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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
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quotidien
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Le devoir, 2016-11-26, Collections de BAnQ.

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Galeries Normandie \u2022 2752, rue de Salaberry, Montréal (QC) H3M 1L3 \u2022 Tél.: 514-337-4083 \u2022 librairiemonet.com \u2022 monet.leslibraires.ca Jusqu\u2019au 15 janvier 2017 JOEL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE «On est dans une société qui veut toujours tout expliquer, tout comprendre, mais je pense que le rôle de la littérature, c\u2019est au contraire de rétablir du mystère», explique Leïla Slimani.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Le député fédéral Romeo Saganash en compagnie de l\u2019auteure et journaliste Emmanuelle Walter D O M I N I C T A R D I F P asser une semaine dans un pick-up avec un député fédéral ?Pour bien des scribes, pareille éventualité serait assimilable au présage d\u2019un interminable traitement de canal, voire à un cauchemar.Comment tolérer pendant sept jours la langue de bois javellisée par la ligne de parti de ceux qui, trop souvent, ne répètent que les fadaises qu\u2019on leur a préalablement bien mises en bouche \u2014 excusez le cynisme.Tout ça est évidemment différent si le député fédéral en question se nomme Romeo Saga- nash.L\u2019affable porte-parole du peuple cri depuis quelque 35 ans, élu néodémocrate depuis 2011, a accepté en juin 2015 que la journaliste Emmanuelle Walter l\u2019accompagne dans une tournée de sa circonscription (Abitibi\u2013Baie- James\u2013Nunavik\u2013Eeyou), territoire de démesure couvrant 54 % (!) du Québec.C\u2019est cette semaine de rencontres avec des maires jamé- siens et des chefs autochtones, de musique country à la radio et de kilomètres avalés sur des chemins invraisemblablement cahoteux, que raconte Le centre du monde.Une virée en Eeyou Istchee Baie-James avec Romeo Saganash.« Je vais garder de notre voyage l\u2019image de Romeo sur un promontoire en train de capter le paysage avec son appareil photo», explique celle qui faisait paraître en 2014 Sœurs volées.Enquête sur un féminicide au Canada (Lux).«Plutôt que d\u2019essayer de m\u2019embrigader ou de faire de la propagande sur les Cris, il m\u2019a proposé une visite un peu touristique, ce qui rendait fou son adjoint de circonscription, parce qu\u2019il avait un agenda à respecter.Romeo pourrait pourtant être blasé de son territoire, et c\u2019est ce qui le singularise par rapport à d\u2019autres hommes politiques : sa capacité d\u2019émerveillement.» Hommes politiques et capacité d\u2019émerveillement : voilà deux expressions qu\u2019on voit trop rarement ensemble, fait-on remarquer.RENCONTRE Un laboratoire politique contre l\u2019apartheid du Nord En camion avec Romeo Saganash, Emmanuelle Walter a découvert un gouvernement régional discret et fascinant D A N I E L L E L A U R I N à Paris S on premier roman, Dans le jardin de l\u2019ogre, s\u2019inspirait librement de l\u2019affaire Dominique Strauss-Khan.Sauf que c\u2019est du point de vue féminin qu\u2019était abordée la dépendance sexuelle.Son deuxième roman, Chanson douce, a pris en partie sa source dans un drame horrible survenu à New York en 2002.Un jeune couple confie la garde de ses deux enfants à une femme dévouée, aimante, qui frôle la perfection.Mais un soir, en rentrant du travail, la mère découvre un spectacle d\u2019horreur : la nounou a sauvagement assassiné les petits avant de tenter de se suicider.Chanson douce s\u2019ouvre sur la scène du meurtre.«Commencer de cette façon, précise l\u2019auteure, me permettait d\u2019évacuer complètement l\u2019idée d\u2019un suspense autour de la mort des enfants.Je n\u2019écris pas des polars.Le suspense qui m\u2019intéressait, c\u2019était de savoir comment on en était arrivé là.» La suite du roman nous ramène dans les semaines, les mois qui ont précédé le drame.Ce sont les aspects psychologiques et sociologiques derrière l\u2019événement tragique que voulait mettre en lumière la romancière franco-ma- rocaine de 35 ans, aussi journaliste, diplômée de l\u2019Institut d\u2019études politiques de Paris.Comment se fait-il que les parents n\u2019aient rien vu venir, alors qu\u2019il y avait des signes indiquant que cette Louise qui s\u2019occupait de leurs enfants se détraquait de plus en plus?C\u2019est une des questions que pose Chanson douce.Sur l\u2019aveuglement «Le lecteur ne voit les signes que parce que je lui ai dit au début que la nounou avait tué les enfants, insiste Leïla Slimani.Ça le rend beaucoup plus attentif au moindre détail, à des détails auxquels il ne fait peut-être même pas attention dans sa propre vie.C\u2019est un roman sur l\u2019indif fé- rence, d\u2019une certaine façon.Sur l\u2019aveuglement.» Un roman sur la maternité, aussi bien.Sur les tiraillements d\u2019une mère, Myriam, au bord de la crise de nerfs, qui n\u2019en peut plus de se consacrer entièrement à ses enfants.Enceinte de près de cinq mois, Leïla Slimani, elle- même mère d\u2019un garçon de cinq ans, confie : « Je n\u2019ai pas été aussi déprimée ou malheureuse que Myriam après la naissance de mon fils, mais je me suis dit que c\u2019était bien que j\u2019aie un travail.J\u2019étais très contente de repartir travailler.» La vision très épanouis- sante, très réjouissante de la maternité, elle n\u2019y adhère pas trop.« C\u2019est une vision qui n\u2019a pas du tout été inventée par les femmes, mais par les hommes.Ils nous ont dit pendant des siècles : vous avez ce lien tellement merveilleux avec vos enfants, contentez-vous-en, quoi, restez chez vous et occu- pez-vous-en ! D\u2019une certaine façon, en nous refusant la noirceur de la maternité, ils nous refusent aussi l\u2019envie de nous échapper de cette maternité, qui est censée nous combler entièrement.» Pour retrouver son équilibre, sa liberté, My- riam décide de retourner sur le marché du travail.D\u2019où l\u2019embauche de la nounou.Ce qui ne va pas de soi pour le mari, qui n\u2019envisage jamais, lui, de rester à la maison : à quoi bon gagner un deuxième salaire si c\u2019est pour le verser à la gardienne ?«C\u2019est l\u2019argument masculin, sibyllin et très pervers qu\u2019on a toujours servi aux femmes pour les empêcher d\u2019aller travailler », lâche Leïla Slimani, qui s\u2019apprête à publier un essai sur la sexualité des jeunes au Maroc, particulièrement des jeunes filles.Elle atteste avoir écrit un roman féministe.« J\u2019investis des domaines que la littérature n\u2019a pas souvent investis.Par exemple, les aspects très sombres de la maternité.J\u2019essaye d\u2019exprimer des pensées que beaucoup de mères n\u2019osent pas avouer : sur leurs rapports à leurs enfants, sur l\u2019envie parfois de ne pas s\u2019en occuper, sur leurs dif ficultés d\u2019à la fois travailler, être une bonne mère, être dans son couple, et parfois se sentir débordée, avoir l\u2019impression de tout faire mal.» La géopoétique, où l\u2019art d\u2019exister par l\u2019espace et le territoire Page F 3 René Descartes n\u2019a rien révolutionné, dit Robert Fortin Page F 6 Regard sombre sur la maternité RENCONTRE Entre mystère et critique de l\u2019indifférence, Chanson douce reste un roman féministe, dit Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016 « Mon idée, c\u2019était d\u2019avoir ce personnage de nounou comme pivot central et de l\u2019éclairer de différentes façons, par différents regards » VOIR PAGE F 4 : SLIMANI VOIR PAGE F 2 : APAR THEID C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 2 Photo : Jocelyn Michel Venez voir et entendre l\u2019auteur et comédien François Létourneau (Les Invincibles, Série noire, Paul à Québec) parler des livres qui l\u2019ont marqué.Animation : Matthieu Dugal LE MERCREDI 30 NOVEMBRE À 19 H À l\u2019Auditorium de la Grande Bibliothèque 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal Berri-UQAM PARTENAIRE MÉDIA DANS LE CADRE DE SÉRIE DIFFUSÉE À Entretien Série La bibliothèque de\u2026 FRANÇOIS LÉTOURNEAU F A B I E N D E G L I S E L e pédagogue autrichien Bruno Bettelheim l\u2019a bien fait avec les contes de fées en 1976.Pourquoi ne pas psychanalyser aussi le roman populaire, et par ticulièrement la dernière création d\u2019Arlette Cousture ?Trente ans après le succès fulgurant de ses Filles de Caleb, l\u2019auteure ramène son univers historico-romanesque dans le présent avec son Chère Arlette (Libre Expression), œuvre épistolaire étrange dans laquelle les personnages de sa série prennent la plume depuis les années 1980 et les années 2000 pour écrire à leur génitrice.Émilie Bordeleau, Ovila et Blanche Pronovost, Henri Douville, Charlotte Baumier, Napoléon Frigon sont là dans un échange surréaliste où l\u2019auteure se parle à elle- même, devant ses fidèles, en donnant la parole à ses personnages imaginaires, dans une conversation à sens unique \u2014 elle ne répond jamais \u2014 se jouant entre un monde fiction- nel et la réalité.Bizarre ?Vous avez dit : bizarre ?« C\u2019est un procédé assez inusité, estime à l\u2019autre bout du fil Simon Harel, professeur de littérature à l\u2019Université de Montréal.C\u2019est aussi un procédé cohérent avec l\u2019idée de public intérieur établi par le psychiatre Michel de M\u2019Uzan, public qui habite chaque créateur.C\u2019est à ce public intérieur qu\u2019il parle d\u2019abord avant de faire don de son histoire à son public sociologique.D\u2019un point de vue narratif, c\u2019est donc une façon habile de mettre un terme à une œuvre, de venir refermer un espace de création en faisant parler des personnages avec sa créatrice, personnages qui sont les véritables créateurs de l\u2019œuvre d\u2019Arlette Cousture.» Le début des temps nouveaux a tendance à faire taire les temps anciens.Et c\u2019est sans doute ce qu\u2019exprime l\u2019auteur dans cet assemblage de lettres où l\u2019univers de sa série, ses histoires de « m\u2019sieur l\u2019curé », de filiation, d\u2019éducation, laissent apparaître des inquiétudes sur la mort, le legs, le patrimoine\u2026 « Il y a dans ce récit la peur de disparaître sans rien laisser, dit Élyse Michon, psychologue clinicienne à qui Le Devoir a demandé de psychanalyser le bouquin.On sent toute l\u2019angoisse de la mort chez l\u2019auteure, qui se demande ce qu\u2019il va rester d\u2019elle après son départ.» Comment sur vivre à son œuvre ?Voilà la question que semble finalement poser Ar- lette Cousture dans Chère Ar- lette, une « démarche narcissique», reconnaît Mme Michon, dans laquelle elle fait revivre chacun de ses personnages, comme pour les poser en enfants, en descendance qui reste quand on part.«Incroyable, écrit l\u2019auteure en introduction.Il y a plus de trente ans, je travaillais à un livre qui s\u2019est révélé exutoire, loisir et paratonnerre contre les aléas de la vie.» Trois décennies, même si elle le fait avec brio, avec un ton critique, «mais un peu bonbon, par moments », dit M.Harel, elle se raccroche encore à «ses vieilles histoires, sans doute pour se faire du bien».Et ce, en laissant ses personnages mettre un point final à un récit, comme d\u2019autres cultivent des rites de passage.Le Devoir CHÈRE ARLETTE Arlette Cousture Libre Expression Montréal, 2016, 222 pages Psychanalyse d\u2019un roman populaire Mais qu\u2019a bien voulu dire Arlette Cousture en demandant à ses personnages de lui écrire ?C H R I S T I A N D E S M E U L E S B lessé, réfugié dans un immeuble désaffecté d\u2019Istanbul, Samuel, le narrateur du deuxième roman de David Clerson, déroule la chaîne d\u2019événements plutôt étranges qui l\u2019ont conduit dans cette impasse, au cœur du mouvement de protestation de 2013 étouffé dans la violence.L\u2019heure est grave, il est peut-être même trop tard.« Je reste derrière dans la poussière pendant qu\u2019une nuée remplit le labyrinthe, remonte à la surface, recouvre le monde, s\u2019essaime sur toute la terre, poursuit le cycle des choses et des êtres.Je repense aux hommes et aux singes.Et je ne sais pas s\u2019il y a des raisons d\u2019espérer.» Amis d\u2019enfance ayant grandi sans père dans un village des Cantons-de-l\u2019Est, Samuel et Abel étaient inséparables, presque jumeaux, et par ta- geaient une même fascination pour le putride, l\u2019occulte et les petits livres rouges de la collection « L\u2019aventure mystérieuse ».Ces « frères-vers » couraient les champs et les maisons abandonnées pour nourrir leur collection d\u2019insectes.Mais leurs chemins vont vite se séparer.Abel sera victime d\u2019un accident de voiture qui va le laisser paraplégique, alors que Samuel va déménager loin du village.Malgré tout, les deux amis sont «de plus en plus séparés mais liés l\u2019un à l\u2019autre, comme par un cordon ombilical, et par des mots, aussi, par un univers secret qui ne devait être que le [leur]».Frères (Héliotrope, 2013, lauréat du Grand Prix littéraire Archambault), son premier roman, se développait autour de deux frères adolescents.Avec son étrangeté baroque, la régression animale et les mutilations corporelles, c\u2019était une histoire d\u2019errance apocalyptique à l\u2019exotisme un peu fabriqué.S\u2019il est plus ancré dans le réel, En rampant cultive encore une fois l\u2019étrangeté.Des années plus tard, pendant ses études doctorales à l\u2019Université Columbia, à New York, où il s\u2019est installé avec sa blonde qui se spécialise dans l\u2019étude des primates, le narrateur va amorcer sa chute.Fasciné depuis toujours par l\u2019ésotérisme et les théories du complot, quoique sans y adhérer, il ne saura pas refuser la proposition d\u2019écrire un livre (que signera quelqu\u2019un d\u2019autre) prétendant révéler tous les secrets cachés de l\u2019univers.Fabrication d\u2019un mensonge Ce sera Un secret pour l\u2019humanité, écrit dans la fièvre pour un lecteur prêt à laisser son sens critique de côté.Un lecteur « qui ouvrirait le livre en attendant d\u2019être séduit par des nuées de minuscules insectes qui s\u2019introduiraient dans ses pupilles et viendraient parasiter son cerveau et sa vie comme depuis longtemps ils ont parasité la mienne».Mais cette fabrication passionnée d\u2019un mensonge va aussi s\u2019accompagner d\u2019une lente descente aux enfers, au cours de laquelle la réalité du narrateur va peu à peu se disloquer.De son côté, au terme d\u2018un cheminement inverse, Abel est devenu « Le Rampant », le mystérieux leader d\u2019une secte installée dans les Cantons-de-l\u2019Est.Pour bâtir cet univers inquiétant, à la limite de la déchéance et de la folie, David Clerson procède par accumulation, avec une suite un peu lourde d\u2019images et de motifs.Au propre et au figuré, y défilent un fœtus momifié, un caméléon en guise d\u2019animal de compagnie, de multiples cadavres en décomposition.Des flashs et des insectes sortis de la réalité ou du rêve, comme on en trouve au cinéma chez un David Cronen- berg \u2014 la sexualité tordue en moins.«Me voyant dans le miroir je pensai que ma peau avait la viscosité du lombric, et j\u2019écrasai une fourmi qui grimpait sur le mur.» Ou encore : « J\u2019avançai d\u2019une démarche de cloporte le long de tas de sacs noirs autour desquels volaient des mouches.» Pour vu d\u2019un imaginaire sombre et complexe, David Clerson s\u2019est imposé un programme ambitieux dans le cadre d\u2019un roman aussi cour t.Au risque de sacrifier certaines des nombreuses pistes stimulantes que suggère le roman sans vraiment les explorer : l\u2019occultisme, l\u2019entomologie, le conspirationnisme, la mécanique des sectes ou l\u2019amitié adolescente.Avec un symbolisme opaque fait de dualité et de régression \u2014 tout comme dans Frères \u2014, de vérités cachées, de permanences anciennes et de malédictions, En rampant semble sécréter à sa manière une fuite dégoûtée hors de la réalité sociale.Une sorte de fable sombre et cryptée sur l\u2019humanité et sur notre époque qui court, au ras du sol, à sa perte.Collaborateur Le Devoir EN RAMPANT David Clerson Héliotrope Montréal, 2016, 216 pages FICTION QUÉBÉCOISE Fable courte et terre à terre En rampant est un roman sombre et crypté sur l\u2019humanité qui court à sa perte MICHEL GAUTHIER RADIO-CANADA En 1990, au petit écran, Marina Orsini a prêté ses traits au personnage d\u2019Émilie Bordeleau mis au monde par Arlette Cousture.PEDRO RUIZ LE DEVOIR L\u2019imaginaire complexe de David Clerson cherche encore dans le dégoût une façon de s\u2019extraire de la réalité sociale.Un doux sourire de gamin se faufile jusque sur le visage de Romeo Saganash.Vous sentez- vous député ?lui demande-t-on.«Non ! Du tout même ! » lance-t-il, avec le même ef farement amusé que si on lui avait proposé de nous raconter son périple sur la planète Mars.«En fait, j\u2019estime que je ne suis pas politicien.J\u2019ai seulement un rôle à jouer auprès de ma société, auprès des Cris, pour faire avancer une cause noble, la cause autochtone, parce qu\u2019on vit toujours dans des conditions déplorables au sein de ce Canada riche, même à l\u2019aube de ses 150 ans.» La fin d\u2019un apartheid Malgré les conditions effectivement déplorables des logements, par exemple, auxquelles sont contraintes les communautés cries d\u2019Eeyou Istchee, Emmanuelle Walter glane tout au long de sa route davantage de raisons d\u2019espérer que de baisser les bras.Parmi celles-ci : la création du gouvernement régional Eeyou Istchee Baie-James.Arrachée à Jean Charest dans la foulée de la promotion du Plan Nord, cette entité politique sans pareille réunit depuis 2014 à la même table des élus jamésiens et des chefs cris, qui codirigent donc désormais les terres publiques.«Avant, les Cris ne géraient que leurs communautés, que leurs réserves, rappelle Romeo Saga- nash.Ça faisait longtemps qu\u2019on disait que ça n\u2019avait pas de sens que la municipalité de la Baie-James [la structure prévalant jusque-là, uniquement composée d\u2019allochtones] contrôle l\u2019ensemble des terres ancestrales.J\u2019avais dit à Jean Charest : \u201cEn Afrique du Sud, il y a un nom pour ça.Ça s\u2019appelle l\u2019apartheid.\u201d » Que lui avait répondu le premier ministre ?« Il m\u2019avait dit avec des mots à peine voilés de ne pas répéter ça dans les médias.» Ce qu\u2019il s\u2019était évidemment empressé de faire.« De mon point de vue, c\u2019est renversant.L\u2019information est pourtant passée sous le radar ; les médias y ont vu un épisode administratif sans impor tance, nébuleux et lointain », écrit une Emmanuelle Walter émue et ef farée dans Le centre du monde.Elle suggère d\u2019ailleurs que l\u2019indifférence du Québec médiatique aura peut- être, ironiquement, permis à cette structure belle, fascinante et novatrice de s\u2019épanouir sans tension.« Quand Romeo a commencé à m\u2019expliquer la chose dans le camion, j\u2019ai vraiment eu l\u2019impression d\u2019avoir un scoop.C\u2019est révélateur du fait que le journalisme au Québec rate des trucs énormes.C\u2019est mon éditeur Mark Fortier qui m\u2019a dit à la blague : \u201cCe laboratoire n\u2019est examiné par personne, et c\u2019est pour ça que ça fonctionne !\u201d Ç\u2019a été compris par bien des médias comme un truc banal.Mais si ça avait été compris pour ce que c\u2019est, c\u2019est-à-dire un laboratoire politique, ça aurait sans doute fait débat », explique celle qui, de retour à Montréal, a consacré de longues heures à visionner les assemblées de ce gouvernement.À chacun son Netflix.«On y discute a priori de sujets au ras des pâquerettes, mais c\u2019est grandiose, observe-t-elle, encore pleine d\u2019enthousiasme.Il n\u2019y a pas une seule seconde où l\u2019enjeu postcolonial n\u2019est pas présent.Chaque mot, chaque virgule, pose la question du partage du territoire, du vivre-en- semble.Les élus jamésiens savent que c\u2019est historique, même si pour eux, c\u2019est une entente pragmatique, qui leur permet d\u2019arriver à leurs fins et de poursuivre l\u2019exploitation du territoire.Pour les Cris, c\u2019est hyper-symbolique.» Serions-nous en présence d\u2019un modèle à imiter à la grandeur du plus-meilleur-pays-au- monde ?« Oui ! pense la journaliste.Il y a chez les Cris d\u2019Eeyou Istchee tous les enjeux qui af fectent de manière générale les communautés autochtones : la déprime, l \u2019alcool , la drogue, les violence.Mais ce qui les distingue, c\u2019est qu\u2019au-dessus de tout ça, il y a maintenant un projet, une réussite, une unité.Il s\u2019est passé quelque chose.Ils se sont retrouvés, ont combattu et ont gagné, et ça, c\u2019est réellement au- dessus du reste.Alors, lorsqu\u2019en avril dernier, pendant la vague de suicides à Attawapiskat, les observateurs de Montréal répétaient : \u201cIl faut démanteler les réserves\u201d, moi, j\u2019avais le goût de crier qu\u2019au contraire, il faut maintenir ces communautés et les aider à prospérer, les aider à trouver une forme d\u2019autonomie.» Fidèle à ses circonspectes habitudes, Romeo Saganash opine discrètement.Collaborateur Le Devoir LE CENTRE DU MONDE UNE VIRÉE EN EEYOU ISTCHEE BAIE-JAMES AVEC ROMEO SAGANASH Emmanuelle Walter Lux éditeur Montréal, 2016, 152 pages SUITE DE LA PAGE F 1 APARTHEID C A R O L I N E J A R R Y A près avoir promené son regard observateur sur la vie animée des ruelles et des cafés de Montréal, ce dont il a parlé dans ses deux livres précédents, c\u2019est maintenant vers les parcs de la métropole que l\u2019auteur et ancien professeur de littérature André Carpentier tourne son attention.La démarche est encore une fois celle du flâneur attentif au monde qui l\u2019entoure.Il explique d\u2019entrée de jeu sa volonté « d\u2019écrire sans plan sur l\u2019expérience de juste être là, parmi d\u2019autres, [\u2026] de manière à saisir des extraits du sous-texte des choses humaines».S\u2019ouvre ainsi un récit fait d\u2019obser vations sur les parcs de Montréal et sur les gens qui les fréquentent, de brèves rencontres et d\u2019une simple présence attentive à soi et aux autres.« C\u2019est dans la marche flâneuse que se consolide le mieux ma paix intérieure » , écrit Carpentier, et « à cette fuite perpétuelle qu\u2019est le présent, je préfère la présence ».Choix d\u2019une certaine façon de vivre, donc, et projet littéraire à la fois, car il ne lui suffit pas de traquer la vie dans les parcs, il lui faut aussi décrire l\u2019essence des choses et des gens obser vés, « comme si, pour [lui], voir en mots signifiait voir plus et mieux et même enfin voir vraiment ! » en trouvant « le langage des choses ».Certains de ces « moments de parcs » sont de purs bonheurs auxquels on est ravi d\u2019être conviés, qui disent par exemple le plaisir de goûter la brise sur un banc et de « laisser venir jusqu\u2019à soi la lanterne de quelques étoiles fur tives » ; qui évoquent « un parc à la Bruegel, avec de la neige et des petits personnages arrondis par leurs manteaux», ou ce couple âgé qui arrive dans un parc aux premiers jours du printemps « avec autant de jubilation que s\u2019il débarquait en Floride pour l\u2019hiver ».La langue est belle, émaillée de ces mots surprenants dont Carpentier a le secret, avec ses automnes « soleilleux » et ses arbres qui « se défeuillent ».Figure pauvre de l\u2019imaginaire L\u2019un des mérites du livre est qu\u2019il vient inscrire bellement les parcs dans le paysage littéraire québécois, où Carpentier s\u2019étonne de leur sous-représen- tation, «comme si les parcs figuraient à titre de parents pauvres dans notre imaginaire montréa- lais ».On regrette par contre que les parcs évoqués demeurent largement anonymes.Même si cer taines descriptions permettent au lecteur d\u2019en reconnaître quelques-uns, ils ne sont jamais nommés, ce qui est un peu surprenant puisque Carpentier dit lui- même que chaque parc a son âme propre.Les nommer leur aurait donné davantage de poids et de vie réelle.Le narrateur aurait aussi pu se manifester davantage.Moments de parcs comporte des réflexions sur les étapes de la vie et sur la solitude, notamment, nourries par des citations d\u2019écrivains, mais l\u2019œuvre faite essentiellement d\u2019observations est plus descriptive qu\u2019introspective.Or, il est difficile d\u2019éviter la répétition, dans un livre qui fait près de 400 pages, sur un seul sujet, et les saynètes échelonnées au fil des saisons sur cinq années, de 2009 à 2014, auraient gagné à être davantage ramassées.On y croise trop d\u2019« ados crâneurs » et de « filles moqueuses », de «mères fières » de leur progéniture et de personnages étranges qu\u2019on ne comprendra jamais puisqu\u2019ils vont rentrer chez eux et qu\u2019on ne les reverra plus\u2026 L\u2019observation du flâneur restant par définition en surface.Moments de parcs pourrait être le dernier volet de ce qu\u2019André Carpentier appelle sa Trilogie du flâneur montréa- lais.Mais il le conclut en n\u2019excluant pas l\u2019ajout d\u2019un « quatrième mousquetaire » à son « journal des autres ».Collaboratrice Le Devoir MOMENTS DE PARCS André Carpentier Boréal Montréal, 2016, 376 pages GÉOPOÉTIQUE Autopsie du flâneur en terrain balisé Moments de parcs d\u2019André Carpentier dévoile un nouveau chapitre de son journal des autres L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 1/3 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 4 Chimères Anne Robillard/Wellan \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 2 La faute.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 2/3 La fois où.j\u2019ai suivi les flèches jaunes Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 3/3 Conversations avec un enfant curieux Michel Tremblay/Leméac 5/2 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 4/5 Il était une fois à Québec \u2022 Tome 2 Au gré du.Michel Langlois/Hurtubise \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 10/8 Danger! Femmes en SPM Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis 6/6 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 8/3 Romans étrangers Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 1/6 Intimidation Harlan Coben/Belfond 2/3 Si tu me voyais comme je te vois Nicholas Sparks/Michel Lafon 3/10 Chanson douce Leïla Slimani/Gallimard \u2013/1 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 4/12 Demain les chats Bernard Werber/Albin Michel 7/8 Les nouveaux amants Alexandre Jardin/Grasset 5/2 Message sans réponse Patricia J.MacDonald/Albin Michel 6/6 La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 8/35 Brunetti en trois actes Donna Leon/Calmann-Lévy 9/2 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/5 Le témoin Lino Zambito/Homme 2/2 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 3/8 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 4/3 Le cœur des Québécois.L\u2019évolution du Québec.E.Montigny | M.Grégoire | Y.Rivest/PUL \u2013/1 Je ne sais pas pondre l\u2019œuf, mais je sais Josée Blanchette/Flammarion Québec 5/8 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 6/5 Politiques de l\u2019extrême centre Alain Deneault/Lux 7/2 Le centre du monde Emmanuelle Walter/Lux \u2013/1 Les superbes Collectif/VLB 8/7 Essais étrangers Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 1/2 Toutes ces grandes questions sans réponse Douglas Kennedy/Belfond 2/3 Sous le drapeau noir.Enquête sur Daesh Joby Warrick/Cherche Midi \u2013/1 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 6/40 Laëtitia ou la fin des hommes Ivan Jablonka/Seuil 3/3 Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte 4/8 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 5/44 Les origines du vivant Collectif/Gallimard 8/2 Chemins d\u2019espérance Jean Ziegler/Seuil \u2013/1 Petit cours d\u2019autodéfense en économie.L\u2019abc.Jim Stanford/Lux \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 14 au 20 novembre 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.FICTION QUÉBÉCOISE DÉVISSAGE Iris Delagrange XYZ Montréal, 2016, 224 pages Après la mort de son père, dont elle était très proche, une jeune professionnelle de Montréal insatisfaite de sa vie décide, sans la moindre expérience en alpinisme, d\u2019aller faire l\u2019ascension de l\u2019Everest.À l\u2019aube de la quarantaine, Alice Pico est à la croisée des chemins.À Katmandou, au Népal, elle tombera vite sous le charme de son guide d\u2019origine tibétaine.«L\u2019Everest m\u2019a ouvert les yeux sur plein de choses», dira-t-elle.Aventure d\u2019une vie doublée d\u2019une remise en question existentielle et amoureuse, mais aussi conte de fées pour Occidentales en mal d\u2019exotisme et de simplicité, Dévissage, le premier roman d\u2019Iris Delagrange, prend la forme d\u2019un récit plutôt agréable à lire.Mais il s\u2019accompagne aussi d\u2019une certaine invraisemblance et des archétypes prévisibles d\u2019un roman de type Harlequin.Christian Desmeules A près avoir quitté un poste de précepteur à Bordeaux à la fin de l\u2019année 1801, Friedrich Hölderlin semble avoir disparu pendant plusieurs mois de la surface de la terre.Libre à nous d\u2019imaginer le poète allemand dérivant à pied vers Nürtingen, sur les rives du Neckar, dans le sud de l\u2019Allemagne, où il est réapparu au printemps 1802.Il va continuer à écrire un peu, improvise sur un piano dont il a coupé les cordes, exige qu\u2019on l\u2019appelle «Monsieur le bibliothécaire », avant de basculer rapidement dans la folie en attendant sa mort, 40 ans plus tard.« Riche en mérites, mais poétiquement toujours, sur terre habite l\u2019homme », écrit-il dans l\u2019un de ses poèmes les plus connus (En bleu adorable).C\u2019est ce que nous rappelle une remarquable «anthologie manifeste », Habiter poétiquement le monde, qui rassemble une centaine d\u2019auteurs, Schlegel, Novalis, Poe ou Baudelaire, André Breton, Jacottet, François Cheng ou Jean-Luc Nancy, qui ont tous réfléchi depuis deux siècles à la réalité \u2014 et à la nécessité \u2014 de l\u2019expérience poétique.La poésie ?« Elle est le désir de la phalène pour l\u2019étoile » (Edgar Allan Poe).Les poètes ?Des « législateurs et des prophètes de l\u2019humanité» (Shelley), qui ont «cent fois plus de bon sens que les philosophes, et ceux-là, en cherchant le beau, rencontrent plus de vérités que ceux-ci en cherchant le vrai» (Joseph Joubert).De la géopoétique à l\u2019éthique Suivons l\u2019immense Yves Bonnefoy, décédé en juillet dernier : « La poésie est-elle possible dans une société qui laisse envahir ses conduites, son enseignement, sa parole par les mots de la technologie, du commerce, ceux qui ne savent plus l\u2019infini qui est intérieur à l\u2019objet naturel et incitent donc un autre infini, celui du rêve, à se déployer, mais bien pauvrement, parmi les stéréotypes publicitaires ?Ne va-t-elle pas être repoussée toujours plus vers le monde des marginaux, que l\u2019on prive de responsabilités autant que de moyens d\u2019existence?» Et de la poésie elle-même traversant à pied le paysage jusqu\u2019à la «géopoétique », il n\u2019y a peut- être qu\u2019un pas.Ou deux.Cette « théorie-pratique transdisciplinaire », élaborée par Kenneth White qui a fondé il y a une trentaine d\u2019années l\u2019Institut international de géopoétique, est applicable à tous les domaines de la vie et de la recherche.Elle a pour but, explique-t-il, « de rétablir et d\u2019enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu, avec les conséquences que l\u2019on sait sur les plans écologique, psychologique et intellectuel, développant ainsi de nouvelles perspectives existentielles dans un monde refondé».Au sens le plus large, c\u2019est un mouvement qui concerne « la manière dont l\u2019homme fonde son existence sur la terre».Rien d\u2019étonnant à ce qu\u2019André Carpentier, professeur à l\u2019UQAM, soit membre de La Traversée, l\u2019atelier québécois de géopoétique créé en 2004.De la même façon qu\u2019il s\u2019était intéressé aux ruelles avec Ruelles, jours ouvrables et aux cafés dans Extraits de cafés (Boréal, 2005 et 2010), les Moments de parcs qu\u2019il publie ces jours-ci incarnent une exploration aussi sensible que cartésienne de l\u2019espace urbain.Faillite de l\u2019humanisme « L\u2019habitat poétique exige une éthique, une manière de vivre qui ne place pas l\u2019économique au centre de l\u2019existence », souligne aussi Frédéric Brun en nous présentant la trajectoire et les textes venus nourrir Habiter poétiquement le monde.Une manière de voir qu\u2019approuverait probablement Étienne Beaulieu.Dans Splendeur au bois Beckett, une collection d\u2019essais qu\u2019il consacre au vivant sous toutes ses formes, il y rend hommage au bois Beckett, un parc que connaissent sûrement tous les Sherbrookois.Avec ses soixante-dix hectares, sa centaine d\u2019espèces d\u2019oiseaux, avec ses arbres qui sont parfois trois fois centenaires, le boisé Beckett est aujourd\u2019hui l\u2019un des rares milieux urbains au Québec à avoir reçu la dénomination de « forêt ancienne».Pour Étienne Beaulieu \u2014 et il a raison \u2014, son existence suffit à en faire une sorte de «miracle politique » et tout un symbole pour notre époque.Réfléchissant avec optimisme à la faillite de la pensée humaniste pour assurer la permanence du vivant sur notre planète, l\u2019auteur de L\u2019âme littéraire (Nota Bene, 2014) signe ici une sorte de plaidoyer qui lie étroitement au sein d\u2019une éthique commune poésie, philosophie et écologie.«L\u2019âme occidentale, écrit-il, comme une plante cultivée, ne croît que dans la plaine, en rase campagne où les grands arbres ne lui font aucun ombrage.Comment apprendre à vivre dans l\u2019ombre sylvestre et découvrir cette ancienne et à la fois nouvelle manière d\u2019être présent au monde sans pour cela raser les forêts du monde entier?» Dans ce petit livre éclaté et méditatif, produit d\u2019une «prose littéraire » qui louvoie entre la colère et la contemplation, l\u2019auteur réfléchit à l\u2019amitié selon Joseph Joubert, à l\u2019apprentissage de la compassion, au paysage, au «droit des arbres » et à la place de l\u2019homme dans la hiérarchie du vivant.Et pour lui, une chose est sûre, il n\u2019y a de communauté «que par l\u2019espace et par le territoire».SPLENDEUR AU BOIS BECKETT Étienne Beaulieu Nota Bene, coll.«La ligne du risque» Montréal, 2016, 146 pages HABITER POÉTIQUEMENT LE MONDE ANTHOLOGIE MANIFESTE Choix des textes et avant-propos de Frédéric Brun Poesis Paris, 2016, 368 pages GÉOPOÉTIQUE Sur terre habite l\u2019homme L\u2019espace et le territoire sont aussi aux fondements de l\u2019existence CHRISTIAN DESMEULES PATRICK SANFAÇON LE DEVOIR En racontant le plaisir de goûter la brise sur un banc de parc, certains de ces «moments de parcs» sont de purs bonheurs auxquels il est agréable de s\u2019exposer. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 G U Y L A I N E M A S S O U T R E D ouzième roman de Catherine Cusset par u chez Gallimard, L\u2019autre qu\u2019on adorait fait l\u2019unanimité.Son écriture claire et r ythmée vous emporte au gré de la carrière et des amours d\u2019un Parisien doué, Thomas, parti vivre et enseigner aux États-Unis.Sous le regard bienveillant de sa meilleure amie, Catherine, il est à la fois unique et exemplaire.Ses réussites et ses échecs couvrent un roman aux allures de laboratoire social.Catherine s\u2019adresse à Thomas.Dans cette narration surprenante, rédigée à la première et à la seconde personne, on apprend au début qu\u2019il s\u2019est suicidé.Dès lors, on assiste à un film très rythmé.Voici le militant qui étudie à Paris dans les années 1980, puis le boursier à l\u2019Université Columbia de New York, où il se destine à une brillante carrière.À condition, bien sûr, qu\u2019il joue le jeu.Thomas a quitté le monde sélectif et normé des concours d\u2019État français.Aux États- Unis, il s\u2019est vite senti bien.Il a excellé.En découvrant ses grandes villes, il vit des amours délicieuses.Cusset nous brosse de délicats portraits de femmes \u2014 photographe, musicienne, étudiante, collègue, amie, de diverses origines.Thomas travaille, mais pas assez ; il sait ce qu\u2019il doit faire, mais il ne le peut pas.Il se déçoit lui-même, se culpabilise, et sa vie finit par lui échapper.Dans les rouages sociaux Catherine Cusset croise le sensible et le politique.Universitaire elle-même, résidant à New York, elle décrit les rouages sociaux de l\u2019Amérique, tout en démêlant la part af fective de son personnage, ce tout qui grince.Son doigté est là, dans la distance amicale, perspicace et tendre d\u2019une vérité humaine qui n\u2019est ni artificielle ni plaquée.Sans schématiser la comparaison entre la France et les États-Unis, elle en soul igne les quali tés respectives : d\u2019une par t, la culture parisienne unique, l\u2019ar t d\u2019y vivre et d\u2019aimer ; d\u2019autre part, l\u2019accessibilité américaine au savoir, le dynamisme des relations humaines, l\u2019American way of life.Et elle en trace les revers : d\u2019un côté, l\u2019exiguïté et l \u2019 inconfor t des l ieux, la strati f ication sociale complexe ; de l\u2019autre, la compétition irréversible, l\u2019ennui profond des petites villes.Thomas s\u2019est intégré, comme on di t , à son pays d \u2019adopt ion.Ce spécial iste du ci - néma constate qu\u2019une com- pétit ion implacable conditionne la réussite professionnelle dans les milieux intellectuels, par fois mesquins.Quelque chose le retient.Paris ?Son passé ?Un fond mélancolique ?Ou simplement le refus de se conformer à la médiocrité ?Tout est montré, rien démontré.L\u2019art du roman Les passages les plus réussis entremêlent culture mu- s icale , ar t is t ique et l i t té - raire, comme pour pallier les manques de Thomas.L\u2019amour à distance et l\u2019instantanéité de la conna issance par l es voyages creusent l\u2019écart avec ceux qui ne bougent pas, sans que le bonheur s\u2019installe.Les métropoles absorbent et dévorent les intelligences, discrètement mais sûrement.Cusset en donne un paysage soutenu et continu, mais douloureux.Des hauts lieux de la culture new-yorkaise, des campus de Yale au Connecticut, de Richmond en Virginie, de Reed en Oregon, de Salt Lake City en Utah, tout cela colle avec les références à Proust : les identités croisées ne peuvent être jouées sans un meurtre de la psyché profonde.L\u2019autre qu\u2019on adorait est donc une fresque sociale.Les ratés de Thomas font oublier ceux de la politique qui participe à l\u2019exaltation générale.Époques Clinton, Bush, Obama, «Tu ratisses large », dit Catherine en évoquant les passions de Thomas, pointant son fragile édifice intérieur.L\u2019angoisse viendra à bout du personnage.Il a beau protester contre le roman de Catherine, dans lequel il refuse de se reconnaître.On finit par y nommer sa bipolarité, question d\u2019époque, et par rejoindre les Van Gogh, Dickens, Hemingway, Schumann, Cobain, Pollock, Munch, Woolf et Plath qui en souffraient aussi.L\u2019Amérique redevient étrangère à Thomas, de plus en plus seul, qui comprend que, dans un pays ou dans l\u2019autre, la machine sociale n\u2019est pas faite pour lui et qu\u2019il finira dans la rue.Collaboratrice Le Devoir L\u2019AUTRE QU\u2019ON ADORAIT Catherine Cusset Gallimard Paris, 2016, 295 pages FICTION ÉTRANGÈRE Trajectoire humaine en courbe Qu\u2019est-ce que la réussite sociale ?Catherine Cusset y répond dans un surprenant roman franco-américain.D O M I N I C T A R D I F Dans les tranchées d\u2019un système judiciaire radicalement moins glamour que ce que suggèrent la télévision et le cinéma, le narrateur de Récit d\u2019un avocat mène sa petite entreprise, qui ne connaît tristement aucune crise.«J\u2019avais signé un contrat de collaboration avec un cabinet d\u2019avocats parisien, où il était apparu vite cependant que me seraient toujours déléguées les af faires les plus modiques, les plus embarrassées, les plus désespérantes», regrette l\u2019homme, se résignant peu à peu à son sort.La proposition de Madame H., une magistrate du troisième âge rencontrée alors qu\u2019il travaille à la Commission des recours des réfugiés, l\u2019arrache contre toute attente à sa torpeur, malgré les rapports tendus qu\u2019il entretient avec la vie.Sa mission : venir en aide à un détenu d\u2019origine kurde avec qui la dame alimente depuis plusieurs années une correspondance.Ahmet A.a été condamné à trente années derrière les barreaux pour l\u2019assassinat sordide, inexpliqué et inexplicable, d\u2019une jeune Alsacienne, morte brûlée.« Les époux C., qui l\u2019avaient secourue, avaient déclaré plus tard que le corps de la jeune femme était si empourpré que l\u2019espace d\u2019un instant ils l\u2019avaient crue vêtue.» Le meurtrier s\u2019est depuis comporté en parfait prisonnier, mais risque beaucoup si la peine de déportation qui l\u2019attend à la fin de son incarcération n\u2019est pas révisée.En Turquie, un comité d\u2019accueil lui préparerait une violente fête.Après une série infructueuse de plaidoyers et de représentations avec laquelle compatirait Sisyphe, l\u2019avocat est peu à peu aspiré par une situation aux tentacules dont il peine d\u2019abord à mesurer l\u2019étendue.Ahmet A.aurait des liens avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui, au nord de la Syrie, lutte face au groupe armé État islamique pour le contrôle du territoire.Au temps du terrorisme, la géopolitique est toujours plus complexe qu\u2019elle n\u2019y paraît.Le sang versé au Moyen-Orient se répand parfois jusqu\u2019en Europe.Absurdités plurielles Roman noir et étouf fant à l\u2019écriture suavement surannée, le cinquième livre d\u2019Antoine Brea à paraître à l\u2019enseigne du Quartanier resserre peu à peu son étau autour d\u2019un narrateur incapable d\u2019agir autrement qu\u2019en se laissant porter par les événements.Aux conventions d\u2019un genre où les assoiffés de justice règnent, l\u2019écrivain français oppose un héros velléitaire, en proie à de fréquentes crises de panique.L\u2019absurdité de l\u2019existence et celle d\u2019un fonc- tionnariat aveugle s\u2019emboîtent ici jusqu\u2019à se confondre.En préférant au psychologisme une description volontairement accablante des procédures que doit traverser son personnage principal, Antoine Brea éreinte en filigrane un système judiciaire insensible aux conséquences par fois graves de ses décisions.« Les sociétés ont les criminels qu\u2019elles méritent », obser vait en son temps Lacassagne.« Se dou- tait-il que la corporation des criminels peut être assez large pour englober ceux qui les jugent ?» s\u2019interroge son alter ego dans un accès de lucidité.La force de ce regard d\u2019un cynisme refusant salutairement de se donner en spectacle (c\u2019eût été trop facile) réside pourtant moins dans la justesse de ce commentaire que dans l\u2019angoissant portrait qu\u2019il trace d\u2019un Occident s\u2019entêtant toujours, face au mal, à désigner les mêmes coupables.Que l\u2019avocat désenchanté choisisse la solitude plutôt que la paranoïa apparaît presque, à la lumière de ce douloureux constat, comme une décision raisonnable.Collaborateur Le Devoir RÉCIT D\u2019UN AVOCAT Antoine Brea Le Quartanier Montréal, 2016, 120 pages Dans l\u2019angoisse de la procédurite Antoine Brea renvoie dos à dos l\u2019absurdité de l\u2019existence et celle du système judiciaire M A N O N D U M A I S L a coureuse olympique Aganetha Smart n\u2019a jamais existé.Et pourtant, en lisant Invisible sous la lumière de Carrie Snyder, nouvelliste et journaliste, on pourrait croire aisément que ce premier roman est en réalité une biographie riche et dense traçant le portrait sans complaisance d\u2019une athlète centenaire.Il est vrai que, pour créer cette championne fictive, Snyder s\u2019est inspirée de la véritable histoire des « Six Inégalables », l\u2019équipe féminine canadienne qui s\u2019illustra à la course et au saut en hauteur à Amsterdam en 1928.Cette année-là, pour la première fois, on permit aux femmes de participer à quelques épreuves d\u2019athlétisme.À travers le personnage d\u2019Aganetha, surnommée Aggie, Carrie Snyder non seulement crée une figure romanesque aussi attachante qu\u2019insaisissable, elle brosse un tableau révélateur de l\u2019évolution de la condition féminine sur fond de tragédie familiale et de drame sportif.Mue par une envie irrépressible de courir dès sa jeunesse, refusant farouchement de se soumettre aux modèles féminins traditionnels de l\u2019époque, Aggie n\u2019est pas sans rappeler le personnage qu\u2019incarnait Sophie Desmarais dans Sarah préfère la course de Chloé Robichaud.« Je ne suis pas faite pour ça.Parler de mes sentiments ?Analyser mes émotions?Être amoureuse?J\u2019aimerais autant sauter par la fenêtre », admet-elle dans le vortex de ses pensées.Lorsque vient le temps de dévoiler qui elle est, Aggie, qui deviendra successivement ouvrière, mannequin et journaliste, ne se fait pas tendre : « Le fantasme : une femme belle, sûre d\u2019elle, élégante, ef frontée.La réalité : échevelée, distraite, éparpillée, froide.» Lucide, paraissant indifférente aux autres, aux événements, c\u2019est ainsi qu\u2019elle traversera le siècle.Promise à un avenir brillant, elle connaîtra un destin ponctué de malheurs, de secrets de famille douloureux, d\u2019ambition avortée, d\u2019amitiés et d\u2019amour trahies.« Est-il possible que j\u2019aie déjà vécu la plus belle part de mon existence, à vingt-deux ans ?» se demande-t-elle à la suite de ses exploits olympiques.Secrets et mensonges Hantée par le fantôme de Fannie, sa demi-sœur adorée, et ses souvenirs pêle-mêle, Aggie croupit dans un centre pour gens âgés jusqu\u2019au jour où une jeune coureuse et son frère viennent la chercher sous prétexte de tourner un documentaire sur elle.Cherchant à comprendre ce qu\u2019ils veulent d\u2019elle, Aggie, clouée dans son fauteuil roulant, parvenant difficilement à parler, replonge de plus belle dans ses souvenirs.Dès lors, le passé et le présent de l\u2019athlète olympique se télescopent avec une fluidité remarquable sous la plume agile et vivante de Carrie Snyder : «Ma mémoire est un courant impétueux qui m\u2019emporte et le passé me fait signe de la rive, où les arbres ploient sous le vent.Je ne peux pas tout voir, pas en même temps, d\u2019autant plus que les événements défilent à toute allure, en désordre, tandis que je me débats dans le courant.» Dans l\u2019ombre d\u2019un père éprouvé par le décès de ses deux épouses et la mort prématurée des enfants du premier lit, le roman familial d\u2019Aggie se déploie au gré des méandres capricieux d\u2019une mémoire qui flanche.Avec une prodigieuse habileté, Carrie Snyder entretient le mystère jusqu\u2019à la toute fin quant aux intentions des ravisseurs d\u2019Aggie.Chaque fois que la romancière envoie son héroïne revisiter chaque recoin de sa mémoire, celle-ci en revient avec de nouveaux indices.Recollant patiemment les morceaux du puzzle familial, Aggie comprend enfin ce que tous lui ont caché ou ce qu\u2019elle n\u2019a jamais voulu voir.À regret, on quitte alors ce personnage d\u2019une fascinante complexité.Collaboratrice Le Devoir INVISIBLE SOUS LA LUMIÈRE Carrie Snyder Traduit de l\u2019anglais par Karine Lalechère Gallimard Paris, 2016, 351 pages FICTION CANADIENNE Cours, Aggie, cours Dans son premier roman, Carrie Snyder célèbre les pionnières de l\u2019olympisme JOEL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Catherine Cusset donne à son roman des allures de laboratoire social.JUSTINE LATOUR LE QUARTANIER Antoine Brea pose un récit noir et étouffant à l\u2019écriture suavement surannée.Un passé trouble Comment choisir une gardienne pour ses enfants ?Sur quelle base ?Et comment savoir à qui on a vraiment affaire ?Chanson douce glace le sang.Et au final, le personnage de la nounou demeure mystérieux.C\u2019est tant mieux, selon la romancière née à Rabat d\u2019un père banquier et d\u2019une mère médecin, élevée en partie par des nounous.« Mon idée, c\u2019était d\u2019avoir ce personnage de nounou comme pivot central et de l\u2019éclairer de différentes façons, par différents regards », glisse-t-elle.Ainsi voit-on Louise par les yeux des parents, des enfants, d\u2019une voisine, d\u2019une copine\u2026 tout en découvrant quelques éléments de son passé trouble.« Mais finalement, indique l\u2019auteure, ces lumières ne suffisent pas à éclairer tout à fait le personnage.Pour moi, c\u2019était essentiel que la nounou reste opaque, mystérieuse, parce que c\u2019est ce qui fait qu\u2019elle est inquiétante.Si on en fait un personnage trop transparent, cette inquiétude qui doit infuser le roman disparaît.» On a beau sentir la détresse de la nounou, savoir qu\u2019elle est acculée au mur (criblée de dettes, bientôt évincée de son logement), on a quand même de la dif ficulté à comprendre comment e l le en est arrivée à tuer ces deux jeunes enfants.Normal, af firme Leïla Sli- mani.« De toute façon, le geste de tuer des enfants est incompréhensible.» Il y a des bribes d\u2019explication, selon elle, mais aucune explication totale, absolue.« On est dans une société qui veut toujours tout expliquer, tout comprendre, qui veut de la transparence, mais je pense que le rôle de la littérature, c\u2019est au contraire de rétablir du mystère.De donner plus de questions que de réponses.De nous mettre dans la position du trouble, de l\u2019inquiétude, et non pas de nous placer dans le confort ou la satisfaction du savoir.» Collaboratrice Le Devoir CHANSON DOUCE Leïla Slimani Gallimard Paris, 2016, 228 pages SUITE DE LA PAGE F 1 SLIMANI Leïla Slimani est la 12e femme à recevoir le Goncourt en 113 ans «Ce prix a une signification particulière, et le fait que peu de femmes l\u2019aient eu donne le sentiment de porter un symbole très fort, dit-elle.Personnellement, ça me donne des ailes.Je n\u2019ai jamais eu autant envie d\u2019écrire que maintenant.Ç\u2019a encore plus de sens d\u2019écrire maintenant parce que je vais pouvoir partager avec beaucoup de gens qui m\u2019ont découverte.Et c\u2019est la preuve que je ne me suis pas trompée.Il y a une conjonction, une rencontre entre ce que j\u2019aime le plus au monde et la reconnaissance que j\u2019en retire.C\u2019est comme si les étoiles s\u2019alignaient : c\u2019est merveilleux ! » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 5 LA VITRINE JEUNESSE 752 LAPINS François Blais 400 coups Montréal, 2016, 32 pages « Il était une fois, dans un royaume lointain, une princesse très belle, très gentille, très riche et qui sentait très bon.» Avec une telle entrée en matière, on pourrait facilement imaginer la finale avec son lot de bonheur et d\u2019enfants.Mais ce serait faire abstraction du fait que cette princesse est l\u2019héroïne de François Blais, lequel revisite ici avec dérision cet archétype.La vie de la jeune fille tourne autour de ses 752 lapins, qu\u2019elle chérit d\u2019un amour infini jusqu\u2019à ce que l\u2019un d\u2019eux s\u2019enfuie dans la forêt.C\u2019est le drame ! Mais jusqu\u2019où va-t-elle être prête à aller pour le retrouver ?Jusqu\u2019à quitter son logis douillet, af fronter mer et monde, escalader des montagnes ?Pour récupérer un fuyard alors qu\u2019il lui en reste encore 751 ?Ce texte irrévérencieux s\u2019accompagne des illustrations de Valérie Boivin, qui mélange avec un rare talent le grotesque et la douceur.Elle joue avec les perspectives, ajoute des éléments de décor loufoques, créant ici et là des atmosphères étranges qui collent à cette héroïne égocentrique et, par le fait même, à l\u2019univers singulier et rafraîchissant de Blais.Marie Fradette SOCIOLOGIE JE SUIS FÉMINISTE LE LIVRE Marianne Prairie et Caroline Roy-Blais Éditions du Remue-ménage Montréal, 2016, 194 pages D\u2019abord un blogue, Je suis féministe est maintenant un livre.Fondé en 2008, le blogue se voulait un lieu pour donner la parole aux jeunes féministes, lesquelles ne se reconnaissaient pas toujours dans le discours de leurs aînées.Dans sa préface, Sylvie Dupont, cofondatrice de La vie en rose, magazine féministe des années 1980, expose bien le contexte de cette prise de parole, largement attribuable aux réseaux sociaux : nombre de jeunes féministes se sentent parfois isolées dans leurs milieux respectifs.Alors que, dans les années 1970, les femmes se réunissaient dans des cuisines, celles d\u2019aujourd\u2019hui se connectent.Le féminisme de notre époque est résolument branché.Les auteures rassemblées ici sont « libres, furieuses et joyeuses ».Elles actualisent des questions anciennes mais non résolues \u2014 avortement, couple, travail du sexe, violences \u2014 et en inscrivent de nouvelles à l\u2019ordre du jour : culture pop, intersectionnalité et diversité du féminisme, lequel se conjugue désormais au pluriel, et à tous les âges.Isabelle Boisclair FICTION NORDIQUE LE ROUGE VIF DE LA RHUBARBE Auður Ava Ólafsdóttir Traduit de l\u2019islandais par Catherine Eyjólfsson Zulma Paris, 2016, 160 pages Dans un petit village islandais au milieu des années 1970, Ágústína, quinze ans, doit se déplacer à l\u2019aide de béquilles.Sa mère, une biologiste toujours partie en mission, l\u2019a depuis longtemps confiée à sa grand-mère et se contente de lui envoyer des lettres depuis l\u2019autre bout du monde.Chanteuse dans un groupe de rock local malgré le « défaut de fabrication d\u2019origine » dont elle souffre, elle entend bien entreprendre toute seule au printemps l\u2019ascension de la montagne qui domine le village.Délicate histoire initiatique, Le rouge vif de la rhubarbe, le tout premier roman enfin traduit d\u2019Auður Ava Ólafsdóttir, qui s\u2019est fait connaître avec Rosa Candida (Zulma, 2010), portait déjà la marque de l\u2019Islandaise : une écriture sensible et organique trempée d\u2019humour, des instantanés de botanique, les parfums de l\u2019océan et le poids des longues journées d\u2019été.Christian Desmeules F A B I E N D E G L I S E C\u2019 est aussi respectable qu\u2019inspirant.Zep est ce genre d\u2019humain qui déjoue les conformismes, qui résiste aux étiquettes et rend impossible toute réduction de sa personne à une identité simpliste qui le cantonnerait dans une seule boîte, une seule case.Avouez que, pour un bédéiste, ce n\u2019est pas banal.Question d\u2019état d\u2019esprit ou trait d\u2019une génération, un coup, il façonne l\u2019univers ludique de Titeuf, son célèbre personnage espiègle et cru destiné aux enfants, un autre, il parle de sexe aux adultes ou de rock, avec sourire en coin et comique de situation.Puis, parfois, il laisse sa plume et ses crayons croiser le chemin de l\u2019élégance, partir sur des territoires graphiques à des années-lumière de ses œuvres diver tissantes pour laisser parler la beauté et explorer la condition humaine, ses angoisses et ses contradictions, comme dans Un bruit étrange et beau, dernière création de l\u2019imprévisible et toujours attendrissant bédéiste que l\u2019état civil suisse ne reconnaît que sous le nom de Phil- lippe Chappuis.Délicate, tendre, intelligente, l\u2019œuvre est poétique.Elle suit le destin de William, un moine de l\u2019Ordre des Chartreux, confiné au silence et à la réclusion contemplative depuis 25 ans.La mor t d\u2019une tante et l\u2019obligation d\u2019une présence dans le bureau d\u2019un notaire pour la lecture d\u2019un testament vont le forcer à sortir de son monastère, à renouer avec la réalité des autres humains dans un environnement urbain où les certitudes de l\u2019homme ne peuvent qu\u2019être ébranlées, y compris par un tableau de Modigliani.Le graphisme est exceptionnel.Il donne corps à un voyage intérieur débordant d\u2019humanité où les cer titudes, les contradictions, l\u2019indifférence, l\u2019accélération, la compassion et le poids du passé dans la vie ordinaire sont autopsiés avec douceur, subtilité, autant dans la manière que dans l\u2019intelligence du détail qui por te la profondeur de la réflexion : le corps d\u2019une femme qui vous frôle, une baignade dans la Seine, un corps inanimé dans une forêt, une altercation dans la rue, une toile de maître\u2026 Pas de morale, pas de violence dans le propos, Zep évite habilement ces écueils qui apparaissent lorsqu\u2019il est généralement question de croyance, de cer titude, de modernité pragmatique confrontées à la mise en retrait et à la contemplation.Sans doute parce que le convenu, le prévisible, l\u2019attendu, le redondant, n\u2019arrive vraiment pas à lui seoir.Le Devoir UN BRUIT ÉTRANGE ET BEAU Zep Rue de Sèvres Paris, 2016, 86 pages BANDE DESSINÉE Dans la beauté des certitudes L\u2019élégance du trait de Zep sonde la quête existentielle d\u2019un moine chartreux M I C H E L B É L A I R L e thriller écologique prend du galon.Pas étonnant quand la planète agonise et que personne ne bouge ! Deux nouvelles parutions québécoises viennent appor ter de l\u2019eau au moulin en situant leur intrigue le long des berges ravagées du Saint-Laurent.Le premier, signé Daniel Lessard \u2014 oui, le Daniel Lessard que l\u2019on voit à l\u2019antenne de Radio- Canada \u2014, se déroule en 2018.Le second?En 2020, alors que Marie-Ève Sévigny nous raconte une histoire de corruption sur fond de pipeline qui fuit à répétition.Sans terre prend pour décor une ferme maraîchère de l\u2019île d\u2019Orléans et le village de Beaumont, en face, où est installée une station de pompage de l\u2019oléoduc qui traverse le Québec.Dans ce futur rapproché, Marie-Ève Sévigny met en scène des protestataires écologistes, mais surtout des politiciens véreux pas très éloignés de notre présent.Le Québec est à vendre au plus offrant.Il est question de fraude généralisée, de révolte, de groupuscules d\u2019activistes et d\u2019exploitation des travailleurs étrangers.Le portrait est sombre, mais tout à fait crédible.Tout tourne autour du personnage flamboyant de Gabrielle Rochefort, écologiste militante, ex-biologiste, et d\u2019un policier à la retraite, dénommé Chef, qui en est éperdument amoureux.Tous deux sont extrêmement critiques envers ce que sont devenues « la chose publique » et l\u2019indifférence de la population infantilisée par les hommes politiques et les médias.L\u2019écriture de Marie-Ève Sé- vigny est remarquablement efficace et fluide ; elle s\u2019incarne dans un scénario à voies multiples et des personnages vivants qui se tiennent tout au long du livre.C\u2019est précisément ce qui rend son récit si vrai qu\u2019on en a des sueurs dans le dos.Scénario catastrophe Le livre de Daniel Lessard, lui, nous amène aussi le long des berges du fleuve.Cette fois-ci, nous sommes en 2018 à l\u2019Anse- aux-Sarcelles, près de Montma- gny, et un groupe de «terroristes écologiques» vient de faire sauter une barque contenant 500 litres de pétrole au milieu du fleuve: la cellule Sauvons le Saint-Laurent vient d\u2019apparaître sur le radar.Rapidement, tout dégénère et les attentats en tous genres se multiplient.Comme le FLQ des années 1970, les terroristes savent utiliser les médias, les nouveaux comme les anciens.Les communiqués, les menaces et les repor tages s\u2019additionnent.L\u2019escalade débouche sur une crise majeure impliquant un pétrolier géant.Le scénario est ici d\u2019un réalisme important, même si Daniel Lessard en rajoute en faisant intervenir une filière djihadiste et surtout un commando qui va intervenir sur le modèle du Raid d\u2019Entebbe, cette opération miliaire menée en 1976 contre les preneurs d\u2019otages du vol Tel-Aviv\u2013Paris.Mais quand l\u2019histoire se tient, on est prêt à tout prendre\u2026 En fait, ce n\u2019est pas là que le bât blesse.C\u2019est plutôt dans la définition trop sommaire des personnages, qui ne sont là que pour jouer un rôle ; seules deux figures féminines \u2014 une biologiste alarmée et une journaliste allumée \u2014 se démarquent et réussissent presque à nous faire croire qu\u2019elles existent.Même s\u2019il arrive à nous faire vibrer en décrivant la faune des rives du fleuve, Lessard est d\u2019abord un scénariste.Il n\u2019y aurait d\u2019ailleurs rien d\u2019étonnant à ce qu\u2019un producteur américain achète les droits de son histoire pour en faire un grand film à succès bourré d\u2019effets spéciaux\u2026 Collaborateur Le Devoir SANS TERRE Marie-Ève Sévigny Héliotrope-Noir Montréal, 2016, 272 pages PÉRIL SUR LE FLEUVE Daniel Lessard Éditions Pierre Tisseyre Montréal, 2016, 224 pages POLAR Péril noir sur le Saint-Laurent L\u2019écologisme traverse les intrigues imaginées par Marie-Ève Sévigny et Daniel Lessard RUE DE SÈVRES Le graphisme exceptionnel de Zep donne corps à un voyage intérieur débordant d\u2019humanité.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Dans les romans de Marie-Ève Sévigny et Daniel Lessard, le danger n\u2019est jamais très loin des rives du Saint-Laurent.Délicate, tendre, intelligente, l\u2019œuvre est poétique. M I C H E L L A P I E R R E E n 2012, lors du printemps érable, Olivier Ducharme avait réentendu la voix de Pierre Perrault (1927-1999) qui disait : «La partie ne fait que commencer.» Le chercheur, qui a déjà scruté en philosophe l\u2019œuvre du poète et cinéaste, n\u2019a pu résister à la tentation de lui consacrer, sur le thème de la dépossession, un essai plus intimiste, plus engagé : À bout de patience.Y résonne le mot si québécois de Perrault : « Je cherche un royaume sans roi.» La colère du printemps érable, Du- charme en retrouve l\u2019anticipation dans l\u2019œuvre sous-estimée, à la fois littéraire et cinématographique, du Per- rault des années 1970.L\u2019ar tiste, ex- plique-t-il, découvrait en Abitibi, à son grand désarroi, « les cendres de l\u2019idée de royaume».Intitulé ironiquement Un royaume vous attend, son film documentaire illustre la disparition de l\u2019agriculture familiale sur les dernières terres de colonisation du Québec.Dès 1968, un autre film, Les voitures d\u2019eau, consacré à l\u2019agonie des goélettes artisanales sur le Saint-Laurent, avait annoncé, parce que l\u2019on y percevait une désillusion au sujet de l\u2019avenir, le cycle abitibien du cinéaste, commencé en 1975, ainsi que son cycle amérindien qu\u2019inaugure en 1977 Le goût de la farine, sur la déculturation des Innus.Fidèle à l\u2019esprit de Perrault, Ducharme se refuse à voir du passéisme dans ces sombres documentaires.Sachant que l\u2019artiste « garde en mémoire les traces du passé, sans jamais tourner le dos au présent », il fait sienne sa magnifique réflexion : «Un peuple sans passé n\u2019a plus d\u2019avenir et se dilue progressivement dans le spectacle consternant d\u2019une fiction qui propose du pain, des jeux et des idoles.» Ducharme sait saisir l\u2019aspect instinctif, très physique, très visuel des convictions progressistes de Perrault, qui restent souvent déroutantes pour les gens plus sensibles aux concepts qu\u2019à la poésie.Dans l\u2019esprit du regretté créateur, le «royaume » tant désiré s\u2019assimile à «un rapport fondamental entre l\u2019homme et une géographie », mais « la subtile fissure de l\u2019argent » détruit la vision qu\u2019on en a, au point de le rendre inaccessible.Pour empêcher la disparition du royaume, Perrault se veut « braconnier » pour ruser avec la domination d\u2019un capitalisme dépoétisant.Ainsi, en décrivant de manière très critique en 1969 le défilé mont- réalais de la Saint-Jean à l\u2019antenne de la télévision d\u2019État, il se vit chasser du micro.Il s\u2019était indigné de voir un char allégorique confondre les marsouins de son film Pour la suite du monde (1963) avec des dauphins de la Floride.Au grand plaisir de Ducharme, exégète remarquable, cette aliénation typiquement québécoise, Perrault la retrouvera dans la condamnation sans nuances des événe- ments d\u2019octobre 1970, prélude lointain au printemps érable malgré leur tragique maladresse et exemple impar fait de la révolte intuitive chère au cinéaste-poète.Collaborateur Le Devoir À BOUT DE PATIENCE PIERRE PERRAULT ET LA DÉPOSSESSION Olivier Ducharme Écosociété Montréal, 2016, 184 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 6 E T D I M A N C H E 2 7 N O V E M B R E 2 0 1 6 ESSAIS F 6 R ené Descartes (1596-1650) est un dieu de la philosophie.«C\u2019est un héros, écrivait Hegel.Il a repris les choses par les commencements, et il a retrouvé de nouveau le sol de la philosophie, auquel elle est revenue après un égarement de mille ans.» Dans Le grand livre des philosophes (Pluriel, 2016), le professeur allemand Rober t Zimmer qualifie de révolutionnaire l\u2019idée cartésienne selon laquelle c\u2019est « dans le sujet humain, dans ses processus de réflexion et de conscience, que [réside] la clef permettant de s\u2019assurer des vérités concernant \u201cDieu et le monde\u201d ».Avec Descar tes, ajoute-t-il, le critère de vérité se déplace des autorités vers la faculté de jugement.Pour Charles Pépin, « Descartes, c\u2019est l\u2019expérience philosophique ultime : un penseur radical, qui remet tout en cause, en doute, aspire à refon- der le savoir sur une base neuve et solide » (Les philosophes incontournables du bac philo, Librio, 2016).Le philosophe, donc, pourrait-on croire, fait l\u2019unanimité quant à sa valeur, même si plusieurs de ses idées concernant la science ne tiennent plus la route.Or, avec L\u2019anti-Descar tes , Robin For tin vient fa ire entendre un couac dans ce concer t d\u2019éloges.« Si l\u2019on pouvait cesser de présenter le philosophe du cogito comme le père de la pensée moderne, écrit-il, une grave erreur historique serait ef facée.Il n\u2019y a jamais eu de \u201crévolution cartésienne\u201d, comme il n\u2019y a jamais eu rien de \u201cmoderne\u201d dans la philosophie de Descartes.» Le critère de la vérité Trublion de l\u2019enseignement de la philosophie, Fortin, spécialiste de la pensée d\u2019Edgar Morin, s\u2019était amusé, dans Misère de la philosophie (Liber, 2013), à éreinter les œuvres des Platon, Aristote, Descartes, Rousseau, Hegel et Heidegger, en leur reprochant leurs erreurs scientifiques.Le professeur, du même souffle, en profitait pour critiquer férocement la philosophie contemporaine, pour son mépris et son ignorance de la science, et l\u2019enseignement de cette matière, réduit à un «encyclopédisme culturel» insignifiant.Dans L\u2019anti-Descartes, Fortin poursuit sa croisade contre «l\u2019Institution, [qui] demeure \u201cidéaliste\u201d et \u201ccléricale\u201d au pire sens de ces mots» et qui se contente d\u2019«accorder toute son attention aux systèmes philosophiques indépendamment de leur vérité».Ce qui importe pourtant, réplique-t-il, «ce sont la vérité et l\u2019erreur philosophiques», et c\u2019est ce à quoi il prétend s\u2019attaquer dans cette «contre- histoire» du cartésianisme, en faisant «comparaître» l\u2019auteur du Discours de la méthode et ses épigones (Spinoza, Leibniz et Malebranche).Le procès, pour être souvent injuste, n\u2019en est pas moins passionnant, même s\u2019il s\u2019avère souvent difficile à suivre.Descartes, explique Fortin en se référant à Jean-François Revel, a raté la véritable révolution intellectuelle, celle de la science expérimentale, fondée sur les faits et sur l\u2019induction.En s\u2019en tenant à la certitude, issue de la philosophie scolastique du Moyen Âge, «que tout esprit bien conduit peut accéder à la vérité» sans devoir passer par l\u2019expérience, Descartes, selon Fortin, reconduit «une épistémologie rétrograde» et finit par dire «d\u2019énormes bêtises», comme le montrent ses propos sur la glande pinéale (censée unir ces deux substances distinctes que sont le corps et l\u2019âme) et sur les animaux-machines.Anachroniques, ces critiques?Bien sûr, mais Fortin n\u2019en a cure.Pour lui, il est inapproprié de chanter la gloire d\u2019un philosophe que la suite de l\u2019histoire a confondu.Le cercle cartésien Descartes, la chose est connue, est le penseur du doute méthodique (la seule chose certaine est que je doute, donc que je pense, donc que je suis).Sur cette base, il déduit que c\u2019est l\u2019âme qui pense, que celle-ci est immatérielle, donc immortelle, et que si elle est capable, à partir de son imperfection humaine, de concevoir l\u2019idée d\u2019un être parfait, c\u2019est que Dieu existe (un être parfait auquel manquerait l\u2019existence ne serait pas parfait), qu\u2019il a déposé cette idée dans l\u2019esprit de l\u2019homme et que son existence constitue la garantie que nos idées claires résistant au doute méthodique sont vraies puisque Dieu ne saurait vouloir nous tromper.Le raisonnement est époustouflant et magnifique, mais, comme Kant le montrera, il se mord la queue: Dieu insuffle à mon esprit des idées qui me permettent d\u2019appréhender la vérité, notamment celle de son existence.«C\u2019est donc en fait grâce à Dieu que nous pouvons démontrer qu\u2019il existe, résume Charles Pépin.Cela ne revient-il pas à postuler Dieu plutôt qu\u2019à le démontrer?» Pour Fortin, ce « cercle car tésien » illustre l\u2019inanité de la pensée du philosophe.Plus encore, écrit-il, le rationalisme métaphysique cartésien « entrave le développement des sciences », n\u2019a rien de moderne et, par conséquent, l\u2019enseigner avec admiration serait une erreur.Œuvre d\u2019un pamphlétaire érudit \u2014 les chapitres sur Spinoza et Leibniz sont particulièrement abscons \u2014, L\u2019anti-Descartes pèche par esprit de procès et par une vision évolutionniste de l\u2019histoire des idées très contestable.Si la science de Descartes ne nous dit plus rien, l\u2019esprit de son doute méthodique, lui, n\u2019a rien perdu de sa pertinence historique et philosophique.En s\u2019en prenant à ce monstre sacré, Robin For tin témoigne d\u2019un réjouissant culot, mais aussi d\u2019une irritante présomption.louisco@sympatico.ca L\u2019ANTI-DESCARTES LA CONTRE-HISTOIRE DU CARTÉSIANISME Robin Fortin Liber Montréal, 2016, 164 pages Brasser les repères de l\u2019univers cartésien Descartes n\u2019a rien révolutionné et n\u2019est pas moderne, estime Robin Fortin dans un essai critique LOUIS CORNELLIER RENAUD PHILIPPE LE DEVOIR Œuvre d\u2019un pamphlétaire érudit, L\u2019anti-Descartes de Robin Fortin se résume à un procès, souvent injuste, mais néanmoins passionnant à suivre.HISTOIRE DES HÉROS ORDINAIRES AU CŒUR DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE Maurin Picard Perrin Paris, 2016, 354 pages Ils ont participé au débarquement de Normandie, à la libération des camps de la mort et au largage de la première bombe atomique.Les vétérans de la Seconde Guerre mondiale interrogés par le journaliste Maurin Picard n\u2019ont pas oublié le bruit des balles et l\u2019odeur de la mort.À commencer par l\u2019aviateur canadien Terry Goddard, qui a traqué le cuirassé Bismarck au-dessus de l\u2019Atlantique Nord à bord de son petit avion à hélice.Le vieillard revoit encore la sombre silhouette de ce «Moby Dick d\u2019acier harcelé par des torpilles comme autant de harpons».Léon Gauthier relate quant à lui son débarquement sur les plages normandes, où il a traversé un champ de mines sous la mitraille allemande.Sorti indemne, le gaillard s\u2019est ensuite bêtement brisé les os en sautant d\u2019un train en marche au cours d\u2019une permission en Angleterre.«Après cinq ans de guerre sans une égratignure», lance le «héros ordinaire», dont le récit nous plonge dans l\u2019abîme du dernier conflit mondial.Dave Noël Le braconnier de l\u2019image Olivier Ducharme donne un sens actuel à une part sous-estimée de l\u2019œuvre de Pierre Perrault OFFICE NATIONAL DU FILM Pierre Perrault en 1987.Olivier Ducharme a su saisir l\u2019aspect instinctif, très physique, très visuel des convictions de ce progressiste.La colère du printemps érable, Ducharme en retrouve l\u2019anticipation dans l\u2019œuvre du Perrault des années 1970 "]
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