Le devoir, 20 février 2016, Cahier F
[" C A H I E R F \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 Yann Martel, la ?ction qui déplace les montagnes Page F 3 La rigueur de l\u2019engagement de Gil Courtemanche Page F 6 C H R I S T I A N D E S M E U L E S C\u2019 est une saga fascinante et addictive qui s\u2019enroule autour des destins sinueux de deux héroïnes napolitaines.Une suite romanesque qui por te les couleurs de la violence, de la passion, de l\u2019amour et de la haine.Mais c\u2019est aussi un véritable phénomène éditorial qui déclenche lui aussi les passions.En plus d\u2019être l\u2019un des secrets les mieux gardés de la littérature contemporaine.Car depuis la sortie en 1992 de son premier livre, L\u2019amour harcelant (Gallimard, 1995), revendiqué comme autobiographique, le milieu littéraire italien se demande qui peut bien être Elena Ferrante, le pseudonyme derrière lequel se cache l\u2019auteur de la tétralogie de L\u2019amie prodigieuse (L\u2019amica ge- niale, en italien), dont le deuxième volet vient de paraître en français.Immense succès aux États- Unis, où chacun des titres s\u2019est écoulé à quelques centaines de milliers d\u2019exemplaires, le New York Times Book Review a inscrit récemment la traduction anglaise du quatrième tome sur sa liste des 10 meilleurs livres de l\u2019année 2015.Un peu à la manière de Ré- jean Ducharme, de Thomas Pynchon ou J.D.Salinger, Elena Ferrante a fait le choix de ne pas exister physiquement dans l\u2019espace médiatique.À la dif férence ici que personne, à part ses éditeurs italiens, ne semble connaître son identité réelle, bien qu\u2019elle accorde toutefois, mais par écrit seulement, de rares entretiens.Elena Ferrante serait une femme originaire de Naples dans le sud de l\u2019Italie (comme la plupart de ses personnages) et serait née en 1943.Diplômée en lettres classiques, elle aurait vécu quelques années à l\u2019étranger, notamment en Grèce, et aurait des enfants.Voilà pour ce que l\u2019on sait d\u2019elle.Ou de\u2026 lui.Car certains n\u2019hésitent pas à croire qu\u2019il pourrait en réalité s\u2019agir d\u2019un homme et des soupçons convergent vers l\u2019écrivain napolitain Domenico Starnone (ou encore son épouse), lauréat du prix Strega en 2001 avec Via Gemito.Tremblements de cœur à Naples Mais derrière le cirque, il y a une œuvre, aujourd\u2019hui forte de sept romans et d\u2019un essai.Thriller sentimental et psychologique, vaste roman d\u2019apprentissage qui entremêle les fils de deux destins exemplaires, Le nouveau nom est le deuxième volet de cette tétralogie située à Naples.Il met une fois encore en scène Elena Greco, fille du portier de mairie, et Raffaella Cerullo, dite Lina ou Lila, fille de cordonnier, qui ont grandi ensemble dans le même quartier pauvre de Naples.L\u2019amie prodigieuse, le premier tome, s\u2019intéressait à leur enfance.Une plongée dans l\u2019intimité, bien sûr, mais où se trouve également une réelle dimension politique, où s\u2019inscrit conscience de classe et féminisme qui fait écho à une époque charnière \u2014 pour les femmes en Occident et pour l\u2019histoire de l\u2019Italie.En 2010, à l\u2019âge de 66 ans, Lila disparaît de Naples sans la moindre explication.Apprenant la nouvelle, la narratrice, Elena Greco, devenue écrivaine, entreprend d\u2019écrire à par tir de multiples sources leur histoire commune.Une relation torturée entre deux gamines d\u2019un quar tier pauvre de Naples, d\u2019abord soudées par leur classe sociale, par l\u2019amitié et par l\u2019intelligence, mais que tout va peu à peu séparer.Pas davantage de souvenirs à l\u2019eau de rose que dans le premier tome où elle écrivait déjà : « Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence.C\u2019était la vie, un point c\u2019est tout : et nous grandissions avec l\u2019obligation de la rendre dif ficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.» Mais Lila voulait toujours être la première par tout : la plus belle, la plus élégante, la plus riche.Elle qui avait déjà abandonné ses études après le primaire pour donner un coup de main à la cordonnerie familiale va se marier à 16 ans avec Stefano Carracci, qui a hérité avec sa sœur d\u2019une épicerie très rentable après l\u2019assassinat de son père.Dans le rôle de « l\u2019amie boutonneuse à lunettes toujours plongée dans ses livres », Elena fait bonne figure à l\u2019école, tout en empruntant, mais de façon plus discrète, d\u2019autres voies d\u2019émancipation : l\u2019école, les livres et la culture, les premiers garçons et les expériences sexuelles au sein d\u2019une société répressive (où la religion étonnamment semble occuper peu de place, à l\u2019inverse des attitudes machistes méridionales).Mais le conte de fées de Lila, devenue sous son « nouveau nom » Mme Raffaella Carracci, sera éphémère.Il va vite basculer dans la violence et une cer taine captivité, à des années-lumière des rêves de petite fille.Banal ?Depuis l\u2019enfance, raconte Elena, « nous avions vu nos pères frapper nos mères.Nous avions grandi en pensant qu\u2019un étranger ne devait pas même nous ef fleurer alors qu\u2019un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer».Un double récit d\u2019apprentissage Terrifiée, Lila comprend vite que sa vie, ce serait désormais et pour toujours Stefano, son mari, les épiceries, les bavardages et les querelles ma- fieuses locales.Envahie par un immense sentiment de perte, la jeune femme va tenter, de façon dramatique, de secouer la cage de son faux bonheur.ELENA FERRANTE, secret à la napolitaine L\u2019auteure de L\u2019amie prodigieuse est l\u2019un des mystères les mieux gardés de la littérature contemporaine Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence.C\u2019était la vie, un point c\u2019est tout.L\u2019amie prodigieuse, Tome I d\u2019Elena Ferrante « » VOIR PAGE F 4 : SECRET C O L L A G E T I F F E T M A R I E F R A D E T T E F onder une nouvelle maison d\u2019édition dans le contexte de surabondance actuel, vraiment ?Quand on sait que plusieurs éditeurs peinent à vendre, que la durée de vie d\u2019un livre rétrécit comme peau de chagrin, on peut remettre l \u2019 idée en question.Après avoir passé 20 ans à la barre des 400 coups et enseigné pendant 35 ans, Yves Na- don trouvait la vie bien calme, trop calme : « J\u2019avoue que le projet est venu d\u2019abord très égoïstement\u2026 Je ne me voyais pas ne plus faire d\u2019édition et tant qu\u2019à me lancer, je voulais tenir les rênes de tout.» C\u2019est ainsi qu\u2019est née D2eux.La petite boîte créée par Yves Nadon et sa conjointe, France Leduc, publiera avant tout des albums.Modestement, prévient M.Nadon.« Je ne veux pas déborder.On veut garder ça petit.» Leur modèle dans le monde de l\u2019édition québécoise ?Comme des Géants, répond-il sans hésiter.« Sans rien enlever aux autres, il y a une variété de gens intelligents qui proposent des livres aux enfants, mais Comme des Géants se démarque.» Soucieux d\u2019of frir des ouvrages de qualité, l\u2019objectif premier de l\u2019éditeur est d\u2019atteindre les enfants là où ils sont : « J\u2019espère d\u2019abord qu\u2019on va se rendre dans les classes.Puis, ouvrir une brèche et arriver à en vendre.» Il sait toutefois que la trajectoire est hasardeuse et la réception, souvent imprévisible.I l raconte par exemple qu\u2019Elliot, un magnifique album sur l\u2019abandon (Julie Paerson, 400 coups), s\u2019est vendu à environ 1000 exemplaires.«Quand on sait qu\u2019il y a au Québec environ 1640 écoles primaires, ça veut dire même pas un titre par école\u2026» Il souhaite que ses livres soient lus, travaillés, aimés par les professeurs et les élèves et que cet amour contribuera à développer leur goût de la lecture.Et le contenu D2eux, qui sera of ficielle- ment lancée en avri l au congrès de Mots et de Craies \u2014 congrès sur la lecture organisé par Yves Nadon \u2014, fera paraître cette année huit albums en plus de deux titres pédagogiques.Peu de titres, donc, mais de gros noms et des albums costauds écrits et i l lustrés autant par des Québécois que des étrangers, le tout dans un bouquet des plus diversifiés.Parmi ces albums on pourra lire À qui sont ces grandes dents?(Sandrine Beau, Marjorie Béal), un album graphiquement épuré dans lequel on aborde le thème de la peur dans une finale pleine de tendresse.En mars, on trouvera sur nos rayons un texte poétique sur les conséquences d\u2019une séparation intitulé Lili entre deux nids, de la méconnue Jonna Lund Sorensen.Fraîchement paru, et donc prêt à être déposé entre de petites mains, Tempête sur la savane frappe fort.Sur un texte hilarant de Michaël Escoffier et des illustrations de Manon Gauthier, ce conte étiologique combine habilement deux histoires décuplant instantanément le plaisir de lire.Paraîtront aussi en cours d\u2019année un titre de Chris Van Allsburg, bien connu pour son célèbre Boréal Express, ainsi qu\u2019un album bouleversant signé Thierry Lenain.Voilà un riche menu en perspective pour une maison inspirée et inspirante.Collaboratrice Le Devoir L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 L I V R E S F 2 « Un auteur au sommet de son art » Le Droit Yann Martel www.editionsxyz.com D A N I E L L E L A U R I N U n premier roman, présenté comme une autofiction.Une histoire de négligence parentale, de violence familiale et d\u2019inceste.Encore une.Terrible, terrifiante, paralysante.Ainsi, pourrait-on résumer Bonsoir la muette.Mais ce serait réducteur.Car ce récit est aussi celui d\u2019une femme cadenassée de l\u2019intérieur qui tente de retrouver la mémoire.Qui fouille dans ses souvenirs enfouis, par à-coups, pour se délester du poids du secret.France Martineau, mi-cin- quantaine, linguiste reconnue, tend la main à la petite France emmurée dans le silence et la fait parler.Elle la fait exister, dans toute sa détresse, dans sa lutte incessante pour ne pas se laisser avaler par la folie.Ce qui donne à Bonsoir la muette toute sa force, c\u2019est que nous sommes à la fois dans la distance et au plus près de ce que vit la petite France.Distance des années : c\u2019est une femme d\u2019âge mûr qui tente de recoller les morceaux de sa jeunesse bafouée, qui se fait violence en déter rant les scènes qu\u2019elle se gardait bien de se remémorer pour se protéger.Elle se croyait, se voulait blindée, mais son armure est fissurée.Ce qui ajoute encore à la spécificité du récit, c\u2019est le refus du sensationnalisme, de la victimisation à outrance, du règlement de comptes.C\u2019est- à-dire : oui, les choses sont dites, nommées.Coups du père (appelé P.) dès la petite enfance, premiers attouchements sexuels, viols répétés à l\u2019adolescence.Indif férence de la mère (appelée M.) devant la détresse silencieuse de sa fille, cette mère elle- même victime de la violence de son mari tout -puissant qui se compor te en bourreau domestique, mais aveuglée par son amour pour lui.« L\u2019amour de M.pour P.est resté inaltéré, figé dans un es- pace- temps où i l n \u2019y avait qu\u2019eux deux, malgré l\u2019éraflure des années et des infidélités de P.Nous n\u2019avions pas de place dans cette relation exclusive où les enfants n\u2019étaient pas conviés.» Ce qui transpire, c\u2019est la quête incessante de l\u2019enfant pour être aimée de ses parents.Et l \u2019amour que la grande ressent encore pour eux, malgré tout.Elle ne les condamne pas avec aigreur, mais tente plutôt de comprendre.Comprendre qui étaient ses parents.Sa mère surtout : «M.vivait murée dans une prison intérieure, et cette détresse que l\u2019on peut saisir dans ses pupilles fixes est un terrible appel à l\u2019aide d\u2019une femme à l\u2019âme d\u2019enfant, garrottée dans une maisonnée en implosion.» Des mots sur la lutte Bonsoir la muette est davantage un récit sur les ravages de la négligence, de la violence, de l\u2019inceste, qu\u2019une reconstitution minutieuse des actes commis.Ravages que la petite France tente de combattre.En fait, c\u2019est la lutte de cet enfant qui est au cœur du livre.Et celle de la femme qu\u2019el le est devenue, pour mettre des mots dessus.Pour exprimer cette lutte, l\u2019auteure choisit d\u2019être au plus près, non pas de la v ie en continu de l\u2019enfant et de l\u2019adolescente, mais de ses sensations, de ce qu\u2019elle vivait à l \u2019 intérieur, lors de telle ou telle scène.Nécessité pour la grande de revivre ces sensations pour pouvoir s\u2019en libérer, en libérer la petite France.Sensation d\u2019étouf fement constant.Depuis toute petite.Enfermement en soi-même, de peur de déclencher la colère, les coups, puis le désir.Enfer- mement en soi-même parce que rongée par la honte d\u2019être celle-là qu\u2019on maltraite, qu\u2019on tripote, qu\u2019on viole, que l\u2019on considère comme attardée, qu\u2019on qualifie de folle.Enferme- ment en soi-même par crainte que l\u2019équilibre familial précaire ne se rompe, par sa propre faute.Et par crainte qu\u2019au-dehors, tout cela se sache.Enfermement en soi-même devant la toute-puissance du père autori ta ire, admiré.«P.sait toujours ce qui est bon, ce qui est mauvais.Je sais que j\u2019ai une culotte, que là où les mains de P.se glissent, il y a un espace pour P.N\u2019existe que la honte de déplaire à P., n\u2019existe que le désir de le voir heureux.Je suis contente s\u2019il est content, ef frayée s\u2019il est en colère.» Enfermement dans le silence, pendant un an.À prendre au pied de la lettre : muette, la petite, entre quatre et cinq ans.« Ne pas parler, ne pas bouger les lèvres, fuir le regard devenaient des diktats d\u2019une voix intérieure à laquelle j\u2019obéissais.Si j\u2019arrêtais de parler, le monde se figerait, et M.et P.seraient sauvés.» Enfermement dans l\u2019esprit, à travers la vie des saints ou en imitant des personnages fictifs de la télé.Puis, à l\u2019adolescence, enferment dans le corps, anorexie.« Je suis laide, squelettique, folle, pas de fesses, pas de seins, bonne pour la benne à ordures où on me menace à l\u2019occasion de me jeter.» Un livre comme un aveu Harcèlement à l\u2019école, in- dif férence de la famille.Désir obsédant d\u2019en finir, com- por tement suicidaire.Reste le théâtre avec un groupe de marginaux, le théâtre où elle se donne complètement, «comme on entre en religion».Même si ça ne résout pas tout, loin de là : « L\u2019école et le théâtre, les notes parfaites et les pièces s\u2019accumulaient, faisaient paravent contre ma folie.Il ne fallait pas que je reprenne du poids, cela aurait signifié, dans mon esprit, la fin de ma carrière de théâtre à peine entamée, la dégringolade de mes notes et la découverte par tous de mon secret, que j\u2019étais impure.» Le livre s\u2019ouvre sur une scène affligeante, pathétique : à l\u2019hôpital, la mère agonisante, son mari prostré, inconsolable, qui refuse l\u2019inéluctable.Et les enfants devenus grands rivalisant pour «recueillir des miettes d\u2019attention» de la part de cette mère qui n\u2019a jamais été aimante.On comprendra qu\u2019il aura fallu la mort de la mère pour que la petite France revienne hanter la grande, enfermée à double tour dans le travail, les recherches universitaires et la maternité.La toute dernière scène, dont on sent que la narratrice retardait le moment du dévoilement, s\u2019avère révélatrice, fondatrice.On comprendra qu\u2019 i l aura fal lu la mor t du père pour que ce livre-aveu, déchirant, courageux, finement ciselé, prenne vie.Collaboratrice Le Devoir BONSOIR LA MUETTE France Martineau Sémaphore Montréal, 2016, 106 pages L\u2019armure fissurée, la parole libérée France Martineau raconte l\u2019enfermement en soi pour éloigner la peur et la honte ÉDITION D2eux, une nouvelle fenêtre sur la jeunesse Dans la surabondance, qu\u2019est-ce qui motive la création d\u2019une énième maison ?MÉLANIE PROVENCHER France Martineau, mi-cinquantaine, linguiste reconnue, tend la main à la petite France emmurée dans le silence et la fait parler.D2EUX À qui sont ces grandes dents ?de Sandrine Beau et Marjorie Béal mise sur un album au graphisme épuré.Coup d\u2019œil sur deux créateurs Parmi les auteurs et illustrateurs qui seront édités par Nadon, Manon Gauthier, illustratrice québécoise, a une façon de faire unique.Elle parvient à transmettre toute la candeur de l\u2019enfance grâce à son côté brouillon, perceptible notamment dans ses collages expressifs.Elle a illustré plusieurs titres depuis Ma maman du photomaton en 2006, album d\u2019ailleurs écrit par Yves Nadon.La Danoise Jonna Lund Sorensen est, pour sa part, intrigante.Elle livre chez D2eux un premier album sur des illustrations qui rappellent le trait enveloppant et humoristique de Dedieu dans les Carnets de curiosités de Magnus Phi- lodolphe Pépin, ou encore son style atmosphérique dans À la recherche du père Noël.Puis, quand on fouille un peu, on découvre que «Sorenson», c\u2019est aussi le nom d\u2019une famille dans le dernier album de Dedieu\u2026 Le mystère reste entier, mais la ressemblance est forte.On suivra avec intérêt cette fascinante auteure.Détail d\u2019une image tirée de Tempête sur la savane de Michaël Escoffier et illustré par Manon Gauthier.Le trait de Jonna Lund Sorensen dans Lili entre deux nids. L es raisons de lire \u2014 ou même d\u2019écrire \u2014 ont l\u2019infinie variété des paysages, des visages et des couleurs.Elles forment un espace de liberté irréductible qui est le reflet, en un sens, de la radi- calité de l\u2019expérience humaine.Et toute définition de ce qu\u2019est (ou n\u2019est pas) la littérature, qu\u2019on la charge des plus grandes ver tus ou qu\u2019on lui prête une mission d\u2019immoralité, que l\u2019on se questionne sur son rappor t au réel et à l\u2019imaginaire, prend aussi le risque d\u2019être illusoire, réductrice, insuffisante.Au printemps 2007, Yann Mar tel décidait d\u2019envoyer toutes les deux semaines au premier ministre du Canada, Stephen Harper, un ouvrage de fiction (ou mieux : « un livre réputé faire épanouir la quiétude») accompagné d\u2019une courte lettre explicative.Une initiative originale et tranquillement provocatrice en des temps sombres de la démocratie canadienne.Des lettres auxquelles Stephen Harper, il va sans dire, n\u2019a jamais répondu.À ses yeux, la fréquentation de la « grande littérature » serait capable de produire des hommes et des femmes meilleurs (Mais que lit Stephen Harper ?Suggestions de lectures à un premier ministre et aux lecteurs de toutes espèces, XYZ, 2009).Il y voit même une sorte de vaccin contre les «politiciens méchants ».Voyez : « Je vous le dis, il n\u2019existe que deux outils pour cultiver le riche terreau de la vie : le religieux et l\u2019artistique.Tout le reste est illusion qui s\u2019écroule face aux attaques du temps.Si l\u2019on meurt sans ne jamais avoir invoqué un dieu, n\u2019importe quel dieu, symbolisé au-dessus d\u2019un autel ou exprimé par une œuvre d\u2019art, alors vous risquez de perdre l\u2019âme que vous avez reçue.» La chaleur toute simple du Petit Prince de Saint-Exupéry plutôt que le « travail juvénile » et glacé des Fictions de Borges.Chargée de tout son potentiel de développement personnel, la littérature devrait être source de quiétude plutôt que vecteur d\u2019intranquillité.Avancer à reculons Dans Les Hautes Montagnes du Portugal, son quatrième roman, Yann Martel invente avec un mélange de gravité, de merveilleux, de deuils et de retrouvailles.Un livre qui exerce un charme étrange et dif ficile à expliquer.Une histoire à valeur de fable dont le lecteur pourra bien faire ce qui lui chante, et que Martel dédie à sa femme et à leurs quatre enfants en la présentant comme étant l\u2019histoire de sa vie.Entre le Por tugal, Ottawa et Oklahoma City, Les Hautes Montagnes du Portugal se divise en trois par ties et trois époques qui f iniront par converger de manière habile.En 1904, inconsolable après avoir perdu la femme de sa vie et son petit garçon, mor ts à quelques jours d\u2019inter valle, Tomás décide désormais de marcher à reculons pour «protester ».Conservateur adjoint au Musée national d\u2019art ancien de Lisbonne, il tombe sur le journal d\u2019un missionnaire portugais en Angola et à São Tomé au milieu du XVIIe siècle.Bouleversé par un épisode de cruauté envers des chimpanzés, le père Ulisses, à une époque où florissait l\u2019esclavage, livre dans ces pages une terrible découverte: «Nous sommes des singes qui se sont élevés, et non pas des anges déchus.» Il aurait par la suite, raconte-t-il, sculpté un grand crucifix, et l\u2019œuvre est peut-être enfouie dans une chapelle des Hautes Montagnes du Portugal \u2014 qui ne sont hautes que de nom.Tomás a aussi l\u2019intuition que le missionnaire a représenté un singe sur la croix\u2026 Il décide de partir à sa recherche, un oncle riche lui prêtant une automobile, une invention récente et diabolique.Un voyage infernal dont il ne reviendra jamais vraiment.En 1938, Eusebio, un médecin légiste de l\u2019Alto Douro, au Portugal, en deuil lui aussi de son épouse adorée, reçoit la visite d\u2019une vieille femme qui lui apporte le cadavre de son mari en exigeant qu\u2019il en fasse l\u2019autopsie, puisqu\u2019elle souhaite savoir « comment il a vécu ».Le médecin va lui extraire du ventre un curieux bric-à-brac, dont un petit ourson en peluche, un chimpanzé et\u2026 une flûte à bec.La foi dans le merveilleux Troisième protagoniste, au début des années 1980, le sénateur canadien Peter Tovy, d\u2019origine portugaise, a lui aussi récemment perdu la compagne de sa vie.Le sexagénaire aura le coup de foudre pour un chimpanzé en visitant un sanctuaire pour grands singes d\u2019Oklahoma City, avant de faire des pieds et des mains pour l\u2019acheter et d\u2019aller s\u2019installer avec lui au Portugal dans le village d\u2019origine de sa famille.À la stupéfaction générale.Politicien, certes, mais politicien « gentil » (ou en tout cas inof fensif), le sénateur a vite offert sa démission pour s\u2019inspirer plutôt, jour après jour, de la lenteur méditative du chimpanzé et se contenter, comme lui, d\u2019être dans le temps, « comme on s \u2019assoit près d\u2019une rivière pour regarder l\u2019eau qui coule.» On l\u2019aura compris, le merveilleux af fleure de par tout.L\u2019écrivain racontait déjà, dans L\u2019his toire de Pi , pr ix Man Booker en 2001 et 12 millions d\u2019exemplaires vendus, l\u2019histoire d\u2019un garçon de 16 ans qui traversait le Pacifique sur un canot de sauvetage en compagnie d\u2019un tigre.Dans Béatrice et Virgile (XYZ, 2010), il avait fait le pari risqué \u2014 et perdu, selon plusieurs \u2014 de faire raconter l\u2019Holocauste par un âne et un singe empaillés.« Une parabole est une allégorie prenant la forme d\u2019une simple histoire.C\u2019est une valise qu\u2019on doit ouvrir et défaire pour en voir le contenu.Et la seule clé qui permet de la déverrouiller et de l\u2019ouvrir grand, c\u2019est l\u2019allégorie.» Martel, qui vit depuis des années à Saskatoon, dans l\u2019Ouest canadien, adresse peut-être aussi une longue lettre ouverte aux rednecks, aux rois du pétrole et de l\u2019automobile, aux création- nistes de tout poil, qui auront de quoi s\u2019étouffer en le lisant.Mais c\u2019est peut-être surtout au jeu des questions sans réponses \u2014 un jeu auquel Borges aimait bien se livrer lui aussi \u2014 que Yann Martel ne donne pas sa place, en poursuivant une exploration allégorique de la foi amorcée avec L\u2019histoire de Pi.«La foi est la réponse à la mort», dit l\u2019un de ses personnages.Une fiction, ma foi, qui en vaut bien une autre.LES HAUTES MONTAGNES DU PORTUGAL Yann Martel Traduit de l\u2019anglais (Canada) par Christophe Bernard XYZ Montréal, 2016, 352 pages Le roman parabolique Yann Martel, ou quand la fiction déplace des montagnes L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 LITTERATURE F 3 Boréal www.editionsboreal.qc.ca Roman \u2022 240 pages \u2022 22,95 $ PDF et ePub : 16,99 $ L A MAGIE DU JAZZ ! « Un livre enchanteur.Un roman léger comme le swing, la musique qui l\u2019a inspiré, écrit avec un doigté aérien et virevoltant.» Josée Lapointe, La Presse+ « Une sorte d\u2019improvisation sur la vie du compositeur d\u2019Hymn to Freedom, ponctuée de riffs spectaculaires dans » Les Libraires OSCAR Mauricio Segura © M a r t i n e D o y o n P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois Les hautes montagnes du Portugal Yann Martel/XYZ 2/2 Naufrage Biz/Leméac 5/4 Souvenirs d\u2019autrefois \u2022 Tome 2 1918 Rosette Laberge/Les Éditeurs réunis 1/2 Ceux qui restent Marie Laberge/Québec Amérique 6/15 Le passé recomposé Micheline Duff/Québec Amérique 4/4 La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 7/8 Ce qui se passe à Cuba reste à Cuba! Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 3/14 Baiser \u2022 Tome 3 La belle et les bêtes Marie Gray/Guy Saint-Jean 8/5 Hiroshimoi Véronique Grenier/Ta mère \u2013/1 Tout ce qu\u2019on ne te dira pas, Mongo Dany Laferrière/Mémoire d\u2019encrier \u2013/1 Romans étrangers L\u2019horizon à l\u2019envers Marc Levy/Robert Laffont \u2013/1 City on fire Garth Risk Hallberg/Plon 1/5 Les enquêtes du département V \u2022 Tome 6.Jussi Adler-Olsen/Albin Michel 3/6 Invisible James Patterson | David Ellis/Archipel 8/2 Désaxé Lars Kepler/Actes sud \u2013/1 Before \u2022 Tome 1 L\u2019origine Anna Todd/Homme 2/3 Millénium \u2022 Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 5/24 En vrille Deon Meyer/Seuil \u2013/1 Le Women\u2019s murder club \u2022 Tome 13 13e.James Patterson | Maxine Paetro/Lattès 4/4 Histoire de la violence Édouard Louis/Seuil \u2013/1 Essais québécois Manifeste des femmes.Pour passer de la.Lise Payette/Québec Amérique 5/6 Rendez à ces arbres ce qui appartient à.Boucar Diouf/La Presse 2/18 Rhapsodie québécoise.Itinéraire d\u2019un enfant.Akos Verboczy/Boréal 3/4 Treize verbes pour vivre Marie Laberge/Québec Amérique 1/15 L\u2019impossible dialogue.Sciences et religions Yves Gingras/Boréal \u2013/1 Une vie sans bon sens.Regard philosophique.Olivier Ducharme | Pierre-Alexandre Fradet/Nota bene \u2013/1 Jeux d\u2019enfants?L\u2019heure juste sur l\u2019intimidation Stéphanie Deslauriers/Stanké \u2013/1 Maudit hiver.Toutes les raisons de ne pas l\u2019aimer Alain Dubuc/La Presse 4/2 Manuel de résistance féministe Marie-Ève Surprenant/Remue-ménage 6/3 Foglia l\u2019Insolent Marc-François Bernier/Édito 7/20 Essais étrangers La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 1/4 Je dirai malgré tout que cette vie fut belle Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 2/4 Une certaine vision du monde Alessandro Baricco/Gallimard 6/5 Lettres à mes petits-enfants David Suzuki/Boréal \u2013/1 Anonymous.Hacker, activiste, faussaire.Gabriella Coleman/Lux 3/3 Sonnez, merveilles! Kent Nagano | Inge Kloepfer | Isabelle Gabolde/Boréal 4/12 La laïcité au quotidien.Guide pratique Régis Debray | Didier Leschi/Gallimard \u2013/1 L\u2019empire de la surveillance Ignacio Ramonet/Galilée \u2013/1 Le code secret de l\u2019Univers Grichka Bogdanoff | Igor Bogdanoff/Albin Michel 10/4 Une colère noire.Lettre à mon fils Ta-Nehisi Coates/Autrement \u2013/1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 8 au 14 février 2016 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.H U G U E S C O R R I V E A U L ire la poésie de Natasha Kanapé Fontaine, c\u2019est accompagner une conquérante, une femme qui dit son territoire avec un souffle tellurique captivant, tant l\u2019amour qu\u2019elle lui por te hausse sa parole jusqu\u2019au chant.Elle ouvre l\u2019espace à sa fascination : «Tout est cercle.La terre.Les bleuets et les abricots.Le poème est le mouvement qui féconde.Je suis le poème de l\u2019existence.» Kanapé Fontaine est une femme de mémoire, mais d\u2019une mémoire qu\u2019elle veut réactualiser, d\u2019un passé qu\u2019elle revitalise dans le présent, de toute la force de ses mots pour que survive un peuple aimé, une âme vivace qui sourd du cœur et de la passion.Ceux et celles dont elle parle tiennent un monde entre leurs mots.Elle affirme clair et fort : «Nous sommes dignes / nous sommes vivants.» Peu importe que ce chant-là ait déjà été chanté, car nous avons le devoir de sans cesse le réentendre.Nous avons un devoir d\u2019écoute pour que nous parvienne ce désir de la terre.Femme, fille des ancêtres, mère, tout entière appelée par le vivant inaltérable qui nourrit le sang des veines et des paroles, la poète envisage, du Nord au Sud, à travers les images du fruit indigène qu\u2019est le « bleuet » et exotique qu\u2019est « l\u2019abricot », de revendiquer l\u2019héritage qui est le sien : fr uits de beauté, de couleur et de saveur, sensualité qu\u2019à la bouche les mots et les sens traversent.Mais la révolte aussi, devant ceux qui ont essayé de tarir les sources, de priver de fruits les arbres et les terres, couve et éclate et tonitrue.Les vers de la seconde par tie débordent de cette colère furieuse et raisonnée contre l\u2019envahisseur.«Assise sur l\u2019avenue des Charognards / je guette l\u2019allégresse / la haine qui me pousse à hurler// Je guette le nom des ruelles / de la grande mer / qui laisse passer les pauvres / à l\u2019abri des vautours// La guerre est en moi comme partout.» Cette réappropriation du territoire transite par la parole, chantée et louée comme fondatrice de l\u2019avenir.« Je suis / j\u2019existe», clame cette voix douée qui entonne une forme de résurrection : « Je sais dire je suis / je sais dire le mot terre / je sais dire le mot peuple / je reprendrai ma dignité.» Le style incantatoire de cette poésie d\u2019une grande noblesse a des relents mironniens, doit beaucoup à la poésie caraïbe, à cette manière d\u2019être dans une sorte de hauteur de voix qui appelle justement à un exhaussement des aspirations.Ainsi, dans cet élan, « Le peuple / terres brûlées / se régénère / fruit / qui donne goût / au verbe exister.» Ce qui est également beau dans cette parole de soi vers l\u2019autre, c\u2019est cet art aigu de la transmission : « J\u2019irai cueillir mon fils / le porterai sur mon bras gauche [\u2026]// Je lui murmurerai mon nom / au creux de l\u2019oreille / \u2013 Anacaona \u2013 / pour qu\u2019il s\u2019en souvienne / à jamais// que je suis// Femme- terre// Innu Ishkueu.» Collaborateur Le Devoir BLEUETS ET ABRICOTS Natasha Kanapé Fontaine Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2015, 82 pages POÉSIE Le chant d\u2019amour de Kanapé Fontaine Bleuets et abricots raconte son territoire avec un souffle tellurique captivant CHRISTIAN DESMEULES ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Aux yeux de Yann Martel, la fréquentation de la «grande littérature» serait capable de produire des hommes et des femmes meilleurs.C\u2019est peut-être surtout au jeu des questions sans réponses que Yann Martel ne donne pas sa place L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 L I T T É R A T U R E F 4 ROMAN L\u2019ODEUR DES VIEUX PAPIERS François Jobin À l\u2019étage Montréal, 2015, 200 pages En vidant la maison familiale après la mort de son père de 94 ans, un homme découvre une malle pleine de souvenirs.Ancien animateur vedette à la radio et à la télévision de Radio- Canada, Simon Beaudoin a largué les amarres au bout d\u2019une longue vie elle aussi bien remplie.François Jobin, ancien réalisateur à la radio et à la télévision né en 1946, dont L\u2019odeur des vieux papiers est le cinquième roman, multiplie les angles pour rendre compte de l\u2019existence de ce père plus respecté qu\u2019aimé, à qui son fils reprochait surtout sa «méfiance envers le reste de l\u2019humanité».Fouillant aussi dans ses souvenirs, Bruno, le narrateur principal du roman, fait avec douceur le récit des derniers jours de son père, partage des poèmes de son cru, cite ou commente des lettres écrites par son père.François Jobin fait aussi parler le mort, qui flotte dans une sorte d\u2019entre-deux entre la vie et la mort.Mais la narration en mosaïque, paradoxalement, dilue un peu le portrait de ce personnage d\u2019animateur de radio qui aurait mérité plus d\u2019espace.Christian Desmeules JEUNESSE FLORENCE & LÉON Simon Boulerice Québec Amérique Montréal, 2016, 32 pages Malgré un problème aux poumons, Florence enseigne la natation aux enfants.Léon, vendeur d\u2019assurances, ne parvient pour sa part à voir la vie que par petits bouts en raison de sa vue défectueuse.Un jour, Florence trébuche contre la canne de Léon et ce sera le début d\u2019une fabuleuse histoire.Boule- rice nous livre ici un texte émouvant, assurément poétique, écrit avec beaucoup de douceur.L\u2019indulgence, l\u2019altérité, le respect des différences, thèmes porteurs dans l\u2019œuvre de l\u2019auteur, sous-tendent le récit.L\u2019idée de mettre en scène des personnages adultes qui se racontent comme des enfants, libres de tout jugement, invite par ailleurs à l\u2019ouverture.La paille, objet fétiche des deux héros, permet plusieurs métaphores et mises en scènes brillantes tout en servant de fil conducteur au récit.Ce dernier est accompagné des illustrations de Delphie Côté-Lacroix.Dans un style simple et épuré, elle parvient à épouser avec délicatesse la tendresse du thème.Le minimalisme et le peu de couleurs laissent toute la place à l\u2019essentiel, soit le rapport à l\u2019Autre.Marie Fradette D O M I N I C T A R D I F À Brossard, « les quartiers de la ville sont nommés par ordre alphabétique, comme les cyclones tropicaux : toutes les rues d\u2019un secteur commencent par la même lettre.» Plus prévisible que ça, tu meurs.Pas littéralement.Juste un petit peu, chaque jour, par en dedans, à l\u2019instar de Marie-Ève.Auteure d\u2019une émission pour enfants, la jeune femme vient tout juste de réintégrer le 450, paysage familier de son enfance, pour s\u2019installer avec son jeune mari Mathieu dans une maison qu\u2019elle tarde toujours à aménager, au sous-sol de laquelle, lui, s\u2019abrutit de jeux vidéo.Son frère, Vincent, mène une vie désœuvrée, dans le cabanon de son ancien appartement.Son demi-frère, Rémi, a été porté disparu.Sa mère l\u2019exaspère.Son père s\u2019est réfugié en campagne et dans la guimauve inspiratrice des conférences qu\u2019il donne.« Me voilà redevenue une adolescente qui passe son temps à attendre que quelque chose arrive enfin.Mais sans l\u2019anticipation, sans l\u2019assurance naïve de la vie grandiose qui doit forcément m\u2019attendre au bout du purgatoire », obser ve la narratrice de Saufs, premier roman de Fannie Loiselle, révélée en 2011 par le recueil de nouvelles Les enfants moroses.Entre le vide et l\u2019imperfection Rarement les histoires d\u2019amour las et de crise de la trentaine auront été aussi lancinantes, aussi anxiogènes.Cet ensorcelant Saufs a en ce sens quelque chose du polar, même si les mystères que le livre recèle ne concer nent pas des cadavres, mais plutôt les réponses à trouver à des questions douloureusement insolubles.À quoi tiennent ces liens qui nous unissent aux lieux de notre jeunesse ?Comment ne pas céder à « l\u2019appel, irrésistible, du gâchis » ?Malgré sa prémisse qui aurait pu annoncer une énième fable sur le chic désespoir des privilégiés, à la Desperate Housewives ou American Beauty, Fannie Loiselle arrache à la banlieue-dor toir un roman hypnotisant comme une allée de chez Costco, aussi doucement anesthésiant qu\u2019une visite au centre commercial.Son Bros- sard n\u2019est pas celui des power centers clinquants, mais plutôt celui, vétuste, du boulevard Taschereau, celui qui, après que la beauté de la nouveauté se fut évaporée, n\u2019arrive plus à camoufler le rien sur lequel il s\u2019est érigé.Roman d\u2019une sorte d\u2019engourdissement confortable, d\u2019une torpeur douce, d\u2019un malaise sourd, Saufs circonscrit avec grâce des émotions indicibles et composites.Les situations auxquelles Fannie Loiselle soumet ses personnages portent le vernis du réalisme, tout en se déroulant toujours en marge du quotidien.La salle d\u2019exposition d\u2019un concessionnaire automobile, le stationnement d\u2019un restaurant asiatique, la maison jonchée de boîtes que personne ne se résout à défaire se nimbent ainsi d\u2019un onirique halo.« Tu sais que la plupart des meubles vintage ont été fabriqués en usine?Un jour, les collectionneurs payeront cher les vieilleries en contreplaqué de chez IKEA qui auront échappé au dépotoir », lance Mathieu à sa blonde pendant une visite chez le géant suédois du mobilier à assembler soi-même.Et si, contrairement aux tables et aux chaises que nous achetons, les choix que nous faisons n\u2019acquéraient aucune noblesse, même avec le temps?Et si ces choix n\u2019avaient, au fond, aucune importance ?« Je m\u2019entête [\u2026] à préférer le vide à l\u2019imper fection », se désole Marie-Ève.Voilà un credo auquel souscriraient sans doute les urbanistes derrière le quartier Dix30.Collaborateur Le Devoir SAUFS Fannie Loiselle Marchand de feuilles Montréal, 2016, 288 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Voir Brossard et ne pas sentir grand-chose Fannie Loiselle arrache à la banlieue-dortoir un roman hypnotisant avec Saufs VALÉRIAN MAZATAUD LE DEVOIR Les situations auxquelles Fannie Loiselle soumet ses personnages portent le vernis du réalisme, tout en se déroulant toujours en marge du quotidien.G U Y L A I N E M A S S O U T R E D ans la collection épatante, Remake, de Belfond, ils ont donné leur version rebelle de la tradition, Leurs contes de Perrault.Ils se nomment Gérard Mordillat, Frédéric Aribit, Alexis Brocas, Nathalie Azou- lai, Cécile Coulon, Fabienne Jacob, Hervé Le Tellier, Leila Slimani, Emmanuelle Pagano, Manuel Candré, Christine Montalbetti .On les a tous remarqués, soi t par leurs prix littéraires, soit lors de leur passage à Montréal.Peau d\u2019âne, Cendrillon, La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, Le Chat botté, Barbe-bleue, Le Petit Poucet, Riquet à la houppe, Les fées, les Souhaits ridicules et Grisélidis, histoire d\u2019une bergère amoureuse d\u2019un prince.Perrault jouit de sa postérité, qui le reprend en image, en film, en parodie, en version adaptée, en réécriture à toutes les sauces.Avant-dernier en date, Ta- har Ben Jel loun, avec Mes contes de Perrault, en a donné sa très sérieuse version arabe et musulmane en 2014.Dix contes, autant de façons de décliner l\u2019oralité et l\u2019éternité des motifs qui parlent du monde, comme à l\u2019inconscient.Drôles et sans prétention.I ls se sont mis à onze, les mêmes dix contes que Ben Jelloun plus un, pour revendiquer rien que le plaisir et l\u2019excentricité.Impayables, on suit leurs décalages, leur inventivi té joyeuse, leurs contextes neufs, leurs métamorphoses et leurs jeux de mots.On rit beaucoup.Ces contes renouvelés Lechat 2.0 de Brocas s\u2019est introduit dans l\u2019ordinateur d\u2019un fumeur de pot.Son père le lui a donné en héritage, pour le secouer après sa mort.Efficace ! Le paresseux sortira de ses gonds en quelques cabrioles, aussi invraisemblables et réjouissantes que les aventures du marquis de Carabas.L\u2019odyssée de Poucet est toute une parodie homérique, qui condense en quelques pages la mythologie.Rien de joycien chez Candré, mais bien un labyrinthe crétois et un Minotaure à éliminer ! Le plus inattendu n\u2019est pas le fil de l\u2019histoire, mais le retour à la maison à travers les nœuds de la forêt homérique, transposée en un cabotage qui ramène le héros en Crète, pour que ça finisse bien.Les trois souhaits ridicules chez Montalbetti font une fable d\u2019une tendresse merveilleuse, nimbée d\u2019une lumière d\u2019ir réalité à la grâce sûre.Azoulai a vu dans Cendrillon l \u2019occasion de changer les sexes, les robes de bal collant à la peau des personnages qui contestent leur destin social ; la pantoufle de vair ?C\u2019est là un gant de soie intéressant, une pet i te peau qui flotte comme prix de la séduction.Mordi l la t n \u2019a pas raté son humour ni sa gaudriole , dans l\u2019étrange Riquet à la houppe, qu\u2019il malmène dans un conte cochon, une vraie bédé à la française.Her vé Le Tellier nous entraîne loin dans le changement de contexte, avec sa Petite rétrospective rouge, qui met en abyme l\u2019inattendu Chaperon dans un film argentin, très malin.Ces ravages éternels Peau d\u2019âne est une jeune fille aux prises avec ses changements de robe.Quant à Barbe-bleue , c \u2019est dans un pensionnat que l\u2019histoire se transpose.La Belle-au-bois- Dormant, coquine un peu trop portée sur la chose, est voilée par le mauvais sort et la prophétie, comme toutes les femmes de son pays, durant des années de misère noire, avant de revoir le jour et de retrouver la vraie considération d\u2019un homme.Quant aux fées, au Moder n Bar, elles tombent haut de leur ancien pouvoir.Tout cela se passe de morale.Les sujets d\u2019injustice, de cruauté, de tyrannie et d\u2019esclavage ne manquent pas dans notre monde, notamment en ce qui concerne les femmes.Comment s\u2019étonner que la force des contes de Perrault trouve aussi aisément à se réincarner ?L\u2019invention des auteurs, souvent un bricolage, colle avec la modernité de leurs astuces, déclenchant le rire profond qui nous libère des vérités énoncées.À signaler, par ailleurs, pour suivre l \u2019histoire classique dans sa véritable occurrence, L\u2019âge classique et les Lumières ( P U F, 2 0 1 5 , 4 3 7 p a g e s ) d\u2019Alain Viala.On y retrouvera Perrault en auteur moderne, faussement naïf, basculant dans des temps nouveaux.Cet essai sociohistorique, accompagné de larges extraits littéraires, est signé par l\u2019un des plus éminents spécialistes du domaine.Collaboratrice Le Devoir LEURS CONTES DE PERRAULT Collectif d\u2019auteurs Belfond Paris, 2015, 248 pages Des contes dont on ne peut se passer Onze auteurs reprennent avec brio les plus célèbres histoires de Perrault WIKICOMMONS Le Petit Chaperon rouge de Gustave Doré.Hervé Le Tellier nous entraîne loin dans le changement de contexte, avec sa Petite rétrospective rouge.Spectatrice et confidente des joies et des drames de son amie, Elena va pour sa par t connaître un destin plus heureux en ce début des années 1960.Acceptée à l\u2019École normale de Pise après avoir terminé avec brio ses études secondaires, elle va pouvoir fuir ses origines et s\u2019inventer une autre vie : « J\u2019allais avoir une chambre à moi, un lit que je ne devrais pas installer le soir et défaire le matin, un bureau et tous les livres dont j\u2019aurais besoin.Moi, Elena Greco, dix- neuf ans, la fille du portier de mairie, je m\u2019apprêtais à sortir du quartier et à quitter Naples.Toute seule.» Laissant derrière elle Naples \u2014 ville en ébullition qui apparaît comme un personnage à par t entière \u2014, Elena sait bien que tout n\u2019est jamais rose, là-bas comme ailleurs : « Comme la mer un jour de beau temps.Comme un coucher de soleil.Ou comme le ciel nocturne.Ce n\u2019est qu\u2019un peu de poudre de riz qui recouvre l\u2019horreur.Si on l\u2019enlève, on reste seul avec notre ef froi.» À quoi tient le secret d\u2019un tel succès ?À un cocktail complexe d\u2019intimité, d\u2019impudeur et d\u2019invention.À une justesse de ton remarquable.À une sorte d\u2019exploit de Vérité littéraire \u2014 qui n\u2019a rien à voir avec le fait de porter ou non un masque, mais tout à voir avec le talent à manier les mots.Aussi à une cer taine profondeur (bien qu\u2019on ne soit pas non plus chez Proust).Et puis au charme de la vie et à l\u2019inexplicable fascination qui continue à nous captiver après en avoir tourné la dernière page.Dif ficile, dans ces conditions, de ne pas vouloir illico se plonger dans la suite.Mais il faudra attendre.Collaborateur Le Devoir LE NOUVEAU NOM L\u2019AMIE PRODIGIEUSE, TOME II Elena Ferrante Traduit de l\u2019italien par Elsa Damien Gallimard Paris, 2016, 560 pages SUITE DE LA PAGE F 1 SECRET Noms de plume et paravents Nom d\u2019emprunt, nom de plume, pseudonyme, paravent, astuce de faussaires, de mystificateurs ou d\u2019amuseurs publics, les femmes ont souvent dû y avoir recours pour publier.Comme les trois célèbres sœurs Brontë, qui publient d\u2019abord en 1847 sous les pseudonymes masculins de Currer, Ellis et Acton Bell.Ou Aurore Du- pin devenant George Sand, Félicité Angers moins connue que Laure Conan, et Dominique Aury qui invente Pauline Réage pour faire paraître Histoire d\u2019O en 1954.Lorsque l\u2019auteur est mineur (Philippe Sollers, Françoise Sagan), le nouveau nom devient un moyen de préserver la quiétude familiale.Et lorsque l\u2019époque est réticente aux noms à consonance étrangère, Lev Tarassov devient\u2026 Henri Troyat.Et les noms de Mark Twain, Lewis Carroll, Truman Capote, Tennessee Williams, George Orwell, Pablo Neruda, Blaise Cendrars, Marguerite Duras, Daniel Pennac ou Michel Houellebecq, par exemple, sont tous des noms de plume.Mais l\u2019anonymat complet, à la manière d\u2019Elena Ferrante, demeure un phénomène très rare.Romain Gary (notre photo), multipliant les masques (né Roman Kacew), devenait aussi Émile Ajar en 1975 en publiant La vie devant soi et en devenant le premier (et le seul) écrivain ayant obtenu deux fois le prestigieux prix Goncourt.Gary se suicide avec son secret en 1980, mais révélant la supercherie dans le posthume Vie et mort d\u2019Émile Ajar dont les derniers mots vibrent encore: «Je me suis bien amusé.Au revoir et merci.» PHOTO : JACQUES ROBERT/GALLIMARD L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 L I V R E S F 5 PUQ.CA Plus de 1 400 livres à feuilleter On a tous besoin de savoir POUR AGIR LA PRÉSENCE ATTENTIVE (MINDFULNESS) État des connaissances théoriques, empiriques et pratiques Sous la direction de Simon Grégoire, Lise Lachance et Louis Richer 2016 | ISBN 978-2-7605-4394-2 Un bilan rigoureux sur l\u2019apport de la présence attentive dans divers secteurs d\u2019activités, dont les secteurs scolaire et organisationnel, et auprès de différentes clientèles, tels les proches aidants, les victimes de traumas et les leaders.Presses de l\u2019Université du Québec 3000$ PAPIER 2199$ PDF EPUB ESSAI BÊTES DE SEXE Michel Lebœuf et Michel Quintin Éditons Michel Quintin Waterloo, 2015, 280 pages Un livre sur le sexe à quatre mains ?C\u2019est ce qu\u2019ont fricoté de concert l\u2019éditeur Michel Quintin, qui puise ici dans son savoir de docteur en médecine vétérinaire, et Michel Lebœuf, vulgarisateur scientifique.En colligeant statistiques et anecdotes sur le sexe chez les insectes, les animaux et les humains, les auteurs composent un florilège qui a la force de ses faiblesses, et vice versa.On pourra briller dans les cocktails en relançant que les seins les plus lourds selon le Guinnes (25 kg chacun) étaient ceux d\u2019Annie Hawkins-Tur- ner ; que chez le canard, le pénis peut se déployer à 120 km/h ; que l\u2019araignée Darwin mâle offre un cunnilingus à sa partenaire en préliminaire afin d\u2019éviter postcoït d\u2019être dévorée ; que les Incas organisaient des foires aux célibataires\u2026 Mais encore faudrait-il se souvenir de cette collection de détails.Comme c\u2019est souvent le cas avec ce genre d\u2019ouvrage où toutes les données sont présentées sur un même plan, ils entrent par une oreille, amusent quelques secondes et ressortent par l\u2019autre.On voit bien la diversité des pratiques et manières.Mais sauf pour les amateurs d\u2019anecdotes qui seront assouvis, l\u2019ensemble reste au final tout (trop?) léger en réflexion.Séduisant, mais tout en surface.Catherine Lalonde BANDE DESSINÉE LARGO WINCH : 20 SECONDES Philippe Francq et Jean Van Hamme Dupuis 2016, Bruxelles, 48 pages Souvenez-vous, il était question d\u2019une grande réunion exceptionnelle des boss de l\u2019empire Winch à Londres pour évoquer la situation économique en Europe.Gravitaient autour: une artiste italienne avec ses sculptures pleines de courbes, une jeune libanaise venue chercher du travail mais qui, finalement, a croisé le destin de Largo, des djihadistes, des petits escrocs, un industriel russe aux intentions malsaines et même la CIA, prise dans un double jeu.La routine, quoi, pour le héros de cette série haletante qui depuis un quart de siècle expose le charme de sa mécanique facile, mais divertissante, et qui, avec 20 secondes, dévoile le 20e et dernier chapitre scénarisé par Jean Van Hamme, un jeune talent de 73 ans.L\u2019aventure va se poursuivre, mais sous la plume du romancier Éric Giacometti.Il devra respecter les impératifs du personnage qui, encore une fois ici, est placé au cœur d\u2019un dessin fort et dynamique entre pouvoir, collusion, manipulation et charme.Un contexte qui, contrairement à l\u2019économie mondiale abreuvant ce Largo Winch depuis 25 ans, reste stable et ne se dégrade pas.Fabien Deglise G U Y L A I N E M A S S O U T R E R écit de famille, Guerre et térébenthine plonge dans l\u2019histoire belge, à par tir de 1891, date de naissance du grand-père de Stefan Her t- mans.Au prix d\u2019un développement précis et lent comme le cours de la Meuse, l\u2019ouvrage restitue l\u2019intime et le populaire, sans y opposer la mémoire du monde.Comment l\u2019histoire saine d\u2019une famille flamande saura- t-elle vous retenir ?Voudriez- vous sor tir des sentiers battus, des lieux proches et des mots connus ?Éprouver la sensation d\u2019y être, d\u2019aimer ces Belges de Flandre que vous ne connaîtrez jamais ?L\u2019art de Stefan Hertmans va au-devant de vous.Un siècle documenté se présente sous la forme d\u2019un bel objet au papier soyeux, à la jaquette digne d\u2019un tableau, d\u2019une graphie avenante.De petites photos l\u2019agrémentent, des paragraphes, des virgules, une langue concrète et imagée.De la belle ouvrage, comme on disait.Ce livre, cet objet raf finé, vous donne envie d\u2019entrer dans l\u2019inconnu.Vous découvrez une signature séduisante, très lente, méticuleuse, intrigante, elle vous retient, vous attend, vous regarde.Voici ce livre ouvert, ces cahiers de mémoire et de songe, au titre sévère et énigmatique, Guerre et térébenthine.Deux mots toxiques: l\u2019un, outil des hommes pour rayer la vie, l\u2019autre, essence pour nettoyer les pinceaux.Au plat pays de Flandre Stefan Hertmans, écrivain flamand et professeur d\u2019esthétique à Gand, a signé des livres précieux, plusieurs traduits en français.Pour Jan Fabre, bien connu des gens de scène, il a composé des airs flûtés.Polyglotte, il défend le bilinguisme dans son pays natal.Les aïeux de cet esthète ont été peintres du plat pays, une Europe ouver te depuis des siècles aux passages.On a su y capter en images la profondeur des regards, dans la très belle lumière des portraits.Il en hérite.Venu au Québec présenter ses livres en 2004, puis auteur d\u2019une correspondance avec Gilles Pellerin (Lumières du Nord, L\u2019instant même, 2012), Her tmans avait expliqué au Devoir comment, de l\u2019intime, naissaient pour lui les plus grandes vérités.Qu\u2019on n\u2019y accédait qu\u2019au prix de la violence, une ef fraction nécessaire du cours ordinaire des choses.Sous la belle éducation, y compris la sienne, cet essayiste héritier de Foucault percevait les refoulements, les cachettes de vérités qui nous prennent à la gorge.Il sait écrire.« Les gens de l\u2019époque des grandes catastrophes en Europe, que pouvons-nous encore comprendre à leur sujet ?[\u2026] je prends conscience que rien ne ressurgit au f i l du temps qui ne soit emmagasiné dans des objets muets, silencieux ; en fait, les pierres parlent.» Sensible, nourri d\u2019émotions en palette complexe, curieux des désirs secrets, il demande à l\u2019écriture de lui livrer des échappées de l\u2019inconscient.Des rêves, des désarrois, des nostalgies dont on ne sait que faire, il en est chargé, et ses livres nous af fectent à notre tour, selon les maladresses tendres, les ratés spectaculaires, les malheurs qui sont, ou ne sont pas, les nôtres, Flamands, Québécois et autres.La littérature n\u2019existerait pas sans cette empathie.Qu\u2019importe le lieu du creuset où s\u2019est forgée l\u2019histoire, ses grandes misères, ses terribles guerres, l\u2019expérience finit par transcender les frontières, ces pâles remparts des traités.La peinture n\u2019a pas de nation ; l\u2019âme, cette énigme, n\u2019est-elle pas faite de proportions universelles, si bien qu\u2019« en dessinant des anges, on doit tout de même essayer d\u2019être un peu crédible » , note Her tmans, avec ce délicieux sourire volé au visage du temps?Histoire de peintres Guerre et térébenthine, c\u2019est le portrait fouillé de son grand- père, l\u2019enquête sur sa vie tranquille, sa vie terrible de soldat aussi, à la bataille de l\u2019Yser, et tout cela déborde largement du souvenir.Si les carnets et les tableaux peints par cet aïeul sont à l\u2019origine du livre, il y est aussi question des secrets de famille, et des conditions de vie des petites gens, de leurs relations de voisinage, de leurs sorties du dimanche, de leurs désirs de transmettre, d\u2019aimer et d\u2019hériter.Urbain avait commencé à travailler dans une fonderie à 14 ans.Blessé durant la guerre, soigné en Angleterre, il connut de grandes catastrophes historiques.Son père était peintre d\u2019église ; en grandissant, il avait appris à mélanger les poudres, à préparer les couleurs ; il ne fit qu\u2019une excursion à Rome dans sa vie.Mais Hertmans refait les traits de son visage, ses expressions qu\u2019il mémorisa, proustien dès son enfance.« Gens du pays » , chante Gilles Vigneault.Ce sont ces mêmes gens de ce pays qui éclatent en sanglots devant un superbe dessin.Au ménestrel italien qui chante dans une ruelle « je vis pour l\u2019art, je vis pour l\u2019amour, jamais je n\u2019ai fait de mal à un être vivant», «Urbain jette deux pièces de nickel dans la petite boîte suspendue à une ceinture de cuir sous sa carriole.» Musique des sphères, irrésistible, que le souvenir aimant des gens normaux.Collaboratrice Le Devoir GUERRE ET TÉRÉBENTHINE Stefan Hertmans Traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin Gallimard Paris, 2015, 416 pages LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Cahiers de mémoire et de songe Guerre et térébenthine raconte tout un siècle dans la vie d\u2019une famille flamande Traduit en une quinzaine de langues, Guerre et térébenthine a reçu le prestigieux prix AKO du meilleur livre néerlandais en 2014.Les poèmes de Stefan Hertmans sont considérés aux Pays-Bas et en Flandre comme parmi les meilleurs de sa génération (prix VSB Amsterdam, en 1995 et 2000, prix de la Communauté flamande en 1996).Plus de 800 pages sont publiées chez De Bezige Bij, à Amsterdam et Anvers, en 2005.Parmi les meilleurs de sa génération ISTOCK La Meuse, à la hauteur de Dinant, dont le cours lent et précis rappelle la manière dont Stefan Hertmans développe ses cahiers.M I C H E L B É L A I R L\u2019 inspecteur Bennie Gries- sel a mal choisi son moment.Mais l\u2019a-t-il vraiment choisi ?L\u2019histoire s\u2019amorce sur une scène troublante : un policier déprimé a éliminé toute sa famille avant de s\u2019enlever la vie.Griessel est soufflé et prend la direction du centre-ville\u2026 où il se tape une cuite monumentale.S\u2019il replonge dans son enfer personnel, c\u2019est qu\u2019il a l\u2019impression d\u2019avoir tout compris : la vie est tellement noire, tout est tellement mal bar ré que son col lègue a fa i t le vide autour de lui pour protéger les siens.S\u2019il avait bu, il n\u2019aurait pas eu le courage de passer à l\u2019acte et rien de tout cela ne serait arrivé ! Évidemment, le réveil sera brutal.Et le bilan très lourd puisque, tout autour de lui, les proches de l\u2019inspecteur n\u2019arrivent évidemment pas aux mêmes conclusions.D\u2019autant plus que l\u2019on vient tout juste de retrouver le cadavre du directeur d\u2019Alibi.com \u2014 une firme qui fournit des alibis sur mesure aux conjoints volages \u2014 et que la pression est for te sur l\u2019escouade des crimes violents.Deon Meyer mènera ces deux af faires de front à un r ythme d\u2019enfer sur presque 500 pages.D\u2019une part, un Gries- sel qui se raconte des histoires jusqu\u2019à presque sombrer pour de bon.De l\u2019autre, cette affaire à ramifications bientôt multiples qui lui donnera l\u2019occasion une fois de plus de dépeindre le contexte social et géopolitique d\u2019une Afrique du Sud lancée à pleine vitesse sur la voie du « développement à l\u2019occidentale ».Avec, bien sûr, tout ce que cela implique de collusions, de corruption et d\u2019illusions diverses.Mais c\u2019est néanmoins la (re)plongée de Bennie Griessel dans l\u2019alcool qui constitue l\u2019épine dorsale du récit.Parce que Griessel est un flic brillant et que, même saoul et diminué, il réussira à tirer au clair cette enquête.Et aussi parce que sa démarche est honorable.Sa descente aux enfers mettra encore une fois en relief les deux pôles de son existence : sa dépendance totale à l\u2019alcool, quoi qu\u2019il se raconte à ce sujet, et sa profonde empathie pour les gens qu\u2019il aime et qu\u2019il a tendance à vouloir surprotéger.On le verra encore une fois, l\u2019inspecteur Griessel est un homme aussi lucide que droit et, oui, il parviendra à remonter la pente.Quant à cette enquête qui s\u2019inspire du scandale du piratage du site de rencontres Ashley Madison \u2014 et même de sites Alibi bien réels qu\u2019une simple recherche permet de découvrir un peu partout sur la Toile! \u2014, elle témoigne encore une fois de l\u2019acuité du regard de Deon Meyer et de ses grands talents d\u2019écrivain.Tout au long, il mène son récit de main de maître sur plusieurs niveaux dif férents.C\u2019est ainsi que, par exemple, l\u2019histoire s\u2019appuie aussi sur une sorte de longue confession lui permettant de mettre très concrètement en relief \u2014 en parlant des changements touchant l\u2019industrie vinicole \u2014 les implications du passage de l\u2019apartheid à une société plus ouverte.Quant à ses personnages, qu\u2019il les dessine d\u2019un trait, en quelques paragraphes, ou encore en s\u2019y attachant longuement comme il le fait ici avec Griessel ou avec François du Toit, un vigneron au centre de l\u2019intrigue, ils sont toujours d\u2019une pertinence et d\u2019une justesse étonnantes.Et puis il y a aussi, et surtout, que vous ne ver rez jamais venir la conclusion de cette histoire\u2026 Collaborateur Le Devoir EN VRILLE Deon Meyer Traduit de l\u2019afrikaans par Georges Lory Seuil/Policiers Paris 2016, 464 pages POLAR Presque sombrer pour de bon BAS CZERWINSKI AGENCE FRANCE-PRESSE DUPUIS L E D E V O I R , L E S S A M E D I 2 0 E T D I M A N C H E 2 1 F É V R I E R 2 0 1 6 ESSAIS F 6 LA VITRINE ESSAI LA DESTRUCTION DE L\u2019UNIVERSITÉ FRANÇAISE Christophe Granger La Fabrique Paris, 2015, 150 pages Colère et incompréhension sont les points de départ de l\u2019historien Christophe Granger dans son essai pamphlétaire La destruction de l\u2019université française.Ce poing levé n\u2019est ni plus ni moins que l\u2019extension du domaine de la lutte du printemps 2012 au Québec, mentionné d\u2019ailleurs dans son excellent avant-propos.Granger part à la recherche de l\u2019Université perdue \u2014 pas seulement en France \u2014, tout en proposant, dans une réflexion très bien documentée, de ne pas se tourner vers la nostalgie pétrifiante.Le chercheur trace un portrait juste et impitoyable de la « liquidation totale» de l\u2019université, «qui n\u2019a rien d\u2019une conséquence de la crise», mais est plutôt « la condition de dissolution générale qui opère en son nom».Précarité, clientélisme, concurrence des établissements, présidents d\u2019université (nos recteurs), ingérence éhontée du privé, fétichisme du concours ; le chercheur peste habilement contre ces «empires de débouchés» et met en lumière le fait qu\u2019ici, comme ailleurs, ils sont plusieurs à partager cette «perception commune du désastre».Voilà pour ceux qui espéraient encore du système français\u2026 qui gît ici dans la même lie que celle présentée par Bill Reading dans Dans les ruines de l\u2019université (Lux éditeur, 2013).Mais Granger propose de « lutter contre la résignation qui abolit jusqu\u2019à la nécessité de se battre» en quelques points, de continuer ces grèves qui vont plus loin que celles que l\u2019on associe vulgairement au « folklore militant».Ses conseils cumulent dans un désir de s\u2019organiser en commun contre la débâcle, en replaçant l\u2019université dans «un autre temps», celui qu\u2019il faut pour l\u2019élaboration des savoirs et pour la familiarisation des étudiants avec l\u2019esprit critique.Il faut prendre le temps de lire cet essai, ne serait-ce que pour commencer à esquisser dans les ruines de toutes les institutions qui découlent de l\u2019université contemporaine, la «possibilité d\u2019autre chose».Marie-Pier Frappier RECUEIL SUR FANON Sous la direction de Bernard Magnier Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2016, 144 pages Brillant et virulent penseur de la décolonisation, le psychiatre Frantz Fanon, «né Martiniquais en 1925 et mort Algérien en 1961», selon une formule souvent utilisée pour le présenter, est une grande figure de l\u2019humanisme combattant.Ses œu- vres les plus célèbres, Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952) et Les damnés de la terre (Maspero, 1961), ont fortement inspiré les diverses luttes nationales contre le colonialisme.Dans ce livre, une trentaine d\u2019écrivains africains, antillais et français, dont le Québéco-Haïtien Rodney Saint-Éloi, rendent des hommages sentis à l\u2019homme impitoyablement engagé, qui maîtrisait l\u2019«électricité du verbe» (Chamoiseau) et qui voulait «que de l\u2019expérience vécue des Noirs puisse naître le salut de tous ceux qui souffrent » (Sunjata).Bien écrits, marqués au sceau de l\u2019intensité et de l\u2019admiration, les textes réunis dans cet ouvrage viennent dire à bon droit l\u2019importance de l\u2019héritage militant et intellectuel légué par Fanon.Louis Cornellier P ersonne n\u2019est irremplaçable, selon un détestable dicton qui semble avoir été concocté par un misanthrope ou par un professeur de gestion néolibérale.C\u2019est faux, évidemment, autant dans le domaine privé que dans le domaine public.Dans le monde du journalisme québécois, par exemple, on ressent encore le vide laissé par la mort de Pierre Bourgault et par celle de Pierre Falardeau, dont les chroniques hebdomadaires décapaient le consensus.De même, personne ne pourra remplacer Pierre Foglia, parti à la retraite.Il y a, c\u2019est une évidence pour ceux qui ont une âme, des irremplaçables.Le journaliste Gil Cour te- manche, mort en 2011, en faisait partie.Ses chroniques du samedi, dans Le Devoir, tranchantes, dérangeantes et toujours substantielles, me manquent encore, presque cinq ans plus tard.Elles manquent aussi à Martin Forgues, ex-soldat devenu journaliste indépendant et auteur de L\u2019afghanicide (VLB, 2014).Dans Une juste colère.Gil Courtemanche, un journaliste indigné, il rend hommage à celui qui a été, confie-t-il, son modèle et son inspiration, nous fournissant ainsi une belle occasion de renouer avec l\u2019œu- vre journalistique et littéraire de l\u2019auteur qui avait choisi, selon le titre de son dernier ouvrage, « le camp des justes ».Sans dogmatisme Pour Albert Camus, explique Forgues en reprenant une référence chère à Cour te- manche, le juste, « c\u2019est celui ou celle qui embrasse l\u2019humanité au détriment de l\u2019idéologie, qui privilégiera toujours le contact et le bien-être des personnes plutôt que les grandes causes, si nobles qu\u2019elles soient».Journaliste de gauche, défenseur d\u2019Haïti et du continent africain ainsi que de la cause palestinienne, Courtemanche refusait toutefois la pensée-ré- flexe et ne se privait pas de critiquer les manquements de ses alliés naturels.T rès sévère à l \u2019endroit d\u2019Israël, il dénonçait aussi le Hamas.Scandalisé par l\u2019in- dif férence occidentale envers l\u2019Afrique, il reconnaissait la responsabilité des dictateurs africains dans les malheurs du continent.En 2006, il appuyait la mission militaire canadienne en Afghanistan.Souverainiste à l\u2019époque de René Lévesque, il avait décroché devant le virage à droite du Par ti québécois sous Lucien Bouchard.Journaliste en colère, Cour- temanche ne supportait pas, écrit Forgues, « l\u2019inégalité du pouvoir entre les grands décideurs et le peuple, qu\u2019il se trouve écrasé par une brutale dictature ou enfermé dans l\u2019illusion de participer à une démocratie qui ne serait pas usurpée par l\u2019influence de l\u2019argent et les discussions de corridor ».C\u2019était là « son cheval de bataille principal ».Ce portrait de Courtemanche en journaliste de combat, critique de « l\u2019emprise des systèmes politiques et économiques sur les femmes et les hommes», est juste.Il illustre ce qui rendait ce journaliste irremplaçable.Il y a, toutefois, plus encore, selon Forgues.Courte- manche, explique-t-il, a toujours refusé de faire des «génuflexions obligatoires devant l\u2019autel de la neutralité», une attitude réfractaire qui expliquerait ses démêlés avec plusieurs patrons de presse.Objectivité et engagement Nous sommes là au cœur d\u2019une réflexion fondamentale sur un journalisme de qualité.En matière d\u2019information, on le sait, l\u2019objectivité est un principe sacré du journalisme.Or, plaide Forgues, «les problèmes surviennent quand cette quête de neutralité absolue devient la pierre angulaire de la déontologie et l\u2019étalon-or de tout bon reportage».Forgues veut défendre un journalisme respectueux des faits et de la vérité, mais «critique envers les nantis et les influents», une pratique qu\u2019il retrouve chez Cour temanche, «un hérétique devant l\u2019évangile de la neutralité», et dont il déplore l\u2019absence dans les médias.On marche ici sur un fil de fer.S\u2019il est vrai que le reportage engagé est nécessaire et trop souvent exclu des grands médias, il est tout aussi vrai que le souci de l\u2019objectivité doit être cultivé, sous peine de décrédi- biliser le journalisme.Atteindre l\u2019équilibre, en cette matière, est un art délicat, que maîtrisait généralement Courtemanche.Aussi af firmer, comme le fait Forgues à quelques reprises, que le regretté journaliste a été ostracisé pour son refus de se plier à la règle de la neutralité est un peu court.L\u2019homme, faut-il le rappeler, n\u2019était pas de commerce facile, comme il l\u2019a reconnu lui-même dans son roman Je ne veux pas mourir seul (Boréal, 2010).Forgues a toutefois raison de souligner que Courtemanche a trouvé, dans la littérature, le plein espace de liberté que ne lui permettait pas le reportage.« Extension de son œuvre journalistique », ses romans, surtout Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal, 2000) et Le monde, le lézard et moi (Boréal, 2009), lui ont permis d\u2019explorer sans contrainte l\u2019actualité internationale, qu\u2019il chérissait.Courtemanche méritait cet hommage, qu\u2019apprécieront ses anciens lecteurs.Ces derniers, toutefois, risquent d\u2019être irrités par le style plutôt banal, voire incertain (phrases incomplètes ou bancales) de Forgues et par la tendance de l\u2019essayiste, qui collabore au média électronique Ricochet, à se présenter comme un des rares journalistes à pratiquer le reportage de guerre axé sur la dimension humaine des conflits.C\u2019est faire bien peu de cas du remarquable travail des Michèle Ouimet, de La Presse, et Marie-Ève Bédard, de Ra- dio-Canada.S\u2019ils ont des défauts, les grands médias ont aussi des qualités.C\u2019est être juste que de les reconnaître.louisco@sympatico.ca UNE JUSTE COLÈRE GIL COURTEMANCHE, UN JOURNALISTE INDIGNÉ Martin Forgues Somme toute Montréal, 2016, 136 pages Le tombeau de Gil Courtemanche Hommage à un journaliste qui voulait concilier rigueur et engagement M I C H E L L A P I E R R E E n 1885, devant une foule monstre à Montréal, Honoré Mercier reproche au gouvernement fédéral conservateur d\u2019avoir provoqué l\u2019exécution de « notre frère » Louis Riel.Le chef des Métis unit le Québec à l\u2019Amérique autochtone, dit-il, et sur tout, il incarne « la cause de la justice et de l\u2019humanité » au- delà des langues et des religions.Le premier ministre québécois (1887-1891) n\u2019aura pas toujours cette grandeur.Il préférera parfois une gloriole qui le ruinera.Voix des Canadiens français, Honoré Mercier (1840- 1894) était conscient au plus haut point de la faiblesse des siens à laquelle, ironiquement, i l n \u2019échappera pas.« Nous faisons rire les étrangers par notre manie de faire les grands, les nobles , les riches », déclare-t-il la même année, au cœur d\u2019une conférence reproduite dans Discours 1873-1893, recueil établi et présenté avec soin et pénétration par le politologue Claude Corbo.Bien qu\u2019il soit libéral et l\u2019héritier de Papineau, Mercier apparaît comme un conciliateur en s\u2019ef forçant, à l\u2019échelle du Québec, de rassembler, sous le nom de Parti national, les libéraux autonomistes comme lui et les moins cléricaux des conservateurs.Ce que résume le plus célèbre de ses mots d\u2019ordre : «Cessons nos luttes fratricides !» Partisan de l\u2019accroissement des pouvoirs fiscaux provinciaux, de la démocratisation de l\u2019enseignement, du libre- échange avec les États-Unis, de l\u2019agrandissement nordique du territoire québécois, il est le précurseur des premiers ministres modernisateurs.Aussi Corbo souligne-t-il qu\u2019il annonce l\u2019élan donné par Jean Lesage et René Lévesque.« J\u2019ai été un adversaire de la Confédération, et j\u2019ai toujours pensé qu\u2019elle n\u2019était qu\u2019une union législative déguisée », assure en 1884 le tribun qui cache souvent mal le rhéteur.En dépit de ces précautions oratoires, il dit vouloir retrouver «une cause sacrée», en fait « la pensée intime » des pères canadiens-français de la Confédération.Il voit là l\u2019idée d\u2019un pacte entre des provinces, chacune soucieuse de son autonomie, au lieu de l\u2019idée, réellement voulue par Londres, d\u2019une union centralisatrice.Pour concrétiser sa vision d\u2019un Québec autonome et modernisé, la déclamation l \u2019entraîne en 1885 vers le non-sens.Dans le service public, il vise même, promet-il, «à ramener nos dépenses à leur plus simple expression » ! Ce qui l\u2019empêchera sans doute d\u2019ouvrir les yeux sur les ma- gouil les de son entourage politique au sujet du contrat de construction du chemin de fer de la baie des Chaleurs.Seule sa faillite personnelle entachera véritablement, malgré les honneurs reçus en Europe, sa réputation méritée de chef visionnaire.Fruit de son amour du faste, « des dettes quatre fois supérieures à ses actifs », selon Corbo, qui brosse ici un por trait favorable de l\u2019homme mais sans complaisance, trahissaient l\u2019immaturité d\u2019un Québec révolu.Collaborateur Le Devoir HONORÉ MERCIER DISCOURS 1873-1893 Sélection, édition et présentation de Claude Corbo Del Busso Montréal, 2016, 434 pages La grandeur fragile d\u2019Honoré Mercier Retour sur un premier ministre pionnier dans la défense de l\u2019autonomie provinciale JEAN-FRANÇOIS NADEAU LE DEVOIR Le mausolée d\u2019Honoré Mercier LOUIS CORNELLIER JACQUES GRENIER LE DEVOIR Le journaliste Gil Courtemanche, mort en 2011, fait partie des irremplaçables.[Gil Courtemanche] ne supportait pas l\u2019inégalité du pouvoir entre les grands décideurs et le peuple Martin Forgues « » PEDRO RUIZ LE DEVOIR "]
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