Le devoir, 17 octobre 2015, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F .LE DEVOIR, LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 pwo , \u2018 f ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR POESIE Patrice Desbiens : partout et nulle part DOMINIC TARDIF Patrice Desbiens sur Facebook?LE Patrice Desbiens, poète à la réputation revêche?Oui, c\u2019est lui, le vrai de vrai, qu\u2019on voit surgir là, parfois, au détour d\u2019une conversation littéraire.Et c\u2019est le Desbiens qu\u2019on connaît, le vrai de vrai, avec lequel on renoue aussi dans Vallée des cicatrices, son sbdème recueil à paraître à l\u2019enseigne de l\u2019artisanale maison L\u2019Oie de Cravan.Un Desbiens plus que jamais taraudé par l\u2019imminence de la mort, quoique toujours familier comme un vieux chum, quelque part entre autoreprésentation et autodérision, tendre émerveillement et salvatrice ironie, triviales\t, scènes du quotidien et réminiscences en vrac.Pareil et, en même temps, pas pareil, sur la même route, mais pas au _____ même kilomètre.Un Desbiens qui, à chaque recueil, gagne des disciples.Desbiens, poète vivant parmi les plus lus de l\u2019Amérique francophone ?Certainement.L\u2019amour, c\u2019est pas pour les peureux, chante Vincent Vallières sur son plus récent album, Fabriquer l\u2019aube, en lui empruntant un des vers qui résume le mieux Sudbury [recueil marquant de 1983, Prise de parole].Chloé Sainte-Marie et ses amis compositeurs mettent depuis quelques années de la musique autour de ses textes.Quant au comédien Harry Standjofski, il présentait l\u2019automne dernier sur a.lCEDESIlirt^ vallée des cicatrices la scène de La Licorne, à Montréal, son adaptation théâtrale du schizophrénique livre bilingue L\u2019homme invisible / The Invisible Man.Un journaliste demandera à un jeune musicien cool ce qu\u2019il lit?Parions un vieux 2$ que le nom de Desbiens sera prononcé.Desbiens, partout?Oui.Mais Desbiens nulle part, pense Maxime Nadeau, copropriétaire de la librairie ambulante Le Buvard.«En poésie, il y en a qui sont clairement influencés par lui, par une certaine esthétique qu\u2019on pourrait qualifier de trash.Il y a aussi un François Rioux [Poissons volants, Quartanier] qui peut parfois faire penser à Desbiens.Tout le monde en saisit un morceau, mais personne n\u2019est vraiment, totalement, son héritier.Il y a trop de choses dans Patrice Desbiens.» Pour d\u2019autres.Desbiens pourtant ne sera jamais que le chantre des tavernes peuplées d\u2019ouvriers débinés.«L\u2019affaire, c\u2019est que je ne bois plus depuis une couple d\u2019années.Il y a du monde qui pense encore que je vis ce qui est dans Sudbury.Ce n\u2019est plus mon monde, ça », raconte au bout du fil le Franco-Ontarien né à Timmins, qui habite Montréal depuis 1993.«J\u2019étais là dans le temps, faque j\u2019écrivais ce que je voyais.Maintenant, je suis ici, faque j\u2019écris ce que je vois ici.» Et écrire ce que tu vois, c\u2019est ça, le modus operandP.«Ben, tu simplifies pas mal.Dit de même, ça fait un peu Journal de Québec.On dirait, des fois, que vous êtes tous allés à la même école, les journalistes », réplique-t-il, sur le ton de la douce et espiègle exaspération.Pas jouer au littéraire En donnant à son écriture les allures d\u2019un banal travail du sténo-dactylographe, qui retranscrirait tout nu ce qui surgit sous ses yeux, Patrice Desbiens aura peut-être parfois pu passer pour celui qui estampille du sceau «poésie» ce qui n\u2019en est pas.Seulement dix petits mots au milieu de la page 32 de Vallée des cicatrices: «un nuage / un // nuage de pluie / pris sous la / glace».Le poème s\u2019intitule «poème», comme si le cascadeur de l\u2019amour tenait à rappeler que ça n\u2019a pas à être plus compliqué que ça, la poésie.Ces images immédiatement compréhensibles produisent leur lot de petites épiphanies chez un public qui ne se précipite habituellement pas dans la section poésie de son marchand de livres favori, raconte Maxime Nadeau.«C\u2019est le poète que je recommande à ceux qui veulent s\u2019initier à la poésie et qui, très souvent, n\u2019ont lu que les classiques français, explique-t-il.Il représente une façon de faire de la poésie que bien des gens, encore, ne s\u2019imaginent même pas, quelque chose d\u2019en apparence très simple et qui, pourtant, force l\u2019admiration de la plupart des poètes qui, eux, reconnaissent tout le travail nécessaire pour arriver à une telle limpidité.» « On est habitué à une poésie qui se prend au sérieux, avec son lyrisme, avec sa tendance à surécrire, à poétiser, alors que chez Desbiens, il VOIR PAGE F 4 : DESBIENS 'O-SWV'.j'-yr Marianne Dubuc à hauteur d\u2019enfant Page F 3 r.Un fascinant roman sans fiction sur une fascinante imposture Page F 5 Borges.net La mythique Bibliothèque de Babel imaginée par Borges existe maintenant virtuellement.Dans une nouvelle éponjmie de 1941, l\u2019écrivain argentin imaginait un univers composé « d\u2019un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales » où se retrouveraient des livres de 410 pages reproduisant toutes les combinaisons possibles, y compris les incompréhensibles, de tous les signes, dans toutes les langues.L\u2019écrivain américain Jonathan Basile a commencé à construire ce monde sur le site libraryofbabel.info.La réalisation algorithmique propose tous les textes de 3200 caractères possibles avec 26 lettres de l\u2019alphabet latin.Au total, la réalisation remplit plusieurs milliards de milliards de milliards de livres (10 à la puissance 4677), tous précisément classés.Un moteur de recherche permet d\u2019y retrouver des bouts de textes de dimensions égales ou inférieures à 3200 caractères, y compris chacune des phrases de ce petit texte de nouvelle.Le créateur de cet univers assure que les résultats ne sont pas générés à la pièce pour duper les naïfs.Le projet devra limiter ses ambitions à cette production vu l\u2019ampleur infinie des combinaisons envisagées par Borges.Le Devoir CRETE STERN DOMAINE PUBLIC Jorge Luis Borges en 1951 O O© \u2022 9 M Librairie .Des livres et des libraires librairiemonet.com Galeries Normandie \u2022 2752, rue de Salaberry, Montréal (QC) H3M 1L3 \u2022 Sortie 4 de l'autoroute 15 \u2022 Tél.: 514-337-4083 \u2022 Sans frais: 1-877-337-4083 \u2022 monet.leslibraires.ca F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 LITTERATURE POESIE Se faire femme HUGUES CORRIVEAU Cette poésie y est si ample que le corps humain devient Uimmensité du visible, que Ues-prit englobe pays et continents; cette poésie respire si fort et démesurément qu\u2019on y entend le foisonnement des sentiments les plus archaïques.Lyrisme aigu, lyrisme qui semble toujours oblitérer la petitesse du moi au profit du plus grand que soi; la douleur personnelle n\u2019étant que la tranchée où s\u2019abîme celle des humains, harnachant ainsi «Le temps des promesses d\u2019amour / _______ La grossesse des vents d\u2019est / La détresse des mers frappées / Le suicide des abeilles au printemps».choix de prendre la voix d\u2019une femme était risqué pour Rodney Saint-Eloi, mais sa façon de transcender l\u2019individualité pour accéder à la dimension tellurique lui permet d\u2019ouvrir sa poésie à l\u2019universelle tension des éléments, car «l\u2019oxygène souffle les voiles du poème».«Je suis la fiancée de la brousse / Je suis la fiancée de la mer / Je suis la fiancée de la nuit»y Ait La fille du baobab brûlé.Elle est légende et incarnation, obsession vivante et maternité sombre.Le poète parle aussi au «elle» afin de témoigner lui-même de ce qui se délite.Elle est femme abandonnée et percluse d\u2019absence, tétanisée de solitude et puits d\u2019un savoir dont elle craint la dispa-rition, pourtant certaine quand les guerres détruisent.C\u2019est peut-être Gaïa, c\u2019est peut-être la terre mère qui témoigne.Peut-être est-elle plus encore l\u2019âme de la terre Rodney même, son désir fou, sa passion soufrée.Et si elle était toutes les femmes incarnées, fille, mère, grand-mère, tante, celles qui dansent le nago, l\u2019ibo ou le pétro quand on entend, vaudou, les incantations passées de la magie ?Ce qui compte, c\u2019est l\u2019exaltation tourmentée du propos dont use Rodney Saint-Eloi, avec emportement.Il y a là une hauteur de ton qui souvent se magnifie, se gonfle jusqu\u2019à l\u2019essoufflement.Si l\u2019excès est assumé, c\u2019est que la manière se veut haussée par l\u2019ardeur poétique, respectant en cela une certaine tradition de l\u2019éloquence, une certaine manière de s\u2019enivrer d\u2019elle-même, sans retenue: «J\u2019ai donné le verbe donner à ton peuple / Entre nous est jeté ce pont de larmes / Aveugle je lance mes fétiches et mes dictons / À la vindicte des hippopotames / Je me réfugie aux portes de l\u2019alphabet /Je n\u2019ai pas de métier je suis poète.» Contradictoire, cette Fille du baobab brûlé est aussi le déferlement guerrier.« C\u2019est encore moi l\u2019horreur ma face contemporaine», «J\u2019ai fait le vœu d\u2019être fidèle aux vents contraires».Elle est totalité du Vivant.Rodney Saint-Eloi signe ici un recueil d\u2019une grande intensité, inscrit dans la continuité d\u2019une poésie de la parole extrême, qui emporte tout, qui déferle.Collaborateur Le Devoir JE SUIS LA FILLÇ , DU BAOBAB BRULE Rodney Saint-Eloi Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2015, 92 pages KK Oe qui n\u2019est à personne est à moi J\u2019embrasse le crépuscule d\u2019eau Je suis debout au flanc des nuages )) Extrait de Je suis la fille du baobab brûlé mt\u2019'Æ '\t'\t' V Les mains noires «C\u2019est très souvent un bonheur de plonger dans le roman d\u2019un auteur habitué à la poésie.Judy Quinn le prouve d\u2019ailleurs une seconde fois avec Les mains noires.L\u2019écrivaine [.] revient sur le chemin romanesque avec un récit qui nous transporte, sur plusieurs générations, de l\u2019Ukraine au Québec.» Cynthia Brisson, Les libraires 514 524-5558 lemeac@lemeac.eom Québec o o ROMAN QUEBECOIS Faune nordique Un cri du cœur pour le Grand Nord porté par une écriture forte CHRISTIAN DESMEULES On croise dans ce livre la faune habituelle du Nord: une poignée de géologues, de travailleurs sociaux, d\u2019infirmières ou d\u2019ouvriers de la construction.Quelques «nouveaux missionnaires blancs» venus prêcher une bonne hygiène de vie aux habitants du Nunavik.Ceux qui, pour la plupart, montent au Nord le temps d\u2019une saison de labeur et qui en repartent à la façon des oies sauvages, venus y profiter du soleil de minuit avant de fuir à temps les rigueurs de l\u2019hiver.Ils y vont par idéalisme, pour faire de l\u2019argent, par simple goût de l\u2019aventure ou pour y calmer leur mal de vivre.C\u2019est cette réalité qui donne son titre à Nirliit («oie» en inuktitut), le premier roman de Juliana Léveillé-Trudel.La narratrice, une jeune enseignante qui revient chaque été à Salluit, à la hauteur du 62® parallèle, à la pointe du Nord-du-Québec, s\u2019adresse à son amie Eva, Inuit et belle grand-mère de quarante ans, disparue depuis des mois et dont le corps n\u2019a jamais été retrouvé.Eva, qui, dans sa «langue de poésie rugueuse», lui avait appris à nommer un peu mieux la beauté du Nord.«Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l\u2019admirer.» Une terre de grands mystères aussi.Un vaste théâtre où soufflent comme des grands vents, peut-être plus qu\u2019ailleurs, les drames et les tragédies.Un espace sans limites qui ressemble aussi à une prison pour plusieurs de ceux qui y vivent, lourds de tous les désirs empruntés et de l\u2019alcool de contrebande.Un univers nordique sou- CAROLINE MONTPETIT Uunivers nordique souvent sombre de ce premier roman est éclairé par la lumière fragile des enfants.vent sombre, mais éclairé par la lumière fragile des enfants, «des enfants que je quitte heureux et libres à la fin de l\u2019été pour les retrouver démolis et perdus l\u2019année suivante, sans arriver à comprendre ce qui se passe entre dix et onze ans dans ce village du bout du monde».Misère de riches La narratrice, elle, y promène son regard avide de beauté Juliana et son idéalisme d\u2019oie Léveillé-Trudel blanche.«Je me sens coupable de mon pays riche, de ma famille unie, de mon éducation, j\u2019ai besoin d\u2019éteindre des feux et de sauver des enfants, j\u2019ai besoin de faire quelque chose dans ce monde pourri, j\u2019ai besoin de courir d\u2019une bande de laissés-pour-compte à une autre, j\u2019ai besoin sinon je pourrais m\u2019asseoir et pleurer ou lancer des bombes.» Elle y donne libre cours aussi à sa révolte, s\u2019adresse aux uns et aux autres (comme à Alex, qui l\u2019a laissée pour une Inuit) et ne se prive pas de critiquer au passage les Blancs venus là-bas s\u2019offrir «une parenthèse nordique avec des femmes qui les aimeront trop».Sorte de carnet d\u2019observation qui pointe sans trop de complaisance la violence et le fatalisme désespérants, avec un gros plan sur la situation catastrophique des femmes, Nirliit raconte ainsi les histoires d\u2019amour des uns et le désespoir des autres.Avec un mélange de poésie et d\u2019anthropologie, Juliana Léveillé-Trudel, née à Montréal en 1985, offre un tableau tout en contrastes de cet univers qu\u2019elle fréquente depuis quelques années.Un cri du cœur pour le Grand Nord et ses habitants porté par une écriture forte.Mais une faiblesse de structure \u2014 décousue, sans fil conducteur apparent \u2014 empêche Nirliit d\u2019être le grand roman qu\u2019il aurait pu être.Un livre touchant et d\u2019une grande justesse, pourtant, qui transporte jusqu\u2019à nos latitudes une parole de témoin beaucoup trop rare.Et qui soulèvç aussi plusieurs questions.A commencer par celle-ci: «Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde ?» Collaborateur Le Devoir NIRLIIT Juliana Léveillé-Trudel La Peuplade Chicoutimi, 2015,184 pages POLAR Belle famille ! MICHEL BELAIR an dernier, la première r mouture du projet mené par Richard Migneault {Crimes à la librairie.Druide) avait donné des résultats étonnants.Sous son impulsion, une bonne quinzaine d\u2019auteurs québécois de polars avaient alors témoigné plutôt brillamment de la diversité et de la richesse du genre.L\u2019exercice s\u2019est révélé tellement concluant que Migneault récidive cette année en en déplaçant à peine le cadre.Cette fois-ci, 17 auteurs ont accepté de travailler à partir d\u2019une seule et même contrainte à la fois simple et ouverte à tous les possibles: raconter un crime ayant pour cadre une bibliothèque.Crimes à la bibliothèque Il y a bien sûr toutes sortes de bibliothèques.Publiques ou privées, modestes ou somptueuses, situées en plein centre-ville ou dans une pièce de la maison.Elles sont, malgré leurs différences, le théâtre bien concret où se déroule l\u2019action des 17 nouvelles.Comptant chacun entre 15 et 25 pages, les récits concoctés pour l\u2019occasion parviennent à créer une atmosphère étonnante et à mettre en relief, encore une fois, le style tout comme la profonde diversité de l\u2019inspiration des écrivains de polars d\u2019ici.Certaines histoires sont SïlviÇ\u2019CilIterire Dt Vaille I\tBenoît Melançon fc^MIVtAU BAISSE! [et autres idées reçues sur la langue] & I IDEE REÇUE N° 6 LES QUÉBÉCOIS NE PARLENT PAS FRANÇAIS.Benoît Melançon LE NIVEAU BAISSE! [et autres idées reçues sur la langue] EN LIBRAIRIE - 1^,95$ ¦ DEL BUSSO ÉDITEUR évidemment plus corsées, plus solides que d\u2019autres.On pense surtout à cette véritable perle qu\u2019est Guerrière d\u2019Anna Raymonde Gazaille.L\u2019auteure réussit en moins de vingt pages à nous faire sentir l\u2019horreur vécue par les populations déplacées par la guerre, le drame des enfants soldats et l\u2019ignominie qui s\u2019installe dans les régions contrôlées par des milices terroristes.La bibliothèque dont il est ici question, symbole même de tout ce qu\u2019il faut éliminer pour que règne l\u2019arbitraire, est située au cœur d\u2019une ville prise d\u2019assaut par le groupe Etat islamique.Epoustouflant.Une noire famille D\u2019autres récits sont tout aussi dérangeants parce qu\u2019ils dénoncent des situations intenables, que ce soit la mise au ban et le rejet, comme dans Combustion lente, du collègue Erançois Lévesque, la collaboration occultée avec l\u2019ennemi {Alexandre Dumas de Sylvie-Catherine de Vailly) ou la bêtise abrutissante {Meurtre sous khontrainte de Martin Winck-1er).Certains par contre brillent par leur humour {J\u2019haïs les livres de Erançois Barcelo) ou par l\u2019intelligence ou la com- plexité de leur intrigue {Fin de partie de Jean Lemieux, Autour du parc Molson d\u2019André Jobin et Le truc avec les Turcs d\u2019André Marois).On pourra aussi découvrir ici l\u2019écriture élégante de Eran-cine Ruel {Un omicidio in la Serenissima), l\u2019imagination tordue de Jacqueline Landry {Actus reus) et de David Bélanger {Notre maître le passe) ou simplement rétablir le contact avec les préoccupations historiques de Hervé Gagnon {yeni Satanas) et de Maryse Rouy {Le secret du tome trois).Mais partout, en passant d\u2019un genre et d\u2019un style à l\u2019autre, le lecteur trouvera toujours de quoi rassasier sa curiosité.On notera aussi que, à la conclusion de chacune des histoires, Richard Migneault trace un court portrait de l\u2019auteur et de son œuvre en décrivant brièvement son parcours.On aura ainsi le plaisir de redécouvrir plusieurs auteurs dont on a déjà parlé dans nos pages : une belle famille, quoi, qui s\u2019élargit d\u2019année en année.Collaborateur Le Devoir CRIMES À JA BIBLIOTHEQUE Collectif dirigé par Richard Migneault Druide Montréal, 2015, 384 pages Vhjuüdpmh MAINTENANT EN LIBRAIRIE ichel Raba LE DEVOIR, LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 F 3 LIVRES f ' \u2022 OvM AOS'.-VV'j U,, iUUY' .vHiac MARIANNE DUBUC COMME DES GEANTS Lucie et de s\u2019inscrit dans la lignée de ces albums qui stimulent l\u2019interaction avec les enfants tout en apportant un sentiment de réconfort.ALBUMS JEUNESSE Marianne Dubuc.à hauteur d\u2019enfant MARIE FRADETTE La réputation de Marianne Dubuc n\u2019est plus à faire.Lauréate de plusieurs prix, notamment le Gouverneur général pour ses illustrations dans l\u2019album Le lion et l\u2019oiseau (Pastèque, 2013) et le prix des Libraires pour L\u2019autobus (Comme des géants, 2014), elle a vu certains de ses livres traduits en plusieurs langues.Cette notoriété repose aussi sur le choix des lecteurs, ceux qui ont adopté le style simple et soigné de cette artiste singulière.Cet automne, elle récidive, et deux fois plutôt qu\u2019une.D\u2019abord, tout près de paraître chez Comme des géants, Lucie et de est un recueil de trois historiettes dans lequel une fillette partage quelques moments tendres avec ses amis: un goûter pris sur la branche d\u2019un arbre, une chasse au trésor pour fêter l\u2019anniversaire de Léon le lapin et la rencontre avec trois œufs abandonnés.Encore une fois, la minutie du trait, fait au crayon de bois, le peu de perspective et le sens du détail apportent une dimension naïve aux tableaux.Chacune des scènes est enca- drée, puis présentée sur fond blanc dirigeant notre attention directement là où il faut, en l\u2019occurrence sur les émotions vécues par Lucie et ses amis.Ce nouveau titre s\u2019inscrit dans la lignée de ces albums qui stimulent l\u2019interaction avec les enfants tout en apportant un sentiment de réconfort et d\u2019appartenance.Le format à l\u2019italienne est par ailleurs bien adapté à l\u2019histoire, puisqu\u2019il permet d\u2019étendre le paysage et ainsi de passer d\u2019une scène à l\u2019autre de façon continue.Ce vieux Noé Dans L\u2019arche des animaux, l\u2019auteure du Gâteau (Courte échelle, 2013) nous transporte au cœur d\u2019une épopée animalière.Partant de la célèbre fable biblique, Dubuc fait état des différentes espèces sauvées, mais l\u2019essentiel du propos s\u2019en tient plutôt à présenter le périple menant les passagers de rembarquement au retour sur la terre ferme.La proximité entre les personnages, leurs différences, la longueur du trajet, la houle créant quelques petits maux laissent place à des tableaux amusants: un poisson dans L\u2019Arche des animaux Marianne Dubuc son bocal se demande ce qu\u2019il fait là alors que le chat lui jette un œil gourmand ; bousculés et à l\u2019étroit, les hérissons perdent leurs piquants sur le dos des lions, alors que les escargots tracent des labyrinthes en attendant que la pluie cesse.Si Noé occupe le premier rôle dans le texte d\u2019origine, il n\u2019est que figurant dans cette ména- gerie.Tout l\u2019espace est laissé aux personnages de prédilection \u2014 les animaux \u2014 de Dubuc, qui livre, de façon candide et non moralisatrice, l\u2019adaptation de ce texte de la Genèse.Et bien que la référence puisse paraître évidente aux yeux des adultes, les petits, eux, y verront plutôt une bande d\u2019animaux apprenant à vivre une traversée salvatrice.Le dessin joue beaucoup dans cet effet de candeur grâce à l\u2019angle qui nous propose toujours une vue à hauteur d\u2019enfant.C\u2019est d\u2019ailleurs là, dans cette capacité à offrir une perspective enfantine, à jeter un regard pur sur ce qui nous entoure, que réside toute la force et l\u2019art de Dubuc.Collaboratrice Le Devoir LUCIE ET CIE Marianne Dubuc Comme des géants Montréal, 2015, 56 pages En magasin le 20 octobre L\u2019ARCHE DES ANIMAUX Marianne Dubuc La courte échelle Montréal, 2015, 96 pages LITTERATURE QUEBECOISE Le gris du ciel CHRISTIAN DESMEULES Automne 1980.Après avoir fait les vendanges en Erance, un jeune Québécois se retrouve à Londres; le temps de vivre une errance urbaine marquée par les rifjs des Sex Pistols et des Ramones, les ombres efflanquées du mouvement punk en déclin et la recherche de pœ tits boulots pour survivre.Les amitiés vont fleurir.Il y aura April, une junkie écossaise, et un Pakistanais muet, Usman, dont les doigts sont «habitées par des esprits habiles».A travers les gestes et les paperolles, les deux jeunes hommes arriveront à fraterni- ser maladroitement.Assez pour que le narrateur devine que le père de son ami fume la chicha et voyage tous les jours sans jamais se déplacer.L\u2019Angleterre et l\u2019Abitibi Dans cette ville-musée qui l\u2019impressionne et qui l\u2019écrase, parmi les pauvres, les déshérités et les sans-patrie, le narrateur semble traîner comme un poids l\u2019oubli de son propre passé.Alors que loin, là-bas, les Québécois viennent de dire non au projet souverainiste.'Usman Neuvième roman de Pierre Yergeau, Le père d\u2019Usman ajoute une pierre modeste mais significative à un édifice romanesque marqué par le rêve et la mélancolie.Il y fait résonner délicatement le jeu des correspondances entre le ciel de la capitale anglaise et tout le gris des mines de l\u2019Abitibi.L\u2019auteur de L\u2019écrivain public (L\u2019instant même, 1999) et de Tu attends la neige, Léonard?(L\u2019instant même, 1992), qui a lui-même vécu deux ans dans la capitale britannique au début des années 80, nous arrive avec un petit livre allusif sur l\u2019incommunication, la rencontre impossible et l\u2019usage modéré des paradis artificiels : «La littérature n\u2019est jamais qu\u2019une autre façon d\u2019accepter le monde.» Collaborateur Le Devoir LE PÈRE D\u2019USMAN Pierre Yergeau L\u2019instant même Québec, 2015, 80 pages Benoît Melançon\tIDÉE REÇUE N° 4 LE NIVEAU BAISSE! [et autres idées reçues sur la langue]\tLES QUÉBÉCOIS PARLENT JOUAL \tBenoît Melançon LE NIVEAU BAISSE! (et autres idées reçues sur la langue] EN LIBRAIRIE - 1^,95$ ¦ DEL BUSSO EDITEUR LIBRAIRIE ACHAT À DOMICILE 514-914-2142 Bonheur d'occasion Librairie GALERIE ESPACE LOCATIF DISPONIBLE Fonds universitaires : \u2022\tLittérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022\tPléiade Art québécois et international Livres d'art et livres d'artiste Livres anciens avant 1800 Automatistes, Éditions Erta, Refus Global.Bel espace chaleureux pour artistes en arts visuels \u2022 Consultez notre site web pour les tarifs 2016 Salle disponible sans frais pour lancement de livre ou autre événement littéraire 1317, avenue du Mont-Royal Est, Montréal Mathieu Bertrand, Libraire * 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 www.bonheurdoccasion.com La Vitrine LE CANAL DE LA PEUR .T, ROMAN JEUNESSE LE CANAL DE LA PEUR Laurent Chabin Hurtubise Montréal, 2015,176 pages Dans Saint-Henri, un itinérant curieux prend des photos de criminels en pleine action, fl se retrouve, quelques minutes plus tard, agonisant, avec un couteau dans le ventre, entre deux jeunes femmes qui se trouvent là par hasard.La première croit que la seconde est la meurtrière et vice versa.Polar à forte teneur sociale (les pauvres et les policiers ne font pas bon ménage), ce roman de Laurent Chabin, dont les personnages principaux sont déjeunes marginaux du célèbre quartier montréalais, commence raide.La tension est forte.Les protagonistes, qui se relaient à la narration pour raconter leur version des faits, craignent pour leur vie, mais veulent régler l\u2019affaire sans les forces de l\u2019ordre.Après ce départ canon, le roman,Y mi-chemin, perd toutefois un peu en intensité dramatique.A la fin.Le Devoir, «le seul journal indépendant qui ait encore un peu de lectorat et qu\u2019on peut prendre au sérieux», dit un personnage, contribuera à la perte des méchants.On aime.Louis Cornellier POLAR UN LONG RETOUR Louise Penny Traduit de l\u2019anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné Flammarion Québec Montréal, 2015, 440 pages Désormais retraité, Armand Gamache se remet lentement et difficilement de sa plus récente enquête {La faille en toute chose, Elammarion Québec, 2014) dans le petit village de Three Pines.Jusqu\u2019à ce que son amie Clara Morrow lui demande de l\u2019aider à retrouver Peter, son peintre de mari en allé depuis un an.Ce ne sera pas simple, puisque Peter a choisi la fuite en avant et qu\u2019il a beaucoup voyagé depuis son départ forcé de Three Pines : Paris, Venise, l\u2019Ecosse, Toronto puis Charlevoix et la Basse-Côte-Nord.La «bande de Three Pines» (qui enquête en bloc, pourquoi pas !) devra faire appel à ses réserves les plus intimes.On trouvera ici des passages magnifiques, entre autres sur le très improbable Jardin de la spéculation cosmique situé à Dumfries, en Ecosse, ou simplement des descriptions de paysage absolument remarquables.Mais aussi, malheureusement, beaucoup de radotages déguisés en pensées profondes, des longueurs à peine supportables, tout comme des clichés surgissant un peu partout au hasard.Comme ce jugement sans appel sur Le Devoir, «le quotidien intello à peine déchiffrable», alors que l\u2019auteur mettra par ailleurs un grand souci à décrire, par exemple, avec un vocabulaire d\u2019une précision chirurgicale, les nuances de couleur avec lesquelles les peintres articulent leurs œuvres.M\u2019enfin.Reste que, même si l\u2019intrigue s\u2019étire jusqu\u2019à se diluer dans les eaux du golfe du Saint-Laurent, l\u2019ex-inspecteur-chef Armand Gamache est un être attachant.C\u2019est déjà beaucoup.Michel Bélair UN LONG RETOUR P\tGaspard\" LE DEVOIR 1 ALMARÈS Du 5 au II octobre 2015 ^\tCLASSEMENT AUTEUR/EDITEUR Romans québécois 1\tLamour au temps d\u2019une guerre ?Tome 1 1939-1942 Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean\t41 2\tMadame Tout-le-monde * Tome 5 Ciel d\u2019orage Juliette Thibault/Hurtubise\t1/3 3 Tromper Martine Stéphane Dompierre/Québec-Amérique 2/2 4 La jeune fille au piano Louise Lacoursière/Libre Expression 4/3 5 Es-tu au régime?Moi non plus! Catherine Bourgault/Les Editeurs réunis 10/2 6 Une nuit, je dormirai seule dans la forêt Pascale Wilhelmy/Libre Expression 7/2 7 Un long retour Louise Penny/Flammarion Québec 5/6 8 1967 ?Tome 2 Une ingénue à l\u2019Expo Jean-Pierre Charland/Hurtubise 3/7 9 Lhôtesse de l\u2019air ?Tome 3 Les turbulences de.Elizabeth Landry/Libre Expression -/I 10 Une deuxième vie \u2022 Tome 2 Sur la glace du.Mylène Gilbert-Dumas/VLB 8/4 W Romans étrangers 1 Millénium ?Tome 4 Ce qui ne me tue pas David Lagercrantz/Actes Sud 1/7 2 Le livre des Baltimore Joël Dicker/Fallois -/I 3 La fille du train Paula Hawkins/Sonatine 4/20 4 Cinquante nuances de Grey par Christian E.L.James/ Lattés 3/11 5 After \u2022 Tome 5 L\u2019éternité Anna Todd/Homme 2/3 6 Les assassins Roger Jon Ellory/Sonatine 6/2 7 Seul sur Mars Andy Weir/Milady 10/3 8 Lontano Jean-Christophe Grangé/Albin Michel -/I 9 After \u2022 Tome 1 La rencontre Anna Todd/Homme 5/3 10 La nuit de feu Eric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 8/5 Essais québécois 1 Rendez à ces aitres ce qui appartient à ces aitres Boucar Diouf/ La Presse -/I 2 Foglia l\u2019Insolent 3 La médiocratie Marc-François Bernier/Edito 1/3 Alain Deneault/Lux -/I 4\tDjihad.ca.Loups solitaires, cellules dormantes.Fabrice de Pierrebourg j Vincent Larouche/La Presse 2/8 5\tCes valeurs dont on parle si peu\tJacques Grand\u2019Maison/Carte blanche\t41 6 Le grand retour John Saul/Boréal -/I 7 Les libéraux n\u2019aiment pas les femmes Aurélie Lanctôt/Lux -/I 8 La Rébellion tranquille Martine Tremblay/Québec-Amérique 6/3 9 Le petit Hébert.La politique canadienne.Chantal Hébert/Rogers 5/8 10 Le niveau baisse! (et autres idées reçues sur.) Benoît Melançon/Del Busso -/I ^Essais étrangers 1\tLa 6e extinction.Comment l\u2019homme détmit la vie Elizabeth Kolbeit/ Guy Saint-Jean 2\tMater la meute.La militarisation de la gestion.Lesley J.Wood | Mathieu Rigouste/Lux 3\tBalade avec Épicure________________________ Daniel Klein/Michel Lafon 1/5 6/2 2/4 4 Lettres à mes petits-enfants David Suzuki/Boréal 4/4 5 Du bonheur.Un voyage philosophique Frédéric Lenoir/Fayard 3/34 6 Y a-t-il un grand architecte dans l\u2019univers?Stephen Hawking/Odile Jacob 10/5 7\tL\u2019occident terroriste.D\u2019Hiroshima à la guerre.Noam Chomsky j Andre VItchek/Ecosociété\t41 8\tFoulards et hymens.Pourquoi le Moyen-Orient.Mona Eltahawy/Belfond^ 9 Qui est Chariie?Sociologie d\u2019une crise religieuse Emmanuel Todd/Seuil -/I 10 Tout peut changer.Capitalisme et changement.Naomi Klein/Lux -/I La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est proprietaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Ssspsnl sur les ventes de livres français au Canada Ce palmares est extrait de Sasparil et est constitue des releves de caisse de 260 points de vente La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Sasparil © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 LITTERATÜRE La Vitrine ANDRE CROI ROMAN L\u2019HOMME QUI AIMAIT TROP TRAVAILLER Alexandre Lacroix Flammarion Paris, 2015, 170 pages H s\u2019enivre délicatement le soir pour mieux ressentir l\u2019effet du dépassement de soi le lendemain main.Il dresse des listes méthodiques de choses à faire pour donner du rythme à ses réalisations, préféré communiquer avec ses collègues par courriel, «infiniment plus propre qu\u2019une poignée de main» et «sans haleine», et savoure chaque seconde dans son bureau à aire ouverte, qui lui permet d\u2019entrer dans l\u2019intimité de ses voisins sans trop d\u2019engagement.Parce que les humains, il ne les aime pas trop, et certainement pas autant que le travail.Sommer est finalement un homme bien ordinaire, qu\u2019Alexan-dre Lacroix, directeur de rédaction de Philosophie Magazine, utilise ici, dans ce roman analytique délicieux, pour autopsier notre drôle d\u2019époque où le culte de la performance, l\u2019hyperin-dividualisme et la communication numérique distante déshumanise de l\u2019intérieur.Les mots frappent.Les phrases tracent les contours d\u2019un absurde érigé en norme, que le lecteur appréhende sans difficulté.Cet homme qui aimait trop travailler, c\u2019est sans doute un ami, un voisin, un collègue, un mari, un amant.Ou peut-être même lui.Fabien Deglise BANDE DESSINEE JOKER Benjamin Adam La Pastèque Montréal, 2015, 128 pages Puisqu\u2019il faut lui attribuer une valeur,nouvelle création du bédéiste Benjamin Adam {Deux milligrammes, Lartigues et Prévert, La Pastèque, 2014 et 2013), est un trésor, un exercice habile de déconstruction, un objet narratif à l\u2019intelligence rare et au graphisme séduisant à mettre entre toutes les mains, ou presque.Le fait exploré est divers.Mais il l\u2019est également par le fragment et le portrait de personnages pris dans leur quotidien et dans quelques contradictions : trois hommes liés à une puissante entreprise et impliqués dans des étranges parties de cartes sont retrouvés morts.Deux femmes et leurs nombreux enfants sont en fuite.Un oph-talmo se prend pour un corbeau.Il y a des journalistes aussi, mais à la solde du grand capital, et un gamin qui s\u2019appelle Jpker et qui écoute un peu trop les conversations des grands.Etrange?Oui, mais brillamment assemblé dans une bédé qui trouve ici le genre de récit capable de mettre en relief l\u2019incroyable pouvoir de narration du 9® art.Chapeau.Fabien Deglise Jean-François Dowd Une vie à l\u2019étourdie Avec un troncispjce de Jacques Brault POESIE UNE VIE À L\u2019ÉTOURDIE Jean-François Dowd avec un frontispice de Jacques Brault Le lézard amoureux Montréal, 2015, 70 pages Livre savant et heureux, sage même que cette Vie à l\u2019étourdie de Jean-François Dowd, écrit en hexamètres, octosyllabes ou alexandrins.C\u2019est, quel qu\u2019en soit le sujet, réjouissant, dans le sens même où l\u2019âme s\u2019en trouve comme apaisée.Scandée à l\u2019ancienne en six, huit ou douze temps, la lecture de l\u2019ouvrage en est singulièrement ralentie, ce qui rend propice la réflexion que le poète propose principalement autour de la mort ou des auteurs aimés.Car Jean-François Dowd convie à sa table beaucoup d\u2019auteurs contemporains ou non qui le portent, afin de trouver un sens à la vie ou à l\u2019écriture, l\u2019un et l\u2019autre se confondant souvent dans cette tension qui sous-tend les textes.Pour reprendre un passage du recueil, on dirait que c\u2019est «Rien qu\u2019un homme / Qui fixe avec des yeux d\u2019effraie/Femmes, oiseaux, lunes, ruisseaux/Et les ombres naïvement / Brodées sur le jardin écru.» L\u2019esprit d\u2019un Jean Royer semble convoqué dans cette manière de faire appel à ceux et celles qui écrivent et qui font écrire.Petite ménagerie personnelle, grand souffle des oeuvres antérieures, Perros à la clé, le poète tremble de vivre au rythme passéiste des écritures, sans un regard sur la vie contemporaine (ou presque), tant lui importe le calme tranquille des mots : «Le pas du héron: / On dirait la préhistoire / Sous les hémérocalles.» Comment ne pas succomber?Hugues Corriveau PHILIPPE MATSAS / OPALE Comme dans tous ses livres, Michèle Lesbre raconte la scène des images, piste les traces inscrites dans les lieux, nommés comme s\u2019ils pouvaient révéler quelque chose.ROMANS Les pères totems Christine Angot, Martine Delvaux et Michèle Lesbre écrivent leurs pères GUYLAINE MASSOUTRE Elles n\u2019ont pour ainsi dire pas connu leur père.Ou bien trop, ou bien trop peu.Elles racontent, précises, un rien désemparées par des images nettes, archétypes du virtuel.Qui les hantent.Qui fuient.Qui refont surface des profondeurs immergées.Christine Angot.Martine Delvaux.Michèle Lesbre.Trois destins, l\u2019une ignorée puis violemment désirée ; l\u2019autre refusée, niée ; la troisième laissée honteuse.Toutes trois, ambivalentes, racontent la vastitude du manque.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019un père, pour une fille qui nomme, adulte, la force et l\u2019acuité des sentiments, l\u2019amour en jachère ?«L\u2019amour est toujours différent de ce qu\u2019on imagine.Les pères sont parfois incertains, l\u2019amour aussi, c\u2019est peut-être ce qui les rend si nécessaires», écrit Lesbre, avec sa transparence habituelle, sa netteté touchante et rêveuse.«L\u2019homme de l\u2019écluse me plaisait, j\u2019aimais son charme désinvolte et ses divagations dans lesquelles je m\u2019étais abandonnée et reconnue, mais les instants magiques sont des instants et doivent le rester.» Là où Angot pénètre dans le piège, qui se ferme sur elle au risque qu\u2019elle n\u2019en sorte jamais {Un amour impossible, Flammarion), là où Delvaux, dans Blanc dehors (Héliotrope), invente un père fait de silence et de fuite, un salaud peut-être ou bien le fils d\u2019un assassin, Lesbre, dans Chemins, trace le portrait d\u2019un déserteur.Les mots tracent le rythme de sa respiration.Errances Comme dans tous ses livres, Lesbre raconte la scène des images, piste les traces inscrites dans les lieux, nommés comme s\u2019ils pouvaient révéler quelque chose, ces repères sur le fond immense de la dérive.Ces écorces de vie flottent entre des ellipses, sur des grands pans de mystère, sur l\u2019absurde d\u2019un récit inachevé parce que le temps est discontinué.Toutes ces femmes auteures ont dû s\u2019accrocher à leur mère, au point que, dans notre ère de féminisme aux droits mieux inscrits que jadis dans des lois égalitaires, on pourrait croire, à ces livres, que les hommes n\u2019ont jamais été aussi absents.Même s\u2019il y a des phrases, des mots jetés comme des talismans ou des amulettes, ces pères sont des totems tantôt fétiches transportables, tantôt nécroses, tantôt objets d\u2019un désir insatisfait.Pères déchets, pères disséminés dans le regard qui les cherche, invisibles, inaccessibles, inconnus, ils s\u2019affichent en filigrane dans le «je» qui leur parle.Les tons et les teintes varient.Sommations et inventions chez Angot, peu de verbes à l\u2019imparfait mais au présent chez Delvaux, presque tout le récit est à l\u2019imparfait chez Lesbre, mélancolique, suspendu hors du temps.Chacune de ces écrivaines recompose la statue du Commandeur, l\u2019ombre falote, le chien.Miroir troué Toutes ces images abîmées constituent le père, l\u2019incantation au père, une rumeur familière faite de plus ou moins de réel et de beaucoup de vide.Il y a des voyages en voiture, des images de couple parental, de la dépossession enfantine.Par-dessus tout, il y a la certitude du mensonge, ou pire, du secret, tout cela formant un voile, une taie.Cécité ou «taisure», le symbole est lourd à porter.«On ne sait quel sens donner à certains souvenirs tant leur violence, parfois, marque le temps.» Intensité, permanence et réminiscence, rémanence : la fille s\u2019engouffre dans la mère, l\u2019amante dispute à l\u2019amant le rôle de tête et ce choix, si lourd, de se tenir à distance; ces femmes trouvent dans les livres celui qu\u2019elles veulent voir raconter.Comme la narratrice de Lesbre, elles acceptent de quitter l\u2019hôtel de la Bonne Renommée.C\u2019est à nu qu\u2019elles disent composer avec un infini chagrin.Le rêve y tient une large place.Le cauchemar aussi.L\u2019hallucination sensorielle, mentale, autour de l\u2019homme qui prend des noms, qui se charge des affects, ogre et démon, emporte le lecteur dans un univers de questions.L\u2019ouverture à cette émotion peut sembler insupportable.«J\u2019apprends la solitude», écrit la narratrice, replongée dans l\u2019enfance.Elle dérangera qui ne veut pas se souvenir de la nécessité vitale d\u2019enter seul «les chemins».Collaboratrice Le Devoir CHEMINS Michèle Lesbre Héliotrope Montréal, 2015, 137pages Aussi paru chez Sabine Wespieser Paris, 2015 DESBIENS SUITE DE LA PAGE E 1 y a quelque chose de très pur», observe pour sa part l\u2019écrivain Patrick Roy, un fidèle de son oeuvre, qui signait en juin dernier son deuxième roman.L\u2019homme qui a vu l\u2019ours (Quartanier), et dont le disque dur recèle de nombreux poèmes inédits.«Ça donne des passages qui ont presque l\u2019air badin, mais devant lesquels on ne peut que dire: \u201cOui, c\u2019est ça.C\u2019est exactement ça!\u2019\u2019 Quand j\u2019ai l\u2019impression de faire de la poésie, quand je veux arrêter de jouer au littéraire et vraiment écrire, je reviens à Desbiens.Il peut te sortir un truc très, très concret, puis faire des remarques presque philosophiques, mais pas chiantes non plus, ajoute Patrick Roy.Patrice Desbiens, c\u2019est le gars qui peut autant te parler de son scotch que de la résilience et de la solidité de l\u2019arbre qui a tué Albert Camus.» Des nouvelles Patrice Desbiens est maintenant sur Facebook, donc.Il y a quelques années, nous aurions sans hésiter conclu à l\u2019usurpation d\u2019identité.Retranché dans son mutisme, l\u2019homme, jadis très présent sur scène, sortait peu, s\u2019entêtait à vivre sans ordinateur, déclinait les propositions d\u2019entrevues.S\u2019il a encore fallu gentiment lui tordre le bras, la semaine dernière, pour qu\u2019il accepte de poser devant notre photographe, ses réticences sont moins bétonnées qu\u2019avant.Desbiens sur Facebook.Pourquoi le signaler ici ?Surtout pour dire que Patrice Desbiens va mieux; qu\u2019il a, en 2013, été gravement malade, que ses proches ont eu peur et qu\u2019il a eu peur lui aussi, mais qu\u2019il parle aujourd\u2019hui avec la voix ragaillardie de celui qui prend soin de lui.Son rapport au monde, et à la vie, semble s\u2019être considérablement pacifié ; le voilà, parmi nous, sur le grand perron d\u2019église virtuel.Mais toujours pas facile à épingler, le bonhomme, non, surtout quand, après avoir répété «Moi, qui je suis, c\u2019est pas important» à quelques reprises pendant l\u2019entretien, il lance, au moment de raccrocher: «J\u2019espère que ça ne sortira pas tout croche, ce que je t\u2019ai dit.» Refuser d\u2019entretenir le mythe, mais se soucier de ce qu\u2019on écrira sur lui : on ne fait pas plus Desbiens que ça.Si tu n\u2019es pas content, Patrice, il y aura toujours Facebook?Tu sais où trouver l\u2019auteur de ces lignes.« Tu veux que /écrive sur ton wall ou en privé?» Collaborateur Le Devoir VALLÉE DES CICATRICES Patrice Desbiens L\u2019Oie de Cravan Montréal, 2015, 60 pages LITTERATURE BRESILIENNE Vanessa Barbara ; l\u2019art des débuts CATHERINE LALONDE La rencontre avec un livre tient parfois à ses seules premières phrases, et on pourrait disserter sans fin sur éditeur La fin de la trilogie amoureuse de Claude Jasmin.DB I Également disponibles en version numérique www.editionsxyz.com Claude Jasmin Elyse, la fille de Claude Jasmin Anita, une fille numérotée Claude Jasmin Angela, ma Petite-Italie NOUVEAUTÉ ce qui provoque, en quelques mots, assez de style, sur ce qui fait naître surtout cette curiosité qui fait qu\u2019un lecteur, presque à son insu, se retrouve «ferré», pas moins accroché qu\u2019un poisson à l\u2019hameçon.Chance du débutant ou maîtrise ?Le premier roman de la jeune Vanessa Barbara, née à 1982 à Sào Paulo, témoigne, quoi qu\u2019il en soit, d\u2019un charmant art du commencement.«Lorsque Ada est morte, le linge n\u2019avait même pas eu le temps de sécher.L\u2019élastique du jogging était encore humide, les grosses chaussettes, les T-shirts et les serviettes toujours sur le fil.» Le vieil Otto, amoureux de presque toujours de son Ada, se retrouve ainsi veuf, un peu misanthrope, soudain sans joies de vivre \u2014 même les documentaires animaliers et les séries policières ont perdu grâce à ses yeux.Entre les souvenirs de leur amour et de leur quotidien et les portraits des voisins, tous un peu craqués \u2014 Nico, le pharmacien fasciné par les effets secondaires des médicaments qui ne sait pas nager, mais rêve de traverser la Manche; lolanda et ses trips ésotériques; le facteur qui livre volontairement les lettres aux mauvaises adresses en beuglant de l\u2019opéra ; monsieur Taniguchi, qui a poursuivi seul aux Philippines sa Seconde Guerre mondiale jusqu\u2019en 1978.\u2014, se trace un univers à la Amélie Poulain, qui chante la diversité des humains et leurs adorables et insupportables petits travers.Une intrigue?Pourquoi?Et c\u2019est dans la description de la petite folie quotidienne que brille Vanessa Barbara; dans l\u2019humain, très humain; dans la chair et le cœur qu\u2019elle sait donner à ses personnages.Quand elle décrit les explorations culinaires explosives d\u2019Ada, les fugues répétées des canins qui foutent la rue sens dessus dessous, les amours inavouées des uns et le poids de la vieillesse des autres, on vibre avec tout ce petit monde, adopté illico.Au point même où l\u2019intrigue, façon faux polar, qui s\u2019ajoute au dernier tiers du roman semble forcée, n\u2019ajoute rien et nous éloigne même de la force de ce livre.Mais ce serait vraiment bouder un plaisir de lecture, pas si léger qu\u2019il ne le semble, que de s\u2019arrêter à ce bémol.(?es Nuits de laitue (quel titre étrange, tout de même !) s\u2019avalent toutes seules, sans l\u2019amertume de la tisane aux feuilles vertes que le pauvre Otto s\u2019inflige parfois pour dormir.Un premier roman remarquable, et, conséquemment, une auteure à surveiller.Le Devoir LES NUITS DE LAITUE Vanessa Barbara Traduit du portugais par Dominique Nédellec Zulma Paris, 2015, 224 pages LE DEVOIR LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 F 5 LIVRES Le grand mensonge L\u2019imposteur^ un fascinant « roman sans fiction » de Javier Gerças Christian Desmeules « L es masses sont plus facilement victimes du grand mensonge que du petit, parce que les individus mentent à propos des petites choses, mais que les mensonges trop grands leur font honte.» A révidence, rhomme qui a dicté ces mots dans la prison de Landsberg où il était incarcéré s\u2019y connaissait en manipulation.Aussi, après avoir dénoncé dans son Mein Kampf ce qu\u2019il voyait comme des mensonges, Adolf Hitler s\u2019est employé à les remplacer par ses propres vérités altérées.D\u2019autres le font tous les jours: les politiciens qui brillent de leurs faux sourires (et parfois aussi de leurs faux diplômes), les vendeurs de paradis et d\u2019encens, les romanciers.Où s\u2019arrête la fiction et où commence le mensonge?Comment négocier avec la mémoire historique ?Autant de questions fascinantes que pose l\u2019écrivain espagnol Javier Cercas à partir d\u2019un cas particulier dans L\u2019imposteur, son plus récent «roman sans fiction».Un peu de maquillage En mai 2005, un scandale qui va rapidement faire le tour du monde éclate en Espagne.On découvrait qu\u2019Enric Marco, un octogénaire de Barcelone, s\u2019était fait passer pendant plus de trente ans pour un ancien républicain déporté dans l\u2019Allemagne d\u2019Hitler et un survivant des camps nazis.Auréolé de son passé de militant antifranquiste \u2014 par ailleurs tout aussi discutable \u2014, l\u2019homme avait été à la fin des années 70 vice-président de la CNT, un important syndicat espagnol, avant de diriger une association catalane de parents d\u2019élèves.Il présidait depuis trois ans l\u2019association espagnole des anciens déportés, l\u2019Ænicale de Mauthausen.Un tremblement de terre.Comment ce petit moustachu énergique, présent sur toutes les tribunes, conférencier dans les écoles, chouchou des journalistes pendant des années, a-t-il pu tromper tout le monde ?C\u2019est quatre ans après sa conversion en «grand imposteur et grand maudit», déboulonné du jour au lendemain par les recherches d\u2019un historien franc-tireur espagnol, que Javier Cercas, d\u2019abord réticent, a fini par faire la connaissance du mystificateur.Auteur des Soldats de Salamine (2002), d\u2019A la vitesse de la lumière (2006), dL Anatomie d\u2019un instant (2010, tous chez Actes Sud), Cercas s\u2019intéresse depuis des années, d\u2019une façon oblique et personnelle, à l\u2019histoire contemporaine de l\u2019Espagne.Comme on pèle un oignon, au fil d\u2019une minutieuse enquête qu\u2019il met en scène à sa manière habituelle, l\u2019écrivain lève le voile sur d\u2019autres coins sombres de sa biographie.Mais une hypothèse s\u2019impose très vite: «Marco est fondamentalement un roublard, un charlatan hors pair, un ember-lificoteur sans pareil.» La réalité?Né dans un asile d\u2019une mère folle, sans père, puis jeune marié et travailleur volontaire dans un chantier naval allemand en 1941, après un court séjour dans une prison nazie, Enric Marco est rentré dès 1943 en Espagne avant de retrouver sa petite vie de mé- LLUIS GENE AGENCE ERANCE-PRESSE En mai 2003, Enric Marco s\u2019était rendu au camp de Mauthausen, en Autriche, en tant que président de l\u2019association espagnole des anciens déportés.C\u2019était deux ans avant que n\u2019éclate la vérité.a La réalité tue et la fiction sauve )y Extrait de Llmposteur canicien dans un quartier populaire de Barcelone.De toute évidence, son existence « ordinaire » ne lui suffisait pas.Il a choisi de se peindre en militant anarchiste, en héros de la résistance franquiste, en\t.* ouvrier modèle et JAVIER CERCAS en victime des camps.Et on l\u2019a cru.Parce qu il ________ avait du talent et\t^ que son histoire était vraisemblable.Dès lors, pourquoi s\u2019empêtrer de sa propre réalité ?Un peu comme dans le Don Quichotte de La____________ Manche, ce roman quatre fois centenaire que Gallimard publie en un seul volume parfaitement compact dans sa collection de La Pléiade.Un homme ordinaire L\u2019affaire Marco n\u2019est pas à proprement parler un scandale littéraire (il y aurait pourtant fort à écrire rien que sur les mystifications littéraires).Il a beaucoup écrit, mais ses mensonges \u2014 ou ses arrangements avec la vérité \u2014, ce petit mécanicien catalan les a par-dessus tout incarnés.C\u2019est là son «génie», estimait le romancier Mario Vargas Llosa lorsque l\u2019affaire a éclaté, applaudissant à deux mains l\u2019arrivée de ce nouveau collègue, qui avait réussi à faire ce que des milliers de romanciers avant lui avaient échoué à faire: incarner une histoire, faire pleurer, faire rire.La différence entre Vargas Llosa, Cercas ou Enric Marco, on la connaît.C\u2019est que le romancier, lui, a la permission de mentir {«ce vice maudit», poqr Montaigne).A travers son enquête, Javier Cercas a surtout cherché à comprendre Marco \u2014 non à le condamner ou à le réhabiliter.A le placer devant ses mensonges et ses contradictions, le forcer à laisser tomber ses masques un à un.Et à sa manière.L\u2019imposteur nous rappelle le pouvoir de la littérature: «N\u2019est-il pas indispensable d\u2019essayer de comprendre toute la confuse diversité du réel, depuis ce qu\u2019il y a de plus noble jusqu\u2019au plus abject?» Et c\u2019est ce que la littérature peut faire le mieux : explorer les paradoxes, les ambiguïtés, l\u2019infinie complexité de l\u2019existence, découvrir patiemment les points de fuite et les angles morts.Elle est aussi, ne nous le cachons pas, «une forme socialement acceptée de narcissisme».Tout comme le personnage de Don Quichotte, vaincu, qui abjure les romans de chevalerie à la toute fin du chef-d\u2019œuvre de Cervantes, retrouve la raison et redevient in extremis Alonso Quijano.La fiction est-elle un mensonge?Eaire de sa vie une invention peut-il être une forme d\u2019art?Marco, lorsqu\u2019on y pense, est l\u2019auteur d\u2019un crime sans victime, coupable seulement d\u2019avoir été trop loin en mélangeant ses lectures avec son désir d\u2019être un héros.Le roman de Cercas, lucide et complexe, pose aussi le problème de la mémoire historique.Cette histoire aurait-elle pu se produire ailleurs qu\u2019en Espagne ?Un pays qui digère mal son passé récent \u2014 comme, du reste, la vaste majorité des pays européens \u2014 et dont Cercas scrute la conscience collective douloureuse à répétition.Il reste que pour l\u2019auteur de L\u2019imposteur, «l\u2019industrie de la mémoire» de l\u2019Holocauste, qui sécrète du kitsch à n\u2019en plus finir, a su trouver en Enric Marco sa parfaite expression.Et peut-être aussi que quarante ans de dictature franquiste ont laissé de multiples angles morts qui ont permis à toutes sortes de mensonges de prospérer.Mais «la démocratie aurait-elle pu se construire sur la vérité» ?Pauvres, éphémères et misérables, sommes-nous tous condamnés à porter la «triste figure» de la vérité?Le mensonge est-il vraiment plus épouvantable que la réalité ?L\u2019invention, au fond, est peut-être le sel de l\u2019existence.Et pour Cercas, comme pour Cervantes bien avant lui, une évidence s\u2019impose: «La réalité tue et la fiction sauve.» UIMPOSTEUR Javier Cercas Traduit de l\u2019espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic Actes Sud Arles, 2015, 404 pages DON QUICHOTTE DE LA MANCHE Cervantes Edition et traduction de l\u2019espagnol par Claude Allaigre, Jean Canavaggio et Michel Moner Gallimard (Bibliothèque de La Pléiade) Paris, 2015, 1264 pages I\tBenoît Melançon it^lVEAU jPAiSSE! [et autres idées reçues sur la langue] \\ IDEE REÇUE N° 11 BIEN PARLER.C'EST SE RESPECTER.Benoît Melançon LE NIVEAU BAISSE! [et autres idées reçues sur la langue] EN LIBRAIRIE - 1A95$ ¦ DEL BUSSO ÉDITEUR LA CONQUETE Dommages collatéraux DAVE NOEL Les civils sont souvent les principales victimes des conflits armés.La guerre de la Conquête ne fait pas exception avec ses masses de migrants et ses massacres d\u2019innocents.Un collectif d\u2019historiens français et québécois dirigé par Bertrand Eonck et Laurent Veys-sière explore les facettes méconnues de cet affrontement dans Im chute de la Nouvelle-Erance.En dépit de son titre, ce recueil fait peu de place aux opérations militaires ayant dévasté le nord-est du continent américain entre 1755 et 1760.On y traite davantage de la reconstruction de la société canadienne éprouvée par le bombardement de Québec et l\u2019incendie des cam-pagnes environnantes par les assiégeants britanniques.«La situation immédiate de la population restée sur place est catastrophique, écrit Alain Laberge, car celle-ci est dépouillée du plus strict nécessaire, sans pouvoir espérer de secours.» L\u2019historien évoque le destin tragique de ces «familles disloquées» par la mort de ses éléments les plus vulné-rables découlant des privations alimentaires.«Le monde rural canadien, après avoir récupéré ses acquis des années d\u2019avant la guerre, va conserver de la guerre de la Conquête le souvenir de l\u2019épreuve d\u2019une décennie perdue», écrit Laberge.Géopolitique Au-delà de l\u2019aspect humain du conflit, les auteurs abordent la question délicate de l\u2019abandon du Canada par la Erance.Eonck et Veyssière rappellent à ce Au-delà de Taspect humain du conflit, les auteurs abordent la question délicate de Tabandon du Canada par la France sujet que Versailles a déployé davantage de soldats dans sa colonie laurentienne que dans les Antilles.Ce n\u2019est pas sans raison, soulignent-ils, si les combats livrés pour défendre les «quelques arpents de neige» dépeints par Voltaire ont été «plus violents et acharnés» que sur les autres théâtres coloniaux d\u2019opérations.Si la Erance a abandonné le Canada, c\u2019est au cours de la révolution américaine, vingt ans plus tard, alors qu\u2019elle dispose à nouveau d\u2019une marine de guerre capable de débarquer un corps expéditionnaire devant Québec.Versailles préférera toutefois le commerce des îles à sucre à l\u2019expansion continentale, comme l\u2019explique Erançois Ternat dans un texte éclairant sur la géopolitique de la seconde moitié du XVIIE siècle.«Peu de changements de souveraineté ont laissé autant de traces dans la mémoire des descendants des vaincus que la fin de la Nouvelle-France», écrivent les directeurs du collectif, qui aborde également la question autochtone.S\u2019il est loin d\u2019épuiser son sujet, ce recueil un peu disparate comble une partie de la brèche historiographique mise en lumière il y a quelques années à l\u2019occasion du 250® anniversaire du changement d\u2019empire.Le Devoir LA CHUTE DE LA NOUVELLE-FRANCE Bertrand Eonck et Laurent Veyssière Septentrion Québec, 2015, 357pages h Marie-Louise court dans la neige « Le poète Mario Cholette fait [.] ses premiers pas dans l\u2019univers du roman avec Marie-Louise court dans ia neige [.], mais rien n\u2019y paraît ! » Cynthia Brisson, Les iibraires 514 524-5558 lemeac@lemeac.eom Québec o o ASMAA IBNOU2AHIR V, Chroniqiæs d\u2019une musulmane I indignée Féministe, musulmane et engagée Une conMbufion essentielle à la mosaïque très diverse que représentent les réalités de l'immigration, de l'islam et des femmes musulmanes, SODEC Quebec îà Canad'âî Ê> F I D E S groupefides.com F F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 17 ET DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015 ESSAIS PEDRO RUIZ LE DEVOIR Christian Saint-Germain signe un pamphlet animé par une colère jubilatoire, dont la thèse est celle d\u2019un indépendantiste résolu, inspiré par la théorie de la décolonisation, qui en a soupé des atermoiements souverainistes.Jeu de massacre souverainiste O Louis CORNELLIER Le colonisé, écrit Christian Saint-Germain, est «un être qui tend vers le non-être, mais en s\u2019affirmant pendant tout le trajet».Le peuple québécois, dans cette logique, se qualifie pour le titre.«Nous sommes, continue Saint-Germain, dans une dynamique de prêarrangements funéraires avec le Canada et dans la recherche des plus hauts standards vétérinaires pour l\u2019agonie individuelle.» Plus grave encore, nos élites nationalistes présideraient à cette marche funèbre, en vidant le projet national de sa charge existentielle.Cette thèse, assenée dans L\u2019avenir du bluff québécois, un pamphlet animé par une colère jubilatoire, est celle d\u2019un indépendantiste résolu, inspiré par la théorie de la décolonisation et par les figures de Pierre Vallières et de Lionel Groulx, qui en a soupé des atermoiements souverainistes.Deux fois docteur \u2014 en théologie et en droit \u2014, Saint-Germain enseigne la philosophie à l\u2019UQAM.Son pamphlet, souvent très drôle, ne fait pas de quartier.Même si, en entretien téléphonique, il témoigne de son admiration pour Lucien Bouchard et Jacques Parizeau, le pamphlétaire, dans son ouvrage, ne les épargne pas.«Ces chejs, écrit-il, n\u2019ont-ils jamais cru à l\u2019indépendance du Québec et le PQ a-t-il été autre chose que le syndicat de boutique de l\u2019entreprise fédérale ?Ils souhaitaient l\u2019amélioration de la situation constitutionnelle.Ils n\u2019étaient pas des leaders véritables.» Candeur Mener le Québec à l\u2019indépendance, écrit Saint-Germain, est une «action politique grave».Quand le Canada a vraiment cru que ce projet pouvait se concrétiser, il n\u2019a pas hésité à jouer les gros bras (en 1837-1838, en 1970, en 1995).Dans Le référendum volé, qui paraît cette saison dans une nouvelle édition enrichie chez Baraka Biblio, Robin Philpot révèle que, pour les fédéralistes, tous les coups, même illégaux, sont permis quand il s\u2019agit de défendre l\u2019ordre constitutionnel établi.Qr, selon Saint-Germain, Bouchard et Parizeau, de même que leurs prédécesseurs péquistes, ont fait preuve d\u2019une inqualifiable candeur en partageant «avec la population l\u2019illusion de l\u2019arrangement démocratique, du gentlemen\u2019s agreement avec les suppôts de Lord Durham ».Le projet d\u2019indépendance est une lutte et a des ennemis.Ne pas en tenir compte, insiste le pamphlétaire, relève de l\u2019innocence politique la plus crasse.Saint-Germain évoque même la nécessité de développer, après octobre 1970, un service d\u2019espionnage et de contre-espionnage.Au lieu de cela, écrit-il, «l\u2019architecte principal de Tétapisme\u201d avait plutôt décidé d\u2019infiltrer la GRC par les soirs».Vouloir l\u2019indépendance, explique le philosophe, c\u2019est vouloir entrer dans l\u2019Histoire par la rupture avec l\u2019Etat colonisateur, qui menace notre survie nationale en étant responsable de notre oppression économique et de notre humiliation linguistique.Qr, les leaders souverainistes, en colonisés qui craignent le jugement du maître, ont gommé toute «animosité historique » de leurs discours, ont tremblé devant la moindre accusation d\u2019ethnlclsme et se sont enferrés «dans un argumentaire économique coût/bénéfice », celui des «marchands de tapis», selon la formule de Pierre Bourgault.Ils ont privé, ce faisant, le projet Indépendantiste de sa portée mythique et libératrice, pour le transformer en « un discours politique vide où a Être colonisé, c\u2019est ne pas vouloir véritablement ce à quoi on prétend aspirer.C\u2019est faire à semblant\u201d d\u2019aller dans une direction, alors que dans les faits on rebrousse chemin, Extrait de L\u2019avenir du bluff québécois la seule question adressée aux citoyens n\u2019est pas de nature existentielle, mais relève de la psychologie du consommateur: ressentez-vous votre disparition progressive dans le grand tout multiculturel canadien comme un drame constitutionnel au point de vouloir en sortir?Pas pantoute, je roule avec deux chars ! » Modernisation molle Ce triste aboutissement, selon Saint-Germain, est le résultat de l\u2019esprit modernisateur de la Révolution tranquille.Sa critique de ce « temps mythique» de notre histoire n\u2019est pas toujours évidente et flirte parfois avec un patriotisme conservateur de droite, nourri de grandeur héroïque.Saint-Germain parle de la Révolution tranquille comme d\u2019une « lente consumation des forces vives dans des mesures sociales finalement confondues avec des actes importants ».Le peuple québécois, tout occupé à se moderniser, aurait alors perdu son lien vital avec son passé et son destin historique, se serait embourgeoisé et aurait pris le développement de la sollicitude étatique pour sa libération, s\u2019engluant ainsi dans une mollesse nationale dont les nouveaux idéaux sont les soins de santé et la qualité de vie.Sur le plan culturel, Saint-Germain conclut à l\u2019échec: malgré la démocratisation de l\u2019école, la conscience historique est en déroute et la langue se délite, «comme si Roméo Dallaire, récent docteur honoris causa de l\u2019Université de Montréal, et le non moins sénatorial Jacques Demers avaient concocté un recueil de textes pour finissants du baccalauréat en communication».Saint-Germain, déchaîné, frappe fort.Parizeau, écrlt-11, «manquait cruellement de jugement» ; Lucien Bouchard est un «fesse-mathieu » charismatique mais pleutre, qui déshonore son statut d\u2019ancien chef nationaliste en acceptant des mandats du gouvernement libéral et en fréquentant le Sa-gard des Desmarals; Jean-Martin Aussant est un «intrigant» ; Françoise David, une «agente de pastorale» ; PKP, un «candidat instable», qui a peu de chances de réussir là où des «chefs intellectuellement plus cohérents» ont échoué.En se livrant à ce jeu de massacre cathartique, Christian Saint-Germain n\u2019a d\u2019autre Intention, confie-t-11 en entrevue, que de faire le procès expéditif d\u2019un souveralnlsme dévoyé, pour mieux relancer la lutte nationale, pour éviter que le PQ ne passe à l\u2019histoire que comme le parti qui nous aura permis de mourir dans la dignité.Brutal, l\u2019électrochoc risque toutefois d\u2019abîmer le patient.louisco@sympatico.ca L\u2019AVENIR DU BLUFF QUEBECOIS La chute d\u2019un peuple HORS DE l\u2019Histoire Christian Saint-Germain Liber Montréal, 2015, 88 pages FELICITATIONS A ^\t/ DENISCDTE FINALISTE AU PRIX, DU GOUVERNEUR GENERAL Catégorie texte jeunesse avec Dessine-moi un Martien Roman graphique f 80 pages f 12,95 $ ILLUSTRATION DE LA COUVERTURE : JACOUES LAMONTAGNE SOULIERES EDITEUR www.soulieresecliteur.com Mit « Mon visiteur à moi était blond lui aussi.Comme le personnage du Petit Prince Ae Saint-Exupéry, il avait l\u2019air intelligent, très intelligent, j\u2019aurais envie de dire trop.Son regard fixé sur moi, plein de curiosité, était sérieux et grave.» ENTRETIENS Pierre Perrault au-delà du folklore MICHEL LAPIERRE Dans l\u2019avant-propos des entretiens Inédits qu\u2019elle a eus en 1980-1981 avec le poète et cinéaste Pierre Perrault (1927-1999), l\u2019ex-journallste Simone Suchet n\u2019héslte pas à rappeler que certains le «trouvaient passéiste, peut-être même un tantinet réactionnaire».Pourtant, 11 a déploré, devant elle, l\u2019Importance donnée à Maria Chapdelaine, de Louis Hé-mon, roman écrit en 1913, et à la vision qui s\u2019en dégageait «d\u2019un Québec simplifié de carte postale».Intitulés Un homme debout, ses entretiens clarifient la pensée de Perrault.Avant la réponse Indignée que le poète fit en 1978, dans Le Devoir, au « testament politique» antl-lndépendan-tlste et très conservateur de Félix-Antoine Savard, publié dans le même quotidien, 11 passait souvent pour un disciple de l\u2019auteur de Menaud, maître-draveur, roman épique de 1937 qui fait écho à Maria Chapdelaine.Fn 1991, Perrault opposera Savard à Jacques Ferron en précisant que le Menaud du premier «est un chanoine qui a appris à bûcher dans un presbytère», alors que l\u2019autre écrivain, plus jeune et plus moderne, «s\u2019abandonne au débraillé de ses personnages».Dans ses entretiens, le poète, né à Montréal, rebelle à la culture classique et urbaine qu\u2019on lui a Inculquée, affirme d\u2019ailleurs avoir découvert la vraie poétique, celle des gens de la glèbe québécoise et du Saint-Laurent, «en dehors de l\u2019écriture».Ne ressembler à personne Cet artisan du cinéma direct coréallsa en 1963 l\u2019admirable Pour la suite du monde sur la pêche au marsouin à Pour lui, l\u2019artiste est contemplateur de l\u2019objet qui le happe par sa fraîcheur L\u2019Isle-aux-Coudres, activité alors en vole de disparition, mais qu\u2019il voyait comme un trésor de poésie populaire.Cela lui permet de soutenir que « le film est moins important que les hommes que l\u2019on filme».Pour lui, l\u2019artiste est contemplateur de l\u2019objet qui le happe par sa fraîcheur.Perrault va jusqu\u2019à dire : «Je ne suis pas un créateur.» Ses entretiens tiennent de la confession.Le lettré y avoue sa honte de rester distinct du peuple : «Les gens qui ne ressemblent à personne d\u2019autre qu\u2019eux-mêmes me fascinent même si, moi, je suis loin d\u2019être parvenu à ce stade.J\u2019ai encore de la pudeur et un certain amour-propre.» L\u2019authenticité Inspire aussi l\u2019Indépendantiste : «Je ne me crois pas autorisé à décider politiquement d\u2019un avenir pour le Québec, mais je peux en décider poétiquement.Je peux réclamer une possession poétique, charnelle, toponymique.J\u2019essaie de revaloriser les mots qui ont été désavoués.» La culture québécoise le séduit parce que, loin des grandes capitales, elle demeure «clandestine».Néanmoins, sans une évolution naturelle tournée vers l\u2019ouverture au monde et la modernité, cette culture dégénérera en la «folklorisation intense» que d\u2019aucuns suspectaient à tort chez Perrault, mais qui l\u2019angoissait déjà terriblement.« C\u2019est de vivre pourtant qu\u2019on meurt», murmurait le poète en sachant que de l\u2019art vivant presque seul l\u2019esprit survivra.Collaborateur Le Devoir UN HOMMF DFBOUT Pierre Perrault Entretiens avec Simone Suchet Varia Montréal, 2015, 206 pages Hôzuki « Je vous laisse découvrir non seulement cette mise en abîme, cette histoire dans l\u2019histoire, mais aussi tout le talent d\u2019Aki Shimazaki d\u2019entrelacer les événements les uns dans les autres en un ensemble de brefs récits parallèles qui forment la trame de Hôzuki.» Jean-François Crépeau, Le Canada français « Un roman sobre et puissant à la fois.Un pur ravissement, comme toujours.» Carnet d\u2019une iibraire 514 524-5558 lemeac@lemeac.eom Québec H H "]
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