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Titre :
Le samedi
Éditeur :
  • Montréal :Société de publication du "Samedi",1889-1963
Contenu spécifique :
Supplément 3
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque semaine
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Le samedi, 1903-02, Collections de BAnQ.

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[" Vol.XIV, No Sfi.LE SAMEDI 81 FEUILLETON DU \u201cSAMEDI\u201d, 7 FÉVRIER 1903 U> Terrible Erreur No 12.\t___ DEUXIÈME PARTIE Euzieie des ^Ti*ois III.\u2014UC PREMIER DÉVOUEMENT (Suite) .Si aucun drame ne s est passé la-bas, il reste deux hommes dévoués jusqu\u2019à la mort pour protéger Henriette.Sa présence, à lui, est donc inutile.Tandis que Sabine en proie à toutes les détresses, va rester seules entre les mains de Cassoulet ! Déjà, il a quitté son poste.Le voilà qui court vers la plage.Les falaises l\u2019obligent a de nombreux détours.Quand il arrive, le canot est loin et Cassoulet le dirige à grands coups d\u2019avirons vers la Jeune-France.Rodolphe s\u2019élance dans la mer.Il a tout calculé.Et d\u2019un bras vigoureux et exercé, sans hâte, pour éviter toute fatigue, laissant le bateau vers sa gauche, il nage lentement, avec une absolue régularité de mouvements vers une pointe de récif qu\u2019il connaît, à plus d\u2019un kilomètre du rivage, qui est invisible en ce moment dans la nuit, mais qu\u2019il trouvera sûrement.Là, il ne sera pas loin du passage de la Jeune-France.Il y arraive enfin.se hisse sur la roche glissante, battue par les vagues, et qui émerge à peine de l\u2019eau.Il reprend haleine.il essaye d\u2019apercevoir le bateau, vers la baie.Et tout à coup, un sifflet rauque et strident, qui emplit la nuit, jusqu\u2019au plus lointain de l'horizon, l\u2019avertit que la Jeune-France va partir.Sabine a été montée à bord, transportée dans une cabine, couchée dans un lit.Elle reste longtemps encore, ensevelie dans cette torpeur étrange, si profonde qu\u2019elle ressemble à la mort.On Ta laissée seule.Puis elle fait quelques mouvements.La torpeur va cesser, la vie va revenir.Elle ouvre les yeux.Son front est lourd.Ses pensées restent confuses.Le regard qu\u2019elle promène autour d\u2019elle n\u2019a pas encore la flamme de l\u2019intelligence reconquise.Mais peu à peu, la lourdeur a disparu.le cerveau est lucide.le souvenir renaît.Elle se soulève.Où est-elle?\u2014Qu\u2019y a-t-il donc?murmure-t-elle.Elle croit rêver.mais elle sent frémir sous ses pieds le bateau.Cette cellule étroite avec tous ces objets si particuliers, qu\u2019elle connaît depuis sa traversée c\u2019est une cabine de navire.Et le navire est en marche.d\u2019une marche très douce, presque sans roulis ni tangage.Alors, elle a donc quitté Tile?.Comment?.Elle ne se rappelle rien.Elle ne se rappelle qu'une chose, c\u2019est que le soir, elle s\u2019est endormie auprès de sa mère.et qu\u2019en s\u2019endormant, une image, l\u2019image d\u2019un homme aux traits nobles, fiers et délicats, aux yeux tristes, avait longtemps flotté dans son esprit.L\u2019image de Rodolphe.Et c\u2019était tout.Elle ouvre la porte de sa cabine.Personne.Elle monte sur le pont.Evidemment, elle va trouver là sa mère, qui lui tendra les bras.Et Henriette lui expliquera ce qui vient de se passer, ce départ subit, ce sommeil étrange, si lourd, si pareil à la mort qu\u2019on avait pu la transporter de l\u2019île maudite jusqu\u2019au navire, sans qu\u2019elle s\u2019en rendît compte.Elle parcourt le pont.Elle n\u2019y voit que des figures étrangères, indifférentes, surprises, ou même hostiles.\u2014Maman! Je veux maman!.Des petits rires d\u2019insultes partent de partout.\u2014Elle réclame sa mère, cette enfant-là?\u2014C\u2019est pour t\u2019embrasser! Sabine se sent prise d\u2019épouvante.Elle se tait.Elle regarde, tremblante, ceux qui sont là.Le navire est en marche.Les hommes sont à la manœuvre.Et sous la clarté de la lune s\u2019estompe la sombre masse de Tile, pas très loin encore.Elle se met à courir sur le pont.Elle s\u2019adresse à tous.Tous lui tournent le dos.Tout à coup elle se sent saisie par le bras : \u2014Mademoiselle, ne vous fâchez pas, c\u2019est inutile.(1) Commencé dans le numéro du 82 novembre UH8, \u2014Je veux que Ton me ramène auprès de ma mère.\u2014Ceci est impossible.Le bateau ne reviendra pas au mouillage.\u2014Oui êtes-vous?Que voulez-vous?C\u2019est vous qui m\u2019avez conduite sur ce bateau?C\u2019est vous qui m\u2019avez arrachée à ma mère.\u2014Je réponds a toutes vos questions: ce que je suis?Un homme qui vous est dévoué, a vous et à votre père qui vous réclame, qui vous aime, qui vous pleure depuis votre départ de Chamarande.Et c\u2019est bien moi, en effet, qui, pour éviter une scène pénible avec votre mère, ai employé la ruse pour vous séparer d\u2019elle.La fin justifie les moyens.Ne voyez en moi, mademoiselle, que votre humble et dévoué serviteur.Et maintenant, je vous conseille de retourner dans votre cabine.La Jeune-France va nous conduire dans la colonie française la plus proche qui est la Nouvelle-Calédonie.Là, nous débarquerons et pendant que la Jeune-France reviendra porter des vivres clans Tile, nous nous embarquerons, pour revoir notre pays, où vous attend votre père.Auprès de lui, vous serez heureuse.Plus de faim, plus de soif, plus de misère.Elle l\u2019interrompit, ardente, fiévreuse, les yeux étincelants: \u2014Si vous ne me faites pas reconduire, dans Tile, à l\u2019instant même je me jette à la mer.\u2014On dit ça ! \u2014Et on le fait !.D\u2019un bond elle s\u2019élança vers les bastingages et les enjamba.L\u2019acte avait été si prompt, si décidé, que Cassoulet n\u2019eut pas le temps de la retenir.Et Sabine: \u2014Si vous faites un pas vers moi, je me laisse tomber.Au même moment, et avant cpie personne eût pu s\u2019interposer, un autre drame, imprévu, se passait en avant du bateau.Dans le calme profond de la nuit, on entendit tout à coup monter, de la mer une voix lamentable : \u2014A moi ! à moi ! Je me noie ! Au secours !.Une autre voix répondit du bateau, donnant l\u2019alarme par son cri sinistre : \u2014Un homme à la mer!.L\u2019équipage tout entier était sur le pont.Il n\u2019y avait d\u2019autres passagers que Sabine et Cassoulet.D\u2019où venait cet homme en perdition?La Jeune-France passa, à quelques encablures.On distingua, non loin du récif, se débattant sur les vagues, un homme qui essayait, en nageant, de couper la ligne suivie par le navire.C\u2019était lui qui appelait au secours.Le bateau passa si près que l\u2019homme disparut dans les tourbillons et les remous.Mais ce devait être un nageur habile et fort, car il reparut presque aussitôt.Cassoulet regardait, averti par je ne sais quel instinct d\u2019un danger.Il regardait le corps, penché par-dessus les bastingages.Il ne pensait plus à Sabine.Il ne voyait plus que cet homme qui se noyait.C\u2019est qu\u2019il lui avait bien semblé le reconnaître.tout à l\u2019heure.lorsqu\u2019on l\u2019avait presque frôlé.\u2014L\u2019un des trois ! avait murmuré Cassoulet.Et ses dents grincèrent, dans un accèe de haine.En une seconde, il devina la ruse du marquis, sa suprême et téméraire entreprise.\u2014Eh bien, il y restera! pensa-t-il.Ça fera toujours un de moins.Les matelots attendaient un ordre pour mettre une chaloupe à la mer.Cassoulet était auprès de l\u2019officier de quart.L\u2019ordre ne fut pas donné.Cassoulet lui parlait bas.L\u2019équipage, lui aussi, avait reconnu l\u2019homme en péril.\u2014C\u2019est un émigrant.Tant pis.qu\u2019il retourne dans son île.\u2014Si on prend celui-là il faudra les prendre tous.\u2014Tout de même, il a l\u2019air fatigué.\u2014Sùr.il n\u2019en peut plus.\u2014L\u2019île est loin.si on ne lui jette pas une bouée, il est perdu !.Un quartier-maître s\u2019approcha de l\u2019officier de service: \u2014Les bouées, alors, commandant ?Mais Cassoulet était là, murmura de nouveau quelques mots.L\u2019ordre ne fut pas donné.Et la Jeune-France parut, au contraire, hâter sa marche et filer comme une flèche.\u2014A moi ! à moi ! ! au secours ! criait Rodolphe.\u2014Crie, mon vieux, crie, ça t\u2019apprendra! murmura Cassoulet.Et il suivait, d\u2019un regard cruel, le drame qui allait se passer.Soudain, un autre drame commence, qui va bouleverser son plan.Sur le pont, un cri strident : \u2014Une femme à la mer ! ! Cassoulet se retourne.Sabine n\u2019est plus là ! A-t-elle reconnu, elle aussi, le marquis de Fourvières venu à son secours?Ou bien a-t-elle exécuté sa menace?En se voyant séparée de sa mère, a-t-elle voulu en finir?L\u2019agent ne retint pas une exclamation de colère.Déjà Sabine a disparu.Mais Rodolphe a vu ce qui vient de se passer .Il est loin d\u2019être LE SAMEDI %Ê au bout de ses forces, comme les matelots le croient.11 plonge, retrouve la jeune fille et la ramène à la surface.Sabine sait nager.Elle se soutient sur l\u2019eau.De courtes paroles s\u2019échangent alors.\u2014Mademoiselle, je n'ai pu m\u2019opposer à votre enlèvement.mais je n\u2019ai pas voulu vous abandonner.Sabine reconnaît l\u2019un des Trois, le plus jeune, celui vers lequel s\u2019élançait son cœur ingénu de vierge.\u2014Vous ! dit-elle.vous !.Oh ! merci.Ta voix rauque, lse traits convulsés par la rage, Cassoulet crie sur le pont : \u2014Des bouées ! des bouées ! Vous ne voyez donc pas qu\u2019elle se noie.Des bouées sont jetées à la mer.Rodolphe et Sabine s\u2019y accrochent.Le bateau les a dépassés, le bateau est loin.mais Rodolphe, se haussant, l\u2019aperçoit qui ralentit sa marche.Un canot est paré avec la rapidité de l\u2019éclair.\u2014On vient à notre secours ! Et en effet, quelques minutes après, ils étaient à bord.Pour sauver Sabine, il avait fallu sauver Rodolphe.Sur le pont, Rodolphe reçut le regard de Cassoulet, chargé de haine.Il y répondit par un sourire indifférent.Mais il ne se le cachait pas.C\u2019était là un ennemi qui ne pardonnait pas, et qui se vengerait.Du moins, il le connaissait et serait sur ses gardes.Sabine ne savait pas ce qui s\u2019était passé dans l\u2019ile et ne pouvait pas mettre Rodolphe au courant.Comment avait-elle été enlevée à sa mère?Elle l\u2019ignorait, Rodolphe devina que ce sommeil de léthargie était dû a quelque narcotique.Henriette pour n\u2019avoir rien entendu, Montaubry et Devalainc pour n\u2019avoir pas défendu les deux femmes, devaient avoir été endormis, réduits à l\u2019insensibilité complète cle la même façon.Qu\u2019étaient-ils devenus?Et Henriette?Henriette surtout l'inquiétait.Il connaissait les projets de meurtre des trois misérables.Avaient-ils accompli leur crime?Henriette existait-elle encore?11 fut dans une inquiétude mortelle, mais Sabine ne soupçonna pas cette détresse.Sa mère ne lui avait-elle pas dit : Ces trois hommes seront tes frères.te défendront contre ceux qui voudraient te faire du mai.aie confiance en eux, confiance \u201centière, confiance absolue.\u201d Et depuis quelle voyait Rodolphe auprès d\u2019elle, l'enfant n\u2019avait plus peur.\u2014Puisque vous êtes mon frère, dit-elle en lui tendant les deux mains, ne me quittez pas.Cet homme m\u2019épouvante, ajouta-t-elle en montrant Cassoulet .- Il faut vous défier de lui, en effet, mais tant que moi ou l\u2019un de vos trois amis, nous veillerons sur vous, notre présence suffira pour l\u2019éloigner, pour empêcher toute tentative contre votre vie.\u2014Ma vie! dit-elle en frémissant.\u2014Oui.\u2014Ma vie est en danger?\u2014Peut-être.\u2014Pourquoi?que suis-je?qu\u2019ai-je fait à cet homme?\u2014Cet homme n\u2019est qu\u2019un instrument, mais un instrument aveugle, cruel, sans pitié, qui frappera parce qu'il est payé pour frapper.Elle pâlit.\u2014Ne redoutez rien, vous dis-je, nous sommes là pour vous protéger, pour vous aimer.-\u2014Pour m\u2019aimer ! murmura-t-elle très bas.Et ses grands yeux bleus s\u2019alanguirent.Rodolphe ne devinait rien.Il ne voyait pas cette âme d\u2019enfant qui déjà cherchait son aine, à lui, ce cœur qui se gonflait et qui avait besoin de confidences.cette vierge qui commençait à aimer et qui, sans savoir pourquoi, pâlissait, rougissait, était troublée profondément .Après le sauvetage de Rodolphe et de Sabine, Cassoulet était allé frapper à la cabine du commandant.Le capitaine de la Jeune-}¦ rance, nommé Mascourt, était un homme d\u2019une quarantaine d\u2019an-» nées, a figure franche et loyale.11 avait accepté la mission de conduire les émigrants a la Nouvel le-Algérie, où lui-même devait occupe'!- un haut poste, sans se douter de l'effroyable mensonge de cette gigantesque escroquerie.11 avait été dupe, comme tout le monde.Il était a peine arrivé devant l\u2019ile qu\u2019il se rendait compte de l'impossibilité de la coloniser.Il comprit le crime.U ne voulut pas en être le complice et il avait songé sur le champ aux moyens de secourir les malheureux condamnés à une mort affreuse et certaine.Cassoulet s était présenté à lui, à Barcelone, avec les pleins pouvoirs de Cœurderoy.Ces pouvoirs faisaient de l\u2019agent le maître du bord, pour tout ce qui ne concernait pas la conduite, la manœuvre du bateau, la discipline.Cassoulet frappa.Le capitaine Joël Mascourt n\u2019était pas couché.Il ouvrit.L\u2019agent entra.\u2014Monsieur, dit Cassoulet, vous savez et je n\u2019ai pas besoin de vous le rappeler, qu\u2019il y a deux maîtres ici dont les pouvoirs sont équivalents.\u2014Oui, après?\u2014Je viens donc vous demander de faire stopper le bateau, de mettre un canot à la mer et de renvoyer à la cote l'émigrant que vous avez recueilli.Le capitaine répondit, d'une voix nette et calme : \u2014Non.\u2014Vous ne m\u2019avez pas compris, monsieur.je vous ai prié.\u2014Parfaitement.Je répète que mon bateau ne stoppera point, que ie ne mettrai aucun canot à la mer et que je continuerai ma route.Les yeux noirs du petit agent s\u2019animèrent.\u2014Alors je ne prie plus, dit-il, je vous donne l\u2019ordre.Le capitaine avait écouté assis.11 se leva et froidement: \u2014Je veux bien vous fournir quelques explications.Vous vous êtes présenté à mon bord avec les pleins pouvoirs de M.Cœurderoy, notre armateur.Je n\u2019avais qu\u2019à m\u2019incliner.Je croyais encore M- Cœurderoy un honnête homme.Je sais maintenant qu'il est un nisérable.Je retrouve donc, en partie, ma liberté.Vous avez amené a bord une jeune fille que vous êtes chargé de reconduire à son père.Je n\u2019ai pas voulu m\u2019opposer à cet acte.Vous êtes dans votre droit, puisque le père a le droit et la loi pour lui.:.mais je n irai pas plus loin.Pourquoi voulez-vous que je fasse conduire à la côte l\u2019émigrant que nous venons de recueillir et qui semble l\u2019ami de cette jeune fille?\u2014Monsieur, vous méconnaissez mes pouvoirs et vous méprisez mes ordres.\u2014Sans hésiter.Et j\u2019ai des raisons pour cela.D\u2019abord vous \u2022ne déplaisez.Oh! oui, beaucoup.et je trouve fort vilain le rôle que vous jouez en tout cela.Quand on est un honnête homme, on a beau avoir le droit de son côté, il y a de sales besognes qu'on n\u2019accepte pas.On n\u2019enlève pas une fille à sa mère.Ensuite, il ne me plaît pas de renvoyer ce colon.Le vent vient de sauter brusquement.Nous sommes menacés d'une tempête.Je n\u2019aurais pas le temps d\u2019aller mouiller dans la rade de Likiliki el si je l\u2019essayais, je serais brisé contre la ligne de récifs.Donc, nous gagnons au plus vite la haute mer.\".Enfin, si la tempête apaisée\u2014et dans ces parages elles durent quelquefois trois jours\u2014 je voulais obéir à vos ordres, mon digne monsieur Cassoulet, je ne le pourrais encore.Une considération m\u2019en empêcherait, d'un ordre supérieur aux vôtres.Je dois songer a ces émigrants qui vont mourir de faim.et dont je suis la suprême espérance.Je leur ai promis de leur apporter des vivres et d'être de retour auprès d\u2019eus coûte que coûte dans trois mois.C\u2019est le temps qu'il me faut avec ce batiment mauvais marcheur pour aller à la Nouvelle-Calédonie et en revenir.Trois jours, six jours de perdus, c\u2019est peut-être la mort de tous ces pauvres gens.Je ne retarderai donc pas mon voyage d\u2019un jour, pas même d\u2019une heure.Voilà pourquoi cet émigrant restera à mon bord.Cassoulet se mordait les lèvres jusqu\u2019à les faire saigner.Impassible, le capitaine Mascourt reprit: \u2014J\u2019ajoute que votre figure me déplaisant, vous me feriez le plus grand plaisir en me la montrant le moins souvent possible.11 désigna la porte: \u2014Je ne vous retiens plus.Et Cassoulet sortit, la rage au cœur.Dans 1 ile maudite, les deux forçats dormaient toujours de leur sommeil étrange, et près d\u2019eux, dans sa misérable chambre, sur son grabat où maintenant Sabine ne reposerait plus, la gentille Henriette, était étendue sans mouvement, la face rigide, les lèvres entrouvertes, dans une immobilité de cadavre!.Le jour parut.le rivage s\u2019anima de fantômes tristes.Les colons s\u2019éveillaient et quittaient le hangar.Seules ne s\u2019ouvrirent point la cabane des forçats et celle d\u2019Henriette.Longtemps, longtemps, elles restèrent fermées.Ce fut Montaubry qui s éveilla le premier, fût-ce même un réveil ?C\u2019était encore un anéantissement.Il ne se rendait compte de rien, regardait les choses misérables d\u2019autour de lui sans les reconnaître.11 se sentait au front une insupportable lourdeur.Peu à peu, lentement, les idées revinrent.Il aperçut auprès de lui, saison grabat, Devalainc qui lui, aussi, commençait à s\u2019agiter.Il se ressouvint.La veille, quand ils étaient rentrés, un peu fiévreux, après avoir mangé leurs rations de conserves, distribuées méthodiquement tous les jours, ils avaient bu de l\u2019eau saumâtre de leurs cruches, l\u2019avaient trouvée plus mauvaise encore que d\u2019habitude.Elle leur avait soulevé le cœur.Et presque aussitôt ils avaient été envahis par un sommeil irrésistible.Rodolphe n\u2019était pas là, il les avait quittés une heure auparavant sur le rivage, en leur recommandant de veiller sur Henriette et Sabine jusqu\u2019à son retour.A son retour, lui-même prendrait la garde.C\u2019était ainsi qu\u2019il faisait chaque jour.Montaubry regarda autour de lui. LE SAMEDI 83 Devalaine seul était là.Rodolphe était absent.Etait-il rentre, durant la nuit, et déjà ressorti peut-être?Nul soupçon encore, d\u2019un piège.Ils attribuaient leur malaise à la fièvre.Mais ils avaient dormi tout d'une traite et sans s\u2019éveiller.En sortant, sur le seuil, ils jugèrent, bien qu\u2019on ne le vit pas à cause des cime srapprochées des montagnes, que le soleil était déjà haut.\u2014Comme nous avons dormi ! dit Montaubry.\u2014Oui.et Rodolphe nous a laissés de garde toute la nuit sans nous éveiller pour que nous prenions sa place.Ils se regardèrent.inquiets.Montaubrv rentra dans la cabane, se dirigea vers le grabat de Rodolphe.11 n est pas revenu cette nuit, dit-il.vois.sa couverture est roulée comme elle l\u2019était hier au soir.\u2014Alors, il s\u2019est passé quelque chose.Ils eurent le même effroi et allèrent frapper à la porte d'Henriette.Rien ne répondit.Ils frappèrent plus fort, ouvrirent.La lanterne qui éclairait le taudis était éteinte.mais la clarté de crépuscule, venant du dehors, refoula les ombres, et les deux forçats aperçurent le corps d\u2019Henriette immobile sur son lit de feuilles.\u2014Morte ! ! En même temps, ils cherchaient Sabine.Sabine avait disparu.Montaubrv courut au rivage, » eut-être que la jeune fille était là' En même temps, Devalaine essayait de rappeler Henriette à la vie.11 fut assez heureux pour sentir, après une heure d\u2019angoisses, battre le cœur de la pauvre femme.Eubin et Philidor s\u2019étaient trop pressés, clans l\u2019épouvante où ils étaient de voir tout à coup surgir derrière eux Rodolphe; quelques secondes de plus, et l\u2019éponge imbibée de chloroforme qu\u2019ils faisaient respirer à la malheureuse eue achevé son œuvre de mort.Quelques secondes de moins, ce fut le salut pour Henriette.Rodolphe n\u2019était pas revenu.Sabine était restée introuvable.Le bruit se répandit aussitôt dans la petite colonie que la jeune fille, à peine guérie, avait eu sans doute une rechute et avait dû se jeter à la mer, dans un accèe de fièvre chaude .Ces suicides, de même que ceux amènes par la misère et par le désespoir, étaient fréquents, hélas! à la Nouvelle-Algérie.Mais les deux forçats n\u2019y ajoutèrent pas foi.Ce sommeil étrange, cette léthargie d'Henriette n'indiquaient-ils pas qu\u2019un crime avait été commis?La jeune femme, lorsqu\u2019elle reprendrait connaissance, les renseignerait peut-être?Et, en détresse, silencieux, les deux forçats guettaient le premier signe de vie.Longtemps ils crurent que cette vie leur échapperait.Des colons entrèrent, demandèrent des nouvelles, s\u2019en allèrent avec indifférence.\u2014La fièvre ! Pour eux, elle allait mourir.Mais ils étaient si malheureux qu\u2019ils ne pensaient pas à s\u2019apitoyer sur les autres.Vers deux heures, Lubin et Philidor apparurent.Alors qu\u2019ils s\u2019attendaient à ce que fût annoncée la mort de la jeune femme, ils apprenaient tout à coup qu\u2019elle était vivante.\u2014Coup manqué, vieux, dit Lubin.\u2014Oui, tu n\u2019auras pas tenu l\u2019éponge assez longtemps.\u2014C\u2019est à refaire.\u2014En trouverons-nous l\u2019occasion?Maintenant que la Jeune-France était loin, les deux bandits faisaient partie de la colonie.Ils avaient eu soin de débarquer et de cacher dans file, loin de tous regards, des vivres en quantité.Ils ne redoutaient rien.Ils étaient restés, laissant leur complice retourner en France, parce qu\u2019ils avaient besoin de faire constater de façon certaine par témoins et plus tard par actes officiels le décès d\u2019Henriette.Cassoulet savait très bien que la production des preuves certaines de cette mort serait indispensable pour que Sabine héritât de sa mère.Et il avait tout prévu.Lubin et Philidor avaient consenti à ce séjour forcé de trois mois dans file fatale, mais ils avaient pris toutes leurs précautions on le voit, pour n\u2019en point souffrir.Vers deux heures de l\u2019après-midi, ils eurent l'audace de se présenter chez Henriette.___F(t bien, cette pauvre dame, comment va-t-elle?disait Lubin.Il paraît qu\u2019elle a été très mal.mais que tout de même elle s\u2019en tirera.Montaubry et Devalaine attirèrent les bandits hors de la maison.Et il v eut alors un court et décisif entretien.\u2014Si elle n\u2019est pas morte, ce n\u2019est pas de votre faute.\u2014Pourquoi donc, s\u2019il vous plaît, et qu\u2019est-ce que vous voulez dire?\t,\t, .\u2014Nous voulons dire que vous etes perces a jour depuis longtemps.c\u2019est vous qui vous êtes introduits hier, sans doute, aussi bien chez nous que chez cette femme.pour verser de l'opium dans notre boisson.C\u2019est vous qui avez enlevé Sabine.Et vous avez voulu assassiner Henriette.\u2014Merci du peu, fit Lubin goguenard.Vous n'avez pas encore autre chose à nous reprocher?.\u2014Non, pour le quart d\u2019heure.Du moins, soyez sûrs de ceci: vous nous trouverez toujours entre vous et les femmes que vous cherchez.\u2014Il ne s\u2019agit que de s\u2019entendre.11 y a longtemps que nous avions deviné en vous des gens qui se disposaient à nous créer des ennuis.Nous avions l\u2019œil sur vous et l\u2019affaire de cette nuit vous le prouve.Vous nous déclarez la guerre.C\u2019est bon, on l'accepte.Nous ne sommes pas des gens à reculer.Seulement, j'aime autant vous prévenir tout de suite.c'est une guerre à mort.\u2014Va pour la guerre à mort, dit Devalaine en souriant.Vous êtes des bandits.Vous venez de commettre un assassinat.Nous n\u2019avons pas à prendre des mitaines avec vous.Et puisque nous aurons a nous défendre personnellement, eh bien, nous nous défendrons comme on se défend contre des bêtes fauves.car vous êtes bien des bêtes fauves, vous et votre chef.Lubin s\u2019inclina et dit, railleur: \u2014Soit.Nous disons que nous sommes des bêtes fauves.C\u2019est encore une situation sociale.Et une supériorité que vous \u2022:vez sur nous, car si vous savez qui nous sommes, nous ne savons pas qui vous êtes.C\u2019est tout au plus si nous connaissons vos noms à tous les trois, vous vous faites appeler George Haudforl, Henri de Missy et Jean Laumont.Soit, moi je ne demande pas mieux.Pourquoi ça ne serait-il pas vos noms?.Toutefois, pendant la traversée tie la Jcunc-France, quand nous étions encore bons amis, j\u2019ai eu à plusieurs reprises l'occasion de faire remarquer, ou bien que vous aviez tous les trois l'oreille dure, ou bien que vous n\u2019étiez pas encore très bien familiarisés avec vos noms.car il vous arrivait souvent de ne pas répondre lorsqu\u2019on vous appelait.Si ce ne sont jioint là vos noms de famille, c\u2019est que vous avez sans doute des raisons pour ne pas porter ceux-ci.C\u2019est votre affaire.Ce n'est pas la nôtre et ce que je vous en dis, c\u2019est seulement pour vous prouver que rien ne nous échappe et que nous ne sommes pas des imbéciles.Lubin et Philidor saluèrent poliment.Lubin ajouta : \u2014Nous vous dirons comme en Corse, quand une vendetta est déclarée entre deux familles.\u201cGardez-vous bien!.Moi, je me garde !\u2019\u201d Et ils disparurent.A l\u2019allusion sur leurs noms d'emprunt\u2014Jean Laumont était celui qu'avait pris Montaubry, Henri de Missy était celui de Devalaine et Rodolphe se faisait passer pour être d'origine américaine et s\u2019appe lait George Haudfort\u2014les deux forçats n\u2019avaient rien répondu.Rien, sur leurs figures, n\u2019avaient trahi leur frémissement intérieur.Mais pendant une seconde, sous l\u2019œil des misérables, ils avaient eu l\u2019infernale vision du bagne! Ils revinrent auprès d\u2019Henriette.Montaubry murmura : \u2014Ces hommes ont raison : c'est une guerre à mort qui commence.Henriette avait repris entièrement connaissance.Mais elle n\u2019avait pas encore parlé.Le même phénomène se manifestait pour elle, comme pour Sabine, comme pour les forçats.La mémoire semblait en quelque sort»' embourbée et ne dégageait rien des faits antérieurs, les plus récents.Elle vivait, mais ne se rendait pas compte de la vie! Peu à peu.toutefois, tous les brouillards se dissipèrent.Montaubry et Devalaine lui parlaient doucement, avec tendresse, lui caressaient les mains, tentaient de réveiller ses souvenirs.Mais ils n\u2019étaient pas rassurés tout en la rappelant ainsi à la vie.Ils redoutaient une crise.Peut-être une crise mortelle.lorsque la gentille Henriette allait s\u2019apercevoir que Sabine n'était plus auprès d'elle, que sa fille lui avait été ravie! Et ils frémirent lorsqu\u2019ils virent tout à coup les yeux de la jeune femme plus lumineux, se charger de l'intelligence revenue , et son regard se porter avec une surprise inquiète autour d\u2019elle.Elle venait d\u2019être frappée de l'absence de Sabine.Longtemps encore, pourtant, elle resta sans parler.Puis, ils la virent se soulever sur son grabat.Et lourdement, ses lèvres encore inhabiles, murmurèrent un nom, un seul : \u2014Sabine?Qu\u2019allaient-ils répondre?Ils essayèrent de mentir, d\u2019abord, pour la préparer, pour gagner du temps.\u2014Elle est sortie.Elle est sur le rivage.\u2014Que s\u2019est-i! passé?Et pourquoi, moi, suis-je malade?\u2014Ce n\u2019est rien.vous voici remise et vous allez pouvoir vous lever.Elle garda le silence.Elle réfléchissait.Peu à peu tous les liens de la vie, pour un instant brisés, s\u2019enchaînaient de nouveau. LE SAMEDI S4 \u2014Puisque j\u2019ai été malade.comment se fait-il que Sabine ne soit pas près de moi?\u2014Elle va revenir.Elle attendit encore.Elle ne s\u2019occupait que de Sabine.Elle ne pensait qu\u2019a sa Elle ! Allez la chercher.je veux la voir.\u2014Patientez.Non, je veux qu elle revienne.jamais elle ne m\u2019a quittée.jamais, jamais.e est la première fois.Et vous savez qu\u2019il est dangereux de la laisser seule puisqu'il y a des ennemis qui en veulent a son bonheur.Ils ne répondirent plus.J ,a véi ité terrible, ils ne pouvaient pas la lui cacher plus longtemps.\t& lie nouveau, le silence.Parfois, a la dérobée, elle les regardait.Déjà, lentement, le soupçon d\u2019un malheur s\u2019infiltrait dans son ame.Ils n\u2019osaient pas soutenir le regard de la mère, inquiète de son enfant.Brusquement, elle se jette hors de son grabat.\u2014Sabine, je veux Sabine ! C\u2019est la crise, la crise redoutée.Ils la pi ciment entre leurs bras fraternels.Ils veulent qu elle se recouche.Ils cherchent à la rassurer par des paroles de tendresse.Elle les repousse avec une force étrange.\" Rendez-moi Sabine! Rendez-moi mon enfant! Ils 11e peuvent plus mentir.Ils ne peuvent plus hésiter.L\u2019heure est venue.11 faut quelle sache tout.Le mensonge serait plus dangereux que la vérté même.Soyez calme, ayez confiance en nous, toujours.\u2014J\u2019ai eu confiance.Qu\u2019avez-vous fait de ma fille?Nous ne savons pas ce qu\u2019elle est devenue \u2014Ah ! Elle pâlit horriblement.Ses genoux fléchirent.Ils la soulevèrent.\u201e ~E*JC a disparu.Et Rodolphe a disparu avec elle.Ou bien Rodolphe est mort en voulant lui venir en .aide.et vous savez que notre dévouement va jusqu\u2019à la mort.Ou bien il a réussi à la rejoindre, il est auprès d\u2019elle, et Rodolphe auprès de Sabine, Sabine n a rien a redouter de ses ennemis.Mais en proie à un accès de folie, Henriette ne les écoutait pas Elle eut un cri déchirant: Kendez-moi ma fille!.Pourquoi ni avez-vous promis de veille1' sur elle?Vous avez manqué à vos serments.Vous êtes fatigués sans cloute île votre repentir.Rendez-moi mon enfant.Ils baissèrent la tète sous ce reproche cruel, immérité.On nous a tendu un piège, à vous comme à nous et nous v sommes tombés.\t' \u2014Que savez-vous?\u2014Rien, si ce n\u2019est qu\u2019hier au soir nous avons été surpris par une fatigue extraordinaire, par un sommeil étrange.\u2014Comme moi, dit-elle, et comme elle ! C\u2019est à peine si nous avons eu le temps de nous jeter sur notre lit.\u2014Comme nous ! \u2014Et nous ne savons plus ce qui s\u2019est passé.\u2014Moii enfant! mon enfant! On m\u2019a volé mon enfant! 1 ont a coup, elle s\u2019élance sur les deux forçats, les repousse, se jette^ hors de la grande maison, et avant qu\u2019ils aient eu le temps de 1 arrêter, de la rejoindre, de s\u2019opposer à sa folie, la voilà qui Prend sa course vers la forêt, en criant, les bras tendus vers le cie! comme pour lui reprocher son injustice: \u2014Mon enfant! rendez-moi mon enfant! Montaubry et Dcvalaine échangent un regard navré: \u2014Elle est perdue si nous ne la rejoignons.l lçmicttc était en pioie a un accès de fièvre et de folie qui décuplait ses forces.En un clin d\u2019œil elle eut atteint l\u2019escarpement de la montagne et disparut sous la sombre voûte des grands arbres.Des colons comprenant qu elle était en danger, s\u2019étaient mis à la Poursuivre.Se sentant poursuivie, on eût dit que cela lui donnait des ailes.Les colons, bientôt, se découragèrent.Quatre hommes seulement restèrent, se guidant aux cris de la pauvre femme.Les 'leux premiers, ceux qui étaient le plus près d\u2019elle, et qui avaient le plus de chance de 1 atteindre, c\u2019était les deux forçats.Les deux autres étaient Lubin et Philidor.Ils n étaient pas loin de la Grande-Maison lorsqu\u2019Henriette tout à coiq) était passé devant eux.Ils avaient deviné le drame de cette folie maternelle.Ils avaient vu, aussi, derrière elle, les deux hommes qui s\u2019étaient donné comme tâche de la protéger et sans un met, s étant compris, ils s\u2019étaient jetés sur leurs traces.\t> Dans l\u2019obscure forêt silencieuse et le long des falaises escarpées dominant la mer, un drame de mort venait de commencer.Vingt fois, ils la perdirent.Vingt fois ils retrouvèrent sa trace.Où allait-elle ?La pauvre Henriette ne le savait pas.Elle courrait ainsi jusqu\u2019à ce qu\u2019elle tombât, épuisée, morte peut-être.Devalainc et Montaubry n\u2019avaient pas remarqué les bandits qui les serraient de près et qui, à la faveur de la presque complète obs-cui ité entietenuc sous la forêt par les cimes compactes et enchevê- trées des arbres, restaient invisibles.Leurs pas, même, ne s\u2019entendaient pas, sur l\u2019humus formé par toutes les pourritures des feuilles, des mousses et des brindilles accumulées.Les deux forçats croyaient être seuls.Quand ils la perdaient, quand ils désespéraient de la retrouver, tout a coup un grand cri, une sorte de long et lamentable gémissement les remettait sur la trace.C\u2019était Henriette qui demandait sa fille.Après s être enfoncée au cœur de la forêt, elle parut soudain, allant au hasard et sans but, tourner brusquement et se diriger vers la mer.C\u2019était là le danger.Dans la forêt ils auraient bien fini par l\u2019atteindre.Au rivage, c\u2019était la mort qui l\u2019attendait.Sa folie l\u2019empêcherait de réfléchir.lui enlèverait toute épouvante, jusqu\u2019à l\u2019instinct même du péril .elle se laisserait rouler dans les échancrures aiguës des falaises découpées comme des dentelles et de rochers en rochers s\u2019engloutirait dans les flots.Cette partie de 1 île les forçats la connaissaient pour l\u2019avoir parcourue bien des fois, à la recherche des serpents et des iguanes qui variaient la nourriture des émigrants et leur faisaient épargner leurs provisions de vivres de conserves.Henriette irait-elle jusqu\u2019aux falaises?Reviendrait-elle sur ses pas, par une fantaisie de son pauvre cerveau surexcité.Rapidement, les deux forçats se consultaient.Haletants, mais toujours vigoureux, inaccessibles à la fatigue, ils échangèrent quelques mots, se serrèrent la main et se séparèrent.Devalaine continua de courir droit sur Henriette, pendant que dégringolant la pente rocheuse et tourmentée de la montagne, Montaubry y allait essayer d\u2019arriver aux falaises avant la malheureuse.Le temps qu ils avaient mis à se concerter avait été utile aux deux agents.Par les ténèbres se glissant sous les roches et parmi les broussailles des clairières comme des reptiles immondes, se laissant guider par les lointains gémissements de la mère, Lubin et Philidor venaient tout à coup de passer en avant des forçats.C\u2019étaient eux qui allaient suivre Henriette maintenant.C était Devalaine qui allait les suivre, toujours sans soupçons.Et la course reprit aussitôt, ardente, furieuse.Montaubry setait jetc vers la descente.Devalaine tentait de rejoindie llemiette en droite ligne.Une demi-heure se passa encore.C\u2019était un effort de géants.A plusieurs reprises Devalaine s\u2019arrêta.II croyait avoir perdu la piste.Mon enfant! criait-la folle! Je veux mon enfant! Alors, il repartait.11 crut, plusieurs fois, être si près d\u2019elle que lui-même cria: \u2014Arrêtez Plenriette, par grâce, arrêtez! 11 avait entendu, en effet, en avant, le bruit d\u2019une course effrénée, des branches craquer, des pierres rouler.11 avait cru voir aussi! deux silhouettes d\u2019hommes apparaître soudain dans la clarté d\u2019un coin de forêt où les arbres écroulés laissaient pénétrer la lumière du ciel, mais ce n\u2019avait été que l\u2019apparition d\u2019une seconde et les silhouettes avaient disparu dans l\u2019obscurité de la forêt.\u2014Des indigènes, peut-être!.murmura-t-il.La course ne se ralentissait pas.11 était certain d\u2019être sur la voie.Parfois, les bruits de pas arrivaient distincts.Parfois les gémissements d\u2019Henriette étaient si rapprochés qu\u2019il lui semblait que quelques mètres seulement le séparaient d\u2019elle.Et brusquement, la forêt cesse, pareille à une immense muraille dont pas un arbre ne dépasse l\u2019autre.Devalaine se retrouve en pleine lumière.Derrière lui, la forêt sombre.Devant lui, l\u2019immensité lumineuse de la mer roiigie par le soleil couchant.Entre la mer et lui, les falaises dentelées et dans ces dentelures, une femme, demi-nue, les vêtements en lambeaux, les cheveux flottants, les pieds ensanglantés.Henriette clamant, tombant, se relevant, courant droit à la pointe des falaises, à la mort.Et, tout près de l\u2019atteindre, deux fauves lancés sur une proie.Philidor et Lubin ! !.Pour Henriette le danger vient de partout.Des abîmes vers lesquels elle court, dont elle se rapproche à chaque pas.Des deux misérables qui veulent sa mort.Pour l\u2019un des trois, le jour est venu du premier dévouement.Et c\u2019est Devalaine que le hasard a choisi.11 a tout compris et il se lance à la poursuite des bandits, avec une énergie surhumaine.Ils ont très peu d\u2019avance.Une cinquantaine de mètres seulement.Et la course reprend, haletante, râlante, folle, sur les découpures dangereuses où parfois plongent des abîmes au fond desquels on entend gronder le ressac des vagues furieuses.Henriette semble voler parmi tout cela et se jouer de la mort.Mais tout à coup, on la voit qui s\u2019arrête.Oh! pendant une seconde seulement. LE SAMEDI Sous ses pieds, le vide effroyable et noir où les flots se battent en tumulte et hurlent sinistrement.L autre bord de 1 abîme est en contre-bas, de près de dix mètres.Mais pour franchir ce précipice, les indigènes ont traîné jusque-là Jcjv par-dessus, réunissant les deux bords, le tronc d'un arbre déraciné par une tempête.Henriette le franchit.Le pont fragile chancelle, ise balance.Mais elle arrive de l\u2019autre côté, saine et sauve.Un instant les agents ont hésité aussi.Mais ce qu une femme vient de faire, ne peuvent-ils le faire à leur tour?Puis, ils n\u2019osent s\u2019arrêter.^ ar'êter, c est attendre le choc formidable et désespéré tie 1 homme dont ils entendent derrière eux le souffle.Il y aurait lutte.Une lutte mortelle.Et ils ne s\u2019en soucient point.Ils se laissent glisser, comme a fait Henriette, sur la pente de ce pont qui oscille sous leur poids.Et les voilà, eux aussi, de l\u2019autre côté.t Brusquement, réunissant leurs efforts, ils soulèvent le tronc de i arbre, le font basculer et le lance dans l\u2019abîme.La ioute est interceptée: ils restent seuls de l\u2019autre côté avec Henriette.Henriette est perdue.Dcvalainc ne peut plus la rejoindre.Du reste, a bout de forces, presque morte, elle vient de tomber sur la falaise.Devalaine arrive comme la foudre au bord du précipice.D'un coup d\u2019œil il a tout compris, il a tout jugé.En contrebas, les bandits, qui reprennent haleine, semblent le narguer.Et peut-être croit-il même qu\u2019Hcrnieltc vient d'être assassinée.Une douleur aiguë le mord au cœur.Une indicible rage lui redonne toute sa force, une force redoutable, rend à ses muscles toute leur élasticité.Il recule de quelques pas pour prendre son élan.Les agents ont cru qu\u2019il s\u2019enfuyait.Et ils applaudissent.Mais soudain, un homme apparaît dans l'air, au-dessus de l\u2019abîme.C\u2019est le forçat qui s\u2019est élancé par un bond prodigieux.qui traverse la fissure comme un catapulte et vient retomber sur l\u2019autre pente, merveilleux de souplesse, d\u2019agiiité et de vigueur.Mais la chute est si rude qu\u2019il a chancelé en touchant le sol.Il a perdu l\u2019équilibre et il est tombé à demi, en avant, les mains se portant sur deux roches.Hélas! il ne se releva point.Le couteau de Lubin s\u2019enfonça dans les épaules de Devalaine jusqu\u2019à la poignée, trouant le cœur.L\u2019homme se redressa, il eut un regard effaré.Puis les ombres voilèrent ses yeux.Il murmura: \u2014Dévoué jusqu\u2019à mourir! J\u2019ai fait mon devoir.Et il s'écroula.C\u2019était fini.L'un des Trois n\u2019était plus.Les misérables le contemplèrent froidement, silencieux d\u2019abord.Puis Lubin retira son couteau, l\u2019essuya.Ils traînèrent le cadavre jusqu\u2019au bord de la falaise et le poussèrent.Devalaine fut projeté de roche en roche jusque sous les vagues.Là, il disparut.Et Philidor ricana en disant: \u2014Un de moins ! ! \u2022 A ce crime avait répondu un long gémissement, venu du rivage même, et que les misérables n\u2019avaient point entendu.Montaubry avait assisté, de loin, à cette scène de meurtre, impuissant.Il avait vu tout à coup apparaître la jeune femme, puis il avait reconnu, frémissant, les agents qui la poursuivaient.Puis, le drame, en quelques secondes tragiques.le couteau levé.disparu dans les épaules, lâchement, quand l\u2019homme ne pouvait se défendre.Et le corps sans vie de son ami vint, de rocher en rocher, s\u2019abattre dans la mer, presque aux pieds de Montaubry.Et Henriette! Des larmes vinrent aux yeux du forçat.non de pitié encore.mais des larmes de rage.car là-haut, où il ne pouvait atteindre, Henriette inanimée restait la proie facile des misérables.Rien ne pouvait plus la sauver.Il murmura comme avait fait le pauvre Devalaine.\u2014Dévoué jusqu\u2019à mourir!.Il a accompli son devoir.Et moi, je ne pourrai faire le mien ! Lubin et Philidor s\u2019étaient approchés d\u2019Henriette.Us lui lièrent les pieds et les mains avec des lianes et des herbes tressées.Ils la bâillonnèrent avec un lambeau de sa robe.Puis, la traînant, ils la firent basculer par-dessus la roche.-\u2014Cette fois, la prime est gagnée.dit Lubin.85 \u2014Tu crois qu\u2019un coup de couteau n'aurait pas mieux valu ?^\u2014A quoi bon.Je connais l\u2019endroit.Les colons l'appellent le Trou aux requins.Et ils s\u2019éloignèrent paisibles.comme des ouvrier qui ont achevé leur journée.L\u2019ombre descendait rapidement.La lune se leva.Des Trois, il n\u2019en restait plus que Deux pour veiller sur Sabine.IV.\u2014MORTIC POUR TOUS Si Lubin et Philidor, n'avaient pas pris soin de lier bras et jambes et Henriette, c\u2019en était fait d\u2019elle.Ce furent ces liens qui la sauvèrent.Elle fut d\u2019abord retenue par le travers du corps à une roche pointue le long de laquelle la malheureuse glissa pour retombe-contre une paroi, sans aspérités, dont la pente l\u2019amena jusqu\u2019au rivage.Là, elle s arrêta contre une sorte de moraine formée par des ébou-lemenls de pierres refoulées par les vagues.La projection de son corps avait été coupée par la première roche et elle avait roulé jusqu\u2019à la mer sans se faire de graves blessures.Parfois, des vagues plus fortes martelaient le pied de la moraine, passaient en flèches par-dessus, et des embruns l\u2019inondaient._ Elle restait évanouie.La caresse des vagues la rappela à la vie.lin même temps l\u2019accès de fièvre, l'impulsion de la folie à laquelle Henriette avait obéi disparaissait, et la raison revenait tout entière.Mais elle se sentait d'une faiblesse extrême.Elle était couchée sur un étroit plateau, au milieu d\u2019une obscurité intense.Et près d\u2019elle, un homme, à genoux, attendait son réveil.Cet homme, c'était Montaubry.Quand il vit quelle pouvait l'entendre et le comprendre, il dit à voix basse : \u2014Henriette, vous n\u2019êtes pas blessée?.Elle essaya de se soulever, se mit debout, y parvint sans trop de peine.\u2014Non.Et tout de suite, se rappelant, elle se mit à pleurer.\u2014Sabine ! ma pauvre Sabine !.\u2014Nous songerons à Sabine plus tard, dit Montaubry.Pour moi, j\u2019estime qu\u2019elle ne court aucun danger, puisque Cassoulet avait pour mission de l\u2019enlever et non de la faire mourir.Vous, c\u2019est par miracle que vous venez d\u2019être sauvée.\u2014Que s\u2019est-il passé?Comment suis-je venu cici?Montaubry lui fit le récit de ce qui précède.Elle l\u2019écouta en silence, la tète baissée.Quand il eut fini et comme elle se taisait toujours, il remarqua quelle pleurait encore, mais cette fois ce n\u2019était plus sur Sabine, c\u2019était sur le forçat qui avait payé d\u2019une mort terrible son dévouement inutile.\u2014Ainsi, il est mort ?\u2014Oui, mort sous mes yeux! Mort sans que j\u2019aie pu le défendre! T'ai vu son pauvre corps, déchiqueté par les roches, rouler sanglant dans les vagues, à mes pieds, et j\u2019ai pu le ramener sur le rivage en le disputant aux requins.\u2014Il est là, dit-elle en tremblant.\u2014Oui.couché sur le sable, dans la crique, au-dessous de nous.Tout à l'heure, je lui donnerai la sépulture.\u2014Venez, dit-elle, je veux prier.et le voir une dernière fois.Il l\u2019aida à descendre.Sur le sable blanc et fin, un corps immobile, sanglant, gisait.Elle s\u2019agenouilla auprès de lui.-., pria.Jean, debout, pleurait sur l\u2019ami qui n\u2019était plus.Et lorsqu\u2019Henriettc eut fini sa prière, elle se pencha sur ce noble front et y déposa un baiser, le baiser de son cœur et de son pardon.\u2014Oh! Henriette! Henriette! vous êtes bonne! murmura Montaubry.Et suffoqué, les nerfs enfin se détendent, il éclata c-n sanglots, serrant contre sa poitrine la tête glacée et rigide du mort.Il y avit quelques pirogues tirées sur le sable, non loin de là.Montaubry prit une des pagaies dont il se servit comme de bêche.Il fit un trou dans le sable.Et quand le trou fut assez profond, il y descendit Devalaine, pieusement.Il recouvrit le corps, entassa par-dessus le sable de grosses pierres.Tout le temps de cette funèbre besogne, Henriette avait prié à genoux.Ils tinrent conseil ensuite.Deux partis s\u2019offraient à eux.D\u2019abord, retourner à la Grande-Maison, y raconter ce qui s\u2019était passé et là, attendre le retour du bateau la Jeune-France. «6 LE SAMEDI Mais dans l'ile c'était le désordre, c\u2019ctait l\u2019anarchie absolue.Des meurtres y avaient été commis déjà, qui restaient impunis.,.Les meurtriers de Devalaine ne seraient point châtiés.Ensuite, ne point reparaître, au contraire ; s\u2019enfuir, elle et lui, de 1 île maudite, laisser croire à leur mort à tous deux; alors, plus tard, s\u2019ils réussissaient à regagner la France, c'était pour Henriette la sécurité complète.Plus rien à redouter de ses ennemis.C\u2019est à ce dernier parti qu\u2019ils s'arrêtèrent.Puisque Sabine avait été enlevée, pourquoi ne fuirait-elle pas, elle, la mère?La fuite était périlleuse.Ils avaient tout à craindre, sur cet océan qu\u2019ils ne connaissaient pas, où ils ne sauraient pas se diriger, sans vivres, sans boussole, leur existence confiée à l'une de ces frêles embarcations que les naturels du pays avaient poussées sur le rivage.Henriette, comme Montaubry, était trop habituée aux dangers depuis longtemps pour hésiter.\u2014Partons ! dit-elle, mieux vaut qu'on me croie morte, en effet.11 ne perdit pas de temps.Il visita toutes les pirogues assemblées, choisit la meilleure; le hasard, du premier coup, les favorisait, car dans l\u2019embarcation qui semblait destinée à un voyage prochain, se trouvaient en quantité des vivres, du taro, quelques fruits et des calebasses pleines d\u2019eau.Il aida à Henriette à monter et hâla la pirogue vers la mer.\u2014Le procédé n\u2019est pas honnête, dit-il, mais je n\u2019ai pas l\u2019embarras du choix.Cinq minutes après, ils avaient disparu dans la nuit.Le lendemain, parmi les émigrants, le bruit était répandu par Philidor et Lubin que les Trois avaient voulu s\u2019enfuir pour échapper aux misères de l\u2019ile maudite.Il y avait de ces disparitions tous les jours.Celle-là passa comme les autres, au milieu de l\u2019indifférence générale; il n\u2019y avait plus aucun lien commun entre ceux qui restaient là.Mais Philidor et Lubin poussèrent plus loin leurs précautions.Cassoulet, en partant, leur avait laissé des instructions précises.Ils racontèrent donc, en l\u2019arrangeant à leur gré, la poursuite de la veille, jusqu\u2019au moment où, disaient-ils, la pauvre Henriette, folle, s\u2019était jetée du haut de la falaise dans les Ilots.Ils n\u2019avaient pas pu l\u2019atteindre.Ils étaient arrivés juste à temps pour voir son corps déchiqueté par les requins, les membres sanglants lancés à la volée par les horribles bêtes.fis eurent soin de donner beaucoup de détails.Ils écrivirent leur récit, le signèrent, le firent signer par plusieurs des colons, qui ne réfléchirent même pas à la possibilité d\u2019un mensonge et d'un piège.Il y avait ainsi de ces signatures et de ces déclarations dans l\u2019ile toutes les fois qu\u2019il arrivait un décès.Lorsque la Jcniie-Francc reparaîtrait Lubin et Philidor feraient certifier les signatures par le commandant du bord.Plus tard, armés de cette première pièce, et en touchant à une possession française régulièrement administrée, ils feraient dresser lacté fie décès.Pour ie cas où le bateau les amènerait, dans une colonie étrangère, le consul français ou quelque agent diplomatique remplirait le même office, conformément à la loi.L\u2019acte fie décès serait dressé, et le consul le ferait transcrire au dernier domicile d\u2019Henriette.Cet acte de décès avait dans la circonstance une importance fie premier ordre, car sans lui Henriette ne pouvait être que déclarée absente et fies années se seraient passées avant que le tribunal eût pu statuer sur la fortune de Elanchc-et-Rosc.L acté devait être, en outre, dûment légalisé en France par le ministère fies affaires étrangères.Ainsi régulier, il servirait de base à la liquidation fie la succession de la jeune femme; cette succession serait ouverte et sc trouverait dévolue intégralement à sa fille Sabine, mineure.Or, Claude Morland, par ce fait, ayant obtenu le divorce à son profit et n\u2019étant pas déchu fie la puissance paternelle, allait devenir de plein droit le tuteur naturel et légal de sa fille.11 aurait la gestion tic l\u2019énorme fortune fie !>lanche-ct-Rosc, pourrait toucher et dissiper a son gré les revenus, sans pouvoir toutefois aliéner les capitaux ou vendre les propriétés.Mais Sabine entre les mains fie Claude, c\u2019était Sabine livrée à Diane.C\u2019était Sabine en danger de mort.Sur le pont de la Jcuuc-I'rance, Rodolphe et Sabine ne se quittaient guère.Cassoulet, tenu a distance, dévorait sa rage, silencieusement, et attendait l\u2019arrivée du bateau sur une rive française pour prendre sa revanche.Aux premiers jours, il les avait surveillés.Ensuite, il ne parut même plus.Enfermé dans sa cabine comme un fauve dans sa cage, il n\u2019en sortait que pour monter à la salle à manger aux heures des repas.Dès lors Rodolphe et Sabine furent libres.Rodolphe, ignorant le drame qui s\u2019était passé dans l\u2019ile, avait rassuré la jeune fille: \u2014Ne craignez rien pour votre mère.Elle a auprès d\u2019elle, vous le savez, deux protecteurs qui sont prêts à lui donner leur vie.Sabine, toutes les fois que Rodolphe faisait ainsi allusion à leur dévouement, regardait son ami avec une sorte fie surprise.Des questions se pressaient sur ses lèvres.Elle lui dit un jour: \u201411 y a donc longtemps que vous connaissez ma mère?\u2014Très longtemps.\u2014C\u2019est singulier.Ma mère ne m\u2019avait jamais parlé de vous.ni de vos deux amis.\u2014Nous avons été séparés.\u2014Où avez-vous rencontré maman pour la première fois?Les questions devenaient plus précises.Naïvement, elle désirait s\u2019instruire de tout ce qui intéressait l\u2019homme vers lequel elle se sentait attirée instinctivement.Il ne répondit pas, un peu gêné par celte insistance.\u2014Il y a bien longtemps, fit-il, et votre mère était encore jeune fille.Il ne dit rien fie plus.Elle n\u2019insista pas pour le faire parler.Rassurée sur le sort de sa mère, elle s\u2019abandonnait doucement à l'amour qui pénétrait dans son âme.Sûre, grâce à la protection de ses amis, qu\u2019elle reverrait Henriette, elle se sentait heureuse auprès fie Rodolphe.Et ses grands yeux bleus le disaient clairement.Rodolphe, pendant les premiers temps de cette traversée, vécut auprès d\u2019elle sans remarquer cette émotion de la vierge, ce trouble qui la faisait pâlir et rougir, qui la faisait palpiter lorsque le jeune homme la regardait.Entre lui et Sabine, l\u2019empêchant de voir celte enfant qui offrait candidement son cœur, se dressait l\u2019image dangereuse de Diane.Pourtant, l\u2019extrême chasteté a des audaces inconscientes, de même que la ruse féminine la plus réfléchie.Un soir, très tard, ils étaient restés sur le pont.Appuyés sur les bastingages, ils regardaient, sans prononcer un mot, la mer tranquille que moiraient d'argent les rayons de la lune.Une brise soufflait, légère comme une caresse.C\u2019était une de ces nuits qui invitent aux tendresses et aux confidences.Et, tout à coup, Rodolphe entendit la vierge qui soupirait et murmurait : \u2014Je ne sais pas pourquoi je suis heureuse et parfois je me le reproche comme une faute puisque je suis loin fie maman, et puisque maman doit pleurer sur moi!.Mais il me semble aussi que mon bonheur vient fie ma confiance en vous.Une confiance entière, étrange.et j\u2019ai besoin de vous le dire.Du jour où je vous ai vu pour la première fois, alors que vous m\u2019étiez inconnu, j'ai cru retrouver en vous un homme que je connaissais, qui était parti et qui me revenait enfin.Il y avait une place dans ma vie qui était vide.Vous êtes apparu et vous avez occupé cette place.Il dit comme sans y penser, sans nul soupçon encore: \u2014Oui, et mes amis sont fiers et heureux de votre affection.Elle eut un geste tie surprise contrariée et lentement : \u2014T'aime aussi vos amis, dit-elle, mais c\u2019est de vous que je parlais! 11 eut, pour la première fois, le vague soupçon tic la vérité.Il releva les yeux sur elle.Sabine le regarda, et il y avait dans son regard une tendresse si évidente, si confiante, qu'il se sentit étreint au cœur par une angoisse.1! la quitta brusquement.Et la vierge resta seule, des larmes subitement apparues sous sous ses paupières qui battirent comme des ailes tie papillon pendant qu\u2019elle murmurait.\u2014Qu\u2019ai-je dit qui ait pu le fâcher?Le lendemain, il l\u2019évita, pendant qu'elle, au contraire, faisait tous scs efforts pour rester seule avec lui.Il resta enfermé dans sa cabine, alors que toutes les journées précédentes il les avait passées près d\u2019elle.Sabine le comprit et pleura.Mais Rodolphe ne pouvait continuer tous les jours à se tenir éloigné de la jeune fille et la première fois qu'elle le put.elle lui demanda : \u2014Qu\u2019ai-je dit?Qu'ai-je fait?Il sentait peser sur lui la tendresse dangereuse de ces beaux veux clairs.Il fit semblant de ne pas comprendre.Mais elle secoua la tête: \u2014Vous êtes parti fâché avant-hier.Depuis, c\u2019est à peine si je vous ai vu.Il a donc fallu que je tlise quelque chose qui vous a déplu.\u2014Non.\u2014Encore aujourd'hui vous ne paraissez pas pour moi ce que vous étiez.On dirait que vous êtes gêné devant moi.Vous ne me regardez plus.Si je n\u2019étais allé à vous tout à l\u2019heure, vous alliez de nouveau vous éloigner.Elle ajouta, triste: (A suivre) "]
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