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Le devoir
Quotidien montréalais indépendant et influent, qui informe rigoureusement et prend part aux grands débats de la société québécoise [...]

Fondé à Montréal par l'homme politique québécois Henri Bourassa, le quotidien Le Devoir paraît pour la première fois le 10 janvier 1910. Bourassa rassemble autour de lui une équipe de rédaction fort compétente. En font partie Olivar Asselin, Omer Héroux, Georges Pelletier, Louis Dupire et Jules Fournier.

Dès ses débuts, Le Devoir se veut patriotique et indépendant. Résolument catholique, il est partisan de la doctrine sociale de l'Église et appuie un encadrement catholique des mouvements associatif, syndical et coopératif. De tout temps, il défendra la place de la langue française et sera des débats sur la position constitutionnelle du Québec.

Au cours des années 1920, le catholicisme du directeur se dogmatise, ce qui rend plusieurs journalistes inconfortables, mais l'orateur demeure une figure très en vue qui permet au journal d'amasser des fonds. Grâce à lui, Le Devoir pourra toujours s'appuyer sur des donateurs privés, dont certains siègent à son CA. Des journalistes tels Fadette, Jeanne Métivier et Paul Sauriol y font leur marque à la fin de la décennie.

Proche des cercles intellectuels influents, Le Devoir a une vocation nationale. Une grande part de son tirage est tout de même acheminée dans les milieux ruraux. Le journal offrira d'ailleurs un vif appui à l'organisation de l'agriculture québécoise. Il ne pénétrera que tardivement, mais sûrement, le lectorat de la zone métropolitaine.

Au départ de Bourassa en 1932, Georges Pelletier prend la direction du journal. Un regard d'aujourd'hui sur l'époque des décennies 1930 et 1940 révèle une phase plutôt sombre, empreinte d'antisémitisme, le Juif représentant à la fois la cupidité du capitalisme et le péril athéiste lié au communisme.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Le Devoir lutte contre la conscription et rapporte les injustices faites aux Canadiens français dans les corps militaires. Sur le plan politique, bien qu'indépendant, le quotidien appuie la fondation du Bloc populaire, parti nationaliste, et se rapproche parfois de l'Union nationale.

Gérard Filion prend la direction du journal en avril 1947. Il en modernise la formule et attire de solides jeunes collaborateurs, dont André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. Le journal prend alors définitivement ses distances de l'Union nationale, critiquant l'absence de politiques sociales, l'anti-syndicalisme et la corruption du gouvernement québécois, et dénonçant la spoliation des ressources naturelles.

À partir de 1964, le journal est dirigé par Claude Ryan, qui en base l'influence sur la recherche de consensus politique, entre autres sur les sujets constitutionnels. Sous sa gouverne, Le Devoir sera fédéraliste pendant la plus grande partie des années 1970.

Bien qu'il soit indépendant des milieux de la finance, Le Devoir est le quotidien montréalais qui accorde la plus grande place dans ses pages à l'économie, surtout à partir des années 1980. En 1990, l'arrivée de Lise Bissonnette à la direction redynamise la ligne éditoriale et le prestige du journal. Le Devoir appuie résolument la cause souverainiste.

Au XXIe siècle, sous la gouverne de Bernard Descôteaux, puis de Brian Myles, Le Devoir continue à informer les Québécois, à donner l'ordre du jour médiatique, à appuyer l'émergence des idées et à alimenter le débat social. C'est pourquoi il faut regarder ailleurs que dans ses données de tirage, relativement plus basses que celles des autres quotidiens montréalais, pour mesurer la force de son influence.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 1979, vol. 4, p. 328-333.

BONVILLE DE, Jean, Les quotidiens montréalais de 1945-1985 : morphologie et contenu, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995.

LAHAISE, Robert (dir.), Le Devoir : reflet du Québec au 20e siècle, Lasalle, Hurtubise HMH, 1994.


Éditeur :
  • Montréal :Le devoir,1910-
Contenu spécifique :
Cahier F
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  • Journaux
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quotidien
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Le devoir, 2016-03-05, Collections de BAnQ.

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[" Gwenaëlle Aubry en deux temps et deux romans Page F 4 Le sismographe de la vie intérieur de Jens Grøndahl Page F 5 YASIN EMIR AKBAS GETTY IMAGES La ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 C H R I S T I A N D E S M E U L E S A vant d\u2019être défigurée par les bombardements et le nettoyage ethnique, la ville de Mostar, coupée en deux par la Neretva, était un véritable carrefour des cultures.Cette identité riche et plurielle, cette petite ville de Bosnie-Herzégovine aujourd\u2019hui reconstruite et estampillée joyau du patrimoine mondial, la porte jusque dans son nom, qui signifie «gardien du pont ».Maya Ombasic, née à Mostar en 1979, remonte le temps pour raconter avec talent, sensibilité et profondeur la longue dérive d\u2019un homme déraciné, son père, qui a traîné jusqu\u2019à sa mort précoce le lourd malheur d\u2019avoir dû quitter son pays.Un voyage d\u2019exil et de nostalgie qui nous entraîne de l\u2019ex-Yougoslavie à la Suisse, en passant par Ottawa, Montréal et Cuba.Avant d\u2019être l\u2019auteure de Chroniques du lézard et Rhadamanthe (Marchand de feuilles, 2007 et 2009), les deux romans qu\u2019elle a consacrés à Cuba, pays de sang bouillant à l\u2019héritage communiste lui aussi, une sorte de «paradis perdu» pour lequel elle aura plus tard le coup de foudre, Maya Ombasic a été une jeune réfugiée fuyant le nettoyage ethnique, transformée du jour au lendemain avec ses parents et son jeune frère en apatride, comme tant d\u2019autres Yougoslaves.Elle n\u2019avait aucune idée, raconte-t-elle dans Mostarghia, le récit qu\u2019elle consacre à son père «inconsolable de Mostar», des «rancœurs historiques vertigineuses» qui étaient à l\u2019œuvre dans son pays d\u2019origine avant son éclatement en 1991.Un récit d\u2019immigration qui se double d\u2019un portrait à la fois doux et amer du père, auquel elle s\u2019adresse par-delà la mort à l\u2019occasion du voyage qu\u2019elle entreprend, après avoir sacrifié ses économies pour le faire enterrer à Mostar, «au pays des arbres sucrés ».Un réveil brutal Portrait contrasté du père, donc, ar tiste- peintre attaché à l\u2019héritage de Tito mis en miettes après la chute du communisme en Europe, Mostarghia est aussi une autobiographie en creux, faisant au passage le récit d\u2019une émigration « réussie » et de la naissance d\u2019une sensibilité d\u2019écrivaine.«C\u2019est presque une loi de la physique dans les Balkans : le bien et le mal, la vérité et le mensonge marchent du même pas.» Figure tragique d\u2019exil, personnage dépressif, alcoolique, fumeur compulsif, suicidaire, excessif et séducteur, condamné à vivre dans un monde imaginaire en raison de l\u2019exil, il était pour sa fille « la poésie incarnée», capable de passer de la légèreté insouciante aux profondeurs abyssales de la dépression.À la merci, en somme, de son « infatigable et insatiable âme slave».Cet homme qui se sentait coupable d\u2019avoir abandonné son pays au moment où, croyait- il, celui-ci avait le plus besoin de lui ressemblait de manière frappante, semble-t-il, à An- dreï Tarkovski.Pour forger le titre de son récit, l\u2019écrivaine s\u2019est d\u2019ailleurs inspirée de Nos- talghia (1983), l\u2019avant-dernier film du grand cinéaste russe.« Pour toi, naître à Mostar, ça voulait dire beaucoup de choses.Comprendre la langue des poètes, et la parler avec un accent chantant, reconnaissable entre mille, siroter une rakija à l\u2019ombre des figuiers penchés sur la tumultueuse Neretva, manger des cévapi, notre kebab national, dans la vieille ville aux allures d\u2019Istanbul, être prêt à donner sa vie pour notre club de foot, se gaver des marrons grillés vendus par les gitans à l\u2019automne, faire un méchoui le 1er mai, manger l\u2019anguille fraîchement pêchée, s\u2019enivrer au printemps du par fum des cerisiers et des amandiers en fleur\u2026» Une lente agonie D\u2019abord réfugiés en Suisse peu après le début des hostilités, où s\u2019écoulent des années d\u2019adolescence qui « passent comme une lente agonie», on les ramène partout à une identité ethnique et religieuse (bosniaque, musulmane) dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.«Tu ne sais plus comment leur expliquer que la question de la religion est dépassée, hors sujet depuis que Tito nous a donné une nationalité.» « Quelle serait ma vision du monde, se de- mande-t-elle, si mon cerveau avait traversé l\u2019adolescence en allemand et non en français ?Le rythme de ma poésie serait-il dif férent?Le goût de mercure que j\u2019ai dans la bouche, certaines nuits sans espoir, serait-il le même dans la langue de Nietzsche que dans celle de Rousseau?» À Genève comme à Ottawa, où la famille se retrouvera quelques années plus tard, il refusera toujours d\u2019apprendre la langue, caressant LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE L\u2019inconsolable Maya Ombasic rend un hommage à son père, mort de nostalgie loin de son pays JOËL SAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Camille Laurens D A N I E L L E L A U R I N P arce que larguée par un homme plus jeune, une femme divorcée, 48 ans, deux enfants, professeure de littérature, s\u2019est retirée du monde.Ravagée par le chagrin, elle est aussi pleine de hargne, de colère.Depuis plus de deux ans pensionnaire dans une clinique psychiatrique, elle parle à son médecin.« Nous les femmes, nous sommes toutes des boîtes de conserve.Du jour au lendemain, impropres à la consommation », dit-elle.Et encore : «On a servi, on ne sert plus.Hier fantasme, au- jourd\u2019hui fantôme.» Claire.Claire Millecam, c\u2019est son nom.Elle est l\u2019une des protagonistes de Celle que vous croyez.Diatribe contre le regard que portent les hommes sur les femmes vieillissantes, ce nouveau roman de l\u2019écrivaine française Camille Laurens, 58 ans?En partie.Aussi une réflexion sur les jeux de séduction à l\u2019ère de Facebook : Claire Millecam s\u2019est créé un faux profil Facebook, avec une fausse photo, en se rajeunissant d\u2019une vingtaine d\u2019années.Elle s\u2019est laissée prendre au jeu de l\u2019amour virtuel, et ça s\u2019est retourné contre elle.«C\u2019est pernicieux et ça peut être pervers, les relations sur Facebook, commente la romancière rencontrée à Paris.On est dans le fantasme et on peut ne jamais arriver dans la réalité.C\u2019est une manière de fuir la réalité, au fond, de la déguiser.» Fausses identités et fausses confidences parsèment Celle que vous croyez.Loin de se contenter d\u2019un seul point de vue, l\u2019auteure de Dans ces bras-là (P.O.L), prix Femina 2000, multiplie les versions de la même histoire, par jeux de miroirs.De sorte qu\u2019on ne sait plus démêler le vrai du faux, qu\u2019on ne sait plus qui croire.Exactement l\u2019ef fet recherché par Camille Laurens : «C\u2019était pour moi à la fois une interrogation sur la façon dont nous communiquons entre nous, et sur la façon dont le langage nous a été donné à la fois pour dire la vérité et pour dissimuler la vérité, et puis c\u2019était aussi une réflexion sur le roman lui-même, ce que c\u2019est que la littérature de fiction, puisqu\u2019on m\u2019a beaucoup classée dans l\u2019autofiction.» Se distancer de l\u2019autofiction, une nécessité à ses yeux.« C\u2019est devenu une espèce d\u2019injure.Vous n\u2019avez plus jamais, dans la presse en tout cas, et même je crois dans l\u2019esprit des lecteurs, d\u2019images positives de ce genre littéraire.Autofic- tion égale déballage, narcissisme, nombrilisme.» Le jeu du double Elle ne s\u2019empêche pas pour autant de faire des clins d\u2019œil à l\u2019autofiction dans Celle que vous croyez.Ça l\u2019amuse.Que le nom de famille de Claire, Millecam, soit l\u2019anagramme de Camille\u2026 et qu\u2019il y ait nommément une Camille dans l\u2019histoire, une Camille écrivaine qui plus est.Elle convient que Claire et Camille sont des doubles d\u2019elle-même.«Ça correspond à un questionnement sur l\u2019identité.Je n\u2019ai pas, moi, le sentiment d\u2019avoir une seule identité, mais d\u2019être multiple.Je suis Claire, cette femme qu\u2019on peut considérer comme victime de sa propre névrose ou de sa propre folie, qui est dans une sorte de délire au début, et qui en même temps affirme de façon très féministe ses positions.Et je suis cette romancière, Camille, qui essaie de ressaisir toute cette folie dans quelque chose de plus pensé, de plus réfléchi.Il y a au moins ces deux identités en moi.» Le personnage de Claire lui sert en quelque sorte de dévidoir.Comme son double, elle trouve L\u2019indifférence est un autre genre de burqa Camille Laurens : « Je n\u2019écris pas sur un sujet, j\u2019écris depuis un sujet, moi » ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019auteure et philosophe Maya Ombasic VOIR PAGE F 4 : INCONSOLABLE VOIR PAGE F 2 : INDIFFÉRENCE injuste le fait qu\u2019un homme âgé puisse être en couple avec une femme plus jeune, alors que le contraire est plutôt mal vu et rare.« Qu\u2019est-ce qui justifie cette inégalité ?Le sujet n\u2019était pas de répondre à cette question, mais juste de constater cette inégalité, qui me fait penser que les femmes sont davantage considérées comme des objets et les hommes comme des sujets.Une femme est un objet : objet de désir.Donc beauté, jeunesse\u2026 ensuite, un objet d\u2019in- dif férence, quand elle perd un peu de sa beauté ou de sa jeunesse, et éventuellement un objet de rejet.Alors qu\u2019un homme est un sujet.Il est le sujet de son désir, beaucoup plus que l\u2019objet, simplement, du désir des femmes.» À travers Claire, c\u2019est aussi la s i tuat ion générale des femmes dans le monde que Camille Laurens dénonce.Femmes «vitriolées, défigurées au Pakistan», femmes «violées par tout » et par fois pendues pour ce « déshonneur même », femmes excisées\u2026 La romancière convient qu\u2019il n\u2019y a aucune commune mesure entre le sor t des femmes occidentales et le traitement réservé à cer taines femmes ailleurs dans le monde, par exemple par Daech.Mais elle n\u2019en fait pas moins dire à Claire que « l\u2019indif férence est un autre genre de burqa».« En vieillissant, les femmes sont cachées, insiste Camille Laurens, elles disparaissent, comme sous la burqa.Elles disparaissent des regards.Comme dans cette fameuse blague que j\u2019ai reprise dans mon livre : Quel superpouvoir acquièrent les femmes à 50 ans ?Elles deviennent invisibles ! » Plusieurs blagues du genre traversent Celle que vous croyez.Une façon pour l\u2019écri- vaine d\u2019alléger son propos, de dire qu\u2019on peut en rire aussi.La dernière blague du livre, « qui paraît-il est issue d\u2019un conte persan », Camille Lau- rens ne se lasse pas de la répéter : « C\u2019est l \u2019homme qui demande à la fée de lui offrir une femme plus jeune, et qui se retrouve, lui, à 90 ans, alors que sa femme en a toujours 60.» Le sor t de femme, mais aussi le désir, l\u2019amour sont, depuis les débuts de Camille Laurens en écri ture i l y a 25 ans, ses sujets de prédilection.Mais dans ses livres précédents, son regard semblait moins sombre.Moins amer, certainement, si on compare à son lumineux Dans ces bras-là.Quand on le lui fait remarquer, elle ne se défile pas : « Quand j\u2019ai écrit Dans ces bras-là, j\u2019étais au début de la quarantaine et, je l\u2019avais dit à mon éditeur, je sentais qu\u2019il fallait que je l\u2019écrive à ce mo- ment-là, parce que plus tard je ne pourrais pas.Il fallait que je l \u2019écrive alors que je pouvais encore parler du désir des hommes et d\u2019une manière réciproque, alors que je pouvais faire une sorte d\u2019hymne au désir et aux hommes.» Tout cela est lié pour elle à l\u2019évolution de son expérience personnelle.«Parce que j\u2019écris à par tir de moi.En cela, on peut dire que c\u2019est de l\u2019autofic- tion.Je n\u2019écris pas sur un sujet, j\u2019écris depuis un sujet si je puis dire, moi.Mes livres suivent le trajet de mon expérience vécue.Ils sont issus de mon regard sur le monde, mon regard qui est fait de mes expériences, de mes drames éventuels, de mes douleurs.» Elle a des amies, précise-t- elle, qui sont très heureuses, qui vivent en couple\u2026 «Mais c\u2019est pas elles qui écrivent mes livres\u2026 » dit-elle en riant.Elle ajoute: «Peut-être que demain je vais écrire un merveilleux roman d\u2019amour\u2026 Je me le souhaite.» Collaboratrice Le Devoir CELLE QUE VOUS CROYEZ Camille Laurens Gallimard Paris, 2016, 194 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 L I V R E S F 2 SALON DU LIVRE ANCIEN DE WESTMOUNT LE SAMEDI 12 MARS 2016 10 h - 16 h - Entrée : 3 $ Rens.: 514 935-9581 4001 boul.de Maisonneuve Ouest.(Situé à l\u2019entrée du Collège Dawson) www.defreitasbooks.com D O M I N I C T A R D I F F rançois Barbeau, décédé à l\u2019âge de 80 ans le 28 janvier dernier, aurait, selon les spécialistes, littéralement inventé le métier de costumier au Québec.«C\u2019est plate à dire, mais quand quelqu\u2019un d\u2019aussi talentueux et doté d\u2019une telle vision disparaît, on comprend qu\u2019il ne sera jamais remplacé», déclarait alors entre les pages de ce journal Xavier Dolan, qui avait sollicité les lumières du maître pendant la production de Mommy.Olivier, narrateur de Mille masques, et propriétaire de l\u2019atelier de costumes du même nom, réalise douloureusement, pour sa part, qu\u2019il ne parviendra jamais à remplacer dignement Benjamin Goldstein, son regretté mentor (à qui Jean- Marc Beausoleil attribue des débuts à bord de la Roulotte de Paul Buissonneau, ainsi qu\u2019une stakhanoviste ardeur à la tâche, deux détails empruntés à la biographie de Barbeau).Le vieillissant artisan n\u2019a pas été à la hauteur de celui qui l\u2019a consolé et rescapé du deuil de sa femme, préférant s\u2019enfoncer dans la noce et le décolleté pigeonnant des jeunes premières de passage dans son lit plutôt que dans le travail.Dépité par l\u2019oisiveté de son père, dont l\u2019entreprise prend l\u2019eau, le fils d\u2019Olivier deviendra son contraire en passant des scouts aux cadets, avant de carrément s\u2019enrôler dans l\u2019armée.Son dé- par t vers le front afghan glace les relations entre les deux hommes.Chaque soir, c\u2019est un Olivier vêtu d\u2019un costume tiré de sa collect ion et équipé d\u2019un ver re de scotch qui consigne dans un cahier ce qu\u2019il aurait aimé dire à son enfant.Sous le masque de l\u2019alcool, un père se confie et dresse des bilans.Superposition Jamais à court de prémisses inusitées, Jean-Marc Beauso- leil demeure avec ce neuvième roman l\u2019écrivain du joyeux éparpillement.À la relation tendue entre Olivier et son fils, l\u2019auteur de Docteur Jazz (Trois- Pistoles, 2015) insuffle une série d\u2019apartés éditoriaux sur la dématérialisation des relations humaines ou l\u2019impérialisme américain tenant davantage du coup de gueule Facebook que de la littérature.Son cerveau en ébullition et son subtil sens de l\u2019humour produisent néanmoins plusieurs idées amusantes, dont celle d\u2019un personnage de cinéaste travaillant à un film de série B de type « Goya rencontre Playboy».Dans le vocabulaire du vêtement, Jean- Marc Beausoleil serait davantage un adepte de la superposition que du dénuement.Raconter en 152 pages une relation amoureuse naissante, et la déroute d\u2019une carrière, et un tournage avorté, et la vie d\u2019un grand costumier, et un duo père- f i ls à couteaux tirés est une tâche sur laquelle même le romancier le plus habile achopperait.Les coutures ne peuvent que pendre une fois la quatrième de couverture refermée.Confrontation entre un jouisseur prenant son pied «quand l\u2019élastique lâche» et son fils ne pouvant, lui, jamais être trop encadré, Mille masques pose en creux la question de ce que le masque camoufle, et de ce que le masque donne comme permission.Le masque est-il un leurre ou un nécessaire appel d\u2019air ?semble se demander Beausoleil devant cet enfant qui se rebellera, après avoir été ridiculisé devant toute sa classe à cause de son adhésion trop enthousiaste au monde de l\u2019imaginaire.«Tu argumentais que Superman devait bien exister puisque tu avais ses bottes et sa cape à la maison», se souvient le paternel.Entre celui qui fuit le réel et celui qui s\u2019y confine, qui est le plus ridicule?Collaborateur Le Devoir MILLE MASQUES Jean-Marc Beausoleil Triptyque Montréal, 2016, 152 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Le costumier en déroute M I C H E L L A P I E R R E «J e sais comment sont faits les garçons.Cet aiguillon que les mères puissantes leur ont planté au milieu du corps, et moi je suis creuse et humide », se dit une adolescente dans Les fous de Bassan d\u2019Anne Hébert (Seuil, 1982).N\u2019est-ce pas des femmes que naissent les hommes ?L\u2019intuition de la romancière enrichissait déjà, en 1982, la notion psychosociale de genre qu\u2019exploite l\u2019essayiste Catherine Dussault Frenette et qui dépasse la vieille notion de sexe.Au fil de son livre L\u2019expression du désir au féminin dans quatre romans québécois contemporains, la doctorante en littérature se réfère à la philosophe américaine Judith Butler, l\u2019une des principales théoriciennes, au cours des années 1990, de la notion de genre.Comme « le désir n\u2019a longtemps été saisissable qu\u2019à partir de la seule perspective masculine», explique-t- elle, la subjectivité du désir chez les personnages féminins de cer tains romans ébranle les perceptions conventionnelles.Ce bouleversement des genres, c\u2019est-à-dire des dif fé- rences non biologiques entre hommes et femmes, elle le scrute avec doigté dans Les fous de Bassan, Volkswagen blues, de Jacques Poulin (1984, Babel), L\u2019île de la Merci, d\u2019Élise Turcotte (Leméac, 1997), et La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy (1998).El le nous convainc qu\u2019étrangement, les romans des deux hommes vont plus loin que ceux des deux femmes dans la subversion des stéréotypes féminins ou masculins.Le délire et l\u2019effroi Le roman de Poulin met en scène une jeune Métisse androgyne mais attirée par l\u2019homme de souche européenne avec qui elle traverse l\u2019Amérique en dénonçant les colonisateurs blancs et masculins du continent jadis autochtone.Elle séduit presque brutalement son compagnon de route qui se soumet à elle comme le ferait une femme stéréotypée.Dans le roman de Soucy, la jeune fille, forcée par son père à revêtir une identité masculine, se retrouve femme à travers l\u2019horreur lorsque son frère la viole.En dépit de l\u2019originalité du récit, il n\u2019y a guère de subversion de genre sous la plume d\u2019Élise Turcotte.Chez la romancière, Catherine Dussault Frenette constate que « le désir féminin reste définitivement marqué par la honte et subordonné à une volonté masculine ».Malgré sa contraignante grille de lecture, elle aurait pu insister plus sur le charme de l\u2019écriture dans des œuvres si bien choisies.Par exemple, Anne Héber t fait dire à un personnage féminin : «Un jour, mon amour, nous nous battrons tous les deux sur la grève, dans la lumière de la lune qui enchante et rend fou.» L\u2019adolescente avoue vivre là un rêve trompeur en parlant en elle-même au misogyne, au violeur qui la tuera.L\u2019écriture seule insinue que, par-delà la plus étrange subversion des genres, l\u2019attirance même entre les êtres quels qu\u2019ils soient renferme déjà sa part de beauté, de délire et d\u2019effroi.Collaborateur Le Devoir L\u2019EXPRESSION DU DÉSIR AU FÉMININ DANS QUATRE ROMANS QUÉBÉCOIS CONTEMPORAINS Catherine Dussault Frenette Nota bene Montréal, 2016, 174 pages ESSAI Genres subvertis, écriture en délire Catherine Dussault Frenette analyse le désir au féminin dans le roman québécois L\u2019appropriation récente par les écrivaines de l\u2019écriture de la sexualité reconfigure les codes usuels de la transcription du désir, troublant de ce fait l\u2019ordre du genre Extrait de L\u2019expression du désir au féminin « » SUITE DE LA PAGE F 1 INDIFFÉRENCE LA VITRINE CARNET DÉTROIT D-Track Neige-galerie Gatineau, 2015, 56 pages «Detroit : des chars et du rock\u2019n\u2019roll.Not a bad combo», a un jour lumineusement déclaré le chantre de l\u2019Amérique Bud Light Kid Rock au sujet de sa région natale.Pas exactement le plus pénétrant anthropologue en Occident, le «pimp de la nation» aura négligé d\u2019inclure dans sa description l\u2019ingrédient principal sur lequel la ville des moteurs a assis son identité et son mythe : le courage.D-Track, heureusement, ne souffre pas de la même myopie que son homologue étasunien.En visite au Michigan en 2014 pour le tournage d\u2019un vidéoclip tiré de la pièce Occupons l\u2019hiver, David Dufour découvre un paysage décimé par la crise économique, terre sacrifiée d\u2019un pays abonné au déni.Le rappeur et slameur dégaine son iPhone afin d\u2019immortaliser en photos, comme on peint des natures mortes, un funeste cortège d\u2019immeubles abandonnés, d\u2019intérieurs graffités et de murs rongés par les moisissures.Magnifique carnet d\u2019artiste ponctué de codes QR menant vers des vidéos et des extraits musicaux, Détroit regroupe ces images ainsi qu\u2019une série de poèmes, de textes de chansons et de slams célébrant moins la capitale de l\u2019automobile elle-même que l\u2019entêtement et l\u2019espoir pouvant légitimement revendiquer une ville ayant essuyé son lot de claques sur la gueule.Dans les mots de Tony Jones, attachant sans-abri et victime collatérale de la Grande Récession de 2008 à qui Dufour tend le micro dans l\u2019intro de son vidéoclip filmé au milieu de la désolation : «Detroit is coming back.» Dominic Tardif ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR François Barbeau, costumier émérite et presque inventeur du métier au Québec, semble avoir inspiré le romancier Jean-Marc Beausoleil.Vous avez dédié Celle que vous croyez à la mémoire de Nelly Arcan.Une façon pour vous de lui rendre hommage?J\u2019ai beaucoup pensé à elle en écrivant ce livre.Je pense qu\u2019elle témoigne d\u2019un drame, d\u2019un déchirement qui est celui de beaucoup de femmes.Évidemment, elle en a témoigné tragiquement, puisqu\u2019elle a choisi de mourir\u2026 Pour moi, ce déchirement qui est assez caractéristique du féminin, c\u2019est le déchirement entre d\u2019un côté la nécessité de plaire, de faire attention à soi, d\u2019entretenir sa beauté, d\u2019être sexy, séduisante pour les hommes, pour entretenir le désir des hommes, et en même temps, souffrir de ça, souffrir du fait que justement, ce soit la seule chose qui puisse enclencher le désir et éventuellement l\u2019amour.Dans une vidéo d\u2019elle qu\u2019on peut voir sur Internet, Nelly Arcan, qui en plus avait été escorte, disait qu\u2019elle craignait, en perdant sa jeunesse, de ne plus exister pour les hommes.Et en même temps, ça lui faisait horreur de penser ça.Je trouve que c\u2019est tellement tragique, et féminin.Nelly Arcan, par Camille Laurens JACQUES GRENIER LE DEVOIR L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 1 Descente.Anne Robillard/Wellan 1/2 La promesse des Gélinas \u2022 Tome 3 Florie France Lorrain/Guy Saint-Jean \u2013/1 Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 2/4 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 5/16 Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis 3/4 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 7/6 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 6/17 Naufrage Biz/Leméac 4/6 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 8/10 Baiser \u2022 Tome 3 La belle et les bêtes Marie Gray/Guy Saint-Jean 9/7 Romans étrangers L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont 1/3 La dame de Zagreb Philip Kerr/Masque \u2013/1 Désaxé Lars Kepler/Actes Sud 2/3 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 3/7 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel 4/4 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 5/8 La nuit de feu Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel \u2013/1 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 6/5 Millénium \u2022 Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 9/26 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 13 13e.James Patterson | Maxine Paetro/Lattès 7/6 Essais québécois Trouve-toi une vie.Chroniques et sautes d\u2019humeur Fabien Cloutier/Lux 4/2 Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces.Boucar Diouf/La Presse 2/20 Manifeste des femmes.Pour passer de la.Lise Payette/Québec Amérique 3/8 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal 1/3 Rhapsodie québécoise.Itinéraire d\u2019un enfant.Akos Verboczy/Boréal 6/6 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 5/17 La contre-culture au Québec Collectif/PUM \u2013/1 Comprendre le conservatisme en quatorze.Philippe Labrecque/Liber \u2013/1 Maudit hiver.Toutes les raisons de ne pas.Alain Dubuc/La Presse 9/4 Foglia l\u2019Insolent Marc-François Bernier/Édito \u2013/1 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/6 Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 2/2 La pipe d\u2019Oppen Paul Auster/Actes Sud 10/2 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement 6/3 Palestine Noam Chomsky | Ilan Pappé/Écosociété \u2013/1 Sable mouvant.Fragments de ma vie Henning Mankell/Seuil 8/2 Je dirai malgré tout que cette vie fut belle Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 5/6 Inégalités Anthony Barnes Atkinson/Seuil \u2013/1 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire.Gabriella Coleman/Lux 4/5 La bulle du carbone Jeff Rubin/Hurtubise 7/2 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 22 au 28 février 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.D A N I E L L E L A U R I N C hristiane Duchesne a toujours eu le don, à travers le regard qu\u2019elle pose sur ses personnages, de semer la tendresse dans ses écrits.Trois fois gagnante d\u2019un Prix du Gouverneur général, lauréate en 2001 du prix France-Qué- bec et du prix Ringuet de l\u2019Académie des lettres du Québec pour L\u2019homme des silences (Boréal), cette écrivaine au long cours se distingue aussi par un souci constant d\u2019allumer l\u2019imaginaire de ses lecteurs, grands ou petits.Dans Mourir par curiosité, elle raconte encore et encore des histoires, les multiplie.Elle fait s\u2019imbriquer le passé dans le présent, le merveilleux dans le quotidien, l\u2019improbable dans le palpable.Elle fait advenir la lumière au milieu de la noirceur, au bout du tunnel.Elle mise sur l\u2019espoir.Le roman s\u2019ouvre sur un accident, qui laissera un adolescent entre la vie et la mort.À l\u2019hôpital, jour après jour à ses côtés : une grand-tante qui tentera de le faire émerger du coma par des récits inspirés de leur histoire familiale.Alternent le monologue intérieur du garçon et les histoires à haute voix de sa parente.On entend penser Emmanuel, 17 ans, danseur ayant l\u2019ambition de devenir physicien, amoureux d\u2019une Juliette avec qui il avait mille projets, désormais enfermé dans son corps désarticulé.Car il n\u2019a jamais cessé de penser depuis son vol plané, alors que sa planche à roulettes a été percutée violemment par un 4X4 dont on n\u2019a pas retrouvé la trace.Jamais cessé non plus d\u2019entendre ce qui se dit autour de lui.On partage ses sensations, ses angoisses, ses questions, sa colère, son désespoir, ses rêves.Et son combat, malgré ses trous noirs, ses pertes de repères, son immobilité, pour tenter de faire comprendre aux autres autour qu\u2019il continue de vibrer à l\u2019intérieur.« Je traîne au fond de mes galeries, je suis le spéléologue égaré, je ne sais plus comment remonter.» Il entend qu\u2019on pense à le débrancher du respirateur, il entend que ses jambes sont for t probablement foutues.« Personne ne lui parle, à lui, pas un mot pour le rassurer, ni de la part des médecins ni de celle des infirmières, on s\u2019agite, on s\u2019affaire, on discute du cas.» Il entend sa mère dévastée, son père soucieux de retrouver le responsable de l\u2019accident.Ses parents, impuissants.«Vous imaginez, vous organisez déjà votre vie avec un fils handicapé, paralysé jusqu\u2019à nouvel ordre si jamais il arrive, cet ordre.À moins qu\u2019on tire sur mes fils.» Il entend sa Juliette venue partager un moment de grâce avec lui.Va-t-elle revenir, va-t-elle l\u2019attendre ?Il entend tout, mais personne n\u2019en tient compte.Sauf Rose.Rose, sa grand-tante, fait le pari envers et contre tous qu\u2019Emmanuel l\u2019entend, qu\u2019elle peut l\u2019aider à revenir du côté de la vie.Elle refuse de baisser les bras, de se laisser submerger par le chagrin.Elle se persuade que son petit-neveu préféré va finir par donner des signes encourageants.D\u2019ailleurs, malgré des hauts et des bas, tout indique que son état va en s\u2019améliorant, elle le sent.On reconnaîtra dans cette situation un mélange de divers témoignages ou romans sur le sujet.On pensera au récit de Jean-Luc Bauby, Le scaphandre et le papillon (1997, Rober t Laf font) .À celui, moins connu, révoltant, d\u2019Angèle Lieby, Une larme m\u2019a sauvée (2012, Transcontinental) sur le cauchemar psychique et physique qu\u2019elle a enduré alors qu\u2019elle était donnée pour morte et que personne au sein du personnel médical ne se souciait de ce qu\u2019elle ressentait.On pourrait citer aussi le mer veilleux livre de Jean- François Beauchemin, La fabrication de l\u2019aube (Québec Amérique, 2005) : « Le plus extraordinaire ne fut pas de mourir, mais plutôt d\u2019émerger finalement de ce sommeil d\u2019outre- tombe, en somme de revenir à la vie, alors que tout annonçait ma perte.J\u2019avais cru ne plus revoir ce monde.Voilà qu\u2019il m\u2019était redonné.» Du côté des romans, le troublant Revenir de loin de Marie Laberge (Boréal, 2010) et le déchirant Si tu m\u2019entends (Albin Michel, 2015) de Pascale Quiviger nous reviennent en mémoire.Ainsi de suite.La force des histoires Ce qui fait l\u2019originalité de Mourir par curiosité, c\u2019est la façon dont Rose, pour qui on ressent une infinie tendresse, s\u2019y prend pour garder le contact avec son petit-neveu, elle qui croit plus que tout à la force des histoires.Cel les qu\u2019on écri t : e l le donne des ateliers d\u2019écriture à de petits élèves démunis dans une école défavorisée.« Chaque semaine, le bonheur de les faire travailler, de les regarder se refaire un monde dans un présent auquel personne ne peut toucher.» Celles qu\u2019on raconte, aussi.Rose fouille dans sa mémoire, quitte à s\u2019aider de son imagination, pour faire remonter à la sur face les racines qui relient Emmanuel à la vie.« Dans le grand arbre de la famille, elle choisit chaque jour un personnage, c\u2019est la mission qu\u2019elle se donne et dont elle ne parlera à personne.Thérapie par la généalogie, des histoires de famille comme une musique qui se fraiera un chemin entre les strates de la conscience, par petites couches qu\u2019elle laissera se déposer lentement au rythme d\u2019une par jour.» Elle plonge dans le passé de leurs aïeux communs pour mieux regarder vers l\u2019avenir.Pour mieux tirer son protégé vers l\u2019avant.Elle s\u2019accroche à ses histoires comme on s\u2019accroche à l\u2019espoir.Est-ce qu\u2019elle invente ?Est-ce qu\u2019elle n\u2019en fait pas un peu trop ?Peu importe, se dit Emmanuel dans son monde parallèle.« Continue, ça m\u2019épuise de tenter de parler, raconte, raconte, Rose, ça passe le temps, ça fait passer le temps, ça le dilue, ça le rend transparent.» L\u2019histoire des bananes, qui relie l\u2019adolescent à sa grand- mère et à son père.L\u2019histoire d\u2019un certain Pacôme, qui s\u2019était inventé un naufrage et un séjour cauchemardesque sur une île pleine de cannibales.L\u2019histoire de la passionnée Marie- des-Neiges, partie seule de son petit village pour aller rejoindre son promis à Vancouver.L\u2019histoire d\u2019Audet, pionnier de la famille en Nouvelle-France.L\u2019histoire de la religieuse missionnaire dévorée par un ours dans le Grand Nord, puis celle d\u2019Ésaü le bossu\u2026 Rose n\u2019en finit plus de raconter.De telle sorte que ses histoires prennent de plus en plus de place.Un peu trop systématique comme procédé romanesque, sans doute.On a beau suivre en parallèle l\u2019évolution de l\u2019état de santé de l\u2019accidenté et le cinéma qu\u2019il se fait dans la tête, ça sent le prétexte.Risque de lasser, par surabondance.Pourtant, on ne peut s\u2019empêcher de se régaler.On a beau se dire que c\u2019est assez, c\u2019est trop, n\u2019en jetez plus la coupe est pleine, on ne cesse de s\u2019émerveiller devant le talent de conteuse de Rose\u2026 autrement dit de l\u2019auteure, qui tire les ficelles derrière.Collaboratrice Le Devoir MOURIR PAR CURIOSITÉ Christiane Duchesne Boréal Montréal, 2016, 296 pages LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Arbre de vie Mourir par curiosité, ou cultiver l\u2019espoir par les histoires H U G U E S C O R R I V E A U C e premier recueil d\u2019Anne Martine Parent chancelle.Dès le départ, soyons francs : c\u2019est une mauvaise entrée en poésie.Il y a dans Je ne suis pas celle que vous croyez un petit rien de complaisance minimaliste qui réduit la portée de quelques rares textes.En clair, un manque de ri - gueur a empêché un élagage qui aurait été nécessaire.Retenons ces deux poèmes consécutifs (que je cite in ex- tenso) qui ont, espérons-le, une valeur profondément sentimentale pour l\u2019auteure : « Chevreuil / (dis-tu)// chevreuil », « (tu es invisible) ».Oui, enfin\u2026 D\u2019abyssales questions plombent aussi le propos : « Comment écrire l\u2019histoire / de ce qui n\u2019a pas lieu / de ce qui chaque fois / avorte » (le couac sur le son «K», que vous entendrez si vous lisez à haute voix, est ici sans doute volontaire\u2026) Pour tant, quand l\u2019auteure s\u2019attarde à nous parler avec nostalgie de l \u2019enfance perdue, une pet i te musique s\u2019 instal le : « Plus rien ne compte / que la neige et / le soleil / tu joues avec Frédérique / à traverser la Sibérie / tu as six ans / toute une vie à inventer.» Même là, c\u2019est mince.C\u2019est qu\u2019on réfléchit beaucoup, là, après coup, avec une lourdeur vaguement adolescente.Quand on a s i peu à dire, quand de plus notre propos ne réinvente rien, i l vaut mieux être discret sur la philosophie.« Tu devines derrière les murs / impassibles / le bruissement furtif / de ton existence », confie- t -e l le .Le lecteur ne peut s\u2019empêcher de se demander ce que sont réellement des « murs impassibles ».Il se met à craindre qu\u2019ils eussent pu être « agités ».En fait, on ne s\u2019étonne de rien quand on découvre que « l \u2019ourlet caresse l\u2019abîme ».Refaire, redire un paysage Si une auteure vit près du lac Saint-Jean, on s\u2019imagine qu\u2019elle saura bien nous le donner à voir autrement.Hélas ! C\u2019est trop demander : « La neige étouffe le contour des choses / le silence se pose sur le paysage// clarté dif fuse / et tout ce blanc.» Le cliché est si énorme qu\u2019on se dit que quelque chose doit nous échapper.Quelqu\u2019un est parti, le mal à l\u2019âme s\u2019instaure, et l\u2019auteure de nous avouer : « Je ne sais pas comment dire / ton absence.» Le roman-savon n\u2019est pas loin.Il ne lui reste qu\u2019à « hurler / se défaire / jusqu\u2019au fond de l\u2019inarticulé » pour « disperser les souvenirs.» Un peu désespéré par tant de mièvreries, faisons tout de même l\u2019effort d\u2019écouter ses confidences jusqu\u2019au bout : « Pour te trouver j\u2019invente / une nouvelle géométrie / capable de tracer / le delta de nos souf fles / et d\u2019aligner nos vies / dans l\u2019angle de notre amour.» Il ne manque qu\u2019un peu d\u2019orgue et des violons.Collaborateur Le Devoir JE NE SUIS PAS CELLE QUE VOUS CROYEZ Anne Martine Parent La Peuplade Chicoutimi, 2015, 86 pages POÉSIE Ce qui fait battre le cœur d\u2019Anne Martine Parent LA VITRINE JEUNESSE PRINCE CHARRRRMANT Alain M.Bergeron FouLire Québec, 2016, 48 pages Au château, c\u2019est l\u2019anniversaire d\u2019Altesse, la jolie princesse.Son chat, Coquin, apprécie cette fête jusqu\u2019à ce qu\u2019elle ouvre une dernière boîte qui contient\u2026 un chat.Mais, comme dans tout bon conte de fées, le rival ne sera pas aussi charmant qu\u2019il le laissait paraître.Ce quatrième titre mettant en vedette Coquin a tout ce qu\u2019il faut pour attirer les lecteurs en herbe.D\u2019abord, bien sûr, le visuel tout en couleurs sur pages glacées, où les illustrations alternent avec le texte et titillent tout de suite le regard.Mais ce contenant coloré n\u2019est pas que du tape-à-l\u2019œil, car le contenu ne déçoit pas.L\u2019écriture de Berge- ron, pétillante, rythmée, parvient à nous plonger au cœur de cette vie de château tout en touchant au quotidien des enfants.La fête, l\u2019ami chat, la jalousie sont là des thèmes et des moments qui rejoignent le vécu des lecteurs.Découvrez aussi les titres dans lesquels la princesse tient le rôle principal.Une série tout simplement charmante.Marie Fradette POÉSIE LA VIE SAUVE Jonathan Lamy Le Noroît Montréal, 2016, 96 pages D\u2019une intensité et d\u2019une beauté sans faille, ce recueil traduit l\u2019angoisse de vivre et la surprise d\u2019y survivre, mot après mot.La finesse de sa voix permet un questionnement qui va droit à l\u2019essentiel : «Dis-moi / il y a combien / de façons de se suicider / comment fait-on déjà / pour ne pas être mort»?Cahier de la survivance, pénétration au cœur d\u2019un mal ontologique que les mots creusent au scalpel.«J\u2019ai le vertige / parce que je porte en moi / l\u2019envie de me lancer dans le vide», dit-il encore.Même l\u2019amour qui le mène vers celle qu\u2019il désire ne suffit pas à contenir cette part sombre de lui-même: «C\u2019est toujours ainsi / que je me présente à toi// mille et une miettes / déguisées en être humain.» L\u2019effroi singulier qu\u2019on en ressent rejoint pourtant une fragilité que nous portons tous, plus ou moins, dans l\u2019inquiétude d\u2019être adéquat.Puisque « la violence d\u2019être au monde / est inépuisable», ne nous reste alors qu\u2019à regarder de plein fouet notre vulnérabilité.Ce recueil donne à penser le tragique qu\u2019il y a parfois à tenir bon, coûte que coûte.«Je suis dangereux / je le sais / je me promène nu / lèche les bêtes / et des cœurs d\u2019oiseaux», confie-t-il par ailleurs, en une scène intense de laquelle se dégage une grande faiblesse.Pour avoir la vie sauve, comme le suggère le titre, il lui faut écrire au plus vif, alors que le dernier aveu est d\u2019une grande beauté : « j\u2019aurais souhaité / ce livre plus généreux / pour bercer toutes les tristesses».Or, il l\u2019est suffisamment, n\u2019en doutons pas.Hugues Corriveau ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR L\u2019auteure Christiane Duchesne se distingue par son souci constant d\u2019allumer l\u2019imaginaire de ses lecteurs. G U Y L A I N E M A S S O U T R E P erséphone 2014, de Gwe- naël le Aubr y, est une danse, une messe noire, une histoire de transe qui, sous les jupes relevées de la déesse, met en branle la machine de la vie.Un jour, Hadès, le dieu des Enfers, enlève Persé- phone, aussi nommée Korè, « la jeune fille », pour la faire sienne et la séquestrer.Horreur.Sa mère Déméter négociera un compromis : qu\u2019elle revienne sur Terre six mois par année.Ainsi en va-t - i l d\u2019une antique défaillance, que la légende enjolive à moitié.Que de profondeur au mythe ! Combien de Korè, ravies sans avoir consenti à l\u2019homme qui les fait femmes, et mères avant d\u2019avoir connu l\u2019amour ! Il surgit, elle crie : « On ne le nomme pas, on l\u2019invoque seulement, on le dit de biais.» Aubry a du tact.Elle connaît Perséphone, cette histoire viei l le comme le monde.D\u2019où ses chapitres choraux, en italiques, intitulés Ruine 1 (1989), Ruine 2 (1990), Ruine 3 (1989-1994), Ruine 4 (1990- 1995) et Ruine 5 (1995) où, en fragments d\u2019une rare finesse allusive, Perséphone, effritée, se restitue.Des par ties numérotées y sont intercalées.Là, d\u2019autres scènes évoquent la légende grecque, Korè, Narcisse, Rapt, L\u2019antiterre, Tentative de retour, Banlieue, Anna Perenna, Baubô, Éleusis.Mais cette Korè est contemporaine.Aubry la voit prompte à la cavale, dans la prairie étincelante où l\u2019événement a lieu : voici venir l\u2019effroi et le triomphe de l\u2019innocente, à « l\u2019instant-précipice où tout a glissé ».Ce noyau mythique, écrit-elle, « n\u2019en finissait pas d\u2019irradier ».Temps présent Réajustons l\u2019éternité à la mémoire singulière.« Je suis entrée dans le mythe par un homme » , dit la narratrice.« J\u2019avais dix-huit ans.» Qui est la plus insolente, l\u2019ancienne Korè ou la femme moderne ?L\u2019homme va droit au rire féminin : « Il la connaissait bien, il m\u2019a of fert son portrait, un œil unique et sans pupille égaré dans un ovale nu et, couvrant l\u2019autre comme une taie puis ruisselant du crâne ouvert, des spirales confuses.» La joyeuse Perséphone de 2014 se remémore un voyage de jeunesse en Grèce ; elle y rêva de changer l\u2019instant en durée.« Nous brûlons d\u2019innocence », dit-elle alors à l\u2019amant, en un feu de joie qui brûle encore.Le mythe met donc en scène une histoire vraie : « dans le mythe comme dans la vie », raconter est une « formidable machine à fabriquer de la distance», qui permet de voir la «machine de guerre qui, souterraine et rusée, menait un inlassable travail de sape».Per- séphone se modernise en l\u2019écrivant, et on devine la douleur sous le masque du rajeunissement.Aubry peint en mots oniriques, divertissants aussi, la scène inaugurale, le rapt théâtralisé par le mythe, plein de violence et de beauté.C\u2019est une hymne, un cantique superbe, une voix langoureuse et frémissante de femme qui s\u2019exprime en Persé- phone.Ce nom même ne contient-il pas la voix ?« À chaque mot d\u2019amour il l\u2019entraîne plus profond dans sa nuit», mais les corps interchangeables des amants se séparent.Seule, Korè, tétanisée, demeure: «Au pied du ventre, une grenade éclatée.» Un miracle d\u2019équilibre Prix Femina en 2009 pour Personne, consacré à son père maniaco-dépressif, la philosophe Aubr y, chercheuse et écrivaine, se penche dans Lazare mon amour sur la vie et les poèmes de Sylvia Plath.C\u2019est un petit bijou d\u2019écriture admirative et empathique.Folle d\u2019amour pour le poète Ted Hughes, à qui elle se dévoue mais qui l\u2019abandonne à Londres avec leurs deux enfants, la poétesse américaine, bipolaire, se donne à la mort en s\u2019asphyxiant.Il n\u2019y eut personne pour la relever, pour sauver sa vie exaspérée et ses pages puissantes du désastre où les mots de Hughes l\u2019avaient plongée.Avec ce jeu de mots, « Perséphone, Fée Personne », l\u2019auteure compare ces mondes féminins précaires, éclatants, « le massacre et le sacre » promis à la mémoire.« J\u2019écris en écho à la souveraineté de certains instants vitaux, pour combler le manque où ils m\u2019ont laissée, pour perpétuer leur intensité.» Ces mots du premier livre nouent serré, dans le second, l\u2019écriture et la vie de Plath.Zoom sur le couple de Hughes et Plath, sur leur passion colossale, sur « la plénitude sensuelle et l\u2019évidence de leur beauté », l\u2019écriture et le sexe « au plus vif, au plus vrai, au plus ardent » , jusqu\u2019à la chute ver tigineuse et insensée.« Le livre est là et on est en lui, plus entière, plus chantante, plus déliée : on a enfin trouvé un lieu où vivre.Le livre est là et on est lui : on a enfin trouvé une façon d\u2019être, le droit d\u2019exister.» Collaboratrice Le Devoir PERSÉPHONE 2014 Gwenaëlle Aubry Mercure de France Paris, 2016, 117 pages LAZARE MON AMOUR Gwenaëlle Aubry Avec Sylvia Plath Héliotrope Montréal, 2015, 75 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 Perséphone 2014 et Lazare mon amour forment un diptyque fascinant : l\u2019un évoque le mythe de Perséphone, l\u2019autre la vie de Sylvia Plath.Le mythe grec permettrait-il de mieux comprendre la poétesse américaine ?LITTÉRATURE FRANÇAISE Le lieu le plus vrai Un voyage romanesque en deux temps, de Perséphone à Sylvia Plath M I C H E L B É L A I R L e personnage de Bernie Gunther est une des grandes réussites du genre qu\u2019est devenu le « polar historique ».Créé par Philip Kerr avec La trilogie berlinoise (1989 à 1991), l\u2019ancien commissaire antinazi de la Krimi- nalpolizei de Berlin en est déjà à sa dixième aventure.Coincé par définition entre l\u2019arbre et l\u2019écorce, entre sa conscience et le pouvoir hitlérien, Gunther est par venu à traverser les horreurs de la guerre en réussissant à rester en vie tout en ne se trahissant pas lui- même.Un véritable exploit.Jusqu\u2019ici, ses talents exceptionnels de limier ont été utilisés par plusieurs figures marquantes du troisième Reich, et comme son créateur n\u2019hésite pas à jouer sur l\u2019échelle du temps, on l\u2019a déjà suivi un peu par tout en Russie et au Moyen-Orient comme en Argentine, en France, en Tchécoslovaquie ou en Pologne, toujours témoin des pires atrocités.Ici, en 1943, Goebbels lui- même le charge d\u2019une mission périlleuse qui va le mener jusqu\u2019en Croatie.Régime sec L\u2019histoire s\u2019amorce autour de l\u2019actrice Dalia Dresner que Gunther aperçoit sur l\u2019affiche du célèbre cinéma L\u2019Éden de La Ciotat en 1956.En fermant les yeux, il replonge alors dans l\u2019histoire rocambolesque qu\u2019il a vécue avec elle\u2026 À l\u2019époque, Goebbels \u2014 le ministre de l\u2019Éducation du peuple et de la Propagande était aussi directeur des studios de cinéma UFA-Babelsberg \u2014 voulait faire de Dalia Dresner la Garbo allemande.Mais l\u2019actrice, qui avait joué dans un navet du réalisateur Veit Harlan, refusait de continuer et, prenant prétexte de la mort de sa mère, menaçait de s\u2019exiler en Suisse.Plus même : elle exigeait de revoir son père réfugié dans un monastère croate près de Banja Luka.Gunther se voit chargé de le retrouver\u2026 puis de ramener Dalia au studio de la UFA.Bien sûr, tout cela est un peu tiré par les cheveux.Alors que Mussolini s\u2019écrase, que le front russe va céder et que les bombardements alliés s\u2019accentuent sur Berlin et toute l\u2019Allemagne, cela semble un peu mince comme intrigue.Mais, encore une fois, c\u2019est pour Philip Kerr l\u2019occasion rêvée d\u2019aborder l\u2019univers des nazis par le détail.Outre que de faire ressortir l\u2019importance qu\u2019ils accordaient à la propagande et les méfiances que les grands bonzes du régime entretenaient les uns envers les autres, la nouvelle mission de Bernie Gunther nous fait ef fectivement plonger dans l\u2019enfer des petits détails.Celui du rationnement que vivaient aussi les Berlinois ordinaires : régime sec et paranoïa, pommes de terre et tabac de pacotille.L\u2019appétit vorace des hauts gradés, aussi, la corruption et l\u2019intimidation se cachant sous la moindre parole et le moindre geste de la vie quotidienne.Le tout agrémenté des tractations secrètes menées par un peu tout le monde afin de s\u2019approprier la plus large part du gâteau tout en frimant devant la galerie\u2026 Par contre, les choses se corsent lorsque Bernie Gunther arrive à Zagreb et qu\u2019il traverse le territoire croate tenu par la milice oustachie.La somme des horreurs que l\u2019on découvre alors décrit une inhumanité dif ficile- ment qualifiable.Même quand on connaît la rigueur et le sérieux de la démarche de Philip Kerr, on a beaucoup de difficulté à croire que de telles atrocités aient pu être commises.Gunther, qui revient tout juste de Katyn lorsqu\u2019 i l par t en mission pour Zagreb, traversera là un des pires épisodes de sa vie pourtant chargée.Heureusement pour lui, ce lugubre chapitre lui aura aussi permis de vivre une (presque) histoire d\u2019amour.Même s\u2019il découvre sur le tard les étonnantes motivations secrètes de sa belle actrice \u2014 qui lui vaudra les foudres de Goebbels et un séjour en prison \u2014, Bernie doit encore faire appel à tout son humour et même à son cynisme pour réussir à respirer par le nez en regardant ce film dans le cinéma de La Ciotat rendu célèbre par les frères Lumière\u2026 Collaborateur Le Devoir LA FEMME DE ZAGREB Philip Kerr Traduit de l\u2019anglais par Philippe Bonnet Éditions du Masque Paris, 2016, 450 pages POLAR Dans l\u2019enfer oustachi LA VITRINE BANDE DESSINÉE LE JARDINIER DES MOLSON Pierre Falardeau et Richard Forgues jardinierbd.ca Montréal, 2016, 414 pages C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un scénario inabouti que le cinéaste Pierre Falardeau, décédé en 2009, n\u2019a jamais eu la chance de fignoler.D\u2019abord publié de manière posthume en format texte, aux éditions Le Québécois, Le jardinier des Molson trouve au- jourd\u2019hui un autre souffle en bande dessinée, au terme d\u2019une campagne de sociofinancement et d\u2019une mise en dessin par le dessinateur Richard Forgues.Sous la couverture, l\u2019action se joue dans les tranchées de la guerre 14-18, dans lesquelles de braves Canadiens français ont été envoyés se faire tuer.En face, les «Boches» menacent le groupe placé malgré lui dans ce face-à-face qui carbure à la tension, tout en racontant l\u2019asservissement, le courage, l\u2019humanisme, la survie, mais également en exposant les grandes préoccupations identi- taires et sociales de Falardeau qui, au fil de son récit historique cible, avec la « finesse » qu\u2019on lui connaît, les Anglais, les «mangeux d\u2019marde», le culte du bilinguisme, la servitude à l\u2019argent ou encore « le gars d\u2019La Presse».134 contributeurs sur Kickstarter ont permis la création de ce « story-board» comme le présente l\u2019auteur, dans un paradoxe savoureux : 5 % des 8300 $ récoltés sont allés dans les poches des Anglais d\u2019Amérique propriétaires du site de sociofinancement.Fabien Deglise MARTIN BUREAU AGENCE FRANCE-PRESSE Gwenaëlle Aubry a gagné le prix Femina pour son roman Personne, en 2009.ASSOCIATED PRESS Au début des années 1940, Joseph Goebbels, le ministre de l\u2019Éducation du peuple et de la Propagande, était aussi le directeur des studios de cinéma UFA-Babelsberg.plutôt son malheur et la relation de dépendance envers sa femme (qui doit subvenir toute seule aux besoins de la famille), son fils et sa fille.Sa fille qui étouffe et se noie dans l\u2019omniprésence de cet être excessif, tragique mais aussi fascinant, habité aux yeux de sa fille par la grâce.« Cette grâce qui t\u2019accompagne, je l\u2019explique par la relation privilégiée que tu entretiens avec les Tziganes.En ex-Yougoslavie, tout le monde les a toujours détestés, sauf toi et Kusturica.» Une lente agonie en dents de scie à laquelle seule la mort viendra mettre un terme.« Vingt-sept années à se tenir entrelacés à l\u2019intérieur d\u2019un cercle d\u2019émotions excessives, typiquement s laves, où la haine et l\u2019amour, la tristesse et le burlesque sont tricotés en un même sentiment, comme dans les films de Kusturica.» Mais c\u2019est en voyant les centaines de personnes venues assister aux funérailles de son père, à Mostar, que l\u2019écrivaine comprendra toute la signification du mot «appartenir ».Livre hommage bouleversant traversé de tendresse et de lucidité, Mostarghia est porté par la voix forte et sensible de Maya Ombasic qui nous fait entrevoir l\u2019envers plus sombre de l\u2019exil.Magnifique.Collaborateur Le Devoir MOSTARGHIA Maya Ombasic VLB Montréal, 2016, 248 pages SUITE DE LA PAGE F 1 INCONSOLABLE Qu\u2019est-ce que l\u2019âme slave?C\u2019est un concept, une idée, une fiction, comme toutes les prétentions et étiquettes identitaires qui s\u2019accrochent à une «essence » immuable.Mais si j\u2019utilise l\u2019expression tout au long du livre, c\u2019est surtout pour aller au-delà de ces identités imposées et faites sur mesure contre lesquelles le personnage principal de mon livre, mon père, s\u2019est indigné dès le début de la guerre civile en ex-Yougoslavie.En fait, contre les carcans identitaires bien coulés dans le béton qui, au nom d\u2019une supériorité insensée, peuvent justifier une agression ou un nettoyage ethnique, j\u2019ai essayé d\u2019inclure dans cette idée «d\u2019âme slave » ce que le discours dominant n\u2019inclut pas, par exemple l\u2019héritage tzigane ou ottoman\u2026 Autrement dit, s\u2019il faut proposer une définition, je dirai que l\u2019âme slave est un fleuve en constant changement qui contient dans ses profondeurs toutes les altérités, toutes les contradictions, mais aussi tous les espoirs et tous les ingrédients d\u2019une identité multiple, malléable et fluide.La parole à Maya Ombasic I S A B E L L E B O I S C L A I R S pécialiste de l\u2019histoire des femmes, Marie-Jo Bonnet s\u2019intéresse particulièrement à l\u2019histoire des lesbiennes, que le sceau de la clandestinité a tenue secrète jusqu\u2019ici.Simone de Beauvoir était elle- même bisexuelle, ce que l\u2019on sait depuis la publication de ses journaux et correspondances.Or, la philosophe a toujours fait silence, de son vivant, sur ses relations avec les femmes.Doit-on lui en tenir rigueur ?Selon Marie-Jo Bonnet, il semble que oui.Adoptant une perspective chronologique, Simone de Beauvoir et les femmes s\u2019arrête d\u2019abord sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont cer taines étaient aussi amantes de Sartre.Le troisième chapitre porte sur les années entourant la parution du Deuxième sexe (Gallimard, 1949), et le dernier sur l\u2019émergence du féminisme comme mouvement collectif, dans les années 1970.« Simone de Beauvoir a-t-elle caché la vérité sur ses relations \u201c organiques \u201d avec les femmes pour mettre au premier plan un modèle de couple avec Sartre qui la protège de toute attaque lesbophobe?» Poser cette question, c\u2019est oblitérer le fait que Beauvoir ait aussi «caché» sa relation avec Nelson Al- gren.Et si c \u2019était , simplement, pour préser ver sa vie privée, conserver sa liberté ?Cette éventualité pour tant n\u2019est jamais prise en compte.Psychanalyse sauvage Mais le plus grand malaise de lecture vient d\u2019ailleurs.Si l\u2019historienne s\u2019en était tenue à discuter de l\u2019occultation du lesbianisme dans la pensée beauvoirienne en soulevant les apories, il en eut certes résulté un essai intéressant.Car il n\u2019est pas interdit de revisi- ter les classiques.Ainsi, il apparaît que Beauvoir était incapable de penser le sujet lesbien comme sujet universel ?Soit.C\u2019est bien là une butée.Ce qui est dif ficilement recevable toutefois, ce sont les accusations en sous-main, et sur tout, les méthodes d\u2019approche des textes beauvoi- riens, qui prêtent des intentions calculatrices à l\u2019auteure, dans la plus par faite confusion entre les textes fiction- nels et autobiographiques.On assiste ici à une lecture littérale de l \u2019œuvre, comme si l\u2019écriture était un acte parfait de clar té, voire de totalité, dépourvue d\u2019entropie.Toute écriture est modulée tant par le contexte que par l\u2019éthos que l\u2019auteur veut laisser transparaître, sans qu\u2019il en ait pourtant le plein contrôle.C\u2019est sous cet éclairage qu\u2019il conviendrait de soumettre les textes beauvoiriens, plutôt qu\u2019à celui d\u2019une psychanalyse sauvage qui fait flèche de tout bois.Plutôt que de chercher des vérités cachées, il aurait été plus profitable de tenter de comprendre les contradictions, sans les réduire à de pures stratégies, et de voir ce qu\u2019elles peuvent enseigner.Si l\u2019auteure rappelle que Beauvoir doit être lue à travers « l\u2019ambivalence d\u2019une vie, d\u2019une éducation bourgeoise et catholique, d\u2019une époque et d\u2019un statut de l\u2019intellectuelle française qui était loin d\u2019avoir acquis l\u2019autonomie dont elle jouit au- jourd\u2019hui », elle en fait peu de cas, préférant lui faire reproche de ses insuffisances.Voire, plutôt que de chercher le lesbia - nisme de Beauvoir dans les failles du discours (ou dans les rêves, interprétés ici caval ièrement), on pourrait bien le trouver ailleurs, dans le point de vue que l\u2019écrivaine jette sur le monde : la situation des lesbiennes hors du couple homme-femme leur confère une tout autre perspective sur ce dernier et, partant, sur les rappor ts sociaux de sexe.Aussi, accuser Beauvoir de ne pas avoir dévoilé son homosexualité est un faux problème.Icône déchue?Beauvoir n\u2019était pas parfaite.Bien qu\u2019elle ait contribué à les révéler, elle n\u2019échappait pas aux stéréotypes de genre, ni à l\u2019hétéronormativité, ni même, sa correspondance le trahit , à l \u2019homophobie.À celles et ceux qui idolâtraient Simone, cet essai paraîtra soit comme une révélation choquante, soit comme une trahison.Aux autres, un essai maladroit.Quand on lit « L\u2019homosexualité n\u2019est pas le champ de bataille de Beauvoir », on a simplement le goût de répliquer : « en ef fet ».De là à lui faire porter « la responsabilité [\u2026] dans l\u2019occultation du lesbianisme aujourd\u2019hui»\u2026 C\u2019est beaucoup pour une seule personne.Le deuxième sexe n\u2019est certes pas une ode à la « positivité créatrice » des femmes ni à l\u2019éros lesbien, tant s\u2019en faut .I l n \u2019en demeure pas moins le pivot d\u2019un moment épistémologique important.Collaboratrice Le Devoir SIMONE DE BEAUVOIR ET LES FEMMES Marie-Jo Bonnet Albin Michel Paris, 2015, 350 pages L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 L I V R E S F 5 Q u\u2019est-ce que l\u2019âge mûr ?L\u2019âge des bilans ?Bilans de santé ou bilans existentiels, l\u2019âge mûr est surtout celui qui, par définition, blaguait l\u2019humoriste Pierre Desproges, précède l\u2019âge pourri.C\u2019est un point de vue que semble partager par moments l\u2019écrivain danois Jens Christian Grøndahl dans Les portes de fer, son onzième titre traduit en français, le regard rétrospectif qu\u2019un sexagénaire porte sur sa propre vie, entre l\u2019amertume et l\u2019incompréhension.Né en 1959, Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste.Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l\u2019écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure.Une musique qu\u2019il faisait notamment entendre dans Bruits du cœur, Sous un autre jour et Quatre jours en mars (Gallimard, 2002, 2005 et 2011).Aux trois parties de son nouveau roman correspondent donc trois âges de la vie du narrateur (à vingt, quarante et soixante ans).Jalons impor tants, passé devenu impénétrable ou portes de fer, pour « le rat de bibliothèque, le révolutionnaire perdu dans les nuages », qui est devenu sans grande surprise un « ermite impénitent » dont la solitude constitue le mode d\u2019existence préféré.S\u2019il nous montre d\u2019abord un visage masculin, Grøndahl dessine aussi, en creux, les portraits de quelques figures féminines marquantes.La mère du narrateur.Sa propre sœur.Sa première blonde.Une prof d\u2019allemand au secondaire qui, tandis qu\u2019il flir te avec le mar xisme, l\u2019initie à la littérature et lui fait lire le Tonio Kröger (1903, maintenant en Livre de poche) de Thomas Mann et Les élégies de Duino (1912, Gallimard) de Rilke.Occasions de réfléchir aux liens entre l\u2019ar t et la vie.La fille de cette enseignante, étudiante en philosophie à Berlin.Sa première femme, celle qui sera la mère de sa fille.Sa fille.L\u2019apprentissage À 40 ans, après son divorce, il aura une longue relation sans engagement avec une collègue, avant d\u2019avoir une affaire aussi illusoire que brève avec la mère d\u2019un de ses élèves, un réfugié serbe.Des fulgurances, de l\u2019éphémère, beaucoup plus de questions que de réponses.Et le sentiment, chaque fois, toujours, de mille autres chemins possibles.Devenu enseignant à son tour, ses élèves seront peut-être ce qui comptera le plus dans sa vie.« Ma place, cela a toujours été l\u2019endroit que les autres traversent quand ils passent de l\u2019enfance à l\u2019âge adulte, de la maison des parents à ce qui peut se présenter, à ce qui peut arriver, les espoirs et les objectifs petits ou grands.[\u2026] Ma place, cela a été ce point de passage-là.[\u2026] Certains murmurent déjà au dernier rang, et c\u2019est le sens de ma vie.Elle est ce qu\u2019elle doit être.Je suis un figurant qui voit passer chacun en route vers son histoire.» Tout cela a-t-il eu un sens ?Roman d\u2019apprentissage autant que roman d\u2019enseignement et de rencontres, Les portes de fer, un peu à la manière de Proust, s\u2019interroge sur la façon dont le passé nous marque.« On ne découvre pas tout de suite qu\u2019il y a des fêlures dans sa vie.[\u2026] Il est impossible de prévoir quand cela commence à apparaître.C\u2019est comme les dégâts dans une maison, des fissures dans les fondations ou des infiltrations d\u2019humidité.On n\u2019a pas conscience d\u2019avoir un problème tant qu\u2019ils ne se sont pas répandus au point que les plâtres sont fissurés.» Un figurant, donc.Ou peut-être pire ?Un bourgeois, un « marxiste déchu avec femme, enfant et bonne adresse ».À la veille de son soixantième anniversaire, toujours célibataire mais devenu grand-père depuis quelques années, il éprouve l\u2019urgence de fuir Copenhague, les attentions des uns et des autres pour aller jouir de sa solitude à Rome.Là-bas, le Danois va faire la rencontre d\u2019une jeune compatriote, cristallisant autour d\u2019un poème de Gustaf Munch-Petersen son mal de vivre : « Ne crois pas que les sons délicats viennent des cordes les plus sensibles\u2026 » Bilan mélancolique et inquiet, Les portes de fer a la complexité et le côté erratique de la vie.« J\u2019ai vu passer les années, les unes après les autres, tandis que moi, je restais sur place.Et cela ne me faisait rien.J\u2019ai presque été heureux\u2026 » L\u2019ancien marxiste sait désormais qu\u2019il est passé de l\u2019autre côté des choses.« Ce n\u2019était pas que j\u2019avais perdu foi dans le changement, mais le changement se ferait sans moi.» Que représente le fait d\u2019être ou d\u2019avoir été amoureux ?Sans spectaculaire ni drame, puisque le drame ne fait qu\u2019un temps et à moins de passer son temps à se regarder dans un miroir, les cicatrices en viennent elles aussi à se faire oublier.Ce sont quelques-unes des questions qu\u2019explore, livre après livre, Jens Christian Grøndahl, qui dissèque en extrasensible le «drame » bourgeois de la vie intérieure.Le sens de la vie est-il d\u2019être heureux?La vie, nous dit-il une fois encore, n\u2019a aucun sens, le mode d\u2019emploi nous est inconnu.Et rien, jamais, ne nous est donné.« Le bonheur, c\u2019était d\u2019exister, d\u2019être nous-mêmes.C\u2019est tout.Il fallait se battre pour le sens.» cdesmeules@ledevoir.com LES PORTES DE FER Jens Christian Grøndahl Traduit du danois par Alain Gnaedig Gallimard Paris, 2016, 416 pages Grøndahl, poids lourd Dans Les portes de fer, son 11e roman, l\u2019écrivain danois s\u2019interroge sur le sens de la vie ESSAI Un procès fait à Beauvoir CHRISTIAN DESMEULES GEORGES SEGUIN Né en 1959, Jens Grøndahl pourrait aussi être la copie conforme de son protagoniste.Grand lecteur de Kierkegaard, écrivain de la conscience, l\u2019écrivain danois est attentif comme un sismographe au drame, même infime, de la vie intérieure.AGENCE FRANCE-PRESSE Adoptant une perspective chronologique, Simone de Beauvoir et les femmes s\u2019arrête d\u2019abord sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont certaines étaient aussi amantes de Sartre. L E D E V O I R , L E S S A M E D I 5 E T D I M A N C H E 6 M A R S 2 0 1 6 ESSAIS F 6 LA VITRINE LECTURE DE LA CURIOSITÉ Alberto Manguel Traduit de l\u2019anglais par Christine Le Bœuf Actes Sud/Leméac Arles et Montréal, 2015, 432 pages L\u2019un des premiers mots que l\u2019on apprend dans l\u2019enfance \u2014 et dont on abuse assez vite \u2014 est probablement «pourquoi».«Curieux de la curiosité», du «Connais-toi toi-même» de So- crate au «Que sais-je?» de Montaigne, Alberto Manguel nous convie à un voyage érudit aux origines du moteur principal de la connaissance en compagnie de Dante et de sa Divine comédie, qui « toute entière peut être lue comme le cheminement de la curiosité d\u2019un homme».Un livre infini et sans égal, aux yeux de l\u2019essayiste canadien, autant par sa profondeur, que par son ampleur et la complexité de sa construction.Promenade elle aussi en profondeur, pleine de zigzags, où l\u2019on croise autant Ismail Kadaré que Robert Oppenheimer, De la curiosité est toutefois plus aride qu\u2019Une histoire de la lecture (1998), le livre qui a valu à Manguel une renommée mondiale.Christian Desmeules ESSAI VOLTAIRE OU LE JIHAD LE SUICIDE DE LA CULTURE OCCIDENTALE Jean-Paul Brighelli L\u2019Archipel Paris, 2015, 208 pages Du Brighelli, ça ressemble à du Finkielkraut en plus rêche.Enseignant de littérature à Marseille et chroniqueur au magazine Le Point, l\u2019essayiste est un défenseur acharné de l\u2019école républicaine, c\u2019est-à-dire traditionnelle, et un virulent contempteur des pédagogies nouvelles.Dans cet essai impétueux, il défend la thèse selon laquelle la culture occidentale ouvre la porte à tous les fanatismes en se détruisant de l\u2019intérieur.Inspiré par l\u2019héritage des Lumières et de Voltaire, Bri- ghelli défend la laïcité, le grec et le latin ainsi que les bonnes vieilles méthodes pédagogiques et fustige sans ménagement la déconstruction, le communautarisme, les jeux vidéo, la dictature des nouvelles technologies de l\u2019information et de la communication, la repentance historique, Jean-Jacques Rousseau et l\u2019hédonisme libéral.«Le mépris de la culture [\u2026] ouvre aujourd\u2019hui la voie à tous les jihads de substitution», écrit-il.C\u2019est abrupt et sans nuances, mais tonique.Louis Cornellier JOURNAL VENISE, ALLER SIMPLE Alain Veinstein Seuil Paris, 2016, 293 pages Dans Venise, aller simple, son quelque vingt-quatrième livre, le journaliste littéraire de France Culture, poète et romancier Alain Veinstein, publie une suite de 88 fragments, des jours et des nuits d\u2019errance, de souvenirs, de songes et de mémoires.Mélanges autobiographiques, cette belle somme narrative et inventive est un essai sur la vie, sur l\u2019amour libre et sur le monde littéraire, qu\u2019il a animé en ondes radiophoniques pendant 30 ans au quotidien.Ce journal d\u2019écrivain, par sa nostalgie, son élégance et son érudition tranquille, fait penser à l\u2019écriture de Gilles Archambault.Par ailleurs, Veinstein, limogé brutalement de son emploi, y consigne son amertume, retrouvant un franc-parler notable concernant l\u2019excès de lecture, le ressassement des livres, les effets de carrière et toutes les épreuves surmontées.Sa poésie troue ce journal intime pour contrer la déperdition avec bonheur.Qui était habitué à suivre en balado Du jour au lendemain ou Surpris par la nuit sur France Culture retrouvera donc la voix, cette fois écrite, d\u2019un écrivain qui se tenait en retrait, complice attentif à la parole d\u2019autrui.Ce journalisme-là est rare.C\u2019est sa large palette à fines touches de sensations et d\u2019émotions qui témoigne et enrichit la vie littéraire.Guylaine Massoutre LANGUE 200 DRÔLES D\u2019EXPRESSIONS QUE L\u2019ON UTILISE TOUS LES JOURS SANS VRAIMENT LES CONNAÎTRE Alain Rey, avec Stéphane De Groodt Le Robert Paris, 2015, 416 pages Alain Rey, linguiste admirable qui œuvre entre autres aux dictionnaires Le Robert, s\u2019amuse ici à nous livrer l\u2019histoire d\u2019expressions dont on a oublié les origines, et qui parfois portent en elles des mots autrement effacés \u2014 comme pour « férir», recroquevillé désormais uniquement dans «sans coup férir» ou «être féru de\u2026».On surfe avec plaisir sur l\u2019érudition de Rey et de son équipe, à travers les «à l\u2019aune de\u2026», « tous azimuts», « faire un four» et autres «sainte-nitouche».On saute les mots du comédien Stéphane De Groodt, dont l\u2019humour semble, dans sa traversée de l\u2019Atlantique, s\u2019être métamorphosé en cabotinage inutile.Apprendre qu\u2019un boute-en-train était dans les haras le cheval que l\u2019on approchait des femelles pour déceler celles qui étaient en chaleur est assez drôle en soi.Rajouter en encadré que «[c]ette expression vient de \u201cbouter le feu\u201d, ou \u201callumer le feu\u201d pour les fans de Johnny» distille un hexagonisme qui ne devrait plus être de mise en 2016 quand on parle de langue française.Du moins pas aux éditions Le Robert.Un détail, mais lourd, qui ne gâte heureusement pas le plaisir que procure l\u2019ensemble du bouquin.Catherine Lalonde C er tains lecteurs seront peut-être étonnés de retrouver le nouveau livre de François Gravel commenté dans la chronique traitant des essais.L\u2019écrivain n\u2019a pas de prétention à la théorie et ne revendique pas le statut d\u2019essayiste.«Auteur jeunesse moyennement connu », dit-il de lui-même un peu trop modestement, Gravel, qui est aussi un remarquable romancier pour adultes, ne cultive au fond qu\u2019un seul souci : raconter de bonnes histoires, pleines de charme et d\u2019esprit.Il y parvient d\u2019ailleurs très bien, en s\u2019imposant comme un maître de la légèreté \u2014 au sens le plus noble du terme \u2014 intelligente.« Proposer des solutions pour régler la dette des pays du t iers monde » n\u2019est pas son truc.« Comme tout le monde le sait, note-t-il avec son humour coutumier, cela relève plutôt de la compétence des chanteurs de rock.» Il n\u2019empêche que Toute une vie sur les bancs d\u2019école, le plus récent ouvrage de Gravel, flir te avec le genre essayis- tique, un peu comme le faisait, en 1998, son Vingt et un tableaux (et quelques craies), aussi paru chez Québec Amérique.Composé de 26 courts textes évoquant des situations scolaires diverses, ce charmant recueil relate des histoires vraies et propose, en douce, une vision à la fois amoureuse et critique du système d\u2019éducation québécois.Mystère de l\u2019école Aujourd\u2019hui âgé de 64 ans, Gravel constate qu\u2019il fréquente les salles de classe depuis 60 ans.Il a connu l\u2019école primaire des années 1950, le collège classique des années 1960, la libération cégépienne en 1968 et l\u2019UQAM marxiste du début des années 1970, alors qu\u2019il y étudiait l\u2019économie.Professeur de cette dernière matière pendant 30 ans au cégep Saint-Jean-sur-Riche- lieu, Gravel prend sa retraite à 55 ans pour se consacrer à l\u2019écriture et visite, depuis, des écoles pour parler de son œuvre.Sa palette scolaire est large, mettons.L\u2019écrivain n\u2019est pas l\u2019homme des jugements tranchants et il s\u2019accommode bien des incertitudes de l\u2019existence.Il se plaît à explorer, non sans un humour fin, ce que j\u2019appellerais les mystères de l\u2019école.Que retiennent les jeunes d\u2019un cours ?Comment expliquer l\u2019échec de cet élève talentueux et la réussite de ce cancre ?Existe-t-il quelque chose comme un déclic scolaire ?À 15 ans, Georges présente de mauvais poèmes à son enseignant, qui l\u2019incite chaleureusement à plus de rigueur.Ça donnera Brassens.En Algérie, monsieur Germain tend la main au petit Albert pauvre, qui deviendra Camus.Pourtant, il n\u2019y a pas de recette.Quand François Gravel, prof d\u2019économie, remet une note de 52 % à Sandra, cel le -c i lui di t qu\u2019 i l brise son rêve de devenir enseignante au primaire.Elle écrit mal, ne pige rien à l\u2019économie, mais elle incarne, reconnaît le prof, « la bonté sur deux pattes ».Faut-il lui donner une chance ?Après tout, se dit Gravel sur le point de faiblir, « la plupar t de tes concitoyens ne sont-ils pas de par faits analphabètes en matière d\u2019économie, et certains d\u2019entre eux ne sont-ils pas devenus ministres?» En revanche, permettre à des illettrés d\u2019enseigner à nos enfants n\u2019est-il pas péché ?« J\u2019ai maintenu sa note, conclut Gravel.Vingt ans plus tard, il m\u2019arrive de le regretter.» Curiosité et scepticisme En visite dans les écoles, le romancier constate pourtant les ravages causés par ces enseignants, « heureusement très rares », précise-t-il avec magnanimité, « qui font honte à leur profession » en of frant aux enfants le spectacle d\u2019adultes indif férents à la lecture et à la culture.Gravel, très cool , par fois même trop, n\u2019a pourtant rien d\u2019un sermonneur, n\u2019entretient aucune nostalgie pour l\u2019autoritaire collège classique, récuse avec force le mépris que certains réservent à la «petite» littérature (la bande dessinée, Bob Morane, Harr y Potter, etc.), n\u2019hésite pas à saluer avec chaleur les enseignants dévoués du primaire et du secondaire qui doivent trop souvent supporter de pénibles parents narcissiques, mais il ne peut se retenir d\u2019exprimer son irritation devant l\u2019absence de curiosité intellectuelle de certains enseignants ou la bêtise nouvelâ- geuse de quelques autres.S\u2019il écrit à l\u2019occasion des histoires qui font une place au fantastique, Gravel se fait un point d\u2019honneur, quand il rencontre ses jeunes lecteurs, de distinguer la réalité de la fiction et de promouvoir l\u2019esprit sceptique.Un jour, une enseignante le conteste en lui opposant une expérience sur des lapins russes, qui aurait prouvé l\u2019existence de la télépathie.Au lieu de « s\u2019alarmer de ce que des employées de cafétérias scolaires por tent le voile », écrit Gravel, il faudrait plutôt s\u2019 inquiéter de cette « quantité ahurissante d\u2019enseignantes » qui croient à de semblables sornettes.Dans le plus beau texte de ce délicieux recueil, Gravel évoque La dernière classe (1873), une magnifique nouvelle d\u2019Alphonse Daudet, qu\u2019il a lue à 13-14 ans.La Prusse a envahi l\u2019Alsace-Lorraine, et un vieux professeur de français doit donner sa dernière leçon, avant que l\u2019allemand ne s\u2019impose, le lendemain.Ému, Gravel dit avoir décou- ver t, grâce à cette nouvelle, que les professeurs sont des êtres humains, qui ont eux aussi des émotions.Il lit surtout, dans le discours du vieux maître, un résumé de ce que devrait être l\u2019éducation.« Je ne suis ni ton père ni ta mère, je ne fais pas partie de ta famille, mais je t\u2019accueille dans ma classe, dit le professeur.[\u2026] La société m\u2019a choisi pour t\u2019apprendre tout ce que je sais, et même plus encore : si tu m\u2019écoutes bien, tu apprendras à te passer de moi et à voler de tes propres ailes.» L\u2019école de François Gravel, qui passe par la parole ainsi que par l\u2019écriture et n\u2019a donc que faire des gadgets, est une belle histoire.louisco@sympatico.ca TOUTE UNE VIE SUR LES BANCS D\u2019ÉCOLE François Gravel Québec Amérique Montréal, 2016, 152 pages À l\u2019école de François Gravel LOUIS CORNELLIER ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Le plus récent ouvrage de François Gravel flirte avec le genre essayistique.D A V E N O Ë L L\u2019 historien Benoît Grenier est fasciné par l\u2019agonie du régime seigneurial québécois qui a sur vécu à sa propre abolition en 1854 avant de s\u2019éteindre au milieu du siècle dernier.Depuis un moment, il arpente les anciens fiefs de la Nouvelle-France à la recherche des vestiges mémoriels du féodalisme.Son plus récent ouvrage, codirigé par Michel Morissette, explore les facettes méconnues de ce mode de peuplement unique en Amérique du Nord.Paradoxalement, c\u2019est au cœur de l\u2019aire cantonale, à Sherbrooke, que s\u2019est tenu le colloque à l \u2019origine de ces Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec.Les auteurs réunis par Grenier et Morissette y dressent un état des lieux parcellaire de la féodalité québécoise.Ils n\u2019entrent pas dans le débat opposant la seigneurie française au canton britannique.Ce collectif se concentre plutôt sur l\u2019évolution du régime seigneurial entre la Conquête de 1760 et l\u2019abolition des droits et devoirs féodaux en 1854.Cette année-là, le gouvernement du Canada-Uni offre deux options aux censitaires.Ils peuvent racheter la rente annuelle qu\u2019ils versent au seigneur pour occuper leur terre ou continuer leurs paiements.La seconde option l\u2019emporte dans 80 % des cas, par apathie ou pour éviter les frais de notaire.S\u2019i ls perdent leurs privi - lèges, les seigneurs sor tent gagnants de l\u2019opération.En plus de leur domaine, i ls conservent les terres non concédées de leur fief.C\u2019est le cas du Séminaire de Québec, qui possède toujours l\u2019arrière-pays forestier de la seigneurie de Beaupré, un ter ritoire trois fois plus vaste que l\u2019île de Montréal .On vient d\u2019ailleurs d\u2019y ériger un imposant parc éolien de 365 MW.« Ces terres furent [peut-être] le plus grand cadeau jamais donné à des par ticuliers par l\u2019État dans l\u2019histoire du Québec », avance Grenier.La rupture Au début du XXe siècle, les rentes seigneuriales touchent encore un Québécois sur six.Leur persistance est dénoncée par le député Télesphore- Damien Bouchard : « Les populations assujetties à ce tribut ont vainement cherché à le faire disparaître de notre territoire, qui est probablement un des derniers à le subir dans l \u2019univers ! » s\u2019exclame l\u2019élu libéral en 1926.Son intervention va entraîner la transformation des rentes en taxe municipale.La r upture définitive du lien féodal est réalisée en 1940 sous le regard cr i t ique de la jeune jour naliste Gabriel le Roy, qui écrit alors dans le Bulletin des agriculteurs .Selon Grenier, la future romancière « fut peut-être la seule, à cette époque, à relever le coût de cette ultime opération d\u2019indemnisation » qui tourne de nouveau à l\u2019avantage des seigneurs.Entre 1940 et 1950, c\u2019est plus de trois millions de dollars qui seront versés aux anciens détenteurs des f iefs par le syndicat chargé de leur liquidation.Parmi les bénéficiaires se trouve Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, qui encaisse la rondelette somme de 10 000 $ pour le rachat des rentes hé- r i tées de son grand-père, Louis-Joseph Papineau.Le Devoir NOUVEAUX REGARDS EN HISTOIRE SEIGNEURIALE AU QUÉBEC Sous la direction de Benoît Grenier et Michel Morissette Septentrion Québec, 2016, 488 pages HISTOIRE Le lent déclin du féodalisme québécois On sait depuis longtemps que le régime seigneurial est un fait séculaire dans l\u2019histoire du Québec.On sait moins, cependant, que son extinction a été progressive, partielle et très favorable aux seigneurs.Extrait de Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec « » "]
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