Possibles, 1 janvier 1977, Printemps - Été
[" ~ étés, possibles VOLUME 1 e NUMERO 3/4 e PRINTEMPS/ETE 77 sr ISSIBLES-CULTURES s Amérindiens: politique et dépossession point sur la condition des Métis listoire et les Montagnais | artisanat 7 mme instrument de conquéte 3{rduas et l\u2019automatisme sfr le renouveau i{la musique traditionnelle Irs une société égalitaire mr SCT SR) 3 A LE pre _ .es tas ocre PE | _ Le con fhe: pm \u2014 Dh dcr esse Pas oo e) coy pri ea BG Ro = ea jo cra otic ONE Rs ot crées ces a ne ere pis 5, = rec An 3 x PE T/T = T_T A DEN ey Le PE rr TE colors x ie od IPTC = = ES a ys or possibles VOLUME 1 \u2014 NUMERO 3/4 PRINTEMPS/ETE 77 B.P.114, SUCCURSALE COTE-DES-NEIGES MONTREAL, QUEBEC.Comité de rédaction: Muriel Garon-Audy, Marcel Fournier, Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marc Renaud, Marcel Rioux.Secrétaire de la rédaction: Robert Laplante.SOMMAIRE page Rémi Savard Pour un dialogue politique possible avec l\u2019autochtone québécois .1.222242 20 1 Sylvie Vincent L'histoire montagnaise jusqu\u2019au 15 novembre: quatre siècles de dépossession .1.111221421121 L LL 11220 13 Matthieu Menekapu La promesse du blé .1.1.1 101101111111 LL LL 0 25 Pierre Courtois Les Indiens de la région de Québec cédent leur terre aux Français .1.1.122220 27 Michel Grégoire Comment les Indiens à Québec et à Natashquan acceptèrent de partager leurs terres .31 Robert Laplante Isabelle Perrault Les oubliés de I'Histoire .35 Pierre Perrault De l'artisanat comme instrument de conquéte .59 Ignace Cau Crise de I'édition et politique du livre au Québec .99 Loraine Pintal Claude Roussin André Simard André Thibault Une ligne progressiste pragmatique pour le Centre d\u2019Essai des Auteurs Dramatiques .Marcel Fournier Robert Laplante Borduas et l\u2019automatisme: les paradoxes de l\u2019art vivant .Jean Trudel La musique traditionnelle au Québec .Roland Giguere Notes vives (sur la peinture) .Claude Lariviére Albert Saint-Martin: un pionnier du socialisme .Jean-Bernard Fabre Diane Moukthar Luc Racine Vers une société égalitaire .-\u2014 Rémi Savard* Pour un dialogue politique possible avec l\u2019autochtone québécois C\u2019était peu après le 15 novembre 1976.Je rencontrais, ce jour-là, un ami indien depuis longtemps actif dans les divers mouvements de libération de son peuple.Ses yeux brillèrent, quand il nous félicita en me serrant la main; sa joie serait sans réserve, ajou- te-il comme pour l\u2019excuser de ne pas être aussi totale que la mienne, si son peuple pouvait entrevoir avec un espoir aussi immédiat la fin du cauchemar colonial.Depuis que nous nous connaissions et que nous travaillions ensemble, il avait toujours été question entre nous de leur liberté; et voilà que c\u2019était la nôtre qui, déjà pointait à l\u2019horizon telle un immense soleil levant.LES MOUVEMENTS POLITIQUES AUTOCHTONES AU QUEBEC A l\u2019exception de quelques tentatives encore assez mal connues (1), l\u2019histoire des mouvements politiques autochtones au Québec se situe presque entièrement à l\u2019intérieur de la dernière décennie.Elle n\u2019en est cependant pas moins tributaire, comme on peut facilement l\u2019imaginer, du type de rapports Indiens-Blancs * Professeur au département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal.(1) Vers les années 40, le Huron Jules Sioui et le chef algonquin Comanda, tous deux du Québec, déployèrent de grands efforts pour mettre en marche un mouvement pan-indien au Canada.RE instaurés par le régime colonial français, et poursuivis jusqu\u2019à nos jours par les administrations anglaise et canadienne.Au début des années 60, le tuteur légal des autochtones du Canada (le gouvernement fédéral) entreprit ce qui se voulait une révision complète de ses rapports avec les populations indiennes et inuit.Il fallut attendre 1969 pour connaître le résultat de cette opération: un livre blanc (!) proposant que les autochtones, désormais considérés comme des citoyens canadiens à part entière, tombent sous la juridiction des divers gouvernements provinciaux et territoriaux du pays.L\u2019application d\u2019une telle politique devait entraîner, disait-on, la disparition du ministère des Affaires Indiennes dans un délai de cinq ans.Personne ne fut dupe de la rhétorique démocratique de ce document: les autochtones y virent une version canadienne de la loi américaine visant à l\u2019élimination du statut d\u2019Indien.Leur réaction fut rapide et efficace, comme nous aurons l\u2019occasion de le souligner plus loin.Restons-en, pour l\u2019instant, au début des années 60.Pour apporter un semblant de caution morale à cette nouvelle politique, les fonctionnaires fédéraux mirent sur pieds des comités consultatifs chargés, disait-on, d\u2019éclairer le ministère dans le choix et l\u2019application de ses politiques à l\u2019endroit des autochtones.Au Québec, les membres de ce comité furent choisis par le ministère, parmi les Indiens ayant déjà acquis une certaine notoriété dans le système des conseils de bande.Ces conseils existaient déjà depuis plusieurs années.Le gouvernement canadien avait considéré très tôt, comme formant une bande, l\u2019ensemble des Indiens ayant pris l\u2019habitude de venir plus ou moins régulièrement échanger quelques fourrures à tel ou tel comptoir de traite.Les membres de ces bandes furent encouragés à élire un chef et des conseillers en nombre variant au prorata de la population des dites bandes.Dans le reste du Canada, les bandes furent jadis plus ou moins forcées de signer des traités par lesquels, en échange de vastes étendues de terre, elles obtenaient du gouvernement quelques acres (ré- 2 serves), la vague promesse de certains services (santé, éducation, etc.) et ce que nous avons pris l\u2019habitude de considérer comme des privilèges (vg.exemptions de taxe).Ces conseils de bandes furent créés par le gouvernement pour remplir la fonction d\u2019intermédiaire entre lui et ses pupilles.Pour diverses raisons, réserves et conseils de bande apparurent au Québec sans que des traités n\u2019aient été signés.On verra plus loin comment cette particularité deviendra déterminante dans la vie des mouvements politiques autochtones du Québec.C\u2019est donc parmi ces chefs indiens, dont on ne soulignera jamais assez le rôle de cheville ouvrière qu\u2019on entendait leur faire jouer dans une politique d\u2019indirect rule, que les fonctionnaires fédéraux choisirent eux-mêmes leurs interlocuteurs (comité consultatif).Le résultat de toute cette opération-mascarade, savoir le livre blanc de 1969, nous permet d\u2019imaginer l\u2019esprit dans lequel a dû se dérouler ce simulacre de consultation.Il n\u2019en demeure pas moins que les chefs indiens formulèrent les nombreux griefs de leurs populations (droits territoriaux, droits de pêche, de trappe, de chasse, etc.), et firent connaître leur opposition aux nouvelles visées politiques du gouvernement fédéral; leur approche était depuis longtemps radicalement opposée à ce qui formera l\u2019essentiel du livre blanc.Donc, et déjà avant la parution de ce dernier, le fossé commençait à se creuser entre Indiens et gouvernement fédéral.En 1965, le pseudo comité consultatif se transforma en véritable organisme officiellement dévoué aux intérêts des autochtones.Le ministère lui-même semble avoir joué un rôle déterminant dans cette mutation; il assura au nouvel organisme son assistance technique, en libérant certains de ses fonctionnaires indiens pour qu\u2019ils puissent y travailler, de même que son assistance financière, en assumant le coût d\u2019opération de ce qui devait devenir l\u2019Association des Indiens du Québec (AIQ).L\u2019indirect rule a ses exigences; sentant la situation se corser, le Ministère a vraisemblablement cru sage de /âcher du lest pour s\u2019assurer finalement un meilleur contrôle de la situation. Dès sa naissance, l\u2019AIQ participa au vaste mouvement de protestation contre le livre blanc, organisé par les Indiens du Canada.Le gouvernement canadien fut forcé de faire marche arrière; il mit temporairement en sourdine ses grands projets de révision du statut indien.A partir de son siège social situé dans la réserve de Lorette, à proximité de la ville de Québec, l\u2019AIQ entreprit alors de formuler le contentieux territorial propre aux Indiens du Québec (absence de traité).Les choses se précipitèrent au printemps 1971, lorsque le premier ministre québécois annonça la construction d\u2019un vaste réseau de barrages dans la région de la baie James, destiné à produire de l\u2019énergie hydro-électrique.Les Indiens cris et leurs voisins inuit, supportés par l\u2019ensemble des autochtones du Québec, chargèrent l\u2019AIQ de rencontrer ce premier ministre.Il s\u2019agissait de lui rappeler les points suivants: 1/ il n\u2019y avait jamais eu de traité pour cette région du Québec, 2/ en 1912, lorsque le gouvernement fédéral céda cette portion de territoire au Québec, le protocole d\u2019entente entre les deux paliers de gouvernement prévoyait qu\u2019aucun développement privé ou public n\u2019aurait lieu dans ce territoire, sans qu\u2019un traité ne soit signé avec les populations autochtones y résidant.Le premier ministre québécois ayant fait la sourde oreille aux émissaires autochtones venus spécialement à Montréal pour le rencontrer, l\u2019AIQ fut aussitôt mandatée pour entreprendre des actions judiciaires visant: 1/ à faire d\u2019abord cesser les travaux de construction de barrages déjà amorcés, 2/ à faire reconnaître ensuite par les tribunaux les droits autochtones sur ces territoires.Le premier procès, visant à obtenir l'arrêt des travaux, dura sept mois.Le jugement ayant été favorable aux autochtones, le gouvernement se voyait forcé de suspendre ses opérations à la baie James, tant et aussi longtemps que la cour ne se serait pas prononcée sur le second point, savoir les droits autochtones sur le territoire en question.Le gouvernement s\u2019empressa d\u2019interjeter appel, étant donné les intérêts économiques gigantesques impliqués dans ce projet hydroélectrique; l\u2019audition dura une journée et demie, au terme de laquelle cette cour de seconde instance annula l\u2019injonction interlocutoire qui venait d\u2019accorder 4 el ma ve a celle de première instance.Il était, paraît-il, de l\u2019intérêt général de la population québécois que les compagnies multinationales poursuivent, avec l\u2019aide du gouvernement québécois et l\u2019acceptation tacite du tuteur fédéral, leurs opérations à la baie James! Le premier jugement avait cependant constitué un sérieux avertissement pour les pouvoirs financiers.Leurs hommes de mains politiques furent invités à y mettre les formes.Aussitôt s\u2019amorcèrent des tractations visant à amener l\u2019AIQ à céder les droits autochtones à la baie James, en échange de compensations financières apparemment généreuses.Encouragée par le premier jugement, l\u2019AIQ s\u2019oppcsa farouchement à tout règlement négocié devant résulter en une telle extinction de droits implicitement reconnus par la cour de première instance.Il s\u2019agissait plutôt pour elle d\u2019établir ceux-ci, pour ensuite se retourner vers toutes les autres régions du Québec où elle prétendait que les autochtones avaient des droits analogues.La perspective du travail de l\u2019AIQ n\u2019était pas de s\u2019opposer nécessairement à tout projet de développement, mais de pouvoir discuter avec d\u2019éventuels promoteurs privés ou publics en termes de redevances fondées sur des droits qu\u2019elle n\u2019entendait sûrement pas éteindre.Il s\u2019agissait d\u2019un effort ultime en vue d\u2019échapper à l\u2019infernale et dégradante dépendance économique.Une telle perspective de travail allait directement à l\u2019encontre du rôle que les pouvoirs avaient imaginé pour le comité consultatif d\u2019abord, pour l\u2019AIQ ensuite.Connaissant mieux que quiconque les points faibles de cette dernière, les négociateurs gouvernementaux du Québec (dont le principal venait tout juste de quitter le poste de sous-ministre des Affaires Indiennes à Ottawa) décidèrent alors de s\u2019adresser directement aux organismes autochtones locaux de la baie James: le Conseil des chefs cris et, pour les Inuit, une association récemment créée, la Northern Quebec Inuit Association (NQIA).Les Indiens du Nord avaient toujours, et souvent non sans raison, vu avec une certains suspicion les tractations entre le gouvernement et leurs représentants provinciaux recru- 5 tés dans les réserves urbanisées du sud.Un sentiment analogue, et peut-être plus fort encore, s\u2019était développé chez les Inuit.C\u2019est ainsi que l\u2019AIQ fut rapidement éjectée du dossier; le gouvernement québécois en arriva à une entente avec ses nouveaux interlocuteurs, ravis de l\u2019importance qu\u2019on leur accordait soudainement.Au chapitre 2, qui traite des dispositions principales de cette entente, on peut lire ce qui suit: \u2018\u201cEn considération des droits et des avantages accordés par les présentes aux Cris de la Baie James et aux Inuit du Québec, les Cris de la Baie James et les Inuit du Québec cèdent, renoncent, abandonnent et transportent par les présentes tous leurs droits, revendications, titres et intérêts autochtones, quels qu\u2019ils soient, aux terres et dans les terres du Territoire et du Québec, et le Québec et le Canada acceptent cette cession.\u201d On pourrait épiloguer longtemps pour savoir si les Cris et les Inuit ont ainsi obtenu des compensations équitables.On se rappellera cependant que les objectifs premiers étaient d\u2019une toute autre nature; ceux- ci ont du être complètement abandonnés.L\u2019AIQ ne s\u2019en est pas remise.Pour la première fois peut-être de sa brève existence, elle avait tenté de de dissocier explicitement de la farce de l\u2019indirect rule ayant présidé à sa naissance et à plusieurs de ses comportements.Mais l\u2019ambiguité, dont elle avait eu tant de mal à se départir, l\u2019avait rendu trop vulnérable pour résister à un tel choc.Les Cris ayant en quelque sorte donné le ton de la décentralisation, les Monta- gnais et les Attikamèques formèrent un organisme politique régional durant l\u2019été 1976 (Conseil Attika- mèque-Montagnais).Les Algonquins, les Hurons, les Abénaquis, les Mowak et les Micmac cherchent présentement à mettre sur pieds autant de conseil tribaux.L\u2019AIQ n\u2019existe plus depuis l\u2019automne 1976; ses jours étaient comptés dès qu\u2019elle voulu déroger au rôle prévu pour elle par le pouvoir colonial qui l\u2019avait mise sur pieds quelques dix ans auparavant.Toutefois, un comité provisoire travaille présentement à mettre en place, dans des délais très courts, une confédération des tributs indiennes du Québec.6 qui fol ul 14 I pa 10f (n Cette récente redéfinition des structures politiques autochtones au Québec met en lumière un phénomène nouveau.Le pouvoir indien, jadis monopolisé dans le cadre de l\u2019AIQ par les petits groupes acculturés des réserves urbanisées du sud, où le pouvoir colonial trouvait les interlocuteurs valables qu\u2019il souhaitait, passe présentement entre les mains des groupes plus nombreux et moins acculturés de l\u2019arrière-pays: Cris, Montagnais et Attikamèques.Sans le vouloir, le gouvernement libéral du Québec aura ainsi accéléré le processus de prise de conscience du mouvement indien.Le nouveau pouvoir du nord repose entre les mains de groupes plus nombreux, moins affectés par le mode de production capitaliste et mieux informés que jadis des véritables visées du pouvoir blanc.Mais le pouvoir colonial veille au grain; plus souriant et courtois que jamais, il cherche à s\u2019insinuer dans les nouvelles structures politiques autochtones.LA FIN DES TUTELLES?Les gouvernements représentatifs des quelques 30,000 autochtones du Québec (Inuit et Indiens) n\u2019étant donc pas reconnus comme tels, ces populations sont encore aujourd\u2019hui régies par une tutelle spéciale du gouvernement fédéral du Canada.Les rapports qu\u2019elles entretiennent avec ce tuteur sont marqués au coin de l\u2019ambiguité; il s\u2019en dégage sans cesse une odeur de torchon brülé mais, comme il arrive toujours dans des situations de ce type, on y observe aussi une tendance à épouser les causes du tuteur lui-même.Ainsi est-il de notoriété publique qu\u2019un certain sentiment anti-québécois se retrouve encore chez les populations autochtones du Québec.Un de leurs leaders ne soulevait-il pas, il y a quelques années, l\u2019enthousiasme d\u2019un auditoire de l\u2019ouest canadien, en déclarant que les autochtones de cette province s\u2019empresseraient d\u2019annuler les effets d\u2019une éventuelle sécession du Québec, en réclamant aussitôt la majeure partie du territoire?Quant à la population québécoise, qui n\u2019est pas encore parvenu elle non plus à se donner un régime politique à son image, il lui est souvent arrivé d\u2019appuyer l\u2019action de ses gouvernants à l\u2019encontre des intérêts des autochtones du Québec.L\u2019op- 7 position de ceux-ci au projet hydro-électrique à la baie James, entendait-on ici et là dans les salles de rédaction de nos journaux, n\u2019est encore qu'un coup monté par le tuteur fédéral, pour mieux faire échec au développement du Québec! Et nous poussames tous un unanime soupir de soulagement, en entendant trois juges de la cour d\u2019appel du Québec casser le jugement Malouf, sous prétexte que l\u2019intérêt de la majorité que nous sommes devait prévaloir sur celui d\u2019une poignée de chasseurs cris et inuit! Le processus d\u2019identification à l\u2019agresseur joue dans les deux cas; il permet aux puissances financières de souffler, au besoin, sur les braises toujours latentes du racisme, ce divertissement dont elles ont besoin pours\u2019employer en toute quiétude à retirer les marrons du feu.Comment se dégager d\u2019un tel cercle infernal?La question revêt une importance d\u2019autant plus grande que la population québécoise pourrait être à la veille de quitter la tutelle fédérale, pour se donner un régime politique souverain.C\u2019est dans une telle perspective qu\u2019il devient urgent de commencer à explorer les bases nouvelles, sur lesquelles s\u2019établiront nos rapports avec les autochtones de cet éventuel pays.La question ne tient pas seulement à des préoccupations d\u2019ordre éthique.Si les autochtones ne présentent aucun impact électoral, leur disposition de pupille du gouvernement fédéral risque de devenir un élément important des discussions pré-référendum.Et si l\u2019accession du Québec à l\u2019indépendance ne devait se traduire, pour eux, que par un changement de tutelle, quel intérêt auraient-ils à mettre de côté la méfiance séculaire inspirée par leur tuteur actuel à l\u2019endroit des francophones?Par contre, un minimum d\u2019imagination suffirait pour qu\u2019une telle méfiance cède la place à un dialogue possible.Si nos rapports n'ont pas toujours été ce qu\u2019ils auraient dû être, j'ai suggéré plus haut que cela tenait en grande partie, de part et d\u2019autre, à des réflexes de colonisés.Aussi, un Québec souverain ne parviendra à établir des rapports positifs avec les autochtones, que si de tels rapports se situent en dehors de toutes références 8 fl per are Or CA ECM MELAS SEM COM a CRSP Sat coloniales, que s\u2019il consent a leurs reconnaitre au départ, et de façon non-équivoque, la possibilité de se dégager eux-aussi de toutes espèces de tuelle afin de reprendre enfin, comme collectivité, la place qui leur revient parmi les nations.Ce préalable à toute discussion n\u2019est rien de plus, mais rien de moins aussi, que la reconnaissance effective du droit de ces peuples à l\u2019autodétermination, ce qui veut dire la reconnaissance officielle des mouvements qui les représentent à titre de gouvernements souverains.S\u2019il est une exigence minimum à laquelle un Québec souverain devrait se montrer sensible, c\u2019est bien celle-là.Il serait quelque peu embarrassant pour lui de tiquer sur un tel préalable, sous prétexte qu\u2019il pourrait nous causer des ennuis par la suite.En plus de nous empêcher de sombrer dans l\u2019incohérence politique, une telle approche du problème aurait l\u2019avantage de désamorcer les stratégies de ceux qui s\u2019apprêtent, dans le cadre du plus odieux des chantages, à se servir des autochtones pour faire échec aux aspirations des Québécois, sans pour autant offrir à leurs otages le moindre espoir de se dégager un jour, comme collectivités, de la tutelle séculaire qui pèse sur eux.Qu\u2019on me comprenne bien.Je ne plaide pas ici en faveur de tel ou tel type d\u2019entente entre Québécois et autochtones; la chose ne serait pas seulement prématurée, mais contradictoire, puisque Je n\u2019ai ni la compétence ni le droit de parler au nom de ces derniers.Je suggère simplement une ouverture d\u2019esprit totale de notre part, pour que nous ne retombions pas, et comme à l\u2019envers, dans l\u2019absurdité politique ayant caractérisé nos rapports avec la majorité canadienne.Toute position se situant au départ en deçà de celle que je propose se ramenerait, il me semble, à une dispute odieuse entre le Canada et le Québec, en vue de déterminer lequel des deux pays continuerait à exercer la tutelle sur les autochtones, à moins que le nationlisme québécois entretienne, à l\u2019endroit de ceux-ci, le même rêve inavoué d\u2019assimilation que la majorité canadienne a longtemps fait et pour eux et pour nous. Même si nos rapports avec les populations autochtones furent souvent difficiles, pour les raisons indiquées plus haut, nous avons cette chance politique extraordinaire de n\u2019avoir jamais joué vis-à-vis elles le rôle non-enviable de tuteur.A l\u2019aube de notre véritable histoire politique, l\u2019opportunité nous est donc encore donnée d\u2019arracher la racine de ce qui pourrait un jour devenir un dossier sombre du pays nommé Québec.Mais si ces préoccupations de cohérence et de stratégie politiques devraient suffire à écarter notre paranoïa d\u2019antan, qui nous fit si souvent voir l\u2019ennemi anglais derrière les yeux bridés de nos compagnons de route autochtones, il en est une autre que l\u2019ignorance crasse de plusieurs d\u2019entre nous mettra peut-être encore au compte d\u2019un quelconque indianlo- verisme: ces cultures autochtones, avec lesquelles nous sommes en contact depuis près de trois siècles, nous ont déjà apporté beaucoup plus qu\u2019on le croit, et leur développement ultérieur risque de contribuer de façon déterminante à la qualité de la vie dans ce coin de terre que nous partageons.Il n\u2019est pas impossible que l\u2019indéracinable attachement dont elles ont toujours fait preuve à l\u2019endroit de ce dernier, soit pour quelque chose dans la volonté québécoise de s\u2019y identifier de façon rigoureuse.Membres de minorités ethniques si l\u2019on veut parler chiffres, mais ni immigrants ni immigrés (il deviendrait d\u2019ailleurs vite embarrassant de mobiliser ces termes pour traiter de nos rapports avec eux), ces gens ont, et ce depuis des millénaires, investi ici plus d\u2019énergie que toute celle dont nous ne serons jamais capables de faire montre.Leur histoire d\u2019amour avec ce pays fut toujours caractérisée par un respect infini et une connaissance insoupçonnée de l\u2019environnement, autant d\u2019éléments qui, pour continuer à jouer un rôle de stimulants puissants dans l\u2019aventure d\u2019ici, exigent les meilleures conditions de développement de ces peuples, c\u2019est-à- dire la souveraineté politique.Ceux qui ont un sens aigu des phénomènes politiques savent que je plaide ici pour un certain réalisme qui, s\u2019il veut éviter la bâtise des manifestes fonctionnels, se doit d\u2019être à la fois imaginatif et franc.On aura aussi compris que je cherche désespérément 10 à éviter d\u2019avoir, lors de mes prochaines rencontres avec mon ami indien, à lui annoncer que ce que les miens ont trouvé de mieux à offrir aux siens, c\u2019est un choix entre l\u2019ancienne tutelle et la nouvelle! Le climat politique général au Québec n\u2019offre que très peu de signes encourageants en ce sens.Les Québécois accepteront-ils de voir se lever plus d\u2019un soleils sur cette terre du nord-est américain\u2026?11 AP \u2014 \u2014_\u2014 = = \u2014 \u2014 = a = = eae BE soso «= = = => wo ES ps [EEA PE ES ee Sylvie Vincent* [\u2019histoire montagnaise jusqu\u2019au 15 novembre: quatre siècles de dépossession \u201cS\u2019il est vrai que le degré d'évolution d'un peuple se mesure à la façon dont il traite ses minorités.\u201d Le Programme du Parti Québécois: Les affaires amérindiennes.Lorsqu\u2019un peuple est au seuil de son essor, s\u2019il est un domaine auquel s\u2019applique son intransigeance, c\u2019est bien celui de son territoire national.Depuis la révolution tranquille \u2014 qui suscita la Commission d\u2019enquête sur l\u2019intégrité du territoire \u2014, certains sont de plus en plus attentifs à des phénomènes tels l\u2019achat massif de terres par des Américains, les chasses gardées des multinationales \u2014 dont l\u2019immense forêt de 26,000 milles carrés réservée à l\u2019ITT sur la Côte Nord \u2014 ou l\u2019expropriation de terrains par le fédéral sous prétexte de créer parcs nationaux ou aéroport international.Ici, comme partout ailleurs, le nationalisme s\u2019enracine dans le territoire.L\u2019euphorie du 15 novembre contenait donc probablement, aux côtés de beaucoup d\u2019autres satisfactions, celle de se dire que le Québec cesserait enfin de s\u2019effilocher aux quatre vents.Or, rares sont ceux qui savent que d\u2019autres ont des droits ancestraux sur le territoire québécois.Et ceux qui s\u2019en doutent préfèrent ne pas trop approfondir la question pour l\u2019instant.Les droits des Amérindiens?* Laboratoire d\u2019anthropologie amérindienne.13 IRR Oui, on s\u2019en occupera.après! S\u2019il leur en reste bien sûr.Car, déjà, la signature de l'entente de la baie James va éteindre les droits territoriaux des Attika- meks et des Montagnais alors que ceux-ci n\u2019ont pas participé aux négociations.Sur la Côte Nord, les territoires de chasse sont bulldozés par la Compagnie Rayonier-Québec, filiale de l\u2019ITT, sans que l\u2019ancien gouvernement ait prévu quelque clause que ce soit pour protéger les droits des autochtones.Ici, ce sont les mines, ailleurs les club privés sur les rivières à saumon.La dépossession montagnaise, pour ne parler que d\u2019elle, est un phénomène concret, douloureux, dont on peut difficilement parler sans rage.Marcel Jourdain l\u2019a racontée plusieurs lundis de suite, entre onze heures et minuit, sur les ondes de Radio-Canada (1), les représentants du Conseil Attikamek-Montagnais tentent de l\u2019expliquer ici et là.Mais il est remarquable de voir à quel point les voix amérindiennes ont de la difficulté à se frayer un passage jusqu\u2019au grand public.Il y a là un évident refus d\u2019écouter, de la part de notre société qui a rejeté au plus creux de sa conscience l\u2019idée d\u2019un droit amérindien quelconque \u2014 Ceci pourrait faire l\u2019objet d\u2019une réflexion en soi \u2014 Mais, il y a aussi le fait que les interventions monta- gnaises, jusqu\u2019à maintenant, ont été relativement faibles, mal orchestrées, apparemment peu agressives.Pour expliquer ce silence, on pourrait facilement invoquer les récentes transformations des associations amérindiennes et leurs tensions internes ou d\u2019éventuelles négociations gardées secrètes.Pour valables que soient ces raisons, il en est peut-être de plus profondes.Je voudrais donc essayer de voir ce que représentent, dans l\u2019histoire des Montagnais, les multiples accrocs à leurs droits territoriaux dont la présence de l\u2019ITT et la possible signature, sans modification, de l\u2019entente de la baie James sont les plus récents.Pour ce faire, j\u2019examinerai la tradition orale 1.Carcajou et le péril blanc.Films d\u2019Arthur Lamothe.14 J, LE m= = gm 7 = \u2014 =\u2014- = \u2014\"e exe ez57 ee ses = ven Un it Hilo pot cou fer deu le inf êch deu de Ay Se pre montagnaise, me basant sur des récits recueillis récemment dans la communauté de Natashquan (2).La tradition orale montagnaise reconnaît deux types de récits: les âtanükan que l\u2019on peut dire récits mythiques et les tipdtshimun, qui sont des témoignages d\u2019événements vécus.Le corpus recueilli à Natash- quan relève de cette deuxième catégorie.Celle-ci n\u2019a pratiquement jamais été étudiée et, pour ce qui est des récits enregistrés à Natashquan, (3) ils n\u2019ont encore fait l\u2019objet d\u2019aucune analyse.Déjà pourtant, il est possible de distinguer au moins deux grandes époques dans l\u2019histoire montagnaise.Celle qui a précédé l\u2019arrivée des Blancs est identifiée par des expressions telles que \u2018\u2018avant la farine\u201d, \u201cavant la prière\u201d, \u2018\u2018avant qu\u2019il n\u2019y ait quoi que ce soit\u201d (c\u2019est-à-dire, avant que les Blancs n\u2019aient apporté quoi que ce soit).Puis vint l\u2019ère de l\u2019installation et de l\u2019influence des Blancs.Entre les deux, sorte de charnière, une entente verbale, une alliance qui partagea le territoire, attribuant la côte aux Français et l\u2019intérieur aux Montagnais.Toute l\u2019histoire va donc se jouer selon les grands axes de la farine et du rer- ritoire.La présence et l\u2019absence de farine sert de point de repère pour calculer le temps et celui-ci s\u2019écoule dans un espace dont les pôles sont la côte et les terres de l\u2019intérieur.Mais il y a plus que cela: la grandeur du territoire est aussi une mesure de temps, la farine en augmentant a fait rétrécir les territoires, il vint un moment où la farine et le territoire furent échangés, bref, c\u2019est par le dialogue constant de ces deux éléments que se sont tissés les derniers siècles de l\u2019histoire telle que rapportée par la tradition orale.Aujourd\u2019hui encore, la pensée et la culture montagnai- ses s\u2019enroulent autour de ces axes.La cuisine, pour ne prendre qu\u2019un exemple, oscille ainsi que l\u2019a montré J.2.Les tipâtshimun sur lesquels se base cette étude sont réunis en un rapport remis au Musée National de l\u2019Homme (Service canadien d\u2019ethnologie) et intitulé: \u2018L'histoire dans la tradition orale montagnaise\u201d.L'aide financière du Musée national de l'Homme a permis de recueillir et de traduire ce corpus.3.On trouvera à la suite de cet article la transcription de trois de ces récits.15 Mailhot (1974), entre un pôle marqué \u2018\u2018farine\u201d et un pôle marqué \u2018\u2018viande\u201d\u2019, plus exactement viande des bois, viande provenant d\u2019\u2018\u2018animaux indiens\u201d (Mailhot 1973), c\u2019est-à-dire vivant en territoire indien.Je décrirai brièvement ces deux époques et l\u2019alliance qui a fait que l\u2019on soit passé de l\u2019une à l\u2019autre.L\u2019ERE PRE-FARINE: LE TERRITOIRE POSSEDE.Avant que les Français n\u2019arrivent, les Montagnais occupaient un territoire immense qui allait vraisemblablement de la région de Québec à la côte est du Labrador.Ils y vivaient de chasse, de pêche et de cueillette.Ils étaient évidemment nomades et leur subsistance dépendait d\u2019un gibier lui-même nomade ou sal- sonnier: que le caribou change de route, que la neige soit trop ou trop peu abondante, que le lièvre, le porc- épic ou le castor se fassent plus rares et c\u2019était la famine.La tradition orale est imprégnée de cette menace et les Montagnais ont élaboré des rites qui permettent de se concilier les maîtres des animaux, de préserver le gibier et, surtout, de le localiser.À l\u2019opposé, leur culture faisait peser sur eux une menace non moins importante, celle des multiples êtres non humains qui se nourrissaient de chair humaine.Les uns voyageaient par légion de 50, 100 ou 200, les autres erraient seuls mais ils étaient tous aussi affamés les uns que les autres.Les récits rapportent les nombreux combats qu\u2019il fallut livrer à ces ennemis, les alliés mythiques et les techniques rituelles qui permettaient d\u2019en venir à bout.Dans la tradition orale, tout semble se passer comme s\u2019il avait fallu autrefois maintenir un difficile équilibre entre le risque de manquer de nourriture et celui de devenir soi-même la nourriture d\u2019un autre.Comme s\u2019il avait fallu s\u2019approprier les sources alimentaires tout en tenant à distance les mangeurs d\u2019homme.La culture montagnaise est aussi impérative dans le premier cas que dans le second car celui qui meurt de faim risque de basculer du côté des mangeurs de chair humaine.En effet, la faine entrai- nait certains à des excès alimentaires qui leur faisaient consommer leurs semblables.Ayant été cannibale une fois, tout homme ou femme se transformait 16 Pa qi gi Il en Atshen, géant qui ne pouvait être rassasié que par la chair humaine.Ainsi donc, même si elle n\u2019affectait qu\u2019un petit groupe de cette société éparpillée par le nomadisme, la famine, en suscitant de nouveaux cannibales, mettait en jeu l\u2019existence de la société toute entière.L\u2019ALLIANCE C\u2019est vers ces territoires que cinglèrent un jour des goélettes.À leur bord, disent les récits, des hommes en quête d\u2019une terre riche et belle où ils pourraient s\u2019installer.S\u2019approchant du rivage, ils demandèrent, dit-on, l\u2019autorisation de débarquer.C\u2019était la première fois que les Indiens les voyaient, ils ne comprenaient donc pas ce qu\u2019ils disaient mais, à ce que l\u2019on raconte, ils leurs proposèrent de descendre à terre.Pendant un certain temps, les Blancs circulèrent parmi les Indiens puis, voyant que leur terre était bonne, ils demandèrent l\u2019autorisation de s\u2019y installer, d\u2019y construire une ville avec un magasin, d\u2019y faire pousser du blé: \u201cCela vous permettra de survivre.Si vous acceptez, nous serons très bons pour vous.Nous vous donnerons en échange ce dont vous aurez besoin pour vivre à l\u2019intérieur des terres, des fusils et toutes sortes d\u2019autres choses.Plus tard, c\u2019est grâce à cela que vous aurez de quoi manger.Si vous acceptez que votre terre devienne une ville et que nous fassions pousser du blé, vous aurez de tout, vous aurez du travail jusque là-bas dans l\u2019intérieur.\u201d (Vincent 1976: ch.III).C\u2019est ainsi qu\u2019un conteur rapporte les paroles que les Français adressèrent aux Indiens.Et il ajoute que les Blancs s\u2019installèrent dans la région de Québec tandis que les Montagnais se retiraient vers l\u2019est.D\u2019après un autre conteur, les Français dirent à peu près ceci: \u201cNous établirons un magasin.Si, un jour, plus tard, vous êtes dans le besoin, nous pourrons ainsi vous venir en aide.\u201d (ibidem) 17 BRR DUS ET Coarse Et un troisième conteur rapporte que les Indiens refusèrent aux Français le droit de s\u2019installer.Malgré tout, ceux-ci semèrent un peu de blé et, lorsqu\u2019il fut poussé, ils revinrent à la charge disant: \u201cVoyez, il y aura beaucoup de farine et cela sera utile aux Indiens lorsqu\u2019ils seront pauvres, là- bas, lorsqu\u2019ils ne trouveront plus de quoi vivre.Vous aurez toujours à manger, vous ne craindrez plus la famine, ni vous ni vos enfants.\u201d (ibidem) Alors, selon les textes, les chefs indiens acceptèrent le marché.A partir de ce moment, la dichotomie entre la côte et l\u2019intérieur est nettement en place.Chaque région devient l\u2019habitat d\u2019un peuple.Dorénavant, les Indiens chasseront dans l\u2019arrière-pays, les Français cultiveront et s\u2019adonneront à la pêche sur la côte.De plus, pour compenser les terres et le gibier perdus, les Montagnais auront droit, selon les récits, à une partie de la richesse issue des terres côtières.Les Français qui furent perçus comme des semeurs de blé, s\u2019engageaient essentiellement, dit-on, à approvisionner les Montagnais en farine.On entre, à partir de leur arrivée, dans l\u2019ère de la farine mais si celle- ci commence tôt, dans la région de Québec, elle ne débute pas avant le XIXe siècle sur la Côte-Nord.Il faut voir l\u2019acceptation des Indiens comme une façon de lutter contre l\u2019un des fléaux dont ils étaient alors menacés.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un don de territoire ni d\u2019une cession par négligence ou ignorance, mais d\u2019un échange basé sur un calcul qui, au début, se révéla juste.D\u2019après les récits, les Français ne s\u2019installèrent pas dans l\u2019arrière pays, mais restèrent sur la côte.Les Montagnais venaient à Québec chercher des fusils, des balles et peu à peu de la farine, des étoffes.Les Français, nous le savons par ailleurs, n\u2019avaient pas seulement apporté la farine mais aussi la prière, technique nouvelle qui allait combattre le cannibalisme.En effet, associant très vite Atshen au diable, les Jésuites fournissaient du même coup une arme contre le deuxième fléau qui menaçait la vie des Montagnais 18 tre rly Lig ET li le \u201cen \u201cer sr les nies an et leur société toute entière.Dans le cas de la religion, non plus, il ne faut pas croire que les Amérindiens aient tout accepté sans réfléchir.Les Relations des Jésuites rapportent les discussions et critiques que les chamans opposèrent à leurs missionnaires.Peu à peu, certains éléments furent intégrés à la culture sans que l\u2019on renonce, pour autant, aux anciennes pratiques religieuses.Le chapelet, la bible, les prières sont, dans les récits, d\u2019efficaces moyens de lutter contre les mangeurs d\u2019hommes, mais on continue à repérer ceux-ci grâce aux pouvoirs chamaniques.Donc, si l\u2019on en croit la tradition orale, si l\u2019on se base également sur les explications des vieillards d\u2019aujourd\u2019hui, les Montagnais ont en mémoire une al- llance avec les Français selon laquelle ils leur ont cédé une partie de leur territoire en contrepartie des armes nécessaires à leur survie dans l\u2019arrière-pays.On dit farine et prière, cela inclut les fusils, les pièges en métal, l\u2019étoffe, le saindoux puis, plus tard, les maisons, les moyens de communication, etc.Peu à peu, les postes de traite se répandirent sur le territoire indien.Sur la Côte-Nord, le XIXe siècle vit apparaître la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson, qui se fit pourvoyeuse de farine tel que le traité le promettait.Elle était fidèlement accompagnée des missionnaires oblats qui eux, apportaient les techniques rituelles et leur engagement personnel dans la lutte contre le cannibalisme d\u2019Atshen.Le rôle de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson, en tant qu\u2019acheteur de fourrures, ne semble pas s\u2019insérer dans le tableau général des relations entre Blancs et Indiens.Les Montagnais fournissaient les peaux, la compagnie les payait \u2014 souvent mal, disent les conteurs \u2014.Cette relation commerciale n\u2019a rien à voir avec l\u2019entente entre deux peuples que relatent les récits dont nous parlons.LA RUPTURE DE L\u2019ALLIANCE, AMORCE DE LA DEPOSSESSION Mais vint un moment \u2014 entre Québec et Tadoussac, dès le XVIIIe siècle, puis de plus en plus profondé- 19 ment à l\u2019intérieur des terres et finalement sur la Côte Nord, au milieu du XIXe siècle \u2014 où les Français rompirent l\u2019alliance qu\u2019ils avaient conclue avec les Montagnais et commencèrent à empiéter sur leurs territoires, les forçant à reculer de plus en plus vers le nord et vers l\u2019est.On peut suivre ce processus dans notre propre documentation \u2014 écrite, celle-là \u2014: poussée des colons à la recherche de terres à cultiver et recul progressif de la forêt devant les champs, accroissement du nombre de trappeurs blancs qui, pour certains, saccagèrent la faune, notamment les animaux à fourrure.Puis, après la deuxième guerre mondiale, ce furent le tour des mines, des barrages hydro-électriques, des compagnies d\u2019exploitation forestière le plus souvent américaines ou multinationales.En même temps que les Blancs s\u2019infiltraient dans l\u2019arrière-pays, s\u2019appuyant sur des moyens techniques jugés puissants par les Montagnais, ceux-ci étaient incités à se sédentariser et l\u2019on assistait à la naissance des réserves qui ont nom aujourd\u2019hui Maliotenam, Mingan, Natashquan, La Romaine, Schefferville.Un conteur montagnais de Natashquan voit la situation d\u2019aujourd\u2019hui comme étant exactement l'inverse de ce que l\u2019entente verbale avait prévu: les Montagnais sont parqués sur la côte tandis que les autres Québécois se promènent librement dans l\u2019intérieur entièrement maîtres d\u2019un espace qu\u2019ils ont volé.Ils en ont changé les noms, tué le gibier, abattu les arbres.Cette usurpation est vécue comme une blessure et ce, d\u2019autant plus que, tandis que les Blancs arpentent les territoires et s\u2019y enrichissent, les Montagnais sont confinés dans une inactivité économique qui les rend tributaires de rations et allocations gouvernementales variées.Le même conteur, allant plus loin, se prenait à imaginer une immense ville blanche couvrant l\u2019arrière-pays, c\u2019est-à-dire, la destruction complète de la forêt, du nomadisme, de la faune et donc, pour lui, des Montagnais.| Bien sûr, les chasseurs ont, sur papier, des droits de chasse sur des territoires précis mais, dans beau- 20 fi tal fon sem fl pen CE Celle cons plus [em mode de |, Slap Dorte An Meng d'utr on be CSI de Qe \u201cpo Ba ii ge h Mo fois heal coup de cas, ils n\u2019ont plus les moyens de s\u2019y rendre et ils savent, qu\u2019au fond, ils n\u2019ont plus aucun pouvoir sur eux.Les plus âgés ont l\u2019impression que l\u2019équilibre a été irrémédiablement rompu le jour où les Blancs ont cessé de vivre du sol et de la faune, le jour où ils ont coupé le bois non pour se chauffer ou faire la cuisine mais pour le transformer, le jour où ils ont fouillé le sol non pour y semer du blé mais pour en extraire du minerai, le jour où l\u2019avion les a conduit plus rapidement que canot ou raquettes d\u2019un bout à l\u2019autre du territoire.FIN DU PROCESSUS: LA DEPOSSESSION TERRITORIALE ET CULTURELLE Ici s\u2019arrête l\u2019analyse des conteurs montagnais, mais si l\u2019on pousse le processus jusqu\u2019au bout de lui-même, il devrait venir un jour où les Blancs seront installés partout et où les Montagnais se retrouveront, non plus au bord, mais dans la mer.Un jour où, vraisemblablement, les villages montagnais auront disparu de la carte.(Notons qu\u2019ils ont déjà disparu de la pensée des Québécois qui n\u2019en savent en général que ce qu'ils en ont appris à l\u2019école.) Sans être physique, cette disparition pourrait être réelle.Les conteurs constatent que leurs petits enfants vivent de plus en plus comme des Blancs.Ils perçoivent avec angoisse l\u2019emprise de la culture occidentale sur la langue et le mode de vie des jeunes.Tout en affirmant qu\u2019en vertu de l\u2019ancienne alliance, ils ont un droit absolu à l\u2019assistance gouvernementale, ils savent l\u2019aliénation qu\u2019apporte la présence des Blancs.Ainsi, la faim ne semble plus être aujourd\u2019hui une menace redoutée.Les récits comparent le dénuement d'autrefois à la relative sécurité d\u2019aujourd\u2019hui.Mais on peut dire que le risque d\u2019être absorbé par d\u2019autres est de nouveau présent.Chaque nouvelle maison, chaque télévision qui apparaît dans une réserve, chaque emploi salarié, chaque mariage d\u2019une Indienne à un Blanc, sont à la fois une assurance de plus contre la famine et un pas vers l\u2019absorption dans la société québécoise.Lorsqu\u2019ils parlent de leur vie dans le bois, les Montagnais expriment à la fois le regret de ne plus 21 vivre comme les Anciens et le soulagement de n\u2019avoir pas à traverser les épreuves liées au nomadisme.Ils sont comme hypnotisés par ce dilemne (que connaissent d\u2019ailleurs d\u2019autres peuples, dont les Québécois): jouir de la sécurité matérielle en risquant de disparaître dans le grand tout occidental ou bien conserver leur identité au risque de leur vie.Alors qu\u2019avant l\u2019arrivée des Blancs, ne pas manger suffisamment pouvait signifier basculer du côté du cannibalisme et mettre en péril l\u2019existence de la société entière, aujourd\u2019hui, c\u2019est le fait de manger à sa faim et davantage qui peut entraîner le passage du côté de la société cannibale blanche et mettre en péril l\u2019existence du fait indien.(Le plus ironique dans ce renversement de situation, c\u2019est qu\u2019en basculant du côté des Blancs, les Monta- gnais risquent de se retrouver dans le sous-prolétariat d\u2019une société dont ils seront les affamés.Tout serait alors à recommencer.mais ceci serait une autre histoire.) L\u2019ITT, UNE GOUTTE D'EAU Dans ce contexte, la présence d\u2019ITT n\u2019est pas, pour les Montagnais, un phénomène nouveau.Leurs territoires sont grugés de l\u2019intérieur depuis longtemps.Que ce soient les semeurs de blé, les trappeurs, l\u2019Iron Ore, la Quebec North Shore Paper Co.l\u2019Anglo-Canadian Pulp and Paper Co., Rayonier-Qué- bec ou n\u2019importe qui d\u2019autre, quelle différence cela fait-il?L\u2019usurpateur a des armes de plus en plus efficaces mais l\u2019usurpation est la même.C\u2019est comme si, autrefois, l\u2019armée des mangeurs d\u2019homme avait doublé, triplé, quintuplé.La situation aurait été certes à considérer, mais le problème d\u2019Atshen était alors plus pressant car il impliquait que des membres même de la société montagnaise pouvaient devenir cannibales.Aujourd\u2019hui, le problème d\u2019une québécisation \u2014 d\u2019une atshenisation \u2014 des jeunes est autrement plus grave que celui de l\u2019implantation de l\u2019ITT.Actuellement, pour défendre leurs droits, les Amérindiens risquent d\u2019adopter les tactiques que leur suggère leur apprentissage de notre culture.Mais, ils pourraient aussi trouver des solutions plus proprement montagnaises.22 Quoiqu'il en soit de leur futur et des compromis auxquels ils arriveront, on comprend qu\u2019après ces années de dépossession accélérée, acculés maintenant à la mer et submergés par la technologie euro-cana- dienne, ils aient besoin de se retrouver eux-mêmes, avant d\u2019entreprendre quelque action que ce soit.On comprend aussi qu\u2019habitués à l\u2019intrusion, ils n\u2019aient pas encore réagi avec violence au fait que leurs territoires aient été réservés à l\u2019ITT ou saccagés par d\u2019autres.Cela n\u2019empêche ni la lucidité, ni l\u2019amertume.QUE PEUVENT-ILS ATTENDRE D\u2019UN QUEBEC INDEPENDANT?Et maintenant que se passera-t-il?Si les vieillards ont vu juste, les leaders des associations adopteront nos terrains de lutte, nos outils, nos armes et nos jouets, tant est grande déjà l\u2019emprise des nouveaux Atshen, ceux qui ont basculé dans notre société et y entraînent plus ou moins consciemment la leur.Nous absorberons alors le peuple montagnais avec gentillesse et satisfaction, nous lui ferons joyeusement place dans le jeu de la lutte des classes car on a toujours besoin de sous-prolétaires.C\u2019est ce dont rêvent probablement les péquistes les mieux intentionnés.I Mais si, délaissant leurs Atshen, les chasseurs et i trappeurs montagnais envisageaient d\u2019autres solutions, » s1 leurs terres n'étaient plus à vendre ni même à né- i gocier, si, puisant aux sources de leur culture, ils signifiaient demain une fagon proprement montagnaise de concevoir les droits territoriaux, quel accueil pour- raient-ils attendre d\u2019un Québec indépendant?on Le programme du Parti québécois prévoit que l\u2019on pol donnera aux Amérindiens \u201cles moyens politiques et x financiers de conserver leur identité et leurs traits si culturels propres et d\u2019acquérir un statut socio-écono- où mique correspondant à celui de l\u2019ensemble des Québé- ls cois\u201d.Mais si cela impliquait la garantie d\u2019un titre or sur le territoire, les Québécois seraient-ils toujours d\u2019accord?23 Ce serait facile d\u2019éluder cette question.Certains péquistes se sentent généreux parce qu\u2019ils reconnaissent des droits linguistiques aux Amérindiens.Mais il faut voir plus loin.Dans les jours qui viennent, le Québec va être amené à réfléchir sur le genre de contrat social qu\u2019il entend proposer à ses voisins.Puisse-t-il ne pas oublier ceux qui vivent sous son propre toit, les anciens propriétaires relégués au grenier avec les mythes et les vieux meubles.Un Québec indépendant avec des Montagnais, des Cris, des Attikameks, des Algonquins, des Micmacs, des Hurons, des Abénaquis, des Mohawks, des Inuit dépossédés, serait-ce vraiment un Québec libre?Ouvrages cités: Bouchard, S.et J.Mailhot - 1973 - \u201cStructure du lexique: les animaux indiens\u201d Recherches amérindiennes au Québec 111 (1-2): 39-67.Mailhot, José - 1973 - \u201cPréface\u201d in M.-Jeanne Basile: /nnupwinwan.Ethnocuisine montagnaise.Centre d\u2019études nordiques.Collection Nordicana no 35, Université Laval, Québec.Recherches amérindiennes au Québec - 1975 - Cote-Nord, propriété étrangère.V (2).Vincent, Sylvie - 1976 - L'histoire dans la tradition orale montagnaise.Rapport remis au Musée national de l\u2019Homme (Service canadien d\u2019ethnologie).Ottawa.n.b.Je remercie Bernard Arcand, Laurent Girouard, José Mailhot et Rémi Savard, qui ont bien voulu commenter une première version de ce texte, ce qui ne signifie nullement qu\u2019ils soient responsables de son contenu.Pour plus d\u2019informations sur les droits territoriaux des Montagnais, voir le numéro \u201cCôte-Nord, propriété étrangère\u201d, de la revue Recherches amérindiennes au Québec V (2), notamment l\u2019article de Henri Brun: \u201cUne injonction contre l'International Telgraph and Telephone™.24 \u2014 == ls ls Matthieu Menekapu La promesse du blé Les chefs français arrivaient de Québec en bateau quand ils ont demandé aux Indiens de leur donner leur terre.Ceux-ci ne la leur donnèrent pas (immédiatement).Ils la leur cédèrent après qu\u2019ils l\u2019eurent demandée deux fois.Lorsqu\u2019ils l\u2019eurent demandée (une première fois), ils semèrent un peu de blé.Quand celui-ci fut poussé, ils demandèrent (la terre, à nouveau), disant: \u201cVoyez, il y aura beaucoup de farine et (cela sera utile) aux Indiens lorsqu\u2019ils seront pauvres là- bas (dans la forêt), lorsqu\u2019ils ne trouveront plus de quoi vivre.\u201d C\u2019est pour cette raison que (le gouvernement) assure la nourriture des Indiens (aujourd\u2019hui).\u2018Vous aurez toujours à manger, vous ne craindrez plus la famine, ni vous ni vos enfants.\u201d C\u2019est ce que les Blancs ont dit aux Indiens.Et le gouvernement se sert de la terre (que nous lui avons cédée) et du bois de la forêt pour s\u2019enrichir.Il faudra bien désormais qu\u2019il assure la subsistance des Indiens.Ensuite les Indiens restèrent dans le bois.Ils nomadisaient, ils allaient par toutes les terres ne faisant rien d\u2019autre pour vivre que chasser.La chasse était leur métier et aussi la pêche.C\u2019est grâce au poisson qu\u2019ils réussissaient à survivre.Ils en prenaient beaucoup pendant l\u2019automne.Après les avoir séchés, ils pouvaient partir l\u2019hiver en quête de gibier.Quand ils 25 en tuaient, ils restaient dans la même région pendant toute l\u2019année.C\u2019était le seul travail qu\u2019ils accomplissaient.A partir de ce moment-là, les combats ont cessé, les Indiens n\u2019ont plus jamais tué personne.Aujour- d\u2019hui encore ils ne tuent jamais personne tandis que les Blancs ont continué à tuer.Aujourd\u2019hui encore les Blancs tuent (d\u2019autres hommes) tandis que les Indiens n\u2019en tuent jamais.26 Pierre Courtois Les Indiens de la région de Québec cèdent leur terre aux Français Autrefois Québec appartenait aux Indiens, complètement; c\u2019était leur pays d\u2019origine.C\u2019est de là-bas que nous venons tous.On dit qu\u2019autrefois à l\u2019endroit où (les Français) sont arrivés en bateau, exactement à Uepastûküiau, en ce lieu que l\u2019on appelle Québec, il y avait un village.C\u2019était une terre indienne comme ici, seulement, naturellement, les habitations étaient en forme de tente et il y en avait qui étaient en écorce.C\u2019est là, dit-on, que les Indiens ont été contactés par les Blancs.Au tout début ceux-ci naviguaient sur des voiliers, de ces navires qui sont poussés par le vent.Et c\u2019est là, à Québec qu\u2019ils furent Joints par ceux qui avaient pris la mer pour chercher une terre, ceux qui cherchaient une bonne terre.Ces gens virent que la terre des Indiens était bonne.Encore aujourd\u2019hui les arpenteurs vont et viennent (mesurant notre terre).Alors on raconte qu\u2019ils vinrent vers les Indiens, ils s\u2019approchèrent du rivage et les Indiens allèrent à leur rencontre.\u2018Puis-je débarquer?\u201d C\u2019est probablement ce qu\u2019ils leur ont demandé.C\u2019était la première fois que les Indiens les voyaient.Comment auraient-ils pu les comprendre?Pas un seul n\u2019aurait pu les comprendre puisqu\u2019ils ne les avaient jamais vus.On raconte qu\u2019ils leur dirent alors de descendre à terre.27 \u2018\u201cPaka ute\u201d\u2019 (débarque ici).leur dirent-ils.Et (les Français) descendirent de leurs b bateaux.C\u2019est pour cette raison que Québec s\u2019appelle i ainsi, a cause de ce \u2018\u2018paka\u2019\u2019 (que les Indiens dirent a aux Francais).Ils ne comprenaient pas ce que cela i voulait dire.Ils ont dû finir par le comprendre naturellement.Mais cela leur prit plus d\u2019un an, peut-être { qu\u2019il leur a fallu beaucoup de temps.Les Blancs cir- a culaient parmi les Indiens.Il est venu un moment où Ce ils ont dû comprendre.ul : : : o Ils allaient et venaient sans cesse parmi les Indiens.; Et lorsque, voyant comme leur terre était bonne, ils leur ont demandé d\u2019y établir une ville, comment les Indiens auraient-ils pu les comprendre sur-le-champ?Cela n\u2019a pas dû se faire immédiatement.Probablement qu\u2019ils ont essayé de convaincre les Montagnais.Combien d\u2019années cela a-t-il pu prendre?Peut-être ! s\u2019est-il écoulé 50 ans, peut-être 20 ans pendant lesquels ils ont dû essayer de les convaincre de leur cé- A der leur terre.Hy cèlr dire der \u201cCela vous permettra de survivre.\u201d ; Ÿ Voilà ce qu\u2019ils ont dû faire au chef, à celui qui devait agir comme notre chef actuel.Il devait y avoir quel- Can qu\u2019un qui remplissait le rôle de chef, sinon que serait- ma il arrivé aux Indiens, ils se seraient entretués.De .même que nous faisons des réunions, les chefs ont dû Un se réunir eux aussi.Les Blancs devaient passer leur {ue temps à parlementer avec les Indiens pour qu\u2019ils cè- Ë ma dent leur contrée, la région de Uapastûküiau.Si bien Ble qu\u2019un jour, les Indiens donnèrent leur accord.dre sim dément \u201cSi vous acceptez, nous serons très bons pour vous.Idi.Nous vous donnerons en échange ce dont vous avez sy, besoin pour vivre à l\u2019intérieur des terres, des fusils, etc.Plus tard, ce sera grâce à cela que vous aurez de quoi manger.\u201d C\u2019est ce qu\u2019ils ont dû dire aux Indiens.\u201cSi vous acceptez que votre territoire devienne une ville et que nous fassions pousser le blé, vous aurez de tout, vous aurez du travail jusque là-bas dans le bois.\u201d 28 sou, quel 3 fir ni x UF as \u201cOur\u201d 9 répondirent alors les Indiens, à ce que l\u2019on raconte.Et ils leur laissèrent leur terre.L\u2019homme blanc s\u2019installa à Québec.Après avoir donné ainsi leur terre, les Indiens la quittèrent.C\u2019est à partir de ce moment-là que nous avons commencé, nous autres à venir par ici (vers l\u2019est).Ce sont les Montagnais d\u2019ici qui cédèrent leur terre.Autrefois il devait y avoir des Indiens dans cette ré- gion-ci aussi (sur la Côte-Nord), mais il n\u2019y en a plus de ces anciens Indiens, ils sont tous morts.Nos ancêtres à nous étaient des gens de Québec qui descendirent jusqu\u2019ici, des gens qui ne s\u2019étaient jamais servi des marchandises apportées par les Blancs.Québec et sa région étaient terre indienne autrefois.Ces territoires appartenaient entièrement aux Indiens.Il n\u2019y avait jamais eu personne d\u2019autre.C\u2019était la forêt qui permettait aux Indiens de survivre.\u2018\u201cBientôt vous ne pourrez plus survivre dans la forêt tellement 1l y aura de Blancs.\u201d C\u2019est ce que l\u2019on a dû dire aux Indiens quand on leur a demandé leur terre.\u201cUn jour, il y aura tellement de monde dans le bois que vous n\u2019aurez plus le moyen d\u2019y vivre.\u201d Et maintenant se réalise sous nos yeux tout ce que les Blancs leur avaient dit.À cette époque, ils devaient être sincères quand ils leur ont dit ce que le gouvernement ferait plus tard et la part qu\u2019il attribuerait aux Indiens.Alors ceux-ci acquiescèrent à leur demande.Après y avoir consenti, ils leur laisserent Québec. i ( i de ma bre fg Ind en dire Lu pou {0 man part lit aly le ap seu alg ait fy Michel Grégoire Comment les Indiens à Québec et à Natashquan acceptèrent de partager leurs terres Là-bas à Québec, il ne devait pas y avoir d\u2019Esquimaux et, s\u2019il y en avait, ils ne devaient pas être nombreux.On dit que les Indiens seulement s\u2019y trouvaient et qu\u2019il n\u2019y avait pas de Français.Mais voici que les marchands firent route jusqu'aux Indiens, qu\u2019ils naviguèrent vers eux et leur demandèrent: \u2018\u201cPourrions-nous nous installer ici, à Québec?\u201d \u2018\u201cNous établirons un magasin\u201d, dirent les marchands aux Indiens.\u201cSi un jour, plus tard, vous êtes dans le besoin, nous pourrions ainsi vous venir en aide.\u201d C\u2019est ce que les marchands affirmèrent aux Indiens, d\u2019après ce que l\u2019on raconte.Alors ils reçurent l\u2019assentiment de ces derniers.Et, concrétisant leur demande, ils établirent un magasin à Québec.On dit qu\u2019à partir de ce moment-là les Français se sont multipliés.Et il en vint de Québec qui allèrent s\u2019installer aux Iles-de-la-Madeleine.Ici (à Natashquan), il n\u2019y avait pas de Français, d\u2019après ce que l\u2019on raconte.Il n\u2019y en aurait eu qu\u2019un seul, un vieil homme.On dit qu\u2019il n\u2019y avait que lui et aussi des Indiens, naturellement, parmi lesquels devait se trouver un chef.Alors ils arrivèrent en bateau et vinrent trouver le chef indien.31 \u2018\u201cPourrions-nous nous établir ic1?\u201d demanderent-ils au chef.C\u2019étaient des Acadiens.Ils venaient des Iles-de-la-Madeleine.On les aurait volontiers renvoyés d\u2019où ils venaient; on raconte que l\u2019on aurait pu les empêcher de débarquer.Mais déjà le temps était au froid et au vent, déjà le gel se faisait sentir.Alors, malgré tout, ils reçurent le consentement du chef.Ce sont les descendants de ces Acadiens qui sont installés ici aujourd\u2019hui.C\u2019est ainsi qu\u2019ils se sont installés ici pour des générations.Cependant, à Québec ils s\u2019étaient multipliés.On dit qu\u2019il n\u2019y avait personne, qu\u2019il n\u2019y avait ni Français ni Blancs, qu\u2019il n\u2019y avait que le peuple indien autrefois.On dit que Québec est terre indienne.32 core rr oo A Ge py pe pect =r Te escrocs BK 5 a AE EE Ey cari peu ay A a \u2014 \u2014 1 | bl fan in pou él SM § [a Se ll Bis bi Nor By Robert Laplante Isabelle Perrault* Les oubliés de l\u2019Histoire \u201cLe gouvernement fédéral n'est pas prêt à garantir les droits ancestraux des Indiens du Canada.Il est inconcevable qu'une partie composante de la société passe un traité avec une autre de ses parties composantes.Les Indiens devraient devenir Canadiens comme tous les autres Canadiens\u2026 Oubliez les traités, que les Indiens deviennent Canadiens\u201d.Pierre Elliott Trudeau Si au siècle dernier le Métis incarnait un projet de civilisation des plus prometteurs, il faut constater que depuis le gouvernement \u201ccanadian\u201d a tout mis en oeuvre (à commencer par la \u2018\u2018so typical\u201d\u201d Police Montée) afin de réduire à néant les dynamismes mobilisés par Louis Riel pour l\u2019édification d\u2019une société sans barbarie, au Manitoba et en Saskatchewan.Les groupes d\u2019Amérindiens et de Blancs \u2014 francophones pour la plupart \u2014 qui s\u2019étaient lentement formés et établis sur les terres de la rivière Rouge et de l\u2019As- siniboine réalisaient en effet une intéressante synthèse des traits et pratiques culturels issus de l\u2019un et l\u2019autre groupe, laissant en cela présager un type de société passablement différent de celui qui se cristallisait à l\u2019est, surtout depuis l\u2019Union du Haut et du Bas Canada! L\u2019ébauche d\u2019un mode de production combinant agriculture et chasse au bison et croisant le nomadisme de l\u2019Indien au mode de vie sédantaire du * Etudiante au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal.35 ar me PIPER Fr.Blanc illustre bien la fusion culturelle originale qui commençait de s\u2019opérer dans l\u2019échange et le respect mutuel.Mais, les intérêts du Grand Capital autour de la construction d\u2019un chemin de fer \u201cfrom coast to coast\u201d\u2019, les visées expansionnistes des Ontariens ainsi que les craintes non-dissimulées de voir s\u2019enraciner hors Québec, un autre \u2018\u2018problème ethnique\u201d eurent tot fait d\u2019attirer les foudres du gouvernement central sur le mouvement métis de l\u2019ouest.Le Conquérant n\u2019avait en effet pas tardé à saisir, avec une acuité toute probante, la menace d\u2019une coalition entre les groupes ethniques au détriment desquels se consolidait son hégémonie.L\u2019Affaire Riel n\u2019est pas un évènement singulier mais tout au contraire, le point de convergence et de structuration de toute une série de médiations des rapports ethniques au sein de la Confédération.S\u2019il ne saurait être ici question d\u2019envisager le problème dans toute son ampleur, il importe toutefois de souligner que le mouvement métis ne renvoie pas à un simple \u2018\u2018accident de parcours\u2019 de la Confédération canadienne: dans sa répression viendront se tramer le statut, le pouvoir et la légitimité même des Amérindiens, des Canadiens français et des minorités immigrantes, dans leurs rapports respectifs.Si l\u2019on a pu dire du Canada qu\u2019il est tout le contraire d\u2019un \u2018\u201c\u201cmelting-pot\u2019\u2019, c\u2019est précisément parce que ces rapports inter-ethniques se sont élaborés dans une perspective d\u2019exclusion mutuelle.C\u2019est dans le dénouement de la crise métisse que se donnent à saisir nombre des plus importants principes de structuration de cette entité politique si bien désignée par la métaphore de la \u2018\u201cmosaïque\u2019\u2019 (1) Du point de vue du rapport à l\u2019Amérindien, l\u2019Affaire Riel s\u2019inscrit dans un double registre de signification.Le mouvement ou plutôt la réalité métisse de l\u2019ouest apparaît dans un premier temps comme un 1.John Porter; The Vertical Mosaïc, Toronto University Press.36 \u201ca fi de péril de l\u2019intérieur, soit celui de la négation sociale et culturelle du rapport dominant de la société blanche aux peuples autochtones.Mais cette négation a ceci de particulier qu\u2019elle est le fait de cette fraction de la société blanche qui, étant la plus éloignée du Pouvoir, est aussi elle-même une distance ethnique au Pouvoir: si cette distance ethnique s\u2019avère une menace au Pouvoir, c\u2019est que les traits culturels qui la caractérisent la placent dans un rapport au politique et à l\u2019Autochtone qui reste étranger aux Anglophones.En dépit de la non-reconnaissance des droits et de la légitimité de l\u2019Autochtone dans le fonctionnement économique et politique du \u201cpays\u201d, il se tissait peu a peu un mode de vie ou la cohabitation avec l\u2019Amérindien commençait de s\u2019effectuer sur la base d\u2019une influence réciproque et non sur celle de l\u2019envahissement d\u2019un groupe par l\u2019autre.Ce mode de vie a tôt fait d\u2019apparaître comme une double menace; d\u2019une part, il transformait la quotidienneté de telle manière que celle-ci donnait de moins en moins prise à l\u2019exclusion de l\u2019Autochtone \u2014 condition indispensable au fonctionnement économico-politique de l\u2019entité \u201ccanadian\u201d \u2014 et d\u2019autre part, cette transformation trouvait en partie son origine dans la dynamique propre d\u2019une culture à propos de laquelle Durham avait été explicite.Dans cette perspective, l\u2019écrasement du mouvement métis apparaît également comme mesure complémentaire à celle du rejet de l\u2019Amérindien.Car refuser le gouvernement responsable aux Métis, c'était d\u2019abord et avant tout couper court aux retombées possibles de l\u2019apport de l\u2019Autochtone à la société blanche; plus encore, c\u2019était tâcher d\u2019éviter et de nier toute volonté d\u2019expression politique à une réalité socialement vivante et culturellement novatrice.À la négation de la culture amérindienne vient alors s\u2019ajouter la négation de la possibilité même de son rayonnement, füût-il diffus.S\u2019il a pu paraître évident que l\u2019expression politique a été écrasée, il faut par ailleurs ajouter que la réalité sociale et culturelle du Métis n\u2019a pas été anéantie pour autant.L'intervention armée et l\u2019agression juri- 37 RT I LICH HII RN WRI H dique ultérieure ont cependant contribué à la rendre problématique.Le Métis d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est plus cet homme-sym- biose qui réalisait dans une harmonieuse synthèse le rapprochement de deux mondes.L\u2019échec de Riel a désormais fait de lui un homme-hybride, déséquilibré par la prééminence imposée d\u2019une culture sur l\u2019autre et dont le vécu se problématise à conjuguer deux appartenances qui n\u2019ont pas la même légitimité, non plus que celle de se fondre l\u2019une à l\u2019autre.(2) Il résulte de cette tension une volonté tenace et entêtée de cultiver cette part de lui-même, l\u2019Indianité, que le Pouvoir refuse de reconnaître autrement qu\u2019en la tournant contre lui pour le maintenir dans l\u2019humiliation et la misère.Cette volonté tient tout autant au fait que son Indianité \u2014 füt-elle bafouée, trouble et meurtrie \u2014 constitue le seul terrain sûr où peuvent s\u2019élaborer et s\u2019enraciner le combat et la résistance au Pouvoir blanc négateur, en même temps que le seul lieu spécifique de dynamisation de cette négation (sa transformation en principe de force) parce que l\u2019Amérindien reconnaît au Métis la légitimité non seulement de son Indianité mais aussi de son identité problématique.Il faut cependant faire la distinction entre le statut politique et la réalité socio-culturelle de cette reconnaissance.Car, si concrètement, le Métis trouve à même la quotidienneté amérindienne les bases de sa légitimité, il n\u2019en demeure pas moins privé de toute possibilité politique et juridique de l\u2019exprimer car il n'appartient pas même aux Indiens de définir les cri- teres juridico-politiques de l\u2019Indianité.En vertu de l\u2019Acte Indien, le gouvernement fédéral décide lui-même qui est Indien et qui ne l\u2019est pas.LE GENOCIDE TECHNOCRATIQUE S\u2019étant arrogé le droit de définir lui-même son 2.Métissage: action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a le moins de valeur (sic) in Abrégé du Dictionnaire de Littré, (A.Beaujean Gaillimard/Hachette).38 Ie \u201cpartenaire\u201d, le Pouvoir central dispose ainsi d\u2019une arme extraordinairement puissante pour évacuer le problème autochtone.Cette forme très subtile de génocide qu\u2019il met en oeuvre \u2014 et que nous qualifierons de technocratique\u2014, consiste essentiellement à faire disparaître légalement les sujets autochtones sans concrètement les exterminer puisqu\u2019on les fait passer dans la catégorie \u2014 ô combien vaste et respectable \u2014 des \u2018\u2018citoyens-canadiens-a-part-entiere\u201d.Ce changement de statut a pour conséquence de maquiller et d\u2019occulter la réalité socio-culturelle de l\u2019In- dianité, et pour effet politique primordial de diviser les populations autochtones; les différences de droits et privilèges engendrent fatalement des divergences d\u2019intérêts, de sorte que toute éventualité d\u2019une homogénéité politique est souvent minée d\u2019avance.Concrètement, ce processus génocidaire se matérialise par la formation de quatre grandes catégories d\u2019Autochtomes qui, en dépit de leur identité socioculturelle, ne sont pas reconnus comme Indiens et, par conséquent, ne sont pas susceptibles d\u2019avoir recours aux droits et maigres avantages (exemptions de taxes, droits de chasse et pêche etc.) que confère l\u2019Acte Indien.Ces Blancs par décret sont: l)les individus de descendance indienne (Métis) qui ont conservé le mode de vie autochtone bien qu\u2019ils ne soient pas reconnus comme tels; ä 2)les Indiens non-enregistrés auprès du gouvernement fédéral, c\u2019est-à-dire ceux à qui on n\u2019a pas attribué - de \u201cnuméro de bande\u201d parce qu\u2019ils étaient absents k lors du passage du recenseur (les technocrates s\u2019accommodent mal des horaires du chasseur nomade); 3)les Indiens affranchis, c\u2019est-à-dire ceux qui ont en an quelque sorte vendu leur statut et par conséquent renoncé à leurs droits d\u2019Indiens pour être en me- ve sure de \u2018\u201cbénéficier\u2019\u201d\u2019 des mêmes avantages que les Blancs; 39 4)les Indiennes qui ont choisi d\u2019épouser un Blanc (le masculin l\u2019emporte et le statut s\u2019envole) de même que leurs descendants.(3) L\u2019effet le plus vicieux de ce système de classification, c\u2019est qu\u2019il désamorce complètement la portée des revendications de ces gens, dans la mesure ou il s\u2019accompagne d\u2019un changement de juridiction: si les Indiens reconnus sont les pupilles du gouvernement fédéral et ont accès à une instance spécifique (le Ministère des Affaires Indiennes et du Nord), les autres par contre, n\u2019ont aucun interlocuteur privilégié et se retrouvent sous juridiction provinciale.Ces Indiens non-reconnus sont alors contraints d\u2019acheminer leurs griefs par les voies accessibles à tout \u2018\u2018citoyen-cana- dien-à-part-entière\u201d; ils doivent suivre la filière habituelle et subir le découpage de juridiction propre à chacun des Ministères, de sorte que leurs revendications s\u2019en trouvent diluées d\u2019autant.Ils sont dès lors considérés comme des groupes défavorisés sur le plan de l\u2019accès à tel ou tel service (éducation, santé etc.) et traités comme une clientèle accusant certaines caractéristiques sociales \u2018\u2018handicapantes\u201d sous tel ou tel aspect plutôt que comme une entité socio-culturelle dont l\u2019ensemble de l\u2019existence est marquée au coin de l\u2019horreur et de la discrimination parce qu\u2019elle est et tient à rester différente dans son mode de vie et sa manière de penser.Le traitement des revendications et les solutions (?) qu\u2019on leur propose changent ainsi de signification: l\u2019ensemble du proble- me n\u2019est plus le fait d\u2019une collectivité mais bien plutôt la particularité d\u2019une collection d\u2019individus.Cela revient à faire disparaître la spécificité du problème sans pour autant avoir l\u2019air d\u2019en nier l\u2019existence.Et il ne faudrait surtout pas croire que cela n\u2019affecte qu\u2019une faible minorité de \u2018\u2018citoyens\u201d\u2019 entretenant 3.Comme indice de la contagion galopante: \u2018Je connais une Montagnaise, une vraie, raconte Rémi Savard, qui a marié un gars de l\u2019Hydro.Elle avait déjà un garçon.Puis elle s\u2019est séparé.Son fils, pur Indien, n\u2019est plus considéré comme tel, mais comme Blanc.S'il épouse la petite voisine indienne avec qui il joue toute la journée, elle va aussi perdre son statut.Et leurs enfants seront officiellement des Blancs!\u201d (in: L\u2019Actualité, mai 77, p.50) 40 su.une relation confuse à l\u2019Indianité.Le Ministère des Affaires Indiennes et du Nord estime à environ 30,000 la population amérindienne du Québec alors que si nous tenons compte des Métis et Indiens sans statut, les effectifs grimpent à plus de 60,000.En ce qui a trait au Canada tout entier, sur un total de 500,000 Autochtones, seulement 250,000 tombent sous la loi indienne.On comprend aisément que le \u2018\u201cproblème\u201d\u2019 amérindien n\u2019a pas du tout la même ampleur non plus que la même signification selon qu\u2019on l\u2019aborde du point de vue de sa définition légale (blanche et fédé- raste) ou à partir de la réalité vécue.Et l\u2019on comprend également le machiavélisme de la manoeuvre politique qui consiste à ne reconnaître et à ne négocier qu\u2019avec les seules associations qui regroupent des Indiens reconnus (statués); diviser pour régner! L\u2019ALLIANCE LAURENTIENNE DES METIS ET DES INDIENS SANS STATUT Plusieurs groupements amérindiens \u2014 en particulier ceux de l\u2019ouest \u2014 ont cependant bien saisi le stratagème et ont commencé depuis quelques années déjà, à réagir vigoureusement.Il en est de même au Québec où l\u2019Alliance Laurentienne des Métis et des Indiens sans statut s\u2019efforce de réunir tous les laissés pour compte de l\u2019Indianité légale.Fondée en 1972, l\u2019organisation connaît une rapide croissance et témoi- Sac d\u2019un dynamisme exceptionnel dans l\u2019élaboration & une politique d\u2019émancipation collective.Les objectifs qu\u2019elle s\u2019est fixé sont les suivants: l)reconquérir la fierté ancestrale et la dignité; 2)se faire connaître comme Autochtones par le biais des revendications de droits territoriaux; 3)lutter quotidiennement et à tous les niveaux pour l\u2019amélioration des conditions de vie: 4) aider et encourager chaque communauté à se prendre en charge 41 S)utiliser au maximum les droits de \u2018\u2018citoyens-cana- diens-a-part-entiere\u2019\u2019 et s\u2019en servir comme tremplin 6)revendiquer de nouvelles politiques tenant compte des particularités et besoins des communautés Sa force réside principalement dans le fait que tous les leaders sont non seulement issus du milieu, mais restent partie intégrante des communautés qu\u2019ils représentent et défendent.Cet enracinement du leadership est préservé par une structure très décentralisée (autogestionnaire) qui remet entièrement entre les mains des communautés les pouvoirs de décision et de gestion, ce qui permet tout à la fois de respecter le caractère propre à chacune des régions et de favoriser dans l\u2019unité, la reconquête de la dignité par une action collective où la marque de l\u2019appartenance est d\u2019emblée légitime.Les difficultés sont par ailleurs énormes car la très grande majorité des membres vivent dans des conditions si misérables que la lutte quotidienne pour la survie draîne trop souvent autant les énergies que les espérances.À cela s\u2019ajoutent également la difficulté et la lenteur de l\u2019apprentissage à l\u2019autonomie, pour une population maintenue et entretenue dans une dépendance séculaire.D'UNE ANNEE A L'AUTRE: 1972: \u2014 L'Alliance voit \u201cofficiellement\u201d le jour \u2014 À travers tout le Québec est rapidement mise en branle une campagne de recrutement qui permet aux initiateurs d\u2019évaluer la percée qui s\u2019opère dans chacune des régions.\u2014 L'Alliance est cautionnée par le Native Concil of Canada, et son congrès de fondation est subventionné par le Fédéral \u2014 Elle regroupe alors 10,000 membres principalement répartis au Nord-Ouest, au Témiscamingue et au Sud du Québec, à travers 18 associations locales \u2014 Les priorités: \u2014 poursuivre l\u2019implantation oo \u2014 s\u2019attaquer au tragique problème de l\u2019Habitation 42 \u2014 Des \u201ctravailleurs en communication\u2019 sont chargés de la structuration de nouveaux locaux 1973: \u2014 Bien que certains journaux aient accordé une couverture à l\u2019étude des conditions d\u2019habitation que l\u2019Alliance publie cette année-là, les gouvernements font la sourde oreille \u2014 La Société Centrale d\u2019Hypothèque et de Logement (SCHL) alloue enfin aux organisations autochtones un budget pour les réparations urgentes (\u2018\u2018patchage\u2019\u201d\u2019) sur les maisons de ceux dont le revenu annuel ne dépasse pas $6,500; le programme est très restrictif \u2014 Plus de 25 locaux provenant d\u2019autant de localités différentes sont représentés à l\u2019Alliance, sous le couvert de 10 régions administratives \u2014 Grâce aux fonds du Secrétariat d\u2019Etat, un plus grand nombre de \u201ctravailleurs en communication\u201d sont embauchés après s\u2019être familiarisés avec les Lois et Services, de sorte qu\u2019ils sont en mesure d\u2019aider plus adéquatement les communautés et leurs membres.\u2014 La SCHL continue de subventionner le programme de réparations d\u2019urgence et assouplit les critères d\u2019admissibilité de sorte que certaines réparations majeures peuvent enfin être envisagées \u2014 Grace a la \u201cMarche pour les Millions\u201d, quelques étudiants bénéficient de subventions modestes pour fréquenter l\u2019ex-collège Manitou 1974: \u2014 L\u2019Alliance est le porte-parole de plus de 18,000 personnes réparties dans 45 locaux; les représentants de ces derniers commencent à faire rapport de leurs activités, indice de l\u2019enracinement de l\u2019Organisation \u2014 Les nouvelles priorités: \u2014 éducation \u2014 programme de main-d\u2019oeuvre pour les jeunes et les chômeurs \u2014 accent sur les programmes à caractère culturel \u2014 Période de sensibilisation des organismes gouvernementaux; des contacts sont établis et des démarches entreprises auprès de certains ministères (dépôt d\u2019un mémoire); des locaux réclament la participation à certains programmes \u2014 Des négociations sont en cours avec le ministre responsable de la société d\u2019Habitation du Québec de l\u2019époque, M.Victor Goldbloom pour que cet organisme participe au programme de logements à frais partagés du Fédéral; le projet sera rejetté sans autre alternative \u2014 Le Fédéral met sur pieds un groupe de travail sur les services à la main-d\u2019oeuvre autochtone, sensibilise le personnel des CMC à une politique d\u2019embauche, mais le tout ne débouche finalement pas sur des programmes concrets 1975: \u2014 Formation officielle du \u2018Groupe des Femmes Autochtones\u201d \u2014 Des subventions sont accordées pour un programme de Sports et Loisirs \u2014 Le programme de réparations d\u2019urgence se poursuit \u2014 En Avril, réunion avec le cabinet Trudeau \u2014 Cette année-là, les efforts portent principalement sur la reconnaissance des Métis et Indiens sans statut et sur la diffusion d\u2019une plus grande quantité d'informations dans les locaux afin de stimuler l\u2019éclosion d\u2019un leadership régional; la décentralisation est perçue comme une condition à l\u2019unité de L'Alliance comme force politique \u2014 L'accent est mis sur le programme d'Education, suite à la publication d\u2019un rapport à ce sujet 1976 \u2014 Le problème des implications de l\u2019entente de la Baie James pour les communautés demeure crucial \u2014 Reconnaissance des droits aboriginaux; rencontre du cabinet Trudeau en avril et création d\u2019un groupe de travail sous le patronat de Marc Lalonde \u2014 Tous les Autochtones du Québec se rencontrent pour la première fois sur un sujet d'intérêt commun, lors de la conférence provinciale de septembre sur la \u2018Justice en Milieu Autochtone\u201d Mais l\u2019obstacle le plus pernicieux réside sans aucun doute dans la difficulté de se faire saisir et de se faire reconnaître comme entité socio-culturelle aux yeux non seulement des gouvernements mais aussi et surtout de l\u2019ensemble de la population.Même s\u2019ils en expérimentent la réalité quotidienne, les Métis et Indiens sans statut n\u2019ont pas facilement accès à une vue d\u2019ensemble de la spécificité communautaire qui est la leur car tout ce qui pourrait la désigner est systématiquement confondu dans les descriptions d\u2019ensemble de la population québécoise ou canadienne.Une seule chose est certaine: ils apparaissent toujours au cha- 44 pitre des plus défavorisés, non en tant que groupe distinctement constitué mais comme une fraction confondue au nombre de tous les exploités.Ils ne disposent même pas des données factuelles et des compilations statistiques élémentaires pour décrire l\u2019ensemble de leurs conditions matérielles.Population niée et rejetée, les Métis et Indiens sans statut doivent pour se faire reconnaître, non seulement consolider leur propre identité communautaire mais aussi produire les matériaux indispensables à sa mise en lumière aux yeux du reste de la population; c\u2019est là une condition sine qua non à leur insertion dans l\u2019Histoire.Aussi l\u2019Alliance s\u2019est-elle dès le départ attelée à la tâche de décrire de son point de vue et avec ses propres outils la situation de ses membres, de manière à s\u2019assurer d\u2019une plus efficace prise sur le réel et de manière également à donner le véritable relief de ses revendications sur le plan politique.Nous présentons ci-après quelques données de base de la structuration socio-économique des Métis et Indiens sans statut du Québec; nous les tenons des études que l\u2019Alliance a elle-même réalisées et qu\u2019elle continue de compléter.(4) PROFIL DE LA MISERE Suite à l\u2019établissement des Réserves et à l\u2019imposition d\u2019un type de gestion conforme à la loi indienne, les Indiens sans statut ont partagé leur sort avec celui des Métis en se voyant peu à peu dépossédés de leurs terres, privés de leurs droits ancestraux de chasse et pêche.Mais la plupart sont toujours restés greffés à la Réserve, tâchant malgré tout de maintenir le plus et le mieux possible les liens qui les rattachent aux leurs.4.\u2014 Recueil d\u2019 Informations sur I\u2019Alliance \u2014 Mémoire de I\u2019 Alliance, présenté au gouvernement du Québec, Montréal, Mars 1975 \u2014 Etude d'Education, Alliance, présentée au Ministère de l\u2019Education du Québec Juillet 76 \u2014 Etude d'habitation, Alliance Laurentienne des Métis et Indiens sans statut Inc.45 En fait, ils seront repoussés par les \u201c\u2018autorités légales\u201d en marge des Réserves et à l\u2019extrémité des villes ou villages où les services publics sont interrompus.Contrairement aux Indiens statués, ils devront payer taxes et impôts et n\u2019auront en aucun cas acces aux \u201cprogrammes de développement\u201d mis en chantier par le gouvernement fédéral sur les Réserves, non plus qu\u2019aux ressources de la forêt.Quelques-uns, par la force des choses, finiront par aller grossir les populations les plus démunies des grands centres urbains mais la plupart refusent de partir et s\u2019obstinent a trouver le moyen de vivre chez eux.Etrangers sur leurs propres terres et rendus étrangers aux leurs par le Pouvoir qui impose un type de gouvernement et des conceptions légales qu\u2019ils ne partagent guère, la plupart d\u2019entre eux (comme bon nombre d\u2019Indiens statués) se désintéressent complètement de toute participation à un jeu politique qu\u2019ils savent bien truqué d\u2019avance, prêtant ainsi flanc à un faisceau d\u2019injustices plus graves encore.L\u2019Alliance constitue cependant, et de plus en plus, une alternative qui canalise les énergies, une manière de se prendre en main qui leur ressemble et ne sera pas sans impact dans les débats politiques à venir.Elle s\u2019incarne en effet dans une situation dont le bilan est absolument injustifiable dans le contexte fédéral, et plus intolérable encore dans un régime qui tente lui- même d\u2019échapper à l\u2019ethnocide.La situation économique C\u2019est d\u2019abord sur le plan économique qu\u2019apparaît pour eux la première négation de ce qu\u2019ils sont.Incapables \u2014 mais surtout non désireux \u2014 de fonctionner dans un univers rondé sur la compétition et la comptabilisation du temps, la plupart des Métis et Indiens sans statut éprouvent d\u2019énormes difficultés à trouver des emplois qui leur conviennent.Cette situation se traduit évidemment par le préjugé de la paresse qu\u2019on leur colle à la peau aussi durement que le folklore-des-fermetures-de-Jeux-Olympiques - 46 VOL m pa mi tr bai avec - tout - plein - de - Blancs - déguisés - en - Indiens - pour - la - galerie - et - le - bon - plaisir - du - maire.Dans la plupart des régions où ils vivent, les emplois sont rares et saisonniers (65% d\u2019entre eux sont embauchés de façon saisonnière).Conscients de ce que leur peuple est victime des disparités régionales au même titre que beaucoup de citoyens, ils ne sont pas moins conscients du fait qu\u2019en raison de leurs origines, ils subissent souvent d\u2019énormes préjudices de la part des employeurs.Vivant en marge du développement économique propre à chacune des régions, la majorité d\u2019entre eux n\u2019y jouent pas un rôle actif.Ceux qui parviennent à se dénicher un emploi sont guides durant les saisons de chasse (et par conséquent soumis à un arbitraire inconcevable puisqu\u2019ils sont alors payés selon le bon vouloir du chasseur), servent de main-d\u2019oeuvre à bon marché pour les tâches les plus répugnantes des compagnies minières et forestières ou encore des manufactures, petites industries et chantiers de construction (à titre de journalier) dans les centres urbains.Ils sont malheureusement réputés pour recueillir le plus bas niveau de scolarisation, ce qui exclut la possibilité d\u2019occuper un emploi rémunérateur (le revenu annuel moyen de 70% des familles est inférieur à $6000).Il est inévitable que dans une situation à ce point décourageante, la désafection des emplois soit fréquente et le peu de motivation à chercher du travail fasse en sorte qu\u2019ils dépendent en grande partie de prestations gouvernementales: SOURCES DE REVENU Emplois permaments temporaires BES 100% 344% 31.2% 34.4% (491) _ Les aptitudes que ce peuple a depuis des générations développées sont rarement mises à profit.El- 47 TI HRY les semblent tomber en désuétude au seul contact avec la civilisation blanche.Et c\u2019est le cercle vicieux de la dépendance: réduction à l\u2019impuissance, coupure d\u2019avec les mécanismes privilégiés de promotion (tel l\u2019Education comme nous le verrons plus loin), exclusion du \u201c\u2018projet\u201d\u2019 de la collectivité où ils s\u2019inscrivent.La situation d\u2019assistés sociaux qu\u2019ils sont amenés à vivre est la conséquence la plus immédiate de leur réduction à la dépendance, en même temps que le signe de la circularité de leur cheminement.Problèmes sociaux C\u2019est un fait inhérent à leur quotidien qu\u2019un nombre disproportionné de Métis et d\u2019Indiens sans statut dépendent perpétuellement de prestations du Bien Etre Social, et plusieurs facteurs contribuent à les maintenir dans cette impasse; les bas niveaux d\u2019éducation, la discrimination qui s\u2019exerce sur des groupes mal informés, la rareté des emplois, l\u2019embauche saisonnière à des tâches peu rémunératrices, l\u2019éloignement des centres de main-d\u2019oeuvre.Certaines familles n\u2019ont pu être visitées depuis des mois par les agents du Bien Etre Social qui se disent débordés et ne suffisent effectivement pas à la tâche.Immobilisées par les promesses d\u2019une venue prochaine, ces familles sont réduites à une attente impuissante qui les coupe de toute participation à quelque vie sociale que ce soit.Isolées et démobilisées, elles attendent donc qu\u2019on les sorte du trou que leur dépendance même a creusé.Cette \u2018\u201c\u2018mise au rancart\u201d s\u2019inscrit parfaitement dans la perspective de l\u2019exclusion de l\u2019Autochtone de tout projet politique.Il n\u2019est donc pas étonnant que l\u2019alcoolisme soit un problème de taille; il est l\u2019indice du colonialisme et l\u2019effet tristement ressenti du choc des cultures.Les Amérindiens sont tout à fait conscients de ce que l\u2019Alcool n\u2019est pas un produit de leur culture, qu\u2019il a été introduit dans leurs rangs sous le couvert de la \u201c\u2018charité\u2019\u201d bienveillante du Blanc, pour les miner de l\u2019intérieur et les dominer de 48 au Ven mil ey con im de | le; cond québé Caract Indien Ley ley Ces e Meg l\u2019extérieur.Il se produit d\u2019ailleurs de l\u2019intérieur, un curieux phénomène de rejet de ce qui non seulement n\u2019est pas originaire de la culture autochtone mais encore, contribue gravement à sa destructuration; si beaucoup de Métisses se sont résignées à boire, la plupart des Indiennes résistent encore et toujours à cet \u201c\u2018effet de civilisation\u201d.L\u2019alcoolisme constitue un sérieux handicap à la vie collective.94.2% des infractions sont liées à l\u2019alcool et 2/3 des séparations sont imputables à sa consommation journalière.L\u2019absence d\u2019une vie sociale organisée n\u2019est elle-même pas sans effet sur la santé précaire des enfants, le taux de criminalité, la délinquance juvénile, l\u2019abandon des études, la perte des emplois, les maladies, les faibles taux de participation etc.Les jeunes (51% de la population a moins de 20 ans) subissent les conditions socio-économiques propres aux communautés qu\u2019ils habitent; beaucoup se retrouvent chômeurs non-instruits et non-qualifiés dans un milieu où les activités récréatives sont à peu près inexistantes.Ils deviennent rapidement d\u2019excessifs consommateurs de drogues et d\u2019alcool et perdent peu à peu toute motivation à prendre en charge le devenir de leur peuple.Le problème de la délinquance juvénile est lui aussi non-négligeable.Il est entendu que ce tableau décrit également les conditions de vie de tout un secteur de la population québécoise.Mais il est cependant certains traits qui caractérisent plus durement encore les Métis et les Indiens sans Statut: ei de qe ad qu al 1b fis 0 di .Beaucoup d\u2019entre eux vivent dans des régions isolées où les emplois sont rares, l\u2019accès aux services et les conditions de vie difficiles .Ceux qui sont unilingues Indiens ont des problèmes de communication plus aigus, et la plupart font face à des situations plus discriminatoires.3.Enfin, alors que cette situation n\u2019est vécue que 49 par une fraction seulement de la population québécoise, il semble bien qu\u2019elle doive dépeindre la presque totalité des Métis et Indiens sans statut, ce qui n\u2019est pas sans laisser songeur\u2026 et ce qui peut nuire considérablement à toute mise en forme explicite des revendications Tout ce qui précède a forcément des répercussions sur les conditions de vie matérielles.En effet, le phénomène de l\u2019exclusion politique de l\u2019Amérindien a pour pendant physique son retranchement en zones défavorisées, et cette existence \u2018\u2018en bordure\u201d a elle- même des incidences sur les conditions d\u2019habitation.L\u2019habitation Dans la plupart des localités habitées par les Métis et les Indiens sans statut, les logements sont inférieurs aux normes (5) généralement admises.Nombre de ceux qui vivent en milieux urbains sont locataires de taudis.La majorité de ceux qui habitent en régions rurales sont propriétaires de maisons délabrées construites sur des lopins de terre loués à la Réserve ou à une compagnie privée.Ces cabanes sont exigues, surpeuplées (il arrive que 15 personnes doivent s\u2019entasser dans une cabane de deux pièces), mal isolées et souvent sans eau courante; dans la plupart, on ne peut ni installer l\u2019électricité, ni faire de réparations étant donné leur niveau avancé de détérioration et la difficulté de se procurer des matériaux.1) Propriété a) \u2014 52% des familles sont propriétaires \u2014 25% de celles-ci ne possèdent pas le terrain sur lequel leur maison est construite \u2014 70% de ces maisons ne répondent pas au standard minimum 5.Ca y est! le mot est lâché.Le fait qu\u2019on doive évaluer /eurs logements en fonction de nos normes \u2014 définies par la SCHL \u2014 marque bien toute l'ambiguité de la condition des Métis et des \u2018\u2019sans statut\u201d.Les considérant comme citoyens-canadiens-à-part-entière, on se trouve à mesurer leur condition d\u2019Autochtones à l\u2019aide de critères blancs; on arpente ainsi le champ des différences.50 lf \u201cid caf loue \" AU! a Jn \u2014 60% de ces maisons devraient étre immédiatement détruites b) \u2014 44.4% des familles sont locataires \u2014 54% de leurs maisons ne répondent pas au standard minimum c) \u2014 3.6% des familles partagent leur habitation (souvent avec des parents \u2018\u2018statués\u201d\u2019, à proximité des Réserves) \u2014 62% de ceux qui cohabitent vivent dans des logements ne répondant pas aux normes minimales Et pourtant, 78.4% des familles refusent de déménager.2) Revenu Comme les familles sont nombreuses et que par conséquent les femmes restent à la maison, seul le mari est pourvoyeur et le ménage ne bénéficie que d\u2019un seul revenu qui pour la plupart se situe entre 3 et 4000 dollars par an.En outre, les familles plus nombreuses, les logements plus petits, les revenus plus bas sont autant de facteurs qui nuisent à leur éventuelle capacité à contracter une hypothèque.Enfin, le pourcentage du revenu consacré au loyer est considérable: \u2014 41% des familles dépensent plus de 20% de leur revenu en loyer \u2014 46% de celles-ci dépensent plus de 30% de leur revenu en loyer \u2014 18.6% des familles dépensent plus de 30% de leur revenu en loyer Certains prestataires d\u2019aide sociale vont jusqu\u2019à débourser 58% (!) de leur revenu en loyer; en fait, toutes ces données sont conservatrices puisqu\u2019elles excluent les frais de chauffage, d\u2019eau, d\u2019électricité et les taxes muncipales et scolaires.On ne se procure certains articles de base qu\u2019en se privant sur la nourriture.51 Mein à 3) L'espace La plupart des maisons sont surpeuplées parce que les familles sont nombreuses et l\u2019espace habitable démesurément restreint: \u2014 28% des logements sont habités par plus de 6 personnes \u2014 60.4% des ménages vivent dans des logements où la norme minimale de 175pi2 par personne n\u2019est pas respectée \u2014 32.5% des logements ont 100 pi2 ou moins d\u2019espace habitable 4 ) Les services \u2014 6% des logements n\u2019ont pas d\u2019électricité (contre 1% pour tout le Québec); la mauvaise qualité du filage et le surcharge des prises (d\u2019ailleurs insuffisantes) constitue la principal cause d\u2019incendie pour les logements qui ont l\u2019électricité \u2014 Dans 27.5% des cas, les individus doivent eux-mêmes se débarrasser des ordures, avec tous les dangers de contamination que cela comporte \u2014 22% des logements n\u2019ont pas de toilette intérieure (contre 4.9% pour tout le Québec); toutefoi les toilettes intérieures, pour ceux qui ont la \u201cchance\u201d d\u2019en avoir, ne fonctionnent pas toujours à l\u2019eau courante.\u2014 34% des logements n\u2019ont pas l\u2019eau courante (contre 5.5% pour tout le Québec); on doit alors transporter l\u2019eau d\u2019un puit ou d\u2019une rivière, ou encore l\u2019acheter (!) d\u2019un camion-citerne qui est à la merci des tempêtes, et dont les bidons assurent une conservation douteuse \u2014 Dans 20% des logements, un chauffage insuffisant est assuré par le poêle à bois Bien des problèmes auxquels font face ces communautés sont sous-jacents à leurs conditions d\u2019habitation.52 pou Mai fll eur 10k ne le om Dans le domaine de la santé, la situation est précaire (28% des familles ont une santé déficiente).Les conditions d\u2019habitation jointes a la malnutrition contribuent à mettre en péril la santé de plusieurs, d\u2019autant plus que les soins médicaux appropriés et les médicaments prescrits sont souvent difficiles d\u2019accès.Le manque de vêtements chauds et les logements mal chauffés ne sont pas sans incidence sur le fort taux de mortalité infantile.En plus de souffrir de tous les maux inhérents aux familles à bas revenus et aux individus seuls et démunis, les personnes âgées sont souvent unilingues, rejetées (une discrimination non-camouflée leur rend difficile l\u2019accès aux Foyers; témoins ce Métis à qui on demandait de \u2018\u201cprouver\u201d\u2019 qu\u2019il était davantage Blanc qu\u2019Indien!) et incapables de se déplacer, de sorte qu\u2019elles n\u2019ont qu\u2019un accès très limité aux services auxquels se rattache leur survie.En outre, comme elles n\u2019ont ni la force ni l\u2019énergie nécessaires pour effectuer les réparations qui s\u2019imposent sur une Maison qui va se détériorant, leurs conditions d\u2019habitation sont souvent dramatiques.Enfin en ce qui a trait aux jeunes, l\u2019Habitation est souvent au nombre des conditions matérielles objectives a la poursuite de leurs études.L\u2019éducation Bien qu\u2019on ait décrété qu\u2019ils passent dans la catégorie des citoyens-canadiens-à-part-entière, le \u201c\u2018mo- dele blanc\u201d ne leur est pas accessible pour autant; ne disposant que d\u2019un moyen de promotion \u2018\u201c\u2018individuelle\u2019 \u2014 bien sûr \u2014, comment arrivent-ils à en tirer profit?Le problème du bas niveau de revenus oblige encore aujourd\u2019hui les enfants à quitter l\u2019école très jeunes pour trouver un emploi servile afin d\u2019aider le reste de la famille à survivre; ainsi, 70.4% d\u2019entre eux ne terminent pas leur cours secondaire.Lorsque d\u2019aventure un jeune désire (en fait le seul désir ne suffit pas) poursuivre ses études, il s\u2019avère souvent impossible de trouver les fonds nécessai- 53 res; en effet, après son cours primaire, il devra souvent s\u2019exiler de sa localité, ce qui entraîne des frais supplémentaires de pensions que les octrois des commissions scolaires ne suffisent pas à combler.De plus, décroché de son milieu social, le jeune ne trouve pas toujours les appuis nécessaires à la poursuite de ses études; en effet, les orienteurs ne sont pas formés pour pondérer dans leurs tests, les conséquences du passage d\u2019un système de valeurs à un autre; aussi ont-ils davantage tendance à limiter les étudiants dans leurs possibilités qu\u2019à les aider à surmonter les obstacles.La transition est tout particulièrement brutale dans les régions au nord du 50e parallèle où le passage du primaire au secondaire s\u2019accompagne du passage d\u2019un enseignement entièrement dispensé en langue autochtone à un enseignement en français ou en anglais.L\u2019abandon massif des études semble donc être princialement dû: à l\u2019éloignement du milieu familial (22.6%) au manque d\u2019argent (52.1%) au manque de professeurs autochtones (38.8%) au manque d\u2019orienteurs autochtones (29.9%) Suite à certains blocages, amplifiés par des méthodes pédagogiques inadaptées (ils subissent une discrimination intellectuelle, psychologique et physique parce que l\u2019école est liée à l\u2019idée de progrès; l\u2019esprit de compétition, le respect d\u2019horaires rigides et la relation autoritaire ne sont pas des caractéristiques dominantes dans leur communauté), les jeunes sont alors souvent expédiés dans des \u2018\u2018\u201cCours d\u2019Initiation au Travail\u201d, véritables centres de formation de main- d\u2019oeuvre docile et non-qualifiée; en conséquence, l\u2019éducation n\u2019a rien d\u2019un facteur d\u2019émancipation, mais prend plutôt l\u2019allure d\u2019une voie royale d\u2019abêtissement chronique.Les politiques rigides d\u2019éducation (ou de dressage?) sont par définition insensibles aux variations entre les milieux où elles s\u2019appliquent.En ce qui a trait à l\u2019Education des Adultes, la situation n\u2019est guère différente; la plupart n\u2019ont d\u2019autre métier spécialisé que celui de la chasse et de la pê- 54 fio il ven du Ye\u201d prob lin Puig Nu prent lemps NOT} My leg Dlus I lentés | wi In ge ÿ NE, 4 Doo Picky che qu\u2019ils ne peuvent du reste exercer que dans des limites spatio-temporelles très restreintes puisqu\u2019ils ne possèdent pas de territoire.Mal informés sur les programmes d\u2019Education aux Adultes (qui ne prennent pratiquement pas en compte la spécificité culturelle et la réalité du milieu), la majorité n\u2019en bénéficient pas, ce qui n\u2019est pas sans influer sur la motivation de leurs enfants à poursuivre des études.À cet égard, le problème du décalage entre ce qu'ils sont et ce qu'ils apprennent explique bien le manque d\u2019intérêt et de persévérance de ceux-ci.Les Métis et les Indiens sans statut croient que l\u2019Education peut être bien plus qu\u2019un outil pour assurer leur survie ou garantir leur autonomie; elle pourrait devenir une condition primordiale à l\u2019émancipation de ce peuple.Dans cette perspective, la motivation des jeunes seraient soutenue par la possibilité de contribuer directement à titre de personne-res- source, au relèvement et à la prise en charge de l\u2019avenir par la communauté.Or l\u2019espoir même qu\u2019ils entretiennent face à l\u2019Education comme mécanisme de promotion \u201c\u2018collective\u201d est piégé.Cette conception pose en effet tout le problème de l\u2019ambiguité de l'intégration \u2014 l\u2019intégration est lui-même un concept aux contours imprécis puisqu\u2019il ne peut se saisir qu\u2019à l\u2019intérieur d\u2019un conti- nuum\u2014.Et nous savons bien que tout système d\u2019apprentissage fonctionne comme un moteur à deux temps: promotion individuelle, intégration collective.NOTRE PART DU FUTUR Il est bien évident qu\u2019un tel bilan \u2014 et encore faut- il le considérer comme préliminaire \u2014 n\u2019est pas des plus facile à porter.Certains pourraient même être tentés de s\u2019esquiver devant les questions et réponses qu\u2019il nous renvoie à nous-mêmes en délibrant du haut d\u2019une quelconque objectivité implacable que tout est joué.À ceux-là nous rappellerons les certitudes du rapport Durham, ou celles du Pentagone sur la fin prochaine du Vietnam.55 HN La Tâche est lourde mais la patience et la détermination sont sans bornes.Les Autochtones, en dépit de tout ce qui leur fait obstacle \u2014 et même en dépit du mal qu\u2019ils ressentent à voir flouer nombre des leurs \u2014 tiennent encore et malgré tout à vivre ici comme bon leur semble.Et nous n\u2019avons pas le droit de prétendre bâtir une société nouvelle sans que ces laissés pour compte de l\u2019Indianité légale (ces oubliés de l\u2019histoire comme le dit Carl Larivière, président de l\u2019Alliance) ne soient à même de se tailler la place originale qui leur revient.Et cette place, c\u2019est à nous d\u2019y consentir puisque nous la leur refusons, mais c\u2019est à eux de la définir.Tant et aussi longtemps que nos politiques, nos doctrines et théories de toutes sortes et tendances prétendront leur assigner une place plutôt que de leur garantir une légitimité, nous ne ferons que nier ce à quoi ils aspirent avec un courage et une ténacité incroyables: le droit à la différence.Diluer la spécificité de ces peuples en minimisant les différences revient à désamorcer toute velléité de changement qui aille au-delà des projets de société déjà brevetés et, ni plus ni moins, à cautionner l\u2019entrée de force des Autochtones dans les cadres piégés de la définition que tout Pouvoir se donne lui-même de ses opposants.Nous n\u2019avons pas à enfermer les Autochtones dans les choix qui bornent le rapport même de pouvoir que nous leur faisons subir: Canadiens d\u2019abord, Autochtones ensuite, prolétaires ou Autochtones etc.Ils ont toujours refusé ces fausses alternatives et pourtant savent, surtout depuis Riel, qu\u2019entre eux et nous il y aura le partage ou la mort.Et ils ont encore la noblesse de parler de partage.Mais par-dessus tout, quand nous serons a rebatir le pont du Blanc à l\u2019Amérindien, il faudra garder en mémoire que le peuple Métis a déjà été \u201clieu de rencontre\u2019.56 rar ere secs SE AE HON a 1 2 il A io M JS J NG on al i iy 0 nll og à ) ren ûl H X ne {1 Wil fast ni pou i bel mél [on fsge lance Sn celle VOUS Ma dinar Dar to savent lr { 1tgy ig ' } Ute fl Big Mig Oi ney \u201cHr Pierre Perrault* De l\u2019artisanat comme instrument de conquête L\u2019amérindien! Quel beau sujet! Comment peut-on \u20actre cinéaste (ou anthropologue) sans \u201cses\u201d Indiens, \u201cses\u201d Esquimaux ou même \u201c\u2018ses\u201d Québécois opprimés, inoffensifs et pittoresques.Et comment se tirer d\u2019affaire en telle occurrence sans tomber dans la complaisance la plus vulgaire, les clichés les plus fastidieux, sans cruellement disséquer des vivants pour nourrir les morts: ces spectateurs assoiffés de belle misère exotique ou de blanc dauphin blanc.Ce métier de regarder les autres est-il un cul-de-sac où l\u2019on ne fait que se rejoindre, se digérer soi-même, confesser ses préjugés?Mais qui n\u2019a pas de préjugé me lance la première pierre; celle de la vérité Comme s\u2019il n\u2019y avait de vrai que sa propre souffrance.Alors celle des autres, qu\u2019en faire?Du cinéma, me direz- vous.À moins de chercher refuge dans la fiction.Mais comment accepter toutes ces souffrances imaginaires, tous ces bonheurs de cinéma quand il y a de par toute la terre tant d\u2019hommes qui s\u2019ignorent, qui ne savent même pas le son de leur voix, la couleur de leur accent, la trempe de leur caractère, n\u2019ayant pas de regard sauf celui du rêve mis en boîtes par l\u2019odieux visuel et l\u2019abominable électrohome?Est-ce que tou- * Poète et cinéaste bien connu, l\u2019auteur avait d\u2019abord rédigé ce texte en guise de préface au troisième tome de l\u2019ouvrage de Cyril Simard, Artsanat québécois.(3.Indiens et Esquimaux) publié aux Editions de l'Homme.Le texte ayant été refusé, la revue se fait un devoir et un honneur de le rendre public, étant entendu que l\u2019endo-censure constitue le plus redoutable péril pour la vitalité d\u2019une culture.59 tes les fictions imaginées par la Metro Goldwyn Mayer peuvent servir aux enfants amérindiens qui croupissent dans les sables du Nevada ou autour des magasins de la Baie d\u2019Hudson?Tout homme a besoin de représentation, d'image.Que peut la pierre sculptée de Napartuk pour l\u2019enfant esquimau déjà nourri de télévision?Car l\u2019homme est de plus en plus à l\u2019image d\u2019une image.Tous les rêves de notre époque ont été falsifiés par une vie toujours vécue par les plus belles filles du monde.Un jour, les femmes noires se sont fait décrêper; puis un jour il y eut Angela.Un jour les indiens voudront briser l\u2019image dans laquelle on les force à vivre: alors les vendeurs d\u2019image créperont les chanteurs blancs.Car un vendeur n\u2019est jamais qu\u2019un vendeur.Les images ne l\u2019intéressent pas mais le commerce.Le monde est-il désormais à la merci des marchands?On ne peut pas non plus tenir l\u2019image responsable de toutes les capitulations.Il y a aussi une complicité du spectateur lui-même qui refuse qu\u2019on le réveille, qu\u2019on trouble l\u2019eau de sa complaisance.Car rien n\u2019existe, pas même une image, qu\u2019à la réflexion.Mais qui est prêt (à consentir) à faire les frais de la réflexion?Autrement dit, la réflexion peut-elle se donner en spectacle et rapporter aux comptables qui prennent toutes les décisions.D\u2019ailleurs, comment comptabiliser le profit d\u2019une pensée quand les comptables récusent l\u2019imaginaire et prétendent s\u2019en tenir à ce qui tombe sous le sens de l\u2019ordinateur.L\u2019homme est-il aujourd\u2019hui plus que jamais à la merci des vendeurs d\u2019image?Et si on lui donnait une image de lui-même enfin?Donc, les amérindiens! Comment peut-on être spectateur de l\u2019existence des autres et transcender ce qui fait la fortune des fabricants de cartes postales et des vendeurs de souvenirs.Nous sommes navrants de curiosité obscène et maladive à leur égard comme pour éluder quelque remords: pourvu qu\u2019ils soient pittoresques et inoffensifs.A-t-on jamais vu un berger s\u2019attendrir sur les loups, un loup à propos des brebis?Spectateurs du reste du monde, nous sommes, sans l\u2019ombre du doute, propriétaires d\u2019une véri- 60 0] vir pou alo él à Jear nant lap gr Song Juste Savoy de Dire ingly.po Gr ly fh dé Fede Mung té monnayable à dos d\u2019hommes de peine, de babiche et d\u2019écorce fine.Nous savons judicieusement nous apitoyer sur les indigènes qui ne gênent pas notre confort.Les Français s\u2019intéressent davantage aux Noirs d\u2019Amérique qu\u2019à leurs Portugais; au Québec qu\u2019à la Bretagne.Je ne dirai rien des Anglais qui ont dominé, oppressé et exterminé tant d\u2019ethnies à travers le monde qu\u2019ils en sont réduits à s\u2019apitoyer sur le sort des pauvres petites bêtes, ce qui a fait la fortune de Walt Disney et du Dr Ballard: c\u2019est tout ce qu\u2019ils ont trouvé qui ne leur portât point quelque ombrage, sauf peut- être quelques indiens ou esquimaux lointains qui n\u2019ont pas encore trouvé un Louis Riel pour leur faire prendre conscience qu\u2019ils sont dépouillés vivants des lambeaux de souveraineté que les Pères de la Confédération avaient oublié d\u2019annexer.Héritiers d\u2019une chrétienté triomphante par la croix et par l\u2019épée, nous vendons sans vergogne au reste du monde nos certitudes grégoriennes ou pops, nos canons et nos skidous et nous regorgeons de bons sentiments pourvu que ça ne change rien à notre plomberie et à notre garde-robe.Nous achetons les larmes aux yeux une sculpture de Napartuk pourvu qu\u2019il ne nous empêche pas de posséder les mines et les rivières de ses terres.Et tous les prétextes sont bons pour déplorer la disparition des bons sauvages.Nous allons même jusqu\u2019à les emprisonner dans leur image et à faire de tout le grand nord un immense Saint- Jean-Port-Joli.Combien d\u2019esquimaux sont maintenant consacrés à l\u2019étrange tâche de mémoriser dans la pierre leur propre disparition.Par l\u2019astuce du plus grand prétexte, de la seule excuse que nous connaissions: la rentabilité.Parce que ça paie.Mais qui, au juste, je voudrais bien le savoir?Je crois même le savoir.Au point, je l\u2019avoue, de me sentir mal à l\u2019aise devant le génie incontestable de ta mémoire de pierre, 6 Napartuk, en imaginant tous les marchands anglo-saxons qui nous séparent.La foi du désert est impossible dans les villes, écrivait T.E.Lawrence car la pourriture des villes ne supporte pas la pureté du désert.Et que deviendra leur mémoire s\u2019ils la vendent à des marchands de pétrole?On ne vend pas impunément son âme.Dans cette mesure je redoute 61 les sculpteurs qui n\u2019ont pas d\u2019autre raison d\u2019être.Mais où les prendre ses raisons d\u2019être?Sinon dans la souveraineté?Car où trouver une autre raison que celle de régner sur le royaume de ses ancêtres?A moins de se prendre pour Dieu, ce qui n\u2019est pas à la portée du commun des mortels.De tous les prétextes à leur égard je retiendrai donc celui de la mauvaise conscience et je l\u2019admettrai au préalable.Puisque je n\u2019ai rien d\u2019autre à leur offrir du moins je réclame le droit de confesser mes préjugés, à charge d\u2019en être démis.Je réclame le droit d\u2019essayer, avec toutes les maladresses d\u2019usage et à mon tour, de comprendre ce qui se passe là où rien ne se passe, là où le temps, leur temps, s\u2019est brisé et ils naviguent une histoire, la nôtre, qui les utilise pour faire ses calendriers et offrir à ses visiteurs en souvenir, leur mémoire de pierre, comme la brasserie O'Keefe aux joueurs de la coupe Canada.Et je dirai pour y parvenir un peu de ce qui m\u2019est venu à l\u2019esprit lors de mon dernier voyage à La Romaine.D\u2019abord notre arrivée: un peuple (mais quel est le seuil de la grégarité?), un peuple écarté de l\u2019histoire par la seule force de notre présence, par la seule présence de notre pollution, comme les saumons des rapides de Lachine, un peuple à la fois timide et curieux, nous regarde.Car nous sommes étranges, puissants et insolites.Ce regard est une énigme! Une énigme, encore une fois, pour moi et pour bien d\u2019autres.Pourtant, nous affectons d\u2019énormes budgets et beaucoup de générosité bien ordonnée à résoudre telle énigme.Nous monnayons leur reconnaissance en les filmant, en leur accordant les bienfaits de notre civilisation.Je n\u2019ai pas d\u2019autre raison d\u2019être là, descendant de l\u2019avion avec mes innombrables bagages et mes compagnons et toute cette bonne volonté qui justement ne veut ni n\u2019empêche jamais rien.Mais comment effacer cette gêne des femmes et du premier abord?Cette façon de se cacher les unes derrière les autres comme s\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une femme dans le village et d\u2019être toutes là, nous regardant à la dérobée, 62 comme si cela était indispensable, comme si vraiment elles attendaient quelqu\u2019un ou quelque chose de nous.Et comment à notre tour échapper à telle inquiétude inavouée par notre bonne contenance de visiteur armé de bagages et de miroirs.qui arrive du large à pleines voiles et plante un peu partout ses croix de bois pour servir d\u2019amers.qui tombe du ciel à l\u2019improviste sur le sable disparate de cette Amérique de moins en moins amérindienne et qu\u2019ils nomment leur terre, ce qui nous exclut de leurs préoccupations et non de leur curiosité\u2026 J'arrive donc à la Romaine, petite réserve de la basse côte nord, ce jour-là sans importance, recommençant la découvrance, remuant ciel et terre pour camoufler mes intentions et ma rougeole.Car je suis incontestablement et en connaissance de cause pestiféré.Je corrode un peu plus à chaque voyage le métal intangible de leur identité; et ils n\u2019auront plus d\u2019armes bientôt que cette lame ébréchée dans la gaine des mémoires pour se reconnaître.ou alors cette tentation d\u2019imiter leur âme désuète par le moyen que nous leur suggérons de l'artisanat.Et encore une fois, je me sens mal à l\u2019aise, sinon coupable de toute cette gêne qui m\u2019environne comme le bien-fondé d\u2019une appréhension.Autour de nous grouillent les enfants en toute innocence, espérant quelque friandise capable de carrier l\u2019ivoire de leur sourire fulgurant, espiègles et fuyants comme belettes dans la corde de bois.Je constate qu\u2019ils sont morveux à merveille mais \u201cplus durs que bestes au froict\u201d en dépit du vent salin.Et je rougis de grelotter en pourparlant.On dirait bien que nous en sommes toujours au rudiment depuis Cartier.Toujours susceptible d\u2019étonnement naïf! Toujours au premier abord sauf pour quelque missionnaire, gérant de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson ou anthropologue: chacun d\u2019eux m\u2019en voudra de les associer sous ce commun dénominateur qui les a incités à apprendre leur langue.Incapables d\u2019échanger avec eux les paroles par lesquelles passent les premières significations.Et nous apprenons à dire yamé pour la vingtième fois.Yamé! Bonjour! et puis après.Ceci dit, comme satisfaits de nous- mêmes, déjà nous les utilisons, les ayant presque ap- 63 HA HRM Soe privoisés.les ayant quasi-domestiqués par notre gentillesse et nos mirages.Chacun se charge d\u2019une partie de nos bagages de cinéma: c\u2019est le poids de notre avènement et de leur curiosité.Ils ont le dos large.Déjà ils ont partagé nos cheminements de Champlain à Peter Low, ces chercheurs d\u2019or au nom du roi.Il nous reste la bonne conscience de n\u2019être pas géologue.Notre gentillesse ne dissimule pas les intentions de l\u2019Iron Ore ou de la Quebec Cartier Mining.Aussi avons-nous moins de miroirs à trafiquer.Nous sommes des chercheurs d\u2019image et nous nous croyons inoffensifs.Mais ni Cartier, qui a inventé les \u2018\u201cdiamants du Canada\u2019, ni Champlain ni Peter Low ne se reconnaissaient la moindre malveillance.Dès le premier face à face, nous comprenons que nous ne sommes pas a part égale.Ils nous accueillent et nous les regardons de propos délibéré et sans le ferme propos.Comment pratiquer avec eux nos prétentions d\u2019égalité et de fraternité quand déjà nous sommes les plus forts, quand surtout nous dissimulons nos intentions préalables?Dans leur philosophie, tous les hommes sont égaux et ils partagent toute richesse à chaque repas puisque de toute manière ils n\u2019ont pas appris à trésoriser.Nous avons inventé les banques et confié à l\u2019argent toute puissance sur le monde.Nous avons les poches pleines de miroirs dont nous ferons un usage parcimonieux pour arriver à nos fins.Et nous avons surtout réussi à les persuader de miroirs par quoi nous les maîtrisons.Cependant, nos intentions sont pures puisque nous ne sommes ni géologues, ni ingénieurs.Avons-nous vraiment voulu ce monde-là qui permet aux miroirs de domestiquer les autres?En bons trafiquants consciencieux, à chaque transaction nous sommes plus riches et puissants et ils sont plus pauvres et dépendants.Parfois nos discours de cinéastes tendent à faire croire que nous désapprouvons cette énorme barbarie.Nous ne sommes pas tous de grossiers capitalistes hivernant aux Bahamas ou d\u2019obscurs fédérastes silencieux attendant son tour et sa pitance.Mais nos actes nous contredisent.Comment ne pas faire agir la puissance quand on la pos- 64 a = Et ES LR ESS il Jus al Sh sede?Jeu de miroirs.Qui va jeter ses dollars et recommencer la conquête et l\u2019amitié à main nue\u2019 Ne sommes-nous pas les premiers, par bienveillance et parce que nous n\u2019avons pas de marchandise visible, à leur reprocher de dépenser sans compter, alors que leur sagesse millénaire consiste à résoudre chacun pour tous le problème du prochain repas.Nous avons imaginé les banques et il ne faut pas l\u2019oublier.Le moindre coffre-fort est le début d\u2019un empire.Nous avons appris à engranger et engendré la convoitise et les sentinelles.Parmi eux, il n\u2019y avait aucun commerce et le pire des défauts, selon eux, c\u2019est d\u2019\u2018\u2018aimer les choses\u2019\u2019, de s\u2019attacher aux biens de la terre, germe de puissances.J\u2019idéalise peut-être leur pensée.Pourtant j\u2019ai assisté au partage des poils et des plumes un jour, à Coucouchou, la belle rivière de leur passé et j'ai constaté que rien n\u2019est à personne à l\u2019exclusion des autres, ce qui les rend éminemment vulnérables à la comptabilité des marchands.Un jour, peut-être, auront-ils compris l\u2019astuce des miroirs?Et alors ils deviendront nos ennemis.Ils en auront assez d\u2019être les victimes.Et ils achèteront les armes de la puissance qui refuse le partage.Un jour, peut- être demain.\u2018\u201cAutrefois, écrit Judith Benjamin de Mingan, l\u2019Indien partageait les fruits de sa chasse avec les autres.Aujourd\u2019hui ce n\u2019est plus tout à fait la même chose; ils essayent de marchander et de se frauder mutuellement comme ils ont appris des blancs\u2019.Et un jour à notre grand étonnement, peut-être hier, ils exigeront plus que des miroirs pour leurs rivières, leurs fourrures et leur or.Mais ce jour-là dont je parle, parce que Basile Bellefleur nous accompagnait et en conséquence n\u2019avait point chassé, son frère lui donnait une outarde, André Mark du lièvre et à rire de l\u2019écureuil pris dans un collet, la truite lui venant d\u2019ailleurs, en sorte que nous avons été nourris, par cette Bourse qui ne ressemble pas à la Bourse du Blé et se nomme le partage, mieux que la Reine d\u2019Angleterre à qui l\u2019on offre des nageoires de loup-marin sans inviter à sa table le chasseur de loup-marin.Comme si nous étions récompensés de notre imprévoyance, royalement, sur la table des mousses et du thé du Labrador.65 Dès lors je compris que leur humanité les rendait extrêmement vulnérables à notre comptabilité.Le magasin de l\u2019Honorable Compagnie de la Baie d\u2019Hudson continue sans vergogne à exploiter cette énorme naïveté, incapable de se soustraire au commerce, encore soumise au partage comme s\u2019il convenait d\u2019assister celui qui est dans le besoin au lieu d\u2019en profiter, comme si les hommes étaient tous des frères: quelle drôle d\u2019idée! Le commerce des fourrures se perpétue allègrement.Au lieu des miroirs et des haches de fer et des fusils à baguettes de plus en plus longs en échange de la même hauteur en peaux de castor, on leur propose des skidous fragiles, des chaloupes en fibre de verre pour touristes lacustres, des télévi- sions-couleurs de grand luxe, des tables et chaises Alcan sur catalogue Eaton.Le skidou pourra-t-il les libérer de la marche s\u2019il ne leur rend pas la maîtrise de leur destin mais au contraire les asservit au commerce?L\u2019Honorable Compagnie de la Baie d\u2019Hudson continue à les appauvrir en s\u2019enrichissant.Les indiens ne vivent que pour le profit du marchand sans même se rendre compte qu\u2019ils sont la nourriture du monstre.Et je ne suis pas loin de me sentir coupable à mon tour, attendu que la contrition se porte à gauche.Mais je constate du même coup la présence camouflée de la même Honorable Compagnie dans la grande réserve canadienne-française-catholique d\u2019Hochelaga et personne ne s\u2019indigne de voir ainsi l\u2019ennemi nous retirer toute puissance.Serions-nous, nous aussi, atteints de ce mal du partage, de ce dégoût de la puissance, de ce besoin d\u2019une litière et d\u2019une crèche ou d\u2019une auge qui faciltent la domestication?Et je me sens visé, vulnérable à mon tour.Bien sûr elle se nomme La Baie pour nous séduire, la belle garce.Elle achète nos raisons sociales.Elle emprunte nos voix, de Willie Lamothe à Tex, pour nous endoctriner.Elle nous achète jusqu\u2019à l\u2019âme, par la chanson, avec des miroirs.Et je me rends compte une fois de plus que dans les veines du marbre de leur salle de bain coule du sang de nègre blanc d\u2019Amérique, ce qui me rassure sur mon propre impérialisme.Et du même coup je réalise que dans la maigre aisance de ma 66 el iy Mire Com Tation Ig Das Que Pa culture tolérée, subventionnée, colonisée, assimilée par Kétel, Famous Players, Columbia, Hachette, Barclay.etc.quelqu\u2019un, à mon avantage, par l\u2019astuce du commerce des fourrures, a investi des tonnes de courage à surpasser les neiges de babiche, et j'en tire un mince confort subventionné qui me sert d\u2019orgueil et assure ma supériorité sur la foule bigarrée, curieuse, énigmatique venue à notre rencontre (ils saluent chaque navire et chaque avion de la même manière avec la même surprise) comme si j'étais Cortez ou Cartier.Le suis-je?Et parfois je cherche à nommer l\u2019ennemi qui me réduit à sa médiocrité, qui me repousse vers les raffineries qu\u2019il exploite (mais il a pris soin de se bâtir ailleurs, loin de la mélasse des faubourgs) et parfois je suis moi-même l\u2019ennemi, un ennemi poli et débonnaire qui se donne bonne conscience à bons comptes de gentillesse et de miroirs.Car il y a aussi un commerce de la fraternité.Il est souvent facile de s\u2019approprier l\u2019amitié d\u2019un plus pauvre et plus colonisé que soi quand le besoin s\u2019en fait sentir.Même l\u2019admiration en arrive à quelque servi- ; lité.Bucoliser à l\u2019extrême l\u2019indigène ou l\u2019habitant n\u2019incrimine pas la conquête mais d\u2019une certaine façon réussit à la justifier.Voyez comme vos maîtres vous aiment.Ils vont jusqu\u2019à racheter vos vieux meubles hors d\u2019usage.Ils placent dans leur salon à la place \u2018 d\u2019honneur la preuve de votre pauvreté pittoresque: k le coq de vos clochers.Ils en font même un com- i merce.Ils ont réussi a tout rentabiliser, méme la us sculpture esquimaude, même those typical French i Canadians.Ils achètent notre catalogne, nos tissages, S Et nous nous glorifions humblement de leur vendre Ju enfin quelque chose.Quelque chose comme notre âme.m Et avec les trente deniers nous nous meublons en ® aluminium, en plastique, en fibre de verre.i L\u2019artisanat n\u2019est-il qu\u2019une façon inoffensive de s\u2019ad- i mirer soi-méme quand le quotidien nous échappe?on Comme le cinéma?Réduire au pittoresque notre alié- ve nation fondamentale pour s\u2019aveugler soi-même, pour i ne pas s\u2019avouer vaincu.ul | 4 j .* BR Quel sens donner aux raquettes montagnaises qu\u2019on un | place sur un mur de cave en bois de grange?Une gran- 67 ge qui a cédé le royaume.J\u2019en possède une paire sur laquelle j'ai marché plusieurs hivers pour ne pas avoir honte de les aimer, sachant très bien que les Montagnais n\u2019en fabriquent plus que pour les vendre en souvenirs.Quel sens donner aux belles poteries de Maurice Savoie qu\u2019on place sur une étagère, avec orgueil, quand tout un peuple en est réduit à manger son pain anglais et quotidien dans des plats qu\u2019il ne sait plus fabriquer, son fromage Kraft dans des vaisselles taiwannaises.Mais les objets ont-ils besoin d\u2019avoir un sens?Ni les hommes d\u2019ailleurs, mais un rang! Maître ou valet! Les Indiens achètent des embarcations en fibre de verre, de marque Cadorette fabriquées à Grand-Mère, eux qui savaient construire avec un couteau croche le canot d\u2019écorce fine.Et nous nous empressons de faire un film admirable sur César et son canot d\u2019écorce pour préserver une mémoire.Nous sommes pour ainsi dire partagés entre l\u2019admiration sans borne et le mépris illimité de nous- mêmes et des autres dans la mesure où les uns et les autres, tous plus ou moins indigènes face au pouvoir, nous n\u2019avons sur le réel que des maîtrises désuètes.Nous sommes en voie de disparition.Le National Geographic Magazine et le Nouvel Observateur nous rendent visite périodiquement.Animaux curieux.Monnaies dévaluées.Objets touristiques.Mais nous visitons aussi notre propre désuétude.Et celle des autres.Parle cinéma.Dans quel but?Comment choisir entre le mépris et l\u2019admiration; entre l\u2019image et la réalité?Les Indiens, du moins, vendent leur artisanat.Nous achetons le notre, nous contemplant nous-mêmes avec satisfaction.Nous sommes les premières victimes de notre propre Salon des Métiers d\u2019Art, du plus quétaine au plus prétentieux.On imagine mal un indien ou un Esquimau décorant son iglou, sa tente ou sa cabane fédérale de son propre artisanat.Quel sens donner à cette préoccupation, à ce souci que nous prenons de trouver refuge dans des objets ayant évacué la nécessité?A moins que la mémoire ne devienne subversive.Mais qui pourrait soupçonner le moindre projet collectif à voir évoluer les foules de Noël du Salon des Métiers d\u2019Art?lung thoy Marin mm; ian Wen long Savoir ge j Wq Sorte fl i Ce jour-là donc nous partions pour Coucouchou, en canot berceur, en barque de pêche, en canots-mo- teurs bruyants et clinquants.En presque vacances.Pour le plaisir.Mais quand on prend plaisir il faut aussi tirer profit.Mentalité de Blancs! Donc avec armes et lentilles.J\u2019avais déjà visité la rivière Cou- couchou il y a plusieurs années avec mes amis de La Romaine.C'était alors la grande réjouissance des canots nouveaux-nés, de la pêche, des graines de toutes saveurs: chicoutés, airelles rouges, bleuets.Une sorte de grande fête de l\u2019été et des récoltes de ce peuple cueilleur \u2014 chasseur \u2014 pêcheur.Et rieur!!! J'ai raconté quelque part les repas du soir, là où la nuit est noire, comme le poêle, à peine entamée par le feu et les récits et les rires, parmi les étoiles, les tisons et les ombres, quand on mangeait la truite énorme au bout du bâton planté entre les genoux dans la mousse humide, poreuse et bourdonnante d\u2019insectes.L\u2019impression biblique d\u2019assister à quelque sacrifice ancien mais dépouillé de tout faste et liturgie sauf de ce pouvoir de rire du moindre événement et de s\u2019amuser de rien.Je n\u2019oublierai pas de sitôt le grand combat à la lance d\u2019Edmond, fils d\u2019André, acharné à lancer au nigog les anguilles fuyantes attirées par les déchets de truite que les hommes accroupis au bord du rivage éviscèrent d\u2019un geste savant.J'ai aimé ce \u201cgeste incalculable.réunissant les adresses du félin, la grâce du discobole, comme si leur enfance précédait la nôtre\u201d.Et je me demandais sérieusement, car on est toujours un peu trop sérieux quand on écrit, \u201cqui mettra au mur d'une caverne avec du charbon noir le profil princier de cet enfant qui darde l\u2019anguille au nigog sur les bords de la rivière Coucou- chou, là où la mer monte et viennent les loups- marins?\u201d Et je cherchais une image qui les rende immuables quand c\u2019était déjà beaucoup qu\u2019ils soient vivants, à l\u2019école de leurs exploits, de leurs gestes; cet enfant imitant la vie avec application.Et je m\u2019étonnais de leur beauté presque divine.Cherchant à savoir ce \u2018\u2018que peuvent les traits du dieu sur un visage indien omis par les raconteurs d'histoire au bord d\u2019une rivière et des siècles\u201d et j\u2019imaginais \u201cune sorte de monnaie de la beauté qui enrichit un village et s\u2019accumule en vue d\u2019un jour monumental\u201d.Mais 69 que peut toute mon admiration pour résoudre leur âme sinon me procurer la satisfaction d\u2019écrire le poème?Et ou en suis-je aujourd\u2019hui de mon admiration pour les hommes qui ont construit la bête incomparable des canots qu\u2019ils inauguraient ce jour-là, les ayant semés, lentement cultivés, comme une plante rare, rabotés au couteau croche comme une aile, laissés à mûrir comme une airelle de la pensée, ici et là, comme par hasard, parmi les mousses crevées de sable, autour des maisons et des tentes.et qui ce jour-là, sur la rivière de leur âme, venaient faire leur preuve, avant le grand départ pour la chasse et l\u2019hiver, qu\u2019ils n\u2019ont rien omis du grand secret des canots.Quinze ans plus tard, il ne reste plus qu\u2019un seul canot, d\u2019ailleurs sublime par ses formes hautaines et incurvées, un seul canot neuf, fruit du dernier été et des couteaux croches encore fidèles aux anciens préceptes, à présenter aux rivières et à la fête.Un seul canot neuf.Par contre, une vingtaine d\u2019embarcations bruyantes, puissantes et qui ne doivent rien au couteau croche.Signe de richesse ou de mise en tutelle?Comment mesurer cet impact sur l\u2019âme?Comment mesurer les conséquences des armes à feu sur le destin d\u2019un peuple lithique?Je ne saurais dire, ni déplorer, ni exalter.Quelque chose demeure pourtant que je reconnais et qui réconforte: l\u2019essentiel peut-être de leur âme: tout ce qui bouge les intéresse.Grâce à leurs yeux, je vois tout.Et ils n\u2019ont pas non plus abandonné cette façon de se dissimuler, de se recroqueviller\u2026 pour ne pas donner prise, ni aux vents ni aux regards.Notre curiosité, comme ébréchée par cette fuite des regards, le laconisme des réponses, les sous-entendus des rires étouffés derrière les fichus ramenés sur le visage; je parle ici, surtout, bien sûr, des femmes où se réfugient la légende et les usages.Comment donc les fréquenter, les connaître, les révéler?Comment cesser d\u2019être le découvreur?Le conquérant?Même quand on est porteur de telle blessure d\u2019avoir été soi-même conquis jusqu\u2019à l\u2019os, jusqu\u2019au pain de ménage, jusqu\u2019au diamant des dernières pointes de flèches.Bien sûr, il nous reste, inexpugnable, \u201cle beau présent d'argile\u201d de la mer Champlain et de 70 ul l\u2019Abitibi dont on ne tire ni son pain ni son boeuf (ce qui est rentable nous a été dérobé) mais une surprenante céramique sur laquelle s\u2019exclament les touristes avertis et les notables désabusés.Mais ceux qui lisent Allo Police n\u2019ont jamais fait cuire dans une cocotte de Jean Cartier (comme cela m'arrive), n\u2019ont jamais fréquenté les phantasmes de terre d\u2019Hélène Gagné (Phantom of the Paradise leur suffit), ni bu leur bière québécoise dans une coupe pastillée de Marthe Sirois.Faut-il comprendre que les seaux (chaudières de vingt livres) de graisse Crisco sont plus utiles et efficaces que les vaisseaux d\u2019écorce des \u2018\u2018stone-boi- lers\u2019\u2019, que les coûteuses embarcations de fibre de verre ont d\u2019innombrables avantages sur le canot d\u2019écorce fine et le skidou sur la raquette de babiche, comme si la beauté n\u2019appartenait plus à la main des hommes.Il reste que ce sentiment du vaincu m\u2019introduit dans la timidité de Philomène (que Basile nomme Pinamé car leur langage est encore capable de s\u2019approprier).Philomène qui est pourtant la moins timide.N\u2019ai-je pas eu, il y a quelques jours à peine, à Havre Saint- Pierre, terre d\u2019exil des Acadiens des Iles de la Madeleine, dont ils n\u2019ont tiré après 120 ans de mer et de loup-marin qu\u2019une misère joyeuse et artisanale, un semblable malaise en croisant les ingénieurs et intendants de la mine de fer et titane qui parlent anglais comme je ne parle pas montagnais, sans scrupule, car ils ont racheté la terre et les hommes.Et j\u2019enrageais de tout ce village et de ces grands chasseurs de loups-marins et raconteurs de légende et de mon ami Ovila Dupuis qui a connu le temps incalculable des grandes courses a la voile, parmi les glaces de printemps couvertes de blancs loups-marins et la drive parfois qui les dégolfait et la glace qui les broyait et les fortunes de mer qui les ruinaient, maintenant, à cause de la mine qui peut racheter leur pauvreté, qui du même coup rachète leur liberté, qui en sont réduits à exercer le métier de vidangeur ou de garçon de table ou de gardien de nuit ou de chauffeur de fournaise ou de mineur, tous métiers subalternes, pour ces anciens maîtres à bord d\u2019un navire de leurs mains artisanales.Un accent de sel, une parlure de chanvre et toute la malice du récit pour raconter une vie de boîte à lunch.J\u2019ai bien peur qu\u2019ils ne finissent 71 par se taire à leur tour, par déserter le langage, par capituler de leur accent du Hâvre qui ricoche, par mourir de la triste mort qui menace le reste du pays.Ayant reconnu et accepté leur vocation touristique, j'ai bien peur qu\u2019à leur tour ils inventent (si on peut dire) un carnaval du bout du monde, aussi lamentable que tous les autres.Mais ils ne pourront pas ne pas y inscrire une course des portageurs dans les rues de Chicoutimi, une course de canot par les travers du fleuve \u2018\u2018englassé dedans les glaces\u2019, ou de cométique parmi les neiges profanées de l\u2019intérieur des terres, pour raconter le dos large qu\u2019ils ont dilapidé au service des autres à édifier un pays qui ne leur appartient que pour mémoire.Et ils demanderont à une bière qu\u2019ils n\u2019ont pas brassée eux-mêmes de les commanditer.J\u2019ai bien peur qu\u2019ils ne finissent par se dé- joualiser tout à fait, ces hommes joualeresques, et ne plus parler que le triste langage des lignes ouvertes, des spectateurs du baseball et des émissions de télévision en quête d\u2019imbéciles pour applaudir l\u2019obésité des animateurs sans âme qui ont accepté de n\u2019avoir rien à dire pour ne pas éveiller le dormeur, l\u2019endormi, le spectateur investi dans la cote d\u2019écoute où s\u2019agglomèrent comme des mouches sur le gâteau de miel les brasseurs de bière bien à l\u2019abri des brasseurs d\u2019idées.Nos ancêtres au moins se saoulaient avec du fort, avec du Saint-Pierre, avec du crèche-de-joual, avec du corne-en-cul qu\u2019ils alambiquaient eux-mêmes.Comme nous, l\u2019Indien a été délogé de son passé et réinvesti dans l\u2019avenir des autres.On lui donne une ration, on lui propose un emploi pour dévaluer son espérance.Quelqu\u2019un nous a promis 100 000 boîtes à lunch et nous avons déserté le royaume, et nous avons accepté le collier en échange d\u2019un salaire\u2026 \u2026 force reliefs de toutes les façons, os de poulets, os de pigeons; sans parler de mainte caresse\u2026 (Lafontaine) Se contenter des restes, est-ce un destin?Que nous propose Justement la publicité des maîtres sinon du 72 [i De i] cad de fl com Het ren pain et des jeux, de la bière et du hockey?Evidem- ment les plus raffinés refusent de s\u2019identifier à Guy Lafleur dirigé par Scotty Bowman et payé par la Canadian Arena, où à un quelconque joueur de baseball | né a Milwaukee (et encore!) et préferent aller chez le joualeresque Lacasse qui en rigole, a la recherche du coq de clocher et du temps où leurs pères plaçaient au-dessus de tout le fer blanc de l\u2019humour et de la paillardise.Au lieu de se prendre au tragique, ils se souviennent.Au lieu d\u2019investir dans le présent quelque projet de royaume, ils rachètent aux Anglais, à prix d\u2019or, les débris de la mémoire et de la misère.Ils découvrent l\u2019incroyable Ti-Jean Carignan après Détroit et Buckingham Palace.Cependant Charlebois se prend pour Dylan, Ferland déserte la fleur de macadam, Vigneault après nous avoir éveillés nous suit de loin et Léveillé se prend pour un violoncelle.Bien- , tôt nous aurons nos Johnny Halliday et nos Big Bazar 2 comme la douce France.Bientôt, si ce n\u2019est déjà fait.3 Heureusement il nous reste Pauline! Et Leclerc qui 1 renait.2 Je m\u2019introduis donc dans le présent et l\u2019actualité des Indiens, ayant depuis longtemps abandonné tout es- In poir de rencontrer la Chine des légendes.Mais je me i sens chez moi malgré moi, comme un Américain.Je.| m\u2019étonne de les rencontrer comme s\u2019ils se trompaient d\u2019époque et me réjouis de la chance qu\u2019ils soient vivants, vestiges d\u2019une préhistoire.Toute cette triste histoire qui a débuté en 1534, ici commence à peine E et on pourrait encore la réussir.Mais comme Car- F tier, jai un film a faire et un roi à servir: les mar- E chands suivent de près les ambassadeurs et je me re- A tourne parfois pour apercevoir une île aux Coudres ayant abandonné la terre et la mer, toute entière vouée à son destin touristique.Et ne sais que penser.Est- ce qu\u2019on peut comme Léandre Bergeron imputer à Cartier les intentions du roi?Et si Hilton achète l\u2019île N aux Coudres, devrai-je m\u2019en vouloir de les avoir ad- 2 mirés, ces hommes dévalisés.La puissance m\u2019im- bE porte moins que la saveur.Mais ne suis-je pas marchand de saveur?Et pour arriver a mes fins ce jour- y là, comme un Américain, j'accepte qu\u2019ils portent mes i ow bagages, je loue leurs services a bons comptes, pour f dy 73 satisfaire mes désirs de cinéaste et d\u2019amateur de pê- che à la truite.Ensemble nous avons braconné la rivière des Américains.Ils applaudissent l\u2019exploit.Mais je n\u2019arrive pas à ne pas me percevoir comme un de ces \u2018\u201cmessieurs\u2019\u2019, comme ils les appellent, quand Basile m\u2019avironne, me désigne les bons endroits, se réjouit de mes prises, admire la finesse de ma perche, la vitesse avec laquelle je rejoins les sauts, le bond de la truite sur la mouche, l\u2019action de ferrer la bête en surface, la souplesse de la ligne et du bambou à la poursuite du poisson qui brille au soleil et finit par montrer son ventre lumineux, taché de ce point orange et mouvant comme une fantaisie, au moment où je l\u2019attrappe par les ouies et le jette dans le canot où il trépigne emprisonnant les couleurs du prisme dans les éclaboussures de l\u2019eau qui dormait entre les varangues.C\u2019est alors que je me redresse pour délivrer mes jambes infestées de fourmis car je ne sais pas m\u2019asseoir sur les talons durant des heures comme eux et ne connais de leur rivière que ce bon moment qui enchante les pêcheurs américains d\u2019une belle truite mouchetée que nous mettrons ce soIr sur la table des mousses et des moustiques.Et encore là les jambes me frémilleront car il n\u2019y aura ni chaise ni banc que les Indiens nomment \u2018\u2018objet sur lequel on s\u2019asseoit debout\u201d.Et le lendemain, avec l\u2019argent que je lui donne, Basile s\u2019achètera une perche de bambou pour jouer à la pêche.Non, ils ne détestent pas les messieurs, du moins pas encore, qui viennent avec leurs miroirs et leurs cannes à pêche, et qui achètent les rivières à saumon et parfois aussi les montagnes de l\u2019intérieur des terres.C\u2019est ainsi que le vieux William recevait chaque année cent-cinquante dollars \u201cen billets de un dollar\u201d pour la rivière Coucouchou; leur rivière! Est-ce qu\u2019on peut vendre son pays sans le savoir?C\u2019est ainsi qu\u2019ils ont acheté les mines de Scheffer- ville, de Ouapouche, de Havre Saint-Pierre.et C\u2019est ainsi qu\u2019un peuple de paysans et de bûcherons a vendu son pays pour le miroir d\u2019une boîte à lunch.Et maintenant il faut voir ce qu\u2019ils y mettent dans leur boîte à lunch pour comprendre qu\u2019en vendant l\u2019intérieur des terres et les arbres et les rivières, ils ont cédé leur 74 leg Montre the Maude don ine sy f Ser Whey Kings âme et leur génie.Il n\u2019y a pas d\u2019artisanat qui s\u2019introduise dans leur boîte à lunch, mais du pain anglais, de la bière anglaise, du fromage Kraft et du Ketchup Heinz; toutes choses que leur mère faisait de ses mains artisanes.Quand l\u2019artisanat est sorti du quotidien, quel sens prend-il?Et quand le pain quotidien échappe à l\u2019homme qu\u2019arrive-t-il de l\u2019homme?Qu\u2019arrive-t-il?Il arrive ce qui vient de se passer aux Olympiques.Vous avez vu danser Nadia et elle dansait comme une fée.Quelle fin heureuse.La médaille d\u2019or.Et tout ce monde qui s\u2019émerveille qu\u2019on lui raconte une aussi belle histoire dans ce merveilleux palais des sports.Tout ce monde assis dans son stade olympique.Tout ce monde, c\u2019est-à-dire tous ces Canadiens-français-catholiques, nous, à qui on a proposé aux jeux un siège et pour construire le stade une boîte à lunch.Et la forme qui nous trotte dans la tête, et le désir de bâtir depuis le premier arbre, à quoi cela peut-il servir depuis qu\u2019on est Québécois, sinon à boire la bière qu\u2019on nous propose, sinon à as- * sister aux jeux qu\u2019il faudra bien payer.Et qui va | payer?Les riches, s\u2019ils payaient, ne seraient pas ri- : ches.Alors quoi?Alors, quelle astuce! On a imaginé ¥ de taxer le réve.Et qui réve, sinon celui qui se lais- a se raconter l\u2019histoire de Nadia, celui qui ne possède it rien, le pauvre.Mais comment lui imposer une taxe Tr et la lui faire payer rubis sur l\u2019ongle comme pas un i riche ne paie.C\u2019est bien simple.En inventant la lo- & terie olympique.Et nous sommes faits encore une il fois.Oh! j'allais oublier: on a aussi permis à un jeu- 16 ne indigène blond et athlétique d\u2019allumer la flamme i olympique.Enfant de choeur d\u2019un rituel ridicule.Et os aussi le dernier soir on nous a invité a danser avec ou les autres indigènes dans une grande parade (comme as dirait Trudeau) pittoresque pour nous montrer aux visiteurs, objets de curiosité.Nous aurions tant voulu montrer aux visiteurs du monde entier une forme for québécoise.Ils se contenteront des sculptures esqui- \u201ca maudes.A défaut d\u2019être, je constate que j'ai été.Et qd qu\u2019on se préoccupe de mon reflet.Le folklore dans il une société qui se meurt a-t-il une autre fonction que it | de servir de consolation et de nostalgie.Les vieux « | refusent de reprendre le collier de la conquête.Les or jeunes ont-ils besoin de cette inspiration du passé?75 J\u2019ai assisté aux Veillées d\u2019Automne.Les Ruine-Babi- nes, Zacharie Richard, Ti-Jean Carignan nous proposaient une forme, une couleur, une façon d\u2019être.La salle applaudissait et sous les bancs roulaient, puantes, les bouteilles d\u2019une bière lasse.Toulmonde se réjouissait.Mais comme on regarde l\u2019album de famille un soir de Noël.Ils ne criaient pas vengeance.Ils étaient assis.Le folklore ne les a pas réveillés.J'avais l\u2019impression de l\u2019enterrement d\u2019un mort qui rougissait des vivants.Je ne demande qu\u2019à me tromper.Mais il faut bien que je le dise comme je le ressens.Et J'ai l\u2019impression que nous nous trompons sur nous- mêmes et le courage.Nous vivons à l\u2019abri de quelques beaux objets évadés des greniers de la mémoire.A quoi sert la mémoire qui ne fait pas lever le pain noir du royaume à la force des poignets.A quoi.le coq de clocher qui orne les cheminées et ne suscite pas l\u2019obscénité du désir.Pourquoi se dire québécois si c\u2019est de la Molson qu\u2019on boit, à Grenoble qu\u2019on pense, à New-York qu\u2019on danse, en Californie qu\u2019on prie, en quadraphonie qu\u2019on chante, du pot qu\u2019on fume et qu\u2019on ne connaît pas même la salsepareille dont une meunière faisait un vin qu\u2019on n\u2019oublie pas, ni la sar- racénie des tourbières, ni la linaigrette des toundras, ni la cladonie des taigas, ni le pourcil habile à pourfendre les eaux du fleuve, ni le huard tragique à élever le soir au-dessus des événements.Et je regarde maintenant Philomène qui a fait sa banique dans le sable de la rivière Coucouchou.Je suis curieux de ses gestes simples et efficaces.Sans instrument, sans plat, sans four, sur une toile blanche, elle mélange la farine et l\u2019eau et le sel et la poudre à pâte, manipulant, pétrissant le gâteau mou, la chair presque vivante, tellement blanche dans ce grand fauteuil de mousse auprès du feu déjà furibond qui chauffe le sable.Ils ont inventé le four à pain de la transhumance, léger comme une connaissance, inépuisable ressource accumulée par les glaciers, les rivières et les mers disparues à tous les âges de ce pays de la terre sans arbre.Et j\u2019admire d\u2019avance, la regardant enfouir l\u2019énorme miche en toute innocence dans le sable brûlant avec un bout de bois, le goût incomparable de ce pain qui sortira noir et dur de cet- 76 9 fa il de tour flr fami Tie Ira Mor my Dour UT ng | Nog te épreuve du feu et qu\u2019elle grattera patiemment avec un couteau jusqu\u2019à ce que la croûte apparaisse dorée comme un soleil de minuit.Et je comprends mal comment 100 000 boîtes à lunch arrivent à se satisfaire du pain anglais, du pain Weston, du pain tranché, falsifié des boulangers colonisateurs.Entre ces deux pains, il y a une conquête.A cet égard, les Indiens sont moins conquis peut- être que nous.Ils ont préservé la maîtrise du pain.Ils savent encore mordre dans la croûte.On ne leur a pas encore arraché toutes les dents avec des friandises.Saviez-vous que nous étions un peuple édenté?Il suffit d\u2019entendre chuinter le crédit social pour s\u2019en rendre compte.Le pain sans croûte a-t-il été imaginé pour nourrir le loup qu\u2019on apprivoise.Tandis que les Indiens savent encore le goût du pain qu\u2019on a confié aux festivals et qu\u2019on propose aux touristes.À cela je reconnais leur mince souveraineté, encore qu\u2019ils achètent la farine des magasins; la Bourse du Blé veille au grain (il n\u2019y a pas, sur le marché, de farine qui vienne de nous, les laboureurs).Et je savoure, cherchant à comprendre ma satisfaction, la truite fumée, l\u2019outarde bouillie, le pâté de caribou, le foie de loup-marin, le gigot d\u2019ours, et la grande banique ronde que Philomène distribue en riant de joie devant notre étonnement.Et je me dis que voilà bien une merveille qu\u2019il faut préserver de l\u2019Honorable Compagnie de la Baie d\u2019Hudson qui commence à importer jusqu\u2019à La Romaine du pain fabriqué à Sept-Iles par des machines.Et je les félicite à mon tour et les louange.Assis à cette table des mousses sur mes talons endoloris, je me sens transporté de familiarité bienveillante, je les tutoie.Nous sommes frères.Je leur manifeste des tonnes de sympathie transculturelle et de curiosité à l\u2019abri de tout remords.Et du même élan, je les cinématographie comme n\u2019importe quel Américain de passage dont pourtant je questionne l\u2019impérialisme.Et je les repousse peut-être dans une image artisanale dont ils ne parviendront pas à justifier la désuétude.Qu\u2019avons-nous à vouloir préserver leurs usages quand nous les empêchons par tous les moyens du commer- 77 ce d\u2019en créer de nouveaux, quand nous leur imposons les nôtres pour notre seul profit?La bonne conscience de la chrétienté triomphante me stupéfie, comme si le fait d\u2019avoir inventé la fer- meture-éclair légitimait tous les comportements.Et celui de \u2018\u2018brüler le pourpoint\u201d\u2019 (B.G.) des gens qu\u2019on photographie n\u2019est-il pas le plus odieux, le plus encombrant.Evidemment on peut toujours prétendre que la fille a consenti.Mais le viol est encore plus grave quand il réussit à obtenir le consentement de la victime sous de fausses représentations.Notre amour des Indiens est-il sincère?D\u2019une certaine façon on pourrait dire que seuls les missionnaires ont démontré leur sincérité qui ont passé toute leur vie dans la vie des Indiens.Les autres (dont je suis) ne font que passer en passant.Et pourtant il m\u2019arrive de douter de la bonne foi des autres.Mais qui a le courage de douter de lui-même?Il est si facile de se justifier.Ne sommes-nous pas un peu responsables de la mémoire amérindienne?Avec nos images! Avec nos livres! Avec notre structuralisme pour les examiner froidement! Avec notre linguistique rigoureuse qui s\u2019applique à sauver des langues en voie de disparition comme on s\u2019inquiète de la grue américaine! En contrition! Pourvu qu\u2019il soit trop tard! Mais qui se rendra responsable de leur présent\u201d Qu\u2019avons-nous fait pour mettre en valeur une actualité déchirée entre deux cultures?Belle mentalité de collectionneur d\u2019objets lithiques.Nous nous passionnons pour leur passé, leurs sépultures, les gestes qu\u2019ils abandonnent, mais nous repoussons leur actualité dans le sous-développement.S\u2019il y a des sous- développés, c\u2019est qu\u2019il y a des sous-développeurs, a dit à peu près quelque part un nommé Castro.Nous leur avons reconnu dans ce pays le statut d\u2019assistés sociaux.Par contre, ils ont la première place dans nos musées.La belle affaire! Et s\u2019il leur arrive encore d\u2019être pittoresques, nous irons les filmer.Mais qui les délivrera du présent?De ce terrible présent qui ne peut rien pour les opprimés dans la mesure où il s\u2019en nourrit.Qui a jamais mis dans la balance toute la richesse que la Compagnie de la Baie d\u2019Hud- 78 tré noi i supe tout ques ferm eg mg han qua Is Ito mask plain SÉes NS Ç de la lux dm th ln log H Tom ( mgr Ip No | ny sent tual té de S101 cest gull sous ur, à Nous IES : aS ve él Mas pré esi palancé Hu son a tirée de leur terre et de leur courage de chasseur en échange de la farine et des armes à feu et de l\u2019eau-de-vie?Mais le présent les méprise.Et pour se donner bonne conscience, de temps à autre, le présent les cinématographie.C\u2019est tout ce qu\u2019il peut faire pour eux.Il faut bien faire avancer le monde.Tant pis pour les faibles.Et quand nous filmons Philo- mène, timide et savante, qui fait sa banique indienne avec la farine des blancs, qu\u2019est-ce que nous prétendons sauver du désastre?Philomène ou la mémoire de Philomène par laquelle nous pourrons un instant distraire le conquérant absorbé par ses conquêtes.D\u2019une telle avance technologique, les marchands ont tiré un avantage irrécupérable.L\u2019Indien, comme le noir d\u2019Afrique, comme le Québécois de Québécoisie, se trouve irrémédiablement asservi par l\u2019incroyable supériorité de la fermeture-éclair.Et il y sacrifie toutes formes qu\u2019il avait inventées pour laisser quelques traces de son passage.L\u2019Indien ne produit plus de patrimoine à sauvegarder.Avez-vous déjà vu une fermeture-éclair en babiche?Une caméra construite avec l\u2019arme presque oiseau du couteau croche?Un magnétophone en bois rond?Et ils ont allègrement abandonné les vêtements de toile blanche qu\u2019ils fabriquaient et décoraient eux-mêmes depuis le jour où ils ont accueilli la toile blanche pour remplacer l\u2019écorce des canots et la peau des anciennes robes naskapis dont nous avons préservé quelques exemplaires pour garnir nos musées.Mais dans nos musées allons-nous garder les vêtements de nylon garnis de fermeture-éclair qu\u2019ils achètent au magasin de la Compagnie, ayant abandonné le métier méticuleux d\u2019ornementer de perles le cuir des mitaines et de rubans en ric-à-rac ou de soutache les vêtements de toile blanche.Et quand il ne restera d\u2019eux plus rien à mémoriser, qu\u2019en sera-t-il de leur fierté?A quoi servira l\u2019image?Et cette supériorité s\u2019exerce et est maintenue au nom du principe de la libre entreprise que la marine américaine s\u2019emploie par tous les moyens à faire respecter, de la Terre de Baffin à la Terre de Feu.Nous sommes loin de la valeur indienne du partage, loin du principe de réciprocité.Avons-nous les 79 9 Ri 3 $ moyens de la réciprocité?S\u2019il fallait payer le prix des fourrures, de la terre, des mines?S\u2019il fallait partager la richesse que nous leur avons empruntée, dérobée par la force des armes ou l\u2019astuce des traités?Mais qu\u2019avons-nous besoin de partager ce qui peut s\u2019acheter ou se prendre?Le partage n\u2019est-il qu\u2019une philosophie de la nécessité, bonne pour ceux qui n\u2019ont pas encore inventé la force ni la domestication.Un jour l\u2019homme s\u2019est déchargé sur les bêtes du poids de sa survie.Ayant dompté un cheval il a cru qu\u2019il pouvait aussi dompter un homme.Alors il a inventé l\u2019esclavage puis la servitude féodale.Mais l\u2019homme, un jour d\u2019orgueil, a récusé cette entreprise.Une révolution française a voulu rendre l\u2019homme à sa liberté primitive.Etait-il trop tard?La machine par l\u2019astuce de la boîte à lunch a récupéré le troupeau des serfs.La fermeture-éclair donne au gérant du magasin tout pouvoir pour que les fourrures et toute la chasse n\u2019enrichissent que l\u2019Honorable Compagnie, laquelle jouit de charte royale.Je m\u2019excuse auprès de ceux qui portent à gauche la vérité d\u2019expliquer à ma manière petite-bourgeoise et réactionnaire ce qui se passe sur cette terre aussi totalitaire à gauche qu\u2019à droite sans utiliser le sacro- saint vocabulaire de la lutte des classes qui asservit les intellectuels à une dialectique aussi impitoyable et impérialiste que le pain anglais dans les boîtes à lunch des Canadiens-français-catholiques.Cette dialectique simplifie à outrance.Elle propose un système infaillible.Nous y avons pourtant goûté à l\u2019infaillibilité.Comment se fait-il que tant d\u2019intellectuels y cherchent un nouveau refuge.Pour ne pas penser peut-être.C\u2019est tellement plus simple de suivre les prêcheurs de croisade.Cela simplifie la vie que de partager le monde en bien et en mal.Une autre invention que nous avons bien connue et qui a produit l\u2019Inquisition.Cela simplie aussi bien l\u2019homme que la pensée.Il me paraît trop facile d\u2019avoir raison en telle occurrence.Trop simple d\u2019avoir tort.Il serait étonnant qu\u2019on puisse résoudre un tel dilemme par la dictature du prolétariat.Un Indien n\u2019est pas aussi facile 80 Son bl mis yl fera ar pare nous al [i mieu om; sem Marc Mais fe ll pal It mg Hans Cy mpi à classer.Peut-être est-il lui aussi comme moi un petit bourgeois subventionné.Comment réduire les aspirations des hommes à ces simplifications commodes en géométrie mais inapplicables à celui qui construit en bois rond.Une société, c\u2019est une goélette! Ca se bâtit à la fausse équerre.Et qui me dira comment Marx et Mao vont résoudre le goût de la chasse au caribou par quoi l\u2019Indien demeure irréductible à une citoyenneté, à une classe sociale, à une culture?Pour excuser notre sollicitude, nous invoquons le fait que nous nous efforcions de leur donner la parole.Mais le silence est grand qui sépare nos esprits.Entre eux et les blancs, il y a cet étrange langage du commerce.L\u2019Honorable Compagnie de la Baie d\u2019Hudson leur vend les objets de première nécessité, en échange des fourrures, ces pierres précieuses de la chasse.Et elle se glorifie de tant de héros ayant établi au bout du monde les postes de traite qui ont permis aux Indiens de bénéficier des bienfaits de la civilisation.Bien sûr il y a le Pepsi.Mais on ne me fera pas dire que le fusil n\u2019est pas supérieur à l\u2019arc quand le repas du soir dépend de la distance qui sépare le chasseur du gibier fugace.Mais qu\u2019avons- nous fait pour rapprocher les cultures, pour partager au lieu d\u2019échanger?Nous sommes à Coucouchou pour mieux voir et mieux entendre.Grâce à Basile que je connais de longue date comme un ami (nous avons ensemble chassé le caribou autrefois: douze jours de marche en raquettes jusqu\u2019au grand lac Mousquaro, mais cela suffit-il à abolir les siècles qui nous séparent.) Je le retrouve aujourd\u2019hui, quinze ans plus tard.Il parle un peu français à cause de l\u2019école et dans cette mesure sa \u2018\u2018vie est toute mêlée\u201d.Car l\u2019école des blancs ne transporte pas les valeurs indiennes.Seuls mes parents et grands-parents, qui n'ont jamais été à l\u2019école, peuvent m'apprendre à être indien.Judith Benjamin de Mingan C\u2019est ce qu\u2019ils prétendent et ce qu\u2019ils ont peut-être compris.Mais que faire?Refuser l\u2019école?Accepter 81 l\u2019école, c\u2019est refuser la forêt.Et déjà ils n\u2019y vont plus guère.Sauf à l\u2019occasion.Pour jouer au sauvage.Comme nos femmes filent le lin parfois.Pour fêter la Saint-Jean en jupe de circonstance.Est-ce un cas de légitime indifférence?Grâce aussi à Alexis Joveneau, le missionnaire, tempéré par l\u2019exubérance d\u2019un rire de combat, qui me traduit le mot à mot et l\u2019esprit de leur discours, même qu\u2019il en ajoute parfois.Grâce enfin à José l\u2019anthropologue linguiste qui est comme une indienne pour le langage mais non pour la corpulence.Ensemble nous cherchons tous en quelque sorte à préserver les mots de la chasse qui se perdent à l\u2019école, à démêler les vies de ceux que nous avons pris au filet des échanges et des miroirs.Ce qui m\u2019amène, à force de rompre les bâtons, à cette étrange considération qui s\u2019est imposée à ma réflexion lors d\u2019un colloque à propos de La Préservation du Patrimoine, tenu à Québec dans les salles sonores, qui gardent une vieille odeur sacrée de confessionnal et font encore entendre des chuchotements de surplis, du Vieux Grand Séminaire.Il faisait dehors un Québec radieux qui n\u2019incitait pas trop à entendre les alarmes des experts en décapage du patrimoine.Les hautes assises de la brocante diplômée.On nous proposait un retour aux sources, c'est-à- dire aux maisons traditionnelles, aux meubles anciens, aux églises, aux moulins, à toutes façons par lesquelles nos ancêtres ont apprivoisé le pays, l'ont exprimé et même aux objets amérindiens pour tirer du passé ce qu'il a de stable (bien que révolu) en vue d\u2019un avenir fécond.Et je me sentais malheureux dans les coulisses du désastre et de la déchéance.Et je me disais qu\u2019il n\u2019est pas utile de préserver le patrimoine d\u2019un peuple qui a cessé à toutes fins pratiques (ou utiles) de produire du patrimoine.Et je me suis écoeuré tout à fait de ces préoccupations de croque- mort en imaginant la suite logique de l\u2019opération: un éventuel et prochain ministre des Affaires culturelles (comme on dit Affaires Indiennes) déclarant monument historique la Place Ville-Marie.N\u2019a-t-on pas 82 (do ça val dér mal pls mer teal [Tr alor nr au D VISIO Imag ll: conf Hilt en do du for [iste son d Ce Qu encore monde digg; er, | dey, i Mon Masse ç Me coy Mey Maine mme | Tongs lien Dro &= 0 TT rm = oF.38 1s Ge ie it Lf Jar on rer vue ds Lf irk ies sus il ui rel 0 po classé l\u2019église du Gésu, cette affreuse boutique où j\u2019ai prié, construite à une époque où nous avions déjà cédé le soin de donner une forme au présent à un quelconque Taillibert du temps.Déjà nous empruntions la forme.Que reste-t-il du fond qui manque le moins, dit la fable.Je contemplais d\u2019avance ces notables (dont j\u2019étais puisqu\u2019on m\u2019avait invité) Canadiens-fran- çais-catholiques élaborant des techniques de conservation susceptibles de servir à préserver du pic des démolisseurs le siège social (head-office) des multinationales qui ont envahi la rue Dorchester pour le plus grand bien des indigènes et à sauvegarder pour mémoire les innombrables trous laissés dans le gâteau québécois par la Noranda Mines, la Domtar, l\u2019Iron Ore et la suave Quebec Cartier Mining.Ou alors, comme les Indiens, nous aurons un jour épuisé notre pittoresque et comme nous avons cédé la forme au plus bas soumissionnaire, qu\u2019en sera-t-il de nous?Donc un peuple débouté de l\u2019histoire se cherche une vision du monde dans la nostalgie des vieilles pierres, image d\u2019une défaite qu\u2019il refuse de regarder en face.Il aime mieux croire à sa vocation touristique qu\u2019il confie d\u2019ailleurs aux hôtels Méridien ou à la chaîne Hilton pour mieux s\u2019enchaîner, s\u2019aliéner, disparaître en douceur dans les trafics d\u2019influence.L\u2019aliénation du fondamental dont parle Gaston Miron, n\u2019est-ce pas justement la privation du privilège d\u2019élaborer une vision du monde, la capacité de produire du patrimoine, ce que nos ancêtres plus pauvres que nous savaient encore faire.Cependant d\u2019envahissantes visions du monde se cherchent par toute la terre des peuples à aliéner qu\u2019on ne se donne même plus la peine de coloniser.Pour réduire en esclavage, il suffit d\u2019inoculer à ceux qui sont trop faibles pour se défendre une vision du monde par tous les moyens de communication de masse sous forme de marchandise, détruisant du même coup toutes les valeurs et toutes les traditions, bonnes ou mauvaises, que l\u2019homme avait édifiées à la mitaine et propagées de bouche à oreille.L\u2019Amérique, comme on désigne injustement les USA, a vendu au monde entier sa médiocrité.Je ne dis pas qu\u2019elle n\u2019a rien produit d\u2019autres.Je dis qu\u2019elle s\u2019intéresse d\u2019abord 83 à ce qui se vend.C\u2019est pourquoi elle vole bas.Par la publicité qui a remplacé le prône du curé, elle a mis la terre entière sur un 33 tours et à force de pressions, de flatteries, d\u2019insinuations, de complaisances, de mercenaires de toutes sortes, de Guy Lafleur à Willie Lamothe, de bassesses, elle a tiré une cruche, facile à remplir, de l\u2019argile d\u2019un peuple fier.Peut-on imaginer un marchand digne de ce nom (je ne parle pas des rêveurs déguisés en boutiquiers) qui cherche à vendre une marchandise susceptible d\u2019améliorer notre vision du monde, capable de libérer les hommes du vieil esclavage millénaire?Etant de ces peuples dépouillés du pouvoir d\u2019élaborer une vision du monde, nous avons donc confié à d\u2019autres le soin de fabriquer notre patrimoine et nos sabots.Nous avons emprunté à American Home nos maisons et confié à Crane le soin de nous libérer de nos bé- cosses (back-house pour ceux qui ne le sauraient pas).Sommes-nous justifiés de conserver la maison de nos ancêtres quand nous vivons à Town of Mount-Royal dans la triste et laide maison des autres.À quoi peut servir de préserver la mémoire d\u2019une forme que nous avons trahie de la cave au grenier, du berceau à la tombe et de faire des enfants canadiens-français-catho- liues pour les promener dans des carosses anglais, les nourrir de produits Kraft, les gaver de guitare américaine et les mettre en bière que nous n\u2019avons pas brassée nous-mêmes.Au lieu de sauver la goélette échouée parmi les foins salés, naufragée par les requins de la finance, photographiée par les touristes que nous sommes dans notre propre défaite, je me disais qu\u2019il faut restaurer le pouvoir de naviguer et de construire des Voitures d\u2019Eau.Et j'ai songé, un instant, à proposer à ces brocanteurs de l\u2019agonie lente des goélettes, de reconquérir le pouvoir de vivre dont les goélettes sont la der- mière preuve vivante.Il reste en 1976, sur le fleuve, deux ou trois goélettes, dont le Nord de l\u2019Ile, de Joa- chim Harvey qui n\u2019a pas encore compris comment les \u2018anglophones d'Angleterre\u201d ont réussi à passer par l\u2019Anse-aux-Foulons.Et j'ai parfois, cinéaste du présent, l\u2019impression de filmer la bataille des Plaines 84 d\u2019Abraham, heure par heure, jusqu\u2019à la mort de la dernière goélette, jusqu\u2019à la capitulation du dernier capi- ; taine, trop heureux si on lui propose une boîte à lunch : de premier maître sur un bateau de la Clarke Steamship.Il n\u2019a pas compris, Joachim, que, pour parvenir à cette victoire, les \u201canglophones d\u2019 Angleterre\u201d se ; sont servis de ceux qui savent trahir pour les trente ÿ deniers qu\u2019ils récoltent à siéger comme P.D.G.de à parade pour la Consolidated Bathurst, pour Canadian ?Petrofina.etc.En 1760, nous avons perdu une batail- I le et gardé une identité.Aujourd\u2019hui c\u2019est la guerre que nous perdons, en présence des cinéastes.a J'ai hésité, je n\u2019ai pas osé leur parler de royaume, % à ces rois déchus.J\u2019ai préféré marcher dans Québec.5, Place Royale ou j\u2019ai vu le nom de Hilton.Sur le port 1s ou les bateaux de toute la terre ont délogé mes cou- %.sins de I'ile.Car ils n\u2019auraient pas voulu m\u2019entendre.5), Comme si, notre destin, nous l\u2019avions nous-mêmes ac- 0s cepté en acceptant la promesse d\u2019une boîte à lunch.wl Toutes les autres maitrises sont offertes a vil prix eut aux investisseurs étrangers.Tout investisseur est ous d\u2019ailleurs un étranger, dans la mesure où il se fait de a l\u2019humanité une idée infernale, la réduisant à un trou- hoe peau où il puise ses clients et sa main d\u2019oeuvre sans mn autre considération que celle du plus grand profit et la mé- persuadant qu\u2019il n\u2019est pas plus grand bonheur que celui 95 de consommer toute médiocrité.Qui donc proposera \u2018 aux hommes un bonheur sans collier?Est-il dans sa nature de se laisser domestiquer?Est-il indispensable ns de partager le monde entre les vainqueurs et les vain- oi cus?Un autre partage est-il impensable?Pourtant al nous sommes singuliers?Pourtant les indiens ont une i identité incontestable?Qu\u2019est-ce donc qui nous manque jus pour nous permettre d'élaborer une vision du monde a qui nous soit propre et se reflète dans le quotidien?qu Comment en sommes-nous rendus à être confondus sde dans des citoyennetés et des cultures qui n'ont rien à it voir avec le goût de la chasse ou le goût du Québec?li Comme si nous devions nous contenter de chercher ol refuge dans Partisanat.Et _contemplant l\u2019Indien, et i regardant le Québécois, j'ai parfois l\u2019impression de 4 faire de la broderie sur de vieux motifs.Nous n\u2019avons A pas même la tache mongole pour prouver à Trudeau 85 que nous ne sommes pas britanniques.Que nous reste- t-il?Notre \u2018\u2018lousy french\u201d peut-être.Des français de France pensent comme Trudeau sur ce point et m'ont dit en toutes lettres que nous devrions nous en tenir au \u2018\u2018hasic french\u201d (sic).Et comme désespéré, ce jour-là, dans les rues de la Vieille Capitale du Souvenir, de toutes ces réflexions, loin du colloque d\u2019embaumeur, j'avais, je l\u2019avoue, le Québec bas, un Québec qui me paraissaît avoir trouvé sa raison d\u2019être et son ultime refuge dans les boutiques d\u2019artisanat qui ne me donnaient envie de rien.Sauf d\u2019un peu de souveraineté.A Coucouchou au contraire, j'étais l\u2019étranger.En état d\u2019admiration.Contre mon gré peut-être.Mais qui est responsable de l\u2019empire?Il serait facile d\u2019accuser l\u2019empereur et d\u2019en profiter.L\u2019empire est une faiblesse de l\u2019homme, de tous les hommes.Car il est bien plus simple de dominer par la force et le désir.On domestique les bêtes en les enfermant dans des enclos et en les nourrissant.Il en va de même des hommes.Que reste-t-il d\u2019un homme tout à coup privé de toute souveraineté.A Coucouchou, investisseur de techniques incalculables, comme José, l\u2019anthropologue, comme Alexis, le missionnaire, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir été autorisé à pénétrer dans un temple en ruines, le temple de leurs usages dont il n\u2019était plus d\u2019usage.Et spontanément, nous les invitions à préserver ce patrimoine avant qu\u2019il ne soit trop tard.En les mémorisant, en les formolisant, en les cinématographiant de notre mieux, nous les investissions dans la nostalgie sans trop nous préoccuper du présent innombrable et tout puissant qui les aliène avec les armes bactériologiques et sournoises du Pepsi et des Cherry Blossom.Mais est-ce à moi de produire les maîtrises dont ils pourraient enfin tirer leur existence?Est-ce à tous ces politiciens qui vivent de pots- de-vin, à ces urbanistes et aménagistes qui vivent du patrimoine, d\u2019aménager la pauvreté puisque c\u2019est la richesse qui leur procure leur piscine intérieure?Les universitaires sont parfois les plus domestiqués des hommes, eux qui ont accès au salon tandis que les autres restent à l\u2019étable.Quand je n\u2019arrive pas moi- même à préserver mes enfants de la métaphysique 86 il Vau lent ls ge ns ols Ni vent bel sont canot Ming Tong Ceux hy les fous me, | Suis in f bia Nou t Pays. 3 TY «uv » ?i a encore que six ou sept ans, celui qui s\u2019adonnait à la cueillette de la musique traditionnelle, auprès des dépositaires de cette tradition, était fréquemment qualifié de \u2018\u2018colon\u2019\u2019 et \u2019\u2019d\u2019habitant\u2019\u2019 ou de \u2018\u2018gars-qui-n\u2019était- pas-encore-arrivé-en-ville\u201d.A l\u2019époque il n\u2019était pas encore de bon ton de s\u2019intéresser à nos traditions et à nos traditions musicales en particulier.Seuls quelques illuminés et collectionneurs entrevoyaient là les véritables bases de notre histoire et les racines profondes de notre personnalité collective.Plus près de nous encore Marcel Rioux soulignait que \u2018\u2018ce n\u2019est que dans certaines couches de l\u2019intelligentsia que l\u2019on recommence à s\u2019intéresser au passé, non pas tant en vue d\u2019une recherche désintéressée que pour y trouve des raisons et des valeurs pour les combats d\u2019aujourd\u2019hui\u201d (3).Cette nouvelle vision de soi s\u2019inscrivait dans l\u2019entreprise de construction d\u2019un immense chantier d\u2019exigences nationales.Consciemment ou inconsciemment on s\u2019appuyait et on s\u2019appuie de plus en plus sur le postulat que le passé traditionnel d\u2019une collectivité peut fournir des modèles structuraux de vie aptes à donner à l\u2019homme contemporain des outils actuels et qui lui ressemblent.La tradition est le témoin le plus fidèle de ce qu\u2019est une culture.On peut identifier différentes phases dans le cheminement concret de cette tradition, phases dans lesquelles on retrouve tout un processus sociologique où la culture, bien plus que la politique ou l\u2019économique, joue un rôle prépondérant et déterminant et où, ici, la musique a agit comme un des moteurs les plus dynamiques et les plus constants malgré le silence des commentateurs, chercheurs et historiens à son endroit.Parler de musique comme moteur, c\u2019est parler d\u2019une force énergétique qui donne à l\u2019homme la volonté de continuer: c\u2019est-à-dire une culture, celle-ci se définissant comme \u2018\u2018l\u2019ensemble des solutions trouvées par l\u2019homme et par le groupe aux problèmes qui leur sont 3.Rioux, Marcel, Les Québecois.Paris, Editions du Seuil, 1974.p.82.168 ir le posés par leur environnement naturel et social\u201d (4).Dans ce contexte il est grand temps d\u2019affirmer que tout est d\u2019abord culturel, y compris le système politique ou économique s\u2019ils sont des instruments propres à fournir à l\u2019homme d\u2019une collectivité donnée les moyens adéquats à sa continuité et à son développement authentique.C\u2019est ce qu\u2019a fait notre ancêtre en prenant pied ici.Il a dû reformuler une toute autre vision du monde parce que les conditions de vie (physiques, géographiques, sociologiques, économiques etc.: culturelles) et les intérêts mis de l\u2019avant dans ce nouveau continent étaient tout autre que ce qui avait cours outre atlantique.Cette reformulation n\u2019est pas théorique, elle s\u2019est d\u2019abord et avant tout exprimée au niveau du vécu quotidien en inventant un geste original et personnalisé, lequel s\u2019est extériorisé dans la création d\u2019une culture.L'architecture, tant domestique qu\u2019urbaine, le vêtement, la nourriture, la technologie du textile, du bois, du fer, les techniques agricoles, de chasse et de pê- che, les moyens de transport, la vie sociale, etc.sont autant de domaines, quand on les analyse en profondeur, où au cours des générations, l\u2019homme québécois a forgé une culture dynamique dont nous sommes les héritiers.Cette culture nous sommes à la redécou- Vrir, après une longue période de déracinement, et nous vivons actuellement ce que l\u2019on peut appeler \u201c\u201cl\u2019ère du patrimoine\u201d.Depuis le début des années \u201960 le Québec traverse, tous en conviennent, une forte période d\u2019identification à ce qu\u2019il est, à ce qu\u2019il a, à ce qu\u2019il a été et à ce qu\u2019il sera.C\u2019est devenu un lieu commun que de souligner que le Québécois est entouré de toutes parts d\u2019anglophones et qu\u2019il cherche de plus en plus à affirmer son originalité propre sans pour cela se replier sur lui- même.Or, il est un fait indéniable, à savoir qu\u2019une collectivité, si elle ne veut pas mourir avant le temps, doit avoir une connaissance d\u2019elle-même et de ce qui 4.De Varine, Hugues, La culture des autres.Paris, Seuil, 1976, p.15.Collection \u2018\u201cTechno-Critiques\u2019\u2019.169 l\u2019a fait être pour créer un mode de vie authentique adapté aux conditions de vie dans laquelle elle se trouve et répondant aux aspirations, aux habitudes et au mode de vie de cette collectivité, toutes choses léguées par son histoire et, répétons-le, ayant avec le temps créé une personnalité, un caractère, un état d\u2019esprit et une mentalité originale, des formes et des contenus adaptés aux données du problème et aux moyens dont on dispose.Cet état d\u2019être consiste essentiellement à comprendre qu\u2019aucune pensée n\u2019est déracinée, qu\u2019aucun homme n\u2019est une île.Concrètement cela veut dire qu\u2019aucun fait pris isolément n\u2019a de signification par lui-même.Il ne prend sens et n\u2019exerce une fonction au sein de la collectivité que par rapport à un ensemble structuré.La musique dans la tradition québécoise a été un des principaux axes autour duquel s\u2019est greffé la vie même de l\u2019homme.IDENTIFICATION ET HISTOIRE DES FORMES Posez la question: \u2014 \u201c\u201cQu\u2019est-ce que c\u2019est que la musique de folklore au Québec?\u201d.\u2014 Eh ben.c\u2019est\u2026, c\u2019est des rigodons! C\u2019est sous ce terme que la majorité des gens groupe toutes les formes musicales traditionnelles instrumentales que l\u2019on peut retrouver au Québec: le reel, la gigue, la partie de quadrille, la galoppe, la clog, la valse et la polka principalement.LE RIGAUDON OU RIGODON À titre d\u2019anecdote, puisque le mot est connu de tous mais sa signification ambigüe, et pour montrer jusqu'à quel point notre connaissance du répertoire est boîteuse l\u2019on publiait et l\u2019on diffusait très largement il y a une douzaine d\u2019années un Glossaire folklorique à l\u2019intention des milliers de jeunes qui, partout à travers le Québec, étaient membres de ce que l\u2019on appelle une \u2018\u2018troupe de folklore\u201d.Ce genre de loisir était à 170 l\u2019époque extrêmement important.Dans ce glossaire donc, sous le terme \u2018\u2018rigaudon\u2019\u2019 on retrouve la définition suivante: \u201cTerme général englobant tous les airs de danses carrées, quadrilles et gigues™.(5) Le rigaudon est, en fait, un pas et une danse tres vifs à deux temps, d\u2019origine provençale et qui fut certainement la danse nationale de cette partie de la France.Jean-Jacques Rousseau indique qu\u2019on doit le nom de cette danse à son inventeur, un maître danseur marseillais du XVIIe siècle, Rigaud, On doit, cependant, affirmer sans crainte de se tromper qu\u2019il n\u2019est pas le créateur, tout au plus l\u2019a-t-il très fortement popularisé et remis à la mode.Antonius Arena fait mention d\u2019un \u2018\u2018rigodon des vaisseaux\u201d (6), Rabelais lui, au Ve Livre de Pantagruel parle d\u2019un \u2018\u2018rigoron piorry\u201d\u201d ou \u2018\u2018rigodon pirouette\u201d, chez Chas d\u2019Albert on retrouve un nommé Regadon qui vers 1485 aurait été le promoteur de ce pas (7), enfin d\u2019autres en voient l\u2019origine dans le mot anglais \u2018\u2018rig\u2019\u201d\u2019.(8) Quoiqu\u2019il en soit concernant l\u2019origine du mot, il s\u2019agit d\u2019un air, d\u2019un pas et d\u2019une danse qui fut des plus populaires aux XVIIe et XVIIIe siècles tant à la cour que dans les fêtes de village.À la cour du XVIIe siècle il a provoqué une révolution dans l\u2019art chorégraphique au même titre que la \u2018\u2018Volte\u201d contre la \u2018\u2018Bas- se-danse\u2019 a la Renaissance.Chez le paysan le rigodon, à cause de ses \u2018\u2018postures et grimaces indécentes\u201d, fut très vite sévèrement critiqué, jugé et condamné tant et si bien que le Parlement de Provence dans un arrêt du 3 avril 1664, condamne à une amende de 500 livres et menace d\u2019empri- 5.Thomas, Guy, Glossaire folklorique.Montréal, Editions Bouthillier musique, (s.d.).p.19.6.Arena, Antonius, Provençalis de Bragardissima villa de Soleriis ad suos compagnone.1536.7.Albert, Chas d\u2019, The encyclopedia of Dancing.London, Middleton, 1920.p.114.8.Raffe, W.G., Dictionnary of the Dance.New-York-London, A.S.Barnes and Co.-Thomas Yoseloff Ltd, 1964.p.420.171 sonnement tous ceux qui s\u2019obstineraient à danser \u2018les insolences di Rigodon\u201d (9).En 1670, le 17 mars, il est décidé que \u2018\u2018les danseurs de Rigodon ne seront point enterrés en terre sainte\u201d (10) et il est déclaré à Saint- Germain-en-Laye que \u2018\u2018c\u2019est le démon qui a inventé cette danse abominable, indécente dans tous ses mouvements et véritablement scandaleuse à partir du moment où les danseurs et danseuses cessent de se donner la main pour se livrer à des pantomimes infernales\u201d.(11) Avec ces quelques exemples d\u2019une publicité aussi virulente que foudroyante et l\u2019emploi qu\u2019ont fait du Ti- godon musiciens et compositeurs (12) il n\u2019est pas difficile de comprendre que le terme se soit rapidement répandu à travers tout l\u2019Occident jusqu\u2019à devenir ici et en d\u2019autres endroits, notamment en France, le terme générique de tout air populaire.Curieusement, mais probablement parce que aucun inventaire systématique et aucune étude comparative n\u2019a encore été faite sur le sujet, on ne retrouve pas d\u2019air de rigodons au Québec, dans le sens instrumental du mot, bien que plusieurs informateurs m\u2019aient assuré avoir souvenance qu\u2019il existait des mélodies spécifiques auxquelles on attribuait ce nom.HISTORIQUE DU REEL Le \u201creel\u201d est la forme musicale traditionnelle la plus connue et la plus répandue, non seulement au Québec mais à travers toute l\u2019Amérique du Nord.Il est présent aussi bien dans la musique Ozark de l\u2019Arkansas, dans la musique des Appalaches, dans le Bluegrass, le Folk, le Country and western que dans les mélodies de nos chansonniers.9.Gallois-Montbrun, Le Rigaudon.Dans: ** Almanach de Provence\u201d.1861.10.Archives ecclésiastiques des Alpes-Maritimes.Evêché de Vence.Série G, Art.1295, XVIIe siècle.Note sur les ordonnances des évêques relatives à la danse du Rigaudon.1664-1671, p.226 et délibérations du 26 février 1679.11.Procès sous Louis XIV condamnant le Rigodon.Dans: \u201cAlmanach de Provence\u201d 1866.12.Desmarets dans son \u201cOpéra de Circé\u201d, Rameau avec le *\u201cRigaudon de Dardanus™, Ravel dans son \u201cTombeau de Couperin\u201d, etc.172 dan \u2018Um \" lo f kno Cnty py, It Pa i Of, Igy nds L\u2019origine du mot \u2018\u2018reel\u2019\u2019 prête à la plus grande confusion.Historiquement il désigne d\u2019abord un type de danse et ensuite une forme musicale servant de support à cette danse tout aussi bien qu\u2019aux \u201ccountry dances\u201d anglaises, quadrilles français et québécois, set carrés, gigues, cotillons ou \u2018square dances\u201d.Il désigne aussi une danse, une figure ou un pas de danse même si cette danse n\u2019est pas un reel (13) ou encore tout simplement un titre de mélodie.Au sens où nous l\u2019employons le mot \u2018\u2018reel\u2019\u2019 signifie dévider, bobiner, tournoyer, aller en zig-zag, en farandole etc.C\u2019est là la signification même du verbe anglais \u2018to reel\u201d.Sur le plan musical il est facile de comprendre après avoir vu un violoneux manier son archet, pourquoi il appelle sa pièce un \u2018\u2018reel\u201d.Mais il faut remonter plus loin pour retrouver l\u2019origine de ce mot employé en danse et en musique.1.Par exemple: la figure de \u201cla chaine du reel\u201d qui constitue la première partie du Quadrille tel que dansé dans la région de Québec.J.G.O\u2019Keefe et Art O\u2019Brien donnent la conclusion suivante à propos de l\u2019origine du mot: The derivation of the word reel has been the subject of some conjecture, but in no instance has it been traced to an Irish origin.In a book, entitled News from Scotland (1598) it is found mentioned as a dance: \u201cSilas Duncan did go before them playing this reill or dance upon a small trump\u201d.(14) L\u2019auteur écossais D.G.Maclennan cite le même document et ajoute: \u201cVery little reliable information can be obtained as to the origin of Strathspeys and Reels, but they are known to have been danced towards the ends of the 17th century and Jacobites days, handed down traditionally 13.Par exemple: la figure de \u2018\u2018la chaîne du reel\u2019 qui constitue la première partie du Quadrille tel que dansé dans la région de Québec.14.O\u2019Keeffe, J.G.et O\u2019Brien, Art, A handbook of Irish Dances.With an Essay on their Origin and History.Seventh Edition.Dublin, M_H.Gill and son Ltd, 1902.n.10.173 (by ear) before the earliest printed collections of the tunes appeared.\u201d (15) J.F.et T.M.Flett pour leur part ont relevé les vers datant de 1525: And gan do dowbill brangillys and gambatis, Dansys and rowndis traysing mony gatis Athir throu other \u2018\u2018reland\u201d\u2019, on thar gys: Thai fut it so that lang war to devys Thar hasty fair, thar revellyng and deray, Thar morysis and syk ryot, quhil neir day.\u201d (16) Il faudra attendre le milieu du XVIIe et le XVIIIe siècles pour en apprendre plus sur l\u2019origine du \u2018\u2018reel\u201d.Thomas Wilson, un maître à danser de Londres au début du XIXe siecle, parle du \u201cThreesome reel\u201d et du \u201cForsome reel\u201d comme deux anciens reels trés populaires non seulement en Ecosse, en Irlande et en Angleterre mais aussi dans toutes les colonies.L\u2019auteur explique que le \u201creel\u201d vient de la figure du \u2018\u2018hey\u201d laquelle se fait en forme de \u201cS\u201d, de serpentins, d\u2019entrelacements entre les danseurs de façon à dessiner un \u201c8\u201d.In their construction, they consist merely of the Country Dance Figure of \u201chey\u201d, with alternate setting (.) These dances derive their name from the construction of the Figure of hey, of which Figure only they are composed, (.) representing double S\u2019s or serpentine lines, interlacing or intervolving each other, which describe a figure of 8 and exhibiting in the performance (.) a \u201cReeling motion\u201d.(17) 15.Maclennan, D.G.Highland and Traditional Scottish Dances.Edinburg, 1934.pp.15-16.16.Douglas, Gavin, The Aeneid of Virgil, translated into Scottish verge, MS.in Trinity College, Cambridge, c.1525.Cité dans: Flett, J.F.et T.M.Traditionnal dancing in Scotland.London, Routledge and Kegan Paul, 1964.p.132.17.Wilson, Thomas, The complete system of English Country Dancing, containing all the figures ever used in English Country Dancing, with a variety of New Figures and New Reels.London, Sherwood, Neely and Jones, /1821/.pp.135-136.174 Dans le langage l\u2019expression anglaise \u201cto make hey of something\u201d, qui signifie embrouiller quelqu\u2019un, donne une image assez juste de la figure de danse \u201chey\u201d qui devient le mouvement de \u2018\u2018reel\u2019\u2019.La figure de contredanse connue sous le nom de \u201chey\u201d ou \u201chay\u201d dans les danses anglaises et irlandaises de même que le reel écossais n\u2019est pas sans rappeler la description de la \u2018\u2018\u2019haye\u2019\u2019, figure principale du Branle de la Haye que décrit Thoinot Arbeau dans son Orchésographie.Ce traité, publié en 1588, est un manuel des plus détaillé des danses et des airs de danse en usage au XVe et XVIe siècles.(18) Les descriptions que font Wilson et Arbeau seraient ici trop longues à comparer mais on peut conclure avec d\u2019autres auteurs (19) que le \u2018\u201chey\u201d\u2019 serait à l\u2019origine de toutes les chaînes et figures de reels; que celui-ci est d\u2019origine écossaise et date du XVe siècle et qu\u2019il est d\u2019abord employé en relation avec la danse.L\u2019emploi du mot \u2018\u2018reel\u201d pour nommer un air n\u2019apparaîtra qu\u2019au XVIIIe siècle.Je dis \u2018\u2018n\u2019apparaîtra qu\u2019au XVIIIe siècle\u2019\u201d\u2019 car c\u2019est de cette époque que datent les plus vieux manuscrits connus d\u2019airs de reel: soient le \u2018Manuscrit Mac Farlan\u201d (c.1740) déposé à la bibliothèque Nationale d\u2019Ecosse et le \u201cA collection of Country Dances written for the use of his Grace the Duke of Perth by Dav.Young, 1734\u201d, connu sous le nom de \u201cThe Drummond Castle manuscrip\u2019.Ces deux manuscrits contiennent entre autres notations, celle du célèbre \u2018\u201cRuidhleadh Thulachain\u201d (\u201cReel of Tul- loch\u201d ou \u201cReel o\u2019Tolloch\u2019).Avant cette date on ne parle pas dans les recueils de musique de \u201c\u2018reel\u201d mais de Ayres, Tunes, Scots Tunes, Jiggs, Country Dances etc.bien que l\u2019on parle couramment, à partir de 1710, du \u201creel\u201d en rapport avec la danse et que cela le deviendra pour la musique seulement à partir du dernier quart du XVIIIe siècle.18.Arbeau, Thoinot, (anagramme de Jean Tabourot).Orchésographie.Paris, 1588.p.90.Réimpression précédée d\u2019une notice sur les danses du XVIe siècle par Laure Fonta.Genève, Slatkine reprints, 1970.19.J.G.O\u2019Keeffe et Art O\u2019Brien, D.G.Maclennan, J.F.et T.M.Flett déjà cités.Voir aussi: Sharp, Cecil J., The Country Dance Book.London, Novello & Co.Ltd, 1912.Wood, Melusine.Historical Dances 12th.to 19th.London, Imperial Society of Teachers of Dancing, 1952.175 Au Québec le terme \u201creel\u201d, comme en Ecosse et en Irlande, signifie aussi une danse ou une figure de danse mais il fait référence surtout à des pièces instrumentales qui peuvent servir, sauf pour certains cas bien localisés, à n\u2019importe quelle danse.Le plus connu de tous, \u201cLe reel Sainte-Anne\u201d, pourra, par exemple, aussi bien servir à danser une deuxième partie de \u201cset carré\u201d dans la Vallée du Richelieu, qu\u2019à une troisième partie du \u2018\u201cCalédonia\u201d\u2019 dans Portneuf ou encore a la \u201cContredanse\u201d dans la région du Saguenay alors que nous nous trouvons devant trois traditions et trois formes chorégraphiques très différentes.II peut signifier aussi génériquement, un air traditionnel quelconque.Généralement un \u2018\u2018reel\u2019\u201d\u2019 est à 2/4 (en Ecosse plus souvent à 4/4).Il se divise en deux parties de huit mesures, chacune étant répétée deux fois.Chaque mesure se compose de huit croches rassemblées en deux groupes de quatre ou notes équivalentes.Joué sur un tempo de 110-130 battements à la minute le reel québécois suit le mode majeur.En certaines occasions nous avons pu enregistrer de très belles versions en mineur.(20) Contrairement au \u201c\u2018reel\u2019\u2019 irlandais où le musicien accorde une très grande place à la performance technique et à une maîtrise très soignée de son coup d\u2019archet ce qui lui donne une allure empreinte de prouesses, contrairement aussi à la sévérité aristocratique et à la structure presqu\u2019inflexible du \u2018\u2018reel\u2019\u2019 écossais: le \u2018\u2018reel\u2019\u2019 québécois, issu de ces deux héritages, se caractérise sur le plan sonore par un enjouement, une gaieté, une fantaisie mélodique tels des effets de Majeur plus que Majeur provoqués par une tonalité de do avec un quatrième degré altéré, des impressions de 20.A titre complémentaire le lecteur peut entendre une très intéressante pièce où l\u2019ambiguité de la tonalité passant du majeur au mineur donne à l\u2019interprétation un caractère insolite et archaïque.Dans: Jules Verret.Danses traditionnelles du Lac Saint-Charles: Quadrille, Lancier, Brandy.\u2018Deuxième partie du \u2018\u201c\u201cQuadrille\u2019\u2019\u201d\u2019.Disque Philo FI-2007.North Ferrisburg (Vt) - London, Canada, 1975.Réalisation: Jean Trudel; transcription et analyse musicale: Christiane Guilbert.176 suit me art rar vor dd péroraison musicale, des mesures à 3/8, 9/8, 3/4 ou 6/4 entremêlées à une métrique 2/4, aussi bien que des phrases musicales raccourcies ou allongées de 1, 2 ou même trois temps.Le problème de l\u2019inventaire et de l\u2019analyse du répertoire se posant, il est très difficile d\u2019évaluer qualitativement (caractéristiques générales et spécifiques) et quantitativement ce répertoire pour en voir toutes les ramifications.Considérant qu\u2019un bon musicien traditionnel possède toujours un répertoire familial et régional spécifique pouvant varier de 20 à 300 reels différents, je peux affirmer, après en avoir rencontré une centaine au cours des dix dernières années un peu partout à travers la province qu\u2019il existe entre 5,000 et 10,000 reels différents sans compter les variantes et les pièces que l\u2019on peut qualifier faire partie de la tradition commune! LA GIGUE Le problème de la gigue est aussi ambigü que celui du \u201creel\u201d.Comme lui le mot recouvre plusieurs réalités.Si historiquement il faut voir le berceau du \u201creel\u201d en Ecosse c\u2019est du c6té de I'Irlande qu\u2019il faut se tourner pour la gigue, bien qu\u2019au XVIe siècle on fasse souvent référence à la \u201c\u201cScotch Jig\u2019: \u2018\u201c\u2018Hot and hasty like a Scotch Jig\u201d (21) ou \u201cWooing, wedding and repenting, as a Scotch jig and full as fantastical\u201d.(22) Certains auteurs pensent que c\u2019est en France qu\u2019il faut chercher l\u2019origine de la gigue mais lorsque cette danse y apparaît au XVIIe siècle le mot qui la nomme est une traduction de \u201cjig\u201d lequel serait lui-même une traduction de l\u2019Italien \u201c\u2018giga\u201d ou \u2018\u201c\u2018gige\u201d.Guerre d\u2019étymologistes?Peut-être.Chose certaine il y a une relation entre les divers termes employés et les différents modes d\u2019expression qu\u2019ils désignent.21.Shakespeare, William, Measure for Measure, 11, 1.22.Shakespeare, William, Much Ado About Nothing, 11, 1.177 Au XIIe et XIIIe siècles le trouvère et le troubadour s\u2019accompagnaient souvent d\u2019un instrument appelé \u201c\u2018gi- ga\u201d ou \u2018\u2018gigue\u201d\u2019.Il s\u2019agit d\u2019une vièle à archet monocorde, à manche plutôt court, sans ouverture latérale et de forme piriforme rassemblant à un jambon, un gigot! (23) De là peut-être son nom \u201c\u2018giga\u2019?Le terme sera en tout cas gardé dans ce sens et passera dans le langage: en vénerie on parlera de \u2018\u2018gigue de chevreuil\u201d pour \u2018\u2018cuisse de chevreuil\u201d, dans le langage populaire on dira de quelqu\u2019un qui a de grandes jambes qu\u2019il a de \u201cgrandes gigues\u2019\u2019.On perçoit immédiatement que le mot en viendra très vite à désigner une danse et plus particulièrement une danse exécutée avec les jambes et les pieds seulement laissant immobile la partie supérieure du corps.Au Québec, un bon gigueur, reconnu comme tel de notoriété publique, doit pouvoir exécuter sa danse avec un verre de \u2018\u201cbrandy\u201d sur la tête et un dans chaque main, les bras disposés en croix, sans en renverser une goutte.J\u2019ai eu souventes fois l\u2019occasion d\u2019observer une telle performance et de me voir confier, comme en secret, que c\u2019est le \u2018\u2018\u201csoulevant\u2019\u2019 de la musique qui procure le bon maintien: \u201cle corps droit, la tête un peu rejetée en arriere, les bras a hauteur de poitrine, et les coudes en dehors, le danseur semble immobile tant il paraît peu dérangé par le jeu des jambes et des pieds, qui s\u2019agitent et se trémoussent sans jamais manquer la mesure\u201d.(24) Toujours au XIIe siècle Jean de Gralande, théoricien et grammairien anglais, mentionne la gigue dans le Dictionarium (c.1230) et en pays germaniques on retrouve le mot \u2018\u2018geige\u201d\u2019 pour violon.W.G.Raffe lui, donne une version très originale de l\u2019origine du mot.(25) Il viendrait de l\u2019hindou Jagat, \u201cchose qui se meut\u2019\u2019 ou \u201c\u2018univers vivant entièrement\u201d 23.Jarrie, Henri, Dictionnaire des instruments anciens.France.Disque Harmonia Mundi HMU (3) 445.p.15.24.Dupin, Pierre, Anciens chantiers de Saint-Maurice.Ml.Gaston Bois- vert.Trois-Rivières (Québec), Editions du Bien Public, 1953.p.113.Collection: \u201c\u2018L\u2019Histoire Régionale\u201d no 13.25.Raffe, W.G.op.cit.p.247.178 Isp by S selon un rythme vital, essentiel.Dans l\u2019hindouisme \u201cles fêtes se succèdent, nombreuses, tout au long de l\u2019année, revêtant parfois dans certains lieux un éclat tout particulier: en Orisa, à Puri, la procession du char de Jagannatha, \u201cle maître de l\u2019univers\u201d (l\u2019un des noms de Visnu), attire des foules considérables; (26) Toujours aux Indes le nom \u201cjig\u201d est donné à un véhicule à deux roues évoquant là le fameux char de Jagannatha.Cette fête hindou aurait traversé les frontières orientales pour parvenir jusqu\u2019à l\u2019Europe grâce aux Croisés et aurait donné des noms comme \u2018\u2018ju- gler\u201d et \u201c\u2018jongleur\u201d\u2019 (experts en choses qui bougent) et par la suite celui de la danse elle-même.\u201cJigg\u201d ou \u2018\u2018jig\u2019 nomme encore une forme théâtrale sophistiquée très populaire sur le continent européen, particulièrement en Angleterre entre 1550 et 1750.Le \u2018\u201cjJigg\u201d combinait le théâtre, la musique et la danse.Quant à l\u2019argumentation soutenant que la gigue est d\u2019origine italienne suite à l\u2019influence des \u2018\u201c\u2018giga\u201d de Corelli (1658-1713) il faut la laisser de côté.En effet, en 1651, paraissait la première édition du The English Dancing Master de Playford (27), qui en connaîtra dix-huit jusqu\u2019en 1728, et dans lequel on retrouve déjà de nombreux airs de gigue irlandaise.Tous les auteurs sont d\u2019accords pour dire que la gigue, tant sur le plan chorégraphique que musical, est issue de l\u2019Irlande.Flle y est pratiquée au milieu du XVIe siècle.L\u2019historien Grattan Flood révèle une lettre de Sir Henry Sidney à la Reine Elisabeth I, datée de 1569, où il est fait mention que les dames anglo-ir- landaises de Galway dansent la gigue.(27) Le même auteur proclame que la gigue comme forme chorégraphique et comme forme musicale est vieille de plus de 26.Esnoul, Anne-Marie, L'hindouisme.Dans \u201cHistoire des religions\u201d, sous la direction d\u2019Henri-Charles Puech.Paris, Gallimard, 1970.\u201cEncyclopédie de la Pléiade\u201d.p.1044.27.Playford, John, The English Dancing Mafter: or, Plaine and eafie Rules Jor the Dancing of Country Dances, wth the Tune to each Dance.London, Thomas Harper, 1651.Dans \u201cPlayford\u2019s English Dancing Master 1651\" a Facsimile reprint with an Introduction, Bibliography and notes by Margaret Dean-Smith.Londres, Schott and Co.Ltd 1957.xxxi-90 p.179 mille ans et qu\u2019en langue gaélique on utilise le mot \u201cport\u201d au lieu de \u201cjig\u201d pour désigner un air vocal et instrumental.Dans le \u201cMartin\u2019s Month\u2019s Mind\u201d (1589) nous pouvons lire: \u201cHays, jiggs and roundelays\u201d.(28) Que faut-il penser de ces affirmations?Car là où l\u2019on ne s\u2019entend pas c\u2019est sur l\u2019époque de naissance de ces formes.O\u2019Keefe et O\u2019Brien apportent la réflexion suivante: \u201cThe Irish words for \u201cjig\u201d and \u2018\u2018reel\u201d, namely \u201cPort\u201d and \u201cCor\u201d respectively, signified the tunes merely, and do not appear to have been applied to the dances until comparatively recent time.(29) Il faut de plus constater qu\u2019aucune référence sérieuse à la danse n\u2019a pu être trouvée dans la littérature médiévale irlandaise.Seule une vieille chanson écrite dans un dialecte du sud de l\u2019Angleterre, et datant de la première moitié du XIVe siècle, laisse entendre dans un de ses vers (\u2018come ant dannce wit me in ir- lannde\u201d) (30) que l\u2019on danse en Irlande mais sans plus et sans parler de musique.Ce qui ne veut pas dire que l\u2019on ne pratiquait pas assidûment ces arts! Il faudra attendre le début du XVIIe siècle pour avoir plus de précisions sur le sujet.Un voyageur du nom de Fynes Moryson (1566-1630) note, au cours d\u2019un voyage qu\u2019il effectue en Irlande de 1600 à 1603, que l\u2019on y trouve d\u2019agréables mélodies pour les danses mauresques et que les Irlandais ne dansent ni \u2018\u2018measures\u201d, ni gaillardes mais seulement des \u2018\u2018country dances\u201d (31) parmi lesquelles il y a tout lieu de croire que la \u201cjig\u201d tenait une place de choix.O\u2019Keefe et O\u2019Brien mentionnent que le mot \u201cport\u201d est rattaché au titre de nombreux airs écossais com- 28.Cité par J.G.O\u2019Keeffe et Art O\u2019Brien, op.cit.p.13.29.O'Keeffe, J.G.et O\u2019Brien, Art.op.cit.p.10.30.Grove\u2019s Dictionnary of music and musicians.1954.Rubrique \u201cFolk music: Irish\u201d.p.295.31.Moryson, Fynes.Itinerary.Manuscrit conservé au \u201cCorpus Christi College\u201d d\u2019Oxford.pp.654-655 et 662-663.180 BS em oe I 1 Mer lou Tee Bi i J Ms Ve q de ! Loy, posés par un nommé O\u2019Cahan.Plus précisément il s\u2019agit d\u2019un joueur de harpe irlandaise, Rorry Dall O\u2019Cathain (c.1575-1665), fils d\u2019une noble famille du comté de Derry en Irlande et qui a passé une grande partie de sa vie en Ecosse.L'histoire rapporte qu\u2019il aurait joué devant le roi James VI et dédié plusieurs de ses compositions à des membres de la noblesse écossaise: \u2018Port Gordon\u201d, \u201cPort Atholl\u201d, \u201cPort Lennox\u201d etc.On ne sait pas exactement ce que signifie le mot \u201cport\u201d sauf que des comparaisons faites entre la structure musicale de celui-ci et de la \u2018\u2018jig\u2019 montre une filiation certaine.\u2018\u201cBut whatever may have been the signification of this words (Port and Cor) in the past, they have come today to mean the dance as well as the tunes.(.) These is certainly no evidence to show that the jig, as it has been danced in Ireland for the past century, is of great antiquity; on the contrary all evidence points rather to the fact that is comparatively modern, and that in its earliest form it was a Round or Long dance, a \u201cHey de Gigue\u201d in fact, as it is termed in literature\u2019.(32) Cette courte analyse nous laisse donc a la fin du XVIe siècle et au début du XVlle, époque ou la \u201cCountry Dance\u201d est très à la mode et supportée musicalement par ce qui deviendra le reel et la gigue telles que nous connaissons ces formes aujourd\u2019hui.La masse incroyable de documents et de recueils d\u2019airs publiés à cette époque jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, le démontre facilement.Au Québec il faudra attendre le XVIIIe et surtout le XIXe siècles pour voir s\u2019implanter autant le reel que la gigue.Bien que l\u2019on retrouve parfois de très belles pièces en 9/8 (hop jig ou slip jig) composées de trois groupes de trois croches par mesures ou d\u2019une noire suivie d\u2019une croche pouvant remplacer n\u2019importe lequel des groupes de trois croches, la gigue ordinaire est à 32.O\u2019Keeffe, J.G.et O?\u2019Brien, Art.op.cit.p.| 1.181 6/8 et composée de deux parties de huit mesures, chacune étant répétée deux fois.L\u2019unité mélodique repose sur une alternance de noires et de croches ou de deux groupes de triples croches et selon la prédominence de l\u2019une ou de l\u2019autre de ces unités on parle de \u201cgigue simple\u201d ou de \u2018\u201cgigue double\u201d.Plus rarement mais la quantité justifie la remarque, on retrouve des gigues à 3/8, 3/4, 6/4 et 12/8.Le terme \u2018\u201c\u2018gigue\u201d dans la tradition québécoise revêt plusieurs réalités selon que l\u2019on parle de danse ou de musique.En danse: \u2014 II désigne d\u2019abord, et d\u2019une façon générale, les pas de danse exécutés par un danseur en solo.On distingue particulièrement le pas de gigue simple et le pas de gigue double.\u2014 Il désigne aussi des danses exécutées par deux danseurs ou plus (\u201cGigue a deux\u201d, *\u201cGigue a trois\u201d, \u201cGigue a quatre\u201d ou des pantomimes \u201cLa gigue du sauvage\u201d, etc.) ou les danseurs exécutent des chorégraphies simples en se déplaçant avec des pas de gigue.\u2014 Plus rarement il donne son titre à une danse structurée mais dans laquelle on ne retrouve plus rien qui ait un rapport avec la gigue.(Certains \u2018\u2018set carrés\u201d de la Vallée du Richelieu, le \u2018\u201cQuadrille\u201d dans la région de Mont-Joli, ou encore certaines versions de \u2018\u2018contredanse\u201d\u2019 ou de \u2018\u2018cotillon\u2019\u2019 dans Charlevoix et en Gaspésie entre autres.) \u2014 On retrouve le pas de gigue dans des danses où Il sert pour tous les déplacements (certaines versions du \u201cbrandy\u201d par exemple) ou encore, ce qui est plus fréquent, comme pas d\u2019accord, pas d\u2019appoint ou pas de figures spéciales.C\u2019est le cas, notamment pour une grande partie du répertoire du Saguenay-Lac Saint- Jean (\u201cLa danse du castor\u2019, \u201cLa danse du mouchoir\u201d, \u201cLes p\u2019tits chars\u201d, \u201cLe caroussel\u201d etc.) du comté de 182 _\u2014\u20144 0 Crs = = _ K I di Da le\" ae dr Ÿ 1 fs it nt \u201c Beauce-Sud et de Mégantic ou la figure \u201cla grande chaîne\u201d se fait en giguant.\u2014 Notons enfin qu\u2019au Saguenay-Lac Saint-Jean on emploie les mots \u2018\u2018frotté\u2019\u2019, \u201cfrottage\u201d et \u201cfrotteux\u201d pour signifier le pas ou le danseur qui gigue.En termes chorégraphiques on dira, par exemple, \u201cle brandy frotté\u201d.En musique: \u2014 Musicalement le mot \u2018\u2018gigue\u2019\u201d désigne très souvent un air dont la mesure n\u2019est pas a 6/8.\u201cLa gigue à Philibert\u201d (2/4) (33) et \u201cLa sauvagesse\u201d\u201d (2/8) (34) sont de bons exemples.C\u2019est ce genre de pièces qui sert de support au danseur de gigue, les accents rythmiques étant très fortement marqués contrairement au reel ordinaire beaucoup plus mélodique.Il existe des classiques dans ce domaine dont la célèbre \u2018\u201cGrande gigue simple\u201d (6/4) connue de tous les musiciens, \u201cLe brandy\u201d (6/4, 12/8) ou encore \u201cLa Grondeuse\u201d (2/4, 6/4).\u2014 Le musicien traditionnel fait aussi la distinction (un peu partout à travers le Québec) entre la \u201c\u2018gigue simple\u201d et la \u2018\u2018gigue double\u201d\u2019 mais en mettant le plus souvent sous ces noms des mesures à 6/4 et à 9/8 respectivement.\u2014 Je n\u2019ai, au cours des dix ou douze dernières années, que très rarement rencontré de musiciens traditionnels qui nommaient \u2018\u201c\u2018gigue\u201d\u2019 un air à 6/8.On parle volontiers dans ces cas de \u2018\u2018parties de quadrille\u201d, c\u2019est-à-dire des pièces qui servent d\u2019accompagnement musical aux évolutions des danseurs de \u2018\u201cQuadrille\u2019\u201d pour les différentes figures de danse.Deux documents, ci-après nommés \u201cGagnon\u201d (35) et \u2018\u201c\u2018Bou- 33.Louis \u201cPitou\u201d Boudreault violoneux, Saguenay-Lac Saint-Jean.Disque \u2018\u201c\u2018Opus-Le Tamanoir\u201d, Montréal, 1974, A-1.Collection: \u201cPortrait du Vieux Kébec\u201d Vol.2.Réalisation Bertrand Gauthier et Réal Tremblay.34.Jules Verret.Danses traditionnelles du Lac Saint-Charles: Quadrille, Lancier, Brandy.op.cit.35.Gagnon, Ernest, Le Carnaval de Québec.Quadrille sur des airs populaires et Nationaux.Hommage à l'honorable Etienne Cartier.Montréal, J.A.Boucher, c.1870.183 cher\u201d (36) donne les mesures suivantes en rapport avec les différentes parties du \u201c\u201cQuadrille\u2019\u2019: QUADRILLE GAGNON BOUCHER Première partie 6/8 \u2018Vogue, beau marinier\u201d 6/8 \u201cLa feuille ronde\u201d Deuxième partie 6/8 \u2018\u201cYankee doodle\u201d 2/4 \u201cÀ Saint-Malo, beau port de mer\u201d Troisième partie 6/8 \u201cC\u2019est Ta belle Fran- 6/8 \u201cPar derrière chez çoise\u201d ma tant\u201d Quatrième partie 2/4 \u201cV\u2019là l\u2019bon vent\u201d 6/8 \u2018\u201cM\u2019en revenant des noces\u201d Cinquième partie 2/4 \u201cDans les chantiers nous 2/4 \u2018Derrière chez mon père\u201d hivernerons-Dixie\u2019s land\u201d M.Jules Verret du Lac Saint-Charles lui, jouera son \u2018\u201c\u201cQuadrille\u201d\u2019 avec un rythme ternaire pour les deux premières parties et binaire pour les quatre autres (son \u201cQuadrille\u201d est composé de six parties).Dans son \u201cQuadrille des Lanciers\u201d il emploiera le rythme ternaire pour la première, troisième et quatrième partie et le rythme binaire pour la deuxième et la cinquième.Ce dernier commentaire témoigne d\u2019un état de fait assez représentatif de la région de Québec.Dans la Vallée du Richelieu de même que généralement dans la Vallée de l\u2019Outaouais, dans les Cantons de l\u2019Est, dans les Cantons de Leeds et dans les villages frontaliers de la Beauce, Dorchester, Bellechasse, Montmagny et L\u2019Islet, la première partie du \u2018set carré\u201d est à 6/8.\u2014 Là où l\u2019immigration irlandaise a été très forte (Hull, Lotbinière, Québec, Baie des Chaleurs etc) on nomme spécifiquement gigue ce qui est joué à 6/8.Dans la région de la Gatineau on danse encore la gigue sur une suite musicale composée d\u2019une \u2018\u201c\u201cclog\u2019\u2019 (3/4), d\u2019une gigue (6/8) et d\u2019un reel (2/4).\u2014 La gigue québecoise à 6/8 est souvent un heureux mélange des mesures irlandaises, écossaises et anglaises.36.Boucher, A.J., Les canotiers du Saint-Laurent.Quadrille canadien.Montréal, J.E.Bélair (publié avec l\u2019autorisation de la Maison A.J.Boucher), c.1900.184 Ma Joue Ds exit oy i By hi 0 Dy MUSIQUE ET VIE DANS LA TRADITION QUEBECOISE Au Québec, en civilisation traditionnelle, la musique n\u2019a qu\u2019une seule fonction: celle d\u2019être au service des danseurs.Quand un violoneux décroche son violon et se met a \u201ctaper du pied\u201d ce n\u2019est pas pour se donner en spectacle mais parce qu\u2019il y a là des gens qui veulent danser.L\u2019effet est immédiat, son \u2018\u2018trépignement invite naturellement à la danse\u201d.(37) \u2014 .et Jérôme, décrochant son violon, se mit à jouer un \u201creel\u201d.(.) Le \u201creel\u201d eut pour effet de faire sortir maître Blais de sa manie de politiquer.Il s\u2019avança, fort galammant, ma foi, vers madame Tanguay, et tous commencèrent les premiers pas de cette danse fringuante que nous tenons des écossais.\u201d (38) \u2014 \u201cDes les premieres notes, on voit s\u2019entr\u2019ouvrir la porte du \u2018\u2018forepick\u2019\u2019 et sortir le \u201cforeman\u201d qui vient s\u2019installer près du poêle, les mains derrière le dos, l\u2019air extrêmement intéressé.Le \u2018\u2018foreman\u2019\u201d\u2019 est un des beaux danseurs qu\u2019on connaisse, et il ne peut entendre le violon ou l\u2019accordéon jouer un air de danse sans éprouver des démangeaisons dans les jambes.\u201d (39) Pour bien montrer l\u2019importance de la relation intime musique-danse-danseur, mes informateurs m\u2019ont souvent affirmé qu\u2019autrefois chaque danse avait son air spécifique et que très souvent chaque danseur avait sa préférence pour telle ou telle version.C\u2019est ce qui explique, sans doute, le nombre incroyable d\u2019airs portant un nom de personne.Voici, d\u2019ailleurs, ce que dit un des grands détenteurs de la tradition musicale au Québec, M.Louis Boudreault de Chicoutimi.\u2018\u201cY\u2019a le, \u201cle Brandy\u201d, ¢a y\u2019a presqu\u2019, presque tout\u2019es les joueurs de violon d\u2019ma sorte là, ils\u2019 jouent tout\u2019es.Mais c\u2019est pas, c\u2019est pas pareil, c\u2019est pas soull\u2019vant jouer par un ou par l\u2019autre, c\u2019pas autant soull\u2019vant, pis c\u2019est pas une particularité non plus comme ça existait dans ma parenté à moé.37.Champris, Gaillard de, /mages du Canada-Français.Paris, Editions de Flore, 1947.p.68.38.Faucher de Saint-Maurice, Narcisse.À la veillée.Québec, Typographie C.Darveau, 1881, pp.13-14.39.Dupin, Pierre, Anciens chantiers de Saint-Maurice.op.cit.p.111.185 Les Vaillancourt ça c\u2019était, tout\u2019 du côté d\u2019maman, c\u2019était mes parents, c\u2019était une renommée au Lac Saint-Jean ça, épouvantable.Y\u2019 avait \u2018ein\u2019qu\u2019les Vail- lancourt qui pouvaient danser un \u201cbrandy\u201d comme ca: à force que ça frottait ben là tsé; les femmes comme les hommes follaient qui soient capables de frotter pis sautiller pas mal.Y\u2019avait ¢\u2019 qu\u2019y appelait l\u2019 \u201cBrandy des Vaillancourt\u201d, ça c'était ordinaire, comme j\u2019vas l\u2019jouer la première version, quand ça tombait au tour d\u2019Edgard à passer (.) quand\u2019t papa jouait, ben y\u2019é connaissait ses danseurs, quand\u2019t papa jouait I\u2019 \u201cBrandy\u201d pour faire danser ¢a aux Vaillancourt, y\u2019avait (.) I\u2019premier qui passait, l\u2019deuxième c\u2019était un p\u2019tit changement dans l\u2019histoire de jouer I\u2019 \u201cbrandy\u201d, pis l\u2019troisième encore un p\u2019tit changement; pis Adélard, I\u2019 \u201cbrandy a Adé- lard\u201d ca c\u2019était un p\u2019tit peu plus différent encore.Pis ça r\u2019tombait sus celui-là ordinaire.\u201d (40) De son côté M.Jules Verret est détenteur de l\u2019une des plus belles et des plus riches tradition de \u201cparties de quadrille\u201d qu\u2019il m\u2019ait été donné d\u2019entendre.Chacune des pieces de son répertoire est directement associées a telle ou telle partie du \u201cQuadrille\u201d, du \u201cQuadrille des Lanciers\u201d ou du \u2018\u2018Calédonia\u201d\u2019\u2019.Un autre aspect important de la musique des québécois c\u2019est le musicien lui-même.C\u2019est grâce à lui si il y a musique mais c\u2019est aussi à cause de lui que l\u2019institution religieuse lancera ses traits acerbes contre tout ce qui s'appelle veillées, partis de campagne, danses, enfin le divertissement en général.Tous les musiciens vous raconteront de ces histoires et anecdotes à propos des curés qui menaçaient du refus de l\u2019absolution et même de l\u2019excommunication tous ceux qui jouaient pour faire danser.40.Entrevue avec M.Louis Boudreault, 68 ans, 24 mars 1973.Collection Jean Trudel, enrg.bobines 45-4 et 46-4, 22 décembre 1974 bobine 127.C\u2019est ce dernier enregistrement que nous avons transcrit.Il a été publié sur \u2018Premier festival de musique traditionnelle du Québec\u201d, deux cassettes Sono ADS 104-75.Une version semblable a aussi été enregistrée sur disque par \u201c\u2018Opus-Le Tamanoir\u201d, op.cit.A-2.186 ete lig Ûn hi in À Ene mj Voici quelques exemples.\u201cUn jour, le curé de la paroisse avait décidé que c\u2019était défendu d\u2019danser.Il dit à Thomas Pomerleau, celui-là qu\u2019on appelait \u201cLe bedeau de l\u2019enfer\u201d, de jeter son violon dans l\u2019poêle s\u2019i voulait avoir l\u2019absolution.Le vieux Pomerleau lui, avait une idée en arrière d\u2019la tête.Il s\u2019en va chez lui, prend son violon et l\u2019jette dans l\u2019poêle.Pis y r\u2019tourne à l\u2019église pour dire au curé qu\u2019il avait jeté son violon.Le curé y donne l\u2019absolution.Pis y s\u2019en r\u2019tourne à maison et sort son violon du poêle qui n\u2019était même pas allumé! Tu t\u2019imagines que l\u2019curé était enragé.\u201d (41) Citons aussi: \u201cAh! maudit, défendu! oui parle-moi z\u2019en! Une fois, moi, à Cathédrale (ça voulait dire la principale paroisse de Chicoutimi) (.), javais fait\u2019e la mi-caréme, pis j\u2019avais joué du violon (.), une idée qui m\u2019prend, vu qu\u2019c\u2019était défendu pour pas avoir d\u2019rproche à m\u2019faire (.), j'me décide d\u2019m\u2019accuser d\u2019avoir fait\u2019e la mi-carême: \u2014 J'pense pas d\u2019avoir fait\u2019e de mal, j'ai joué un peu d\u2019violon pour faire danser.\u2014 Hein!, \u2018i dit, t\u2019as pas fait d\u2019mal, \u2018i dit, la désobéissance à l\u2019Eglise, \u2018i dit, de c\u2019que c\u2019é qu\u2019t\u2019en fait! T\u2019as joué du violon t\u2019é la cause de tout ¢a.(.) \u2014 \u201cI me r\u2019fuse l\u2019absolution pour un mois, Bon \u2018ieu c\u2019tait pas drôle dans c\u2019temps-là, avoir été élevé chrétiennement comme on l\u2019était, l\u2019absolution r\u2019fusée pour un mois \u2018temps, j'te dis qu\u2019c\u2019était grave!\u201d (42) 41.Entrevue avec M.Henri Landry, 50 ans, 2 février 1974.(Saint-Pierre de Broughton, Mégantic) Notes manuscrites, collection Jean Trudel.Le lecteur peut entendre la très belle pièce \u2018Le bedeau de l\u2019enfer\u2019\u201d\u201d qu\u2019Henri Landry a appris de Thomas Pomerleau (décédé vers 1950 à l\u2019âge de 80 ans environ) sur le disque Henri Landry, Philo FI 2002, North Fer- risburg (Vt) London, Canada, 1975.A-3.Réalisation: David Green et Phil Hresko.42.Entrevue avec M.Louis Boudreault, 68 ans, 24 mars 1973.(Chicouti- mi).Collection Jean Trudel, enrg bobine 48-22.187 M.Boudreault racontera encore que son père avait été menacé d\u2019excommunication parcequ\u2019il jouait une dans, le \u2018\u201cBobelo\u2019\u2019, qui était particulièrement défendu.(43) Il n\u2019est pas difficile de comprendre pourquoi le clergé s\u2019empressait de jeter son discrédit sur le musicien: il était celui qui permettait la rencontre, autre que platonicienne, entre un homme et une femme.\u2018\u201cDans c\u2019temps-là le moindre p\u2019tite poignée de mains qu\u2019i\u2019 pouvaient, ça \u2018es contentaient.Avoir la chance d\u2019avoir une fille qui intéressait un gars là ben, vice- versa, s\u2019trouvaient dans même danse ben iI\u2019 étaient certains d\u2019avoir la chance de s\u2019prendre la main, en s\u2019prenant \u2018main ben c\u2019t\u2019un langage que tout l\u2019monde connaît en: s\u2019tu serres un p\u2019tit peu ou ben tu y chatouilles l\u2019creux d\u2019la main ça veut dire toutes sortes de choses, (.) après \u2018danse ben c\u2019tait compris qu\u2019 ç'avait collé ça pis 1\u2019 s\u2019parlait pis ça marchait\u201d.(44) Un peu plus loin notre conteur continue, toujours en parlant de la musique et de la danse: \u201c\u201cC\u2019tait permis pour les noces, y avait une permission spéciale pour la journée d\u2019la noce.(.) Quand même d\u2019in noces fallait ben s\u2019donner ben garde de \u2018\u2018swin- gner\u201d\u2019 par la taille.Une fille qui s\u2019était laissée prendre en d\u2019sour des bras pour \u2018\u2018swingner\u201d\u2019 follait qu\u2019à s\u2019en accuse (.) follait qu\u2019ça soille l\u2019homme qu\u2019y aille les bras par dessus \u201ces siens.(.) Pis ça été de tout\u2019t les temps, y\u2019a pas d\u2019hommes qu\u2019i\u2019aime pas ¢a toucher des places bien faites.(.) Les curés en chaire: \u201c\u201cJ\u2019vous ai vu d\u2019mes yeux ça \u2018\u2018swingnaient\u201d par la taille\u2019\u2019! (45) Et comment ne pas se rappeler ces vers de Gilles Vigneault inspirés directement de la tradition: 43.Ibid.22 décembre 1973.Enrg.bobine 126-4.44.Entrevue avec M.Louis Boudreault, 68 ans, 24 mars 1973.(Chicouti- mi).Collection Jean Trudel, enrg.bobine 48-21.45.Ibid.48-23.188 5 Un dernier tour, la \u201cchaîne des dames\u201d Avant d\u2019partir \u2018a m\u2019a serré la main plus fort, \u2018A m\u2019a r\u2019'gardé: j\u2019ai perdu I\u2019pas.Dimanche au soir apres les vépres, Jirai-tu ben, j\u2019irai-tu pas?P\u2019tit salut passé tout droit J\u2019avais jamais tourné comme ça! Me v\u2019là tout étourdis Mon amour et mon amie.C\u2019est ici qu\u2019i s\u2019est mis A la tourner comme une toupie \u2018A l\u2019a compris pis \u2018a l\u2019a dit: \u201cLes mardi pis les jeudi, ça Prait-tu ton bonheur.(46) Cependant, dans au moins un cas il apparaît que l\u2019autorité religieuse se soit servie du divertissement de danse et de musique pour hâter le développement démographique.\u201cC\u2019était en 1848 et l\u2019autorité diocésaine de Québec, insensible aux abois des douairières qui avaient des filles à marier, venait de défendre les \u2018\u201c\u201cdanses vives\u201d, juste à la veille du carnaval; elle permettait cependant la \u201cdanse carrée\u201d dont le \u2018\u2018\u201cQuadrille\u201d était le prototype magistral, avec l\u2019arrière-pensée peut-être que les serrements de doigts dans la \u201cchaine des dames\u201d ou les impressions échangées pendant les évolutions des couples de côté, conduiraient, tout aussi sûrement que les enlacements de taille, à la publication de bans aux environs de Pâques.\u201d (47) Le Québécois de la société traditionnelle prenait bon avis des soubresauts intempestifs de l\u2019autorité religieuse et continuait à faire de la musique et à danser \u201csachant bien au fond de lui-même qu\u2019il n\u2019y avait pas là matière à péchés, mais plutôt matière à création aidant à surmonter, le temps d\u2019une fête, la réalité 46.Vigneault, Gilles.Disque Columbia FL-292, B-5.47.Morin, Victor, Clubs et sociétés notoires d'autrefois.Dans \u201cCahiers des Dix\u201d, Montréal, 1949, no.14.p.191.D\u2019après Sir James Le Moine, Maple Leaves.1906, qui lui-même signait un article signé \u201cPedro\u201d (pseudonyme de Francis-J.Audet et Gérard Malchelosse).Note de V.M.189 difficile du travail de la terre, de celui de la forêt ou du travail en mer, et procurant le regrain d\u2019énergie nécessaire pour affronter, à chaque jour, la peine qui lui est échue\u201d (48).\u2018Ecoute, dans c\u2019temps-là, travailler toute la journée, \u201ci fallait veiller pis j\u2019tais d\u2019mander partout pour jouer du tambour\u201d.(49) Toutes les occasions deviennent prétextes à une bonne veillée de musique et de danse.L'hiver, à cause de la vie au ralenti qu\u2019il impose, était la saison par excellence pour ce genre d\u2019activité: \u201cLa veillée! En ce pays où l\u2019hiver rend les soirées si longues, et si difficiles les déplacements, la veillée devient presque une institution nationale\u201d (50) \u2014 \u201c\u201cI dansaient surtout l\u2019hiver.Nous aut\u2019 quand on était jeunes, à toutes les fins de semaines \u2018i avait une soirée, toutes les fins d\u2019semaine.Mais l\u2019été ça dansait pas.L\u2019été \u2018i travaillaient s\u2019a terre, \u2018i étaient occupés de bonne heure le matin jusqu\u2019à assez tard le soir.Mais l\u2019hiver là, surtout des fêtes à aller au caréme.L'hiver c\u2019était la période d\u2019amusement.\u2018I fétaient l\u2019carnaval.\u201d (51) _ \u201cNous aut\u2019, dans not\u2019 parenté, I\u2019dessus d\u2019la côte Taché (.) c\u2019était tout\u2019 des parents ça.Pis \u2018 y a pas d\u2019soir que ça dansait pas.L\u2019carnaval nous aut\u2019t ca commençait une semaine avant Noël pis ça finissait au carême, au Mardi-Gras, pis quand la parenté avait pas donné chacun sa veillée, le caréme était trop d\u2019bonne heure, follait qu\u2019ça r\u2019commence à Pâques pour re- chever, pour que chacun aille en son tour pour donner sa veillée.\u201d (52) 48.Trudel, Jean, La danse traditionnelle au Québec.op.cit.pp.42-43.49.Entrevue avec M.Roland Genois, 71 ans, 21 mai 1977.(Saint-Raymond de Portneuf) Collection Jean Trudel.Notes manuscrites.50.Champris, Gaillard de, Images du Canada-Français.op.cit.p.111.51.Entrevue avec M.et Mme Joseph Laurent, 68 ans, 13 mars 1973.(Saint- Tite des Camps, Montmorency).Collection Jean Trudel, enrg bobine 34-17.52.Entrevue avec M.Louis Boudreault, 68 ans, 24 mars 1973.(Chicoutimi).Collection Jean Trudel, enrg.bobine 48-24.190 a 1 2 en Som = = =\u2014 = L\u2019été c\u2019était lors des noces surtout qu\u2019on se rassemblait pour faire vibrer le violon et se dégourdir les jambes.Une corvée (battre au moulin, refaire la grange du voisin, etc.) se terminait souvent par une soirée improvisée.Une épluchette de blé-d\u2019Inde à l\u2019automne ou une partie de sucre au printemps ne manquaient pas d\u2019attraits non plus pour musiciens et danseurs.On fait de la musique aussi dans les chantiers.Le dimanche soir le missionnaire prononce une \u2018\u201c\u2018conférence sur l\u2019établissement ou la colonisation, entrecoupée d\u2019airs de violon ou d\u2019accordéon et de danses.pas lascives\u201d.(53) \u201cLes divertissements du dimanche n\u2019auraient pas été complets s\u2019il n\u2019y eût des instruments de musique dans le camp et des musiciens pour en jouer.Un violon, un accordéon, un simple harmonica \u2018\u2018ruine-babines\u201d\u2019, apportaient un rayon de joie dans le chantier et changeaient l\u2019humeur des hommes.(.) Mais voilà qu\u2019Oné- sime Filion se détache du groupe où l\u2019on fait des jeux pour aller quérir son accordéon, remisé sour le lit avec le reste de son bagage.Il y a huit jours que l\u2019instrument est silencieux.Sur semaine, on n\u2019a guère envie de danser le soir, après des journées éreintantes on songe plutôt à dormir; mais aujourd\u2019hui les jeunes éprouvent plutôt le besoin de se délasser, de se secouer les gigots comme ils disent.Ils vont être servis à souhait; car Onésime n\u2019est pas un joueur d\u2019accordéon ordinaire, il peut faire danser des rhumatisants.\u201d (54) La musique prend aussi sa place dans la littérature orale et a donné naissance à de nombreuses légendes qui, pour les unes sont toutes à l\u2019honneur du musicien (la légende du \u2018\u201cReel du pendu\u201d\u2019 par exemple) et pour les autres font percevoir le musicien comme une espèce de sorcier.Dans le bas du fleuve il est courant d\u2019entendre dire qu\u2019un musicien peut, grâce 53.Arsenault, Ernest.Ptre.Les loisirs d'un curé de campagne.Québec, Editions Caritas et Librairie Universelle, 1953.p.230.54.Dupin, Pierre, Anciens chantiers de Saint-Maurice.op.cit.pp.110-111.191 à son instrument, faire danser les \u2018\u2018marionnettes\u201d (aurores boréales) à volonté.Vite fasciné et envoûté par les chorégraphies de celles-ci il en perdra la vie.Les aventures abracadabrantes de Jos Violon, de Fifi Labranche et de nombreux autres témoignent puissamment de l\u2019importance de la musique dans la vie quotidienne de notre ancêtre.On ne peut pas parler de musique au Québec sans dire un mot du principal artisan de cette tradition: le violoneux et sa technique.(55) \u201cJe ne sais pas si c\u2019est la mode ailleurs, mais chez- nous, \u201cen bas\u2019, puisqu\u2019il est convenu d\u2019appeler ainsi les paroisses qui suivent le Bic, un bon violoneux joue autant des pieds que des mains.Ceci paraît être un paradoxe; rien n\u2019est plus vrai pourtant; car pendant que la main conduit l\u2019archet, les pieds dansent et battent la mesure.\u201d (56) L\u2019observation est exacte.Une fois installé sur la table dans le fond de la cuisine, la tête droite ou \u2018\u2018légèrement penchée en arrière, (.) le violon moitié appuyé sur la bretelle, moitié retenu par les plis bouffants du gilet\u201d (57) et bien assis par une chaise juste assez basse pour permettre un bon angle aux genoux, le violonneux marque de ses pieds le rythme de la mélodie.J\u2019ai pu constater au cours de mes recherches des dernières années que cette façon de faire tendait à disparaître des régions fortement urbanisées (Québec et Montréal principalement) depuis le début du siècle pour être remplacée par l\u2019accompagnement de piano et plus récemment, une quarantaine d\u2019années environ, par celui de la guitare.Il ne faudrait pas, surtout dans ce dernier cas, voir là un phénomène d\u2019acculturation.\u201cAs far as the guitar is concerned, it has nothing to do with French-Canadian or even French Foklore and 55.Pour ce qui a trait à l\u2019état et à l'importance social du violoneux je renvoie le lecteur à La danse traditionnelle au Québec, op.cit.56.Faucher de Saint-Maurice, Narcisse, À la veillée.op.cit.p.13.57.Ibidem.192 \u2014+s\u2026s\u2014\u2026=.+, \u2014 \u2014_\u2014_ = Bor \u2014= foe ea.em \u2014 £2 em Te £3 hits use in folk music is the outcome of a musical standardization and deculturalisation process, under the influence of contemporary popular music.\u201d (58) J\u2019ouvre une courte parenthèse, simplement pour souligner qu\u2019il ne faudrait pas tomber dans un purisme consommé et que l\u2019introduction de la guitare comme instrument d\u2019accompagnement, ou de tout autre instrument, ne constitue qu\u2019une saine adaptation de la musique traditionnelle à un état actuel: elle vit au lieu de mourir dans des dépôts d\u2019archives; que cela contribue à sa continuité et permet la création.Cette démarche concorde parfaitement avec celle de notre ancêtre qui a toujours su s'adapter intelligemment aux nouveautés qui lui étaient offertes.Revenons-en aux violoneux.Ils sont tous justement des créateurs.Combien d\u2019airs ont-ils composés en l\u2019honneur d\u2019un tel ou d\u2019un tel ou à l\u2019occasion de tel ou tel évènement?Il ne sera jamais possible de le savoir.Ces mélodies et ces rythmes se mêlent à ceux du répertoire que la tradition a gardés.Cependant chacun, et c\u2019est là un caractère de la personnalité du violoneux, s\u2019ennorgueillit toujours d\u2019être le seul à jouer telle ou telle pièce.Gare à ceux qui oseront l\u2019apprendre et l\u2019interpréter sans une permission tout à fait spéciale! Le violoneux est un homme fier, conscient et même jaloux du trésor qu\u2019il a entre les mains, plutôt entre les deux oreilles.Ce qui ne l\u2019empêche pas d\u2019être de ce type d\u2019homme avec qui la communication est la plus simple et la plus authentique qui soit.Chacun a son \u2018\u2018style\u201d: certains se définissent comme des joueurs à \u2018\u2018deux dièses\u201d\u2019, d\u2019autres à \u201cbémol\u201d ou à \u2018\u2018deux bémols\u2019\u201d\u2019 mais tous ont leur marque de fabrique: une manière spéciale de \u2018\u201cmonter\u2019\u2019 (accorder) l\u2019instrument ou ce petit quelque chose dans le coup d\u2019archet, le distinguant d\u2019abord du violoniste avec ses grands mouvements qui partent de l\u2019épaule, coup 58.Bouthillier, Robert, Two French-Canadian Folk Music Records: A Critical Review.Dans \u2018\u201cKeystone Folklore\u201d Vol.XX, nos 1-2 Winter- Spring 1975.Pennsylvania Folklore Society, Philadelphia, University of Pennsylvania.pp.83-84.193 d\u2019archet qui procure au violon une tonalité reconnaissable entre mille, ou encore un staccato puissant ou un pizzicato marquant fortement le rythme.Ce ne sont là que quelques indications facilement remarquables et qui laissent entendre que tout est à faire dans l\u2019étude de la technique du violoneux.Il faudrait aussi parler des instruments de musique eux-mêmes, des autres formes de musique traditionnelle, d\u2019une géographie du répertoire, des styles régionaux, etc.etc.Cela viendra ou ne viendra pas.Mais il faut que, de toute urgence, les autorités en place entendent \u2018\u201cle son du Québec\u201d et prennent conscience effectivement que la musique c\u2019est aussi le patrimoine.CONCLUSION La musique, dans un Québec traditionnel, est l\u2019élément le plus positif et le plus dynamique de la vie sociale.Ce n\u2019est donc pas pour rien qu\u2019il soit le seul à vivre encore, à n\u2019être pas encore du \u2018\u2018folklore\u2019\u2019 (dans le sens péjoratif du mot).Ce trop court article fait seulement laisser entrevoir tout ce qui se cache comme énergie derrière le fait musical traditionnel.Personne encore, on ne le répétera pas assez, pas une seule institution officielle, pas un gouvernement, ne s\u2019est encore arrêté de façon systématique à ce phénomène.Cela tient justement peut-être au fait que la musique soit encore très présente et que psychologiquement tant qu\u2019on ne sent pas une chose nous échapper on ne sent pas le besoin de la préserver et on se la croit acquise pour toujours.Considérons aussi le manque de préparation et de formation de nos professionnels de la musique éduqués à l\u2019école des codes et des canons rigides de l\u2019esthétique.Un fait est intéressant à constater: c\u2019est celui de la grande vigueur que connaît actuellement la musique traditionnelle.Plusieurs raisons expliquent ce fait: la grande vogue qui existe depuis quelques années pour tout ce qui touche à l\u2019histoire et au patrimoine, cela a commencé par la découverte (après les américains et les ontariens) que nous possédions un mobilier et 194 PA \u2014 oe a pe une architecture bien à nous, puis il y a eu l\u2019artisanat qui est maintenant une industrie, etc.; il y a aussi la peur de l\u2019assimilation qui nous fait réagir; la venue de l\u2019urbanisation à grande échelle qui nous fait romantiques et rend exotique cette campagne dont nous sommes habillés culturellement et que nous ne pouvons retrouver qu\u2019à l\u2019occasion du temps des fêtes ou de nos deux semaines de vacance d\u2019été, etc.etc.Mais une seule est fondamentale: la musique est un langage dont tout organisme humain a besoin parce qu\u2019il est vivant et que la musique est au centre de toute vie, par le rythme.Lorsque la musique disparaît c\u2019est la vie qui disparaît avec.Cela est vrai aussi d\u2019une collectivité.S\u2019il y a un retour marqué vers la musique traditionnelle aujourd\u2019hui et de la part de la jeune génération c\u2019est qu\u2019elle commençait à sentir une perte de la vie, elle qui depuis 1960 a été continuellement déracinée sous prétexte d\u2019être de son temps, \u201cdans l\u2019vent\u201d\u2019, \u2018\u2019au bout\u2019 et \u201ccool\u201d.C\u2019est cette même jeunesse qui naturellement avec les moyens dont elle dispose, sans connaissances préfabriquées, un peu à la manière de notre ancêtre, c\u2019est cette même jeunesse donc, qui reprend à son compte la vie intime authentique et sans artifices de la collectivité dans laquelle elle se trouve.Il ne faut donc pas s\u2019étonner que sa musique serve de base en même temps que de tremplin à une nouvelle vie musicale adaptée à ce que nous sommes.C\u2019est principalement à nos chansonniers, qui sont nos seuls véritables ambassadeurs à l\u2019étranger depuis dix ans, après les violoneux, qui ont d\u2019abord compris la richesse interne de la musique traditionnelle; son effet de socialisation, dont je parlais au début; qui ont ouvert les consciences et les oreilles de ceux qui qualifiaient notre musique populaire de musique \u2018\u2018primitive\u201d et qui ont réussi le tour de force de réenraci- ner toute une génération lui léguant ainsi la base nécessaire à la création d\u2019une musique actuelle témoignant de nos préoccupations, de ce que nous sommes et de ce que nous voulons être et nous permettant d\u2019affirmer notre personnalité originale.C\u2019est là le 195 seul principe à retenir si nous voulons être universel et il est valable pour n\u2019importe quel domaine de la vie culturelle québecoise.Dans le siècle de communication et d\u2019information où nous vivons et qui tend à l\u2019uniformisation des consciences et mentalités, il est tout naturel que les petites collectivités, à travers le monde, cherchent à exprimer leur caractère propre.Il est, de plus, tout à fait remarquable de constater que cette affirmation se fait, de façon non officielle, bien sûr, mais combien plus importante, par la musique, langage que tout un chacun est à même de comprendre, intégrer et digérer.Pour ne pas prendre l\u2019exemple du Québec, mentionnons seulement le cas de la Bretagne et de la culture celtique, de l\u2019Acadie ou des Cajuns de la Loui- sianne.Gilles Vigneault utilise et parle beaucoup de notre musique en l\u2019apprivoisant à son art.Il nous dit essentiellement de ne pas tomber dans le piège de la répétition sèche ou de l\u2019imitation simpliste mais de se servir de cet héritage en continuant à le nourrir pour vivre: la première étape consistant d\u2019abord à reconnaître là (au sens de Bernanos) une source intarris- sable d\u2019avenir.Moi quand j\u2019ai connu la musique, J'avais dans les cinq ou six ans.Elle était en habit rustique, Elle avait le soulier dansant.Etant venue avec les gens Et traversée les Atlantiques, Connue les pluies et connue les vents Et\u2026 découvert les Amériques.Battue les quais, battue les ponts Et n\u2019avait pas perdue son nom: S\u2019appelait encore \u2018\u2018rigodon\u201d, \u201cQuadrille\u201d et \u201c\u2018gigue\u2019 et \u201ccotillon\u201d.Moi, quand j\u2019ai connu la musique Elle était vêtue en violon.196 nero era esta rec ACAI abe bestia I Or, chaque fois que le violon retrouve le parler rustique J\u2019écoute alors, sans accorder: Sans battre des mains, ni des pieds, Comme on fait quard c\u2019est la musique.(59) 59.Gilles Vigneault à la Comédie Canadienne.Disque Columbia FL-332, B-4.197 IS TOO = rs \u2014- ms PE \u2014 em = ur =F =.ws _\u2014 Cee Roland Giguère Notes vives (sur la peinture) Je n\u2019imagine rien, je n\u2019invente rien, tout apparaît quand j'appelle: le corps penché sur l\u2019échelle, l\u2019oiseau au creux du lit, la main tendue, le ciel dégagé et des nuits sans appel où tout s\u2019inscrit sur un papier sali.© Quelles couleurs donner à un visage qui s\u2019infiltre dans la toile?Visage inattendu pour lequel rien n\u2019a été prévu, Visage intrus qui pourtant s\u2019impose et pèse.Le rouge au front, bien sûr, mais après?Rose, vert de gris, mauve, terre brûlée, garance?.Et voici que ce visage devient paysage.Anamorphose.© Qui sont ces êtres que je ne connais pas, que je n\u2019ai jamais vus et qui, tout à coup, envahissent mes tableaux?Pourquoi ces têtes étonnées d\u2019être là, en peinture?Pour faire vrai, peut-être?Pour faire réel?Et s\u2019ils l\u2019étaient, vrais et réels, comme vous et moi?© Comment saisir cette image qui fuit entre vos yeux et va se nicher quelque part dans la nuque?Il ne vous resterait qu\u2019une ligne brisée, qu\u2019une couleur passée, qu\u2019une ombre mince, que ce serait assez.© La peinture donne à voir, dit-on, mais pourquoi ne pourrait-elle pas donner à vivre?Faire vivre.© Je fuis les lignes droites, entêtées, obtuses, créant des angles vifs qui écorchent, toujours dirigées vers un point fixe: la cible, le but à atteindre.J'aime les courbes, sinuosités, volutes, méandres profonds où l\u2019on se 199 perd pour monter, descendre, tourner en rond et sans cesse rêver du lieu où l\u2019on voudrait vivre, s\u2019arrêter enfin.Mais la courbe ne permet pas l\u2019arrêt, sinon pour repartir dans une autre direction.Courbe aveugle, boucle indénouable, sans fin, jamais résolue.© On n\u2019en sort pas, on est toujours prisonnier d\u2019un cadre, d\u2019une fenêtre, d\u2019un ciel.On essaie d\u2019ouvrir, d\u2019élargir, de rompre pour respirer un peu.On écrit, on peint pour briser ou, au moins, pour cogner à la vitre, faire signe.Le jour vient comme une taupe.© On remarquera que la peinture est interrogation, plus même que la poésie.On n\u2019est jamais sûr d\u2019une couleur, d\u2019une ligne.Le peintre n\u2019a pas de dictionnaire.© La nature ne nous aide pas.On l\u2019imite quand on le peut, mais c\u2019est tout.Elle pousse comme elle veut, folle, vierge, va où bon lui semble.Comment suivre ces mouvements imprévisibles et sauvages, sinon prendre leur leçon et inventer sa propre nature?© Je pourrais vous décrire ce que j'ai devant moi, mais mon encrier n\u2019en peut plus.La couleur s\u2019impatiente.© Un jour je vous raconterai le vert qui lutte contre le rouge.Combat à finir.Eclaboussures.Couleurs à suivre.Vous voyez vert?Ce n\u2019est que le jaune qui rôde derrière le bleu et votre vue baisse quand vient le violet.On fait silence avant cet air de viole.© Si le bleu m\u2019était offert, je donnerais mille verts plus un ocre que j'aurais faite On ne gagne rien avec le jaune, on le subit en redoutant l\u2019orange qui viendra tout déranger.Couleurs de fous.© A quoi rime cette terre de sienne avec le bleu de prusse qui, lui, fonce et disparaît dans la nuit?Vieille terre qui bleuit pendant que nous verdoyons.200 Qui dit bleu en cette heure perdue?Bleu fou comme vous désirez, bleu de désir et rouge de honte.Le tableau s\u2019éternise.e Quelle misère que ce mauve! Comme c\u2019est terne et délavé! Mais le bleu vient qui balaie tout et voici le rouge qui embrase.L\u2019image est sauve encore une fois.e Me croyez-vous quand je dis ocre ou mauve?Quand je dis garance ou noir d\u2019ivoire?Si oui, portez mes couleurs: elles sont vôtres.© Evidemment, si vous dites blanc, tout est dit\u2026 Mais le sombre reste à venir.© Voyez mon bleu de prusse comme il rutile, mon jaune qui souffre, mon orange qui rougeoie, mes ocres qui rient et ce noir, toujours ce noir, qui guette la fin de tout.© Noir que je hais plus que plumes et qui pourtant m\u2019envahit, m\u2019emporte chaque jour au-delà de mon puits.© Noir d\u2019encre, de seiche, de profondeur, de charbon, de nuit, de solitude, d\u2019années de suie.Fumées et brouillards.Et, pourtant, lueur dans tout cela.Eclairs.Pauvre blanc! Pauvre lumière! Jour de misère! e Que faire avec le blanc quand c\u2019est le noir qui attire et vers lequel tout tend?On commence avec le blanc, mais toujours le noir est là qui attend pour tout avaler et ne laisser que des parcelles de couleurs.Blanc futile alors, blanc pauvre qui voudrait éclairer, blanc prétentieux! On finit par s\u2019apercevoir que le noir est lumière.Après combien d\u2019années! ® Décidément, je n\u2019aime pas le blanc, mais j'avoue que je m\u2019en sers quand il le faut pour couper un rouge fauve qui veut trop se faire voir.Le blanc est opaque, vise au néant, effacerait tout si on lui laissait faire son métier de blanchisseur.Il ne comprend pas que, parfois, nous tenons à nos taches, à nos bavures, à nos ombres sales.201 Toutes ces couleurs passeront; ne restera qu\u2019un fantôme qui, de temps à autre, viendra hanter vos murs.© Pendant que les peintres écrivent sur leurs toiles, les écrivains lèchent leurs plumes.Les deux attendent l\u2019envol.© Mais comment écrire un oiseau?Comment peindre un oiseau?On prend sa plume, on choisit sa couleur et déjà il n\u2019est plus là, perdu dans son vol.Ne reste que son chant pour le musicien à l\u2019écoute.© Pauvre oiseau, sans ailes, bec perdu, mal fait, sans même de griffes, où iras-tu ainsi, sinon dans un musée?© Décrire avec les couleurs ce que l\u2019on ne peut dire avec les pauvres mots.Mais, nous le savons, la couleur aussi est pauvre, difficile, éteinte comme la voix et sombre souvent dans le flou.On voit passer la phrase au cours du tableau.© En somme, la peinture ne m'intéresse que par ce qu\u2019elle peut dire et faire apparaitre: les mots qui prennent enfin leur vraie couleur.© Je peins pour parler comme j'écris pour voit.202 CE TT Yr Claude Larivière* Albert Saint-Martin, un pionnier du socialisme Plus de dix pouces de neige recouvrent le sol et paralysent le Québec en ce 9 février 1947.Durant l\u2019après-midi, alors que cesse la tempête, chacun s\u2019efforce de déneiger son entrée de porte.Albert Saint- Martin nettoie le trottoir devant sa maison, rue San- guinet à Montréal, lorsqu\u2019une crise cardiaque le terrasse.C\u2019est ainsi que disparut, à 84 ans, celui que gens d\u2019Eglise et bourgeois craignaient depuis des décennies.Fernande Saint-Martin, sa petite-fille, se souvient de ce jour-là: \u201cNous étions réunis autour de la table pour le souper dominical lorsque le téléphone sonna.Mon père nous apprit alors le décès d\u2019un grand-père dont on m\u2019avait jusqu\u2019alors caché jusqu\u2019à l\u2019existence!\u201d\u201d Par permission spéciale du coroner, le corps d\u2019Albert Saint-Martin ne fut pas transporté à la morgue mais plutôt remis à sa famille, pour éviter que ses obsèques ne donnent lieu à des \u2018\u2018funérailles rouges\u201d.Le lieu de la sépulture fut caché pour que personne ne puisse venir y célébrer sa mémoire.Son testament indiquait que ses biens devaient servir à la publication de ses oeuvres par ses compagnons; mais un juge annula, à la demande de sa famille, cette disposition.Tout fut fait pour qu\u2019Albert Saint-Martin ne passe pas à l\u2019histoire du Québec et * Claude Larivière est secrétaire général de la coopérative des Editions Albert Saint-Martin, à Montréal.203 on y réussit durant plus de vingt ans.Aujourd\u2019hui, on redécouvre petit à petit l\u2019homme et son oeuvre.L\u2019AVOCAT DU \u201cP\u2019TIT PEUPLE\u201d Né le ler octobre 1863, fils de Joseph Saint-Mar- tin, vendeur de tabac et de mélasse du quartier Sain- te-Marie, il grandit dans ce quartier ouvrier où il habitera d\u2019ailleurs sa vie durant.À l\u2019aise au milieu de cet univers de débardeurs, de manoeuvres, de tisserands, il s\u2019identifie à eux et s\u2019efforce d\u2019en \u201csavoir plus\u201d pour mieux les défendre.Il devient greffier, puis sténographe officiel au palais de justice de Montréal, 1a ou les petites gens se font \u201cmanger la laine sur le dos\u201d par les avocats des compagnies et des bourgeois.Ceux qui n\u2019ont pas les moyens de se faire défendre par un avocat savent qu\u2019ils peuvent compter sur Saint-Martin, l\u2019avocat du *p\u2019tit peuple\u201d, celui qui leur explique ce qu\u2019il faut faire avec les papiers qu\u2019ils reçoivent.Les injustices dont il est témoin et son profond sentiment d\u2019appartenance à la classe ouvrière l\u2019amènent à remettre en question les valeurs dominantes de l\u2019époque: il quitte la religion en 1891 et adhère à l\u2019humanisme et au socialisme.De son mariage avec Emma Dufresne (1883) naissent deux enfants: Berthe et Théode.L\u2019ESPERANTO C\u2019est en ces années qu\u2019il commence à s'intéresser à l\u2019économie politique et à l\u2019espéranto, cette langue internationale qui doit abolir les frontières entre les hommes.Lui-même très lié avec les immigrants européens aux idées progressistes, il s\u2019efforcera tout au long de sa vie de rapprocher Québécois et immigrants.En 1894, le Parti socialiste ouvrier apparaît à Montréal et il est probable que Saint-Martin en était.Au début du siècle, il se consacre autant à la propagation de l\u2019espéranto que de l\u2019idéal socialiste.Il publie alors la revue Alumo dont la couverture est illustrée par sa propre fille Berthe et un manuel d\u2019espéranto, grâce à une petite imprimerie coopéra- 204 fi In fr if Pp ral il im qu pr co va wi (ly l'or int se ngs Iré dér Sont lle tive installée dans sa demeure, au 79 Saint-Christo- phe.Il enregistre également un disque en espéranto.Invité par Damien Bouchard, il fait une série de conférences sur cette langue à Saint-Hyacinthe.En 1905, Saint-Martin se rend en France à un congrès international espérantiste (à Boulogne-sur-Mer) en compagnie de sa femme, de ses deux enfants et du sténographe A.P.Beauchemin.Ils en rapportent la Rondi- ranto, cette fameuse lettre qui avait accompli le tour du monde et portait la signature d\u2019au moins un citoyen important de toutes les grandes villes du globe.Cette missive extraordinaire mesurait dix pieds de longueur et fut réexpédiée, de Saint-Hyacinthe, à son premier envoyeur, à Bruxelles.L\u2019EDUCATION POPULAIRE Progressivement toutefois, Saint-Martin va se consacrer davantage à l\u2019éducation populaire des travailleurs à et l\u2019organisation du premier Parti Ouvrier de Montréal, dont il est le secrétaire-archivis- te en 1904-1905.Il travaille alors à la fondation de clubs ouvriers, notamment à Saint-Hyacinthe, et à l\u2019organisation annuelle du défilé du ler mai, Fête internationale des travailleurs.En 1906-1907, Saint- Martin prend ses distances avec le Parti ouvrier et ses leaders, trop identifiés aux \u2018\u2018unions américaines\u201d du Conseil des métiers et du travail de Montréal.L\u2019un d\u2019eux, Alphonse Verville, élu député fédéral sous l\u2019étiquette ouvrière le 23 février 1906, se comporte comme un député libéral (il se ralliera d\u2019ailleurs à ce parti en 1917).Albert Saint-Martin souhaite aussi que l\u2019organisation politique des travailleurs dénonce clairement la religion, cet \u201copium du peuple\u201d qui ralentit la progression des idées socialistes parmi les masses québécoises.Quand, en 1907, le mouvement syndical prend le contrôle du Parti Ouvrier et refuse de célébrer le ler mai, Saint- Martin forme sa propre organisation.Remettant en cause la famille comme institution sociale, il mène une vie commune avec un groupe de militants (1907), rue Ontario.En 1910, considérant que ses enfants sont maintenant assez âgés, il quitte sa femme.Sa fille Berthe est la première femme à poursuivre des 205 ROSE études en pharmacie au Québec.Jusqu\u2019à son mariage, elle demeure proche de son père.L\u2019accompagnant à l\u2019occasion dans ses déplacements, elle agit alors comme sa secrétaire.COMMUNE AGRICOLE En avril 1914, Saint-Martin constate que l\u2019arrivée du printemps n\u2019a pas, comme d\u2019habitude, soulagé l\u2019effectif des chômeurs et que près de 50,000 familles ouvrières souffrent de cette situation, il lance alors un mouvement de masse, placé sous la direction du Parti socialiste.Pour soulager concrètement la misère ouvrière, Saint-Martin imagine l\u2019organisation d\u2019une commune socialiste agricole.La Kanado, au lac Pierre (canton Rochon, près de Mont-Laurier), est organisée en 1915 sur une terre achetée par Saint- Martin.Une vingtaine de personnes y vivent, cultivant tant bien que mal la terre ingrate.On y compte des moutons, deux vaches et deux chevaux.La plupart des collectivistes sont des citadins (dont plusieurs immigrés français) qui s\u2019adaptent mal car ils ne s\u2019y connaissent guère, ni en élevage, ni en agriculture.Saint-Martin y vient assez fréquemment, notamment lorsqu\u2019il agit comme sténographe a Mont-Laurier.L\u2019expérience prend fin en 1917 à cause de la conscription et par suite d\u2019un incendie.A Montréal, le leader populaire continue de mener campagne pour le socialisme.La révolution soviétique est saluée par Saint-Martin comme une grande victoire: \u2018\u201cLe prolétariat a secoué son joug, a délogé la bourgeoisie du pouvoir, et a établi la dictature du prolétariat.Il est évident que cette dictature, par la nature même des choses, ne peut être que provisoire.Elle disparaîtra le jour où la bourgeoisie aura disparu après s\u2019être fondue dans la future, seule et unique classe des travailleurs de la terre\u201d.Il ne serait pas étonnant qu\u2019il ait rencontré l\u2019un des principaux leaders du socialisme russe, Léon Trotsky.Ce dernier se trouvait en effet au Canada lorsqu\u2019éclata la révolution soviétique.Face à la campagne intense menée par la bourgeoisie internationale contre le bolchévis- me, et surtout pour faire échec à la propagande de 206 (as Dé ceux qui lèvent au Québec un corps de jeune volontaires pour aller combattre l\u2019Armée rouge, Saint- Martin multiplie ses interventions et publie une brochure dénonciatrice: \u2018\u201cT\u201d\u2019as menti!\u201d L\u2019UNIVERSITE OUVRIERE Porte-parole de la section française du Parti socialiste, Saint-Martin organise des débats publiés, les dimanches après-midi, au Temple du Travail de Montréal, rue Saint-Dominique.Il collabore aussi au Labor College de Bella Gauld (cours d\u2019économie politique), puis fonde en 1925 l\u2019Université Ouvrière, au 65 rue Craig, où l\u2019on peut s\u2019instruire sur des sujets aussi divers que le communisme, l\u2019histoire de France, la Russie, la littérature française, la religion, la médecine, l\u2019astronomie, la géographie et l\u2019art oratoire.L\u2019objectif est très nettement l\u2019éducation populaire.On y organise une bibliothèque - librairie.La contribution de membre (à vie) est d\u2019un dollar.Saint-Martin tente aussi l\u2019organisation d\u2019une coopérative d\u2019alimentation capable d\u2019offrir ses produits à meilleur prix que les grands magasins.Deux magasins sont ouverts, dont l\u2019un au coin des rues Wolfe et Lagauchetière.Toutefois peu habile dans l\u2019administration et trop enclin à faire confiance à ses employés et à ses clients, Saint-Martin doit, peu de temps après, renoncer à cette forme d\u2019action.LES COMMUNISTES C\u2019est dans le cadre de l\u2019Université ouvrière que plusieurs des premiers communistes canadiens-fran- çais seront initiés aux idées progressistes.Surtout préoccupé par l\u2019éducation des masses, esprit indépendant, St-Martin garde ses distances d\u2019avec le Parti communiste du Canada, (PC) après avoir tenté, selon le chef du PC Tim Buck, d\u2019obtenir de l\u2019/n- ternationale communiste, en 1923, que son groupe de socialistes canadiens-français soit reconnu comme le P.C.canadien.En 1927, on convient que les membres de l\u2019Université Ouvrière qui le désirent pourront adhérer au P.C.et que l\u2019Université pourra poursuivre son travail d\u2019éducation populaire.207 Telle est la situation au moment où la Crise de 1929 éclate.Saint-Martin, âgé de 67 ans, retraité, se consacre alors entièrement à sa tâche d\u2019éveilleur des consciences, multipliant conférence sur conférence, regroupant des chômeurs, organisant la Coopérative d'imprimerie \u2018\u201cSpartakus\u201d, publiant journaux, tracts et pamphlets.L\u2019action du groupe de Saint-Martin fatigue les Jésuites, qui se sont institués responsables de la lutte anti-communiste à Montréal.Un commando d\u2019étudiants catholiques de l\u2019Université de Montréal pénètre de force, le 25 octobre 1930, dans les locaux de l\u2019Université ouvrière, à la faveur de l\u2019obscurité, les saccageant complètement, jetant dehors les livres de la bibliothèque socialiste, les brûlant ensuite sur le Champ-de-Mars.Des policiers assistent à la scène sans intervenir.Une plainte est déposée auprès du vice-recteur de l\u2019Université de Montréal, qui se contente d\u2019interdire jusqu\u2019à nouvel ordre, à ses étudiants toute manifestation de ce genre.Une poursuite de $5,000 en dommages contre la ville de Montréal est rejetée, en 1933, pour des subtilités juridiques.Le saccage ne parvenant pas à empêcher l\u2019Université ouvrière de fonctionner, Mgr Gauthier en dénonce les activités: \u2018\u201cToute une littérature se distribue, \u2026 des réunions se tiennent, qui ont pour but d\u2019entraîner nos ouvriers dans le mouvement communiste.Des agents de la Troisième Internationale de Moscou mènent activement cette besogne.Et un temps de chômage est par malheur favorable à la surexcitation des esprits.\u201d Aux Jésuites, qui déclenchent une campagne de lettres aux journaux, s\u2019ajoutent la Confédération des Travailleurs catholiques du Canada, (CTCC) - l\u2019ancêtre de la CSN -, qui veut la suppression de \u2018\u2018toute propagande et même de toute tendance révolutionnaire au pays\u201d, et des conseillers municipaux qui estiment que ces organisations qui \u2018\u2018enseignent le communisme et l\u2019athéisme\u2019\u2019 devraient tomber sous la juridiction de la police, car elles \u2018\u2018sont bien plus dangereuses pour la morale publique que les cabarets de nuit actuellement sous contrôle de la police\u201d.A défaut d\u2019intervention policière, une ciquantaine de jeunes nationalistes, fanatisés par les auméniers 208 ue Ÿ.sine ers de la Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC), s\u2019attaquent, au nom du Christ-Roi, aux gens réunis dans la salle de l\u2019Université ouvrière et les frappent à coups de bâtons, sous l\u2019oeil de policiers qui n\u2019interviennent pas.LA LOI ARCAND L\u2019année 1933 marque le sommet de la répression contre l\u2019Université ouvrière et l\u2019Association Humanitaire, mise sur pied par les frères Godin pour venir en aide aux chômeurs.Le 26 mars, l\u2019église Saint- Jacques flambe et les époux Paquette, membres de l\u2019Association, sont soupçonnées d\u2019être les auteurs de l\u2019incendie.Maurice Duplessis soulève la question au Parlement de Québec et le premier ministre libéral Alexandre Taschereau, se hâte d\u2019annoncer qu\u2019une loi sera présentée rapidement afin de fermer l\u2019Université ouvrière.Le 10 avril, la loi Arcand \u2018\u2018pour dissoudre les foyers communistes\u2019 est présentée en Chambre et rapidement adoptée.Le 12 avril, le ministre libéral du Travail, Charles Arcand, présente une seconde législation lui donnant des pouvoirs d\u2019enquête sur les clubs de récréation et les sociétés de bienfaisance, afin d\u2019empêcher que Saint-Martin puisse utiliser ces nouvelles formes juridiques pour poursuivre son oeuvre.Maintenant qu\u2019elles ont les mains libres, les autorités policières s\u2019attaquent à fond à l\u2019Université ouvrière.L\u2019un des membres les plus actifs du groupe, Zotique Langlois, est arrêté le 29 mai sous l\u2019accusation d\u2019avoir \u2018\u2018corrompu\u201d\u2019 (endoctriné) de jeunes écoliers: il s\u2019agissait là d\u2019un piège tendu par les mouvements catholiques qui, le lendemain, tentent de nouveau de saccager les locaux du groupe de Saint-Martin.Ce dernier est lui-même accusé de libelle séditieux à la suite de la publication d\u2019un pamphlet sur les sandwiches infects remis aux chômeurs.Le 23 juin, le juge décide d\u2019interrompre le proces pour l\u2019été et d\u2019expédier Saint-Martin \u201ca l\u2019asile des aliénés criminels de Bordeaux\u201d, en vue de lui faire subir un examen mental.Une demande d\u2019habeas corpus est rejetée, le juge tenant à obtenir un examen mental, lequel révèle que Saint-Martin est bel et bien 209 sain d\u2019esprit! On le libère donc.A l\u2019automne, on ajoute à l\u2019accusation de libelle séditieux celle de libelle blasphématoire.Les procès traînent en longueur.GRAVEMENT BLESSE Comme l\u2019appareil judiciaire ne parvient pas à écraser le vieil homme (il a 70 ans) et à le faire taire, une dizaine de jeunes fascistes, armés de bâtons, se jettent sur lui alors qu\u2019il se rend donner une conférence.Prévenus depuis une semaine et présents sur les lieux, les policiers montréalais n\u2019interviennent qu\u2019une fois que le vieillard est étendu par terre, n\u2019arrêtant aucun des agresseurs, les laissant plutôt s\u2019éloigner pour attaquer de leurs bâtons un autre militant Emile Godin.Saint-Martin est conduit à l\u2019hôpital Saint-Luc, souffrant de \u2018\u2018quatre blessures à la tête qui semblent très graves\u201d, selon la presse.Go- din est hospitalisé au Royal Victoria.Loin de protéger les personnes qui veulent entrer dans le local socialiste, la police le ferme et exerce des pressions sur le propriétaire pour qu\u2019il en chasse les locataires.Gravement blessé, poursuivi de toutes parts, Saint- Martin réduira considérablement ses activités.En 1936, il ouvre une nouvelle salle mais, sous la pression d\u2019un curé, le service de la police lui refuse son permis.Un bref de mandamus, obtenu en 1937, lui permet toutefois d\u2019ouvrir son local mais il dérange beaucoup moins qu\u2019auparavant.Il se consacre surtout à écrire un livre sur la concentration économique qui, érigée en système, permet l\u2019exploitation des consommateurs (publié en 1939).C\u2019est cette existence troublée, consacrée à la cons- cientisation de son peuple, qu\u2019un groupe de Québécois a voulu commémorer, en 1974, lors de la fondation d\u2019une modeste Coopérative d\u2019édition portant le nom de cet infatigable militant.210 . ee \u2014 =\u2014 suivent cette évolution en réduisant les hiérarchies fondées sur la répartition inégalitaire des partenaires sexuels et de la progéniture.Il n\u2019en va plus du tout de même quand on considère les hiérarchies fondées sur l\u2019âge et sur le sexe.La domination des mâles sur les femelles et la domination des adultes sur les enfants sont des propriétés hiérarchiques que l\u2019homme partage encore avec les primates et avec la plupart des mammifères sociaux (Wilson, 1975).Il n\u2019est pas possible d\u2019expliquer ces hiérarchies d\u2019âge et de sexe en fonction de la distribution des ressources.2) Les inégalités fondées sur les rôles sexuels: hiérarchie et division du travail Dans la plupart des sociétés primatiques (Hinde, 1974; Wilson, 1975), les mâles dominent les femelles d\u2019une double façon.En premier lieu, ce sont les mâles qui choisissent leurs partenaires sexuelles, et non l\u2019inverse: la hiérarchie entre les femelles se fonde alors sur l\u2019accès des mâles supérieurs et sur la progéniture.D\u2019autre part, ce sont les mâles qui assument la plupart des fonctions concernant la direction du groupe dans son ensemble (protection contre les prédateurs et les étrangers, arbitrage des querelles internes, direction des déplacements du groupe vers les points d\u2019approvisionnement et d\u2019abri, etc.).On retrouve l\u2019essentiel de ces deux phénomènes chez l\u2019homme.Le statut hiérarchique de la femme est généralement déterminé par celui de son conjoint et par l\u2019importance de sa progéniture.Les femmes sont très minoritaires dans les décisions politiques concernant l\u2019ensemble du groupe: dans les sociétés primitives, elles sont très rarement chef de tribu, de guerre ou membres du conseil; dans les sociétés modernes elles sont d\u2019autant moins nombreuses que l\u2019on ments dans les hiérarchies institutionnelles (Tiger, 70).221 Pour expliquer les inégalités fondées sur le sexe, il est essentiel d\u2019analyser les rapports existant entre la division sexuelle du travail et les rapports de domination de l\u2019homme sur la femme.Ce n\u2019est pas tant la division économique des tâches que la division des grandes fonctions sociales (politique et reproduction) entre les sexes qui permet d\u2019éclaircir les hiérarchies fondées sur le sexe, et leurs fonctions.Chez les primates, les femelles s\u2019occupent principalement du soin de la progéniture, l\u2019entraide entre femelles pouvant être plus ou moins poussée dans ce sens.Au sein du groupe des mâles, la division des tâches est plus poussée: les mâles adultes dominants assurent la direction générale de la troupe (déplacements, protection, etc.), tandis que les mâles sub- adultes (adolescents) et les mâles adultes dominés accomplissent, à la périphérie de la troupe, des fonctions exploratoires (détection des dangers et des sources nouvelles d\u2019approvisionnement, etc.) (Hinde, 1974).Dans les premières sociétés humaines, chez les chasseurs-ceuilleurs, cette division primatique des fonctions sociales est modifiée quant à deux points centraux: (a) les mâles s\u2019adonnent coopérativement à la chasse au gros gibier: (b) les femelles s\u2019adonnent à la ceuillette et à la chasse au petit gibier (Leroi- Gouhran, 1964).Avec l\u2019introduction de l\u2019institution familiale, les hommes participent plus que les mâles primates aux activités domestiques et aux soins des enfants, mais l\u2019essentiel de ces tâches reproductives reste le propre des femmes.Quant aux fonctions de direction du groupe (politique), les femmes y sont très peu représentées.Le développement de sociétés fondées sur l\u2019agriculture et l\u2019artisanat (Leroi-Gourhan, 1964; Childe, 1963; Mumford, 1973), modifie les aspects de la division sexuelle des tâches économiques: hommes et femmes s\u2019occupent de l\u2019agriculture et des divers travaux artisanaux, la répartition des tâches entre les sexes variant alors selon les sociétés et selon les époques.Mais les femmes restent toujours à l\u2019écart 222 or ep £2.Be TI 3 © cv ear \u2014 a des fonctions politiques, et elles assument toujours l\u2019essentiel des travaux domestiques et des soins donnés aux enfants.Dans les sociétés industrielles, les femmes sont relativement et progressivement intégrées aux divers travaux d\u2019usine et de bureaux, bien que cette intégration ne concerne pas également tous les travaux (concentration des femmes dans les tâches de secrétariat, l\u2019industrie du textile, etc.) que la rémunération du travail des femmes tende à rester inférieure à celle des hommes pour la même tâche.Ce qui reste inchangé au cours de l\u2019évolution des sociétés humaines, ce n\u2019est donc pas la division sexuelle des tâches économiques spécifiques (chasse, ceuillette, agriculture, artisanat, travaux industriels, etc.): seules la chasse au gros gibier et la guerre excluent toujours les femmes, ce qui s\u2019explique facilement par le fait qu\u2019exposer la femme aux dangers de la chasse et de la guerre, c\u2019est risquer de perdre deux personnes au lieu d\u2019une seule (la femme, et l\u2019enfant qu\u2019elle porte ou qu\u2019elle allaite).Ce qui demeure inchangé, c\u2019est l\u2019attribution des fonctions reproductives aux femmes (soins aux enfants, travaux domestiques) et l\u2019attribution des fonctions politiques aux hommes (fonctions de décision).C\u2019est cette division des fonctions selon le sexe que nous partageons avec les autres sociétés primatiques (Morin, 1973: Moscovici, 1972).La domination de l\u2019homme sur la femme n\u2019a donc pas pour fondement la division des tâches économiques entre les sexes: la chasse n\u2019est pas supérieure à la ceuillette, une tâche Économique n\u2019est pas supérieure a une autre, pas plus qu\u2019un organe n\u2019est supérieur à un autre, chacun ayant un rôle essentiel à jouer pour le bon fonctionnement de l\u2019ensemble (Labo- rit, 1974).Chez les primates, la subordination des femelles aux mâles existe sans qu\u2019il y ait de division des tâches économiques, ce qui montre assez bien comment la hiérarchie fondée sur le sexe est indépendante de la division économique du travail social.223 Ce qui rend compte de la subordination générale de la femme à l\u2019homme, c\u2019est la division sociale des fonctions qui attribue à l\u2019homme les activités politiques et à la femme les activités reproductives.La catégorie socio-sexuelle qui exerce les fonctions de direction et de contrôle domine nécessairement les autres catégories sociales (y compris la catégorie assurant la reproduction socio-biologique).Bien sûr, ce ne sont pas tous les hommes qui assurent les fonctions politiques, et les hommes dominants se subordonnent les hommes dominés.Mais les hommes dominants se subordonnent aussi nécessaire la grande majorité des femmes puisque cette catégorie socio- sexuelle est presque totalement exclue des fonctions politiques.Ce qui doit être expliqué, c\u2019est l\u2019exclusion des femmes des fonctions de direction, phénomène commun à toutes les sociétés primatiques.Contrairement à l\u2019homme, qui est physiologiquement et anatomiquement incapable d\u2019assurer certaines activités reproductives (gestation, allaitement), la femme peut exercer des fonctions de direction.Il semble toutefois que l\u2019organisme féminin (Tiger, 1970) soit beaucoup plus sensible que celui de l\u2019homme aux diverses tensions résultant de l\u2019exercice des fonctions politiques, y étant moins ajusté sur les plans anatomique et physiologique (cela vaut également pour certaines autres activités: chasse, guerre, sport compétitif, etc.).Une femme peut donc exercer des fonctions de direction, mais ce sera au prix d\u2019efforts et de risques (troubles organiques et comportementaux) plus grands.Pour ce qui est des fonctions reproductives, il est évident qu\u2019elles peuvent en grande partie être assumées par l\u2019homme.Mais il est fort probable que l\u2019homme soit beaucoup moins sensible que la femme, de par sa constitution organique, à tous les signes non-verbaux émanant du jeune enfant: s\u2019il remplace la femme dans ce domaine, ce sera aussi au prix d\u2019un effort plus grand et d\u2019une efficacité réduite.224 Nous ne soutenons nullement que l\u2019homme est incapable de mener à bien des activités reproductives et que la femme est incapable d\u2019assumer des fonctions politiques.Nous avons essayé d\u2019indiquer que l\u2019homme et la femme sont programmés biologiquement de façon différente, de sorte qu\u2019il est plus facile à chaque catégorie socio-sexuelle d\u2019assurer certaines fonctions.Avant de songer à un remaniement majeur de la répartition des fonctions sociales entre les sexes, il faudra bien évaluer le coût sociobiologique d\u2019une pareille entreprise, et ses conditions de succès.3) La domination des adultes sur les enfants: hiérarchie et dépendance Les hiérarchies fondées sur l\u2019âge comportent également une dimension socio-biologique qu\u2019il ne faut pas sous-estimer.Dans l\u2019espèce humaine, le rythme de développement biologique durant la période infantile est tel que la dépendance de l\u2019enfant par rapport à ses parents (ou à d\u2019autres adultes) se poursuit au moins jusqu\u2019à la puberté: ce n\u2019est pas avant l\u2019âge de dix-douze ans que l\u2019enfant maîtrise suffisamment les techniques, les connaissances et les interactions sociales nécessaires pour assurer lui-même sa propre survie (Mendel, 1971; Piaget, 1932).Dans les sociétés primitives, c\u2019est à l\u2019âge de la puberté que l\u2019enfant est initié à la vie adulte, qu\u2019il en prend les droits et les obligations (Moscovici, 1972).Dans les premières sociétés urbaines, et surtout dans les sociétés industrielles (Childe, 1963; Mendel, 1971; Reich, 1973), le développement des connaissances et d\u2019un système d\u2019éducation institutionalisé a fortement contribué à prolonger, bien au-delà de la puberté, la dépendance et la soumission de l\u2019enfant et de l\u2019adolescent face aux adultes, sur des bases socio-culturelles et non plus strictement biologiques.Gérard Mendel (Mendel et Vogt, 1973; Mendel, 1971) a pu soutenir que, dans les sociétés de classes, la période particulièrement longue de dépendance biologique infantile était utilisée et prolongée dans le but 225 de faire intériorisé par les enfants et par les adolescents les règles hiérarchiques des sociétés fondées sur la distribution inégalitaires des ressources économiques.W.Reich avait déjà soutenu (Reich, 1972) que la répression de la sexualité infantile était le moyen essentiel utilisé au sein de la famille dans le but d\u2019inculquer aux enfants le schème autoritaire.Jusqu\u2019à la puberté, la domination des adultes sur les enfants réside en partie dans le fait que les adultes sont plus forts physiquement, mais le phénomène général s\u2019explique en tenant compte du fait que les adultes disposent de plus d\u2019informations (techniques et sociales) que les enfants.Les informations que l\u2019enfant ne possède pas, on ne peut pas traiter, sont justement celles qui permettent à l\u2019adulte d\u2019être autonome économiquement et socialement.Avec l\u2019adolescence, la supériorité fondée sur la force s\u2019estompera graduellement, en fonction de la croissance physique, mâis la supériorité fondée sur l\u2019information peut être prolongée plus ou moins longtemps, du fait que les adultes contrôlent le système d\u2019éducation et peuvent ainsi maintenir les jeunes dans un état de manque d\u2019informations et d\u2019expériences.Avant l\u2019adolescence, c\u2019était la lenteur du processus de maturation neuro-physiologique qui empêchait l\u2019enfant de pouvoir traiter les informations, à l\u2019égal de l\u2019adulte; après la puberté, c\u2019est un contrôle strictement socio-culturel qui remplace les facteurs bio- génétiques liés à la dépendance.Si nous considérons les rapports hiérarchiques fondés sur l\u2019âge, mais entre adultes d\u2019âges différents, on s\u2019aperçoit que la supériorité fondée sur l\u2019âge réside dans le fait que les plus vieux possèdent plus de connaissances que les plus jeunes.Le phénomène existe également dans les sociétés primatiques, où les membres les plus âgés (mâles et quelques fois femelles) conduisent fréquemment les déplacements du groupe vers les points d\u2019abri et d\u2019approvisionnement, vue leur meilleure connaissance du territoire (Hinde, 1974).226 a eo a C\u2019est seulement dans les sociétés industrielles contemporaines, où le rythme du changement technique et socio-culturel démode très vite les acquis de l\u2019âge et de l\u2019expérience, que les hiérarchies fondées sur l\u2019âge perdent une part de leur importance au sein de la société adulte.Le phénomène n\u2019est toutefois pas total, car il est encore rare de voir les postes de décision majeurs détenus par de jeunes adultes.Au sein des sociétés enfantines, enfin, la domination des aînés sur les cadets se fonde sur la force et sur l\u2019accès à l\u2019information (Eibl-Eibesfeld, 1975 et 1976).Entre enfants du même âge, les comportements hiérarchiques apparaissent très tôt (vers 2 ans), dans la plupart des sociétés connues.Les hiérarchies enfantines s\u2019établissent tout autant par l\u2019usage de la force que par celui de la ruse et de l\u2019intelligence; et elles conduisent à des distributions inégalitaires des ressources (jouets, territoire), des partenaires sociaux (attention des camarades et des adultes) et des informations.L\u2019apparition très précoce de comportements hiérarchiques, dans la plupart des cultures connues, laisse croire à l\u2019existence d\u2019une programmation en partie génétique de ces comportements, ce qui ne veut pas dire qu\u2019ils ne soient pas modifiables jusqu\u2019à un certain point par le milieu socio-culturel (éducation, etc.).4) Le dépassement des hiérarchies socio-biologiques Puisque les hiérarchies socio-économiques apparaissent comme la transposition, dans le domaine de la répartition des biens, des hiérarchies pré-exis- tantes fondées sur l\u2019âge et sur le sexe, il semble prioritaire d\u2019examiner les conditions de modification de ces dernières plutôt que de s\u2019attaquer directement à leurs conséquences socio-économiques.Mais c\u2019est alors au problème de la modification socio-culturelle des comportements innés que nous devons nous attaquer.227 Tout au long de l\u2019évolution des mammifères sociaux, on s\u2019apercoit que la programmation génétique des comportements est progressivement remplacée par une programmation socio-culturelle liée à l\u2019apprentissage.La programmation socio-culturelle suppose que le cerveau soit capable de traiter et de stocker de plus en plus d\u2019informations en provenance du milieu, ce qui explique la croissance générale du cerveau qui accompagne la progression en importance de la programmation culturelle (Leroi-Gourhan, 1964; Morin, 1972).Toutefois il n\u2019existe pas, du point de vue de l\u2019évolution, de différences radicales entre la programmation génétique et la programmation culturelle basée sur l\u2019apprentissage: seul le rythme et les mécanismes sont différents, l\u2019effet global par rapport à l\u2019adaptation au milieu et à la survie étant le même (Eibl-Eibesfeld, 1976).De plus, aucun comportement n\u2019est entièrement inné ou acquis.Tout comportement consiste en séquences d\u2019actes innés et appris, les séquences innées étant plus ou moins modifiables par l\u2019environnement (Eibl-Eibesfeld, 1976).Chez les primates, par exemple, les structures hiérarchiques sont programmées génétiquement: dans toutes les especes de primates, homme compris, on retrouve des hiérarchies fondées sur l\u2019âge et sur le sexe, qui déterminent des répartitions inégalitaires des partenaires sexuels, des informations et de certaines ressources essentielles.Toutefois: (a) la programmation génétique ne régit pas l\u2019ensemble des facteurs qui déterminent le rang d\u2019un individu particulier, ce dernier étant déterminé par des facteurs comme l\u2019expérience, l\u2019habileté à former des coalitions, le rang de la mère, etc.(Hinde, 1974; Wilson, 1975); (b) les conditions normales de la vie des primates non-humains, où la quête de nourriture n\u2019est presque pas socialisée, ne font pas apparaître de hiérarchies stables en ce qui concerne la répartition de la nourriture entre les membres du groupe: seule une modification accidentelle du milieu, amenant un excédent, peut faire apparaître une hiérarchie éco- 228 \u2014 em Cr rg rt ev Es Es a \u2014\u2014 rem gm ema mem en Cay my = nomique dérivée de la hiérarchie socio-biologique (ce sont les mâles dominants qui répartissent l\u2019ex- cédent) (Van Lawick-Goall, 1971).D\u2019autre part, dans plusieurs espèces de mammifères sociaux, l\u2019augmentation de la densité démographique, qui résulte d\u2019une modification du rapport au milieu, a une influence très nette sur le comportement hiérarchique (Wilson, 1975).COMMENT ABOLIR LA DOMINATION DE L\u2019HOMME SUR LA FEMME Dans les conditions actuelles de développement de la société humaine, il n\u2019est pas certain qu\u2019une rotation des tâches reproductives (à l\u2019exception de la gestation et de l\u2019allaitement, bien entendu) et politiques entre les hommes et les femmes soit inefficace au point de compromettre les chances de survie du groupe qui la pratiquerait.Aujourd\u2019hui, le rapport de la société humaine à son environnement n\u2019est plus ce qu\u2019il était au temps des premiers chasseurs-cueil- leurs, où l\u2019allocation des tâches reproductives aux femmes et des tâches politiques aux hommes était sans doute la plus fonctionnelle (Leroi - Gourhan, 1974: Moscovici, 1971; Tiger et Fox, 1971).Le développement des sciences et des techniques a permis à l\u2019humanité de se libérer de certaines contraintes démographiques, et en particulier de la très forte mortalité infantile, qui expliquaient le fait que les femmes primitives devaient se vouer essentiellement à des tâches de gestation et d\u2019allaitement.On peut sans doute se défaire des tendances pro- ductivistes et technicistes des sociétés modernes sans nécessairement revenir à l\u2019état technico-économique des sociétés primitives.L\u2019affectation presqu\u2019exclusive des femmes aux tâches reproductives n\u2019est plus explicable aujourd\u2019hui par de simples contraintes démographiques et écologiques, et il se peut que les sociétés de classes maintiennent l\u2019ancienne division fonctionnelle des tâches entre les sexes par pures convenances et inertie: une société inégalitaire n\u2019a en effet aucun avantage à abolir une forme d\u2019inégalité sociale qui ne lui nuit pas et peut même la servir (inégalité de rétribution du travail entre les catégories socio-sexuelles).229 [RITA COMMENT REDUIRE LA DOMINATION DES ADULTES SUR LES ENFANTS La dépendance physique, affective et intellectuelle de l\u2019enfant jusqu\u2019à la puberté empêche de songer à une abolition définitive et radicale de la domination de l\u2019adulte.On peut toutefois tenter de limiter au minimum nécessaire la durée et l\u2019ampleur de cette domination.L\u2019étude des jeux sociaux chez l\u2019enfant (Piaget, 1932; Nielsen, 1951) a grandement contribué à éclaircir la nature du processus par lequel se fait la prise d\u2019autonomie de l\u2019enfant par rapport à l\u2019adulte.Jusqu\u2019à six ou sept ans, les enfants ont besoin de l\u2019adulte pour appliquer systématiquement les règles d\u2019un jeu (cartes ou billes, par exemple), tandis qu\u2019après ils le font d\u2019eux-mêmes, sans intervention de l\u2019adulte.Les enfants de sept à dix ans peuvent appliquer collectivement les règles d\u2019un jeu indépendamment de l\u2019adulte, et les enfants plus vieux peuvent modifier ces règles ou en créer de nouvelles de façon autonome.Cette tendance à la prise d\u2019autonomie graduelle par rapport aû l\u2019adulte se retrouve également dans le domaine intellectuel, technique et affectif (Piaget, 1967).Dans nos sociétés, la famille et l\u2019école vont souvent à l\u2019encontre de ce processus de prise d\u2019autonomie, en soumettant l\u2019enfant à toutes sortes de contraintes intellectuelle, sociale et affective, qui inhibent et ralentissent le développement, et assurent du fait même le prolongement de la période de dépendance infantile.La réduction de toutes les contraintes non-indispensables, et la levée des contraintes à mesure qu\u2019elles perdent leur utilité au cours du processus de croissance, ne pourront qu\u2019accélérer la prise d\u2019autonomie.Bien des contraintes s\u2019exerçant sur les rythmes de repos et de veille, de nourriture, de jeu et de travail, et toutes les contraintes s\u2019exerçant sur les diverses manifestations de la sexualité infantile, pourraient être supprimées dans une société égalitaire, (Mendel, 1971 Rochefort 1976), accélérant ainsi considérablement la progression vers l\u2019autonomie.230 D\u2019un aûtre côté, les récents travaux en éthologie humaine (Eibl-Eibesfeld, 1976) ont permis de voir plus clairement les diverses facettes des rapports agressifs et hiérarchiques entre enfants.On a pu mettre en évidence les divers facteurs socio-culturels qui contribuent à renforcer ou à diminuer l\u2019intensité des comportements hiérarchiques programmés génétiquement.1.- Un grand nombre d\u2019observations faites sur des enfants de cultures différentes ont montré que le comportement compétitif est fortement influençable par l\u2019éducation et les normes culturelles.Les enfants américains, par exemple, sont beaucoup plus compétitifs que les enfants mexicains, ils réussissent beaucoup mieux que les Mexicains dans des jeux compétitifs, tandis que c\u2019est le contraire qui se passent dans les jeux coopératifs.Dans la prime enfance, les enfants appartenant aux deux cultures sont également compétitifs, mais les normes culturelles renforcent ce comportement chez les Américains et l\u2019inhibent chez les Mexicains (Nelson et Kegan, 1972).2.Les études d\u2019éthologie humaine (Eibl-Eibesfeld, 1976) ont montré que les structures hiérarchiques sont un moyen de contrôler l\u2019agressivité entre les membres d\u2019une même espèce.De ce point de vue, il est important de prendre en considération les résultats d\u2019étude portant sur l\u2019influence des normes socioculturelles sur l\u2019agressivité.Diverses études ont démontré que les émissions de T.V.à contenu agressif accentuaient considérablement le comportement agressif et hiérarchique des enfants qui y étaient le plus soumis.Si le comportement agressif et hiérarchique peut être encouragé, il doit aussi pouvoir être réduit par la culture, ce qui serait l\u2019objectif d\u2019une société égalitaire.] 3.- Les travaux de l\u2019école de Piaget (Piaget, 1932; Nielsen, 1951) ont montré que les comportements égalitaires et coopératifs se développent chez l\u2019enfant en fonction de la maturation neuro-physiologique.Dans les sociétés primitives, ces comportements étaient rendus nécessaires par les activités de coopération indispensables à la chasse au gros gibier (Tiger et Fox 1971); et il est probable que, d\u2019un point 231 de vue évolutif, le comportement hiérarchique inné de l\u2019homme soit réduit, en comparaison des sociétés primatiques, à cause des nécessités coopératives liées à la chasse.Dans les sociétés de classes, la famille et le système d\u2019éducation vont souvent à l\u2019encontre des tendances égalitaires de l\u2019enfant, et renforcent au contraire les tendances compétitives, agressives et hiérarchiques.Une société égalitaire pourrait tout aussi bien procéder à l\u2019inverse, s\u2019appuyant sur les tendances égalitaires pour accentuer l\u2019effacement des tendances hiérarchiques.4.- De nombreux travaux (Eibl-Eibesfeld, 1976) ont montré que le lien existant entre frustration, agression et hiérarchie n\u2019était pas aussi simple que pouvait le laisser croire les théories de Reich et de Mendel (Mendel 1971; Reich, 1972), qui postulent un lien direct entre la frustration, l\u2019agressivité et les comportements hiérarchiques.Il semble en effet que l\u2019absence de toute frustration puisse porter à l\u2019agressivité et à la dominance tout autant qu\u2019une frustration excessive: si on laisse un enfant faire tout ce qu\u2019il veut, il tentera de dominer les plus faibles et les moins habiles.Par contre, on sait que la frustration excessive provoque soit une agressivité portant à la dominance, soit une culpabilité entraînant la soumission.Si on veut réduire l\u2019agressivité et le comportement hiérarchique lié à la frustration, on doit donc viser par l\u2019éducation à un degré de frustration qui ne soit ni trop fort ni trop faible, selon les circonstances, ce qui sera l\u2019essentiel de l\u2019art pédagogique de la nouvelle société.Pour terminer, il nous faut dire quelques mots sur les rapports hiérarchiques entre aînés et cadets.Aussi bien entre adultes qu\u2019entre enfants de différents âges, l\u2019écart d\u2019expérience et d\u2019apprentissage entraîne des inégalités quant à l\u2019information disponible.Du point de vue de l\u2019établissement d\u2019une société égalitaire, il est évident que la seule manière d\u2019atténuer ce genre d\u2019inégalités est de mettre en place les dispositifs éducatifs qui permettront aux plus jeunes d\u2019accéder le plus rapidement possible à l\u2019essentiel des expériences de leurs aînés.Même dans une société égalitaire, l\u2019écart ne pourra jamais être complètement aboli, puisqu\u2019il dépend du phénomène biologique de la 232 succession des générations.Il pourra toutefois être réduit au minimum et être utilisé comme moyen d\u2019apprentissage de la réduction incessante des écarts hiérarchiques.HIERARCHIE ET STRUCTURE DE GROUPES Nous avons vu précédemment que les comportements hiérarchiques ne peuvent pas être expliqués uniquement par la dimension économique.Nous avons ainsi introduit la dimension socio-biologique, comme élément d\u2019explication des hiérarchies sociales.Nous mettrons en évidence maintenant une autre dimension: les contraintes hiérarchiques peuvent être aussi liées à la structure et à la nature de l\u2019organisation elle-même (Arrow, 1976).Notre société étant représentée par des organisations à structure hiérarchique, nous comptons analyser sur quelles bases l\u2019autorité prend sa justification, en montrant également, en conclusion de cette première partie, les échecs auxquels se trouvent confrontés l\u2019organisation et le système social tout entier.Ce n\u2019est qu\u2019ensuite que nous mettrons en évidence les possibilités et les moyens permettant l\u2019élaboration d\u2019une société non-autoritaire, basée sur des petits groupes égalitaires.1) Nature et structure des grandes organisations La nature de l\u2019organisation (une entreprise, le gouvernement, le système de marché lui-même) se définit par son but: mpêcher désordres et conflits et coordonner les activités (Durkheim; 1960, 1963, 1966) en vue de permettre une action collective, c\u2019est- à-dire la prise de décisions de plus en plus nombreuses, dont l\u2019efficacité exige la participation de nombreux individus.Les activités elles-mêmes, par ailleurs, interagissent à propos de ressources limitées (Marx 1965, 1968).Pour les représentants de ce type d'explication, la nature de l\u2019organisation que nous venons d\u2019exposer légitime ainsi une décision centrale, celle-ci étant plus efficace.L'autorité et la structure hiérarchique se trouvent également justifiées par la structure même de l\u2019or- 233 fi ganisation.Il faut bien voir, en effet, que pour coordonner les activités, l\u2019organisation a besoin de coordonner les informations collectées dans le présent par les membres (ainsi que leurs possibilités futures d\u2019obtenir de l\u2019information).Il s\u2019agit donc de répartir entre les membres une information, dont une bonne part n\u2019est pas adaptée à l\u2019avance aux besoins d\u2019une organisation donnée: là encore, une décision centrale paraît donc meilleure.2) Coût de l\u2019information Mais, avant tout, l\u2019information représente un coût.Nous ne voulons pas seulement parler du coût technique de la transmission physique de l\u2019information (par exemple, liaison téléphonique dépendant de la distance: à l\u2019intérieur de Montréal, ou entre Montréal et Paris), Nous voulons parler également du temps et de l\u2019énegie nécessaires à un individu pour son apprentissage.Cette spécialisation qui résulte de l\u2019apprentissage constitue pour l\u2019individu (et pour l\u2019organisation) un investissement irréversible, d\u2019autant plus que le cerveau a une capacité limitée d\u2019acquérir et d\u2019utiliser l\u2019information De la même manière, le rapprochement spatial, un même langage ou des connaissances connexes, un apprentissage semblable par une pratique identique, diminuent le coût de l\u2019information, et de sa transmission.3) Stratégies organisationnelles et coût de l\u2019information On peut tirer de ce qui précède deux conséquences.La première conséquence a trait au coût de l\u2019information.Comme nous venons de le voir, la transmission de l\u2019information est coûteuse: donc, d\u2019une part, il est plus efficace de ne la communiquer qu\u2019à un organe central; d\u2019autre part, l\u2019efficacité est encore accrue lorsque l\u2019on retransmet une information résumée, ou mieux encore une décision.La deuxième conséquence concerne la structure de communication.On a coutume d\u2019appeler canal de 234 communication de l\u2019individu À vers l\u2019individu B, l\u2019ensemble des conditions matérielles et des possibilités permettant à A d\u2019adresser des communications à B, la communication pouvant éventuellement se faire dans l\u2019autre sens.Le réseau de communication est l\u2019ensemble des canaux de communication dont l\u2019existence est possible dans le groupe, tandis que la structure de communication est l\u2019ensemble des communications réellement échangées.Si trois personnes, A, B, C, peuvent communiquer entre elles, nous avons affaire à un réseau de communication comprenant trois canaux ouverts dans les deux sens.Si par contre, comme dans une structure pyramidale, B et C ne peuvent communiquer, nous nous trouvons en présence d\u2019une structure de communication comprenant deux canaux au lieu de trois.L\u2019entreprise détermine les canaux de communication, c\u2019est-à-dire les conditions matérielles qui font qu\u2019un individu peut communiquer avec un autre: par exemple dans une entreprise, le directeur peut communiquer par interphone avec ses subordonnées, sans que l\u2019inverse soit possible.Puisque l\u2019organisation (comme l\u2019individu) cherche à réduire les coûts des canaux de communication, elle aura donc intérêt à agir au niveau du réseau de communication.Réduisant la transmission interne (comme dans l\u2019exemple précédent), elle détermine ainsi une structure de communication très hiérarchique, et ce même si son choix au niveau des décisions concrètes perd de sa valeur.C\u2019est donc sur la base d\u2019une comparaison puis d\u2019un choix entre avantages et coûts, en se fondant donc sur un calcul de productivité, que le système ou tel sous-système (une entreprise, par exemple) prescrira la création, ou l\u2019utilisation ou la capacité de tel ou tel canal de communication.C\u2019est donc la position d\u2019un individu, telle que définie par l\u2019autorité, qui lui permettra de communiquer ou non avec tel ou tel individu, c\u2019est cette position qui délimitera précisément comment il peut recevoir et diffuser telle information.C\u2019est cette même comparaison entre avantages et coûts qui inci- hy tera l\u2019organisation à utiliser les canaux acquis plu- 235 He tôt que d\u2019en créer de nouveaux, parce que cette création reviendrait à une obsolescence anticipée des canaux acquis.4) Contradictions internes des grandes organisations Le rôle d\u2019une organisation est donc de structurer des relations entre individus, de manière à garantir la coopération et ses avantages: une plus grande efficacité par la spécialisation des fonctions favorise l\u2019échange.Mais dira-t-on, on ne peut alors qu\u2019approuver l\u2019organisation quand elle organise ainsi la concurrence et qu\u2019elle permet, ce faisant, la décision sur un choix entre désirs et possibles?Les possibles représentent les ressources \u2014 naturelles, humaines, technologiques-, lesquelles sont, bien entendu, limitées: il faut cependant garder en mémoire que notre type de société produit et accélère la limitation de ces ressources.Les désirs, quant à eux, représentent les différences de goûts entre les hommes et le fait qu\u2019il est difficile pour un individu (et plus encore pour la société) de connaître l\u2019ensemble de ses sentiments et de ses besoins: Il faut bien se rendre compte toutefois, que c\u2019est notre société (basée sur une surconsommation dirigée de la totalité) qui détermine la distance entre le sentiment subjectif des besoins contrôlé par les médias et les besoins réels.(Wever, 1971) (or les besoins ont une conséquence directe sur la conception du travail et sur le rapport avec l\u2019environnement).Les désirs sont créés et transformés par la société.C\u2019est pourquoi il est très logique pour le système de marché lui-même de se baser sur des individus aux comportements uniformisés, mettant ainsi en place une relation de pouvoir, puisque le choix à l\u2019intérieur non seulement des possibles mais encore des désirs est délimité par la société.Ce système accentue la distance existante entre les désirs de l\u2019individu et les possibles, sous le masque d\u2019un conflit entre le collectif et l\u2019individu: ce qui provoque une rigidité du système, et une plasticité des individus, acceptant la compromission de leurs 236 2r0 yrs désirs, compromission rationalisée en vue d\u2019une prétendue coopération (c\u2019est ici le rôle de l\u2019idéologie dominante).5) Echecs des grandes organisations Parce qu\u2019il détermine les désirs et les possibles en disposant de l\u2019individu et des ressources, le système de marché rend nécessaires l\u2019organisation et l\u2019autorité; parce que basé sur le système de prix, un tel système ne peut que tomber dans un échec qu\u2019il a lui-même provoqué; ainsi, il ne peut donner un prix à l\u2019incertitude qu\u2019il a lui-même créée (comment calculer la pollution d\u2019un gallon d\u2019air ou d\u2019eau?Est- il possible d\u2019acheter la confiance?).Par ailleurs, l\u2019efficacité d\u2019une organisation requiert qu\u2019elle augmente l\u2019échelle de ses opérations, rendant nécessaire également ce que Pareto appellait \u201cla circulation de l\u2019information et des règles de décision\u201d.Mais ainsi la communication entre spécialistes utilisant des codes différents devient de plus en plus ardue et exige la création d\u2019un codage général (c\u2019est-à-dire tous les moyens d\u2019acheminer l\u2019information), de plus en plus complexe, au coût sans cesse croissant.En conséquence, les coûts du codage général risquent de mettre en question les avantages acquis par une augmentation des opérations.En même temps, de plus en plus d\u2019informations dont l\u2019importance, parfois, n\u2019est pas toujours reconnue dans l\u2019immédiat, peuvent se trouver entre les mains de membres autres que les dirigeants, ce qui peut précipiter l\u2019organisation vers sa destructuration.L\u2019autorité, qu\u2019il devient de plus en plus difficile de mettre en question, représente ainsi, aussi bien la raison de l\u2019existence que la raison de la mort des organisations.Ce qui précède comporte, pour nous, suffisamment d\u2019arguments pour, à l\u2019intérieur d\u2019une société non- autoritaire, renoncer aux organisations, aux grands groupes et aux contraintes hiérarchiques qui s\u2019y rapportent.Ce que nous voulons, c\u2019est donc mettre en valeur la possibilité d\u2019un système social basé sur 237 des petits groupes égalitaires, en mettant en défaut d\u2019abord l\u2019opinion commune qui estime nécessaire un chef même dans les petits groupes.Au stade où nous en sommes, quelques réflexions préliminaires sur la taille des petits groupes, lorsqu\u2019on garde le chef, paraissent s'imposer.Préalablement, il s\u2019agit pour nous de montrer l\u2019impossibilité où se trouve le chef, même dans un petit groupe à tenir compte de toute l\u2019information.L\u2019efficacité du chef quant à la tâche simple ou complexe du groupe n\u2019est pas très probante non plus.Il paraît démontré en outre qu\u2019un groupe pourra effectuer tant des tâches considérées comme logiques que des tâches considérées comme créatives par l\u2019expérimentateur, puisque le fait essentiel est moins la structure logique de cette tâche que la représentation qu\u2019en ont les membres du groupe.6) Taille du groupe et efficacité du chef Soit un petit groue comprenant un chef.On peut mettre en évidence à l\u2019intérieur de ce groupe trois types de liaisons: les liaisons bilatérales entre le chef et chacun des membres (liaisons radiales diree- tes), les liaisons bilatérales entre membres (liaisons latérales), et les liaisons entre le chef et un membre lorsque un ou plusieurs membres présents s\u2019influencent réciproquement (liaisons radiales indirectes).Des calculs et des expériences ont montré que le nombre des liaisons que devrait contrôler le chef, s\u2019il doit être informé de l\u2019ensemble de la situation du groupe (i.e.s\u2019il veut contrôler l\u2019ensemble des liaisons) double chaque fois qu\u2019on ajoute un membre.Par conséquent, même dans le cas favorable où le groupe comprend, disons, sept membres (le maximum semblant être une dizaine), il n\u2019est guère possible que le chef puisse contrôler autant de liaisons: la tâche du chef se borne alors à l\u2019essentiel.Cependant, si le groupe est composé de personnes suffisamment proches mais sans réel passé commun, les liaisons radiales indirectes sont peu nombreuses et le chef peut alors gouverner des groupes de quatorze ou quinze membres.Par contre, si la durée du travail en commun dépasse une semaine, le groupe devient, 238 sous l\u2019influence de la structuration et de la maturation socio-affectives, de plus en plus difficile à conduire.Plus la taille du groupe augmente, plus augmente également, pour le chef, l\u2019importance de la fonction de régulation, visant à changer les comportements de conduite des membres.C\u2019est dire que l\u2019efficacité du chef décroît exponentiellement, puisque la difficulté pour le chef à diriger le groupe double chaque fois que le nombre des membres s\u2019accroît d\u2019une unité.(Goguelin, 1976) \u2018 Les tendances hiérarchiques qui se manifestent dans un petit groupe sont à relier d\u2019une part, à l\u2019intériorisation du couple soumission-autorité par la sur-ré- pression généralisée du corps à l\u2019intérieur de la famille et de la société autoritaires (Fourier, 1966, Reich, 1972, Steiner, 1975, Freire, 1974), et sont fondées, d\u2019autre part, au niveau structurel, sur les différences d'\u2019influences exercées et reçues directement ou non par les membres.Nous préférons développer ce deuxième point plus loin.En effet, à ce point de notre propos, il nous paraît intéressant de distinguer plus clairement les rapports entre la nature de la tâche du groupe, puis sa représentation, et la nature du réseau de communication (hiérarchisé ou non).Car il s\u2019agit, pour nous, de montrer les possibles d\u2019un changement social fondé sur des petits groupes égalitaires.7) Structure et représentation de la tâche: l\u2019efficacité du chef Que penser alors de l\u2019efficacité réelle du chef, lorsqu\u2019on considère la tâche (Flament, 1965)?Pour qu\u2019une tâche donnée puisse être accomplie collectivement, il faut se demander quelles informations initiales sont possédées par les membres, et quelles informations finales doivent être possédées.On en arrive ainsi à considérer quelles sont les communications nécessaires et suffisantes pour la résolution de cette tâche (c\u2019est le modèle de la tâche).Le réseau de communication dans le groupe peut lui-même être soit hiérarchisé, soit complet (c\u2019est-à-dire que toutes les communications sont possibles, parce que tous les canaux sont ouverts dans les deux sens).239 L'efficacité semble être meilleure dans les cas où la forme du modèle de la tâche correspond à celle du réseau (absence de problèmes d\u2019organisation).Il est évident que s\u2019il y a plus de communications que nécessaires pour résoudre la tâche, le groupe est moins efficient.En somme, la tendance spontanée des membres a émettre par tous les canaux à leur disposition, peut ne pas coïncider avec la performance du groupe, laquelle tient compte de trois facteurs: la rapidité de résolution de la tâche, la concision (c\u2019est-à-dire le moins grand nombre possible de communications, puisque celles-ci sont coûteuses), et l\u2019exactitude: la performance revient à exiger ainsi le moins possible de communications inutiles ou en excès, et de communications relayées.Des études ont montré que lorsqu\u2019il y avait un chef, celui-ci était proche spatialement des membres et était choisi en raison de sa position centrale, et non à cause de ses aptitudes, du moins lorsque la tâche ne requiert pas de connaissances spéciales.D\u2019intéressantes conséquences peuvent également être tirées de ces études.Il semble d\u2019abord que le moral du groupe est plus élevé quand il n\u2019y a pas de chef et qu\u2019en conséquence, les communications entre membres sont plus nombreuses (relations horizontales plutôt que verticales).Plus le moral du groupe est élevé, moins il y a de perturbations ressenties par les membres en raison des changements de rôles (par exemple, en cas de changement de réseau, c\u2019est-à-dire quand on modifie les possibilités de communication entre les membres, ou en cas de changement de chef).D\u2019autre part, bien que les performances paraissent semblables, que le réseau soit hiérarchisé ou non, il semble toutefois que, plus le réseau est hiérarchisé, meilleure est la performance pour une tâche simple (ou à coopération faible); tandis que, plus le réseau est complet, plus grande est la performance pour une tâche complexe (ou à coopération forte).Il semble que les membres du groupe accordent plus facilement leur confiance à un individu, lorsque la tâche est simple.Lorsque la tâ- 240 «v7 n i (à) j che est complexe, les individus préfèrent ne pas abandonner leurs responsabilités à d\u2019autres (ils adoptent alors une structure décentralisée).Mais, en dernier ressort, plus que la structure sociale du groupe et son adéquation avec la structure logique de la tâche, plus que la transmission des informations dans le groupe, l\u2019élément primordial qui détermine l\u2019ensemble des autres processus émergents ou présents dans le groupe, semble être la représentation que les membres du groupe se font de la tâche, c\u2019est-à-dire l\u2019ensemble des images par lesquelles les membres appréhendent le réel (Faucheux et Moscovici, 1960; Moscovici, 1973).Si la tâche est considérée comme \u2018\u2018logique\u201d\u2019 par les membres de tel groupe, elle entraînera des rapports compétitifs, tandis que la tâche considérée comme \u2018\u2018créative\u2019\u201d incitera à des comportements coopératifs.Cette représentation étant elle-même, pour une bonne part, un produit social, on aperçoit par là qu\u2019il est possible d\u2019induire telle ou telle structure de groupe (hiérarchisé ou non), que la tâche soit considérée comme \u201c\u2018logique\u201d\u2019 ou \u201c\u2018créative\u201d.La représentation qu\u2019un groupe se fait de la tâche modifie cette dernière et, par conséquent, la modification de la représentation de la tâche permettrait à des groupes non hiérarchisés la résolution de tâches aussi bien logiques que créatives.Tout en donnant quelques informations sur la taille des petits groupes, nous avons montré parallèlement qu\u2019un petit groupe non hiérarchisé pourrait être très efficace, quel que soit le degré de complexité de la tâche.Nous avons montré également qu\u2019un tel groupe pourrait effectuer tant des tâches \u2018\u2018logiques\u201d que \u201c\u2018créatives\u2019\u2019, et qu\u2019il s\u2019agit pour cela d\u2019agir au niveau de la représentation de la tâche, laquelle dépend des règles du jeu social.Mais le groupe étant formé \u2018\u2018ici et maintenant\u201d, il paraît souhaitable également d\u2019agir plus directement au niveau relationnel, nous voulons dire au niveau des influences exercées et reçues, directement ou non, 241 par les membres.Comme nous l\u2019avons dit plus haut, c\u2019est maintenant qu\u2019il nous paraît intéressant de développer ce point.8) Caractéristiques des influences dans un groupe Il y a lieu, dès l\u2019abord, de poser en principe, que pratiquement toutes les informations, émanant tant des objets (maison, voiture, animaux) que des hommes ont une potentialité d\u2019influence, c\u2019est-à-dire qu\u2019elles peuvent provoquer dans un sens ou dans un autre une modification quelconque de comportement.(Friedman, 1975) Deux facteurs caractérisent ces influences.Le premier concerne la capacité maxima qu'a tel individu ou tel objet à recevoir ou à exercer, directement ou non, des influences durant une période donnée.C\u2019est ce qu\u2019on appelle la valence.Il est facile de se rendre compte qu\u2019un homme peut rarement discuter en même temps avec plus de quatre personnes.Par contre le même homme pourra influencer six personnes en une heure, et si les décisions peuvent attendre une semaine, la valence de cet homme pourrait être de vingt par exemple.Le deuxième facteur fait référence à la capacité maxima de transmission: à partir d\u2019un moment critique, l\u2019influence disparaît, suite à trop d\u2019erreurs ou d\u2019altérations du message originel, après un nombre x de transmissions, selon l\u2019individu ou l\u2019objet.Il est courant de constater ce phénomène dans la vie quotidienne, où tel message, après un certain nombre de répétitions, s\u2019en trouve complètement déformé et, où l\u2019information, après un certain nombre de canaux se trouve indescriptiblement dégradée.Ces deux facteurs communs a toutes les espèces ne sont modifiables que très lentement, parce que liés, d\u2019une part, au contexte (suivant que le message est simple ou complexe), d\u2019autre part, à ce que nous pourrions appeler \u201cl\u2019optimum fonctionnel\u201d de l\u2019émetteur ou du récepteur: par exemple, comme nous l\u2019avons vu plus haut, la saturation du cerveau humain à un moment donné.242 LAS eu .9) Modifications des influences et modifications du groupe Le réseau des influences, le schéma des liaisons intergroupales constitue ainsi la structure mathématique du groupe.La balance des influences exercées ou reçues directement (ou retransmises par d\u2019autres) par un individu indique sa position dans le groupe: il s\u2019agit donc de classer par ordre décroissant les positions hiérarchiques de tous les membres du groupe, en soustrayant, pour chacun, du nombre des influences qu\u2019il exerce directement ou non, le nombre d\u2019influences qu\u2019il reçoit directement ou non.Si un individu connaît sa position (et donc la structure mathématique de tout le groupe), il peut modifier sa position en s\u2019ouvrant ou en se fermant à telle influence (Nadel, 1970), ce qui lui fera modifier ipso facto la structure sociale de tout le groupe.Or ce faisant, comme nous avons vu plus haut que l\u2019autorité s\u2019attend, par des signes, à être obéie, l\u2019individu pourra exercer une pression, afin de changer, à son avantage, les règles du jeu.Des considérations stratégiques lui permettront de former des coalitions (Caplow, 1971, Rapoport, 1967) et d\u2019avoir dans ces coalitions un poids spécifique, pour ne pas parler d\u2019un indice de pouvoir, ces coalitions dépendant du type de situation (épisodique ou continue), de la place respective des individus, des règles du jeu elles-mêmes (rôles, normes, habitudes, attitudes, etc.) (Albouy, 1976; Roche- blave-Spenlé, 1970; Goffman, 1973, 1974).Ainsi que nous venons de le voir, la valence et la capacité de transmission ne peuvent dépasser certaines limites, ce qui permet d\u2019induire la capacité limite d\u2019un groupe: c\u2019est le groupe critique, lequel dépend, en conséquence, de la structure sociale du groupe, de la valence et de la capacité de transmission spécifique aux membres, et donc, \u2014 en prenant en considération le contexte, soit la plus ou moins grande complexité du message \u2014 de la rapidité des décisions nécessaires au bon fonctionnement du groupe.Or, il est bien connu que les grandes organisations se bloquent, de l\u2019intérieur, parce qu\u2019elles ont dépas- 243 sé la grandeur critique des groupes hiérarchisés, parce que les informations venant d\u2019en haut ou d\u2019en bas sont brouillées en chemin, ce qui rend la communication impossible (celle-ci a donc moins à voir avec le progrès technique qu\u2019avec la structure même du groupe): c\u2019est le syndrome de la Tour de Babel, lequel mettra le groupe critique dans une alternative: se séparer en deux groupes, ou modifier sa structure.La désintégration de l\u2019organisation coincide, bien entendu, avec la désintégration générale de l\u2019économie qui la sous-tend.10) L\u2019alternative: création de petits groupes à structure coopérative Cette désintégration constitue paradoxalement une circonstance favorable permettant d\u2019influencer la tendance à la coopération.Un pas est franchi, selon nous, vers la solution sociale que nous proposons quand on peut dissocier la compétition et la coopération, le grand groupe et le petit groupe.Pour se faire, notre analyse précédente nous a amplement démontré l\u2019importance des petits groupes (Anzieu et Martin, 1973; Lapassade, 1967, Maisonneuve, 1966; Pages, 1970), et l\u2019avantage \u2014 au niveau de la tâche, du moral des individus, etc.\u2014 qu\u2019il y avait, à l\u2019intérieur de ces petits groupes, à supprimer l\u2019autorité.Parallèlement, nous avons pu nous donner les moyens nous permettant la constitution de tels groupes.Disons, en quelques mots, qu\u2019une politique logique accélèrerait le processus de désintégration \u2014 que nous connaissons actuellement \u2014, par la constitution de groupes restreints (Fourier, 1966-1967; Schu- macher, 1974), vivant le plus possible en quasi-au- tarcie, ce qui amènerait l\u2019usage des biens à temps partagé, donc un travail moins divisé et qui ne serait plus salarié, une réduction des transports et une diminution du superflu, c\u2019est-à-dire du troc.Afin d\u2019enclancher ce processus de changement, l\u2019on pourrait favoriser \u2014 ce qui se passe d\u2019ores et déjà \u2014 la scission des groupes critiques en groupes plus petits, en modifiant également leur structure.La coopération de quelques membres suffit pour transformer 244 mit stud un groupe hiérarchisé en groupe égalitaire (ou tout les membres sont influencés et influencent au méme niveau) et dont la grandeur critique semble devoir être de seize membres, en ajoutant ou en annulant certaines influences.Il va de soi qu\u2019il faudra tenir compte, comme nous l\u2019avons vu, de la structure sociale du groupe, de la valence et de la capacité de transmission des membres des groupes, des objectifs par eux possédés et des caractéristiques des messages.Un groupe égalitaire qui négligerait ces faits deviendrait hiérarchisé, sauf à se diviser en deux groupes égalitaires.Un groupe égalitaire permettrait ainsi de retrouver une fluidité et un faible coût de la communication, d\u2019où une diminution des angoisses liées aux problèmes des grandes organisations et comme tous les groupes auraient la même taille, une réduction de la violence.C\u2019est l\u2019instauration de ces groupes restreints égalitaires qui nous permettra la mise en place d\u2019une société non-autoritaire.CONCLUSION A la lumière de ce que nous avons vu, trois conditions sont indispensables à l\u2019établissement d\u2019une société égalitaire.1) Le modèle rationaliste doit être abandonné, ce qui permet de fonder entre la société et son milieu naturel un rapport excluant la domination et le pillage; ce qui permet aussi de développer les capacités non-rationnelles (désir, intuition, imagination, créativité).2) On doit assurer la rotation des fonctions reproductives et politiques entre l\u2019homme et la femme, et réduire le plus possible la durée et l\u2019ampleur de la période de dépendance infantile.3) On doit renoncer à fonder la société nouvelle sur de grandes organisations, en privilégiant plutôt un fonctionnement par petits groupes auto-suffisants.245 Bibliographie Albouy, S.Eléments de sociologie et de psychologie sociale, Privat, Toulouse, 1976.Anzieu, D.Martin, J.Y.La dynamique des groupes restreints, P.U.F., Paris, 1973.Adorno, W.Th.Horkheimer, M.La dialectique de la raison, Gallimard, Paris, 1974.Arrow, K.Les limites de l'organisation, P.U.F., Paris, 1976.Baudrillard, J.La société de consommation, Denoël, Paris, 1970.Baudrillard, J.Le miroir de la production, Casterman, Paris, 1973.Bon, F.Burnier, M.A.Classe ouvrière et révolution: Seuil, Paris, 1971.Bookchin, M.Post-scarcity Anarchism, Berkeley, 1971.Caplow, T.Deux contre un, Colin, Paris, 1971.Castoriadis, C.L'institution imaginaire de la société, Seuil, Paris, 1975.Childe, G.V.La naissance de la civilisation, Gonthier, Paris, 1963.Clastres, P.La société contre l'Etat, Minuit, Paris, 1972.Commoner, B.L\u2019encerclement, Seuil, Paris, 1972.Di Norcia, V.\u201cCritical Theory and Ecology\u201d, Telos, 22, 1974-1975, pp.85-95.Durkheim, E.De la division du travail social, P.U.F., Paris, 1960.Durkheim, E.Education et sociologie, P.U.F., Paris, 1966.Durkheim, E.L'éducation morale, P.U.F., Paris, 1963.Eibl-Eibesfeldt, I.Guerre et paix dans l'homme, Stock, Paris, 1976.Eibl-Eibsfeldt, I.L'homme programmé, Flammarion, Paris, 1975.246 Faucheux, C.Moscovici, C.\u201cEtudes sur la créativité des groupes: tâche, structure des communications et réussite,\u201d CERP, 1960, 9ième année, Tome 9, No.1.Flament, C.Les réseaux de communication, Dunod, Paris, 1965.Fourier, C.Le nouveau monde amoureux, Anthropos, Paris, 1976.Fourier, C.2 L\u2019unité universelle, vol.2 à vol.5, Anthropos, Paris, 1966-67.RE Freire, P.La pédagogie des opprimés, Maspero, 1974.Friedman, Y.Comment vivre entre les autres sans être maître et sans être esclave, Pauvert, Paris, 1975.Goffman, E.La mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, Paris, 1973.Goffman, E.Les rites d\u2019interaction, Minuit, Paris, 1974.Goguelin, P.La psychologie dans les organisations, Année Bl, CNAM, SEDES/CDA, Paris, 1976.Habermas, J.Towards a rational society, Beacon Press, Boston, 1971.Hinde, R.A.Biological basis of human social behaviour, Mc Graw Hill, 1974.Jay, M.The dialectical imagination, Little, Brown & Co., Boston, 1973.Laborit, H.É La nouvelle grille, Laffont, Paris, 1974.Lapassade, G.Groupes, organisations et institutions, Gauthier-Villars, Paris, 1967.Leiss, W.The domination of nature, C.Braziller, New York, 1972.Leroi-Gourhan, A.Le geste et la parole, Tome I, Albin-Michel, Paris, 1964.Maisonneuve, J.Psycho-sociologie des affinités, P.U.F., Paris, 1966.Marcuse, H.Negations: essay in critical theory, Shapiro, Boston, 1968.Marcuse, H.Le marxisme soviétique, Gallimard, Paris, 1963.247 Marx, K.L'idéologie allemande, Editions Sociales, Paris, 1968.Marx, K.Le Capital, Livre 1, La Pléiade, Paris, 1965.Mendel, G.Pour décoloniser l'enfant, Payot, Paris, 1971.Mendel, G.Vogt, C.Le manifeste éducatif, Payot, Paris, 1973.Mesarovic, M.Pestel, E.Stratégie pour demain, Seuil, Paris, 1974.Meyer, F.La surchauffe de la croissance, Fayard, Paris, 1974.Morin, E.Le paradigme perdu, Seuil, Paris, 1973.Moscovici, S.La société contre nature, Union Générale d'Editions, Paris, 1972, Moscovici, S.Homme domestique et homme sauvage, Union Générale d\u2019Edition, Paris, 1974.Moscovici, S.Essai sur l'histoire humaine de la nature, Flammarion, Paris, 1968.Moscovici, S.Introduction à la psychologie sociale, Larousse, Paris, 1973.Mumford, L.Le mythe de la machine, Tome I, Fayard, Paris, 1973.Nadel, S.F.La théorie de la structure sociale, Minuit, Paris, 1970.Nelson, L.L.Kagan, S.The star spangled-scramble, \u2018Psychology Today\", septembre, 1972, pp.53-91.Nielsen, R.F.Le développement de la sociabilité chez l'enfant, Delachaux et Niestle, Neuchâtel, 1951.Pagès, M.La vie affective des groupes: Esquisse d'une théorie de la relation humaine, Dunod, Paris, 1970.Piaget, J.La psychologie de l'intelligence, Colin, Paris, 1967.Piaget, J.Le jugement moral chez l'enfant, P.U.F., Paris, 1932.248 Pichte, G.Réflexions au bord du gouffre, Laffont, Paris, 1970.Rapoport, À.Combat, débats et jeux, Dunod, Paris, 1967.Rocheblave-Spenley, 4 A.M.Les rôles masculins et féminins, Editions Unversitaires, Paris, 1970.Rochefort, C.BF Les enfants d\u2019abord, l\u2019Etincelle, Montréal, 1976.= Samule, P.Ecologie: détente ou cycle infernal, Union Générale d\u2019Editions, Paris, 1973.Schroyer, T.The critique of domination, G.Braziller, New York, 1973.Schumacher, E.F.Small is beautiful, Abacus, G.B., 1974.Steinberg, F.Le conflit du siècle, Seuil, Paris, 1958.Steiner, C.M.Scripts people live, Bantam Books, 1975.Tiger, L.I Fox, R.8 The imperial animal, Dell.Pub., New York, 1971.= Tiger, L.Men in groups, Random House, New York, 1970.Van Lawick-Goodall, J.Les chimpanzés et moi, Stock, 1971.Weber, M.Economie et société, Tome |, Plon, Paris 1971.Wellmer, A.Towards a critical theory of society, New York, 1971.Wilson, O.Sociobiology, the modern synthesis, Belknap, Press of Harvard University, Cambridge, 1975.249 It { { p À { I I Abonnez-vous à POSSIBLES Dans les prochains numéros: De nouveaux possibles dans les sciences humaines: le renouvellement des problématiques de notre connaissance de l\u2019homme.L\u2019est du Québec: des plans des technocrates aux choix des citoyens.Le J.A.L., l\u2019autogestion et l\u2019avenir bâti à même le pays, les épinettes et le courage.Bulletin d\u2019abonnement ci-joint un chèque .mandat-poste .au montant de $10.pour un abonnement à quatre numéros à compter du numéro.Abonnement de soutien $15.00 Revue Possibles B.P.114, Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 2S4 251 Dépôt légal Bibliothèque Nationale du Québec D775 027 Dépôt légal Bibliothèque Nationale du Canada ete a Tm CR ac pre oe an _ rao La fis E 2 = $5.00 - a PA \u2026 .- PET AR en - Po Pe Lu recense LEME Lo PP = Lun i ay 2; ve == proper = \u2014 pa 2 rz 5 RS or as pry a pe Sea eg cos ects a == Rear xs Le ses \u2014 J ee LE os "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.