Le Monde illustré, 6 juillet 1889, Sans mère
[" FEUILLETON DU MONDE ILLUSTRE MonTtRéAL, 6 JUILLET 1880 mures ce rer om encens re SANS MERE ( Suite) lis étaient là, depuis le matin, se battant les flancs, à bout de projets et d'imagination, quand une voiture s'étant arrêtée à la porte de l\u2019usine, et le timbre d'entrée ayant annoncé un étranger, Adèle instinctivement regarda dans la cour.Un homme très grand, très gros, immense, Un vrai géant, vêtu d\u2019un ulster irivraisemblable à petite pélerine microscopique et + carreaux demesurés, coiffé d'un chapeau mou à forme tout aussi exotique que le pardessus s\u2019avançait vers l\u2019usine.Les mains gantées de gants rouges tenaient un parapluie aussi mince qu\u2019une canne.Son visage, malgré les bords «xigus de la coiffure, disparaissait sous d'immenses favoris couleur acajou.\u2014Mon Dieu ! s'exclama la jeune femme, Pierre, le voila ! \u2014Qui 1 demanda M.de Sauves, qui n'avait rien vu.\u2014L'Américain.-Quel Américain ?-Pembroke ou Pierce, c'est sûr.M.de Sauves n'eut point le temps de répondre.Un ouvrier entrait, portant au bout des doigts une très large carte sur laquelle Pierre æussitôt lut : JAMES PEMBROKE de la maison J.Pierce et J.Pembroke, Nw York.11 se retourna vers sa sœur.\u2014Tu as raison, dit-il, c\u2019est lui ! Adèle chancela et devint atrocement pâle.\u2014Qui, lui ?fit-elle Très bas du bout des lèvres, car l'immense silhouette de l'étranger apparaissait dans le corridor, Pierre répondit : \u2014Sir Pembroke.Celui-ci en effet entrait.\u2014MM.de Sauves et Cha- niers, demanda-t-il tout d'abord avec un accent à peine étranger.Pierre qui le dévisageait répondit en se soulevant légèrement : \u2014C'est moi, monsieur.Puis montrant un fauteuil : \u2014Asseyez-vous, monsieur, dit-il à l'Américain.\u2014Je viens, monsieur, pour notre affaire de New- York, commença aussitôt celui-ci.C'est vous dire que je désire causer intimement avec vous.Pierre comprit, et désignant Adèle : \u2014Mme veuve Chaniers, fit-il avec un geste de présentation, ma sœur et mon associée.Vous pouvez, devant elle, monsieur, exposer tout ce que vous avez à me dire, nos intérêts sont communs.L\u2019 Américain aussitôt se leva, s'inclina profondément devant la jeune femme, sans prononcer une parole, et ayant rogagné son fauteuil, il s'apprêta à expliquer son affaire.22 Celui-ci assis dans Un potit salon, en train de prendre un lunch, LE MONDE ILLUSTRE Placé en plein jour, on voyait bien le moindre détail de aa physionomie.C'était un homme de quarante aus environ, au nez long, à la bouche largement fendue, au teint de la même couleur que ses cheveux et sa barbe, c\u2019est-à-dive d'un blond si ardent qu\u2019on eût juré de la brique pilée, mais dont le regard tris bleu, très clair, très droit surtout, donnait à cette physionomie un peu banale une extraordinaire expression de franchise et de loyauté.\u2014 Mon nom vous à appris qui je suis, monsieur et madame, dit-il aussitôt.Et vous pensez bien pourquoi je suis ici.\u2014Probublement, répliqua Pierre, vous venez nous demander un arrangement sans doute.\u2014D'argent, non.La somme que nous avons été condamnés à vous payer est depuis huit jours versée à sir Kelly.Nous vous avons fait un dommage, les juges l'ont chiffré.Il est payé, c'était justice.Je ne viens point pour cela.\u2014 Pourquoi done ?demanda l'ingénieur conquis malgré lui, par les yeux, la voix, le geste, la per- soune tout entière de celui qui était devant lui.__ Avant de vous le dire, monsieur, fit l\u2019Américain avec son beau regard clair et droit, je désirerais vous apprendre à madame votre sœur et à vous qui je suis.\u2014 Parlez, monsieur, dit à son tour Adèle de sa voix inusicale, nous vous écoutons.\u2014Si jamais vous allez à New-York, et si vous demandez quelles sont les familles les plus anciennes et les plus honorables de l'Union, la nôtre sera au nombre de celles que l'on vous citera, j'en suis certain.Ma grand\u2019mère, en effet, était la fille de la princesse Minnesota, l\u2019unique héritière du roi Tawhoutas-Sachem, l'un des chefs les plus puissants d\u2019une tribu de Peaux-Rouges établie dans la Virginie.Ma grand'mère rencontra sir Pembroke, un officier anglais d\u2019une bonne et vieille famille écos- invita Pierre à lu partager.\u2014 Page 12, co, 2 71 saise.Elle l'aima, et après s'être mariés, ils se fixèrent à New-York, où mon père a su également avec la fortune conquérir l'estime de tous ses concitoyens.Ma femme a une origine, non moins honorable, elle est l'arrière-petite-nièce de Washington, et l\u2019une de sea héritières.Je dois ajouter que dans ma famille comme dans la sienne il y a une chose qui prime tout, fortune, argent, puissance même, c\u2019est l'honneur.Après cela, monsieur et madame, voudrez-vous me croire quand je vous affirme que le jour où mon associé et moi avons exploité notre affaire de bois sculptés, nous pensions en avoir le droit absolu, sans porter tort à qui ce soit ?.\u2014Nous vous croyons, monsieur, dit Pirrre de plus en plus subjugué par les façons de l'Américain.\u2014Oui, dit Adèle très grave, mon frère parle pour moi comme pour lui.Mais avant d'aller plus loin, voulez-vous me permettre néanmoins une question, sir Pembroke ?\u2014Je vous écoute, fmadame.\u2014-Vous venez de nous dire qui vous étiez.Par l'ancienneté et l\u2019honorabilité de votre famille, vous nous avez fuit] comprendre que lorsque pendant des générations l\u2019honneur avait été In règle de conduite, jamais violée, des aïeux et des pères, le fils d\u2019une telle race ne pouvait point faillir, même dans le plus petit détail.Les yeux de l'Américain brillaient, tandis que d\u2019un geste involontaire, sa tête approuvait les paroles de cette jeune femme si belle et qui traduisait si fièrement ses plus intimes pensées.\u2014Oui, ne put-il s'empêcher de s\u2019écrier, c'est cela, tout à fait cela |.\u2014Mon frère vient de vous le dire, nous vous croyons.Inutile d'insister là-dessus, Mais votre associé 1.Pou- vez-vous nous certifier qui il est, d'où il sort ?.Le con- naissez-vous de longtemps 1 En répondez-vous enfin comme de vous-même ?Sir James n\u2019hésita pas.\u2014 Absolument, dit-il aussitôt.Sir Jonathan Pierce est originaire de la Louisiane.Sa mère était une parente de la mienne.Son père était un avocat de la Nouvelle-Orléans, fortconnu et qui jouissait de l\u2019estime générale, mais qui n\u2019était pas riche.Il serait mort plusieurs fois millionnaire, s'il avait demandé les mêmes honoraires que ses confrères du barreau américain, mais il avait pour principe qu'un avo at cons ciencieux, comme un médecin, doit être l'ami de son client, et le traiter de cette façon.\u2018Avec cette règle de conduite, il a laissé une réputation sans tache, mais une fortune minime, que son fils Jonathan, un ingénieur remarquable, avec lequel tout jeune j'ai été élevé, à mise dans notre affaire de bois durcis, après l'avoir augmentée par quelques spéculations heureuses, très habilement conduites.\u2014 Et votre parent a le même caractère que son père 1 , __Moins de désintéressement à coup sûr, mais autant de droiture et de loyauté, oui.\u2014-Et vous l\u2019avez toujours connu ?Cette question n\u2019était pas échappée des lèvres de la jeune femme qu'elle en regretta l\u2019indiscrétion.Mais sir Pembroke ne parut pas la trouver tA ye 72 étrange car très simplement, il y répondit avec sa même expression franche et droite : \u2014À peu près oui, madame.Pierce a été élevé à New-York jusqu'à quatorze ans environ, puis il est revenu chez son père, où il a passé plusieurs années.À la mort de celui-ci, il a voyagé pour ses affaires dans les diverses villes de l\u2019Ünion.Il y & sept ans environ, il vint à New-York, descendit chez moi, me parla de son idée, et nous sommes devenus des associés.L'affaire n été difficile à prendre, mais grâce à l'énergie de Pierce, à son Intelligence, à «a persévérance, elle était en pleine prospérité quand le procès est arrivé.Ils se turent les uns les autres, M.de Sauves et Adèle, absorbés par leurs pensées, plus que jamais découragés par ces explications catégoriques, derrière la loyale franchise desquelles nul espoir pour eux ne pouvait se cacher.Quant à sir James, il paraissait en proie à quelque pensée douloureuse, pénible à s\u2019échapper de ses lèvres, Enfin, il prit son parti.\u2014 Nous, des contrefacteurs, dit-il avec un soupir bruyant, presque des voleurs '.C\u2019est très dur, cela savez-vous, monsieur, quand on est honnête homme !.Pierre songes qu'il avait été lui aussi accusé d\u2019être un voleur, un nssassin par-dessus le marché, et spontanément il répondit : \u2014I n\u2019y a rien au monde de plus douloureux que cela !.\u2014 Ah ! monsieur, s'écria nussitôt l\u2019Américain, vous venez de dire ces paroles comme un homme de cœur !.Du reste votre sœur et vous paraissez être de braves gens.Ceux qui sont honnêtes ont un air de famille entre eux d\u2019ailleurs !.Vous allez ne comprendre, j'en suis sûr !.Les juges ont déclaré que notre produit était le même que le vôtre.ils n'ont vu que le procédé, et ils ont eu tort, la composition qui est l'essentiel, est absolument nouvelle.\u2014Oh ! l'essentiel, dit Pierre.\u2014Ça ne fait rien, l\u2019interrompit vivement sir James, je ne veux pas discuter eur cela ici, avec vous.Les juges ont décidé, je n\u2019irai pas contre leur décision.Je veux seulement vous donner une preuve de plus que je suis un honnête homme, et que je croyais notre invention bien différente de la vôtre par sa composition.Mais passons Je suis venu vous proposer non pas un arrangement, comme vous le pensiez, mais une association.Le frère et la sœur s\u2019attendaient si peu à cette proposition, qu\u2019ils eurent le même haut-le-corps très significatif.\u2014Une association ! s'éclamèrent-ils en même temps.\u2014Eh oui.Vous apporterez votre usine, nous ls nôtre.Vous le procédé qui est ingénieux, nous la composition qui est supérieure.Avec vos ingrédients, vous êtes condamnés à certaines couleurs ; avec les nôtres nons pouvons tout taire, même les bois de rose les plus clairs.De plus notre fabrication étant bien plus avantageuse que la vôtre, nous vous enverrons certains articles tout fabriqués, dont vous fournirez vos clients de Paris et de France ; tandis que nous prendrons vos dessins et vos modèles.Cela vous va-t-il ?\u2014Nous demandons à réfléchie, monsieur, dit Pierre.Votre proposition nous paraît bonne à exaini- ner, et surtout la façon dont vous venez de nous parler nous a favorablement impressionnés, je ne vous le cache pas.Saulement, tout d\u2019abord, et avant d'avoir pensé plus froidement, plus longuement à votre offre, la loyauté nous fait un devoir de vous déclarer une chose.\u2014Laquelle, monsieur ?\u2014 Notre usine ne doit pas avoir l\u2019importance de la vôtre, et notre fortune ne nous permet point de mettre des capitaux nouveaux dans l'affaire que.Sir Jau-ez ne le laisss pas continuer.\u2014Pas un mot de plus, monsieur de Sauves, dit- il.Nous prenons votre affaire telle qu\u2019elle est pour l\u2019équivalente de la nôtre, et nous n\u2019entendons pas que notre association vous coûte un centime.Ceci, je dois loyalement l'ajouter, m\u2019a été imposé par Jonathan Pierce.Nous ne vous demandons que de reconnaître dans l'acte que nous passerons et que nous publie- LE MONDE ILLUSTRZR rons, seulement cette clause : qu'après explications fournies par nous, vous vous êtes convaincus que nous sommes des gens honnêtes, en dehors du procédé qui est à vous.\u2014Oh ! ceci, mousieur, bien volontiers et de tout cœur., L'Américain les quitta, en leur demnndant I'nu- torisation de revenir souvent les voir, ct leur donnant son adresse à l'Hôtel Continental où il resterait chaque matin, jusqu'à dix heures, à attendre M.de Sauves.Une heure s'était pas écoulée, que Pierre arrivait rue de la Ferme et ra«ontait à Manuel Leval l'extraordinaire aventure qui venait de se passer à Belleville.Ce qu'il ne cacha pas surtout & son ami, c'est l'impression profonde et heureuse que leur avait faite à Adèle et à lui la franchise loyale de sir James Pembroke.Manuel Leval réfléchit.\u2014 Les renseignements de sir Kelly sur lui sont tout ce qu\u2019il y à de meilleur, dit-il au bout de quelques minutes de silence.Sa proposition me paraît une chance fort heureuse pour vous.Ne pourrais je pas le voir ?\u2014C'est facile.Nous l\u2019inviterons un de ces jours à dîner avec vous.\u2014J'accepte de grand cœur.Mnis en attendant, demandez-lui son projet d\u2019acte d'association avec vous, car ju serais bien étonné qu\u2019il n\u2019en eût pus un tout rédigé dans sa valise.Vous me le rapporterez demain, a cette heure-ci, nous le discuterons ensemble.\u2014 Bien volontiers.Ils causèrent longuement tous les deux, de cette chose si inattendue, si heureuse pour l'industrie qui loin de se développer depuis quelque temps, périclitait de plus en plus, au contraire.Cette association, à coup sûr, en lui insufflant un sang nouveau, lui redonnerait l'essor qui lui Manquait, aurait pour Paris l'attrait de la nouveauté, mais une nouveauté artistique, bon marché.De plus, les Américains, comprenant la publicité d\u2019une façon si intelligente, il y avait de grandes probabilités pour que leur adjonction avec Pierre et sa sœur fût la fortune pour ces derniers.\u2014Quand vous serez plus lié avec sir Pembroke, dit Manuel Leval en quittant son ami, vous lui demanderez quel est l'ouvrier qui n dessiné son encrier.Pierre tressaillit.\u2014Ah ! murmura-til, n'ayez pas peur !.Je n\u2019y manquerai pas.Le lendemain, de bo:ine heure, M.de Sauves se présentait à l'Hôtel Continental où sir Pembroke occupait l\u2019un des appartements si confortables du deuxième étage.Son nom devait avoir été donné au concierge par l\u2019Américain, car dès que Pierre le demanda, on lui dit : \u2014 Vous êtes monsieur de Sauves, n'est-ce pas ?\u2014Oui, monsieur, répondit l\u2019iugénieur.\u2014Très bien.Alors veuillez me suivre.Quelques minutes après, l'ascenseur le mettait à Ia porte de sir James.Assis dans un petit salon qui précédait la chambre à coucher, en train de prendre un lunch, il invita Pierre à le partager avec lui.James Pembroke regut Pierre avec une cordialité extraordinaire, même une pointe d\u2019émotion que le frère d'Adèle ne s\u2019expliqua pas.\u2014Eh bien ! lui dit-il après avoir énergiquement serré ses mains à plusieurs reprises, avez-vous réfléchi, et im\u2019apportez-vous une réponse favorable ainsi que je la désire ?\u2014Je ne vous apporte rien du tout, dit M.de Sauves avec un sourire.C'est trop tot.Diable ! nous passons pour des gens pressés et.impatients, nous autres Français, mais nous sommes des tortues à côté de vous, Américains, je vois.\u2014Si vous saviez comme cette question d\u2019hônneur me préoccupe et me tient !.Au point que je ne vous le cache pas du tout, et que je :ne livre complètement à vous.\u2014Et ce n'est pas ce que vous faites de plus mal, Je viens ce matin vous demander votre projet d'association.Je le soumettrais à un avocat qui est en même temps mon intime ami.Il l\u2019examinerait et un de meme \u2014 ces soirs, jeudi, par exemple, vous nous feriez l\u2019amitié de venir dîner chez nous avec lui, afin de parler de ces choses, \u2014Ce qui me sera un grand honneur, que Jue cepte de toute mon âme.Quant à l'acte d'association, c'est une autre histoire, \u2014 Comment cela 1 \u2014Je nen ai pas fait d'avance le moins du monde.\u2014Alh ! Mais vous avez cependant quelques idées là-dessus ?\u2014Pns davanrage.La volonté formelle de sir Jonathan, d'accord en cela avec moi, est que nous acceptions tout ce qu\u2019il vous plaira de nous demander, M.de Sauves tressaillit.Cette délicatesse extraordinaire l'impressionnait jusqu'aux mwlles.\u2014 Vous ne nous connaissez pas, balbutin-t-il.L'Américain eut un bon sourire, point exclu cependant d\u2019une certaine finesse.\u2014Oh ! que si ! dis-il.Un citoyen de l'Union a toujours des rengeignements très complets sur ceux avec qui il veut entrer en affaires suivies, Pierre deviut subitement très pâle.\u2014 Il y a peut-être des choses dans ma vie que- vous ignorez, sir James, dit-il.Des choses que l'honneur me fait un devoir de vous apprendre, surtout si nous devenons des associés.\u2014Lesquelles ?Qu\u2019une accusation aussi mons trueuse que ridicale à pesé sur vous ?Mais à cela, monsieur de Sauves, tout le monde est exposé en France.\u2019 Alors, vous savez.Sir Pembroke montra le paquet de journaux accumulés à côté de la théière, et en ayant écarté un, le titre apparut.C'était lu C'usette dea Tribunaux.\u2014 Oui, dit-il, après vous avoir vus, Mie votre swuret vous, j'ai voulu connaître votre affaire par le menu, cette affaire dont on ne m'avait parlé à New-York que pour m'\u2019affirmer votre honorabilité absolue.Eh bien ! j'ai passé la nuit à la lire et ce matin je sais qu'il n\u2019y a pas de femme plus admirable que Mme Chaniers, d'homme plus foncièrement honnête que vous, nionsieur de Sauves, aucun au monde dont on soit plus fier d\u2019être l\u2019ami et de serrer ln main loyale.En disant ces mots, sir James tendait sa large main sollicitant celle de Pierre.Celui-ci n\u2019hésita pas.Tout son cœur le portait vers cet homme dont le regard, le geste, les sentiments surtout étaient si droits et si bons.\u2014 À jeudi, lui dit-il en le quittant.\u2014C'est maître Leval avec lequel je dinerai.w'est-ce pas ?\u2014Oui.Et voilà encore un que je désire connaître.Je ne snis pourquoi} mais il me fait l'effet du père de Jonathan, ce pauvre Harry Pierce, si honnéte et si désintéressé.Dites-lui que je le charge de rédiger l\u2019acte d'association.Et ajoutez que fait par lui, je le signerai les yeux fermés.Or, je vous juge bien que ce sera la première fois de ma vie !.\u2014Vous me mettez dans un terrible emlwrras \u2014Non, non, ne vous tourmentez pas.Les bru ves gens se comprennent entre eux, surtout quand ils ont la sagesse de ne pas introduire de tiers dans leurs relations., \u2014 Et Me Leval ?dit M.de Sau ves avec un sou rire.\u2014Oh ! celui-là.Si tous les tiers lui res semblaient, son métier serait joliment inutile !.\u2026 Le jeudi suivant le petit hôtel de Belleville recevait sou hôte américain.Pour la circonstance, Robert qui fnisait sa dernière année à Louis-le-Grand, etait venu chez sa.tante, et Mile Georgette, habillée de blane, un nœud de satin soutenant mal ses admirables boucles brunes répandues sur ses épaules, attendait l\u2019étranger dont on parlait presque exclusivement depuis quelques jours, sa ouriosité de petite fille volontaire et capricieuse étant très excitée.À sept heures sonnantes, il arrriva, le dîner était pour sept heures et demie.Manuel qui avait voulu le voir dès son entrée, était déjà dans le aalon avec Adele et les enfants \u2014_\u2014 lorsque Pierre alla à la rencontre de celui qui franchissait le seuil de «a maison.L'impression de l\u2019avocat fut excellente, aussi bonne que celle éprouvée par le frère et la sœur.Tout le temps du diner, on ne parla que de I'Amérique, de ses maurs, de ses usages.La famille de sir James fit également lex frais de la conversation.Il avait trois file dont l\u2019aîné de l'âge de Robert était déjà dans les affaires, \u2014 Vous lancez les jeunes gens trop tard dans la bataille de la vie, dit-il.Vous les gâtez trop.Vous ne leur donnez pas assez l'habitude de penser et de se diriger par eux-mêmes, le self-gorern- ment, comme chez nous.Alors, ils restent longtemps à trouver leur voie et leur caractere.Confiez-moi pendant quelques années ce beau gar çon-là et vous verrez ce que j'en ferai.\u2014Et son brevet d'ingénieur à prendre?dit Adèle, qui en couveuse tendre, voyait avec terreur germer dans le regard de Pierre une idée de consentement et d'aprobation.\u2014Oh ! il étudiera en même temps pour le prendre au retour, soyez sans crainte.Benjamin, l'aîné de mes boys, mène de front les affaires et les études.Dommage, ajouta-t-il que je ne puisse amener également Mlle Georginn.\u2014 Georgette ! rectifia la gamine sérieuse qui écoutait l'Américain, ses grands yeux ouverts, sans dire un mot, mais enthousiasmée outre mesure de ses récits et de ses manières.\u2014-Georgette, soit.Chez nous on dirait Georges ou Georgina C'est ma femme qui en serait folle, elle qui a toujours désiré des filles et qui n\u2019a eu que des garçons.Et mon associé donc ! En voilà un qui adore les enfants et qui gâte les miens \u2018 \u2014 Pourquoi ne s'est-il pas marié ?demanda Manuel.~\u20141Il n'a pas eu le temps.En Amérique, voyez- vous, quand on ne se marie pas très jeune la fièvre des affaires vous prend.Alors, bonsoir, pas moyen de s'occuper d'autre chore.Mais quels jolis yeux vous avez, Georgee.Il faudra me donner votre portrait que je le montre à ma femme.L'enfant rougit de plaisir sous le compliment.Et tout aussitôt, se levant de table, disparut sans dire un mot.Quand elle revint, elle portait dans ses petites mains une large carte photographique, où Geor- Rette apparaissait frappante de ressemblance, avec ses impénétrables yeux un peu durs, frangés de soie, ses sourcils admirables, et son petit visage déjà si adorablement mutin, impérieux et joli.\u2014 Voilà, monsieur, dit-elle à sir James.Celui-ci admira l'image, et plus encore la beauté du modèle, Puis se retournant vers la fillette.\u2014 Avez-vous demandé à votre maman la permission de me faire ce joli cadenu-là ?fit-il.Elle avaniça res lèvres dédaigneuses.\u2014Je n\u2019en ai pus besoin, dit-elle, c'est moi qui suis la maîtresse.Adèle rougit, tandis que sévèrement Pierre disait tout has, ce seul mot : Georgette !.Personne n'insista, et Manuel Leval se hata de parler d'autre chose.Au salon, les enfants étant remontés chez eux, l'avocat entama le premier l'affaire qui les occupait tous.Il avait préparé l\u2019acte d'association qui lui avait été demandé, et tout en ménageant les intérêts de ses amis, il y avait apporté In conscience et la délicatesse que l'un pouvait attendre d\u2019un homme tel que lui.\u2014Sir Pembroke, déclara-til en commençant, M.de Sauves et Mme Chaniers me chargent de vous dire que votre offre d'association leur agrée.En conséquence, et ainsi que vous en avez témoigné le désir, j'ai rédigé un projet que voici, nous vous prions d\u2019en prendre connaissance, et quand vous l'aurez étudié, vous nous communiquerez ce que vous en pensez.\u2014C\u2019est étudié d\u2019avance, monsieur, et tel qu'il est nous l\u2019acceptons, à condition que la clause de- LE MONDE ILLUSTRÉ 73 mandée par moi à M.de Bauves, concernant notre honorabilité, y soit mentionnée.\u2014Elle y est, et plus explicite encore que vous ne pouvez le désiver.Mais nous vous prions de l\u2019emporter chez vous, et de le lire seul.\u2014Je n\u2019en ferai rien.\u2014\u2014Nous vous le demandons, monsieur, dit Adèle à son tour, et vous avez trop de cœur pour ne pas comprendre dans quelle situstion un refus de vous, mettrait notre délicatesse.Sir James s\u2019in lina.\u2014-Qu\u2019il voit fait comme vous le désirez, madame, dit-il ; mais je constate que j'ai cédé à vos instances, c'est tout.Quelques jours après, il revint.Non seulement il était porteur d\u2019une longue dépêche de Jonathan Pierce, ne paraissant préoccupé et impressionné que d\u2019une chose : l'honneur devenait sauf grâce à l\u2019association qu'il acceptait, pour atteindre ce but, avec un très grand sentiment de reconnaissance.Toutes ces choses impressionnèrent non seulement Pierre et Adèle, mais également Me Leval, au point que celui-ci ne trouva pas une seule objection à élever contre ce qu\u2019il déclarait être une chance inespérée arrivant à ses meilleurs amis.Quant à ceux-ci, ce fut par une sympathie profonde, et un commencement de sincère amitié qu'ils remercièrent James Pembroke de la générosité et de la délicatesse dont il fit preuve pour régler une situation qui devenait désormais commune.Peu à peu, une grande confiance s'était établie entre eux.Hs en étaient arrivés les uns et les nutres à se parler de leurs affrires les plus intimes, même de In catastrophe qui avait si étrangement bouleversé la vie d'Adèle et de M.de Sauves.Non seulement, ils racontèrent la chose en bloc, ais ils vinrent aux détails les plus confidentiels.Alors, de lui-même, et avec l'expression d\u2019une conviction profonde, sir James, un soir dit : \u2014C'est ce contremaître que vous aimiez, ce misérable Eugène Gages, comblé de tous vos bienfaits, qui est l'assassin de M.Chaniers, n\u2019est-ce pas?Le frère et la sœur eurent une exclamation de joie.\u2014 Nous l'avons toujours pensé ! dirent-ils en même temps.Alors Pierreraconta son voyage en Amérique, ses recherches à Philadelphie, ses efforts aboutissant à l'acte mortuaire de l'ancien ouvrier.\u2014Est-il vraiment mort ?demanda sir Pembroke.\u2014Nous I'avons cru jusqu'a ces derniers temps, dit Adèle ; mais je vous avoue que lorsque nous avons connu votre existence, nous avons pensé que notre procédé, si identiquement appliqué chez vous, l'était par Eugène Gages lui-même, ressuscité sous une personnalité et un nom nouveaux.\u2014Pour cela, vous vous êtes abusés, mes amis.Le procédé a été par une bizarre coïncidence, trouvé par Jonathan.Or, je conunis celui-ci depuis l'enfance, il est incapable de tromper ou de mentir jamais, et il n\u2019a souvent raconté ls genèse de son invention, de quels points il était parti, et par quelles transformations, quelles étapes il l\u2019avait fait passer avant d'en arriver où nous en sommes.\u2014Cependant, dit Pierre, il y a une chose extraordinaire que je n'ai pas encore dite à ma sœur, et que je serais bien reconnaissant à votre loyale amitié de m'expliquer.\u2014Dites, tit sir Jumes pendant qu\u2019Adèle ouvrait plus grands, ses yeux étonnés.\u2014 Comme modele de votre industrie, et atin de savoir si votre invention était bien la nôtre, je me suis procuré un objet fabriqué chez vous.Or sn- vez-vous co que l\u2019on m'a envoyé ?.Un encrier, dont j'ai le modèle ou à peu près dans des croquis qui m'ont été faits autrefois par Eugène Gages.\u2014 Ah! bah !.fit sir Pembroke, voilà qui est bien singulier en effet !.\u2014 N'est-ce pas ?.Et vous pouvez juger par vous-même de l'impression ressentie par moi, N\u2019auriez-vous pas dans vos dessinateurs ou vos ouvriers un individu pouvant cacher sous sa personnalité l'assassin que nous cherchons ?\u2014Non, Nous les connaissons tous depuis trop longtemps pour qu\u2019il y ait un doute possible.\u2014Mais par qui ce modèle d\u2019encrier at-il donc été dessiné, savez vous ?Sir Peimbroke réfléchit.Les veines de son large front tendues, ls fixité de son œil bleu toujours clair et droit, disaient l\u2019effort de la mémoire.\u2014Nous avons peut-être eu Gages en effet chez- nous, dit-il enfin.Adèle poussa un cri, et devint plus blanche qu\u2019une cire, tandis que M.de Sauves, tout aussi ému que ss sœur, murtnurait : \u2014Ah ! j'en étais sûr ! \u2014Et qu'\u2019est-il devenu, monsieur, ce bandit, ce misérable, cet assagsin ?s\u2019écria In jeune femme hors d\u2019elle-même.Ah! par pitié, apprenez-nous- le, que Pierre puisse enfin venger scs longues souffrances, et moi le mari si bon que j'aimais tant ! Le visage de Américain avait revétu une expression de profonde commisération, d\u2019affectueux intérêt : \u2014 Hélas, madame, dit-il, si celui que je soup- gonne était Eugène Gages, c'est Dieu qui s\u2019est chargé lui même de votre vengeance.\u2014Comment cela ?\u2014TI a été emporté par une foudroyante attaque de choléra.\u2014Sous vos yeux ?\u2014Oui, sous mes yeux.\u2014Mais comment supposez-vous que cetindividu- là était Eugène Gages 1 demanda à son tour Pierre de Sauves à sir Pembroke.C'était un ouvrier français aux allures mystérieuses et étranges.On le disait expatrié pour affaires politiques et gravement compromis dans la Commune, je crois.Ce qui pouvait bien n\u2019être qu\u2019une faible inventée afin de détourner les soupçons sur sa véritable personnalité.On disait également qu'il avait de l'argent, et qu'il voulait arrondir son pécule pour s\u2019établir définitivement en Amérique.Je me souviens de tout cela vaguement, comme de choses que je n\u2019ai point approfondies, n'ayant à cette époque-là aucun intérêt à le faire et qui pourraient bien en cacher d'autres, plus graves.\u2014Comment s\u2019appelait-il ?\u2014 Emile Godart.\u2014Tiens ! Les mêmes initiales que l\u2019autre EG !.\u2014Physiquement !.lui ! \u2014A peu prés.Il était de taille moyenne, brun et pâle, avec toute sa barbe.\u2014Les yeux ?Comment ?.\u2014 Ah ! cela, c\u2019est trop.Il me semble cependant que c\u2019étaient des yeux grisâtres.\u2014C'est lui ! s'exclama À lèle.\u2014Et il était habile dessinateur ?damanda Pierre à sir Pembroke.\u2014 Il ne faisait à peu près que cela chez nous, dessiner.Et c\u2019est de lui que nous viennent tous les croquis de nos plus jolis modèles.Je serais bien étonné que l'encrier ne füt pas une de ses compositions.Mais si vous le désirez, je le demanderai à Jonathan qui s\u2019occupe presque exclusivement de la par- tio artistique, pendant que moi, mon département est celui des relations extérieures, de la comptabilité et de l'administration.Pierce nous le dira très bien.-Oui, je vous eu prie.Ah ! quel malheur qu'il soit mort.\u2014Dieu s'est chargé de sa punition, dit philosophiquement I\u2019 Américain, \u2014Oui, répondit Adele, mais il a été bien cruel de nous priver de notre vengeance ! Quinze jours après, sir James Pembroke repartit, annonçant que les premiers envois de l'usine de New-York étaint déjà en route.La publicité avait été réglée par lui, sur un pied inconnu en France, les résultats déjà, s\u2019en faisaient sentir, et les commandes abondaient.Il combln Georgette de cadeaux et de gâteries, mais tout cela en son nom, et à celui de Jonathan Pierce qui avait déjà reçu le portrait de la fillette, et y avait répondu en envoyant courrier par courrier, une poupée fabriquée par lui-même.Quand on déballa la caisse, Georgette faillit avoir une syn-ope de joie.vous rappelez-vous de a ve pr EE = ; 4 i à ) < $ ! ! à + 74 LE MONDE ILLUSTRE La poupée était le vivant portrait de ls gamine.Mais un portrait de graudeur naturelle, aux traits finement ciselés, d\u2019une extraordinaire ressemblance, Seulement, l'expression, au liou d'être dure et impérieuse comme celle du modèle, avait une douceur et une grâce pénétrantes, exquises.Er puis quel trousseau !.On avait dû fouiller tous les magasins de New- York pour le faire, c'était évident.Rien do ce qui peut servir à une petite fille de dix ans n\u2019y manquait, pas plus les robes que les bijoux, pas plus la lingerie que les futilités.De telle sorte que cela avait bien plutôt l'air d'objets devant servir à une petite princesse qu\u2019à une poupée \u2014A moi tout cela !.s\u2019écriait l'enfant charmée et ravie en poussant des exclamations de joie.Dis, mère ! tu me laisseras habiller moi-même avec ces robes si belles !.Comme je vais être élégante !.Pas une de mes amies ne pourra m'être comparée ! Je les éclipserai toutes ! \u2014Et à Jonathan Pierce, que voulez-vous que je lui dise, Georges ?demanda sir Pembroke.Les yeux de la fillette brillèrent comme des escarboucles \u2014 Qu'il ne tarde de le connaître, dit-elle, et que je l\u2019aime déjà de tout mon cœur !.Six mois après, Robert ayant brillamment passé ses deux baccalauréats, partit pour New-Yord où il allait chez les associés de son père apprendre à la fois le ccmmerce, ls langue et la commune industrie.\u2014Ah ! Robert, dit Georgette à son cousin en voyant ses préparatifs de voyage, que je voudrais être à ta place, et ailer voir ce M.Pierce si bon, et qui m'envoie de si belles choses !.\u2014Et maman ?dit le jeune homme qui pleurait comme une source à l'idée de quitter son père et Adèle, tu la laisserais donc seule, papa et Suzanne aussi ?.Elle leva les épaules.\u2014Tci, dit-elle, on ne m'aime pas, on me gronde toujours, et l\u2019on ne m'a jamais fait de si beaux QUATRIÈME PARTIE LE DEFAUT DE LA CUIRASSE I.\u2014LOIN DU PAYS Il était réellement adorable, ce nid que Mme Pembroke avait maternellement préparé pour l\u2019exilé, à côté des pièces habitées par ses fils eux- mêmes.A part la vue, qui était magnifique, car après avoir dominé les futaies du parc, la rivière de l\u2019Est, Brooklyn, elle s\u2019étendait très loin sur l\u2019admirable baie de New-York, avec ses milliers de vaisseaux pavoisés de tous les pavillons du monde ; avec son fouillis d'îles qui paraissent de loin autant d\u2019émeraudes flottantes dans le miroitement des eaux, en dehors de tout cela, les pièces que devait occuper Robert avaient ce large confortable que les Américains seuls connaissent.Le cabinet de toilette, avec son système complet d\u2019hydrothérapie, la chambre à coucher haute et claire, la pièce d'étude commune avec Benjamin, tout plaisait aux yeux, était si calme, si paisible, si tranquille, que l'on se serait cru à cent lieues de la grande cité travailleuse et bruyante.Tout d\u2019abord, les deux jeunes gens causèrent de leurs études, de leurs goûts, de leur avenir.Benjamin était plus pratique, Robert avait la note artistique plus développée.L'Américain avait tout le côté industriel et commercial déjà très avancé : les études de Robert, surtout pour les sciences, étaient plus fortes et plus solides.En somme, ils se valaient, et sous des apparences différentes, c'était le même esprit droit, ouvert et intelligent.Au bout d\u2019une heure de conversation, Benjamin dit à son camarade : \u2014C\u2019est mon cousin Jonathan qui va être heu- \u2014Comument donc ?demanda le fils de M.de Sauves.\u2014Oui, c'est lui qui me donne des leçons de chimie, de physique, de mécanique et de dessin.La mécanique, encore ça va assez bien, mais le reste, et surtout le dessin, ça ne veut pas entrer.Tandis que vous, avec vos dispositions naturelles, vous allez faire ra joie.\u2014II est donc bien fort ?\u2014Un véritable talent.Et une passion extra ordinaire pour toutes ces choses, qui moi, m'\u2019ennuient tant.\u2014 Alors, nous nous entendrons ?\u2014C'est probable, \u2014 Et parle-t-il français aussi bien que vous ?\u2014Bien mieux.\u2014Ce n\u2019est pas possible, vous n'avez pas même l\u2019accent étranger.\u2014Si, un peu.Tandis que lui, étant de la Nou velle-Orléans, il prononce le français de naissance.Robert venait lui-même d'enlever de sa malle les photographies de son père, d'Adèle, de Georgette et même celle de Suzanne qu'il avait religieusement placées au-dessus de sa cheminée.\u2014Ah ! dit Benjamin, c\u2019est votre famille, n\u2019est- ce pas ?\u2014Oui, répondit le fils de Pierre très attendri.\u2014 Voulez-vous me permettre de les regarder ?\u2014Volontiers.Voici mon père.\u2014Oh ! comme vous lui ressemblez, et que sir James avait raison le dire que M.de Sauves avait le visage le plus droit et le plus sympathique qu'il eût encore rencontré.Il ne duit pas avoir un ennemi, cet homue-la.\u2014Tl en aeu cependant, dit Robert avec un grand soupir.Puis montrant le portrait d\u2019Adèle.gnifique salon qu'il avait devant les yeux, ni l\u2019admirable peinture représentant Georgette Chaniers dans un coin même du parc, de New-York, entourée de fleurs et d'oiseaux, ce fut un homme debout au milieu de la pièce, souriant doucement à Robert, et lui: tendant ses deux mains ouvertes.11 était de taille moyenne et paraissait presque tit à côté de la stature extraordinaire de sir Samos Pembroke ; sa maigreur le rajeunissait surtout avec son teint coloré, ses yeux clairs, et ses cheveux d\u2019un blond doré.Il était habillé de noir, correctement ; et ses habits, quoique confectionnés à New-York, ne lui enlevaient rien d\u2019une tournure svelte et particulièrement élégante.\u2014Je désirais beaucoup vous connaître, sir Robert, dit-il d\u2019un accent très français, et d'une voix d\u2019un calme parfait.Pas un muscle de sa physionomie ne bougeait en dépit de ses affectueuses paroles.fils de M.de Sauves laissa tomber sa main dans celle de Jonathan Pierce, et tressaillit.Cette main, longue et forte, mais d\u2019une extraordinaire blancheur, était plus froide que du marbre.Il leva les yeux sur son interlocuteur.Le visage était impassible, plutôt souriant ; les couleurs roses de sir Jonathan n'avaient ni pli, ni foncé, il sembla seulement à Robert, que les lèvres de l'Américain, subitement blanchies, trem blaient légèrement.Il devait se tromper, car ce fut de la même voix placide, presque sans inflexion, à coup sur sans émotion qui l'associé de sir James continua : \u2014JII paraît que mon cousin Pembroke va avoir un fils de plus, et moi un élève comme Benjamin, .* - 3! > ; vf ; tuant -\u2014Voici maman, fit-il, les larmes aux yeux.Ma- Jen suis pat ticulièrement he 1reux.man, je ne trompe, puisque c'est lu sœur de mon père.Mnis ma mère, et c\u2019est elle qui en m\u2019élevant et en m'aimant comme son propre tils, l'a rempla- cee, \u2014Elle est bien belle.\u2014Et bien bonne.C'est un tableau parfait auquel il n\u2019y à pas une ombre.\u2014Et celle-ci ?demanda Benjamin en désignant Suzanne.\u2014Une gouvernante qui m'a élevé aussi, et qui nous a consacré sa vie à ma cousine et à moi.\u2014Ah ! la voici, miss Georgie !.Je le reconnais.Vous allez voir sa photographie en bas au salon, à la place d\u2019honncur.Plus un portrait fait par mon cousin Jonathan, où il l\u2019a entourée de fleurs et d'oiseaux, et qui est bien la plus jolie chose du monde, car il a mis dans ses yeux un peu hautains une expression de douceur et de tendresse extraordinaires.Les ont-ils, ces beaux yeux-là ce sentiment doux et tendre, d'habitude ?\u2014 Rarement, répondit Robert avec un sourire.Mais Georgette est encore si jeune !.Plus tard cela vicndra peut-être.\u2014Ah ! je l\u2019avais bien deviné.Vous le direz à Jonathan, n'est-ce pas 1.\u2014Oui, pourquoi ?\u2014Parce qu\u2019il soutenait que c'était la fixité de la photographie qui donnait cet air dur et autoritaire à miss Georgie, et il affirmait qu'il était sûr à la forme de ses prunelles, que l'expression en devait être le plus souvent pensive et rêveuse.\u2014Oh ! cela jamais ! affirma le jeune homme très convaincu.La cloche du diner sonnait.\u2014 Vous im'\u2019avez fait causer, dit-il à Benjamin, je ne suis pas prêt.\u2014Vous avez le temps, ce n\u2019est que le premier.En effet, la toilette de Robert fut vite terminée, et quelques minutes après, les deux jeunes gens descendaient au rez-de-chaussée de la maison.La porte du salon était ouverte à deux battants, néanmoins, l'obscurité relative de la pièce, quand on venait du vestibule largement éclairé, ne per mettait pas de distinguer les personnes déjà arrivées, pas même les objets qui la meublaient.-\u2014Mais on n\u2019y voit pas du tout, s\u2019écria Benjamin dès le seuil.Maman, voulez-vous me permettre d'ouvrir, atin que mon ami Robert constate combien sa Georgie est belle chez nous ?\u2014Volontiers, mon fils.Mais ce qui frappa d'abord les regards du fils de Pierre, ce ne fut ni la somptueuse élégance du ma- Robert avait secoué l'étrange impression éprouvée en touchant la main glacée de sir Jonathan.\u2014 Moi, aussi, monsieur, dit-il, je suis extrêmement ému de l'accueil si hospitalier que l'on me fait ici, et je ne saurais jamais en Être assez reconnaissant.A vous également, qui voulez bien devenir mon professeur, m'a-t-on dit.Il paraît que vous êtes un artiste d'une très grande valeur.\u2014Grande valeur.non.J'ai seulement un goût très vif pour le dessin de la peinture.\u2014Voilà un échantillon de ses œuvres, dit Mme Pembroke en montrant le portrait de Georgette.Robert se retourna.! s'exclama-t-il.\u2014Ma cousine Oh ! la chère petite |.Pour la première fois, l'impassible physionomie de sir Jonathan laissa voir une émotion.On eût même dit que ses yeux plus brillants s'humectaient légèrement.Mais un véritable artiste est quelquefois si fier de ses œuvres.\u2014Est-elle vraiment ressemblante, miss Georgie, telle que sa photographie me l'a montrée en réve 1 demanda Jonathan de sa voix dejà redevenue calme.Robert regardait longuement, profondément, la fillette, mais en peintre aussi, peut-être encore plus qu\u2019en cousin.\u2014Que c'est merveilleux ! dit-il enfin, comme la tête ressort bien vivante et réelle.Et comme elle est posée !.Que d'air, que de lumière !.\u2014Oui, insista sir Jonathan évidemment flatté, mais elle, l'enfant, comment la trouvez-vous ?Robert l'examina de nouveau.\u2014C\u2019est Georgette, dit-il enfin, et d\u2019une ressemblance parfaite, excepté les yeux.\u2014Ah ! ils sont noirs cependant ?\u2014Oui, et spleudidement beaux ; mais ils n\u2019ont point la douceur pensive, la gravité humide de ceux-ci.Tls sont plus durs, plus impérieux surtout.\u2014Ah ! En êtes vous sûr ?Le fils de Pierre regarda avec un certain étonnement celui qui lui parlait ainsi.\u2014Bien sûr, dit-il, et j'aime assez Georgette pour ne confondre ou n\u2019oublier ni un trait de son visage, ni un détail des sa physionomie.C'est une charmante enfant dont le cœur est parfait, et qui au contact de sa mère, deviendra aussi bonne et aussi dévouée qu\u2019elle ; mais pour le moment la douceur n\u2019est pas sa vertu favorite.A suivre) "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.