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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
Fréquence :
quotidien
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Le devoir, 2016-10-08, Collections de BAnQ.

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[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 ILLUSTRATION TIFFET D A N I E L L E L A U R I N Ça commence par une rencontre amoureuse, charnelle, réparatrice et prometteuse.Mais la guerre prend vite le pas dans Écoutez nos défaites , de Laurent Gaudé.Ou plutôt, les guerres, historiques et actuelles, dans toute leur horreur sanguinaire.Boucheries, monceaux de cadavres, sang, puanteur\u2026 Sur un champ de bataille 200 ans avant notre ère, au XIXe siècle, dans les années 1930 ou aujourd\u2019hui, les guerres au quotidien, vécues de l\u2019intérieur, sont mises en scène par l\u2019auteur.Frotter ses lecteurs d\u2019aussi près à l\u2019horreur était-il vraiment nécessaire ?Laurent Gaudé, rencontré à Paris, en est persuadé.«Le livre d\u2019histoire vous résume une bataille avec une date, des informations sur qui a gagné, qui a perdu, et éventuellement sur le nombre de victimes.Il a ses vertus.Le territoire du roman est en opposition.Il s\u2019empare de tout le reste et lui donne vie.» Les odeurs, les sensations, l\u2019intériorité des gens qui étaient engagés dans les combats: de la pâte humaine, pour lui.« Ça nécessite pour moi quelque chose qui a toujours été lié à l\u2019écriture : l\u2019empathie.» C\u2019est loin d\u2019être la première fois que le romancier et dramaturge français de 44 ans, Prix Goncour t à 32 ans pour Le soleil de Scor ta, creuse les ravages engendrés par les guerres.Venu à l\u2019écriture par le théâtre, il en a fait le sujet de plusieurs de ses pièces, jusqu\u2019à sa plus récente, Danse, Morob, qui fouille dans les ruines de la lutte irlandaise de l\u2019IRA à la fin des années 1970.Dès son premier roman, Cris, paru il y a 15 ans, il s\u2019est penché sur la guerre de 14-18.Il a aussi traité depuis, dans ses écrits, de catastrophes naturelles, tels le cyclone Katrina dans Ouragan ou le tremblement de terre en Haïti dans Danser les ombres.Il a parlé de flux migratoires entre l\u2019Afrique et l\u2019Europe il y a dix ans déjà dans Eldorado.Autant de façons pour lui de traiter de l\u2019intérieur les grands bouleversements qui apportent le malheur dans nos vies.Les voix de l\u2019horreur Dans Écoutez nos défaites, Hannibal marche sur Rome avec ses éléphants, Ulysses S.Grant remporte la guerre de Sécession, et Hailé Sélassié, dernier empereur d\u2019Éthiopie, résiste au fascisme italien.Trois conflits historiques se chevauchent par le biais de ces héros responsables d\u2019atrocités.Laurent Gaudé n\u2019a pas hésité à entrer dans leur conscience et à les faire parler.« Pour écrire, il faut s\u2019approcher des personnages, même quand ce sont d\u2019horribles bonhommes.La loyauté de l\u2019écrivain, c\u2019est de laisser le personnage se dire avec sa logique.» Il en fait des monstres à figure humaine, en soulignant leurs nombreuses facettes et en soulignant qu\u2019ils sont « des personnages difficiles à juger».Le général Grant était un véritable boucher, mais il a été « traversé par un tourment intérieur RENCONTRE L\u2019amour dans la guerre Pour Laurent Gaudé, il n\u2019y a pas de renoncement possible F A B I E N D E G L I S E B eau temps pour les populistes et leurs mensonges érigés sans vergogne en faits irréfutables pour: redonner à l\u2019Amérique sa grandeur d\u2019antan, un Brexit, ne plus subir l\u2019invasion des étrangers, retrouver la fierté dans une équipe de hockey de la ligue nationale ou dans un examen de citoyenneté imposé à des immigrants.Que ce soit dans une campagne électorale américaine, un débat passé sur une charte de valeurs, dans la bouche de Marine Le Pen, sur les ondes de la radio privée de Québec, le populisme, ce discours politique qui abuse du bon sens pour dénigrer le système, ses représentants et ses élites, semble avoir trouvé dans le présent un terreau fertile à son expansion.Et tout ça, même si cela induit des événements médiatiques souvent divertissants, est loin d\u2019être réjouissant, estime le philosophe allemand et théoricien de la politique contemporaine Jan-Werner Müller, qui ne voit dans la montée du populisme rien de moins que la mort annoncée de la démocratie.Une mort que seule une citoyenneté renouvelée, plus active et consciente des limites de la représentation politique peut venir enrayer, croit pour sa part la philosophe française My- riam Revault d\u2019Allonnes.Les deux penseurs se parlent cet automne, sans préméditation aucune, dans deux essais distincts qui autopsient deux des nombreux travers portés par le présent : la menace du populisme et le déficit de la représentation politique qui finalement le nourrit.« Le populisme est un phénomène qui nous contraint à réfléchir à ce que nous attendons à proprement parlé de la démocratie, à ce que nous voulons atteindre avec elle », écrit Jan-Werner Müller dans Qu\u2019est- ce que le populisme ?Définir enfin la menace.La réflexion serait même urgente, tant le populisme, dans sa forme moderne, semble conduire l\u2019humanité au bord du gouffre.« Les populistes ont tendance à montrer de l\u2019hostilité à l\u2019encontre de la démocratie, [\u2026] à être antidémocratique», mais à être également, soutient-il, antiélitaire, antipluraliste, et ce, pour la défense d\u2019un peuple fantasmé, qu\u2019ils construisent comme une entité homogène forcément improbable.Le mensonge \u2014 un autre \u2014 est vicieux puisqu\u2019il tend, dans la perspective populiste, à «cristalliser les identités multiples et fluctuantes qui composent les nations en une identité nationale stable et pérenne, ce qui est tout simplement impossible et faux», résume à l\u2019autre bout du fil Myriam Revault d\u2019Al- lonnes, qui signe Le miroir et la scène, une réflexion à la densité assumée sur la crise de la représentation politique et sur les façons d\u2019en sortir.«Les identités sont forcément précaires et mouvantes.» Or, en cherchant à les figer, à les présenter comme une entité naturelle pour ensuite appeler à la représenter, à la défendre, à l\u2019incarner, le politicien populiste tend surtout à entretenir une crise de la représentation politique qui sert sa cause et lui permet de continuer à avancer, dit-elle.Pourfendre les élites Tout est pouvoir de conviction.Au peuple homogène, les populistes, écrit Jan- Werner Müller, opposent avec force des élites qui « mèneraient une politique inique», qui seraient « immorales, corrompues et parasitaires » et qui chercheraient à dépouiller le peuple de ses prérogatives, forgeant par le fait même des revendications claires dans des formules simples.PHILOSOPHIE Le populisme est-il antidémocratique?Deux penseurs décodent ce mal moderne qui se répand dangereusement Les polyphonies narratives de Sophie Bienvenu Page F 3 États-écrits d\u2019Amérique(4) dans le Michigan de Megan Abbott Page F 4 GETTY IMAGES Soldat britannique marchant dans une tranchée sur le champ de bataille dans la Somme, France VOIR PAGE F 2 : POPULISME VOIR PAGE F 4 : GUERRE L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 2 Ces formules appellent au retour d\u2019une grandeur que l\u2019on af firme avoir perdu ou d\u2019un pays que l\u2019on prétend s\u2019être fait voler, par fois par un ennemi intérieur.Le constat s\u2019accompagne souvent d\u2019une «hostilité à l\u2019encontre des élites académiques établies » et de réserves formulées contre « des Parlements, ces institutions inévitablement pluralistes ».Les populistes pratiquent auss i « un c l i enté l i sme de masse et cherchent à discréditer toute opposition, que ce soit au sein de la société ci- v i l e ou dans l e s médias » , dans un tout qui, même s\u2019il peut sembler puiser dans l \u2019anti - intel lectualisme, dit Müller, confère sur tout au « solide bon sens » la capacité d e « t o u t e x p l i q u e r, s a n s grande dif ficulté ».« Pour être populiste, il n\u2019est en rien nécessaire d\u2019être nationaliste, raciste ou partisan d\u2019un quelconque chauvinisme éthique, ajoute le philosophe allemand.Mais les populistes ont besoin d\u2019une sor te de critère moral préexistant à toute décision », critère qui sépare le bon peuple des mauvaises élites et qui permet de discriminer ceux qui peuvent faire partie du peuple authentique de ceux qui ne le peuvent pas.Un peuple, d\u2019ail leurs, dont la participation à l\u2019exercice du pouvoir n\u2019est pas souhaitée par les populistes, autrement que le jour de l\u2019élection, s\u2019entend.Déléguer et attendre La passivité est cultivée à l \u2019ère du populisme, où les formes traditionnelles de la politique, for tement remise en question, donnent ce carburant au désintérêt dans la chose politique.Elle alimente au passage l\u2019illusion d\u2019une représentation, dit Myriam Revault d\u2019Allonnes, qui, en s\u2019appuyant sur la recherche d\u2019élus qui nous ressemblent, qui nous comprennent, ne peut qu\u2019amener frustrations et déceptions.«Être représenté en politique n\u2019est pas qu\u2019une délégation de pouvoir qui se joue seulement le jour de l\u2019élection, explique-t- elle.Le lien représentatif doit être enrichi par les formes d\u2019action des citoyens.» Elle parle de substituer une démocratie participative à une démocratie représentative, particulièrement pour enrayer cette quête vaine de représentants « mieux que nous-même et en même temps qui nous ressemblent », quête qui ne peut conduire que dans une impasse.« Actuellement, le peuple attend que le souverain écrive la pièce de théâtre dans laquelle il va jouer, dit-elle en reprenant ici une métaphore du pouvoir et de la représentation écrite par le philosophe anglais Thomas Hobbes au XVIIe siècle.Or, le peuple est l\u2019auteur de la pièce.S\u2019il a l\u2019impression qu\u2019elle n\u2019est pas jouée, c\u2019est qu\u2019il ne l\u2019a pas encore écrite.» Le vide peut être angoissant.Mais pour elle, il est sur tout une chance à saisir.« Quand l \u2019avenir e s t écr i t d\u2019avance, on n\u2019a plus besoin d \u2019ag i r , d i t - e l l e .Là , nous sommes en train de changer de monde, nous sommes en pleine période d\u2019élaboration, dans un rapport à l\u2019avenir qui n\u2019est pas dessiné.La menace la plus grande n\u2019est donc pas cette in- cer titude, c\u2019est sur tout de ne plus écrire la pièce de théâtre et de laisser les populistes l\u2019écrire pour nous.» Jan-Werner Müller le croit aussi, d\u2019ailleurs, en rappelant que « la démocratie est toujours chose dif ficile et nerveusement éprouvante », mais aussi en appelant les défenseurs de la démocratie à se confronter aux populistes « les yeux dans les yeux », au lieu « de vouloir, avec condescendance, les soigner ».« On gagne peu en connaissance (et en influence politique) à pathologiser le populisme : celui-ci n\u2019est pas une maladie et n\u2019est pas non plus une pathologie normale de la politique, quant aux personnes qui votent pour les populistes, elles ne sont pas toutes des cas pour thérapeutes pol i - tiques et moins encore de la racail le » , comme les a un jour qualifiées le social-démocrate et vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel.« La tendance qu\u2019ont les libéraux à exclure tout bonnement les mouvances populistes d\u2019opposition est problématique.En ef fet, en procédant ainsi, on fait très exactement ce que l\u2019on reproche à juste titre aux populistes de faire eux-mêmes : on exclut au nom de la morale », d\u2019un monopole d\u2019une représentation qui ne peut survivre à la diversité des sociétés modernes, poursuit Müller.« Au lieu de discréditer les populistes à l\u2019aide d\u2019arguments moraux, les démocrates libéraux devraient débattre dans un premier temps avec eux, ne fût- ce que pour rétablir justement les faits.» Le Devoir LE MIROIR ET LA SCÈNE CE QUE PEUT LA REPRÉSENTATION POLITIQUE Myriam Revault d\u2019Allonnes Seuil Paris, 2016, 200 pages QU\u2019EST-CE QUE LE POPULISME ?DÉFINIR ENFIN LA MENACE Jan-Werner Müller Première Parallèle Paris, 2016, 196 pages Ce livre sera en librairie début novembre.SUITE DE LA PAGE F 1 POPULISME D O M I N I C T A R D I F « I l a dit qu\u2019i l entendait son fils mourir dans son sang.[\u2026] Il a dit que ça prenait 10 minutes pour une personne pour mourir dans son sang.Sur un ton de médecin, objectif, froid, rationnel », a déclaré le consultant en communication Luc Tanguay au sujet de Guy Turcotte, à qui il a rendu visite pendant son séjour à l\u2019Institut psychiatrique Philippe-Pinel.I l ne s \u2019agit que d\u2019un des nombreux glaçants témoignages entendus lors du deuxième procès du cardiologue, au terme duquel le juge l\u2019a reconnu coupable des meurtres non prémédités de ses deux enfants.Romain Jolicœur, personnage principal de Garde-fous, nouveau roman de Mar tyne Rondeau, correspond de façon troublante à cette description d\u2019un homme sans cœur et sans remords.Le condamné, lui aussi cardiologue, a tué ses jumeaux de quatre ans et tenté de se suicider en avalant des shooters de lave-glace.Tour à tour, cinq « épouvantails » s\u2019invitent dans sa cellule et déversent sur lui leur mépris, leurs souvenirs et leurs questions douloureuses.Un citoyen outré en appelle à la vengeance populaire.Viendront ensuite une autre tueuse de moins en moins compréhensive et une ancienne amante éberluée, puis son ex-femme et sa mère.« Avaleurs de vers de terre, de cuisses de grenouilles crues, lécheur de roches et mangeur de gravier.Plus je me fâchais contre tes habitudes dégou- tantes, plus tu courais après moi avec des vers de terre en riant [\u2026] et je tombais raide folle [\u2026] Tu stoppais ton manège alors et, en me regardant droit dans les yeux, tu avalais la petite bête dégueulasse comme une pâte Catelli sans sauce », déballe sa mère, femme pieuse et pétrie de préjugés, en tentant de déterrer les racines de la folie de son fils.Le meurtrier, symptôme de société?À l\u2019aide de phrases logor- rhéiques se jouant souvent de la ponctuation, l\u2019auteure de Game over (XYZ, 2009) gratte témérairement derrière un fait divers qui continue, encore à ce jour, de soulever les passions.L\u2019homme qui arrache ses enfants à la vie, et à leur mère, est- il la simple victime d\u2019une santé mentale fragile ou le symptôme spectaculairement violent d\u2019une société où la masculinité ne peut se vivre que dans la domination de l\u2019autre ?À quoi peut s\u2019accrocher celui qui n\u2019a toujours vécu qu\u2019à travers le miroir des apparences lorsque ce miroir se fracasse?En humanisant son personnage pourtant irrécupérable, Mar tyne Rondeau pourrait sembler prêcher par accès d\u2019empathie .El le emploie pour tant ici les outils propres à la littérature afin de soupeser dans toute sa densité la complexité du réel, qui ne s\u2019évapore pas, quoi que laissent entendre certains médias, sous le poids de la tragédie (au contraire).Dans un des chapitres les plus beaux, les plus troublants et les plus subversifs du livre, une ancienne amante de Romain Jolicœur se souvient ainsi de la douceur de ses mains sur son corps après avoir vu son visage à la télé.« J\u2019apprenais le calme dans les câlins neufs, lui rappelle-t-il.De l\u2019étonnement, c\u2019est ça : surprise chaque fois, chaque lundi avec toi, de mes possibilités émotives, érotiques.De mon humanité se révélant.» Portraits croisés des nombreux visages de Romain J.\u2014 l\u2019homosexuel réprimant son désir pour d\u2019autres hommes, le père apathique, le fils absent \u2014, Garde-fous rejette avec la vigueur d\u2019une écriture torrentielle une des religions les plus mortifères de notre époque : celle des explications toutes faites.Collaborateur Le Devoir GARDE-FOUS Martyne Rondeau Triptyque Montréal, 2016, 154 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE La part de l\u2019humain derrière le monstre Martyne Rondeau explore les nombreux visages d\u2019un cardiologue qui a tué ses enfants M A R I E F R A D E T T E L ancées au printemps dernier, les éditions D\u2019eux connaissent un départ enviable.Soucieux d\u2019of frir des textes forts, écrits, illustrés et traduits par des grands noms de la littérature, Yves Nadon et France Leduc gardent le cap sur leurs visées prometteuses.Pour preuve, la publication cet automne de Si j\u2019étais ministre de la Culture, écrit par la dramaturge Carole Fréchette et illustré par Thierry Dedieu.Devant l\u2019indif férence répétée des dirigeants envers l\u2019art et l\u2019importance de le soutenir \u2014 lasse des mêmes ritournelles inefficaces \u2014, la ministre responsable de la culture change de stratégie en démontrant avec force et frappe la morosité ambiante qui régnerait si la culture disparaissait de nos vies.«Pas de spectacles de rue.Pas de danse ; tous les iPod verrouillés ; interdiction de jouir des beautés architecturales » ; même les « vêtements, chaussures et chapeaux ne devraient plus être influencés par les créateurs.Seul un modèle unique serait homologué».Il en va de même pour les voitures, bien sûr.Mais combien de temps les gens pourraient-ils souf frir ce vide ?« Le temps qu\u2019il faudrait pour bien sentir l\u2019enfer suf focant que seraient nos existences dans cet univers de stricte efficacité [\u2026]».Sur ce texte mordant, véritable coup de gueule contre tous ceux qui croient que l\u2019art n\u2019est qu\u2019une affaire de pelletage de nuage, Thierr y Dedieu y va d\u2019un trait grotesque, exprimant de façon percutante tout le ridicule de la situation.Les angles obliques, les personnages aux allures bouffonnes, rappellent ici le trait de Ludo- vic Debeurme, ce bédéiste et illustrateur français auteur de Trois fils (2013) et de Un père vertueux (2015), publiés chez Cornélius.L\u2019absence de détails superflus contribue à mettre en lumière l\u2019état étrange dans lequel se trouverait le monde sans culture.Même les couleurs choisies, criardes, franches, participent de l\u2019effet saisissant du message.Le grand format de l\u2019ouvrage, présenté sous forme de brochure, étend par ailleurs la portée du propos.Le lecteur est happé par ce visuel qui déborde, fait f i des cadrages, sauf à un moment, où un ministre évei l lé en pleine nuit est en manque de son « film de fin de soirée, de sa petite histoire » avant le dodo.L\u2019état de vide est mis en évidence, portant l\u2019attention du lecteur sur le visage éberlué, déconfit du personnage.Manifeste pour la culture Au-delà du livre jeunesse, cet ouvrage se veut avant tout une proclamation qui met en lumière l\u2019omniprésence de l\u2019art dans nos vies.Il fait partie de notre quotidien, sans même que nous en ayons conscience, nourrit nos esprits, invite à découvrir l\u2019Autre, à asseoir notre singularité tout en posant les bases d\u2019une identité collective.En 2014, à l\u2019invitation du Conseil québécois du théâtre, des personnalités publiques ont écrit un texte sur le thème « Si j\u2019étais ministre de la Culture\u2026» Carole Fréchette avait alors participé à cet exercice \u2014 son propos était d\u2019ailleurs paru dans les pages du Devoir \u2014 et ce présent livre en est une adaptation réalisée pour un lectorat plus vaste encore.À force d\u2019austérité, de coupures dans des secteurs qui sont pourtant les poumons de nos vies, c\u2019est tout un peuple que nos gouvernements étouffent peu à peu.Fréchette et Dedieu lancent ici un appel rempli d\u2019espérance en un avenir plus ouvert dans lequel le ministre de la Culture pourrait enfin être invité à la « table de l\u2019essentiel en tant que ministre de l\u2019équilibre des âmes, du battement des cœurs, de la respiration, ministre de l\u2019oxygène».Collaboratrice Le Devoir SI J\u2019ÉTAIS MINISTRE DE LA CULTURE Carole Fréchette Illustrations de Thierry Dedieu D\u2019eux Montréal, 2016, 32 pages JEUNESSE Peut-on vivre sans culture ?L\u2019art est avant tout source d\u2019espoir, proclame un manifeste déguisé en livre pour enfants ALESSANDRO B.TRIPTYQUE De la réalité à la fiction, l\u2019auteure creuse dans les racines de la folie pour en faire ressortir l\u2019humanité.D\u2019EUX La ministre de la Culture illustrée sur la couverture du livre. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les fautifs Denis Monette/Logiques 1/6 Les empocheurs Yves Beauchemin/Québec Amérique \u2013/1 Il était une fois à Québec \u2022 Tome 1 D\u2019un siècle.Michel Langlois/Hurtubise 2/3 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La tentation.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 3/6 La nature de la bête Louise Penny/Flammarion Québec 4/6 Autour d\u2019elle Sophie Bienvenu/Cheval d\u2019août \u2013/1 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles \u2013/1 L\u2019espoir des Bergeron \u2022 Tome 1 Un bel avenir Michèle B.Tremblay/Les Éditeurs réunis 10/4 Chroniques d\u2019une p\u2019tite ville.Les débuts Mario Hade/Les Éditeurs réunis \u2013/1 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 3 Manticores Anne Robillard/Wellan 6/7 Romans étrangers Si tu me voyais comme je te vois Nicholas Sparks/Michel Lafon 1/3 Un cœur sombre Roger Jon Ellory/Sonatine 3/3 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 2/5 Demain les chats Bernard Werber/Albin Michel \u2013/1 Les bottes suédoises Henning Mankell/Seuil 4/6 La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 6/28 Landon \u2022 Tome 1 Le choc Anna Todd/Homme 5/2 Cours, Alex Cross! James Patterson/Lattès 7/8 Péché de chair Colleen McCullough/Archipel 9/7 L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont \u2013/1 Essais québécois Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme \u2013/1 Je ne sais pas pondre l\u2019œuf, mais je sais quand.Josée Blanchette/Flammarion Québec \u2013/1 Abécédaire du féminisme Collectif/Somme toute 2/2 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 1/51 La vérité sur le sucre André Marette | Geneviève Pilon/VLB 3/4 Un barbare en Chine nouvelle Alexandre Trudeau/Boréal 4/3 Lettres à une jeune journaliste Josée Boileau/VLB \u2013/1 Une école à la dérive Nicolas Bertrand/Septentrion \u2013/1 Comprendre les élections américaines.La.Élisabeth Vallet/Septentrion \u2013/1 Journal d\u2019un sociologue Marc Lesage/Del Busso \u2013/1 Essais étrangers Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte \u2013/1 Le terrorisme expliqué à nos enfants Tahar Ben Jelloun/Seuil \u2013/1 Sorcières, sages-femmes et infirmières Barbara Ehrenreich | Deirdre English/Remue-ménage 5/3 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 3/33 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/37 De la vérité dans les sciences Aurélien Barrau/Dunod 9/2 Ce qui est à toi est à moi.Contre Airbnb, Uber.Tom Slee/Lux 4/4 La plénitude du vide Xuan Thuan Trinh/Albin Michel \u2013/1 Pour la sociologie Bernard Lahire/Découverte 7/2 Idéaux politiques Bertrand Russell/Écosociété 6/3 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 26 septembre au 2 octobre 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.U ne jeune fille de 16 ans, seule au monde, donne son bébé en adoption.Comment surmontera-t-elle sa culpabilité, sa honte ?Et l\u2019enfant, de son côté, comment survivra-t-il à cet abandon?Sophie Bienvenu tient le pari de montrer les deux côtés de la médaille, en alternance, dans Autour d\u2019elle.On voit évoluer mère et fils sur une période de près de 20 ans, séparément.Elle, incapable de l\u2019oublier, lui, ne cessant de la chercher.Les retrouvailles auront-elles l ieu ?Ce n\u2019est là qu\u2019un aspect du filon narratif.L\u2019au- teure d\u2019Au pire, on se mariera et de Chercher Sam explore bien d\u2019autres avenues dans son troisième roman.Des rebondissements nous attendent au tournant.Dont un événement-choc, qui donne lieu à un dénouement pas du tout prévisible.Jusqu\u2019à la toute fin, quand on croit deviner ce qui va se passer, des retournements de situation se produisent.Du fils, Adrien, on apprendra qu\u2019il grandit dans une famille aisée, aimante.Qu\u2019il sait s\u2019attirer les faveurs des filles depuis tout petit.Qu\u2019il développe un talent certain pour la musique.Et qu\u2019avec son meilleur ami, il enquête sur sa mère naturelle dans l\u2019espoir de la retrouver.C\u2019est autour de la mère qu\u2019on tourne le plus.Autour de son désarroi, de sa peine, de sa solitude extrême.Florence s\u2019est retrouvée enceinte la première fois qu\u2019elle a fait l\u2019amour.Le futur père en question, qui l\u2019a congédiée sitôt sa besogne terminée, n\u2019en a rien su.Elle ne l\u2019a jamais revu.Aucun soutien, personne pour la conseiller, l\u2019entourer.Pas d\u2019amis.Quant à ses parents, ils vivent leur propre drame.Leur séparation a laissé en eux des séquelles qu\u2019ils peinent à surmonter : l\u2019adolescente ne peut compter ni sur sa mère suicidaire, ni sur son père perdu dans les brumes de l\u2019alcool.À la naissance du bébé, elle refuse de le regarder.Pas question de s\u2019attacher.Une fois séparée de son enfant, elle vivra séparée d\u2019elle- même.Et des autres.Refus de s\u2019attacher à qui que ce soit.Un tatoueur fou amoureux d\u2019elle l\u2019apprendra à ses dépens.Vraiment spéciale, Florence.Charismatique.Elle attire les autres à elle comme un aimant, suscite la bienveillance.Mais elle demeure pour tous énigmatique.Une huître.Seule la photographie allume cette errante sans attaches.Elle en fera un métier.Elle explorera le monde comme reporter photo.Réfugiée derrière la lentille de son appareil, elle se sentira utile, trouvera un sens à sa vie.Même si\u2026 Sur son poignet : une date tatouée.La date de naissance de son fils.Impossible de l\u2019oublier.Et impossible d\u2019avouer à qui que ce soit ce secret qui lui empoisonne la vie.Elle demeure enfermée au fond d\u2019elle-même, dans la culpabilité, la honte, le chagrin.Fragments de portraits Pathos, que tout cela ?Pas du tout.Et c\u2019est là un des tours de force d\u2019Autour d\u2019elle.C\u2019est dû en grande partie à la structure inventive du roman.À la façon qu\u2019a l\u2019auteure de nous livrer au compte-gouttes les informations, d\u2019approcher par petites touches les deux protagonistes principaux.De l\u2019extérieur.Par le biais d\u2019une vingtaine de personnages.C\u2019était risqué.Passer d\u2019un personnage à l\u2019autre, d\u2019un monologue à l\u2019autre.Tourner autour de Florence, de son fils aussi, ponctuellement, par le biais des gens qu\u2019ils ont croisés de près ou de loin dans leur vie.Sans qu\u2019on puisse jamais avoir un portrait complet de l\u2019un ou de l\u2019autre.Multiplier les «je», les points de vue, sans transition.Un peu comme si chacun se passait de main en main une caméra et filmait un aspect de l\u2019enfant ou de la mère.Aux lecteurs de faire les liens entre les différents fragments de portraits.Plus risqué encore, s\u2019attarder à l\u2019histoire de chaque inter venant.Rentrer dans leur vie à eux.Assister à leurs problèmes de couple, passer en revue leur situation familiale, professionnelle.Et voir de l\u2019intérieur comment ils se dépatouillent, quelques-uns moins bien que d\u2019autres, avec tout ça.Prennent le relais tour à tour une caissière de magasin envieuse de sa patronne, le propriétaire désarçonné d\u2019une boutique photo, un préposé attentif à la détresse humaine dans un hôpital, une petite fille qui se questionne pour savoir qui inviter à son repas d\u2019anniversaire, une femme en dépression post-partum, un petit Afghan déboussolé dans un camp de réfugiés\u2026 On pourra s\u2019interroger en cours de route sur la pertinence de certains monologues.Tous ne sont pas aussi prenants.Et certains arrivent comme un cheveu sur la soupe : on se demande ce qu\u2019ils apportent vraiment au récit.Parmi les partitions les plus réussies : celle qui ouvre le livre.C\u2019est un ado qui parle.L\u2019ado qui a fait l\u2019amour avec Florence la première fois.C\u2019est par ses yeux à lui qu\u2019on assiste à la scène.C\u2019est avec sa couleur à lui qu\u2019il nous la décrit.Ça donne entre autres ceci : « Fait qu\u2019on est dans ma chambre, on frenche, pis je caresse ses seins par-dessus son chandail.Elle se laisse aller à un petit gémissement.J\u2019enfouis ma tête au creux de son cou et je lui dis : \u201cCâlisse que tu m\u2019excites\u2026\u201d » Danger de l\u2019attachement Autre moment fort du roman, quand le tatoueur qu\u2019a laissé tombé Florence ressasse sa relation amoureuse avortée.« Tu voulais pas t\u2019attacher, parce que c\u2019est trop dangereux, à cause de ta famille de marde, de ta mère suicidaire rendue dans une secte ou wathever, de ton père qui se sacre de toi pis qui boit et de je sais pas quoi d\u2019autre que tu m\u2019as jamais avoué.» Et puis, à la toute fin, arrive le moment où Florence elle-même donne la version de sa propre histoire.Quand elle s\u2019interroge sur la marche à suivre pour la suite des choses, on est plus que jamais au plus près de son trouble, de ses contradictions.On savait depuis Au pire, on se mariera, dont la version filmée de Léa Pool verra le jour en 2017, que Sophie Bienvenu pouvait faire crier les mots sur la page, alors qu\u2019elle donnait la parole à une fille de 13 ans hyper poquée, pleine de rage.On savait aussi, avec Chercher Sam, que l\u2019écri- vaine pouvait s\u2019immiscer dans la tête d\u2019un jeune sans-abri et coller tout à fait à son désarroi, à sa réalité.Dans une langue âpre, écorchée.L\u2019auteure de 36 ans par vient dans Autour d\u2019elle à donner une couleur distincte à ses multiples personnages.Elle sait trouver un langage propre à chacun, un ton, un rythme.De ce point de vue, elle se surpasse.Même si la force de frappe du livre comme tel apparaît moindre, moins frontale que pour ses deux romans précédents, que dans Au pire, on se mariera, surtout.C\u2019est l\u2019accumulation, la coexistence des différentes voix, des dif férents langages qui font d\u2019Autour d\u2019elle un ouvrage d\u2019exception.Le large spectre de registres exploré avec justesse par Sophie Bienvenu constitue en soi ce qui ressemble à un exploit.AUTOUR D\u2019ELLE Sophie Bienvenu Cheval d\u2019août Montréal, 2016, 224 pages Le secret dans la peau Sophie Bienvenu propose un roman polyphonique sur le thème de l\u2019abandon DANIELLE LAURIN C H R I S T I A N D E S M E U L E S O n sait aujourd\u2019hui que lorsqu\u2019on lève les yeux vers les étoiles, c\u2019est en réalité le passé qu\u2019on aperçoit \u2014 un passé parfois «distant » de millions d\u2019années.De Montréal à Boston, d\u2019Istanbul à Chicago en passant par le Chili, un étudiant en physique, passionné d\u2019observation spatiale qui rêve aussi de devenir « écrivain sans le sou», traîne sa croix en scrutant une histoire de plus en plus lointaine.Ils venaient à peine de se rencontrer.Jonathan devait bientôt quitter Montréal pour amorcer des études doctorales en physique à l\u2019Université Harvard, près de Boston.Partie sans laisser d\u2019adresse, volatilisée, le cœur brisé, Marie-Hélène, elle, est peut-être partie faire de la coopération quelque part en Amérique centrale.Mais peut- être est-elle ailleurs.Il n\u2019en sait rien \u2014 et ne veut peut-être pas vraiment le savoir.Chronique d\u2019une obsession amoureuse sans issue, L\u2019astronome dur à cuire, le premier roman de Jonathan Ruel, tente à sa façon de recomposer le fil tortueux des événements qui ont mené à cette catastrophe à petite échelle.Un dernier rendez-vous manqué et des adieux ratés qui ont condamné le narrateur à aimer en silence et jusqu\u2019à la folie un fantôme pour quelques années.Même si d\u2019autres femmes ont par la suite pu compter pour lui.Des femmes aimées ou simplement entrevues, qui ressemblent à Marie-Hélène, portent son prénom ou qui ne la rappellent parfois en rien.Comme Moira, une Américaine de l\u2019Iowa qui comme lui a grandi sur une ferme et incarne à ses yeux « toute l\u2019Amérique, exubérante et mythique.» Pour le plaisir, ces deux-là vont rédiger ensemble une sorte d\u2019«Évangile secret», un témoignage iconoclaste sur la vie de Jésus, dont le roman nous livre de nombreux extraits.Imaginant que des forces obscures sont à leurs trousses, ils s\u2019amusent à voyager sous de fausses identités.Ce qui n\u2019était d\u2019abord qu\u2019un jeu, entre la théologie et l\u2019invention littéraire, une manière de faux thriller fait maison pour se divertir de leurs études exigeantes et pimenter leur relation, se mue peu à peu en invention aux implications plus sérieuses lorsqu\u2019ils ont l\u2019impression d\u2019être réellement poursuivis\u2026 Mais leur relation ne sera pas suf fisante, au point où Moira envisage de quitter son copain (eh oui), qui étudie dans une autre ville.« Moira qui m\u2019avait pris temporairement dans son cœur, peut-être comme son arrière-grand-mère aurait permis à un quêteux de dormir dans la grange et lui aurait donné un morceau de tar te.» Les mains vides et à nouveau l ibre de penser à Marie-Hélène, le narrateur se dit qu\u2019il pourrait peut-être essayer de la retrouver.Elle ou son équivalent féminin.Car au fond, elle n\u2019est peut- être rien de plus qu\u2019une image, la forme que prend depuis toujours son « désir d\u2019aimer et d\u2019être aimé d\u2019une seule femme».L\u2019astronome dur à cuire est un roman d\u2019apprentissage amoureux et une tentative d\u2019exorcisme sentimental.«Nous étions si ignorants.J\u2019avais vingt et un ans et elle, vingt, et je nous croyais pleinement adultes, mais nous étions si ignorants.» Né en 1983 à Saint-Charles- de-Bellechasse, fils d\u2019agriculteurs, Jonathan Ruel a lui aussi obtenu il y a quelques années un doctorat en physique de Harvard.À l\u2019évidence, son roman prend pour décor une réalité qu\u2019il semble connaître.Tout le reste, dirait Antoine Blondin, n\u2019est «que litres et ratures».Un roman qui fait preuve d\u2019une certaine maîtrise, avec quelques défauts qui ont un peu aussi le charme des commencements \u2014 trop de dialogues, une profusion de digressions pas toujours pertinentes, quelques longueurs et une structure narrative qui n\u2019est pas des plus convaincantes.Mais Jonathan Ruel semble avoir trouvé une voix bien à lui, faite de candeur et de mélancolie, de science et de mouvement.Ce qui n\u2019est pas rien.Collaborateur Le Devoir L\u2019ASTRONOME DUR À CUIRE Jonathan Ruel Druide Montréal, 2016, 520 pages PREMIER ROMAN L\u2019amour au temps du doctorat L\u2019astronome dur à cuire se pose en chronique romantique d\u2019une obsession sans issue ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Autour du personnage de Florence et de son fils, l\u2019auteure Sophie Bienvenu tisse une toile narrative inventive avec des partitions plus réussies que d\u2019autres.ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Entre candeur et mélancolie, science et mouvement, l\u2019auteur Jonathan Ruel semble avoir trouvé une voix bien à lui. F A B I E N D E G L I S E S on chemin est tout tracé et c\u2019est celui de l\u2019élite, la voie dif ficile, certes, mais « réservée à un tout petit nombre », qui va la faire passer de ce groupe d\u2019anonymes, composé de « 80 000 filles dans tout le pays » à la poignée de cinq athlètes qui forment l\u2019équipe olympique américaine.La crème, le gratin, la fleur\u2026 Dans le salon d\u2019une maison de banlieue, Katie et Eric suivent avec jubilation le destin tracé pour leur fille sur un tableau blanc par Teddy, l\u2019entraîneur de gymnastique.Devon, 15 ans, malgré un pied pas très collaboratif, est en train de devenir une étoile ascendante du club sportif local.La détermination, le sacrifice, l\u2019engagement sans faille de ses parents pourraient, avec une probabilité élevée, l\u2019extraire de la masse pour la conduire au sommet, en faire cet être singulier dans la performance, une fier té, un modèle, et ce, dans ce culte de l\u2019ascension social qui rend parfois insensible à tout ce qui se passe autour, y compris lorsqu\u2019il est question de vie humaine.Pour son neuvième roman, un thriller psychologique, la romancière américaine Megan Abbott replonge une nouvelle fois dans l\u2019univers de la compétition spor tive et des histoires de jeunes filles pour mieux décrypter la psyché humaine face au drame.Ici, la mort d\u2019un jeune homme dont le caractère accidentel ne peut que défier les faits.Son exploration a débuté au milieu des hockeyeuses sur gazon dans La fin de l\u2019innocence (2012), des meneuses de claques dans Vilaines Filles (2014), puis des patineuses dans Fièvre (2015).Avant que tout se brise recadre son obsession pour les terrains mouvants et toxiques, ces sols en phase de liquéfaction qui entrave les progressions, nuisent aux courses aveuglées vers l\u2019avant, dans le monde de la gymnastique.La traduction française de You Will Know Me apparaît quelques semaines à peine après l\u2019incroyable ascension des jeunes gymnastes américaines Simone Biles, Lauren Hernandez, Gabrielle Douglas, Madison Kocian et Alexandra Raisman aux Jeux olympiques de Rio cette année.Drôle de concordance des temps.Il faut le dire, Megan Abbott agace en racontant ses histoires avec beaucoup trop de mots, comme cette amie qui n\u2019en finit plus de se perdre dans le détail et la répétition opportuniste pour s\u2019assurer de conserver l\u2019attention de son auditoire le plus longtemps possible et ne pas renouer avec sa solitude trop vite.Les dialogues deviennent étourdissants, d\u2019une manière conséquente dans les circonstances pour raconter ces vies humaines en train de se débattre pour éviter de s\u2019enliser, et surtout empêcher leurs regards de se concentrer sur les contradictions, les mensonges ou les culpabilités que ces vies animent.L\u2019action se joue dans une Amérique générique que l\u2019on peut facilement situer dans la banlieue hypernormée d\u2019une métropole de troisième ou quatrième zone : Détroit au Michigan, pourquoi pas, où Megan Abbott a vu le jour en 1971 et qui donne souvent la tonalité de ses décors ténus dont le trait évanescent laisse toute la place au reste.Les motivations sociales sont habilement dépeintes, l\u2019intrigue est joliment tracée et la mécanique de cette ambition sans jugement, sans empathie ou sans remords est banalisée avec soin pour mieux la rendre odieuse et surtout universelle.Il est question d\u2019Élite Junior, d\u2019Élite Senior, d\u2019Équipe nationale, de médaille et de reconnaissance.Le bouquin aurait très bien pu parler d\u2019amélioration du confor t personnel ou collectif, d\u2019échelons hiérarchiques tout comme des quêtes hégémoniques, dans la sphère politique, économique, internationale, qui se jouent parfois dans l\u2019aveuglement volontaire quant aux abus sociaux, aux guerres, aux compromissions qui peuvent venir avec.Le sport n\u2019étant ici, sans doute, qu\u2019une métaphore.Le Devoir AVANT QUE TOUT SE BRISE Megan Abbott Traduit de l\u2019anglais par Jean Esch Éditions du masque Paris, 2016, 334 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 Les États-Unis par eux-mêmes.À l\u2019approche du scrutin américain, le 8 novembre prochain, Le Devoir vous propose de traverser l\u2019Amérique, d\u2019est en ouest, à la rencontre, chaque semaine, d\u2019auteurs qui, par le roman, la nouvelle, l\u2019essai ou la bande dessinée, dressent le portrait social, politique et économique de leur pays dans toute sa diversité.Quatrième escale : l\u2019élévation sociale au mépris des autres depuis le Michigan de Megan Abbott.ÉTATS-ÉCRITS D\u2019AMÉRIQUE (4) Le drame dans l\u2019obsession élitaire Pour Megan Abbott, l\u2019univers sportif est une fenêtre grande ouverte sur l\u2019arrivisme nocif G U Y L A I N E M A S S O U T R E D ans le Japon de la fin des années 1970, on signale la disparition de personnes sans la moindre explication.C\u2019est un cauchemar, cet escamotage insensé de gens ordinaires.Or, une espionne nord-coréenne, démasquée en Corée du Sud, révèle un jour comment elle a été formée pour se fondre dans la société japonaise.À partir de là, on soupçonne que des Japonais, après avoir été enfermés dans des sacs, jetés sur des bateaux, arrachés à leur vie, sont détenus en Corée du Nord.Là, on les a transformés en agents d\u2019information pour espions.On comprend désormais où se trouvent les disparus.Des pourparlers s\u2019engagent alors entre les deux gouvernements pour que ces gens anonymes, kidnappés au hasard, mais résilients, soient rendus à leur pays, à leurs familles, à leur identité véritable.Des relations commerciales et des négociations politiques permettent de faire certaines pressions sur le gouvernement scélérat.Il y a officiellement dix- sept cas.Pyongyang en reconnaîtra treize.Cinq d\u2019entre eux reviendront au Japon à partir de 2002, déphasés par l\u2019exil.Ces « éclipses japonaises », Faye les raconte.En plongeant dans cette suite de faits divers troublants, pratique politique criminelle s\u2019il en est, il reconstitue ces traumas documentés par des témoignages.Il les appelle «le grand fleuve» des histoires «pareilles au Nil », sans commencement, parce qu\u2019elles se répètent dans la nuit des temps.Enquête En 2010, Éric Faye recevait le Grand Prix du roman de l\u2019Académie française pour Nagasaki, qui a connu un beau succès international.Lauréat de la Villa Kujoyama à Kyoto, il a été étonné, en sillonnant le Japon, de constater les liens qui unissent ce pays aux lettres françaises ; il en a tiré Malgré Fukushima.Journal japonais.Il avait alors déjà en tête cette af faire singulière d\u2019enlèvements, et il rencontra des victimes, qui confirmèrent de leur histoire ce que la presse avait mis au grand jour.On a pu voir des reportages à la télévision et des films, ou lire des récits sur ces étranges réunifications.Le plus connu e s t c e l u i d e l \u2019 A m é r i c a i n Charles Robert Jenkins, enlevé en 1966 ; son livre est paru en 2008 en Californie.Rencontré sur son île de Sadogashima, il devient Jim Selkirk dans Éclipses japonaises.« Voilà ce qui attend Jim Selkirk : donner une suite à L\u2019Odyssée.Ulysse redevient M.Tout-le-monde.» Ce à quoi contribue l\u2019écrivain, troublé par de tels destins.Des articles de fond (notamment ceux de Philippe Pons dans Le Monde) au roman d\u2019Éric Faye, le glissement couvre l\u2019étendue d\u2019une mosaïque humaine.L\u2019écriture romanesque demeure sobre, quelque peu distante, un peu à la manière nippone, mais surtout, elle respecte cet écart insondable des vies brisées par l\u2019effroi, la séparation, l\u2019exil, l\u2019absence de sens.L\u2019écrivain explore toutefois le silence.Il lui faut briser «cet énorme glacis maritime qui séparait deux civilisations », en l\u2019occurrence l\u2019ef fet d\u2019un film réalisé à Pyongyang et visionné au Japon, où une des familles reconnaît le fils enlevé trente ans auparavant.Le sentiment fait jaillir l\u2019existence d\u2019un au-delà, un mélange d\u2019incrédulité et de honte, la propulsion dans le temps.Du fil à retordre Les vies de ces gens enlevés, à en croire Faye, n\u2019ont pas toutes été malheureuses.Ainsi approfondit-il le cas de Setsuko Okada, enlevée à 16 ans en 1977, devenue Chai Sae-jin pour de bon à 22 ans.Un étrange parcours qui se retourne plusieurs fois.Il y a eu le drame, la coupure, puis un endoctrinement dans le conditionnement général communiste de la Corée du Nord.Des mariages.Des familles.Des emplois surveillés constamment.La dictature dans le privé, sans barrière autre que le vissage absolu du pays, par fois sans les camps de redressement.Certains ont joué la double carte.D\u2019autres en sont morts.Officieusement, ils auraient été plus de 70 Japonais pris en otages.Il resterait encore de nombreuses personnes ainsi détournées et captives en Corée du Nord.Ne parlons pas des espions.Collaboratrice Le Devoir ÉCLIPSES JAPONAISES Éric Faye Seuil Paris, 2016, 229 pages ROMAN FRANÇAIS La fabrique d\u2019agents doubles Éric Faye se penche sur ces vies suspendues par la Corée du Nord qui l\u2019a fait picoler comme un malade».L\u2019auteur fait remarquer que celui qui a gagné contre Lee et les sudistes fait partie, comme les deux autres personnages historiques qu\u2019il fait revivre, de ces chefs qui pratiquaient la guerre au milieu de leurs hommes.«Grant a arpenté des champs de bataille qui étaient des mouroirs, il a vu des milliers et des milliers de corps qui continuent à se vider de leur sang en fin de journée parce que ça fait cinq heures qu\u2019on s\u2019est battus.» Laurent Gaudé refuse de penser qu\u2019un être humain reste insensible devant de telles scènes.«Même si la plupart des corps sous les yeux de Grant sont des sudistes, ce sont des jeunes de 25 ans qui sont en train de râler, de souf frir.J\u2019ai voulu m\u2019emparer de tout cela pour rendre le jugement complexe.» Qu\u2019est-ce qu\u2019une défaite ?Qu\u2019est-ce qu\u2019une victoire ?« À partir du moment où il y a une guerre, il y a deux sentiments : ou on la perd ou on la gagne, répond Laurent Gaudé.C\u2019est binaire.Mais on pourrait envisager un ex aequo, finir par faire la paix.Mais ça arrive assez peu.» Pour lui, il n\u2019y a pas de noir ou blanc.« Il y a des défaites qui se transforment en victoires avec le temps, il y a des victoires qui font naître la guerre suivante.Le traité de paix signé après la Première Guerre a directement fait naître la Seconde, parce qu\u2019il était trop dur, trop humiliant pour l\u2019Allemagne\u2026 » La seule victoire franche dans une guerre est celle qui entraîne la libération d\u2019un peuple, selon lui.L\u2019amour dans la guerre Il y a l\u2019Histoire, mais il y a aussi le présent.Les guerres actuelles.Ou récentes, et dont les ravages persistent.Pour les incarner, Laurent Gaudé a inventé des personnages dont les voix s\u2019entremêlent à celles des trois autres.Une femme, Mariam, irakienne, archéologue.Elle tente de sauver de la destruction les trésors des sites et musées pris d\u2019assaut par le groupe État islamique.Un homme, Assem, français, agent secret.Il est chargé de retrouver un ancien membre d\u2019un commando spécial américain jugé dangereux.Après leur première nuit ensemble, Mariam et Assem vivent une histoire d\u2019amour à distance.Vont-ils finir par se retrouver ?La fin du roman, ouver te, pourrait donner à penser que oui.Écoutez nos défaites est aussi un roman d\u2019amour.Un roman d\u2019amour dans la guerre.C\u2019est un roman de résistance aussi.Dans son combat acharné contre l\u2019obscurantisme et la destruction d\u2019œu- vres d\u2019art, Mariam a ces mots : «Nous avons lu de la poésie depuis trop longtemps, nous avons admiré des mosaïques depuis trop longtemps, il ne peut y avoir de renoncement.» C\u2019est exactement ce qu\u2019a ressenti Laurent Gaudé face aux attentats qui ont eu lieu à Paris et Bruxelles.« Depuis la Libération, on avait toujours vécu en paix, je n\u2019aurais pas cru que ces choses-là arriveraient.Ça nous oblige à nous poser des questions, au moment de prendre le train ou de laisser les enfants aller seuls dans la rue.» Le scénario qu\u2019il refuse d\u2019envisager : ne plus pouvoir lire de livres, ne plus pouvoir discuter entre amis autour d\u2019un petit verre de blanc sur la terrasse d\u2019un café, ne plus voir les femmes circuler librement, ne plus pouvoir être dans la séduction, ne plus pouvoir aller au théâtre, dans les musées\u2026 «Tout cela donne du sens à nos existences.La culture, la rencontre, la séduction sont ce qui apporte un peu de couleur à la vie.C\u2019est ce qui nous fait aimer la vie.» Le constat de Laurent Gaudé : « Si vous dites que demain il faudra renoncer à tout ça, j\u2019aurai l\u2019impression que ce n\u2019est plus la vie.» Collaboratrice Le Devoir ÉCOUTEZ NOS DÉFAITES Laurent Gaudé Leméac/Actes Sud, Montréal/Arles, 2016, 288 pages Du même auteur vient de paraître chez Actes Sud la pièce Danse, Morob, 40 pages SUITE DE LA PAGE F 1 GUERRE THOMAS COEX AGENCE FRANCE-PRESSE Lauren Hernandez après sa performance à la poutre.Hasard des calendriers, Avant que tout se brise sort en français quelques semaines à peine après l\u2019étalement du talent américain en gymnastique aux Jeux olympiques de Rio.FRANÇOIS GUILLOT AGENCE FRANCE-PRESSE Le romancier sonde le silence pour en faire ressortir les voix de destins pas toujours malheureux.Avec votre permission, nous recommencerons, dès maintenant.Nous concentrerons tous nos efforts comme avant.Oublions cet embrouillamini, laissons tout ça dans l\u2019obscurité.Supprimons tous les obstacles sur le chemin de notre championne.Retrouvons notre route, celle que nous avons tracée ensemble, il y a si longtemps, ici même, dans cette maison, sur cette table là-bas.Extraits de Avant que tout se brise « » M I C H E L B É L A I R R oger Jon Ellory n\u2019est pas un tiède et ne fait pas dans la dentelle, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire.Incandescent, imprévisible, il tient de la comète et tire dans toutes les directions depuis Seul le silence, son premier bouleversant ouvrage publié en français en 2008.Ce dixième roman chez Sonatine ne fait surtout pas exception à la règle : c\u2019est même un de ses livres les plus durs, les plus implacables.Le cœur sombre, dont R.J.Ellory nous partage le désespoir et la violence sur près de 500 pages, c\u2019est celui de Vincent Madigan, ripou de son état et inspecteur au 162e commissariat.Flic pourri, il est aussi un enquêteur brillant au NYPD, qui a fait mettre derrière les barreaux tellement de criminels et de trafiquants qu\u2019on pourrait dire de lui qu\u2019il fait par tie de la crème de la police new-yorkaise\u2026 Mais il n\u2019en est rien.Dès les premières pages, il participe à un braquage qui tourne au carnage.Pis, il va éliminer ses trois complices de façon brutale pour ef facer toute trace.S\u2019il en est arrivé là, c\u2019est que Madigan mène une vie qui n\u2019en est plus une depuis qu\u2019il s\u2019est fait le complice secret de Sandia, « l\u2019homme pastèque », un truand qui contrôle tout East Harlem.Accro à tout sur fond de Jack Daniel\u2019s, l\u2019inspecteur à double fond parvient à fonctionner à peu près « normalement » \u2014 et à presque tout oublier \u2014 en dosant savamment Quaalude, Xanax et Percocet avec des rations de coke ou un joint ordinaire.Un ripou, donc.Un vrai.Or, tout se corse lorsque l\u2019enquête révèle qu\u2019une fillette a été « victime collatérale » du braquage et qu\u2019un quatrième homme a participé à l\u2019opération.Coincé entre Sandia et ses patrons du NYPD, Madigan va rendre sa situation encore plus insupportable.Il retrouvera la mère de la fillette \u2014 témoin gênant que Sandia cherche à éliminer \u2014 et la cachera chez lui.Un plan audacieux On en apprend alors un peu plus sur les trois femmes avec lesquelles Vincent Madigan a eu quatre enfants ; la plus jeune de ses filles a justement l\u2019âge de la fillette qu\u2019il a peut-être lui- même atteint d\u2019une balle durant le braquage.La culpabilité va l\u2019habiter, et puis viendra le regard rétrospectif sur sa vie, sur les faillites successives qu\u2019ont été ses relations avec les autres.Surtout avec celles qu\u2019il a aimées et qu\u2019il a sacrifiées, pour quoi ?Son métier ?Pour faire régner la justice ?Foutaises.Peu impor te le côté qu\u2019il regarde, Vincent Madi- gan ne voit que le mensonge, le désespoir, le vide.Pourtant, un ange est passé et il cessera bientôt de boire le Jack Daniel\u2019s au biberon.Il ira même jusqu\u2019à croire que tout peut changer et que tout est encore possible.C\u2019est même à partir de ce rêve fumeux qu\u2019il décidera de jouer le tout pour le tout et qu\u2019il élaborera un plan audacieux pour éliminer Sandia et se sortir du pétrin.On ne saura d\u2019ailleurs qu\u2019à la toute dernière ligne du roman si le pari a réussi.R.J.Ellor y a l\u2019habitude de nous raconter des histoires terribles, mais celle-ci fait partie de ses plus dures.Sans verser dans le gore comme dans Mauvaise étoile, il tient le lecteur en haleine comme seul lui sait le faire \u2014 sans oublier son traducteur Fabrice Pointeau, bien sûr \u2014 grâce à une écriture incroyablement efficace, précise et «plastique » qui peut partir dans tous les sens à tout moment.Au point où le lecteur se reconnaîtra par fois dans le personnage de ce flic pourri par la vie et rongé par le désespoir permanent.Bref, un roman noir, comme dans noir de chez noir, et une leçon d\u2019écriture tout à la fois.Du R.J.Ellory tout craché.Collaborateur Le Devoir UN CŒUR SOMBRE R.J.Ellory Traduit de l\u2019anglais par Fabrice Pointeau Éditions Sonatine Paris, 2016, 489 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 5 L I S E G A U V I N C omment survivre à cette « absence fondamentale » que constitue la mor t de la mère ?se demande le narrateur du dernier roman de Patrick Chamoiseau.En risquant «une parole, [\u2026] sans mander de répondeurs, juste soucieux de respirer et de sourire aux souffles de ce qui n\u2019est nulle part et qui pourtant subsiste ».Dans La matière de l\u2019absence, l\u2019écrivain amorce une longue méditation, en compagnie de sa sœur aînée surnommée La Baronne, sur l\u2019héritage laissé par Man Ninotte et sur la culture antillaise, qu\u2019il présente comme une combinaison de traces, ces « mélanges en précipitations », ces « marques jamais monumentales» qui font les paysages.Cette culture, Chamoiseau la retrouve dans la présence du conteur créole, dont le récit se situe tout autant dans ce qu\u2019il dit que dans ce qu\u2019il ne dit pas, mais aussi dans les allées et venues des pacotilleuses, ces femmes qui voyagent sans cesse dans la Caraïbe pour tenir un «commerce mobile».La cale négrière est également là, tout comme l\u2019impact de ceux que le poète martiniquais Édouard Glissant a désignés comme des « migrants nus », dont la première nécessité était de survivre à la traversée, « dans l\u2019ardeur de renaître, sans espoir de retrouver la communauté perdue, ni même de reconstituer une nouvelle communauté».Le roman est un genre que l\u2019auteur définit comme un art labyrinthique, « le lieu d\u2019une errance sans victoire, d\u2019une éternité pleine d\u2019instants démesurés et autant savourés»\u2026 Parmi les passages les plus remarquables, ceux qu\u2019il consacre à Man Ninotte, dont le portrait est disséminé dans chacune des parties du livre.Le narrateur décrit d\u2019abord l\u2019onde de choc ressentie à la nouvelle de son décès : « Comment vérifier si quelque chose avait changé dans l\u2019ordonnance du monde?Mais tout était en place.Atténué, et comme anesthésié, mais parsemé de précisions aiguës quasi involontaires.» Autre constat : « au moment de l\u2019annonce, l\u2019instant nous avait avalés».Le «nous» renvoie ici à «la grappe», c\u2019est-à-dire les enfants que la mor t avait jetés «hors de l\u2019espace et du temps».Car «tant qu\u2019elle avait été là, il nous avait été encore possible d\u2019être des enfants».Man Ninotte était une femme énergique, «guerrière» au cœur tendre, dont l\u2019auteur-narrateur avoue s\u2019être inspiré pour la Marie-Sophie Laborieux de Texaco (prix Goncourt, 1992).Cette femme avait un adverbe préféré : « catégoriquement », qu\u2019elle répétait à souhait.Elle obligeait les siens à aller à la messe le dimanche, mais elle- même ne mettait jamais les pieds à l\u2019église.Elle entretenait avec «l\u2019âme du monde une complicité active» et «savait mieux que personne faire blanchir ses draps».Elle aimait chanter le répertoire de Tino Rossi et dispensait la joie : «La photo de Man Ni- notte debout à nettoyer son poisson montre bien l\u2019éclat rieur de son regard, pas simplement un sourire à celui qui la photographie, mais un contentement de vivre qui monte du plus profond [\u2026] Nous n\u2019étions pas tristes!» À travers les rituels de deuil et au fil de ces pages qui constituent un mémorial à por tée légendaire s\u2019accomplissent une célébration de la vie et un hommage à la beauté du monde dans une conscience émue de ce qui commence sans fin.Redevenu le Négrillon de son enfance, Patrick Chamoiseau avoue connaître le malheur de ne pas être poète, et la grâce de le désirer.Il a réuni dans La matière de l\u2019absence un « langage de sensations, alphabet de petites ondes mentales » qui lui permet de redessiner le paysage dans la lumière du matin.Collaboratrice Le Devoir LA MATIÈRE DE L\u2019ABSENCE Patrick Chamoiseau Gallimard Paris, 2016, 365 pages LETTRES FRANCOPHONES Une culture en héritage Patrick Chamoiseau fait de l\u2019absence d\u2019une mère matière à méditation C H R I S T I A N D E S M E U L E S L\u2019 année 1867 en Finlande reste encore dans les consciences.Des étés exceptionnellement froids avaient été la cause d\u2019une série noire de mauvaises récoltes.La légende raconte même qu\u2019à plusieurs endroits, rivières et lacs étaient encore recouverts de glace en juin.Cette année-là, malgré un été presque normal, le retour du gel dès le mois de septembre avait anéanti tous les espoirs.Cet automne-là, la famine a augmenté son emprise sur le pays, jetant sur les chemins des milliers de familles de paysans qui croyaient à tort pouvoir trouver de quoi survivre dans les villes.Pour tromper son estomac, il était devenu courant de fabriquer du pain en mélangeant de l\u2019écorce de pin et du lichen à quelques poignées de farine \u2014 au risque de s\u2019empoisonner.Frappés successivement par la faim, le froid, le scorbut et le typhus, les gens tombaient comme des mouches.En Suède et en Finlande, on estime que jusqu\u2019à 15 % de la population aurait péri à la suite de cette catastrophe qui a ser vi de prélude à un vaste mouvement d\u2019immigration \u2014 surtout vers les États-Unis.Le journaliste et photographe Aki Ollikainen, né en 1973, se penche dans La faim blanche sur cet épisode sombre de l\u2019histoire de la Finlande.On y suit au plus près Marja, une jeune mère, et ses deux enfants, jetés sur les routes et livrés à la merci du hasard, de la générosité ou de l\u2019avidité des gens qu\u2019ils vont croiser.Elle a laissé derrière son mari, beaucoup trop faible pour les suivre.Ils marchent à travers l\u2019hiver avec l\u2019espoir insensé d\u2019atteindre Saint-Pé- tersbourg où, croit-elle, ils vont trouver à se nourrir.Un combat pour la vie perdu d\u2019avance dans un tourbillon de cauchemars et d\u2019hallucinations.La mort avance elle aussi et se rencontre partout.D\u2019autres personnages vont également croiser leur route : paysans méfiants, profiteurs de tout poil, hommes de foi, bons samaritains.Et puis en haut, tout en haut, des politiciens impuissants, simples pions d\u2019un gouvernement lui aussi pris à la gorge et par surprise, ayant épuisé ses capacités d\u2019emprunt et incapable de venir en aide à sa population.Teo, un jeune médecin qui ne croit pas en Dieu, amoureux sans se l\u2019avouer d\u2019une jeune femme qui se prostitue, essaiera de faire sa part.Témoin direct et conscience tourmentée, il refuse d\u2019admettre \u2014 contrairement à bien d\u2019autres \u2014 que cette catastrophe ne soit que l\u2019expression de la colère de Dieu.Or, s\u2019il n\u2019y a pas de Dieu, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas non plus de destin.Tout relèverait-il alors du hasard ?Mais est-ce aussi par hasard si ce sont les pauvres (et seulement eux) qui meurent de faim et de froid par milliers ?Poser la question, croit le médecin en colère, c\u2019est aussi y répondre.Aki Ollikainen, pudique et implacable, fait avancer son ter rible récit à coups de touches impressionnistes, accumulant les épisodes sans s\u2019encombrer d\u2019une narration exhaustive.À chacun de leurs pas au cœur de paysages rendus à une nature hostile, les af famés de l\u2019écrivain finlandais sont confrontés à une humanité en déroute.Collaborateur Le Devoir LA FAIM BLANCHE Aki Ollikainen Traduit du finnois par Claire Saint-Germain La Peuplade Chicoutimi, 2016, 180 pages LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Les âmes mortes de la Finlande La faim blanche pose un regard sur la famine qui a frappé ce pays à la fin du XIXe siècle POLAR La balade du ripou R.J.Ellory revisite le désespoir contemporain en suivant un homme à la dérive DOMAINE PUBLIC La famille Tiggar au bord de la route, œuvre du peintre finlandais Robert Wilhelm Ekman, 1860 PATRICE COPPEE AGENCE FRANCE-PRESSE La mort est aussi un carburant vital dans l\u2019œuvre du romancier.PHILIPPE DESMAZES AGENCE FRANCE-PRESSE Sans verser dans le gore, l\u2019écrivain R.J.Ellory tient toujours ses lecteurs en haleine.ÉVASION VOYAGES IMAGINAIRES Alberto Manguel Robert Laffont, coll.«Bouquins» Paris, 2016, 1376 pages «Mieux vaut voyager avec espoir qu\u2019arriver à destination», a noté un jour Robert Louis Stevenson.C\u2019est une manière de voyager pleine de promesses et sans se fatiguer que nous propose pour sa part l\u2019essayiste Alberto Manguel, Canadien né en Argentine en 1948, avec Voyages imaginaires.Une anthologie de six récits de voyage, œuvres originales et à la fois peu connues, où les auteurs n\u2019ont même pas eu à quitter leur fauteuil.Du Nouveau Gulliver (1730) de l\u2019abbé Pierre-François Guyot Desfontaines au Capillaria ou le pays des femmes (1921) du Hongrois Fryges Karinthy, l\u2019auteur d\u2019Une histoire de la lecture et de Lieux imaginaires (Actes Sud, 1998 et 1999) nous rappelle que ce vieux désir de voir plus loin que l\u2019horizon reste peut-être encore la plus grande des libertés.Borges ne disait-il pas que la bibliothèque était un autre nom donné à l\u2019Univers?Christian Desmeules L E D E V O I R , L E S S A M E D I 8 E T D I M A N C H E 9 O C T O B R E 2 0 1 6 ESSAIS F 6 E n tant que professeur de français (langue et littérature) dans un cégep depuis 25 ans, je sais d\u2019expérience que les libéraux n\u2019aiment pas ces institutions telles qu\u2019elles ont été pensées lors de la Révolution tranquille par leurs prédécesseurs.Chaque fois que le Parti libéral du Québec (PLQ) forme le gouvernement, ce qui est en passe de devenir la normalité des choses, les cégeps sont remis en question.En 1993, la réforme Robil- lard lance ce triste bal en imposant l\u2019approche par compétences, des conseils d\u2019administration dominés par des membres externes à l\u2019institution et l\u2019abolition d\u2019un cours d\u2019éducation physique et d\u2019un cours de philosophie, remplacés par deux cours d\u2019anglais.En 2004, Pierre Reid, ministre libéral de l\u2019Éducation, dirige un Forum sur l\u2019avenir de l\u2019enseignement collégial, sans cacher son intention de réduire la place de la formation générale (français, philosophie, éducation physique et anglais) au cégep.La grogne populaire le fera reculer.En 2013, Pierre Moreau, candidat à la direction du PLQ, propose l\u2019abolition des cégeps.Il ne sera pas chef, mais Philippe Couillard le nommera ministre de l\u2019Éducation ! En 2014, les jeunes libéraux réitéreront leur volonté d\u2019en finir avec les cégeps et de les remplacer par des écoles de métier.Le PLQ, c\u2019est clair, n\u2019aime plus les cégeps tels qu\u2019imaginés par le rapport Parent.Le gouvernement qu\u2019il forme actuellement a donc accueilli avec enthousiasme le rapport Demers, commandé par le Parti québécois en 2013.Ce document, principalement rédigé par un ancien directeur général de cégep, contient une attaque frontale contre la culture générale dans la formation collégiale.Main-d\u2019œuvre cultivée Au nom de l\u2019adaptation «aux changements survenus dans les dernières décennies», le rapport Demers, en s\u2019 inspirant du modèle ontarien, plaide pour une importante réduction de la place de la formation générale (de douze cours, on passerait à trois ou cinq) et suggère de plus de laisser les étudiants choisir ces cours.On peut y lire qu\u2019il conviendrait «de favoriser une redéfinition locale de la formation générale», une formule qui, pour n\u2019importe quel esprit sain, apparaît comme une puissante aberration.C\u2019est pour répondre à cet affligeant rapport et pour «défendre la culture » que le prof de philo Sébastien Mussi et son équipe de onze collaborateurs publient La liquidation programmée de la culture.Il s\u2019agit d\u2019une charge argumentée contre les béotiens affairistes qui tentent de transformer les cégeps « en antichambre du marché» et, comme l\u2019écrit Éric Martin, en «une fabrique d\u2019em- ployables-exécutants sans esprit, des esclaves salariés au mode de vie uniquement économique pour qui la politique et la philosophie sont sans importance, et qui seront dès lors exclus de toute délibération».Personne ne conteste l\u2019idée que les cégeps doivent former une main-d\u2019œuvre qualifiée, utile à l\u2019économie du Québec.Comme le rappelle ici le sociologue Guy Rocher, ils ont notamment été créés pour cela.Le rapport Tremblay de 1962, qui est à l\u2019origine de ces institutions, insistait toutefois sur la nécessité d\u2019of frir une formation complète, incluant la culture générale, à tous les élèves, dans le souci de former auss i des c i toyens et des personnes.Ce bel élan humaniste, note le sociologue, frappe un mur dans les années 1980-1990, alors que s\u2019impose « la domination de l\u2019économie» en toutes matières.Utilitarisme et humanisme Les T r ente Glor ieuses , continue Rocher, furent une période exceptionnelle pendant l aque l le « nous nous sommes préoccupés des inégalités sociales, de l\u2019humanisme, que nous avons essayé d\u2019harmoniser avec l\u2019utilitarisme ».Les cégeps, qui combinent formation de la main-d\u2019œuvre et formation du citoyen cultivé, en sont un produit.Aujourd\u2019hui, alors que la «norme historique» de l\u2019acceptation des inégalités et du fatalisme économique a repris son règne, discréditant ainsi l\u2019apport critique des sciences humaines, de la littérature et de la philosophie, il impor te plus que jamais de défendre avec acharnement cette rare incarnation de « la culture de l\u2019ère \u201cexceptionnelle\u201d » que sont les cégeps, conclut gravement Rocher.En accusant le rapport Demers d\u2019« incapacité à distinguer la formation de la personne de la formation de la main- d\u2019œuvre», le sociologue Gilles Gagné, dans un des textes les plus virulents de ce recueil, abonde dans le sens de Rocher.Réduire la place de la formation générale au cégep (surtout celle de la littérature et de la philosophie, mais aussi celle de l\u2019éducation physique ; l\u2019anglais, on l\u2019aura deviné, n\u2019est pas vraiment menacé) et laisser les étudiants choisir à la carte ce qui leur convient en ce domaine, c\u2019est remplacer l\u2019autorité de la culture, qui rend libre, par « celle du marché, de la culture de masse, du narcissisme et de l\u2019oubli » (Bernard Émond) ; c\u2019est trahir la jeunesse «en lui donnant l\u2019illusion de toute-puissance au moment même où [on] la soumet aux injonctions implacables du système » (Éric Martin) ; c\u2019est tuer l\u2019accès à la beauté, à la vérité et au mystère du monde (Yvon Rivard), que seule la culture générale, comme le pensait Einstein, permet.Pour noyer le poisson, Hélène David, l\u2019actuelle ministre de l\u2019Enseignement supérieur, répète que la formation générale demeurera au programme des cégeps.Or, elle a mandaté Guy Demers pour appliquer les recommandations de son rapport.Aussi, si elle ne veut pas passer à l\u2019histoire comme la fossoyeuse de l\u2019exceptionnelle culture humaniste des cégeps, la ministre doit s\u2019engager plus sérieusement à préserver la formation générale, pour tous, telle quelle.louisco@sympatico.ca LA LIQUIDATION PROGRAMMÉE DE LA CULTURE QUEL CÉGEP POUR NOS ENFANTS ?Sous la direction de Sébastien Mussi Liber Montréal, 2016, 160 pages Des béotiens affairistes à l\u2019assaut des cégeps Soumettre ces institutions aux besoins du marché est un crime contre la culture humaniste LOUIS CORNELLIER LA VITRINE ESSAI ENSEIGNER AU QUÉBEC Normand Baillargeon VLB Montréal, 2016, 136 pages Normand Baillargeon aime l\u2019école et la connaît.Aussi, VLB éditeur a eu une bonne idée en lui demandant d\u2019exposer aux futurs enseignants québécois ce qui les attend dans l\u2019exercice de ce qui est «un métier, une profession et une vocation».Conçu comme un petit guide pratique qui ne s\u2019interdit pas la réflexion, ce court essai rappelle d\u2019abord l\u2019idéal qui doit animer les maîtres \u2013 « former les esprits des enfants [\u2026] afin de les rendre libres en leur transmettant des savoirs qu\u2019ils assimileront au point d\u2019être transformés par eux» \u2014 avant de tracer un juste portrait de la réalité des choses : précarité, complexification de la tâche, classes parfois difficiles, rapports avec les directions et les parents, etc.Sans laisser de côté ses idées personnelles sur la formation des maîtres déficiente, les « légendes pédagogiques» de type Brain Gym ou l\u2019utilisation des outils numériques en classe, l\u2019auteur livre un exposé dans un souci d\u2019objectivité qui laisse la parole à une vingtaine d\u2019enseignants afin d\u2019enrichir ce « livre qui se veut un éloge de l\u2019enseignement».Louis Cornellier POÉSIE VERTIGES DE L\u2019HOSPITALITÉ Mélanie Landreville Les Herbes rouges Montréal, 2016, 78 pages Poésie de l\u2019affirmation, sans complexe, le «je» mis à nu, qui confronte ses doutes et ses craintes, poésie de la gueule ouverte qui crie, qui tonitrue.Mais pour survivre, pour dire un «oui» franc et clair à la vie qui se débat, qui patauge, qui s\u2019englue trop souvent.Premier recueil qui convie Josée Yvon, non pas dans l\u2019influence même des poèmes, mais comme figure rêvée, présente, à laquelle l\u2019auteure parle, avec laquelle elle voyage et résiste.Secrets crus et intenses, aussi: «Je confie à Josée que j\u2019avais l\u2019habitude de lécher les seins et les fesses des Vierges de plâtre: un embrasement plus fort que la honte.» Dans la mesure où «les corps sont des cherche-caresses», n\u2019est-il pas concevable que les pulsions extrêmes tracent les contours du sentiment, du désir exacerbé?En effet, «c\u2019est la fête, nous buvons des incendies de femmes qui s\u2019étirent sexe dehors langue râpeuse pas sages pas propres pas habillées pour sortir.» Recueil d\u2019une grave intensité émotive, d\u2019un dialogue féministe entre mère et fille, d\u2019une volonté d\u2019affronter la vérité, quelle qu\u2019elle soit.«Je suis amoureuse de l\u2019onde, mon cœur est une fournaise», dit la poète.Or, l\u2019adéquation entre cette affirmation et l\u2019écriture même du recueil est soutenue par ce rythme fluctuant, ce souffle haletant, ce battement de cœur aux abois.Beau et bon premier recueil.Hugues Corriveau HISTOIRE UNE HISTOIRE DE LA MARINE DE GUERRE FRANÇAISE Rémi Monaque Perrin Paris, 2016, 526 pages En 1759, le sort de l\u2019Amérique se joue sur les océans.Alors que Québec est assiégé par les Britanniques, la France engage ses derniers navires dans un projet de débarquement en Angleterre qui doit mettre un terme à la guerre de Sept Ans.«La défense du Canada, des Antilles et des Indes est pratiquement abandonnée», explique le contre-amiral Rémi Monaque dans Une histoire de la marine de guerre française.Sans surprise, la Royal Navy écrase la flotte d\u2019invasion avant qu\u2019elle n\u2019ait atteint la Manche.Le scénario se répète à quelques reprises dans cet ouvrage mené au ras des flots.Au cours des sept derniers siècles, la France ne domine les mers que sous le règne de Louis XIV, «l\u2019un des très rares souverains français à entretenir une réelle familiarité avec la mer».Il aura manqué un Richelieu ou un Colbert au successeur du Roi-Soleil pour empêcher le déclin de la France dans le sillage de sa marine de guerre.Dave Noël JEUNESSE LA MAISON DU SILENCE Laurent Chabin Hurtubise (Atout) Montréal, 2016, 136 pages Même quand il écrit pour les jeunes, le prolifique romancier Laurent Chabin conserve la veine sociale qui caractérise son œuvre.Souvent résidants de Saint-Henri, le quartier qu\u2019il habite, ses personnages ne sont pas que des ados en butte à des tourments amoureux convenus; ils rencontrent plutôt la misère du monde au coin de la rue.Cette fois, Patricia, une adolescente délurée, orpheline de mère et fille d\u2019un policier, se lance dans une enquête improvisée sur un garçon et ses deux petites sœurs, qui semblent abandonnés à eux-mêmes.Leur mère s\u2019est évaporée, leur père alcoolo se terre dans sa triste maison et une inquiétante voisine refuse d\u2019aider Patricia dans sa quête d\u2019informations.C\u2019est clair : quelque chose ne va pas et, comme d\u2019habitude chez Chabin, ces pauvres cultivent le secret, par crainte hostile des institutions et des autorités.Petit polar simple et très efficace dont le dénouement se veut un clin d\u2019œil au Chat noir de Poe, La maison du silence parle aux jeunes lecteurs d\u2019un monde dur, fascinant et au plus près du réel.Louis Cornellier M I C H E L L A P I E R R E C e qui frappe dans Idéaux politiques, de Ber trand Russell (1872-1970), c\u2019est la victoire des pulsions créatrices sur les pulsions de possession que le philosophe, mathématicien et logicien britannique souhai te pour changer le monde.La première traduction française intégrale de l\u2019ouvrage de 1917, faite et présentée par les essayistes québécois Normand Baillargeon et Chantal Santerre, préconise, hors du socialisme officiel, une révolution inattendue de l\u2019instinct.Publié au cours de la Première Guerre mondiale (1914- 1918), dont on souligne ces an- nées-ci le centenaire, le livre de Russell renferme des idées pacifistes et anticapitalistes.Elles ne sont pas étrangères à la destitution de l\u2019auteur, dès 1916, de sa charge pédagogique à l\u2019Université de Cambridge, au retrait de son passeport et aux quelques mois de prison que lui coûta, en 1918, son militantisme.Cependant, au-delà des circonstances de l\u2019époque, la pensée politique de Russell repose sur un principe peu considéré, même de nos jours, par les analystes du pouvoir.Le philosophe le définit comme «quelque chose de distinctif sans lequel aucun homme ou aucune femme ne peut accomplir quoi que ce soit de quelque importance et qui ferait en sorte qu\u2019il ou elle conserve cette dignité propre aux êtres humains \u2013 à moins d\u2019en être privé par une machine économique ou gouvernementale».Une psychologie humaniste Ce principe de l\u2019individualité s\u2019exprime par les pulsions créatr ices, opposées, aux yeux de Russell, à l\u2019instinct de possession qui, toujours selon lui, conduit à l\u2019injustice sociale et à la guerre.Il est remarquable qu\u2019à l\u2019inverse de Karl Marx (1818-1883), qui, formé par le droit, l \u2019histoire et la philosophie, donnait une explication dite scientifique à l\u2019évolution du monde, le Britannique, plus jeune de deux générations et rompu à la science exacte, en donne, quant à lui, une explication propre à une psychologie humaniste.Russell soutient que sans la libre expression de la créativité personnelle, surtout dans la science et les arts, une société deviendrait «morne, sans vie », voire « sans but ni raison».Voilà pourquoi, affirme-t- il, promouvoir cette créativité devrait « être le premier but de toutes les institutions politiques ».Mais ni le capitalisme ni le socialisme d\u2019État, d\u2019inspiration marxiste ou autre, ne leur permettraient, d\u2019après lui, de l\u2019atteindre, car il estime que les deux sont rongés par l\u2019appétit de la possession.Ce n\u2019est pas tant, pour Russell, l\u2019accaparement des biens matériels par les riches qui ruine la société que l\u2019accaparement du pouvoir par une élite.Sa conclusion est d\u2019une logique impeccable : socialisme officiel et capitalisme reposent sur la même inégalité, seule la distribution des biens y diffère.Le socialisme libertaire et créatif qu\u2019il propose comme remède est, quant à lui, aussi casse-cou qu\u2019exaltant.Collaborateur Le Devoir IDÉAUX POLITIQUES Bertrand Russell Écosociété Montréal, 2016, 112 pages ESSAI Pour une révolution de l\u2019instinct Inédit en français, un livre de Bertrand Russell séduit des socialistes libertaires d\u2019ici MICHAËL MONNIER LE DEVOIR Réduire la place de la formation générale au cégep, c\u2019est défier l\u2019autorité de la culture qui rend libre.DOMAINE PUBLIC Écrit pendant la Première Guerre mondiale, le livre de Bertrand Russell contient des idées pacifistes et anticapitalistes."]
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