.C\u2019est là qu\u2019il fera une rencontre déterminante, celle de Wanda Moreau, emprisonnée pour le meurtre de son chum infidèle.Lorsque Michaël propose à ses étudiantes d\u2019écrire une nouvelle, Wanda y raconte son crime.La violence de ses descriptions et son réalisme brutal inspirent Walec qui, grâce à elle, réécrit son roman : Sous pression est un succès instantané et le livre bat tous les records de vente.Walec devient une célébrité incontournable \u2014 ce qui nous vaut quelques passages sur le milieu littéraire québécois et les coulisses du circuit des salons du livre.Mais l\u2019écrivain n\u2019arrive pas à rééditer son succès.Malgré tous ses ef for ts, ses livres suivants ne suscitent aucun intérêt et il ne par vient qu\u2019à se répéter.I l sombre dans la dépression et on l\u2019ou- bl ie presque\u2026 jusqu\u2019à ce que Wanda Moreau sorte de prison et se remette à l\u2019inspirer.Le lecteur aura alors droit à ce qui s\u2019est écrit de plus violent ici depuis le Traité de l\u2019Amérique du Nord britannique ! À l\u2019instar de Michaël Wa- lec, Patrick Senécal ne semble pouvoir investir que dans l\u2019intensité du macabre et de l\u2019horreur plutôt que dans de vrais personnages.Il y réussit for t bien : les descriptions précises de certaines scènes de torture sont carrément insupportables.Les adeptes du genre se régaleront peut-être, mais n\u2019empêche que trop, c\u2019est trop.Surtout que, dès la page 75, on a déjà compris ce qui al lait se passer par la suite pendant presque 400 pages.Bref, on aura saisi qu\u2019on est très, très loin de Donna Leon\u2026 Collaborateur Le Devoir BAIN DE SANG ?1/2 Jean-Jacques Pelletier Éditions Hurtubise Montréal, 2016, 491 pages L\u2019AUTRE REFLET ?Patrick Senécal Alire Lévis, 2016, 449 pages POLAR L\u2019art de se mettre du sang sur les mains Jean-Jacques Pelletier se réinvente et Patrick Senécal s\u2019assume LA VITRINE MANIFESTE LITTÉRAIRE NU DANS TON BAIN FACE À L\u2019ABÎME ?1/2 Lars Iyer Traduit de l\u2019anglais par Jérôme Orsoni Allia Paris, 2016, 48 pages Il n\u2019y a jamais eu autant de lecteurs et d\u2019écrivains.Pourtant, la littérature est un cadavre froid, croit Lars Iyer, romancier et professeur de philosophie britannique, qui porte sur elle un regard de croque-mort avec Nu dans ton bain face à l\u2019abîme, un manifeste littéraire « après la fin des manifestes et de la littérature ».À ses yeux, elle est morte exsangue, à coups de recherches parodiques, de tout-au- divertissement et d\u2019hégémonie commerciale.Et nous vivons désormais dans un monde où la tragédie a cédé sa place à la farce.« Aucun poème ne fomentera de révolution, aucun roman ne défiera la réalité, plus maintenant.» Avec la disparition de l\u2019Auteur, c\u2019est maintenant la Littérature (avec une majuscule, bien sûr) qui s\u2019éloigne de nous à la manière d\u2019une comète.Reviendra-t-elle jamais ?A-t-il tort, a-t-il raison ?Provocant.Christian Desmeules PROPAGANDE LA FERME DES ANIMAUX ?George Orwell L\u2019Échappée Paris, 2017, 80 pages Voilà un étonnant fragment de la guerre froide culturelle qui se rappelle au bon souvenir du présent: l\u2019adaptation en bande dessinée du célèbre roman de George Orwell, fable critiquant la montée des totalitarismes en suivant la radicalisation\u2026 d\u2019animaux de ferme.Amusant: c\u2019est la CIA qui, en 1950, à l\u2019aube de la guerre froide, a lancé cette mise en case rigoureuse et respectueuse du bouquin d\u2019Orwell avec la complicité de l\u2019IRD, le département de recherche et de renseignement britannique.Le récit illustré par Norman Pett, créateur de pin-up, a circulé en plusieurs langues dans les pays où le communisme menaçait de percer, explique-t- on dans une postface aussi fascinante que le reste.Troublant: la version française, qui aurait été utilisée en Indochine, n\u2019a jamais été retrouvée et se dévoile ici dans la traduction d\u2019une version en créole mauricien publiée en 1970.Le tout a une valeur patrimoniale et historique, mais les configurations sociales et politiques du présent finissent par lui donner une autre densité.Fabien Deglise POLAR SNJÓR (NEIGE) ?Ragnar Jónasson Traduit de l\u2019anglais par Phippe Reilly Éditions de La Martinière Paris, 2016, 348 pages Saison idéale pour lire un roman islandais qui se déroule durant une tempête de neige.Disons tout de suite que ce huis clos du nouveau venu Ragnar Jónasson est plein de promesses.Le jeune auteur, découvert par l\u2019agent de Hen- ning Mankell, sait tisser des intrigues et, malgré la double traduction, semble écrire plutôt bien.Certes, on notera des tics un peu agaçants qui tiennent des premiers romans : chaque personnage, par exemple, est introduit à travers son histoire personnelle en relation avec Siglufjör- dur, petite ville située près du cercle arctique où il ne se passe rien\u2026 jusqu\u2019à ce qu\u2019un tout jeune diplômé de l\u2019école de police s\u2019y pointe.Brusquement, les victimes s\u2019accumulent alors même que la petite ville est coupée du monde par une mégatempête et une avalanche.L\u2019intérêt ici est de voir se déplier lentement l\u2019intrigue, émerger le fond des personnages et surtout de sentir monter la pression du huis clos.On ne parle pas de chef-d\u2019œuvre ni d\u2019un incontournable, mais, vous verrez, vous vous y laisserez prendre.Au point de souhaiter que le prochain livre de Jónasson soit traduit directement de l\u2019islandais\u2026 Michel Bélair KARINE DAVIDSON-TREMBLAY La vedette du polar d\u2019horreur québécois, Patrick Senécal, campe son nouveau roman dans le monde de l\u2019édition.G U Y L A I N E M A S S O U T R E P hilippe Forest a bâti une œuvre autour du deuil de sa fille, décédée à quatre ans.Depuis L\u2019enfant éternel (1997), il approfondit la disparition, ce que l\u2019absence signifie et ce qui se trame autour du gouf fre béant de la mort.Sous forme de récits intimes, de fictions, d\u2019analyses et d\u2019entretiens, de la France au Japon, il a arpenté les méandres du chagrin et des pensées irrévocablement marquées par le destin.Cette œuvre tragique a ses rebonds de vie.Forest ne laisse pas tomber ses narrateurs désespérés.Il les déplace, les fait aimer et fait se métamorphoser leurs émotions, heureuses ou pénibles, puis les heurte au réel.Crue est une telle épreuve, un livre magistral qui joue sur le basculement dans le fantastique, qui a l\u2019air d\u2019une image inadéquate glissée dans un cadre banal.Tout commence dans un quartier urbain où le narrateur est témoin d\u2019un incendie voisin.Une fois que le feu a tout ravagé, des relations se nouent entre des êtres qui ne s\u2019étaient jamais remarqués.Un narrateur endeuillé aime tant sa vie ainsi relancée qu\u2019il évite de se questionner sur le mystère des personnes qu\u2019il côtoie.Aimer la musique et la lecture, sa voisine du premier étage, le reste de ses nuits chez son voisin, n\u2019est-ce pas assez ?Mais lorsque tous deux disparaissent, un vide angoissant l\u2019étrangle.Catastrophe naturelle En sept moments, le nombre de jours que Dieu prit pour créer le monde, l\u2019histoire tourne.Une catastrophe naturelle de grande ampleur survient : une crue, aux sens propre et mythique.Les soucis sont neufs, le passé est oublié.Dans la noyade générale, tableau huileux où tout se fige, le narrateur se sauve lui-même dans l\u2019indifférence que le cataclysme répand telle la peste de la fable sur les animaux terrorisés.Vide à l\u2019infini, désolation.Le narrateur, flanqué d\u2019un chat, confronte l\u2019énigme du monde.La formule mystérieuse du romancier fantastique gallois Ar thur Machen \u2014 Est enim magnum chaos (En vérité, il est un grand vide), tirée de son romantique Holy Terrors \u2014 frappe l\u2019imagination atterrée du héros, victime et témoin devenu poète guettant les signes obvies.L\u2019illumination se fait désirer.Y a-t-il pire chose que vides sur vides accumulés?Serait-ce la trouée en soi?Dans l\u2019économie lente, analytique, méditative et grave de la narration, le symbolisme du feu et de l\u2019eau pèse fortement sur cette entropie apocalyptique.Spiritualité sans cause première, tentative de penser ce néant absolu, la réflexion évoque tout à la fois Melancholia de Lars Von Trier et La peste de Camus, les limites du sens: «Une grande épidémie sévit en secret, qui explique tout, des plus grands événements jusqu\u2019aux plus petits.» Il y a manifestement un au- delà du connu, quoi qu\u2019on vive, le plus modestement possible à l\u2019intérieur d\u2019une chambre, ou qu\u2019on regarde alentour.Un trou noir dont on ne sait rien, qui sidère, divise, agit et engloutit finalement chaque humain.Collaboratrice Le Devoir CRUE ?Philippe Forest NRF Gallimard Paris, 2016, 262 pages FICTION FRANÇAISE Au bord d\u2019un grand vide Philippe Forest renouvelle, avec Crue, son autopsie romanesque de l\u2019absence L\u2019ÉCHAPPÉE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 L I V R E S F 5 Rédigés dans une langue de feu pleine de fulgurances, les essais de Jean-Claude Ravet ont la littérarité bouleversante, somptueuse et parfois abstraite des textes prophétiques.Éric Cornellier, Le Devoir, 7 janvier 2017 Préfacé par Yvon Rivard, ce livre regroupe des textes de l\u2019auteur, publiés principalement dans Relations.MONTRÉAL, NOTA BENE, 2016, 199 PAGES EN LIBRAIRIE LA VITRINE ESSAI CECI N\u2019EST PAS UNE VILLE ?Laure Murat Flammarion Paris, 2016, 192 pages Que veut vraiment dire tomber amoureux d\u2019une ville ?Sachant bien que la réponse pourrait être différente pour chacun, Laure Murat (L\u2019homme qui se prenait pour Napoléon, Relire), essayiste et historienne de la littérature, prof à l\u2019Université de la Californie à Los Angeles (UCLA) depuis une dizaine d\u2019années, essaie d\u2019y répondre dans Ceci n\u2019est pas une ville, à partir de sa propre passion pour Los Angeles.« Ville antiphallique par excellence » avec ses immeubles bas, son absence de centre et son réseau tentaculaire d\u2019autoroutes.Un peu d\u2019ailleurs à l\u2019image de cet essai personnel, à la forme hybride et plutôt relâchée, L.A.ressemble au contenu d\u2019un tiroir renversé.Elle est même tout « le contraire de Paris ».Ni laide ni belle, la métropole cali- fornienne correspond peut-être à ce que Roland Barthes disait de la coupe de cheveux de l\u2019abbé Pierre : elle est.Tout simplement.Christian Desmeules ROMAN D\u2019HORREUR LA GUILLOTINE ?Véronique Drouin Québec Amérique (Magellan) Montréal, 2016, 256 pages Le genre horrifique est plus fréquent et plus populaire au cinéma qu\u2019en littérature.Ça se comprend.Pour créer de l\u2019épouvante, l\u2019image est dure à battre.Les mots, cependant, peuvent aussi faire apparaître cet univers de fantasmes terrifiants et ont, de plus, cette capacité de le faire avec plus de profondeur, en explorant le contenu de la conscience des acteurs en proie à la méchanceté ou à la panique.Les quatre jeunes étudiants en communications et journalistes en herbe que met en scène le roman de Véronique Drouin veulent squatter une maison dite maléfique afin d\u2019écrire un reportage à sensation.Leur scepticisme de départ sera évidemment confondu.Imperceptiblement mais sûrement, la maison des horreurs aura son effet sur eux, en faisant remonter à leur conscience des traumatismes personnels du passé (agressions sexuelles, alcoolisme).L\u2019affaire finira en étripage gore sur fond de tourments psychologiques.Lent à décoller, le roman, dans sa seconde moitié, devient habité par une saisissante fébrilité, mais ne parvient pas à transcender le niveau du divertissement sanglant.On frémit donc, et c\u2019est décevant, juste pour le plaisir.Louis Cornellier D A N I E L L E L A U R I N à Paris O n a beau se croire à l\u2019abri, la violence est partout.Tous les coups bas sont permis.Nous sommes en guerre, sur tous les fronts.Guerre en Afghanistan, en Irak\u2026 mais aussi guerre sociale, identitaire, politique, guerre intime : le conflit fait partie de nos vies.C\u2019est ce qui ressor t du 10e roman de Karine Tuil, sélectionné pour le Goncour t l\u2019automne dernier et ironiquement intitulé L\u2019insouciance.« Ce sont les aspects les plus sombres, les plus gênants, même les plus honteux de l\u2019existence qui m\u2019intéressent comme romancière », convient l\u2019écri- vaine française de 44 ans rencontrée à Paris.Dans ce livre qui nous confronte aux pires épreuves, elle s\u2019interroge aussi sur les moyens de se relever, de se reconstruire.Et elle laisse entendre que l\u2019espoir est possible.«Le titre de mon roman est optimiste.Il y a cette idée que la vie est plus forte que l\u2019épreuve, plus forte que la mort.» Mais commençons par le commencement.Nous nous retrouvons au milieu d\u2019une embuscade, en Afghanistan.Une poignée de soldats français est prise à partie par des talibans.Corps en charpie, barbarie sans nom.C\u2019est sanguinaire.Une véritable boucherie, décrite sans ménagement.La scène a été inspirée à la romancière par ce qu\u2019on a appelé l\u2019embuscade d\u2019Uzbin : en août 2008, dix soldats français et leur interprète afghan sont morts sous le feu des talibans près de Kaboul.Par la suite, Karine Tuil, sans aller sur le terrain «pour des raisons de sécurité », s\u2019est documentée.Elle a aussi fait enquête auprès de reporters en zones de conflit, de militaires revenus de la guerre et d\u2019infirmiers, de psychologues, de psychiatres qui travaillent auprès d\u2019eux.Le sort des militaires « Les soldats que j\u2019ai rencontrés, dit-elle, me répétaient souvent qu\u2019ils sont formés pour la guerre mais qu\u2019ils ne sont jamais préparés à la rencontre avec la mort, jamais préparés à voir leur meilleur ami sauter sur une mine alors que deux minutes avant il était en train de leur parler.C\u2019est quelque chose de très violent.» Pour rendre compte de cette violence, il lui fallait à la fois raconter la réalité de ce que vivaient les militaires en pleine action, mais aussi trouver la forme littéraire qui convient, ajoute-t-elle : « Je voulais que ce soit une langue un peu brutale.» Elle montre aussi dans son roman des soldats qui, sur le terrain, se sentent abandonnés à leur sort, floués par leur hiérarchie.« Après l\u2019embuscade d\u2019Uzbin, cer tains soldats qui avaient survécu se sont plaints : ils avaient le sentiment d\u2019avoir été envoyés sans précaution.Le sort des soldats est une véritable question.On les voit de plus en plus depuis les attentats terroristes.Ils sont partout à Paris.Mais on ne sait rien d\u2019eux.» Au centre de L\u2019insouciance, un lieutenant, Romain Roller, voit l\u2019un de ses amis mourir sur le terrain.Il ramènera en France un autre compagnon qui demeurera handicapé à vie.Choc post-traumatique.La romancière trouvait im- por tant d\u2019explorer ce syndrome, de raconter le difficile retour à la vie de soldats envoyés au front.« C\u2019est un sujet dont on parle trop peu en France», déplore-t-elle.Des êtres en chute libre Romain Roller va remettre en question de fond en comble sa vie, son couple, sa famille.Mais il n\u2019est pas le seul à être dévasté.Trois autres personnages croiseront sa route alors qu\u2019ils sont eux aussi en chute libre.Une jeune journaliste et écri- vaine, prénommée Marion, fera face à l\u2019effritement de son couple et à la descente aux enfers de son mari, un riche homme d\u2019af faires franco-américain d\u2019origine juive qui sera accusé de racisme et dont l\u2019empire va péricliter.Parallèlement, un fils d\u2019immigré ivoirien devenu conseiller du président français verra ses aspirations bloquées par des jeux de coulisses aux accents xénophobes.Si le roman nous conduit aussi au milieu de la guerre en Irak, avec prise d\u2019otages d\u2019Occidentaux et décapita- t ion qui s \u2019ensuit , c \u2019est en France que les quatre protagonistes principaux évoluent.En France, où, au moment de l\u2019écriture de L\u2019insouciance, Karine Tuil avait l\u2019impression de surnager dans un climat de confl i ts , qui sonnait le glas\u2026 de l\u2019insouciance.« On vivait une période très tendue, explique-t-elle, avec des attentats, des crispations identi- taires.Et on disait qu\u2019une guerre civile était en train de se nouer en France.» Dans la foulée, l\u2019écrivaine, juive d\u2019origine tunisienne, qui s\u2019était beaucoup penchée dans ses romans précédents sur la question de l\u2019identité, a voulu traiter non seulement de conflits internationaux, mais aussi de guerre sociale, de guerre entre les communautés.«C\u2019était un véritable enjeu du point de vue romanesque que de raconter les interactions entre des univers en apparence si différents, opposés.J\u2019ai voulu montrer comment tous ces conflits finissent par contaminer la sphère intime, comment, au sein même des couples, il y a des guerres, en fait.» Tandis que les conflits politiques, économiques, identi- taires et sociaux déchirent leur pays, plusieurs couples s\u2019entredéchirent en ef fet dans L\u2019insouciance.Mais au milieu de ce tumulte, un nouveau couple, formé du lieutenant revenu d\u2019Afghanistan et de la jeune Marion, se forme.Et persiste, dans l\u2019adversité.D\u2019où la note d\u2019espoir du roman.L\u2019amour, la sexualité, comme force de vie, comme retour à la vie, dans toute sa puissance, toute son énergie.« Aux blessés.» C\u2019est à eux que Karine Tuil a dédié son roman.C\u2019est-à-dire : « À la fois les blessés de guerre et les blessés de la société, tous les gens qui ont été meur tris soit par une épreuve personnelle, soit par une épreuve qui leur aurait été imposée par la société elle-même.» Un livre empathique, L\u2019insouciance.Si la littérature pour Karine Tuil est l\u2019espace de la liberté, qu\u2019elle permet par là de fouiller ouvertement, sans contrainte, les sources de conflits qui animent nos sociétés, c\u2019est aussi un espace de réflexion sur l\u2019altérité.« C\u2019est une rencontre avec l\u2019autre, avec l\u2019histoire d\u2019un autre qui n\u2019est pas moi», conclut-elle.Collaboratrice Le Devoir L\u2019INSOUCIANCE Karine Tuil Gallimard Paris, 2016, 528 pages RENCONTRE Autopsie de l\u2019être en chute libre Pour Karine Tuil, la guerre et ses conséquences finissent toujours par contaminer l\u2019intime C H R I S T I A N D E S M E U L E S A beau mentir qui vient de loin, paraît-il.L\u2019adage est particulièrement vrai lorsqu\u2019on a affaire à des personnages à la biographie floue, entourés d\u2019un halo d\u2019exotisme.Aveuglés par leur brillant plumage, on prête souvent une oreille avide à toutes leurs fictions.C\u2019est ici qu\u2019arrive l\u2019écrivaine irlandaise Edna O\u2019Brien, qui vient jeter dans Les petites chaises rouges une sor te de «survenant » slave dans un village endormi de la côte ouest de l\u2019Irlande.Originaire d\u2019un petit pays des Balkans, guérisseur et sexothérapeute autoproclamé, se situant dans l\u2019échelle des charlatans quelque part entre le moine et le magnétiseur, Vladimir Dragan va vite se constituer une petite clientèle dans cette communauté qui périclite.Énergie quantique, radiesthésie, sensibilité aux champs magnétiques : l\u2019essentiel est invisible pour les yeux.C\u2019est un ter reau fer ti le pour le bon docteur Vlad, qui exerce sa venimeuse séduction avec des airs coulants de gourou.Expliquant aux unes que « la libido est dans les papilles gustatives », démontrant aux autres les possibilités du pendule, il fait son chemin.Fidelma, belle jeune femme mariée à un homme plus vieux avec qui elle essaie désespérément d\u2019avoir un enfant, va tomber sous le charme et dans le lit du guérisseur.Jusqu\u2019à ce que la vérité reprenne sa place.Serbe recherché pour crimes contre l\u2019humanité par le tribunal de La Haye, on le surnommait à l\u2019époque de son infâme grandeur la « Bête de Bosnie ».Démasqué et arrêté, il est inculpé pour génocide, nettoyage ethnique, massacres et tor tures.Fin br utale de la romance.Ce que ne pardonneront jamais à Fidelma les vi l lageois, « avides de scandale comme si c\u2019était du nectar ».C\u2019est donc avec des sentiments terriblement mitigés que la jeune femme va se découvrir enceinte \u2014 « enceinte d\u2019un monstre ».Un soir, elle sera kidnappée par trois brutes avinées qui vont l\u2019avorter au pied-de-biche.Des milliers de vies détruites, et une de plus.Sans compter celle de Fidelma, forcée à expier sa trahison conjugale et à fuir la disgrâce à laquelle le village l\u2019a condamnée, qui prendra à son tour le chemin de l\u2019exil.Installée à Londres, où elle ne connaît personne, sans le sou, elle va découvrir et côtoyer une tout autre réalité.Celle de la précarité des immigrants, venus de partout à travers le monde pour y trouver le confort et la sécurité.Mais celle de l \u2019entraide, aussi, qu\u2019elle va connaître au contact d\u2019autres vies brisées comme la sienne.C\u2019est l\u2019onde de choc silencieuse qui traverse Les petites chaises rouges, le 18e roman d\u2019Edna O\u2019Brien, qui s\u2019est librement inspirée ici de la figure de Radovan Karadži?, alias « le boucher de Sarajevo ».Arrêté en 2008 à Belgrade après des années de cavale, le premier président de la République serbe de Bosnie était devenu, sous le nom de Dragan Dabic, une sorte de spécialiste de la médecine douce.Attentive au sor t des femmes, des déclassés et des victimes, la romancière octogénaire \u2014 elle est née en 1930 \u2014 brouille avec ar t les frontières entre la réalité et les apparences du roman.Elle donne ici vie à un univers complexe replié sur lui-même, où le destin de Fidelma, l\u2019envers de sa naïveté, sa chute, le sentiment d\u2019être devenue sans le savoir la complice de ce criminel, s\u2019entremêlent intimement aux événements de l\u2019histoire contemporaine.Collaborateur Le Devoir LES PETITES CHAISES ROUGES ?Edna O\u2019Brien Traduit de l\u2019anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat Sabine Wespieser Paris, 2016, 376 pages FICTION IRLANDAISE Un survenant slave dans un village endormi Edna O\u2019Brien mêle habilement drame intime et tragédie de l\u2019histoire contemporaine BERTRAND LANGLOIS AGENCE FRANCE-PRESSE Karine Tuil s\u2019interroge sur les façons avec lesquelles les gens parviennent à se relever après les épreuves.ISTOCK L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 1 E T D I M A N C H E 2 2 J A N V I E R 2 0 1 7 ESSAIS F 6 B ernard Émond fait partie de l\u2019élite des essayistes québécois.Son nouveau recueil, Camarade, ferme ton poste, en offre une éclatante démonstration.J\u2019ai vécu, en le lisant, une expérience rare et enivrante, celle d\u2019une adhésion presque totale au propos et au style de l\u2019auteur.Chez Émond, je suis chez moi.Ses essais ont la même saisissante gravité que ses films, en plus de quelque chose de franchement militant qui leur donne une splendide clarté combative.Émond n\u2019est pas Pierre Falar- deau \u2014 il préfère le murmure tranchant aux vociférations \u2014, mais, dans l\u2019esprit, les deux cinéastes et essayistes se rejoignent.Émond, en effet, ne fait pas de quartier.Dès le début, dans un texte intitulé Vitupérer l\u2019époque, il qualifie de «pire des démissions» l\u2019injonction contemporaine selon laquelle «il ne faut pas juger » les comportements et attitudes des uns et des autres.C\u2019est le contraire qui s\u2019impose, assène l\u2019essayiste, devant le «désert moral » régnant.Il faut donc urgemment juger, mais sans s\u2019exclure du procès.C\u2019est nous, écrit Émond, qui avons élu des libéraux affairistes occupés à remettre le Québec à sa place, qui sommes indif fé- rents aux injustices internationales, qui surconsom- mons au mépris de l\u2019environnement en nous pliant «au conditionnement publicitaire » et qui acceptons sans rechigner la laideur urbanistique.« Et ne me dites pas, continue Émond, que c\u2019est la faute du un pour cent, des barons de la finance et des traders à cent millions par année.Le un pour cent, vous ne voyez que ça, mais c\u2019est le soixante pour cent qui compte.» Majorité responsable Le un pour cent honni n\u2019aurait pas le pouvoir qu\u2019il détient, insiste Émond, sans la majorité qui vote pour les libéraux, les caquistes et les conservateurs, qui appuie la hausse des droits de scolarité et l\u2019austérité budgétaire, de même que sans tous ces déserteurs, étudiants, retraités ou bobos, qui ne rêvent que de se réaliser ailleurs qu\u2019au Québec, qui en «stage touristico-humanitaire en Amérique latine», qui «dans un clapier en Floride», qui dans des festivals ou colloques internationaux.«Eh bien partez! lâche Émond en colère.On sera moins nombreux à voir les derniers moments de beauté devant le fleuve avant les embouteillages de pétroliers et les premières marées noires.» J\u2019entends, lisant cela, Falardeau acquiescer.«Nous n\u2019avons jamais été aussi libres», constate Émond, mais nous gaspillons cette liberté dans le confort et l\u2019indifférence.Refusant toute autorité, notamment celle «du passé, de la tradition, une autorité des valeurs, des grandes œuvres», et adhérant à cette «fiction délirante» de l\u2019absolue autonomie de l\u2019individu, «nous sommes libres pour rien», libérés «de notre langue et de notre passé, multiculturels jusqu\u2019à plus soif, ouverts jusqu\u2019à l\u2019évanouissement, ouverts dans la béatitude des centres d\u2019achats, de la culture américaine, du divertissement virtuel et du rire obligatoire et permanent».Bernard Émond avoue avoir déjà cru, comme plusieurs de ses amis de Québec solidaire, que le combat pour la justice sociale devait primer la question nationale et culturelle.Sa lecture d\u2019Orwell, de Pasolini (sur recommandation de Falar- deau) et un séjour dans le Grand Nord québécois l\u2019ont fait s\u2019éloigner de cette vision de gauche et prendre conscience de la fragilité des cultures et du drame de leur dissolution.Aussi, aujourd\u2019hui, Émond, même s\u2019il n\u2019est pas croyant, se définit, dans un véritable morceau d\u2019anthologie, comme un catholique et un Canadien français culturel, par gratitude envers ces traditions et ceux qui les ont portées, nous permettant ainsi d\u2019être ce que nous sommes.«Seule l\u2019indépendance, ajoute-t-il, me semble garantir la pérennité de ce patrimoine au Québec.» Irrité par une certaine gauche qui assimile les idées de nation et d\u2019identité au repli sur soi, «à moins que ce ne soit l\u2019identité sexuelle ou l\u2019identité des autres», l\u2019essayiste préfère se dire socialiste, sur le plan socioéconomique, et conservateur, dans son combat national et culturel.Cette position, qui associe le désir de justice sociale au respect de notre tradition et de notre histoire, n\u2019a jamais été aussi bien exprimée que dans ces essais admirables d\u2019intelligence sensible.louisco@sympatico.ca CAMARADE, FERME TON POSTE ?1/2 Bernard Émond Lux Montréal, 2016, 160 pages Le murmure tranchant de Bernard Émond LOUIS CORNELLIER M I C H E L L A P I E R R E En 2011, à New York, devant les militants d\u2019Occupy Wall Street, la romancière et essayiste Arundhati Roy, née en Inde en 1961, souligne que «le capitalisme a réduit l\u2019idée de justice aux seuls \u201cdroits de l\u2019homme\u201d, tandis que le rêve d\u2019égalité devenait blasphématoire».Son discours véhément donne le ton au livre qui le renferme, Capitalisme: une histoire de fantômes, où elle dénonce les réformettes de ce système comme des mirages, des impostures.Rendue célèbre en 1997 par son roman Le Dieu des petits riens, critique impitoyable de l\u2019esprit sectaire de la société indienne, Arundhati Roy s\u2019en prend, cette fois-ci, dans un recueil d\u2019essais, au pouvoir mystificateur du capitalisme qui vante les mérites des États émergents issus, comme l\u2019Inde, du tiers-monde de jadis.Comment croire, se de- mande-t-elle avec cynisme, à l\u2019émergence d\u2019un pays où des centaines de millions d\u2019habitants vivent avec moins de deux dollars par jour ?Comment prendre au sérieux, insiste-t-elle, la plus grande démocratie du monde avec son 1,2 milliard de personnes dont les 100 plus riches contrôlent le quart du produit intérieur brut ?L\u2019essayiste signale que des fondations philanthropiques, comme celles de Bill Gates, de Ford ou la Lilly Endowment, et des ONG humanitaires aident l\u2019Inde urbaine dans un esprit libéral, capitaliste et féministe propre à l\u2019Occident, mais étranger à l\u2019Inde rurale et patriarcale où des mouvements locaux de gauche travaillent à la révolution.Le profond déséquilibre dans la modernisation des dif férentes couches de la société indienne lui inspire une réflexion capitale : «Le financement a fait éclater la solidarité comme jamais la répression n\u2019a pu le faire.» Elle brosse un autoportrait féroce des «300 millions d\u2019entre nous qui appar tiennent à la nouvelle classe moyenne née après les \u201créformes\u201d du Fonds monétaire international».Ces privilégiés cohabitent avec « les fantômes de 250 000 agriculteurs accablés de dettes qui se sont suicidés et ceux des 800 millions qui ont été appauvris et dépossédés pour nous laisser la voie libre », lance-t-elle en accusant sa propre classe d\u2019avoir collaboré avec des étrangers, puissants et sans véritable conscience sociale.Le financement occidental très inégal et surtout très pervers de l\u2019Inde ne lui fait pas oublier qu\u2019une de ses par ties, le Jammu-et-Cachemire, est « sous l\u2019occupation militaire la plus dense au monde».Coincée entre l\u2019islamisme et le nationalisme hindou, la région, comme le déplore l\u2019essayiste depuis New Delhi où elle vit, reste une poudrière qui accentue le caractère dramatique d\u2019une nation ayant « plus de pauvres que tous les pays les plus pauvres d\u2019Afrique réunis ».Loin de représenter la victoire de la démocratie et du capitalisme sur la misère, l\u2019Inde, décapée par la bouleversante Arundhati Roy, incarne leur tragique défaite.Collaborateur Le Devoir CAPITALISME : UNE HISTOIRE DE FANTÔMES ?Arundhati Roy Traduit de l\u2019anglais par Juliette Bourdin Gallimard Paris, 2016, 160 pages ESSAI ÉTRANGER Faire du rêve d\u2019égalité un blasphème La réforme du capitalisme est une imposture, dit l\u2019auteure indienne Arundhati Roy PRAKASH SINGH AGENCE FRANCE-PRESSE Arundhati Roy est connue pour ses prises de position et sa participation à de nombreux rassemblements pour la liberté, en Occident comme dans son Inde natale.Ci-dessus, l\u2019auteure prenait part à une manifestation pour les droits des agriculteurs du Bengale-Occidental, en 2006.F A B I E N D E G L I S E Une image, parfois, ça vaut mille maux\u2026 Surtout pour les adolescents qui, en succombant, sur Facebook, YouTube, Snapchat et consorts, à l\u2019appel de la surrepré- sentation de soi, s\u2019affirment dans un présent en mal d\u2019images, mais attisent aussi au passage la peur et la crainte des adultes à leur endroit.C\u2019est du moins ce qu\u2019estime le sociologue Jocelyn Lachance dans Adophobie (Les Presses de l\u2019Université de Montréal), ouvrage universitaire qui explore un énième ef fet pervers induit par la socialisation numérique.Tout serait question d\u2019émotions et d\u2019impressions.«L\u2019adophobie [soit la peur des adolescents] se déploie aujourd\u2019hui dans le contexte hypermoderne où les images se présentent de plus en plus comme des témoins et des arguments justifiant une certaine interprétation des compor tements des adolescents et des adolescentes », écrit-il.Images et représentations qui viennent alimenter cette «peur ancestrale non pas de l\u2019étranger, mais de l\u2019étrangeté adolescente », poursuit l\u2019universitaire.Des vidéos nourrissant l\u2019odieux phénomène de l\u2019happy slapping, ce jeu absurde qui consiste à gifler un quidam dans un lieu public, sans raison, pour filmer sa surprise, aux mises en scène d\u2019incivilités en groupe, souvent à caractère sexuel, en passant par les concours de beuverie et autres extravagances mettant en scène et à disposition du public connecté l\u2019incroyable impertinence de ce stade de la vie, l\u2019homme a passé au crible l\u2019ensemble de ces phénomènes pour en comprendre la mécanique, mais sur tout pour en saisir les ef fets dans le renforcement des préjugés.Selon lui, la culture numérique est en train de faire muter la peur pour les adolescents, qui s\u2019installe chez des adultes témoins depuis des lunes de leurs facéties, en peur des adolescents, et ce, en laissant ces images percoler dans des environnements où l\u2019angoisse collective n\u2019a plus besoin de grand- chose pour prendre encore plus d\u2019ampleur.« L\u2019adophobie se manifeste dans un monde où le sentiment d\u2019insécurité s\u2019est imposé, puis banalisé », écrit Jocelyn La- chance, en laissant les comportements extrêmes massivement diffusés confronter leur peur de la violence et de la mort.« Les adolescents hypermodernes font partie des victimes silencieuses de ce sentiment qui a gagné nos sociétés.» L\u2019individualisme, ce comportement qui impose la toute-puissance du choix individuel sur la direction d\u2019un groupe, ferait le reste en renforçant par cette affirmation très contemporaine de la primauté du moi les trois grands tabous de l\u2019humanité, violence, sexualité et mort, avec lesquels s\u2019amusent les adolescents.Les outils qu\u2019ils ont en main leur permettent de le faire sans se cacher, d\u2019ailleurs.Comme toutes les peurs, l\u2019ado- phobie est tout sauf rationnelle, estime toutefois le sociologue, qui voit là une autre preuve de notre rappor t tronqué aux images.Images qu\u2019il faudrait commencer à appréhender avec plus de sens critique, écrit-il, pour échapper aux émotions qu\u2019elles suscitent et qui laissent chaque mise en scène, et pas seulement celles orchestrées par les adolescents, s\u2019imposer comme des arguments.Un appel à la raison qui sonne, dans les circonstances, comme une recommandation lancée aux adultes : cesser de vous comporter en adolescents ! Le Devoir ADOPHOBIE LE PIÈGE DE L\u2019IMAGE ?1/2 Jocelyn Lachance Les Presses de l\u2019Université de Montréal Montréal, 2016, 160 pages ESSAI QUÉBÉCOIS La grande menace de l\u2019adolescence En s\u2019exposant avec ostentation en ligne, les ados font surtout grandir la peur à leur endroit IVO GRETENER GETTY IMAGES Les ados ont toujours voulu repousser les limites, mais les réseaux sociaux donnent à voir toujours plus d\u2019images de comportements extrêmes.Le un pour cent honni n\u2019aurait pas le pouvoir qu\u2019il détient, insiste Émond, sans la majorité qui vote pour les libéraux Le capitalisme a réduit l\u2019idée de justice aux seuls \u201cdroits de l\u2019homme\u201d, tandis que le rêve d\u2019égalité devenait blasphématoire Arundhati Roy « » "]
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