Le Monde illustré, 4 mai 1889, Sans mère
[" FEUILLETON DU MONDE ILLUSTRÉ MONTREAL, 4 Mar 1880 .SANS MERE \u2014 Jensen DEUXIÈME PARTIE INNOCENT OU COUPABLE ?{ Suite) VIT.\u2014TRISTE DEVOIR A quelques jours de là, deux voitures s\u2019arrêtaient devant l'usine de la rue de Belleville, et plusieurs personnes en descendaient.C'était, d'abord M» de Cour- neuve, son greffier, le chef de la sûreté et quelques agents ; enfin dans la deuxième Pierre de Sauves escorté de deux gardes de Paris.Toute l\u2019usine fut bientôt sur pied.Plantier, le contre-maître, devint incapable de contenir la curiosité des ouvriers qui se précipitaient aux fenêtres, quittant les pièces, abandonnant le travail.Tout à coup, une émotion puissante, énorme, profonde, les secous tous, faisant trembler les mains, étreignant les gorges, amollissant les jambes, tandis qu\u2019un mot passait parmi ceux qui étaient là, regardant dans la cour : \u2014Le patron !.Et à cette heure, les potins, les racontars, tout ce qu'on avait dit sur Pierre de Sauves disparaissait, s'effaçait, s'en allait.On ne pensait plus qu'à sa bonté, à son énergie, à sa droiture.Sévère, oui\u2026.mais si juste ! Et après la réprimande, toujours le mot qui relevait, fai- snit entrevoir l'avenir, parlnit de la fetnme ou du petit.Car il les connaissait tous par leur nom, il savait leur petite situation, ce qu\u2019ils étaient, ce qu'ils faisaient, ce que valait la femme, s\u2019ily avnit des enfants.Que de fois les jours de maladie, après la paye, Pierre n'avait-il pas attendu dans le couloir, et là, seul à seul, à l'insu de Georges lui-même, loin des regards de tous, n'avait il pas glissé quelque argent, disant très Las : \u2014Ce sera pour la convalescence, moi je me charge du reste ! Et en etfet, le médecin, le pharmacien, tout était payé par lui.Et à cette heure, on ne pensnit qua ces choses.Et le revoir là, entre ces gardes de Paris, bouleversait ces ouvriers qui au fond l\u2019estimaient et l\u2019aimaient, et l\u2019on n\u2019entendait que des phrases : \u2014Ah ! coquin de sort !.C'est pas possible ! Le patron est nn honnête homme !.\u2014Ce que ça vous retourne les sangs de le voir là, lui si juste !.\u2014Il y a erreur, c\u2019est sûr ! M.Pierre n'a pas tué ; surtout il n\u2019a pas volé.Dans une chambre, une jeune femme, inconso- Inble dans ses vêtements de deuil, était agenouillée 13 LE MONDE ILLUSTRE devantune image du Christ.C'était Adèle Chaniers.Après avoir prié pendant quelques instants, elle ke releva et se rendit au cabinet de travail de son mari, puis, dépouillant le courrier, prenant des notes, faisant plusieurs paquets des lettres, marquant les une de blou, les autres de rouge, soulignant les phrases contenant les observations et les commandes.Malgré son désespoir, au lendemain de l'enterrement de Georges et de l'arrestation de Pierre, elle t\u2019était mise bravement à la besogne et avait pris la direction de l'usine, Déjà, avec son frère, elle avait appris les choses indispensables de leur industrie ; mais quand elle s\u2019était vue seule, au lieu de se laisser écraser par la douleur, elle s'était au contraire relevée très vaillante, et était restée l\u2019unique directrice.Son courage, son énergie avarent été à la hauteur de l\u2019horrible catastrophe qui l\u2019atteignait dans ce qu'elle avait de plus cher.Georges, son mari bien-aimé, l'être qu\u2019elle adorait par-dessus tout était mort péniblement, vio- Dans une chambre, une jeune femme, était agenouille devant l'image du Christ.\u2026\u2014 Page 35, col, 1.lemment, douloureusement, il était mort assassiné ! Pierre, le frère qui l'avait élevée, qui avait sacrifié sa jeunesse aux plus nustères devoirs, l'homme qu'elle avait toujours considéré comme la vivante incarnation de l'honneur et de la droiture, était accusé de ce crime abominable, de ce crime qui avait brisé sa vie :.Ah ! elle n\u2019y croyait certes pas, elle, à la culpabilité de Pierre, mais quelles douleurs, quelles an- gvisses, quel désespoir ajoutés à ce qu\u2019elle souffrait déjà, de le voir ainsi soupçonné, et emprisonné, et malheureux !.Comme le cœur de la pauvre femme saignait quand elle songenit qu'il était seul, là-bas dans en cellule, séparé de sa famille, de son fils, d\u2019elle, de tout ce qui eût pu le consoler, atténuer sa peine.Vingt fois, elle s'était présentée à Mazas, vingt 35 a Is \u2014 em ea fois on lui avait impitoyabiement répondu la même chose : \u2018Tant que l'enquête n\u2019est pas finie, tant que l'instruction n\u2019est pas close, M.de Sauves ne peut communiquer avec personne, pas même avec son avocat.C'était à en mourir de chagrin.Elle n\u2019en était point morte cependant parce qu\u2019elle appartenait à une race vaillante et que de nouveaux, de rigides devoirs l'appelaient.La veille encore, elle n'avait qu'à se laisser vivre?dans l'insouciance heureuse de la femme aimé® pour laquelle peinaient, travaillaient, combinaient e frère et le mari.L'adoration de Georges, les projets d'avenir pour l'ange attendu étaient ses seules préoccupations.Aujourd'hui, c'était autre chose.Disparus tous les deux, elle les remplaçait.En quelques heures, Adèle non seulement était devenue chef de famille, mais chef de maison aussi.Elle avait été à la hauteur de sa tâche, et sans une faiblesse, sans un découragement, elle s'était assise à cette place occupée par Georges et par Pierre, combinant comme eux, dirigeant le dedans, s'occupant du dehors, faisant trêve à son désespoir, surmontant sa douleur, cssuyant ses larmes pour veiller sur ses ouvriers et sur ses enfants.Les enfants, oui, car Mme de Lavarande était morte sur le coup, emportée subitement par une ancienne maladie de cœur, au moment où elle avait appris l'arrestation de son genre.Alors, Adèle, qui revenait de l\u2019enterrement de Georges auquel elle avait voulu assister, partit aussitôt pour Passy.Dans le petit hôtel de la rue de la Tour, Robert était seul avec une Lonne de confiance, jouant, insouciant et heureux, ignorant son malheur.À l'aspect d'Adèle, il courut les bras ouverts se jeter à son cou, disant cet adorable mot qu'il avait appris quand elle était encore jeune fille : \u2014Maman !.Puis en la couvrant de baisers, il ajouta : \u2014Méchante maman qui n'oublie, que je ne vois plus jamais.Des larmes vinrent aux yeux de l'enfant en voyant pleurer Mme Chaniers.\u2014Qu'\u2019as-tu ?lui dit-il.Et remarquant ses véte- ments de deuil : \u2014Ah ! mon Dieu ! fit-il en se souvenant de la mort de Mme de Sauves, sa grand\u2019mère, est-ce que maman de Lava- rande est morte aussi ?Adèle fit un signe de la tête, elle ne pouvait pas parler, les larmes la suffoquaient.\u2014Alors, fit le bébé tristement, avec une expression douloureuse bien au-dessus de son âge, toutes mes mamans s\u2019en vont.Est-ce que tu me quitteras, toi aussi ?Elle l\u2019enleva dans ses bras.\u2014Non, mon amour, lui dit-elle, jamais.Personne ne nous séparera plus, tu es à moi, bien à moi, ot je t'aimerai & la fois comme tous ceux qui sont partis.11 avait six ans; mais son esprit réfléchit et éveillé en avait davantage.Il demanda encore des nouvelles de son père, et comme on lui dit qu\u2019il était au Havre pour l\u2019enterrement de Mme de Lavarande, il n'insista pas.Mme Chaniers l\u2019amena le jour même avec elle.Dans la rue, tout le monde se retournait pour - | T° FT.\"TU POSE VESTE il els.em voir cette jeune femme si idéalement belle et triste, conduisant par la main cet enfant plus beau que les amours, qu\u2019on croyait à elle, surtout en voyant l\u2019ardente sollicitude dont elle l\u2019entourait, et qui lui ressemblait.En effet, Robert avait le visage long, les traite purs de Pierre et d\u2019Adèle, avec le teint de cette dernière, et les admirables yeux bruns de son père.En arrivant à l'usine, Suzanne qui l\u2019adorait, lui expliqua que son oncle Georges était mort aussi, mais qu\u2019il n\u2019en fallait jamais parler À cause de la grande douleur que cela causait à sa maman Adèle.Il le comprit.Du reste, Georgette qu'il se mit tout de suite à admirer, à bercer, à regarder des heures entières, apporta une distraction salutaire dana cette petite Ame d\u2019enfant, où déjà tout se classait, se gravait, s\u2019enracinait, pour ne s'oublier jamais.Alors, son temps se partagea entre la fillette qu\u2019il aimait déjà à la folie, et de longues heures passées dans le bureau, où il commençait ses premiers devoirs, à la place môme occupée jadis par son père.Dans le cabinet, rien n\u2019était changé.Aux murs, seulement, vis-à-vis l\u2019endroit où Adèle assise, passait maintenant sa vie, deux grands cadres de bois durcis contenaient les photographies agrandies de Georges et de Pierre.Ils étaient là tous les deux, de grandeur naturelle, frappant de ressemblance l\u2019un et l\u2019autre, paraissant suivre d\u2019un œil attendri les êtres chers qu\u2019ils avaient laissés derrière eux, seuls et malheureux, les encourageant, les aimanc, leur donnant l'assurance qu'arriverait tôt ou tard la seule récompense qu\u2019enviait Adèle et que méritait son courage : le retour de Pierre réhabilité.Ce matin-là, à côté de la jjune femme pensive et grave, toute absorbée par ses ingrates occupations, l'enfant copiait un verbe.Il était vêtu de noir comme elle ; son petit visage qui se penchait sur la page commencée avait déjà les courbes fières, l\u2019expression réfléchie mais si droite de celui de son père ; sur le papier blanc, sa frêle menotte de bébé traçait les lettres, fort attentive, tandis que les veines tendues de son large front se gonflaient, et disaient l\u2019effort intelligent pour comprendre le temps du verbe, et ne pas confondre entre eux les futurs et les conditionnels.De temps à autre, Adèle levait les yeux, et une courte flamme s'allumait dans sa prunelle bleue, une grande expression d\u2019orgueil rayonnait sur son visage désespéré : n\u2019était-ce pas son fils, aussi, cet enfant travailleur, dont l'intelligence et la bonté lui rappelaient Pierre, et qui était tout ce qui restait de lui, qui souffrait seul et désespéré, en prison ?Tout à coup, la porte s'ouvrit, 'enfant interrompit son travail, et jeta un cri, en devenant tout blanc : \u2014Papa ! dit-il.Madame Chaniers était déjà debout, comme si une décharge électrique l\u2019eût subitement mise sur ses jambes.Dieu du ciel !.Est-ce qu'on le lui rendait !.Est-ce qu\u2019il revenait réhabilité ?Ah ! il le méritait bien !.Hélas ! le visage impassible et railleur de M.de Courneuve devant lequel plusieurs fois déjà Adèle avait comparu, lui prouva que non.Relâché, Pierre n'eût point eu tout le lugubre cortège qui l\u2019escortait, et fût entré seul chez lui.Mais, malgré tous ceux qui l\u2019entouraient, un mouvement d'affection plus fort que sa volonté ln poussa dans les bras de M.de Sauves.\u2014Ah ! mon frère bien-aimé ! s'écria-t-elle, je te revois donc, toi que j'aime et que j'estime plus que tout sur terre.Il sembla au malheureux que le ciel lui-même descendait en lui.Cette Adèle pour laquelle il souffrait en silence ; cette enfant tant aimée, à l'affection de laquelle il tenait plus qu'à sa vie, ne le croyait pas coupable !.Il la serra sur son cœur, les larmes l'étouffant.\u2014Ah ! que c'est bon l'amour et l'estime de ceux qu\u2019on aime ! put-il enfin murmurer.\u2014 tee que tu as jamais douté de moi, mon Pierre ?demanda-t-elle avec un accent indigné.LE MONDE ILLUSTRÉ Elle a\u2019était légèrement éloignée, et le regardait de ses larges prunelles si droites et si claires, dans lesquelles se reflétait la moindre de ses pensées.Mais lui l'entendait à peine ; il se retrouvait là, au milieu des choses qui avaient été sa vie, de cette industrie qu\u2019il avait créée, dans ces lieux où il avait vécu.Il revoyait l\u2019endroit où il avait tant travaillé.Puis ses yeux faisant le tour de la pièce, il avait aperçu Robert assis à ss propre place, le regardant de ses grands yeux purs, le visage tout pâli d'émotions.Puis aux murs, son portrait à lui, placé là par Adèle à côté de celui qu'elle pleurait.L'émotion fut plus forte que sa volonté.Il tomba assis derrière le bureau, la tête cachée dans ses doigts, et murmura : \u2014Je suis accusé d\u2019un crime si épouvantable !.Adèle prit sa main, presque par force, et belle d'énergie, de foi, d'indignation : \u2014Eh bien, après ?dit-elle.Qu'est-ce que ça peut faire ce dont on t'accuse ?N'es-tu puns l'homme loyal et impeccable entre tous, dont une pensée mauvaise n'a jamais effleuré ni le cœur ni l'esprit, et qui n'as vécu que pour le devoir ?Courage, mon Pierre bien-aimé, mon frère, mon ami.Tous les honnêtes gens testiment et te plaignent, moi je t'adore.Relève très haut ton front d\u2019honnête homme, que ton fils se souvienne toute sa vie comment est le visage d\u2019un être bon et juste entre tous, qui est accusé à tort d\u2019une action épouvantable.Qu'il apprenne en te voyant, pour ne l'oublier jamais, quelle doit être l\u2019attitude de celui dont la conscience est pure comme la tienne, Rap- pelle-toi ce que tu mas toujours enseigné : Que fait le monde et ses jugements lorsqu'on a accompli son devoir et que l'on possède l\u2019estime et l\u2019affection de ceux que l\u2019on aime ?Ton devoir ?.qui l\u2019a toujours accompli comme toi ?.Notre amour ?Ah! si tu savais comme nous t'aimons Robert et moi !.L'enfant n'avait pas attendu le regard d\u2019Adèle, il s'était pendu au cou de Pierre.\u2014Ah ! papa \u2018 disait-il en le couvrant de baisers, mon papa chéri, ne pleure pas puisque tu n\u2019as jamais fait de mal à personne !.Cette petite voix d\u2019enfant mélee aux chaudes paroles de sa sœur mit le plus puissant de tous les baumes sur le cœur du malheureux.Il redressa son visage inondé de larmes.\u2014Vous avez raison, mes bien-aimés, dit-il, je serai fort parce que ma conscience est tranquille.Mais, continua-t-il, en regardant le portrait de Georges dont le bon sourire si gai illuminait la pièce, je t'ai tant aimé, j'ai éprouvé pour toi une si vive affection, tant de reconnaissance et de tendresse, et je suis accusé de t'avoir tué, mon pauvre frère, mon meilleur ami, n'est-ce pas trop cruel 1.Il s\u2019était levé, et ayant fait quelques pas, il s'était rapproché du portrait.Au seuil de la porte, M.de Courneuve et le chef de la sûreté considéraient tous les deux la scène.L'un avec l'expression incrédule et sceptique qui était la sienne, l\u2019autre avec une émotion puissante qui faisait trembler ses lèvres et blanchissait son visage.Pierre, qui ne songeait inéme plus que des étrangers étaient là l\u2019épiant, scrutant chacun de ses traits, pesant ses paroles et ses soupirs, comptant presque ses larmes, continua avec une émotion qui augmentait, une émotion souveraine, profonde, irrésistible : \u2014Mais parle donc, toi qui es là devant nous et qui sembles vivant.Parle, dis à ceux qui m'\u2019aceu- sent de ta mort, que j'eusse au contraire donné ma vie pour toi, dis-leur quelle affection était la nôtre, et si jamais deux frères se sont aimés comme nous Ÿ.\u2014Hélas ! dit Adèle, il ne parlera pas, il ne parlera plus jamais.Mais il nous aimait trop \u2018ui aussi pour nous laisser dans un si grand malheur.On a emporté son corps décomposée, mais son âtue est ici.Elle nous voit, elle nous entend.N'\u2019aie pas peur, mon Pierre, elle inspirera tes juges, et elle leur fera comprendre mieux que moi encore, mieux que n'importe qui, quel honnête homme tu es \u2014Ah ! murmura Pierre de Sauves éperdu, en réunissant dans une même étreinte «a sœur et son fils, votre tendresse me rend ls vie, mes amours, Et toi, si vaillante, si courageuse, si grande, mon Adèle, je te bénis !.Maintenant, ils peuvent me tuer, s'ils le veulent, je mou rai heureux.M.Marais n\u2019y tint plus.; \u2014 Non, monsieur de Sauves, dit-il en serrant par force la main de Pierre, madame à raison, vous vivrez heureux, réhabilité et honoré de tous ceux qui vous approcheront.M.de Courneuve qui trouvait tout cels stupide mit fin à cette scène.\u2014Ce n\u2019est pas tout, dit-il ; nous perdons un temps précieux que nous emploierions bien mieux À nos perquisitions et à nos recherches.\u2014Jamais, M.le juge, répondit sèchement M.Marais, notre temps ne saurait être mieux employé, nous qui sommes ou qui avons la prétention d'être cette chose sainte qui s'appelle lu justice, qu'à laisser entrer dans nos cœurs la certitude de l'innocence d'un homme honnête, injustement accusé.M.de Courneuve haussa les épaules.\u2014Tnnocent !.bougonna-til.Ca ne me paraît guère prouvé.Enfin, qui vivra verra.En attendant, madame, continua-t-il en se retournant vers Adèle, veuillez nous donner vos clefs, ct laissez-nous.Elle obéit, et bientôt l\u2019usine fut fouillée, remuée de fond en comble.11 fallait bien chercher dans les papiers de M.de Sauves si rien de suspect n'existait, rien de capable d\u2019aggraver encore le crime épouvantable dont il était accusé, en établissant la préméditation.Les témoignages des ouvriers, bouleversés par la présence de celui qu\u2019ils estimaient toujours, furent moins catégoriques et moins affirmatifs.Pierre, conduit devant le bassin où avait été retrouvé le corps de son beau-frère, n\u2019éprouva point une de ces émotions atroces dont le remords eût pu être cause, mais un attendrissement fort compréhensible, se contentant de dire : \u2014Ah ! pauvre Georges, que ne peux-tu revenir et parler !.Nous serions tous moins malheureux, et toi, tu serais vengé ! VIIT.\u2014LE RÊVE DE SUZANNE Deux jours après, Suzanne se présentait chez M.Marais, le chef de la sûrété, ainsi qu\u2019elle l'avait déjà fait une fois.Elle avait pris le soin d'écrire les lignes suivantes sur un morceau de papier plié dans une enveloppe : Monsieur, J'ai besoin de vous voir pour vous confier une chose que je n'ai encore ose dire à personne.Votre servante, SUZANNE VERGNES.Le chef de la sûreté tressaillit.\u2014Oh ! ces femmes ! murmura-t-il, toutes les mêmes !.Toujours des mystères ! Il ne la fit pas attendre, on le comprend.N'était-ce pas en effet la lumière qui peut-être lui arrrivait ?\u2014Asseyez-vous, ma chère enfant, dit-il à la jeune fille en lui désignant un siège auprès de ron bureau, et surtout n'ayez pas peur.De quoi s'a- git-il 1 \u2014Peut-étre de bien peu de chose, monsieur, peut-être simplement d'un rêve.\u2014Ah ! fit-il, vous avez peur d\u2019avoir rêvé, qu'est-ce que c'est donc ?Et comme Suzaune se troublait et hésitait, le chef prit son air le plus bonhomme : \u2014C'est quelque histoire d\u2019amoureux, je suis sûr !.Allez, allez toujours, j'en ai vu bien d\u2019autres ! D'ailleurs, j'ai l'habitude d\u2019oublier tout ce qui n\u2019est pas strictement utile à mes affaires.Suzanne fit un grand appel à sa volonté pour surmonter son embarras, et aussitôt elle commença : \u2014Quand monsieur et madame sont venus s'installer à l'usine, c\u2019est moi aui ai fait l\u2019emménagement tout entier.L'entrepreneur des travaux avait envoyé un ouvrier fort adroit, encore plus intelligent, qui était bon à tout, et qui plut tout de suite à M.Pierre. \u2014Et à vous aussi, sans doute ?fit le chef avec un sourire indulgent.\u2014Oui, dit-elle très bas.\u2014Et vous l\u2019appelez 1 -\u2014Kugtne Gages.M.Marais tressaillit et devint attentif.Il ne riait plus.\u2014-Mais il était marié ! fit-il au bout de quelques secondes, \u2014Oui, monsieur.d\u2019abord dit.\u2014Alors, quand vous l\u2019avez su, qu'avez-vous fait ?\u2014La seule chose possible, je l'ai congédié.Ces mots étaient dits si sincèrement, si franchement ; le regard qui les accompagnait fut si droit, si naïvement honnête, que le chef de la sûreté n'eut pas une seconde de doute.\u2014 Mais vous l'avez fréquemment revu, pourtant, ditil, puisqu\u2019il était le contremaître de P'usine 1.\u2014 Evidemment.Mais qu'est-ce que ça faisait, puisque je savais qu\u2019il n\u2019était pas libre ?\u2014C'est vrai na chère enfant.Vous êtes une honnête et bonne petite fille, continuez.Lave vous oublié cet Eugène Gages ?Suzanne baissa zon adorable petit nez retroussé aux narines si roses audessus du frajs menton a fossettes : \u2014Ca, dit-elle, je ne l'ai pas pu.Mais il ne s\u2019en est jamais douté, ni lui ui personne, au point que madame m'a quelquefois envoyée porter du bouillon ou du vin vieux chez sa femme qui était ma- Inde, et que souvent, nous causions ensemble, sans que depuis il nit osé prononcer un mot un peu tendre.\u2014Bien, après.\u2014La nuit du meurtre le docteur Garniers m'avait donné la petite fille à garder comme c'était convenu depuis longtemps, puisque je devnis l'élever.On m'avait installée avec le berceau lans une pièce voisine, en me recommandant bien de ne pas aller une seule fois dans la chambre de madame pour ne pas troubler son repos.Je devais donner à la petite de l'eau sucrée de temps en temps.De plus, le ducteur Gurniers m'avait recommandé de dorinir, en me disant : Cette nuit, tout va très bien, profitezen, demain soir, il faudra peut-être veiller, alors, conservez vos forces, J'avais usé de ln permission et comme l\u2019enfant sommeillait, je m'étais étendue sur le divan, à côté du berceau.Je ne sais pas combien il y avait de temps que je clortiais, quand j'ai été subitement éveillée par un bruit très léger.J'ai ouvert les yeux à demi, et j'ai cru voir, debout auprès du herceau, Eugène Gages.\u2014Eugène Gages ! répéta le chef.En êtes-vous sûre ?\u2014 Pas assez pour l'affirmer catégoriquement.\u2014 Comment ?Vous ne vous êtes donc pas levée ?Vous ne lui avez pas parlé ?.Vous ne lui avez pas demandé ce qu'il faisait là ?\u2014Je dormais à demi, de ce sommeil impérieux qui vous tient sans qu'on y puisse résister.Je me suis soulevée sur mon coude, j'ai regardé : J'ai cru avoir rêvé, il n\u2019y avait plus rien.\u2014L'ombre avait disparu comme cela, subitement ?\u2014Oui et pas par la porte, car celle-ci était placée bien vis-à-vis de moi, et j'eusse vu certainement quelqu'un en franchir le seuil.C'est cette disparition subite qui m'a fait penser que j'avais rêvé.Mais le lendemain quand le jour est entré dans ln chambre, j'ai vu que le docteur Garniers avait arrangé une grande chautfeuse contre le berceau, de façon que celui-ci ne puisse glisser et l'homme, s'il est venu, à pu se dissimuler derrière cette chauffeuse quand je me suis redressée, \u2014C'est possible en eflet.Et vous n'avez encore parlé de cet incident à personne ?\u2014Non, à personne, \u2014Pourquoi ?Elle hésita.\u2014C\u2019était très intime, dit-elle enfin.Je ne puis vien préciser encore, Il fallait qu'on m'inspirât une très grande confiance pour oser parler de ces choses.Or ce juge, avec ses questions, sa malveillance, sa sécheresse n'était pas fait pour ouvrir mon cœur et mes lèvres, tandis que vous.Elle s'arrêta.Mais il ne me l'avait pas USTRÉ LE MONDE ILL \u2014Tandis que moi ?insista M.Marais qui vou- Init connaître à fond la pensée et l\u2019Ame de la jeune fille.\u2014Vous êtes bon, vous, monsieur.croyez pas M.de Sauves coupable.\u2014Qui vous l\u2019a dit 1 \u2014Je vous ai entendu avant-hier, quand vous le lui avez affirmé là-bas dans le cabinet, et avec quel cœur, grand Dieu !.Alors j'ai pense : je reviendrai le trouver, et à lui je dirai tout.\u2014Vous avez bien fait, mais vous précisez si peu !.\u2014Je ne le puis faire dvantage.Et même uprès y avoir pensé et repensé depuis plus d\u2019un mois que ça s\u2019est passé, je suis encore A me dire : Je l\u2019aime toujours c\u2019est sûr ; aussi n\u2019ai-je pas rêvé, et l'ai-je vraiment vu ?.Vous n'avez pas entendu de cris, ni le bruit d\u2019une lutte ?Rien du tout.-Vous n\u2019avez pas remarqué si Eugène Gages était souillé de boue, s\u2019il avait le visage bouleversé, les yeux hagards ?- Non ; rien ; je l'ai vu, ou j'ai cru le voir debout nuprès du berceau, et c\u2019est tout Mais qu'y faisait-il auprès de ce berceau * \u2014Je ne le sais pas.J'ai peut-être rêvé : ajou.ta-t-elle avec découragement.\u2014-Non, je ne le crois pas.Vous êtes une fille intelligente et énergique.Si cette idée de la présence de Gages vous est restée aussi profonde et aussi tenace que vous l'avez encore, ce n\u2019est pas un songe qui l\u2019y a laissée.Malheureusement, le sommeil de votre Âge vous a terrassée, et en vous enlevant vos forces, ne vous a pas permis d\u2019approfondir l\u2019impression reçue.\u2014 Malheureusement !.Oh ! oui, monsieur, surtout pour M.Pierre qui est si honnête et si bon.Vous avez bien raison de le croire innnocent !.Uni tel homme, voyez-vous n\u2019est capable de rien de mal, pas même d'une mauvaise pensée !.-\u2014Comme vous parlez de lui !.\u2014Songez donc, monsieur, j'étais une pauvre petite orpheline, sans feu ni lieu.Mon père venait d'être écrasé dans une manœuvre de wagons.M.Pierre, qui le connaissait à peine comme on connaît seulement un pauvre homme d\u2019équipe, est venu lui-même m'annoncer mon malheur dans notre mansarde.Et en quels termes, avec quels ménagements, quel cœur, quelle bonté ! Puis il w\u2019a prise chez lui, pour élever Robert qui avait déjà perdu sa mère.Ah! depuis six ans passés que je vis avec eux, je les connais bien.allez !.Je l'ai vu, duns toutes les circonstances, et jamais son caractère ne s\u2019est démenti une seconde.\u2014Il ne vous a jamais fait la cour ?\u2014Lui ?.Ah ! monsieur, si vous connaissiez à fond M.Pierre, vous ne parleriez pas ainsi.M.Pierre u aimé sa femme lorsqu\u2019elle était vivante, et lui sera fidèle toute sa vie.Il s\u2019est imaginé que cette fidélité était un devoir, il l\u2019a dit à sa sœur, et M.Pierre accomplit rigidement la moindre de ses obligations, sans en dévier jamais, dût-il en mourir!.M.Marais fut frapper de la façon intelligente dont Suzanne présentait ces observations faites par elle.-Et Eugène Gages ?dit-il, quel homme est-il ?\u2014Intelligent comme pas un.Capable de bons sentiments, je Pai cru, et.je le crois encore.Mais noceur au dernier point.-Aimant l'argent ?} : Come tous les noceurs, oui.\u2014Sans serupules ?ll n\u2019en à pas eu beaucoup avec moi, puisqu'il aimait sa femme.-Avait il de l'ambition ?\u2014Oui.A quoi vous en êtes-vous aperçue ?- 11 répétait souvent : je ne suis qu\u2019un pauvre diable d'ouvrier, sans avance et sans le sou.Mais qu'une occasion se présente, que In veine m'arrive, que j'ai jamais le pied à l'étrier, et je veux faire une fortune à étonner tout le monde.\u2014Quel malheur que vous n\u2019ayez pas vu plus sûrement si c'était lui, la nuit du crime ! Puis au bout de quelques minutes : \u2014Vous n\u2019avez rien remarqué, le lendemain autour de vous, rien constaté, rien découvert.Vous ne 37 L'expressive physionomie de Suzanne se voilà d\u2019une évidente nuance d'hésitation.\u2014Allons, voyons, dit M.Marais, continuez à avoir confiance, vous n\u2019avez rien à craindre de moi.\u2014Eh bien, le lendemain, en ouvrant les yeux, quand j'ai réfléchi, je me suis dit tout de suite qu'on m'avait peut être volé la petita.J'ai regardé, le cœur me battant à me rompre la poitrine : Elle était toujours dans son berceau et elle dormait.M.de Sauves est arrivé, je la lui ai montrée, alors.Elle a ouvert les yeux, et.\u2014Et quoi ?\u2014Ces yeux que j'avais vus ou que j'avais cru voir la veille, plus bleus que le ciel, semblables à ceux de M.Georges, ne me parurent plus de la même nuance, ils étaient bruns ; aujourd\u2019hui, ils sont noirs.\u2014C'\u2019est bien subtil, cela.Les enfants quand ils naissent, changent si vite.Et entre des yeux noirs, et des yeux bleus foncés, il y a si peu de différence, lu nuit surtout, car c'est la nuit qu\u2019elle est née, cette petite 1.\u2014Oui, monsieur.Mais il y avait encore autre chose.\u2018 \u2014Quoi donc ?\u2014Il me semblait que j'avais mis à l\u2019enfant, quand elle à été née, une brassière brodée, et celle que je lui voyais, était unie.\u2014Ah ! ceci est plus grave.Et cette Lrassière n'avait pas été faite ou achetée par Mme Cha.niers ?\u2014C'est-à-dire que madame était allée au Bon Marché où il y avait une exposition d'objets de layette ; elleen avait acheté un tas, qu\u2019elle avait serrés en rentrant, dans une commode.Mais je suis à peu près sûre de n\u2019avoir pas pris dans ce meuble pour habiller l\u2019enfant.\u2014Vous avez pu vous tromper.Suzanne n\u2019insista pas.Elle ne savait pas qu\u2019Adèle avait porté toute une provision de petits vêtements chez Pauline Gages, et elle ne put pas, par conséquent, éveiller l\u2019attention de M.Marais sur ce point.Cependant celui-ci avait l\u2019esprit trop fin, trop subtil, pour ne pas approfondir ce que la femme de chambre venait de lui dire.Oui, Eugène Gages était allé dans le petit hôtel.Suzanne ne l'avait pas rêvé.Mais qu\u2019y faire ?.Pas y tuer Georges Chaniers, puisque le crime avait eu lieu dans le cabinet, et probablement bien avant le moment où Suzanne, tenue longtemps éveillée par les soins donnés à l'enfant avait pu être arrachée à un sommeil tard venu.Alors quoi ?Y voler l\u2019enfant ?Non, il n'avait pas intérêt à cela.tite n'avait pas disparu.Y opérer une substitution ?C'était dangereux, dicté par un sentiment plus délicat qu\u2019un homme du milieu d\u2019Eugène Gages ne les éprouve d'ordinaire, mais pas impossible.En effet, une intelligence extraordinaire pouvait avoir affiné chez le mécanicien certaines im pressions.L'amour paternel était-il de celles-là ?Au moment de s'expatrier, redoutait-il de laisser sa fille par derrière, seule orpheline, livrée en des mains étrangères ?Avait-il voulu lui donner une mère et une famille à la place des soins mercenaires qu\u2019il redoutait?.Mais alors pourquoi avait-il laissé de l\u2019argent pour l'autre, celle qui dans ce cas ne lui tenait à rien Pourquoi s'était-il préoccupé de son existence, de son avenir ?Par intelligence pure et pour qu'un abandon complet n\u2019éveillât pas les soupçons ?Peut-être aussi pour que cette idée généreuse, ce semblant de sacrifice paternel en l\u2019entourant d'une auréole intéressante l\u2019empéchât d'être accusé du crime commis.En une vision plus rapide que l'éclair, M.Marais eut la claire intuition que tout cela était peut-être la vérité.\u2014C\u2019est bien fort, se dit-il.C\u2019est pour le coup, si je parle de ces choses, quo Et In pe- TR | SIT RE Tweens ere PT 222 0 Te F- Te PE + emeapemet pére A em 38 je vais être taxé de romancier.Attendons les renseignements qu\u2019on doit m'envoyer de Philadel- phie, nous verrons bien.Car s\u2019il a trente-huit mille francs en poche, noceur comme il l\u2019a été, il est improbable qu'il travaille et qu'il ait résisté à la tentation de s'amuser.Par acquit de conscience, cependant, il envoya chercher madame Lureau.\u2014 Vous avez assisté à la mort de madame Pauline Gages?lui demauda-t-il.\u2014Oui, monsieur, avec un médecin du quartier, le doeteur Larnay.\u2014Que savez-vous ?Elle le raconta simplement, naïvement, comme une brave femme qu'elle était.Elle dit la mort de la malheureuse Pauline et s'étendit beaucoup sur le désespoir d\u2019Eugène.Puis comment il s'était engagé et était parti avec très peu d\u2019argent, donnant sa prime d\u2019engagement pour la petite.\u2014Paraissait-il aimer l'enfant ?demanda M.Marais.\u2014II l'a bien prouvé, répondit Mme Lureau.\u2014 Vous avez pris le bébé chez vous tout de suite ?\u2014Non, monsieur, seulement la veille du départ du père.\u2014Et jusque-là, où était-elle ?\u2014Chez lui, rue Pixérécourt.Mais c'est moi qui l'ai soignée, l'ai fait boire et tout.\u2014Etait-elle belle ?\u2014 Magnifique.\u2014 Ne trouvez-vous pas qu'elle a changé dans les premiers jours qui ont suivi sa naissance Mme Lureau parut extrémement étonnée.\u2014Je ne comprends pas, dit-elle.\u2014Je veux dire que quelquefois un enfant a les yeux noirs ou bleus quand il naît, les cheveux blonds ou noirs, et que quelques jours après on est étonné de voir que tout en lui a changé, s\u2019est mo- ditié.\u2014Non, dit Mme Lureau, sans se demander pourquoi toutes ces questions lui étaient faites, je n'ai rien constaté de tout ça.Superbe, la petite fille est venue au monde, superbe elle est encore aux environs de Chen où je suis allée la mettre en nourrice dernièrement.\u2014Suzanne a rêvé ! se dit M, Marais comme à regret.Et cependant, malgré une sorte de pressentiments qui le portait à croire à la réalité de ce que lui avait confié la femme de chambre, il dut y renoncer tout à fait, quand lui arrivèrent les renseignements demandés à Philadelphie : Eugène Gages menait une conduite exemplaire.Sur le bateau qui l'avait transporté de France en Amérique il avait vécu sobrement, simplement, sans se permettre le moindre extra, ni le moindre supplément.A Philadelphie, il était entré dans l'usine qui l'avait engugé, et y travaillait comme il l'avait promis, prenant ses vivres à la cantine, se contentant de très peu de chose, dépensant le moins possible.Non seulement il ne s\u2019était pas dérangé une seule fois, mais le dimanche où les ouvriers sont libres, et où l'usine était fermée, il était resté seul, fuyant les lieux de réunion, errant dans la campagne, sans camarades et sans amis.Il était d\u2019une tristesse morne, ne riait jamais et parlait à peine.On ajoutait que ses cheveux avaient légèrement blanchi.Enfin, celui qui donnait ces renseignements-là terminait son rapport en disant : \u2014Eugène Gages paraît en proie à un chagrin profond.M.Marais, les sourcils froncés, plus hésitant, plus perplexe que jamais, murmura tout bas : \u20ac remords ou douleur !.Qui ie Je dira ?Maître Leval fut d'autant plus désespéré de ces renseignements si différents de ceux qu\u2019il espérait, que Pierre de Sauves continuait à lui imposer le plus scrupuleux silence sur toutes les confidences qu'il lui avait faites.Depuis qu\u2019il avait revu sa sœur, en effet, sa sœur si contiante, si affectueuse, si bonne ; sa sœur qui croyait à son innocence absolue, qui lui avait rendu hommage d\u2019une manière si complète et si ardente, LE MONDE ILLUSTRÉ sa sœur, qui si généreusement était redevenue la mère de Robert, M.de Sauves s'était dit que la blesser en quoi que ce soit serait pour lui la plus épouvantable torture.Or, avouer qu'il avait soupçonné Georges d\u2019une infidélité, surtout Georges aujourd'hui mort, quelle blessure pour le cœur délicat de ls jeune veuve !.Etait-ce ainsi qu'il pouvait reconnaître sa tendresse, son calme, son dévouement, tous ces sentiments exquis qu\u2019elle lui avait prodigués ?Non, jamais.Au bout de quelques jours, Me Leval insista d'autant moins qu'étant parvenu à faire causer Jeanne Descours dans un endroit public, et sans que la Tigresse se doutât de la personnalité de l'avocat, celui-ci acquit la certitude que les craintes de Pierre à son sujet étaient justitiées.Une haine terrible subsistait dans son cœur vis- à-vis M.de Sauves.Et pour l\u2019assouvir, pour faire du mal à Pierre, Jeanne raconterait ou nierait, inventerait ou cacherait tout ce qu\u2019elle pourrait.Jeanne était trop intelligente, étant donné surtout son peu de scrupules, pour qu'on encourût cette terrible chance de l'appeler comme témoin, et de l\u2019introduire dans l'affaire, à quelque titre que cela fût.D'un autre côté, François Rey étnit introuvable.Tous les efforts de M.Marais pour arriver à se mettre sur sa trace avaient été vains.Personne ne le connaissait, ne l'avait vu, ne pouvait donner sur cette personnalité mystérieuse la plus légère information.Pour M.de Courneuve, pour la presse, pour tous ceux qui s'occupaient de l'affaire, il n\u2019y avait plus un doute possible.François Rey n'existait pas, n'avait jamais existé.M.de Sauves, pour envoyer ces valeurs, avait pris ce nom, le premier qui s'était présenté à son imagination.Tout comme il avait donné pour adresse le Grand-Hotel, cet immense caravansérail où il pensait faire perdre sa trace, dans l'énorme va et vient journalier qui est celui de cette maison.Pris de court, il n'avait pas eu le temps de chercher ni de préparer autre chose.La reconnnaissance formelle de M.Sallanches du Havre, du courtier maritime, des employés de lu poste, avait apporté dans l'esprit de chacun la conviction la plus absolue touchant la culpabilité de Pierre de Sauves.\u2014 Non, véritablement, nous avons trop peu de chance, s'écria Me Leval, en serrant à la briser la main de l'ingénieur, tout nous échappe à la fois, tout est contre nous !\u2026 Vous avez eu tort de me choisir comme avocat !.Je n\u2019ai pns assez de talent .Je ne sais pas découvrir ce qui vous sauverait !.J'ai lagcertitude de votre innocence et je vais vous laisser condamner !.Mais depuis que Pierre avait revu sa sœur et son fils, depuis que Robert lui avait dit : \u2014Pourquoi pleures-tu, papa, puisque tu n'as jamais fait de mal & personne ?.Depuis qu\u2019Adèle en fixant sur lui son beau regard si chaud de tendresse et de foi, si plein de confiance et d'énergie, depuis qu\u2019elle avait ajouté : \u2014 Tous les honnêtes gens te plaignent et t'estiment ; et nous, nous t\u2019'adorons.Pierre s'était redressé de toute la hauteur de sa vie immaculée, de su droiture impeccable, de sa conscience si délicate et si tranquille.\u2014Ne perdez donc pas courage, dit-il à Me Leval, qui sait ce que nous réserve l'audienee ?\u2014 Alors, vous espérez encore, vous { \u2014Oui, parce que la loyauté et l\u2019honneur doivent être toujours plus forts que tout, répondit-il en répétant tout haut cette idée qui le premier soir de son emprisonnement à Mazas s'était présentée à son esprit et l'avait empêché de succomber à sa honte et à son désespoir.IX.-L'ÉQUIPÉE L'UN HOMME AUSTÈRE Il faisait une chaleur affreuse, mais tempérée par une brise qui venait du fleuve, le Tage, très large, très beau, et dont les petites ondes bleues s\u2019en allaient vers la mer frissonnantes et moirées sous les rayons du soleil comme une traînée de soie sous la lumière des lustres.Dans un des plus beaux quartiers de Lisbonne se dressait, toute bâtie en marbre, entourée d\u2019un jardin splendide, la riche maison de commission Raymond Bosc et compagnie.Raymond Bosc, arrivé il y avait une quinzaine d'années à peu près de Bordeaux, pour y placer à Lisbonne les vins paternels, avait trouvé le pays splendide, la ville accueillante et hospitalière.Au lieu d'y faire un séjour de quelques semaines, il s\u2019y était installé, et y avait créé une maison de commission pour les vins, dont le but était de recevoir de Bordeaux les admirables produits du Médoc, puis de renvoyer à son père et à son frère, restés dans la mère patrie, les vins du Portugal.Il avait réussi, la maison était devenue solide et honorable, la fortune considérable.Mais ce qui avait aidé à étendre ses relations, à le faire connaître avantageusement, c'était son mariage avec Mlle Carmen Lopez.Fille d'un des hommes les plus considérés de Lisbonne, Carmen avait ouvert à son mari les portes de la meilleure société portugaise.Elle avait ainsi grandement contribué à sa réussite, tout autant qu'elle avait fait son bonheur.Non seulement, en effet, Mme Bosc était la plus Jolie femme que l\u2019on puisse rêver, mais elle était bonne, intelligente, dévouée, ne pensant qu'aux autres, élevant en mère de famille accomplie les deux enfants qu'elle avait donnés à son mari.Une seule ombre gâtait ce tableau admirable.Carmen était jalouse, mnais jalouse connue on ne l\u2019est pas ; julouse à n\u2019en pas dormir, à en tomber malade.Et cela sans un prétexte, saus un motif, sans que Raymond, qui ndorait sa femme, eut peut-être ja mais manqué à la foi conjugale.C'est égal, elle le soupçonnait sans cesse et tou jours.Dans la vue, s'il tournait In tête, elle lui disait les yeux brillants et la parole brève : \u2014Qui regardes tu ?Au théâtre, elle suivait la direction dn sa lor gnette et faisait une scène si quelque jolie tennne se trouvait au bout.\u2014Mais puisque je te dis que je n'aime que toi lui répétait-il sans cesse.Ah ! faisait-elle toujours méfiante, les hommes sont si peu serupuleux, et un malheur est si vite arrivé |.\u2014Ces soupçons me froissent, lui affirmait-il souvent.Elle essayait de se contenir, elle ne le pouvait pas.Dans ces derniers temps, la jalousie de Carmen était devenue intolérable.\u2014Je t'assure, lui dit Raymond une fois qu'elle était allée plus loin que de coutume, je t'assure que quelque jour je te donnerai raison pour te punir de ces injures que je n\u2019ai jamais méritées.Elle devint blanche de colère, \u2014Tu sais, répondit-elle, arrange-toi pour que je ne le sache pas, alors.Parce que.+ Parce que?.\u2014 Je me tuerais.Il eut peur.Dans les yeux de Ia jeune femme, il y avait une résolution arrêtée, terrible, Ce matin-là, Raymond Bosc était seul dans son enbinet, dépouillant son courrier de France.Il y avait un peu de temps qu'il était allé faire un grand voyage en Angleterre, à J ersey, au Havre, à Paris, à Bordeaux même, dans sa famille, depuis lors ses affaires s'étaient décuplées, sa correspondance aussi.C'était un joli garçon, au fin type bordelais, et auquel l'aristérité absolue de sa vie avait conservé une grande apparence de jeunesse.Il avait une quarantaine d'années, on ne lui en eût pas donné trente.Il était de taille moyenne, admirablement proportionné ; des yeux bruns, au regard très droit, éclairaient un visage extrêmement sympathique, allongé par une fine barbe noire, et dominé par un magnifique front hardi et intelligent, que couron naint des cheveux très noirs, coupés ras derrière et sur les tempes, inais légèrement bouclés au-des- sur de la tête.(4 suivre.) 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