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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
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Printemps - Été
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  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2000, Collections de BAnQ.

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[" di EN BNQ | \\ | | A 11.Lb [ À | The CY EES ut { \\ i) rl 15 À cu A 3 M see . possible Sortir de la pensée unique en.ne a 0 - \u2014- mie ll C.P 114, SUCC.CÔTE-DES-NEIGES, MONTRÉAL (QUÉBEC) H3S 254 TELEPHONE: (514) 529-1316 COMITE DE REDACTION Jean-Marc Fontan, Gabriel Gagnon, Patrice LeBlanc, Jacqueline Mathieu, tGaston Miron, Jean Paquin, Jacques Pelletier, tMarcel Rioux, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Lise Gauvin, Roland Giguere, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Suzanne Martin, Marcel Sévigny RÉVISION DES TEXTES ET SECRÉTARIAT Micheline Dussault RESPONSABLE DU NUMÉRO Jacques Pelletier La revue POSSIBLES est membre de la SODLP (courriel : sodep@sympatico.ca ; site Web: http://www3.sympatico.ca/sodep) et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.POSSIBLES est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec.Ce numéro: 10 S$.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVO.conser DES ARTS ET Eee PRODUCTION : Intersigne ILLUSTRATION DE LA PAGE COUVERTURE: Normand Cousineau CONCEPTION GRAPHIQUE: Diane Héroux RÉALISATION GRAPHIQUE: Arabelle S.Grondin IMPRESSION : AGMV Marquis inc.DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec: D775 027 DEPOT LEGAL Bibliotheque nationale du Canada: ISSN: 0703-7139 © 2000 Revue POSSIBLES, Montréal TABLE DES MATIÈRES gi 3 EDITORIAL «ooo AAA AAA A aa a 5 ESSAIS ET ANALYSES De la domination de l'économie au néolibéralisme 13 Gilles Dostaler La pensée molle de Touraine et Giddens 27 Jean-Guy Lacroix et Jacques Mascotto Vers un nouvel imaginaire social.50 Gabriel Gagnon Le Net au service de la pensée critique .62 Jean-Marc Fontan Éléments d\u2019une critique de la «pensée critique» 79 Jean-William Lapierre Marcuse et la nouvelle pensée positive 98 Martin Geoffroy André Gorz : penseur du possible 10000 113 Andrea Levy La dislocation du monde : sur Hermann Broch 143 Jacques Pelletier Rh rascals.SOON.AS - POESIE ET FICTION Instants sans laisse Bianca Coté Les risques du métier et Au secours! .173 Didier Nordon L'autre nuit 186 Geneviève DeCelles Sara et l'enfant 199 Gaëtan Anderson DOCUMENTS Le sentiment de l'existence : recherche auprès de jeunes précaires 1 209 Paul Grell Identité et politique : penser la nation politique à l'ère des identités multiples.229 Jocelyn Maclure Sebastiäo Salgado, photographe engagé dans les luttes populaires 239 Katiane Macédo ATTAC: un mouvement citoyen en plein développement Pierre Henrichon ÉDITORIAL 5 Radicaliser la pensée critique éduite à la défensive, sinon à l\u2019impuissance et à l\u2019insignifiance politiques, au cours des deux dernières décennies, la gauche pourra-t-elle retrouver un second souffle au tournant du millénaire ?Certains événements récents, dont notamment la victoire des opposants à la mondialisation sauvage lors de la rencontre de l'OMC à Seattle, le donnent à penser.Ces événements ne sont pas encore très nombreux, bien sûr, et il n\u2019est pas évident que l\u2019étincelle de Seattle mettra le feu à la plaine, entraînant par son exemple un mouvement généralisé d\u2019insubordination et d\u2019insoumission.Cette victoire est ponctuelle et sans doute provisoire, mais elle signale tout de même à sa façon une prise de conscience critique et une nouvelle détermination à agir de certains acteurs sociaux qui ne s\u2019étaient guère manifestés au cours des années récentes.Les forces progressistes des sociétés occidentales, pour nous en tenir à elles, semblaient en effet en hibernation depuis le début des années 1980, profondément enfoncées dans un sommeil qui favorisait d\u2019autant l\u2019expansion, puis la domination totale d\u2019un nouveau capitalisme transnational dont Gilles Dostaler propose 6 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000 une description fortement imagée dans l\u2019article qui ouvre ce numéro.Embrassant l\u2019ensemble de la planète, y faisant régner partout sa suprématie sous couvert d\u2019un libéralisme «nouveau» destiné à masquer les conséquences désastreuses pour les peuples et pour les masses populaires de sa mainmise totale sur tous les aspects de la vie économique, sociale et culturelle de nos sociétés, ce capitalisme exacerbé a pu s'imposer sans rencontrer de résistances concertées et efficaces qui auraient pu faire échec à ses ambitions effrénées ou à tout le moins les freiner.La nouvelle gauche politique radicale qui était apparue au cours des années 1960 et qui s\u2019était manifestée bruyamment au cours des années 1970-au Québec comme ailleurs\u2014disparais- sait aussi soudainement qu\u2019elle était apparue au tournant des années 1980.La gauche social-démocrate classique, pour sa part, connaissait des reculs importants sur le plan électoral; pour conserver le pouvoir ou pour s\u2019en rapprocher, selon les périodes, elle révisait ses orientations et ses politiques, se situant progressivement au «centre» de l\u2019échiquier politique; elle renonçait du coup à ses visées anticapitalistes et se bornait à critiquer tout au plus les aspects les plus inacceptables de la domination.Les politiques actuelles des partis socio-démocrates, en Europe notamment-et on pourrait étendre cette observation au NPD canadien\u2014, représentent l\u2019aboutissement logique de cette perspective.Ainsi que le signalent Jean-Guy Lacroix et Jacques Mascotto dans leur article, cette nouvelle orientation ne représente rien de moins qu\u2019une abdication devant les forces apparemment irrésistibles de l\u2019hyper- capitalisme.Cette réorientation est par ailleurs favorisée par le changement de perspective concomitant que l\u2019on retrouve aussi au cours de cette période dans le mouvement syndical.Allié traditionnel des partis socio-démocrates, celui-ci renonce en théorie ÉDITORIAL aussi bien qu\u2019en pratique au syndicalisme de combat qu\u2019il prônait naguère et s\u2019engage dans la voie de la concertation et du partenariat.Il participe ainsi dans les faits, tout en s\u2019en défendant vertueusement dans le discours, à l\u2019établissement du nouvel ordre social dont le fameux «modèle québécois» représenterait, paraît-il, une incarnation exemplaire.Le mouvement populaire, enfin, n'échappe pas à ce courant général, se voyant condamné à composer avec le nouvel État néolibéral, ne serait-ce que pour sauver ses propres organisations.Ce repli politique et social est accompagné et favorisé par les transformations équivalentes qui affectent le milieu culturel et intellectuel.Le statut et la fonction des acteurs qui appartiennent à ces univers connaissent en effet des changements qui s\u2019apparentent à une régression, sinon à un déclin inéluctable.Engagés dans les débats idéologiques, sociaux et politiques au cours de la période allant de l\u2019après-guerre aux années 1980, «compagnons de route» des forces de gauche traditionnelles ou des nouvelles organisations politiques qui apparaissent durant cette époque, critiques des formes diverses que prend le pouvoir aussi bien dans le mouvement social, dans les syndicats et les groupes populaires que sur le plan institutionnel, les intellectuels se retrouvent pour ainsi dire sur la touche lorsque les organisations qu\u2019ils accompagnent connaissent la réorientation évoquée plus haut.Depuis lors, quand ils se manifestent sur la place publique, c\u2019est à travers la posture\u2014et la figure\u2014 euphémisée du spécialiste reconnu et consulté pour son expertise professionnelle plutôt que pour le regard critique qu\u2019il pourrait éventuellement porter sur des problèmes auxquels on lui demande de donner un avis essentiellement technique.Les agents culturels, qu\u2019il s'agisse des artistes ou des divers intervenants qui composent ce milieu, connaissent en gros le même sort.Ils renoncent, bon gré mal gré, sous la pression de l\u2019air du temps, à leurs pratiques engagées et se plient à la logique dominante qui les enjoint de distraire 7 8 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000 d\u2019abord, plutôt que de faire réfléchir, les citoyens de la nouvelle «société du spectacle».Depuis vingt ans, c\u2019est donc l\u2019apathie et la morosité qui ont caractérisé les comportements de la plupart des membres des secteurs progressistes de nos sociétés.Cette léthargie et cette passivité étaient d\u2019une certaine manière l\u2019expression affective d\u2019un sentiment d\u2019impuissance politique lui-même générateur d\u2019une attitude de résignation boudeuse, à laquelle échappaient heureusement certains flots de résistance.C\u2019est cette mentalité défaitiste et capitularde qui semble bien devoir être remplacée aujourd\u2019hui par les nouvelles formes de lutte qu\u2019évoquent Jean-Marc Fontan et Gabriel Gagnon dans leurs contributions à ce numéro.On voit en effet apparaître d\u2019une part de nouvelles revendi- cations-comme à titre d\u2019exemple le revenu de citoyenneté, objectif qui s\u2019inscrit lui-même dans la perspective d\u2019une démocratisation réelle de la vie sociale et politique\u2014et, d'autre part, de nouveaux modes d\u2019action à travers notamment le recours créatif et révolutionnaire aux techniques de communication les plus modernes qui, on le sait, ont joué un rôle majeur dans la critique des projets de l\u2019AMI et de l'OMC.Le mouvement syndical et populaire s\u2019exprime lui-même de manière plus oppositionnelle depuis quelque temps.On l\u2019a vu lors de la grande grève ouvrière de l\u2019automne 1995 en France, dans certaines actions menées par les syndicats de paysans en Europe et dans le surgissement d\u2019un courant plus critique ici même à l\u2019intérieur des centrales, et plus particulièrement à la CSN et à la CEQ, enfin dans certaines manifestations combatives de groupes sociaux, dont le FRAPRU et les comités de chômeurs et de sans- emploi. ÉDITORIAL Cette effervescence prometteuse pour qui ne se résigne pas à l\u2019ordre établi, on la rencontre également dans certains milieux intellectuels.Jean-William Lapierre évoque dans son texte l\u2019action d\u2019un Pierre Bourdieu et de ceux qui le suivent dans la lutte contre le néolibéralisme, de même que certains engagements internationaux d\u2019une partie de l\u2019intelligentsia française et européenne.On peut voir là un signe des temps qui se manifeste également au Canada et au Québec ainsi qu\u2019on a pu le constater tout récemment dans les mobilisations contre l\u2019AMI et l'OMC.À l\u2019occasion de ces luttes, on a vu certains intellectuels, parfois engagés naguère mais qui s\u2019étaient ensuite retirés du débat public, faire leur «rentrée» en quelque sorte aux côtés d\u2019une nouvelle génération de militants et de jeunes intellectuels qui, pour penser le monde en termes nouveaux, ne sont pas moins critiques et réfractaires qu\u2019eux-mêmes à l\u2019endroit des puissants qui dirigent le capitalisme globalisé et contrôlent les idéologues à son service.Ces nouveaux intellectuels, qui tentent d\u2019incarner concrètement, dans l\u2019action, leur analyse critique de la société ne sont cependant par les premiers à le faire.D\u2019autres, avant eux, ont choisi cette voie et certains, dont la pensée demeure pertinente dans la présente conjoncture, sont évoqués par nos collaborateurs: Gabriel Gagnon inscrit ainsi d\u2019emblée sa réflexion dans le prolongement de celle de Cornelius Castoriadis; Martin Geoffroy reprend, à propos de formes contemporaines de la pensée dite positive, une critique qui s'inspire largement du Marcuse de L'Homme unidimensionnel et Andrea Levy souligne l\u2019originalité et l\u2019actualité des analyses radicales d\u2019André Gorz qui remettent en question, au-delà de la simple régie des rapports sociaux, les fondements organisationnels et civilisationnels des sociétés modernes.La pensée critique paraît donc connaître un réveil que plusieurs espéraient depuis longtemps.Elle n\u2019est pas morte, pas 9 10 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000 plus que la perspective socialiste sous ses diverses formes n\u2019est disparue depuis la chute du mur de Berlin et l\u2019effondrement des pays de l\u2019Est comme le prétendaient-en le souhaitant visiblement- certains intellectuels écervelés.Le monde demeure à analyser, à comprendre et à changer aujourd\u2019hui comme hier et c\u2019est dans cette optique que POSSIBLES situe son engagement en faveur d\u2019une pensée aussi radicale que vigoureuse dont le présent numéro vise à rappeler la toujours impérieuse nécessité.JACQUES PELLETIER POUR LE COMITÉ DE RÉDACTION 11 ESSAIS ET-ANALYSES De la domination de l'économie au néolibéralisme par GILLES DOSTALER e siècle s\u2019achève avec la domination de l\u2019économie, tant sur le plan de la pensée que sur celui de l\u2019action, dans le monde comme dans la représentation du monde.Économie ne doit pas être entendu ici dans son sens originel d\u2019art de bien gérer une maison ou dans celui, qui en est dérivé, d\u2019art de gérer les biens de l\u2019État, qu\u2019on a appelé «économie politique».Il s\u2019agit plutôt de la «chrématistique», cet ensemble d\u2019activités dont l\u2019enrichissement est la fin.Aristote les avait ainsi nommées, péjorativement, en les opposant à l\u2019économie naturelle, qui vise le bien-être matériel des citoyens.Alors que la consommation de biens a des limites naturelles, l\u2019acquisition chrématistique est par nature sans fin.Il n\u2019y a point de bornes à l\u2019avidité au gain de qui désire l\u2019argent pour l\u2019argent et mesure tout à l\u2019aulne de cet étalon.La monnaie elle-même procrée.Le Stagirite redoutait que l\u2019argent n\u2019en vienne à détruire la société, en la pourrissant de l\u2019intérieur.Il a fallu deux millénaires pour que le danger pressenti par Aristote, la généralisation de la production en vue du gain, le triomphe de l\u2019ordre marchand, du commerce et de l'argent, finisse 14 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES par consommer le divorce entre l\u2019économique et le social, et assurer la domination du second par le premier.Cela a été accompagné, sur le plan des idées, par la naissance de l\u2019économie comme discipline autonome, à la fin du dix-huitième siècle, avec les physiocrates et Adam Smith.C\u2019est avec les premiers, et leur chef de file François Quesnay, que s\u2019impose l\u2019idée de lois naturelles dans l\u2019économie, lois auxquelles les hommes doivent se plier et que ne sauraient transgresser les pouvoirs publics.Ils ont été les premiers à populariser l\u2019expression «laisser-faire».Les physiocrates sont les véritables ancêtres du néolibéralisme contemporain.! Philosophe inspiré par les stoïciens, Smith considérait que le libéralisme devait être assujetti à l\u2019éthique.On a prêté à la parabole de la main invisible des significations qui ne se trouvaient pas dans l\u2019esprit de son concepteur, pour qui le laisser-faire ne constituait pas un impératif absolu.Ce sont, au dix-neuvième siècle, Jean-Baptiste Say et surtout David Ricardo qui se feront les propagateurs d\u2019un libéralisme économique radical, en formalisant la description d\u2019une économie dominée par des lois économiques naturelles, dans une perspective qui s'inspire plus de Quesnay que de Smith.En s\u2019appuyant sur cette vision, plusieurs économistes proposèrent par exemple l\u2019abrogation des lois sur les pauvres, en Angleterre, système d\u2019assistance mis en place en 1601 et dont la présence empêchait selon eux le marché du travail de fonctionner d\u2019une manière fluide et efficace.Intervenue en 1834, cette abrogation peut être considérée comme marquant la naissance du marché moderne du travail.1.Nous avons développé cette thèse, ainsi que d\u2019autres éléments de la présente contribution, dans « Néolibéralisme, keynésianisme et traditions libérales», Cahiers d'épistémologie, Groupe de recherche en épistémologie comparée, Université du Québec à Montréal, n° 9803, 1998; voir aussi « Du libéralisme au néolibéralisme », dans S.Paquerot (éd.), L'État aux orties ?Mondialisation de l\u2019économie et rôle de l\u2019État, Montréal, Écosociété, 1996, p.42-51. DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME Dans un passage de la première édition de son Essaz sur le principe de population (1798), passage supprimé dans les éditions ultérieures, Malthus, ami de Ricardo, écrit à propos de ces lois: «Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s\u2019il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu\u2019il peut justement leur demander, et si la société n\u2019a pas besoin de son travail, n\u2019a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture et, en fait, il est de trop.Au grand banquet de la nature, il n\u2019y aura pas de couvert vacant pour lui.Elle lui commande de s\u2019en aller»2.Dans Richesse et Pauvreté (1981), dont on dit que c\u2019était le livre de chevet de Ronald Reagan, Georges Gilder, théoricien de l\u2019économie de l\u2019offre, un des courants du néolibéralisme, retrouve les accents de Malthus et des autres qui, à la même époque, proposaient de discipliner les travailleurs rétifs avec l\u2019aiguillon de la faim.Pour Gilder, les mesures de sécurité sociale érodent l\u2019incitation au travail, encouragent la prodigalité et le vice et contribuent à maintenir les pauvres dans leur pauvreté.Karl Polanyi a magistralement décrit, dans La Grande Transformation (1944), le dessein prométhéen d\u2019autorégulation de la société par le marché qui s\u2019est traduit, au dix-neuvième siècle, par la tentative de transformation du travail, de la terre et de l'argent en marchandises.Il a montré que ce projet était une utopie et que la tentative de le mettre en œuvre comportait, pour la société, des dangers mortels, dont le nazisme était l\u2019une des manifestations.Instinctivement, la société s\u2019est protégée contre ces dangers, en résistant par divers moyens à la domination de l\u2019économie.C\u2019est ainsi qu\u2019on peut interpréter la mise en place, dès la fin du dix- neuvième siècle, en France, en Allemagne, en Angleterre et ailleurs, de diverses formes de régulation étatique et de protection des 2.Cité par Michel Beaud, Le Basculement du monde, Paris, La Découverte, 1997, p.155-156.15 16 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES travailleurs et des plus démunis, cela par des gouvernements souvent conservateurs et autoritaires, mais se réclamant la plupart du temps du libéralisme économique triomphant au dix-neuvième siècle.En même temps qu\u2019il triomphait, le libéralisme économique se transformait en effet en s\u2019éloignant des formes du libéralisme politique et du libéralisme moral auxquels il était, au départ, étroitement associé.Cette rupture explique quelques caractéristiques à première vue étonnantes du néolibéralisme contemporain, dont certains porte-parole sont en même temps partisans de l\u2019autoritarisme politique ou du conservatisme moral.Penseur majeur auquel se réfèrent les libéraux contemporains, John Stuart Mill était pourtant encore plus éloigné de leur vision que Smith.Partisan radical de la liberté de mœurs comme de la liberté politique, il explique, dans De la liberté (1859), que la liberté économique n\u2019est d\u2019aucune manière une liberté naturelle au même titre que les deux premières, mais une affaire d\u2019efficience.Et sa critique virulente, dans les Principes d\u2019économie politique (1848), d\u2019un monde qui s\u2019est transformé, comme le montre l\u2019exemple des États-Unis, en champ de course aux dollars, course folle qui détruit l\u2019harmonie de la nature, est d\u2019une actualité étonnante, au même titre que les attaques d\u2019Aristote contre la chrématistique : J'avoue que je ne suis pas enchanté de l\u2019idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l\u2019état normal de l\u2019homme est de lutter sans fin pour se tirer d\u2019affaire, que cette mêlée où l\u2019on se foule aux pieds, où l\u2019on se coudoie, où l\u2019on s\u2019écrase, où l\u2019on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l\u2019humanité, au lieu d\u2019être simplement une des phases désagréables du progrès industriel.3.Stuart Mill: textes choisis, Paris, Dalloz, 1953, p.297. DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME Le libéralisme de Mill annonce ainsi le nouveau libéralisme dont J.A.Hobson et L.T.Hobhouse seront les avocats au tournant du siècle, en appelant l\u2019État à réguler l\u2019activité économique, à corriger et à limiter les effets néfastes du laisser-faire sur le bien-être des populations: aggravation des inégalités économiques, accroissement du chômage, de la pauvreté, de la misère.C\u2019est de ce nouveau libéralisme que Keynes et ses amis du parti libéral anglais se réclameront dans les années 1920.Il ne faut évidemment pas le confondre avec le néolibéralisme, qui en est l\u2019exact opposé.Marx, comme Mill, s\u2019appuyait sur Ricardo qu\u2019il admirait.Il en était pourtant aussi éloigné que Mill et condamnait, comme ce dernier, la course aux dollars.Il s\u2019appuyait sur Aristote pour décrire le mouvement de l\u2019argent qui s\u2019accroît de lui-même.Et pourtant Marx, qui ménageait Ricardo, se déchaînait contre les «niaiseries» de Mill.Cela n\u2019est pas étonnant, puisque les positions de Mill étaient plus proches et donc plus menaçantes pour les siennes.Mill prônait la réforme pour humaniser un monde dans lequel les lois de la production ne pouvaient être changées.Marx prônait la révolution pour changer les conditions de la production, tout en croyant, comme les physiocrates et comme Ricardo, en des lois économiques naturelles et une direction de l\u2019histoire.La révolution constituait pour Marx le passage obligé à un monde qui serait un jour libéré de l\u2019argent et de l\u2019État.Par une cruelle ironie de l\u2019histoire, la première révolution à se réclamer de Marx accouchera d\u2019un État tentaculaire et totalitaire dont l\u2019écroulement, au moment où triomphe le néolibéralisme, fera place à un capitalisme mafieux dans lequel l\u2019argent règne en maître et pourrit tout, jusqu\u2019aux sommets de l\u2019État.Le rapport de Keynes à Marx n\u2019est pas sans ressembler au rapport de Marx à Mill.L'hostilité de Keynes envers Marx va de pair avec certaines ressemblances entre leurs conceptions d\u2019un État 17 TL en tn 18 POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000.ESSAIS ET ANALYSES idéal.Keynes a pour Aristote la même admiration que Marx.Il condamne comme une aberration psychologique, dont Freud aurait mis les racines en lumière, l\u2019amour de l\u2019argent, ce moteur du capitalisme, «un état morbide plutôt répugnant, l\u2019une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales »*.Il considère le bolchevisme comme une aussi grande menace pour la civilisation que le nazisme, mais il reconnaît tout de même au premier le mérite d\u2019avoir fait disparaître l\u2019amour de l\u2019argent comme moteur premier de l\u2019action humaine.Reconnu comme le plus grand économiste du siècle, Keynes considérait pourtant que, dans un monde meilleur, l\u2019économie devrait occuper une place secondaire, derrière le politique et surtout l\u2019éthique, qui fut l\u2019objet de ses premiers écrits.Sa critique du capitalisme était radicale*, même s\u2019il n\u2019en proposait pas le renversement.Il a écrit que « la république de mon imagination se situe à l\u2019extrême gauche de l\u2019espace céleste »°.Comme Marx, il appelait de ses vœux une société dans laquelle l\u2019argent comme l\u2019État seraient dessaisis d\u2019une partie de leurs prérogatives.Contrairement à Marx, il ne croyait pas en l\u2019existence de lois économiques naturelles et rejetait de ce fait les nouvelles tendances, en économie, à donner de ces lois une formalisation mathématique.4 J.M.Keynes, Essais sur la monnaie et l'économie, Paris, Payot, 1971, p.138.5.«Le capitalisme décadent, international mais individualiste, entre les mains duquel nous nous sommes retrouvés après la Guerre, n\u2019est pas un succès.Il n\u2019est pas intelligent, il n\u2019est pas beau, il n\u2019est pas juste, il n\u2019est pas vertueux - et il ne livre pas la marchandise.En bref, nous ne l\u2019aimons pas et nous commençons à le mépriser » (« National self-sufficiency», 1933, in The collected writings of Jobn Maynard Keynes, Londres, Macmillan, 1971-1989, vol.21, p.239).6.The collected writings.op.cit vol.9, p.309. DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME Dès ses premiers écrits, Keynes rejetait le laisser-faire, fondé sur une illusion et lourd des plus grands périls, lorsque transformé en projet politique: «Il n\u2019est nullement vrai que les individus possèdent, à titre prescriptif, une \u201cliberté naturelle\u201d dans l'exercice de leurs activités économiques.[.] Il n\u2019est nullement correct de déduire des principes de l\u2019Économie Politique que l'intérêt personnel dûment éclairé œuvre toujours en faveur de l\u2019intérêt général »\".C\u2019est bien avant la rédaction de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) que Keynes propose une intervention des pouvoirs publics pour réguler l\u2019économie, aplanir les fluctuations cycliques, assurer la stabilité des prix, et surtout réaliser le plein emploi et une plus juste répartition des revenus.Les «politiques keynésiennes» voient donc le jour avant la théorie de la demande effective qui les rationalise, comme c\u2019est souvent le cas dans le domaine de l\u2019économie.Et le triomphe du keynésianisme est plus affaire d\u2019évolution historique, de rapports de force, que de débats théoriques.Ce n\u2019est pas au terme d\u2019une bataille d\u2019idées que Keynes a vaincu Hayek dans les années 1940.Et la revanche de Hayek, dans les années 1970, est le fruit d\u2019un changement dans les rapports de force plutôt que de reconsidérations théoriques.C\u2019est un modèle frelaté et modéré du keynésianisme qui s\u2019est imposé dans les trente années de l\u2019après-guerreS.Alors que Keynes comparait l\u2019économétrie à l\u2019alchimie, l\u2019économétrie triomphe en formalisant la Théorie générale et en proposant des recettes en principe infaillibles pour réaliser l\u2019arbitrage idéal entre le chômage et l\u2019inflation.Ce keynésianisme est-il responsable de la croissance soutenue pendant ce qu\u2019on a appelé les «trente glorieuses», de 1945 7.Essais \u2026, op.cit., p.117.8.Nous avons fait l\u2019histoire de cette évolution, puis de la résurgence du libéralisme, dans M.Beaud et G.Dostaler, La Pensée économique depuis Keynes (Paris, Seuil, 1993 ; édition abrégée, 1996).19 20 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES à 1975?Les théories économiques et les économistes ont en fait beaucoup moins d'importance qu\u2019on ne le croit, contrairement à ce que pensait Keynes lui-même.Il leur attribuait en effet beaucoup de pouvoir, projetant en quelque sorte le pouvoir très réel qu\u2019il a lui-même exercé de son vivant.La révolution keynésienne a accompagné plus qu\u2019elle n\u2019a créé les trente glorieuses.Mais nous ne croyons pas non plus, contrairement à ce que pensent les adeptes du néolibéralisme, que les difficultés économiques qui se sont manifestées depuis les années 1970, croissance simultanée de l\u2019inflation et du chômage, stagnation de la productivité, approfondissement des déficits budgétaires, crise monétaire internationale, soient le résultat de politiques keynésiennes qui auraient incité les sociétés, comme les individus, à vivre au-dessus de leurs moyens.Hayek a exposé avec le plus d\u2019insistance cette thèse en montrant la source de ces errements dans le rejet, par Keynes, de la morale traditionnelle préoccupée du long terme, au profit d\u2019une «politique du desperado» avide de jouissances immédiates.En son temps, Quesnay, qui était médecin, comparait les problèmes économiques à la maladie sanctionnant les excès.Des évolutions qui ont marqué les trente dernières années du siècle, il est encore trop tôt pour offrir une explication complètement satisfaisante, si tant est qu\u2019on puisse y arriver un jour.On ne s\u2019entend pas encore sur les causes de la crise des années trente.Mais on peut avoir quelques certitudes.Il n\u2019y a pas de cause unique et mécanique de cette transformation radicale.Elle s\u2019inscrit dans des tendances lourdes, de long terme, telles qu\u2019elles se sont manifestées à intervalle récurrent, dans le passé.Ces tendances ne jouent pas exclusivement sur le plan de l\u2019économie, mais du politique, du social, du culturel.Elles s\u2019inscrivent simultanément dans des champs nationaux et internationaux.Les changements dans les rapports de force, entre pays, groupes de pays, et entre classes DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME sociales à l\u2019intérieur des frontières nationales, jouent un rôle majeur.Un modèle de développement, relativement équilibré, fondé sur la production et la consommation de masse, un compromis nouveau entre entreprises et travailleurs, une intervention accrue des pouvoirs publics, s\u2019est mis en place à la sortie de la dépression des années 1930.Certains l\u2019ont qualifié de fordiste\u201d.On a assisté, à partir de la fin des années 1960, à un renversement du rapport de force qui avait assuré une croissance relativement équilibrée et un certain enrichissement de tous les groupes sociaux dans les trois décennies précédentes.Le rapport est rompu en faveur des capitaines d\u2019industrie.Et au sein de ce dernier groupe, le leadership est passé du secteur actif, productif, au secteur financier, rentier, spéculatif.Ce qui se traduit entre autres par le gonflement spectaculaire d\u2019une bulle financière totalement dissociée de l\u2019économie réelle.L'histoire est marquée, depuis le début de l\u2019accumulation capitaliste, par des retours de balancier entre les secteurs industriel et spéculatif, et l\u2019éclosion de bulles financières ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui.La mondialisation dont on nous rebat les oreilles est aussi un phénomène qui existait déjà à l\u2019_époque mercantiliste.Mais il est clair que les nouvelles facilités de circulation des capitaux à l\u2019échelle du monde lui donnent une ampleur sans précédent.Ce que d\u2019aucuns voient comme la fin de l\u2019histoire, avec le triomphe de la rationalité économique et de la démocratie libérale, constitue une remise à jour et un élargissement des tendances qui avaient triomphé, sur une plus petite échelle, au siècle dernier.L'argent, plus que jamais, pourrit la société.Les écarts de revenus s\u2019amplifient pendant que la misère mine les populations des pays exclus du développement.La planète est menacée d\u2019asphyxie.Au 9.Voir par exemple les travaux de l\u2019école de la régulation en France, qui s\u2019inspirent de Marx, de Keynes et de l\u2019institutionnalisme et ceux, qui leur sont proches, des post-keynésiens, disciples radicaux de Keynes.21 22 FEA ER RH DEEP IN CI FU AEST POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000.ESSAIS ET ANALYSES libéralisme, déja dangereux du siecle dernier, s\u2019étaient opposés, parmi d\u2019autres, Mill et Marx.Les solutions marxiste et keynésienne au laisser-faire s\u2019imposeront au vingtième siècle sous des formes évidemment bien différentes de ce que leurs concepteurs avaient imaginé.Frères ennemis, le keynésianisme et le marxisme entrent en crise à peu près au même moment.Le néolibéralisme triomphe partout, y compris dans les anciens pays de l\u2019empire soviétique, et en particulier dans le principal d\u2019entre eux.Mais qu\u2019est-ce que le néolibéralisme?L'expression a été créée par les adversaires de ce courant.Les partisans du néolibéralisme ne s\u2019en réclament généralement pas.Et, pour compliquer un peu plus le tableau sémantique, le mot «liberal» désigne aux États-Unis un partisan de l\u2019intervention étatique, keynésien ou autre, de telle sorte que les véritables libéraux, au sens européen du terme, ne se réclament pas d\u2019un terme qui leur aurait été subtilisé.Comme le keynésianisme, le néolibéralisme renvoie à la fois à une vision du monde, à des théories économiques et à des politiques!9.Comme le keynésianisme, il accompagne et rationalise ex post des évolutions qui se seraient produites de toute manière.Les thèses néolibérales sont dans l\u2019air du temps car les politiques qui leur correspondent se sont imposées.La vision du monde néolibérale est fondamentalement identique à la vision libérale classique du dix-neuvième siècle, dans sa version toutefois la plus 10.Sur les diverses facettes du néolibéralisme, voir entre autres: M.Bernard, L'Utopie néolibérale, Montréal, Renouveau Québécois et Chaire d\u2019études socio-économiques de l'UQAM, 1997; G.Bourque et J.Duchastel, «Le discours politique néolibéral et les transformations actuelles de l\u2019État », Discours social, n°5 3-4, 1992, p.77-95; D.Brunelle, Droit et exclusion : critique de l'ordre libéral, Montréal et Paris, L'Harmattan, 1997 ; L.Gill, Le Néolibéralisme, Montréal, Chaire d\u2019études socio-économiques de l'UQAM, 1999; L.Jalbert et L.Beaudry (éd.), Les Métamorphoses de la pensée libérale : sur le néo-libéralisme actuel, Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 1987 ; M.Lagueux, « Le néolibéralisme comme programme de recherche et comme idéologie», Cahiers d'économie politique, n°5 16-17, 1989, p.129-152. DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME extrême, celle de Bastiat, de Carey et de certains adeptes de l\u2019école de Manchester.C\u2019est une idéologie qui met de l\u2019avant l\u2019idée de l\u2019efficacité absolue du marché et du caractère naturel des lois économiques.Elle considère la société comme un regroupement d\u2019individus identiques, agents hédonistes, rationnels et omniscients.Elle condamne toute interférence de l\u2019État et juge en particulier que la liberté économique est le fondement de la liberté politique, renversant de ce fait la position de Mill.Cette position est exprimée de manière particulièrement éloquente dans le manifeste de Friedman, Capitalisme et Liberté (1960).Le néolibéralisme le plus actuel se singularise par le fait qu\u2019il applique à tous les comportements humains, dans les domaines politique, juridique, familial, sexuel, criminel et autres, le postulat de la rationalité de l\u2019agent maximisant son utilité sous contrainte.C\u2019est le triomphe absolu de l\u2019économisme.Le «prix Nobel» d\u2019économie a été attribué à Gary Becker en 1992 pour ses réalisations dans ce domaine.L'existence de ce prix, créé en 1968 et attribué depuis 1969 par la Banque de Suède\u2014et qui n\u2019est donc pas un véritable prix Nobel-illustre bien cette apologie de l\u2019économie considérée comme une science exacte au même titre que la physique.Dans le cadre de cette vision, que partagent aujourd\u2019hui la grande majorité des économistes, des explications théoriques diverses et parfois contradictoires sont mises de l\u2019avant pour expliquer le fonctionnement des économies.De ce point de vue, il en est du néolibéralisme comme du keynésianisme, du marxisme ou de l\u2019économie politique classique du dix-neuvième siècle.Les sous- courants sont multiples; les conflits interfamiliaux peuvent être très violents, et déboucher parfois sur le sacrifice du père, comme nous l\u2019a enseigné Freud.Adversaire le plus opiniâtre de Keynes, dont il fut par ailleurs un ami dans les années 1930, fondateur en 1947 de la société du Mont Pèlerin, vecteur central du néolibéralisme, Friedrich Hayek, honoré par le «prix Nobel» en 1974, rejette 23 ARE EN BHD HINT 24 POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000.ESSAIS ET ANALYSES néanmoins les tenants et aboutissants du monétarisme qui s\u2019impose, dans les années 1970, comme le fer de lance de la résurgence du libéralisme!!.Milton Friedman, «prix Nobel» 1976, est le chef de file du monétarisme et sans doute le plus connu et le plus efficace des propagandistes du néolibéralisme.Mais le monétarisme est lui- même un ensemble diversifié, et il a été renversé, dans les années 1980, par la nouvelle macroéconomie classique qui, sous le leadership de Robert Lucas, «prix Nobel» 1995, défend un libéralisme plus radical que celui de Friedman, déniant toute efficacité, même à court terme, à la politique économique.Les économistes de l\u2019offre et surtout les libertariens anarcho-capitalistes, dont David Friedman, fils de Milton, est un des leaders, vont encore plus loin dans leur remise en cause de l\u2019État.Pour ces derniers, la justice, l\u2019armée et la police doivent être privatisées de manière à préparer la disparition d\u2019un État qui ne peut être qu\u2019oppresseur.À divers degrés, les théories avancées par ces courants de pensée permettent de rationaliser les politiques mises en œuvre partout dans le monde depuis les années 1970 par des gouvernements dont certains ont été élus avec des programmes sociaux-démocrates.Le démantèlement de l\u2019État-providence n\u2019est pas en effet la marque de commerce des seuls thatchérisme et reaganisme.Recherche des équilibres à tout prix, réduction des dépenses sociales dans la santé, dans l\u2019éducation, «mise à plat» de l\u2019assurance-chômage et plus généralement de l\u2019ensemble du filet de sécurité sociale instauré depuis la Deuxième Guerre mondiale, flexibilisation du marché du travail, mise au pas des syndicats, tels sont les principaux ingrédients d\u2019un cocktail dont la recette peut évidemment varier d\u2019un pays à l\u2019autre et d\u2019un endroit à l\u2019autre.11.Sur le rôle capital de Hayek dans la résurgence contemporaine du libéralisme, voir G.Dostaler, « Hayek et sa reconstruction du libéralisme», Cahiers de recherche sociologique, n° 32, 1999, p.119-141. DE LA DOMINATION DE L'ÉCONOMIE AU NÉOLIBÉRALISME L\u2019autorégulation absolue de la société par le marché, qu\u2019appellent de leurs vœux certains adeptes du néolibéralisme, est une utopie, de surcroît dangereuse si on essaie de la mettre en œuvre.Ceux qui sont plongés dans l\u2019action, industriels et financiers, comme les gouvernants, le savent d\u2019ailleurs mieux que les économistes.Ainsi accepte-t-on des interventions souvent très importantes de l\u2019État pour soutenir l\u2019industrie, pour se protéger sur le marché mondial et pour assurer éventuellement de manière autoritaire la flexibilité du marché du travail.Les mégafusions encouragées par les pouvoirs publics vont tout à fait à l\u2019encontre de l\u2019idéal libéral qu\u2019on retrouve dans les manuels d\u2019économie.De manière plus générale, on peut penser que ceux qui récoltent la manne des politiques néolibérales ne connaissent sans doute pas dans le détail, et probablement pas du tout, les thèses des Hayek, Friedman ou Lucas.De la même manière qu\u2019il était loin d\u2019être certain que les apparatchiks soviétiques étaient très versés dans les subtilités du Capital, comme du reste leurs homologues chinois devenus marxistes-libéraux.x kok Le néolibéralisme n\u2019est pas une fatalité.Les mutations actuelles peuvent ne pas déboucher sur la catastrophe que porte en elle l\u2019utopie néolibérale.Mais rien n\u2019est acquis.Il n\u2019y a pas de lois de l\u2019histoire.Son déroulement est le fruit de rapports de force, entre groupes sociaux, entre pays.Il est relativement facile de mettre à jour les faiblesses des thèses néolibérales.Plusieurs courants de pensée, s\u2019inspirant de Marx, de l\u2019institutionnalisme ou de Keynes, s\u2019y emploient avec succès.Mais il est beaucoup plus difficile de dévier de la route sur laquelle sont engagés, aujourd\u2019hui, presque tous les pays du monde.La crise des années 1930 avait débouché sur un accroissement de la maîtrise de l\u2019économie par le politique, à l\u2019intérieur des frontières nationales.L'internationalisation sert 25 26 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES justement aujourd\u2019hui d\u2019argument pour soumettre de nouveau, et plus fortement que jamais, la société à l\u2019économie.Non seulement faut-il renverser la vapeur au niveau national, mais on ne pourra désormais réussir que si la maîtrise de l\u2019_économique par le politique s\u2019exerce à l\u2019échelle internationale.Il reste à savoir s\u2019il faudra une nouvelle catastrophe, comme celle des années 1930, pour que l\u2019histoire accouche d\u2019une solution positive, conforme aux intérêts de la majorité des populations dans le monde, plutôt qu\u2019à ceux de minorités qui ne cessent de s\u2019enrichir.Il n\u2019y a pas lieu d\u2019être exagérément optimiste. La pensée molle de Touraine et Giddens PAR JEAN-GUY LACROIX er JACQUES MASCOTTO p objectif de ce court article est triple.Il vise d\u2019abord à montrer que la position politique d\u2019Alain Touraine et d\u2019Anthony Giddens, la troisième voie au-delà de la gauche et de la droite, prend appui sur une vision fausse de l\u2019actuelle transition entre la modernité et une autre ère, qu\u2019on n\u2019a pas encore réussi à qualifier adéquatement en sciences sociales et que nous nommons «conscientivité»!.Il veut également indiquer en quoi cette position tient d\u2019une pensée molle au sujet de l\u2019action sociale «nécessaire» dans un tel contexte, laquelle pensée molle ne peut conduire qu\u2019à l\u2019aliénation du sujet et de la société civile et entraîner de lourdes conséquences pour le devenir de la société.Finalement, il plaide pour une critique radicale de la troisième voie et pour l\u2019élaboration d\u2019une pensée capable de freiner l\u2019appétit sans limite du Capital.1.J.-G.Lacroix et J.Mascotto, « La terre en partage.L'OMC contre la société», conférence dans le cadre de la Semaine d\u2019activités sur la mondialisation et le rôle de l'OMC, 1°\" décembre 1999; J.-G.Lacroix, «Sociologie et transition millénariste : entre l\u2019irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la \u201cconscientivité\u201d», Cahiers de recherche sociologique, n° 30, 1998, p.79-146. 1481 LERMAN 28 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES La légitimation de la «troisième voie » Alain Touraine a tracé à la sociologie une vocation d\u2019intervention organisée autour des mouvements sociaux et du sujet.Sa pensée s\u2019est développée en trois étapes principales depuis 1965 jusqu\u2019à maintenant.De 1965 à 1968, il élabore son approche de la dynamique sociale, l\u2019actionnalisme, surtout dans son ouvrage intitulé Sociologie de l\u2019action*.Puis de 1969 au début des années quatre- vingt, il s\u2019intéresse avec plus d\u2019acuité aux mouvements sociaux, qu\u2019il conçoit comme l\u2019acteur se substituant à la classe ouvrière à titre d\u2019opposant au pouvoir, surtout dans le passage à la société postindustrielle, qu\u2019il nomme aussi programmée.Cette seconde période s\u2019achève et la troisième s\u2019ouvre avec la publication du livre Le Retour de l'acteur\u2019.Cette dernière période, encore en cours, s\u2019avère nettement politique et comprend trois ouvrages: Critique de la modernité, Qu'est-ce que la démocratie ?et Pourrons-nous vivre ensemble ?* Depuis quelques années, et particulièrement dans ces derniers ouvrages, Touraine s\u2019attaque à la pensée et aux positions politiques qu\u2019il qualifie péjorativement de «radicales», c\u2019est-à-dire aux «fonctionnalistes conservateurs ou d\u2019inspiration marxiste [.]», pratiquant «[.\u2026] la double négation de l\u2019action collective [.\u2026]».Il leur reproche de réduire le choix des politiques entre «[.] le libéralisme sauvage et le social-étatisme»*.Selon lui, autant du côté de la droite partisane de l\u2019économie globalisée et de la mondialisation que dans la gauche affirmant que la société est globalement dominée, on parvient «[.\u2026] à la même conclusion : les acteurs disparaissent, l\u2019ordre règne, qu\u2019il soit jugé bon ou Paris, Seuil, 1965.Paris, Fayard, 1994.Respectivement 1992, 1994 et 1997 et tous dans la coll.Biblio essai de Fayard.« Préface à la nouvelle édition », Le Retour de l'acteur (1984), Paris, Fayard, coll.Biblio essai, 1997, p.9 et 11.error re LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS détestable [.]1»°.Notons que ce n\u2019est que pour autant que l\u2019on accepte cet amalgame gauche-droite, nettement abusif disons-le tout de suite, que la tentative de délégitimisation des oppositions à laquelle il se livre, surtout celles de gauche, a une quelconque chance d\u2019être vue comme pertinente.De fait, son analyse et sa position politique ne contribuent qu\u2019à légitimer la troisième voie à laquelle il participe lui-même, comme l\u2019indiquent ses rapports avec le parti socialiste français et la gouvernance en France.De son côté, Anthony Giddens, sociologue anglais de l\u2019université Cambridge (Grande-Bretagne), a tenté un vaste essai de synthèse théorique qui débouche sur une théorie de la structuration des systèmes sociaux et de la modernité.Sa pensée s\u2019est développée, de la fin des années soixante à aujourd\u2019hui, également en trois étapes.La première commence au moment où il entame son enseignement de la sociologie à Cambridge, en 1969, et se termine, en 1981, avec la publication de A Contemporary Critique of Historical Materialism\u2019.Cette période est marquée par une certaine prise de distance à l\u2019endroit de l\u2019approche de la réalité contemporaine à partir des conflits sociaux, particulièrement à partir des luttes de classes.Par contre, la seconde période, de 1982 à 1989, se caractérise par l\u2019élaboration de sa théorie de la structuration sociale, particulièrement dans The Constitution of SocietyS, et l\u2019affirmation d\u2019une vision des rapports de classes organisée autour de l\u2019idée de compromis.En effet, il soutient, dans The Nation-State and Violence\u201d, que le capitalisme industriel actuel ne repose plus sur des rapports de classes violents et exacerbés parce que, selon lui, la production nécessite des relations dédiées et continues entre les groupes des 6.Ibid, p.9.Vol.1.London/Berkeley, Macmillan/University of California Press, 1981.1 8.Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1984 ; trad.française, La Constitution de la société, Paris, PUF, 1987.9.Cambridge, Polity Press, 1985.29 LEASES SERCO RATS HALE PLEA LE LIRA MASE EM MALE LANE RAR EUS EL EL AMAIA MMM SL HY EEE A EE DE EE ER STO EE EE FP PR TR 30 POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000.ESSAIS ET ANALYSES principales classes (p.160).A terme, cela allait le conduire durant la troisième période (de 1990 a aujourd\u2019hui), dans Beyond Left and Right10 et The Third Way!!, à la thèse de la nécessité d\u2019une troisième voie s'inscrivant non pas entre mais au-delà de la gauche et de la droite.Pour Giddens, ce n\u2019est que dans cette troisième voie que peut résider la vraie politique radicale (1994, p.246-253).En effet, en conclusion de l\u2019ouvrage caractérisant clairement sa position politique récente, Beyond Left and Right, Giddens, après s\u2019être demandé si le radicalisme avait toujours un rapport pertinent avec la division orthodoxe gauche-droite (p.250), affirme: « Thinking radically is not necessarily thinking \u201cprogressively\u201d and is not necessarily associated with being in the \u201cvanguard\u201d of change» (p.250).Puis, après avoir affirmé que la différenciation entre la gauche et la droite va continuer d\u2019exister dans le contexte des partis politiques, il se demande: «But does the distinction between left and right retain any core meaning when taken out of the mundane environment of orthodox politics?» (p.251) Et sa réponse est très révélatrice de sa position politique réelle: «It does, but only on a very general plane» (p.251), ce qui veut dire, dans le cadre général de cet ouvrage, que le vrai radicalisme n\u2019est pas de ce double côté, gauche-droite, encore moins à gauche, comme on le verra plus loin, mais du côté de l\u2019«utopisme réaliste», la troisième voie, qu\u2019il définit ainsi: Seen in a comprehensive way, a framework of radical politics is developed in terms of an outlook of utopian realism and in relation to the four overarching dimensions of modernity.Combating poverty, absolute or relative; redressing the degradation of the 10.Cambridge, Polity Press, 1994.11.Polity Press, Londres, 1998. LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS environment; contesting arbitrary power; reducing* the role of force and violence in social life\u2014these are the orienting contexts of utopian realism.(p.246) Pour Giddens, il faut situer la troisième voie dans le cadre de la modernité, il n\u2019y a donc pas de rupture avec celle-ci et il faut restreindre l\u2019expression du sujet à une position défensive et à la poursuite de la résistance qu\u2019il pratique déjà (voir les italiques du dernier extrait cité).Il s\u2019agit d\u2019une position marquée du sceau du pragmatisme qui propose d\u2019évaluer la légitimité-validité de ce qu\u2019on propose ou de ce qui est fait en fonction de ce qui peut être fait «réalistement» et non en fonction des principes et des valeurs fondant le désir du sujet et légitimant éthiquement ce désir et l\u2019action sociale.On verra plus loin qu\u2019une telle conception est diamétralement opposée au contenu de l\u2019actuelle transition et aux intérêts du sujet en voie de constitution.Ainsi, à l\u2019instar de Touraine, Giddens s\u2019attaque aux pensées qu\u2019il dit faussement radicales, surtout celles de «gauche», en associant gauche et droite pour mieux légitimer la position politique de la troisième voie à laquelle lui aussi participe, comme le signalent les rapports qu\u2019il entretient avec le parti travailliste d\u2019Angleterre.Ce dernier, tout récemment, a proclamé l\u2019inutilité de se référer à la lutte de classes, vu son caractère dépassé.On sait que Giddens est conseiller de Tony Blair, l\u2019actuel premier ministre de Grande-Bretagne et chef du parti travailliste.À notre avis, ces positions politiques relèvent d\u2019une conception considérant la situation actuelle comme une transition s\u2019opérant dans le prolongement de la modernité, donc de tout ce * Les passages en italique dans cet extrait, comme ce sera le cas des italiques et des points d\u2019exclamation mis entre crochets dans les citations suivantes, sauf précision contraire, sont des auteurs de cet article (J.-G.L.et J.M).31 32 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES qui la constitue, y compris le capitalisme, dans lequel doit nécessairement s\u2019inscrire l\u2019action du sujet.Or, en y regardant de plus près, et surtout en refusant de porter les œillères qu\u2019impose la participation à l\u2019actuelle gouvernance, on s\u2019aperçoit que cette transition est tout autre et qu\u2019elle renferme une tout autre signification.Une conception molle de la transition Pour Giddens, les transformations actuelles ne font qu\u2019approfondir les tendances déjà présentes dans les sociétés modernes; aussi la transition actuelle n\u2019est-elle que la conséquence de la dynamique propre à la modernité.Cependant, cette transition ne signifie pas pour autant la fin de cette dernière, elle marque au contraire l\u2019entrée dans une phase nouvelle où des pratiques issues de la modernité prennent une signification inédite.Aussi, Giddens soutient-il que nous sommes passés à une phase de radicalisation de la modernité : «We have not moved beyond modernity but are living precisely through a phase of its radicalisation»!2.En introduction a The Consequences of Modernity, il sera encore plus explicite: Rather than entering a period of post-modernity, we are moving into one in which the consequences of modernity are becoming more radicalised and universalized than before.Beyond modernity, I shall claim, we can perceive the contours of a new and different order, which is «post-modern»; but this is quite distinct from what is at the moment called by many «post-modernity».(p.3) Si pour Giddens la transition n\u2019implique pas de rupture radicale d\u2019avec la modernité, c\u2019est que nous pénétrons dans une ère postmoderne et que certaines composantes de la praxis sociale actuelle concrétisent déjà cette dernière.Dans Beyond Left and 12.The Consequences of Modernity, Stanford (Cal.), Stanford University Press, 1990, p.51 et 150. LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS Right, il en identifie quatre, dont deux sont particulièrement significatives de sa position : la prolifération des mouvements sociaux et la fin de l\u2019ère des grandes entreprises inaugurée par la décentralisation des unités de production (1994, p.120 à 122).Donc, si on comprend bien Giddens, on passerait de la modernité à l\u2019ère post- moderne sans rupture avec les composantes structurelles de la modernité.Et, compte tenu que l\u2019opposition au pouvoir, avec la prolifération des mouvements sociaux, augure de la nouvelle ère, et que la «fin des grandes entreprises» annonce la fin de l\u2019ancienne ère de la modernité capitaliste, il devient tout à fait inutile, inapproprié, impertinent, voire illégitime, de poursuivre l'attaque contre le pouvoir capitaliste, puisque ce dernier est sensé, selon lui, ne plus avoir la même signification historique et, donc, politique.Aussi n\u2019est-il pas étonnant de constater que pour Giddens le capitalisme n\u2019est plus «l\u2019ennemi principal».[.] it is important to ask how far the framework of radical politics portrayed here continues the long-established animosity of the left towards capitalistic enterprise.What should be salvaged from socialist critiques of capitalism and what discarded?(1994, p.247) Et, un peu plus loin dans le méme ouvrage, il récidive au sujet du néolibéralisme.Après s\u2019être demandé si la distinction entre la gauche et la droite a encore un sens et avoir répondu que oui, mais seulement sur un plan très général, il avance l\u2019argument suivant: Virtually no conservatives now defend inequality and hierarchy in the manner of Old Conservatism.The neoliberals accept the importance of inequality and up to a point view it as a motivating principle of economic efficiency.But this position is based primarily on a theory of the necessary flexibility of labour markets, not a justification of inequality per se.(p.251) 33 34 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES Et Giddens d\u2019ajouter: « Moreover, the neoliberals have actively attacked traditional forms of privilege more than latter- day socialists have done [.1» (p.252), après avoir déjà affirmé d\u2019entrée de jeu dans cet ouvrage que: [.] conservatism means anything, it means the desire to conserve [.].Neoliberalism is not conservative in this (quite elemental) sense.On the contrary, it sets in play radical processes of change, stimulated by the incessant expansion of markets.As noted earlier, the right here has turned radical, while the left seeks mainly to conserve\u2014trying to protect, for example, what remains of the welfare state.(1994, p.9) Bref, si on lit bien Giddens, ce n\u2019est pas le capitalisme, y compris dans sa forme exacerbée, néolibérale, qui fait le plus problème, c\u2019est le socialisme, la gauche, c\u2019est ceux qui veulent conserver l\u2019État du bien-être (du welfare).Mais alors, à quoi servent vraiment la résistance des mouvements sociaux (combating, redressing, constesting, reducing) et leur action défensive découlant de cette politique d\u2019utopisme réaliste qu\u2019il préconise ?Se pourrait-il que sa fonction soit d\u2019illusionner les acteurs sociaux sur leur position réelle dans la dynamique des rapports sociaux et, donc, sur la cause des problèmes qui les assaillent ?Pour sa part, Touraine, dans Critique de la modernité, encourage à redéfinir la modernité (1992, p.227) et soutient que nous entrons dans une ère de pleine modernité, dans l\u2019ère d\u2019une «modernité plus complète qui a rompu toutes les amarres qui la retenaient encore au rivage de l\u2019ordre naturel, divin ou historique, des choses» (p.466).Cette «pleine modernité» proviendrait, à l\u2019instar de ce qu\u2019affirme Giddens, du dépassement sans rupture de la modernité.Aussi, comme le fait son ami anglais, Touraine soutient-il qu\u2019il n\u2019est plus nécessaire de renverser un pouvoir qui n\u2019en est plus un.«Il ne s\u2019agit plus de renverser un pouvoir absolu LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS ou de contrebalancer le pouvoir capitaliste [.\u2026.]» (p.29).Et, quelques lignes plus loin, il ajoute: Car le pouvoir n\u2019est plus celui du prince qui impose ses décisions arbitraires; ni même celui du capitaliste qui exploite le salarié, il est celui de l\u2019innovateur stratège ou du financier qui conquièrent un marché plutôt qu\u2019ils ne gouvernent ou administrent un territoire.(p.30) Dans un contexte conçu de cette façon, la «vieille» opposition entre la gauche et la droite devient obsolète.« C\u2019est pour dépasser l\u2019opposition insupportable entre ceux qui ne veulent que l\u2019unité [lire des historicistes comme le sont les radicaux de gauche] et ceux qui ne cherchent que la diversité [lire les partisans de droite de la mondialisation] [.] que s\u2019est formée une troisième réponse [.]» (1997, p.21).Cette réponse, c\u2019est pour Touraine celle de la troisième voie, c\u2019est celle des mouvements sociaux et du sujet.Or, qu\u2019entend Touraine par mouvements sociaux et par sujet dans le contexte de l\u2019actuelle transition ?La troisième voie et les mouvements sociaux Touraine inscrit l\u2019action des mouvements sociaux dans le cadre d\u2019une démocratie nécessairement représentative (1994, p.48; 1990, p.321).Pour lui, la démocratie ne peut d\u2019ailleurs qu\u2019être représentative (1990, p.422), libérale, comme on le verra plus loin, ce qui étonnamment l\u2019amène sur des positions très voisines de celles de Talcott Parsons!* et de Fukuyama!* au sujet du caractère supérieur et indépassable de la démocratie dite libérale.13.T.Parsons, Societies, Englewood Cliffs (N.].), Prentice-Hall, 1966; The System of Modern Societies, Englewood Cliffs (N.].), Prentice-Hall, 1971.14.La Fin de l\u2019histoire, Paris, Flammarion, 1992.35 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES Par ailleurs, cette représentativité «suppose aussi que les demandes sociales se veuillent elles-mêmes \u201creprésentables\u201d, c\u2019est- à-dire qu\u2019elles acceptent les règles du jeu politique [.\u2026]».(p.98) Rien d\u2019étonnant alors à ce que cette notion, compte tenu des ambitions politiques de la troisième voie, soit nécessairement liée, pour Touraine, au nécessaire rejet du concept de lutte de classes, parce qu\u2019on le dit périmé et dangereux.On passerait ainsi des classes aux mouvements sociaux (1990, p.307-312).La notion de mouvement social apparaît plus clairement encore liée à la démocratie et à la défense de droits humains fondamentaux quand on l\u2019oppose à celle de lutte de classes.Celle-ci a été chargée de références à une nécessité historique, à un triomphe de la raison dont le soulèvement populaire contre la domination irrationnelle autant qu\u2019injuste devait être l\u2019agent.Ce qui a conduit plus directement à l'action révolutionnaire qu'à des institutions démocratiques.Le remplacement de cette notion par celle de mouvement social annonce [.] [qu\u2019] un mouvement social repose toujours sur la libération d'un acteur social et non pas sur la création d\u2019une société idéale [\u2026].(1994, p.100-101) Si on comprend bien Touraine, on doit rejeter l\u2019opposition de classes parce que la lutte révolutionnaire organisée autour d\u2019idéaux sociaux et sociétaux n\u2019a pas donné d\u2019institutions démocratiques.Mais, Touraine va encore plus loin.Selon lui, on peut «[.] se demander [.\u2026] si les idées et les forces politiques qui en appellent au peuple sont toujours démocratiques.» Et z/lico, il répond.«Question qui appelle, nous le savons, une réponse négative.C\u2019est au nom de la gauche, du peuple, de la classe ouvrière et de la démocratie elle-même que bien souvent la démocratie a été détruite» (p.106).L'ennemi pour le «sujet» tourainien, ce n\u2019est donc plus le Capital qui exploite l\u2019humain, c\u2019est dorénavant, depuis que la troisième voie se veut /a solution, ceux et celles qui luttent contre ce mr VE LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS système d\u2019exploitation avec un idéal s\u2019opposant radicalement à cette forme de domination.«Définir une situation et une action comme révolutionnaires ne peut conduire qu\u2019à la création d\u2019un pouvoir autoritaire», affirme-t-il (p.99).En plus de tenir d\u2019un réalisme qui n\u2019est même pas utopique, cette position illustre, on ne peut mieux, le terrorisme intellectuel auquel se livrent les intellectuels organiques de la troisième voie.Tout ce qui n\u2019est pas ma position est forcément totalitaire (lire fasciste et stalinien) ! Voilà ce qui relève et facilite le débat ! Par ailleurs, le sujet, comme acteur social, est de plus en plus conçu par Touraine-au fil de sa production intellectuelle et de son implication dans la gouvernance\u2014 comme une individualité triomphante.«Le sujet est la volonté d\u2019un individu d'agir et d'être reconnu comme acteur»* (1992, p.267).Il renchérira quelques années plus tard en ajoutant: «Le rapport de l'individu à lui-même, par lequel se constitue le sujet, est plus fondamental que les rapports des individus entre eux [!!!] [.\u2026.]».(1994, p.206) Puis, dans son dernier ouvrage de cette période, il précise encore: «Le sujet n\u2019a pas d\u2019autre contenu que la production de lui-même.» (1997, p.32) Ce qui est tout à fait vrai sur le plan du progrès civilisationnel, de l\u2019évolution du mouvement sociohistorique et de la démocratie, mais qui devient tout à fait faux quand on ajoute: «I/ ne sert aucune cause, aucune valeur, aucune autre loi [.\u2026]», même si, du même souffle, on situe cette pratique «[.] dans un univers en mouvement, sans ordre et sans équilibre» (1997, p.32).Touraine a tort d\u2019oublier que ce mouvement, ce désordre, ce déséquilibre\u2026, c\u2019est l\u2019ordre de la marchandise et du capitalisme.Il n\u2019est donc pas étonnant que Touraine annonce «la fin de l\u2019homme social» (1997, p.253-259) et qu\u2019il fasse de la question * L'italique appartient à Touraine.37 38 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES de la démocratie une affaire de personnalité démocratique, la première reposant, non pas sur le principe de l\u2019égalité, mais sur la personnalité des individus.«[\u2026] c\u2019est à celui-ci [le type de personnalité démocratique] que nous demandons de rendre possibles et solides des institutions démocratiques [!!!].» (1994, p.211) La démocratie devient ainsi non plus une affaire de valeurs collectives, mais une question d\u2019attitude personnelle, voire de dons individuels.On semble donc totalement oublier la dimension collective et sociale de l\u2019être, y compris de l\u2019être individuel, qui pourtant n\u2019a d\u2019individuel, au-delà de l\u2019illusion à laquelle l\u2019invite fortement l\u2019idéologie néo- libérale, que ce que le social permet compte tenu des conditions d\u2019existence possibles, dont le caractère de «possibilité» est un enjeu de la lutte idéologique et politique.Giddens insiste aussi, quoique de façon moins accentuée que Touraine, sur l\u2019individu et l\u2019individualité.On retrouvera donc une série d\u2019expressions qui vont dans ce sens: «The construction of the self as a reflexive project», «self-actualisation », «the mutuality of self-disclosure», «a concern for self-fulfilment», «politics of self-actualisation» (Giddens, 1990, p.124 et 156-157).Ces expressions s\u2019inscrivent dans le cadre de l'idéologie du «self», de l\u2019«auto» (santé, éducation, jouissance, etc.), et tendent à créer l\u2019illusion que l\u2019autoproduction du sujet définissant la démocratie peut être une autoproduction individuelle plutôt qu\u2019une autoproduction collective qui, elle, exige de passer par la dimension politique de la pratique sociale.Cependant, Giddens attribue aussi un rôle important aux mouvements sociaux.Évoquant le mouvement ouvrier, il souligne sa diversité et sa prolifération (1990, p.158 à 161; 1994, p.120- 121).Toutefois, même s\u2019il les considère comme fondamentaux dans la définition du contexte actuel parce qu\u2019ils préfigurent déjà les pratiques sociales futures de l\u2019ère postmoderne, il restreint leur LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS capacité d\u2019entraîner le changement, alléguant que d\u2019autres acteurs seront également nécessaires.Social movements provide glimpses of possible futures and are in some part vehicles for their realisation [ici, il cite Alberto Melucci!5].But it is essential to recognise that, from the perspective of utopian realism, they are not the necessary or the only basis of changes with might lead us towards a safer and more human world.[.] Other influences, however, including the force of public opinion, the policies of business corporations and national governments, and the activities of international organisations, are fundamental to the achieving of basic reforms.The outlook of utopian realism recognises the inevitability of power and does not see its use as inherently noxious.(1990, p.161-162) Voilà qui ressemble fort à l\u2019acceptation des «règles du jeu» chez Touraine et qui nous permet de comprendre pourquoi le capitalisme n\u2019est pas «l\u2019ennemi principal» pour la troisième voie.Cet énoncé est également fort éclairant au sujet de cette philosophie politique, dite de l\u2019«utopisme réaliste», que Giddens définit comme l\u2019équilibration des «[\u2026] utopian ideals with realism in much more stringent fashion than was needed in Marx\u2019s days» (1990, p.155).Aussi, il n\u2019est pas étonnant que, comme Touraine, il rejette le concept de lutte de classes, prétendant que pour Marx l\u2019histoire [.] has an overall direction and converges upon a revolutionary agent, the proletariat, which is a «universal class».[.] the proletariat, in making the revolution, acts in the name of the whole of humanity.But history, [.], has no teleology, and there are no privileged agents in the process of transformation geared to the realization of values.(1990, p.154-155) 15.Nomads of the Present, Oxford, Pergamon, 1989.39 40 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES Rejetant ce qu\u2019il nomme le «providentialisme»\u2014qui chez lui n\u2019a rien à voir avec l\u2019Etat-providence ou, plus correctement comme le souligne Riccardo Petrella!6, l\u2019État du bien-étre\u2014il ajoutera: [.] we have to discard the idea that there are agents sent to fulfil history\u2019s purposes, including the metaphysical notion that history is «made» by the dispossessed.[.] There is no single agent, group or movement that, as Marx's proletariat was supposed to do, can carry the hopes of humanity [.].(1994, p.21) Cette position, comme celle de Touraine consistant à considérer Marx d\u2019emblée comme un historiciste (1990, p.22, 106 à 117), ce qui relève d\u2019une lecture réductrice de l\u2019œuvre de Marx et d\u2019autres auteurs, est une mise en garde péremptoire cherchant à fonder la position politique de la troisième voie contre la «gauche».Dorénavant, qu\u2019on se le dise, il n\u2019y a plus de sujet historique, d\u2019acteur qui fait l\u2019histoire, autre que celui du compromis et qui accepte les règles du jeu.La défense des intérêts des dépossédés et des exploités et les revendications des mouvements sociaux reposent alors sur ce qu\u2019il nomme la démocratisation de la démocratie, c\u2019est-à-dire la pratique de la démocratie dialogique dans le cadre de la démocratie libérale: «[\u2026] dialogic democracy encourages the democratization of democracy* within the sphere of the liberal democratic polity».(1994, p.113) Il précise qu\u2019en ce qui concerne les dépossédés cela devrait conduire à un pacte avec les possédants [!] : « All this is said from the point of view of utopian realism.But just how realistic is it?What would be the social means of forging lifestyle pacts, particularly one between the affluent and the poor?» (p.196) 16.«La dépossession de l\u2019État.But inavoué de la \u201ctroisième voie\u201d sociale-libérale », Le Monde diplomatique, n° 545, 46\u20ac année, août 1999, p.3.* L'italique est de Giddens. LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS Cette démocratie dialogique est, elle aussi, caractérisée par l\u2019«utopisme réaliste» qui reprend des principes, des valeurs de gauche, mais en encadre la réalisation par l\u2019obligation de souscrire au raisonnable, voire de mettre ces valeurs en veilleuse jusqu\u2019à un demain toujours repoussé d\u2019un compromis à l\u2019autre.Ainsi, en ce qui concerne la tendance vers l\u2019économie de la post-rareté, soulignera- t-il la limite de la réalisation du principe, parce qu\u2019il y aura toujours des «\u201cpositional\u201d goods».(1994, p.101) Dans le même esprit, les tentatives pour contrer l\u2019inégalité ont également leurs limites, entre autres écologiques (1994, p.102 et 247).[.] an attitude of utopian realism*; it has utopian features, yet is not unrealistic because it corresponds to observable trends.The Marxist idea of a post-scarcity society was a vision of an era of universal abundance, in which scarcity would effectively disappear.In this guise it is indeed purely utopian and offers no purchase at all on a global situation where the conservation of resources, rather than their unlimited development, is what is called for.(1994, p.101) Si on comprend bien Giddens, 'utopie d'une société d\u2019abondance, d\u2019absence d\u2019inégalité, est réaliste quand on renonce à la réaliser.C\u2019est lorsqu\u2019on cherche à traduire réellement le principe que ça devient «purement utopique».Et il fera ce genre d\u2019exercice pour chaque dimension qui selon lui structure la modernité (1994, p.78 à 103 et 134 à 150).De telle sorte que la politique radicale qu\u2019il propose est essentiellement défensive (1994, p.246) et constitue une radicalisation de l\u2019obligation du compromis, d\u2019une participation sur le mode de la dépendance dans un cadre déjà en place, celui des « démocraties libérales», telles qu\u2019elles «s\u2019accommodent», c\u2019est peu dire, de la mondialisation capitaliste * L'italique est de Giddens.41 42 POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000.ESSAIS ET ANALYSES et du goulag de la marchandise que celle-ci promet.Il semble que l\u2019ami Giddens oublie que le capitalisme se radicalise, comme l\u2019indiquent son intransigeance et son comportement impérial, entre autres dans les négociations récentes de l\u2019Accord multilatéral sur l\u2019investissement (AMI) et actuelles de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC).Mais ce n\u2019est pas cela qui importe, car, pour lui, les «conséquences» de la modernité et de la capacité d\u2019action des mouvements sociaux sont telles que les enjeux qu\u2019ils posent ne peuvent pas être ignorés.«The destructive aspects of untrammelled economic growth have become so pervasive and obvious that no state, or even industrial corporation, can ignore them.» (1994, p.248).La position de Giddens serait donc empreinte d\u2019une certaine naïveté face au pouvoir des entreprises privées et du capitalisme en général.À moins que ce ne soit la hantise de l\u2019antagonisme de classe qui le conduise à sous-estimer la puissance et la volonté du Capital tout en surestimant, comme Touraine, la force des mouvements sociaux.Dans un cas comme dans l\u2019autre, cela les amène à ne pas voir ce qu\u2019il y a de «commun» dans les luttes de chaque mouvement social et dans les conditions d\u2019existence des différents citoyens de la Terre, la soumission à la forme marchande, la déshumanisation sous la férule de la domination capitaliste et l\u2019universalité de la nécessité d\u2019une opposition antagonique pour y mettre fin, ou même la faire reculer.La domination totalitaire du capital Au contraire de ce qu\u2019affirment Touraine et Giddens, il y a bien une transition majeure, qui s\u2019avère par plusieurs dimensions beaucoup plus importante que ne le laisse entendre la littérature sociologique récente.Une transition non entre la modernité et la postmodernité ou une ère postmoderne, non entre le capitalisme industrialo- marchand et le postindustrialisme, voire un postcapitalisme de la LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS troisième voie, mais entre la forme sociohistorique concrétisée par le couple modernité-capitalisme et une autre forme sociohisto- rique, que nous avons nommée l\u2019ère de la conscientivité.L\u2019actualisation de celle-ci dépend toutefois de la prise de conscience par le sujet des possibilités d\u2019action sociale accumulées jusqu\u2019ici dans le mouvement sociohistorique et, particulièrement, dans la dernière phase d\u2019expansion du capitalisme (1940 à l\u2019actuelle transition).Elle dépend aussi de la volonté du sujet de faire l\u2019acte fondateur nécessaire à la concrétisation progressiste et démocratique de cette nouvelle forme sociohistorique des rapports sociaux.Cependant, dialectiquement, la probabilité de ce passage est remise en question du fait de la possibilité d\u2019une reproduction élargie du capitalisme.En effet, ce dernier cherche à approfondir sa domination.Il tente de fait d\u2019exacerber ses caractéristiques structurales et à nier totalement la réalité et la légitimité du sujet, lequel pourtant demeure l\u2019objet et le sujet de l\u2019histoire faite et à faire.Le Capital tend actuellement à s\u2019abstraire entièrement de tout rapport avec le sujet quel qu\u2019il soit, à dissoudre la subjectivité en tant que synthèse de l\u2019individu et de la société, à travers sa mondialisation et ses tentatives de se débarrasser de toute contrainte autre que celle de s\u2019accroître aussi rapidement que possible.Il tend donc à se concentrer dans sa forme abstraite, la monnaie, dans sa forme financière, et à se faire potentiel universel d'acquisition et d\u2019investissement, d\u2019où ses exigences dans la ronde de négociations de POMC, dite du «Millenium», oti les entreprises transnationales jouent le rôle-clé, contrairement à ce que pensent les amis Touraine et Giddens.Par ailleurs, la vague des mégafusions, des mégaalliances et des ententes de coopération entre entreprises «déjà» multinationales et déjà de taille mondiale est un indicateur fort de la 43 hb POSSIBLES.PRINTEMPS-ETE 2000, ESSAIS ET ANALYSES transformation radicale non seulement des modalités de concurrence, mais aussi de la forme du pouvoir économique, de sa concentration et de sa centralisation.À l\u2019évidence, cette nouvelle concentration du capital change les rapports de pouvoir non seulement dans les espaces nationaux, mais aussi à l\u2019échelle du globe, contrairement encore à ce que croient Giddens et Touraine.Finalement, le capitalisme connaît une transformation majeure, d\u2019abord avec l\u2019enclenchement d\u2019une autre phase longue d'expansion qui se développe sur la base des nouvelles technologies d\u2019information-communication (NTIC).S\u2019ouvre également pour le capital la possibilité de passer d\u2019une mégaphase de son développement réalisée sur la base de la production-consommation des produits matériels, qui a marqué les premiers deux cents ans de son développement, à une autre mégaphase fondée sur la production- consommation de produits non matériels!7.Cela pourrait bien vouloir dire pour lui l\u2019ouverture d\u2019un champ gigantesque de possibilités sur une durée très longue, comme le laissait entendre récemment Susan George!8, présidente de l\u2019Observatoire de la mondialisation, en soulignant que l'OMC est l\u2019instrument idéal pour imposer les règles des entreprises transnationales à toutes les activités humaines qu\u2019on définit désormais comme objets de «commerce».Or, cela implique à peu près tout: l\u2019agriculture, les services (l\u2019éducation, la santé, etc.), l\u2019environnement, la propriété intellectuelle, les brevets relevant de la biotechnologie, de la génétique, etc.Cet appétit gargantuesque et sans limite du Capital montre qu\u2019il n\u2019y a pas de limites naturelles à son expansion et à ses intrusions.Au lieu de se 17.J.-G.Lacroix, op.cit, p.22, 79 et 147; J.Mascotto, « De la souveraineté de l\u2019État à l\u2019a priori des organisations: généalogie de l\u2019AMI ou nécrologie du capitalisme politique», dans M.Freitag (dir.), Le Monde enchaîné : perspectives critiques sur la mondialisation, Québec, Éditions Nota bene, 1999, p.177-230.18.«Le commerce avant les libertés.Sommet de L'OMC 2a Seattle », Le Monde diplomatique, n° 548, 46\u20ac année, novembre 1999, p.1 et 16-17. LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS restreindre ou de décliner, contrairement à ce qu\u2019affirment les deux papes de la régulation feutrée de la troisième voie, ce pouvoir semble désormais sans limite, sans entrave politique et, bien sûr, sans éthique.Or, la résistance à l\u2019AMI l\u2019a montré, la seule force qui puisse l\u2019affronter, c\u2019est le sujet, mais un sujet conscient de la nécessité de se constituer comme acteur historique.Un nouvel acteur: le sujet global Dans la mesure où le Capital tend à tout dominer, il exclut complètement de l\u2019exercice du pouvoir politique toute considération autre que sa propre mise en valeur généralisée et son accumulation.Ce faisant, il tend à exclure totalement le sujet et, du coup, paradoxalement, comme l\u2019envers d\u2019une pièce de monnaie, il construit objectivement la position commune de tous les sujets devant cette domination.S\u2019esquisse ainsi, inexorablement autant que potentiellement, un nouveau sujet historique, le sujet global de la Terre.Désormais le sujet, c\u2019est l\u2019ensemble des sujets particuliers, collectifs et personnels, de la planète.Cela inclut donc les sujets personnels et collectifs de toutes les sociétés.C\u2019est ce qui donne aujourd\u2019hui à ce sujet son caractère d'opposition radicale au Capital, succédant ainsi, comme sujet historique et acteur incontournable du devenir sociohistorique, à la classe ouvrière, au prolétariat.C\u2019est cette réalité commune qui fonde objectivement la classe des êtres humains vivants et sa réalité antagonique face au Capital, renouvelant ainsi, quoique dans des termes transformés, l\u2019antagonisme ayant lié, depuis la naissance de la modernité capitaliste, le sujet au Capital.La différence majeure caractérisant maintenant le sujet, c\u2019est le caractère exacerbé de la contradiction.Tant le sujet que le Capital s\u2019affrontent dorénavant dans une logique de mutuelle exclusion, de rejet, qui met en jeu leur existence.On comprend ainsi beaucoup mieux la fonction idéologique de l\u2019amalgame 45 46 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES gauche-droite dans la rhétorique et la position politique de la troisième voie.Il s\u2019agit de masquer l\u2019état paroxystique (la mutuelle exclusion) de la contradiction fondatrice de la modernité capitaliste.Il s\u2019agit aussi d'imposer le compromis et l'oubli des idéaux comme le mode «naturel» des rapports politiques démocratiques, ce qui travestit l\u2019histoire réelle de l\u2019évolution vers la démocratie.Il s\u2019agit, finalement, d\u2019aliéner la conscience du sujet concernant son état, sa potentialité de sujet historique et, surtout, son espoir légitime d'orienter consciemment et normativement le devenir de la société.Une alternative à la pensée molle : la critique radicale La pensée politique de Touraine et Giddens n\u2019est pas molle parce qu\u2019elle est molle, tout au contraire ! En effet, tout au long de cette courte lecture critique de leur parcours intellectuel, durant la période la plus récente, nous avons plutôt souligné son côté totalitaire, dictatorial qui sermonne sur: la nature de la cause principale de la situation ; l\u2019impossibilité d\u2019un sujet historique autre que celui du compromis; la «naturalité» de la philosophie de l\u2019utopisme réaliste; l'impossibilité de traduire les idéaux autrement que par le «totalitarisme»; la pérennité, si ce n\u2019est l\u2019éternisation, de la forme libérale de la démocratie; l\u2019amalgame gauche-droite fondant «l\u2019au- delà» de la troisième voie, etc.De fait, il s\u2019agit d\u2019une pensée «radicale» de [obligation radicale du compromis, de la remise à un quelconque lendemain des principes éthiques devant orienter l\u2019action du sujet et de l\u2019oubli de sa situation réelle d\u2019assujettissement et des conditions de réalisation de ses espérances.Il s\u2019agit d\u2019un plaidoyer fixant le rapport social dans le présent.On cherche à restreindre la portée du changement dans les mécanismes de la régulation sociale, malgré les nombreux appels au changement qui le fleurissent.Il s\u2019agit d\u2019un plaidoyer créant l\u2019illusion de la capacité réelle de «négocier» avec le vrai patron, le capitalisme mondial. mouse =.LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS Ce qui fait de cette pensée musclée une pensée molle, c\u2019est justement sa dimension «plaidoyer pour la pensée molle chez le sujet», chez les humains.Ce qui rend molle cette pensée, c\u2019est son contenu d'illusions masquant aux humains que l\u2019objet de l\u2019histoire c\u2019est eux et que cet objet est un sujet, eux.La pensée de Touraine et de Giddens s'avère une pensée molle parce qu\u2019elle est aussi une idéologie d\u2019une paix soporifique et inconsciente.C\u2019est une idéologie de l\u2019horizon immédiat masquant le devenir possible et nécessaire, une idéologie du réalisme «pérennisant» l\u2019actuel pouvoir en en sous-estimant la force tout en surestimant celle d\u2019une opposition qu\u2019elle ne voit que comme désunie.C\u2019est une idéologie de la non-espérance de réaliser les idéaux.C\u2019est une idéologie qui cherche à délégitimer l\u2019idée même de progrès social et l\u2019espérance en un tel progrès.C\u2019est une idéologie de l\u2019insignihance du sujet qui paradoxalement centre toute l'action sociale sur lui et sa dite «personnalité démocratique».À la limite, c\u2019est donc une idéologie de la culpabilisation du sujet, car si la situation ne s\u2019améliore pas, c\u2019est que ce sont les personnes-sujets qui ne s\u2019impliquent pas dans le compromis.De fait, c\u2019est l\u2019aliénation la plus à jour du sujet.C\u2019est le partipris pour un sujet mou.Dans cette pensée, mollesse et aliénation se marient pour réaliser la «molliénation»* du sujet.Face à cette molliénation\u2014 élément indispensable d\u2019une régulation sociopolitique dominée par l\u2019idéologie de la troisième voie, qui se fait en douceur mais dans le gant d\u2019airain de la désertification des alternatives politiques que pratique celle-ci\u2014reste la possibilité-nécessité d\u2019une pensée vraiment radicale.Mais que veut dire aujourd\u2019hui une pensée politique vraiment radicale?À notre * Amalgame des mots mol/le et a/liénation.47 48 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES avis, cela veut dire une pensée saisissant sans peur, sans illusion, sans mythification, la situation réelle du sujet et, de ce fait, le contenu de l\u2019action que le sujet doit accomplir pour instituer un devenir social progressiste.Cela veut d\u2019abord dire prendre conscience de la radicalité de sa situation d\u2019opposition au pouvoir capitaliste et de l\u2019antagonisme sous-jacent à sa position dans le rapport social qui le lie, encore, au Capital.Cela signifie ensuite œuvrer à sa propre constitution en tant que sujet historique réel, c\u2019est-à-dire capable de marquer le mouvement sociohistorique, en organisant son autoproduction et le passage de son état potentiel à un état réel, par l\u2019enclenchement d\u2019une solidarité capable de le constituer tout en faisant pièce à l\u2019hyper-forme que prend actuellement la dominance du Capital.À la mondialisation capitaliste, le sujet ne peut répondre que par sa propre mondialisation, que par une fraternité et une égalité généralisées et internationales en regard des biens communs faisant la communauté des Terriens.Cela nécessite toutefois l\u2019élaboration d\u2019une pensée radicale capable d\u2019affronter et d\u2019invalider la pensée «molliénante» qui confine le sujet au non- changement et à la non-contestation de sa situation de dominé.Il serait en effet déraisonnable pour le sujet de succomber à un discours qui, en plus d\u2019avoir du mal à dissimuler ses présupposés!9, est fort contestable sur le plan historique et suggère quelques remarques conclusives.Ainsi, on allègue qu\u2019il y a divorce entre la lutte de classes et la démocratie, comme si cette dernière n\u2019était pas 19.Il n\u2019y à pas que la Grande-Bretagne et la France qui connaissent l\u2019efficace de la troisième voie et les injonctions de ses intellectuels organiques.L'Allemagne en vit actuellement les paramètres avec la social-démocratie de Schrôder, l'Espagne l\u2019a vécu avec le socialisme flexible de Felipe Gonzâlez.Ici au Québec, le modèle québécois sévit.On l\u2019a installé sur le trône de la solution unique.Ici aussi les diktats des intellectuels organiques, péquistes cette fois, frappent et désertifient le champ des choix.La aussi, on peut voir poindre le commun des situations diversifiées du sujet et la longueur de la marche qui I'attend pour se constituer en sujet global partout où il se trouve et vit au quotidien.Cette marche pourrait toutefois être moins longue si nous décidions de mettre fin à l\u2019hégémonie de la langue de bois des idéologues organiques de la troisième voie. LA PENSÉE MOLLE DE TOURAINE ET GIDDENS l\u2019expression de la première.On pratique à satiété la rhétorique de l\u2019«incontournable» en tant que levier pour imposer aux «individus ordinaires» le pré-décidé dans les cénacles d\u2019un pouvoir de plus en plus privé qu\u2019on présente comme éclairé et soucieux du bien de tous, comme si l\u2019histoire sociale n\u2019était pas le produit des actes fondateurs des collectivités ayant enjambé l\u2019obstacle de l\u2019incontournable.On maintient le concept de «modernité» tout en en proclamant «la modification radicale», comme si cette réalité vieille de plus de deux cents ans pouvait être à l\u2019abri de toute rupture.On amalgame gauche et conservatisme, comme si toute «transformation» était jugée d\u2019emblée positive, à condition de servir le Capital, et comme si la permanence du monde et la conscience d\u2019un héritage à préserver ne faisaient pas partie du concept de changement, fût-il révolutionnaire.On affirme que l\u2019«acteur stratégique» domine nécessairement l\u2019«acteur social», comme si la rationalité du dernier n\u2019était pas, tel que l\u2019histoire en atteste, la base à partir de laquelle les décisions du premier s\u2019élaborent.On fait de la gauche et du socialisme «l'ennemi principal» et du «compromis» la forme «naturelle», nécessaire, du rapport social, comme si ce n\u2019était pas de la gauche que sont issues les transformations ayant amélioré les conditions d\u2019existence des peuples et comme si cela n\u2019avait pas été, chaque fois, réalisé à travers des luttes qui relèvent bien davantage de l\u2019antagonisme que du compromis.49 Vers un nouvel Imaginaire social pak GABRIEL GAGNON À LA MÉMOIRE DE CORNELIUS CASTORIADIS.PRÉCURSEUR DU XXIE SIÈCLE On n'honore pas un penseur en louant ou même en interprétant son travail, mais en le discutant, le maintenant par là en vie et démontrant dans les actes qu\u2019il défie le temps et garde sa pertinence.CORNELIUS CASTORIADIS astoriadis nous a quittés en décembre 1997.En juin dernier, nous étions nombreux à participer à Paris à un colloque international intitulé «Penser la création humaine, agir vers l\u2019autonomie.Rencontre autour des idées mères de Castoriadis»!.I.Les livres les plus actuels de Castoriadis sont l'incontournable L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975), repris l\u2019an dernier dans Points Essais et les six volumes des Carrefours du labyrinthe («Les Carrefours du labyrinthe», 1978, « Domaines de l'homme », 1986, «Le Monde morcelé», 1990, «La Montée de l'insignifiance», 1996, «Fait et à faire», 1997, «Figures du possible», 1999) tous publiés aux Éditions du Seuil. VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL Ces idées mères, qui opposent à «la pensée héritée» le projet d\u2019autonomie qu\u2019il a poursuivi toute sa vie, sont: «la société et l\u2019histoire comme créations humaines, l\u2019imaginaire comme puissance de position des significations et institutions sociales, l\u2019imagination radicale comme source de créativité de la psyché».Tout en partageant l\u2019inquiétude de Castoriadis sur l\u2019avenir d\u2019une société occidentale qui, malgré les mythes de la globalisation, semble entrer dans une «longue période de régression historique», je tenterai ici, poursuivant la réflexion amorcée lors de ce colloque, d\u2019explorer à sa suite les voies nouvelles que pourraient prendre dans le siècle qui commence la création individuelle et l\u2019autonomie collective qui ont caractérisé les meilleurs moments de l\u2019histoire humaine.Nous sommes en effet, selon la belle expression d\u2019André Gorz, «condamnés à la poursuite de l\u2019autonomie», menacée à la fois par la dégradation de l\u2019environnement et par les contradictions internes d\u2019un capitalisme qui produit toujours plus de guerres, d\u2019aliénation et d\u2019exclusion.Bien sûr les critiques ne manquent pas face à cette situation intolérable pour la plus grande partie de l\u2019humanité, mais on doit se demander sérieusement si elles tiennent toujours compte du fait que comme l\u2019a écrit Castoriadis «le prix à payer pour la liberté c\u2019est la destruction de l\u2019_économique comme valeur centrale et en fait unique».D\u2019un côté, un certain nombre de penseurs et d\u2019acteurs sociaux, obnubilés par les contraintes du système mondial, ne semblent plus distinguer à l\u2019horizon d\u2019autres possibles vraiment émancipatoires.Ainsi, chaque mois, on peut explorer de façon approfondie dans le Monde diplomatique les conséquences 31 prets Ze 92 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES inexorables de la mondialisation et de l\u2019impérialisme culturel sans y trouver cependant d\u2019autres voies pour sortir de l\u2019imaginaire dominant que la «gauche de la gauche» autoproclamée par Pierre Bourdieu ou les comités ATTAC préconisant la taxe Tobin sur les transactions spéculatives internationales.Même si ces comités ont élargi leurs perspectives en se développant de façon phénoménale en France, dans le monde et au Québec, ils proposent plutôt une résistance ponctuelle et un peu résignée à la mondialisation prônée par l\u2019Organisation mondiale du commerce qu\u2019une alternative réelle à cette rationalité économique qu\u2019ils prétendent combattre.Pour d\u2019autres, encore plus résignés, la recherche des possibles ne peut plus s\u2019effectuer qu\u2019à l\u2019intérieur d\u2019un système mondial et d\u2019une économie de marché devenus incontournables.On trouve un bon exemple de cette attitude dans «Le pari de la réforme» qu\u2019a tenté d\u2019explorer la revue Esprit dans son volumineux numéro de mars-avril 1999.L'ensemble de la social-démocratie européenne et même la gauche plurielle française, convertis à une nécessaire res- ponsabilisation des individus face au déclin de l\u2019État-providence, y apparaissent complètement à court d\u2019un nouvel imaginaire cohérent à opposer à la «pensée unique».La démocratie procédurale, la communication non perturbée de Habermas, l\u2019antitotalitarisme, la tolérance et la défense des droits de la personne sont sans doute des conditions nécessaires au maintien de sociétés autonomes toujours fragiles mais elles ne sauraient suffire à la tâche.En ce sens, sauf peut-être chez Pierre Rosanvallon qui, se souvenant sans doute d\u2019avoir jadis écrit L'Âge de l\u2019autogestion et Misère de l\u2019économie, nous appelle à dépasser l\u2019économie de marché sans retourner à un idéal communautaire impossible, le dossier d\u2019Esprit nous laisse aussi sans véritable espérance. VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL Si l\u2019on veut tenter de prolonger le projet social-historique de Castoriadis, il nous faut plutôt constater à sa suite que l\u2019implantation universelle de l\u2019économie de marché n\u2019est qu\u2019une construction imaginaire historiquement datée susceptible comme celles qui l\u2019ont précédée d\u2019être dépassée par un autre imaginaire liant différemment vie privée (o;kos), société civile (agora) et État (ecclesia).Au lieu de continuer à opposer démocratie libérale et révolution, peut-être pourrions-nous aller voir du côté des «réformes révolutionnaires» jadis prônées par André Gorz ou des «utopies concrètes» que proposait Anthony Giddens avant de devenir le gourou de Tony Blair.Trois utopies concrètes Émerge-t-il aujourd\u2019hui dans nos sociétés de telles réformes, de telles utopies susceptibles de faire renaître sous un nouveau visage le projet d\u2019autonomie que Castoriadis nous a laissé en héritage ?Le Droit à la paresse du gendre de Marx, Paul Lafargue, publié en 1883 et Le Chômage créateur d\u2019Ivan Illich (Seuil, 1977) ont ouvert la voie à ceux de plus en plus nombreux qui mettent en cause dans leurs réflexions ou dans leur vie quotidienne l\u2019importance centrale d\u2019un travail de moins en moins nécessaire pour combler les besoins essentiels de l'humanité.L'intérêt renouvelé pour la réduction du temps de travail s'inscrit dans cette perspective.On la prône surtout comme remède au chômage et à l\u2019exclusion: en France les tentatives courageuses de la ministre Martine Aubry pour instaurer la semaine de 35 heures, malgré leur succès encore mitigé, constituent un premier pas significatif alors qu\u2019au Québec nous n\u2019en sommes qu\u2019au passage graduel aux 40 heures à partir d\u2019une semaine légale de 44 heures.93 54 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES A Malheureusement, trop obnubilés par la dimension «économiste» de la réduction du temps de travail, les sociaux-démocrates ne font pas assez valoir le potentiel d\u2019émancipation dont cette i: semaine écourtée pourrait être porteuse.En effet, il y a toute une ; différence dans la vie quotidienne entre travailler une heure de pie moins chaque jour et ne travailler que quatre jours au lieu de cinq chaque semaine.Voilà pourquoi les observateurs les plus lucides parlent maintenant de la semaine de 32 heures pour vraiment changer la vie en partageant mieux les gains de productivité issus de l\u2019évolution technologique.a i i RY | HH a Pourtant, le sociologue Daniel Mothé, vieux compagnon de Castoriadis, qui fut jadis ouvrier dans l\u2019industrie automobile chez Renault, a bien raison d'indiquer, dans l\u2019Utopie du temps libre (Éditions Esprit, 1997) que le temps gagné par la réduction de la È semaine de travail risque de se dégrader en «temps de consomma- tion» et de profiter essentiellement aux classes porteuses d\u2019un certain capital culturel.Il faut donc revenir sur cet autre possible constitué par un secteur associatif concrétisant à sa manière la réciprocité sociale que le grand économiste et historien Karl Polanyi opposait au marché capitaliste et à la redistribution étatique.Jacques T.Godbout avec ses travaux sur le don (L'Esprit du don, Boréal, 1992) et surtout Alain Caillé et son Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) s\u2019inspirent des travaux de Polanyi pour baliser les chemins d\u2019une société nouvelle où la solidarité sociale occuperait une place centrale.Le secteur associatif fait actuellement chez nous l\u2019objet d\u2019un vif débat ravivé par la «troisième voie» proposée à l\u2019Angleterre par Tony Blair.Sous le vocable trop large d\u2019«économie sociale» ce secteur peut devenir surtout un univers de sous-traitance au VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL service de gouvernements se disant sociaux-démocrates mais tentant de répondre au moindre coût aux besoins que l\u2019Etat- providence ne voudrait plus combler.Pourtant, lorsqu\u2019il conserve ses dimensions d\u2019«économie solidaire»\u2014la réponse à des besoins sociaux réels négligés par le marché et l\u2019État assortie de la participation permanente à sa gestion par ses travailleurs et ses usagers-\u2014, le secteur associatif peut déboucher sur un vaste projet de société fondé sur la convivialité et la réciprocité, véritable alternative aux politiques de l\u2019État néolibéral.D\u2019abord gisement de nouveaux emplois, il pourra aussi proposer une autre façon de remettre en cause la rationalité économique.Pour plusieurs, il constituera une façon d\u2019occuper bénévolement le temps libre laissé par la diminution du temps de travail.Quant aux exclus du travail salarié traditionnel, il leur fournira un lieu privilégié d\u2019insertion sociale.Depuis quelque temps, une vieille idée conçue au XVIII° siècle par le révolutionnaire américain Thomas Payne, celle de «l'allocation universelle» aussi nommée «revenu de citoyenneté», refait surface sous la plume de gens aussi différents que les économistes de droite Milton Friedman et Friedrich Von Hayek et les sociologues de gauche André Gorz en France, Claus Offe en Allemagne et Zygmunt Bauman en Angleterre.Pour les penseurs de droite, il s\u2019agit d\u2019une façon astucieuse de remplacer au rabais par une «allocation de subsistance» un certain nombre de politiques instaurées par l\u2019État-providence.Pour la gauche, qui fait face à l\u2019insécurité engendrée par le chômage et l\u2019exclusion, il s\u2019agit de reconnaître que chaque citoyen a un droit inaliénable de participer à la prospérité collective par un «revenu de citoyenneté» consacrant son autonomie et sa liberté de choix.85 56 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES S\u2019inspirant de près de Castoriadis qu\u2019il qualifie de «plus grand philosophe politique du siècle» le sociologue britannique d\u2019origine polonaise Zygmunt Bauman, dans son dernier ouvrage (In Search of Politics, Stanford University Press, 1999) fait du «revenu de citoyenneté» l\u2019amorce d\u2019une nouvelle «agora» où nous pourrions vraiment choisir, à l\u2019abri du besoin, entre la simplicité volontaire et l\u2019insertion dans le marché du travail.André Gorz, plus sceptique sur l\u2019implantation rapide d\u2019une telle politique, croit quand même qu\u2019elle pourrait contribuer de façon assez importante à l\u2019élimination graduelle, qu\u2019il souhaite, du salariat et du capitalisme.Il suggère qu\u2019on l\u2019applique d\u2019abord aux jeunes en l\u2019accompagnant d\u2019une forme de service civil volontaire qui pourrait remplacer avec profit le «workfare» américain et le «parcours vers l\u2019emploi» instauré par le PQ.D'ailleurs, dans un récent « Manifeste pour un revenu de citoyenneté» (l\u2019aut'journal, 1999), où l\u2019on reconnaît davantage les solides arguments de l\u2019économiste-philosophe que la pétulance souvent débridée du vieux syndicaliste, Michel Bernard et Michel Chartrand, reprenant en partie le travail de François Aubry présenté au dernier Congrès de la CSN (L\u2019 Allocation universelle, fondements et enjeu, CSN, mai 1999), montrent bien comment le «revenu de citoyenneté» pourrait être chez nous au centre d\u2019une politique parfaitement réalisable de «pauvreté zéro».Il devrait être suffisant pour mettre fin à l\u2019inquiétude face aux biens premiers.Il ferait disparaître «les tracasseries et les humiliations » que doivent affronter les accidentés du travail et les bénéficiaires de la Sécurité du revenu.Il constituerait une meilleure assurance contre le chômage et la précarité, même pour les travailleurs autonomes.Il favoriserait la réinsertion sociale en renforçant le secteur associatif et en permettant «aux exclus de redevenir des acteurs économiques en dehors du grand système de production traditionnel».Il soutiendrait la famille en reconnaissant la valeur sociale du VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL travail à domicile, qu\u2019il soit accompli par un homme ou une femme.Finalement, il donnerait à chacun «une plus grande liberté face au choix de son travail», faisant disparaître les emplois trop mal payés et conférant au travailleur un meilleur pouvoir de négociation.Sans présenter de façon détaillée les coûts d\u2019une telle mesure, les auteurs prétendent qu\u2019ils seraient abordables dès maintenant puisqu'elle se substituerait à plusieurs programmes sociaux actuels tout en constituant un facteur important de stimulation économique.Il leur faudra aller plus loin dans ce sens pour que leur proposition devienne rapidement un véritable enjeu politique.À partir de ces utopies concrètes que sont réduction du temps de travail, économie solidaire et revenu de citoyenneté, ne pourrions-nous pas redonner vie à cette riche idée d\u2019autogestion qui fit jadis la spécificité de la «deuxième gauche» française comme du projet politique de Castoriadis et qui présida aussi à la naissance de POSSIBLES ?Ne pourrions-nous pas retrouver dans la tradition autogestionnaire, au delà des concepts de citoyenneté, d\u2019identité, de pluralisme ou de muticulturalisme, une façon moderne de nous rapprocher à la fois de la société autonome et de la démocratie directe prônée par Castoriadis ?Par ailleurs, si l\u2019on veut vraiment, au delà des préoccupations à court terme des politiciens, assurer l\u2019avenir de la planète et le bien-être de l\u2019ensemble de ses habitants, il nous faudra bien nous résoudre à cette «simplicité volontaire» que défend chez nous l\u2019écologiste Serge Mongeau (La Simplicité volontaire, plus que jamais, Écosociété, 1998) et qui fait de plus en plus d\u2019adeptes.Dans son dialogue avec Daniel Cohn-Bendit et dans sa dénonciation de la «montée de l\u2019insignifiance», Castoriadis allait aussi dans ce sens.Or ce qui apparaît, peut-être en tâtonnant et en balbutiant, à travers le mouvement écologique, c\u2019est que certainement nous ne voulons pas être maîtres et possesseurs de la nature.D\u2019abord, 97 58 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES parce que nous avons compris que cela ne veut rien dire, que cela n\u2019a pas de sens\u2014si ce n\u2019est d\u2019asservir la société à un projet absurde et aux structures de domination qui l\u2019incarnent.Et, ensuite, parce que nous voulons un autre rapport à la nature et au monde; et cela veut dire aussi un autre mode de vie, et d\u2019autres besoins.[.] À mes yeux, le mouvement écologique est apparu comme un des mouvements qui tendent vers l\u2019autonomie de la société; [.] Dans le mouvement écologique il s\u2019agit, en premier lieu, de l\u2019autonomie par rapport à un système technico-productif, prétendument inévitable ou prétendument optimal: le système technico-productif qui est là dans la société actuelle.Mais il est absolument certain que le mouvement écologique, par les questions qu\u2019il soulève, dépasse de loin cette question du système technico-productif, qu\u2019il engage potentiellement tout le problème politique et tout le problème social.?De nouveaux acteurs sociaux Sur quels acteurs sociaux pourrions-nous compter non seulement pour penser mais aussi pour produire le nouvel imaginaire souhaité par Castoriadis ?La social-démocratie d\u2019aujourd\u2019hui, à court d\u2019imagination, se contente d'imposer de faibles contraintes à l\u2019expansion tous azimuts du néolibéralisme.C\u2019est bien le sens de «la troisième voie» prônée par Tony Blair et Gerhard Schroëder qui devient la marque de commerce d\u2019une social-démocratie désormais sans visage.Jadis porteurs d\u2019une vision nouvelle, les principaux partis verts européens, en choisissant les mirages du pouvoir, semblent avoir aussi rejoint le camp de la rationalité économique.Quant aux mouvements ouvriers, repliés sur la défense d\u2019intérêts corporatifs et identitaires, la résistance à l\u2019effritement de leur pouvoir de 2.De l'économie à l'autonomie, Seuil, 1981, p.38-39. VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL négociation leur laisse peu de temps pour songer à l'avènement d\u2019une société différente plus solidaire.On a beaucoup décrié l\u2019art contemporain ces dernières années.Les artistes ne contribueraient-ils pas à «la montée de l\u2019insignifiance»?Pour plusieurs critiques, ils ne seraient plus porteurs pour leur public d\u2019une émancipation qu\u2019ils continuent pourtant à proclamer du bout des lèvres.« L'artiste que déjà ils ne comprennent pas n\u2019est même plus moralement de (leur) côté en tant qu\u2019adversaire des pouvoirs mais semble se liguer avec eux pour organiser le déplaisir public».Ces constatations de Rainer Rochlitz dans Subversion et Subvention.Art contemporain et argumentation esthétique (Gallimard, 1994) pourraient concerner autant les écrivains que les artistes contemporains.Quant aux intellectuels, combien d\u2019entre eux n\u2019ont-ils pas choisi le repli sur l\u2019érudition ou la défense en privé d\u2019une «révolution» mythique et introuvable quand ils n\u2019ont pas succombé à l\u2019attrait des médias simplificateurs.Pourtant, comme à bien des moments de l\u2019époque moderne, artistes et intellectuels possèdent encore un immense pouvoir de résistance à la pensée unique et surtout de création d\u2019un nouvel imaginaire débarrassé du «conformisme généralisé» qui nous étouffe.Castoriadis demeurait malgré tout optimiste : La philosophie nous montre qu\u2019il serait absurde de croire que nous aurions jamais épuisé le pensable, le faisable, le formable, de même qu\u2019il serait absurde de poser des limites à la puissance de formation qui gît toujours dans l'imagination psychique et l\u2019imaginaire collectif social-historique.Mais elle ne nous empêche pas de constater que l\u2019humanité a traversé des périodes d\u2019affaissement et de léthargie, d'autant plus insidieuses qu\u2019elles ont été 59 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES accompagnées de ce qu\u2019il est convenu d'appeler un «bien-être matériel».Dans la mesure, faible ou pas, où cela dépend de ceux qui ont un rapport direct et actif à la culture, si leur travail est resté fidèle à la liberté et à la responsabilité, ils pourront contribuer à ce que cette phase de léthargie soit la plus courte possible.Au Québec, des pratiques nouvelles, porteuses d\u2019émancipation et montrant les voies d\u2019un nouvel imaginaire, font souterrainement leur chemin, surtout chez les jeunes générations; elles n\u2019ont pas encore trouvé d\u2019écho dans l\u2019agora de la société civile et encore moins dans l\u2019ecclesia politique.Ni vert ni rouge ni même rose, le PO, sous le couvert d\u2019un discours souverainiste encore électoralement rentable, prend chaque jour davantage le parti des classes dominantes avant tout soucieuses de nous rattacher à ce vaste espace nord-américain où s\u2019éteindraient avec notre spécificité les voix des intellectuels, des artistes, des travailleurs et des exclus.Après le «déficit zéro» on veut maintenant nous imposer une réduction des impôts qui, les militantes Françoise David et Vivian Labrie le font souvent remarquer, n\u2019améliorera en rien le sort de ceux et celles qui, «au bas de l\u2019échelle», n\u2019en paient pas.Vouloir retenir ainsi au Québec quelques aventuriers du savoir ou de la finance attirés par le mirage américain est de la pure démagogie si l\u2019on sait que les impôts servent avant tout à payer des services de santé et d\u2019éducation profitables à tous.Baisser les impôts des plus riches ne fait qu\u2019encourager la consommation «de luxe» au détriment des besoins collectifs.Le mode de scrutin, comme vient de le montrer avec force détails l\u2019excellent livre de Paul Cliche (Le Scrutin proportionnel, l\u2019aut\u2019journal, 1999), ne favorise pas la naissance d\u2019une solution de remplacement au PQ.Après sa percée intéressante aux élections 3.Esprit, octobre 1994, p.50. VERS UN NOUVEL IMAGINAIRE SOCIAL de 1989, notre Parti vert s\u2019est éteint, laissant le front de l\u2019environnement à un ensemble de groupes sectoriels mal coordonnés.Malgré une riche tradition chez nous, les partis socialistes n\u2019atteignent même plus 1% du vote.La transformation du Rassemblement pour l\u2019alternative politique (RAP) en parti l\u2019automne prochain permettra-t-elle une nouvelle synthèse où l\u2019imaginaire écologiste pourrait rejoindre la solidarité populaire et la revendication sociale pour proposer une véritable alternative à l\u2019électorat ?La tâche s\u2019avère pour le moment extrêmement difficile.Parallèlement à ces efforts, en perpétuant à POSSIBLES l\u2019héritage d\u2019une pensée critique pour nous encore actuelle, peut-être aiderons-nous à faire émerger ce nouvel imaginaire souhaité par Castoriadis.Plus que d\u2019autres sociétés moins menacées, le Québec en a un urgent besoin.61 Le Net au service de la pensée critique PAR JEAN-MARC FONTAN De Kant à Adorno : naissance de la pensée critique Trois noms sont généralement associés aux travaux sur la pensée critique: ceux de Kant, d\u2019Horkheimer et d\u2019Adorno.Kant est certainement le philosophe qui a le plus contribué à l\u2019ennoblissement du mot «critique».Avant lui, ce terme a essentiellement deux significations.La première est utilisée pour parler d\u2019une situation négative: être dans un état «critique» ou encore trouver à redire à tout.La deuxième signification lie le mot critique à l\u2019énoncé d\u2019un jugement, la critique étant l\u2019art de juger les travaux de l\u2019esprit et les ouvrages artistiques.Pour Kant, la démarche critique peut être élargie au champ de l\u2019analyse de la vérité.Cette dernière ne serait pas déterminée d\u2019avance par des lois naturelles ayant une origine divine.La vérité serait une construction sociale produite à des fins d\u2019appropriation de la réalité.Pour le philosophe, la méthode critique permet de qualifier les fondements scientifiques de la production intellectuelle en fonction d\u2019une utilité sociale.Les concepts n\u2019existent LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE qu\u2019à travers l\u2019utilisation qu\u2019on veut leur attribuer.La médiation réalisée par la pensée critique favorise une sécularisation de la rationalité.Ce faisant, la raison voit sa fonction quitter le domaine téléologique pour résider dans les champs de la scientificité, pour la raison pure, et de la morale positive, pour la raison pratique ou utilitaire.Contrairement à la pensée pascalienne puis hégélienne, la pensée kantienne considère que la raison ne peut avoir de motifs internes qui lui soient propres.Elle ne peut avoir de raison qu\u2019elle ne connaît pas.Elle existe pour ceux qui l\u2019utilisent et non pour elle- même.La démarche critique kantienne permet de reconstruire les fondements à partir desquels l\u2019entendement humain produit du réel.La liberté est l\u2019acte qui fait apparaître de nouvelles choses, telle l\u2019existence de Dieu.Une fois construit, le nouvel espace de connaissance est inséré dans le champ cognitif et devient un acquis donné aux générations futures.Selon cette logique, la finalité de la raison est d\u2019être au service des objectifs poursuivis par l\u2019humanité.Au siècle des Lumières, ces objectifs sont centrés sur l\u2019actualisation des thèmes de l\u2019évolutionnisme, de l\u2019enrichissement et de la recherche continuelle de progrès social, technique ou culturel afin d\u2019élever la condition humaine et l\u2019entendement des individus en les libérant du joug de la pauvreté, de l\u2019ignorance et de la dépendance.Si Kant permet à la pensée critique de se doter des outils permettant une conceptualisation autonome de l\u2019acte social, lui enlevant son aspect sacré, il ne se penche toutefois pas sur les mécanismes sociaux régissant la construction du réel.En d\u2019autres mots, si l\u2019idée de Dieu en vient à être généralisée, il n\u2019en est pas ainsi de toutes les idées pensées.Quels facteurs président à la rétention d\u2019une idée sur une autre, à son institutionnalisation ?63 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES L'école de Francfort, comme nous le verrons dans les lignes suivantes, s'intéresse à cette épineuse question.De la mort de Kant aux premiers moments d\u2019existence de l\u2019école de Francfort, il s'écoule un peu plus d\u2019un siècle.Mais, quel siècle ! Un siècle de révolution sociale, politique, technique, culturelle et intellectuelle.Bref, tout est en mouvement.L'histoire passe en vitesse accélérée.La postmodernité se fait pressentir.Sur le plan des idées, deux grands paradigmes s\u2019affrontent.Hegel propose une lecture idéaliste du mouvement de l\u2019histoire, donnant à la rationalité une existence objective.Marx en propose une lecture matérialiste, faisant de la lutte des classes le moteur rationnel de l\u2019évolution des sociétés humaines.Les deux sont en rupture avec les Lumières.Leur conception de la fin de l\u2019histoire traduit une vision nouvelle de la réalité historique.Pour Hegel, la fin de l\u2019histoire surviendra le jour où l\u2019Idée de société sera pleinement réalisée.Pour Marx, elle s\u2019actualisera à l\u2019instant où les rapports de classe disparaîtront.Les deux propositions renouent avec l\u2019hypothèse formulée par Aristote selon laquelle la destinée de l\u2019humanité n\u2019est en fait que l\u2019actualisation de la forme idéale du principe d\u2019humanité.Cette forme idéale serait profondément incarnée dans la raison pure.Hegel et Marx font reposer leur système théorique sur l\u2019existence d\u2019une logique profane, mais métasociale de construction du devenir de l\u2019humanité.La raison instrumentale n\u2019est ainsi qu\u2019une expression matérielle et imparfaite utilisée par la raison pure pour réaliser sa destinée.Au tournant du XXe siècle, les intellectuels critiques sont moins préoccupés par une possible fin de l\u2019histoire que par la recherche d\u2019une façon de désembourgeoiser une raison pratique marquée par l\u2019irrationalisme.Cette préoccupation est au centre des travaux réalisés, entre autres entre 1930 et 1950, par les penseurs LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE de l\u2019école de Francfort.Horkheimer et Adorno produisent une réflexion sur la méthodologie à emprunter pour détrôner l\u2019hégémonie d\u2019une rationalité instrumentale embourgeoisée.Afin de redonner à la raison pratique sa fonction «humaniste», Horkheimer et Adorno opposent à la raison instrumentale une rationalité dialectique: par la pensée critique révolutionnaire, il serait possible de se départir du contenu embourgeoisé de la raison instrumentale et de remettre la raison au service de l\u2019humanité et non au service d\u2019une classe dominante.Les ratés du modèle soviétique et le passage des sociétés capitalistes au système de production et de consommation de masse mettent fin à leur espoir de remettre la raison au service de l\u2019humanité.La théorie critique développée par Horkheimer et Adorno perd de sa résonance au sein de l\u2019école de Francfort.Les penseurs de la génération suivante l\u2019abandonnent au profit d\u2019une analyse pessimiste de l\u2019évolution du capitalisme (Marcuse) ou encore d\u2019une analyse structuro-systémique communicationnelle du fonctionnement des sociétés postmodernes (Habermas).Kant et les théoriciens de l\u2019école de Francfort ont légué à l\u2019histoire une méthode et une pratique critiques.À sa façon, Kant a contribué à la production de l\u2019utopie humaniste et l\u2019école de Francfort, à sa démystification.Les deux paradigmes s\u2019opposaient à l\u2019ordre rationnel dominant de leur époque parce que ces penseurs jugeaient cet ordre néfaste pour le développement de l\u2019humanité.Les deux paradigmes ont ajouté des éléments à une réflexion critique présente depuis toujours.L'utopie pré- et post-kantienne repose sur l\u2019espoir de voir l\u2019humanité exister sous un jour meilleur.Elle présage une fin de l\u2019histoire où cette humanité pourrait vivre de façon harmonieuse et dire: mission accomplie! Au fil du dernier siècle, comme en 65 66 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES témoigne la rétrospective produite sous la direction de Waresquiel!, l\u2019humanité dispose d\u2019un bagage riche d\u2019expériences diverses concernant l\u2019actualisation ou le renouvellement des utopies.Malgré cette profusion, les communautés humaines ne disposent pas d\u2019outils théoriques nouveaux.Les théoriciens de l\u2019école de Francfort ont innové en traçant la voie d\u2019une théorie critique de la raison instrumentale; ils n\u2019ont toutefois pas été en mesure de produire une contre-instrumentalité durable, bien que leur pensée ait alimenté différents mouvements sociaux ou révolutionnaires, tant au Nord qu\u2019au Sud.Au demeurant, comment définir la pensée critique ?Dans un premier temps et dans la logique kantienne, la pensée critique repose sur la liberté de parole et sur sa diffusion sur la place publique.Toutefois, il ne suffit pas de disposer d\u2019une liberté d\u2019expression et de s\u2019en servir abondamment pour qu\u2019une pensée soit critique; il importe, dans un deuxième temps, que cette pensée dénonce l\u2019inacceptable tout en permettant ou en proposant des correctifs.La pensée critique vise fondamentalement la réalisation d\u2019un projet de transformation positive de la société.Une pensée critique émerge en réponse à un besoin social de proposer une solution de remplacement aux modalités aliénantes et mystificatrices de construction et de gestion des communautés humaines.Œuvrer à la désaliénation et à la démystification des rapports sociaux relève en quelque sorte de la pensée critique.Elle ne constitue pas une forme d\u2019art pour l\u2019art, comme propose historiquement de le faire la critique artistique.Elle ne constitue pas non plus l\u2019expression d\u2019un imaginaire en continuelle recherche 1.Emmanuel de Waresquiel, Philippe Gavi, Benoit Laudin (dir.), Le Siècle rebelle : dictionnaire de la contestation du XX¢ siécle, Paris, Larousse, 1999. LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE de son renouvellement, comme nous invite à le faire la Pataphysique.Au contraire, elle représente l\u2019effort par lequel une part de l\u2019humanité est à la recherche d\u2019une rationalité non aliénante pour guider le développement humain.Que faire avec le Net?En quoi le Net permet-il l\u2019actualisation ou le renouvellement de la pensée critique ?Le Net est essentiellement un réseau reliant des centres de production, de centralisation, de gestion et de circulation de l\u2019information.Il appartient au groupe des moyens de communication de masse et répond particulièrement bien aux nouvelles exigences du marché en permettant à la fois de s\u2019adresser au consommateur en général et à un consommateur aux besoins singuliers.Du fait qu\u2019il est utilisé quotidiennement par des millions d\u2019internautes, le Net appartient à la petite famille des médias permettant une communication planétarisée, au même titre que la télévision et le téléphone cellulaire.Par contre, les produits présents sur le Net ne relèvent pas tous de la communication de masse.Certaines composantes le deviennent, tel le site Amazon proposant actuellement aux inter- nautes l\u2019achat en ligne de livres et de produits audio.Les autres, la grande majorité des pages Web répertoriées, sont des produits artisanaux qui ne dépasseront jamais le nombre des 1000 consultations différenciées (par des utilisateurs différents).Ces pages constituent des produits spécialisés, répondant à des clientèles ciblées autour d\u2019une consommation restreinte et à vocation éphémère.Ces produits ont une faible durée de vie.Souvent le producteur du site est incapable de mettre à jour l\u2019information, la rendant rapidement obsolète; ou encore, il ne prend pas les moyens nécessaires pour signaler largement la présence de l'information récupérable sur la grande matrice virtuelle.67 HERR NN EE I 68 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000, ESSAIS ET ANALYSES Le Web, un sous-territoire du Net, est un espace très hétérogène.Il est à l\u2019image de l\u2019espace planétaire, composé de territoires au service de communautés formelles ou informelles occupant des espaces locaux, régionaux, nationaux, continentaux ou internationaux.Autre particularité singulière du Net, il transforme le caractère national, régional ou local d\u2019une multitude d\u2019organisations, dont les grands médias traditionnels ou les médias communautaires.Lorsque des journaux nationaux, comme La Presse ou Le Devoir, créent une page Web, ils se dotent d\u2019une passerelle pour diffuser mondialement leur produit.Par le Net, il est possible d\u2019écouter la radio CIBL à Buenos Aires ou à Dakar.Les frontières nationales et commerciales sont alors contournées.Toutefois, être diffusé ne signifie pas qu\u2019il y a une consommation effective du produit ou du service.À ce sujet, la consommation de ce produit est directement liée à des questions identitaires (linguistiques, culturelles et sous-culturelles, territoriales).En ce sens, le Net est un média très postmoderne.En permettant de franchir les frontières nationales et de faire s\u2019interpénétrer les cultures, le Net est un outil fort utile pour la pensée critique.Il favorise la démocratisation de l\u2019accès à la place publique, tant pour les producteurs que pour les consommateurs de messages.Mais l\u2019intérêt qu\u2019il représente n\u2019est pas seulement technique.Dans un ouvrage récent sur les nouveaux médias, Dominique Wolton?propose une analyse selon laquelle un média, ancien ou nouveau, est fondamentalement un produit socioculturel 2.Dominique Wolton, Internet et apres ?Une théorie critique des nouveaux médias, Paris, Flammarion, 1999. LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE enrobé d\u2019une enveloppe technique.En réduisant les médias à leur seule dimension technique, les théories de la communication occultent, selon lui, la nature profonde de ces derniers.Appliqué au Net, le point de vue de Wolton permet de relativiser l\u2019importance technique accordée à ce nouveau média.On ne peut nier le fait que le Net facilite l\u2019échange d'informations.Il rend possibles des discussions instantanées à des coûts relativement bas entre des individus ne se connaissant pas et vivant aux quatre coins de la planète.Malgré cela, le Net ne peut qu\u2019étre au service de personnes appartenant à des réseaux sociaux eux-mêmes fortement intégrés au sein de structures institutionnelles.Ces réseaux et ces structures existaient avant même que l\u2019utilisation du Net soit généralisée.Dans cette logique de pensée, le Net ne créerait pas de socialité.Il ne produirait pas de nouveaux rapports sociaux.Il participerait tout au plus à la restructuration des rapports en place en facilitant les modalités de communication entre des acteurs.Wolton nous invite donc à considérer l\u2019acte communica- tionnel entre internautes avant tout comme un construit socioculturel, puis comme un acte technique.Ce sont les attributs socioculturels des internautes qui transforment l\u2019échange de données numérisées à grande distance en acte de communication.À partir d\u2019exemples concrets, illustrons ces propos.Pour une personne, une institution ou une entreprise, il est relativement facile de créer une page Web et de la placer sur le Net.Cependant, il n\u2019est pas du tout certain que cette page soit lue et que son utilisation devienne une référence importante.Dans le même sens, il est à la portée de tout individu disposant d\u2019une adresse électronique d\u2019envoyer un message par courriel.Rien n\u2019oblige le destinataire à y répondre.La réponse est généralement automatique si le décodage 69 70 POSSIBLES.PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES socioculturel du message rend légitime cette dernière.En d\u2019autres mots, ni la simple existence d\u2019une page Web, ni la production d\u2019un courrier électronique ne rendent réel un échange d\u2019information, pas plus qu\u2019ils ne permettent à des individus de communiquer.Le Net reste donc tributaire d\u2019un cadre normatif de consommation relevant essentiellement d\u2019un ensemble de règles sociales.Où loge la révolution sociale liée à ce nouveau média ?Pour Andrew L.Shapiro\u2019, le Net représente beaucoup plus qu\u2019une révolution technique: il est le déclencheur d\u2019une révolution sociale.La généralisation de son usage au grand public, au début des années 1980, permet à des millions d\u2019individus d\u2019accéder au réseau Web pour puiser des renseignements ou pour commercer électro- niquement.Le courriel et le transfert instantané de dossiers numérisés se substituent lentement à la conversation téléphonique et au courrier postal.Des milliers d\u2019artistes diffusent leurs produits directement sur le Net, sans passer par les maisons de production (musique) ou d\u2019édition (livres).Des forums de discussion en grand nombre voient le jour sur des sujets très variés.Les membres de ces forums se retrouvent en situation d\u2019écoute ou de production de contenus.Des communautés virtuelles* prennent naissance et vivent la socialité à partir de ce mode de communication.Le Net permet de faire entendre la critique, de prendre note de la dissidence et de révéler au grand jour des actions révolutionnaires: le télécopieur, puis le Net ont été des outils de lutte clés utilisés par le mouvement zapatiste\u201d pour faire connaître au 3.Andrew L.Shapiro, The Control Revolution, A Century Foundation Book, New York, 1999.4.Sur les communautés virtuelles, voir par exemple le texte de Howard Rheingold à l'adresse suivante: .5.L'adresse d'une page de présentation du FZLN est la suivante : . LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE monde entier un conflit qui, dans les canaux de communication traditionnels, serait passé inaperçu.Le Net est aussi un lieu de formation où des activistes en herbe trouvent les informations nécessaires pour réaliser des actions militantes\u201c.Le Net peut éventuellement constituer l\u2019intermédiaire qui permettrait à une démocratie directe mondiale de s\u2019implanter à la suite de consultations planétaires rapides et régulières sur des enjeux de gouvernance mondiale\u201d.Vu sous un autre angle, le Net est un champ de bataille économique et politique.Le commerce électronique met en scène des acteurs économiques opérant sur des bases qui renouvellent les modalités de production et de concurrence.En se rapprochant du consommateur, puisque le magasin entre dans sa maison au moyen de l\u2019ordinateur personnel, un lien direct s'établit entre ce dernier et le distributeur, lequel est en mesure de guider les modalités de production des biens et services.Dans le domaine du livre, l\u2019accessibilité au produit devient quasi instantanée quand ce dernier peut être livré sous une forme numérisée qu\u2019il suffit d'emmagasiner pour usage ultérieur (en l\u2019imprimant à domicile par exemple).Dès lors le besoin et, du coup, l\u2019existence de librairies et de bibliothèques traditionnelles sont menacés d\u2019obsolescence.Dans le domaine politique, le Net oppose des acteurs variés.Il met en scène des «hackers» et des groupes de moyenne ou grande importance, réunis plus ou moins en communautés de travail, qui tentent de percer les systèmes de protection régissant l\u2019accès aux données de grandes institutions financières ou autres.Ces initiatives visent la plupart du temps des fins ludiques.Elles peuvent aussi être réalisées à des fins illégales puisqu\u2019il peut y 6.Voir à cette effet la page sur l\u2019activisme virtuel : .7.Sur cette question, voir la page suivante: .Nn 72 POSSIBLES, PRINTEMPS-ÉTÉ 2000.ESSAIS ET ANALYSES avoir appropriation d\u2019informations ou de données numériques ayant une valeur commerciale.Pour les producteurs de virus informatiques, le Net, par la voie du courrier électronique, est un lieu privilégié de diffusion de ces virus, qui constituent l\u2019équivalent de «mines» susceptibles de faire sauter le système.Le but que poursuivent ces gens est, là aussi, partagé entre des visées ludiques et le challenge de créer un produit destructeur et dangereux.Des coûts importants résultent de cette activité: les individus ou les institutions doivent se doter de systèmes de protection ou encore débourser les frais de remise à niveau de leurs systèmes informatiques touchés par un virus.Le Net donne naissance au terrorisme virtuel et devient un nouvel espace d\u2019expression de la guérilla sociale.Dans la même veine, mais à des fins différentes, l\u2019architecture informatique du Net est un outil de renseignement sur les habitudes de consommation et les déplacements d\u2019un internaute ou d\u2019une catégorie d\u2019internautes, car chacun d\u2019eux laisse sur le Net une trace ou une empreinte numérique rendant possible un relevé précis des opérations qu\u2019il a effectuées.Qui plus est, la simple connexion à un réseau permet une surveillance à distance instantanée des opérations et même l'inspection et la saisie du contenu d\u2019un ordinateur.Connaître l\u2019utilisateur d\u2019une page Web permet à certaines compagnies de tracer le profil du consommateur type d\u2019un produit ou d\u2019un service, ce qui représente un avantage clé pour toute stratégie de marketing.Le Net modifie effectivement les façons de faire et d\u2019interagir.Il contribue par exemple au remodelage du paysage bancaire en transformant un ordinateur personnel à usage domestique en un poste de travail lorsque son utilisation se fait à des fins commerciales.L'internaute consommateur de services bancaires LE NET AU SERVICE DE LA PENSÉE CRITIQUE électroniques devient, pour le temps de la transaction, un «travailleur informel» du système financier.Le travail nécessaire à la réalisation d\u2019une telle transaction ne pouvait se faire, il y a une dizaine d\u2019années, que par un employé de banque ou de caisse.Des métiers disparaissent effectivement et le temps individuel hors travail est de plus en plus investi dans des activités informelles de travail déguisé.L\u2019autoroute électronique permet de remodeler le paysage du «savoir-pouvoir-être» et du «savoir-pouvoir-faire» des inter- nautes.Elle participe à la remodélisation des rapports de travail et du même coup, des rapports sociaux.Le Net, qui donne à des individus la possibilité de faire directement des opérations nécessitant de moins en moins d\u2019intermédiaires et d\u2019interface humains, peut être perçu comme un indice d\u2019une plus grande liberté d\u2019expression et d\u2019une possibilité d\u2019action élargie.À ce titre, le Net serait du nombre des technologies facilitant la production d\u2019une pensée et d\u2019une action critiques.Un exemple d\u2019action politique directement liée au Net est le mouvement d\u2019opposition au projet de l'OCDE de doter l\u2019organisation d\u2019un Accord multilatéral sur l\u2019investissement (AMI).Le mouvement a vu le jour par l'intermédiaire du Net.Il a par la suite donné vie à une réflexion critique par l'intermédiaire de groupes de discussion et de pages Web du type MAI-NotS (non à l\u2019AMD).De façon complémentaire à la mobilisation réussie contre I\u2019AMI, le Net accueille des propositions critiques intéressantes en ce qui concerne le contrôle des transactions financières.Les travaux d\u2019une organisation de vigilance, l\u2019ATTAC?°, offrent une réponse 8.L'adresse de la page canadienne du MAI-Not est la suivante:
de

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