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Titre :
Le samedi
Éditeur :
  • Montréal :Société de publication du "Samedi",1889-1963
Contenu spécifique :
Supplément 3
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque semaine
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  • Nouveau samedi
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Le samedi, 1903-01, Collections de BAnQ.

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[" Vol.XIV, No 31.LE SAM LDI 61) FEUILLETON DU \u201cSAMEDI \u201d,24 JANVIER 1903 (1) No 10.Terrible Erreur DEUXIÈME PARTIE 3C»ra.2QJ«,3rx«dE.e> ca.«sss UPpoîs I.\u20141.KS ÉMIGRANTS (Suite) Oui, c'était lui, elle l'avait bien reconnu du premier coup.Mais Ole ne voulait pas croire! Alors, un voile de ténèbres se déchira devant ses yeux et derrière Coeurderoy, chef de cette expédition, elle entrevit sa fille, la belle aux chevtix d'or, elle vit Diane.et elle devina.Mère et enfant étaient victimes!!.Elle eut un moment de désespoir affreux.Comme une tigresse prise au piège et jetée dans une cage dont les solides barreaux la séparent désormais de la liberté, elle courait par ce navire en sanglotant, avec des cris inarticulés.Sabine, effrayée, se pendait à son bras.AIais la frayeur de l\u2019enfant ne faisait que redoubler le désespoir de la mère.\u2014-Je ne veux pas de cet exil.Je veux que l'on, me descende avec mon enfant, au premier port où le bateau s\u2019arrêtera.On l\u2019entoura.On crut quelle était folle.Des gens eurent pitié d\u2019elle.Il y avait d\u2019autres femmes parmi lis émigrants.Elles essayèrent de l\u2019entraîner.Henriette résistait.\u2014Non, non, laissez-moi.Je veux tout dire, je veux qu\u2019on sache tout.On m\u2019a tendu un piège et j'y suis tombée.C'est une infamie.Et puis, vous autres aussi, vous qui êtes partis volontairement, la joie dans le cœur, vous êtes des victimes, comme moi.et vous courez a la mort certaine.Vous avez eu confiance dans ! homme qui s'est fait le chef de cette expédition et qui est lame de cette entreprise.Eli bien! je le connais, cet homme.Ali! si j avais su.Mais non, il fallait me le cacher.Cet homme est un escroc sans scrupules, prêt à tous les crimes pour satisfaire son ambition et arriver a la fortune.Cette colonie, vers laquelle vous tendez les bras, n'existe pas.Ces richesses, après lesquelles vous aspirez, n existent pas.C\u2019est une immense duperie où vous perdrez la vie, tous, entendez-vous, tous!.On ne la croyait guère.On se mit à rire.Mais le capitaine, craignant le scandale, la fit enfermer avec Sabine.Ce fut le soir seulement qu\u2019on la relâcha, quand on vit Henriette plus calme, et sur sa promesse de ne plus tenir des propos de révoltée.\u2014Autrement, je vous fais mettre les pouccttcs, moi, ma belle, dit le capitaine, et jusqu'à ce que nous soyons à la colonie, vous ne sortirez pas du fond de la cale.Elle promit tout ce qu\u2019on voulut.Elle avait peur qu\u2019on ne lui prit sa fille.Mais elle resta pendant plusieurs jours comme hébétée, demi-folle, presque sans prononcer un mot.Il y avait trois itinéraires pour se rendre à la Nouvelle-Algérie.Car il existait bien vraiment, ce rocher stérile, autour duquel Cœur-deroy faisait tant de tapage.Les voiliers prennent par le cap de Donne-Espérance, la mer des Indes et le Sud-Australie.Les vapeurs, prenant par le canal de Suez et la mer Rouge, suivent jus-ticj\u2019à Singapour, et, selon, la saison et la direction des vents, achèvent le trajet par le Nord-Bornéo, les Célèbes et les Moluques, ou par la mer de Java et les détroits d\u2019Ombay et de Torrès.De longs mois allaient s\u2019écouler, parmi des misères plus lamentables encore.Elle murmurait tout bas, à l\u2019oreille de sa fille:- \u2014Oh! ma pauvre enfant chérie, qu\u2019ai-je fait de toi?Où t\u2019ai-je emmenée?que vas-tu devenir?Me pardonneras-tu jamais?\u2014Maman, je.ne me plains pas, je suis auprès de toi.\u2014Non, non, tu as le droit de m\u2019accuser et de te plaindre.Egarée, elle ajoutait : \u2014Je n\u2019ai pas songé à toi.Je n\u2019ai songé qu\u2019à moi, à mon plaisir, à la douleur que j\u2019aurais si l\u2019on m'obligeait à vivre loin de toi.Je n\u2019ai été qu'une égoïste et une mauvaise mère.J\u2019aurais dû me dire que je te condamnais aux pires aventures et que je n\u2019avais pas le droit de te faire une pareille existence.J\u2019aurais dû me dire qu\u2019auprès de ton père qui t\u2019aime, ta vie eût été plus heureuse.Tu n\u2019aurais jamais manqué de rien.Ton père t\u2019aurait épargné tous les soucis, tandis que moi, moi, on dirait que j'ai fait exprès de U) Commencé d*na le numéro du 22 novembre 1902.l\u2019arranger une vie d\u2019infortune et de larmes.l 'ne mauvaise mère, puisque je n\u2019ai pensé qu'à moi.Mon Dieu, mon Dieu, comment faire ?Et elle jetait des regards de folie, îles regards de rage impuissante.sur cette immensité-glauque de la mer, l'éternelle et infranchissable barrière qui la séparait désormais du reste du monde.Sabine lui souriait, la caressait, lui adressait de doux reproches, câline.Et Henriette fermait les yeux pour ne plus rien voir.et elle écoutait l\u2019enfant qui essayait de sécher les pleurs maternels.Elle allait avoir seize ans, la gentille Sabine et elle était belle autant que sa mère l\u2019avait été et l'était encore.Blonde, avec des yeux bleus, très tendres, contraste parlait avec la brune I lenriette aux yeux d'un noir velouté.Mais, à part cela, elle ressemblait à sa mère.Elle en avait la grace parisienne, la ligne souple, l'élégance.Et ce visage de blonde, où les épreuves avaient imprimé je ne sais quelle maturité précoce, conservait parfois encore pourtant certaines expressions de l'enfant.A bord, tout le monde l'admirait!.Elle, pure, probe, triste, sans coquetterie, ne voyait personne.Ce jeune cœur n\u2019avait point battu encore, mais il promettait d'être, comme celui de la mère, fidèle, vaillant et infiniment tendre.L\u2019image de Diane passa soudain devant les yeux d\u2019Henriette.Elle étreignit sa fille d\u2019un mouvement nerveux.\u2014Non, mon enfant, non, quelles que soient nos misères, non, je n\u2019ai pas agi en égoïste, non je n\u2019ai pas pensé à moi seulement, car si je t'avais laissée auprès de cette misérable.mon instinct me le dit.elle t\u2019aurait tuée !.Triste et intéressante cohue (pie celle de ces émigrants, (pie celle de ces victimes de Coeurderoy que le bateau vers l\u2019ilot fatal.et tant désiré.Beaucoup parmi eux, avaient vendu et réalisé tout ce qu'ils possédaient, sur la foi des espérances que les prospectus avaient fait naître.On leur avait tant dit que la terre où ils se rendaient ne demandait à ses habitants que de se laisser vivre.Toutes les douceurs ne les attendaient-elles pas là-bas, dans l\u2019aisance large d\u2019une existencee (pii n\u2019exigerait ni travail ni soucis! N'était-ce pas l'Eldorado, mieux, n'était-ce pas quelque chose comme un paradis sur terre que cette île où l'hectare, du prix de cinq francs, allait rapporter mille francs par an à son propriétaire?Les uns étaient embarqués avec toute leur famille.D\u2019autres, prudents pour ceux qu\u2019ils aimaient, avaient tenu à partir seuls, mais devaient appeler à eux femme, fils et filles, aussitôt que, pour les recevoir, le nid serait fait.aussitôt (pie sous les cocotiers, les bananiers, les palmiers, au bord d'un ruisselet d\u2019eau limpide et courant dévalant vers lamer.au pied d'une jolie colline ombreuse où chantaient tous les oiseaux inconnus, devant l\u2019horizon de l'Océan, aussitôt que serait bâti le chalet tout enguirlandé de fleurs où\u2014Coeurderoy l avai tpromis\u2014les jours s'écouleraient si paisibles, dans le complet bien-être d'une nature plantureuse où rien ne viendrait déranger l'harmonie de ce bonheur.Ils étaient accourus de tous les points de France, ces pauvres gens.de la Lorraine et de la Provence, des Ardennes et de la Franche-Comté.des Pyrénées et des Alpes.Beaucoup, sur le pont, pendant les belles journées de la traversée, étudiaient des livres traitant des matières agricoles.Et, tout haut, ils échangeaient leurs rêves.Ils donneraient à leurs maisons de bambous le nom de leur village natal.au ruisseau le nom de la rivière où ils s'étaient baignés, tout petits.Et ainsi, ces coins perdus leur rappelleraient la vieille France pour laquelle, au fond des îles océaniques, ils allaient travailler encore.Ceux-ci étaient venus pour cultiver, ceux-là pour faire du commerce, les uns pour chasser, les autres pour y chercher l'exploitation d'une des innombrables industries annoncées dans les circulaires de Coeurderoy.Beaucoup voulaient tirer partie de la chaux que contiennent en si grande quantité les madrépores océaniens.Beaucoup voulaient utiliser l\u2019ébène et les bois précieux qui devaient composer les forêts du pays.Beaucoup avec des idées d\u2019aventures, ne cachaient pas leurs projets et comptaient conquérir les îles voisines, les îles Langhlan, prendre possession, au nom du gouvernement de la Nouvelle-Algérie, des îles Salomon, établir des postes fortifiés sur tous les points de ces immenses archipels, faire du tout un vaste empire destiné à rivaliser avec l\u2019Australie et à la battre en brèche! !.Parfois, Henriette surprenait ces rêves, ces illusions hautement exprimées.Alors, sourdement, elle murmurait: \u2014Moi, je vous dis qu\u2019il n\u2019v a rien de tout cela, (pie vous ne trouverez rien de ce (pie vous attendez, et que nous mourrons tous, tous, tous !.On riait.On la traitait de folle.On finit par ne plus prendre garde à elle.Est-ce qu'ils ne savaient pas mieux que cette pauvre femme que l\u2019exil égarée, à peine partie, tous les bonheurs accumulés dans la terre promise: les indigènes pacifiques et doux cultivant pour les colons; les vastes plantations de cannes à sucre; les terrains faciles et d\u2019une prodigieuse fertilité; des forêts aux richesses incalculables ; pas de serpent venimeux ; pas de bêtes féroces ; du gibier partout; des fleurs; des paysages d\u2019enchantements; des ruisseaux coulant partout, irriguant les cultures prochaines; le ciel pur et doux où plane le sublime oiseau de paradis, pendant que, par- 7o LE SAMEDI tout dans les criques, les aiguades le long des plages, l\u2019oiseau-lyre étalait, pour le plaisir des hommes et la joie de leurs yeux, l\u2019opulence de son rare plumage.Et, dans les soirées heureuses et calmes, après les travaux de la journée, les indigènes venaient, devant les cases des colons, danser au son de leur musique primitive, en psalmodiant des mélopées antiques.Elle répétait rageuse, dans le transport de son impuissance et de sa faiblesse: \u2014Et moi, je vous le dis, nous y resteront tous, tous, tous!.Puis elle se bouchait les oreilles, ou bien elle s\u2019enfuyait, entraînant sa fille, pour ne plus rien entendre, prise pour ces pauvres gens d\u2019une immense pitié.si grande que parfois elle lui faisait oublier son propre malheur et le malheur de Sabine! Des femmes,\u2014il y en avait,\u2014lui disaient parfois: \u2014Pourquoi êtes-vous partie, puisque vous n\u2019aviez pas de confiance ?\u2014J\u2019ai été trompée.Je ne savais pas.\u2014Il faut réclamer.\u2014A qui?Je ne connais personne.Personne ne veut m\u2019écouter.\u2014Jamais,\u2014même aux heures pleines d\u2019angoisses où Claude l'accusa, même en cette nuit où elle vint regarder rouler l\u2019eau noire et attirante de la Seine, jamais elle ne s\u2019était sentie dans un pareil isolement, morne, atroce, sans remède.Et bientôt, à bord, les premiers symptômes apparurent d\u2019une désorganisation absolue.Toute la lie, toute la fange remontait à la surface parmi ceux que Cocurderoy avait choisis, confidents de scs projets et complices de son infamie.Des désordres éclatèrent.J1 y eut des scènes hideuses.Pas de discipline: une anarchie absolue.Pas de punitions: des cruautés.Les officiers d ubord et les officiers, ou prétendus tels, envoyés par Cœurderoy pour commander la milice de la colonie, ne tardèrent pas à se prendre de querelle; ils se menaçaient de leurs revolvers ; ils s\u2019outrageaient.Puis, ces guérillas s\u2019apaisaient et les uns et les autres se trouvaient réunis tout à coup dans des orgies d\u2019où ils ne sortaient plus et où ils cuvaient leur vin, ivres-morts, pendant des nuits et des journées entières.Et les matelots étaient obligés de veiller sur eux pour empêcher qu\u2019un coup de roulis ne les envoyât dans la mer!.Il y eut des gros temps pendant lesquels commandant et second, tous deux d\u2019ailleurs incapables, dormirent ainsi, laissant le navire se gouverner lui-même et ce fut miracle s\u2019il s\u2019en tira.Ce fut ainsi, avant même d\u2019arriver à Port-Saïd.Mais rien n\u2019ébranlait la confiance des passagers.Pourtant, des choses étranges se passaient sous leurs yeux : le bateau naviguait sans papiers, comme un pirate, et il arborait tous les pavillons ; il semblait fuir, sur mer, les honnêtes gens, comme les filous évitent, sur terre, la police lancée à leurs trousses.En passant devant les sémaphores, on hissait tantôt pavillon américain, tantôt paivllon belge, tantôt pavillon espagnol.C\u2019était ce navire, avaient dit les prospectus, qui \u201cemportait dans ses flancs les destinées de tout un peuple!\u201d Et Cœurderoy lui-même avait rimé des vers inspirés : Bonne est la brise, et l\u2019espcrance Sourit au navire vaillant; Des vieux rivages de la France Nous allons au soleil levant.'l'erre aimée avant que connue, Pays de rêve, si lointain, Des colons du Calédonien.i-.e bâteau relâcha à Port-Saïd.Le commandant la fit enfermer et ne lui rendit la liberté que lorsqu\u2019on fut dans la mer Rouge.Déjà certaines craintes se manifestaient, sinon parmi les passagers,\u2014à ceux-là il fallait bien d\u2019autres misères pour enlever leurs illusions,\u2014mais dans l\u2019équipage.Pendant que le commandant et son second\u2014le premier nommé Stiedmann et l\u2019autre Labordier-\u2014 étaient descendus à terre, sept matelots détachèrent le grand canot, le chargèrent de provisions et s\u2019éloignèrent après avoir remplacé par les couleurs françaises le pavillon américain dont c\u2019était le tour do Hotter ce jour-là.On ne les revit plus.Stiedman recruta des Arabes pour les remplacer.Ils s\u2019engagèrent avec leur paye d\u2019avance et quand le navire toucha la Pointe de Galles, ils désertèrent.Seuls, les émigrants restaient inébranlables dans leur foi.La plupart avaient mis toute leur petite fortune dans cette expédition.Us se refusaient à croire au désastre.Ce fut entre la Pointe de Galles et Singapour que la situation s\u2019aggrava.On vit alors avec quelle légèreté criminelle avait été préparée l\u2019expédition.Les provisions étaient gâtées.Depuis Port-Saïd, on jetait à la mer, par semaine des barriques contenant deux cents kilos de bœuf pourri.Il n\u2019y avait pas de vêtements de rechange a bord.Beaucoup d\u2019émigrants pauvres engagés pour les travaux de la colonie était en haillons.Dans la cale où ils s\u2019entassaient, des maladies contagieuses ne tardèrent pas à se déclarer.Les émanations étaient infectes.Dans le trajet de la mer Rouge, deux femmes et un enfant moururent.On les immergea.Ce furent les premières victimes sur la longue liste qui allait suivre.On se débarrassa des provisions les plus avariées.Celles qui étaient distribuées aux passagers n\u2019étaient guère meilleures.Le lard était njoisi, le biscuit rempli de vers et le bœuf \u201ccorrompu à ce point qu\u2019il fallait saupoudrer les tranches avec du charbon pilé, pour le désinfecter, puis le laver à grande eau.\u201d La morue était couverte de champignons rouges.Cette nourriture, si infecte qu\u2019elle fût, était distribuée en quantité insuffisante.Beaucoup de colons furent malades.Il n\u2019y avait à bord du Calédonien ni médecin, ni pharmacien.Il n\u2019y avait pas même une boîte de médicaments.Henriette et Sabine résistaient.Farouches, toujours seules, liées par leur étreinte, elles n'adressaient plus la parole à personne.Elles restaient sur le pont jusqu\u2019à ce qu\u2019on les en chassât, parfois à coups de pied, pour les rejeter a fond de cale, dans la puanteur, dans la chaleur torride, dans les promiscuités écœurantes.Parfois seulement Henriette murmurait: \u2014Pardon, ma fille, pardon! C\u2019est ma faute.Me pardonnes-tu?\u2014Mère, je t\u2019aime!.A Singapour, il eût été facile de renouveler les provisions.Mais il n'y avait point d\u2019argent à bord.Et, à Singapour, aucun crédit.On repartit, la nuit, en se cachant, comme des bandits.Les émigrants commençaient à se plaindre.Ils ne se plaignaient pas seulement de la nourriture qu\u2019on leur distribuait, des maladies contagieuses parmi lesquelles on les obligeait de vivre, ils se plaignaient, malgré leurs souffrances et leurs privations, d\u2019avoir à accomplir les plus durs travaux du bâtiment dont les officiers affranchissaient ainsi les matelots du bord en révolte.Alors les punitions devinrent fréquentes.Et elles furent horribles.Il y eut la privation de nourriture comme châtiment.Il y eut les poucettes.Deux émigrants, hâves et fiévreux, étaient allés porter leur plainte à Stiedmann; Stiedmann était ivre.Il venait de se battre avec Le-bordier, son second.Devant l\u2019équipage, qui en faisait des gorges chaudes, et qui applaudissait aux coups bien portés, les deux officiers s\u2019étaient colletés comme des portefaix.A la fin, Lebordier était tombé, le crâne fendu par un coup de crosse de revolver.Les deux émigrants s\u2019appelaient Billot et Troiser.Us ne se plaignaient pas seulement en leur nom.Us se plaignaient au nom de tous.\tè Stiedmann, en les voyant, en les écoutant, se raffermit sur scs jambes.U avait le visage ensanglanté par les coups, hideux, un œi! sortant de l\u2019orbite.U les écouta jusqu\u2019au bout.Il leur souriait.On eût dit qu\u2019il comprenait leurs plaintes et qu\u2019il compatissait à leur misère.Quand ils eurent fini, il se tourna vers des matelots qui riaient, cruels.U donna un ordre: \u2014Les poucettes ! ! En un clin d\u2019œil les deux malheureux furent saisis.Us tentèrent de résister, mais trop affaiblis, on les terrassa.Et il se passa, sous les yeux des passagers épouvantés, une scène de sauvagerie.Billot et Troiser furent littéralement suppliciés.L\u2019un et l\u2019autre, séparément, on les attacha par les deux pouces rapprochés et bien ensemble, puis on les hissa par une corde qui passait sous les pouces et fixée au grand mât.Us restèrent suspendus de la sorte pendant trois minutes, poussant des cris déchirants, terribles.la corde leur entrait dans les chairs à chaque balancement du navire, sous l\u2019action du roulis.Henriette et Sabine voyaient cela.Elles s\u2019évanouirent.Des colons s\u2019élancèrent pour porter secours aux malheureux.Les officiers les arrêtèrent en les menaçant, revolver au poing.Enfin, on les détacha.Us roulèrent sur le pont.Des matelots les rappelèrent à la vie en leur jetant des seaux d\u2019eau de mer.Quand même, malgré tout, les illusions persistaient.On avait été malheureux pendant la traversée.Du moins, on se reposerait en arrivant au port.Car il y avait un port, dans cet Eldorado de la Nouvelle-Algérie.On leur avait répété sur tous les tons :\u2014 \u201cNous avons le port!.La température\u2014océanienne\u2014y est très \u201cmodérée, malgré la proximité de l\u2019Equateur, et ne varie que de \u201cdeux à trois degrés, entre 27 et 28.Le pays est très boisé, très \u201cfertile et admirablement arrosé.Il s\u2019élève rapidement à partir \u201cde la mer, ce qui permet à chacun de choisir la hauteur et, paér« qu provoqua son affirmation.aucune espèce de culture, aucune Nous sommes dans un trou.juste bon à recevoir la pluie.et que ne viennent même point assainir et balayer les courants Bit phériques.Vous ne sentez pas cette buée chaude et hunt! i.comme la vapeur d\u2019une étuve?.Nous allons pourrir ici comme des champignons.Et ça ne sera pas long, vous verrez.Désignant Henriette : \u2014Cette pauvre et malheureuse femme avait raison.Mais .ment la croire et à quoi cela nous eût-il servi?.Il n'y a que d< montagnes dans I'ile.La roche y couvre la terre végétale .1 chaque pas.On dirait que le terrain n\u2019est bon que pour le- arhu 11 n\u2019y a pas une seule herbe à leur pied.Allez donc avec cela imui rir des bestiaux.Les racines des arbres, des tecks et des g., ntiers, sont assez vigoureuses pour entamer la roche, qui c>t fotm< de sédiments calcaires, de coraux éteints, de polypiers tie toute m.i ; et de débris d\u2019origine sous-marine.mais comment voulez-vous que 110s plantations, ànous, en fassent autant?.Billot vous p.u lait de défrichements possibles.11 sait pourtant à quoi s'en tenu là-dessus, aussi bien que moi.Moi j\u2019estime qu\u2019il vaut mieux qm vous connaissiez la vérité tout entière.Essayez de défricltei et vous verrez ce qui arrivera! 11 arrivera que les arbres une fois alut tus, leurs racines ne maintiendront plus la couche de terre végétale, que les premières pluies entraîneront en laissant le rocher tnt.nu comme la main.Est-ce vrai, Billot ?\u2014C\u2019est vrai.\u2014Je n\u2019y ai vu, dans tout mon parcours, qu\u2019un ruban de terre cul tivable.celle qui est désignée, sur vos cartes, sous le nom de vallée des Fermiers-Généraux.Savez-vous ce que c'est, mes 1 r't un sol noir,* étroitement resserré entre les montagnes, t le- deux bords d'un ruisseau bourbeux; à midi, seulement, ce \u2022 i tevnt le soleil, pendant une heure.Ensuite, il est plongé dans .ombre ¦ paisse qui projettent sur lui les massifs voisins.E11 outre, \u2022\t' \u2019t !' 'i' bouché naturel de tous les torrents qui se forment sur les \"iit.u i ¦ - pendant les pluies qui durent des saisons entières.d -oc planter des légumes là-dedans.Vous les verrez peul- \u2022\tiri- p.ii'-er en hauteur et devenir d.es arbres.quant aux fruits, lieniique ! Et looser eut un rire sinistre.\\i*1 nous sommes pris, allez, et bien pris.Comment allons-n-u- vivre \u2022 D11 diable si je m\u2019en doute!.Je dirais bien plutôt - \u2022fiimeiit nous allons crever!.11 n\u2019y a pas même de quoi senour-daiK 1 ile avec des fruits des tropiques.11 11\u2019y a pas de coco, p.i- de b.mane.pas d'arbre à pain.pas de taro.Quand nous -1 ' * puise nos provisions, que je vous engage à faire durer le u-nips possible, je vous indiquerai quelques mauvais fruits vu- j .u reconnus, du temps où j'ai fait mon service militaire dans limant-in- de marine.J'ai rencontré quelques espèces de pal-.>œrs ' nt le fruit peut se manger à la rigueur.Ça 11e sera pas !\t1 \u2022 - Ça tiendra de la place.J\u2019ai vu aussi des lataniers et .\u2022 ;.e de g rosse châtaigne dont i'écorce est un remède contre -\t'-rie.Et voilà, c'est tout.je n\u2019ai pas vu autre chose \u2022\tf \u2022 lu-se.Quant au gibier, vous admirerez à votre aise des \u2022.i*eaux .abordables, tellement ils sont juchés liant sur le faîte des arbre* menses.J'ai rencontré un petit kangurou et deux porcs .\u2022\t.Je crois que ce gibier-là n\u2019est pas en bien grande quan- - d 11 y a pas grand'chose de bon à la Nouvelle-Algérie vous \u2022o.- par contre, y rencontrer des lézards en quantité et des ser-i - i - pu tombereaux.Je vous laisse cette consolation avant de \u2022\t»u- endormir.Bonsoir, mes amis.faites comme moi.I '\t- - tendit, les pieds vers un feu où, tout en parlant, il avait )rte du bois.II.\u2014I.\u2019ll.fi MAUDITE i '\u2022 u- jours se passèrent.Le matin du troisième jour, une piro-fa la rive, montée par un indigène qui remit une lettre aux «migrant*.La lettre était de Sticdmann.!.donien n\u2019était pas parti.Pendant la tempête de la première u 1.il avait rompu scs chaînes et s\u2019était trouvé poussé vers un autre ;\u2022 ut .1 i.i cote, dans la baie de Liki-Liki.Stirdu ann donnait l\u2019ordre aux colons de rallier le bâtiment par terri.Alors, \u2022 .\u2022 furent des cris de joie: ils se croyaient sauvés, après oui inirc-vu une mort affreuse, au bout de misères abominables.Il- o l uirent ce qui leur restait de vivres, firent des ballots de leurs itd-, ¦!« leur linge, et ainsi chargés comme des bêtes de somme, ils \u2022\t.,.1 ,i« eut dans l\u2019intérieur de File, sous la conduite de l\u2019indigène leitc avec eux.Malgré la fatigue énorme de cette marche, au milieu des terres .¦rupt.- , dans les lianes et les ronces, exténués, mourants de soif, p r«L -anglants, ils étaient joyeux.Ne marchaient-ils pas vers la 1 in 1.111 e ?Le Calédonien qui les avait amenés les remmènerait vers p.y.- natal, lorsque le commandant apprendrait que le roc solitaire \u2022 '.ut .unie et mort?Le doute ne venait même pas à leur esprit.I\tini' i et Billot plaisantaient maintenant: \u2014Qu\u2019»» nous reprenne et nous lui pardonnons de nous avoir mis V- | « 'lice t tes.II\tmuent quatre jours à faire le chemin.Sabine n\u2019en pouvait ; !u- Plusieurs fois, dans un effort d\u2019énergie suprême, Henriette fut obligic de la porter.I'.iiIiii ils arrivèrent.Et iis poussèrent des cris de bonheur, des cris de folie.lu ii edouien était à l\u2019ancre, dans la baie.1 e j \u2022 1 : \u2022 'gués étaient sur le sable du rivage.Une vingtaine, parmi pin- robustes, y sautèrent et voguèrent vers le bateau, criant: Eu France En France! sauvez-nous ! ! l'u Liteau, cm les vit.L\u2019équipage monta sur le pont.I\tu ifieiers mirent revolver au poing.II\t\\ .ut des paroles tragiques: Qui* voulez-vous?-ivetourner dans notre pays.Vous nous avez conduits dans un d«**i*rt.- -.\\\u201cii- avons l'ordre de vous laisser, non de vous ramener.' in vous a trompés comme nous: I'ile est un rocher inculte où \u2022\tn ne poussera jamais.Nous v mourrons tous de faim.\u2014Nous n\u2019avons pas d'ordres.Je vais envoyer un canot avec le o |r> provisions qui vous sont destinées, des munitions et des armes.C\u2019est tout !. LE SAMEDI 73 Ils supplièrent, hurlèrent de désespoir.Ils voulurent monter malgré les ordres.Fusils et revolvers furent braqués sur eux.Les pirogues reprirent le chemin du rivage.Dans la nuit, ils essayé-* rent de s\u2019emparer du Calédonien, par surprise.Mais sur le navire on veillait: des coups de feu partirent.Un coup de canon tiré d\u2019une caronade, troua et coula deux pirogues.Les émigrants s\u2019éloignèrent avec des imprécations.Le lendemain un canot conduisit vivres et munitions qu'il débarqua.Les munitions étaient en grande quantité.11 n\u2019y avait des vivres que pour un mois.Puis, rassemblés sur le rivage, les malheureux assistèrent de loin à l\u2019appareillage du Calédonien.L\u2019ancre fut hissée.Les voiles se tendirent, se gonflèrent sous la brise.Le navire s\u2019inclina d\u2019abord sur le côté, puis se redressa d'un mouvement plein de grâce.Les cris du rivage arrivaient jusqu\u2019au bateau.\u2014Sauvez-nous ! Sauvez-nous ! Les matelots hésitèrent, regardant Sticdmann.Eux autres n'étaient pas coupables.Sticdmann répondit par un ordre bref et se mit lui-même à la barre.Quand le Calédonien t\u2019ira, il leva sa casquette galonnée d\u2019or, et cria : \u2014Vive la Nouvelle-Algérie! Un hurlement de rage lui répondit.Et pendant plus d\u2019une heure, tant que le vaisseau fut en vue, les bras restèrent tendus vers lui, suppliants, tremblants de la plus affreuse détresse.Puis le bâtiment s\u2019éloigna, s\u2019amincit, devint gros comme un jouet de'nfant.Ce ne fut plus qu'un aigle, ce tic fut plus qu\u2019une mouette, une hirondelle, rien ! Tout était bien fini, cette fois.Ils restèrent sur le rivage, regardant l\u2019immense solitude de la nier, 11e pouvant se détacher de ce coin, espérant encore, malgré tout, que le navire reviendrait, qu\u2019on aurait pitié d\u2019eux, que cette atrocité ne serait pas commise.L\u2019ombre descendit rapidement.La nuit vint.Ils s\u2019étendirent où ils étaient, sous le ciel chargé d'étoiles, un ciel merveilleux, dont les splendeurs semblaient 1111c dérision par le contraste de son infini rêve, avec la catastrophe terrible; avec l\u2019abîme où ils roulaient.Le lendemain, ce fut la pluie.Sous les torrents déversés en cataractes, ils trièrent les provisions, en firent le compte, reconnurent qu'011 leur avait surtout donné des conserves gâtées qu'ils furent obligés de jeter â la mer.Les chiens eux-mêmes 11\u2019en eussent pas voulu.En rationnant les colons dès le début, comme aux jours de famine, on pouvait vivre un mois.pas plus.L'îlc, ensuite, offrirait scs ressources, et quelles ressources ! On aurait recours â toutes les racines qui se mangent ! â toutes les bêtes immondes qui peuvent être dévorées!.La misère commençait, sans remède.11 y eut trois ou quatre jours d\u2019un désespoir tel que les abandonnés restèrent couchés sur la plage, sans mouvement, sans vie, se relevant à peine pour dévorer quelques provisions : leur malheur les hébétait.Ce fut encore la douce voix d'Henriette qui vint les réconforter.Alors, ils se relevèrent, les yeux hagards, empreints d'un peu de folie.\u2014Nous autres, les femmes, disait Henriette, nous nous occuperons des soins du ménage et de la propreté.Nous entretiendrons votre linge autant que nous pourrons.Si nous nous laissons aller â notre découragement, nous sommes perdus.Nous n'aurons pas la force de résister à notre malheur.Dès le premier jour, le climat malsain et déprimant de file les affaiblissait.Dans cette étrange contrée où les avait conduits le crime de Cœurùeroy, la pression barométrique est d\u2019une invariabilité surprenante et le thermomètre qui ne s'élève jamais au-dessus de 30 degrés 3, ne descend jamais au-dessous de 26 degrés 4.La température diurne diffère d'un degré à peine de celle de la nuit et ce\u2019st â peine si les eaux de la racle sont inférieures d\u2019un degré â l\u2019atmosphère elle-même.C\u2019est une température humide, immobile, oenstante, qui développa rapidement, chez les pauvres gens déjà affaiblis par les privations du bord l\u2019atonie des organes.Les précautions d\u2019hygiène étaient inutiles, car.comme rarement le vent s'y faisait sentir, tous les principes d'infection s'accumulaient à la surface du sol.où ils rencontraient d'autres infections parmi les marécages pestilentiels des bas-fonds d'argile imperméables aux eaux, et des détritus en décomposition.Des fièvres se déclarèrent bientôt.Le Calédonien n'avait laissé aucun médicament.Dans les huit premiers jours, un homme et deux femmes moururent.Onl es enterra sur un tertre élevé, et sur ces premières tombes qui allaient être suivies de tant d\u2019autres, on posa une haute croix qui, visible au loin, de la mer, sembla comme un appel suprême d; pitié pour ceux qui vivaient encore.Enfin sous l\u2019ardente parole d\u2019Henriette, les colons se mirent â l\u2019œuvre.Il fallait d\u2019abord construire un vaste baraquement pour se mettre â l\u2019abri.La saison approchait des pluies torrentielles et sur la Nouvelle-Algérie, cette saison dure huit mois de l\u2019année.11 est vrai que s\u2019ils n\u2019étaient secourus, pas un d\u2019entre eux ne verrait le dernier de ces huit mois.Des équipes de travailleurs se partagèrent la besogne.Avant que le débarquement fût achevé les pluies survinrent.On travailla sous le déluge des eaux, dans une atmosphère lourde cl humide qui abattait les plus vigoureux en détendant les nerfs de; plus solides.Sans réfléchir, allant au plus pressé, les malheureux avaient choisi l'endroit de l\u2019îlc le plus humide et le plus malsain, a 1 embouchure de la petite rivière qui traverse la vallée, sur un sol élevé seulement de 60 â 80 centimètres au-dessus du niveau des plus hautes mers.La vallée pouvait présenter 150 mètres dans sa plus grande largeur.Fréquemment inondée par la rivière elle-même, elle recevait en outre, toutes les eaux pluviales qui descendaient des pentes dés montagnes.Foyer morbide, tour à tour noyé sous les pluies et surchauffé par un soleil tropical.Le baraquement fut divisé par compartiments et dans chaque compartiment s\u2019installa une famille.Mais quelle installation rudimentaire! L\u2019eau passait par des centaines de gouttières, car on manquait de goudron pour les planches.Les feuilles qui servaient â étancher les fissures pourrissaient rapi dement.Il pleuvait partout.Eti outre, le plancher avait été immédiatement appliqué sur ce terrain marécageux alors qu\u2019011 aurait dû l\u2019isoler du sol et le surélever d'un mètre environ.Le sol pénétrait donc le plancher de son humidité permanente et de scs émanations putrides.Les eaux, dévalant des montagnes, s infiltraient sous ce haagar en y entretenant de la vase sans celte renouvelée et accumulée.Des animaux s\u2019y réfugiaient, des scorpions, des serpents émoi -mes, des scolopendres.On soulevait une planche et 1 on y dérangeait, dans leur retraite, des familles immondes (pii grouillaient par-dessous.Telle fut leur maison.Et pourtant, si misérable qu\u2019elle pût être, ils éprouvèrent un moment de joie lorsqu\u2019ils la virent terminée.Tl y fallut tous les jours des réparations, car tous les jours, les pluies diluviennes disjoignaient les planches de la toiture; la puio tombait sur les lits; les gens se relevaient, le matin mouillés comme s\u2019ils n\u2019avaient pas eu d\u2019abri.Mais c\u2019était la Maison! C'était le centre commun où ils allaient se réunir, se rejoindre, se confier leurs désespoirs ou leurs espérances.souffrir.mourir.transformés tout à coup en une immense famille par les mêmes malheurs cl les mêmes déceptions.Le hangar construit, on abattit du bois pour des provisions, non de chauffage, mais de cuisine.Comme munitions, les hommes 11e possédaient que des cartouches â halles.Il fallait surtout du plomb pour tuer des oiseaux, tout ce qui pouvait être mangé et faire ménager les provisions de vivres.Ils s\u2019ingénièrent.Tls réussirent.Ils firent fondre des balles de plomb qu\u2019ils tamisèrent â travers les trous d\u2019une boîte de conserve convertie en passoire.Le métal liquyfié retombait en gouttes a peu.près rondes dans un vase d\u2019eau où elles se refroidissaient et se solidifiaient instantanément.On put tuer ainsi de temps â autre quelques perroquets qui varièrent le.menu.Mais c\u2019était la de tristes expédients, qui ne pouvaient que retarder de quelques heures une mort certaine, une mort de naufragés abandonnés a toutes les horreurs du désert.Des indigènes des îles voisines arrivèrent en pirogues et fournirent des cochons contre l\u2019échange de différents ustensiles, couteaux et autres.Mais bientôt, on 11e les revit plus.Les colons avaient tout donné.Il 11c leur restait rien.Un mois s\u2019écoula.Les vivres de conserve s\u2019épuisaient.On réduisit pour la troisième fois les rations.11 mourait un homme tous les deux jours.Ces compartiments se vidaient, dans le hangar en bois où 1 eau tombait par les planches disjointes de la toiture, mais comme il se meublait vite le petit cimetière en haut du tertre! Et avec quelle sinirtsc rapidité elle s\u2019accumulaient les tombes, creusées autour de la grande croix qui protestait toujours, mais en vain, contre I infamie des hommes ! Trois mois durant, ce fut ce même supplice de la faim, qui les menaçait sans cesse et que l\u2019on éloignait toujours.On 11e touchait plus aux conserves.On avait gardé, comme suprême ressource, un dernier jour de vivres.Les hommes restés valides parmi les survivants partaient le matin à la recherche de tout ce qui pouvait prolonger cette agonie.On faisait la chasse aux lézards et aux serpents; on les mangeait.Parfois les indigènes venaient en vendre.Les iguanes, longs souvent d\u2019un et de deux mètres, avaient une chair blanche et délicate.On les dépouillait.On les faisait rôtir devant les feux, les morceaux attachés à des tiges de fer et on les dévorait.On dépouillait les serpents et l\u2019on faisait de même.Parmi ceux-ci, il n\u2019y avait heureuse- \u2014 .\u2014 74 IÆ SAMUDI ment qu'une seule espèce venimeuse, assez semblable à la vipère d\u2019Australie.Il y avait quatre ou cinq sortes de couleuvres, assez abondantes au début, mais qui finirent par disparaître devant les recherches acharnées dont elles étaient l\u2019objet.Ils rencontrèrent également des serpents pythons, sortes de boas mesurant jusqu\u2019à quatre mètres de long et si lourds qu\u2019il fallait deux ou trois hommes, rangés en file, pour les porter sur l'épaule, comme font les charpentiers qui portent des poutres.On avait bien essayé de planter des légumes en dépit de tout ce qu\u2019avait prédit Troiser et Billot\u2014ne pouvaient -'¦is s'être trompés?\u2014Mais rien ne pouvait pousser sur les coteaux rocheux et, d\u2019autre part, les plante de légumes de Chine et d\u2019Europe, faits dans la vallée unique, étaient, ou balayés par les inondations presque journalières, ou condamnés à mourir dans les ténèbres constantes, entretenues par les sommets boisés des montagnes voisines.Telle était la situation vers le mois de février, c\u2019est-à-dire environ six mois après que le Calédonien eut quitté le port du Havre.Il ne restait plus que dix hommes, Henriette et Sabine: douze en tout.Les autres étaient là-haut autour de laTroix du tertre.Ceux qui survivaient, hélas! n\u2019en avaient plus pour longtemps de ces misères.Anémiés, haves, épuisés, ils étaient parfois en proie à une sorte de folie délirante.Souvent, la nuit, entre les rafales qui tombaient toujours, qui tombaient sans cesse, coulant en ruisseaux de fange dans l\u2019intérieur des chambres, on entendait de grands éclats de rire et des paroles précipitées.C\u2019était des fiévreux qui exhalaient leurs rêves, les rêves faits en France, avant le départ, rêves de calme, de fortune facile a conquérir, sous un ciel doux, dans un climat béni, parmi les fleurs éternelles d\u2019une nature en fête.Buis les cris, les rires cessaient : et le silence qui suivait était plus tragique encore.Seule, parmi toute cette population d\u2019abandonnés, Henriette, soutenue par une énergie indomptable, soutenue par le remords d\u2019avoir jeté sa fille en de pareilles tortures, soutenue aussi par l\u2019âpre désir de la vengeance, seule, Henriette n'avait pas été malade.Hâve, décharnée, méconnaissable, elle avait résisté à tout, à I anémie, au désespoir, aux fièvres, à la faim, à la soif, à la chaleur, à ce déluge permanent.Mais Sabine avait été atteinte fieux fois, deux fois à l\u2019agonie, deux fois sauvée.Quelle vie pour les deux mclheijrcuscs Elles occupaient un angle du hangar.Elles n\u2019en sortaient que pour aller chercher de la nourriture, quand il y en avait, car tout était en commun, ou pour sécher leurs vêtements quand un peu de soleil se montrait.Si elles étaient assez fortes, elles rôdaient dans la forêt, à la recherche des couleuvres a manger.Autrement, au hangar, elles recousaient les guenilles des colons.Les indigènes qui faisaient là de rares apparitions, avaient fait comprendre que jamais, eu file fie malheur et de malédiction, dont ds ont horreur eux-mêmes, jamais ne s\u2019approchaient les navires.Il n\u2019y a rien là ni fruits, ni eau potable.Donc, ils n\u2019avaient aucune chance d\u2019être secourus! Un à un, ils s'en iraient, jusqu\u2019à ce qu\u2019il n\u2019y en eût plus qu\u2019un, le dernier, dont les os blanchiraient sur la plage.Enfin, plus tie racines, plus fie noix de cocos, plus fie lézards, plus fie serpents.C était fini, 1 heure était venue oit 1 on allait ne plus souffrir.On retira du hangar les dernières boîtes de conserves.On attaque le dernier jour des vivres.Ensuite 1 agonie filtrerait un jour, fieux jours pour les plus faibles, trois jours pour les plus forts.et ce serait tout.Le soir, il n\u2019y eut plus rien.un silence fie mort plana sur l\u2019il; fatale.Dans la nuit, deux hommes moururent.Le matin, le ciel était clair : il ne pleuvait plus.A bord (le la Jeune-!'rance, qui emportait vers la Nouvelle-Alçcri les trois forçats et les trois complices fie Diane, des relations s\u2019é (aient vite établies entre tous les passagers.LcHcndcmain même fin départ, les forVats liaient plus intime ment connaissance avec les ennemis d'Henriette.Ils possédaient, su les misérables, un grand avantage, celui de connaître leur proje sinistre, le but de leur voyage, ies visées secrètes de la belle au: cheveux d'or.D\u2019un coup, ils avaient été instruits par Montaubry, I, premier soir.Quinze jours ne s étaient pas écoulés que les fieux bandes étaien amies.Les six hommes ne se quittaient plus.Ou les voyait toujour ensemble.Rodolphe et ses compagnons s\u2019étaient présentés connm des émigrants qui allaient là-bas, tenter fortune et Cassoulet, au cou rant des projets de son ancien patron, travail eu garde de les dé tromper.Les trois évadés avaient donné de faux noms, pour évite; toute catastrophe.Déjà, du reste, ils ne ressemblaient plus guère au: pauvres malheureux haves tic fatigue, maigres, desséchés par le: ardeurs dévorantes du soleil de Cayenne, dans les yeux desqueb leurs camarades de chaîne avaient lu si longtemps un désespoir san: borne.Simplement vêtus, comme il convenait d\u2019ailleurs à leur si-uution appaiente, ils paraissaient maintenant leur age, et n'avaient j lus 1 air de vieillards.Robustes, endurcis aux souffrances, le regard droit, l\u2019allure décidée, ayant laissé pousser leur barbe, Montaubry et Devalaine étaient méconnaissables.\u2014Deux solides gaillards, disait-on en les regardant.Rodolphe, plus jeune qu\u2019eux, et qui avait trente-six ans à cette époque, était en réalité aussi vigoureux, bien qu\u2019il parût plus frêle.Il était de taille moyenne, très élégant, très souple.S\u2019il n\u2019avait pas traversé tant d\u2019épouvantes et de cauchemars, s\u2019il n\u2019avait pas tant souffert, il eût paru beaucoup plus jeune, en vérité.Il avait laissé pousser sa moustache et ne portait point de barbe.Ses grands yeux bleus, très doux et tristes, rappelaient l\u2019ingénuité des yeux d\u2019Hélène, sa sœur.Et du reste, ce visage de forçat avait la délicatesse des traits d\u2019une jeune fille.La voix était douce, aussi, comme le regard, un peu incertains.Rien ne décelait chez lui les trésors de son énergie, l\u2019admirable rectitude de sa volonté de fer, tendue, comme celle de ses deux amis, vers la réparation du mal qu\u2019il avait fait.Dans l'entrepont, les deux bandes couchaient l\u2019une près de l\u2019autre.Cette fois, les vivres furent excellents et en grande quantité.Il y eut plus de discipline à bord.Comme on- n\u2019ava.it eu aucune nouvelle du Calédonien, pas un de ceux qui se trouvaient sur la Jeune-France ne pouvait se douter des tortures qui les attendaient.Ils s\u2019en allaient, au loin, avec les mêmes illusions, avec les mêmes rêves.Les trois forçats, en pensant à Henriette et à Sabine, étaient loin de s\u2019imaginer par quelles souffrances et quels désespoirs mortels les deux femmes avaient passé.Sur la foi des circulaires et des articles de journaux qu\u2019ils avaient lus comme tout le monde, ils croyaient à une île fortunée où la pauvre Henriette avait trouvé le calme et la paix, loin de ceux qui la persécutaient.La vérité leur fut bientôt connue.Un homme en vigie, un matin, à huit jours de la Nouvelle-Algérie, signala une épave qui semblait flotter au loin, au gré du vent et fies vagues.Le capitaine prit sa longue-vue et après une minute d\u2019observation : \u2014Ce n\u2019est pas une épave, dit-il, c'est une embarcation montée par deux hommes, et autant que je peux en juger à cette distance, cela ressemble à une pirogue.La Jeune-France allait doubler sans s\u2019en inquiéter autrement lorsque le capitaine, qui continuait d\u2019avoir l\u2019œil à la longue-vue, s\u2019écria : \u2014Ils font des signaux de détresse.Il fit mettre en panne.Un canot fut mis à la mer, glissa sur les vagues avec la rapidité d\u2019un goéland, aborda la pirogue et revint en la remorquant.Une heure s\u2019était à peine écoulée.En arrivant sur le pont, les deux naufragés s\u2019étaient évanouis.Ils avaient l\u2019air de deux squelettes.On eût dit deux momies dont la chair et les muscles avaient disparu, fondus sous.les privations, et auxquelles il ne restait plus que la peau collée sur les os.On leur donna des cordiaux.On les ranima.Ils rouvrirent leurs veux, regardèrent, hébétés, autour d\u2019eux.C\u2019était Troiser et Billot.En entendant des voix amies, un sourire éclaira ces deux visages fie mort.\u2014Des Français, murmurèrent-ils.On les entourait.Tout l\u2019équipage était là, avec les passagers.Lorsqu'on vit qu\u2019ils pouvaient parler on les interrogea: \u2014Qui êtes-vous ?D\u2019où venez-vous ?Ils dirent, en hoquetant, tant ils étaient faibles : \u2014Nous sommes des colons de la Nouvelle-Algérie.Tous les passagers s\u2019écrièrent : \u2014Et nous aussi.nous venons coloniser File.Alors, ces deux hommes qui semblaient n\u2019avoir plus qu\u2019un souffle, ces deux hommes ayant compris que ce bateau conduisait de nouveau vers la mort tout un chargement de victimes, se dressèrent soudain, retrouvèrent leurs forces et crièrent : \u2014Malheureux! malheureux! Que venez-vous faire ici?.Ensuite, sous la détente de leurs nerfs, ils se mirent à pleurer.Les colons se taisaient, ne se rendaient pas compte.Ils étaient encore si loin de la vérité ! Un témoin de cette scène a raconté ceci : \u201cLe tonnerre serait tombé sur les émigrants qu'ils n\u2019auraient pas été plus stupéfaits.Ils se regardèrent entre eux croyant être dupes d\u2019une hallucination.Il y en avait qui tiraient de leurs poches leurs titres au porteur, où l\u2019on voyait la fameuse ville, avec ses quais, son phare, ses maisons, ses églises, ses docks, ses usines, ses marchandises que l\u2019on débarquait, ses canaux, ses jolies fermes, scs exploita tions agricoles, ses plantations fertiles!.\" Troiser et Billot virent cela.Et eux, les pauvres gens si malheureux, furent pris pour les autres d\u2019une immense pitié.Rodolphe, Devalaine, Montaubry s'étaient rapprochés d\u2019eux poulies écouter, et les trois forçats, devinant une partie fie la vérité\u2014-clic était trop affreuse, trop atroce, pour qu\u2019ils la devinassent tout: entière\u2014se sentaient pris d\u2019angoisse.Est-ce que là aussi, venus pout sauver Henriette et Sabine, ils allaient encore arriver, trop tard?(A suivre) ¦¦¦ "]
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