Le samedi, 1 janvier 1903, Supplément 3
[" voi.xiv.N# LE SAMEDI 57 FEUILLETON DU \u201cSAMEDI\", 10 JANVIER 1903 U) Terrible Erreur No 8.\t__ PREMIÈRE PARTIE lie Cbemlu dix O r* 1 m e XIII.\u2014LE 20 AOUT A LA FA LOT 1ÈRE (Suite) Depuis six semaines qu'ils avaient quitté Georgetown, clans la Guyane anglaise, ils laissaient pousser leur barbe et leurs cheveux, afin (i'enlever a leur signalement le caractère de forçat, visage glabre et cheveux rasés, uniforme pour tous.Il y avait encore de la fièvre dans leurs yeux, et surtout, ce que la marquise n\u2019y connaissait pas et n\u2019y avait jamais vu autrefois, une tristesse morne, infinie, pro-loncle comme l\u2019éternité, la tristesse que donne le bagne, que donne la vie brisée, que donne le remords ! Une tristesse navrante qui faisait pitié, et qui tout de suite, vers ces deux hommes, attirait invinciblement.Bien que depuis six semaines ils eussent vécu de la vie de tout le monde, leurs traits amaigris, émaciés, leur teint de souffrances, bronzés par les soleils mortels, rappelaient le bagne et ses angoisses.Leurs cheveux étaient complètement blancs.Et ils étaient dans la force de l\u2019âge: l\u2019un d\u2019eux, Devalaine, n\u2019avait pas quarante ans.On eût dit deux vieillards.La marquise murmura le cœur gonflé de pitié: \u2014Vraiment, c\u2019est trop expier l\u2019erreur d\u2019un jour! Ils firent silence, reportés par cette seule parole, vers leur jeunesse, seize années en arrière.Ils se retrouvaient tout à coup forçats, traqués, bêtes fauves poursuivies par la société, ils se retrouvaient dans le salon où jadis avaient éclos et s\u2019étaient épanouis tant de rêves.C\u2019est là que Devalaine enfant, avait joué, avec Hélène.là que Montaubry jeune homme avait aimé celle qui devait être sa femme.C\u2019était là-bas, dans l\u2019angle du salon, que le soir de l\u2019enterrement de la victime, les Trois avaient juré de la venger.Et ils avaient tenu parole.Sur le guéridon vivement éclairé par la lumière d\u2019une lampe, était une photographie.Montaubry la prit, y colla ses lèvres en sanglotant.\u2014Hélène! Hélène! murmura-t-il près de défaillir.Pendant que Devalaine disait: \u2014Est-ce que tout cela s\u2019est bien vraiment passé.et quelqu\u2019un ne viendra-t-il pas nous réveiller de ce mauvais rêve?Us étaient restés à genoux.\u2014Venez, mes enfants, venez près de moi.Racontez-moi votre vie, vos souffrances, la vie et les souffrances de Rodolphe.vos lettres étaient si rares.et depuis si longtemps je n\u2019en recevais plus ! Us lui firent le récit qu\u2019elle demandait.Ils passèrent ainsi une partie de la nuit.Elle trembla, en écoutant ces tentatives d\u2019évasion, et plus encore lorsqu\u2019enfin leur évasion réussit.Ses mains se glacèrent d\u2019effroi lorsqu\u2019elle entendit le serment qu\u2019ils avaient fait sur le pont de la goélette, en se donnant rendez-vous à la Falotière : -\u2014Le vingt août prochain nous serons libres ou nous serons morts.\u2014Ainsi, dit-elle, ainsi, Rodolphe?\u2014Rodolphe, loin de nous, exilé sur les rives du Maroni, n\u2019a pas pu combiner son évasion avec la nôtre! Il a dû la préparer seul.Et s\u2019il ne réussit pas?.il est perdu.\u2014Il est le plus ingénieux et le plus énergique de nous trois.Il réussira.La vieille marquise hocha la tête.Et très bas : \u2014Depuis que vous êtes au bagne, j\u2019ai lu tout ce que l\u2019on a écrit sur les pénitenciers des iles du Salut, de Cayenne et du haut Maroni.Je sais que presque tous les évadés meurent de misère, de soçf, de faim, dans les forêts désertes qu'ils essayent de traverser pour gagner le pays de liberté.Us ne répondirent pas.Us le savaient aussi.Le jour vint.Us avaient causé toute la nuit.Alors, ils se séparé rent pour prendre du repos.Ce fut ainsi qu\u2019ils vécurent durant le mois de juillet et le mois d\u2019août.Personne ne soupçonna qu\u2019il y avait à la Falotière deux habitants de plus.Mais chaque jour qui s\u2019écoulait, chaque jour qui les rapprochait de la date fixée par Rodolphe lui-même, augmentait leurs angoisses.Tout d\u2019abord ils en avaient parlé.Maintenant, ils évitaient toute allusion à ce sujet.Soudain, un jour, un espoir immense.Une correspondance de Cayenne, arrivée par le dernier courrier, signalait l\u2019évasion de Rodolphe ! !.Oui, mais l\u2019évasion, c était chose aisée ! Rodolphe était-il mort?C\u2019est ainsi, dans cette détresse, dans ces alternatives douloureuses d\u2019espérance et de désespoir qu\u2019ils virent se rapprocher la date.la date heureuse.la date Tatale peut-être.Et l\u2019aube se leva enfin, éclairant la journée du vingt août.Ils conservaient, du reste, un peu d\u2019espoir.Ils n\u2019osaient en parler à la marquise, mais entre eux, ils avaient fait bien des fois des allusions .Depuis que la nouvelle était arrivée en France de l\u2019évasion de Rodolphe, et surtout, depuis que cette évasion s\u2019était accomplie, c\u2019est-à-dire trois semaines à peu près auparavant, Rodolphe n\u2019avait pas donné signe de vie.S'il avait été vivant, il eût bien trouvé le moyen de se mettre en rapports avec madame île Fourvièrcs.Ne fût-ce que par les banquiers anglais de Georgetown, il lui eût été facile, en supposant qu\u2019il n\u2019eût pas voulu, par prudence, écrire lui-même, de faire connaître à la Falotière sa fuite du bagne.Au lieu de cela, rien, le silence.Tous les matins la venue du facteur était guettée avec une impa tience maladive.Mais les lettres qu\u2019il déposait ne faisaient pas mention de Rodol plie.Et c\u2019est ainsi qu\u2019ils arrivèrent au vingt août.Anxieusement, au matin de cette journée décisive, ils se serrèrent les mains.\u2014Il est mort !.dit Montaubry.\u2014Oui.tout le fait prévoir.Il a réussi à s\u2019évader, mais il aura péri en Guyane hollandaise, perdu dans le désert des forêts impraticables.\u2014Pauvre ami ! Et leurs yeux s\u2019emplirent de larmes.Les paroles prononcées jadis par Rodolphe sur le pont de la goé lette leur revinrent à l\u2019esprit.Le serment échangé était formel.Us n\u2019attendraient pas plus longtemps que le vingt août.Celui des Trois qui, ce jour-là, ne serait pas à la Falotière, celui-là devait être considéré comme étant mort.Celui-là était mort!! Les autres ne devaient pas tarder davantage à accomplir, s\u2019il le fallait, la mission de réparation à laquelle ils avaient voué les efforts de toute leur vie.bit le lendemain Devalaine et Montaubry quitteraient le château.Déjà, ils avaient interrogé la marquise sur la fille de Denis Vale rand, leur victime, sur l\u2019enfant aux grands yeux, vêtue de deuil, devant laquelle ils s\u2019étaient agenouillés, à laquelle ils avaient demandé pardon, et qui n\u2019avait point pardonné.Qu\u2019était-elle devenue, la gentille Henriette, celle-là dont Valc-rand leur disait, quelques secondes avant les trois coups de fusil qui allaient lui trouer la poitrine: \u201cJ\u2019ai une fille.j\u2019ai pas voulu la garder près de moi pour pas qu\u2019elle se dégoûte de son père quand il a bu.Si vous avez des remords, un jour, n\u2019oubliez pas ma fille, mon Henriette!.\u201d \u2014Elle est malheureuse, avait répondu la marquise.Et elle leur dit tout ce qu\u2019elle savait.Heureuse longtemps, Heu nette n\u2019avait pas eu besoin des trois forçats.Puis le malheur s\u2019était abattu sur elle, sur sa fille.Seules ,maintenant, dans le monde, sans soutien, menacées par toutes les misères, par toutes les tristesses, réduites peut-être bientôt à tous les désespoirs.Les deux évadés relevèrent la tête: \u2014Nous lui rendrons son bonheur perdu.Cette journée du 20 août s\u2019écoula lourde et lugubre.La marquise resta auprès d\u2019eux.Us ne parlaient pas.Mais comme ils se comprenaient!.Leurs pensées, à tous les trois, s\u2019envolaient à travers l\u2019espace, pour aller chercher dans les solitudes terribles du désert, le cadavre abandonné de celui qu\u2019ils aimaient .Des' images effrayantes se formaient devant leur imagination, dans leur fièvre.Le pauvre corps, sans défense, avait été la proie des bêtes, de tou5 ce qui mord, de tout ce qui vole.Les vautours s\u2019étaient abattus au milieu d\u2019un grouillement de crabes et d'araignées monstrueuses.Et les chairs pantelantes s\u2019en allaient déchirées.Et de Rodolphe le squelette blanchi jalonnait à présent la forêt, disant aux forçats qui passeraient là, poussés vers la liberté : \u2014Vous n\u2019irez pas plus loin.C\u2019est ici que l\u2019on meurt ! Horreur ! Us se cachèrent les yeux comme pour 11e plus rien voir.Le soir vint.La nuit tomba.Pendant toute cette journée cruelle, bien que cependant ils n\u2019eussent conservé aucune espérance, personne ne songea à manger.La marquise priait.Les deux évadés, assis côte à côte, pensait à toutes ces dures an (1) Commencé dans le numéro du 22 novembre 1902. LE SAMEDI 58 nées du bagne, vécues près de Rodolphe, ou bien en communication avec lui, et se demandaient avec angoisse: -\u2014Est-il vrai que tout soit fini et que nous ne le verrons plus?Est-il vrai qu après avoir tant souffert, nous allons souffrir encore ?Reniement la soirée se passa.lotis les soirs, ils remontaient de leur cachette, lorsque Saturnin avait fermé les portes du château et qu\u2019une surprise n\u2019était plus possible.Ils restaient pendant quelques heures auprès de la marquise, causant de Rodolphe, racontant l'existence du bagne, accumulant, ressuscitant leurs souvenirs.Ce soir-la, comme les autres fois, ils étaient au salon.I\t«es lampes étaient allumées.Ea marquise disait son chapelet.Eux rêvaient.C\u2019était autour d\u2019eux, un silence profond.Comme la soirée était chaude, on avait ouvert les fenêtres et l'on entendait souvent, au lointain, le grondement des eaux du Lison lorsqu\u2019elles viennent se culbuter, à travers les prairies, dans les eaux de la Loue.Cela ressemblait a un tonnerre continu, sourd, rageur, qui fût venu des bois de la Fontaine-aux-Joux.\ti Dix heures sonnèrent.onze heures.minuit sonna.La journée du vingt août n\u2019était plus.Et Rodolphe n\u2019était pas arrivé.Ils étouffèrent un soupir.Montaubry répéta le mot cent fois dit depuis quelques jours: \u201411 est mort !.La vieille marquise sortit du salon.Elle se traînait.Ce dernier coup 1 achevait.Elle revint presque aussitôt.Lille avait un livre à la main.J'.lle s\u2019agenouilla devant un prie-Dieu et murmura: \u2014Mes pauvres enfants, récitons pour lui les prières des morts!.L,lle ouvrit son livre et des voix tremblantes s\u2019élevèrent dans le salon.La marquise disait : \"De profundis clamavi ad te.Domine.Domine exaudi voeem nieam.\u201d Et pieusement, songeant a celui qui était mort misérablement, de tous abandonné, ils disaient : \u201cLiant aures tiuc intendentes.in voeem deprecationis meæ.\u2019\u2019 Jusqu au dernier verset, ils récitèrent ainsi les psaumes des morts.\u201cDepuis le point du jour jusqu'à la nuit, espère en Dieu, ô Israël.\u201d Et tout à coup, ils s\u2019arrêtèrent.Les deux hommes qui s\u2019étaient mis à genoux, se relevèrent brusquement.Le livre des prières funèbres tomba des mains de la marquise.Et une exclamation s\u2019échappa de leurs lèvres.On venait de sonner à la porte tic l\u2019ancien pont-levis du château.Saturnin et Martine entrèrent.Sur leur visage, de l\u2019épouvante.de l\u2019angoisse.L attente, pour tous, d un grand malheur ou d\u2019une grande joie.\u2014Madame la marquise a entendu.\u2014Oui.\u2014C est lui, peut-être.ou bien.ou bien.murmura Saturnin.II\tn\u2019osait achever.La même pensée leur était venue.Etait-ce lui.-' Ou n était-ce pas la justice, informée de la présence des deux bannis et qui, soudain, venait, malgré la nuit, perquisitionner ?.Etait-ce Rodolphe, enfin, ou bien était-ce*de nouveau le bagne?Montaubry et Devalaine se regardèrent.Ils étaient résignés.Lu second coup de sonnette retentit.assez long.suivi de ceux autres coups plus brefs.La marquise était debout, tremblante.Et les mains tendues vers les fenêtres ouvertes: \u2022\u2014C est lui !.C est ainsi qu il avait l'habitude de s\u2019annoncer, autrefois, lorsqu il revenait de la chasse ou de voyage.Oh! mes entants, ne vous effrayez pas et croyez-en mon cœur, c\u2019est lui.c\u2019est lui !.Déjà Saturnin était dehors.( )n entendit le bruit de ses pas sur le pave de la cour, le grincement de la lourde porte qui s\u2019ouvrait, un cri étoullé, des sanglots, une course précipitée.l\u2019irruption d'un étranger dans le salon.Eux.debout, cloués sur place par une trop grande émotion, n\u2019avaient.pas bougé, ne respiraient plus, ne vivaient plus, traversant une minute mortelle.Et Rodolphe, calme et souriant, apparut, disant : \u2014Bonsoir, tante.bonsoir, mes frères.\u2014Rodolphe ! dit la marquise.Et elle s\u2019évanouit.Les deux formats, plus forts, le reçurent dans leurs bras.Et toute i ardente affection qui liait les Briseurs de chaînes passa dans une étreinte passionnée.La marquise reprit connaissance.Un frémissement agitait tout son corps débile.Rodolphe l\u2019emporta dans un fauteuil et se mit à genoux.Alors, ce furent des questions fiévreuses, entremêlées de caresses et de baisers.Rodolphe expliqua son silence.Recueilli, mourant, par des colons hollandais, il avait su les intéresser à son sort.Mais, craignant d\u2019être poursuivi, aimant mieux que l\u2019on crût à sa mort, il avait recommandé partout de se taire.Longtemps malade, il avait pu, enfin, gagné la Guyane anglaise ,d\u2019oû il s'était embarqué pour Londres.La nuit se passa ainsi.Le lendemain, Rodolphe disait : \u2014Nous partirons la nuit prochaine.séparément.Nous nous retrouverons à Paris; nous avons souffert et nous avons pavé notre crime.Maintenant, le devoir commence.C\u2019était le jour oû Cassoulet venait de donner à Diane l\u2019adresse d\u2019Henriette et de Sabine, découvertes au Havre.Le jour oû Diane avait dit : \u2014Eloigne-les pour toujours, sans espoir de revoir jamais la France ! Et Cassoulet, aussitôt, était reparti, pour obéir, prêt à les tuer, s\u2019il avait fallu ! XIV.\u2014I.A PRIv.MlÈHIv lîATAIIJ.K Henriette s\u2019était réfugiée dans un hameau de quelques maisons, près du Havre, en contrebas de la falaise de Dolmar, dont le hameau portait le nom.C\u2019était là qu\u2019elle vivait avec sa fille, depuis l\u2019enlèvement.Elle avait changé son nom et sc faisait appeler Marie Sénéchal.Elle s\u2019était donnée comme veuve et tout de suite, ne pouvant plus compter, cl ne le voulant plus, sur la pension que son mari lui avait envoyée depuis son divorce, elle avait cherché de l\u2019ouvrage dans les magasins du Havre.Sa douce et jolie figure triste inspirait la sympathie à tous ceux qui la voyaient.En outre, elle n\u2019avait rien perdu de sou adresse d\u2019autrefois, quand, rue de la Paix et rue Saint-Louis-en Tile, elle travaillait la couture et la dentelle.Pendant les années de bonheur et de calme, elle avait occupé ses journées de telle sorte que souvent Claude disait er.riant: \"Mais repose-toi.Tu n\u2019es pas à tes pièces.\u201d Lille trouva vite de l\u2019ouvrage, autant qu\u2019elle pouvait en faire, et put ainsi gagner jusqu\u2019à trois francs par jour.Elle avait loué une toute petite maison d\u2019un rcz-de-chaussés, avec une courette plantée de lilas et de groseilliers.La location était de cent cinquante francs par an.Mais comme elle et sa fille étaient dénuées de tout, sans vêtements et sans linge, en dehors de ce qu elles portaient sur elles, il leur fallait faire les plus strictes économies pour se remonter et sc donner le nécessaire avant les premiers froids de l\u2019automne.C\u2019est ainsi quTIenriette avait arrangé sa vie.Certes, celle-ciétait encore traversée de bien des inquiétudes.Malgré l\u2019adresse qu\u2019elle avait mise à s\u2019emparer de Sabine, malgré bétonnante rapidité avec laquelle le coup avait réussi, elle devait veiller à ce qu aucune imprudence ne la trahit.Elle avait bien songé à quitter H France, à s'en aller en Angleterre, par exemple, où Claude n\u2019eût jamais pu venir lui reprendre sa fille, mais l\u2019exil l\u2019avait effrayée, d\u2019abord, puis l\u2019argent lui manquait.Et à l\u2019étranger, que ferait-elle, aux prises avec la misère, ayant Sabine à nourrir?\u2014L\u2019exil comme dernière ressource.se disait-elle.Et elle vivait là,heureuse, autant que le bonheur lui était permis.Elle n\u2019allait au Flavrc que pour reporter et chercher de l\u2019ouvrage, et le dimanche, comme les autres jours, elle travaillait.Seulement, le soir elle prenait Sabine par la main, et toutes deux montaient vers ia falaise, oû le génie militaire faisait construire un fort à cette époque.Et là, assises dans l\u2019herbe, elles restaient des heures en face de la mer.Tantôt elles gardaient le silence, accablées malgré elle par tous leurs souvenirs pénibles.Tantôt pour y échapper, elles causaient, à voix basse.Et la mère essayait de distraire l\u2019enfant, dont la pensée s\u2019envolait vers le père, qu\u2019elle ne reverrait peut-être plus.et dont les yeux, souvent, s\u2019emplissaient de larmes.\u2014Ne pleure pas, chérie, ne pleure pas.je suis victime d\u2019une perfidie infâme.mais il n\u2019est pas possible qu\u2019un jour ton père n\u2019apprenne vas la vérité.Et alors, i! reviendra à moi.il chassera d\u2019auprès de lui celle d\u2019où vient tout le mal.ne pleure pas, mon enfant, pour lui, pour toi, pour moi, reviendra le bonheur.L\u2019enfant cachait sa jolie tête éplorée sur l\u2019épaule maternelle.J Ienriette sentait encore contre elle un soubresaut des sanglots.Ptds Sabine finissait par se calmer.Et c\u2019est ainsi que s\u2019écoulèrent les semaines dans ce coin de campagne perdu où elles se croyaient en sécurité.Déjà la première quinzaine du mois d\u2019août était passée.Les journaux ne parlaient plus d\u2019elles.On avait oublié leur signalement.Sans doute on les croyait hors de France.Parfois, une lettre de Blanche-et-Rose arrivait.donnant les nouvelles. LE SAMEDI :>9 Claude avait été très malade.11 avait failli mourir.Maintenant n allait mieux.Le corps était sauvé.Mais l\u2019intelligence restait atteinte.Elle n'avait plus sa vivacité d'autrefois.Le., médecin avait dit: \u2014S\u2019il veut continuer de faire des affaires de Bourse, attendez-vous à une catastrophe prochaine.Sa tête n\u2019est plus solide.Ce sera la ruine.Et Henriette, le cœur étreint, murmurait: \u2014La ruine auprès de celte femme qui n\u2019a voulu de lui que pour sa fortune, que pour satisfaire ses idées de luxe, que pour ses dépenses.La ruine auprès de la fille aux cheveux d'or!!.Que va-t-il devenir?.Depuis deux jours Cassoulet et ses agents étaient revenus au Havre.Us, H connaissaient bien, la petite maison de Dolmar qui abritait la mère et la fille.Ils ne la perdaient pas de vue.Les deux agents emmenés par Cassoulet étaient nouveaux à l\u2019agence de la rue Sainte-Anne et Henriette ne les connaissait donc pas.11 n\u2019en était pas de même de Cassoulet qu elle avait vu maintes fois.Elle savait que c\u2019était le petit homme noir qui avait succédé à Cœurderoy et Cassoulet n\u2019avait garde de se montrer aux alentours de Dolmar, de peur de donner l\u2019éveil à Henriette.De loin il dressait le piège où allait tomber la pauvre femme.Un soir, Henriette était monté sur la falaise et elle s\u2019y était assise avec Sabine auprès d\u2019elle.La mer était très calme.L\u2019air était tout embaumé des parfums du large.Le soleil descendait au loin ; de grands voiliers, qui attendaient la marée pour entrer au Havre, se balançaient comme des oiseaux énormes, suspendus au ras des flots.Elle était la depuis un quart d\u2019heure à peine, lorsque deux hommes s approchèrent et se couchèrent dans l\u2019herbe, non loin d\u2019elles.Henriette les regarda.Elle les voyait pour la première fois.C\u2019était, en apparence, du moins, deux terrassiers, sans doute employés aux travaux du fort de Dolmar.Ils avaient une figure insignifiante et banale.D'un panier apporté par l'un d\u2019eux, ils tirèrent du pain un litre de vin et de la viande froide.Puis, tranquilles, ils se mirent à manger, vigoureusement, les yeux fixés sur la mer, avec un regard vague.Tout d\u2019abord, ils parlèrent entre eux à haute voix de choses de leur métier.Puis,.peu à peu, leur voix baissa et Henriette fut instinctivement conduite à les écouter par quelques mots qu\u2019elle surprit.Il lui sembla, chose singulière, que ces gens parlaient d'elle.De temps en temps, du reste,.ils jetaient un coup d\u2019œil à la dérobée sur la mère et la fille.Et Henriette entendit qu\u2019lis disaient : \u2014Parle-lui, toi.\u2014Non, toi plutôt, moi je n\u2019oserais.\u2014Moi non plus.\u2014Après tout, pourquoi nous mêler de choses qui ne nous regardent pas?Et ils se remirent à manger.Ils restèrent silencieux.Henriette sentit comme un danger planer sur elle et sur l\u2019enfant.Elle se leva pour partir.\u2014Viens, Sabine !.Elles passèrent, dans le sentier de la falaise, tout près des deux-hommes.Le plus jeune des deux disait: \u2014Tout de même, ce serait peut-être lui rendre service?.\u2014Alors, décide-toi.Elle ne nous avalera pas, après tout.Henriette s\u2019arrêta devant eux, crânement.Elle voulait en avoir le cœur net.\u2014Vous avez quelque chose à me dire ?Ils parurent interloques.Ils jouèrent 1 embarras, se poussant du coude.\u2014Peut-être ben .que oui.peut-être ben que non, fit l\u2019un.L\u2019autre l'interrompit.\u2014Tais-toi.je vais lui dire, moi.Si on s\u2019est trompé, eh bien, mon Dieu, elle nous pardonnera pour la pureté de l\u2019intention.Voilà ce que c\u2019est, ma petite dame.11 y a des semaines que nous travaillons au fort de Dolmar et nous vous avons remarquée dès le premier jour, vous et la gentille demoiselle.Faut dire aussi qu\u2019au hameau, nous demeurons près de chez vous.alors votre vie, c\u2019est à peu près la nôtre.On travaille et puis on se repose.Il est arrivé, des fois, le soir, qu\u2019on s\u2019amusait, tout en fumant une pipe à la fenêtre, à vous regarder tricoter vos affaires bien tard dans la nuit, comme une vaillante femme que vous êtes.Ça nous intéressait.On est du même monde, pas vrai?Mais voilà, tout en fumant, tout en vous regardant, nous avons vu, depuis huit jours, qu\u2019il y a un homme qui rôde autour de votre petite maison et qui souvent, même, est venu regarder chez vous, la nuit, par la fente des contrevents.Henriette tressaillit.Et comme ils avaient l\u2019air d\u2019hésiter.\u2014Continuez, dit-elle en tremblant.\u2014Ma foi, ma petite dame, nous n\u2019avons plus rien à ajouter.Nous nous sommes dit comme ça, que ça pourrait vous servir de savoir qu\u2019on vous guette.chacun à ses affaires, pas vrai?Et en tout bien, tout honneur.\u2014Cet honune, vous l\u2019avez bien vu?\u2014Comme je vous vois.\u2014Vous pourriez me donner son signalement.Les ouvriers parurent se consulter.Ils se regardaient, murmuraient des mots, à voix basse.\u2014Sûr, qu'on oourrait.on pourrait même mieux que ça.\u2014Quoi ?\u2014Vous le montrer, donc.\u2014Où ?Quand ?\u2014Il vient presque tous les soirs à la cantine du fort, près d'ici.\u2014Comment saurai-je quand il s\u2019y trouvera?\u2014Rentrez chez vous.ne vous occupez de rien.quand l\u2019homme viendra boire un coup à la cantine, nous accourrons vous avertir.En passant, sans avoir l'air de rien, par le fenêtre, vous jetterez un coup d\u2019œil.\u2014Oui, merci, prévenez-moi.Pourtant, un mot.cet homme?\u2014Un petit, gringalet, noiraud, l\u2019air astucieux et pas honnête.La pauvre Henriette se sentit défaillir.\u2014Cassoulet, murmura-t-elle.Et entraînant Sabine, elle s\u2019éloigna en toute hâte, vers Delmar.Quand elle fut hors de vue, les deux hommes se mirent à rire.\u2014Pas difficile à empaumer, la petite dame!.Le patron sera content !.C\u2019était les deux nouveaux agents.\u2014Philidor et Lubi.ii\u2014engagés par Cassaoulet.Elle attendit chez elle toute la soirée, dans l\u2019angoisse.Si Cassoulet était sur ses traces, elle était perdue.Il ne pouvait agir que par l'ordre de Claude et de la fille aux cheveux d'or.Claude serait averti.A la mère sans défense, coupable aux yeux de la loi, la justice arracherait son enfant.Elle serra Sabine dans ses bras, en un geste d\u2019épouvante convulsive : \u2014Jamais ! jamais ! Sabine se rendait compte de cette anxiété.\u2014Mère, quel danger nous menace?\u2014Tu vas peut-être retomber entre les mains de Diane.et de tous les gens qui l\u2019entourent.et jamais, jamais plus tu ne me reverras.Elle eut une crise de nerfs, se pendit au cou d'Henriette.\u2014Non, non, je ne veux pas que tu me quittes.\u2014Tu veux rester près de moi, n\u2019est-ce pas?\t< \u2014Toujours.\u2014Et tu me suivrais partout?\u2014Partout, auprès de toi, ce sera le bonheur.\u2014Même si je t\u2019emmène loin de France?\u2014Que m\u2019importe, si nous ne nous quittons pas.La mère couvrit l\u2019enfant de baisers.- Des larmes tombèrent sur le front virginal.\u2014Pauvre chérie, à quelle triste vie je t\u2019ai condamnée! Dix heures sonnèrent.On frappa timidement à la porte.Henriette alla ouvrir.C\u2019était les deux agents, Philidor et Lubin, obséquieux et polis.Ils entrèrent, refermèrent la porte avec toute sorte de précautions exagérées.\u2014J\u2019ai cru qu\u2019il nous avait suivis, dit Lubin.\u2014Il se doute peut-être que nous ne demandons qu\u2019à vous protéger.En tremblant la pauvre femme interroge : \u2014Ainsi l\u2019homme dont vous m\u2019avez parlé?\u201411 a fait, ce soir, ce qu'il a fait les soirées précédentes.Il s'est approché de votre maison.Il a essayé de regarder.a grommelé quelques mots, comme s\u2019il n\u2019était pas content.puis, tout à coup, en relevant la tête, il nous a aperçus, Philidor et moi, fumant notre pipe à la fenêtre.Alors, il s\u2019est éloigné.Il doit être à la cantine.nous l\u2019avons suivi un bout de chemin.etc\u2019csL en revenant que nous avons eu peur d\u2019être suivis à notre tour.Il alla entr\u2019ouvrir la porte et jeta un coup d'œil dans la ruelle.\u2014Non, personne.dit-il.nous avons dû nous tromper.Et revenant aux deux femmes toutes craintives: \u2014Ayez confiance en nous.nous sommes de braves gens.venez avec nous à la cantine.Là, vous jugerez si c\u2019est bien un homme qui vous veut du mal.Henriette s\u2019entoura la figure d\u2019un fichu de laine, en fit autant pour Sabine et la prit par la main.Après quoi, résolue : \u2014Je vous suis.Ils marchèrent un quart d\u2019heure dans les ténèbres, montant vers Dolmar.Au bout de ce temps, ils s\u2019arrêtèrent.Devant eux se profilait dans la nuit une vaste cabane en planches par les lucarnes de laquelle sortaient des rayons de lumière jaune.Dans l\u2019intérieur des voix, des cris, des chansons.C\u2019était la cantine.\u2014Restez cachées, dit Philidor, en les poussant derrière un buis son.Dans cinq minutes, je reviendrai vous donner des renseignements .Lubin va vous garder.Il disparut.Cinq minutes après, il était de retour.Il dit à voix basse: (JO LE SAMEDI \u2014L\u2019homme est à la cantine, tout seul à une table, près d\u2019une fenêtre, vous n'aurez qu\u2019à passer.La fenêtre est ouverte.Vous le verrez.Rien de plus facile.Les jambes chancelantes, comme si elle eût marché à la mort, Henriette s'avança.Devant la fenêtre, dissimulée derrière un tas de planches et de gravats, elle regarda.L\u2019homme buvait seul, il reposa son verre, s\u2019accouda, tourna machinalement le visage vers la campagne ensevelie dans la nuit.Sans doute, il ne se doutait pas qu\u2019on l\u2019espionnait.ou bien, peut-être, avait-il intérêt à être aperçu?Henriette le reconnut tout de suite.\u2014C\u2019était bien Cassoulet!.Elle revint à Dolmar, entraînant Sabine.Fuir! Il faudrait fuir encore, encore s\u2019échapper, encore se cacher! La vie de l\u2019enfant, comme la vie de la mère, se passerait-elle dans de pareilles angoisses?Où aller?Ne serait-elle pas suivie?Cassoulet ne la quitterait plus.Elle se mit à sangloter pendant que Sabine, peureuse, pleurait avec elle.A ce moment, elles entendirent frapper.Henriette se dressa épouvantée.\u2014C\u2019est lui!.avec des gens de police.On vient m'enlever ma fille.Elle l\u2019étreignait convulsivement dans ses bras.On frappa une seconde fois.Et comme b porte n'était pas fermée à clef, on l\u2019ouvrit.Ce n\u2019était pas Cassoulet.C\u2019était, dans l\u2019entrebâillement, les deux figures cauteleuses et douces de Philidor et Lubin.Tout à l\u2019heure ils avaient laissé Henriette revenir seule à Dolmar.Et quand elle eut disparu, dans la descente de la falaise, ils avaient frappé dans leurs mains, trois fois, tout près de la fenêtre de la cantine.Bernard Cassoulet s\u2019était levé aussitôt, était sorti et les avait rejoints.\u2014Eh bien ?demanda-t-il.Est-ce fait ?\u2014Oui, patron.\u2014Elle m\u2019a reconnu?\u2014Tout de suite.\u2014Bon.A présent elle va avoir une terreur folle qu\u2019on lui reprenne sa fille.Elle acceptera tous les conseils.II n\u2019y a pas une minute à perdre.Ecoutez mes instructions.Vous avez toute cette nuit et toute la journée de demain.Demain soir, à sept heures, le premier bateau part avec les émigrants pour la Nouvelle-Algérie.Ce qu\u2019il vous reste à faire.je vous l\u2019ai dit.Philidor et Lubin savaient à quoi s\u2019en tenir en effet, car ils n\u2019hésitèrent pas.Ils se rendirent immédiatement chez Henriette.La pauvre femme n\u2019avait nulle défiance.Au contraire, dans l\u2019abandon, au milieu des dangers où elle vivait elle savait gré à ces deux hommes de s\u2019intéresser à elle.Et vraiment ils avaient l\u2019air de braves gens, simples, naïfs, francs comme l\u2019or.Lubin demanda : \u2014Peut-on entrer?On ne vous dérange pas?.\u2014On a vu de la lumière, alors on s\u2019est dit que vous n\u2019étiez pas couchées.D\u2019un geste elle leur indiqua qu\u2019ils pouvaient entrer.Ils refermèrent la porte avec soin.Puis, après quelques hésitations, Philidor entama l\u2019affaire : \u2014Alors cet homme vous en veut?\u2014Oui.\u2014Hein?Vois-tu que nous avions deviné juste?fit Lubin à son acolyte.\u2014Est-ce que nous pouvons quelque chose pour vous préserver de lui, ma gentille petite dame?.Nous avons deux paires de bras vigoureux qui sont tout à votre service.Elle resta silencieuse.Que pouvaient-ils faire?Rien.Philidor reprit : Si on lui flanquait une raclée, à votre homme?Peut-être que ça lui ôterait le goût de vous créer des embarras.Elle secoua la tête: \u2014A quoi bon?Cet homme n\u2019est qu\u2019un instrument entre les mains d\u2019un autre.Ce n\u2019est pas lui qui me veut du mal.Lui ne fait que son métier d\u2019espion.Ils branlaient la tête d\u2019un air de pitié et murmurèrent en se regardant : \u2014Pauvre petite! Pauvre petite!.Lubin fit mine de s\u2019essuyer un œil.\u2014Ecoutez bien, ma pauvre dame.Nous deux, nous sommes des ouvriers, pas vrai, et par nous-mêmes nous ne pouvons pas grand\u2019chose.Mais les hommes c\u2019est tout de même plus débrouillards que les femmes, et si un bon conseil pouvait vous tirer d\u2019affaire, eh bien, ne vous gênez pas.Notez que nous ne voulons rien savoir de ce qui vous pèse sur le cœur.On n\u2019est pas indiscret .\u2014Merci, dit-elle, oui, vous êtes de braves gens.je puis me fier a vous.Au surplus, qu\u2019aurais-je à y perdre, même, en supposant que vous me trahissiez?.Rien, puisque la présence de cet homme me prouve que j'ai été reconnue.\u2014Nous n\u2019osons pas insister, dit Lubin, en tournant entre ses doigts sa casquette pleine de plâtre.Nous sommes des étrangers pour vous.\u2014Qu'importe, oui, qu\u2019importe, disait-elle.J\u2019ai enlevé à mon mari, le jour où il épousait une autre femme, cette enfant qui est ma vie.Il veut me reprendre cette enfant.Et voilà pourquoi il me cherche.Telle est mon histoire.\u2014Pauvre petite, pauvre petite, répétait Lubin.Et Philidor: \u2014Nous nous en doutions bien un peu, madame.et ça vous prouve que pouvez vous fier à nous.Oui, nous nous doutions que vous ne vous nommiez point du nom que vous portez et que votre vrai nom était celui d\u2019Henriette Morland, n\u2019est-ce pas?comme votre gentille fillette s\u2019appelle, de son côté, Sabine?.Elle les regarda avec terreur.\u2014Comment le savez-vous?\u2014Rien de plus simple.L\u2019enlèvement a fait du bruit.Tous les journaux ont publié votre portrait et celui de la petite demoiselle.\u2014C\u2019est vrai.Alors, vous savez aussi.Elle n\u2019osait poursuivre.\u2014Nous savons aussi qu\u2019il y a une forte prime, une petite fortune pour celui, ou pour ceux qui découvriront et qui ramèneront l'enfant à son père.Ça, les journaux l\u2019ont assez dit.Et c\u2019est bien ce qui prouve que nous sommes d\u2019honnêtes gens, ma pauvre dame, car nous ne voulons pas gagner cette prime en vous livrant.\u2014Sûr que non, cet argent nous brûlerait les doigts.Comment Henriette n\u2019eût-edle pas été convaincue de leur franchise?Elle n\u2019eut aucun soupçon et leur tendit ses mains tremblantes.\u2014Merci, dit-elle, merci, car vous me sauvez la vie.Mais que faire?que faire?avez-vous un conseil à me donner?\u2014Il n\u2019y a qu\u2019un conseil.c\u2019est de vous éloigner du Havre, dit Lubin.\u2014Mieux.interrompit Philidor.Il faudrait quitter la France.\u2014Oui, oui, j\u2019y ai pensé.j\u2019irai en Angleterre.Les deux hommes haussèrent les épaules.\u2014L\u2019Angleterre! Est-ce que vous croyez qu\u2019on n\u2019ira pas vous y retrouver aussi facilement qu\u2019en France?plus facilement même?.\u2014Alors, je suis perdue.\u2022\u201411 ne faut pas croire ça.Vous avez de l\u2019énergie, vous en avez donné la preuve.Eh bien.il faut montrer de l\u2019énergie jusqu\u2019au bout.L\u2019Angleterre, c\u2019est trop près, mais il n\u2019y a pas que ce pays-là dans le monde.\u2014Où me conseillez-vous d\u2019aller?Les deux hommes échangèrent un rapide coup d\u2019œil.L\u2019heure décisive était venue.\u2014Vous ne serez pas tranquille tant que vous ne serez pas loin, très loin.\u2014Je n\u2019ai pas d\u2019argent.Je ne puis m\u2019expatrier.\u2014Oh! ça ne coûte rien pour s\u2019expatrier.Il y a quelques années, Lubin et moi,, nous avons failli émigrer pour la République Argentine.D\u2019Anvers on embarquait gratuitement les colons qui voulaient partir.C\u2019était seulement là-bas qu\u2019on devait se débrouil 1er.Encore, en arrivant, vous donnait-on des terres.Au dernier moment, nous avons hésité.\u2014Pourquoi ?\u2014A cause de la vieille maman qui pleurait.\u2014Les hommes travaillent, sont robustes, ne sont gênés nulle part.mais les femmes.\u2014Les femmes sont adroites, industrieuses, souvent pleines d\u2019idées.Il y en avait, à Anvers, qui s\u2019en allaient bravement, avec leurs mioches, pour l\u2019Amérique.\u2014Est-ce qu\u2019il y a toujours des départs d\u2019émigrants?\u2014Pour la République Argentine, non, il n\u2019y en a plus.mais il \\ a une affaire bien meilleure que nous connaissons.Ah! si nous r'avions pas tous les deux la vieille maman qui pleurerait encore.En voilà une occasion.Elle resta un instant rêveuse, puis, relevant la tête: \u2014Parlez, dit-elle, je suis prête à tout.\u2014Dame! c\u2019est que faudrait aller un peu plus loin que du Havre a Sainte-Adresse.\u2014Oh! fit Lubin en riant, après tout, ça n\u2019est guère qu\u2019à quatre mille cinq cents lieues d\u2019ici.Mais une fois qu\u2019on est parti.sur un bon bateau.avec des compagnons.des compagnes.avec toutes ses aises.et la certitude surtout qu\u2019on ne viendra plus vous relancer à l\u2019autre bout du monde.\u2014Oui, oui, parlez, parlez, parlez, disait la pauvre Henriette toute fiévreuse.\u2014Voilà, il s'agit de la Nouvelle-Algérie.\u2014La Nouvelle-Algérie?dit-elle, cherchant. LE SAMEDI 61 \u2014Vous n\u2019en avez pas entendu parler?\u2014Non.C\u2019était vrai! Elle avait eu, depuis des mois, depuis plus d'un an, trop de misères, trop de préoccupations.Elle ne savait rien de cette formidable escroquerie.Lubin donna des détails.\u2014Tous les journaux en parlent.C\u2019est une colonie superbe que l\u2019on fonde du côté de la Nouvelle-Guinée.Des milliers et des milliers de Français s\u2019y portent.On en dit monts et merveilles; le climat est merveilleux; la terre d\u2019une richesse inouïe et produisant plusieurs moissons dans la même saison; d\u2019incalculables richesses entassées là par la nature et qui n\u2019attendaient que la main intelligente des hommes ; de puissantes compagnies qui se formaient pour mettre ces richesses en exploitation, la Compagnie des fermiers généraux, la Compagnie des mines d\u2019or, la Société des sucreries et distilleries, anonyme, au capital de 500,000 francs.et bien d\u2019autres, sans compter les colons.c\u2019était une poussée de la France entière vers la Nouvelle-Algérie.Si Henriette pouvait s\u2019y rendre, là était le bonheur, la paix, l\u2019oubli.\u2014La paix, l\u2019oubli, répétait Henriette.mais on ne voudra pas de moi.Je ne connais personne.Je n\u2019ai pas d\u2019argent.D\u2019après ce que vous m\u2019expliquez, il faudrait au moins que j\u2019eusse acquis des bons de terrain.et puis, l\u2019on ne recevrait pas une femme toute seule, avec son enfant.\u2014A moins que cette femme 11e fût employée comme caissière, comme teneuse de livres ou comptable dans une grande compagnie.\u2014Je ne connais personne.qui me recommanderait?\u2014Moi non plus, je 11e connais personne, dit Philidor, mais mon ami Lubin a un cousin germain dans la Société des sucreries.et justement il lui disait hier qu\u2019il cherchait quelqu\u2019un pour partir.aux appointements de trois cents francs par mois.Trois cents francs par mois, dans un pays où l\u2019on n\u2019aura qu\u2019à se baisser poiu ramasser de l\u2019or, c\u2019est autant d\u2019économies amassées.si la place est encore libre.Henriette était toute frissonnante.Elle était courageuse, mais elle était femme.Un pareil exil avec Sabine.Vouées, toutes deux, à toutes les aventures.Nul soutien.nul protecteur.nul ami.seules, désespérément seules.perdues dans les îles de l\u2019Océanie, à près de cinq mille lieues de la terre natale.Elle se mit à sangloter.\u2014Non, jamais je 11e pourrai.jamais je n\u2019oserai.Les deux hommes essuyèrent des larmes qui 11e coulaient pa,.\u2014N\u2019en parlons plus, ma pauvre dame.ce que nous disions, c\u2019était pour vous rendre service.Et l\u2019occasion était bonne, car, pas plus tard que demain, à sept heures, il y a un navire qui part du Havre pour la Nouvelle-Algérie, avec ses colons et les principaux employés de la sucrerie et des fermiers généraux.\u2014Demain?dit-elle, haletante.\u2014Oui, à sept heures.le Calédonien.\u2014Eh bien, laissez-moi jusqu\u2019à demain pour réfléchir, pour me décider.\u2014Tout à votre service.Demain nous vous serons dévoués comme aujourd\u2019hui, seulement.dame! tant pis, si.\u2014Achevez.\u2014Si demain l\u2019homme qui vous cherche arrive avec la justice.Sabine écoutait, tremblante dans les bras de sa mère.\u2014Ah! maman, partons plutôt, partons.\u2014Tu le veux, ma chérie?.\u2014Oui, j\u2019ai peur de cette femme.chez mon père.de la femme qui a pris ta place.elle me tuerait, j\u2019en suis sûre.j'ai peur, j\u2019ai peur.\u2014Te tuer!.Oui, j'ai pensé cela, moi aussi.j\u2019ai pensé que ce crime horrible était possible.Mon Dieu ! mon Dieu !.Les deux ouvriers se dirigeaient vers la porte.Ils ne trouvaient pas convenable d\u2019insister.Elle les rappela.\u2014Cette place de comptable, dit-elle, croyez-vous qu\u2019elle soit encore libre?\u2014Elle l\u2019était hier, mias depuis.Voulez-vous qu'on s'en informe ?Elle baissa la tète, dans un immense découragement : \u2014Oui.\u2014Et si elle est libre ,que faudra-t-il dire?\u2014Que.que je l\u2019accepte.\u2014Et vous partirez?.\u2014Demain, à sept heures, sur le Calédonien.Ils murmurèrent avec pitié: \u2014Il lie nous reste plus à vous souhaiter qu\u2019une chose.c'est que, d\u2019ici à demain soir, il ne vous arrive pas malheur, à vous et à l\u2019enfant.Ils s\u2019en allèrent, promettant que ie lendemain ils reviendraient dans la matinée.En descendant au Havre, ils entrèrent, sur le boulevard Maritime, dans un cabaret perdu au milieu de la verdure.Dans l\u2019unique salle, à cette heure tardive, un seul consommateur.Cassoulet.Il ne fit aux agents aucune question.11 se contenta de les regarder.Et Lubin, s\u2019asseyant, dit laconique : \u2014L\u2019affaire est dans le sac.\u2014Elle consent à partir?\u2014Demain.\u2014Bien.Vous avez bien travaillé.Vous toucherez la prime.Ce même jour, trois hommes à l\u2019espcct maladif, aux veux brillants et fiévreux, élégamment vêtus, descendaient à la gare d\u2019Elam-pes d\u2019un train venant de Paris.Ils 11e semblaient point se connaître, n\u2019avaient pas voyagé dans le même compartiment et à la station, ils prirent trois routes différentes, s\u2019éloignant l\u2019un de l'autre.Per sonne ne les remarqua.Ils n\u2019avaient pas de bagages.Seulement, une heure après, tous trois se trouvaient réunis sur la route de Chamarande, auprès du petit bois derrière lequel s\u2019élevait la villa de Claude Moriaud.Et là, à voix basse, ils parurent se consulter.Ces trois hommes étaient les trois forçats.Bientôt, deux d\u2019entre eux s\u2019éloignèrent, pour s'arrêter dans un fourré oû ils parurent attendre, pendant que le troisième, «pii était le plus jeune, sautait dans l\u2019avenue conduisant à la maison.Celui-là, c\u2019était Rodolphe.Il traversa le bois, s\u2019arrêta devant le perron, hésita un moment.Puis, il murmura, pour se donner du courage : \u2014Le devoir! Et, résolument, il sonna.Des pas se firent entendre dans le couloir dallé, derrière la porte, et une femme parut, haute, maigre, l\u2019air cruel.Céleste Cassoulet.Elle dévisagea l\u2019étranger avec méfiance.\u2014Que demandez-vous, monsieur?\u2014Je voudrais parler à mademoiselle Blanche-cl-Rose Valcrand.dit Rodolphe avec l\u2019accent américain.\u2014Qui vais-je lui annoncer?\u2014Oh ! elle ne me connaît pas.mon nom ne lui dirait rien.\u2014Mademoiselle Valcrand est très vieille, sa santé est mauvaise, la moindre fatigue lui est interdite.Je lui transmettrai, si vous voulez, l\u2019objet de votre visite.\u2014Oh! oh! pensa Rodolphe.Cela sent fort le renfermé dans cette maison.Et tout haut, de plus en plus yankee : \u2014Non, c\u2019est à elle (pie je veux parler.si elle refuse de me recevoir, je me retirerai.Veuillez seulement lui dire que je viens lui donner des nouvelles de son frère Jean-Baptiste Valcrand, parti de France pour l\u2019Amérique il y a environ cinquante ans.\u2014Le frère à l\u2019héritage.exclama Céleste.Ah! mon Dieu, est-ce qu\u2019il y aurait tout de même des millions, comme le prétend la vieille?.L\u2019Américain, flegmatique, tirant sa montre: \u2014Je suis pressé.le premier train pour Paris est dans une heure.Céleste disparut en courant et grimpa au premier étage.Au bout d\u2019une minute elle cria d\u2019en haut, penchée sur la rampe : \u2014Montez, monsieur, mademoiselle vous attend.Quelques instants après, Rodolphe se trouvait en présence de la bonne vieille.Celle-ci n\u2019eut pas la force de se lever de son fauteuil où elle était toute baignée par les rayons du soleil qui pénétrait par la fenêtre ouverte.Elle dit d\u2019une voix frémissante: \u2014Est-ce vrai, monsieur, que vous venez de la part de Jean-Baptiste?Rodolphe ne répondit rien.Seulement il alla fermer la fenêtre, précaution qui n\u2019était pas inutile, car il aperçut en bas Céleste Cassoulet aux écoutes.Blanchc-ét-Rose le regardait faire avec une surprise où il y avait un peu d\u2019effroi.Quel était cet inconnu?Que voulait-il?Pourquoi toutes ces précautions?Il approcha une chaise du fauteuil de la vieille, prit une des mains ridées et recroquevillées qui pendaient, la serra doucement: \u2014C\u2019est rue Saint-Louis en l\u2019ile que l\u2019on 111\u2019a révélé l\u2019existence de votre frère d\u2019Amérique, dit-il, sans accent.J'ai pris ce prétexte pour venir vous voir.sans éveilles de soupçons.car j\u2019ai a vous parler de choses graves.\u2014Qui êtes-vous donc, monsieur?\u2014Je suis Rodolphe, marquis de Fourrières, condamné au bagne a perpétuité.\u2014Voits ! vous ! \u2014Oui, en rupture de ban.Un long silence.Le regard effaré de la vieille 11c quittait pas le noble visage du marquis.Toutes les souffrances endurées s\u2019y lisaient.Le visage était très beau et très triste.Comme en un éclair, Blanche-et-Rose se rappela le drame d\u2019autrefois: le meurtre tragique de son frère Denis par les Trois, leur condamnation, leur repentir, leur suprême promesse à Henriette de s\u2019évader quelque' jour pour la protéger et se faire pardonner.\u201cSi nous étions restés libres, vous auriez eu en nous, trois escla 1 ves attachés à votre bonheur, qui eussent veillé sur votre jeunesse. 62 LE SAMEDI ^protège votre beauté, qui eussent écarté de vous les périls, qui \"dissent réussi à faire de vous une femme heureuse, à force de volonté, a force de sacrifices, à force de dévouement.\u201d Elle demanda : \u2014Vos complices?Eibres.évadés comme moi.comme moi prêts à tout.Alors, vous n\u2019avez rien oublié de vos graves promesses d\u2019autrefois ?\u2014Rien.\u2014Et vous venez pour les accomplir?.-.\u2014Pour mourir, s\u2019il le faut, afin de réparer.\u2014C\u2019est bien, c\u2019est bien, dit-elle d\u2019une voix altérée.mais vous arrivez bien tard.et Henriette et sa fille sont bien malheureuses.Hélas ! trop tard ! trop tard ! _\u2014Dites-moi tout.il le faut.je suis venu pour entendre ce récit.\u2014Ecoutez donc.Et clairement, nettement, elle raconta tous les-événements écoulés depuis le mariage d\u2019Henriette, sa vie heureuse, trop heureuse! et dont elle expiait chèrement le bonliur, puis la catastrophe, l\u2019intrigue où elle avait succombé, la beauté dangereuse de Diane, le divorce, l\u2019enlèvement de l\u2019enfant.Elle n\u2019oublia aucun détail.\u2014Maintenant, acheva-t-elle, je sais qu\u2019on la recherche.Elle se cache à Dolmar, près du Havre, sous le nom de Marie Sénéchal.La découvrira-t-on?Si on, la découvre, on lui reprendra Sabine.Elle en mourra.Elles en mourront toutes les deux.Rodolphe avait pris note de tout.\u2014Ce soir, nous serons au Havre, dit-il, et désormais nous veillerons sur elle.» Blanchc-ct-Rose étendit vers le forçat scs mains traversées de frissons._\u2014Rcndez-lui son bonheur, dit-elle, et je vous pardonne le sang répandu.11 la quitta, très ému, et descendit rêveur l'escalier.Au moment où il traversait le grand hall, un froufrou de robe lui fit.tourner la tête et il s\u2019arrêta soudain, le cœur étreint, saisi d\u2019admiration et de stupeur.C\u2019était une apparition.une jeune femme vêtue d\u2019une robe de maison, toute blanche, comme impalpable, à peine serrée à la taille, laissant deviner des épaules jusqu\u2019aux pieds les formes divines, toute.la jeunesse et toute la beauté.Elle avait un visage d\u2019une pureté idéale, trompeur, violent, passionné et doux.Et sur un front de marbre, étroit, toute une masse rebelle de cheveux couleur d\u2019or._ Elle passa devant l\u2019étranger, avec une légère inclinaison de sa tête royale.Et l\u2019apparition s\u2019évanouit.\u2014-Diane! C\u2019était Diane! Il la regardait toujours, alors qu\u2019elle n\u2019était plus là.Son cœur battait.Le sang affluait à scs tempes.Tant de crimes reprochés à cette femme ! D\u2019autres que l\u2019on prévoyait.Etait-ce possible?.Est-ce que tant de séduction s\u2019allie à tant de scélératesse?Il restait là, debout, dans le vestibule.Il restait, la, le forçat, privé de la vie depuis seize années dans ses rêves d\u2019amour et de bonheur\u2014il restait là, frappé soudainement jusqu\u2019au plus profond de son âme.Il se mit à trembler convulsivement.On eût dit qu\u2019il avait peur.Et il murmura tout haut, sans réfléchir qu\u2019on pouvait l\u2019entendre: \u2014Dieu! qu\u2019elle est belle.l\u2019uis, chancelant, il gagna la porte, sortit, traversa le jardin, disparut.Il rejoignit ses deux compagnons dans les fourrés.A son trouble, à son égarement, Devalaine et Montaubry comprirent que quelque chose de grave venait de se passer.\u2014Parle, Rodolphe tu as une mauvaise nouvelle à nous apprendre ?11 les regarda.Il semblait sortir d\u2019un rêve.J1 s\u2019aperçut alors seulement qu il n était plus seul, passa la main sur ses yeux pour ettaccr l\u2019image brusque, l'image dangereuse, l\u2019image obsédante.\u2014Qu'as-tu?Pourquoi ton émotion?Il sourit.Il essaya de reprendre possession de lui-même.Il mit son trouble sur le compte de tout ce que venait de lui conter Blan-che-et- Rose.Et quand il eut fini, pendant que les autres réfléchissaient, lui pensait : \u2014Jamais je ne reverrai cette femme! Jamais! ou je serais perdu ! ! Ses amis devinèrent qu'il ne leur confiait pas tout.Mais ils n'oscrent pas l\u2019interroger.Ils retournèrent a Paris, séparément, comme ils étaient venus et ils se rejoignirent à la gare Saint-Lazare où ils reprirent les mêmes précautions.Le soir, ils étaient au Havre.Une heure après ils étaient à Dol- mar et frappaient à la porte de la petite maison, la veille encore habitée par Henriette et sa fille.Ils se regardèrent anxieux.Puis, Rodolphe frappa de nouveau, plus fort.Alors une voisine mit la tête à la fenêtre.\u2014Qu\u2019est-cc que vous demandez?\u2014Madame Marie Sénéchal.\u2014Elle est partie.\u2014Partie ?¦\u2014Oui.pour 1 autre bout du monde.C\u2019est une femme qui a l\u2019air quasiment de notre à son article nulle part.Elle aime les aventures.Elle a vendu dans la journée tout son saint-frusquin pour s\u2019embarquer, nous a-t-elle dit.\u2014S\u2019embarquer.Et vous a-t-elle dit aussi pour quelle destination ?\u2014-Oh ! elle ne s\u2019en cachait pas.Elle est, à l\u2019heure présente,, sur le Calédonien et tout le monde, au Havre, sait que le Calédonien conduit des colons émigrants vers la Nouvelle-Algérie.\u2014A quelle heure part le bateau?\u2014A la mer pleine.vers sept heures.La fenêtre se referma.Rodolphe regarda sa montre.11 était sept heures.11 faisait presque nuit.Sans un mot, ils se mirent à courir vers le Havre, désespérés.Une demi-heure de retard, seulement, et Henriette et Sabine étaient sauvées.Ils les empêchaient de partir.Ils les arrachaient à des misères abominables.Ils ne purent aller jusqu\u2019aux ports.Sur la jetée, ils aperçurent une foule énorme acclamant ceux qui s\u2019exilaient.Ils entendirent des cris partant de cette foule, des acclamations.On encourageait les pauvres gens qui s\u2019en allaient à la mort.aux angoisses de l\u2019abandon, aux tortures de la faim.Rodolphe, dans une détresse affreuse, demandait: \u2014Le Calédonien?I n homme lui montra un lourd bateau à deux milles déjà, à demi-noyé dans la nuit dans la nuit.1 ous trois regardèrent, hébétés, le vaisseau qui emportait sa proie.Bientôt il n apparut plus que gros, à peine, comme une mouette enveloppé de brumes et de ténèbres.Puis, tout se fondit, à l\u2019horizon noir.Et sur la jetée, maintenant déserte, il ne resta que les trois forçats qui pleuraient.XV.\u2014J, K CllKMlN DU CRI Mit Cassoulet n\u2019eut pas de peine à rendre compte de sa mission lorsqu il se présenta à la villa de Chamarande.Ce fut Di ane qu\u2019il vit la première.Et il lui dit: \u2014J ai réussi.Mère et tille sont en route pour l\u2019inconnu.Et quand il se trouva devant Claude Moriaud: \u2014Malgré les recherches les plus actives et les plus intelligentes, nous n\u2019avons pu retomber sur la piste; mère et fille ont disparu sans que nous ayons pu savoir ce quelles sont devenues, où elles se sont réfugiées.Il y a tout à présumer qu\u2019elles ont dù quitter la France.Et Caude, angoissé, en larmes, avait répondu : \u2014Cherchez.cherchez toujours.ne vous découragez pas.Pour la troisième fois les journaux de Paris publièrent le signalement et les portraits de Sabine et d'Henriette.Mais à quoi bon?Le Calédonien était déjà loin, entraînant les deux malheureuses.En septembre, c\u2019est-à-dire quelques jours après ces derniers événements, Claude et Diane rentrèrent à Paris.Mais Diane était ambitieuse, affamée de dépenses et de luxe.Elle n'avait pas voulu habiter le petit appartement de la rue Sainte-Anne où Claude et Henriette avaient si longtemps vécu heureux.Elle voulait mieux.Elle rêvait de fetes et de réceptions.Comment donner là ces fêtes et ces réceptions?Pendant l\u2019été, toutes les fois qu\u2019elle avait eu l\u2019occasion de venir à Paris, elle avait rôdé un peu partout à la recherche d\u2019un appartement et, avenue Hoche, près de 1 «Etoile, elle avait fini par arrêter un second étage où, aussitôt, elle fit apporter meubles et bibelots.L\u2019appartement était de vingt-cinq mille francs par an.En trois mois, il y eut là pour cent mille francs de meubles.Tout était prêt quand on quitta Chamarande.Claude avait payé, sans réflexions sur ces dépenses.(A suivre) "]
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