Le devoir, 10 septembre 2016, Cahier F
[" ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Avec Le poids de la neige, Christian Guay-Poliquin livre une suite inattendue au Fil des kilomètres, en obliquant vers une tout autre direction.C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 Louis Hamelin dans la conscience intime des lieux de Daniel Canty Page F 5 Andreï Makine, puissant dans la démesure de L\u2019archipel d\u2019une autre vie Page F 4 ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR La poète et romancière Louise Dupré Après un premier roman de la route bien accueilli, Christian Guay-Poliquin explore l\u2019immobilité de la saison blanche dans Le poids de la neige.Sombre et hypnotisant.C H R I S T I A N D E S M E U L E S L e roman nous plonge dans un décor où « la neige règne sans partage», un univers dans lequel les jours et les nuits se suivent et se ressemblent.À une heure de marche d\u2019un village sans nom, installés dans la véranda chauffée d\u2019une grande maison abandonnée, deux hommes liés par un pacte flou espèrent passer à travers l\u2019hiver.Sans jamais savoir ce que le printemps va apporter \u2014 la liberté retrouvée ou la fin du monde.Avec Le poids de la neige, Christian Guay-Po- liquin, né à Saint-Armand en 1982, livre une suite inattendue au Fil des kilomètres, son premier roman paru en 2013 \u2014 repris en France chez Phébus avant d\u2019être aujourd\u2019hui réédité chez BQ.Au roman de la route vient succéder une sorte de thriller introspectif et immobile enfoui dans la blancheur de l\u2019hiver québécois.Le fil des kilomètres racontait le périple hasardeux d\u2019un mécanicien travaillant dans l\u2019Ouest canadien qui prenait la route pour aller au chevet de son père qu\u2019il n\u2019avait pas revu depuis dix ans.Dans un contexte apocalyptique \u2014 panne d\u2019électricité généralisée, pénuries d\u2019essence et de nourriture, insécurité permanente \u2014, il entreprenait la traversée du continent vers l\u2019est.Sur sa route, des villes à l\u2019abandon, des communications coupées, des milices improvisées, une atmosphère de guerre civile.Vingt mille lieues sous l\u2019hiver Au bout de 4736 kilomètres, le cauchemar se poursuit dans Le poids de la neige.Mais s\u2019il se décline cette fois sur un mode contemplatif, dans la douleur et dans l\u2019attente, il reste presque aussi tendu.Extirpé de la carcasse de sa voiture après avoir subi un sévère accident alors qu\u2019il était presque rendu à destination, les deux jambes fracturées, le narrateur d\u2019une trentaine d\u2019années passera les semaines qui vont suivre dans un état de semi-conscience, assommé par les antidouleurs, ayant perdu la notion du temps et, plus encore, le goût de la parole.« La plupart du temps, je rêvais qu\u2019on me tenait au sol et que quelqu\u2019un me coupait les jambes.À coups de hache.Et ce n\u2019était pas un cauchemar.Je me sentais soudain libéré.» Obsédé par l\u2019idée d\u2019aller retrouver en ville sa femme gravement malade, à qui il avait fait la promesse de revenir, le vieux Matthias a la charge de s\u2019occuper du blessé et de sa lente rééducation.En échange, on lui a offert une place dans le convoi spécial qui doit partir au printemps vers la métropole.«Tu es mon obstacle, mon contretemps.Et mon billet de retour», lui ré- pète-t-il, prenant soin de lui rappeler qu\u2019il n\u2019est ni son médecin ni son ami, encore moins son père.H U G U E S C O R R I V E A U T oute question posée à la face noire du monde comporte sa part de risque, risque que ne refuse pas de courir la poète Louise Du- pré dans son nouveau recueil, La main hantée.La voix poétique y affronte l\u2019horreur avec une détermination sans faille, tient le pari de tenir tête à la mort qui appelle au silence les mots, se fait un devoir de parler.«Comment écrire je si on ne croit plus en l\u2019espèce humaine?», «quel amour offrir / à la face carbonisée / du monde?» se de- mande-t-elle, avec la volonté obstinée d\u2019y croire, de trouver une réponse à la catastrophe contemporaine, de défendre la per tinence de dire sa propre vérité en regard de ce qui pourrait abîmer le désir.Les textes, qui se partagent en six par ties, dont trois fois dix-neuf pages en vers libres et trois fois dix poèmes en prose, vibrent comme s\u2019il fallait que ces deux souffles poétiques scandent la parole à la fois réflexive et imagée.Plus loin que les flammes, qui est paru en espagnol sous le titre Mas alto que las flamas (traduction de Silvia Pratt, Mantis Editores, 2015), a d\u2019ailleurs valu à Louise Dupré le prix Jaime Sabines/Gatien Lapointe 2016, qui lui sera remis au Mexique à la fin du mois d\u2019octobre.Tout le recueil s\u2019inscrit à partir d\u2019un rapprochement audacieux entre la responsabilité impartie à qui décide de l\u2019euthanasie d\u2019un chat et à qui admet la perpétration des viols, meurtres, infanticides ou suicides qui obscurcissent la toile marquée de l\u2019Histoire.Ainsi, la voix poétique confie son désarroi au moment de conduire le chat aimé chez une vétérinaire : « tu ne sais pas de quel droit / tu as décidé / de sa fin // de quel droit / tu te prends pour Dieu».La radicalité de cette approche ne remet jamais en question la possibilité qu\u2019un tel geste soit motivé par la bonté éventuelle de cette décision, par le désir de surseoir peut-être à des souffrances indues.On a l\u2019impression que le recueil aurait pu s\u2019inscrire dans le débat de la délicate question de la pratique du suicide assisté.Mais la poète offre plutôt à notre réflexion ce qu\u2019implique la mise à mort d\u2019un animal en regard de ces autres mises à mort qui accablent le vivant.Ainsi, cette image animalière en cache une bien plus profonde, clairement énoncée au fil du premier poème du recueil : «tu l\u2019as fait / disparaître / sans son consentement, ton chat // comme POÉSIE Le pari vital de Louise Dupré La main hantée affronte le mal du monde, avec sang-froid et affliction VOIR PAGE F 4 : DUPRÉ VOIR PAGE F 2 : HIVER Christian Guay-Poliquin L\u2019hiver de force Temps fort de la rentrée, Le poids de la neige est un thriller immobile, sombre et hypnotisant Alors que l\u2019essence est devenue rare, que les vivres sont de plus en plus difficiles à trouver, leur survie devient de plus en plus problématique.Ils se mettent à brûler tout ce qu\u2019ils trouvent : meubles, lattes du plancher, bibliothèques, et même les livres \u2014 nous of frant au passage une magnifique scène d\u2019autodafé.Sans la moindre idée de ce qui se passe ailleurs, au village comme dans les grandes villes, plongés dans l\u2019attente, enfouis dans une atmosphère qui oscille entre le ressentiment et la méfiance, les deux hommes partagent le même espace vital, tels deux animaux blessés enfermés dans une même cage.« Ici, c\u2019est Matthias qui s\u2019occupe de tout.C\u2019est lui qui chauffe le poêle, qui cuisine, qui vide le pot dans lequel je fais mes besoins.C\u2019est lui qui décide, qui dispose, qui assume.Ici, c\u2019est lui le maître de l\u2019espace, et du temps.» Blanc comme l\u2019enfer Seuls au monde tels des naufragés, enfouis «vingt mille lieues sous l\u2019hiver », pendant que la neige tombe et menace de tout ensevelir.« Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu\u2019on est en pleine mer.Partout, le vent a soulevé d\u2019immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous.» Des mois plus tard, alors que la neige se met à fondre, que des formations d\u2019oies sauvages tracent leur route vers le nord, l\u2019idée d\u2019aller retrouver des membres de sa famille qui se seraient réfugiés dans leur camp de chasse fait son chemin et le pousse à reprendre la route avec ses jambes encore faibles.Malgré cet te matière plutôt contem- p l a t i v e , C h r i s t i a n Guay -Pol iquin par - v ient à nous of frir un récit sombre et hypnotisant.Une histoire attentive à la beauté dramatique et froide du paysage, aux liens sociaux qui se disloquent, au désarroi et à la violence endormie, étouf fée par l\u2019hiver mais prête à renaître dès les premiers signes de dégel.Un hymne nordique et l\u2019un des romans les plus forts de cette rentrée.LE POIDS DE LA NEIGE Christian Guay-Poliquin La Peuplade Chicoutimi, 2016, 312 pages En librairie le 13 septembre LE FIL DES KILOMÈTRES Bibliothèque québécoise Montréal, 2016, 200 pages SUITE DE LA PAGE F 1 HIVER L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 2 \u2014 Québec en toutes lettres.7e festival \u2014 une édition noire 29 septembre \u2014 9 octobre Rencontres | Maison de la littérature Présentées par 7 octobre Polar, pas polar ?Avec Andrée A.Michaud, Guillaume Morrissette et Marie-Ève Sévigny Série Noire Avec Aurélien Masson Polar suisse Avec Quentin Mouron, Corinne Jacquet et Florian Eglin Les personnages récurrents dans la littérature policière Avec Johanne Seymour, Richard Ste-Marie, Jean Lemieux et Norbert Spehner Rencontre avec Gary Victor 8 octobre Polar historique Avec Jacques Côté, Maryse Rouy et Hervé Gagnon Polar d\u2019écrivaines Avec Julie Rivard, Zhanie Roy et Maureen Martineau Polar politique Avec Gary Victor, Stéphane Ledien et Jean-Jacques Pelletier Le polar québécois est-il exportable ?Avec Martin Michaud, Jacques Côté, Louise Alain et Carole Boutin 9 octobre Polar jeunesse Avec Camille Bouchard, André Marois et Maryse Rouy Le roman policier, anatomie d\u2019un genre Avec Norbert Spehner #QCenTL En spectacle | Stanley Péan, Gilles Archambault, Louise Dupré, Rober Racine, Chrystine Brouillet, Martin Michaud et plusieurs autres 418 641-6797 quebecentouteslettres.qc.ca L\u2019 auteur de L\u2019orangeraie, Prix des libraires du Québec et Prix littéraire des collégiens, revient en force trois ans plus tard avec L\u2019impureté.Incroyable comme Larry Tremblay a le don de se renouveler ! La force du mal a beau demeurer l\u2019un de ses thèmes de prédilection, c\u2019est dans un tout autre univers qu\u2019il parvient à nous transporter.On quitte la guerre au Moyen-Orient, sa violence, ses atrocités, ses ravages sur les enfants, pour une guerre intime.Une guerre intime qui trouve son dénouement par le biais de l\u2019écriture.Ce n\u2019est plus le théâtre qui sert d\u2019exutoire, comme pour le héros de L\u2019orangeraie, mais le roman, cette fois.Un roman règlement de comptes.Reste que le questionnement sur les processus de création et le rôle de l\u2019ar t persistent.Tout comme celui sur les liens entre réalité, vérité et fiction.Sont encore présents dans L\u2019impureté les mensonges, la trahison.Et le poids de la culpabilité.Comment s\u2019en délester ?Comment assumer les actes répréhensibles commis dans le passé ?Mais surtout, ce que s\u2019emploie à faire l\u2019héroïne du nouveau roman de Larry Tremblay, c\u2019est d\u2019amener celui avec qui elle partageait sa vie jusqu\u2019ici à reconnaître les torts qu\u2019il a causés.Et de faire en sorte qu\u2019il en pâtisse.Les morts qui continuent de rôder, d\u2019habiter les vivants : c\u2019est encore là.C\u2019était déjà dans Le Christ obèse en 2012.Un roman qui, dans un climat trouble, glauque, mettait en scène un homme tordu, violent.Jusqu\u2019où le mal va-t-il triompher ?se demandait-on\u2026 La pureté du cœur existe-t-elle?Et qu\u2019en est-il de l\u2019immortalité de l\u2019âme?Balivernes, tout ça.C\u2019est ce que s\u2019est employé à prouver Antoine dans sa jeunesse.Près de 30 ans plus tard, alors que sa vie lui échappe, il ne sait plus.Il ne sait plus rien.On pourrait résumer L\u2019impureté ainsi.Et de bien d\u2019autres façons.Ce roman ne se laisse pas saisir facilement.Il est loin d\u2019être unidimensionnel, en fait.Car ce roman contient un roman, aussi titré L\u2019impureté, qui en contient un autre, intitulé Un cœur pur.On retrouve les mêmes personnages d\u2019une histoire à l\u2019autre, mais sous dif férents noms.Les histoires comme telles se recoupent, mais sous différentes versions.Et la fin du livre nous ramène au tout début.C\u2019est déroutant.Et très habile.Rien à voir avec le choc ressenti à la lecture de L\u2019orangeraie, si explosif, déchirant, finement ciselé.C\u2019est d\u2019abord par l\u2019entrelacement des dif férentes couches de récit que L\u2019impureté se démarque.Par l\u2019effet mise en abyme, constant.On ne sait plus très bien par moments où on en est : dans la fiction ou dans la réalité ?Mais où se situe la réalité, au juste, puisqu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un roman dans le roman dans le roman ?On se fait mener en bateau, ou quoi ?Qui manipule qui au bout du compte ?Tentons d\u2019être plus clairs, même si Larr y Tremblay fait tout pour brouiller les pistes.Oublions pour l\u2019instant la première et la dernière page du livre.Entrons dans l\u2019univers d\u2019Antoine, mari d\u2019une écrivaine à succès prénommée Alice, morte dans un accident d\u2019auto récemment après avoir remis à son éditeur le manuscrit de son ultime roman : Un cœur pur.Nous sommes en juillet 1999.Antoine suit de façon maniaque à la télé et dans les journaux les développements entourant la mort de John F.Kennedy Jr.dans l\u2019écrasement de l\u2019avion qu\u2019il pilotait.Tout pour se distraire, ne pas penser à Alice, à sa mort.Un cœur dur, Antoine : « Il a horreur de l\u2019exhibitionnisme émotionnel.» Il découvre aussi dans les médias qu\u2019un moine bouddhiste, un cer tain Félix qu\u2019il a connu dans sa jeunesse, s\u2019est immolé sur une île.Ce qui le ramènera bientôt plusieurs années en arrière.Le Félix en question était fasciné par la photo d\u2019un moine bouddhiste qui s\u2019était immolé pendant la guerre du Vietnam\u2026 Entre réalité et fiction L\u2019évolution de l\u2019amitié entre Antoine et Félix, au début des années 1970, à Chicoutimi, va dès lors faire interruption de façon régulière dans le récit.À quel point ils étaient dif férents.À quel point Antoine trouvait Félix naïf : comment pouvait-il être croyant, être convaincu de l\u2019immortalité de l\u2019âme et de la pureté du cœur ?Comment pouvait-il continuer à aimer sa belle cousine disparue dans un glissement de terrain à Saint-Jean-Vianney ?On verra comment, perdu dans les vapeurs du hasch, nourri de ses lectures de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, convaincu de la nécessité de l\u2019amour libre, Antoine en est venu à mener une « expérimentation existentielle » au détriment de son ami.Alors que la belle Alice, future femme d\u2019Antoine, a servi d\u2019appât.Au présent, on continuera d\u2019avoir accès aux états d\u2019âme d\u2019Antoine, veuf, tandis que le roman posthume de sa femme, qu\u2019il n\u2019a pas encore lu, s\u2019apprête à paraître.Intrusion d\u2019une journaliste dans sa vie.Tentative avortée de séduire la belle jeune femme.Article sur deux pages dans les journaux où le mari de l\u2019écrivaine occupe une petite place et fait piètre figure.Aussi : relation difficile d\u2019Antoine avec son fils acteur\u2026 Vient un moment où Antoine ouvre Un cœur pur et reconnaît son histoire passée avec Félix, qu\u2019il avait rayé de sa vie.Alice, qui s\u2019y met en scène elle aussi, a changé les noms, trafiqué des événements, mais son mari ne peut que se reconnaître en être manipulateur, sans scrupule.Dès lors, nous, lecteurs, alternons entre la vie présente d\u2019Antoine qui se délite au jour le jour, sa jeunesse telle qu\u2019il l\u2019a vécue d\u2019un côté et, de l\u2019autre, telle qu\u2019évoquée par Alice dans Un cœur pur.Ça fait beaucoup.Mais ce n\u2019est pas tout.Car vient un moment où tout cet échafaudage est lui-même remis en question\u2026 La première page du livre, reprise à la toute fin : là se trouve la clé.On découvre en fait que cette écrivaine, Alice, est encore plus astucieuse qu\u2019on ne l\u2019imaginait.Plus astucieuse, ou plus machiavélique.La vengeance par l\u2019écriture.C\u2019est de cela qu\u2019il s\u2019agit, au fond.Écrire comme on tend un piège.C\u2019est aussi ce que fait Larry Tremblay avec L\u2019impureté.L\u2019IMPURETÉ Larry Tremblay Alto Québec, 2016,160 pages Paraît aussi en réédition La hache suivi de Résister à la littéréalité (Alto, Coda) Écrire comme on tend un piège Manipulation, trahison et vengeance sont au cœur de L\u2019impureté de Larry Tremblay DANIELLE LAURIN ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Larry Tremblay raconte une guerre intime qui trouve son dénouement par le biais de l\u2019écriture.RÉCIT LONGUE MARCHE, SUITE ET FIN Bernard Ollivier (avec Bénédicte Flatet) Phébus Paris, 2016, 272 pages 12 000 kilomètres à pied entre Istanbul et Xi\u2019an, en Chine, sur la route de la soie, avaient nourri Longue marche (Phébus, entre 2000 et 2003), la remarquable trilogie qu\u2019il avait consacrée à ce voyage audacieux.Quatorze ans plus tard, à 76 ans, cette fois avec sa compagne, Bernard Ollivier a entrepris de compléter en deux temps les 3000 kilomètres qu\u2019il lui restait à faire entre Lyon et Istanbul, ajoutant du coup un quatrième tome.En près de quatre mois, traversant ensemble une douzaine de frontières dans les paysages des Balkans, ils vont s\u2019immerger dans une leçon d\u2019histoire et de géographie.Très vite toutefois va s\u2019imposer un constat prévisible: marcher en couple (ou en groupe) est un frein aux rencontres \u2014 des rencontres qui sont souvent la plus grande récompense d\u2019un pareil voyage.Longue marche, suite et fin est le récit vivant, mais peut-être pas aussi nécessaire que les premiers, d\u2019un voyageur qui n\u2019avait plus rien à prouver.Christian Desmeules POÉSIE ESPACES BLANCS Paul Auster Traduit de l\u2019anglais par Françoise de Laroque Éditions Unes Nice, 2016, 43 pages C\u2019est un tout petit bijou, White Spaces, signé par Paul Auster la nuit de la Saint-Sylvestre 1978.Les éditions Unes ont traduit toute son œuvre poétique et donnent en version bilingue cette prose, destinée à la danse.Sait-on que Paul Auster a commencé à écrire en traduisant les poètes Jacques Dupin et André du Bouchet, avant de devenir romancier ?«Une danse pour être lue à haute voix» le rappelle.Il y a la voix, le corps, la marche, l\u2019espace vide, «voici une scène où règne l\u2019imprévisible, où la conscience existe, mais pour elle-même, une conscience qui se forme en dehors de toute possibilité de parole».Hasard.Présence.Visible «ça».Le danseur erre, tel l\u2019explorateur de l\u2019Arctique Freuchen, dont Auster invoque le récit.Tant de choses simples dont nous ne savons rien.Sauf que la sensation de danser existe et que «ce sont des moments de grand bonheur».Guylaine Massoutre D A N I E L L E L A U R I N L a langue colorée de Stéphanie Boulay.C\u2019est ce qui frappe d\u2019abord, et ce qui frappe ensuite à répétition dans son premier roman, alors que l\u2019auteure-compositrice-in- terprète des Sœurs Boulay, 29 ans, prête sa voix à une enfant amochée, mésadaptée.Détournement constant du sens, métaphores incongrues, imaginaire débridé.La jeune narratrice hors norme évolue dans un monde cruel, qui ne lui fait pas de cadeau\u2026 On voit tout de suite une parenté avec L\u2019avalée des avalés de Réjean Ducharme et La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy.On retrouve aussi quelque chose d\u2019Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu, mais en moins violent.Le dé f i pour S téphan ie B o u l a y d a n s À l \u2019 ab r i d e s hommes et des choses n\u2019en est que plus grand.Mais el le mène sa barque comme elle l\u2019entend et finit par se démarquer.On en vient à oublier les comparaisons, à se laisser prendre complètement par l\u2019univers qu\u2019elle déploie.Une cancre, une nulle qui n\u2019a pas toute sa tête, qui n\u2019est pas «vite vite».Une retardée.C\u2019est ainsi que les autres voient la narratrice.Et qu\u2019elle se voit elle-même, pour tout dire : «Ce n\u2019est pas facile d\u2019être à l\u2019intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant.» Mais quel âge a-t-elle au juste ?Elle ne le sait pas elle- même.Chose sûre, elle connaît des transformations physiques hors de son contrôle.« Mon corps fait des choses que je ne lui dis pas de faire comme grossir à cer tains endroits, poiler à cer tains endroits et manger beaucoup.J\u2019ai l\u2019impression de fabriquer du lait avec mes boules.Et mes fesses n\u2019entrent plus dans ma place de causeuse.» L\u2019enfance est définit ive- ment derrière elle, même si, elle s\u2019en doute, jamais elle ne pourra se débrouiller toute seule comme une adulte.Elle a u r a t o u j o u r s b e s o i n d e quelqu\u2019un pour veiller sur elle.Pour l\u2019instant, c\u2019est Titi qui s\u2019en occupe.Titi, c\u2019est sa sœur ou sa mère, va savoir.Mystère qui ne sera résolu que vers la fin de l\u2019histoire.Mais cette Titi n\u2019est pas de tout repos.Disons qu\u2019elle est du genre bipolaire.Elle doit «manger» des pilules, surtout l\u2019hiver, pour éviter de sombrer dans la déprime.Et elle menace à tout moment de sacrer son camp, d\u2019abandonner sa protégée.Il arrive d\u2019ailleurs qu\u2019elle parte en cavale avec une personne de «race» masculine.Toutes l es deux v i ven t isolées, dans une maison «pas propre propre», en marge d\u2019un petit village traversé par une rivière.Mis à part une ado déficiente pot de colle, seule une certaine Élène, psy ésotérique compatissante, semble se préoccuper de leur sort.Heureusement, car les « chefs du monde» pourraient bien débarquer et décider de s\u2019emparer de l\u2019enfant pour l\u2019emmener Dieu sait où.La peur de l\u2019abandon.Et par conséquent le manque de confiance envers les autres : c\u2019est ce qui ronge la petite à l\u2019intérieur.Tout autant que le manque de confiance en elle- même.L\u2019envie de mourir la guette.Ira en grandissant chez elle un désir de fuite.Question de contraste Bref, pas très réjouissant comme contexte.Por trai t d\u2019ensemble plutôt noir, on l\u2019aura compris.Mais pas de misérabilisme pour autant.Cela t ient à la candeur de la narratrice.À la fraîcheur qu\u2019elle dégage dans sa « cro- chure », malgré le combat incessant qu\u2019elle doit mener contre elle-même et le monde qui l\u2019entoure.Tellement attachante, cette petite.Et drôle, malgré elle.En ce qui la concerne, tout est toujours à prendre au pied de la lettre.À l\u2019excès.Un exemple parmi d\u2019autres : « Titi avait fait réparer la bagnole et ça lui avait coûté un bras et une jambe, qu\u2019elle répétait, mais ses membres étaient encore en place comme je les connaissais.» Cette façon de faire peut sembler surfaite par moments, un peu trop appuyée peut-être.Mais cela permet aussi de faire contraste avec la noirceur de l\u2019histoire, justement.Et c\u2019est ce contraste, ce contrepoids à la situation désespérante de la nar ratrice, qui donne véritablement sa force au roman.Autres éclaircies aussi du côté de la poésie naïve que griffonne la petite: «J\u2019ai mes poèmes pour montrer à n\u2019importe qui que je croiserai sur ma route que j \u2019exis te , que je suis moi e t personne d\u2019autre, et que moi, elle écrit et elle est artistique.» P u i s i l y a l a m u s i q u e qu\u2019el le écoute en boucle, quand T iti ne met pas son holà.Parmi ses chansons préférées : « Louci ine de skâ ouitz dâââmun ».Sur tout, sur tout, il y a l\u2019amour.Car, o u i , m a i n t e n a n t q u e s o n corps est prêt à « materner », c\u2019était prévisible, inévitable, elle se sent tout chose devant un garçon.Un certain Mané, rencontré près de la rivière.Tant pis pour T it i , c \u2019est bientôt lui qui deviendra le centre d\u2019attention de la narratrice.Pas pour longtemps malheureusement.Mané a disparu.Se pour- rait-il que\u2026 Crises de folie monumentales, autodestructrices.Le désir de fuite devient une obsession.On est loin du roman d\u2019action.Ce sont les états d\u2019âme de la narratrice qui dominent.C\u2019est par le regard qu\u2019elle pose sur elle-même et sur le monde, dans la façon qu\u2019el le a de s\u2019exprimer, qu\u2019elle s\u2019impose.À vrai dire, l\u2019intrigue est plutôt mince.Et on en vient à tourner un peu en rond.L\u2019au- teure, derrière la narratrice dont la fuite est sans cesse retardée, n\u2019est pas dupe, d\u2019ailleurs.« Je sais qu\u2019il y a longtemps que je parle de mon départ sans départir et qu\u2019on en a tous soupé, y compris moi.» Alors, partira, partira pas ?Et qu\u2019est-il vraiment advenu de Mané, finalement ?La fin reste ouverte.À suivre, peut- être.Quoi qu\u2019il en soit, Stéphanie Boulay est résolument une auteure qu\u2019on voudra suivre.Collaboratrice Le Devoir À L\u2019ABRI DES HOMMES ET DES CHOSES Stéphanie Boulay Québec Amérique, coll.«La Shop» Montréal, 2016, 160 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 « Nous assistons à la naissance d\u2019un écrivain, à la découverte même de l\u2019urgence d\u2019écrire et du plaisir de raconter.» Jérémy Laniel, Voir Boréal 248 pages \u2022 22,95 $ Simon Roy owen hopkins, esquire Roman Du même auteur?: Ma vie rouge Kubrick Prix des libraires du Québec 2015 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les fautifs Denis Monette/Logiques 1/2 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La tentation.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 5/2 La nature de la bête Louise Penny/Flammarion Québec 6/2 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 3 Manticores Anne Robillard/Wellan 2/3 La promesse des Gélinas \u2022 Tome 4 Laurent France Lorrain/Guy Saint-Jean 3/3 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 4/20 Le passé simplifié \u2022 Tome 2 Micheline Duff/Québec Amérique \u2013/1 Vrai ou faux Chrystine Brouillet/Druide 7/13 Vi Kim Thúy/Libre Expression 9/22 De tendres aspirations Sylvie Gobeil/Les Éditeurs réunis 8/3 Romans étrangers Les bottes suédoises Henning Mankell/Seuil 4/2 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel \u2013/1 Station Eleven Emily St.John Mandel/Alto 8/2 La fille de Brooklyn Guillaume Musso/XO 1/24 Le temps est assassin Michel Bussi/Presses de la Cité 3/2 Cours, Alex Cross! James Patterson/Lattès 2/4 Menace sur Rio James Patterson | Mark Sullivan/Archipel 6/3 Crossfire \u2022 Tome 5 Exalte-moi Sylvia Day/Flammarion Québec 5/9 L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 9/30 Péché de chair Colleen McCullough/Archipel 7/3 Essais québécois Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 3/47 Le bazar amoureux Jean-Pierre Ronfard/Boréal \u2013/1 La face cachée du cours Éthique et culture.Collectif/Leméac \u2013/1 Une escroquerie légalisée Alain Deneault/Écosociété 4/5 Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes.Fabien Cloutier/Lux 10/6 Rhapsodie québécoise.Itinéraire d\u2019un enfant.Akos Verboczy/Boréal 1/2 Kuei, je te salue.Conversation sur le racisme Deni Yvan Béchard | Natasha Kanapé Fontaine/Écosociété 8/18 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique \u2013/1 Le piège Énergie Est.Sortir de l\u2019impasse des.Éric Pineault | David Murray/Écosociété \u2013/1 Le guide des bars et pubs de Saguenay Mathieu Arsenault/Quartanier 2/17 Essais étrangers La révolution de l\u2019agriculture urbaine Jennifer Cockrall-King/Écosociété 4/2 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 2/33 Justice Michael J.Sandel/Albin Michel \u2013/1 Ivres paradis, bonheurs héroïques Boris Cyrulnik/Odile Jacob 1/7 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 3/29 Demain, un nouveau monde en marche Cyril Dion/Actes Sud \u2013/1 Les derniers jours de Muhammad Hela Ouardi/Albin Michel \u2013/1 Les Trumperies.Le meilleur du pire de Donald.François Durpaire | Kévin Picciau/Édito 5/11 Histoire du silence.De la Renaissance à nos.Alain Corbin/Albin Michel \u2013/1 La chute de la Nouvelle-France Bertrand Fonck | Laurent Veyssière/Septentrion \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 29 août au 4 septembre 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.La fuite devant soi À l\u2019abri des hommes et des choses, un premier roman saisissant pour Stéphanie Boulay ALBUM GRAPHIQUE ZOOTHÉRAPIE Catherine Lepage Somme toute Montréal, 2016, 104 pages «De nos jours tout va très vite.Le monde est toujours plus compétitif.Tout est basé sur la performance [\u2026] Comment échapper au troupeau?» Dans le brouhaha de nos vies, dans cette étrange volonté et habitude de se comparer aux autres, de vouloir toujours plus sans trop savoir quoi, Catherine Lepage remet en question nos habitudes et nos envies dans un bestiaire étonnant.Conciliant humour, sagacité et finesse, l\u2019auteure bouscule nos façons d\u2019être et invite à aller au bout de soi tout en gardant l\u2019équilibre.Sans jamais tomber dans le kitsch ou le ressourcement ésotérique, elle met le doigt sur le bobo, frappe directement là où il faut en mettant en question ce qui nous turlupine, désacralisant l\u2019esprit de compétition et modérant la pression sociale.Toute la force de cet ouvrage réside dans cette complémentarité entre l\u2019image évocatrice et les phrases d\u2019une lucidité saisissante.Lepage y va d\u2019un trait épuré, mais percutant, en offrant des scènes insolites qui stimulent la réflexion.C\u2019est ce qu\u2019on peut appeler une véritable séance de zoothérapie.Marie Fradette PEDRO RUIZ LE DEVOIR Dans À l\u2019abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay mène sa barque comme elle l\u2019entend.« Ce n\u2019est pas facile d\u2019être à l\u2019intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant » POLAR LE PROTOCOLE EXPÉRIMENTAL Diane Vincent Triptyque Montréal, 2016, 186 pages On avait eu la surprise de découvrir Diane Vincent l\u2019an dernier \u2014 à travers Peaux de soie chez le même éditeur \u2014 avec son enquêteur Vincent Bastianello du SPVM, et surtout son personnage fétiche de Josette Marchand, massothérapeute de son état.Mais Le protocole expérimental nous amène bien loin du monde de la mode et de la haute couture puisque ce petit livre se déroule tout entier dans un lit d\u2019hôpital.Celui de l\u2019inspecteur Bastianello en fait, dont on essaie de reconstruire les genoux, brûlés alors qu\u2019il tirait des flammes un trafiquant de drogue proxénète à ses heures.On en apprendra beaucoup sur les grands brûlés et sur les plus récents développements en greffe de tissu vivant\u2026 mais le lecteur sera surtout confronté à la souffrance et à l\u2019impatience de Bastianello.Dont on découvrira toute la perspicacité lorsqu\u2019il se lancera dans une enquête sur le chirurgien de renommée mondiale qui le traite.Le policier mettra au jour le financement de l\u2019Institut qu\u2019il dirige et le quasi-chantage dont il est victime.Comme ça, presque de la main gauche, sans bouger.Bon.Retenons surtout qu\u2019il y a là des pages étonnantes sur la douleur \u2014 ce n\u2019est pas du Henri Michaux (Bras cassé), mais quand même.Toutefois, il faut avouer que, malgré l\u2019élégance de l\u2019écriture de Diane Vincent, et peut-être à cause de la relative absence de Josette Marchand, le récit tourne un peu en rond.Michel Bélair G U Y L A I N E M A S S O U T R E A ndreï Makine, élu académicien français en mars 2016, poursuit sa grande œuvre romanesque comme s\u2019il s\u2019agissait de son propre salut.Il en livre un puissant exercice dans L\u2019archipel d\u2019une autre vie.Titre étrange que celui-là.Archipel, selon l\u2019étymologie, signifie « mer principale », puis « mer parsemée d\u2019îles».Toujours empreint de sa géographie natale, Andréï Makine en tire « une autre vie», un jadis et naguère perdu dans le temps soviétique, héroïque et a f f reux de la jeunesse d\u2019un orphelin.Cet avatar d\u2019épisodes redoutables, de témoignages terribles sur la mentalité russe et de touches autobiographiques versant dans la tendresse concer ne un nar rateur de 27 ans, parti de Sibérie vers la mer d\u2019Okhostosk en 1952, sur l\u2019ordre d\u2019y apprendre les rudiments de la géodésie.Le caractère insolite de ce roman frappe dès le début, qui coïncide avec le dépar t du jeune homme et de ses instructeurs.Ils roulent en train pendant quatre jours vers l\u2019Asie.On est en pleine guerre froide, les rumeurs sont des pièges.Les Américains y espionnent la flotte russe, tandis que les Russes y testent leurs missiles sous-marins.Or le but de cet Extrême-Orient russe ne sera jamais atteint.Une rude instruction Dans cette nature féroce, on traque un fugitif.À portée de marche, il y a la mer, où l\u2019évadé sera coincé, pense-t-on, mais elle s\u2019avère intouchable, car des îles masquent toujours l\u2019horizon.Alors, on marche, en rond, de l\u2019avant, dans la taïga et les obstacles.Pendant ce temps, on tisse des relations de domination, de révolte, de parole.Tour à tour, chacun raconte ses ambitions, ses amours ratées, ses désillusions, l\u2019aigreur et la folie.Tels les héros d\u2019un film de guerre, les quatre hommes mûrs de la petite bande sont des soldats ou des of ficiers sans morale, exécutants malheureux, mouchards, ar ri- vistes, criminels, consentants ou malgré eux, et accessibles à des bribes de repentir, mais sans retour possible.Toute divergence entre eux y est traitée en trahison.A b s u r d e , l \u2019 e x p é r i e n c e vécue est inimitable.Elle dégénère en pugilats, bagarres, rival i tés pour une femme.Avec ces rustres, la vie est épreuve de survie, où chacun s\u2019avère l\u2019ennemi de l\u2019autre, à mor t.Chacun y traîne les fautes de son passé, y puisant sa hargne et son caractère.Ruminations, traques militaires, insultes, privations valsent avec les rêves et l\u2019amour que le jeune soldat, Pavel, doué d\u2019une conscience philosophique et mystique, va réussir à trouver.La découverte Makine s\u2019intéresse surtout à ce jeune homme, endurci par mimétisme, mais charismatique : « [\u2026] nous ne le vivions pas en théorie, mais dans la chair de nos âmes, pleines d\u2019insouciance et de chagrins, de soif amoureuse et d\u2019espoirs blessés», comme si la marche, forcée par une autorité impitoyable, menaçante, mâle et ivre, ne pouvait que déboucher sur la paix détachée des îles Chantar.Dans la mémoire de l\u2019écrivain aujourd\u2019hui, les personnages et les sensations flottent en archipel.Makine signe la plupart de ses romans à la première personne.Même avant de livrer des bribes de sa propre jeunesse orpheline, il n\u2019a cessé de se relier aux hommes pris dans des destins inhumains, forcés, hostiles, loups solitaires ou meutes s\u2019égarant dans le pire, mais y découvrant des éclats diamantaires d\u2019humanité.Si vous avez aimé Le revenant d\u2019Iñár ritu ou Les huit salopards de Tarantino, vous trouverez d\u2019égales sensations d\u2019énergie sauvage dans L\u2019archipel d\u2019une autre vie.Et plus encore, une communion dans la fuite et la traque qui devient une rédemption de l\u2019amour contre tous les maux.Fort de son riche vocabulaire, jamais le romancier n\u2019aura été aussi clair et puissant, dans les images de partage, de démesure, d\u2019excitation et d\u2019immensité aphrodisiaques qui accompagnent son scénario de film d\u2019action.Collaboratrice Le Devoir L\u2019ARCHIPEL D\u2019UNE AUTRE VIE Andreï Makine Seuil Paris, 2016, 283 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 AMÉLIE NOTHOMB « L\u2019art a une tendance naturelle à privilégier l\u2019extraordinaire.» Albin Michel P H O T O A U T E U R T E © M A R I A N N E R O S E N S T I E H L E .ROMAN FRANÇAIS Perdu dans le temps soviétique Jamais Andreï Makine n\u2019aura été aussi clair et puissant que dans la démesure de L\u2019archipel d\u2019une autre vie M I C H E L B É L A I R I l faut le dire : certains éditeurs ont des politiques éditoriales plus audacieuses que d\u2019autres\u2026 et la petite maison Métailié en fait certainement partie.Explorer de façon systématique, comme elle le fait, des grands pans de littérature étrangère est plus que louable, mais il faut surtout se réjouir du fait que, pour le lecteur, cela débouche souvent sur des rencontres inespérées.C\u2019est ainsi que l\u2019on peut tomber, dans la même collection (Bibliothèque hispano-américaine) qui nous a valu il y a quelques semaines à peine le lumineux récit d\u2019Alicia Plante (Les eaux troubles du Tigre), sur une autre découverte importante : celle du Péruvien Santiago Roncagliolo.Par son ton, son humour improbable, ses personnages et sa structure, cette histoire impossible séduit en abordant la tristement célèbre opération Condor sous un angle pour le moins étrange\u2026 La surface des choses\u2026 et son envers Nous sommes à Lima, en 1978, au beau milieu de la Coupe du monde de football (disons de soccer pour ne mêler personne).Et le Pérou joue contre l\u2019Écosse.Même si le tournoi se déroule en Argentine, la ville se fait soudain silencieuse\u2026 jusqu\u2019à ce qu\u2019éclate la clameur populaire à la suite d\u2019un but péruvien.Dans les ruelles des Barrios Altos, un coup de feu retentit au même moment.Loin de là, dans le dédale des archives du Palais de justice, un petit fonctionnaire timoré, Félix Chatalcana, peste contre un formulaire mal rempli qu\u2019il vient de trouver sur son bureau.Tout au long de cette histoire rocambolesque, il cherchera à identifier le « coupable » et il mènera l\u2019enquête avec ses faibles moyens jusqu\u2019à ce que la vérité lui saute en plein visage.Tout le récit tourne autour du personnage de Chatalcana.C\u2019est un être tout en convenances, poli, bien dressé, et son monde apparaît bien vite comme désespérément petit : son bureau au sous-sol, sa chambre chez sa mère qui vit avec son chapelet à la main et son patron, un alcoolo débonnaire passionné de foot.Félix trône au milieu de ce désert d\u2019habitudes bien réglées d\u2019une insondable platitude.Heureusement pour lui, Félix Chatalcana est un grand naïf : il n\u2019arrive à percevoir que la surface des choses et du monde qui l\u2019entourent.Au beau milieu d\u2019une dictature militaire, c\u2019est plutôt pratique et cela fait de lui l\u2019antihéros parfait.Pourtant, le monde existe de plus en plus en dehors de ses piles d\u2019archives.Dehors, il y a sa petite amie Cecilia qu\u2019il voudrait embrasser (sans savoir comment faire) et il y a surtout son ami Joaquin qui est disparu.C\u2019est en cherchant à le retrouver que Chatal- cana ouvrira peu à peu les yeux et qu\u2019il vivra une aventure qu\u2019il n\u2019aurait jamais crue possible en mettant la main sur ce foutu formulaire mal rempli.Il en viendra même à saisir la véritable importance qu\u2019a Cecilia pour lui, à découvrir ce qui est arrivé à Joaquin et à comprendre que les militaires qui quittent le pouvoir se préparent à tout contrôler à partir des lignes de touche.Tout au long de ce récit rythmé à partir du calendrier des matchs opposant la sélection péruvienne à ses adversaires, on verra littéralement éclore Chatalcana, qui se transformera sous nos yeux en vrai personnage de polar.N\u2019empêche que le « personnage » principal de cette impossible histoire est l\u2019écriture de Ronca- gliolo \u2014 bénissons encore une fois le traducteur qui nous en fait saisir toute la subtilité.Multiple, jouant sur tous les tableaux et adoptant tous les profils, elle génère un lot de tensions aussi improbables qu\u2019insupportables qui légitime à lui seul la lecture de ce récit rocambolesque.Surprise garantie.Collaborateur Le Devoir LA PEINE CAPITALE Santiago Roncagliolo Traduit de l\u2019espagnol par François Gaudry Métailié/Noir Paris, 2016, 380 pages POLAR Archiver l\u2019horreur ordinaire Santiago Roncagliolo signe un récit rocambolesque et faussement feutré sur l\u2019opération Condor JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Si vous avez aimé Le revenant d\u2019Iñárritu ou Les huit salopards de Tarantino, vous trouverez d\u2019égales sensations d\u2019énergie sauvage dans ce nouveau roman d\u2019Andreï Makine.une fille / sa mère / quand elle refuse / une vie maintenue / à force d\u2019acharnement ».Voilà peut-être le réel propos de ce recueil, sombre et lumineux à la fois, quand il interroge la responsabilité humaine quant à l\u2019ultime fin : « jamais imaginé que ton œil / deviendrait galerie / d\u2019horreurs // où se confondrait / le sort des filles / avec celui des bêtes.» À partir de là, les textes se déploient autour des cruautés infernales de ce qui pourrait bien avaler le sens même de l\u2019espoir.La poète se met en quête de trouver une réponse à son besoin inaltérable de parole et de survivance.La question reste donc entière : si on s\u2019arroge le droit de vie et de mort sur un animal, il n\u2019y aura plus de réserve quant à celui de le transposer devant l\u2019existence de tout être humain.Cette ambiguïté nous est donnée tout entière dans cette scène sans fard : «Ça s\u2019est infiltré peu à peu dans ton cerveau, il hurlait, ton chat, il ne cessait pas de hurler, et tu n\u2019as plus voulu l\u2019entendre.Tu n\u2019en pouvais plus, comme cette mère qui n\u2019en pouvait plus d\u2019entendre pleurer son enfant.Il a suf fi d\u2019appuyer un oreiller sur la petite bouche, et puis plus rien.L\u2019enfant se tait.» Cet infanticide recèle ainsi les images que le recueil va déployer, ouvrant des brèches sur tous les fronts qui brisent les corps et les âmes.De l\u2019euthanasie au meurtre, du meur tre au suicide, la poète se fait « touriste de la mort », comme elle le dit, en une formule percutante.Elle convoque ainsi Huguette Gau- lin, Sylvia Plath, Marina Tsve- taïeva, Claude Gauvreau, Virginia Woolf ou Hubert Aquin, et les autres, conduits à la mort, forcés de renoncer.Or la poète refuse cette solution et, sans tomber dans quelque résilience, oppose visions et paroles à ce qui se délite.« Car l e poème / e s t p lu s fragile / qu\u2019on ne le croit // il te défend pourtant / contre les signes / armés », avoue-t-elle, elle qui a « seulement / les mots à donner ».Louise Dupré insiste donc sur la puissance absolue de la parole, malgré son immense fragilité à résister à son éventuel avalement ; elle nous dit, doucement, comme apeurée de per dre même cette si faible certitude : « Tu agrippes le silence osseux de l\u2019aube, tu veux croire que ta main est encore capable de retenir un peu de clarté, juste assez de clarté pour sauver le dernier qu\u2019il te reste.» Demeure un recueil ombré et emporté par ce désir irréfragable de survivre.Collaborateur Le Devoir LA MAIN HANTÉE Louise Dupré Le Noroît Montréal, 2016, 125 pages SUITE DE LA PAGE F 1 DUPRÉ DANIEL MORDZINSKI La plume de Santiago Roncagliolo est à découvrir.Il y avait juste le silence de la rive que je longeais, la transparence lumineuse du ciel et le très léger tintement des feuilles qui, saisies par le gel, quittaient les branches et se posaient sur le givre du sol avec cette brève sonorité de cristal Extrait de L\u2019archipel d\u2019une autre vie « » L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 L I V R E S F 5 Après La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt poursuit son exploration des mystères spirituels dans un roman troublant, entre suspense et philosophie.Eric-Emmanuel SCHMITT Albin Michel PHOTO AUTEUR © STÉPHANE DE BOURGIES L ors d\u2019un souper de famille cet été, les frères Hamelin sont vite tombés d\u2019accord: Homo sapiens est une espèce invasive.Une envahissante vermine, si vous préférez.Une success story de la sélection naturelle, comme la carpe asiatique: nous bouffons tout, et rien ne nous résiste.L\u2019ingénieur, là-dessus, était du même avis que le phytopatholo- giste et l\u2019écrivain.Cette discussion se déroulait dans la cour d\u2019un bungalow de Laval.Une partie de mon enfance s\u2019est déroulée de ce bord- là des choses.C\u2019est une expérience commune à beaucoup de gens de ma génération, et même des suivantes: vous êtes petit, le monde est grand.Là- bas, au bout du boulevard, ou de la rue en cul-de-sac, il y a un champ, un bois.Quelques années plus tard, ces îlots ont expiré à leur tour.La trame de bé- ton, d\u2019asphalte, de briques, d\u2019affiches publicitaires et d\u2019arbres cernés de toutes parts s\u2019étend maintenant jusqu\u2019à l\u2019horizon.De ma prime enfance à l\u2019âge adulte, j\u2019ai ainsi vu la ligne de front de l \u2019étalement urbain reculer de Pont-V iau jusqu\u2019à Saint-Colomban, sur les contreforts laurentiens.Que devient alors le petit bois de l \u2019enfance, à la fois espace du rêve et réduit de liberté, tel celui dont les fourrés s\u2019ouvraient, rappelle Daniel Canty dans Mappemonde, au fond de l\u2019arrière-cour du doc Ferron, alias Léon de Portan- queue, dans le Longueuil des années 1960, «à proximité des forêts qui allaient céder leur place aux nouveaux lotissements » ?Encore heureux s\u2019il reste une friche à fréquenter.Nous tr iomphons par tout comme ces troupeaux hypertrophiés condamnés à dévaster leur habitat.Sur cette planète parasitée en long, en large et en profondeur par l\u2019humain et ses bébelles, il paraît désormais inconcevable que l\u2019expédition Franklin ait pu, il y a à peine 170 ans, demeurer prisonnière des glaces de l\u2019Arctique pendant deux longues années sans que personne, dans les clubs et les salons de thé de Londres, se doute de quoi que ce soit.Inconcevable que, trois petits siècles et demi avant GoogleMap \u2014 une bagatelle à l\u2019échelle d\u2019une histoire de 200 000 ans \u2014, le sieur Cavelier de La Salle ait réellement cru que la Chine se trouvait là, un peu plus à l\u2019ouest, à portée de canot d\u2019écorce! Sa seigneurie de l \u2019 î le de Montréal fut, semble-t-il, baptisée «La Chine» par les paysans de ses terres, en signe de dérision.La Salle explora le cours du Mississippi et prit possession d\u2019un immense territoire qu\u2019 i l nomma Louisiane en l\u2019honneur du Roi-Soleil.Daniel Canty, de cette pérégrination, propose un bilan plus expéditif et cinglant.La Salle, souligne-t- il, «a tout de même débouché sur le delta du Mississippi et carto- graphié ses rives, avant de mourir dans une partie de la Louisiane qui deviendrait texane, le plus loin possible des petits comiques de la Nouvelle-France».Aux frontières de la poésie Canty est né à Lachine, descendant d\u2019une autre variété invasive d\u2019Homo sapiens, sevrée de patates et frappée du choléra.Débarqués ici à une époque où l\u2019intégration des immigrants n\u2019était pas perçue comme un problème, les Canty se sont apparemment fondus dans le décor d\u2019une industrialisation affamée de main- d\u2019œuvre, comme aussi dans le creuset de notre catholicisme de ti-pôvres, heureuse acquisition pour les French pea soup, je trouve.Il serait le petit-cousin de Kevin, romancier de l\u2019école du Montana et habitué de cette chronique, que je n\u2019en serais qu\u2019à moitié surpris\u2026 « [\u2026] quand je me souviens d\u2019où je viens, je me saisis de la prérogative de Cavelier et de mes ancêtres Lachinois [sic], pour reconnaître que ce coin d\u2019Amérique où je suis né me donne autant le droit que mes voisins états-uniens au ti tre d \u2019Américain, malgré toutes les méprises que cela peut entraîner.» Mappemonde est un petit livre écrit aux frontières de la poésie, issu d\u2019une conférence donnée par l\u2019auteur à Chicou- timi.L\u2019histoire et la géographie y sont moins des sciences universelles que les dimensions d\u2019une conscience intime des lieux et des temps, sortes d\u2019instruments de précision au service d\u2019une ressaisie de l\u2019existence.Les images, en particulier, œuvrent à fixer la mémoire de Canty.« [\u2026] nos mots , quelque usage qu\u2019on en fasse, nous ramènent immanquablement aux lieux d\u2019origine des images.[\u2026] ces dernières, comme nous-mêmes, sont nées quelque par t, et leur mystère égale celui de nos naissances.» «Les images qui me venaient en tête, en ces étés anciens, me semblaient inépuisables \u2014 je voyais, ou plutôt je ressentais cette mappemonde momentanée qui s\u2019étendait à perte de vue, loin au-delà des limites de la banlieue\u2026» C\u2019est pourtant une odeur qui est remontée en moi à la lecture des premières phrases de cet essai bref, nostalgique et lumineux.Celle de l\u2019asphalte mouillé par une soudaine averse d\u2019été.Ou bien arrosé par ce véhicule municipal que nous appelions laveuse, un camion- citerne équipé de gicleurs dont les jets balayaient le caniveau pendant que nous galopions en trépignant à travers le fin nuage d\u2019eau et de poussière soulevé dans le chaud sillage de l\u2019apparition.Cette odeur-là.Et plus tard, en Gaspésie, celle des paquets de goémon humides et grouillants de puces de mer, qui dessinaient en séchant, sur les galets jonchés de carcasses de crabes après la tempête, la ligne de la marée haute.Cette odeur qui, depuis, traîne tout un paysage avec elle, comme si le Cap- Noir et les côtes bleutées du Nouveau-Brunswick faisaient partie d\u2019elle, plutôt que l\u2019inverse.« [\u2026] j\u2019étais mortellement curieux du lieu d\u2019où je venais », écrit Daniel Canty.On voit passer, dans son livre, silhouette rapidement esquissée, l\u2019actuelle coqueluche des étudiants en littérature de l\u2019UQAM, Valère Novarina, et quelques lectures bien senties, de Melville à Huber t Aquin.Mon exemplaire est dédicacé.Il me l\u2019a tendu en disant : «C\u2019est un livre sur la banlieue.» J\u2019ai acquiescé.Espèce invasive ou pas, je suis un foutu sapiens et il y a des limites à renier l\u2019humanité.Pour Louis, de Laval.Pas très glamour, c\u2019est vrai.Pas comme Born in the USA, ou même Né à Québec.Mais tant pis.Peut- être bien qu\u2019il a raison, que «les mots savent sur nous des choses qu\u2019on ignore».MAPPEMONDE Daniel Canty Éditions du Noroît Montréal, 2016, 69 pages Un Chinois bien de chez nous Daniel Canty déploie une conscience intime des lieux et des temps dans Mappemonde LOUIS HAMELIN ISTOCK Les images œuvrent à fixer la mémoire de Canty, comme celle de celui qui le lit.Ici, du goémon.D O M I N I C T A R D I F P ourquoi Nicolas Lévesque passe-t-il autant d\u2019heures dans les dédales du site Web du Musée McCord, à scruter les œuvres du pionnier canadien de la gravure sur bois John Henr y Walker (1831\u2013 1899) ?Parce qu\u2019il cherche, a u c r e u x d e c e s i m a g e s décontextualisées, souvent créées pour des catalogues ou des étiquettes de bière, son propre reflet, ainsi que celui de ce Québec qu\u2019il appelle de ses vœux.Vous avez peut-être lu Les rêveries de la Plaza Saint-Huber t (Nota bene, 2011) ?Vous savez déjà que la pensée de l\u2019essayiste foisonne dans les lieux \u2014 virtuels, symboliques ou réels \u2014 les plus improbables.Pour l\u2019éditeur, auteur et psychologue, le genre de l\u2019essai demeure toujours, avec Je sais trop bien ne pas exister, le précieux espace où jouir de cette « l i ber t é de s \u2019 égarer e t de tituber » revendiquée dans Le peuple et l\u2019opium (Nota bene, 2015).Dériver, c\u2019est aussi créer les conditions nécessaires à ce que nos propres idées nous surprennent.Qu\u2019entrevoit-il donc exactement dans la figure oubliée de J.H.Henr y ?Que vient faire cet Irlandais d\u2019origine au cœur des réflexions d\u2019un souverainiste ?« JHW, c\u2019est la par t ar tistique de moi.Mais aussi la part anglaise, répond- il.Je suis fait de tant de mythologies, dont plusieurs sont anglo-saxonnes.Shakespeare a été tellement plus puissant, fracassant, en moi, que Mo- lière.[\u2026] Mon indépendance col lec t ive , je la vois aussi comme l\u2019incarnation politique de l\u2019intégration de cette identité anglaise en moi, en nous.» Névrose québécoise, névrose capitaliste Bien assis dans le salon familial, Nicolas Lévesque regarde la série de la BBC Merlin , personnage incarnant à ses yeux « la présence dans le présent des passés », avant d\u2019imaginer, quelques paragraphes plus tard, un enseignement de l\u2019histoire qui procurerait aux jeunes Québécois de puissants ver tiges.Voilà le genre de toniques bonds discursifs qui fortifient les «proses de combat» composant ce livre parfois confus, mais souvent stimulant, parce qu\u2019extraordinairement digressif.Sa troublante ressemblance avec Justin Trudeau, pas exactement son jumeau politique, lui servira, dans le même esprit, de tremplin afin de jouer à « Si j\u2019étais premier ministre\u2026 ».La fraîcheur de la pensée de Lé- vesque tient moins ici à son originalité qu\u2019à l\u2019hétérogénéité de ses dé tours e t de ses sources, même si, en rêvant d\u2019un État aménageant pour tous ses citoyens un espace de temps improductif, dégagé des contraintes du travail, le chef imaginaire résiste à l\u2019appel des poncifs qu\u2019il relaie parfois.Le pays du Québec permettrait peut-être de soigner la névrose québécoise, puis de soigner la névrose capitaliste, souhaite celui qui confie avoir « toujours aimé parler de ce dont il ne faudrait pas parler».Voilà un rêve réellement révolutionnaire qui n\u2019occupera sans doute pas les prochains débats de la course à la chefferie du Parti québécois.En évoquant cet Airbus A320 de l a Ger manwings écrasé dans les Alpes françaises, le 24 mars 2015, à la suite d\u2019un acte volontaire du copilote souf frant d\u2019un burnout , Nicolas Lévesque rappelle que « [l]\u2019humain est plus complexe et indomptable que ce que la société techno-cogito- capitaliste avait prévu ».Il y a un tigre en chacun de nous, répète-t - i l , un t igre monstrueux, engraissé par « l\u2019injustice, l\u2019inégalité, l\u2019abus de pouvoir, le manque de filet socioaf fectif ».Le constat est aussi vieux que la conclusion, nécessaire : seules la culture et la solidarité sauront peut- être apaiser cet animal.Collaborateur Le Devoir JE SAIS TROP BIEN NE PAS EXISTER Nicolas Lévesque Varia Montréal, 2016, 169 pages ESSAI Dans la tête du sosie de Justin Nicolas Lévesque s\u2019imagine en PM dans une réflexion parfois confuse, mais souvent stimulante et habilement digressive PEDRO RUIZ LE DEVOIR L\u2019éditeur, auteur et psychologue Nicolas Lévesque publie Je sais trop bien ne pas exister.Homo sapiens est une espèce invasive.Une envahissante vermine, si vous préférez. J e me fais baratiner par le discours sur la dette publique depuis mon enfance.J\u2019avais dix ans \u2014 c\u2019était en 1979 \u2014 et j\u2019entendais déjà ce boniment politicien selon lequel il urgeait de faire des compressions dans les services publics pour éviter la faillite de l\u2019État.Il m\u2019arrivait d\u2019avoir vraiment peur en pensant à l\u2019éventualité de mon pays en banqueroute.Grandir dans une telle atmosphère rogne les ailes, surtout l\u2019aile gauche.On finit par se dire qu\u2019il ne nous reste plus qu\u2019à payer pour des abus du passé qu\u2019on n\u2019a jamais connus, mais qui doivent être bien réels puisqu\u2019une écrasante dette en témoigne.L\u2019année de mes dix ans, Thatcher devenait première ministre en Grande-Bretagne.Un an plus tard, Reagan était élu président des États-Unis.Au Québec et au Canada, Lévesque et Tr udeau, plus sociaux-démocrates, allaient bientôt laisser leur place aux Bourassa et Mulroney.J\u2019ai grandi à l\u2019époque où le néolibéralisme s\u2019installait tambour battant, avec sa rhétorique culpabilisante sur la dette publique, attribuée aux abus du peuple, à laquelle il convenait désormais de s\u2019attaquer en imposant des années de vaches maigres sur le plan social.Nous n\u2019avions pas le choix, répétait- on.Il fallait se soumettre à la dure réalité économique.Un juste équilibre Aujourd\u2019hui, presque 40 ans plus tard, ce discours continue de battre son plein au Québec.C\u2019est, dit-il, pour éviter notre faillite collective sous le poids de la dette publique que le gouvernement libéral de Philippe Couillard se livre à une déprimante politique d\u2019austérité, avec l\u2019assentiment d\u2019une bonne partie de la population.Sommes- nous vraiment condamnés à ce chemin de croix budgétaire perpétuel sur lequel on nous raconte que ce qui nous blesse est ce qui nous sauve?Les mi l i t an ts d \u2019ATTAC Québec (Association pour la taxation des transactions financières et pour l\u2019action citoyenne) pensent que non et expliquent sérieusement pourquoi dans La dette du Québec : vérités et mensonges.«Nous ne prétendons pas nier l\u2019importance et le sérieux de la dette du Québec, af firme Chantal Santerre, titulaire d\u2019une maîtrise en sciences comptables, mais nous ne voulons pas non plus dramatiser à l\u2019excès la situation.» Il ne s\u2019agit pas, conti- nue-t-elle, d\u2019être contre l\u2019équilibre budgétaire.Il s\u2019agit cependant de comprendre les véritables causes du déséquilibre et, par conséquent, de trouver les meilleures façons de le corriger, sans pénaliser la population.Il est vrai que le Québec est la plus endettée des provinces canadiennes, mais son taux d\u2019endettement, à 53,1 % du PIB (2014), demeure sous la moyenne de celui des pays de l\u2019OCDE et n\u2019a rien à voir, par exemple, avec celui de la Grèce (120 % de son PIB).En 1997, le rappor t dette/PIB était de 60 %.En 2014, il avait baissé à 54 % (la dif férence avec le taux utilisé pour la comparaison avec l\u2019OCDE s\u2019explique par des normes comptables distinctes).Le remboursement de la dette (avec intérêts) représentait 10,7 % des revenus du gouvernement en 2014-2015, en baisse par rapport aux 12,6 % de 2006.La dette est donc maîtrisée et, même si elle est élevée, ne constitue pas la menace que certains brandissent.Elle ne justifie surtout pas, disent en chœur les militants d\u2019ATTAC Québec, les compressions dans les services publics essentiels.La logique qui consiste à atteindre l\u2019équilibre budgétaire en s\u2019attaquant seulement aux dépenses de l\u2019État est profondément idéologique.Depuis des années, en ef fet, les gouvernements du Canada et du Québec se privent volontairement de revenus : baisses d\u2019impôts électoralistes, fiscalité complaisante envers les entreprises, lâcheté devant le problème de l\u2019évasion fiscale, etc.Le choix des revenus L\u2019efficacité économique et la justice imposeraient plutôt d\u2019aller chercher des revenus, comme le suggèrent ici Claude Vaillancourt, écrivain et président d\u2019ATTAC Québec, de même que les sociologues Audrey Laurin-Lamothe et Céline Hequet.Il serait possible d\u2019ajouter des paliers d\u2019imposition plus élevés pour les plus hauts revenus, d\u2019imposer plus équitablement les gains en capitaux et les revenus des entreprises (qui bénéficient d\u2019un traitement de faveur, ici, par rapport aux États-Unis), d\u2019instaurer une taxe sur le carbone (ef ficace aussi dans une logique écologique) et d\u2019exiger des redevances minières raisonnables.Au lieu de cela, nos gouvernements font le choix néolibé- ral, qu\u2019ils présentent comme une fatalité, d\u2019af famer l\u2019État.« Chaque privation de revenu est suivie de nouvelles séries de compressions et de privatisations, écrit Vaillancour t.Lorsqu\u2019un cer tain équilibre budgétaire est enfin obtenu, de nouvelles baisses d\u2019impôts permettent de continuer le processus.» L\u2019épouvantail de la dette, au fond, sert à mettre l\u2019État au service des entreprises.Dans Le Journal de Montréal du 17 août 2016, l\u2019impayable chroniqueur Michel Hébert, qui croit faire du grand art en s\u2019adonnant au cynisme bébête, se moquait de Claude Vaillan- court en disant qu\u2019un prof de littérature n\u2019a pas de crédibilité pour expliquer la dette.Ne peut-on pas penser, au contraire, que c\u2019est quand les tenants et aboutissants de la dette publique ne sont accessibles qu\u2019aux seuls experts inféodés à l\u2019idéologie dominante et demeurent incompréhensibles pour des citoyens intelligents qui font l\u2019ef fort de les déchif frer qu\u2019un déficit démocratique menace ?Les militants d\u2019ATTAC Québec qui signent cet essai ne sont pas tous exempts de tout travers \u2014 il arrive à certains d\u2019entre eux de flirter avec les clichés gauchistes et écologistes \u2014, mais ils ont le mérite, eux, d\u2019enrichir consciencieusement le débat public sur une question essentielle.louisco@sympatico.ca LA DETTE DU QUÉBEC : VÉRITÉS ET MENSONGES ATTAC Québec, dirigé par Audrey Laurin-Lamothe, Chantal Santerre et Claude Vaillancourt M éditeur Saint-Joseph-du-Lac, 2016, 144 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 1 0 E T D I M A N C H E 1 1 S E P T E M B R E 2 0 1 6 ESSAIS F 6 Faut-il avoir peur de la dette ?Elle est élevée, mais maîtrisée, et ne justifie pas les politiques d\u2019austérité, tranche ATTAC Québec M I C H E L L A P I E R R E I l y a peu, nombre de réfugiés sont morts en Méditerranée en tentant d\u2019atteindre l\u2019Europe dans des embarcations de fortune.Atossa Araxia Abrahamian s\u2019interroge, dans Citoyennetés à vendre , sur cette tragique défaite du cosmopolitisme.Elle creuse l\u2019oracle que prononça Melville dans Moby Dick : « Camarades de mer, le péché qui paie sa place peut voyager librement et sans passepor t, tandis que la vertu pauvre se voi t ar rê tée , e l l e , à toutes les frontières.» En citant la phrase de 1851 encore lourde de sens, la journaliste, qui détient les citoyennetés de la Suisse de son enfance, du Canada où elle est née et de l\u2019Iran où avaient vécu ses parents d\u2019ascendance russe et arménienne, soutient qu\u2019« il serait absurde de croire qu\u2019une institution comme la citoyenneté nationale sortira intacte de la mondialisation».Si des riches ont plusieurs passeports pour payer moins d\u2019impôts, des intrigants vendent des passeports de pays pauvres à des États mieux nantis pour que ceux-ci régularisent la situation de leurs habitants apatrides.Au terme d\u2019une enquête très poussée, Atossa Araxia Abrahamian estime que des intermédiaires ont délivré, entre 2009 et 2011, aux travailleurs apatrides des assez prospères Émirats arabes unis, environ 20 000 passepor ts des Comores, archipel défavorisé de l \u2019océan Indien, jusqu\u2019à la fermeture de leur cabinet louche mais légal au sens strict.Malgré l\u2019opposition en 2014 du Parlement européen, un autre cabinet louche en a délivré à Malte pour de riches étrangers soucieux d\u2019allégements fiscaux.Même si l\u2019archipel méditerranéen de Malte fait partie de l \u2019Union européenne, le principe de la souveraineté de l\u2019État prive les instances supranationales de Bruxelles et de Strasbourg de recours contre la petite république en matière de naturalisation.Il reste, comme le souligne la collaboratrice du New York Times, que les autres pays peuvent imposer des sanctions à un État délinquant.Vo i l à ce qu \u2019on t f a i t l es États -Unis en 2013 contre les î les cari - béennes Saint-Kitts-et- Nevis en visant les « individus clandestins » qui y prennent la citoyenneté pour échapper à des obligations.Contre le marché des passeports, la sévérité est de mise.L\u2019entente secrète entre les Émirats arabes unis et les Comores reposait en réalité, révèle l\u2019essayiste, sur le transfer t des travailleurs apatrides dans l\u2019archipel défavorisé «de gré ou de force» ! La citoyenneté achetée ou factice et, pour parler hypocritement, la citoyenneté mondiale sont toutes des masques de l\u2019apatridie, selon la clairvoyante Atossa Araxia Abraha- mian.Elles trahissent, en effet, le refus voulu ou imposé de l\u2019engagement envers la société qui nous a vus naître ou que nous avons adoptée.Le vrai cosmopolitisme est plus un itinéraire qu\u2019un état d\u2019esprit.Il rayonne à partir d\u2019une origine.Collaborateur Le Devoir CITOYENNETÉS À VENDRE ENQUÊTE SUR LE MARCHÉ MONDIAL DES PASSEPORTS Atossa Araxia Abrahamian Traduit de l\u2019anglais par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier Lux Montréal, 2016, 192 pages ENQUÊTE Vendre des identités nationales Un ouvrage dévoile la fourberie du trafic mondial des passeports LOUIS CORNELLIER On ne peut pas être contre le déficit zéro.Le problème n\u2019est pas là.C\u2019est la manière d\u2019y parvenir en amputant les programmes sociaux qui ne convient pas.Chantal Santerre dans La dette du Québec: vérités et mensonges « » JACQUES NADEAU LE DEVOIR Acceptée par une bonne partie de la population, la politique d\u2019austérité du gouvernement Couillard est aussi vertement décriée.TÉMOIGNAGE HEUREUX LES PAUVRES ?Nicole Croteau Préface de Françoise David Médiaspaul Montréal, 2016, 160 pages Être pauvre dans une société riche, c\u2019est non seulement vivre dans les privations et l\u2019incertitude, mais aussi dans l\u2019isolement et la culpabilité.La pauvreté, écrit Nicole Croteau qui l\u2019a subie, « est le creuset d\u2019un épuisement chronique qui, tel un mal lancinant et incurable, nous laisse parfois au seuil d\u2019une profonde détresse ».Dans ce témoignage senti racontant l\u2019expérience concrète de la survie physique et sociale à laquelle contraint la pauvreté, Nicole Croteau, réduite à la misère dans la quarantaine après une maladie qui l\u2019a obligée à abandonner son métier d\u2019orthothérapeute, ne se penche pas sur les causes socioéconomiques de la pauvreté ; elle expose le tourment existentiel engendré par cette épreuve.« Chez les démunis, explique-t-elle, l\u2019avenir n\u2019invite pas à rêver, mais à s\u2019abriter contre lui.» Même s\u2019il lui arrive de faire du surplace et du délayage, ce plaidoyer pour la dignité humaine ébranle bien des préjugés et émeut à juste titre.Louis Cornellier NICOLAS ASFOURI AGENCE FRANCE-PRESSE Faux passeports saisis par le Bureau d\u2019immigration de Bangkok "]
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