Le devoir, 12 janvier 2013, Cahier F
[" Les mots de Nathalie Sarraute au théâtre VrOS^rO Page F 4 Jovette Marchessault et Idle No More revus et relus par Louis Hamelin Page F 4 LIVRES CAHIER F .LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS JANVIER 2013 POLARS D\u2019ICI mr ^^^bécoig es voiles Traduits dans toutes les langues ou presque, les polars sont les livres les plus lus à travers le monde.Le polar d\u2019ici pourra-t-il trouver un jour sa place sur cet énorme marché?Petite enquête, sous forme de comptes rendus multiples.MICHEL BÉLAIR Le polar a la cote.Quand on voit les tirages que commandent Henning Mankell, Donna Leon, Michael Connelly ou encore Fred Vargas, quand on tombe dans un R.J.El-lory et qu\u2019on réussit à continuer à vivre en parallèle dans le vrai monde.on se rend compte de l\u2019impact majeur du genre sur ses lecteurs.Et, bien sûr, sur toute l\u2019industrie du livre.Le polar vend.Beaucoup.Partout.Ici aussi, bien sûr.Des surprises en série Par le biais de la traduction, le polar parle tout autant l\u2019islandais, le suédois ou l\u2019italien que l\u2019anglais ou le français.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui explique probablement qu\u2019on ait mis si longtemps au Québec à s\u2019approprier le genre, puisque tout ici s\u2019inscrit dans ce combat d\u2019affirmation de la langue ; il faut croire que d\u2019autres champs s\u2019imposaient bien avant que l\u2019on se mette à investir le polar.Rappelons que tout a commencé ici dès la fin de la Seconde Guerre mondiale avec l\u2019agent IXE-IS.Peu de gens savent que «les aventures de Vas des espions canadiens» s\u2019échelonnent sur près de 1000 petits fascicules de 32 pages écrits entre 1947 et 1966 par Pierre Saurel, le pseudonyme du père Qvide des Belles histoires des pays d\u2019en haut.Pierre Daignault, de son vrai nom, a aussi pondu des centaines d\u2019épisodes des Aventures policières d\u2019Albert Brien, détective national des Canadiens français.Mais nous sommes déjà bien loin de tout cela.Aujourd\u2019hui, l\u2019incontournable Jean-Jacques Pelletier et ses thrillers apo-caljqitiques occupent de plus en plus de place dans les rayons des librairies, aux côtés de Chrystine Brouillette, de François Barcelo et de Patrick Séné-cal \u2014 celui-là même que plusieurs dé crivent comme le Stephen King d\u2019ici.québécois, ce sont eux, d\u2019abord.Mais d\u2019autres voix s\u2019élèvent, de plus en plus nombreuses depuis quelques années, nouvelles, audacieuses.Qn pense d\u2019abord et sur- tout à Benoît Bouthil-lette et à son remarquable La trace de l\u2019escargot 0CL, 2005), qui amorçait la série des enquêtes de l\u2019inspecteur Benjamin Sioui, grand amateur d\u2019art et de poudre blanche.L\u2019écriture de Bouthil-lette, incisive, lumineuse, la hauteur de son pro-pos tout comme l\u2019audace des thèmes qu\u2019il aborde, tout cela laissait présager des lendemains qui chantent pour le polar québécois.il y a sept ou huit ans déjà.C\u2019est un peu pour vérifier la venue de ces beaux jours que nous avons lu pour vous une bonne dizaine de polars ^ publiés ici depuis l\u2019été dernier.Survol donc.Et surprises en série, disons-le tout de suite, malgré quelques déceptions.Le polar québécois n\u2019en est pas encore au niveau d\u2019Ellory, de Nesbo ou d\u2019Indridason \u2014 quoique, si Bouthillette ou Michaud s\u2019y mettaient.Le polar Du vrai monde Une révélation pour commencer : Martin Michaud, dont le gros roman Je me souviens (éditions Goélette) vient confirmer le talent que l\u2019on sentait déjà dans son premier livre.Il ne faut pas parler dans l\u2019ascenseur (éditions Goélette, 2010).Michaud met en scène un inspecteur du SPVM, Victor Lessard, dans une histoire aux rebondissements étonnants.Lui aussi sait écrire de façon parfois flamboyante, mais sa grande force réside dans les vrais personnages qu\u2019il fait vivre devant nous.Qn sera troublé par ce récit qui remonte jusqu\u2019aux expériences menées à McGill pour le compte de la CIA et touché par le personnage de Lessard.Mais on n\u2019oubliera surtout pas sa collègue, Jacinthe Taillon, un étonnant mélange de Berrurier («l\u2019Enflure» fameuse de San Antonio) et du tristement célèbre Matricule 728, qui carburerait au gaz hilarant tout autant qu\u2019aux beignes Tim Horton.Autre belle surprise : La vie comme avec toi (Libre Expression) de Geneviève Lefebvre.Qn vous avait ici même parlé du premier roman de la série mettant en vedette le scénariste Antoine Gravel, Je compte les morts (Libre Expression).Ici aussi les personnages sont solides et le récit, planté cette fois sur le chapelet d\u2019îles situées entre le continent et l\u2019île de Vancouver, fort bien mené.H y est question d\u2019un meurtre, bien sûr, et du petit milieu fermé dans lequel tout cela s\u2019inscrit, mais aussi du rapport entre un père et son fils qu\u2019il ne connaît pas.En filigrane, fauteur trace un portrait déchirant des relations que les Canadians entretiennent, eux aussi, avec les populations autochtones.Dans un tout autre registre, Mario Bolduc revient avec la troisième aventure de son héros ^ Max G\u2019Brien, sorte d\u2019Arsène Lupin qui aurait lu lan Fleming et serait abonné au ?Courrier international.La nuit des al-, binos (Libre Expression) se déroule en Tanzanie et, parallèlement, au Texas, oû l\u2019on assiste à la disparition de l\u2019ex-bourreau du pénitencier de Huntsville; les deux trames vont se réunir contre toute attente dans un chalet près de Prince Rupert, en Colombie-Britannique.L\u2019in- ?trigue est par moments hallucinante et à d\u2019autres occasions un peu tirée par les cheveux, mais Bolduc est fort habile et sait manier avec grand art son imposante .documentation sur le trafic des albinos L en Afrique et, accessoirement, sur la po-K litique intérieure de la région.____ * Signalons aussi une nouvelle recrue de taille en la personne de Jacques Savoie.Après Les portes tournantes (Boréal), si brillamment porté à l\u2019écran par Francis Mankiewicz, après six romans jeunesse aussi et une foule de séries télé, voilà qu\u2019il nous offre coup sur coup deux polars mettant en vedette l\u2019inspecteur du SPVM Jérôme Marceau, surnommé «aileron».Cinq secondes et Une mort honorable (tous deux chez Libre Expression) sont des histoires rythmées et fort bien construites abordant des questions qui sauront vous toucher.même si son Marceau ne m\u2019a toujours pas convaincu.Sophie Bérubé propose, elle, avec La sorcière du palais (éditions Goélette), une intrigue sise dans le monde des motards et des mafieux.Son enquêteur, Mathieu Langlois de l\u2019escouade des disparus du SPVM, cherche à retrouver l\u2019avocate de la défense Julie De Grandpré, qui s\u2019est éclipsée sans laisser de traces.Ici aussi les personnages sont crédibles, l\u2019intrigue prenante et l\u2019écriture intéressante malgré quelques clichés à la «sauce profilage».VOIR PAGE F 2 : POLAR QUÉBÉCOIS Mauvais genre ?De Poe au polar, coup d\u2019œil sur ces romans qui font lumière de la part noire de l\u2019âme CATHERINE LALONDE Le roman policier ne date pas d\u2019hier.C\u2019est à Edgar Allen Poe qu\u2019on attribue généralement la toujours incertaine paternité du polar.Sa trilogie du chevalier Dupin \u2014 Double assassinat dans la rue Morgue, Le mystère de Marie Roget et La lettre volée \u2014 parue entre 1841 et 1844, que Charles Baudelaire s\u2019empressera de traduire en France, serait l\u2019ADN du genrç.Plus tard, dans l\u2019Hexagone, Emile Gabo-riau fait naître son policier détective, Monsieur Lecoq, dans L\u2019affaire Lerouge (1866).Puis, de l\u2019Angleterre, la série des Sherlock Holmes, héros qui prend chair d\u2019encre en 1886 sous la plume de sir Arthur Conan Doyle, donne l\u2019élan définitif.Premières investigations, contes de traque, narrés par le discours de l\u2019enquêteur-chasseur triomphant de méthode, marquent ces premiers romans policiers.Le mot «polar», nourri d\u2019argot, fait son entrée dans le langage beaucoup, beaucoup plus tard, en 1970.Réduction, bien sûr, de «roman policier», terme qui apparaît après son équivalent anglo detective novel, en 1908.Depuis, les romans noirs mettent en lumière les raisons des crimes, les thrillers donnent la vedette aux vilains et les romans policiers démontent leurs arrestations.«On a longtemps aimé dire que les littératures de genre étaient méprisées et victimes de condescendance, explique en entrevue Samuel Archibald, qui enseigne le roman policier depuis des années à fUQAM.C\u2019est vrai pour le roman Harlequin, par exemple, mais le polar n\u2019a jamais été historiquement si honteux.Quand Conan Doyle commence à publier ses Holmes, toutes les couches de la société les lisent.Sans nécessairement dire que c\u2019est un chef-d\u2019œuvre, c\u2019est un hobby avoué, pas mal vu.Le policier, en littérature de genre, s\u2019anoblit assez vite.» Pourtant, le polar semble avoir du mal encore à entrer officiellement dans la grande littérature.L\u2019auteur lyonnais DGA s\u2019indignait en entrevue du fait qu\u2019on ne trouve pratiquement jamais de romans noirs en lice pour les prix littéraires.Peut-on nommer un polar, pur, dur et bien noir, qui se soit retrouvé à concourir pour le Gouverneur général, le Prix des collégiens ou, chez les cousins, le Goncourt ou le Fe-mina?Snobisme?De grands auteurs déclarent pourtant depuis longtemps se plaire au polar.Pour Jorge Luis Borges, le genre est «l\u2019incarnation d\u2019une littérature où rien n\u2019est innocent, rappelle Samuel Archibald, où tout est organisé en fonction d\u2019un sens final, ce qui, au XIX' siècle, pouvait choquer les écrivains d\u2019avant-garde, mais qui est la définition de la littérature en général au XX\u2019 siècle.» VOIR PAGE F 2 : GENRE? F 2 LE DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 .JANVIER 2013 LIVRES v\u2019^LtFEBVRE Benoit Bouthillette LA V E COMME AVEC TOI PRIX SAINT-PACOME 2005 DU ROMAN POLICIER ilJi ME S QU VIES / «Dans son origine de roman codé, presque de mots croisés, le polar est un jeu d\u2019abord et avant tout intellectuel, où on s\u2019amuse à devancer Miss Marple, à batùe Hercule Poirot » BOLDU LA NUIT DES ALBINOS POLAR QUÉBÉCOIS SUITE DE LA PAGE F 1 On a déjà parlé de Jean Lemieux au moment de la publication de Le mort du, chemin des Arsène (La Courte Echelle) ; le sergent André Surprenant de la SQ a depuis quitté les îles de la Madeleine pour la région de Québec, et c\u2019est lui qui mène l\u2019enquête.L\u2019homme du jeudi (La Courte Echelle) est une histoire triste d\u2019enfant heurté par un chauffard et retrouvé dans la rivière Saint-Charles, mais c\u2019est surtout une histoire racontée mollement, presque sans relief, sans jus, on serait tenté de dire sans intérêt.Triste, oui.Un peu comme Tordu (Michel Brûlé) d\u2019Alain Chaperon.Dans ce récit où l\u2019on rencontre un tueur en série plutôt.tordu, merci, on sent constamment l\u2019auteur tirer ses ficelles et ranger ses fiches devant nous en se plaçant dans la position du deus ex machina qui sait tout et qui vous lance en pâture des bribes d\u2019intrigue.Détestable.J\u2019avoue ne pas avoir pu en supporter plus de 150 pages.GENRE?SUITE DE LA PAGE F 1 Qui a eu la chance de parler lectures avec des auteurs d\u2019ici peut nommer une pléiade d\u2019amateurs inattendus du polar.Comme le grand poète Jacques Brault ou la romancière et poète Elise Turcotte, tous deux pourtant d\u2019une grande exigence devant le langage et le littéraire.Ou le trésor national Michel Tremblay.«Peut-être est-ce à cause du côté intellectuel du polar?propose Samuel Archibald, lui-même auteur d\u2019Arvida (Quartanier).Dans son origine de roman codé, presque de mots croisés, le polar est un jeu d\u2019abord et avant tout intellectuel, où on s\u2019amuse à devancer Miss Marple, à battre Hercule Poirot.C\u2019est tellement cérébral: avouer lire des polars n\u2019est pas avouer que tu mets la switch à off » Serait-ce le succès commercial du polar qui fait barrière, alors, devant une certaine idée de la Grande Littérature ?Car le genre s\u2019impose dès la fin du XIX® siècle comme un des plus féconds en best-sellers.Agatha Christie, tsunami en meurtres et résolutions, aurait écoulé de deux à trois milliards d\u2019exemplaires de sa large production, comme le souligne Erédéric Rouvillois dans Une histoire des best-sellers (Ham-marion).Au même moment, aux Etats-Unis, les auteurs Raymond Chandler et Dashiell Hammett marquent d\u2019améri-canité le polar et le font évoluer, suivis de près par Jim Thomson.«Apparaît alors un côté totalement superflu de l\u2019enquête et de l\u2019énigme qu\u2019elle porte, indique Samuel Archibald, et comme lecteur, tu t\u2019en fous, parce que tu lis pour le portrait de mœurs ou les traits d\u2019esprit de l\u2019enquêteur » Détective d\u2019aujourd\u2019hui Le détective privé, métier désormais désuet, est remplacé peu à peu par un policier, un journaliste, un photographe.Un enquêteur, quoi, dont la vie personnelle prend de plus en plus de place et qui, «contrairement aux détectives de Christie et de Conan Doyle, va avoir une vie personnelle, va être touché par les enquêtes qu\u2019il mène, qui vont l\u2019affecter » La chasse même aux indices se transforme, certains enquêteurs devenant de plus en plus intuitifs \u2014 Maigret chez Georges Simenon, Adamsberg chez Ered Vargas \u2014, de moins en moins purement pragmatiques.Dès ses débuts, le polar se décline en série.Le lecteur s\u2019attache, de livre en livre, à Léo Malet, Hercule Poirot, Harry Bosch, Erlendur et consorts, jusqu\u2019à les deviner.Encore aujourd\u2019hui, le genre garde cette trace des feuilletons du siècle dernier.Le lecteur, qui aime reconnaître et connaître davantage ses héros, a pleuré récemment en lisant le dernier Wallander.Une autre spécificité associée aux best-sellers que cette écriture sérielle, qui peut être mal vue.Une spécificité payante: Georges Simenon a écoulé de 600 à 700 millions de bouquins.Plus contemporains, les thrillers judiciaires de John Grisham sont demeurés sur la liste des meilleurs vendeurs américains de 1994 à 1998, ainsi qu\u2019en 2000, en 2002 et en 2005.Et on ne peut oublier Millénium, trilogie raz-de-marée posthume de Stieg Larsson.Implacable machine, donc.Commerciale.Et narrative : «Aujourd\u2019hui, on arrive dans une tension entre le réalisme et la mécanique qui ne fonctionne pas nécessairement, poursuit Samuel Archibald.On essaie de faire fonctionner la mécanique du thriller et du mystère à résoudre tout en voulant rendre une épaisseur psychologique aux personnages, et ça semble souvent tiré par les cheveux.» Un vieux style ?Quel avenir, alors ?Amateur avoué, surtout des classiques, Samuel Archibald ose : «Esthétiquement, pour moi, le polar est un peu mort.Je vois du ressassement, comme c\u2019est souvent le cas pour les genres qui partent d\u2019une position sise dans /\u2019underground, dans le \u201cmauvais genre \u201d et la marge, et qui deviennent grand public.On en vend à la pelle, maintenant.Le polar, c\u2019est le roman de tout le monde.Quand je lis Millénium \u2014 et ce n\u2019est pas mauvais \u2014, en tant que vieux lecteur assidu, ce n\u2019est rien que je n\u2019ai jamais vu sur le plan des idées, des retournements, des révélations.J\u2019ai lu ça un milliard de fois.Ces dernières années, le polar s\u2019est métissé avec le roman historique, chez Dennis Lehane, James Ellroy ou Philip Kerr, une perspective qui permet de réécrire de façon classique \u2014 avec le détective privé, la femme fatale \u2014 sans que ça soit cliché.Le polar s\u2019est aussi internationalisé, avec l\u2019émergence des auteurs français, Scandinaves, sud-américains, africains, qui lui donne maintenant la possibilité intéressante de faire découvrir une société et d\u2019être exotique sur ses propres thèmes.» Une possibilité d\u2019exotisme qui pourrait, peut-être, ouvrir les portes internationales au polar québécois ?Le Devoir Mais c\u2019est l\u2019exception, vous le voyez bien.Bien sûr, le polar québécois n\u2019en est pas encore au niveau d\u2019Ellory, de Nesbo ou d\u2019Indri-dason \u2014 quoique, si Bouthillette ou Michaud s\u2019y mettaient.\u2014, mais on peut certainement désormais penser, oui, qu\u2019un polar québécois partira un jour à l\u2019assaut du monde.Enfin.Collaborateur Le Devoir Les nouvelles voix Benoît Bouthillette: La trace de l\u2019escargot QC\\j),La mue du serpent de terre (Bagnole).Martin Michaud: Je me souviens.Il ne faut pas parler dans l\u2019ascenseur (Goélette).Geneviève Lefebvre : La vie comme avec toi et Je compte les morts (Libre Expression).Mario Boiduc: Zz; nuit des albinos (Libre Expression).Jacques Savoie: Cinq secondes.Une mort honorable (Libre Expression).Sophie Bérubé: La sorcière du palais (Goélette).Jean Lemieux: L\u2019homme du jeudi, Le mort du chemin des Arsène (La Courte Echelle).Aiain Chaperon: Tordu (Michel Brûlé).LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Maïakovski en Québec CHRISTIAN DESMEULES Fils d\u2019un Canadien français membre de la petite bourgeoisie de Québec et d\u2019une Russe immigrée au début du siècle, Serge Régnier, jeune bibliothécaire au parlement, était fasciné par la Révolution bolchevique.Et il avait appris le russe, comme il se doit, «sur les genoux de sa mère».Il était surtout fasciné par la figure de Maïakovski, qui «incarnait à ses yeux l\u2019élan qui avait secoué la société soviétique pendant plus d\u2019une décennie», et ses poèmes sur la construction de la Russie communiste l\u2019enflammaient assez pour qu\u2019il se retrouve, en 1933, à vingt-cinq ans, au pays des Soviets.Læ héros communiste et homosexuel du Testament de Maïakovski, premier roman de Pierre-Louis Gagnon, deviendra très vite journaliste «officiel» à Moscou, téléguidé par des amis bien placés au sein du Komintern, et profitera aussi de son séjour en terre russe pour tenter de retrouver la trace de cousins perdus de vue depuis longtemps.Il y fera aussi, roman historique oblige, la rencontre de certaines figures bien réelles : le poète et militant communiste français Louis Aragon et sa femme, Eisa Triolet, le cinéaste Sergei Eisenstein.Peu à peu, toutefois, la vraie nature du régime de Staline finira par lui apparaître, le poussant à fuir en catastrophe l\u2019URSS avec son amant croate via Tachkent et l\u2019Afghanistan.SOURCE INTERNATIONAL PORTRAIT GALLERY Le poète et militant communiste français Louis Aragon Retour au Québec sans défaire ses bagages, ou presque, le temps de s\u2019enflammer pour une autre cause lointaine et de reprendre un bateau vers l\u2019Espagne, où la guerre civile fait rage.Et de travailler aux côtés de Norman Bethune.Croisement en mode mineur entre le roman d\u2019aventures et le roman historique, doté d\u2019une curieuse fin en queue de poisson.Le testament de Maïakovski est aussi, en passant, un roman de la perte des illusions politiques et amoureuses.Collaborateur Le Devoir LE TESTAMENT DE MAÏAKOVSKI Pierre-Louis Gagnon Lévesque éditeur Montréal, 2012, 264 pages Aux jardins des déshérités Michael Christie dresse un portrait étonnant des sans-abri de Vancouver CAROLINE MONTPETIT ¦ ¦ 1 s\u2019est glissé dans la peau .d\u2019un drogué, d\u2019un mendiant, d\u2019un malade psychiatrique, d\u2019une femme pauvre, malade et esseulée, ou encore d\u2019une administratrice de bonnes œuvres.Tout ça avec la souplesse d\u2019un chat.Dans son premier recueil de nouvelles, traduit en français chez Albin Michel, Michael Christie, un Vancouvérois de 28 ans, s\u2019est donné pour mission de peindre la réalité de certains quartiers sombres de sa ville avec, fait étonnant devant tant de misère, autant d\u2019humour que de réalisme.Sans faire dans les bonnes intentions creuses, l\u2019ouvrage a en effet l\u2019immense mérite de nous présenter des êtres humains avant tout.On s\u2019amusera avec cette vieille dame cardiaque de son insistance à se faire assister par un secouriste dont elle est vaguement amoureuse.Il faut dire qu\u2019il l\u2019a complimentée sur sa chemise de nuit.On s\u2019attendrira aussi de ce grand-père qui retrouve son petit-fils sans-abri grâce à un documentaire sur une soupe populaire, et qui le rejoint incognito dans les rues de la ville.On s\u2019inclinera devant le talent de Christie lorsqu\u2019il décrit l\u2019état mental d\u2019un paranoïaque interné ainsi que les liens surréels qui unissent les malades entre eux.Si certaines nouvelles sont plus faibles, celle portant sur la relation d\u2019un homme et de son chien par exemple, il faut reconnaître à l\u2019auteur le mérite de donner des visages, des noms et des émotions à cette foule nomade, souvent souffrante, qui forme les itinérants potentiels de toutes les grandes villes du Canada.Une foule que l\u2019on croise tous les jours sans oser l\u2019aborder, sans lui demander de raconter son histoire, sa vie.Pour Christie, la misère apparaît en toute simplicité, un sujet comme un autre qui porte sur des gens comme les autres, dont il ne détourne pas les yeux.Il la décrit, sans complaisance, avec ses charmes, souvent méconnus, et ses faiblesses.La nouvelle qui donne son titre au recueil met en scène un banquier, abandonné par sa femme et sa fille, qui déménage dans le cabanon de sa vaste maison, le temps d\u2019une petite dépression.Pour quelque temps, c\u2019est un mendiant, croisé dans la rue, qui habitera sa demeure.Le temps qu\u2019on réalise que même les plus aisés ne sont pas à l\u2019abri de la déchéance.Le Devoir LE JARDIN DU MENDIANT Michael Christie Traduit de l\u2019anglais par Nathalie Bru Albin Michel Paris, 2012, 318 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2013 F 3 LITTERATURE Rêver sa vie Trois récits, presque des nouvelles, forment le passé de L\u2019historien de rien yj'f Danielle Laurin Pas de Tiéros ou d\u2019Tié-roïne plus grands que nature, au destin exceptionnel.Pas de faits d\u2019armes, d\u2019exploits extraordinaires, ni de retombées tragiques insurmontables.Pas de plongée vertigineuse dans les coulisses de la grande histoire non plus.Simplement, la vie qui bat, qui va comme elle peut.C\u2019est ça qui est beau, dans L\u2019historien de rien.Raconter des histoires de petites gens ordinaires, sans en faire des petites gens ordinaires, justement.Sans appuyer là-dessus.Sans la moindre enflure.Montrer ce que chaque être a de singulier, tout en faisant en sorte qu\u2019on puisse se dire : ça pourrait être ma grand-mère, mon père, ça pourrait être moi.C\u2019est ce que parvient à réaliser l\u2019auteur franco-ontarien Daniel Poli-quin dans ce roman sensible, émouvant, fluide.«Je l\u2019imagine avançant d\u2019un pas leste dans la steppe canadienne, coiffée d\u2019un petit chapeau fleuri et portant une valise d\u2019osier.» C\u2019est la première phrase du livre, c\u2019est parti.Tout se déroulera au passé, en trois temps.Cela donne trois récits, qui pourraient ressembler à de longues nouvelles et constituer des textes autonomes.Mais les trois ont en commun un même narrateur : on découvrira assez tôt qu\u2019il est en fait le petit-fils de celle qui apparaît au début coiffée d\u2019un petit chapeau fleuri et portant une valise d\u2019osier.Le temps file à vive allure dans la première partie, intitulée La petite mère.Fascinante histoire, la plus savoureuse des trois, celle qui donne sa couleur à l\u2019entièreté du livre, qui plante les assises.Nous voici dans un petit village de l\u2019Alberta, à l\u2019époque de la Première Guerre mondiale.Une jeune institutrice francophone de 26 ans décide de tout laisser derrière elle et de réaliser son rêve: aller s\u2019établir en Europe.Ce qu\u2019elle connaît des X MAGALI CHARRON L\u2019auteur franco-ontarien Daniel Poliquin vieux pays se resume a ce que sa mère d\u2019origine belge lui en a dit et à ce qu\u2019elle a vu elle-même dans de vieux magazines.La valse à trois temps Elle est orpheline, seule au monde, elle a amassé suffisamment d\u2019argent, elle est prête, elle se rend à la gare.Elle attend son train, elle attend.Elle attendra longtemps.De trains, il n\u2019y en a plus qui s\u2019arrêtent à cette gare.Heureusement, parce que là-bas, en Europe, le conflit s\u2019epvenime.A quoi se résume un destin ?S\u2019il y avait eu un train dans cette gare, s\u2019il n\u2019y avait pas eu la guerre au loin, bref, si la jeune institutrice avait pu réaliser son rêve, elle aurait vécu une tout autre vie, n\u2019est-ce pas ?De fil en aiguille, cette voyageuse immobile aura un fils.Un fils qui décevra ses attentes à elle, ira à l\u2019encontre de sa vision des grandeurs.Non, il ne sera pas avocat ni juge, mais optera pour le travail manuel.Et après avoir combattu durant la Seconde Guerre, bombardé cette Eu-^ rope que sa petite mère affectionnait tant, il s\u2019établira à Ottawa où il fondera une famille.Ainsi va la vie : c\u2019est là que le narrateur de l\u2019histoire, Thomas Francœur, Torn pour les intimes, grandira.se mariera et aura des enfants à son tour.Mais ne bousculons pas les événements, laissons le temps au temps.llaissons le narrateur vivre son adolescence, d\u2019abord.Transportons-nous dans les années 1960, à Ottawa.C\u2019est la deuxième partie de l\u2019histoire.Arrêt sur image, ici.Contrairement à la première partie, hypercondensée, qui s\u2019étend sur trois générations, tout se passe ici essentiellement en une journée.On a les rêves qu\u2019on peut.Torn a 12 ans, et son rêve à lui, c\u2019est de devenir un bum.Il trouve la vie plate, il n\u2019y a rien à faire dans son patelin, il s\u2019ennuie à mort dans les ruelles de la Côte-de-Sable, surtout l\u2019été.Il flâne, avec deux gars du coin, dont l\u2019un, justement, plus âgé, a tout du comportement qu\u2019il envie.Refaire Une journée dans sa vie.Torn arrive presque à devenir le bum qu\u2019il souhaite être.Ce qui lui donne l\u2019impression de vivre «le premier vrai jour» de sa vie.Mais ça s\u2019arrête là.La délinquance, décidément, n\u2019est pas pour lui.Cette partie du récit, toute simple, nous est racontée avec un petit sourire en coin.On le sent bien, ce jeune Torn pétri de contradictions.On se prend d\u2019affection pour lui.Et on se demande quelle sorte d\u2019homme il va devenir.Justement: c\u2019est le troisième volet de l\u2019histoire, qui se situe de nos jours.Torn ne s\u2019appelle plus Torn, mais Rocky.Il travaille dans une quincaillerie.Il a changé de nom, de profession, lui qui gagnait sa vie comme avocat.Divorcé, père de deux enfants qu\u2019il ne voit plus, il a tourné le dos à l\u2019homme qu\u2019il était.L\u2019homme qu\u2019il était devenu pour faire plaisir aux autres.Autrement dit, à ses yeux, un raté.Le tout se termine au présent.les yeux tournés vers l\u2019avenir, l\u2019avenir de tous les possibles, du rêve.Et l\u2019on comprend que l\u2019incertitude devant ce qui s\u2019en vient constitue bel et bien une richesse, plutôt qu\u2019une tare.Tandis que le narrateur recolle les morceaux en apparence disparates de son histoire familiale et personnelle, ce sont les petits riens de la vie qu\u2019on voit défiler.Tous ces petits riens qui, à rebours, donnent justement un sens à la vie.Malgré les rêves brisés.L\u2019HISTORIEN DE RIEN Daniel Poliquin Boréal Montréal, 2012, 184 pages Littérature sous la loupe GUYLAINE MASSOUTRE \\ A quoi un écrivain s\u2019expose-t-il ?Qu\u2019en est-il de cette profession plurielle, des métiers du livre ?Qu\u2019en pensent ceux qui en vivent dans l\u2019ombre?Trente-cinq écrivains, journalistes, professeurs, libraires ou éditeurs répondent à une enquête au long cours, sur leur parcours et leur passion.Car la littérature est un maelstrom à chaque saison.Mais voyons de l\u2019intérieur: l\u2019excès, presque saturation, n\u2019y est pas houle confuse, mais richesse plurielle.Pour y plonger.Aventures littéraires, signé Lefrère et Pierssens, propose un retour volumineux et collectif sur ce qui a fait vivre le XX® siècle, les pratiques et les enjeux de la littérature, et ses agents.Dans ces portraits entrepris depuis l\u2019an 2000, on s\u2019attache aux acteurs concrets du domaine : «Autour de ces livres, pour eux ou à cause d\u2019eux, tout un réseau se forme, où apparaissent des éditeurs, des libraires, des critiques, des collectionneurs, des marchands, des professeurs.Chacun contribue à sa façon à faire de l\u2019histoire littéraire un concert de toutes les histoires dont vit la littérature.» / Eclairer le champ L\u2019histoire littéraire n\u2019est pas la littérature, mais un savoir ancillaire, sauf à devenir une vision sociologique ferme.Or, pour cerner de l\u2019extérieur les points forts de la littérature.non seulement il faut connaître à fond ses œuvres, mais l\u2019aimer pour ce qu\u2019elle est: un art, avec tout ce que cela signifie de tensions entre pratiques et théories.Or la littérature est devenue industrie, activité de communication, secteur de l\u2019économie.Les littéraires sont-ils une race en voie d\u2019extinction?Avalés par la mondialisation?Dans leur enquête, nos interviewers bien armés font écho à ce qui entoure l\u2019écriture, avant et après.Qu\u2019ont-ils retenu ?Un entre-deux journalistique et professoral, l\u2019ordre alphabétique de l\u2019encyclopédie.C\u2019est dire que ce biographe parisien et ce professeur montréalais touchent un peu à tout et vous le livrent en vrac.D\u2019abord dans leur revue Histoires littéraires, ils ont investigué à la manière balzacienne, courant les arrière-scènes, tel caractère vedette, tel contexte bruyant, un panthéon de célébrités, vraies ou éphémères.Puis ils ont fabriqué ce compendium, un livre rattaché à l\u2019ordre ancien, qui voulait que la ballade fasse un paysage littéraire qui serve de référence, au hasard des questions posées et des personnalités.Nostalgie d\u2019artisans Et s\u2019il fallait que le vivace et bel aujourd\u2019hui prenne l\u2019ampleur d\u2019un livre, que la vitalité des personnes à l\u2019œuvre prenne corps massif et dense, sur le mode familier de l\u2019entretien dirigé ?Alors ce livre aurait dû s\u2019intituler Aventures culturelles en France.La littérature est-elle plus qu\u2019une curiosité organisée, comme dit Assouline?Certains sont des témoins du passé, d\u2019autres des entrepreneurs nés, des experts en manuscrits ou des éditeurs passionnants, tels Claude Durand et Joëlle Losfeld.Il y a des limiers, comme Jérôme Dupuis, qui a mis à mal la réputation de Kundera et du plagiaire PPDA.La littérature, éclatée, se décline sous mille anecdotes, le reste relevant de l\u2019érudition.Nul mieux que Crépu, de la Revue des deux mondes, pour deviser sur des objets de haute valeur.Aux avant-postes du savoir, De-guy.Racine, Ubersfeld et Serres dessinent un idéal de culture.Mais les Nadeau, Noguez, Pichois, Lebrun, Rouart, Soupault se livrent sans unanimité.Et une brochette de journalistes achève de noyer la visée littéraire explosée.Hors-texte Dans ce panorama, peu de romanciers, peu de femmes.La vision culturelle, dilettante quoique reliée par le système complexe des liens, des réseaux, des groupes restreints, des plaisirs et des relations qui ne sont pas proprement littéraires, invite à se requestionner: qu\u2019est-ce qu\u2019un bon livre, un bon éditeur, un bon sujet?La réponse serait: une rencontre déterminante, un «principe de mobilité permanente, qui rend la pensée insaisissable»] une subversion, «incarner la négativité dont cette société ne veut pas», selon Annie Le Brun.L\u2019histoire littéraire consisterait à «faire connaître un monde que personne ne connaît parce qu\u2019on ne le voit pas à la télé», dit Maurice Nadeau.Sur cet écran de papier, noirci de références au passé, l\u2019hétérogène du hors-texte prend alors le dessus sur la construction impossible d\u2019un modèle littéraire.Ecrivains, à vos papiers ! Collaboratrice Le Devoir AVENTURES LITTÉRAIRES Entretiens réunis par Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens Buchet Chastel Paris, 2012, 824 pages La Vitrine Fous folles BANDE DESSINEE FOUS, FOLLES Daniel Sylvestre La Mèche Montréal, 2012, 112 pages L\u2019auteur et illustrateur Daniel Sylvestre a eu dans sa vie la chance de croiser un nombre incalculable de fous et de folles, à la diversité troublante.Rencontres inspirantes, qui ont donné un recueil illustré mettant en scène toutes leurs lubies.Sans doute parce que lui-même est peut-être un peu joyeusement instable.Le prologue dit tout: «Tous mes fous sont véridiques.Dans mes Carnets libres [c\u2019est le sous-titre de ce projet], /g me suis imposé un défi: créer ma collection personnelle.» L\u2019idée se concrétise en fragments où cette folie ordinaire, créatrice, destructrice, loufoque ou enfantine est exposée dans sa complexité, avec un croquis et un texte explicatif.H y a le givré, tournant sur lui-même en pyjama sur un terrain glacé dans un parc, le ramasseur de «pousseux» buvant de la bière au volant alors qu\u2019ü va à un rendez-vous avec son avocat, l\u2019obèse qui se jette nu dans une piscine pleine d\u2019enfants et la jeune schizophrène.Ensemble, ils forment cette étonnante galerie de portraits d\u2019une humanité qui, par sa folie et dans ce format de livre pour petite poche, se dévoile dans une incroyable complexité.Fabien Deglise Quenün Mouron N otre-Dame-de-la-Merci LITTERATURE ETRANGERE NOTRE-DAME-DE-LA-MERCI Quentin Mouron Olivier Morattel éditeur Suisse, 2012, 116 pages On a glosé sur l\u2019ouverture de la littérature québécoise sur Tailleurs, concomitante à l\u2019arrivée ici des écrivains migrants.Et on pense aux façons désormais de diffuser notre littérature partout dans le monde.Pendant ce temps, le petit village de No-tre-Dame-de-la-Merci, dans Lanaudière, devient décor d\u2019un «phénomène littéraire en Suisse», selon l\u2019éditeur du deuxième roman de Quentin Mouron.L\u2019auteur a habité quelques années au Québec, y pose sa tragédiç d\u2019un malheur amoureux annoncé, d\u2019un éternel triangle.A la pointe, Odette, pathétique pusheuse veuve d\u2019un Hells Angel: «Du temps de son mari, on n\u2019osait pas volontiers, à Notre-Dame-de-la-Merci, dire haut ce qu\u2019on pensait.On était pas franchement poli, mais on s\u2019avalait les injures, au cas où le mec sortirait un calibre.Seule, on s\u2019en est permis davantage.On l\u2019a insultée gratuitement.» Aux coins, Jean qu\u2019elle aime, détestable, contre Daniel le déneigeur, amoureux transi.L\u2019écriture est remarquable, ciselée ; l\u2019atmosphère lourde sans être surlignée ; il y a là littérature.Si l\u2019auteur ne peut résister à poser un peu, puis un peu trop, on le suivra.A vingt-trois ans à peine, son talent est prometteur.Et on s\u2019amuse de ce Québec reflété, qui échappe au folklore même s\u2019il est déformé au tournant de quelques phrases.Catherine Lalande R ?^Oaspard- LE DEVOIR ALMARÈS Du 31 décembre 2012 au 6 jauvier 2013 ,\tCLASSEMENT AUTEUR/EDITEUR\tPRÉCÉDENT/ Romans québécois Amelie Dubois/Éditeurs munis 1/9 1\tCe qui se passe au Mexique reste au Mexique ! 2\tLa demiere saison * Tome 3 Les enfants de Jeanne Louise Trembiay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean 3/8 3 Au bord de ia rivière \u2022 Tome 4 Constant Micbei David/Hurtubise 4/8 4 L\u2019bistoire de Pi\tYann Martei/XYZ\t5/11 5 La fiancee américaine\tÉric Dupont/Marchand de feuiiies\t2/10 6 Princesse Yennenga\tRejean Trembiay/Homme\t10/12 7 Les sœurs Beaudry \u2022 Tome 2 Les vioions se sont tus\tMicheiine Daipe/Goeiette\t9/2 8 Les deiaissees\tDenis Monette/Logiques\t7/16 9 Maipbas \u2022 Tome 2 Torture, iuxure et iecture\tPatrick Senecai/Aiire\t6/7 10 La vie epicee de Cbariotte Lavigne \u2022 Tome 3 Cabernet .\tNathaiie Roy/Libre Expression\t-/I Romans étrangers\t\t 1 Cinquante nuances de Grey \u2022 Tome 1\tE.L.James/Lattes\t1/14 2 Le siecie \u2022 Tome 2 L\u2019biver du monde\tKen Foiiett/Robert Laffont\t2/11 3 La vérité sur iAffaire Harry Quebert\tJoëi Dicker/Faiiois | Âge d\u2019homme\t4/3 4 Devoiie-moi\tSyivia Day/Fiammarion Quebec\t6/2 5 Une piace a prendre\tJ.K.Rowiing/Grasset\t3/15 6 La faiiie souterraine, et autres enquêtes\tHenning Mankeii/Seuii\t5/9 7 Le prisonnier du ciei\tCarlos Ruiz Zafon/Robert Laffont\t9/8 8 Le 10' anniversaire\tJames Patterson | Maxine Paetro/Lattes\t-/I 9 La iiste de mes envies\tGrégoire Delacourt/Lattes\t7/7 10 Une seconde chance\tNicholas Sparks/Michel Lafon\t10/11 Essais québécois\t\t 1 Des femmes au printemps\tDjemila Benhabib/VLB\t4/8 2 Design?\tFrederic Metz/Flammarion Quebec\t2/13 3 Carre muge.Le ras-ie-boi du Quebec en 150 pbotos\tJacques Nadeau | Jacques Parizeau/Fides\t3/20 4 Lettres a un jeune poiiticien\tLucien Bouchard | Pierre Cayouette/VLB\t1/17 5 Comment mettre ia droite K.O.en 15 arguments\tJean-François Lisee/Alain Stanke\t-/I 6 De quoi ie Quebec a-t-ii besoin en education?\tJ.Barbe | M.-F.Bazzo | V.Marissal/Lemeac\t6/9 7 L\u2019intercuituraiisme.Un point de vue québécois\tGerard Bouchard/Boreal\t5/9 8 Santé.L\u2019beure des choix\tClaude Castonguay/Boreal\t-/I 9 La mafia idandaise de Montreai\tD\u2019Arcy O\u2019Connor/La Presse\t7/5 10 Prive de soins.Contre ia regression tranquiiie en santé\tAlain Vadeboncœur/Lux\t-/I '?'Essais étrangers\t\t 1 Le iivre du temps\tAdam Hart-Davis/Braquet\t1/8 2 Les iois fondamentaies de ia stupidité humaine\tCario M.Cipolla/PUF\t5/21 3 La fin de ia croissance\tJeff Rubin/Hurtubise\t2/10 4 Bouddha rebeiie.Sur ia route de ia iiberte\tDzogchen Ponlop/Belfond\t-/I 5 Refiets dans un œii d\u2019homme\tNancy Huston/Actes Sud\t8/5 6 La cassure.L\u2019etat du monde 2013\tCollectif/La Decouverte\t4/9 7 La reaiite cachee\tBrian Greene/Robert Laffont\t9/2 8 Destmction massive.Geopoiitique de ia faim (Édition revue)\tJean Ziegler/Points\t6/4 9 Une histoire popuiaire de i\u2019humanite\tChris Harman/Boreal\t3/5 10 Le prix de i\u2019inegaiite\tJoseph Eugene Stiglitz/les Liens qui libèrent\t-/I La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est proprietaire du système d\u2019information et d\u2019analyse GdSfdri sur les ventes de livres français au Canada Ce palmares est extrait de Bsspsnl et est constitue des releves de caisse de 215 points de vente La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Bsspsnl © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS JANVIER 2013 LITTERATURE Les temps superposés: chronique d'un non-liseur de poésie L\u2019intuition de feu Jovette Marchessault liait déjà la cause autochtone à la cause des femmes % * Comme un amical clin d\u2019œil au regretté Jean-Pierre Issenhuth Louis Hamelin Une énigme pour commencer: Jovette Marchessault, l\u2019écrivaine féministe décédée le 30 décembre, figure, en tant que Montagneise-Cree (sic), dans une anthologie de littérature autochtone canadienne éditée par Thomas King et parue, en 1990, sous le prestigieux label McClelland & Stewart.Une incongruité, si on considère que Marchessault, un peu oubliée ces dernières années et qui vivait à quelques kilomètres de chez moi, est non seulement totalement absente de l\u2019actuel discours sur les littératures des Premières Nations, mais aussi de la très inclusive anthologie assemblée par Maurizio Gatti il y a quelques années (Littérature amérindienne du Québec, Hurtubise).On pourrait donc être à la fois une Indienne canadienne et une non-Indienne québécoise ?Ce pays dédoublé n\u2019en finit plus de nous étonner.11 se trouve que madame Marchessault, née dans le Montréal travailleur pauvre des années 30 avant d\u2019aller ^andir au bord de la Ouareau, avait l\u2019amérindianité large et accueillante : «Nous rencontrons la terre amérindienne: les pompeuses légions de fourmis noires, la danse des vieillards à New York, la rue de l\u2019Organe à Mexico, l\u2019Arche de Noé à San Francisco, les orgues de Saint-Hyacinthe, l\u2019or noir du Texas, le Downtown fonctionnel de toutes les villes d\u2019Amérique, la Mégalopolis galopante, terminus de tous les immigrants.» Dans Le crachat solaire (Leméac), premier tome de la trilogie romanesque autobiographique qui, selon toute évidence, fut la piste identitaire suivie par Thomas King \u2014 et qui, soit dit en passant, se lit comme si le voyage du Volkswagen Blues (Leméac) de Jacques Poulin était narré par la Bérénice de Réjean Ducharme \u2014, je trouve, au milieu d\u2019un joyeux melting-pot de soupe aux pois et d\u2019encens, un grand-père indien suicidé, une grand-mère d\u2019allure vaguement chamanique et deux amis fantasmés, l\u2019un Potawatomi et l\u2019autre Miami.11 y est question des «tribus catholiques de la Pointe-aux-Trembles».Le second tome est traversé par la figure de sainte Kateri Tekakwita, mais Leonard Cohen lui a bien consacré tout un roman et personne n\u2019a songé pour autant à le faire abénaquiro-quois ou autre chose.L\u2019amérindianité de Mar- DARRYL DYCK LA PRESSE CANADIENNE Le mouvement autochtone Idle No More prend de l\u2019ampleur.chessault est mythique, mystique et sublime, au fondement d\u2019un matriarcat radical, elle monte de la Terre-mère en un chant tellurique.Ajoutons que, dans le Québec des années 70, se découvrir féministe, sur le plan symbolique et comme posture d\u2019auteure, allait sans doute plus de soi que de se revendiquer métisse.Mais qu\u2019en serait-il aujourd\u2019hui?Métis aussi Aujourd\u2019hui, il y a gros à parier qu\u2019une Jovette Marchessault, à supposer que ses origines autochtones aient été autre chose que le produit d\u2019une fabulation littéraire pancontinen-tale et féconde, afficherait son métissage tel un étendard.Cette petite enquête m\u2019a donné envie de parler des femmes autochtones, comme Marie-Andrée Gill et Natacha Kanapé Fontaine, par exemple : innues, poétesses ef pour autant que je le sache, métisses.Mais je ne vais pas me mettre à critiquer leurs livres.Comme je l\u2019ai déjà expliqué à Joséphine Bacon, je sais lire un peu de poésie, par-ci par-là, une page à la fois, deux, trois, je peux même me taper tout le recueil, pourquoi pas?Mais en parler?Une chose que je sais: la bonne poésie résonne, dans le vide le plus souvent, et de ce vide nous avons parfois besoin.Mais je voulais parler de ces deux jeunes poétesses à cause de Jovette e( de Herman Ni-quay, et de la chef Spence et d\u2019Eva Ottawa.De Marie-Andrée Gill, je sais seulement qu\u2019elle habite avec sa mini-trâlée d\u2019enfants dans un village tout blanc au bord du Saguenay, au bout d\u2019un chemin pas déneigé en haut d\u2019une grande côte.L\u2019image des « temps superposés » est tirée de son recueil Béante.«Nous sommes exotisme / Nous sommes millénaire».Kanapé Fontaine, je l\u2019ai vue au Salon du livre des Premières Nations, à Wendake, où on l\u2019avait sommée de dire pourquoi elle écrivait.Sa réponse a pris la forme d\u2019un couplet déclamé, rythmé, d\u2019une étrange beauté, presque une mélopée.Je lui ai ensuite demandé si elle avait rédigé d\u2019avance ce texte qui semblait récité, et elle m\u2019a dit que non : elle avait laissé sa nature de sla-meuse prendre le dessus.Toutes les deux vivent hors réserve et écrivent, sauf erreur, pour tenter d\u2019accorder leur héritage amérindien aux exigences de la modernité.C\u2019est plus intime chez Gill, plus hanté par la tradition chez Kanapé Fontaine qui, de sa base rimouskoise, continue de rêver les vieux territoires où elle marche dans les traces de Bacon: «tu as appris le castor tu es le frère du caribou / tu as appris le tannage fier / des derniers vestiges territoriaux».En terres poétiques Terres, territoire : le beau problème, on y revient toujours.Herman Niquay, un activiste atti-kamek, va entreprendre dans quelques jours, au cœur de cet hiver indien qui s\u2019annonce, une randonnée de 400 kilomètres en traîneau à chiens entre Waskaganish et Attawapiskat sur la Baie James.Je lui ai parlé à quelques reprises au téléphone, à l\u2019époque où il voulait créer une réserve de biodiversité sur les bords du grand lac Kempt, près de Manawan.Un jeune monsieur sérieux et éloquent, qui m\u2019impressionnait.11 était d\u2019une nouvelle génération venue politiquement au monde avec la crise d\u2019Oka et qui allait faire bouger les choses.Un thème récurrent de sa conversation était la corruption des conseils de bande.Lorsque l\u2019apparente mauvaise gestion de ce paternaliste arrosage de millions qui sert à déculpabiliser collectivement le Canada est venu hanter la chef Thpresa Spence, j\u2019ai pensé à lui.Eva Ottawa, elle aussi de Manawan, est allée faire son tour à file Victoria.Elle n\u2019est rien de moins que la grande chef élue du Conseil de la nation attikamek, première femme à accéder à une responsabilité comparable dans toute l\u2019histoire des Premières Nations du Québec et du Labrador.Réélue en 2010.Je l\u2019avoue, je suis un fan lointain, je ne connais presque rien d\u2019elle et trouve qu\u2019idéalement, on ne devrait pas avoir à s\u2019abonner à L\u2019Echo de La Tuque pour çommencer à entendre un peu plus parler d\u2019Eva Ottawa.Quatre femmes autochtones ont déclenché Idle No More dans l\u2019Ouest.Deux Innues ont pris le relais au Québec.Le jeûne au bouillon de poisson: une autre femme.Peut-être que l'intuition de Jovette Marchessault était juste, que la lutte pour une Amérique plus proche de ses rougeoyantes origines et la cause des femmes sont plus profondément liées qu'on ne le pense BÉANTE Marie-Andrée GUI La Peuplade Chicoutimi, 2012, 87pages N\u2019ENTRE PAS DANS MON ÂME AVEC TES CHAUSSURES Natacha Kanapé Fontaine Mémoire d\u2019encrier Montréal, 2012, 75 pages Tendre l\u2019oreille au tremblement de l\u2019écriture Nathalie Sarraute sur les planches du Prospero LOUISE-MAUDE RIOUX SOUCY est biiien.ça.» La phrase paraît anodine.Elle est pourtant assassine sous la plume de Nathalie Sarraute, figure marquante du Nouveau Roman, dont le souffle tremblant est porté ces jours-ci sur la scène du Prospero par le Théâtre Galiléo.Cette rarissime incursion québécoise dans le théâtre sarrau-tien est d\u2019autant plus intrigante que la pièce Pour un oui ou pour un non reste sans doute la plus éclatante mise en forme de sa conception des tropismes, ces mouvements intérieurs qui affleurent à notre conscience dans une longue suite enchevêtrée.Loin de la pièce à thèse, cette œuvre a d\u2019abord été créée pour la radio.Elle explore un nanomoment, celui où deux amis se brouillent, le second percevant dans le ton du premier une condescendance qu\u2019il ne peut plus souffrir.Pas d\u2019intrigue dans ce récit détaillé de la mise à mort d\u2019une amitié.Même le dialogue est factice, puisqu\u2019il a définitivement quitté la surface des mots pour se coller aux mouvements intérieurs qu\u2019ils suscitent.C\u2019est le principe du gant retourné développé par l\u2019écrivaine pour faire dire à ses personnages ce qu\u2019ils ne diraient pas d\u2019ordinaire.Texte et sous-texte Pour la comédienne Christiane Pasquier, qui assure la mise en scène de la pièce à l\u2019invitation du Théâtre Galiléo, c\u2019est là toute la force du théâtre sarrautien.«Le souffle de Sarraute est très particulier, raconte celle qui en est à sa deuxième incursion dans l\u2019univers de l\u2019écrivaine française.Elle se cherche tout le temps, elle ajoute des mots, ne finit jamais ses phrases.C\u2019est le tremblement de l\u2019écriture qui a fait sa signature et qui lui a permis Christiane Pasquier assure la mise en scène de la pièce interprétée par Vincent Magnat et Marc Béland.ERANÇOIS PESANT LE DEVOIR de repousser les frontières du di-cible pour exprimer la part d\u2019inexprimable qui parsème notre discours.» Dans cet univers strictement langagier, le temps s\u2019étire pour laisser surgir les infimes frémissements qui se succèdent dans nos esprits tandis que nous échangeons, bougeons, rêvons, pensons.Du bonbon pour une femme de théâtre.« Ce qui est si riche dans ce texte qui fait du sous-dialogue sa matière première, c\u2019est qu\u2019on peut le voir comme une mise en abyme de la création théâtrale.Bien sûr, au théâtre, on vient d\u2019abord entendre des répliques, mais ce qu\u2019on vient surtout vivre, c\u2019est tout ce qui se trouve en dessous et fait surgir ces répliques-là.» Sons et souffle Qr, dans le texte de Sarraute, toute la conversation a été évacuée au profit de la sous-conversation.Pour les acteurs engagés dans ce duel (Marc Béland et Vincent Magnat, l\u2019idéateur de ce projet), il n\u2019y a pas de marge de manœuvre.Le rythme, l\u2019intonation, les silences comme la gestuelle doivent être réglés au quart de tour.«C\u2019est un texte qui est parsemé de pièges.B faut suggérer sans trop appuyer.Eclairer sans tout révéler.C\u2019est extrêmement complexe», confirme Christiane Pasquier.Elle-même admet qu\u2019elle a mis du temps pour trouver sa propre rythmique.«Lire Sarraute, c\u2019est lire une suite d\u2019émotions, écrites, étalées, qu\u2019on est appelé à regarder sous différents angles.Le plus difficile comme lecteur, c\u2019est de détecter le moment où un angle finit et où un autre commence.B faut vraiment connaître son écriture, se glisser dans son esprit, se coller à son souffle pour le senjir.» A cet égard.Pour un oui ou pour un non incarne à merveille les rouages de cette machine langagière fine et complexe, estime Christiane Pasquier.Jusqu\u2019à former un «grand logodrame» dans le- quel «le langage joue le rôle du détonateur» où «chaque parole est une action qui en amène une autre».Le Devoir POUR UN OUI OU POUR UN NOM Mise en scène: Christiane Pasquier.Avec Marc Béland, Vincent Magnat, Julie St-Pierre et François Trudel.Au théâtre Prospero du 15 janvier au 9 février.POUR UN OUI OU POUR UN NOM Nathalie Sarraute Gallimard Paris, 2006,144 pages Russe de culture, Française d\u2019écriture Née en 1900 en Russie, morte en 1999 en France, Nathalie Sarraute se disait Russe de culture, mais Française d\u2019écriture.Toute son œuvre s\u2019est attachée à exprimer l\u2019indicible à travers l\u2019expression des mouvements intérieurs à l\u2019origine de nos paroles, de nos gestes et de nos sentiments, inflmes remous qu\u2019elle nomme tropismes.Ên 1939, elle fait paraître un premier recueil de récits, Tropismes, justement, qui jette les bases de sa pensée, hlon qu\u2019elle fouillera sans relâche dans ses romans, essais et pièces de théâtre subséquents.Prolongement de ses œuvres romanesques, les pièces de Nathalie Sarraute sont souvent définies comme des « logodrames » dont le langage est à la fois le centre et le moteur.Pour un oui ou pour un non (1982) est sa sixième et dernière pièce.Son œuvre complète, publiée dans la Pléiade en 1996, montre une pionnière solitaire, assimilée un peu malgré elle au Nouveau Roman, dont elle n\u2019a eu de cesse de prendre ses distances par la suite. LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2013 F 5 LIVRES LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Juan Gabriel Vâsquez au cœur des ténèbres du passé colombien CHRISTIAN DESMEULES Le grand Conrad, l\u2019auteur à'Au cœur des ténèbres et de Lord Jim, confiait un jour du début du XX® siècle par lettre à un ami son plus récent désarroi d\u2019écrivain.«Cette damnée chose de Nos-tromo me fait mourir.Tous mes souvenirs de TAmérique centrale semblent m\u2019échapper.Je n\u2019ai fait que l\u2019apercevoir il y a vingt-cinq ans \u2014juste un coup d\u2019œil.Ce n\u2019est pas assez pour bâtir un roman dessus.» Et pourtant, non seulement Nostromo a vu le jour, mais on le considère comme l\u2019un des meilleurs titres de cet ancien capitaine au long cours de la marine marchande britannique.Ce simple coup d\u2019œil a aussi été suffisant à Juan Gabriel Vâsquez, écrivain colombien né en 1973, pour y puiser matière à son second titre, après Les dénonciateurs (Actes Sud, 2008).Roman sur la naissance traumatique d\u2019un nouveau pays de l\u2019Amérique latine, mais aussi roman un peu alchimique plongeant aux sources de la création littéraire.Histoire secrète du Costaguana, qui reparaît ces jours-ci en poche, est une époustouflante plongée narrative au cœur des ténèbres du Panama \u2014 né du dépeçage de la Grande Colombie en 1903.Brillantissime.Histoire douloureuse Avec Le bruit des choses qui tombent, le Colombien poursuit son exploration de l\u2019Histoire douloureuse, celle qui s\u2019écrit à coups de «grande hache » et de machettes.Le roman a reçu en 2011 en Espagne le prix Alfaguara, l\u2019un des plus prestigieux du monde hispanophone.En 2009, tandis qu\u2019un hippopotame vient de s\u2019enfuir de l\u2019ancien zoo de Pablo Escobar, le célèbre baron de la drogue qui était à la tête du cartel de Medellin, Antonio Yammara, se laisse rattraper par la crise de la quarantaine et se souvient.Au milieu des années 90, alors qu\u2019il était jeune professeur de droit à l\u2019Université de Bogotâ, amoureux et marié à l\u2019une de ses étudiantes, il était sur le point de devenir père lorsque sa vie a basculé.Un habitué de la salle de billard «Le passé n\u2019est jamais mort.Il n\u2019est même pas passé.» qu\u2019il fréquentait a été battu sous ses yeux tandis qu\u2019ils marchaient tranquillement dans les rues.Lui s\u2019est pris une balle dans le ventre.Il savait bien peu de choses au sujet de cet homme.Mais la brièveté de leur relation n\u2019aura d\u2019égale, dans l\u2019absurde, que la «longévité de ses conséquences».Demi-vérités Trois ans plus tard, tandis qu\u2019il ne s\u2019est jamais vraiment remis de cet accident, ni de corps ni d\u2019esprit, la fdle de la victime le contacte pour qu\u2019il lui raconte ce qu\u2019il sait au sujet de son père.Suivra une lente remontée à deux de la mémoire personnelle et collective.Les débuts de la drogue et l\u2019argent facile dans les années 70, la banalisation de la violence, l\u2019insécurité croissante à Cali, à Medellin, à Bogotâ.Les cartels, les ravages d\u2019une guerre totale et sans nom.Le bruit des choses qui tombent exhume avec finesse le territoire des mensonges et des demi-vérités d\u2019un pays qui ploie depuis toujours sous les tensions.Et on pense à cette réflexion historique en forme de boutade de Eaulkner: «Le passé n\u2019est jamais mort.Il n\u2019est même pas passé.» Avec tout ça, Juan Gabriel Vâsquez est en train de passer d\u2019étoile montante de la scène littéraire latino-américaine à valeur sûre.«Il est vrai que je suis colombien et que les Colombiens sont tous menteurs», avoue quelque part le protagoniste â\u2019His-toire secrète du Costaguana.Avouez-le, pour un romancier, c\u2019est déjà partir avec une longueur d\u2019avance.Collaborateur Le Devoir LE BRUIT DES CHOSES QUI TOMBENT Juan Gabriel Vâsquez Traduit de l\u2019espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon Seuil Paris, 2012, 304 pages HISTOIRE SECRÈTE DU COSTAGUANA Juan Gabriel Vâsquez Traduit de l\u2019espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon Seuil Paris, 2012, 330 pages MARTIN BUREAU AGENCE FRANCE PRESSE Le bruit des choses qui tombent, de Juan Gabriel Vâsquez, a reçu en 2011 en Espagne le prix Alfaguara, l\u2019un des plus prestigieux du monde hispanophone.Éloge de la déambulation Un roman entre confession, invention et évocation GILLES ARCHAMBAULT Il faut vraiment être porté sur la marche pour souhaiter sillonner Los Angeles cum pe-dibus.Will Self prétend l\u2019avoir fait.Il a pour le moins inventé un personnage qui porte son nom et qui se livre à cette curieuse occupation.Rien d\u2019éton-nant à cela, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un être obsédé par une maladie mentale.Sous-titré «Souvenirs d\u2019avant la chute», le livre oscille constamment entre la confession et l\u2019invention, entre révocation du passé et le brio du trait.Will Self, on le sait, est un disciple de J.G.Ballard, grand écrivain anglais de romans de science-fiction et d\u2019anticipation.Lui-même tenu pour être un des chefs de file de la littérature british, il manie l\u2019humour avec une rare dextérité, jamais très loin de la déraison.Dans une interview récente, il confessait ne pas écrire pour d\u2019éventuels lecteurs, mais par besoin.Sa franchise en la matière est désarmante et nous change de ces vedettes de l\u2019écriture pour qui leurs «chers clients» sont prétexte à des câlineries dictées par l\u2019intérêt.Cité de rêves Le piéton de Hollywood est bien curieux.Par sa forme, pour commencer : il s\u2019agit de trois novellas.La première.Petit, petit, nous permet de connaître, outre l\u2019auteur, un artiste nain.La deuxième a donné son titre au roman et relate un séjour dans l\u2019ancienne capitale du cinéma.La dernière, Spurn Head, aborde le thème de la maladie d\u2019Alzheimer.Un roman, au final, attirant, roboratif, souvent d\u2019une drôlerie débridée.Raté, il l\u2019est probablement.HOLLYWOOD JOE KLAMAR AGENCE FRANCE PRESSE Will Self nous entraîne dans un univers où la réalité bascule au profit d\u2019un monde proposé par la fiction cinématographique.Des trois textes qui le constituent, c\u2019est la nouvelle éponyme qui paraît la plus faible.Pendant deux cents pages.Will Self nous entraîne dans un univers où la réalité bascule au profit d\u2019un monde proposé par la fiction cinématographique.Dans cette hallucination, Orson Welles ou Salman Rushdie, Bret Easton Ellis ou James Bond ont plus de réalité que la réalité elle-même.L\u2019imaginaire l\u2019emporte sur tout le reste.C\u2019est le règne de l\u2019hypnose, la primauté de l\u2019image sur la raison, du rêve contre ce qui tient lieu de réel.On est à la fois entraîné dans une folie obsessionnelle et lassé par des effets à répétition.On ne quitte cet Hollywood-là qu\u2019avec regrets, toutefois, se disant qu\u2019un peu de retenue dans le délire, pourtant si jubilatoire, n\u2019aurait pas nui.Dans la postface.Will Self évoque «un livre si tordu, décousu et mélancolique».Ce n\u2019est certes pas moi qui lui donnerais tort.Mettant en exergue une citation de Gas- A ton Bachelard, «La miniature est l\u2019un des refuges de la grandeur», il s\u2019attache à Sherman, ami d\u2019enfance, dont le nanisme le fascine.Sherman est devenu un artiste célèbre dans le monde entier.Quand l\u2019auteur prétend l\u2019emmener dans son attaché-case, on sait que l\u2019humour devient pudeur et que c\u2019est de l\u2019irremplaçable valeur de l\u2019amitié qu\u2019il s\u2019agit.Mais à la façon de Will Self, c\u2019est-à-dire avec des effets de dérision mâtinés d\u2019émotion.Reste Spurn Head, de loin les plus troublantes pages du livre.Il y est question de la maladie d\u2019Alzheimer, mais aussi et surtout de la solitude essentielle de l\u2019être humain.«En marchant à travers champs, par monts et par vaux, je restais profondément plongé dans mon propre solipsisme, avant de revenir à la solitude chronique, choisie, du métier d\u2019écrivain.» Cette alliée si fragile, la mémoire, peut nous abandonner à tout moment.Will Self le sait, lui qui a fréquenté l\u2019univers des drogues dures.Il n\u2019ignore pas que la fréquentation des précipices comporte des dangers.On est loin d\u2019Hollywood et de ses paradis artificiels.C\u2019est de la vie dont il est question, vous savez, celle qu\u2019on peut perdre, la mort rôdant tout autour de soi.Un étrange roman, ai-je écrit.J\u2019ajouterais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un livre à la fois pudique et irrévérencieux, maladroit et habile, verbeux et secret, drôle et triste.Il serait de ceux que l\u2019on relirait par bribes afin de chercher une formulation qui nous aurait échappé, une délicatesse, quoi, qu\u2019une lecture distraite nous aurait fait négliger.Photographies Je n\u2019ai rien dit des photos que l\u2019on trouve tout au long des pages du livre.Un apport non négligeable, une façon de nous rappeler que le rêve éveillé qu\u2019est parfois la vie peut s\u2019accompagner de preuves tangibles.J\u2019aime bien qu\u2019elles soient en noir et blanc, un peu comme les nombreux films que Self évoque.Des critiques au fait de la littérature anglaise d\u2019aujourd\u2019hui affirment que ce Le piéton de Hollywood est un maillon un peu faiblard de l\u2019œuvre de l\u2019auteur.Attendons que paraisse la traduction à\u2019Umbrella.Ce serait son meilleur.Mais, déjà, ce piéton est bien fréquentable.Collaborateur Le Devoir LE PIÉTON DE HOLLYWOOD Will Self Traduit de l\u2019anglais par Francis Kerline Éditions de l\u2019Olivier Paris, 2012, 411 pages Une terre de lait et de miel SUZANNE GIGUERE Imaginons la carte du monde dans cinquante ans.Comment nous apparaîtra le petit morceau de territoire coincé entre la Méditerranée, le Liban, la Syrie et l\u2019Egypte, qualifié jadis de terre de lait et de miel, aujourd\u2019hui le creuset d\u2019un des conflits les plus âpres de la planète ?La maison au citronnier est né des rencontres faites par le journaliste américain Sandy Tolan au cours des longues années qu\u2019il a passées au Proche-Orient.Ce roman-document nous offre un des témoignages les plus émouvants publiés à ce jour sur le conflit israélo-palestinien.La vieille maison de pierre avec un citronnier dans la cour dont il est question ici existe vraiment.Elle se trouve dans la ville de Ramla, entre Jérusalem et Tel-Aviv.C\u2019est la maison où a grandi le Palestinien Bachir Khairi.En 1967, au moment où s\u2019ouvre cette histoire vraie, Bachir, âgé de vingt-cinq ans, retourne voir la maison de son enfance, bâtie par son père, que lui et sa famille ont quittée précipitamment en 1948 lors de la première guerre israélo-arabe.Bachir est accueilli par Dalia Eshkenazi, une jeune juive israélienne d\u2019origine bulgare dont la famille \u2014 qui a échappé aux déportations nazies \u2014 s\u2019est installée dans la demeure que les Khairi venaient d\u2019abandonner.Malgré tout ce qui les sépare, Dalia et Bachir vont nouer une amitié profonde et réaliser un projet commun : transformer la maison en jardin d\u2019enfants et en centre de dialogue arabo-juif.Fresque saisissante En juxtaposant et en assemblant les histoires des deux familles, en les plaçant dans le contexte de l\u2019époque, le journaliste retrace les racines du conflit israélo-palestinien et peint une fresque saisissante des destins imbriqués d\u2019Israël et de la Palestine au XX® siècle, n oblige Dalia et Bachir à se rœ garder l\u2019un l\u2019autre.«Oui, pensait-elle, les Palestiniens avaient le \u201cdroit\u201d au retour, mais c\u2019était un droit que l\u2019on ne pouvait pas appliquer intégralement, car le retour de millions de Palestiniens signifierait la fin d\u2019Israël.» Pour Bachir, ce raisonnement ne tient pas debout: «Comment peut-on avoir un droit mais ne pas être autorisé à l\u2019exercer?Après plus d\u2019un demi-siècle d\u2019exil, de nombreux réfugiés décideraient peut-être de ne pas rentrer dans leur village et de ne pas réinvestir leur maison, c\u2019était une décision qui leur revenait.» Alors, que faire pour que s\u2019arrête le cycle de douleurs et des représailles?«S\u2019il doit y avoir un plan de paix, chacun devra se contenter de moins que ce qu\u2019il mérite.Chacun doit faire des sacrifices si nous voulons vivre ici ensemble.Je sais que c\u2019est injuste.Mais nous devons soutenir ceux qui cherchent à obtenir un compromis», plaide Dalia.Souci de précision Dans une note à la fin de son roman, Sandy Tolan ne garantit pas que chaque événement qu\u2019il dépeint représente la vérité objective, le sujet traité reflétant deux histoires éminemment subjectives.«Où existe-t-il, après tout, une terre où le même événement est qualifié par les uns de \u201cguerre d\u2019indépendance \u201d et par les autres de \u201cnakba \u201d \u2014 la catastrophe ?» L\u2019intérêt principal réside dans le souci de précision historique, comme en témoignent les soixante-dix pages de références détaillées et l\u2019importante bibliographie.Aujourd\u2019hui réunis dans un même livre, Juifs et Palestiniens le seront-ils demain?Sandy Tolan n\u2019apporte pas de réponse, mais il contribue à la compréhension de leur histoire commune.Avec une rigueur remarquable et sans porter de jugement sur aucun des deux peuples.Le livre sort en poche d\u2019ici la fin janvier.Collaboratrice Le Devoir LA MAISON AU CITRONNIER Sandy Tolan Traduit de l\u2019anglais (États-Unis) par Christophe Magny Flammarion Paris, 2011, 432 pages La Vitrine ff AVENTURIERS ET SEDENTAIRES PARCOURS I>c ROMA> QIFRFCOIS.ESSAI AVENTURIERS ET SEDENTAIRES PAI^CQURS DU ROMAN QUEBECOIS Lise Gauvin Champion Paris, 2012, 248 pages Qu\u2019est-ce qu\u2019un romancier québécois?Pour illustrer la complexité autant que l\u2019étrangeté de la question, la critique Lise Gauvin cite le romancier Dany Laferrière, né en Haiti mais témoin extrême d\u2019un Québec et d\u2019un monde en mutation: «Quand un Japonais me lit, je deviens immédiatement un écrivain japonais.» Qu\u2019ils soient «nomades», comme Louis Hamelin {Le joueur de flûte) et Nicolas Dickner {Nikolski), ou «sédentaires», comme Jacques Perron {L\u2019amélanchier) et Francine Noël {Maryse), nos nombreux romanciers, dont Lise Gauvin dresse un panorama aussi séduisant que réfléchi, incarnent une évolution historique allant d\u2019une conscience linguistique laborieuse et défensive jusqu\u2019à l\u2019expérience décomplexée de l\u2019inventivité verbale.Le livre nous convainc qu\u2019au lieu de s\u2019opposer, l\u2019aventure et l\u2019enracinement se complètent en redéfinissant la littérature québécoise.Michel Lapierre Finalistes au France-Québec Les titres des sept romans finalistes au prix France-Québec 2013 ont été dévoilés cette semaine.Les éditions du Quarta-nier comptent deux poqlains en lice, soit Mayonnaise d\u2019Eric Pla-mondon et Testament de Vickie Gendreau, aux côtés de Griffin- town (Alto) de MariœHélène Poitras, du Jardin de ton enfance (Leméac) de Francine Noël, de Salut mon oncle! (Triptyque) de Marie-Paule Vüleneuve et d\u2019Uw léger désir de rouge (Septentrion) d\u2019Hélène Lépine.Le lauréat sera connu en octobre.Il bénéficiera d\u2019une bourse de 5000euros et d\u2019une tournée promotionnelle en France.Le Devoir Mario Mimeault L EXODE QUÉBÉCOIS 1852-1925 Correspondance d\u2019une famille dispersée en Amérique librairie dès le 15 janvier,.2013'- SEPTENTRION.QC.CA LA RÉFÉRENCE EN HISTOIRE AU QUÉBEC 6 T F 6 LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS JANVIER 2013 ESSAIS Du génie au pied de la pente douce U) Louis CORNELLIER uand je pense qu\u2019on se cherche encore, au Québec, de grands romanciers et qu\u2019on ne considère, comme candidats potentiels, que les écrivains, hormis Gabrielle Roy qui jouit d\u2019un statut spécial, qui sont apparus après 1960, je me dis qu\u2019on a la mé-pioire courte et la culture littéraire bien mince.A l\u2019occasion de la parution A\u2019Humilité et profanation, un essai du professeur Jacques Cardinal sur Au pied de la pente douce, j\u2019ai relu ce roman de Roger Lemelin paru en 1944 d\u2019abord aux éditions de l\u2019Arbre, plus récemment repris chez Stanké.Ce fut un éblouissement.Dès les premières lignes de sa première oeuvre, Lemelin nous plonge dans un univers captivant, d\u2019une richesse humaine inouïe.Œuvre touffue, au style bousculé, qui a la verve, l\u2019énergie et l\u2019insolence de la culture populaire d\u2019avant sa dégénérescence commerciale, Au pied de la pente douce, comme Les Plouffe (1948, maintenant chez Stanké), est un grand roman, drôle, émouvant, sensible, subtil, d\u2019une «prodigieuse vitalité», écrivait Gilles Marcotte, en 1958, en précisant qu\u2019il s\u2019agissait du «meilleur roman de Roger Lemelin ».Or, constate aujourd\u2019hui Jacques Cardinal, professeur de littérature à l\u2019Université de Montréal, «l\u2019œuvre de Roger Lemelin apparaît désormais plutôt délaissée par les chercheurs» et, aurait-il pu ajouter, par les lecteurs.Dans les manuels qui servent à l\u2019enseignement de notre littérature dans les cégeps et dans les quelques ouvrages de référence qui présentent l\u2019histoire de la littérature québécoise, on note bien, au passage, que Lemelin, avec Au pied de la pente douce, a fait arriver notre roman en ville et est un des deux pionniers, l\u2019autre étant Gabrielle Roy, du réalisme urbain québécois, mais ça finit là.Lemelin, un vrai de vrai grand romancier?On a l\u2019impression qu\u2019il faudrait être un original pour le penser.Eh bien, je serai un original.Une critique du catholicisme Il faut croire que Jacques Cardinal aussi en est un puisque, après avoir consacré des ouvrages à Hubert Aquin, Philippe Aubert de Gaspé, Jacques Perron et Michel Tremblay, il publie cette semaine Humilité et profanation, une bril- lante analyse narratologique et sociocritique 6^Au pied de la pente douce.L\u2019angle d\u2019analyse de Cardinal, en tout cas, est manifestement original.La critique, écrit-il, a retenu du roman de Lemelin son aspect «peinture de mœurs» et son discours témoignant des changements qui touchent alors la collectivité québécoise «sur le plan économique et social».Toutefois, n\u2019a guère été abordée «la question de l\u2019incidence du catholicisme sur cette œuvre, alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un discours éminemment structurant de notre identité collective».Cardinal veut donc montrer qu\u2019Aw pied de la pente douce se livre à une critique mordante du message catholique de l\u2019époque.«Par sa critique de l\u2019humilité chrétienne, écrit l\u2019essayiste, le roman rompt également avec le discours de l\u2019obéissance, de la pauvreté édifiante, de la résignation devant l\u2019ordre établi, annonçant de la sorte le discours émancipateur et conquérant des années soixante.» Et il fait cela, à mon avis, bien plus efficacement qu\u2019un Refus global (1948, maintenant chezTypo), dont la postérité est pourtant plus glorieuse.Au pied de la pente douce, rappelons-le, se déroule en 1937, dans le quartier ouvrier Saint-Sauveur, situé dans la basse-ville de Québec.Il met en vedette Denis Boucher, jeune employé de bureau ambitieux qui rêve de devenir écrivain, son ami Jean Colin, simple ouvrier dans une manufacture de chaussures, et Lise Lévesque, belle jeune fille «instruite» du quartier, dont les deux premiers sont amoureux.Autour d\u2019eux s\u2019agitent les membres de leurs familles, quatre prêtres et quelques paroissiens en quête de petits pouvoirs.Denis Boucher, qui méprise «l\u2019esprit de paroisse» et rêve de conquérir le monde, tout en demeurant englué dans une grandiloquence de pauvre, est l\u2019envers du «jeune saint paroissial», un séminariste dévot, mort à 19 ans, dont les bigots du quartier souhaitent la canonisation.Ce personnage du «jeune saint» est inspiré, évidemment, par l\u2019histoire vraie de Gérard Raymond, incarnation même de la piété humble, souffrante et mortifiante.Ironie et compassion Cardinal, grâce à une lecture très fine de l\u2019œuvre, montre que Lemelin «profane» l\u2019idéologie catholique de l\u2019époque en présentant la vie paroissiale comme «dominée en partie par une rivalité entre faux dévots» et en dépeignant des prêtres frustrés et opportunistes, ainsi que des mères de famille aigries et mesquines.Cardinal insiste siu la portée iroifique du portrait.Il est vrai, d\u2019ailleius, que le roman, selon Lemelin lui-même, fut mal reçu par le clergé.Ma lecture diffère un peu de celle de Cardinal: je recoimais, évidemment, le caractère ironique de l\u2019œuvre, mais j\u2019y lis aussi un regard compatissant, peu relevé par l\u2019essayiste.Les personnages de Lemelin ont des ridicules, mais sont aussi animés, dans certains cas, par un héroïsme de pauvre, diffus et déçu, par des chimères émouvantes que la misère nourrit et étouffe à la fois, que le romancier décrit avec une tendresse trouble.Jean Colin, le soupirant éconduit par Lise qui n\u2019aime que Denis, finira par mourir d\u2019une blessure au genou causée par son empressement amoureux.Le récit de son agonie, absolument magnifique, prenant, profond, malgré PHOTOS TELE-QUEBEC Roger Lemelin Scène du film Les Plouffe, de Gilles Carie, tiré d\u2019un des grands romans de Roger Lemelin.le caractère pitoyable de la situation, est l\u2019occasion pour le romancier d\u2019en finir avec le culte de la sainteté souffrante.Les pages que consacre Cardinal à cet épisode sont éblouissantes.Lemelin, écrit-il, propose «une représentation de la souffrance, du corps malade, du sujet humilié, marqués notamment par une angoisse sans Dieu, une cruelle lucidité, un refus de la sublimation, une expérience dominée par l\u2019immanence matérielle ou corporelle, un théâtre de la cruauté ordinaire et de la médiocrité, un martyre sans transcendance ni gloire, une solitude absolue, une mort-néant [.], une divagation où se mêlent clairvoyance, effroi et humour noir, un irrémédiable outrage à la dignité, même par-delà la mort.» Ce livre de Jacques Cardinal, destiné aux littéraires avertis, est un brillant essai sur un grand roman québécois.louisco@sympatico.ca HUMILITÉ ET PROFANATION Jacques Cardinal Lévesque éditeur Montréal, 2012,202pages En librairie le 15 janvier Montréal, roman du monde MICHEL LAPIERRE Créateurs de personnages, de lieux, d\u2019ambiances, nos romanciers actuels sont nos géographes les plus pénétrants.Pierre-Mathieu Le Bel l\u2019illustre dans son essai Montréal et la métropolisa-tion en décelant à travers des œuvres, comme Nikolski (Alto, 2005) de Nicolas Dick-ner et La logeuse (Marchand de feuilles, 2006) d\u2019Éric Dupont, l\u2019émergence urbaine d\u2019une nouvelle identité québécoise où cosmopolitisme, errance et enracinement convergent et s\u2019entremêlent.Cette «géographie romanesque » que le chercheur, né en 1975 et rattaché à l\u2019Université du Québec à Montréal, met en évidence, il a la justesse d\u2019en sentir la présence déjà dans Valium (XYZ, 2000) de Christian Mistral.Ce roman ne constitue-t-il pas l\u2019une des premières célébrations du Montréal nocturne d\u2019aujourd\u2019hui, reflet de la violence poétique de la marginalité au cœur d\u2019une métropole à la fois agrandie et dévorée par la mondialisation ?Un personnage de Valium salue «Montréal et ses mondes», cette ville «aérée et aérienne » avec ses «tours de gloire».Mistral se livre à l\u2019exploration romanesque de la nuit métropolitaine, qui, dans la clandestinité, contient en miniature, grâce à la migration internationale, à la libéralisation planétaire des mar- L\u2019essayiste ^thétise on ne peut mieux la situation: «Montréal participe de bailleurs et bailleurs participe de Montréal.» chés et au cyberespace, les derniers secrets du bout du monde que le récit va même associer à notre intimité sexuelle.Le Bel rapproche cette recherche aventureuse de «la métaphore de la piraterie» que Dickner emploie dans Nikolski pour déchiffrer les repères identitaires et tenter désespé- rément de les concilier avec le nomadisme.Le roman met en scène Joyce Doucette, adolescente de la Côte-Nord qui, en fugue à Montréal, suit «la vocation flibustière» de ses ancêtres acadiens.Réécriture de l\u2019histoire Comme elle, le jeune Noah Riel, fils des Prairies canadiennes échoué dans la même ville, est hanté par les Amériques et par l\u2019errance que suppose leur immensité, leur héritage autochtone, leur multiculturalisme.L\u2019essayiste synthétise on ne peut mieux la situation: «Montréal participe de railleurs et l\u2019ailleurs participe de Montréal.» Cette constante fait de la métropole le laboratoire de la mutation du Québec au rythme de l\u2019évolution mondiale et de la réécriture de l\u2019histoire.Le Bel la discerne dans une cinquantaine d\u2019autres romans québécois publiés dans les années 2000.Dans La logeuse, de Dupont, l\u2019héroïne, Gaspésienne installée à Montréal, se lie avec Perdita, venue, elle, d\u2019une contrée imaginaire dont la devise est «J\u2019oublie» et qui se méfie A\u2019«une prétendue mémoire collective pleine de dangers et porteuse de conflits».Néanmoins, grâce à l\u2019héritage que lui laisse sa logeuse montréalaise, indépendantiste qui incarnait la mémoire suspecte du Québec, elle contribue à l\u2019achat d\u2019une éolienne pour le progrès harmonieux de son village natal en Gaspésie.Par l\u2019attraction unificatrice de Montréal, l\u2019influence du scepticisme politique d\u2019une Perdita s\u2019accorde, comme si de rien n\u2019était, avec l\u2019enracinement québécois.Collaborateur Le Devoir MONTRÉAL ET LA METROPOLISATION Pierre-Mathieu Le Bel Triptyque Montréal, 2012, 220 pages Stiglitz et le non-sens de l\u2019inégalité MICHEL LAPIERRE Les tenants d\u2019Qccupy Wall Street et les indignés de par le monde ne se réclamaient d\u2019aucun mentor.Auraient-ils enfin trouvé celui-ci en Joseph E.Stiglitz?Le slogan «Nous sommes les 99%» s\u2019inspirait déjà de lui.L\u2019économiste américain l\u2019étoffe remarquablement dans son essai Le prix de l\u2019inégalité.Né en 1943, économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel 2001 de sa discipline, Stiglitz ne se limite pas à scruter les États-Unis.Mais il souligne que «le niveau d\u2019inégalité» de la première puissance du globe «est le plus élevé des pays industriels avancés».Il n\u2019hésite pas à rapprocher le déséquilibre américain de celui de «sociétés disfonctionnelles» comme l\u2019Quganda ou les Philippines.Car chez l\u2019oncle Sam, «le 1 % des ménages le plus riche a 225fois la fortune de l\u2019Américain ordinaire», rapport qui a presque doublé depuis 1983.L\u2019économiste attribue en particulier l\u2019inégalité sociale de son pays et d\u2019ailleurs à ce qu\u2019il appelle «la recherche de rentes», ces «moyens par lesquels notre mécanisme politique actuel aide les riches à nos dépens à tous».Il songe aux transfeTts et aux subventions de l\u2019État au privé, aux lois diminuant la concurrence et permettant aux entreprises de profiter les unes des autres ou de décharger leurs coûts sur la société.Abus criants dans le secteur des ressources naturelles du Moyen-Qrient, de l\u2019Afrique, de l\u2019Amérique latine et même du Canada (pensons pétrole ou sables bitumineux), les ruses s\u2019affinent aussi, par exemple en communications.Stiglitz mentionne Carlos Slim, l\u2019un des hommes les plus riches du monde: «Puisqu\u2019il domine le secteur du téléphone au Mexique, Slim peut imposer des tarifs plusieurs fois supérieurs à ceux des marchés concurrentiels.» Cercle vicieux Dans nombre de pays, comme l\u2019affirme l\u2019économiste avec mordant, «l\u2019aide sociale» que le gouvernement dispense aux entreprises dépasse beaucoup celle qu\u2019il fournit aux démunis.Il arrive même que les autorités ferment les yeux sur les banques qui prennent un gros intérêt sur le crédit offert aux défavorisés.Stiglitz cite le cas, en Inde, du microcrédit destiné aux paysans, système détourné de sa vocation humanitaire.Comme quoi, dans le cercle vicieux du capitalisme, l\u2019argent des pauvres profite souvent aux riches.L\u2019aggravation de l\u2019inégalité, que les politiciens ne semblent pas prêts à réduire en faisant payer les nantis, ne peut que provoquer des conflits sociaux qui nuisent finalement à la prospérité de tous.Avant d\u2019être une impasse morale, l\u2019inégalité est un non-sens économique.Derrière l\u2019analyse froide de Stiglitz se cache, pour les indignés, un cri d\u2019espoir.Collaborateur Le Devoir LE PRIX DE LTNÉGALITÉ Joseph E.Stiglitz Les Liens qui libèrent Paris, 2012, 512 pages La Vitrine Histoire de la célébrité Les trompettes de la renommée ESSAI HISTORIQUE HISTOIRE DE LA CÉLÉBRITÉ lÆS TROMPETTES DE LA RENOMMÉE Georges Minois Editions Perrin Paris, 2012, 460 pages Pourquoi et comment devient-on célèbre ?Plonger dans cette foisonnante Histoire de la célébrité, du prolifique historien Georges Minois, c\u2019est aborder d\u2019originale manière l\u2019évolution socioculturelle de l\u2019Qccident.Multiples sont les chemins qui menèrent à la renommée : Acibiade çonquit la célébrité par le scandale, les saints du Moyen Age par la canonisation, Einstein par la découverte de la relativité.Des héros idéalisés parsèment les manuels scolaires, sans oublier les mouvements nationaux, qui ont souvent cherché les figures charismatiques.Atistes, historiens et journalistes ont parfois critiqué la notion même de célébrité ; ils ont aussi vanté la gloire des gens illustres.A l\u2019époque du star-système, dans une société du paraître et de l\u2019hypermédiatisation, la célébrité s\u2019apparenterait désormais à une coquille vide, consommable et jetable, conclut Minois avec justesse.Au fond, la quête de renommée constitue peut-être, depuis toujours, le dernier refuge de l\u2019être devant la fascination du néant.Sébastien Vincent BEAU LIVRE SORTIR DE LA LONGUE NUIT Indiens d\u2019Amérique latine Patrick Bard et Marie-Berthe Eerre Albin Michel Paris, 2012, 208 pages Il faut du temps pour voir le monde, ses grandeurs et ses misères.Les photojournalistes Patrick Bard et Marie-Berthe Ferrer ont ainsi mis vingt ans pour documenter l\u2019imposante présence autochtone en Amérique latine, ses espoirs, ses défaites, ses corqbats, sa culture.Dans chaque pays visité, de l\u2019Agentine aux États-Unis, le couple a pris le temps d\u2019écouter, de comprendre, de regarder.Des Mixtèques et des Zapotèques d\u2019Oaxaca, au Mexique, on apprend la lutte pour préserver les sites archéologiques sacrés des mains des entrepreneurs privés.Des Wayanas et des Tekos de la Guyane française, on découvre les problèmes de contamination de l\u2019eau pour cause d\u2019orpaillage illégal.Qn découvre aussi le combat des femmes guatémaltèques pour la reconnaissance des traumatismes liés aux sévices sexuels subis durant le génocide maya.Tant de combats, tant d\u2019enjeux.Pour qui veut comprendre les autochtones de l\u2019Amérique latine, ce livre est à la fois un repère, un guide et un objet d\u2019art.Caroline Montpetit "]
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