Le samedi, 1 février 1903, Supplément 2
[" \u201c U^Uf'-p'.¦¦\u2022¦*\u2022./«?¦.\" > « ¦r» Vol.XIV, No 37.LE SAMEDI î) FEUILLETON DU \u201c SAMEDI \u201d, 14 FÉVRIER 1903 (i) Diamants Sanglants No 2.VI.-F1DEIJA I.OCKlî (Suite) Apres la fuite de sou aîné, Rupert, qui vivait auprès de sa belle-sœur, u abandonna pas cette dernière; mais le sang des Scardale coulait dans ses veines.Il devint indiscipliné, las du joug pourtant léger de sa parente, et, finalement, il partit pour une contrée lointaine, déclarant qu\u2019il ferait fortune ou qu\u2019il ne foulerait jamais plus le sol du monde civilisé.Lady Scardale n'en entendit plus parler, ni de son mari, d'ailleurs.A fépoque où commence ce récit, elle comptait quarante-cinq ans et avait consacré sa t ie aux œuvres de bienfaisance.b,lie se dévoua surtout a faire le bien parmi les femmes, s\u2019efforçant, au lieu de les retenir dans l\u2019état de célibat, à leur donner les moyens de vivre par leurs propres ressources, sans considérer le mariage comme une profession\u2014un marché\u2014de .façon que celles qui se mai iaiont ne cédaient pas aux exigences d'une impérieuse nécessité.Lady Scardale acheta donc le vieux domaine de Chelsea et y ouvrit une sorte d'école technique pour jeunes filles, qu\u2019elle appela Culture College.Ce mot \u201cculture\u201d signifiait beaucoup de choses.Dans ce collège, on enseignait non seulement aux élèves les métiers ou les arts qui permettent aux femmes de gagner leur vie, mais on leur apprenait aussi à vivre.Lady Scardle ne croyait pas à 1 enseignement exclusif de la femme par la femme; elle trouvait qu\u2019il manquait d\u2019ampleur et de force.Aussi avait-elle chargé des hommes de professer les arts, les sciences, la gymnastique et l\u2019escrime.Les jeunes filles savaient faire la cuisine, confectionner et raccommoder leurs vêtements, conduire, monter à cheval et même panser leurs montures.Chacune à son tour était chargée des soins du ménage, car il n\u2019y avait pas de servantes dans le collège.Les lois delà plus stricte égalité régissaient tout ce petit monde.Lady Scardale était investie de la présidence, et miss Fidélia Locke, de la vice-présidence de l\u2019institution.La comtesse, émue des meilleurs de la jeune fille, lui avait confié ce poste à cause de scs nombreuses qualités.Fidélia Locke n'était pas, à proprement parler, orpheline, mais elle vivait seule, lorsque le hasard la plaça sur la route de cette excellente femme qui, elle aussi, vivait seule, sans être veuve.Fidélia avait vingt deux ans, de grands yeux profonds qu\u2019illuminait parfois une lueur soudaine, indice de passion contenue, et une bouche jlont les lèvres frémissaient à chaque bouillonnement intérieur.Feu de temps après leur rentrée à Culture College, Fidélia vint causer avec lady Scardale ainsi cju elle en avait l\u2019habitude presque tous les soirs.\u2014Je suis bien aise de vous voir, Fidélia, dit la comtesse.Vous n\u2019aviez pas bonne mine aujourd\u2019hui.Il vous faut prendre des vacances.Où vous plairait-il d\u2019aller ?\u2014Nulle part.nulle part où vous ne serez pas.Lady Scardale sourit.\u2014Vous êtes trop bonne, fit-elle.Je crains que le séjour de Londres ne vous convienne pas.Nous menons ici une existence de recluses, passe encore pour une vieille femme comme moi ! \u2014Ce n\u2019est pas cela, madame.i\\Iais, en ce moment, je me sens très malheureuse.\u2014Je sais, chère enfant, fit aimablement la comtesse, en caressant les joues de la jeune fille, comme on caresse celles d\u2019un bébé que 1 on veut encourager et fortifier par une démonstration affectueuse.\u2014Quand j arrivai ici, reprit Fidélia, je crus d\u2019abord que j\u2019adoucirais mes chagrins, en essayant de calmer ceux d'autrui.Mais je ne suis pas assez charitable, lady Scardale.je manque d\u2019abnégation.Mes propres douleurs m\u2019absorbent; elles emplissent mon cœur.\u2014Une fois, répondit gravement lady Scardale, j\u2019ai rencontré un homme très croyant et très pieux qui s\u2019était agenouillé pour prier.Un atome de poussière entra dans son œil et le gêna; il me ditqu'd ne pouvait plus prier.Ce grain de poussière bannissait de son cœur toutes les hautes pensées.Les peines de ce monde nous produisent à tous ce même effet, Fidélia.\u2014Plût au ciel que je n\u2019eusse à souffrir que d\u2019un grain de poussière, répliqua miss Locke.(1) Commencé dans le numéro du 7 février 1P-03.Maux de Gorge Elle parlait sans impatience, car elle n\u2019accusa pas un seul instant sa protectrice de traiter légèrement ses chagrins.\u2014Je préférerais voir vos yeux plutôt remplis de poussière que de de larmes\u2014on en chasse plus facilement la première que les secondes.Je ne puis retenir mes pleurs.Je sms sure que mon père est mort.Voilà bien des nuits (pie je rêve de lui, et je le vois toujours mort.Ah! comment vivrais-je sans lui?\u2014Vous l'aimiez beaucoup?\u2014Oh ! oui, beaucoup.Je l\u2019adorais.et lui aussi m'adorait !.Jl n\u2019est parti que pour procurer une fortune à sa fille.Si je n'eusse pas existé, jamais il n\u2019aurait songé à courir le monde.l,a pauvreté l\u2019effrayait à cause de moi, il le répétait sans cesse.Moi, je m\u2019en souciais peu!.Il y a sur terre de plus grands malheurs que la pauvreté! \u2014Certainement, Fidélia.Je n'ai jamais connu le besoin d'argent, et cependant, j'ai été bien malheureuse! \u2014Hélas! oui, chère madame, vous n'avez pas été heureuse! dit la jeune fille, en pressant la main de sa compagne.Je suis honteuse de parler denies peines quand je songe aux vôtres\".Mais, au moins, vous avez la consolation de prodiguer le bien autour de vous.\u2014Pour quelle raison appréhendez-vous la mort de votre père?; \u2014Mes rêves.et le fait de n'avoir plus reçu de ses nouvelles depuis fort longtemps!.Il m'avait caché son départ.je ne l'aurais pas laissé partir!.Je me serais accrochée à lui; je me serais pendue a son cou.il ne m'aurait jamais abandonnée, ou bien aurait emmené sa fille avec lui!.il m'a écrit d\u2019Australie, puis du Cap, pour m apprendre qu'il se rendait aux mines de diamants.Ses lettres me parvenaient régulièrement ; il me contait qu'il ne voulait pas que je fusse pauvre, qu'il était heureux de savoir combien vous vous montriez bonne pour moi, et enfin qu\u2019il espérait devenir bientôt riche\u2014pour moi, toujours pour moi ! Puis, plus rien !.Kt je sens qu\u2019il est mort !.Lady Scardale convenait mentalement que les craintes de sa jeune amie étaient fondées! mais elle se garda bien de le lui dire, pas plus d ailleurs, qu'il y avait dès calamités pires que la mort.\"Oui, songeait-elle, il existe de plus grands malheurs que la mort : la décadence morale, 1 extinction graduelle rie toutes nos bonnes qualités et la vie réduite aux expédients.\u201d Lady Scradale pensait tout cela, sans toutefois communiquer ses pensées a Fidélia.A la vérité, des renseignements puisés aux sources les plus différentes, ne lui représentaient pas le capitaine Locke sous un jour aussi favorable que sa tille se plaisait à le montrer.Un avait, eu effet, raconté a la comtesse ou il adorait son enfant, mais aussi qu il était léger, bon a rien, empoité, jaloux et prompt à se quereller.Avec tous ces défauts, quoi d'étonnant à ce qu'une mort tragique ait prématurément mis fin à l'existence du capitaine Locke?\u2014Ne croyez pas ainsi au pire, ma chère Fidélia, reprit doucement a comtesse, sans apporter trop d'encouragement dans sa voix.( )uoi qu il arrive, vous trouverez toujours ici dévouée.\u2014 le le sais! Mais un afin sur et une amie F- ne m'en veuillez pas de mes paroles ! regrette parfois d'avoir un toit pour m\u2019abriter, quand je me dis que mon père gît peut-être là-bas, sans sépulture, sous le soleil d'Afrique.\u2014Pauvre chère! intervint amicalement lady Scardale.\u2014N\u2019essayez pas de me raisonner, ni de me ramener au calme et a la résignation.Cela m\u2019est impossible.Je ne vois qu\u2019une chose: mon père mort, et mort à cause de moi ! N il.-J.IC l'OUTlCI Ill.\u2019II.I.K Gérald Aspen occupait un petit appartement dans une maison située au bas d\u2019une des rues qui relient le Strand aux quais de la Tamise.Le loyer en était peu élevé, car le jeune rédacteur de la Catapulte devait ménager scs ressources.Le lendemain du jour où il avait dîné au club des Yovagcurs en compagnie du bizarre étranger, Gérald s\u2019éveilla tard.Il éprouvait < ncore une sensation de fatigue.Il avait assiste, la veille, a une fête donnée par un gros financier aux dames du l'rk'olity 1 hcd're; il avait dansé, soupé, et, rentré chez lui, il avait bâclé à la bâte le compte rendu de la soirée.Tandis qu\u2019à demi éveillé, il regardait le grand soleil entrer par sa fenêtre, Big Beu carillonna les heures.\u2014Quelle heure peut-il bien être?se demanda le jeune homme, qui savourait en sybarite le plaisir de rester au lit après une nuit fatigante.Dix heures?L\u2019horloge sonna deux coups de plus.\u2014Midi! s écria Gérald.Diable! je suis en retard, ce matin.BAUME RHUM AL 1 10 LE SAMEDI Il s'exhortait mentalement à sc lever pour vaquer à la besogne (|uotidieime.Il n\u2019en lit l ien, cependant, car son esprit, à peine débarrassé des brumes du sommeil, se reportait aux plaisirs de la nuit précédente.Des souvenirs confus de frais minois et de jolies toilettes flottaient dans sa mémoire.11 poursuivait, à travers ces jolies toilettes et ecs frais minois, deux autres souvenirs, vagues, indécis, qu\u2019il essayait de dégager de i\u2019obscurilé de son cerveau.A la longue, l\u2019un d\u2019eux prit la forme d un visage de femme encadré dans la portière d\u2019une voiture, d\u2019un visage couronné d une chevelure blonde et dont les yeux se voilaient d\u2019une teinte de mélancolie.Cette évocation lui arracha d\u2019abord ce soupir avec lequel on salue, au réveil, le délicieux fantôme qui a embelli un rêve.Puis ce soupir si\u2019 changea eu sourire dès que Gérald se rappela que ce charmant visage, loin d'être une vaine fiction, appartenait a une jeune fille bien vivante, Fidélia Locke, qu il reverrait prochainement.Mais un autre souvenir le hantait également.C\u2019était comme la vision d\u2019une chose point belle du tout, fantastique, incongrue, qui ! irritait, parce qu\u2019il ne pouvait lui affecter de forme ni, pour ainsi dire, mettre bout à bout les morceaux épars qui la composaient.Cependant, phénomène fréquent, la lumière sc fit tout a coup dans son esprit.l,c chaos se combina et enfanta la silhouette d un géant en vêlements jaunes: le portrait de son voisin de table, au dîner de la veille, se dressa devant lui.\t, Aussitôt, Gérald se souvint de l\u2019épisode du club des Voyageurs et cet épisode lui parut si extraordinaire, si absurde, qu il convint avec lui-même que cette histoire n était ni plus ni moins qu un rêve, tout au plus bon à lui fournir la matière d'une colonne de copie.Malheureusement, en s arrêtant a cette conclusion, il tourna les veux vers sa table sur laquelle il aperçut le portefeuille en cuir, (pic le mystérieux étranger lui avait confié avec tant d insistance.\u2014je ne rêve donc pas! se dit Gérald.Kii effet, il se trouvait là, à l'endroit où il l'avait déposé la veille, ce portefeuille en cuir noir, fermé par un ressort d\u2019acier, que Gérald, en dépit de sa curiosité très compréhensible, n\u2019avait pas voulu ouvrir.Aspen songeait au héros de ce conte qui reçoit en rêve la visite d\u2019une princesse égyptienne et qui, à son réveil, aperçoit une pantou-ile oubliée par la visiteuse.Mais, comme l'énorme portefeuille de Sot h Chickering constituait une plus lourde responsabilité cpie le cothurne d'une fille des Pharaons, il sc promit de le restituer au plus tôt à sou légitime propriétaire.A ce moment, la domestique entra, apportant le déjeuner et les journaux du matin.Pour un journaliste militant, les journaux du matin sont une mine inépuisable de sujets d\u2019articles.Donc, après s\u2019être versé une tasse de thé.Gérald en déplia un, qu'il plaça devant lui, sur la table, suivant un angle qui lui en rendait la lecture facile.Scs veux tombèrent sur la manchette suivante: ASSASSINAT M Y ST h'.RI PAW DANS LE WEST END C\u2019était la nouvelle sensationnelle du jour, et Gérald, escomptant déjà les éditions supplémentaires de la Catapulte, la lut très attentivement.Dès la seconde ligue, son attention s\u2019accrut et bientôt il se demanda avec stupéfaction s'il ne continuait pas à rêver.11 s'agissait du crime commis dans Saint-James street et la victime sc nommait Setli Chickering! I,e doute n'était pas possible.1/homme avec lequel il avait dîné la veille, l'homme dont il avait écouté la curieuse histoire, l'homme qui avait insisté pour qu\u2019il acceptât le portefeuille qu'il détenait encore, l\u2019homme, enfin, qinl avait quitté peu d\u2019heures auparavant, était mort assassiné, frappé d\u2019une main mystérieuse par une main inconnue!\t, .11 sembla à Gérald que sa tète tournait\u2014tout cela était si étrange, si soudain, si horrible! Un sentiment de compassion pour cet: ami d'un soir se confondait avec la répugnance très naturelle de sc trouver mêlé à cette affaire, bien qu\u2019en même temps, il se réjouit ou\u2019il en fût ainsi.Même dans l\u2019hypothèse d'une simple rencontre avec Scth Chickering, Gérald Aspcn se considérait comme tenu de dire tout ce qu\u2019il savit.Mais son cas était plus sérieux.11 avait entre les mains une partie de la propriété personnelle du défunt, ainsi que les fragments d'une très singulière histoire, narrée par ce même défunt, et encore très fraîche dans ses souvenirs.l.e.devoir de Gérald Aspen consistait donc à renseigner\u2014-et cela dans le plus bref délai\u2014les autorités compétentes sur ce qu'il connaissait de Scth Chickering et de confier à leurs soins le mystérieux dépôt.Toutefois, malgré son trouble, Gerald éprouvait une certaine satisfaction professionnelle à se voir impliqué dans l\u2019affaire de Saint-lames street.On n'est pas pour rien l\u2019un des principaux rédacteurs de la Catapulte! Mais cette réflexion consolante était largement compensée par une autre moins réjouissante.Sa connexion avec 1 assassinat de Scth Chickering n entraînerait-elle pas pour lui de giaves difficultés?Ou'arriverait-il s'il n\u2019expliquait pas aux magistrats, dune façon satisfaisante, la possession du portefeuille du défunt?Pendant une seconde\u2014mais pendant une seconde seulement Gérald se demanda s'il ne ferait pas mieux de jeter tranquillement ce compromettant objet dans la rivière ou dans le feu.Aussitôt née, cette pensée fut repoussée par le jeune journaliste.Avec un air de Spartiate, Gerald acheva son dejcunci, sassuta rU la présence du mystérieux portefeuille dans la poche de sa redingote, boutonna héroïquement sou pardessus et partit pour Scotland Yard.Décidément, le jeune homme marchait de surprise en surprise.Le pauvre pêcheur du conte arabe, eu découvrant un génie dans 1 urne ramenée par son filet, ne fut pas plus étonné que Geiald au moment de l\u2019ouverture du portefeuille.Ou eu retira d\u2019abord une quantité considérable de diamants de prix, noyés, selon l\u2019usage, dans une couche de gutla-peicha, puis deux enveloppes cachetées.\t.La première contenait un double du contrat dont Chickering avait entretenu Gérald\u2014contrat qui liait entre eux tous les associée.On avait glissé sous la seconde les noms de tous les membres, de l'association, avec le nom des personnes auxquelles, en cas de décès du propriétaire originel, l'argent serait versé le icr janvier de 1 année suivante.Au grand ébahissement de Gérald, le premier nom prononce fut le sien ; John.Aspcn était le plus âgé parmi les membres de l\u2019associa-tion\u2014John Aspcn, ce père dont il n\u2019avait plus eu de nouvelles depuis si longtemps.John Aspcn avait désigné pour héritier, en cas de décès, son fils unique Gérald: or.comme John Aspcn était mort, Gérald arrivait au partage de la fortune.Le document énonçait très soigneusement le nom de tous les associés et, à la suite de chacun d\u2019eux, Scth Chickering avait écrit une mention au crayon.En regard de celui de John Aspcn, on lisait: \u201cMort-\u2014absorption par erreur d\u2019une trop forte dose de chloral.Le second nom était celui du capitaine Reginald Locke.Dans la colonne voisine, Chickering avait griffonné: \u201cTué en combat loyal par\u2014.\u201d Un simple trait noir remplaçait le nom de l\u2019adversaire du capitaine.L\u2019héritier se nommait miss Fidélia Locke, vivant à Londres, auprès de la comtesse de Scardale.On peut imaginer si le coeur de Gérald battit ! Le jour précédent, en admirant pour la première fois le joli visage de miss Fidélia Locke, il avait édifié des châteaux en Espagne, et maintenant !.Le nom de l'honorable Georges Perry Raven, second fils de lord Wallington, venait en troisième lieu; et, dans la colonne obituaire: \"Ramassé mort hors du camp\u2014assassiné par Noé Bland.\u201d Héritier institué: son phis jeune frère, le capitaine John Raven.On lisait ensuite le nom de Noé Bland, avec, en regard, cette laconique inscription : \u201cLynché\u201d, suivie d\u2019une date vieille de deux mois à peine.Les renseignements concernant Japhet Bland, le bénéficiaire de la succession de Noé, faisaient défaut.Le cinquième nom était celui de Ratt Gundy, accompagné de ce seul mot: \"Disparu\u201d, et le sixième, celui de Scth Chickering lui-même.Les deux colonnes supplémentaires étaient vierges ^lc toute indication relative à l\u2019institution d\u2019héritiers.vin.\u2014CULTURE COLLEGE Lady Scardale avait été très heureuse dans le choix de remplacement du Culture College.L\u2019établissement dominait la Tamise.A l'origine, plusieurs petites maisons s\u2019étaient groupées autour de la demeure seigneuriale.La comtesse racheta tout le lot et agrandit le domaine, au point d\u2019en faire une des plus belles habitations de Londres.Elle abattit les petites maisons, augmenta la grande et réunit les jardins en un seul, qui prit les proportions d\u2019un parc.Un mur élevé ceignit Culture College, lui donnant presque un air de monastère.En temps ordinaire, la pension n\u2019avait jamais l\u2019aspect sévère d'un cloître, et, ce jour-là, moins que tout autre.On célébrait le premier anniversaire de la fondation du collège par cette fête à laquel'e Gérald Aspcn était invité et que lady Scardale avait prié le capitaine Raven de ne pas oublier.Malgré l\u2019inclémence du mois d'avril, généralement mauvais eu Angleterre, la journée s\u2019annoncait comme devant être fort belle.La bise, jusqu\u2019alors âpre, s\u2019était attiédie, indice d\u2019un réveil prochain de la nature.Le soleil brillait glorieusement, répandant do tous côtés la profusion de ses rayons dorés, comme pour dédommager, par cette soudaine prodigalité, les mortels éprouvés par les rigueurs d\u2019un long hiver.Les alentours du Culture College présentaient une animation ex LE SAMEDI 11 traordinaire.La grille, large ouverte, livrait passage aux voitures qui déposaient les visiteurs au bas du perron.La foule amassée au dehors regardait les arrivants et s\u2019amusait de cet incessant va-et-vient.A l'intérieur, le collège ressemblait à une ruclie en activité, car les invités, admis a visiter l'institution, erraient de tous les côtés, sous la conduite de jeunes filles chargées de faire les honneurs de leur pension.Lady Scardale, entourée d\u2019un petit groupe d\u2019amis personnels, se tenait dans le jardin et recevait tous les visiteurs.Fidélia Locke était partout\u2014aidant, surveillant, expliquant.Une des pensionnaires s\u2019approcha de lrfdy Scardale.Elle tenait une carte de visite à la main et informa Mme la présidente qu'un jeune homme sollicitait quelques minutes d\u2019entretien particulier.La comtesse lut : \u201cGérald Aspen, embankment chambers, Villicrs street, Strand, et club des Voyageurs, Saint-James square.\u201d Elle ne connaissait pas ce nom, mais la mention du club des Voyageurs excita d\u2019autant plus sa curiosité qu\u2019elle se souvenait des craintes exprimées par Fidélia sur le sort de son père; un pressentiment sinistre se glissa dans son esprit.\u2014Ce monsieur, demanda-t-elle à voix basse à la messagère, dé-sire-t-il me voir immédiatement?-Oui, madame.Il s\u2019est enquis de la présence de miss Locke; je lui ai répondu affirmativement.alors il a insisté pour être reçu, mais par vous d\u2019abord.\u2014C\u2019est bien ce que je pensais, se dit lady Scardale.Alors, se retournant vers ses amis, elle ajouta à liante voix: \u2014Te reviens dans quelques instants.Et elle se dirigea vers son cabinet de travail où Gérald l\u2019attendait.line demi-heure après, lorsque lady Scardale reparut flans le jardin, Gérald Aspen l\u2019accompagnait.L\u2019un et l\u2019autre étaient tristes et pensifs.Le jeune homme avait raconté l\u2019étrange histoire apprise le matin même, et la comtesse avait décidé qu\u2019il valait mieux que ce fût lui qui la répétât à Fidélia.Lady Scardale chercha des yeux miss Locke et l'aperçut dans un coin du jardin, causant avec quelques personnes.Maintenant, les allées étaient presque vides, le froid qui suit le coucher du soleil ayant chassé dans les appartements la plupart des invités.\u2014Attendez-moi un moment, fit lady Scardale à Gérald, qui s\u2019inclina silencieusement.Puis, traversant à pas précipités la pelouse à l\u2019extrémité de laquelle se trouvait Fidelia, elle dit: \u2014Fidélia, je voudrais vous parler.Ceux qui entouraient la jeune fdlc se retirèrent.Les deux femmes demeurèrent seules.Aux manières fie lady Scardale, Fidélia comprit qu\u2019il s'agissait tie quelque chose de grave: Son cœur battit violemment, car elle pressentait qu\u2019elle allait l\u2019entretenir fin seul sujet qui préoccupât son esprit.\u2014Fidélia, dit la comtesse, en prenant entre les siennes les mains de la jeune fille, j'apporte de mauvaises nouvelles.\u2014Mon père?s\u2019écria Fidélia, les yeux remplis fie larmes.Il est mont ! \u2014Oui.il est mort.\u2014Comment le savez-vous?\u2014Un jeune homme vient de me l\u2019apprendre.Quelle étrange histoire! Etes-vous assez forte pour l\u2019écouter en ce\u201d moment, ou bien préférez-vous qu\u2019il revienne?\u2014Non, non, répondit courageusement Fidélia.tout de suite! Lady Scardale se retourna et fil un signe à Gérald.Le jeune homme était resté â l'endroit où la comtesse l\u2019avait quitté, s\u2019étonnant que le caprice du hasard le jetât si inopinément dans l\u2019existence tic deux femmes aperçues, la veille, pour la première fois.Il obéit au signe tic lady Scardale et s\u2019approcha.\u2014Fidélia, dit la présidente de Culture College, voici M.Gérald Aspen.il est porteur de mauvaises nouvelles.Aspen salua.Bien que son visage fût empreint d\u2019une sombre tristesse, la jeune fille, dans la lumière éclatante de cette journée d\u2019avril, apparut à Gérald encore plus belle que dans la demi-teinte du soir.\u2014Asseyez-vous, Fidélia, flit lady Scardale, tandis que M.Aspen vous narrera son récit.Elle conduisit sa jeune amie â un banc rustique, sous un vieil orme.\u2014Je vous laisse ensemble, fit-elle.je serai bientôt tic retour.Et la comtesse s\u2019éloigna pour prendre congé fies derniers visiteurs.Fidélia releva la tête et regarda Gérald.\u2014Parlez-moi de mon père, dit-elle.Debout.Gérald commença l'invraisemblable histoire qui réunissait ainsi mystérieusement leurs deux noms.11 lui apprit la mort de Seth Chickering, celle de son père, à elle, et de son père, à lui, ainsi que le changement survenu dans leur situation de fortune.Fidélia écouta à peine celte dernière partie du récit.\u2014Je savais la mort de mon père, fit-elle, en se levant aussi rigide et aussi blanche qu\u2019une statue de marbre.\u2014Je ne puis vous exprimer, miss Locke, toute la part que je prends à votre douleur.\u2014Ni moi non plus, monsieur.Tous les deux, nous avons perdit un père.Simplement, elle tendit à Gerald une main que celui-ci retint quelques instants entre les siennes.1! l'aurait portée avec bonheur jusqu à ses lèvres, selon la mode du temps jadis, s'il n'avait craint tic profiter tie la douleur tie hidelia pour s arroger trop de privautés.Jl se contenta de presser celte main: le malheur de la jeune tille ht sanctifiait a ses yeux.La pratique du journalisme moderne n'avait pas encore étouffé en lui les sentiments chevaleresques.D aillent s, il y am ail eu hypocrisie, tie la part de * ,erald, a comparer son chagrin à celui fie miss Locke.Il avait peu connu son père, qui n\u2019était rien moins qu'un homme d'intérieur et qui, par son départ, avait laisse son fils se débrouiller dans la vie comme il avait PU.Gérald ne croyait pas, du fond du cœur, que ses regrets fussent aussi amers que ceux fie Fidélia.Les paroles de condoléance «le miss Locke le rendirent presque honteux.\u2014J ai vécu très peu tie temps auprès de mon père, «lit-il ingénu ment, mais avec un effort «pii sonnait comme un reprin-he ailressé à la mémoire tltt défunt.\u2014Le mien, au contraire, restait toujours à la maison avec moi, répliqua Fidélia.Je 1 adorais.Que Dieu me donne la force «ht supporter cette épreuve! Vous ne m'avez pas encore appris, mou sieur Aspen elle avait immédiatement retenti son nom cotnmctu il était mort.i Serez-vous courageuse, miss Locke?répliqua le jeune Itontnte, d\u2019une voix aussi tremblante et les joues aussi livides'que s'il ava«t commis lui-même le méfait qu'il allait raconter.Elle fit un signe de tête.\u2014Eh bien! votre père a été tué.Remettez-vous! l'ai «lit \"tué\u201d et non pas assassiné.Fidéia ]xjttssa un cri et porta la main â ses veux.< )n avait tué son père! Elle songea qu'il pourrait vivre à cette heure, et quelqu'un l\u2019avait tué! \u2014Oh! c'est trop épouvantable! balbutia t elle.Je ne l'aurais jamais supposé.Buis, d\u2019un ton rauque et avec une lueur fauve «laits les prunelles, elle reprit: \u2014m\u2019épargnez pas, je vous en prie, monsieur Aspen.Nom mez-moi l\u2019assassin de mon père?\u2014Je lie vous ai pas dit qu\u2019on l\u2019eût assassiné.|\\spère.je crois qu\u2019il ne l'a pas été.Si! s écria-t-elle.11 était aimable et b««n.11 n'a pu mourir «nie par suite d'un accident «ut d\u2019un meurtre.Y a t il eu accident ?Non.N\u2019essayez pas de me tromper, en déguisant la vérité.II it y a pas eu fl accident.Il s'est querellé, probablement.\u2014Mon père ne se disputait jamais: il était trop noble, trop généreux.Ah! je connaissais bien son caractère'!.tin la assassiné, vous flis-jc.Quel est son assassin?Géralfl admirait maintenant l'altitude résolue «le la jeune tille.-Asseyez-vous, monsieur Aspen, reprit-elle, et ne passez aucun détail sous silence.Gérald lui communiqua tout ce qu'il savait.Buis il invoqua, les unes après les autres, les raisons pour lesquelles il supposait que !e capitaine avait été tué dans un de ces duels si communs là-bas.Fidélia 1 écoutait en silence.I\\!!c lui adressa «liverses questions au sujet fie l'homme qui avait apparu si soudainement sur 1«- lieu du meurtre de Seth Chickering, de I nomme «|tii s'appelait lui même Randolph, ou mieux Ratt Gtmdv.\u2014Le souvenir de cet individu me poursuit, ajouta t elle.Sou nom seul me fait trembler.N'a t-ii pas trempe «laits l'assassinat ?\u2014L\u2019assassinat île Saint-James street?\u2014Oui.puisque vous ne voulez pas admettre qu\u2019il y en ait eu un autre\u2014celui de mon itère.\u2014(fit n'a révélé aucune charge contre cet étranger, sinon sa pr« settee auprès «lu cadavre.Coupable, pourquoi serait-il resté là\" D\u2019ailleurs, c'est lui qui a donné l'alarme et prévenu la jtoliee.\u2014Croyez-vous qu\u2019il se nomme vraiment Ratt Gundv¦?\u2014Je ne le pense pas.Dans ces contrées lointaines, un homme voyage rarement sons son véritable nom.\u2014Je veux le voir, lui parler.Vous m'\\ aiderez, n'est ce pas.monsieur Aspen?\u2014Je suis entièrement à votre disposition.Mais je ne comprends pas la nécessité pour vous de voir ce Ratt Gundv.\u2014Il est le seul, en Angleterre, qui ait été mêle â cette affaire.Il faut que je le questionne, que je me rencontre face à face avec lui.\u2014Je ferai tout mon possible, dit Gérahl.avec quelque hésitation.\u2014Votre possible?Mais rien ne vous sera plus aisé.Gérald promit de se mettre en rapport avec Ratt Gundv « t de le présenter à Fidélia.\u2014Encore un mot, dit-il, avant «le se retirer Savez vous que non « 12 LE SAMEDI voilà riches.ou tout au moins que nous le serons, après le ier janvier prochain?i >ui.\\ mis m'en voyez, heureuse, enchantée, transportée.Tandis qu\u2019elle parlait, les yeux de Fidélia lançaient des éclairs de triomphe.Ces démonstrations étonnèrent Gérald.Kessemberait-elle aux autres?se demandait-il.I.\u2019argent, le vil argent, la console donc de tous ses malheurs! Il reprit à haute voix: - Vous etes heureuse?Naturellement.L\u2019argent donne du bonheur à tout le monde.\u2014Certainement.< )n ne peut rien entreprendre sans lui.Je m'en servirai pour me renseigner sur la mort de iuon père et pour amener son assassin aux pieds des juges.l\u2019irai jusqu\u2019à ces mines de diamants.je dépenserai toute ma fortune, je vendrai tout ce que je possède, ma dernière robe, pour découvrir le meurtrier de mon père ! Fidélia n\u2019était plus la délicate et belle jeune fille que le moindre choc devait abattre aussi facilement qu\u2019un grêlon fauche une flexible :i;;c de Heur.Maintenant, elle semblait à Gérald pleine de force dame et de grandeur.Son énergie la soutenait; son but la rendait fi Ji'le.Ce soir-là, dans la niche du club des Voyageurs, les sujets de réflexion ne manquèrent pas à Gérald.IX.- I\u2018A IT-l > IVI ; K S SI'.XSATlONXia, Le meuttre de Seth Chickering, commis dans .le voisinage de l\u2019une des rues les plus élégantes de Foudres, passionnait toute la population.I l v avait, dans celle mort d'un étranger, tué le soir même de son arrivée en Angleterre, quelque ebo.se de si terrible, de si mystérieux, qu'on rangea immédiatement ce fait-divers dans la catégorie des crimes célèbres.Dès que l'événement fut devenu public, une seule personne se présenta pour fournir quelques explications au jury.C\u2019était un nommé |olm llostock, professeur d'escrime, employé en cette qualité' au Culture College, Chelsea.Ses renseignements se bornaient à peu de chose.11 raconta que, la nuit du crime, il se dirigeait vers l\u2019iccidilly, en quittant Saint-lames park.A peine venait-il aie franchir la porte carnassière du parc, tut homme le bouscula, un homme courant de toute la vitesse de ses jambes et paraissant en proie à une grande exaltation.M.llostock ajouta qu'il avait eu le temps d\u2019apercevoir les traits de cet homme, dont il donna un signalement absolument conformed celui déjà décrit par M.Katt Gundy: même chevelure rouge, même barbe rutilante cachant une partie de la figure.Cependant, M.llostock ajouta un détail intéressant.Il déclara que l'homme, pendant un court arrêt, avait proféré quelques paroles dont il n'vaail pu saisir le sens, parce qu\u2019i! les avait dites dans une langue qui lui était inconnue.( Questionné de nouveau, le mailre d'armes affirma qu\u2019il ne s'agissait ni de français, ni d'italien, ni d\u2019allemand ou d'espagnol, qu\u2019il parlait couramment.l'n des jurés, quelque peu épris des idées nihilistes, suggéra que ec pourrait bien être du russe.M.llostock n'y vit aucun inconvénient.I.c coroner fit judicieusement observer qu'il existait en Europe beaucoup d'idiomes étrangers autres que le russe, par exemple, le turc et le grec.A quoi M.ivatt Gundy répartit plaisamment qu\u2019il y avait aussi le hongrois, le roumain, le bulgare, le polonais, etc., sans mentionner le jgraon des Romanichels, assez, répandu en Europe.\u2014 C'est possible, convint M.llostock; mais je ne connais aucune de ces langues.On n\u2019en tira rien de plus.I.e coroner l'autorisa à se retirer, après l\u2019avoir chaudement félicité de la spontanéité avec laquelle il avait rempli son devoir de citoyen, en éclairant la justice.Le jury n\u2019eut d\u2019autre ressource que de rendre un verdict de \"meurtre volontaire commis par une ou plusieurs personnes inconnues\".Katt Gundy s\u2019en tint à son récit primitif: il avait aperçu Seth Chickering dans Saint-James square: croyant retrouver en lui une vieille connaissance, il l\u2019avait suivi jusqu'au moment où il disparut dans une cour aboutissant à Saint James street.Katt regardait dans cette cour, quand il entendit le bruit d'une rixe, suivi d\u2019un cri; il fut bousculé par un individu qui le renversa presque, et qu'il se contenta de repousser, le prenant pour un ivrogne.Arrivé dans la cour, il trouva le cadavre de Chickering.Cette histoire parut suspecte à plusieurs personnes, mais on ne put formuler contre son auteur aucune accusation précise.D\u2019ail- leurs, il avait déposé, en son nom, dans une banque, une somme importante, et il avait pris ses dispositions pour faire à Londres un assez, long séjour.Rien ne s\u2019opposait donc à ce qu\u2019il s\u2019en allât.Avant de s\u2019éloigner, il affirma au coroner qu'il ne quitterait pas I onclrcs de sitôt, ayant l'intention d\u2019y prendre dit bon temps.L'n rédacteur, n'appartenant pas à la Catapulte, se présenta à Berkeley Hotel.Katt Gttndy le reçut avec affabilité.11 commanda Un champagne et du curaçao, qu\u2019il mélangea dans de savantes proportions.Il sortit une boîte d\u2019excellents havanes et posa pour conditions de l\u2019interview que soit interviewer devrait boire et fumer.Celui-ci, ayant à cœur les intérêts de sa profession et de son journal, accepta les bases de cette négociation.L\u2019histoire circula dans toute la ville, portée d\u2019un quartier à l'autre par la rumeur publique.Le récit de la mine fantastique de diamants, i\u2019acte singulier d\u2019association et l\u2019obligation de répartir entre des personnes qui ne s\u2019y attendaient pas les bénéfices de la société, tout cela aurait suffi à défrayer pendant trois jours au moins la curiosité des ahbtiants du Royaume-l ui.Mais le meurtre du pauvre Seth Chickering brochait sur le tout\u2014 de Seth Chickering porteur de la bonne nouvelle, détenteur des noms et des preuves devant servir à retrouver les héritiers\u2014et ce meurtre demeurerait probablement impuni, car le meurtrier n\u2019avait laissé aucune trace derrière lui.Quand on avait le temps de penser à autre chose qu\u2019au crime, on parlait de la belle jeune fille, de l\u2019associée de lady Scardale\u2014cette excentrique de lady Scardale, vous savez bien?\u2014que le hasard avait subitement transformée en richissime héritière.Les journaux mondains publièrent sa biographie et quelques \u201cillustrés\" donnèrent sa photographie.La Catapulte se distingua tout particulièrement; Gérald s\u2019interviewa lui-même et raconta avec force détails sa propre version.Cependant, il en passa quelques-uns sous silence, ne voulant pas les livrer au grand jour de la publicité.C\u2019est pour cette raison qu'il s'interviewa pour le compte de la Catapulte, afin de n\u2019avoir pas à éluder les questions auxquelles il ne voulait pas répondre.Il en était une qu\u2019il se posait sans cesse inutilement.Oui savait l\u2019arrivée de Chickering à Londres et à qui sa mort devait-elle profiter?Gérald se refusait à admettre que Chickering fût la victime d\u2019un meurtre fortuit.On avait confié l\u2019avoir de l\u2019association à de respectables hommes de loi du Cap.L ue note de Seth Chickering l'évaluait à plus d\u2019un million de livres sterling.Or, la mort de Chickering, en diminuant le nombre des participants, augmentait la propriété commune, de telle sorte que chacun, associé on héritier, toucherait un peu plus de deux cent mille livres.Cette histoire excitait l\u2019intérêt général.La politique locale ou étrangère, un scandale retentissant, un divorce pimenté et une pièce nouvelle ne parvinrent pas à distraire le public de la mine de diamants, du meurtre de Seth Chickering, de l\u2019héritage de Gérald Aspen et de la déposition de Ratt Gttndy.On en causait sur les impériales d'omnibus et: dans les salons élégants, dans les fumoirs des cercles et autour des éventaires des marchands de \"petit noir\u201d.On trouva sans difficulté la plupart des héritiers: Gérald Aspen avait rapporté le fameux portefeuille; Ratt Gttndy avait déposé devant le jury du coroner.L\u2019honorable John Raven, secrétaire du club des Voyageurs\u2014le capitaine Jackdaw pour ses amis\u2014se présenta immédiatement.Le capitaine Jackdaw affirmait que Percy lui avait légué sa fortune, encore plus pour mécontenter son père et son frère aîné, que par affection pour lui.\u2014Pauvre vieux Percy.bon vieux Percy! disait-il.Je me demande qui l'a tué?.il y a tant de bandits là-bas!.Le coup l'a frappé par derrière, certainement, car Percy n\u2019avait pas froid aux veux!.Je suis désolé pour Percy de cet accident, mais je suis diablement content d\u2019avoir le magot ! Avec le capitaine Jackdaw, se réjouissaient tous ceux auxquels il devait de l\u2019argent.L\u2019explication de Ratt Gundy fut la suivante: il était entré dans l\u2019association, au cours d'un voyage au Cap; il avait effectué son versement et: contribué aux travaux de la mine; puis, fatigué de tout cela, il avit tourné les talons\u2014selon son aimable expression\u2014 pour aller prendre part à des combats que se livraient, dans l\u2019Amérique du sud, quelques turbulentes républiques.Son retour en Angleterre avait clôturé la série de ses aventures.Les termes de son contrat l\u2019admettant au partage, il serait probablement reparti pour le Cap, sans 1 événement inattendu cpti rendait aujourd\u2019hui ce voyage inutile.Quant à la fille du capitaine Locke, elle vivait auprès de lady Scardale et tout le monde, à Londres, connaissait cette dernière.l.e seul héritier défaillant était donc Japhet lfland.On inséra dans tous les journaux un avis, le priant de se présenter; mais cet appel resta sans réponse. LE SAMEDI 13 x.\u2014UN1Î INTERVIEW AVEC M.U ATT C.U.NDY Le Moonbeam, une sorte de contre-façon de la Catapulte, parut un soir, contenant une surprenante interview de M.Ratt Gundy.L\u2019article commençait par dire que ce gentleman avait transporté ses pénates de Berkeley Hotel dans un élégant appartement de garçon, situé dans Saint-James square.Le représentant du Moonbeam racontait qu'un Bédouin l'avait introduit dans une luxueuse antichambre où il avait admiré les intéressantes collections qui proclamaient hautement le goût de Al Gundy pour les voyages, les sports et les aventures.Il y avait des armes de chasse de toute nature, des peaux de tigres, des dépouilles d'alligators, des andouillcrs de cerfs et de daims et une peau d\u2019ours gris.Il y avait aussi un grand piano, une banjo et une petite guitare qui évoquait\u2014ainsi parlait la poétique interviewer le tendre souvenir de belles nuits d\u2019été passées sous quelque balcon de Madrid ou de Séville.M.Gundy touchait aussi à la peinture, car de merveilleuses gravures a 1 eau-forte ou à la pointe sèche, signées R.G., pendaient aux murs.Sur le piano, des morceaux de musique étalaient aux yeux surpris du visiteur cette mention : \"Paroles et musique de Ratt Gundy.\u201d On avait posé sur une grande table un magnifique sabre d\u2019bon neur dont la poignée était incrustée de pierres précieuses, tandis que la lame portait cette inscription gravée en caractère grecs: P fieri au colonel Ratt Gundy par les patriotes de Crète, en souvenir de ses brillants services comme commandant des volontaires pendant la guerre contre l\u2019oppresseur mahométan.\u201d A côté de ce sabre, il y avait un superbe revolver, sur la crosse duquel un écusson apprenait aux indiscrets que cette arme était un présent d Enfin pacha \"à un fidèle ami et compagnon d\u2019armes, le capitaine Ratt Gundy\u201d.Lue grande variété d\u2019oiseaux empaillés ornaient la pièce.Le reporter assurait que l\u2019un d'eux\u2014un gigantesque animal ne mesurant pas moins de dix-sept pieds d\u2019envergure\u2014n\u2019était autre que le \"célèbre Roc\u201d, dont il est tant question dans les Contes des Mille et une A uits, et que les savants considéraient comme un animal fantastique, jusqu\u2019au moment où les périlleuses recherches du capitaine Ratt Gundy avait prouvé son existence.Gérald lisait avec stupéfaction celle interview du Moonbeam, dans la niche du club des Voyageurs, en compagnie de Ratt Gundy lui-même.Le jeune homme, obéissant aux ordres de miss Locke, s'était lié avec Gundy et l'avait invité à dîner au club.Tandis qu'ils allumaient leurs cigarettes, les regards du journaliste étaient tombés sim le titre de l\u2019interview de M.Gundy et il n\u2019avait pu s\u2019empêcher de parcourir l\u2019article.Gerald releva la tête.\u2014Vous m\u2019aviez promis la première interview pour la Catapulte, fit-il, d\u2019un air désappointé.\u2014Vraiment?répliqua Ratt Gundy.Eh bien! vous l'aurez, mon garçon.Mais, voyez ça.dans le Moonbeam.Comment l\u2019appelez-vous ?\u2014Ça ?.Ça ne compte pas.\u2014Comment se le sont-ils procuré?Les avez-vous autorisés?.\u2014Oui.jusqu'à un certain point.\u2014Avez-vous vu quelqu\u2019un du Moonbeam ?\u2014Je n\u2019ai vu personne, ma parole d\u2019honneur.\u2014Vous ont-ils écrit ?\u2014Ça, oui.\u2014Pour vous demander?\u2014Une interview, parbleu ! \u2014Et vous avez répondu ?¦ Que j étais très occupé.mais que mon secrétaire leur rédigerait ce qu\u2019ils désiraient avoir.\u2014Alors, votre secrétaire leur a écrit tout ce fatras sur votre appartement, vos travaux, vos sabres et vos revolvers d honneur, etc?\u2014Non; il n'en a pas écrit une ligne.Il y a une excellente raison à cela.\u2014Laquelle ?\u2014D\u2019abord, et pour commencer, je n'ai pas île secrétaire.Voulez-vous connaître les autres?\u2014Non, répondit Gérald, en riant.Celle-là me suffit, quoique je me demande si nos controvcrsistes modernes s\u2019en contenteraient.Oui donc a écrit cet article?\u2014Vous ne le devinez pas ?\u2014Pas le moins du monde.\u2014Moi! N'est-ce pas bien fait?N\u2019ai-je pas ce que vous appelez, vous autres journalistes, un style descriptif?\u2014Je rends justice aux mérites de votre style, répliqua Gérald, d un aii contrarié, lui attendant, vous m aviez promis la première interview.vous vous vantiez d être un homme de parole.\u2014Kl je le suis, mon cher ami.la suite vous le prouvera, [ai contrevenu à beaucoup de lois, à beaucoup de code, jamais à moi, ni à ma parole.\u2014Je n\u2019aurai pas toujours la première interview .\u2014Pourquoi pas?Me voici.Demandcz-moi ce qu\u2019il vous plaira.En avant l'interview! ¦\u2014Et la description de votre appartement?\u2014Fort bien! la désirez-vous?\u2014Après le Moonbeam/ Merci! Gundy déposa son cigare dans le cendrier placé devant lui et partit d un formidable éclat de rire -d'un rire perlé, enfantin, qui réconforta Gérald.On 11e peut conserver de méfiance contre un homme qui rit de cette façon.Ratt Gundy se roulait positivement sur son fauteuil.\u2014Non, mon cher ami.c\u2019est trop délicieux! lit-il, entre deux spas-mes.Vous y avez été pris.vraiment, sincèrement?Je vais pou voir me lancer dans les romans d\u2019imagination.\u2014Pourquoi riez-vous ainsi?demanda le journaliste interloqué.Alcttez-moi au courant.La vie 11\u2019esl pas si \u2019 drôle, pour qu'on ne cherche pas a se divertir quand on en trouve l\u2019occasion., Vous ne vo-vl-v- l):,s (lllc cette description esi inventée de toutes pieces?Je ne possède aucun trophée; on ne m\u2019a jamais offert dàr mes; je 11e compose ni vers, ni musique.A la ligueur, je chante.un filet de voix.1.1 am./I IMG lit 1111 .1.11- l> M I I II .,;r;!inl \u2022 1 oiseau ?reprit-il.pas de me \u2014Ni sabre ni pistolet.Gérald était stupéfait.\u2014El vous 11\u2019avez jamais capturé le \u2014.\\li! non; ça.c est très mal a vous! X essaie/ pas ue me taire croire que vous avez avalé celle là.le Roc.le Roc de Simbad Alarm?.je croyais, dépasser la mesure\u2014même pour le Moon-bean! Alors, si j\u2019avais envoyé ma prose à la Catapulte, elle aurait gobé ça?.J\u2019avais envie d'ajouter que j'avais capturé le Roc avec laide de deux compagnons d'aventures, sir John .Monde-ville et Son Excellence le baron de Muchausen! Je regrette d'y avoir manqué.\u2014 Insinueriez-vous que vous avez inventé toutes ces descriptions?, Depuis la première ligne jusqu a la dernière, répliqua Ratt Gundy, avec un air de modeste satisfaction.Dans quel but ?Ne reconnaissez-vous pas l'attention dé- mais je 11e découvre pas le bon résui- \u2014Vous me le demandez ficate d\u2019un bon camarade?\u2014Passe pour l\u2019intention, tat.Non?Vous êtes bornes, les journalistes?Kl vous, en particu-ker, vous 11c valez pas mieux (pie le Moonbeam.J'ai fait tout cela pour vous donner un coup d\u2019épaule.Vous publiez demain.\u201cFin du Moonbeam.Mystification de notre stupide confrère!.Augmentation du prix des aras., tout ce que vous voudrez dans ce goût-la.Puis, vous raconterez l'interview - la seule, véritable, authentique, grand teint, résistant au lavage, enregistrée au cobv-nght du capiatine, colonel ou général Ratt Gundv.K.C.lî.\u2014Vais vous devrez avouer que vous avez mystifié le Moonbeam.fit Gerald, effrayé de Vhumour de son nouvel ami.Parfaitement.c est même ce qu'il y aura de plus drôle! Pourquoi ne pas intituler l\u2019article ainsi: \"Mystifié par M.Gundv lui-même?.Je 11e vous lâcherai pas, vieux camarade.|e dirai que je me suis livré a cette larce, parce que je ne jugeais pas que lr Moonbeam digne d'une communication sérieuse ; que, cependant, quelque stupide que me parût ce journal, je ne croyais pas les rédac-lems assez ignorants ni assez idiots pour se laisser prendre à ce que je leur avais envoyé.Cela 11e représente-t-il pas un joli t Catapulte/ 1 '.I (picks titre.-, amusants! Gundy.\"\u2014\u201cComment Gundy mystifia 'Nouvelles et authentiques explication milliers de numéros à vendre! Ces propos étonnaient et amusaient Gérald.qui.néanmoins, se demandait avec inquiétude si son interlocuteur jouissait de toute sa lucidité d\u2019esprit.Mais tout, dans les allures de Ratt Gundv.démontrait que, malgré son originalité et sa fantaisie, il était piein de finesse et de bon sens.;W> bien! dit enfin ce dernier, après avoir aspiré une longue bon liée de tabac, je me tiens a votre disposition pour la véritable interview.\u2014Avant de nous en occuper, répondit Gérald, je désirerais vous adresser quelques questions qui n\u2019intéressent que moi seul.\u2014Je comprends.Vous vouiez vous assurer de ma véracité.Géiaid sourit de 1 incorrigible ieg'èrcti de sou compagnon.Non, répliqua-t-il, ce n\u2019est pas précisément cela.J\u2019aimerais à me rendre personnellement compte du mvstère qui enveloppe toute cette affaire.Foi t bien.Posez-moi vos questions.j\u2019v répondrai sans am-bage.âge supplémentaire pour la Les explications du colonel notre ridicule confrère.\u201d\u2014 Al.Guild'.\" 11 v a là des di LE SAMEDI H Gundy se cala dans son fauteuil, comme un homme sur le point d'entamer une longue conversation.\u2014Commentons par le commencement, dit Gérald.Je voudrais être renseigné sur tous ceux qui faisaient partie de cette société, de cette association\u2014appelcz-la comme il vous plaira.Gundy se mit à rire.\u2014 Parfaitement.Nous étions six: Setli Chickering, votre père, qui, en vrai Breton, porta toujours son nom.\u2014Oui, interrompit vivement Gérald.Ensuite?Ce jeune homme ne réclamait pas de révélations sur son père.Certes, la vie dans un camp de mineurs pouvait être drôle, si on la.racontait à un autre qu\u2019au tils d\u2019un de ces mineurs; mais Gérald 11e se souciait pas de recevoir les confidences de Ratt Gundy sur feu M.Aspcn.Gundy reprit: Seth Chickering garda également son nom.Je ne vous parlerai pas longuement de lui.Vous l\u2019avez rencontré une fois.Tel vous l\u2019avez vu, tel vous l\u2019auriez connu si vous l\u2019aviez fréquenté pendant de nombreuses années.Simple comme un enfant, courageux comme un bull-dog anglais; dévoué à ses amis, terrible pour ses ennemis.Ce pauvre Scth Chickering ne connaissait ni la trahison ni la peur.\u2014J\u2019avais porté ce jugement sur lui.Ensuite?\u201411 y avait encore le capitaine Cocke\u2014un Anglais aussi.Nous l'avions baptisé Warbler, parce qu\u2019il 11\u2019arrêtait pas de chanter\u2014et fort bien.Ca voix de Ratt Gundy avait pris une intonation pathétique.\u2014Comment mourut-il?interrogea Gérald.Ce cigare de Gundy s\u2019était éteint.11 frotta une allumette et le ralluma.Cette opération semblait absorber toute son attention.Il répondit enfin à celte question, mais en détournant ses regards du jeune homme: \u2014Comme meurent là-bas bien des gens.tué dans un combat.Oh! ce fut un combat loyal, se hâta-t-il d\u2019ajouter.Je crois qu\u2019on l\u2019v avait poussé, car il était incapable de faire du mal à une mouche.\u2014Poussé par l\u2019homme qui le tua ?\u2014Oh ! non, s\u2019écria Gundy, avec un éclat de colère.L\u2019homme qui le tua y avait été aussi poussé par ce démon de Noé Bland.\u2014Noé Bland! Celui qu\u2019on lyncha?\u2014Oui.après mon départ.Je 11e sais d\u2019où il venait, ni quel enfer l\u2019avait vomi.En tout cas, il prétendit avoir découvert le gisement de diamants\u2014ce qui n\u2019était pas exact\u2014et il en réclama la propriété.Il avait suivi des gens plus habiles que lui, il les avait espionnés et, au moment de la découverte, il se montra, en criant : \u201cPartageons!\u201d.Vous savez comment cela se passe\u2014ou tout au moins vous le sauriez si vous aviez vécu dans le pays ties mines d\u2019or et de diamants.-Etiez-vous tous Anglais?\u2014Tous, sauf Seth Chickering, qui l\u2019était presque autant que nous.Nous nous associâmes pour cette raison que, parlant tous l\u2019anglais, nous nous protégions mieux contre les Afrikanders de toutes nations et de toutes couleurs.Et cependant, ce maudit Anglais de Noé Bland était plus dangereux que tous les Afrikanders réunis.Je me souviens qu\u2019un jour Seth Chickering fut sur le point dele tuer.\u2014Pourquoi ?\u2014Pour sa fausseté et sa fourberie.C\u2019était un être malfaisant, semant sans cesse la division parmi nous.Ah! si j\u2019avais su tout cela à cette époque, je me serais bien chargé de lui régler son compte! \u2014Si vous aviez su quoi?-\u2014Qu'il était l'artisan de cette machination ; qu\u2019il avait raconté des mensonges aux deux parties, rendant ainsi le combat inévitable.Aussi vrai que je suis là, le sang de ce pauvre capitaine Locke doit retomber sur la tête de Noé Bland.-\u2014Bland est mort.\u2014Je suis heureux d\u2019apprendre que justice a été faite, répartit Gundy avec une gravité inaccoutumée.\u2014Revenons à celui que vous appeliez Warbler, dit Gérald.-\u2014Nous l\u2019aimions tous.11 avait l\u2019inestimable avantage d\u2019être un vrai gentleman.Paix à ses cendres!.Quoique d\u2019un caractère bizarre, il possédait une bonne nature; il nous a conté plus d\u2019une joyeuse histoire et chanté plus d\u2019une amusante chanson.11 causait assez volontiers à Seth Chickering et à moi.plus souvent à Seth.Seth était un gardon plus grave et plus sympathique que moi.toutefois, il me parlait de temps en temps.d\u2019elle.\u2014D\u2019elle, qui?questionna Gérald, qui n\u2019ignorait pas cependant qu\u2019il s\u2019agissait de Eidélia.\u2014De sa tille, qui habite en Angleterre.Tenez, Aspen, vous me plaisez.j\u2019ai de l\u2019affection pour vous.Est-ce un bien ou un mal pour vous?Je ne puis conclure.Certaines personnes de ma famille prétendraient que ce seul fait suffirait à vous pervertir pour toujours.Mais je vous aime tout de même.et il vaut mieux que nous nous expliquions tout de suite.C\u2019est à cause de cette jeune tille que je suis venu en Angleterre.\u2014Vous la connaissez donc! s\u2019écria Gérald, surpris, et avec un indéfinissable sentiment de mécontentement.\u2014Non.Comment la connaîtrais-je?Je connais seulement son nom, sa demeure, mais du diable si je sais quel est son âge! Je veux la retrouver et veiller à ce qu\u2019elle reçoive sa part dans les bénéfices de l\u2019association.\u2014C\u2019est fort bien à vous.\u2014Vraiment?Attendez pour juger.\u2014Vous vous conduisez ainsi en souvenir de son père?\u2014Oui.non.Ma foi, tant pis! Je suis ici.parce que c\u2019est moi qui ai tué son père ! Gérald tressaillit à cette révélation.¦\u2014Je veux voir cette jeune fille, reprit Ratt.Cette pensée me hante.\u2014J\u2019espère que je vous en dissuaderai, répartit Gérald.\u2014Pourquoi donc?\u2014Comment oseriez-vous prendre sa main, lui donner la vôtre\u2014 cette main qui a frappé son père?\u2014Vous avez raison.Mais il faut que je la voie, que je fasse quelque chose pour elle.Je désirerais mourir pour elle, si ma mort devait lui être utile.Ecoutez, la morale et les scrupules 11c 111\u2019ont jamais étouffé.Le sens de la responsabilité morale me fait absolument défaut, et cependant, la responsabilité de la mort de cet homme pèse terriblement sur moi.Au cours de ma vie aventureuse dans l\u2019Amérique du sud, j\u2019ai vu mourir des hommes par centaines, j\u2019en ai tué quelques-uns, et je m'en suis soucié comme de la mort de cafards! Que m\u2019importe la vie d\u2019un homme, à moins que cet homme 11c soit mon ami!.Mais je me soucie de la vie de Locke\u2014trop tard, hélas!\u2014Le combat était loyal.Ce coquin île Noé Bland l\u2019avait monté contre moi et je l\u2019ai tué, en état de légitime défense.Si je n\u2019avais pas fait feu sur lui, il aurait tiré sur moi.Je regrette aujourd\u2019hui qu'il n\u2019en ait pas été ainsi.Quel bonheur pour moi, si je pouvais écarter un malheur de la tête de sa fille! \u2014Votre main ! s\u2019écria Gérald.Vous êtes un brave garçon.\u2014Je ne le crois pas, répliqua Ratt Gundy.Mon origine me condamne.Dans notre famille, détail curieux, toutes les femmes sont des saintes et tous les hommes des démons.Le premier éveil de ce qu\u2019on appelle la conscience s\u2019est fait en moi au moment de la mort du capitaine Locke.Plût au ciel qu\u2019il m\u2019eût frappé! Pourquoi cette pitié?Quelques-uns de ceux que j\u2019ai vu tuer\u2014que j\u2019ai tués de mes propres mains\u2014avaient aussi des filles.Mais je ne sais pas!.Celle-là me trotte dans la cervelle; je me suis juré de la connaître et de la protéger.Vous me présenterez à elle, n'est-ce pas ?\u2014Impossible!.Je comprends votre désir; il vous fait honneur; mais vous avez tué le père de miss Locke; or, je ne puis pas plus vous présenter comme l\u2019auteur de cette mort, que je ne me sens capable de passer ce fait sous silence.Voilà ma situation.Je ne vous blâme pas de ce qui est arrivé, mais, à ma place, agiriez-vous autrement ?Gundy soupira profondément.\u2014La vie est bizarre, fit-il ; tout le monde aidera un homme à devenir mauvais, et très peu de gens\u2014même parmi les meilleurs\u2014 lui tendront la main pour le ramener au bien.Je me disais que vous étiez la personne que je cherchais pour me présenter à cette jeune Lille, et vous avez des scrupules ! Allons, soit ! Il me reste encore un moyen, je l\u2019emploierai.Je me rapprocherai d\u2019elle sans votre entremise.Cela me coûtera l\u2019abandon d\u2019un projet que j\u2019avais formé.J\u2019étais décidé à rompre à tout jamais avec la civilisation.Eli bien! je m\u2019y replongerai\u2014et cela à cause de vous.Je ne récrimine pas, et ne vous garde nullement rancune de votre détermination.Ratt Gundy eut son même bon sourire et serra la main de Gérald.\u2014Qu\u2019entendez-vous par ces mots : vous replonger dans la civilisation?interrogea ce dernier.Resterez-vous à Londres?Il le faudra bien, si vous voulez voir miss Locke.\u2014Prenez patience et vous assisterez à ce que l\u2019avenir me réservera.J\u2019ai une faveur à vous demander.Dans la vie, un homme s'affuble de différents noms.On peut en choisir un pour Londres et un autre pour l\u2019Afrique du sud, n\u2019est-ce pas?Si vous me rencontriez ici sous mon nom de Londres, vous seriez bien aimable d\u2019oublier que je me suis appelé autrefois Ratt Gundy.Me le promettez-vous?\u2014Encore un mystère! répondit Gérald.Si vous m\u2019en donniez la primeur pour la Catapulte?- -\u2014Je regrette de vous refuser.ceci a un caractère absolument confidentiel.Nous nous reverrons, comme on dit au théâtre; vous entendrez parler de moi sous un autre 110m\u2014qui sera le véritable\u2014 et je 11\u2019exige de vous que de réprimer votre étonnement à la vue de ce nouvel avatar.A partir de ce moment, Ratt Gundy n\u2019existe plus pour vous.Si, cependant, vous aviez besoin de lui, je m\u2019engage à réincarner le personnage à votre intention.Mais souvenez-vous par dessus toutes choses que, pour miss Locke, je ne suis pas Ratt Gundy.Ne concevez aucune crainte; ceci ne cache aucune arrière-pensée.je puis faire certifier mon identité par un évêque, si vous ie désirez, nous en comptons un dans la famille.Ratt se leva et les deux jeunes gens se séparèrent.Gérald rentra chez lui, enveloppé d\u2019une atmosphère de mystère et avec la sensation de jouer les Jocrisse dans 1111e pantomime de Chacun allait-il donc se transformer en un nouveau personnage? LE SAMEDI 15 Hier ecore, lui-même n était qu\u2019un pauvre journaliste, et voilà que, subitement, il devenait riche, sans même savoir très exactement comment cela était arrivé.Hier, il avait fait la connaissance de Setli Chickcring, et, aujourd'hui, Seth Chickcring était mort mystérieusement, frappé par un meurtrier inconnu.Hier encore, il n\u2019avait jamais entendu prononcer le nom de Fidélia Locke, et, aujourd'hui, des intérêts communs les liaient, en quelque sorte, l\u2019un à l\u2019autre, et, de plus, il en devenait éperdument amoureux.Il n\u2019y avait pas jusqu\u2019à ce Ratt Gundy, dont, la veille, il ne soupçonnait pas l\u2019existence, qu\u2019il comptait maintenant parmi scs meilleurs amis quoiqu\u2019il eût tué le père de Fidélia.Or, Ratt Gundy allait cesser pour toujours d\u2019être Ratt Gundy; il se changerait en un autre individu qui apparaîtrait inopinément a Gérald.\u2014Je n\u2019y comprends plus rien, songeait le jeune homme, en regagnant son logis.Ma vie tourne au casse-tête chinois.Je ne puis plus distinguer le réel de l'irréel!.et cela, sans bénéfice pour la Catapulte, car personne ne croirait à ce que je raconte.Ce soir-là, Ratt Gundy pava sa note d\u2019hôtel, distribua des pourboires aux domestiques, lit scs malles, annonça son départ pour l\u2019Amérique du sud et prit un ticket de chemin de fer pour Southampton.Mais là, il ne s\u2019embarqua sur aucun vapeur.Il ne passa qu\u2019une nuit à Southampton et, le lendemain, il retourna à Londres, après avoir opéré un changement radical dans toute sa personne.Des fournisseurs en renom : tailleurs, chapeliers et cordonniers achevèrent la transformation.En se contemplant dans une des glaces du Claridge hotel, où il était descendu, le jeune homme sourit.\u2014Je ne crois pas, se dit-il, que personne puisse reconnaître en moi Ratt Gundy.XI.\u2014I.E MAITRE D\u2019ARMES Latly Scardale estimait que l'entrainement physique devait marcher de pair avec l\u2019éducation intellectuelle, et, dans son Culture College, les jeunes y développaient leur esprit aussi bien que leurs muscles.Car cela même qu\u2019elle acceptait la direction de la comtesse, toute élève était obligée de se soumettre à ces théories et de consacrer quelques heures de la journée aux exercices du corps.11 fallait qu\u2019elle se livrât à ces sports violents adoptés par certaines femmes audacieuses avec un succès qui aurait étonné\u2014ou choqué\u2014nos grand\u2019mères; quelle dansât, principalement ces danses d'un autre âge, pavanes, menuets, gavottes, où nos aïeules excellaient, et enfin, qu\u2019elles fissent des armes.De tous ces sports, lady Scardale préférait le dernier.\u201cL\u2019escrime, disait-elle, fortifie également toutes les parties du corps, et, puisque les lois anglaises interdisent le duel, les femmes peuvent la pratiquer aussi bien que les hommes.\u201d Chaque jour, un maître expérimenté venait instruire les jeunes filles dans la noble science des armes.Lady Scardale assistait régulièrement aux leçons.Assise sur une petite estrade dominant la salle de la hauteur de trois marches et sur laquelle on avait placé quelques chaises pour les élèves et les visiteurs admis à contempler ce curieux spectacle, la comtesse surveillait la leçon avec cette attention soutenue qu\u2019elle apportait à tout ce dont elle s\u2019occupait.Cependant, en cet instant, son attention était plus particulièrement sollicitée par ce fait que Fidélia prenait sa leçon ; rien de ce qui tou chait Fidélia ne laissait lady Scardale indifférente.Le maître d'armes lui-même paraissait plus zélé et plus attentif que lorsqu\u2019il donnait la leçon à ses autres élèves.Certes, il se montrait toujours patient, toujours prudent, ainsi qu\u2019il convient à un professeur qui a accepté la lourde lâche d\u2019apprendre à des femmes à manier une épée.Mais il semblait à lady Scardale qu\u2019il se montrais plus patient, plus prudent, plus consciencieux, quand il enseignait à Fidélia Locke.D\u2019ailleurs, Fidélia était une brillante élève ; appliquée en ceci comme à tout ce qu\u2019elle entreprenait, elle maniait fort bien le fleuret, et n\u2019importe quel maître d\u2019armes aurait été fier de sa vivacité et de son adresse.Peu banal d\u2019aspect, ce maître d'armes de Culture College! Grand, mince, très brun, toujours rasé de près, une ombre d\u2019un noir bleuté flottait sur son visage.Des vêtements également noirs, très ajustés, lui prêtaient un aspect funèbre.On aurait dit qu\u2019il allait partir pour un duel dans lequel il était certain de tuer son adversaire.Son profil allongé, avec sa peau aussi halée que celle d\u2019un Sicilien, ne se départissait jamais d\u2019une froide gravité.Ses lèvres souriaient rarement.Ses yeux, d\u2019un noir profond, ne possédaient pas cet éclat velouté particulier aux habitants des contrées méridionales; ils étaient de ce noir terne qui ne révèle aucune des agitations ou de.-, pensées de l'homme.Lorsqu'elle le vit pour la première fois, lady Scardale éprouva un sentiment de répulsion, mais il lui était si chaudement recommande, il produisait tant de certificats, de diplômes, d'attestations des meilleures professeurs du continent qu\u2019elle ne voulut pas se priver de ses services, parce qu\u2019il avait le menton noir, la tournure d'un croque-mort et un regard déplaisant.\"Tant mieux, se dit-elle, mes élèves en tomberont moins facilement amoureuses.\u201d Donc, ce jour-là, la comtesse assistait à la leçon d\u2019escrime.Peu à peu, elle s'était assoupie, bercée par la cadence des froissements du fer et des appels de pieds.Tout à coup, son nom prononcé respectueusement, mais à liante voix, la réveilla.Elle ouvrit les yeux en sursautant.Sa femme de chambre se tenait devant elle, lui tendant une lettre posée sur un plateau.\u2014Je me suis couchée tard, hier, Plimmer, dit la comtesse en souriant, et je crois que je somnolais.Elle prit la lettre.\u2014Un cocher l'a apportée, expliqua la soubrette, avant de se retirer.Les paupières encore lourdes, lady Scardale regarda l'enveloppe.Elle portait, imprimé, le monogramme d\u2019un cercle; une large coulée de cire rouge la fermait et une main d'homme, ferme et décidée, eu avait écrit la suscription.Un tressaillement soudain acheva de réveiller la comtesse: les armes du cachet lui étaient familières et l'écriture lui rappelait de chers souvenirs.Elle poussa un cri.Fidélia Locke, engagée dans une passe d'armes, entendit ce cri et sc retourna vers l\u2019estrade.Lady Scardale, penchée en avant, avec une expression étrange sur le visage, serrait une lettre entre ses doigts crispés.Fidélia jeta son fleuret et courut vers sa protectrice.Le maître d\u2019armes se baissa, ramassa l'arme et suivit lentement la jeune fille.\u2014Qu\u2019y a-t-il, chère madame?demanda Fidélia effrayée par le cri de la comtesse.Une mauvaise nouvelle?ajouta-t-elle ,eu apercevant des larmes dans les yeux île lady Scardale.\u2014Mauvaises nouvelles?Non.Oh! certes, non!.Veuillez continuer la leçon avec une autre élève, monsieur Rostock.J\u2019ai besoin de miss Locke, en ce moment.Lisez ceci, chère! Elle tendit la lettre à Fidélia, qui la lut, tandis que le maître d\u2019armes s\u2019éloignait pour appeler une autre jeune fille.Voici ce que contenait le billet : \u201cChère sœur, \"Je vous reviens comme une mauvaise pièce de monnaie, quoique je ne pense pas être aussi mauvais qu\u2019une pièce fausse, car il me semble que vous pourrez encore faire quelque chose de moi.\"Vous avez toujours cru à l'existence de bons sentiments en votre Rupert, et cependant, chère sieur, vous m\u2019avez enlevé toutes mes illusions, car là où vous avez échoué, un autre n\u2019aurait pas mieux réussi.\"Quoi qu\u2019il en soit, me voici de nouveau.Et dans l\u2019intervalle, j\u2019ai fait fortune\u2014honnêtement, ce qui est le plus curieux de l\u2019histoire ! Si ma chère sœur désire voir son propre-à-rien de beau-frère, qu'elle envoie un message à Claridge hotel et il accourra aussitôt.\"Votre indigne mais toujours affectueux, \"Ert'KRT Granton.\u201d \u2014Que le ciel est miséricordieux!.Que je suis heureuse! s'écriait lady Scardale.Rupert, mon beau-frère, m'est enfin rendu!.Et les yeux de la bonne dame se remplissaient de larmes, ainsi que ceux de Fidélia.En effet, cette dernière savait l\u2019affection que Rupert et la comtesse avaient l\u2019un pour l'autre; elle pouvait mesurer la joie et le bonheur que le retour de cet enfant prodigue apportait au foyer de lady Scardale.Celle-ci s\u2019était approchée d'un bureau et avait griffonné à ht hâte ces simples mots: \"Venez vite!\" Cuis, se suspendant au cou de Fidélia, elle pleura longuement sur l\u2019épaule de la jeune fille.La cloche sonna, annonçant la fin de la première leçon.I .es élèves ôtèrent leurs masques, accrochèrent leurs lleurets aux râteliers cloués au mur et sc dispersèrent dans toutes les directions pour vaquer à ieurs occupations.Le maître d\u2019armes allait et venait dans la salle, remettant tout en ordre.Plimmer, la soubrette, traversa l\u2019essaim de jeunes filles qui se précipitait vers la porte.S\u2019avançant vers la comtesse, elle lui présenta une carte de visite sur un plateau.\u2014Rupert Granton ! s\u2019écria sa maîtresse.J\u2019y vais tout de suite! C\u2019était une peine inutile: Rupert Granton marchait sur les talons de Plimmer et se tenait à l\u2019entrée de la salle. 10 LE SAMEDI Hoslock, le maître d\u2019armes, venait de terminer ses préparatifs pour la prochaine leçon; il croisa sur le seuil le nouvel arrivant.Revenant sur ses pas, il regarda curieusement le beau-frère de lady Scar-dale, puis il ressortit.I ne minute après, Rupert Graillon pressait entre les siennes les mains de sa belle-sœur.Fidelia se leva pour les laisser seuls.Mon, restez, chère amie, lit la comtesse.Je suis heureuse que vous assistiez a notre première entrevue.Plus tard, si nous avons \u2022 les secrets a nous dire, vous pourrez vous éloigner si vous le désirez.Pour l\u2019instant, je vous prie de demeurer.Rupert Granton n était autre que notre vieille connaissance Ratt Gundy, vêtu a la dernière mode, rasé de frais et portant un pince-nez.\u2014Comme votre absence a été longue, cher Rupert! disait lady Scardale.I mi fin, vous voila de retour!.|e ne vous attendais plus!.Je n\u2019espérais plus vous revoir!.\u2014Je n avais pas 1 intention d>' revenir, répliqua Graillon.Je ne m\u2019en jugeais pas digne.J\u2019ai tant- roulé de par le monde et fait de si drôles de choses, que je ne voulais plus affronter vos regards.Il ne fallait rien moins qu'une raison.\u2014Qu'importe la raison! interrompit la comtesse.vous voilà, c est 1 essentiel.Je vous tiens et je saurai bien vous garder.I\tn peu en retrait, Fidelia suivait avec un grand intérêt cette singulière rencontre.\u2014Je ne vous aurais certainement pas reconnu, reprit lady Scardale, après avoir examine attentivement le jeune homme.D'ailleurs, il y a si longtmpe.vous avez grandi, vous êtes devenu fort.Je vous aurais peut-être reconnu à vos veux, si vous ne les cachiez pas sous un pince-nez.N otre vue a-t-elle baissé?\u2014La vue s'use comme le reste, dans la vie.Mais votre allection pour moi ne s\u2019est pas usée?demanda-t-elle.même au cours de votre vie aventureuse?.Venez, je veux vous présenter à ma chère amie et collègue, miss Fidélia Locke.F,lie passa tendrement son liras sous celui de Fidélia, qui planta franchement son regard dans celui de l\u2019étranger.Quiconque aurait rencontré autrefois Ratt Gnndv ne l\u2019aurait pas facilement retrouvé sous les traits de Rupert Granton.La longue moustache tombante avait disparu, le menton et les joues étaient rasés de près et le pince-nez voilait la vivacité des yeux.Ratt Gundy portait ordinairement ses cheveux longs et en désordre, Rupert ( .ranton les avait courts et peignés selon la dernière mode de Londres.Cependant, Fidélia remarqua que, lorsqu\u2019elle s\u2019approcha du jeune homme, la flamme de ses prunelles s\u2019éteignit derrière son pince-nez, que ses joues se colorèrent légèrement et qu\u2019il parut embarrassé.\u2014Ce voyageur infatigable, se dit-elle, serait-il timide, ou aurait-il peur d'une femme?Rupert triompha vite de celte timidité momentanée, si tant est qu\u2019il eût été intimidé.Il causa d\u2019un air très dégagé avec sa bellc-\u2022sœur et avec la jeune fille.Il leur parla peu de son passé et ne semblait pas\u2019disposé à se montrer communicatif sur ce sujet .1! leur dit qu il arrivait de 1 Amérique du sud, où il avait pris part à une révolution, mais il cacha scs aventures de mineur et de chercheur de diamants.On anonça un nouveau visiteur dont le nom fit baisser un instant les yeux de Fidélia.( lé raid\u2014c\u2019était lui\u2014s\u2019avança vers lady Scardale, lui présenta ses hommages, serra la main de miss Locke et se retourna, étonné, vers Rupert Granton.II\tne le reconnut pas; mais il eut l\u2019impression de l\u2019avoir déjà rencontré\u2014les allures de cet homme lui étaient familières.La comtesse mit fin a cette incertitude en disant: \u2014Voici mon vagabond de beau-frère revenu près de sa belle-sœur.AI.Aspen.Al.Rupert Granton.Les yeux de Cérald croisèrent ceux de Granton; les deux jeunes gens échangèrent un regard d'intelligence et Aspcn eut la clef de tout le mystère.\u2014Allons regarder faire des armes, dit lady Scardale, après un moment de causerie.N ous étiez, autrefois un grand amateur d'escrime, R pert.- Oui; j ai toujours continué à m'exercer partout où je l\u2019ai pu.répliqua Granton.G'est une science que j\u2019aime aussi beaucoup, ajouta Aspen.I\tandis que ceci se passait sur 1 estrade où se tenait la comtesse, -NI.Rostock continuait ses leçons.A son air indifférent, on aurait pu supposer que la conversation nouée là-bas était sans intérêt pour lui.Mais il suivait les mouvements de Fidélia et de Gérald avec inquiétude et colère.lout le groupe dont lady Scardale formait le centre s\u2019approcha, au moment où Rostock achevait de donner une leçon.Granton avait suivi en connaisseur le jeu du maître d\u2019armes.\\ ous êtes un excellent tireur, lut dit-il, en le complimentant.Rostock laissa tomber son regard terne sur le visage de Granton.Oui, répondit-il lentement ; je tire assez bien.Ht vous?II\tlança subitement cette queslion, à la fin de sa réponse, et, quel- que simple qu\u2019elle sonnât, il v mit comme une nuance de provocante raillerie qui irrita Granton.\u2014Je sais faire un peu de beaucoup de choses, répartit celui-ci, en l iant.Quand un homme a vu autant de pays que moi, il a des tein titres des arts les plus variés et des idiomes les plus divers.Bon à tout, propre à rien, vous savez?Bostock haussa imperceptiblement les épaules.Ce mouvement révélait le mépris du professionnel pour l\u2019amateur.Granton le surprit et en fut piqué.\u2014Voudriez-vous me faire l'honneur, professeur, dit-il, en appuyant avec emphase sur ie mot \u201cprofesseur\u201d, de croiser l\u2019épée avec moi, si toutefois vous n\u2019êtes pas trop fatigué?11 souligna ironiquement la dernière phrase ; mais aucune lueur ne s\u2019alluma dans les yeux atones de Rostock.\u2014Je ne suis pas fatigué, se contenta-t-il de répondre.Si vous daigniez passer dans mon vestiaire, je vous prêterais tout ce qui est necessaire.Lady Scardale, Fidélia et Gérald se trouvaient seuls dans la salle d'armes.Au bout d\u2019un moment, Granton revint, équipé en tireur.L\u2019assaut commença.Assis entre miss Locke et la comtesse, Gérald en suivait les péripéties avec l\u2019attention qu'il, prêtait à tout ce que faisait Granton.Granton était une énigme vivante pour lui, mais il ne pouvait s\u2019empêcher d'aimer cet homme et d\u2019admirer ses extraordinaire aptitudes pour une grande variété de choses.A la seule façon dont Granton engagea son fer, il était évident qu\u2019il possédait à fond la science de l'escrime, mais il était non moins évident qu\u2019il avait une confiance en lui-même qui ne tarderait pas à être déçue.L\u2019événement se produisit bientôt.Granton désirait donner une leçon à ce professeur pour jeunes filles.Dès sa plus tendre enfance, on lui avait mis un fleuret à la main; il avait tiré l\u2019épée sur le terrain, alors que la mort marque souvent la fin du combat, et il était toujours sorti victorieux de ces épreuves ; il s\u2019était fait la main avec les plus célèbres maîtres de l\u2019Europe.Tout cela le disposait à attaquer Bostock avec la même tranquillité qu\u2019une espada s\u2019avançant l\u2019arène au-devant du taureau.Quelques secondes suffirent pour mod.fier son appréciation.Cinq ou six passes le convainquirent qu'il n'avait jamais eu affaire avec un tireur aussi dangereux que Bostock; puis deux ou trois autres lui prouvèrent que le professeur de Culture College était bien raimen: un maître dans son art.D'abord, Granton attaqua vivement, multipliant les coups avec une effrayante rapidité.Bostock arriva chaque fois à la parade, avec une sûreté si imperturbable qu'elle étonna son adversaire.Sou ileuret aurait été une muraille d\u2019acier qu\u2019il ne l\u2019aurait pas mieux portégé contre les assauts de Granton.Buis, ce fut au tour de Bostock de prendre l\u2019offensive.Granton sn défendit aussi désespérément que s\u2019il avait réellement combattu pour sa vie, dans la clairière d\u2019un bois des environs de Paris.Mais cette héroïque défense dura peu.Une feinte habile amena le Ileuret du maître d'armes à la hauteur des yeux du jeune homme, puis, par un renversement subit du poignet, le bouton vint le frapper juste à l'endroit où l\u2019on avait cousu un cœur rouge sur le cuir du plastron.Granton abaissa son fleuret ; Bostock rassembla en arrière et salua.Fidélia applaudit, Gérald sourit et lady Scardale se montra inquiète.Granton surprit au passage chacune de ces démonstrations et les interpréta ainsi; Fidélia avait applaudi par amour d\u2019un art qu\u2019elle appréciait, sans que ses applaudissements témoignassent de la moindre partialité; la surprise de Gérald s'expliquait par son étonnement d\u2019assister à la défaite de Rupert; quant à lady Scardale, elle était mécontente de voir son favori ne pas réussir dans toutes ses entreprises.Granton, lui, ressentait quelque déconvenue.Tl aurait souhaité que les applaudissements de Fidélia s\u2019adressassent à lui ; il v comptait, tandis qu ils étaient allés au personnage d\u2019aspect funéraire qui, raide comme un piquet, dirigeait scs veux glauques vers l\u2019estrade où trônait lady Scardale.Cependant, rien en lui ne trahit ces divers sentiments.\u2014 Rien touché! dit-il, en riant et en tendant sa main à Bostock qui ne la prit pas.Je me croyais un adroit tireur, mais, cette fois, j ai trouvé mon maître.N ous avez dû étudier dans les bonnes écoles.Toujours raide, Bostock salua de nouveau.\u2014Je me suis donné assez de mal.dit-il.\u2014Le succès couronne toujours les efforts, riposta Granton, en ôtant son masque et en s\u2019acheminant vers l\u2019estrade.(A suivre) La Grippe ~\tBAUME RH U MA L "]
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