La nouvelle barre du jour, 1 janvier 1980, Avril
[" \"TH a.pit = => ar A = = _.> = En EEE ES po a: Rs a \u201coo rs nes, sam, den.soa 2; = ar Fir rie Lo RR 5 = Go ma Fo + G hl, ol ais 2 es des ee EEE Bet Ryo er set Pea fis EB hh RRA CSS Bite réa So DE Faia 2 es LE a Ss 5 wy Es na Airs Aad = riittéfs wr A PY port A : ! ; ; Le Fantastique PER B-10 ; des.2 +, 5 ne ess su = a pat Cares .= Spa PS ce 3 geopanai Bi in fai.Sis fkny a RE Le ee one ae ri) Le ores = 3 eo os a AO FN sass pas BES SE pat ERS 5a -.PRT Ey 3 bl wt ri GRR prised Se Clas Rc La BS B a.ia Fata bd bY : la nouvelle barre du jour Le Fantastique | La direction de ce numéro a été confiée à Marie José Thériault et André Carpentier LA NOUVELLE BARRE DU JOUR Numéro 89 Avril 1980 Directeurs: Michel Gay Jean Yves Collette Distribution exclusive: | Diffusion Dimédia Inc.539, bd Lebeau Saint-Laurent, Qué.(514) 336-3946 [ Dépositaire en France: is Librairie La répétition J 27, r Saint-André-des-arts y 75006 Paris L Correspondance: \\ La nouvelle barre du jour C.P.131, Succ.Outremont la Outremont, Qué.H2V 4M8 Ju La nbj est répertoriée dans Radar, dans le Canadian La Index et par la Pressotheque de langue francaise.De Les auteurs sont priés de n\u2019envoyer qu\u2019une copie de de leurs oeuvres, les documents n\u2019étant pas retour- Ca nés.Les auteurs des textes que nous publions sont \\ seuls responsables des opinions qu'ils émettent.k La reproduction des textes et des illustrations 0 .paraissant dans la nbj est strictement interdite sans \\ l\u2019accord écrit de l\u2019auteur et de l'éditeur.RE Ar La nbj, le mensuel des nouveaux écrivains.\\ M Dépôt légal \u2014 Deuxième trimestre 1980 Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0704-1888 lion ope QuI- sont ons sans \\ Sommaire Préface.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.sscssssss cr es casa ra canne 5 André Belleau Le Merdier de Vérin.7 Yves Thériault L\u2019Escalier \u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026.sssssscssrrr sara nee 13 Esther Rochon Jorge ou Le Miroir du mage.22 André Carpentier Lucrèce.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026.\u2026\u2026.\u2026.\u2026\u2026\u2026srsrrrsrerr enr rra cri rnir ns 36 Marie José Thériault La Confessionde Gisele.44 Jacques Benoit La Pierre d\u2019Erebe .ooooovvviveeoeeeiiee 51 Daniel Sernine Depuis la mort de grand-pere.65 Camille Bouchard M.Thouln .ccoooiiiii 71 Jean-Yves Soucy Cocktail .oooooi er esr car ia aan nn 85 Michel Bélil Amputation \u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026\u2026\u2026.\u2026.\u2026.\u2026errreceneeeee 89 Michel Bélil oy Si psi re a ek tas Fn ce ave er Ee Ta sm, ld, _ eu I\u201d paques.se a 2 a oo aride pi \" Spe in 2070 Si om or cys Baio ig us dise pass jo Haas = sauts es ét GE diet HK hey jis 5 =; Û x, x Préface Pourquoi passer par le plus lointain \u2014 qu\u2019on pourrait nommer l\u2019inexplicable menaçant \u2014 pour rendre compte de ce qui est peut-être le plus intérieur et le plus immédiat?Dans L\u2019Inquiétante Étrangeté, Freud cherche des motifs à cette entreprise singulière qui consiste effectivement à dire le plus rapproché par ce qui se donne comme le plus éloigné de la vraisemblance quotidienne.Mais il n\u2019est pas nécessaire pour cela, comme 1l le tente envers Hoffmann (celui de L'Homme au sable), de reconstituer la vie intime de l\u2019auteur.Le distancement fantastique, contrairement à ce qu\u2019on pourrait penser, ne renvoie pas au sujet écrivant de façon plus instante que ne le feraient d\u2019autres procédés et d\u2019autres types de forme.Cela suffit déjà à invalider une certaine critique dogmatique selon laquelle pratiquer le discours fantastique veut dire fuir la réalité, évacuer tout sens social, se replier sur soi, etc.Au contraire.D\u2019abord, les écrivains ne font pas ce qu\u2019ils veulent, mais ce qu\u2019ils peuvent.Ensuite, les problèmes historiques et sociaux appellent chez eux des réponses dans l\u2019ordre du langage et de l'écriture.Comment ne pas voir que le fantastique donne forme aux hantises et aux fantasmes du groupe?Certes, cela ne s\u2019est jamais fait et ne se fera jamais en clair: le texte nous fournit une sorte d\u2019équivalent symbolique du réel, non une copie conforme.Allons- nous exiger du texte ce que nous n\u2019exigeons pas de la société elle-même?Ce qu\u2019elle perçoit le moins, c\u2019est précisément ce qui la hante le plus obstinément.Il lui faut le détour chiffré du discours littéraire, nommément du discours fantastique.Le lieu le plus obscur est toujours sous la lampe tout comme la tache aveugle est au centre de l\u2019oeil. Voilà pourquoi le fantastique, quoi qu\u2019on dise, est un signe de maturité: une société commence à se donner à elle-même le spectacle figuré de ce qui sourdement, profondément la travaille.On pouvait deviner, il y a quelques années déjà, qu\u2019il allait solliciter de plus en plus de jeunes écrivains québécois (et quelques aînés).(Paradoxalement, la pratique mème incertaine de jeunes auteurs peut signifier la maturité d\u2019une littérature).Ajoutons \u2014 vu son importance dans la littérature latino-américaine \u2014 qu\u2019il semble entretenir quelque connivence avec les périodes de crise d\u2019identité.Il se construit, ne l\u2019oublions pas, autour de l\u2019irrésolu et de l\u2019innommé, car il suspend toute réponse au doute formulé sur la nature véritable d\u2019un événement ou d\u2019une série d\u2019événements.Brouillant, déplaçant les frontières que la société maintient entre le possible et l'impossible, le concevable et l\u2019inconcevable, il contamine et subvertit les formes aux caractères bien fixés: le discours réaliste, le roman policier, la science-fiction, le merveilleux.Le fantastique est donc lui-même moins une forme qu\u2019une attitude sur les formes.Le fantastiqueur, c\u2019est celui ou celle qui, en notre nom, accepte de ne pas détourner les yeux de la Gorgone.André Belleau Le Merdier de Vérin Yves Thériault Yves Thériault est né à Québec en 1915, et vit actuellement à Rawdon.Le plus prolifique des auteurs québécois, il a publié, entre autres, Contes pour un homme seul, Agaguk, Ashini, La Fille laide, Aaron, Le Dernier Havre, Moi, Pierre Huneau, ainsi que plusieurs ouvrages pour enfants et pour adolescents.Gagnant de nombreux prix littéraires, dont le Prix Atha- nase-David en 1979, Yves Thériault a vu ses ouvrages traduits en plusieurs langues.Parmi ses oeuvres à paraître, signalons un roman, constituant la suite de Moi, Pierre Huneau. LE MERDIER DE VÉRIN Et comme le vent avait à la fin envahi le ciel et bousculé les nuages devenus de grosses masses spongieuses ourlées de soleil, Vérin cessa de maudire le temps sombre et, en montant la pente, il se prit à écouter le chant neuf des oiseaux.Et à sourire.Et à bien dire cette fois du beau jour qui se fagonnait.Puis la terre se mit à chanter.D\u2019abord, Vérin ne distingua pas ce chant du son du vent ou des trilles d\u2019oiseaux.Mais comme il s\u2019arrêtait pour souffler un peu, il entendit bien que ce chant était neuf et sourdait de la terre.Un long son joli que d\u2019emblée Vérin ne sut orienter.Venait-il de ce roc?du monticule?de la pente herbue et lisse à gauche ou du plateau plus avant où se dresse la première maison du hameau?Il ne pouvait savoir et chercha longtemps.Il s'engagea même dans la grimpée, arrivant au hameau, dans son plein centre où il y avait les femmes, et au fond \u2014 quand reprend le chemin de montée vers les crêtes \u2014 où il trouva deux hommes.Orébor, venu d\u2019Orient aux anciens temps de la montagne, et Moreux, qui épousa sa propre soeur.Te Seulement, ils n\u2019ont pas l\u2019air d'entendre le son.«La terre chante», dit Vérin aux femmes.Alors, elles ont ri, bien sûr.Vérin est crochu et malingre.Fort, puissant même, mais noué.On le croirait branche fourchue et sans bois mais il soulève une génisse dans ses bras.N\u2019étant pas moites de lui, les femmes le raillent.Les hommes, qui savent sa force, l\u2019écoutent mal mais le respectent.Il dit aux hommes: «La terre chante.Vous ne l\u2019entendez pas?» Ils hochent tous la tête et seul Breton Mour- gan répond.«Mais sl, si, je I'entends.» Vérin voit bien qu\u2019il ment, qu\u2019il n'entend pas la terre chanter.Alors, 1l va derrière le hameau où se prolonge le grand plateau fertile à la terre meuble, et il cherche le son.Puis 1l le perçoit qui vient de là même, d\u2019un endroit qui se pointe, un repli du sol où croissent des muguets à l'ombre d\u2019un bosquet de genièvre.Vérin s'accroupit.Il écoute chanter la terre et c\u2019est très beau.Il y dort le reste du jour, fourbu de son voyage à la vallée en bas, presque à la plaine.Il dort des heures, que s\u2019aille coucher le soleil et qu\u2019au réveil Vérin soit en belle nuit au ciel d\u2019étoiles et de doux vent tiède.Mais la terre ne chante plus.Vérin rentre chez lui, mange bien mais se sent la tête pleine de noir.Il a souvenance du son.Il en a joui de toutes ses fibres.Il craint l\u2019aube et de ne plus jamais entendre le chant.oe Est-ce ainsi qu\u2019est née l\u2019idée, et le projet de l\u2019idée?Vérin lui-même n\u2019aurait jamais su dire quand lui est venue la résolution d\u2019aller chercher ce son de la terre.Il sait tout juste qu\u2019au matin il est reparti vers le plateau et le bosquet de genièvre, pelle et pic en main, et qu\u2019au temps des bergers qui égaillent les troupeaux pour en vérifier la santé au nouveau jour Vérin a déjà creusé profondément dans la terre qu\u2019on ne lui voit plus que la tête.Et il a creusé large autant que profond.Un trou qui sera immense.Il se dit en tête que cette musique si belle ne peut habiter que de vastes souterrains.Il creuse donc à l\u2019avenant, en quête de splendeur.Et viennent les gens du hameau, informés par les bergers.Viennent les femmes, puis les hommes, les enfants et même des vieillards.Et Vérin est au creux de cette fosse immense, tout loin en bas déjà, la pelle projetant la terre bien haut, tant qu\u2019elle vole à la face des curieux comme du sable de désert pendant les simouns.Une femme crie: «Tu plantes la tomate, Vérin?» Une autre renchérit: «C\u2019est un chêne qu\u2019il plante.Le plus vieux du monde.Le plus grand du monde.» Un homme ricane (c\u2019est Orébor): «C\u2019est un merdier que tu creuses, Vérin?Il en faudra des tonnes pour le fournir, et plein un pays de merdeux.» Mais Vérin n'entend goutte.Il a l\u2019habitude.En ce hameau de montagne, il n\u2019y a que rires et quolibets, moqueries et insultes pour lui.Depuis 10 qu\u2019il est enfant.Parce qu\u2019il a les bras en torsades, le dos bossu, qu\u2019il est trop grand sur ses jambes de nabot\u2026 Et qu\u2019il sait parler des choses belles et des fleurs qui s\u2019ouvrent et des oiseaux qui nidifient.Qu'ils soient là, autour de ce trou, à le railler ne l\u2019émeut pas.Il vide cette terre, il cherche le chant qui ne vient plus, il trépigne de désespoir.Il ne comprend pas pourquoi il fut le seul à l\u2019entendre et qu\u2019après en avoir reçu tant de joie il doive en être privé.Et il creuse, les insultes pleuvent, les moqueries se font de plus en plus cruelles.De ce qu'il perçoit, Vérin en ressent un grand mal.Était-ce donc ainsi, son destin?D\u2019être rejeté par les siens, d\u2019habiter ce pays d\u2019aridité, de pentes qui rebutent et de pauvres troupeaux?Sans jamais avoir eu de femme, et qu\u2019on lui crache dessus de n\u2019être point comme il le faut?Il creuse tant et tant et avec une telle puissance que soudain la terre se met à trembler.Quelque faille s\u2019est ouverte dans les tréfonds, des plaques oscillent et se chevauchent, toute la montagne est prise d\u2019un grelottement qui fait balancer les crêtes contre le ciel aujourd\u2019hui bleu.Et les orées de ce grand trou où se penche la population entière du hameau de Vérin se désa- gregent: hommes, femmes, enfants et vieillards glissent d\u2019un coup en hurlant vers les profondeurs.Vérin s\u2019extirpe d\u2019eux, grimpe tant bien que mal et se retrouve sur le roc solide pendant qu\u2019une avalanche descend à la vitesse du vent et vient combler le trou et comme bâcher les cadavres.Ne restent plus dans cette montagne que chèvres et moutons, et deux lointains bergers qui accourent, affolés.11 Puis de la terre monte un chant nouveau, triomphant cette fois.Ce n\u2019est plus une musique lente et douce, et envoûtante, mais un éclatement victorieux.Alors Vérin comprend ce qui est à comprendre et, tout serein de la vengeance offerte, il essuie la sueur de la tâche en gestes patients et quiets. L\u2019Escalier Esther Rochon Née à Québec en 1948, Esther Rochon habite maintenant Montréal.Elle a déjà publié à l\u2019Actuelle, en 1974, En hommage aux araignées.Esther Rochon publiera également prochainement un conte en anglais intitulé The Star Fish, dans Canadian Fiction, ainsi qu\u2019un roman, L\u2019Épuisement du soleil, chez Kes- selring.Des extraits de ce roman ont paru dans Imagine., et d\u2019autres ont aussi été traduits en allemand. L'ESCALIER Elle est assise dans l\u2019escalier.Un peu plus bas, des vagues lèchent les marches où elle était quelques heures auparavant.Il vente un peu, mais il ne fait pas froid.Le temps est brumeux, empêchant de voir bien loin.Une fois de plus elle se demande comment il se fait qu\u2019elle soit ici.Elle conserve d\u2019autres images: une ville, des voitures, une famille, des enfants, des souvenirs d\u2019enfance, tout un réseau d\u2019interactions sociales brillantes, dangereuses, exigeantes.Souvent, avec amertume, elle a considéré sa présence dans l\u2019escalier comme un exil, une punition peut- être.D\u2019autres fois, elle s'est plu à penser qu\u2019elle était la seule survivante d\u2019une catastrophe dont elle aurait perdu la mémoire, où cet autre monde aurait disparu avec tous ses habitants sauf elle.Maintenant, pour la première fois sans doute, elle perçoit sa vie ancienne comme une sorte d\u2019escalier déguisé, préparatoire à celui-ci.Les vagues atteignent la semelle de ses souliers.Comme d\u2019habitude elles montent assez rapidement pendant la journée, et ralentissent en général pour la nuit, ce qui rend le sommeil possible.Elle se lève, et une pensée lui vient, accompagnée d\u2019un cortège de souvenirs: «Je m\u2019ap- 14 pelle Vrilis».Vrilis monte, pour éviter l'eau, pour ne pas périr noyée.Elle écoute le bruit de ses propres pas sur les planches de bois, elle écarte les bras et ses mains frôlent les deux rampes.Elle est de taille moyenne (elle s\u2019en rappelle), a de longs cheveux bruns, et elle est vêtue d\u2019un chandail orange, d\u2019un pantalon bleu et de souliers de course.L\u2019escalier est étroit, ses marches surgissent de la brume pour s\u2019engloutir plus tard dans l\u2019eau.Tout à coup il y a un palier sur lequel se trouve un gros sac en papier jaune, comme Vrilis en trouve régulièrement sur son chemin.À l\u2019intérieur, il y a des couvertures et un plus petit sac contenant du pain, une pomme et \u2014 l'étiquette le dit \u2014 de la bisque de homard en conserve.La boîte est encore tiède.Vrilis sourit, charmée et perplexe.Cet escalier la déconcerte.Comment se fait-il que cette boîte soit tiède?Qui a déposé le sac, sans faire de bruit, quelques minutes avant son arrivée» Un ange?S\u2019étant servi de l\u2019ouvre-boîtes qu\u2019elle garde dans une poche, elle boit l\u2019onctueux liquide en surveillant l\u2019arrivée des vagues.Elle se remet en marche, emportant les couvertures, le pain, la pomme.Le soir tombe.Elle attend qu\u2019il fasse complètement nuit pour s\u2019arrêter sur un palier et dormir.Le lendemain, l\u2019aspect de l\u2019escalier s\u2019est modifié.La moitié gauche demeure dégagée, tandis que l\u2019autre, sur une vingtaine de marches, est transformée en plan incliné par de la glaise qui la recouvre.Vrilis regarde, étonnée.Il y a longtemps, en ville, elle avait appris à modeler des figurines.Elle prend une poignée de cette glaise-ci, qui a la bonne consistance.L'eau qui montait s\u2019arrète.De tels arrêts se 15 sont déjà produits.Ils n\u2019étonnent pas Vrilis qui va plus haut chercher son dîner dans l\u2019inévitable sac jaune.Puis, pensive, elle redescend vers l\u2019eau dont le niveau n\u2019a pas changé, et vers la glaise.Elle hésite.Des souvenirs très vifs de l\u2019atelier où elle travaillait, des enfants auxquels elle donnait des cours, de son mari, lui reviennent, cruels et invitants.Elle prend de la glaise et fait un chat couché, long comme le petit doigt, qu\u2019elle pose doucement sur une marche.Puis elle fait son autoportrait, avec de longs cheveux, une jupe et un châle comme elle en portait souvent là-bas.Elle se sert de son ouvre-boîtes comme outil.Plusieurs jours passent.L'eau ne monte pas.Vrilis a décidé de reconstituer en miniature son atelier et l\u2019appartement adjacent.Puis, c\u2019est la rue à l\u2019extérieur, qui, pour les besoins de la cause, monte le long de l\u2019escalier et se peuple petit à petit de personnages représentant des gens que Vrilis a connus, ainsi que des passants.Le travail avance assez lentement.Vrilis doit monter chaque jour plus haut chercher sa nourriture.Il lui arrive de penser que cet étrange escalier est une sorte d'arbre dont les fruits sont des sacs en papier jaune contenant des choses utiles.Quant elle revient vers son atelier-jouet, vers sa ville peuplée de figurines, Vrilis voudrait que l\u2019eau se mette à descendre, pour libérer l\u2019accès à la vraie ville qui existe sans doute loin en bas.Elle s\u2019assoit près de ses personnages, les déplace, réinvente leur histoire, leurs rapports.Parfois elle leur donne des miettes de nourriture, pour mimer un repas, puis elle jette ces miettes, se demandant si des poissons ne viendraient pas les manger.Mais tout ce dont elle n\u2019a plus besoin flotte autour de l\u2019escalier avant de couler ou de disparaître à la dérive.L'eau demeure stationnaire et un peu sale.Vrilis dort sur 16 dic: un palier au-dessus de la ville de glaise, disposant parfois près d\u2019elle certains de ses personnages pour lui tenir compagnie.Une nuit elle est réveillée par le vent qui s\u2019est levé.Elle dispose d\u2019une lampe de poche, trouvée un jour dans un sac.Elle l\u2019allume et descend, dans la brume perpétuelle, vers les constructions de glaise.L\u2019eau s\u2019est remise à monter.Impuissante, Vrilis voit sa ville se désagréger avant d\u2019être engloutie.Vite elle remonte, emballe ses couvertures, ses vivres.Les vagues l\u2019ont rejointe avant qu\u2019elle n\u2019ait fini.Elle se met à grimper en courant.Hors d\u2019haleine, elle doit plus tard abandonner ses bagages.Il se met à pleuvoir, tandis que des lames de plus en plus fortes ébranlent l\u2019escalier.L'eau gagne les pieds de Vrilis, ses jambes, sa taille, sa poitrine, ses mains qui s\u2019accrochent à la rampe.Elle perd pied, ne peut plus respirer qu'entre deux vagues, lutte avec l\u2019énergie du désespoir et soudain \u2014 miracle» \u2014 elle parvient à se hisser hors de l\u2019eau, à lui échapper.Cela dure ainsi pendant très longtemps.Des semaines?Des mois?Vrilis passe ses journées et ses nuits à monter, ne s'endormant que pour être réveillée par les vagues qui l\u2019ont rejointe.La plupart du temps elle ne s'arrête pas pour manger, mais agrippe au passage les sacs de nourriture qu\u2019elle trouve, et grignote en chemin.Il arrive que le pain soit moisi, les biscuits détrempés.Quant aux conserves, elle ne les prend pas, ayant perdu son ouvre-boîtes.De temps en temps elle trouve des oignons ou des tranches de viande suspendus à la rampe par une corde et elle les arrache.Il n\u2019y a plus de couvertures dans les sacs qu\u2019elle trouve, et plus de vêtements.Heureusement qu\u2019il fait chaud.Le chandail, le pantalon, les souliers de Vrilis sont perpétuellement humides à cause des pluies fré- 17 quentes.Un jour elle se décide à les abandonner et à monter nue, ses cheveux lui battant le dos, tandis que l\u2019eau de cette interminable crue trempe ses chevilles.Comme elle s\u2019habitue à cette période de crise et prend goût aux averses, au déchaînement de la foudre dans le brouillard, une certaine fierté naît en elle: elle parvient à suivre le rythme de l\u2019eau, et à survivre.Sans cesse à la merci des vagues, poussée jour et nuit à fuir plus haut, elle n\u2019a plus de temps pour la nostalgie.Elle n\u2019a plus de temps non plus pour la peur.L\u2019escalier pourrait finir dans le vide, ou bien s\u2019écrouler sous l\u2019assaut des vagues, et après?Il faudrait y faire face, c\u2019est tout.Un jour qu\u2019elle grimpe ainsi devant l\u2019eau, livrant d'innombrables marches à un engloutissement sans retour, elle se souvient des circonstances toutes simples lors desquelles elle a quitté la ville.C'était au cours d\u2019une promenade dans un quartier qu'elle connaissait mal.Elle s\u2019est trouvée au pied de cet escalier qui s\u2019élevait entre deux maisons.Une passante lui a dit que d\u2019en haut le panorama en valait la peine.Elle s\u2019est mise à monter, rejointe peu après par l\u2019eau.Quelle histoire.Ce n\u2019est peut-être qu\u2019une histoire qu\u2019elle vient d'inventer pour rendre mieux acceptable sa présence ici.Aucun moyen de vérifier cela.Les souvenirs ne sont que des histoires.Brusquement un matin la tempête s\u2019apaise.Le brouillard se lève même si Vrilis n\u2019en espérait pas tant.L\u2019horizon est libre, l\u2019escalier se dresse seul au milieu d\u2019un océan jonché de débris \u2014 ceux d\u2019autres escaliers, peut-être.Vrilis lève la tête: le sommet de la structure demeure caché par un nuage.Il est possible que ce sommet n\u2019existe pas.Dans les jours qui suivent, l\u2019eau monte très 18 lentement.La nourriture est abondante.Vrilis trouve des vêtements, un sac de couchage, des objets d\u2019usage courant qu\u2019elle emporte avec elle.Elle regrette un peu la tempête.Toutes sortes d'épaves flottent à la dérive, et aussi quelques cadavres.Vrilis hésite à boire l\u2019eau du bas des marches qui, à présent, est un peu salée, mais elle le fait parce qu\u2019aucun autre liquide n\u2019est disponible.Dégagé presque entièrement du brouillard, l'escalier tourne lentement en montant et forme une gigantesque hélice suspendue en l'air, le brun du bois étant égayé par les taches jaunes que forment les sacs.Une structure hautement improbable.Quelques jours plus tard, alors que la brume s\u2019est rétablie, à nouveau Vrilis trouve de la glaise sur l\u2019escalier.Elle donne quelques coups de pied dedans et continue son chemin tandis que, comme avant, l\u2019eau arrête temporairement sa montée.Vrilis s\u2019élève, s\u2019éloignant de plus en plus de l\u2019océan.Par les déchirures du brouillard il lui arrive de l\u2019apercevoir en bas.Elle ne souffre pas de la soif parce que l\u2019eau de pluie s\u2019accumule dans les dépressions de certaines marches irrégulières.Un jour qu\u2019il lui semble se trouver particulièrement loin au-dessus de l\u2019eau, Vrilis s\u2019assoit pour se reposer.Dans le silence il lui semble entendre, venant de plus haut, des coups de marteau, des planches que l\u2019on scie.Elle imagine, au comble de l'excitation, les charpentiers qui travaillent.Elle se remet en route mais, tout compte fait, elle ne veut pas les rencontrer.Peu de temps après, une violente tempête éclate et l\u2019eau, redevenue sans épaves, a tôt fait de rejoindre Vrilis.Elle s'adapte de mieux en mieux à l\u2019escalier.À présent, quand elle rencontre de la glaise sur son 19 chemin, elle la modèle pendant quelques jours puis elle 'abandonne.Elle ne s\u2019attache pas aux figurines qu\u2019elle fabrique, ni a ce qu\u2019elles représentent.Mais elle les aime, se projette en elles, et reconstitue avec leur aide sa vie en ville.Un jour, elle fait dans la glaise l\u2019image de son mari, et ce soir-là, elle réve qu\u2019elle fait amour avec lui.Puis elle se réveille: une lumière orangée monte d\u2019en dessous de l\u2019eau.Elle se penche pour mieux voir et elle aperçoit, vertigineusement loin, la ville sous l\u2019océan transparent comme un cristal.Avec 'impression de tomber elle se retrouve la-bas: elle est en train de faire le marché avec les enfants.L\u2019eau qui a atteint ses pieds la tire de sa rêverie.Déjà les figurines de glaise sont détruites et Vrilis doit se remettre en route.Ses rapports avec la ville se rétablissent peu à peu, sous forme de visions de plus en plus cohérentes, interrompues cependant par la montée de l\u2019eau.Réciproquement, la vie toute simple qu\u2019elle mène dans l\u2019escalier est interrompue par ces visions, suscitées par des figurines de glaise et débutant par une sensation de chute.Ce double système d\u2019interruption la fascine et lui semble aussi important que la ville ou que l\u2019escalier.D'ailleurs, elle ne préfère plus l\u2019un à l\u2019autre, ne se préoccupe plus de savoir lequel de ces deux mondes est le plus réel, oscillant entre les deux avec joie, comme en une danse.Elle danse aussi avec l\u2019océan, le laissant s'approcher et s\u2019en écartant presque par jeu, un jeu de vie et de mort.Toujours elle se demande ce qu\u2019il y a en haut de l\u2019escalier, et si ce haut existe.Elle connaît l'horizon dans toutes les directions sauf celle-là.Elle avance, rapidement ou non, suivant son humeur et celle de l\u2019océan qui la poursuit comme un amant grandiose et fervent.Le temps passe; en 20 ville, elle se voit vieillir, ses enfants sont adultes, elle devient veuve.Un jour de plein soleil elle aperçoit la fin de l\u2019escalier: un palier qui, à la différence des autres, ne débouche sur rien.D\u2019étranges menuisiers vien- dront-ils tout à l\u2019heure poser une nouvelle section?Lentement elle s\u2019approche, lentement l\u2019océan la suit.Elle s\u2019assoit pour reprendre haleine et tandis qu\u2019elle ferme les yeux elle se voit à l\u2019hôpital avec ses enfants autour d\u2019elle.Cette scène la déprime un peu, mais c\u2019est sans importance puisque ce mon- de-ci est tout aussi vrai: le bois, l\u2019eau, le ciel, le vent, l\u2019acte de monter, celui de s\u2019arrêter.Assise en tailleur au sommet de l\u2019escalier, elle joue avec une boule de glaise en regardant les vagues. Jorge ou Le Miroir du mage André Carpentier André Carpentier n'est pas un nouveau venu dans la littérature québécoise.Auteur de contes et de romans, il a publié Axel et Nicholas (suivi de Mémoires d\u2019Axel), L\u2019Aigle volera à travers le soleil, Rue St-Denis.Il possède plusieurs ouvrages dans ses cartons, qui vont du conte au roman.André Carpentier est né en 1947, à Montréal, où il uit toujours. JORGE ou LE MIROIR DU MAGE La vraie mort est minuscule.Jean Giono Jorge avait souvent pensé que, lorsqu'un président de compagnie démissionnait ou prenait sa retraite, quelques subalternes montaient en grade et qu\u2019en conséquence on engageait un balayeur.Il se savait aussi ce genre d'homme destiné par son indifférence même aux tâches ingrates et mécaniques.Et s\u2019il ne donnait pas du balai sur le plancher de l'atelier, du moins en donnait-il quotidiennement dans les factures et les bons de commande de la compagnie.Jorge, en somme, ne prétendait pas à d\u2019autre titre qu\u2019à celui de balayeur de livres.Certes, répétait-il souvent, les gens ne sont Jamais tout à fait ce qu\u2019ils donnent l\u2019impression d\u2019être.Les forts recèlent toujours quelque faiblesse comme les faibles dissimulent toujours en eux quelque force, sauf les vaniteux et les égocentriques qui participent vraiment du bois pourri qu\u2019ils annoncent.Aussi Jorge les craignait-il et les détes- tait-il pour cela.Mais, en mème temps, 1l jugeait préférable de se ranger de leur côté, plutôt qu\u2019aupres des faibles, fussent-ils des amis.Or Jorge, ni vaniteux ni égocentrique, comptait plutôt parmi ces faibles que le silence et la perpétuelle retraite en eux-mêmes rendent impul- 23 sifs, l\u2019un de ces taciturnes qui vivent à l\u2019intérieur de soi, s\u2019y croyant heureux, alors qu\u2019en réalité ils sont plutôt malheureux au milieu des autres.De fait, Jorge reconnaissait bien son signalement intérieur dans l\u2019image qu\u2019il projetait, c\u2019est-a- dire celle d\u2019un faible totalement faible, d\u2019un triste essentiellement triste, d\u2019un malheureux gonflé d\u2019ennui.Il se confondait parmi ces moroses qui font les tourments ressembler au calme plat lorsqu\u2019ils les racontent.Son anxiété elle-même se brisait l\u2019échine sur son ennui.Quand on lui parlait d\u2019amour, Jorge marchait sur des échasses et tout ce qu\u2019il savait avec certitude de la vie, c\u2019est qu\u2019elle avait précédé la mort, quelque part dans l\u2019utérus de l\u2019histoire.Ainsi se profilait Jorge, un être étriqué au sein des lumières de la vraisemblance.x * * Jorge habitait, rue Saint-Hubert, une chambre minuscule avec lavabo.Le quartier s\u2019avérait très bruyant et la pièce écrasante de chaleur en été et froide à conserver la viande en hiver.De par son caractère renfermé et son apparence éteinte, il menait une existence solitaire et machinale.Il vivait sans ami et sans plaisir.Chaque matin, Jorge prenait le métro, puis deux autobus bondés et lents qui le menaient a son bureau du nord-est de la ville.Là, il s\u2019isolait dans une pièce exiguë adjacente à un atelier où des immigrantes, endeuillées de robes accablantes, moulaient des pieds de lampes et des bibelots de plâtre.Toute la journée, il recueillait des chiffres rouges alignés sur des feuilles bleues et les recopiait en colonnes noires sur des feuilles jaunes.Cela 24 durait depuis près de trente ans déjà sans qu\u2019il ait su donner un autre sens à tout cela que celui de sa survie.Jorge commençait à travailler exactement à huit heures le matin; aussi, avec les années, avait-il développé une sorte de réflexe le faisant s\u2019éveiller automatiquement à six heures trente, et cela, tous les jours de la semaine.Mais.ce matin-la.sans doute en raison d\u2019exces solitaires de la veille \u2014 car Jorge, en plus de sa passion pour le son de l\u2019accordéon noyé dans la nuit, avait aussi développé le réflexe de la bouteille et celui des petits bordels \u2014, 1l se tira du sommeil avec difficulté, l'esprit saisi dans une nappe d\u2019angoisse, les sens ankylosés; 1l s\u2019arracha donc du lit les yeux a demi fermés et se dirigea machinalement vers le lavabo surmonté d\u2019un miroir au tain usé.Depuis qu\u2019un nouveau propriétaire \u2014 un vieil antiquaire dit «le chercheur de trésor» \u2014 avait racheté la pension de la vieille demoiselle Rochette pour la convertir en chambres autonomes, beaucoup de choses avaient changé.Toutefois, Jorge ne s\u2019était jamais plaint de toutes ces transformations.Au contraire.En premier lieu, du temps de mademoiselle Rochette, il ne prenait déjà que très rarement ses repas avec les autres locataires; il n\u2019avait donc nullemeic souffert du bris de cette tradition.D'autre part, on ne le voyait pour ainsi dire jamais jouer aux cartes ou aux dominos avec les autres locataires, le soir, dans le petit salon ou dans la salle a manger.Jamais non plus ne les accompagnait-il au théâtre, au cinéma ou dans leurs excursions de fins de semaines.Le «chercheur de trésor» avait également témoigné d\u2019une remarquable générosité à son 25 endroit, changeant d\u2019abord son matelas et complétant son mobilier par une table de chevet et un tapis tressé.Tout cela à sa simple demande.La vieille armoire fut remplacée par une autre, moins délabrée et plus propre, une armoire vénitienne dans laquelle il avait trouvé un accordéon à boutons, ce cher instrument de sa solitude.Puis on lui avait fixé, au-dessus du lavabo, un miroir qui, lui avait-on confié sous le couvert du plus grand secret, provenait directement, comme l'accordéon d\u2019ailleurs, du bureau de consultation d\u2019un des plus fameux enchanteurs de notre époque, le Mage Pichu! Et même si Jorge avait su, à ce moment-là, que le «chercheur de trésor» parlait de magie noire et non pas de magie blanche, il n\u2019est pas certain qu'il aurait réagi autrement que par ce même soupir bref et frôlant l\u2019indolence.Jorge donc, qui avait rêvé toute la nuit d\u2019un train raccourci fuyant indéfiniment dans un tunnel obscur qui semblait, lui, s\u2019étirer jusqu\u2019au centre de la terre, se débroussailla un peu les cheveux avec, pour seule image, celle de l\u2019univers rougi de l\u2019intérieur de ses paupières; puis il se couvrit le bas du visage de mousse à barbe en pensant que le rêve engendrait l\u2019oxygène du héros dissimulé en lui.Le rêve, ce cerf-volant lancé dans la nuit de l\u2019ego et flottant dans l\u2019impudeur de l\u2019inconscient.Ce révélateur de l\u2019âÂme.Cette vigie balançant sa morgue au-dessus d\u2019un océan de passé et de prémonition.Ces coulisses du réel.Mais alors qu\u2019il s\u2019apprêtait justement à lancer le rasoir dans la mousse, apportant un peu plus d'attention à ses gestes et à son reflet, il resta soudainement figé! Interloqué, et comme interrompu à mi-chemin entre son rêve obsédant et la réalité, Jorge se vit, dans le miroir, nouant sa cravate! 26 Tout de suite, comme obéissant à un influx nerveux, il se passa le revers de la main sur le menton et y trouva effectivement de la mousse à barbe.Pourtant, dans le miroir, il se voyait toujours les deux mains posées sur le noeud de cravate mais, cette fois, avec un regard terrorisé.Puis il se vit disparaître précipitamment.En fait, cela lui apparut comme une fuite.Une fois de plus s\u2019installa dans son esprit cette terrible confusion entre la fascination et le refoulement.Sans doute poussé en cela par un vieux réflexe, Jorge alla quand même se raser en se servant de son grille-pain comme d\u2019une glace.Puis il s\u2019habilla, plus perdu que jamais dans ses pensées; il se demandait même si ses raisonnements, en cette minute angoissante, émanaient de l\u2019instinct ou de la connaissance, s\u2019ils étaient empreints d\u2019émotivité ou de logique.Ses réponses à ce propos ne le rassurant pas, il revint machinalement vers le miroir afin de nouer sa cravate.Cette fois, il fut harponné par une sorte de terreur vertigineuse qui lui traversa le coeur avec une telle soudaineté qu\u2019il observa que son corps lui-même, dont le reflet composait I'épicentre de l'épouvante, mettait du temps à réagir; son visage en restait d\u2019ailleurs tranquille et presque béat, comme si la chair refusait une invraisemblance de l\u2019esprit.Car il n\u2019y avait rien, dans le miroir, du moins rien d\u2019autre que la chambre avec ses meubles sombres et sa perpétuelle texture d\u2019ennui! Pas de reflet de lui-même! Pourtant, dans sa tête, il se voyait bien nouant sa cravate, tout comme il s\u2019était vu deux fois quelques minutes plus tôt, en voulant se raser.En même temps que son visage réagissait progressivement à l\u2019événement et que sa physionomie se décomposait, il comprenait ce qui avait séparé ces deux images différentes dans le miroir, 27 CI TT CT NH I NC TL OT TLE a la placide et la terrifiée: le désespoir! L\u2019inintelligence du néant.De la diablerie! Oui, il croyait bien reconnaître l'empreinte du diable derrière tant de mystère.Et cette révélation tout intérieure le rassura un peu, car il croyait pouvoir combattre aisément une chimère née d\u2019un esprit inquiet.le sien! Alors, préférant sans doute la fuite, comme dans le miroir, et répondant encore en cela à un vieux réflexe, il quitta précipitamment la chambre, tout juste comme la grande aiguille allait marquer l'heure, et s\u2019en alla prendre successivement le métro et les deux autobus.Comme tous ceux qui laissent un malheur derrière soi, il marcha lentement en plantant le regard dans l\u2019ombre prématurée de ses pas.Il pensa aussi que la fuite était la charge des faibles.* kk Jorge, ce petit homme svelte dont le visage s\u2019était émacié avec les années de langueur, transportait sur ses jambes cagneuses un corps autant dépouillé de style qu'un pyjama rayé.Aussi, toute sa nature perplexe transpirait-elle de son regard faussement paisible, et ses mains, toutes en doigts de ficelle, rendaient son angoisse manifeste.Jorge ne pensait jamais à son âge; cela ne le préoccupait pas.De fait, rien ne le préoccupait plus.II avait quarante- huit ans et ne s 'Interrogeait Jamais sur expression «gagner sa vie».En vérité, il ne la comprenait pas.Sans défi, a peine soucieux de sa propre survie, il s\u2019identifiait à ces hommes incapables de commettre les gaffes qui leur permettraient de 28 lutter, de se débattre dans l\u2019océan de la mémoire du monde.Cette nature lui prêtait d\u2019ailleurs la démarche modeste des médiocres intuitifs.Or, cette journée-là, au bureau, tout alla de travers.D'abord, le fils du vieux Gigi, Pino, un égocentrique et un vaniteux faisant de plus en plus office de patron alors que le vieux, un faible comme Jorge, consacrait presque tout son temps à ses petits enfants, s\u2019en prit à Jorge sans raison apparente, sinon de n\u2019étre fils ni de Toscane ni de Lombardie.L\u2019altercation faillit même virer au vinaigre lorsque Jorge, complétant une feuille de temps en se servant du capot de la Ferrari de Pino comme appui, laissa des marques sur l\u2019objet chromé de la virilité du jeune patron.Encore heureux que le vieux Gigi, qui gardait beaucoup d\u2019amitié pour son teneur de livres de la première heure, se trouvait à l\u2019atelier, car Jorge aurait certainement dû laisser sa place à un Florentin ou un Milanais! Mais Jorge faisait partie de cette race sans imagination de ceux qui n\u2019en veulent jamais à personne.Puis il mêla les papiers bleus et les jaunes, oublia quelques chiffres, additionna là où 1l aurait fallu soustraire et, comble de fatalité, intervertit les numéros d\u2019employés, ce qui lui fit permuter les payes de Pino et du nouveau balayeur.Il ne pouvait chasser de son esprit qu\u2019un hiatus grave venait de l\u2019attaquer de flanc.Un hiatus temporel qui semblait de surcroît irrémédiablement braqué sur l'avenir! La seule pensée qu il aurait à retourner chez lui le soir mème lui devenait insupportable.Aussi, le temps, toujours celui-là, passa-t-il beaucoup trop vite à son goût.À l\u2019heure du lunch, il n\u2019alla pas manger avec les autres, se contentant de flâner dans un super- 29 marché, à l\u2019écoute de la fuite du temps.Il aimait agir ainsi le midi ou le samedi après-midi; 1l enlevait ses lunettes aux verres épais, car il était myope comme une taupe, et s\u2019en allait dans les lieux publics suivre les mouvements de foule.Cette promenade le rassurait toujours un peu sur son intégration sociale en même temps qu\u2019elle l\u2019aidait à sortir de certains couloirs d\u2019ennui.Quoique, ce midi-là, il espérait plutôt évacuer la torpeur de ses tripes, cette épouvante mue par un fantasme.Au retour du lunch, tentant un dernier effort de logique, il essaya d\u2019obtenir un rendez-vous avec son médecin pour le soir mème.C\u2019est dire comme il percevait le hiatus au-dedans de lui! Or, la secrétaire du médecin, et c\u2019était à prévoir, lui fit entendre qu\u2019il pourrait obtenir ce rendez-vous, mais pour un quelconque jeudi en huit! Jorge raccrocha violemment, irrité et plus exaspéré que jamais.Il savait maintenant qu\u2019il lui faudrait lutter seul.Dans l'après-midi, il occupa presque tout son temps à la façon d\u2019un fonctionnaire, à déplacer le travail, à mettre de l\u2019ordre dans ce qui restait à faire et à établir de nouvelles échéances.Jamais n\u2019avait-il autant donné l'impression d\u2019ètre débordé, jamais n\u2019avait-il mis une telle énergie a ne rien faire.Mais jamais non plus, autour de lui, n\u2019avait-on apporté pareille attention à son utilité.Surtout, jamais ne s\u2019était-il senti aussi fatigué à la fin d\u2019une journée.de travail! Aussi, une fois l\u2019après-midi évaporé, au moment où les employés de bureau et les ouvriers gonflaient les autobus et saoulaient les grandes artères de monoxyde de carbone, histoire d\u2019aller chez eux s\u2019appesantir dans l\u2019air rare et humide, Jorge préféra-t-il circuler dans le sens inverse des travaillants.Il effectua ainsi de longs détours par 30 des quartiers habités de petits bars aussi anonymes qu\u2019exotiques.Il but d\u2019abord une couple de bières dans un bar western près de Radio-Québec, puis une autre dans une couple de bars, comme s\u2019il avait voulu tracer la trajectoire de sa course contre le temps\u2026 de sa lutte contre\u2026 Oui: c\u2019est là qu\u2019il comprit, qu\u2019il sut, avec toute la certitude d\u2019un être abandonné, qu\u2019il n\u2019était pas lui-même en discordance avec le temps mais que le miroir, oui, le miroir, rompait l\u2019équilibre, brisait l'harmonie du déroulement essentiel des choses\u2026 Peu à peu s\u2019'insinua dans son esprit l\u2019idée que cela pourrait à jamais le sortir du banal et du quotidien au profit de l\u2019extraordinaire et de la prophétie! Mais pourquoi lui?Était-ce la main du mage qui requérait son aide par le biais d\u2019une béatitude mal consentie?Était-ce là une épreuve du ciel?\u2019 Ou simplement le diable qui cherchait à le posséder?En outre, le «chercheur de trésor» ne lui avait-il pas parlé d\u2019un magicien?Et si tout cela ne procédait que d\u2019un misérable sort lancé aux quatre vents par le mage disparu?Alors, malgré toutes les peurs qui le tourmentaient, et sans doute aidé en cela par ses abus de bière, Jorge décida de relever le défi d\u2019où qu\u2019il vienne et de donner pour la première fois un sens à sa vie.Il se persuada ainsi de réintégrer sa chambre, ne serait-ce que pour se dégager du néant et découvrir s\u2019il était fou ou possédé.* *® 0k Jorge ne savait plus très bien quelle heure il était quand il arriva chez lui.D'ailleurs, n\u2019avait-il pas renoncé à se préoccuper du temps\u2026?31 D\u2019habitude, quand il rentrait apres le travail, Jorge décapsulait une bouteille de bière, attelait son accordéon à son thorax et allait tout droit à la fenêtre comme d\u2019autres s\u2019installent devant leur poste de télévision.Là, il jouait des airs traditionnels qui faisaient son enfance éblouir sa vision du quotidien.En même temps, regardant d\u2019un air insouciant la rue s'agiter et s'apitoyant même sur elle, il palpait un peu l\u2019expression de la cohue.C\u2019est ainsi qu\u2019il avait appris peu à peu à jouer de son cher accordéon, se précipitant du même coup au bout de son intimité, donc de sa propre folie.Mais, ce soir-là, curieux et attiré comme chacun de nous par le mystère et délaissant son habitude rituelle, il céda immédiatement à la tentation d\u2019aller scruter l\u2019avenir dans les clairs-obscurs du miroir.Et ce qu\u2019il y vit le paralysa.Il se voyait lui-même, étendu sur le sol de la petite chambre dans un désordre innommable, le corps raidi, la tête ensanglantée, le regard figé et comme lancé du côté du miroir.L\u2019accordéon trouvé dans l\u2019armoire du «chercheur de trésor» au bout de la main.Alors ce fut la panique.Il interpréta d\u2019abord la scène comme un malheur éventuel, voire même tout à fait indubitable! Puis il se souvint que, le matin, le miroir n\u2019avait eu sur lui qu\u2019une avance de quelques minutes.Aussi considéra-t-il la chose avec abnégation, renonçant à combattre l\u2019inéluctable.Il s\u2019adossa à l\u2019armoire vénitienne, tout près du miroir, attendant, en fixant la porte, que la fatalité entre.Durant les premières minutes, il crut son esprit vide.Il s\u2019étonna de ne pas revoir sa vie en accéléré, de ne pas tout comprendre d\u2019un seul coup, les mystères de l\u2019existence autant que ceux de 32 la mort, comme ces moribonds de cinéma qui gonflent leurs poumons d\u2019une ultime aspiration profonde en faisant un pied de nez à la raison humaine.Il pâtissait de ne pas se sentir différent des autres jours.Même s\u2019il n\u2019avait jamais eu la vanité de considérer son existence comme plus importante que celle d'autrui, il fut déçu d\u2019entrevoir une mort aussi minuscule, somme toute, à l\u2019image de sa vie! Mais au fond, peut-être n \u2019allait-il pas vraiment mourir?Il lui semblait même que bien des minutes s\u2019étaient égrenées depuis son arrivée, et la porte n\u2019avait toujours pas donné signe de mort! En outre, qui aurait eu l\u2019idée d\u2019éliminer une quantité aussi négligeable que lui?N\u2019avait-il pas manifesté beaucoup d\u2019orgueil en pensant qu\u2019on en voulait à sa vie?Peut-être s\u2019'agissait-il simplement d\u2019un leurre, d\u2019une duperie de l\u2019esprit, d\u2019une imposture pas plus diabolique qu\u2019une indulgence plénière?Cette idée Jui fit d\u2019ailleurs lancer dans la chambre sombre une série de petits rires nerveux qui se répercutèrent en écho.Il pensa aussi à une illusion de la magie.Mais cette magie, songea-t-il, sans doute avait-elle coulé avec le mage au plus profond de la mort?Alors il se souvint de son frère, décédé à la suite d\u2019une «longue maladie», et de son regain d\u2019optimisme dans les dernières semaines, de son refus tout à fait insolent de l\u2019évidence de sa fin proche.Il pensa qu\u2019il se laissait probablement abuser par le mème phénomène psychologique et que, devant l\u2019inévitable, il luttait en vain face au vent de l\u2019oubli.Il n\u2019était plus sûr de rien.Pourtant, à chaque craquement dans le corridor, son corps tout entier tressaillait, faisant crisser l\u2019armoire vénitienne.Il se 33 sentait toujours vivant.Il se disait même qu\u2019il avait envie de vivre et qu\u2019il était ridicule de se résigner devant un fantasme.Aussi pensa-t-il que la meilleure solution était encore la fuite; après tout, ce serait trop bête d'attendre que la mort vienne le chercher sans même tenter d\u2019y résister; alors il retira sa valise de sur l\u2019armoire, lança dedans, en toute hâte et péle-méle, ses sous-vêtements, ses deux chemises, son costume de rechange, ses trois livres, ses cartes postales et sa collection de capsules de bouteilles de bière, ses chaussettes, ses boutons de manchettes, sa seconde paire de souliers et ses mouchoirs.Oh! et l\u2019accordéon?Il allait oublier son cher accordéon! Il alla rapidement prendre le vieil instrument dans l'armoire, mais en revenant le poser sur le lit, un peu énervé sans doute, il se prit soudainement le pied dans une bandoulière.Sur le coup, il eut l'impression que l'instrument tirait avec force dans le sens contraire de sa course.Puis il trébucha en entraînant dans sa chute l\u2019armoire et la table de chevet qui se renversèrent près de lui, tandis que l'instrument vola étrangement à ses côtés, emplissant la pièce d\u2019une musique brève et presque funèbre.Durant la seconde qui suivit, Jorge sentit l\u2019odeur de la mort peser sur lui, puis il assista au film accéléré de sa vie et saisit, dans un éclair de génie, que celle-là n\u2019avait eu le sens que de sa plate béatitude parmi les faibles, c\u2019est-à-dire bien peu de chose.Il n\u2019eut pas le loisir de penser davantage ni de gonfler ses poumons qu\u2019il s\u2019affala sur le sol.L\u2019accordéon, dans un écho dissonant et dramatique, se décontracta dans l\u2019espace poudreux puis se contracta à nouveau en frappant violemment le parquet lisse, mettant ainsi fin à sa rengaine mortuaire.34 Le Jorge sentit une douleur maligne dans la viande du coeur et un peu de frimas sur les os.Il renversa sur lui la valise et son contenu.Sa tête heurta un pied du lit et son corps fit un léger soubresaut qui fut, en tout état de cause, son dernier motif d\u2019ennui.# * Xk Jorge n\u2019eut pas plus le temps d\u2019apprivoiser sa mort qu\u2019il n\u2019avait su apprivoiser sa vie.Il sentit le commencement des choses plonger vers leur fin, le monde entier bascula sous ses pieds.Il devint un innommé et un intemporel.Un chagrin de Dieu, comme tous ceux qui meurent sur le mode du paraître.Il disparut de lui-même en haïssant les ténèbres au fond de son âme.Une mort bien minuscule, somme toute, comme il l\u2019avait 1 imaginée, mais dans une sorte de grandeur magique, jamais présagée ni même espérée.Quand même, 1l aurait préféré une mort de plus de poids.Sa tête baignait dans une flaque de sang qui faisait tache au milieu de la petite chambre en désordre.Son corps s\u2019était raidi et son regard semblait fixer intensément, presque avec dépit, le miroir du mage.Ah! si Jorge avait pu voir encore, il aurait aperçu, dans la glace, l\u2019image prémonitoire et doucereuse d\u2019une future victime, une jeune femme pâle, cette fois, jouant de l\u2019accordéon avec une sorte de langueur inquiète dirigée vers le miroir mal argenté, comme si leur regard à tous les deux, et celui de beaucoup d\u2019autres devaient, comme autant d\u2019offrandes, se croiser quelque part au-delà du temps et de la mort, tout juste à la hauteur du verre étamé. Lucrèce Marie José Thériault Poète, parolière, conteur et bientôt romancière, Marie José Thériault vit à Montréal où elle est née en 1945.Elle a publié Comme une offrande aux grandes bêtes, Notre royaume est de promesses, Pourtant le Sud, Lettera amorosa, et La Cérémonie, dont une traduction anglaise est attendue pour 1 980.Marie José Thériault prépare plusieurs ouvrages de poésie et de prose.Signalons, entre autres, un recueil de poèmes, Invariance, deux recueils de contes, Les Maisons murmures et Agnès ou Le Singulier Bestiaire, deux romans, Douze portes pour Jérémie et Les Demoiselles de Numidie, ainsi que de nombreux contes pour enfants. LUCRÈCE C\u2019est une femme belle et de riche encolure Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.Baudelaire D'ordinaire muette, elle choisit cependant d\u2019enjoindre l'homme debout près de la porte cochère de se couvrir par un tel temps.Elle eut pour le dire, en nouant plus serré autour de son cou laiteux une cravate d\u2019hermine, une voix si lointaine et si friable qu\u2019il est possible qu\u2019elle n\u2019ait pas vraiment parlé mais seulement remué avec une extrême lenteur des lèvres déjà un peu bleuies.Ses cheveux ramassés en chignon sur sa tête étaient retenus par une improbable coiffe difficile à décrire sinon pour préciser qu\u2019elle encadrait à la perfection l\u2019ovale de son visage et en empruntait la blancheur.Elle ne daigna pas porter sur l\u2019homme ses yeux de félidé dont le jaune ne se troublait jamais de taches plus sombres, mais resta attentive à chacun de ses pas, posant les pieds au sol avec d\u2019infinies précautions comme s\u2019ils allaient à tout moment y rencontrer des oeufs.L'homme incliné par déférence trouva long le temps qu\u2019elle mettait ainsi à passer.Il sentit le soleil lui peser sur la nuque et le tremper; il reconnut la sueur poisseuse qui marquait sa chemise aux aisselles et au col, pouvait presque la voir s\u2019étendre comme une pieuvre qui chercherait à recouvrir son dos et sa poitrine.Il soufflait avec peine, le front penché vers les herbes rases que cette sécheresse 37 A se BY finirait certes par embraser, mais n\u2019osait point lever la tête pour regarder Lucrèce dont la glaciale beauté eût pu l\u2019aveugler.Il patienta.Longtemps après, la femme franchit le seuil, escortée comme une reine par douze lévriers de Russie.Il importe peu de savoir que l'homme, quand il eut refermé les battants et, pour ainsi dire, sertit Lucrèce dans son précieux domaine, retourna à des tâches plus ingrates.La femme elle-même ne s\u2019en soucia pas.Non plus ne la touchèrent ses Jardins indécents quand elle les traversa, insensible aux fragrances des glycines et des roses et plus habile encore à ignorer les arbres en fers de lances dressés contre le mur du sud en un prolongement naturel de la forêt qui, au-delà de l\u2019enceinte, accompagnait de paresseuses collines jusqu\u2019aux premières banlieues où Lucrèce ne s\u2019aventura jamais qu\u2019à l\u2019occasion de désordres amoureux quand elle allait, pour cuver sa peine, rôder de nuit dans les gares de triage en nourrissant le secret espoir de rencontrer là l'issue de ses égarements.Mais il ne s\u2019y trouva jamais de brigadier qui fît une fausse manoeuvre, de telle sorte que Lucrèce ne connut de répit qu\u2019en s\u2019astreignant a un refroidissement graduel des sens qui devait avec le temps se communiquer à toute sa personne.Elle menait donc depuis plusieurs années une vie austère, vouée à la pratique de l\u2019engourdissement, qu\u2019il fût d\u2019elle-même ou de tout ce qui composait son entourage, bien qu\u2019elle se permît parfois des promenades sylvestres à la faveur de rares sursauts d'humanité.Mais loin de réchauffer son coeur, ces flâneries ancraient Lucrèce dans sa décision d\u2019atteindre de son vivant par la seule force de la volonté à une forme parfaite de rigor mortis.Possédant plus d'adresse à susciter un tel état chez 38 ses chiens, elle leur avait inculqué un sens étonnant de la rigidité.Sur un ordre d\u2019elle ils s\u2019asseyaient au jardin dans une imitation achevée d\u2019animaux de faïence: leur poil se lissait, acquérait un luisant de glaçure, leurs yeux paraissaient des oeufs durs débarrassés de leur coquille, leur gueule ouverte qui n\u2019émettait ni grognement ni aboiement devenait aussi blanche au dedans qu\u2019au dehors et arborait deux rangs de crocs plus satinés que de la porcelaine anglaise.Les lévriers gardaient la pose sans se lasser par n\u2019importe quel temps et sans demander d\u2019os à gruger tant que Lucrèce ne se laissait pas gagner par la fantaisie de les tirer de leur torpeur.Elle-même montrait toutefois des progrès moins rapides, ne réussissant souvent qu\u2019à se maintenir dans une ataraxie étudiée qui flanchait au moindre relâchement.Elle n\u2019en persévérait pas moins, cherchant à diminuer sa motricité par toutes sortes d\u2019épuisants exercices, l\u2019un d\u2019eux \u2014 et non le moindre \u2014 consistant à rétrécir au maximum son champ visuel.C\u2019est ainsi que ce jour-là, comme elle passait devant les fontaines dont l\u2019eau, bue par le soleil d\u2019août, avait laissé des traces verdâtres au fond des bassins, des salissures pleines d\u2019insectes et de poissons morts, Lucrèce les longea sans les regarder.Elle plaça ses chiens en sentinelle sur les terrasses, contre les balustrades, au bas des escaliers et sur des piédouches dépouillés à dessein des grands cratères de granit naguère chargés de plantes grasses ou de citronniers nains, elle les posta au bord des vasques, parmi les hibiscus de Chine et sous les pins Montezuma, elle les abandonna à l\u2019ombre des murs harnachés d\u2019oléandre et près des niches envahies par le lierre qui agrippait aux cuisses des Amours et un Persée, elle les figea 39 d\u2019un seul commandement devant les portes vénitiennes et sous les fenêtres à dentelle de pierre; ils y montèrent une garde muette, étrangers aux oiseaux qui déjà nichaient sur leur museau en forme de glaive, sourds à leurs piailleries et insensibles, dans la froideur de la métamorphose, à leurs fientes jaunes comme des pustules sanieuses de crapauds; ils demeurèrent de marbre, roides malgré la poisse humide et la brume hivernale qui prit le jardin d\u2019assaut, paralysant et couvrant tout d\u2019une pellicule givrée sur un ordre inaudible de Lucrèce, tandis qu\u2019elle disparaissait derrière une porte dont les vantaux firent en se fermant un bruit monumental de foudre, un grondement intarissable qui résonnait encore quand, dédaignant les antichambres du château, ses bibliothèques, ses salons démesurés tendus de gobelins, ses boudoirs où, fanés dans leurs vases, des bouquets d\u2019ancolies dégageaient un relent mortuaire, Lucrece atteignit la rampe d\u2019acces de la salle d\u2019armes et vint s\u2019asseoir a une table étroite en retirant sa coiffe, libérant du même coup une abondante chevelure dont quelques mèches, comme elle penchait le front, trempèrent un temps dans une coupe remplie de vin déposée là, bien avant qu\u2019elle n\u2019arrive, par un serviteur prévenant.Il dit: «Madame désire-t-elle autre chose?» Mais Lucrèce ne releva pas la tête ni ne lui répondit.Elle ouvrit seulement des yeux jaunes pleins de stupeur, saisissant pour la première fois dans la voix ironique du valet qui la considérait depuis son poste devant les armures les raisons de ses progrès trop lents.Elle étouffa une envie subite de l\u2019écarteler, ce Joseph récalcitrant qui résistait par Dieu sait quelle puissance, qui repoussait l\u2019'engourdissement, freinant par là l\u2019avancée de Lucrèce dans le monde des morts-vivants, car elle comprenait tout à coup qu\u2019il lui fallait d\u2019abord les 40 soumettre tous, tous autant qu\u2019ils étaient, tous, chiens, chaises, hommes ou plantes, avant d\u2019accéder elle-même à la bienheureuse inertie, à l\u2019'euphorique morsure du gel.Par un signe de la main, Lucrèce congédia son domestique.Bien résolue à mettre toutes ses énergies au service de son ultime dessein sans plus perdre une minute, elle fixa devant elle un point neutre et appela ses pouvoirs, les concentra, les réunit et les lila en une sorte de rayon mortel d\u2019une indicible intensité.Elle crut un moment que son crâne s\u2019ouvrait sous la tension qui lui martelait et la nuque et les tempes mais elle tint bon avec une détermination farouche, combattit sa faiblesse et les nausées qui l\u2019assaillirent jusqu\u2019à ce qu\u2019elle sût dominer la situation et, en effet, dans les salons, ce furent d\u2019abord les tapisseries qui se raidirent sous le frimas engendré par Lucrèce, puis les lustres avec leurs girandoles se couvrirent d\u2019une gelée blanche, on vit par tout le château meubles, objets et boiseries peintes s\u2019enchâsser dans un étui vitrifié qui en redessinait tous les contours et jusqu\u2019aux parois se fendre par la force du froid, dans les lézardes ainsi formées gonflèrent des blocs qui éclatèrent ensuite en milliers de cristaux, ils jonchèrent le sol déjà luisant comme une patinoire où les méandres des tapis, leurs fleurages et leurs bêtes mythiques parurent fossilisés, pendant ce temps, aux cuisines, les boulangères et les apprenties voyaient la pâte prendre une consistance de verre, leurs mains ne s\u2019en pouvaient plus détacher, elles regardaient monter le gel le long de leurs bras avec des yeux remplis d'horreur, leurs cris mouraient au fond de leur gorge en même temps qu\u2019elles-mémes se transformaient en une substance dure et plus pale que des Sevres, il s\u2019éleva a ce 41 moment un vent violent qui charroyait des grélons de la taille d\u2019un pois chiche, il s\u2019engouffrait dans les vestibules, forçait les portes des chambres, fouinait dessous les lits en répandant partout des traînées de grésil lumineux comme une queue de comète qui resterait accrochée aux linteaux des fenêtres et aux baldaquins, aux torchères et aux soffites y suspendant des concrétions aussi friables que des hosties sous le regard amusé de Joseph, toujours bien pris dans sa chair tiède qu'aucune gerçure n\u2019entachait et ignorant tout des efforts décuplés de Lucrèce qui combattait sa résistance et s\u2019acharnait à vouloir faire de lui son plus brillant colosse de glace, elle visait le plexus, la tendreté de l'estomac, l\u2019imaginait durci comme une pierre, elle mettait tant et tant de fureur à conserver sa transe, les doigts crochis en serres d\u2019aigle sur le plateau cristallisé de la table soudée au sol par des glaciers dans cette salle où rien, ni des cuirasses, ni des heaumes, ni des lances, ni des épieux n\u2019était reconnaissable, rien, hormis Lucrèce, Lucrèce qui respirait par à-coups, Lucrèce ivre de rage et sur le point de craquer quand soudainement Joseph sentit un fer brûlant lui transpercer le corps, il se recroquevilla en hurlant plus fort qu\u2019un possédé, chancela, chercha des points d\u2019appui sur les surfaces glissantes qui le repoussèrent, sur les arêtes qui le lacérèrent tandis que le gel le mordait avec ses dents chauffées à blanc, l\u2019envahissait par le dedans, se communiquait à ses artères, coagulait rapidement toutes ses humeurs fondamentales, puis les cris de Joseph faiblirent, décrurent aussi les violents spasmes qui l\u2019avaient secoué, ils s\u2019immobilisa au sein d\u2019une cristallerie bleutée, lui-même devenu un quartz limpide renfermant des viscères éclatés qui l\u2019allumaient de prismes, splendide forme pétrifiée dans un château absurde et somptueux.Lucrèce, par un instinct de fauve, sut qu\u2019elle 42 avait remporté la victoire.Les traits de son visage se relacherent et reprirent leur harmonie florentine.Elle se leva pour parcourir les salles indescriptibles, scruta les cagibis, les placards empanachés, les corridors flanqués par des idoles grotesques où l\u2019on devinait à peine les formes des anciennes statues, elle sourit d\u2019aise à la vue de sa propre chambre avec son lit orné de singuliers glaçons fixés au dais comme des lambeaux de moustiquaire, reconnut sous le givre son linge fin et ses dentelles raidies, elle se fraya un chemin à travers les cristaux, les aiguilles, les flocons, puis elle s\u2019allongea en croisant les mains sur sa poitrine et, blanche prétresse dans son décor de cathédrale, dans son théâtre extravagant, belle gisante sur son sarcophage, elle se laissa lentement envahir par le froid. La Confession de Gisèle Jacques Benoit Jacques Benoit, né à Lacolle près de la frontière américaine en 1941, vit maintenant à Montréal.Il a publié quatre romans, Jos Carbone, Les Voleurs, Patience et Firlipon et Les Princes.Ce dernier, ainsi que Jos Carbone qui méritait en 1968 le Prix littéraire du Québec, ont été traduits en anglais.L'extrait que nous présentons est tiré d\u2019un roman en préparation intitulé Gisèle et le serpent, ou Les Aventures drolatiques du docteur Grégoire Rabouin. LA CONFESSION DE GISÈLE Un jeune médecin montréalais, Grégoire Rabouin, est entraîné contre sa volonté dans une suite d\u2019aventures cauchemardesques par une de ses ex-patientes, Gisèle Rabeault.Terrorisé, craignant pour son équilibre mental, Rabouin commence à comprendre ce qui lui arrive le jour où il trouve chez lui, sur une table, un mystérieux cahier venu là il ne sait comment.C\u2019est une confession, de la main de la jeune femme, où celle-ci soulève un coin du voile à son propre sujet\u2026 J'ai vécu (et je vis encore) une étrange aventure, au bout de laquelle Je me suis trouvée être une autre au point où je me demande parfois s\u2019il n'aurait pas mieux valu que je reste qui j\u2019étais.(Que c'est bien dit, tout cela!) Mais tel n\u2019est pas mon propos; je passe donc aux faits, c\u2019est-à-dire au récit des événements qui ont fait de moi ce que je suis maintenant.Je tenterai d\u2019être la plus brève possible.Jusqu'à l\u2019âge de trente-trois ans, ma vie ressembla à celle de tout le monde.Je viens d\u2019une famille de classe moyenne (mon père est agent d'assurances), je suis d\u2019intelligence moyenne \u2014 je 45 ne me leurre pas \u2014 et, enfin, j'ai étudié un peu plus longtemps que la moyenne des gens.Diplôme d\u2019études collégiales, puis deux ans d\u2019université en faculté de philosophie, et puis crac! après avoir moultes fois couché avec, j'ai épousé à vingt-et-un ans un confrère de faculté.Barbichette, lunettes, l\u2019intellectuel type, enfin, un concombre encore moins intelligent que moi, comme je finis par m\u2019en apercevoir après quelques années de mariage.Un vrai désastre.Une fois mariée, j'enseignai un an comme professeur suppléant à la Commission des écoles catholiques de Montréal, et puis, vidée, sans force, dégoûtée de l\u2019enseignement, j'abandonnai tout et m\u2019enfermai dans mon appartement.Je me mis a lire, a révasser, en un mot, je perdais mon temps.Barbichette (je veux dire mon mari) enseignait dans un college et, pendant ce temps, avec moi au milieu, la maison devenait chaque jour de plus en plus sale.Les joies du lit \u2014 connaissais pas, ou si peu.Barbiche, malgré nos nombreuses coucheries, en était à peu près au même point, et moi, à croire que je régressais.Jusqu'ici, rien que de très ordinaire.Je m\u2019ennuyais, je périssais lentement d\u2019ennui.Le suc vital me quittait, comme un citron qui sèche sur un coin de table.Huit ans, que ça a duré.À vingt-neuf ans, ne voyant plus d'\u2019issue (j'enlaidissais et maigrissais: de cent vingt- cinq livres le jour de mon mariage, j'étais passée à quatre-vingt-dix-huit), je me mis à courir les médecins.J'en vis je ne sais plus combien, mais cela ne donnait rien et même les visites chez les 46 gr \u201cFESR docteurs finirent par m\u2019assommer.Maintenant, J'étais franchement laide, blème, et je paraissais dix ans de plus que mon âge.Tout à ses pensées profondes (celles des autres, en fait, puisque à mon avis il n\u2019a jamais accouché d\u2019une seule pensée philosophique originale, et puis qu\u2019est-ce que la philosophie?), Barbiche, je disais, tout occupé à remâcher des idées puisées dans ses livres, semblait ne s\u2019apercevoir de rien et, comme on dit, me fourrait (le beau mot!) avec régularité, mais je restais indifférente comme une planche.Une nuit, je fis un rêve.Un serpent vert foncé \u2014 vert sapin, mais en plus luisant et la peau couverte d\u2019écailles \u2014, gros comme le poignet et long comme le bras m\u2019entra par le vagin et, après un temps plus ou moins long passé dans mon corps, me ressortit par la bouche.Ce n\u2019était pas un cauchemar, un rêve tout simplement: je n\u2019eus pas peur, j'étais calme, ou plutôt indifférente.Le cauchemar, ce fut le lendemain matin.En m'\u2019éveillant (j'avais encore le souvenir de ce corps froid me sortant de la bouche pour se glisser contre ma joue et mon cou), j'ai vu, de mes yeux vu, le serpent traverser notre lit dans le sens de la largeur, en passant sur nos genoux, puis se couler par terre avec souplesse.Il m\u2019a mème semblé qu\u2019il m'a jeté à un moment un regard d\u2019un coin de l\u2019oeil.Je suis restée dix minutes raide comme une barre, assise dans le lit, les dents serrées à m\u2019en briser les mâchoires.J'étais en fait si pâle que Barbi, qui prend habituellement une demi-heure à se réveiller vraiment, m\u2019a regardée avec étonnement et m\u2019a demandé ce qui se passait.47 Je n\u2019ai rien dit, c\u2019était mon serpent, pas le sien.«J'ai fait un cauchemar», j'ai dit, et la conversation s\u2019est arrêtée là.Quel rêve\u2026! mais, me semblait-il, ce n\u2019était plus seulement un rève.La nuit suivante, idem.Toutou (mon serpent, comme je l'appelle maintenant) me visita de nouveau les intérieurs.Cette fois cependant il entra en se tortillant un brin et j'eus un orgasme dans mon sommeil.Puis idem encore, il me ressortit par la bouche.À mon réveil, je le cherchai partout avec plus de curiosité que de peur, mais 1l n\u2019était pas là.J'ai fait le mème rêve trente-trois nuits d\u2019affilée.Chaque nuit, Toutou était un peu plus gaillard, si vous voyez ce que je veux dire.Il s\u2019attardait à l'entrée, le coquin, et puis une fois là-dedans il me malaxait les entrailles.Dans mon rêve, je mettais alors la main sur le ventre, et je sentais ses mouvements un peu mieux chaque nuit, comme j'imagine une femme enceinte sent les coups de pied de son foetus.Mais le matin, j'avais beau regarder partout, je ne le revis plus une seule fois.Barbiche commença assez rapidement à me jeter des coups d'oeil suspects.Car au bout d\u2019une quinzaine de jours, je commençais à engraisser.Jusque-là blème comme une cancéreuse, ma peau devint blanche \u2014 un beau blanc lait avec une imperceptible nuance de rose \u2014 et je continuais à prendre du poids.Tout doucement, en trente-trois jours seulement, je regagnai la chair que javais perdue et regrimpai donc à cent vingt-cinq livres.J'embellissais, je voyais ça dans mon miroir et aussi aux regards goulus dont me gratifiaient les hommes dans la rue.48 Barbiche, je précise, s'inquiétait.Comme disent les auteurs de romans policiers, j'avais l\u2019impression \u2014 chaque fois qu\u2019il me jetait un de ses regards fuyants \u2014 de voir lentement tourner les lourds engrenages de sa pensée; une idée originale lui était enfin venue: il me soupçonnait de le tromper.La beauté est une bien belle chose.Moi, ça me rendit gaie à nouveau, je me remis à rire de tout et de tout le monde et aussi à faire des mots d\u2019esprit \u2014 une habitude de jeunesse dont j'avais même oublié que je l'avais eue, à cause du sérieux et de la bêtise lugubre de mon mari.Le 21 juin 19.(c\u2019était le matin qui suivait ma trente-troisième nuit de féte avec le serpent), Barbiche, qui était en vacances, partit à l\u2019aube pour une excursion de pêche.Il avait accepté l\u2019invitation d\u2019un ami professeur et allait en Abitibi, je crois, où il devait rester trois jours.Je l\u2019embrassai avant son départ, et bon débarras! m\u2019étais-je dit.J'étais à manger un bol de Corn Flakes en révassant, encore toute chaude de mon rêve habituel, quand soudain l\u2019impossible se produisit.En face de moi, là où aurait dû être assis Barbiche, une petite tête verte aux yeux jaunes se montra soudain par-dessus le rebord de la table.«Madame.\u2026», fit-elle d\u2019une belle voix grave en dodelinant comme pour me saluer et avec une sorte de rictus qui pouvait passer pour un sourire.Je fus si saisie que je faillis m\u2019étrangler avec mon Corn Flakes.Je finis par avaler de travers, avec beaucoup de difficulté, et j'en eus mal à la gorge.C\u2019était Toutou \u2014 le rêve devenu réalité \u2014 et, me mettant à trembler, je réalisai que le serpent, 49 EM) malgré son semblant d'irruption dans la réalité le premier jour, n\u2019avait été jusque-là pour moi que l'élément d\u2019un rêve.Brusquement, je me levai comme un ressort et ma chaise tomba, puis je restai de nouveau figée par I'épouvante comme le serpent s\u2019élevait en se tortillant.«Madame Gisele a peur?» fit-il ironiquement en me fixant de ses petits yeux ronds, brillants comme deux pierres précieuses.Un serpent vous a-t-il déjà adressé la parole?Je peux vous assurer que même s\u2019il s\u2019agit d\u2019un serpent familier, comme l\u2019était en quelque sorte celui-ci pour moi, cela vous glace.J'étais toujours incapable d\u2019articuler un mot.Pourtant, mon nom dans sa bouche m'\u2019avait un tantinet rassurée, car il me semblait que la bête me montrait par là qu\u2019elle me connaissait vraiment (c\u2019était donc à coup sûr le serpent de mon rêve) et qu\u2019elle ne me voulait pas de mal.Le reptile s\u2019enhardit, puis grimpa tout a fait sur la table et rampa avec souplesse et lenteur vers mon couvert.«Touchez pas a mon Corn Flakes!» dis-je sottement.Il sourit a sa maniere: «Ce n'est pas les Corn Flakes qui vous font engraisser et embellir», fit-il remarquer en penchant la tête d\u2019un air calin.Ce qu\u2019on peut être bête! Malgré l\u2019évidence, je n'avais pas fait de lien jusque-là entre mes relations nocturnes avec Toutou et ma beauté renaissante, mais du coup la connexion voulue s'établit dans ma cervelle et je compris: c\u2019était au serpent et à ses bienfaits que j'étais redevable de ce que je devenais! La Pierre d\u2019Érèbe Daniel Sernine Daniel Sernine est né à Montréal en 1956, où il habite toujours.HN a publié plusieurs nouvelles dans des revues de fantastique et de science fiction, dont Exode 5 qui remportait le Prix Dagon en 1977.Un roman de science fiction pour les jeunes a également été publié, Organisation Argus, ainsi que deux recueils intitulés Les Contes de l\u2019ombre et Légendes du vieux manoir. LA PIERRE D\u2019EREBE Les Phrases de l\u2019Oracle livre maudit dont la rédaction remonte à la plus haute antiquité, traite des puissances mauvaises qui habitent un univers voisin du nôtre.Heureusement ces puissances n\u2019ont accès à notre monde qu\u2019en de rares occasions, et encore leur faut-il des manières de clés, qui prennent parfois la forme d\u2019incantations, parfois celle d\u2019objets magiques.Ces objets ont une façon bien à eux de passer entre les doigts des mortels qui ne savent rien de leur vraie nature et d\u2019aboutir par ces mêmes ignorants entre les mains de ceux qui savent les utiliser \u2014 en bien ou en mal.Il est bien des objets dont je pourrais vous entretenir, mais je vous parlerai ici d\u2019une pierre d\u2019Érèbe et d\u2019un jeune homme à qui elle échut, pour lui échapper peu après, sans qu\u2019il sût jamais quelle tragédie se mit en branle lorsqu\u2019il la perdit.Il fut trop content de ne plus la détenir.Toutefois, quelques années plus tard, un autre de ces objets, une bouteille ensorcelée, allait lui échoir par un hasard tortueux et causer sa perte.Mais c\u2019est là une tout autre histoire, et j\u2019en reviens à mon propos de ce soir.C\u2019était un contraste étonnant.D\u2019une part, ce jeune homme qui avançait d\u2019un pas souple, portant 52 une pélèrine sombre, un cache-col tricoté et une casquette de sous laquelle émergeait une abondante chevelure d\u2019or cuivré.À quelques pas derrière lui, penché vers l\u2019avant dans une pose quasi simiesque, un bossu marchait aussi vite que le lui permettait sa claudication.C\u2019était un véritable gnome, court et noueux, dépenaillé comme un clochard.Exaspéré, le jeune homme s\u2019arrêta et se retourna.«À la fin, dit-il sèchement, vas-tu me lâcher?Pourquoi me suis-tu?» Il se retenait de grimacer devant ce visage hirsute, dont un oeil était ouvert, glauque, tandis que l\u2019autre était bouché par une paupière ratatinée.Le nez camus, les sourcils broussailleux, le front bas, la peau ravagée et verruqueuse.Le bossu s'arrêta devant le jeune homme et sa bouche édentée eut un rictus qui se voulait sourire.«Si je donnais l\u2019impression de te suivre, c\u2019est que je ne parvenais pas à te rattraper.\u2014 Eh bien, c\u2019est fait.Que me veux-tu?\u2014 Tu es bien Simon, le petit-fils d\u2019Agathe?» Interloqué, le jeune homme hésita.«Et toi, qui es-tu?Est-ce que je n\u2019ai pas déjà vu ta vilaine face?\u2014 Possible.Agathe ne sort plus sans s\u2019appuyer sur ma robuste épaule.On m \u2018appelle Lèpe- rou et il y en a qui disent que ma mère a couché avec le diable.» I eut un gloussement qui pouvait passer pour un rire.«la grand-mère Agathe te cherche, ajouta- 53 t-il.Elle a quelque chose de très important à te dire.» Simon fut plus qu\u2019intrigué.Il y avait des mois, sinon des années, qu\u2019il n\u2019avait vu Agathe, la mère de sa mère, et il n\u2019eût pas été étonné d\u2019apprendre qu\u2019elle était morte.Elle devait être octogénaire.C\u2019était une Amérindienne et on la disait sorcière.En fait, elle avait été diseuse de bonne aventure, chiromancienne, cartomancienne, mais Simon ne croyait pas qu\u2019elle exerçât encore son métier.Pourquoi diable voulait-elle lui parler à lui, qui la connaissait à peine?D'ailleurs, fallait-il se fier a Lèperou, ou n\u2019était-il pas en train de préparer quelque mauvais coup?«Suis-moi, disait le bossu, je vais te mener à elle.\u2014 Tu crois que je vais te suivre dans les ruelles de Saint-Imnestre?En plus, il va bientôt faire noir! \u2014 Tu ne me fais pas confiance?» demanda Lèperou avec un air de dignité offensée qui fit sourire Simon malgré sa méfiance.Le jeune homme décida de suivre son guide infirme, bien résolu toutefois à demeurer sur ses gardes.L'un à la suite de l\u2019autre ils quittèrent la basse-ville et s\u2019engagerent dans le faubourg Saint- Imnestre par le pont de l\u2019Islet.Le temps était gris, avec de rares échancrures dans les nuages.Dans la pénombre du crépuscule on allumait les réverbères.Sans son guide, Simon ne serait jamais parvenu à trouver son chemin à la noirceur dans ce dédale de venelles tortueuses si même il avait su où il allait exactement.Ils arrivèrent enfin devant une sorte de porte cochère au-dessus de laquelle une 54 enseigne rouillée annonçait un forgeron.Lèperou poussa un des battants de bois vermoulu et les gonds grincèrent.Le boiteux s\u2019engagea dans un passage voûté.Il disparut dans l\u2019obscurité et Simon le suivit au son de ses godasses sur la terre battue.Ils débouchèrent dans une cour intérieure encombrée de barils, de caisses et de tonneaux.Simon leva la tête et vit que le ciel se dégageait un peu.Lèperou, à peine visible dans les ténèbres, désigna un escalier de bois conduisant à l\u2019étage d\u2019une bicoque délabrée, du côté droit de la cour.«En haut de l\u2019escalier», chuchota-t-il.Puis il s\u2019en fut par où il était venu.Le jeune homme se retrouva seul en ces lieux sinistres.Dans les murs noirs qui entouraient la cour, quelques rectangles luisaient faiblement, trahissant des fenêtres occultées par des rideaux sales derrière lesquels brillaient de pauvres luminaires.Le trottinement d\u2019un rat troublait parfois le silence.Redoutant un guet-apens, Simon scruta tous les recoins de la petite cour, mais il n\u2019y avait personne.Finalement le jeune homme s\u2019engagea dans l\u2019escalier chambranlant.Les marches vermoulues obligeaient Simon à sonder chaque degré avant d\u2019y porter le poids de son corps.Il parvint à une porte palière.Il y frappa en vain; le son des coups troubla le silence de l'arrière-cour mais ne suscita aucune réponse.Simon ouvrit alors la porte, qui n\u2019était pas fermée à clé.Il distingua la première marche d\u2019un escalier à pic, presque une échelle.Penché vers l\u2019avant, en saidant de ses mains, il monta pratiquement à quatre pattes en se demandant pourquoi diable il s'était embarqué dans pareille histoire.L'obscurité était totale et le jeune homme faillit se heurter à une porte, à peine soulignée par 55 un rai de lumière filtrant entre le battant et le plancher.Il frappa.«Qui est-ce» demanda une voix aigre et cassée.\u2014 Simon.» La porte s\u2019ouvrit sur une sombre mansarde dont le plafond en pente rejoignait le plancher.Seul un maigre feu de bois allumé dans une petite cheminée noircie éclairait la pièce.Il y avait quelques meubles bancals et un fouillis d\u2019objets hétéroclites défiant tout inventaire.Mais ce que le visiteur vit d\u2019abord, ce fut la vieille femme qui ouvrait la porte.Emmitouflée de châles, elle avait une tète maigre aux os saillants et à la peau de momie, avec quelques mèches de cheveux gris.C\u2019était Agathe; Simon la reconnut sans l\u2019ombre d\u2019un doute bien qu\u2019elle eût beaucoup vieilli depuis la dernière fois qu\u2019il l\u2019avait vue.Tandis qu\u2019il refermait la porte derrière lui, Agathe retourna s\u2019asseoir sur sa berceuse, puis elle fixa sur son invité le regard de ses yeux gris aux pupilles minuscules, qui semblaient ne pas voir ce qu\u2019ils contemplaient.«Bien que je voie mal ton visage, dit-elle en chevrotant, je reconnais cette chevelure.Je te remercie de répondre à mon appel.Je suis trop vieille pour sortir et j'ai peine à marcher.Je n\u2019ai personne à qui me fier.Lèperou est un être sournois et je n\u2019oserais rien confier à ses doigts crochus.\u2014 Avez-vous un service à me demander, grand-mère?» Elle lui montra une lucarne s\u2019ouvrant dans un mur de briques.Simon s\u2019en approcha et comprit où se trouvait 56 In ji la maison d\u2019Agathe.Elle se dressait sur l\u2019extrème bord de la Michikouagook, à l\u2019endroit où cette étroite rivière, en un méandre prononcé, se rapproche du promontoire de la haute ville au point de toucher presque le pied de la falaise, de sorte que les maisons de la haute-ville semblent en cet endroit dominer celles du faubourg Saint-Imnes- tre.«Tu vois cette maison?» fit la vieille femme.Elle désignait une sombre demeure, haute et massive, sise presque au bord de la falaise.Sous la lune qui brillait entre deux nuages, Simon en observa les tourelles, les pignons, les cheminées et aperçut quelques fenêtres faiblement éclairées.De par sa position au bord de la falaise, la maison semblait surplomber la mansarde d\u2019Agathe.«Cette demeure, expliqua la vieille Indienne, est le repaire d\u2019une secte d\u2019Adorateurs de Soura- dor.Certaines nuits, il s\u2019y trame des choses mauval- ses.\u2014 Qui est Sourador?» demanda Simon.La vieille baissa le ton comme si le seul fait de parler de ces choses pouvait attirer le malheur! «Il est l\u2019une des trois Puissances du Mal.Sourador, le Sournois, Celui qui guette derrière les nuages, le Malin, le Pervers, Celui qui, fait naître l'angoisse.On le représente parfois sous la forme d\u2019un immense aigle, aussi transparent que l\u2019air, avec des mains humaines en guise de serres.Ses Adorateurs lui offrent leurs prières blasphématoires mais ils ne peuvent l\u2019évoquer à proprement parler, c'est-à-dire le faire apparaître devant eux, car c'est une entité qui vit en d\u2019autres sphères et se manifeste rarement dans notre univers.Ils aimeraient bien pouvoir en quelque sorte lui ouvrir la 57 porte de notre monde pour contempler en face sa puissance.Mais pour ce faire, il leur manque la clé, et cette clé, c\u2019est moi qui la détiens.» Elle désigna une vieille commode qui constituait l\u2019essentiel de son mobilier.«Cherche, dans le tiroir du haut, un écrin noir.» Simon eut grand peine à découvrir l\u2019objet parmi des étoffes sombres.Il donna la petite boîte à la vieille, qui l\u2019ouvrit.Sur le satin blanc était posé un pendentif muni d\u2019une chaînette d\u2019or: une pierre rouge en forme de larme ou de goutte d\u2019eau, de la grosseur d\u2019un raisin.Le joyau était translucide, tel un rubis ou un grenat, mais il y avait à la surface de la pierre de très fines marbrures roses.Aussi lisse et poli qu\u2019une agathe, le bijou était enchâssé dans une résille d\u2019or aux mailles fines et largement espacées, entrelacées sans symétrie.«C\u2019est une pierre d\u2019Érèbe, expliqua la vieille.Quand certaines formules magiques sont prononcées, elle luit d\u2019un éclat pourpre et elle éveille la convoitise de Sourador.C\u2019est avec cette pierre que les Adorateurs entendent évoquer leur démon; ils veulent me la voler.Et s\u2019ils sen emparent, ils attireront sur toute la ville la fureur de Sourador.\u2014 Comment ont-ils su que vous la possédiez?demanda Simon que toutes ces fables laissaient sceptique.\u2014 Ils ont parmi eux une voyante; la pierre d\u2019Érèbe est constamment entourée d\u2019une aura perceptible dans la sphère spirituelle.» Agathe couvait des yeux le joyau maléfique et son petit-fils la considérait avec une incrédulité mêlée de pitié.Il fallait que la vieille fût bien 58 proche de la sénilité pour proférer de telles sottises.Il est vrai que l\u2019occultisme avait longtemps été son métier.«Et quel est ce service que vous vouliez me demander?\u2014 Les gens de la secte rôdent déjà autour de moi, répondit-elle en jetant à la ronde des regards inquiets.Il faut mettre la pierre d\u2019Érèbe en lieu sûr, hors de leur portée.J'ai pensé à l\u2019archevêché.\u2014 L\u2019archevéché?\u2014 Monseigneur Alfiori connaît ces choses.C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi il a longtemps été en disgrâce; le Saint-Siège prise peu l\u2019occultisme.Peut-être Monseigneur Alfiori pourra-t-il exorciser la pierre ou la détruire selon un rituel qui effacerait ses vertus maléfiques.» Un bruit de vitre cassée l\u2019interrompit et fit sursauter le jeune homme: une brique, lancée à travers une lucarne du toit, rebondit sur le plancher parmi les éclats de verre.Simon considéra la vitre brisée avec hébétude tandis qu\u2019Agathe se levait avec une hâte désespérée.«Cache-toi, garçon!» grinça-t-elle.Son avertissement fut interrompu par un sifflement: une flèche noire transperça son cou de part en part.La vieille retomba assise dans sa chaise, un sang clair coulant du côté de son cou.«Alfiori\u2026» râla-t-elle en tendant au jeune homme l\u2019écrin hâtivement refermé.Son bras retomba et la petite boîte chut au sol.Simon n\u2019avait pas encore bougé, sidéré surtout par la flèche noire à la fois si incongrue et si meurtrière.Sa réaction vint enfin: il se jeta à quatre pattes, à la fois pour échapper à un nouveau trait et 59 pour récupérer l\u2019écrin.La seconde flèche le manqua de peu, perça son cache-col juste derrière la nuque, latéralement, et resta prise dans la laine.Tout à coup, les propos de la vieille Agathe prenaient plus de poids.Pour l\u2019instant, le jeune homme n\u2019avait rien de mieux à faire que de fuir: sa pauvre grand-mère gisait morte et il n\u2019y pouvait plus rien.Glissant l\u2019écrin dans sa poche, il rampa jusqu\u2019à la porte.La lucarne par laquelle le mystérieux assassin avait tiré ses flèches donnait sur le côté opposé à la sortie.Simon espérait donc lui échapper en empruntant le chemin par ou il était venu.Il descendit l\u2019escalier intérieur presque à tâtons et déboucha à l\u2019extérieur sur le palier branlant.La petite cour enténébrée lui parut déserte.Il dévala les marches périlleuses puis s\u2019élança vers le passage donnant sur la rue.Dans sa fuite, il s\u2019interrogeait sur cet assassin invisible qui tuait avec des flèches.Cela avait sûrement rapport avec les propos de la vieille Agathe: n\u2019avait-elle pas dit qu\u2019elle se savait surveillée par les Adorateurs de Sourador?Le fuyard ouvrit la porte cochère et s\u2019élança à l\u2019air libre.Il n\u2019eut pas sitôt fait cinq enjambées qu\u2019une flèche siffla à ses oreilles et alla se perdre plus loin dans la rue.Simon bondit vers l\u2019abri d\u2019un porche.Puis, risquant un coup d'oeil sur sa gauche, il tenta de repérer le mystérieux archer.Dans cette direction, la rue faisait un coude; sur le toit incliné de la maison qui se dressait dans cet angle, le fuyard aperçut un mouvement.Ce n\u2019était guère qu\u2019une ombre dans l\u2019ombre des cheminées, à peine visible dans la nuit. Le jeune homme recula dans l\u2019abri de sa cachette pour reprendre son souffle.Il sentit derrière son mollet la résistance d\u2019un corps inerte.Se retournant il regarda à la pauvre lueur des fenêtres d\u2019en face.Il sursauta en voyant un corps recroquevillé sur les marches du porche.Horrifié, Simon reconnut Lèperou; dans l\u2019unique oeil du bossu était plantée une flèche de bois sombre empennée de plumes noires.L\u2019archer était véritablement un tueur: pourquoi avait-il assassiné Lèperou qui n\u2019avait rien à voir dans cette histoire?Et pourquoi Agathe, du reste?La vieille était sans défense et on aurait aisément pu fouiller sa chambre sans lui faire violence.Simon n\u2019avait guère le temps d\u2019épiloguer là-dessus: l\u2019archer pouvait avoir des complices ou descendre lui-même du toit où il était perché, et Simon n\u2019était pas à l\u2019abri.Il décida de tenter sa chance en courant d\u2019un porche à l\u2019autre, espérant battre de vitesse le tireur à l\u2019arc.Mal lui en prit, car il n\u2019eut le temps de faire que deux enjambées.Quelqu\u2019un lui sauta aux jambes par derrière et il tomba en plein visage sur le trottoir.Un coup sur la tête l\u2019étourdit sans toutefois lui faire perdre connaissance.Il fut un moment à voir des lumières devant ses yeux, à entendre un bourdonnement lancinant et à se sentir tomber vertigineusement.Il n\u2019eut que vaguement conscience qu\u2019on le fouillait, puis il entendit des appels.Lorsque sa vision se rajusta, deux passants le remettaient sur pied et son agresseur s\u2019enfuyait vers le coin de la rue.Simon fouilla vivement les poches de sa pèlerine: l\u2019écrin noir n\u2019y était plus.Simon ne songea pas un instant à poursuivre 61 son détrousseur: il s\u2019estimait déjà assez chanceux d\u2019avoir échappé à l\u2019archer et de se tirer de cette affaire avec seulement une bosse sur le crâne.Il ne tenait pas non plus à attendre l\u2019arrivée de la police: il aurait été bien en peine d\u2019expliquer pourquoi Lèperou et Agathe étaient morts et de prouver qu\u2019il n\u2019y était pour rien.Il décida donc de filer à l\u2019anglaise tandis que des badauds faisaient un demi-cercle autour du cadavre du bossu.Peu lui importait l\u2019usage que les brigands feraient de la pierre d\u2019Érèbe.Qu\u2019une secte de fanatiques eût recours au meurtre pour s'emparer d\u2019un talisman, c\u2019était déjà une chose peu ordinaire, mais Simon n\u2019accordait nul crédit à la fable selon laquelle le joyau permettrait aux Adorateurs de faire apparaître un démon ou une puissance du mal.Agathe, interrompue dans son exposé, n\u2019avait pas eu le temps de convaincre son petit-fils de l'importance capitale de sa mission.Simon rentra chez lui, bien résolu à ne plus se laisser entraîner dans pareilles aventures.On parla longtemps du fameux orage qui frappa Neubourg cette nuit-là.D'abord, il vint par surprise: bien que la journée eût été nuageuse, le ciel s\u2019était dégagé durant la soirée et la nuit avait été claire.Vers cinq heures du matin, il se fit une grande noirceur comme si d\u2019épais nuages sombres s\u2019étaient accumulés spontanément au-dessus de la ville.Le vent se leva presque aussi soudainement, atteignant la violence d\u2019un ouragan.Cela ne dura que quelques minutes comme un cyclone qui frappe et passe son chemin.62 Le tonnerre gronda une fois, une seule: mais ce fut un grondement long et ininterrompu comme on n\u2019en avait jamais entendu, et il fut ponctué d\u2019une détonation telle que maints carreaux se brisèrent dans un certain secteur de la haute-ville.Simultanément, la foudre s\u2019abattait sur une maison de ce quartier, un seul éclair, d\u2019une luminosité sans précédent, au point que plusieurs personnes en restèrent aveugles durant des heures.La résidence qui fut frappée, ancienne et vénérable demeure de pierre dressée au bord de la falaise, en surplomb du méandre de la Michikoua- gook et du faubourg Saint-Imnestre, fut entièrement détruite comme par une formidable explosion et les maisons voisines furent gravement endommagées.(Heureusement, parmi les plus proches, l\u2019une était inhabitée et les résidents d\u2019une autre étaient en voyage à l\u2019étranger.) Peu de gens prêtèrent foi au témoignage d\u2019un cocher de fiacre qui passait à ce moment près de l\u2019endroit où tomba la foudre.On mit ses exagérations sur le compte du traumatisme qu\u2019il avait subi: en effet, il avait eu un bras fracturé en chutant de son siège et il resta aveugle pour la vie à cause de l\u2019éclair.D'abord, ce monsieur affirma que durant tout le grondement du tonnerre, plusieurs fenêtres de la dite maison brillèrent d\u2019une intense lumière écarlate comme s\u2019il y avait eu au rez-de-chaussée une très puissante lampe rouge.Puis la maison explosa littéralement; c\u2019est ce qui produisit la détonation entendue par toute la ville et attribuée à la foudre.Simultanément, le cocher vit l\u2019éclair, une ligne de feu éblouissante qui fulgura de la maison vers le ciel, oui, qui parut monter de la maison vers les nuages. Son fiacre bousculé par la déflagration au moment où il passait devant la demeure, le cocher emporta le souvenir d\u2019une ultime vision: juste avant l\u2019éclair il avait entrevu, si brièvement qu\u2019il aurait pu croire à une illusion, la forme immatérielle, plus subtile qu\u2019une vapeur et immense comme un nuage, d\u2019un aigle féroce déployé dans la tourmente au-dessus de la maison. Depuis la mort de grand-père | Camille Bouchard ; 72 En & 7 3 = / %» /8 We Gl - A si André Belleau Yvesglhériault Esther.Rochon André Carpentier 4 José,.Thériault Marie Jacques.Benoit Daniel Sernine Camille.Bouchard Jeah-Yves\"Soucy Michel Bélil ot CHIN "]
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