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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2016-04, Collections de BAnQ.

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[" PP CONVENTION: 40012169 ReLatioNS NUMÉRO 783 AVRIL 2016 LA RÉSISTANCE IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS HH DOMINIQUE BOISVERT GUY COTE AVEC JOSÉPHINE B, CLAIRE BOLDUC F / BERNARD EMONu inaiasna nainakl i-uin iaiinl inauivii mliin LORRAINE GUAY LAURE MORALI ANDRÉ MYRE GABRIEL NADEAU-DUBOIS 0\t744/U ODO/y 9 07447085879904 Fondée en 1941 N U M ÉRO 783\tM ARS-AVRIL 2016 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d'analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis 75 ans, Relations œuvre à la promotion d'une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.5\tÉDITORIAL CHAÎNES D'ESPOIR Catherine Caron ACTUALITÉS 6\tJUSTIN ENLISÉ?Geneviève Aude Puskas 7\tCPE : L'OMBRE DU DÉMANTÈLEMENT Aurélie Lanctôt 8\tNOUVELLE OFFENSIVE CONTRE NOS SERVICES PUBLICS Claude Vaillancourt 10 CHANGEMENT DE CAP EN ARGENTINE Dario Rodriguez 12 DÉBAT L'ÉCONOMIE COLLABORATIVE : AU SERVICE DE QUI ?Yves-Marie Abraham et Émilie Daudey aïKfisr FISCAUX' 33 REGARD LAUDATO Sl':\\lERS UNE ÉCOLOGIE RADICALE Table ronde avec Jonathan Durand Folco, Élisabeth Garant et Louis Rousseau 36 POUR UN SYNDICALISME DE TRANSFORMATION SOCIALE Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier 39 SUR LES PAS D'IGNACE LE PLAIDOYER IGNATIEN: LA FORCE D'UN RÉSEAU INTERNATIONAL Marco Veilleux 41\tQUESTIONS DE SENS DEVENIR HUMAINS Guy Côté 42\tCHRONIQUE POÉTIQUE de Natasha Kanapé Fontaine NOUS NOUS SOULÈVERONS 45\tRECENSIONS LIVRES\t 49\tWEB-DOCUMENTAIRE INTERACTIF\t \tLE CARNET de Bernard Émond\t 50\t\t \t«FAITESVOS PROPRES RÈGLES»\t 49 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Fanny Aïshaa, Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITE DE REDACTION Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Guy Dufresne, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Agusti Nicolau, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Guy Côté, Amélie Descheneau-Guay, Hélène Dorion, Bernard Émond, Natasha Kanapé Fontaine, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP.Ses articles sont répertoriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l'Index de périodiques canadiens.SERVICE D'ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, suce.Place d'Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: RI19003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-19-8 Nous reconnaissons l'appui financier du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques qui relève de Patrimoine canadien.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 2 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 * \\0 0 ]# ARTISTES INVITÉS Lino, L'invisible couleur de l'être, 2015 DOSSIER 15 LA RÉSISTANCE, IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS Jean-Claude Ravet 17 OSER RÉSISTER Entrevue avec Naomi Klein, réalisée par Claude Vaillancourt 20\tMATSHIMASHKA ! / RÉSISTE ! Joséphine Bacon et Laure Morali 22 RÉPLIQUER À L'AUSTÉRITÉ LIBÉRALE Table ronde avec Claire Bolduc, Lorraine Guay et Gabriel Nadeau-Dubois Depuis Tannée 2000, les artistes occupent une place centrale dans Relations, ouvrant des fenêtres sur le monde alors que l'air du temps nous enferme dans la fatalité.En donnant à voir des pans de la réalité que l'analyse sociale ne permet pas toujours de saisir, ils contribuent à la mission éthique de la revue, celle d'humaniser le monde.Ce numéro, comme les deux autres qui formeront la trilogie soulignant le 75e anniversaire de Relations, met à l'honneur des artistes qui ont illustré nos pages ces 15 dernières années, dont Claudia Bernai, Véronique Doucet, Muriel Faille, Éric Godin, Marcel Lapointe, Lino, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Alain Reno, Jean-Pierre Rivet, Louise-Andrée Roberge et Shrü.26\tÉMERGENCE D'UN ESSAIM LUMIÈRE Paul Chamberland 27\tNÉMÉSIS Paul Chamberland 28\tJÉSUS LE RÉSISTANT André Myre 30\t75e DE RELATIONS RÉSISTER POUR RÊVER À DEMAIN Dominique Boisvert T, RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 3 ReLatiONS V:1 Mfo-tfLEMHANl MHi-HWEjjTTh^M MJftEBrajMMjjUtBTBHUMV JUH BEBAJiD CA-raEfTPit DCHIÏihl HÉLiWDOBWr BEPHABO UKi lun Québec de I\u2019indl L'AMOUR DU MONDE SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE 70 ReLatiONS ftMiSjpJmu iMrfi ignation ReLatiONS ktimti Jf IHfU HmUan rt b dhwtq* dt CÉLÈBRE SON 75e ANNIVERSAIRE ! UQÀM I Service des bibliothèques I Université du Québec a Montréal Canada EXPOSITION du 7 MARS au 21 AVRIL 2016 À L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL (UQAM) BIBLIOTHÈQUE CENTRALE Pavillon Hubert-Aquin, salle A-M100 400, rue Sainte-Catherine Est (accès par le niveau métro, près de la cafétéria) Toujours en phase avec les préoccupations de son temps, Relations est une revue d'analyse et de réflexion qui enrichit les débats et accompagne les luttes sociales du Québec depuis 75 ans.Cette exposition retrace sa contribution critique et éclairante au fil des décennies.Elle rend aussi hommage au travail des artisans et des artisanes d'une publication comme le Québec en compte peu.www.revuerelations.qc.ca relations nçwScnbne 1906 5,50 5 no 545 LE RAPPORT PARENT HLESCAGNÊ HÀTASHA KAHAPt FOKMUE VMMtLAMC .Ml ri* Vu $.\\ ReLcltlONS une revue engagée dans son époque mnms CHAÎNES D'ESPOIR Les chaînes humaines ont succédé aux casseroles au Québec.Pour le moment.Dans la dernière année, les mouvements Touche pas à ma région, puis Je protège mon école publique ont multiplié ces chaînes auxquelles de nouveaux maillons se sont récemment ajoutés, cette fois pour protéger les centres de la petite enfance.On a vu aussi les syndiqués du Front commun encercler l'Assemblée nationale à Québec, sans oublier les citoyens de Rimouski et de Tadoussac, opposés au projet de port pétrolier à Cacouna, qui ont formé un rempart symbolique pour protéger le fleuve Saint-Laurent.Ces chaînes tissent quelque chose de nouveau.Elles mobilisent -et souvent de bon matin! - de nouvelles personnes qui n'avaient jamais fait d'actions de protestation avant.Ces citoyens et citoyennes se tendent la main dans une action commune rassembleuse, qui transcende d'autres clivages et renforce plusieurs volets de la lutte menée.Au rythme où vont les choses, d'aucuns diront que c'est tout le Québec qu'on souhaiterait encercler et prendre dans nos bras symboliquement, pour protéger notre fleuve notamment, en plus des nombreuses institutions et outils collectifs menacés par les compressions du gouvernement libéral.Celles-ci totalisent plus de 4 milliards de dollars depuis 2014, selon l'Observatoire des conséquences des mesures d'austérité au Québec.L'économiste Pierre Fortin, peu assimilable à la gauche radicale, a pour sa part estimé qu'elles enlèveraient 3,5 milliards à l'économie québécoise {LeDevoir, 6 janvier 2016).C'est l'équivalent de 1 % d'un PIB qui ne prend pas en compte la souffrance et les rêves brisés de qui attend un logement social ou une chirurgie, de qui perd des services ou un emploi.Sans oublier celle ou celui qui est sommé d'accepter n'importe quel travail soi-disant convenable sous peine de perdre des prestations, visée du scandaleux projet de loi 70 sur l'aide sociale, vivement combattu.Pendant qu'on exige presque des moins nantis qu'ils disent merci à une élite qui ne cesse de les appauvrir, le mot d'ordre au gouvernement est pourtant « Cachons ces surplus1 qu'on ne saurait voir!».C'est connu, ceux-ci aideront à constituer l'appât des prochaines élections : des baisses d'impôts.Des baisses d'impôts qui ne doivent pas nous tromper davantage que les récents beaux discours du bon docteur Couil-lard : l'austérité est installée et elle agit comme un termite, dégradant structurellement les services et programmes touchés.La prospérité n'est à l'horizon que pour ceux qui profitent des désastres et des opérations de sabotage pour offrir leurs services - lucratifs et privés de préférence.Heureusement, nombre de Québécois et de Québécoises ne sont pas dupes.Ils voient que l'austérité est un plan fumeux à géométrie plus que variable: spécialistes et médecins s'enrichissent pendant que la moyenne des salariés s'appauvrit; compagnies minières, pétrolières et gazières déclarent des milliards de revenus mais siphonnent des fonds publics (incluant ceux du Fonds vert) pendant que nos programmes sociaux et environnementaux périclitent; les femmes écopent plus que les hommes, car c'est tout le secteur public qui est affaibli, celui dont les métiers sont à prédominance féminine.Pour espérer mettre fin à ce cycle, outre les problèmes d'une mobilisation sociale à intensifier et d'une opposition politique dont la faiblesse fait la force du gouvernement, il importe de combattre une fausse croyance encore trop répandue : celle que le Québec est si endetté que l'austérité serait inévitable.Plusieurs économistes dont Louis Gill et feu Jacques Parizeau, ainsi que les chercheurs de l'IRIS, entre autres, ont démontré que cela est faux.Nos gouvernements se privent volontairement de revenus depuis des années.Tel est le scandale qui devrait nous alarmer.Par ailleurs, investir non seulement dans nos services publics, mais aussi dans une transition écologique qui devrait elle aussi être propulsée par le secteur public, pourrait contribuer à réduire la dette plus efficacement que des compressions à tout-va en pleine période de morosité économique.Ces investissements sont réalisables par tout gouvernement qui se donne comme priorité d'aller chercher l'argent là où il est et de respecter sérieusement les droits économiques, sociaux et culturels de sa population.C'est de ces droits dont il est question derrière les chaînes humaines qui se tricotent sur les trottoirs face à un gouvernement qui a pour seul horizon la dé-démocratisation de la société québécoise et son américanisation rampante.Elles sont signe d'espoir à l'aube d'un printemps qui approche.Catherine Caron 1.« 13 milliards $ de surplus d'ici 2020 », blogue de Gérald Filion, Radio-Canada, 30 mars 2015.Louise-Andrée Roberge, Alors on danse, 2016, acrylique et crayon sur toile, 40 x 40 cm.Artiste invitée du n° 731 (mars 2009) MH \u2022 g» RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 5 ^XsTUALITES Wdt/S c&N&z OSl'ilS VOitT £'&4 Sopr! p?JUSTIN ENLISE?Si le premier ministre Justin Trudeau tente d'en finir avec la réputation d'Étatpétrolier que traîne le Canada, il a encore beaucoup à faire pour résoudre l'épineuse question des sables bitumineux.Geneviève Aude Puskas L'auteure est agente de recherche et de mobilisation à Équiterre La délégation canadienne est repartie du Sommet de Paris sur le climat avec un accord prometteur en poche.A l'engagement de rester sous la barre des 1,5 \u201cCelsius de réchauffement mondial (les scientifiques conviennent qu'une augmentation moyenne de 2°C serait «désastreuse»), pris par l'ensemble des pays signataires, s'est ajoutée l'annonce faite par le Canada de consacrer 2,65 milliards de dollars en cinq ans pour aider les pays en développement à combattre les changements climatiques.La liste des promesses est longue : établir la cible canadienne de réduction des gaz à effet de serre (GES), sabrer dans les subventions aux producteurs d'énergies fossiles, réviser le processus d'évaluation environnementale des projets énergétiques et assurer la consultation et le consentement des populations autochtones.Mais de retour au Canada, les choix sont difficiles.Jim Carr, le ministre des Ressources naturelles, a par exemple voulu rassurer l'industrie pétrolière en insistant à plusieurs reprises sur « l'importance de transporter nos ressources vers les marchés» {Le Devoir, 19 novembre 2015).A ce jour, l'évaluation de deux importants projets de pipelines se poursuit, malgré l'opposition populaire.Le projet Trans Mountain de Kinder Morgan, en Colombie-Britannique, traverserait une aire de conservation en banlieue de Vancouver et cinq poursuites judiciaires pèsent déjà sur son sort.Quant à Trans Canada, les clous continuent de s'enfoncer dans le cercueil de son oléoduc Energie Est depuis la sortie de Denis Coderre et de 82 maires de la Communauté métropolitaine de Montréal pour s'opposer au projet.En tout, plus de 300 municipalités à travers le Québec et sept communautés autochtones s'y opposent.En janvier dernier, le gouvernement canadien a établi un nouveau processus d'évaluation transitoire pour les projets en cours d'examen.Il prévoit des délais plus longs pour favoriser la participation et accorde une attention particulière à la consultation des Premières Nations, fi- nancement à la clé.On soumettra aussi les projets à un «test climat».Le principe?Additionner les GES liés au pipeline et déterminer si «ça passe ou ça casse».Les émissions doivent rester en-deçà d'un certain seuil afin de limiter la hausse de la température planétaire à 1,5 °C.Le nouveau processus évaluera donc les émissions directes du pipeline (celles liées à la construction) et celles en amont (liées à l'extraction des sables bitumineux).Le ministre des Ressources naturelles ne s'est pas prononcé sur les émissions en aval (raffinage et combustion du pétrole).Pour l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, c'est trop peu devant l'urgence des changements climatiques.Le grand chef Stewart Philip de l'Union of British Columbia Indian Chiefs a déploré quant à lui que le gouvernement canadien refuse de considérer le «non» comme une réponse.Pendant ce temps, les compagnies et les gouvernements provinciaux de l'Ouest s'impatientent à l'idée que le pétrole enclavé ne puisse gagner les marchés extérieurs.L'Alberta doit éponger un déficit de 6 milliards de dollars, 100000 emplois se seraient envolés selon l'Association canadienne des producteurs de pétrole et des dizaines de milliers d'autres postes sont menacés.Le premier ministre a répété publiquement que c'était « aux Canadiens de déci- 6 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 O TUALITÉS der».En s'en remettant à l'acceptabilité sociale et au « test climat » comme critères de décision, il semble vouloir se déresponsabiliser d'un choix politique qui lui revient.D'autant que c'est lui qui met en place les paramètres de décision.Le test climat sera légitime si les cibles adoptées pour le calcul sont assez ambitieuses.Les négociations avec les provinces ont d'ailleurs commencé pour formuler la cible de réduction du Canada.Le Québec vise -37,5% de GES d'ici 2030, un objectif qui se rapproche de celui de l'Union européenne (-40% par rapport à 1990).Les données scientifiques sont claires : on ne peut continuer à développer les sables bitumineux si on veut rester sous la barre des 1,5 °C.A lui seul, le pipeline Energie Est augmenterait de 30 à 32 millions de tonnes (Mt) par année les émissions canadiennes de GES, selon l'Institut Pembina (en guise de comparaison, le Québec en entier produit 78 Mt par an).Il faut sortir de notre dépendance au pétrole.Même la première ministre de l'Alberta, Rachel Notley, s'est engagée à diversifier l'économie albertaine afin de rendre la province plus résiliente.Le choix n'est pas binaire.Il est possible de compter sur une économie prospère dans un environnement sain.@ APPEL DES MOUVEMENTS SOCIAUX FSM Montréal, août 2016 En Amérique du Nord, le Québec est une importante zone de résistance au néolibéralisme.Les luttes étudiantes, celles contre l'austérité, contre les oléoducs ou encore pour les droits des peuples autochtones, entre autres, l'attestent, de même que les initiatives qui s'y multiplient pour mettre en place des alternatives au système dominant.Ce dynamisme a motivé le choix d'y tenir le prochain Forum social mondial (FSM), qui aura lieu à Montréal du 9 au 14 août 2016.Près d'une centaine d'organismes et de mouvements sociaux du monde entier ont signé et lancé un appel à la mobilisation.Ils invitent groupes et citoyens à l'appuyer et à participer au FSM, qui constitue une occasion idéale de sensibiliser la population à d'importants enjeux et de renforcer les solidarités.Pour signer l'appel (disponible en quatre langues): .CPE: L'OMBRE DU DÉMANTÈLEMENT Les compressions imposées au réseau des centres de la petite enfance par le gouvernement Couillard sont purement idéologiques.Aurélie Lanctôt L'auteure, journaliste et étudiante en droit, a publié Les libéraux n'aiment pas les femmes (Lux, 2015) En novembre dernier, le gouvernement de Philippe Couillard annonçait que le réseau des centres de la petite enfance (CPE) serait l'objet d'une nouvelle série de compressions totalisant 120 millions de dollars.Selon l'Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), depuis 2006, 400 millions de C'était d'ailleurs l'objectif à l'origine de la création du réseau : offrir à toutes les familles québécoises un accès à un service de garde de qualité, à prix abordable et universel.En plus de contribuer à l'éducation des tout-petits, il y avait dans cette politique la défense d'une idée : celle de l'égalité entre les hommes et les femmes.Les CPE allaient aider les familles à atteindre un meilleur niveau de vie, sans que la mère soit incitée à rester à la maison.Ils allaient aussi contribuer à diminuer la pauvreté chez les mères monoparentales.Le succès des CPE a été instantané : le taux d'activité des femmes a augmenté, la pauvreté chez les mères monoparentales a diminué, et il semble même que le réseau ait contribué à accroître légèrement le taux de natalité.Même les économistes concluent qu'il s'agissait d'un bon investissement pour l'Etat.Une étude de la Banque TD révèle qu'en tenant compte des bienfaits offerts par les CPE et des revenus imposables supplémentaires Manifestation à Montréal devant les bureaux du ministère de la Famille pour dénoncer les compressions dans les CPE, le 12 janvier 2016.Photo : CCMM-CSN dollars ont été retranchés du financement des CPE, dont la moitié au cours des trois dernières années seulement.On fait la vie dure aux CPE et, cette fois, difficile de concevoir comment les services offerts aux enfants pourront être maintenus.Pourquoi un tel acharnement contre une institution qui fonctionne et fait l'envie de tous en Amérique du Nord?Au cours de la dernière année, Philippe Couillard n'a eu de cesse de répéter combien le réseau des CPE « coûte cher » aux Québécois.Il est vrai que depuis la création du réseau, en 1997, le montant consacré par l'Etat aux CPE et aux garderies privées subventionnées a été multiplié par 11.Cela s'explique aisément : de plus en plus de parents sollicitent une place en CPE, sachant que ces garderies sont non seulement abordables, mais que leurs enfants y bénéficieront aussi d'un encadrement attentif.qu'ils permettent de générer, ceux-ci s'autofinancent.Lorsqu'on a annoncé, en novembre dernier, que 120 millions de dollars supplémentaires seraient retranchés du financement des CPE, l'économiste Pierre Fortin s'est pour sa part empressé de souligner qu'il était faux de prétendre, comme l'a fait Philippe Couillard, que les coûts du réseau étaient « hors de contrôle».La population a augmenté, expliquait-il, il est donc normal que les places en CPE soient davantage sollicitées.Toutefois, le coût de chaque place offerte est contrôlé, et la croissance de la demande va ralentir dans les prochaines années.« On va atteindre un rythme de croisière», concluait-il1.Tout cela est bien loin de la catastrophe que nous dépeint le gouvernement Couillard.En fait, si les libéraux prédisent le naufrage du réseau des CPE, c'est sim- RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 7 © TUALITÉS plement parce qu'ils le planifient, et ce pour une raison fort simple : les CPE incarnent tout ce qu'ils détestent.Un service public accessible et universel, financé à travers l'impôt sur le revenu.Or, selon le ministre des Finances, Carlos Leitâo, l'impôt constitue «la pire forme de taxe», comme il le déclarait récemment.La modulation des tarifs de garderie, en vigueur depuis avril 2015, incarne cet esprit.En ajustant le tarif en fonction du revenu des «utilisateurs» du réseau, et en offrant aux plus riches des crédits d'impôt pour éponger les frais supplémentaires, les libéraux révèlent que la dent qu'ils ont contre les CPE est en fait de nature idéologique.Leur volonté est de balayer dans la cour du privé l'atteinte de tous les objectifs sociaux que nous avons un jour décidé de prendre en charge collectivement.L'harmonisation entre le travail, la vie familiale, l'éducation des enfants, l'égalité entre les hommes et les femmes : tout cela ne serait plus l'affaire de l'Etat, ni même l'affaire de tous, et mieux vaut détruire toutes les institutions publiques qui incarnent des valeurs de solidarité et de justice sociale.Heureusement, une résistance s'organise contre une destruction du réseau des CPE qui est à prévoir et à redouter, d'autant plus qu'elle est parfaitement emblématique du projet de société que fomentent actuellement les libéraux.© 1.Ximena Sampson, « Les CPE victimes de leur succès», Radio-Canada, [en ligne],19 janvier 2016.NOUVELLE OFFENSIVE CONTRE NOS SERVICES PUBLICS Méconnu de la population, l'Accord sur le commerce des services fait partie de l'assaut néolibéral en cours contre nos services publics.Claude Vaillancourt L'auteur, président d'ATTAC-Québec, a entre autres publié Mainmise sur les services.Privatisation, déréglementation et autres stratagèmes (Écosociété, 2006) et L'empire du libre-échange (M Éditeur, 2014) Dans la foulée des accords de libre-échange et d'investissement qui se multiplient depuis la crise financière de 2008, l'Accord sur le commerce des services (ACS)1 est l'un des plus inquiétants.Il est conçu pour servir les intérêts des grandes entreprises qui cherchent depuis longtemps à accaparer une portion toujours plus importante des services, dont plusieurs sont publics et font l'objet de monopoles étatiques.L'ACS peut être vu comme la suite logique d'un autre accord, aujourd'hui sur le respirateur artificiel: l'Accord général sur le commerce des services (AGCS).Ce dernier, en vigueur au sein de l'Organi- sation mondiale du commerce (OMC), devait prendre de l'expansion au lendemain du 11 septembre 2001 et constituait une menace pour les services publics.On avait alors lancé les négociations de l'ambitieux cycle de Doha, qui couvrait toutes les facettes du commerce international.Mais devant les intérêts divergents des membres de l'OMC et les pressions des mouvements sociaux, les négociations ont achoppé.En marge de l'OMC s'est donc constitué, en 2012, un groupe d'Etats qui se qualifient, non sans ironie, de «vrais bons amis des services».Vingt-trois gouvernements représentant 50 pays en tout, principalement des alliés des Etats-Unis, incluant l'Union européenne et le Canada, en font partie.Sous la pression des transnationales de l'industrie des services, ils ont repris l'offensive.Ainsi, avec l'ACS, «les pays sont censés aller encore plus loin, non seulement en contractant de plus grands engagements, mais également en acceptant de nouvelles restrictions et obligations qui dépassent largement l'AGCS », avancent les chercheurs Scott Sinclair et Hadrian Mertins-Kirkwood dans un rapport de l'Internationale des services publics, intitulé L'ACS conte les services publics (2014).Le secteur des services est le plus grand créateur d'emplois au Canada.Il touche des domaines aussi diversifiés que la santé, l'éducation, la distribution d'eau, la culture, les transports, la poste, les services sociaux, la finance.Dans la majorité de ces secteurs, l'Etat demeure incontournable, soit par d'importantes réglemen- lafae.qc.ca NOUS CREONS L'AVENIR ^fédération ^AUTONOME DE L'ENSEIGNEMENT 8 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 ESPOIR o TUALITÉS La Déclaration de Val-d'Or Virginia Pésémapéo Bordeleau, La loge de la pleine lune, 2006, acrylique sur toile, 102 x 76 cm.Artiste invitée du n° 778 (juin 2015) Les représentants des Premières Nations cries et anishinabées et la Ville de Val-d'Or ont signé une entente, le 15 décembre dernier, pour tenter d'apaiser les vives tensions qui ont suivi le courageux témoignage public de trois femmes autochtones, à l'émission Enquête de Radio-Canada, sur des abus qu'elles auraient subis de la part d'agents de la Sûreté du Québec.Un boycottage de la ville avait entre autres été décrété par les nations cries et anishinabées voisines après la diffusion du reportage.Ces communautés autochtones ont un poids économique important à Val-d'Or, qui est un centre régional où elles s'approvisionnent régulièrement.L'entente est intervenue après que le conseil municipal de Val-d'Or, en réaction aux vives critiques, eut adopté deux motions: la première pour adhérer à la Coalition canadienne des municipalités contre le racisme et la discrimination ; la seconde pour demander au gouvernement du Québec de tenir une commission d'enquête sur les événements dénoncés par les trois présumées victimes.La Déclaration de Val-d'Or a été signée par l'administration municipale, le Grand conseil des Cris, les conseils anishinabés de Kitcisakik et de Lac-Simon ainsi que le Conseil de la Première Nation Abitibiwinni de Pikogan.Même si plusieurs problèmes de fond demeurent, ce geste symbolique est important.S'il a mis fin au boycottage de la ville, il a aussi jeté les bases d'un dialogue et d'une réconciliation entre Autochtones et allochtones dans la région, au dire même des signataires.tâtions, soit parce qu'il est lui-même fournisseur.C'est à ce contrôle étatique de plusieurs services que l'ACS s'attaque.Les négociateurs sont invités à offrir le plus grand nombre de services à la libéralisation pour ouvrir des marchés.Ils procèdent selon le principe de la liste négative, c'est-à-dire que tous les secteurs qui ne sont pas exclus de l'accord sont touchés, incluant ceux qu'on aura oubliés et ceux qui n'existaient même pas au moment des négociations.Les services publics restent l'une des principales cibles en vue de pouvoir implanter, par exemple, des complexes de soins de santé ou des universités selon le modèle des chaînes commerciales.Parce que certains de nos services publics sont déjà soumis à une tarification et/ou à une concurrence avec le privé, la clause censée les protéger dans ce type d'accord est réputée insuffisante, quoi qu'en disent nos gouvernements.De surcroît, cet accord rendra très difficile la création de nouveaux services publics, principalement à cause de la menace d'une action en justice.Un nouveau service public pourrait en effet priver des entreprises de revenus, ce qui pourrait justifier une poursuite, selon la logique des accords commerciaux.De plus, un service privatisé ne pourra plus redevenir public, en vertu d'une clause à effet cliquet, à moins de payer en compensation des montants faramineux.Outre ses conséquences potentielles pour nos services publics, bien d'autres aspects de l'ACS sont préoccupants.L'accord s'intéresse, par exemple, au « mouvement des personnes physiques » et consolide l'approche selon laquelle les individus sont vus comme des marchandises qu'on déplace selon les besoins des entreprises.Dans quelle mesure cela entre-t-il en conflit avec les lois du travail et de l'immigration?WikiLeaks, en divulguant des documents secrets, a aussi fait connaître des enjeux majeurs concernant Internet, les services financiers ou encore la déréglementation des services énergétiques.Il importe donc d'exposer au grand jour l'ACS et de forcer le débat démocratique.Il est inacceptable que les négociations commerciales deviennent toujours plus opaques, malgré les demandes de transparence de nombreuses organisations de la société civile; celles de l'ACS atteignent un sommet à cet égard.Les Etats-Unis, par exemple, tiennent à garder confidentielles leurs propositions jusqu'à cinq ans après la fin des négociations, et ce, même si l'accord n'est pas conclu ! @ 1.L'accord est davantage connu par son acronyme anglais TISA (Trade in Services Agreement).RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 9 © TUALITÉS ÉNERGIES FOSSILES Libérons-nous ! Du 7 au 15 mai prochain, une nouvelle coalition internationale coordonnera une semaine d'action et de mobilisation planétaire intitulée « Libérons-nous des énergies fossiles» pour accélérer une transition énergétique équitable pour tous.Des actions visant à bloquer « les projets de combustibles fossiles les plus dangereux et les plus inutiles de la planète » seront tenues dans plusieurs pays simultanément, ainsi que des mobilisations soutenant « les solutions climatiques les plus ambitieuses », peut-on lire sur le site Web de la coalition.Renseignements: .Un remède aux coupures La campagne « Un remède aux coupures, ça existe ! », lancée par la Coalition solidarité santé, en faveur d'une assurance médicaments entièrement publique au Québec, est toujours en cours.Alors que le gouvernement du Québec coupe dans les services publics pour réduire ses dépenses, la coalition rappelle qu'en réformant le régime actuel (de type public-privé), le Québec pourrait économiser entre 1 et 3 milliards de dollars annuellement sur le coût des médicaments.En effet, notamment en raison de la place accordée au privé dans le régime, les médicaments d'ordonnance coûtent 30 % plus cher au Québec et au Canada que dans la moyenne des pays de l'OCDE.Le site Web de la campagne permet d'envoyer une lettre directement à son député pour qu'il interpelle le gouvernement Couillard à cet égard.L'objectif est de recueillir 10 000 appuis : .CHANGEMENT DE CAP EN ARGENTINE L'élection d'un président de droite s'inscrit dans ce qui semble être le début d'une tendance régionale.Dario Rodriguez L'auteur, enseignant à Sciences Po Poitiers et à l'Institut d'études politiques de Paris, est un chercheur franco-argentin La victoire de l'homme d'affaires et ex-maire de Buenos Aires Mauricio Macri aux élections présidentielles argentines du mois de novembre 2015 a attiré énormément d'attention, et ce, pour deux raisons: cette élection revêt d'une part un caractère inattendu, et, d'autre part, elle suppose une transformation dans le paysage politique de l'Argentine, deuxième puissance économique de la région.C'est la première fois dans l'histoire démocratique du pays qu'un candidat de centre-droite, qui n'est pas issu d'un des deux principaux partis -le parti péroniste et le parti radical-, arrive au pouvoir par la voie légitime des urnes et non par un coup d'Etat.Si cela suppose que la démocratie argentine a avancé dans sa nécessaire consolidation institutionnelle, l'arrivée à la présidence de Macri génère une incertitude vis-à-vis d'un possible virage à droite par rapport à l'orientation générale donnée, au cours de la dernière décennie, aux politiques macroéconomiques dans le pays, mais également dans le sous-continent.Politiques qui ont, rappelons-le, entraîné un fait inédit : parvenir à des taux élevés de croissance de manière relativement soutenue durant plus d'une décennie.Il est impossible de ne pas penser le processus électoral argentin dans un cadre régional.Plusieurs signes semblent confirmer la thèse d'une «fin d'un cycle progressiste », qui se répand dans l'atmosphère politique latino-américaine.Mentionnons entre autres la défaite du parti chaviste de Nicolas Maduro aux élections législatives au Venezuela, en décembre dernier; les crises répétées que connaissent les gouvernements de Michelle Ba-chelet, au Chili, et de Dilma Roussef, au Brésil; et la place privilégiée qu'occupe aujourd'hui au Pérou la nouvelle version du fujimorisme incarnée par la fille de l'ex-président Alberto Fujimori, à surveiller lors des élections présidentielles d'avril 2016.S'il est difficile d'anticiper face à une réalité qui a historiquement toujours été déconcertante, il est néanmoins possible de confirmer qu'en Argentine, le cycle kirchnériste, entamé en 2003 avec l'arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner, a rendu son dernier souffle.Comment l'expliquer?Les Kirchner (d'abord Néstor, de 2003 à 2007, puis sa femme, Cristina, de 2007 à 2015) ont dirigé le pays sans interruption pendant 12 années, au cours desquelles ils ont surmonté des crises politiques de grande ampleur.Ce fut le cas notamment de la renégociation de la dette souveraine, en 2003 (et ses répercussions depuis 2014), ou encore du rude affrontement avec le puissant secteur agro-industriel, en 2008.Malgré ces crises, (PL\tPour une société où l'intégralité des droits Ligue des droits et libertés\thumains sera reconnue 50 ans d'action\twww.liguedesdroits.ca 10 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 O TUALITÉS , im Le nouveau président argentin Mauricio Macri a tôt fait d'annoncer ses couleurs économiques libérales, notamment lors du Forum économique de Davos, en janvier dernier.Photo : PC/Laurent Gillieron le kirchnérisme -incarnant un péronisme de centre-gauche- est parvenu à survivre et à renaître, malgré la mort soudaine de son fondateur, Néstor Kirchner, en 2010.A différents moments, on a pronostiqué sa fin inéluctable en tant qu'expérience de pouvoir, mais jusqu'en novembre dernier, il a toujours su reprendre le contrôle, en gagnant du capital politique et en s'assurant la maîtrise du pouvoir exécutif.Mais le processus électoral de 2015, amorcé en août, s'annonçait différent alors que Cristina de Kirchner, après avoir effectué deux mandats à la tête du pays, ne pouvait plus présenter sa candidature.Face au défi de survivre à son incarnation dans la figure de ses leaders, le kirchnérisme a fait un faux pas.Alors que le processus électoral permettait à la population de choisir les candidats à la présidentielle des différents partis - à travers des primaires ouvertes obligatoires, en août-, Cristina de Kirchner a choisi d'imposer le candidat de son choix de manière unilatérale, suscitant rejet et résignation.Ainsi, dans un contexte moins favorable sur le plan international, où diffé- rents problèmes historiques de gestion macroéconomique (forte inflation, type de change, prix relatifs, contrôle des devises, etc.) ont été mis en évidence et où le leadership présidentiel s'est radicalisé dans une posture unilatéraliste, une fenêtre de possibilité favorable à l'apparition d'autres options politiques s'est donc ouverte.Dans ce cadre, Mauricio Macri a réussi à tirer profit de la situation.Premièrement, grâce à ses alliances avec d'autres grands partis, il est parvenu à donner une envergure nationale à sa force politique et à adoucir son profil de candidat de la droite économique.Deuxièmement, pendant la campagne électorale, il a mobilisé un discours centré sur les préoccupations quotidiennes de la population, en se montrant réceptif aux demandes populaires et en usant d'un message inclusif envers l'ensemble des citoyens.Malgré cette image adoucie et malgré le fait que l'opposition contrôle toujours le Congrès, les trois premiers mois de gestion de Mauricio Macri laissent peu de place à l'optimisme.L'émergence d'un leadership peu attaché à l'institutionnalité républi- POUR LA PAIX Prix du public 2016 Suzanne Loiselle, qui a été directrice de l'Entraide missionnaire (EMI) pendant près de 30 ans avant de prendre sa retraite l'an dernier, a remporté le Prix du public pour la paix 2016 dans la catégorie «Artisane et militante sociale de solidarité, justice et paix».Outre son engagement au sein de l'EMI, elle a tissé des liens de solidarité avec un large réseau d'organismes de coopération internationale, notamment en Haïti, et fait partie des membres fondateurs du Collectif Échec à la guerre, entre autres.Le Prix du public pour la paix a été décerné à six personnes cette année, soulignant leur contribution à des initiatives de paix, de justice et de réconciliation, tant sur le plan local qu'international.Renseignements: .CULTURE La nef a 40 ans Il y a 40 ans, le 5 mars 1976, avait lieu la première représentation de La nef des sorcières au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal, une pièce qui marquera l'histoire du théâtre québécois par la puissance de la prise de parole féministe qu'elle incarnait.Composée de six monologues écrits par un collectif d'auteures (Marthe Blackburn, Marie-Claire Blais, Nicole Brassard, Odette Gagnon, Luce Guilbeault, Pol Pelletier et France Théoret) et interprétés avec force par six comédiennes (Françoise Berd, Michèle Craig, Louisette Dussault, Luce Guilbeault, Michèle Magny et Pol Pelletier), la pièce traduisait à la fois l'aliénation et le profond désir de libération des femmes.Elle bouscula la société québécoise et suscita la controverse, et ce, même dans nos pages (Relations, n° 414, avril 1976), où elle fit l'objet d'une recension qui, force est de l'admettre, ne rend pas justice au comité de rédaction de l'époque! caine semble se confirmer et les nouvelles orientations économiques - congédiements massifs dans la fonction publique, augmentations de tarifs, dévaluation de la monnaie- sèment des doutes importants concernant la permanence de l'héritage positif, principalement dans les domaines socioéconomique et socioculturel, qu'a laissé la décennie kirchnériste.@ RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 11 L'économie collaborative ou « économie du partage » est en pleine expansion.Airbnb, Uber, Couchsurfing et autres plateformes mettant à profit la collaboration entre usagers à travers Internet bousculent l'économie « traditionnelle ».Si certains y voient un essor du partage et de la mise en commun au sein du système économique, d'autres y voient plutôt une forme approfondie d'exploitation.Nos auteurs invités font le point sur la question.L'économie du partage est l'une des nouvelles ruses du capitalisme.YVES-MARIE ABRAHAM L'auteur est professeur à HEC Montréal omme les notions de «développement durable», de «finance éthique» ou d'«entrepreneuriat social », les expressions « économie du partage» et «économie collaborative» sont des oxymores à l'aide desquels nous tentons de nous convaincre que les contradictions de notre civilisation peuvent être dépassées sans rien changer d'essentiel à notre façon de vivre ensemble.En l'occurrence, elles semblent suggérer que nous aurions enfin trouvé le moyen de nous enrichir tout en respectant les valeurs d'égalité et de fraternité qui sont censées être au fondement de nos sociétés.Plus de 200 ans après la publication de L'enquête sur les causes et la nature de la richesse des nations par Adam Smith, la vieille promesse du libéralisme économique serait ainsi sur le point de s'accomplir.Alléluia! Qui partage quoi?Mais de quel partage est-il question ici?Pas de celui du capital en tout cas.De ce côté, la tendance est plutôt à la surconcentration.S'il y a tendance au partage, elle ne s'observe que du côté de la classe laborieuse, que l'on voit de plus en plus fréquemment renoncer à l'usage exclusif du peu de biens qu'elle possède (logement, véhicule, connaissances, biens culturels, informations personnelles, temps de loisir.) ou de biens qu'elle aurait pu posséder.Comment comprendre la prolifération de telles pratiques, qui font le succès des Airbnb, Couchsurfing, Uber, Wikipé-dia ou encore Facebook?Pour certaines d'entre elles, il se pourrait qu'elles ne soient qu'une forme d'adaptation à la dégradation des conditions matérielles d'existence suscitées par les politiques néolibérales et « austéritaires » des dernières décennies.Il s'agirait en somme de faire de nécessité vertu.Mais il est possible également que ces pratiques soient, en partie au moins, l'expression d'un besoin fondamental de l'être humain, celui de vivre avec et pour les autres.Frustré par 40 ans d'un néolibéralisme qui n'a donné droit de cité qu'au « désir d'être soi et pour soi», comme le souligne avec force l'économiste Jacques Généreux, ce besoin trouverait dans ces formes de partage une façon de se satisfaire tant bien que mal.Quels que soient leurs motifs, ces pratiques représentent, du point de vue capitaliste, un remarquable potentiel de valorisation du capital.La stratégie consiste ici à organiser, susciter et faciliter toutes sortes de partages, dont certains sont déjà existants.Ensuite, il s'agit de vendre tantôt l'accès au service que l'on a organisé -c'est le modèle Uber ou Airbnb-, tantôt le produit ou le sous-produit de l'activité des usagers de ce service -c'est le modèle de Facebook ou de Google.Dans le premier cas, on évite entre autres le risque d'investir dans de lourdes infrastructures (de transport ou d'hôtellerie, par exemple).Dans le second cas, on évite d'avoir à embaucher des salariés pour produire des contenus ou récolter des données pertinentes.Il y a bien « économie du partage », au sens où le fait de partager des biens, des services ou des connaissances devient en soi source de profits.Un nouveau servage?On nous fera remarquer sans doute que certaines réalisations de « l'économie collaborative » échappent à la récupération capitaliste.C'est le cas notamment de ces dispositifs de partage de savoirs ou de biens culturels qui bénéficient de la protection des licences libres interdisant ou limitant la marchandisation.Certes, mais comment ne pas voir aussi à quel point ce partage est inégal et contribue à creuser l'écart entre les possédants et les autres?Tandis qu'une petite bourgeoisie pleine de bonne volonté offre de son temps pour partager gracieusement le capital culturel qu'elle a accumulé (en participant au co-développement de Wikipédia ou d'un logiciel libre, par exemple), la très grande bourgeoisie ne partage rien du tout et accède gratuitement à toutes sortes de richesses «immatérielles», difficiles à extraire, en principe, et dont «l'économie du savoir » fait son miel.La seule économie du partage qui vaille est celle qui repose sur le principe du commun.Mais ce principe n'est juste que s'il s'applique à tout ce qu'il nous faut pour vivre.Sinon, il risque de n'être finalement qu'un autre moyen pour les plus riches de tirer profit du peu de biens dont disposent les moins riches et de continuer à faire ainsi l'économie du vrai partage.@ 12 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 L'ÉCONOMIE COLLABORATIVE : AU SERVICE DE QUI?L'économie collaborative, une nouvelle donne qui appelle de nouvelles réglementations.ÉMILIE DAUDEY L'auteure est chef de projet au Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CRÉDOC), à Paris l'instar de l'Internet des premières années, l'économie collaborative est souvent entourée d'un halo idéaliste et utopiste: ses nouvelles pratiques recréeraient du lien entre les gens, amélioreraient l'état de la planète, offriraient une réponse aux nombreuses crises liées au modèle capitaliste hérité des XIXe et XXe siècles, voire en annonceraient carrément la fin si l'on se fie à l'essayiste américain Jeremy Rifkin.D'autres voix, moins nombreuses mais de plus en plus répandues, dénoncent au contraire ces discours et pratiques comme étant un phénomène de mode destiné à améliorer l'image des acteurs d'un secteur bâti sur une forme de concurrence déloyale faite aux entreprises traditionnelles et qui pousserait à la monétarisation de tous les aspects de la vie quotidienne auparavant à l'écart du marché.Au fond, une grande part de cette discorde provient d'un manque criant de définition précise et partagée du concept d'économie collaborative.Une multiplicité de pratiques Sous le terme d'économie collaborative ou d'économie du partage se cachent en effet d'innombrables initiatives se multipliant chaque jour et qui, a priori, n'ont rien à voir entre elles.Qu'ont donc en commun le covoiturage, le partage d'outils entre voisins, la location de son appartement à un visiteur de passage, la vente de biens usagés, le sociofinancement d'un court-métrage, ou la contribution à une encyclopédie libre?La réponse est simple : c'est l'échange entre particuliers ou entre pairs, la volonté plus ou moins consciente de sortir d'une relation pyramidale et très hiérarchisée des échanges, et ce, le plus souvent, grâce à Internet.Mais pour le reste, c'est-à-dire l'ensemble des atours dont on affuble l'univers collaboratif (rendre la société meilleure, réduire le gaspillage des ressources, participer à un projet commun, sortir du consumérisme, créer de nouveaux liens sociaux, etc.), ils sont loin d'être partagés d'un bout à l'autre du spectre des initiatives collaboratives.Si plusieurs sont sans but lucratif et visent notamment à créer des échanges non marchands, d'autres profitent du flou conceptuel pour faire du « collaborative-washing», c'est-à-dire tirer profit de l'image vertueuse que peut avoir l'économie du partage.En effet, si les échanges de savoirs sur Wikipédia ou de recettes sur Marmiton peuvent être considérés comme le fruit d'une volonté de « partager » avec ses semblables, à l'inverse, louer un logement à un touriste pour 100 dollars la nuit sans le rencontrer est, pour l'offreur, ni plus ni moins qu'un moyen d'accroître ses revenus et non un acte communautaire ou altruiste.D'ailleurs, le grand public ne s'y trompe pas : selon une enquête menée par le CREDOC en France, le premier moteur de l'économie collaborative, c'est la possibilité d'améliorer son pouvoir d'achat (67% des réponses), bien avant la possibilité de rencontrer des gens, de nouer des liens (47%), de protéger l'environnement (30%), de contribuer à rendre la société meilleure (25%) ou d'agir au niveau local, près de chez soi (15%).On est donc loin des valeurs revendiquées par les pionniers du collaboratif et par les think tanks de l'économie collaborative, et davantage dans une logique visant à pallier une érosion du niveau de vie.Un modèle à réglementer Par ailleurs, les leaders du secteur (Airbnb, Uber, Kijiji.) sont clairement entrés en concurrence -déloyale, selon certains-avec les acteurs traditionnels des secteurs économiques dans lesquels ils interviennent.Et comme leurs nouveaux modèles économiques sont arrivés sur le devant de la scène en seulement quelques années, les gouvernements, le système de justice et les entreprises n'ont pas encore pu répondre convenablement à tous les problèmes règlementaires soulevés.De nombreux procès sont en cours dans ces secteurs et montrent des failles législatives : comment mieux informer et défendre l'usager en cas de tromperie?Comment réguler de manière équitable pour tous le recours à des travailleurs indépendants, notamment dans le cas d'Uber?En imposant des salaires fixes, des charges sociales ?Et comment intervenir pour protéger la réputation en ligne des internautes : peut-on contester un avis émis par une autre personne sur une plateforme collaborative?Quelle protection accorder aux données personnelles?Etc.Ainsi, si l'essor du collaboratif ne fait plus de doute aujourd'hui, ses effets sur la société sont en grande partie entre les mains du législateur : mal encadré, le collaboratif pourra être synonyme de précarité et d'un réel «dumping social».Bien régulé et mis sur un pied d'égalité avec les formes plus traditionnelles d'échange, il peut au contraire être une bonne réponse à diverses aspirations de nos sociétés, dont les plus emblématiques sont : donner plus de place à l'initiative individuelle, assouplir certains rapports hiérarchiques et prendre en compte l'enjeu environnemental.P RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 13 DOSSIER LA La résistance est un aspect essentiel de l'existence.Exister, c'est résister à la domination, à la fatalité, à l'impuissance, au mal, à l'injustice.À l'ère du péril climatique, plus que jamais, la résistance est un impératif et le moteur d'un changement radical dans nos sociétés.Elle s'impose aussi contre la déshumanisation qui accompagne la globalisation financière et technoscientifique, et contre les guerres qui touchent des millions de personnes.Chez nous, alors que l'austérité libérale saccage les institutions du commun et nos leviers d'action collective, comment les luttes sociales, écologiques et pour l'indépendance s'organisent-elles pour opposer une résistance globale au projet néolibéral ?Lino, L'invisible couleur de l'être, 2015, acrylique et collage sur papier.Artiste invité des nos 671 (septembre 2001), 699 (mars 2005), 711 (mars 2006), 743 (septembre 2010), 747 (mars 2011) et 772 (juin 2014).wm M&, ¦i&'M iV.14 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 RESISTANCE IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS Jean-Claude Ravet Jamais peut-être la résistance n'aura été autant à l'ordre du jour que maintenant tant le tableau est sombre, à l'image de notre temps.La crise écologique, d'une gravité sans précédent, sonne l'alarme avec fracas.La Terre crie et se joint f à la clameur des pauvres.Des élites voraces la transforment petit à petit en leur propriété privée et elle en vient à être dévastée par leur soif insatiable de profit et leur appétit effréné de jouissance.Plus que jamais elles usurpent les richesses de la planète: un rapport d'Oxfam nous révélait qu'en 2014, 20% de la population s'appropriait 94,5% des richesses mondiales, dont le 1 % le plus riche détient à lui seul la moitié.Et le fossé qui les sépare des pauvres ne cesse de se creuser en toute impunité.La résistance est donc sans contredit l'impératif de notre époque.Et si le mot, pour nous francophones, évoque spontanément la France sous l'occupation allemande, tant mieux.Car nous sommes bien en terre occupée et « pacifiée » par une idéologie dominante qui cherche par tous les moyens à nous convaincre du caractère inéluctable de l'état de choses actuel, à nous faire plier le dos.C'est le progrès, nous dit-on, on n'y peut rien.Pendant ce temps, des dispositifs techniques, sécuritaires et financiers tendent à réduire la société à l'état de système autorégulé et les êtres humains au rang de simples instruments à son service - jetables si possible.Grisés par le progrès technologique, certains sont même tentés par le fantasme, de plus en plus réalisable, d'une (dés)humanité délestée de l'expérience sensible, comme d'une peau morte, et enfin délivrée de la vulnérabilité, de l'empathie comme de la souffrance -la technique, par son efficacité, se substituant avantageusement, pour eux, à la chair et à l'esprit.Entrer dans la résistance consiste dès lors, en tout premier lieu, à remettre le conflit à l'ordre du jour, au cœur de la cité, qu'il n'a jamais quittée.C'est en finir avec le conte capitaliste à dormir debout de la « Fin de l'histoire » qui berce notre somnolence, selon lequel il n'y a plus d'injustices structurelles (que des irritants sociaux et économiques), plus de colonialisme (que des interventions humanitaires) et surtout pas de rapports de pouvoir ni de domination (que des experts et des gestionnaires consciencieux).C'est remettre les pendules à l'heure des luttes sociales et politiques, au risque d'être taxés de dangereux radicaux.Comme l'écrivait le philosophe dissident tchèque Jan Patocka dans Essais hérétiques (Verdier, 1981), peu de temps avant de mourir des suites d'un long interrogatoire policier en 1977, c'est assumer courageusement une «vie dans et pour la liberté».C'est rappeler que la liberté n'est pas qu'une «valeur» réconfortante et nichée au panthéon de l'ordre établi, qu'elle «ne commence pas \"après seulement\", une fois la lutte terminée; au contraire, sa place est justement dans cette lutte».Sous l'horizon du conflit, constitutif de la vie en société et de la liberté politique, parmi les formes de résistance, l'action non violente se présente comme un chemin privilégié à entreprendre.Elle allie les moyens aux fins, comme la semence aux fruits, comme l'existence à la vie qui est elle-même chemin.Elle a le pouvoir de rallier la majorité silencieuse, trop souvent au service du statu quo, tout en éveillant les consciences; elle déjoue la spirale de la violence et ses effets pervers tout en mettant en branle les forces et aptitudes nécessaires à une vie juste et solidaire : courage, audace, humour, inventivité, confiance, inébranlable fermeté.Elle repose, «À un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser.Le refus est absolu, catégorique.Il ne discute pas, ni ne fait entendre ses raisons.C'est en quoi il est silencieux et solitaire, même lorsqu'il s'affirme, comme il le faut, au grand jour.Les hommes qui refusent et qui sont liés par la force du refus, savent qu'ils ne sont pas encore ensemble.Le temps de l'affirmation commune leur a précisément été enlevé.Ce qui leur reste, c'est l'irréductible refus, l'amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les rend unis et solidaires.» Maurice Blanchot, Écrits politiques 1953-1993 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 15 DOSSIER Éric Godin, Résistant un jour.Résistant toujours, 2016, encre sur papier.Artiste invité du n\" 775 (décembre 2014) comme l'ont montré Gandhi et Martin Luther King, entre autres, sur deux fondements: la non-coopération et la désobéissance civile1 dont l'arsenal se décline en des centaines de tactiques.Or, le combat qui est le nôtre en est un de ruptures inventives.Dans l'esprit de l'action non violente, il nous faut, d'une part, la conviction et l'audace de cesser autant que possible, par nos manières d'être et d'agir, de collaborer au bon fonctionnement d'un capitalisme prédateur et, d'autre part, soutenir, encourager et imaginer des pratiques individuelles et collectives alternatives.Comme la mobilisation générale au service de la production déchaînée et du fantasme de la maîtrise totale du vivant fait voler en éclat toute idée de limites, comme si celles-ci étaient une tare, la résistance passe à cet égard par la réappropriation des limites qui constituent notre humanité -le temps, le monde, le corps, la langue-, sources d'inspiration inépui- sables.Elle consiste fondamentalement à accueillir la vie dans sa vulnérabilité.À en toucher la beauté, à y puiser la joie.À embrasser un mode de vie simple et à éduquer le désir que le consumérisme exacerbe.À créer des liens entre nous qui ne soient pas des chaînes, mais des liens et des pratiques d'amitié, d'entraide, de partage, d'interdépendance, sortant de l'utilitarisme et de l'économisme ambiants.La résistance consiste aussi à approfondir nos liens avec la langue et l'art, qui ouvrent vers l'ineffable et l'invisible, en ne craignant pas d'épouser parfois le pas lent des poètes, attentifs à lier la matière et l'esprit, le silence et la parole, le temps et l'infini.Elle consiste à tisser des liens avec la Terre autrement que pour l'exploiter et la maîtriser, incitant aussi à s'émerveiller et à rendre grâce.Il nous faut renouer avec le temps, compagnon intime de la lutte, qui nous lie à la longue lignée des combattants et des combattantes pour qui l'espoir étouffé n'est pas signe d'une quête illusoire et vaine, mais semence précieuse d'un monde plus humain dont chaque nouvelle génération est porteuse et promesse d'éclosion.La résistance ne peut faire, non plus, l'économie d'interdits à ne pas franchir, qui reposent sur une conscience aiguisée de la capacité d'inhumanité tapie en chacun de nous, qui est la conséquence de notre conscience et de notre liberté et qui nécessite une constante vigilance de notre part.On perçoit bien la relation étroite de la résistance avec la notion d'amour du monde, le thème du premier dossier (n°782, février 2016) de la trilogie qui entame cette année du 75e anniversaire de Relations.L'amour du monde appelle en effet la résistance pour se vivre pleinement et s'incarner dans une manière d'être et de vivre.Exister (ex-sistere) et résister (re-sistere), comme l'évoque l'étymologie latine, ne sont-ils pas liés l'un à l'autre par la dignité?Résister, c'est en effet se tenir (sistere) debout face à ce qui menace l'existence en y opposant un non radical - signe d'un oui fondamental à la vie que nous balbutions tous sans le savoir à la naissance, mais qu'il faut assumer un jour pour s'enraciner résolument dans la liberté.Renoncer à la résistance - par cynisme, indolence, insouciance ou peur- serait un peu se renier soi-même et trahir l'idée d'humanité en rompant la chaîne qui nous lie aux autres -passés, présents et à naître.Car résister, c'est au fond maintenir vivante, par notre vie, l'étincelle de l'espérance au cœur du monde.Le rêve de la bonté, comme écho humain à la beauté du monde.Le rêve de Dieu, (p 1.Voir « Le pouvoir de la désobéissance civile », Relations, n° 743, septembre 2010.16 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 DOSSIER OSER RÉSISTER ENTREVUE AVEC NAOMI KLEIN* Photo : Kourosh Keshiri la suite de la COP21 et des attentats de Paris, qui ont relancé la « guerre contre le terrorisme», la résistance est plus que jamais un impératif selon vous, pourquoi?Naomi Klein : Dans des circonstances tragiques comme les attentats de Paris, les gens ont très peur et ils attendent de l'État des gestes qui les rassurent, c'est compréhensible.Mais la façon dont le gouvernement français s'est comporté en décrétant l'état d'urgence est aussi conçue pour alimenter cette peur.C'est très dangereux.Rappelons-nous l'après-11 septembre 2001 et la surenchère sécuritaire.Le mouvement altermon-dialiste en a été affecté.Il s'est trouvé, notamment, à venir grossir le mouvement anti-guerre et les élites politiques et économiques en ont profité pour arrêter de parler des graves enjeux financiers et économiques qu'il avait placés au centre de l'attention.Le regard s'est alors détourné des forces génératrices des conflits.Aujourd'hui, nous -les citoyens et les mouvements engagés pour la justice climatique- ne devons pas nous laisser dérouter une nouvelle fois.Sinon, nous courons le risque de perdre confiance dans les mouvements sociaux et les solutions et alternatives qu'ils portent pour créer un monde plus juste et plus sécuritaire, et cela sur tous les fronts, tant ceux liés aux dangers climatiques que ceux liés aux conflits dévastateurs.C'est précisément dans ces moments de grande tension que nous avons plus que jamais besoin d'avoir confiance en notre vision du monde.Pour la * Traduite de l'anglais par Catherine Caron.proposer avec encore plus de force.Il faut résister à la tentation de battre en retraite, de se dire que nous reprendrons l'offensive quand la poussière sera retombée.Car le simple fait de laisser nos dirigeants se mettre à parler de la guerre plutôt que de l'urgence climatique, le simple fait de les laisser changer de sujet nous fait perdre beaucoup de terrain.Les leaders mondiaux ont du mal à se concentrer sur l'urgence climatique parce que cela remet fondamentalement en cause le système économique actuel ; ils aiment mieux parler de n'importe quoi d'autre en général.Il ne faut pas les laisser faire et le principal mérite des conférences sur le climat est d'ailleurs d'attirer l'attention du monde entier sur cet enjeu.Par ailleurs, l'interdiction quasi totale de manifester imposée à Paris durant la COP21 a été une parfaite application de la stratégie du choc que je dénonce dans mon livre du même titre.Cette stratégie mise sciemment sur les situations de crise pour réduire les libertés et droits fondamentaux, neutraliser l'espace démocratique et accroître le pouvoir des forces économiques, financières et sécuritaires.C'est une bonne chose que des milliers de personnes aient défié l'interdiction pendant la COP21, car les attentats ne justifient pas de se montrer trop déférents envers un État qui n'est aucunement aligné sur l'intérêt public (il l'a montré de plusieurs façons, notamment en invitant des compagnies énergétiques et d'autres liées à l'agro-industrie à définir les solutions au Sommet de Paris).De plus, il faut continuer à défier les attaques contre les libertés civiles, en solidarité avec les groupes moins privilégiés et les personnes très vulnérables qui ont besoin de pouvoir défendre leurs droits en ce moment.Depuis son livre No logo: la tyrannie des marques (Actes Sud, 2002), la journaliste, essayiste et documentaliste Naomi Klein s'impose comme l'une des chefs de file de l'altermondialisme et de la lutte pour la justice climatique.Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec elle sur le thème de la résistance en décembre dernier, avant la conclusion du Sommet sur le climat (COP21 ) à Paris1.Dans le contexte des attentats et de l'état d'urgence décrété en France, la pertinence de son analyse de La stratégie du choc (Actes Sud, 2008) et celle qu'elle propose dans Tout peut changer.Capitalisme et changement climatique (Lux, 2015) se confirme.RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 17 DOSSIER Au cœur de cette résistance active, la lettre encyclique du pape François, Laudato Si'-dont vous avez souligné publiquement l'importance-, offre une inspiration à vos yeux.Pourquoi?N.K.: Il s'agit d'un texte exceptionnel.C'est très important de parler de l'état du monde et du changement climatique d'une autre façon qu'avec des chiffres et des statistiques concernant les degrés d'émission de gaz à effet de serre (GES), par exemple, en touchant le cœur et l'âme des personnes ; c'est ce que fait ce texte.Il pose aussi avec audace et courage un défi à l'Église elle-même et à nous tous, en faisant les liens entre la crise des réfugiés, la question des inégalités et celle du changement climatique.Il nous met face à cette « culture du déchet » -comme l'appelle le pape François - que génère notre monde, en s'interrogeant sur ce qui la rend possible.Je pense que ce regard holistique est ce dont nous avons besoin pour avancer, beaucoup plus que des analyses portant sur un seul enjeu, un seul symptôme.Dans cet esprit de décloisonnement des enjeux, les négociations commerciales actuelles, qui ouvrent des marchés et génèrent ainsi plus de consommation, de pollution et d'exploitation des ressources, sont incompatibles à vos yeux avec la résolution de la crise climatique.N.K.: Tout à fait, il faut s'y opposer.Pour moi, c'était tout naturel d'analyser l'intersection « commerce-climat », car cela fait partie de ma trajectoire politique personnelle initiale, marquée par la lutte contre l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA).Malheureusement le système du libre-échange tend à être un sujet que les experts du climat ne regardent ni ne maîtrisent suffisamment.Certains m'ont ainsi confirmé qu'ils avaient beaucoup appris en lisant Tout peut changer.Capitalisme et changement climatique.Nous avons plus que jamais besoin d'avoir confiance en notre vision du monde.Avec raison, beaucoup de Québécois et de Canadiens sont préocuppés par les ententes commerciales négociées actuellement, mais il nous manque une « histoire » en quelque sorte, qui devrait raconter pourquoi, alors que nous vivons déjà sous le régime de l'ALÉNA et celui des accords de l'OMC, entre autres, les nouveaux accords rendent les choses encore pires.Cette lacune explique pourquoi, malgré le fait que plusieurs citoyens étaient préoccupés par le Partenariat transpacifique lors de la dernière élection fédérale, le chef du Nouveau parti démocratique, Thomas Mulcair, n'a pas réussi à en faire un enjeu électoral décisif.Le Canada a perdu plusieurs litiges devant des tribunaux commerciaux, mais les gens ne le savent pas.L'Ontario, par exemple, prévoyait créer des milliers d'emplois en adoptant sa loi sur la production d'énergie renouvelable en 2009, mais l'OMC a jugé discriminatoire et inacceptable qu'elle favorise ainsi ses producteurs locaux pour la construction d'éoliennes et de panneaux solaires.Cette décision a été à peine rapportée dans les médias alors qu'elle a de graves conséquences sur la nature des politiques vertes actuelles et à venir.Bien sûr, nos élus ne veulent pas trop en parler.Chose certaine, les mouvements écologiques et sociaux ne font pas encore assez de bruit lorsque tombent de tels jugements qui rendent les enjeux plus faciles à comprendre pour la population.La résistance, c'est aussi, malheureusement, celle des gens qui ne veulent pas changer leur mode de vie, en particulier en Amérique du Nord.Comment changer cela?N.K.: Un exemple éloquent est celui des deux grandes guerres mondiales, lors desquelles les populations ont changé leurs comportements.Les gens se sont remis à jardiner de manière intensive.Ce qu'on appelait les « victory gardens » produisaient 40% des fruits et légumes consommés par les Américains.Aussi, l'essence était rationnée -ce qui a contribué à l'émergence de formes de transport en commun- et l'idée de conduire pour le seul plaisir a disparu.Voilà plusieurs des choses que nous devons à notre tour réaliser.Évidemment, à l'époque, tout cela se faisait pour que des ressources puissent être libérées pour l'effort de guerre -tandis qu'aujourd'hui, notre effort doit consister essentiellement à ne pas exploiter les énergies fossiles, pour le bien-être de l'humanité et de la planète.Est-ce si vrai que nous ne voulons pas changer notre façon de vivre et que nous sommes égoïstes ?Aucun leader politique ne nous a jamais vraiment demandé de changer d'une façon qui soit juste, en proposant un plan qui soit inspirant et excitant parce qu'il va créer une situation meilleure que celle où nous nous trouvons actuellement.Si l'on pense à la Seconde Guerre mondiale, le rationnement s'appliquait aux riches comme aux pauvres (les slogans de l'époque parlaient de « justes parts pour tous », « fair shares for all ») et les entreprises qui violaient les règles étaient sanctionnées.Or, jusqu'ici, c'est le contraire qui se fait en ce qui concerne le changement climatique: la plus grande part de responsabilité est mise sur l'individu, le consommateur, alors que les plus riches et les grandes entreprises se tirent d'affaire sans être embêtés.Les gens qui le constatent trouvent cela injuste et avec raison.Je crois que les gens peuvent souvent faire les bons choix - en matière d'énergies renouvelables par exemple- si de bonnes options existent et sont accessibles.À Toronto où j'habite, un grand nombre de personnes utilisent les transports en commun - alors même qu'ils sont négligés, souvent inadaptés aux besoins et que leurs tarifs ne cessent d'augmenter- et ne demandent qu'à ce qu'ils soient meilleurs.Ils s'efforcent déjà d'adopter de bons comportements en recyclant, en compostant, etc.Mais lorsque leur gouvernement fédéral, en parallèle, permet l'exploitation des sables bitumineux, déchire l'accord de Kyoto et permet que nos émissions de GES augmentent, on peut difficilement leur reprocher de développer un cynisme face 18 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 Alain Reno, Résistez!, 2016.Artiste invité du n° 770 (février 2014) à la politique et face aux actions individuelles, en doutant de leur pertinence.En réalité, ce n'est pas que ces actions ne donnent rien, mais leur portée serait plus grande si elles faisaient partie d'un plan global et contraignant ciblant beaucoup plus les grands émetteurs de GES.Il est justifié de penser qu'avec un projet mobilisateur, soutenu par un bon leadership, les gens changeraient leur mode de vie pour le mieux.Dans votre dernier livre, vous parlez de Blockadia (la « Blocadie ») pour parler des résistances contre un capitalisme mortifère.De quoi ce nouveau terme est-il porteur?N.K.: C'est un terme né lors de la lutte contre l'oléoduc Keystone XL, lorsque sa partie sud a été construite au Texas et que des militants ont fait des actions de désobéissance civile pour la bloquer; ils ont appelé leur camp Blockadia.Le terme a été repris par le mouvement pour la justice climatique et j'ai voulu en élargir la signification pour qu'il réfère à la nécessité de conserver les combustibles fossiles dans le sol et de reconnaître le fait que les racines de ce mouvement puisent dans les luttes contre l'exploitation pétrolière au Nigeria, en Équateur et en Amazonie, par exemple.Ceci dit, on reproche souvent aux mouvements sociaux de savoir bloquer des projets sans réussir suffisamment à imposer leurs solutions.De fait, si travailler dans l'esprit de Blockadia est important, ce n'est pas assez.C'est pourquoi nous -un groupe de représentants des peuples autochtones, d'organismes œuvrant pour la justice sociale et l'environnement, de syndicats et de mouvements religieux du Canada- avons lancé le manifeste Un grand bond vers l'avant1 2.Pour insister sur le Oui, plutôt que sur le Non.Pour dire que nous devons bâtir l'infrastructure de la prochaine économie, pas perpétuer l'ancienne.L'essentiel du manifeste ne porte donc pas sur l'idée de bloquer un processus, mais plutôt sur celle de construire et d'imaginer quelle société nous voulons voir advenir et comment.C'est l'un des projets les plus excitants auxquels je contribue.Ce n'est pas qu'il y ait tant de nouveautés dans le document, mais ce qui est novateur, c'est la manière de présenter notre vision comme un récit, sans qu'il s'agisse d'une énième liste d'épicerie.Il est trop tôt pour dire si ce manifeste aura une influence sur le gouvernement Trudeau.Chose certaine, nous nous sommes fait entendre le jour de son entrée au Parlement en manifestant pour demander qu'il en adopte les principes de justice climatique et de justice sociale.La coalition à l'origine de ce texte va poursuivre le développement de cette initiative, pendant que des groupes continuent de s'approprier la démarche au Nunavut, en Alberta et même en Australie, par exemple.En terminant, lors des nombreuses conférences que vous donnez, vous arrive-t-il de rencontrer des résistances à vos propos?N.K.: Cela arrive.Par exemple, j'ai eu la chance de parler devant l'OCDE en novembre dernier et j'ai clairement senti que parmi les quelque 300 personnes dans la salle, qui comptait plusieurs économistes néolibéraux, il y avait peut-être seulement dix personnes très intéressées par ce que je disais.C'était intéressant de parler de l'extrême difficulté de changer et de sortir de l'orthodoxie néolibérale précisément à ceux qui ne valorisent et ne connaissent que ça, d'autant que les écoles ne cessent de produire ce type d'économistes.C'est bon pour moi de vivre ce type d'expérience, d'aller dans la fosse aux lions en quelque sorte ! @ Entrevue réalisée par Claude Vaillancourt, en collaboration avec Catherine Caron 1.\tSur l'Accord de Paris, voir Naomi Klein, « Tire Paris Climate Deal Will Not Save Us», The Nation, 12 décembre 2015.2.\tPour lire et signer le manifeste :.RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 19 DOSSIER MATSHIMASHKA!/RÉSISTE! Eka pashishta e tepitepmtakuini tshetshi tshiueshkuenin1 Obéis à ton cœur qui se souvient de tout J'obéis à la joie qui prend ta main Désobéis aux couleurs qui séparent, aux frontières qui morcellent Pashishta minuashitun uetinaki tshitishinu Désobéis à tes enfants qui font fléchir tes genoux N'obéis pas quand on manque de respect à la tristesse de l'enfant Obéis à l'enfant quand il te regarde de travers Eka pashishta e manenimakaniti auass ka ushtuenitak Désobéis aux remords, aux regrets, aux chemins tout tracés Obéis au soleil qui te donne un message Obéis aux peintures rupestres peintes à l'or de l'Unamen Apu pashishtakan natapuaniun ka nipatatshen Désobéis aux Dieux qui te demandent de leur obéir Je n'obéis pas à la guerre qui tue Désobéis à la mort Désobéis au présent qui accepte ton absence Désobéis au silence qui nous tue Tshipashishtuau nutshimiu-innu metshimashkaki utassi Désobéis à tes rêves quand ils ne respirent plus et qu'ils sont envahis par les rêves des autres Tu obéis à l'homme de l'intérieur des terres qui se bat pour sa vie Désobéis à ce qui t'empêche de grandir et de te transformer Pashishtu pishimu uatamakuin aimunu Obéis aux vibrations sonores des arbres qui chantent entre eux Ne te retourne pas quand on te demande de gaspiller les arbres Désobéis à la nuit quand tu veux qu'il fasse jour Obéis aux arbres qui voyagent en poésie Désobéis au jour quand tu sais qu'il fait nuit ailleurs Pashishtu tshiuitsheuakan tshishatshitin essishueti Skolvan, Skolvan, eskob Leon 'zo deut da greiz ut lann da chom 'zo deut da chom da greik ut lann2 Eka pashishtu tshitshe utshimau ka uieshimishk\" e-kitchen forest Kaniskan e-kitchen fores t Kan iskan3 Obéis à la terre, elle demande réparation Obéis à la force du papillon Obéis à la lune, ta grand-mère qui réclame la présence des étoiles Désobéis au gouvernement qui triche Désobéis à la peur Obéis à la rivière qui te tend le saumon en offrande Obéis à l'arc-en-ciel Obéis aux aurores boréales qui dansent pour toi Désobéis aux cases dans lesquelles on veut nous enfermer Apu pashishtutau matshinnuat ka tshimutamakuin tshitassinu Désobéis au danger Obéis à l'horizon qui t'invite à l'inconnu Obéis à l'affranchissement de ton regard Eka tshiuekapu nenituenitamakuin tshetshi nanuuitau mishtikuat, eka patshishta Désobéis aux maisons, aux murs, aux identités, aux miroirs Désobéis à l'Histoire qui t'ignore Désobéis à ton passé, à ton présent, invente ton futur Obéis à la liberté du poème jusqu'au bout de l'horizon Obéis à l'amour qui t'est offert Obéis aux mots que tu prononces Obéis aux mots poèmes Obéis à la lumière, aux ruisseaux, à la source, aux phares Désobéis à l'amour 20 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 u a Claudia Bernal, Ephemera, 2010.Artiste invitée des nos 667 (mars 2001) et 754 (février 2012) Pashishtut mishtikuat manukuini aimunu tshetshi pamutan Désobéis à tout ce qui te soumet, t'amenuise, te manque de respect N'obéis pas quand on te hurle dessus Désobéis à la résignation Obéis à ton cœur qui bat le tambour Obéis à l'amour Obéis à l'ami qui te dit je t'aime Obéis à ton frère qui se cache en l'étranger Désobéis à ces gens qui prennent ta terre Désobéis à l'obéissance que l'on t'a enseignée Désobéis aux barrages qui noient ton frère caribou Obéis à ton désintéressement, à ta farouche liberté Désobéis aux bruits qui ne sonnent pas le monde Obéis à ton instinct, à ta clairvoyance Désobéis au futur que tu ne connais pas Désobéis à ton corps quand il t'enferme en toi, à ton orgueil Obéis à l'enseignement des Anciens Obéis aux rêves anciens qui connaissent ton futur Désobéis à l'ignorance des gestes doux Désobéis à ta famille, à tes amis, à tes idéaux Désobéis à la laideur des mots Obéis à ton dégoût Obéis à la chaude clarté de l'aube, obéis à tes promesses Désobéis à l'argent et à son égoïsme Désobéis à l'habitude Obéis à la folle inventivité de la vie Désobéis à la désobéissance Désobéis à tout ce qui n'est pas toi Désobéis à tout ce qui te ressemble trop Désobéis-toi Désobéis-moi Désobéissons Joséphine Bacon\t&\tLaure Morali 1.\tLes phrases en innu-aimun se retrouvent ailleurs, traduites en français, dans la partition de Joséphine Bacon, dont les vers sont alignés à gauche et croisent ceux de Laure Morali à droite.Les auteures ont souhaité préserver de cette façon la musicalité du texte et les résonnances entre les vers sans priver le lecteur d'aucune traduction.2.\tDébut d'une complainte traditionnelle bretonne : « Skolvan, Skolvan, évêque de Léon / est allé vivre au milieu d'une lande / au milieu des landes, il est allé vivre ».3.\tSuite de la complainte: «à côté de la forêt de Quénécan / à côté de la forêt de Quénécan ».RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 21 DOSSIER RÉPLIQUER À L'AUSTÉRITÉ LIBÉRALE TABLE RONDE En cette période de démantèlement en règle des leviers d'action collective sous couvert d'austérité budgétaire, la résistance est plus que jamais nécessaire au Québec.Comment résister aux forces qui fragilisent la société québécoise?Quelles luttes sont susceptibles de susciter une véritable prise en main collective?Avec: Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec; Lorraine Guay, militante, entre autres, à la Fédération des femmes du Québec, au collectif Résistance Nouvelle Gestion publique et aux Organisations unies pour l'indépendance du Québec (OUI Québec); Gabriel Nadeau-Dubois, chroniqueur politique à Radio-Canada première, ex-porte-parole de la CLASSE et auteur de Tenir tête (Lux, 2013).Quelles sont selon vous les forces qui fragilisent actuellement la capacité d'action collective de la société québécoise, et comment y résister?Lorraine Guay: Ce n'est pas d'aujourd'hui que la société québécoise est fragilisée.La progression du néolibéralisme un peu partout en Occident, dès la fin des années 1970, se fait sentir aussi au Québec.En moins de 50 ans, on est passés d'une situation où l'on mettait sur pied des services publics à une situation où l'on privilégie de plus en plus une privatisation de tous ces outils collectifs et où l'on sacralise le privé.Par l'effet des think tanks et des médias grand public qui répètent les idées de droite, celles-ci ont fini par pénétrer l'esprit des gens, qui intériorisent l'idée qu'il faut se débrouiller tout seul, s'adapter, parce que « There's no such thing as society», comme disait Thatcher.La démolition de ce qu'on a appelé le «modèle québécois », que l'on vit actuellement sous le gouvernement Couillard, se fonde sur cette même conception étriquée du rôle de l'État, des services publics, de la démocratie.Claire Bolduc : Ce qui fragilise le plus la société, selon moi, c'est d'abord le fait qu'une très petite élite a pris le contrôle du pouvoir et de l'argent dans notre société.Il faut faire comprendre le plus largement possible qu'on fait face à un détournement de l'argent public vers les intérêts d'une élite politique et économique de plus en plus restreinte et que cela a des conséquences très graves.Car, si frappé que l'on soit par les mesures d'austérité, entre autres, plusieurs se disent encore que ça ne les affecte pas directement, qu'ils peuvent s'arranger, et que c'est vrai qu'il faut réduire les dépenses de l'État.Actuellement, cette indifférence est le pire des blocages auxquels il faut s'attaquer.Gabriel Nadeau-Dubois : Ce qu'on ne souligne pas assez, c'est à quel point la réponse a été faible face à la crise économique et financière de 2008, la pire depuis la Grande Dépression.En fait, cette crise a été une occasion pour les groupes d'intérêts qui défendent la vision néolibérale de la société de contre-attaquer et d'utiliser la conjoncture pour accélérer leurs réformes, se radicaliser.Avec l'érosion des conditions salariales depuis plus de 30 ans, ils ont pris les gens à la gorge, ce qui provoque des réactions de repli sur soi, de désolidarisation; sur le plan idéologique, ils ont mené une campagne d'une efficacité redoutable.Leur discours, au fond, est d'une simplicité désarmante; il se résume par ce mot d'ordre : « sauve ta peau, on n'a plus les moyens de la solidarité », repris partout, dans les milieux de travail, sur les campus, dans l'espace public.L.G.: Une des premières formes de résistance que je vois à l'heure actuelle est le combat des idées.Contre les idéologies managériales, individualistes et les tentations fascistes de tout poil, il faut répliquer et proposer des façons différentes de penser le monde et notre société.Les mouvements sociaux, les intellectuels, les médias alternatifs, entre autres, répliquent et, devant la destruction des Véronique Doucet, Fin de l'ère Pinochio, 2016.Artiste invitée du n\" 751 (septembre 2011) 22 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 DOSSIER services publics par exemple, proposent une autre vision qui montre qu'il s'agit non seulement de services, mais aussi d'outils de cohésion sociale, de partage des richesses à travers une fiscalité équitable.Les cerveaux sont peut-être pénétrés par le discours dominant à l'heure actuelle, mais les gens sont capables de réfléchir différemment quand ils sont placés devant de nouvelles idées ou des options intéressantes.G.N.-D.: Un des principaux constats que j'ai tirés de la grève étudiante de 2012, c'est qu'il y a bien plus de gens qu'on pense au Québec qui s'intéressent à la chose publique, qui sont conscientisés et qui ont envie de se mobiliser, mais qui ne savent pas où aller.Soit parce que ces personnes ne sont pas syndiquées, soit parce qu'elles ne reconnaissent plus dans leur organisation syndicale un lieu d'engagement politique, soit parce qu'elles se désintéressent des partis politiques.C'est un des principaux défis à relever en termes de résistance actuellement.On a donc de nouveaux lieux d'engagement politique à créer, en dehors ou en marge des syndicats et des partis, qui ne rejoignent plus une grande partie de la population.La question pétrolière au Québec est un enjeu majeur qui peut devenir un levier important dans les prochaines années; elle se situe à l'intersection de plusieurs grandes préoccupations.Car sans ces nouveaux espaces, et aussi sans financement adéquat, les initiatives citoyennes finissent par s'essouffler, comme on l'a vu après le printemps 2012 et avec plusieurs organismes de l'action communautaire autonome.À cet égard, le mouvement syndical aurait tout à gagner d'être un acteur plus important encore dans la création de ces espaces et structures davantage citoyennes et le soutien à des coalitions, d'autant qu'il a les ressources pour le faire.C'est crucial de bâtir des réseaux de mobilisation solides dans la société civile si on est sérieux quand on parle de résistance et de changement social au Québec.C.B.: Il y a effectivement des lieux à créer.Partout où je donne des conférences je le vois : les gens cherchent vraiment des espaces pour discuter, s'organiser.La résistance va s'organiser par la base.Elle prendra une forme citoyenne, car on ne doit plus attendre après les grandes organisations pour la démarrer.Dans bien des cas - notamment parce qu'elles sont placées sur la défensive- elles sont trop occupées à défendre leur propre pouvoir.Cela dit, à partir du moment où la résistance prend une forme citoyenne, il faut redoubler d'inventivité et de dévouement pour qu'elle prenne de l'ampleur.L.G.: Comme le disait Hélène Pedneault, toutes les couturières du monde savent que tout ce qui a été mal fait, il faut le défaire et le recommencer.On est un peu dans cette mouvance au Québec, dans une période de crise des vieilles institutions et de réinvention de nouvelles formes, même dans le mouve- ment communautaire autonome.Mais il me semble qu'actuel-lement, l'idée qu'on peut faire la différence progresse.La grève étudiante de 2012 a donné une forte impulsion à cet égard.Elle est arrivée comme un sursaut, un surgissement de créativité.On a senti qu'il y avait une nouvelle façon d'exprimer des résistances et c'était assez fantastique! Naissent ensuite des tas d'initiatives, de collectifs, de pratiques de démocratie directe qui renouvellent l'imaginaire politique.Par exemple, plusieurs personnes mobilisées en 2012 sont passées du côté des organisations de la lutte contre les pipelines; ce sont devenus des vases communicants.Quelles luttes actuelles ont selon vous un potentiel mobilisateur pour penser une résistance globale au modèle politique, économique et social?La lutte pour l'indépendance du Québec a-t-elle encore ce potentiel?G.N.-D.: Il y a un bilan critique à faire de toutes les initiatives nées pendant la grève de 2012, car la plupart se sont aujourd'hui essoufflées, mais je crois que la question pétrolière est un enjeu majeur qui peut devenir un levier important dans les prochaines années.Je pense à la lutte contre le pipeline Énergie Est de TransCanada, à Anticosti, au pétrole en Gaspé-sie ; la question pétrolière se situe à l'intersection de plusieurs des grandes préoccupations de notre époque.L'enjeu environnemental et climatique, d'abord, qui est le grand enjeu du XXIe siècle; mais aussi l'enjeu du modèle de développement et d'occupation du territoire, et celui de la démocratie.Car les projets, qu'ils soient de transport ou d'exploitation des hydrocarbures, posent immédiatement la question de qui décide de leur réalisation.Et parce qu'ils sont très concrets, ils sont très mobilisants : Énergie Est, c'est un tuyau qui passe sur le terrain des gens.Quand on réalise qu'il y aura 1,1 million de barils de pétrole par jour qui passeront à 20 mètres de sa maison, on prend tout de suite conscience du risque.Et, à partir de là, se développe une politisation qui dépasse le « pas dans ma cour ».D'ailleurs, la mobilisation fonctionne en ce moment sur le terrain, on a vraiment de bonnes chances de gagner cette lutte-là.C'est aussi un enjeu qui permet de parler de l'indépendance du Québec, de manière tangible, réelle, significative.Parce qu'on le sait, le modèle de développement économique canadien pour les prochaines années, malgré les beaux discours de Justin Trudeau et malgré la conjoncture actuelle, demeure fondé sur le pétrole de l'Ouest.À une époque, le projet de nation building économique du Canada a été le chemin de fer ; aujourd'hui, c'est le développement pétrolier.C.B.: Les territoires, nos territoires, avec les gens qui les habitent et les ressources qu'on y retrouve sont désormais une partie importante de l'équation citoyenne : on doit se les approprier et se donner les moyens de choisir et de décider collectivement comment on les développera.Car ces territoires sont convoités par une élite qui les conçoit comme un réservoir de ressources exploitables sans égard pour les habitants.Et une de ces ressources, sans doute la plus précieuse, c'est l'eau.Si la question pétrolière peut mobiliser la société, c'est RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 23 DOSSIER aussi pour défendre notre eau, comme l'a entre autres montré le cas de la Ville de Gaspé, qui a adopté un règlement pour protéger son eau potable des forages pétroliers.Le cas des gaz de schiste, aussi, a bien montré à quel point l'ancrage dans le territoire peut redonner un pouvoir aux citoyens.Quand on a voulu forer le sol à 10 mètres de leur résidence, ils se sont soulevés et, soutenus par un relais médiatique présent et efficace, ils ont fait reculer les politiciens et les compagnies gazières.Un autre exemple est celui des États généraux du monde rural de 1991, qui a marqué le début d'une solide reprise en main du monde rural derrière le cri de ralliement « Tant vaut le village, tant vaut le pays ».C'était un moment magique pour constater que les citoyens ruraux n'étaient pas seuls, qu'il y avait d'autres personnes, d'autres villages qui vivaient les mêmes enjeux et qu'un cri collectif portait fort et loin.On constatait la puissance de l'ensemble et on a pu redresser la situation: si aujourd'hui environ 150 des 1040 communautés rurales du Québec vont très mal, en 1991, c'était le cas de la quasi-totalité d'entre elles.Même l'OCDE et le Conference Board du Canada ont constaté qu'on peut renverser les mouvements de déclin en donnant des leviers - même petits - aux gens, pour leur redonner une fierté et une emprise sur leur milieu de vie.La démocratie, l'égalité entre les hommes et les femmes, un environnement sain, etc., ne seront jamais donnés une fois pour toutes; ce sont des objectifs à atteindre.La résistance doit faire partie de notre vocabulaire de manière permanente.G.N.-D.: Une chose qui m'a sauté aux yeux en côtoyant les citoyens qui luttent contre Énergie Est, c'est que de plus en plus de gens sont frustrés de ne pas avoir un mot à dire sur le développement du territoire.Je pense d'ailleurs que c'est un sentiment plus répandu hors de Montréal, dans les coins de pays où les gens ont une proximité plus grande avec le territoire.Ça ne veut pas dire que ces populations-là sont spontanément écologistes ; néanmoins, elles ont souvent le sentiment d'être « gérées » par les gens de la ville, de Montréal ou de Québec, du gouvernement ou du privé.Si on reconnaît qu'il y a dans cette manière de voir les choses un moment de vérité, je pense qu'il y a quelque chose à faire à partir de ce sentiment de dépossession, une manière de le canaliser de façon progressiste.À certains égards, la droite a compris cela et elle en fait ses choux gras dans plusieurs régions du Québec.On peut ici penser au maire Tremblay de Saguenay et à sa célèbre déclaration sur «Greenpeace et les intellectuels de ce monde».Bien sûr, c'était une déclaration démagogique, anti-intellectuelle et proprement ridicule.Sauf qu'elle a eu de l'écho parce qu'elle en appelait à un sentiment de fierté régionale, à la mobilisation des gens ordinaires contre une « élite » qui n'aurait pas en tête les intérêts des travailleurs.Ce n'est pas normal que ce soit la droite qui fasse résonner ces valeurs-là ! Bref, je pense que c'est sur la base de ce genre de sentiments spontanés qu'il faut tenter de construire une résistance et, éventuellement, un projet d'émancipation collectif.Ce ne sont bien sûr que des intuitions et elles restent embryonnaires.Mais l'idée générale est qu'il faut que le discours de la gauche indépendantiste se remette au diapason des craintes et des indignations concrètes des classes populaires.Je crois que nous avons depuis trop longtemps arrêté de le faire, parce que nous étions enfermés dans des débats stériles, en se demandant par exemple s'il fallait prioriser l'indépendance ou la justice sociale dans notre démarche.Ce sont des querelles toutes théoriques, elles restent sourdes aux frustrations et aux injustices concrètes qui se jouent dans le quotidien.On ne construit pas un discours mobilisateur à partir d'idéaux abstraits, mais à partir des contradictions ou des conflits réels.L.G.: La réponse à de moins en moins de démocratie, c'est de plus en plus de démocratie.Pas seulement une démocratie représentative renouvelable aux quatre ans, mais une démocratie de plus en plus directe, participative et délibérative, ce qu'on peut aussi appeler «souveraineté populaire».Le pouvoir n'a pas à être accaparé par une personne, un groupe, une institution; il doit circuler et être partagé entre tous les citoyens et toutes les citoyennes.Sur ce terrain, depuis longtemps déjà, résistances et création d'alternatives s'entremêlent.On n'a qu'à penser aux luttes acharnées contre la privatisation des services publics que mènent des coalitions comme Solidarité santé et Main rouge depuis plusieurs années, à la grève étudiante de 2012 (un niveau de mobilisation rarement atteint dans notre histoire), ou aux nouvelles luttes comme les chaînes humaines de parents pour la préservation de l'école publique et des CPE.Je suis donc entièrement d'accord que le pétrole est un enjeu majeur, mais toutes ces luttes le sont aussi.Parce que les dominants ne veulent absolument pas de l'égalité sociale.Il faudrait donc que les milliers de personnes qui se sont mobilisées pour l'environnement se mobilisent aussi contre les inégalités sociales, pour les services publics, avec la même intensité.Car ces choses-là sont liées.Il faut éviter de sectoriser la vision d'ensemble qui organise les stratégies de lutte, au risque de voir se développer, par exemple, un capitalisme vert qui veut «sauver» l'environnement mais pour qui l'exploitation des gens est acceptable.Quand vient le temps d'appréhender la société, il ne faut pas perdre la vision d'ensemble.En cette matière, nous aurions sans doute beaucoup à apprendre des peuples autochtones, notamment de leur vision des liens entre humains et nature.La refondation de nos relations avec les peuples autochtones (s'extirper d'un rapport colonialiste, reconnaître les torts que nous avons infligés à ces peuples, respecter leur droit à l'autodétermination, etc.) demeure d'ailleurs pour moi une question majeure.C.B.: La force du mouvement indépendantiste dans les années 1970 était justement d'offrir une vision d'ensemble, un fil conducteur aux différentes actions, dont certaines vont cristalliser cette vision, la faire apparaître aux yeux des gens pour qu'ils s'y rattachent.On se parlait de société québécoise, de 24 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 Shrü, Résistance, 2016.Artiste invité des nos682 (février 2003) et 745 (décembre 2010) qui on est, on se redonnait une fierté, et on agissait à plusieurs niveaux : en agriculture comme en culture, en matière linguistique -avec la loi 101- comme en matière économique, avec des mécanismes d'investissement collectif comme la Société générale de financement, entre autres.On se donnait des leviers, des prises sur le monde.Le problème aujourd'hui, avec l'indépendance, c'est qu'on n'a pas été capable comme société de décider si c'est un moyen ou une fin en soi.L.G.: À cet égard, je suis impliquée dans le travail qui a été fait depuis trois ou quatre ans pour bâtir un mouvement citoyen, non partisan, pour l'indépendance.Je trouve qu'il y a là une voie très intéressante, qui s'appuie sur les autres chantiers de démocratisation en œuvre partout au Québec et que j'évoquais à l'instant.Ce mouvement, qui a pris la forme du OUI-Québec (Organisations unies pour l'indépendance), puise ses racines dans la notion même de souveraineté populaire, dans ce qui naît à la base et de la base, dans ce qui se construit comme alternatives aux «modèles» dominants passés et actuels, dans l'aspiration à parler à haute voix plutôt que de murmurer son existence, comme le disait le slogan du Regroupement des québécoises pour le OUI durant la campagne référendaire de 1995.La résistance, quand on milite, est souvent exigeante.Comment résiste-t-on à l'épuisement?Au sentiment de ne pas en faire assez?Où puisez-vous l'énergie pour continuer?G.N.-D.: On me demande souvent ces temps-ci si j'ai espoir que les choses changent.À ce genre de question abstraite on ne peut jamais répondre de manière convaincante.Je crois qu'il faut faire ce qu'il faut pour que les choses changent, sans s'empêtrer dans des discussions abstraites sur l'espoir.Cela dit, l'amitié a été un facteur déterminant dans mon expérience militante, qui a été assez particulière il faut le dire.D'avoir des liens forts avec des gens en qui on a confiance, c'est très important dans les pratiques militantes.C.B.: C'est pour les gens qu'on aime qu'on se bat pour une meilleure société.Si on ne fait que penser à ce que la société nous donne personnellement et qu'on ne se préoccupe pas de l'avenir, la vie sera peut-être plus confortable, mais au bout du compte, quel est l'amour qu'on aura laissé?Il ne faut jamais laisser tomber.Toutes les batailles sont importantes.Ce n'est jamais une bataille prise individuellement qui compte, c'est la constance dans ce qu'on fait.Pour certaines personnes c'est plus facile, mais pour d'autres ça prend beaucoup de courage ; et c'est là qu'on voit le plus beau de la nature humaine.L.G.: Il ne faut pas juste se battre pour avoir de quoi vivre mais pour avoir des raisons de vivre.Ça, on l'a beaucoup senti lors de la Marche du pain et des roses et la Marche mondiale des femmes, des événements extraordinaires de solidarité.Chaque fois qu'on s'installe dans une posture de militance, il y a un retour d'amitié, de réciprocité, d'énergie, qui fait que peu importe les résultats, même si les luttes sont longues et peuvent parfois durer des générations, le seul fait d'y contribuer donne de l'énergie et de la joie.Il faut aussi se dire que peu importe les victoires qu'on remportera, peu importe le type de société, la résistance sera toujours nécessaire.La démocratie, l'égalité entre les hommes et les femmes, un environnement sain, etc., ne seront jamais donnés une fois pour toutes; ce sont des objectifs à atteindre.La résistance doit faire partie de notre vocabulaire de manière permanente.® Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 25 DOSSIER D'UN EMERGENCE ESSAIM LUMIERE Il nous faut affronter courageusement la pulsion de mort qui nous emporte vers la dévastation et lui résister avant qu'il ne soit trop tard.Paul Chamberland L'auteur, poète et essayiste, a publié récemment Accueillir la vie nue face à l'extrême qui vient (VLB, 2015) V/:), Fin 2015, pendant que le fauve qui règne en maître au Kremlin fait l'éloge du sinistre guignol qui se prétend digne d'accéder à la présidence des États-Unis; pendant qu'une trentaine de banques géantes rançonnent de concert les États de la planète (elles cumulent 50000 milliards de dollars d'actifs, exactement le total des dettes souveraines) ; les masses glaciaires du Groenland et de l'Antarctique s'enfoncent dans la mer, élevant d'autant le niveau des eaux, et des millions de réfugiés montent à l'assaut de la forteresse Occident.Quel David irons-nous imaginer pour défier le double Goliath des infâmes frères Koch, bâilleurs de fonds du Tea Party et des climatonégationnistes ?Svetlana Alexievitch écrit dans La guerre n'a pas un visage de femme: « Il ne fait aucun doute que le mal est séduisant: il nous hypnotise par sa provision d'inhumanité profondément enfouie en l'homme.» Serait-il possible de soutenir sans ciller le regard de la Gorgone?L'ampleur des forces de destruction massive présentement déchaînées sur Terre est telle qu'elle met en péril la survie de l'espèce humaine.Quiconque se résout à faire face à pareille perspective découvre qu'il est abruptement ramené à sa nudité natale, et il tremble de devoir appréhender une définitive absence de réponse.Plus de sept milliards et demi d'êtres humains, et il s'en trouve encore fort peu pour accorder toute l'attention requise au fait que nous sommes tous désormais emportés à la dérive sur le même bateau.Pareille inconscience a pour conséquence de nous désarmer face à la menace.Par contre, en nombre croissant, des hommes, des femmes et même des enfants sont résolus à renverser le cours destructeur du monde.Une force.Mais elle n'est à disposition que si l'on commence par déjouer le piège d'un optimisme irréfléchi.Car rien n'est manifestement assuré.L'exercice de la vigilance, qui revient à écarter toute illusion, commande de ne pas éluder l'examen des raisons de désespérer de manière à discerner, s'il en est une, une ressource qui permettrait de les transcender et de donner fondement à une espérance.armée.Car, oui, nous sommes en guerre.Quelles seront nos armes?Cette question nous enjoint à prendre soigneusement la mesure des forces affrontées.Nous faillirions à la tâche si nous nous laissions aller à la complaisance dans les bons Jean-Pierre Rivet, À l'ombre de l'aube, 2014, craie aquarelle et gouache sur papier, 45 x 59 cm.Artiste invité du n° 776 (février 2015) sentiments, mais aussi à un activisme brouillon.Résister ne consiste aucunement à se braquer dans une réactivité coléreuse qui n'aurait d'autre effet qu'une ruineuse dispersion de nos forces.Nous ferions ainsi le jeu de l'adversaire.Mais l'adversaire, le connaissons-nous vraiment?26 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 DOSSIER Les flux de transactions boursières -équivalant à dix fois l'économie réelle- filent à la vitesse de la lumière autour du globe, échappant en grande partie à toute surveillance.On nous annonce pour avant longtemps des commandos de robots tueurs « autonomes ».Etc.La puissance technologique est devenue colossale, démesurée.Mais là n'est pas le plus inquiétant : cette puissance est couplée à la psyché rudimentaire ou « primitive » d'hommes qui s'arrogent le droit de précipiter l'humanité dans la dévastation de son séjour terrestre et la dislocation des liens sociaux qui assurent le vivre-ensemble pour donner le champ libre à la brutale et régressive dynamique de nos rapports de force.Les soi-disant maîtres du monde s'imaginent détenir ainsi la preuve suprême de leur puissance, alors qu'ils sont, en réalité, les pantins assujettis à une impétueuse jouissance de destruction.Mais ces hommes, le dénieraient-ils avec suffisance, souffrent : ils souffrent de s'avilir, de perdre leur humanité - de s'autodétruire.Une pulsion de mort, tournée à la fois contre soi et contre l'autre, tel est le si déconcertant adversaire qu'il nous faut affronter.Et l'on ne s'y résout qu'en en soutenant d'abord la vue sans ciller.On ne doute plus alors qu'on faillirait gravement à se dérober face à l'inéluctable nécessité d'une mise à nu du noyau dur de la psyché.Ce n'est pas une mince besogne.Des écrans viennent de sauter.Vous tremblez de voir surgir, en vous comme hors de vous, des vagues de peur, de ressentiment, de hargne et de rage.Vous parvenez peu à peu à en discerner, ancrés jusque dans votre physiologie, les redoutables ressorts.Et vous vous surprenez à découvrir votre capacité de les désamorcer.Désamorcer?Contre toute attente, vous assistez, provenue de vous, au dégagement d'une improbable mais franche énergie: l'énergie-paix.Et cette paix, vous le voyez bien, est tout à l'opposé d'un frileux repli dans un cocon douillet.C'est une paix armée.Un vaste chantier vient d'être ouvert.Opposer un ferme refus -résister- au moindre laisser-aller à l'envie de mordre ou de griffer - se sentirait-on légitimé de se prendre pour un valeureux justicier-, donne place sans délai à un renversement de perspective.Une fois libérée, l'énergie-paix pénètre les plus fins interstices d'où se reproduit l'irritation réactive, et ce avec la nette précision d'une incision chirurgicale : elle a la vertu de désarmer et de tourner la pulsion en une intrépide volonté d'apaisement.L'offensive vient de commencer, vous marquez des points, le premier territoire conquis, c'est vous.« You may say I'm a dreamer, but I'm not the only one », chantait John Lennon.J'ai soigneusement observé ce que ça fait d'être confronté aux calamités de notre époque aux consé- POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de films, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca NÉMÉSIS Une improbable paix m'a sorti du champ d'ordures où les arracheurs de chair jubilent à mutiler des enfants.Dans le ciel qu'ils ferment au-dessus des peuples terrorisés, ils ont dressé en lettres sanglantes les mots « État», « Démocratie » et « Crois ou meurs ».Satisfaits, ils pavoisent, ignorant qu'une invincible paix leur tord les tripes.Émerge haut, large et paisible une force que nul jamais ne s'appropriera.Elle se communique dès la naissance d'une étoile et se retrempe en l'implosion d'un trou noir, lumière sortant par soi-même des ténèbres.Quiconque prétend en disposer comme d'un jouet tournera contre lui une soif qui le consumera tout entier -jusqu'à ce qu'exposé aux rigueurs d'un haut plateau et ramené à sa nudité natale, il accueille le tout autre comme son bien le plus propre, p.c.quences extrêmes.Ç'aura été une rude épreuve: passer à travers, contraint à subir le test du réel le plus revêche.Et je me croirais être le seul à l'avoir fait ?Cette épreuve, nous sommes déjà des millions à en avoir supporté jusqu'au bout l'exténuant travail.Des millions ?Il serait risible de ma part de ne pas prendre en compte le fait que nombreux sont ceux qui, comme moi, se sont résolus à supporter l'épreuve qui consiste à faire face à l'extrême.Ce que je vis présentement, d'autres le vivent.Nous voici donc secrètement mais synchroniquement reliés comme des vases communicants.Aussi m'apparaît-il clairement que je suis loin d'être le seul qui ait pu découvrir que l'épreuve dont j'ai parlé entraîne comme résultat inéluctable l'incitation à consentir sans réserve à agir selon les voies d'une énergie-paix qui, par son universalité, transcende les limites de la seule individualité.Certes, pareille ouverture conduit à un acte de foi.Je le dis sereinement.C'est dire que de solides motifs m'animent à entrevoir le possible inouï que porte en elle la communauté des guerriers de la paix que nous sommes appelés à devenir.D'un peu partout sur Terre, se tient prêt à émerger ce que je ne peux appeler autrement qu'un essaim lumière.Son rayonnement serait seul en mesure de propager la puissance capable de porter à son efficacité optimale l'urgente entreprise d'un renversement du cours catastrophique du monde.Puisque l'énergie-paix est la seule puissance intrinsèquement appropriée pour desserrer l'emprise des pulsions de mort comme de leurs pantins.Gandhi, Martin Luther King, Mandela, entre autres, en ont maintenu grande ouverte la voie, et Vandana Shiva, la gardienne des semences ancestrales et la protectrice des paysans du nord de l'Inde, qui a osé, sans la moindre animosité, tenir tête au colosse transnational Monsanto, nous accompagnent, @ RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 27 DOSSIER JÉSUS LE RESISTANT Jésus n'a cessé de résister à toutes les formes de domination que subissait son peuple.Son action au Temple de Jérusalem, lieu et symbole du pouvoir politique, social, économique et religieux, signera sa condamnation à mort.André Myre Résistance en Galilée Il n'est nul besoin d'être expert ès évangiles pour savoir qu'une bonne partie des traditions qui concernent Jésus le montrent en conflit ouvert avec « les scribes descendus de Jérusalem».L'évangile de Jean, aux chapitres 7-10, offre un bon résumé du contenu des débats et de leur âpreté.Dans une seule phrase, lapidaire à souhait, l'auteur résume ainsi l'avis de Jésus sur ses adversaires judéens: «Tous ceux qui sont venus avant moi, ce sont des voleurs et des bandits» (10, 8).Dans l'évan- ¦T' \t\t wm 2^ Qv.Marcel Lapointe, Archives des jésuites au Canada.Artiste invité du n° 700 (mai 2005) gile de Marc, Jésus n'est pas plus tendre avec la légion romaine, au service des intérêts de l'Empire.En effet, dans le récit de la guérison d'un homme possédé par un esprit impur du nom de «Légion» (5, 1-13), il fait entrer celle-ci dans 2000 cochons, impurs et méprisés, pour qu'elle aille s'étouffer dans la mer.Quant au césar, il n'a droit qu'à ce qui lui appartient.Or, comme tout est à Dieu sur la terre de Dieu, tout ce que le césar s'approprie est du pur vol.Il serait donc absurde de lui payer l'impôt en plus (12, 13-17).La résistance n'est pas qu'un trait marginal de l'activité de Jésus, elle la caractérise.Parce qu'il espère un avenir pleinement humain pour sa terre bien-aimée, il résiste de toutes ses forces aux pressions qui la défigurent, qu'elles soient d'origine L'auteur, bibliste, a publié Venez voir Jésus de Nazareth (Novalis, 2015) La réalité de la résistance a profondément marqué l'activité de Jésus.En cela, le Nazaréen partageait la réaction de ses compatriotes de Galilée vis-à-vis de ceux qui, de Jérusalem, s'attaquaient à leur culture et, de Rome, cherchaient à piller leurs ressources.On oublie souvent, en effet, que la Galilée -une partie importante de l'ancien royaume d'Israël - n'avait pas été partie prenante de l'élaboration de la Torah1, réalisée dans le royaume de Juda (Judée), et de l'obligation du culte au Temple de Jérusalem.Séparée de Juda après avoir été exploitée par Salomon, puis conquise par l'Assyrie, la Galilée avait développé durant plusieurs siècles ses propres façons de vivre selon les traditions reçues de Moïse.À partir de -80, la Judée, après s'être emparée de la Galilée, fit d'énormes efforts pour la judaïser.Elle y installa ses chefs militaires qui s'approprièrent une bonne partie des terres arables ; elle y envoya une nuée de scribes pour contrôler les assemblées municipales et remplacer les coutumes gali-léennes par les façons de faire judéennes ; elle chercha à ancrer chez les Galiléens l'impérieuse nécessité de se rendre à Jérusalem pour quelque activité culturelle que ce soit.À partir de -63, Rome ayant conquis tout le pays, la mise au pas de la Galilée devint un souci impérial.Nommé par le césar, Hérode Antipas établit et développa trois centres de taxation, gardés par des militaires, pour assurer le bon fonctionnement des opérations.Rome et Jérusalem marchaient main dans la main pour faire entrer la Galilée dans leur giron.28 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 DOSSIER politique, militaire, économique, sociale, familiale ou religieuse.Ses semblables, il les veut sains de corps et libérés des contraintes que les pouvoirs en place font peser sur les consciences.La liberté intérieure est finalement la plus belle des résistances, celle qui effraie le plus les puissants puisqu'elle attaque leur autorité dans son essence même.Cette résistance, il la mènera jusqu'au bout.Résistance à Jérusalem Le Temple n'est pas qu'un lieu de pèlerinage, il est surtout le symbole et le siège de tous les pouvoirs.Pouvoir politique, d'abord, qu'exerce le grand prêtre sous la surveillance du préfet qui veille aux intérêts de Rome.Pouvoir répressif, les forces policières y étant logées.Pouvoir financier, car le Temple est la banque centrale où s'amassent les taxes nécessaires à l'administration de la nation, où les veuves déposent les sommes convoitées par les « vautours » qui les entourent, et où sont recueillis les dons des pèlerins.Pouvoir religieux et social, enfin, car là officient les prêtres, porte-parole obligés de leur peuple auprès de Dieu, redoutables responsables de la santé publique, à l'abri des « impuretés » de la vie dans leur enceinte sacrée.Là bat le pouls de l'orgueilleuse Judée.Pour Jésus, le Temple était contre-témoignage d'un Dieu de justice et de paix1 2.Un jour, il décide donc d'y monter pour lui annoncer que ses jours sont comptés.Il le fait au temps de la Pâque, alors que des dizaines de milliers de pèlerins se massent à Jérusalem, ce qui rend les Romains nerveux.En effet, cette fête est le rappel du jour où les ancêtres se sont libérés du joug du pharaon pour aller se trouver un pays.Pas de meilleure occasion pour annoncer la fin du pouvoir du pharaon-césar sur le pays, et de celui de son serviteur, le grand prêtre.Le résistant part donc de la Galilée pour monter à Jérusalem -voyage qu'il n'a sans doute fait qu'une seule fois, étant loin d'être friand des pèlerinages.Plusieurs indications, dispersées dans les évangiles, permettent de percevoir le climat de clandestinité dans lequel se sont effectués ce déplacement et ce séjour.Il s'y rend en cachette, sans que sa propre famille le sache (Jean 7, 1-14).Une grande prudence était de mise.Il ne semble pas être entré directement en Judée, mais avoir passé un certain temps de l'autre côté du Jourdain, parmi un groupe de partisans de Jean Baptiste.Il avait confiance en eux, et c'était réciproque.Ils l'auront renseigné sur la situation à Jérusalem, sans la présence d'oreilles indiscrètes (10, 40-42).Une fois en Judée, Jésus commence par se rendre dans un village de la banlieue de Jérusalem, où demeurent quelques sympathisants: Marie, Marthe, Lazare (Jean 12, 1-3).Il est à l'abri chez eux.Puis, il monte, seul, au Temple, reconnaître les lieux (Marc 11, 11).Quand il a besoin d'un âne, il envoie deux de ses partisans à sa place, leur donnant ses instructions « codées» pour ne pas faire naître de soupçons (11, 1-3).Même chose quand il a besoin d'une salle où prendre ce qui sera son dernier repas (14, 12-16).Quand il pose son geste contre le Temple - il en chasse vendeurs et acheteurs et renverse les tables des changeurs-, il est seul (Marc 11, 15-16).Il ne voulait vraisemblablement pas mettre ses partisans en danger.Pas surprenant que nous ne sachions pas ce qu'il a pu dire à cette occasion.Aux yeux de ses adversaires, cependant, il était clair qu'il avait annoncé la destruction du Temple (14, 58).Ses partisans ont certainement été surpris et apeurés quand ils ont appris ce qu'il avait fait.Une vieille source3, qu'on retrouve dans l'évangile de Luc, rapporte une parole de Jésus (13, 35) selon laquelle Dieu a quitté son Temple pour laisser aux Judéens une maison vide.Jésus compare le Temple à un arbre sec et stérile qui méritait d'être jeté à la mer (Marc 11, 21-23).L'institution responsable de l'humiliation de sa Galilée devait cesser d'exister.La liberté intérieure est finalement la plus belle des résistances, celle qui effraie le plus les puissants puisqu'elle attaque leur autorité dans son essence même.Il faudra qu'un des siens trahisse Jésus pour que les autorités réussissent à mettre la main sur lui (14, 43-47).Quant à ses partisans, «ils se sont tous enfuis» (14, 50).Jésus a vécu en résistant, et est mort d'avoir résisté.Pour résister aujourd'hui Il y a plusieurs leçons à tirer de l'expérience du Nazaréen.La résistance, c'est d'abord l'activité d'un être humain engagé, à l'esprit critique, qui veut transformer la réalité qui l'entoure au nom d'une échelle de valeurs différente.Elle suppose une longue et large réflexion sur soi et sa société.Le Nazaréen était un homme réfléchi.La résistance s'inscrit ensuite à l'intérieur du monde dans lequel nous vivons.Elle suppose tout un réseau d'amitié, de solidarité, de partage, d'entraide.Jésus n'aurait pas pu vivre ses dernières années comme il l'a fait sans le groupe de ses partisans, des femmes qui l'aidaient (Luc 8,1-3), ou de ses amis de Béthanie.Il partageait tant l'humiliation que les espoirs de tout un peuple.La résistance ne connaît pas non plus de limites puisque c'est l'ensemble de la réalité humaine qui est marquée par l'entrechoc des valeurs.La résistance de Jésus touche donc tant le politique, l'économique, le social que le religieux.Que l'on soit croyant ou non, la rencontre avec le « résistant» Jésus ne laisse jamais indemne.C'est qu'il porte un regard radical sur tout, tout le temps.Peu lui importe qu'on soit avec lui, pourvu qu'on résiste comme lui.D'ailleurs, la résistance qu'il promeut est, en son temps (Matthieu 11, 25) comme maintenant, déjà vécue à la base de la société par celles et ceux qui portent le poids du mal du monde.Et aucune institution n'échappe à leur résistance, laquelle touche même le fond de soi, d'où montent tant d'appels aux compromissions.La résistance est de toujours, car elle trace le chemin de la vie.P 1.\tTorah est le nom hébraïque des cinq premiers livres de la Bible, qui contiennent l'essentiel de la Loi chez les juifs.2.\tVoir A.Myre, «Jésus, le refus d'obéir», Relations, n° 743, septembre 2010.3.\tVoir A.Myre, La Source des paroles de Jésus, Montréal, Novalis, 2012.RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 29 DOSSIER 75e DE RELATIONS RÉSISTER POUR RÊVER À DEMAIN Dominique Boisvert L'auteur, collaborateur de Relations, a été membre du comité de rédaction de 1994 à 1999 Résister a toujours fait partie de l'ADN des chrétiens.Jésus de Nazareth ne s'est pas fait que des amis en annonçant sa bonne nouvelle, ni chez les chefs religieux, ni chez les maîtres politiques de son temps.Jusqu'à y laisser sa vie, comme beaucoup de ses disciples par la suite.Et les siècles où l'Église a cessé d'être résistante parce qu'elle partageait désormais le pouvoir avec les puissants ne sont pas particulièrement à son honneur.La naissance de Relations, durant la Seconde Guerre mondiale dans un Québec encore profondément catholique, est elle-même l'expression d'une résistance, même si on n'aurait jamais utilisé ce terme à l'époque.Il s'agissait, dans un monde « menacé de sauvage destruction », de lui réapprendre « l'incarnation du spirituel dans le temporel» («Présentation», Relations, n° 1, janvier 1941).Relations voulait être, dès sa fondation, un acteur dans la construction de cette « cité harmonieuse dont rêvait si chrétiennement le socialiste Péguy».Le courage qu'exige cette résistance aux pouvoirs établis, surtout quand ils reposent sur des injustices, n'a pas tardé à se manifester.Dès 1948, Relations osa, la première, dénoncer les méfaits de la silicose en y consacrant un dossier spécial rédigé par le journaliste franco-américain Burton Ledoux.«L'affaire silicose» coûta d'ailleurs son poste au directeur et cofondateur de Relations, Jean-d'Auteuil Richard, avant d'être reprise par Le Devoir et d'aboutir, quelques années plus tard et après la grève d'Asbestos (1949), aux premières mesures publiques contre les maladies professionnelles.Bien sûr, la distance critique entre Relations et sa société (incluant l'Église) n'a pas toujours été la même au fil des ans et des équipes de rédaction.J'ai moi-même connu la revue surtout à partir des années 1980 et je peux témoigner que, depuis ce temps, Relations n'a cessé d'être une voix de plus en plus forte et claire pour la défense des petits et des exclus contre la domination tranquille de l'ordre établi.Mais la résistance tient aussi de la manière de regarder le monde.Toute la différence vient du regard qu'on porte sur lui.Jésus, lui, n'a jamais caché sa préférence pour les petits et les exclus de sa société, nous montrant le chemin à suivre.Car la résistance dépend beaucoup du point de vue d'où nous choisissons de voir ce qui nous entoure.Or, toutes les sociétés fonctionnent rapidement selon les règles établies par les puissants.Malgré les bonnes volontés de départ (quand elles existent), la logique organisationnelle prend vite le dessus pour favoriser le statu quo qui avantage les plus forts, les plus intelligents, les plus riches ou les plus malins.C'est d'ailleurs pour cela que, dans la tradition biblique, Dieu invitait le peuple juif à pratiquer régulièrement le «jubilé» (voir Lévitique, 25): tous les 50 ans, il fallait remettre les compteurs à zéro et proclamer la libération dans tout le pays, rendre leurs dettes aux débiteurs, libérer les esclaves, mettre champs et bétail au repos sabbatique.Cet «autre monde possible» à créer constamment et auquel aspirent sans cesse les humains est celui que défend Relations : un monde de justice et de paix, où chacun a sa place et se préoccupe de son prochain et du bien commun avant de chercher son propre intérêt personnel.Ce monde que Jésus nomme le Royaume, et que la plupart jugeront sans doute utopique, est le point de vue assumé de Relations, sa manière de regarder la réalité.D'où le combat persévérant que mène la revue contre le néolibéralisme mondialisé qui entend imposer ses diktats à l'ensemble des nations -combat auquel j'ai contribué notamment dans le dossier « Rompre ! » (Relations, n° 633, septembre 1997)1.D'où aussi sa critique régulière de la marchandisation du monde.Relations connaît pourtant bien les impératifs de la realpo-litik.Elle est consciente des contraintes du réel, des limites du pouvoir, du temps nécessaire pour opérer des transformations, surtout quand elles sont importantes.Mais la revue refuse de se laisser dicter son regard par toutes ces invitations aux compromissions.Elle sait que pour créer du neuf, il faut d'abord être capable de l'entrevoir, de le rêver, de le nommer.C'est en résistant d'abord aujourd'hui aux innombrables formes d'inacceptable2 qu'on peut annoncer des possibles différents qu'on aura le goût de construire pour demain.Si Relations est souvent à contre-courant des idées dominantes, ce n'est pas pour le plaisir de se faire remarquer.C'est pour indiquer, modestement mais courageusement, la direction à prendre pour ceux et celles qui veulent construire une «société juste», ce qu'elle s'efforce de faire, avec des hauts et des bas, depuis 75 ans.@ 1.\tJ'ai repris et développé, 15 ans plus tard, ce dossier dans Rompre! Le cri des «indignés», Montréal, Écosociété, 2012.2.\tIbid.p.39-46.30 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 ReLatiONS CÉLÈBRE SON 75e ANNIVERSAIRE ! Dans la foulée du numéro de la revue Relations « La résistance, impératif de notre temps » (n° 783, avril 2016) CONFÉRENCE-DÉBAT DES REVUES EN RÉSISTANCE Quel rôle les revues d'analyse et d'idées jouent-elles dans la société québécoise actuelle?Avec: Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations Léa Fontaine, membre du collectif de rédaction d'À bâbord Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de Liberté Animation : Jean-François Nadeau, directeur adjoint de l'information au journal Le Devoir Le MARDI 12 AVRIL 2016, à 19 h CENTRE ST-PIERRE SALLE FERNAND-DAOUST (1205) 1212, rue Panet à Montréal (métro Beaudry) Contribution suggérée: 5 $ Aucune réservation nécessaire Pour clore la trilogie anniversaire et célébrer en compagnie d'artistes, de poètes et d'écrivains qui accompagnent la revue Relations depuis plusieurs années, nous vous invitons à un SPECTACLE DE POÉSIE ET DE MUSIQUE Avec: Jocelyn Bérubé, Paul Chamberland, Jean-Marc Desgent, Hélène Dorion, Bernard Émond, Ivy, Suzanne Jacob, Natasha Kanapé Fontaine, Élise Turcotte.Musiciens: Normand Guilbeault, Pierre Saint-Jak, Jean Vanasse.Animation : José Acquelin Les gagnants du concours d'écriture « Jeunes voix engagées » seront dévoilés lors de cet événement.Le DIMANCHE 15 MAI 2016, à 15 h AU GESÙ 1200, rue de Bleury à Montréal (métro Place des Arts) Entrée libre RSVP avant le 10 mai : Renseignements: Christiane Le Guen, 514-387-2541, poste 234, , www.revuerelations.qc.ca LE DEVOIR Canada PROCHAIN NUMÉRO À l'occasion de notre 75e anniversaire, les trois premiers dossiers de l'année forment une trilogie sur les thèmes de l'amour du monde (n° 782), de la résistance (n° 783) et, dans notre édition de mai-juin (n° 784), sur celui de: LA PUISSANCE DE LA CREATION L'acte de créer, d'innover, d'initier de nouveaux commencements est au cœur de l'existence humaine et au cœur du combat pour une société juste.Souhaiter un monde meilleur passe inévitablement par l'acte d'imaginer un monde différent et de lui donner corps.De l'art à la religion en passant par le politique, l'économique et le social, la création est un mouvement d'expressivité et une quête de liberté qui se déploie dans tous les domaines de l'activité humaine.Elle s'ancre dans un héritage quelle tente de renouveler, dans une tension qui accouche sans cesse du monde.Pierre Pratt, À propos du carré I, 2006.À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022\tun débat sur l'avenir du Bloc québécois; \u2022\tun regard sur la Fédération des femmes du Québec ; \u2022\tun bilan de la décennie Evo Morales, en Bolivie ; \u2022\tle Carnet de Bernard Émond, la chronique poétique de Natasha Kanapé Fontaine et la chronique Questions de sens signée par Hélène Dorion; \u2022\tles oeuvres d'artistes choisis parmi ceux et celles qui ont illustré la revue depuis 2000.En kiosques et en librairies le 20 MAI.Pensez à réserver votre exemplaire ! un Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Web : .Souhaitons-nous une année 201 \u2022\t^ j i \u2022 j \u2022 .- empreinte de sondante, et d\u2019équité sociale.1\tw\tM\t__ ustice \u2014 ALLIANCE DES PR0FESSEURES ET PROFESSEURS DE MONTREAL \u2014 32 RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 REGARD LAUDATO SI': VERS UNE ÉCOLOGIE RADICALE TABLE RONDE L'encyclique Laudato Si' du pape François, parue en juin 2015, a été applaudie par un grand nombre de militants écologistes et d'intellectuels parmi les plus respectés et de tout horizon.Tous reconnaissent qu'elle constitue un puissant appel à s'engager collectivement dans un changement radical de société.Trois membres du comité de rédaction de la revue se sont réunis pour en discuter.Voici quelques extraits de leurs échanges.Avec: Jonathan Durand Folco, doctorant en philosophie à l'Université Laval Élisabeth Garant, directrice du Centre justice et foi et de Relations Louis Rousseau, professeur associé au Département de science des religions de l'UQAM Louis Rousseau: Ce qui m'a tout de suite frappé, à la lecture de l'encyclique, c'est sa proximité d'esprit avec Relations.La critique que fait François de la croissance infinie et des fausses solutions écologiques se rapproche étonnamment, par exemple, des dossiers « Cap sur la décroissance» (n° 765) et «Halte au capitalisme vert » (n° 777).Sa critique du modèle technocratique dominant fait aussi écho à «Danger: impasse du progrès» (n° 780), et «Des chemins d'humanité» (n° 775) s'accorde avec elle sur la nécessité d'un nouvel humanisme non anthropocentrique.Élisabeth Garant: Cette affinité de pensée entre François et Relations est peut-être à chercher du côté de la spiritualité ignatienne, que tous deux partagent d'une certaine façon.Celle-ci allie à la fois une critique radicale de toute forme d'injustice au nom de l'Évangile, un profond amour du monde et une confiance tenace dans la présence du souffle de Dieu qui anime l'humanité.Bien sûr, la figure de François d'Assise est aussi centrale dans l'encyclique - pensons à son insistance sur la proximité avec les pauvres, l'humilité et la sobriété comme mode de vie, ou encore pour la louange à Dieu et à la beauté du monde-, mais l'accent que François met sur la contemplation dans l'action est proprement ignatien.Jonathan Durand Folco : La forme tout à fait inédite de l'encyclique est également frappante.En général, il s'agit d'une lettre que le pape envoie aux Églises locales sur un enjeu social ou ecclésial.Elle s'adresse d'abord aux catholiques, puis aux autres chrétiens et enfin aux «hommes de bonne volonté» pour reprendre la formule de Jean XXIII.Or, dans le cas de Laudato Si', le seul destinataire, c'est l'humanité entière -catholiques, croyants de toutes confessions et non-croyants confondus.C'est vraiment inédit et novateur.François précise d'ailleurs que sa grille d'interprétation, théologique et biblique, n'est pas l'essentiel; elle sert simplement à éclairer et appuyer son propos, qui est de comprendre la crise écologique et d'offrir des propositions d'action.Mais en même temps, son souci de nommer l'horizon normatif et religieux de son argumentation est tout à son honneur.Il nous donne un chemin à suivre dans la délibération démocratique qui, telle qu'elle se pratique généralement, tend malheureusement à rejeter la validité de toute normativité religieuse, au nom d'une conception erronée de la rationalité et de la laïcité.É.G.: La structure de Laudato Si' est clairement empruntée à la grille d'analyse de l'Action catholique: voir-juger-agir, à laquelle le pape argentin donne une couleur latino-américaine, propre aux communautés ecclésiales de base, en y ajoutant un quatrième volet : célébrer.Par-là, il rappelle l'importance de la spiritualité non seulement dans la vie quotidienne, mais aussi dans la compréhension des liens qui nous unissent les uns aux autres et avec la nature.La notion très à la mode d\u2019interdépendance de l'humain et de la nature s'en trouve, il me semble, enrichie par ce biais.François est clair: il faut cesser de voir le monde simplement comme un problème à résoudre -cette façon de faire participe de la crise-, il est aussi «un mystère joyeux que nous contemplons dans la joie et la louange».Mais est-ce vraiment audible dans une société sécularisée ?L'encyclique emprunte au courant de la décroissance en voyant dans le mythe d'un monde et d'une croissance sans limites le principal moteur de la crise.L.R.: Je dirais oui.Car on peut très bien recevoir cette interpellation en dehors de toute référence à une religion quelconque.Elle peut toucher autant des croyants que des non-croyants.C'est la force et la pertinence de ce texte.Certes, la dimension spirituelle y est très présente, mais celle-ci peut être comprise comme une dimension constitutive de l'existence même - ce qu'elle est d'ailleurs-, ouverte à une transcendance au cœur du monde.Elle nous sort du rapport étroitement rationnel au réel fortement critiqué par François.Le monde est RELATIONS 783 MARS-AVRIL 2016 33 REGARD Muriel Faille, Chrysalide, série Fragments d'éternité, 2015.Artiste invitée du n\" 767 (septembre 2013)
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