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Titre :
Le samedi
Éditeur :
  • Montréal :Société de publication du "Samedi",1889-1963
Contenu spécifique :
Supplément 1
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque semaine
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Fichiers (15)

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Le samedi, 1901-03, Collections de BAnQ.

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[" Vol.XII.No 41.LE SAMEDI 447 FEUILLETON DU \u201cSAMEDI\u201d, 9 MARS 1901 ) Marie - Jeanne OU LA FEMME DU PEUPLE T 11 O I S I È M E F A II T I E Cï?ii».tï9 filAlMTItK I.\u2014 I.KS PROJETS I>AITYAX1 (.Sv.il a ) \u2014Oui, Charlotte, que j\u2019ai fait élever dans ma maison, dont jai l\u2019ait ta gouvernante, presque ton amie plutôt qu\u2019une servante, Cliar-lotte est la tille de la pauvre créature tjui m\u2019a sauvé la vie.\u2014-Ah ! dit Mme de Bussières elle ne nous quittera jamais.\u2014Jamais ! répéta le comte.Appyani, à cet instant, était absorbé par de profondes réflexions.La lumière s \u2022> faisait dans son esprit.11 s\u2019expliquait, maintenant, cette nervosité de Charlotte, si étrangement développée, qu\u2019oile avait créé, en elle, une double nature et faisait d\u2019elle l\u2019étonnant 11 sujet \u201c d\u2019hypnotisme et de suggestion dont il se servait sans comprendre, lui-mème, la cause de cette puissance surhumaine qu\u2019il exerçait sur elle.Charlotte à l\u2019état de nature était douce, affectueuse et dévouée.C\u2019était le cœur de sa mère (pii battait, alors, dans sa poitrine.Plongée dans le sommeil hypnotique, des instincts de haine, de férocité semblaient s\u2019éveiller en elle.C\u2019était le sang de son père qui bouillonnait alors, dans ses veines.Et le docteur Appyani entrevoyait comment il allait, maintenant, exploiter cette double nature, au profit tie ses sinistres projets.Tout semblâ t devoir marcher au gré du docteur.D\u2019une part, il avait réussi à faire avancer de quelques jours le voyage de noces.Il avait, d autre part, la conviction que Hubert Maurel n\u2019interviendrait pas pour se placer entre lui et la comtesse de Bussières.Après l\u2019impression d\u2019étonnement d\u2019abord, puis d\u2019émotion violente et presque d\u2019épouvante qu\u2019il avait éprouvée en se trouvant, tout à coup, face à face avec son mortel ennemi, il en était arrivé à se persuader qu\u2019il n\u2019avait plus rien il redouter d\u2019un adversaire qui, dans son intime conviction, reculerait devant le retentissement qu\u2019aurait dans la société que fréquentait M.d\u2019Anglemont une accusation catégorique contre un de ses intimes.Il se figurait avoir deviné ce qui se passait dans l\u2019esprit de Robert Maurel lorsque celui-ci avait tout à coup paru abandonner le projet d\u2019une démarche auprès de M.d\u2019Anglemont et s\u2019était décidé à retourner immédiatement à Paris.En cela il ne se trompait p>as.Robert Maurel avait effectivement reculé devant la perspective du scandale qui pourrait se produire à la suite des révélations dont il se chargerait concernant l\u2019hôte de M.d\u2019Anglemont.Il s\u2019était mis aussitôt en route pour Paris, afin de ne pas se donner le temps de la réflexion; afin surtout de ne pas se laisser influencer par la prése; ce d\u2019Appyani auprès de la comtesse de Bussières.Et maintenant qu\u2019il s\u2019éloignait de cette demeure où il avait passé tant de jours heureux, l\u2019infortuné subissait toutes les souffrances d\u2019une âme profondément ulcérée.A ces souffrances devait bientôt s\u2019ajouter l\u2019effet de l\u2019ébranlement physique provoqué par les nombreuses et terribles émotions qui s\u2019étaient succédé pour lui.En arrivant dans son appartement de l\u2019hôtel de la rue Coquil-lière, Robert Maurel fut pris d\u2019une sorte de transport à la suite duquel se déclara une fièvre intense.Pendant, toute la nuit, le malheureux, en proie au délire, n\u2019avait cessé de répéter le nom exécré,d\u2019Appyani et le nom adoré do Sophie de Bussières, comme si, dans le développement du plus effroyable cauchemar, il eût eu la vision du terrible avenir qui attendait la famille de Bussières.Au réveil, était-il resté, dans l\u2019esprit du malade, quelque souvenir de l\u2019horrible cauchemar ?Tou jours est-il que les résolutions si sagement prises la veille s\u2019évanouissaient rapidement devant l\u2019irrésistible tentation qu\u2019éprouvait à présent Robert Maurel de démasquer le misérable qui avait réussi à se faire admettre dans l\u2019intimité de M.d\u2019Anglemont.(I) Commencé lu numéro du décembro 1000.Cette tentation s\u2019acharnant en son esprit le décida à révéler à la comtesse de Bussières ce quêtait Appyani.Il saut à bas du lit, s\u2019habilla à la hâte, avec l\u2019intention d\u2019aller se renseigner à l\u2019hôtel même de M.d\u2019Anglemont, à Paris.Il apprit que le docteur Appyani était un ami intime du comte do Bussières et que, présenté par ce dernier moment des fiançailles, il avait su se faire bien venir de M.d\u2019Anglemont, au point que ce dernier l\u2019envoyait chercher quand il restait quelques jours sans venir ie voir.Ce fut le dernier coup porté aux hésitations de Robert Maurel.Décidé désormais à ne plus se laisser arrêter dans sa résolution par des considérations d\u2019aucune sorte, il écrivit la letti'e suivante : \" Madame la comtesse, 11 Je vous avais promis, je m\u2019étais promis à moi-même que rien de moi ne viendrait troubler votre repos dans l\u2019avenir et que, mort pour vous, je m\u2019ensevelirais dans l\u2019oubli du passé.\u201c Si je manque aujourd\u2019hui à celte ferme résolution, si je romps, si tôt, après m\u2019y être moi-même condamné, le silence qui devait régner éternellement entre vous et moi, ccsl (pie j\u2019y suis contraint par un devoir auquel je ne saurais me soustraire, sans me rendre complice du danger dont vous êtes menacée et du scandale qui pourrait rejaillir sur le nom de M.d\u2019Anglemont.\u201c .le n\u2019ai pas à rechercher par quelles circonstances M.le comte de Bussières a pu se lier d\u2019amitié avec le docteur Appyani.m Mon devoir est de vous supplier de vous tenir en garde contre tout ce que ce misérable pourrait tenter pour troubler votre repos et votre bonheur.|| J\u2019ai écrit le mot \" misérable \", et si je veux vous épargner de connaître par moi l\u2019histoire de cet homme, j\u2019affirme cependant que je le sais capable de toutes les bassesses.ii Vous n\u2019en douterez pas quand vous saurez qu\u2019il vous a espionnée, et suivie, comme ferait un laquais, lorsque vous alliez, hier, au rendez-vous de Marie-Jeanne, li a traîtreusement surpris notre entretien , il est aujourd\u2019hui initié â nos secrets.\" C\u2019est une arme dont il voudra, je n\u2019en doute pas, faire un criminel usage.\" Mon devoir était de vous prévenir et de vous mettre en garde, vous et les vôtres, contre les pièges que vous tendra, je n\u2019en doute pas, le misérable que je démasque ii nos yeux.e Ma tâche est accomplie.Je vais de nouveau quitter la France, sans doute pour longtemps, peut-être pour toujours ! || Adieu ! Robert Maurel.\" \u2022Si le sort avait permis que cette lettre parvînt à son adresse, que de tourments eussent été épargnés à la comtesse de Bussières ! Conjurée d avoir à se défier de l\u2019ennemi dont on lui signalait la présence elle eût accepté le conseil donné par un ami dont elle ne pouvait douter.Mais il était écrit quo le hasard s\u2019acharnerait à servir les projets d\u2019Appyani.En effet l\u2019hôte de M.d\u2019Anglemont se promenait devant la grille du pare lorsqu\u2019il avait aperçu, sur la route, le facteur remettant une lettre à Charlotte.Celle-ci en avait rompu le cachet et demeura surprise en voyant qu\u2019une autre missive se trouvait sous l\u2019enveloppe.Elle avait glissé cette seconde lettre dans sa poche et, le facteur s\u2019étant éloigné, elle se dirigeait vers la maison, en toute hâte.Appyani devina, aussitôt, que cette seconde lettre était destinée â Mme de Bussières, et faisant appel au mystérieux pouvoir qu\u2019il exerçait sur Charlotte, il renouvela ce qu\u2019il avait fait naguère, à propos du bouquet et de la lettre destinée Marie-Jeanne, il tendit la main et prononça ce mot: \u2014Arrête : Charlotte, sans avoir aperçu Appyani, sans avoir même soupçonné sa présence, cessa tout à coup de marcher.Elle n\u2019avait plus ni volonté, ni conscience d\u2019elle-même.Immobile, insensible et muette, elle attendit.\u2014Donne, articula d\u2019une voix brève Appyani qui s\u2019était approché.Charlotte tendit la lettre.\u2014Va, maintenant, et oublie !.Et Charlotte, comme si elle sortait d\u2019un rêve, le regarda surprise de se trouver en face de lui, puis s\u2019éloigna pensive, mais ne sachant rien de ce qui venait se passeï-.Appyani aussitôt était entré dans le parc et avait décacheté le pli.A mesure qu\u2019il lisait, sa physionomie exprimait une violente colore.Mais bientôt, retrouvant toute son audace, il prononça ces mots : \u2014Décidément tu joues de malheur, Robert Maurel.J\u2019ai désormais le champ libre.Il ajouta mentalement : \u2014Des deux hommes qui me gênent, débarrassons-nous d\u2019abord de celui qui reste ici.S\u2019il prend jamais fantaisie à celui qui s\u2019ex- Contre les Bhames obstinés, la \",\t^ je ^ ete.} _ Demandez le BAUME BHITMAL 783 29 448 LE SAMEDI patrie de revenir en France, malheur à lui ! Allons ! l\u2019avenir est a moi ! Le lendemain le comte et la comtesse de Bussières montaient on chaise de poste pour le voyage de noce, après avoir, une dernière lois, l\u2019ait promettre au docteur Appyani de venir les rejoindre.I I.\u2014 VOYAUE DE NOCE 11 y avait près de trois mois (pic le comte et la comtesse de Bussières s\u2019étaient mis en route pour l\u2019Italie, quand le docteur Appyani quittait Paris, à son tour, pour aller les rejoindre.Mais pendant tout ce temps M.de Bussières avait entretenu une correspondance suivie avec celui qu\u2019il croyait être son ami, le plus sincère, le plus dévoué.Un se demandera peut-être pourquoi le docteur Appyani, épris de la comtesse, n\u2019avait pas donné plus tôt suite à son projet et avait laissé s\u2019écouler un si long temps sans revoir celle qui était l\u2019objet de toutes ses pensées.Or, l'entrée en campagne consistait, pour l\u2019habile tacticien, à savoir se faire désirer.Tactique habile qui ne devait pas tarder à donner les résultats attendus.En effet, dans ses premières lettres, le comte se contentait d\u2019écrire à son ami :\t\u2022* Voila déjà un mois (pie nous sommes en Italie ; dans quelques jours nous arriverons à Rome où nous vous attendrons, à condition toutefois que vous ne tardiez pas trop longtemps.11 Plus tard, M.de Bussières avait accentué la note :\t» Avez-vous donc oublié l\u2019engagement pris au moment de notre départ de Paris, et faudra-t-il que je vous écrive que j\u2019ai besoin du secours de votre science pour que vous vous décidiez à venir nous r-ejoindre ?\" Enfin la correspondance devint plus pressante encore.Cette fois M.de Bussières écrivait : \" Nous avons le plus grand désir que vous nous accompagniez à Naples.\" La comtesse est nerveuse : depuis quelque temps elle éprouve des faiblesses subites, des malaises qui ne sont pas sans m\u2019inquiéter ; hier encore, à la suite d\u2019une indisposition qui nous avait forcés de remettre une excursion projetée, elle a dit :\t\"\u2014Ah ! si le docteur était ici ! » Accourez donc bien vite pour nous rassurer l\u2019un et l\u2019autre.\" Le moment qu\u2019attendait Appyani était venu.Deux jours plus tard il se mettait en route.I\t>ès qu\u2019il eut vu la comtesse, il ne fut pas longtemps à découvrir la cause inexpliquée pour le comte, des malaises qu\u2019éprouvait la jeune femme.Et comme son ami, saisi d\u2019anxiété, attendait qn\u2019il se prononçât sur le plus ou moins de gravité de l\u2019indisposition :\t\"\u2014Il n\u2019y a là rien qui doive vous alarmer, dit-il avec une amertume contenue ; Mme de Bussières est dans cet état intéressant qui fait la joie des jeunes mariés.\" II\tajouta, d'un air dont il s\u2019efforçait de déguiser la contrainte : \u2014Pour le moment le médecin n\u2019a rien à faire et doit laisser agir la nature ! M.de Bussières passa instantanément de l\u2019inquiétude qui lui serrait le coeur à la joie la plus délirante.Il s\u2019empara des mains du docteur et les serra avec force, en s\u2019écriant : \u2014Allons annoncer cotte bonne nouvelle à la comtesse ! Les convenances imposaient au docteur l\u2019obligation de se rendre au désir do son ami, mais une profonde émotion l\u2019avait déjà secoué à la vue de la comtesse lorsqu\u2019il s\u2019était rendu compte de son état.Il avait accompagné M.de Bussières dans le salon où se trouvait la comtesse étendue sur une chaise longue.Bien décidé* à dissimuler ses impressions, il avait réussi à se composin' un visage impassible.Mais, malgré sa force de volonté, il ressentit une violente commotion, en voyant se manifester entre les deux mariés une joie qu\u2019il avait été loin de soupçonner, et devina un véritable obstacle à ses projets.En effet, du seuil de la porte le mari s\u2019était précipité et allait se jeter aux genoux de la comtesse.Et levant sur l\u2019épouse des regards empreints d\u2019une vive émotion, il demeura tout d\u2019abord silencieux, laissant lire dans ses yeux toute la joie qu\u2019il avait au cœur.Mme de Bussières dut comprendre, car une vive rougeur s\u2019épandit sur ses joues et elle baissa les yeux sous le regard d\u2019amour dont l\u2019enveloppait son mari.Puis comme si elle eût voulu répondre à ce sentiment de ten- dresse par une réciprocité d\u2019affection, elle se laissa attirer doucement jusqu\u2019à ce que son front fût assez près pour que le comte pût y appuyer ses lèvres.Que s\u2019était-il donc passé dans le cœur de la jeune femme ?Quelle influence secrète avait-elle subie qui pût faire naître cette affection qu\u2019elle semblait ressentir pour ce mari qu\u2019elle n\u2019avait épousé que par dévouement filial ?Aimait-elle réellement M.de Bussières ?Ce serait le renversement de tous les calculs, de toutes les espérances d\u2019Appyani ( Ce soupçon fut un coup terrible dont il reçut le choc en plein cœur.\u201e Et comme si le hasard eût pris plaisir à faire souffrir le misérable, M.de Bussières ne s\u2019arrêta pas à une première manifestation de la joie qu\u2019il éprouvait.Laissant déborder le bonheur qui emplissait son cœur : \u2014Ah ' chère ange, exclama-t-il, que bienheureuse nouvelle je vous apporte ! La jeune femme se décida alors à lever les yeux et à la sensation de pudeur succéda chez elle une impression d\u2019attendrissement.Deux larmes s\u2019échappèrent de ses yeux, larmes que le bonheur distille dans le cœur des jeunes épousées à l\u2019annonce des joies de la maternité.\u2014L\u2019heureux événement que je vous annonce, ajouta JI.de Bussières, c\u2019est notre ami le docteur qui vient de me l\u2019apprendre.N\u2019est-il pas vrai, Appyani ?prononça le comte en tendant la main au docteur.Appyani éluda la réponse attendue.Il se contenta de prescrire quelques promenades sans fatigue.\u2014Du reste, tit M.de Bussières avec un sourire à l\u2019adresse de la comtesse, comme pour lui demander d\u2019approuver ce qu\u2019il allait dire, du reste, cher docteur, nous vous aurons là pour nous venir en aide.Nous vous tenons,\u2014an peu tardivement à la vérité,\u2014et nous vous garderons bon gré mal gré.11 Tout le monde n\u2019a pas la bonne fortune de posséder un ami qui soit un habile médecin ; puisque nous avons cette chance, nous nous en félicitons et.nous vous garderons ?La jeune femme approuva ce que venait de dire son mari.Et quand elle ajouta :\t\"\u2014Vous nous î-esterez, n\u2019est-ce pas ?\", sa voix vint résonner délicieusement aux oreilles d\u2019Appyani.Il s\u2019inclina, répondant avec une émotion contenue: \"\u2014Si vous l\u2019ordonnez ! \" \u2014Nous vous en prions, cher docteur ! exclama JL de Bussières.On vous attendait avec tant d\u2019impatience ! ajouta-t-il en cherchant une approbation sur le visage de la comtesse.Les choses, de ce côté du moins, marchaient maintenant au gré d\u2019Appyani.Au lieu de s\u2019offrir, de s\u2019imposer au risque d\u2019être importun, il s\u2019était fait désirer, appeler même.Il venait, enfin, de prendre position pour la bataille qu\u2019il voulait engager.Le plus pressé, pensait-il, était de se faire rendre un compte exact de ce qui avait dû se passer pendant le temps écoulé en son absence, qui ai pu amener dans la façon d\u2019être des deux époux un changement qui l\u2019avait si vivement inquiété.Au surplus s\u2019il avait conseillé que Charlotte fût du voyage, c\u2019était dans le but d\u2019être tenu par elle au courant de l\u2019existence intime du comte et de la comtesse.La chose était facile.N\u2019avait-il pas en Charlotte un moyen d\u2019informations infaillible ?Et comme il brûlait d\u2019être renseigné, il s\u2019arrangea de façon à se trouver seul avec la gouvernante.En apprenant l\u2019arrivée de l\u2019homme dont la vue la troublait irrésistiblement, Charlotte avait été prise de cet état de nervosité qu\u2019elle subissait chaque fois qu'elle se trouvait en présence du docteur.Bien souvent déjà elle avait essayé, mais vainement, de lutter contre la mystérieuse influence qu\u2019il exerçait sur elle.Jlais, malgré des efforts inouïs de volonté, il lui avait toujours fallu renoncer à la lutte et se courber sous cotte irrésistible domination.Lorsque, appelée par le docteur, elle se présenta à la porte de la chambre qu\u2019il occupait, Appyani vit aussitôt, à l\u2019expression énergique de son visage, quelle avait dû prendre quelque ferme résolution.Aussi ne laissa-t-il pas à son \" sujet \" le temps de se défendre.Il l\u2019attaqua brusquement avec une violence de volonté telle que la malheureuse femme en fut, pour ainsi dire, foudroyée.La question qu\u2019elle tenait prête : m\u2014Pourquoi m\u2019appeioz-vous et que voulez-vous de moi ?11 s\u2019arrêta brusquement sur ses lèvres.Et quand, étendant le bras, le docteur lui commanda d\u2019entrer, Charlotte sentit que toute son énergie l\u2019abandonnait.Elle obéit.Après cette première épreuve, c\u2019est encore en vain qu\u2019elle essaya de détourner son visage afin que scs yeux ne se trouvassent plus LE SAMEDI 449 sous le regard pénétrant du docteur, celui-ci avait aussitôt raison de cette tentative de résistance.Charlotte fit un mouvement automatique qui la remit face à face avec son impitoyable dominateur.Appyani lui commanda d\u2019approcher, et cette fois encore elle obéit, marchant par saccades, comme si elle eût eu des velléités de lutte qui s\u2019évanouissaient à chaque pas quelle faisait._____Vous allez répondre à toutes mes questions ! commenta le docteur en donnant à son regard une fixité (pii fit tressaillir la gouvernante.Il insista : \u2014Je le veux 1 La physionomie du sujet subit alors une complète métamorphose.Son visage, ordinairement empreint d\u2019une douce bienveillance, prit une expression rigide.Ses traits se contractèrent.De chaque côté de sa bouche se creusa un rictus profond : sur le bistre de sa chair de métis apparut une pâleur mortelle et ses yeux se remplirent de menace et de haine.C\u2019était la tille de l\u2019Arabe cruel et féroce qui s\u2019éveillait en elle.\u2014Bien, pensa Appyani, son âme va maintenant marcher à l\u2019unisson avec la mienne._Approche, approche, commanda-t-il d\u2019une voix dure et brève, comme s\u2019il se fût adressé à quelque fauve.La tille de l\u2019Arabe se replia sur elle-même, puis se redressa vivement, en une ondulation semblable à celle d\u2019un serpent prêt a s\u2019élancer sur une proie ou sur un ennemi.Un instant le visage d\u2019Appyani setant détourné, elle se rejeta vivement en arrière comme pour tenter de rompre le courant magnétique qui l\u2019attirait.Mais à cette résistance acharnée, le docteur opposait un redoublement de puissance dominatrice.Dans ce dernier effort il réussit à regagner le terrain perdu.Charlotte était désormais à sa merci.A partir de ce moment la femme si dévouée à la comtesse va devenir une esclave que la volonté du maître dominera despotiquement.Rien ne pourra la faire sortir de cette passivité qui ne cessera que si, n\u2019ayant plus rien à apprendre d\u2019elle, le docteur Appyani consent à rompre le courant magnétique par lequel il lui impose sa volonté.Elle paraissait s\u2019abandonner à une longue et mélancolique rêverie, comme si, à ce spectacle grandiose, elle eût été hantée par de chers souvenirs.Le comte s\u2019était tenu près d\u2019elle, lui parlant des merveilles qui se déroulaient devant eux.Il la regardait avec une indicible expression de bonheur, cherchant dans ses yeux une réponse aux sentiments qui faisaient tressaillir son cœur, quêtant une réciprocité d\u2019affection qui eût ravi son âme ! Ne comprenait-elle pas réellement ou feignait-elle de ne pas comprendre ?Toujours est-il quelle paraissait s\u2019abandonner, de plus en plus, à ses méditations, silencieuse et comme absorbée dans une extatique contemplation de l\u2019Infini 1 Charlotte s\u2019était exprimée simplement comme si elle eût récité une leçon apprise d\u2019avance.Elle disait l\u2019impression que lui avaient produite les premiers tête-à-tête des deux nouveaux mariés.La jeune femme semblait suivre, sans tergiversation aucune, une livne de conduite quelle se serait tracée et se renfermer strictement dans son rôle d\u2019épouse, sans laisser soupçonner la résignation qui était au fond de son cœur.Tout ce qu\u2019il avait entendu jusque-là avait confirmé le docteur dans l\u2019opinion qu\u2019il s\u2019était faite, au moment et même dès avant le mariage : l\u2019attitude de la comtesse, pendant cette première partie du voyage de noce, était bien de nature à l\u2019entretenir dans la certitude que, malgré tous ses efforts, Mme de Bussièrcs garderait son amour à Robert Maurel.Aussi, impatient de se faire renseigner sur le changement qu\u2019il avait constaté et qui l\u2019avait si profondément remué, interrompit-il la gouvernante pour lui adresser des questions précises.\u2014A ton avis, demanda-t-il, à cette époque Mme de Bussièrcs n\u2019aimait pas le comte ?Charlotte répondit sans hésitation : \u2014Elle respectait son mari.\u2014Simplement ?\u2014Oui ! prononça la gouvernante.\u2014Et depuis ?La fille de l\u2019Arabe garda le silence et, de nouveau, sa physionomie sembla prendre une expression d\u2019énergie.Il appuya ses mains sur l\u2019épaule du \" sujet11 et l\u2019obligea à s as- Appyani allait donc faire subir à son 11 sujet \" un interrogatoire des plus détaillés.\t_\t.___'Pu vas me dire tout ce qui s\u2019est passé depuis que tu as quitte Paris avec tes maîtres ?La gouvernante ne laissa paraître aucune impression.Debout devant le docteur, elle restait immobile comme si, en paralysant sa volonté, on eût également paralysé son corps.Pas un mouvement des muscles n\u2019agita son visage.Elle avait les yeux fixes, les prunelles vagues, les paupières dilatées.On eût dit que sa bouche allait demeurer close.Tout à coup cependant, les lèvres s\u2019agitèrent, s\u2019entrouvrirent et le 11 sujet \" répondit d\u2019une voix brève : \u2014Oui ! je parlerai ! Le docteur Appyani indiqua alors une chaise qu\u2019il avait au préalable placée en face du fauteuil qu\u2019il occupait lui-même.Par sa volonté il obligea Charlotte à s\u2019asseoir automatiquement sur ce siège.\t.Puis, se levant, il alla appuyer le pouce de la main droite sur le front du 11 sujet \".\u2014Raconte ce que tu sais ! commanda-t-il.La gouvei'nante se mit à parler comme si elle eût lu une narration très circonstanciée du voyage de noce du comte et de la comtesse de Bussières.\t.La première partie de ce récit n\u2019oitrait cju un mediocre intérêt.On avait suivi exactement l\u2019itinéraire qu\u2019avait arrêté M.dAn-glemont.On était parti en chaise de poste et pour épargner a la mariée les fatigues d\u2019un long voyage fait tout d\u2019une traite, le comte avait voulu s\u2019arrêter chaque fois qu\u2019on traversait une ville, afin d\u2019y passer la nuit.C\u2019est ainsi qu\u2019on avait visité successivement Auxerre, JNevers et Lyon, où l\u2019on était resté trois jours.Puis on avait filé sur Marseille et Toulon.C\u2019est dans cette dernière ville que le comte proposa de se rendre en Italie en longeant la côte jusqu\u2019à Nice.On avait alors pris passage à bord d\u2019un petit paquebot qui faisait le service de Toulon à Gênes avec escalade à Nice.Le spectacle do la mer, qu\u2019elle voyait pour la premiere lois, avait fort impressionné la comtesse.\t.Pendant toute l\u2019après-midi elle était restée sur le pont, admirant cette immensité de la mer bleu du firmament.Puis, la maintenant sur la chaise dune main, il plaça 1 autre tout ouverte sur la tête de la malheureuse femme qui se débattait.Au bout d\u2019un instant, il l\u2019avait de nouveau réduite à l\u2019impuissance, accablée, vaincue.Elle poussa un long soupir et courba la tête, comme si elle eût succombé à un sommeil irrésistible.Le docteur Appyani renouvela alors la question qui tout à l\u2019heure avait troublé le 11 sujet \".Cette fois, la gouvernante répondit d\u2019une voix tristement émue : \u2014Ce n\u2019est pas le mari qu\u2019elle aime, c\u2019est le père de son enfant, dont elle subit les caresses.Et le sang de l\u2019Arabe, se réveillant tout à coup, elle ajouta d\u2019une voix ironique et stridente : \u2014L\u2019aimer ! lui !.Jamais ! \u2014Que me dis-tu là ?\u2014La vérité.Elle n\u2019a pas d\u2019amour pour son mari!.Du respect ?.Oui.De l\u2019estime ?.De l\u2019amour ?.Jamais.\u2014Alors, qui donc aime-t-elle ?dit Appyani.Charlotte répondit sans hésitation : \u2014Celui qu\u2019elle adorait jadis.\u2014Mais tu sais bien qu\u2019elle a repris son cœur ! interrompit avec véhémence Appyani.\u2014Ce cœur était rempli de plus brûlant amour.Elle a tente de l\u2019en arracher, elle a vainement combattu.\u201c L\u2019amour est resté le plus fort et le sera toujours.\u2014Tu mens ! En prononçant ces mots, Appyani avait laissé échapper un mouvement de fureur qui se communiqua aussitôt au \u201c sujet \u201d.Charlotte éprouvait, par le fait du fluide,\u2014les mêmes sensations qui l\u2019homme qui la dominait.Le sang de l\u2019Arabe, à ce moment, bouillonna dans ses veines, et sa physionomie refléta, de nouveau, le déchaînement des fureurs criminelles dont le sang paternel avait jeté les germes en son âme.Instinctivement, Appyani s\u2019était rejeté en arrière.Cet être malfaisant, d\u2019une indomptable volonté et qui ne reculait pas devant les plus exécrables combinaisons, avait des lâchetés et des terreurs subites.\t,\t, Mais l\u2019impression qu\u2019il venait déprouver navait duré quune seconde.\t.\t.Et, plein de foi en la science mystérieuse que lui avait enseignée le vieillard rencontré par lui au fond de la Calabre, il ne voulait Le Grand Anti-Grippe : VIH MORIH \" CRESO \" PHATES \u201d 4i)0 LE SAMEDI pas se contenter des pratiques qu'il avait jusque-là exercées sur son \" sujet h.Il se souvenait des paroles du maître qui ne croyait pas, dans son enthousiasme, de limites à cette science encore ignoré des savants.Le vieillard avait coutume de dire : peut tout, par la volonté, la volonté indomptable, acharnée.Aie la volonté, sache la communiquer, fais passer ton âme dans l\u2019âme que tu veux asservir, et tu arriveras à des résultats qui dérouteront ton imagination.On peut, non seulement faire agir comme automate la personne dont on a su se faire une esclave, mais on doit arriver également par son intermédiaire à lire dans la pensée d\u2019autrui, a apprendre les choses qui font tressaillir le plus secrètement les âmes.L élève avait obtenu déjà des succès trop importants, pour ne jais poursuivre ses études avec l'audacieuse persévérance qu\u2019il y appor- till t>.11 avait trouvé en Charlotte une nature exceptionnement préparée pour le genre d\u2019expériences qu\u2019il voulait faire sur la puissance de la suggestion et sur la transmission de la volonté, d\u2019un être à un autre.Il l\u2019avait rendue obéissante, il la voulait lucide.C\u2019est par elle, se disait-il, qu\u2019il arriverait, à un moment donné, à lire dans la pensee de la comtesse de Bussièi'es.N avait-il pas même rêvé, dans son orgueil des succès déjà obtenus, de mettre ces deux natures en communication sympathique, afin de peser ainsi, d\u2019une façon indiscrète, sur la volonté de la femme aimée ?Pour s\u2019arrêter à cette idée, nous devons dire qu\u2019à partir du moment ou 1 amour avait pris naissance en son cœur, le docteur avait essayé de s\u2019emparer de l\u2019esprit de Mlle d\u2019Anglemont, de même qu\u2019il avait pris possession de celui de Charlotte.Mais la jeune tille n\u2019avait pas les qualités requises pour faire un \" sujet h soumis ou lucide.Appyani, après différentes tentatives qui toutes avaient avorté, dut se convaincre de son impuissance à dominer jamais celle dont il était follement épris.i L alors qu il utilisa les prédispositions de la gouvernante pour s\u2019en faire un instrument.Aujourd hui que la jalousie 1 embrasait, il voulait douter encore que la gouvernante hypnotisée lui eût dit la vérité.11 voulait se persuader à lui-même que s\u2019inspirant de l\u2019honnêteté, de la droiture et aussi des devoirs à accomplir, la comtesse de Bus-sieres avait eu 1 énergie de se purifier d\u2019un amour qui même, dans son platonisme, ne pouvait qu\u2019être blâmable.Il se décida donc de tenter une expérience sur le degré de lucidité de Charlotte en essayant de la mettre en communication directe avec la comtesse de Bussières.Après avoir établi le courant magnétique entre lui et le \" sujet \", il prononça ces mots d\u2019une voix ferme : \u2014Je vais te conduire auprès de la comtesse.Au bout d\u2019une seconde pendant laquelle il avait observé la patiente, il ajouta : \u2014As-tu entendu ?¦\u2014Oui!.répondit Charlotte avec un léger tremblement dans la voix.-As-tu compris ce que je viens de te dire ( \u2014J\u2019ai compris ! \u2014Obéiras-tu ?La gouvernante hésita, puis comme succombant à l\u2019effet d\u2019un choc qui se serait produit en elle, la malheureuse se mit à trembler.Lt c est en donnant des signes d\u2019une agitation qu elle ne pouvait surmonter, qu\u2019elle répondit : \u2014J'obéirai ! Le docteur commença aussitôt l\u2019expérience nouvelle.\u2014Je tai conduite, dit-il, auprès de la comtesse : la vois-tu ?\u2014Je la vois l.\u2014Oii la trouvez-vous en ce moment ?Mme la comtesse est assise près de la fenêtre ; elle semble regarder par la croisée ouverte : cependant elle ne voit rien do ce qui se passe au dehors,sa pensee est occupée ailleurs.La comtesse de Bussières est plongée dans une de ces longues rêveries qui renaissent souvent depuis son mariage.\u2014Elle rêve ! répéta le docteur.Oui, reprit le \" sujet \", elle songe à tout ce qui s\u2019est passé dans son existence : elle revoit par 1 imagination tout ce qui la charmait autrefois ; elle se rappelle._ \u2014Elle pense à Robert Maurel sans doute >.interrogea le docteur d\u2019une voix sourde.\u2014Elle pense à lui ! \u2014Elle le regrette ?Elle le pleure comme on pleure un mort qu\u2019on a aimé ! répondit Charlotte.\u2014Elle n\u2019oubliera donc iamais ?VIN MORIN \u201cCRESO-PHATtS\u201d ! \u2014Elle n\u2019oubliera pas !.Elle s\u2019est résignée et elle prie pour celui qu\u2019elle ne voit plus, qu\u2019elle ne veut plus revoir ! Appyani s\u2019interrompit à ce passage de l\u2019interrogatoire.Une idée venait de surgir dans son esprit : \u2014 fu vas lire dans 1 avenir de la comtesse ; c\u2019est en vain que tu voudras te soustraire à ma volonté ; je veux que tu m\u2019obéisses,.et je vais t\u2019y aider.Le docteur se mit alors à faire quelques passes magnétiques tant sur le visage que sur le crâne du h sujet \".Puis il rompit le silence par ces mots prononcés d\u2019un ton de souveraine autorité : \u2014La comtesse de Bussières reverra-t-elle Robert Maurel ?Charlotte eut un tressaillement.Ses yeux cherchèrent en vain a se détourner, mais ils demeurèrent fixés attirés par ceux du docteur.Cette lutte cessa tout a coup.A l\u2019agitation nerveuse succédaient, de nouveau, le calme et l\u2019immobilité.Charlotte répondit d\u2019une voix prophétique : \u2014La comtesse de Bussières reverra Robert Maurel.Appyani fut comme foudroyé en entendant cette réponse à laquelle il ne s\u2019était pas attendu.Puis un sinistre sourire s\u2019ébaucha sur ses lèvres contractées.Le sceptique se ressaisissait, après une première impression de surprise.Il pensait, en outre, que la science à laquelle il avait été initié ne pouvait aller jusqu\u2019à donner à un sujet \" hypnotisé la faculté de prévoir l\u2019avenir.Cependant la parole prophétique que venait de prononcer la fille de l\u2019Arabe fut pour lui comme une indication que lui envoyait le hasard.Plus que jamais a present il devait s\u2019affermir dans la résolution (pi il avait prise de se débarrasser du comte de Bussières, d\u2019abord.C\u2019était là le premier adversaire qu\u2019il fallait abattre.Besogne facile puisque le malheureux avait la plus grande confiance en l\u2019homme qui avait décidé sa mort.Quant a Robert Maurel, s\u2019il revenait jamais,\u2014ainsi que l\u2019avait annoncé Charlotte dans le sommeil magnétique,\u2014il ferait en sorte, lui, Appyani, que ce rival arrivât trop tard.11 était temps quil rendît la liberté à celle qu\u2019il avait tenue plus d\u2019une demi-heure sous sa domination.En quelques passes il 1 eut promptement débarrassée du sommeil magnétique.Mais, usant de prudence, il ne voulut pas se trouver en présence de la gouvernante lorsque celle-ci recouvrerait ses facultés.Après l\u2019avoir réveillée, il la tint encore sous l\u2019influence de la suggestion pour lui commander do se retirer dans sa chambre.Ce ne fut que lorsqu\u2019elle eut obéi qu\u2019il fit cesser brusquement l\u2019état de suggestion dans lequel il l\u2019avait maintenue jusque-là.I'HAIMTUK.Ill \u2014 PROI-OdUE DU DU A MK Dès le lendemain du jour où il avait rejoint les nouveaux mariés dans les conditions que nous venons d'indiquer, le docteur Appyani se consacrait tout entier aux préparatifs indispensables pour atteindre le but qu\u2019il se proposait.Il allait, cette fois encore, se servir de l\u2019intelligence que la nature lui avait donnée en partage, et appliquer .les études qu\u2019il avait faites avec le plus grand succès.Tl s\u2019agissait de se débarrasser du comte de Bussières sans que l\u2019on pût soupçonner que le malheureux n\u2019avait pas succombé à une mort naturelle.Chimiste distingué, Appyani trouverait aisément un poison qui ne laissât aucune trace ; mais il ne s\u2019arrêterait pas, pensait-il, à cette première et élémentaire précaution.Ce qu\u2019il voulait surtout pour celui qu\u2019il avait condamné, c\u2019était la morte lente, dont la marche calculée soit marquée, chaque jour, une aggravation nouvelle.Pour cela l\u2019emploi d\u2019un simple poison ne suffisait plus.Il était indispensable de trouver la formule d\u2019une drogue qui pût jeter, dans le corps déjà affaibli du comte, le germe d\u2019une maladie qu'il suffirait d\u2019entretenir et, ainsi que nous l\u2019avons dit plus haut, d\u2019aggraver progressivement.Or, il avait appris, de son professeur calabrais, la façon de se servir de certaines plantes, dans les proportions voulues pour arriver à son but.Il avait fait lui-meme, sur différents animaux, des expériences absolument concluante, à ce point que le vétérinaire chargé de l\u2019autopsie les avait déclarés morts de phtisie galopante.Ce fut pour le docteur toute une révélation.\u2019 PRÉCONISÉ CONTRE LA GRIPPE, CATARRHES PULMONAIRES, TOUX OBSTINÉES, RHUMES OPINIATRES, ETC.\u2014 Agents pour les Etats-Unis tfKO.MORTIMER A OIE, M Gmtoul Whirl, Boston.Uw._ LE SAMEDI 451 Il avait trouvé le poison qui ne tuait pas brutalement, mais engendrait la maladie infailliblement mortelle.Le comte de Bussières était atteint d\u2019une affection du cœur ; son ami le docteur l\u2019avait à différentes reprises et sur sa demande, longuement et consciencieusement ausculté.Il avait reconnu une de ces maladies cardiaques avec lesquelles on vit longtemps, à moins d\u2019une complication grave.Dans les conditions où se trouvait M.de Bussière, rien n\u2019eût été plus facile à Appyani que de provoquer chez le malade une terminaison fatale et rapide.Le docteur, pour la réalisation du plan diabolique qu\u2019il avait combiné, devait agir avec patience et laisser vivre le condamné encore un certain temps.Maintenant que l\u2019état de Mme de Bussières venait compliquer la situation, Appyani dut faire taire en lui le désir d\u2019en finir promptement.Désormais, il allait donc calculer d\u2019une façon très précise la marche de la maladie engendrée par le poison et suivre froidement les progrès du mal auquel devait succomber l\u2019infortuné comte de Bussières.Pendant plusieurs jours, les mariés voulurent profiter de l\u2019arrivée leur ami pour accomplir dos excursions projetées et qu\u2019on avait remises, afin d\u2019avoir le plaisir do les faire en compagnie du docteur.Au surplus, la comtesse ne souffrait plus des indispositions pour lesquelles Appyani avait dû lui conseiller le repos.Donc on était en promenade tout le jour et Charlotte était de toutes les parties cpii se renouvelèrent pendant la première quinzaine qui suivit l\u2019arrivée d\u2019Appyani.Le comte paraissait être revenu à un état de santé tout à fait satisfaisant.On eût dit que le bonheur qu\u2019il avait éprouvé à la perspective de la paternité l\u2019avait régénéré.Sur son visage naguère encore empreint d\u2019une expression de souffrance, on pouvait à présent lire toutes les félicités de l\u2019âme.Il cherchait, disons-lo, à faire partager à la comtesse les douces satisfactions qui emplissaient son cœur.11 lui parlait de l\u2019avenir (pii se préparait pour eux, et où l\u2019enfant qui allait naître serait le lien qui les unirait, toujours «le plus en plus étroitement, l\u2019un à l\u2019autre.'foutes ces protestations d\u2019un amour qu\u2019elle ne pouvait partager, étaient pour la jeune femme autant de motifs à ces douloureuses rêveries dont avait parlé la gouvernante interrogée par Appyani.Et de même qu\u2019il avait constaté la joie délirante du mari, de même le docteur Appyani devinait ce qui se passait dans le cœur de l\u2019épouse.Sa jalousie, alimentée par la certitude que Charlotte ne l\u2019avait pas trompé en parlant de l\u2019amour sans cesse persistant do la femme martyre pour l\u2019absent, sa jalousie le maintenait dans la terrible résolution qu\u2019il avait prise.Il avait prémédité le crime ; il s\u2019agissait à présent de l\u2019accomplir.Une fois rentré dans sa chambre, il s\u2019occupait à faire macérer, pendant la nuit, les plantes nécessaires à la composition du breuvage pernicieux.Et pendant que le travail s\u2019opérait, il consultait le manuscrit que lui avait donné le vieillard, afin de ne rien changer à la formule du terrible poison.Quant il eut obtenu le résultat voulu, il jugea prudent de l\u2019expé-rimenter afin de s\u2019assurer de son efficacité.Car il avait combiné le breuvage de façon à empoisonner peu à peu le sang du comte et à déterminer une «Je ces maladies dont l\u2019issue est fatale.L\u2019expérience reconnue indispensable, le docteur Appyani se demanda comment s\u2019y prendrait.C\u2019est alors que lui vint l\u2019idée de se servir de Charlotte, pour cette besogne qu\u2019il ne voulait faire lui-même.Il avait la certitude que, cette'fois encore, la fille do l\u2019Arabe obéirait à la suggestion qu\u2019il lui imposerait; mais il réservait de se servir de sa puissance dominatrice sur le \u201c sujet \u201d asservi à sa volonté, quand il voudrait l\u2019utiliser pour la perpétration du crime.Four l\u2019instant, il lui suffirait, pour l\u2019expérience préparatoire qu\u2019il voulait faire, dé recourir simplement à la sollicitude dont la gouvernante entourait les époux de Bussières.Or il savait que Charlotte avait l\u2019habitude de préparer, chaque soir, une infusion de feuilles d\u2019oranger sauvage pour la comtesse, afin de faciliter le sommeil lent à venir et à le prolonger ininterrompu, jusqu\u2019au matin.Il avait approuvé cette médication de \u201c bonne femme \u201d, un jour que Mme de Bussières, après une excellente nuit, remerciait la gouvernante de lui avoir procuré un sommeil aussi paisible.Il conseilla à son ami de Bussières de prendre, lui aussi, une infusion semblable, que Charlotte devait préparer en même temps que celle destinée à la comtesse.Puis il assista, un soir, à cette préparation et, usant de sa puissance magnétique, il força la gouvernante, rendue insconsciente, de sortir de la chambre où ils se trouvaient.Il ne prit que le temps nécessaire pour verser dans le verre destiné au comte quelques gouttes du breuvage qu\u2019il avait préparé et rappela Charlotte.Celle-ci agit selon la volonté d\u2019Appyani, sans se douter qu\u2019il venait de lui faire faire le premier pas dans la voie du crime.L\u2019expérience réussit à l\u2019entière satisfaction du docteur.Le comte s\u2019était réveillé avec une légère sensation de vertige et, pendant toute la matinée, sous l\u2019influence d\u2019une agitation fébrile, il se montra d\u2019une gaieté bizarre, qui se traduisait par des rires nerveux.L\u2019expérience était faite.Le résultat attendu s\u2019était produit.11 ne restait plus qu\u2019à suivre, à pas mesurés et lents, cette voie fatale au bout de laquelle se trouveraient l'affaissement physique et moral, le dépérissement et la mort ! Désormais les jours du comte de Bussières étaient comptés.Chaque soir, le docteur versait dans un petit flacon les gouttes de poison, et au moment où Charlotte devait s\u2019introduire dans la chambre de M.de Bussières, il s\u2019emparait d\u2019elle par la puissance magnétique et par sa volonté l\u2019attirait dans sa chambre.Après lui avoir remis le flacon, il l\u2019accompagnait,\u2014la tenant toujours sous sa domination,\u2014jusqu\u2019à ce «pie, par la porte entr\u2019ouverte, il l\u2019eût vue exécuter les ordres qu\u2019il lui avait communiqués par la pensée.La gouvernante s\u2019approchait doucement du lit et, après s\u2019être assurée que le comte dormait profondément, elle versait le contenu du flacon dans la potion, puis elle retournait auprès d\u2019Appyani pour le lui rendre.Alors le docteur la débarrassait du fluide magnétique.il pouvait voir ensuite la gouvernante, revenue à son état normal, réveiller le dormeur avec précaution, lui présenter la potion et insister pour qu\u2019il l\u2019avalât jusqu\u2019à la dernière goutte.Le même manège se renouvelait toutes les nuits.Et chaque jour, ainsi, le docteur pouvait suivre l\u2019effet «lu poison sur le malheureux qu\u2019il assassinait lentement, froidement, sans pitié ni miséricorde.Le comte s\u2019affaiblissait visiblement.Néanmoins il avait, jusque-là, voulu lutter contre les défaillances physiques.Malgré les instances de sa femme, il s\u2019obstinait à se tenir levé pendant le jour, à prendre ses repas à table et même à faire quelques pas de promenade, pour \u201c boire du soleil n, comme il disait avec un pâle sourire.' Mais il semblait malheureusement trop certain que le moment n\u2019était pas éloigné où il lui faudrait garder le lit.La comtesse s\u2019effrayait de ces symptômes ; elle se hasarda, timidement, à demander au docteur s\u2019il ne pensait pas qu\u2019il serait prudent d\u2019appeler quelque médecin en consultation.Loin de se montrer blessé dans son amour-propre, Appyani se hâta d\u2019approuver ce désir.Mais comme il avait besoin de quelques jours pour donner au poison dont il avait saturé le malade, le temps de disparaître sanslais-de traces, il objecta (pie les médecins italiens, ses compatriotes, lui inspiraient peu de confiance.A Paris, au contraire, on trouverait les princes de la science médicale cpii sauraient mieux que lui, peut-être, découvrir la cause mystérieuse du mal qui menaçait de tuer le cher malade.Le voyage, il est vrai, était long et pénible ; mais, ajoutait Appyani : -\u2014J\u2019affirme que le comte ne court aucun danger immédiat ; et je pense très fermement que nous pourrons bientôt nous occuper de* préparatifs du départ.CHAPITRE.IV \u2014 RETOUR A PARIS Il fut donc décidé qu\u2019on se mettrait en route dès que le comte serait tout à fait en état de supporter le voyage, sans de trop grandes fatigues.Le docteur, qui menait toute cette combinaison avec une précision mathématique, pouvait à son gré, avancer ou retarde ce départ.S\u2019il avait conseillé jusque-là de prolonger le séjour en Italie, c\u2019était, ainsi que nous i\u2019avons dit, pour compléter entièrement son œuvre criminelle et pour en faire disparaître les preuves.L\u2019affection cardiaque du comte de Buissière était devenue, grâce aux coupables manœuvres de son bourreau, incurable et mortelle.(A suivre.) 452 LE SAMEDI Val.m No il.FEUILLETON DU \"SAMEDI\u201d, 9 MARS 1901 «> LA DAME BLANCHE EPILOGUE rÉE D\u2019AVEnH-BI, LXXX.\u2014 LA SOUFFRANCE DE LA FAIM (Su te J Les aboiements d\u2019un chien attirèrent son attention.La fille d Ellen Mercy ne tarda pas à apercevoir une ferme basse, à demi cachée derrière un pli de terrain qu\u2019il empêchée de l\u2019apercevoir plus tôt.Alors Marguerite lit halte.En se montrant, ne courait-elle pas le risque de voir s\u2019accroître ses malheurs ?.Mais la faim qui la tenaillait était trop atroce.Les paysans établis là ne voyaient jamais âme qui vive.Us étaient à plusieurs heures de marche de tout lieu habité.\u2014Le chien aboie bien fort, fit une voix chevrotante à l\u2019intérieur de la ferme.Qui dont peut venir par ici ?Une vieille femme se dressa avec aigreur de l\u2019escabeau sur lequel elle était assise.Elle entrouvrit la porte.Et posant sa main flétrie au-dessus de ses yeux, elle regarda devant elle.\u2014Je ne vois personne, murmura-t-elle.Pourtant ce ne n\u2019est pas pour rien que le chien a aboyé avec tant de persistance.Elle pensa que ce pouvait être, du côté do la forêt, quelque chasseur lancé à la poursuite du gibier, et elle se disposa à gagner une petite élévation du sol d\u2019où elle pouvait voir plus loin.Elle aperçut alors, toute seule, une jeune fille, presque une enfant, trébuchant à travers les sillons.LXXXI.\u2014 UN MORCEAU DE PAIN La vieille avait eu un moment de vive surprise en voyant une fillette se diriger seule de son côté.Marguerite avait, de son côté, aperçu la vieille.Il semble que les etres sur qui les années ont fait peser leurs épreuves doivent être plus compatissants.Aussi la vue de l\u2019habitante de la grange encouragea-t-elle un peu l\u2019enfant d\u2019Ellon Mercy.La matronne la regardait s\u2019approcher de ses yeux ravinés.Marguerite fut bientôt auprès d\u2019elle.\u2014Madame, balbutia-t-elle, je suis égarée, perdue.Et une parole qui trahissait bien le désarroi de son être vint à ses lèvres toute seule, une parole qne son ingénuité lui montrait en outre comme devant, plus que toutes, attendrir la femme qui se trouvait devant elle.Ce fut : \u2014J\u2019ai faim.L\u2019œil de la vieille scruta les traits de l\u2019enfant.Et son cœur racorni ne s\u2019émut pas ! Puis, rapidement, elle étudia, inventoria son costume.Elle en remarqua la coupe simple, il est vrai, mais reconnut de suite la qualité supérieure des étoffes.Un nœud de ruban resté sur le côté de sa robe révélait les recherches ordinaires de costume dos jeunes filles nobles.Il s était donc passé quelque événement tragique peut-être dans la famille de celle-ci ?A moins quelle ne se fût enfuie de chez elle.-\u2014Vous habitez probablement un château près d'ici ?interrogea-t-elle.\u2014Hélas ! non, je.répondit Marguerite.Et elle s arrêta brusquement, n\u2019osant regarder son interlocutrice, ayant peur qu\u2019elle ne devinât la vérité et ne la livrât à ses précédents geôliers.(I) Oommenoé dans la onmitro du 1« a>riU900.Si vous toussez prenez le L\u2019autre vit son trouble.\u2014Toi, tu t\u2019es enfuie de chez tes parents, pensa-t-elle.Et elle mourait de faim, disait-elle par surplus.Après l\u2019esclandre que la fillette venait vraisemblablement de faire, elle se trouvait donc doublement à sa merci.\u2014Elle consentira à tout, plutôt que d\u2019être ramenée auprès de son père, pensa la vieille qui songeait déjà à profiter de la situation de l\u2019enfant.11 Et pourvu que je lui donne un morceau de pain, j\u2019en ferai ma domestique et celle de mes hommes, en attendant plus et mieux.Servie par une fille noble, eh ! eh ! cela me changera un peu.La grange était solitaire, loin do tout et do tous.Si l\u2019on venait à y découvrir néanmoins la jeune voyageuse, elle répondrait quelle avait agi seulement par charité, l\u2019adolescente ayant refusé de lui fournir aucune indication.Elle voulait en faire d\u2019abord sa servante : inutile par conséquent île la traiter avec égards.\u2014Tu as faim ?fit-elle.\u2014Oh ! oui ! exhala Marguerite.\u2014Et tu serais bien contente que je te donne un morceau de pain ?La fille d\u2019Ellen joignit les mains.\u2014Je vous en remercierai à genoux.\u2014Mais le pain est coûteux, la récolte de seigle et de froment n\u2019a pas donné cette année, reprit la vieille.Dans un calcul inhumain, elle escomptait l\u2019exaspération du besoin, l'attente aussi prolongée chez l\u2019enfant.\u2014Je ferai ce que vous voudrez, je vous servirai pour vous dédommager, balbutia Marguerite qui sentait son âme s\u2019en aller.Mais, j\u2019ai bien faim ! \u2014Viens donc, accorda la vieille.Et tâche de ne pas me faire repentir de ma bonté.Elle franchit le seuil de la ferme, suivie de l\u2019enfant.Se dirigeant vers la huche juchée en haut contre le mur, elle coupa avaricieusemont un morceau de pain le plus dur qui s\u2019y trouvait, et elle le tendit à l\u2019enfant.La fille d\u2019Ellen Mercy le prit avec avidité.Ses dents affamées entamèrent la croûte coriace.Son regard se dirigea de nouveau vers la huche, son regard plus éloquent qu\u2019une prière.\u2014Il faut se rationner quand on est resté longtemps sans manger, grommela la paysanne.La jeune fille no répondit rien.Elle avait encore faim : cependant, le pou qn\u2019elle venait de prendre semblait avoir fait redescendre la vie en elle.Pourtant, comme elle était très fatiguée, elle se laissa aller sur un escabeau.Des larmes montèrent à ses yeux.Mais elle aperçut les regards de la vieillo paysanne avidement attachés sur elle.Et elle se dressa, afin de se détourner, ne pas laisser voir ses pleurs.\u2014Tu t\u2019ennuies à ne rien faire, fit la vieille hypocritement.La jeunesse a besoin de mouvement.Prends le balai là-bas dans ce coin, et nettoie cette salle.11 Ça te distraira un peu.Marguerite appuya la main sur son cœur.N\u2019avait-elle pas proposé à la paysanne do lui tenir lieu de servante en échange du morceau de pain qu\u2019clle lui avait donné ?Et dans l\u2019effort nerveux qu\u2019elle fit pour obéir, elle résorba, dévora ses larmes qui ne coulèrent point.LXXXII.\u2014 CENDRILLON Le soir arriva.Le chien resté au dehors aboya joyeusement.\u2014Ce sont les hommes, annonça vieille.Un instant après, des lourds retentirent à l\u2019extérieur.\u2014Reste-là, ordonna la paysanne en s\u2019adressant à Marguerite, je vais leur parler afin qu\u2019ils ne te renvoient pas.Une porte d\u2019étable grinça, cria \" les hommes u rentrant leurs bêtes de labour.Puis le seuil do la salle où la fille d\u2019Ellen Mercy était restée se rouvrit et la vieille reparut, suivi de deux paysans.La taille du premier, voûtée par la prosternation de toute une vie sur la terre, présentait les marques de décrépitude de ceux qui travaillent à toutes les intempéries ; les yeux du second, âgé de vingt ans à peine, brillaient de l\u2019éclat métallique qu\u2019ont les fauves des bois.Les paysans considéraient la jeune fille éclairée par les flammes.Mai\u2019guerite avait eu peur en les voyant entrer.ZBJkTXJyLIE EHTJMAL LE SAMEDI 4;» 3 Tournée à demi, elle n\u2019osait les regarder.Pourtant elle commençait à se rassurer.Elle se disait qu ou n\u2019aurait sans doute pas l\u2019inhumanité de la renvoyer à un pareil moment.La paysanne plaça des écuelles sur la table, y versa une espèce d\u2019épais brouet de pain et de farine de seigle.Elle présenta celle qui en contenait le moins à la jeune fille.\u2014Mange encore, dit-elle.Le ton avec lequel elle venait de parler était brutal, hargneux, comme si elle » plaignait n le peu de nourriture qu\u2019elle lui présentait.La fille de lord Somerset et d\u2019Ellen Mercy prit timidement l\u2019assiette et courba la tête, souffrant de l\u2019accent malveillant de la vieille paysanne.Mais, enfin, on ne voulait sans doute pas la renvoyer, puisqu\u2019on l\u2019admettait au repas du soir.Et elle porta à sa bouche la nourriture grossière qui allait finir d\u2019apaiser sa faim.Elle se disait : \u2014Demain, je serai assez forte pour repartir.Je demanderai ma route à ces gens dont mon travail a payé la taciturne hospitalité, et i\u2019irai.t int que Dieu voudra.Ello repartirait le jour suivant, avait-elle pensé.Pauvre enfant, qui escomptait le lendemain !.Ce lendemain arrivé, une voix rude réveilla la fille d\u2019Ellen.Le soleil était déjà sur l\u2019horizon, et elle dormait encore à poings fermés.Après les émotions, les épreuves des jours et des nuits précédents, elle avait tant besoin de repos ! Marguerite, encore dans le trouble d\u2019un sommeil pesant, coupé de soubresauts, passa la main sur ses yeux, regardant autour d\u2019elle.Elle reconnut la paysanne qui l\u2019avait accueillie le jour précédent.\u2014Debout ! dit celle-ci avec aigreur.Cela fait du mal à la jeunesse de dormir trop longtemps.La jeune fille quitta la couche où elle avait dormi.La vieille, après le repas, le vieux paysan avait jeté silencieusement une botte de chaume dans un recoin, sorte de pièce étroite située entre deux murailles.\u2014Les hommes veulent bien consentir à te garder par charité, avait alors annoncé la veille.Voilà ton lit.Tu n\u2019auras qu\u2019à étendre de la paille, et tu dormiras là mieux que dans la plume.Après les deux nuits précédentes passées en plein air, dans la forêt, l\u2019enfant avait accepté avec reconnaissance cette couche grossière.Mais on ne lui permettait pas d\u2019en profiter selon ses besoins.Les paysans venaient de s\u2019éveiller, eux.Et sans souci de l'âge de l\u2019enfant, de l\u2019épuisement qui la prostrait encore, ils avaient jugé qu\u2019elle devait se lever aussi.Marguerite rattachait ses cheveux dénoués pendant son sommeil._____Ta te feras belle plus tard, grommella la vieille.Il faut allumer le feu pour préparer le déjeuner des hommes.L\u2019enfant, élevée au milieu de tendres soins au manoir de Claymore, était donc réellement devenuo une servante do ferme ?La paysanne lui montra des brindilles auprès de latre.Puis elle ajouta : __Déterre la braise qui se trouve sous la cendre.Tu mettras alors la poignée de menues branches au-dessus et tu souffleras sur la braiso.L\u2019enfant obéit silencieusement.pauvre petite Cendrillon ! Mais elle ne réussissait pas.La vieille la poussa alors brutalement et la fit tomber à genoux.\u2014Là, approche-toi maintenant et souffle.Les larmes au yeux, Marguerite exécuta l\u2019ordre ainsi donne.Elle parvint à éveiller enfin une petite flamme sous la cendre cjui vait volé sur les cheveux et dans les yeux de l\u2019enfant.Les brindilles crépitèrent.La vieille y ajouta d\u2019autre menu bois, grommelant contre la maladresse et la lenteur de sa servante.\u2014Allons, débrouille ! gronda-t-elle.Mets du gros bois.Tandis quo le restant du brouet de vieille commençait à chanter sur le feu, elle reprit méchamment, en regardant du côté des hommes qui venaient de reparaître : \u2014Il faudra bien, pourtant, que tu nous racontes ton histoire.Les épaules de l\u2019enfant se serrèrent, sa tête se courba, ayant peur, avec de telles gens, de ce qui adviendrait sans nul doute après.La paysanne constata de nouveau la crainte quelle avait déjà remarqué la veille chez la malheureuse exilée.leLlOcVI U pull.\tuiou/iv\t- éloignés, elle se remettrait en route sans plus attendre.Maintenant elle n\u2019osait pas.Elle aurait craint d\u2019être arrêtée, rattrapée par eux.Comme le jour précédent, elle eut sa part, sordidement mesurée, de bouillie de seigle.Puis les hommes reprirent leurs bêtes de labour et sortirent.L\u2019enfant était seule avec la vieille : elle allait donc pouvoir quitter cette maison qui, maintenant, lui faisait peur.LXXXIII\u2014TRISTE SERVAGE.Marguerite avait attendu ce moment pour reprendre son voyage.___Je vous ai servie de mon mieux, dit-elle alors à la mégère dès qu\u2019elle fut seule avec elle.Je vais à présent vous remercier et reprendre ma traite.L\u2019autse ricana : \u2014Eh ! eh ! la belle, on voit que tu ne sais pas ce que les moissons coûtent à lever et à mûrir.D\u2019ailleurs tu ne peux t\u2019en aller sars nous apprendre ce qui t\u2019a fait te jeter ainsi dans les forêts.comme si tu avais eu peur qu\u2019on ne te retrouve ?Et pour achever de terroriser l\u2019enfant : \u2014Les gens de la reine risquerait de nous chercher noise.Mous ne pouvons te laisser partir Bans que tu nous aies tout appris, afin de te reconduire, s\u2019il y a lieu, vers les officiers de justice qui te ramoneront ensuite chez tes parents.Marguerite pâlit.Elle se vit retombant dans les griffes de ceux auxquels le chevalier français l\u2019avait arrachée, ot condamnée peut-être à un soit encore pire.\t_\t,, \u2014Plus tard, je vous dirai tout,\u2014balbutia-t-elle, ne songeant qu a éloigner ce moment redouté.Et elle résolut d\u2019attendre un instant où la vieille paysanne serait occupée, pour se jeter au dehors.Mais la paysanne no la quittait pas.\u2014Ce sera pour cette nuit,\u2014pensa l\u2019enfant.Retirée dans son réduit, elle ne s\u2019endormit pas, attendant que plusieurs heures se fussent écoulées.Alors elle quitta doucement l\u2019espèce à'in-pace qui lui avait été désigné et voulut gagner sans bruit la porte extérieure.Mais le chien fit entendro un grognement.La vieille fut aussitôt debout ainsi que son fils.\u2014Eh bien !\u2014siffla la mégère,\u2014on veut donc fausser la politesse aux gens sans même lefi remercier ?Marguerite bégaya une explication, mais la vieille lui désigna son réduit.Elle était prisonnière.\u2014Tommy,\u2014fit la paysanne,\u2014pour empêcher cette petite de faire quelque sottise, tu coucheras à la porte de son logis.Dès ce jour, l\u2019existence de l\u2019infortunée devint un véritable soi- vage.\t\u2022\t-r Il n\u2019était pas de travaux trop durs, ni trop rudes, ni trop avisants pour elle ; au contraire !\t( La nuit, Tommy, le jeune paysan, s\u2019étendait à l\u2019entrée du réduit où elle couchait.Et tandis que les jours so succédaient dans la ferme ou tous lui causaient une égale terreur, la pauvre Marguerite, laine en deuil, n\u2019espérant plus en Dieu ni aux hommes, s\u2019habituait à croire au malheur, à l\u2019anéantissement de tout.avn LXXXI V.\u2014 AMIS Kl Dill.EK Dans ses moments de plus grande tristesse, la fille d Ellen Mercy pensait invinciblement au vicomte de Mercourt.\u2014Hélas !\u2014se disait-elle,\u2014le noble gentilhomme gémit sans doute dans quelque cachot, avec toutes les aggravations de peines causées par sa courageuse résistance.La jeune fille ne se trompait pas.Henri de Mercourt était toujours enfermé dans une des obscures cellules de la première section de la Tour de I/mdrcs.Capturée elle-même, cloîtrée en quelque sorte dans cette terme perdue en un lieu où jamais nul étranger ne venait, elle n avait que la prière à employer pour lui.Mais d\u2019autres, plus forts, essayaient d\u2019agir durant ce temps.Fabers le corroyeur et Martial avaient attendu, durant quelque s jours encore, le retour ou plutôt des nouvelles du vicomte de Melcourt ?Ni l\u2019un ni l\u2019autre ne doutaient du récit fait par le portier do la maison, vide maintenant do Stewart Bolton.Le tronçon d\u2019épée rapporté par l\u2019artisan était une preuve complémentaire.\t_ Le corroyeur vint tristement annoncer à Martial le résultat négatif d\u2019une démarche auprès du gardien de la maison.\u2014C\u2019est bien, murmura le Breton après l\u2019avoir écouté, nous ne pouvons en douter, l\u2019ordre a été donné évidemment de ne rien révéler de ce qui touche à mon maître.Il m\u2019a tiré de la prison où 1 on CHOCOLAT HÉRELLE { Par demi-livres et quarts.\u2014 Quatre qualités.\u2014 Croquettes.Chocolat Râpé, Cacao Soluble.Tablettes-Déjeuner, napolitains.*\u2022\u201c LE MEILLEUR DU MONDE ET LE MOINS CHLH. 454 LE SAMEDI m\u2019avait enchaîné ; c\u2019est à moi qu\u2019il appartient aujourd\u2019hui de faire pour lui ce qu\u2019il a fait pour moi-même.\u2014Mais vous êtes impotent, objecta l\u2019artisan.Vos jambes brisées par les brodequins et les coins de fer ne peuvent plus guère vous porter, alors que vous sembliez aller mieux dernièrement.\" C\u2019est l\u2019inquiétude, l\u2019insomnie et la fièvre qui sont causes de votre aggravation de mal.Vous ne pouvez résister à la fatique.\u2014Fabers, c\u2019est la claustration, l\u2019immobilité qui me sont nuisibles.L\u2019air du dehors reviviliera mon sang.Rien n\u2019avait transpiré au dehors au sujet de la présence du Breton dans la maison.La vieille servante, impénétrable, n\u2019avait commis aucune imprudence ni souillé mot a âme qui vive.Martial ne bougeant pas de sa chambre, aucun indice ne pouvait donner l\u2019éveil aux limiers de Somerset.Mais une fois dehors ?Le courageux écuyer allait être livré à tous les hasards.C\u2019est oc (pie redoutait Fabers.Il exprima à Martial ses craintes, augmentées de celles que lui inspirait son état.\u2014Rassurez-vous, répondit le Breton, le mal que m\u2019ont fait les tourmenteurs du lord-duc deviendra ma sauvegarde.Et souriant de nouveau, du sourire des résignés héroïques, il montra, en un coin, une planche provenant d\u2019une étagère de la boutique du corroyeur.\u2014Cette planche est assez large pour me permettre de m\u2019y accroupir.Des courroies y assujettiront mes jambes et l\u2019attacheront à ma taille, ainsi que le font les culs-de-jatte qui demandent l\u2019aumône sur le grand pont de la Cité.Et avec un geste de puissance réelle ?\u2014Je serai trop bas, trop près de la terre, la mère nourricière des humains, pour que les gens de Somerset viennent me dévisager.Et il se mit à confectionner lui-même le siège, le traîneau de misère et de soul Trance sur lequel Martial se préparait à aller affronter l\u2019œil inquisiteur des agents et la puissance de Somerset.LXXXV.\u2014 A LA RUE En sa qualité de corroyeur, Fabers avait monté solidement l\u2019espèce de plate-forme sur laquelle Martial, accroupi, et se traînant à la force des poignets, devait se hasarder dans les rues de Londres.Lorsque le siège fut prêt, Martial y croisa ses jambes malades et fixa autour de lui les courroies installées par l\u2019artisan.Appuyé sur ses mains, comme un être incomplet, il essaya de se mouvoir à travers la chambre.Le soir venu, instruit par ses nombreuses expériences de la journée, il était arrivé à posséder plus d\u2019adresse.\u2014Je sais me mouvoir désormais, dit-il.Je vous quitterai demain.Et la résolution imprimée sur ses traits, il ajouta : \u2014L\u2019écuyer Martial Dacier va disparaître de ce monde et devient désormais Patrick l\u2019infortuné cul-de-jatte.Le lendemain, avant l\u2019aube, l\u2019écuyer du vicomte de Mercourt (juitta le lit où il reposait.Il devait sortir de la maison du corroyeur alors qu\u2019il ferait encore nuit.Leur sécurité mutuelle exigeait qu\u2019on ne le vit pas lorsqu\u2019il partirait.Martial avait toujours en sa possession la somme que son maître, le seigneur de lvcrvien, lui avait remise avant le moment où ils devaient tous s\u2019embarquer pour la France.Non seulement cette somme était actuellement inutile au Breton, mais elle pouvait devenir dangereuse, si on venait à la découvrir sur lui, dans le métier qu\u2019il allait faire.Il prit cet argent et mit de côté quelques menues pièces : puis, s\u2019adressant à à son hôte : \u2014Je ne vous offre pas de vous indemniser de mon séjour chez vous, ami Fabers,\u2014dit-il.Mais tout ceci m\u2019est inutile et pourrait mémo devenir périlleux pour moi.Ce que je conserve me suffira amplement.en attendant que j\u2019aie fait recette.Fabers serra dans son coffre le dépôt que Martial lui confiait.Et frappant sur le bois bardé de fer : \u2014Que vous vous présentiez de jour ou de nuit, il sera toujours là à votre disposition.Martial mangea avec une sorte d\u2019appétit joyeux.Les ténèbres qui pesaient sur la ville commençaient â s\u2019éclaircir.\u2014Il est temps de revêtir mon harnais, prononça le Breton.Il s\u2019accroupit sur la planche garnie de larges et souples courroies.Son regard se fixa sur une sorte de couteau de chasse, à lame courte mais épaisse, suspendu sur le côté du buffet.Fabers s\u2019en aperçut, le décrocha et le lui tendit en disant : \u2014Prenez-le, il pourra vous servir.Un éclair brilla dans l\u2019œil du Breton, et ses doigts se serrèrent, avec un frémissement joyeux, autour du manche de corne.-\u2014Et maintenant, adieu ! dit-il avec résolution.Dans un effort nerveux, Martial se laissa glisser dans la rue.Les poignées de bois, dont il s\u2019était muni, résonnèrent sourdement contre le sol.Fabers, restés debout sur la porte entrouverte, le suivit du regard.La forme trapue, écrasée, du cul-de-jatte disparut bientôt dans la pesanteur de la nuit qui noyait la terre.Le bruit inégal et pénible des poignées de bois s\u2019élevait seul, de plus en plus lointain.Il cissa bientôt se faire entendre.Martial venait de tourner l\u2019angle de l\u2019église.Il allait de nouveau affronter la vie !.LXXXVI.\u2014 LE CUL-DE-.I ATTE L\u2019endroit s\u2019appelait le Pont des Truands à cause dû nombre des mendiants, infirmes, loqueteux dt vout âge, do tout genre et de tout sexe qui s\u2019y rendaient, afin d\u2019exploiter, sur ce passage, la charité publique.Parvenu à la tête du pont, Martial il fit halte un moment, passa une de ses sur son visage où il essuya de la sueur qui y perlait.Il examina les deux côtés du pont, et, ébranlant de nouveau sa masse recroquevillée, alla s\u2019échouer difinitivement au pied d\u2019un des montants de l\u2019énorme chapente.Le cul-de-jatte demeura un instant immobile à son coin.Il était affreusement pâle, ses lèvres elles-mêmes étaient toutes blanches.Des élancements aigus traversaient ses jambes écrasées parle poids de son corps et comprimées entre les courroies.C\u2019était l\u2019effet du repos.Hélas ! son apprentissage du métier de cul-de-jatte se révélait plus dur qu\u2019il ne s\u2019y était attendu.Il était temps.Le Breton était à bout.Les mendiants espacés sur le pont égrenaient leur supplications éplorées.Un passant laissa tomber son regard sur le cul-de-jatte, qui, affalé contre la paroi du pont, ne mêlait pas sa voix au concert de ses voisins.Martial crut discerner un étonnement dangereux chez cet homme.Il porta la main au chapeau élimé qui le couvrait.\u2014La charité, par pitié ! fit-il en le tendant au piéton.Celui-ci eut un brusque mouvement.Il lui semblait reconnaître cette voix.Mais il se rassura Que pouvait avoir de commun ce cul-de-jette, avec l\u2019homme que son accent venait de lui rappeler ?Et puisant, dans la poche de cuir qui pendait à sa ceinture, une menue pièce de monnaio, il la laissa tomber dans le chapeau du mendiant et poursuivit son chemin.Martial frémit.Le passant qui venait de lui accorder cette aumône n\u2019était autre que le tourmenteur de la Tour de Londres, l\u2019homme qui, sur les ordres de Somerset, avait tenaillé sa chair avec tant de férocité.\u2014Lui ! lui \u2019 pensa le Breton.N\u2019est-ce pas Dieu qui l\u2019a placé sur ma route.lui à qui nul détour n\u2019est inconnu dans la funèbre prison où mon malheureux maître m\u2019a remplacé, mon maître dont il connaît sûrement la captivité.En même temps, il chercha à le suivre du regard.Mais, accroupi au ras du sol ainsi qu\u2019il l\u2019était, il l\u2019eut bientôt perdu de vue.Martial songea alors au mouvement de surprise du tourmenteur lorsqu\u2019il avait entendu sa voix.\u2014Il l\u2019a reconnue, pensa-t-il, mais l\u2019inspection de mes traits ne lui a rien dit.L\u2019épreuve que je viens de faire sans le vouloir était dangereuse ; mais elle est concluante.Le cul-de-jatte du pont des Truands ne peut évidemment être le même homme que le prisonnier évadé dés souterrains de la Tour de Londres.D\u2019autre part, il lui semblait toujours que des aiguillons enflammés traversaient ses muscles.Et il avait besoin aussi de tenir ses lèvres closes pour no pas laisser entendre des gémissements qui auraient trop vivement attiré l\u2019attention sur lui.Ce que fut cette journée est effrayant.Parfois Martial regardait le fleuve, se demandant s\u2019il n\u2019allait pas s\u2019y précipiter.La nuit arriva enfin, venant mettre un terme au supplice intolérable de l\u2019infortuné.Les piétons se faisaient rares : les mendiants quittaient leur poste les uns après les autres.Trois d\u2019entre eux s\u2019éloignèrent ensemble.Martial ne savait où aller passer la nuit. LE SAMEDI 455 Il supposa cjue ces professionnels de la mendicité regagnaient un taudis où logeaient les gens de leur espèce.Il résolut de les suivre.A présent l\u2019ombre enveloppait le pont, jetant sa pesanteur lucide sur le fleuve au-dessous de lui.Le Breton reprit les patins qui protégeaient ses mains contre le contact direct du sol.^ Au premier mouvement qu\u2019il fit, ce qu\u2019il ressentit fut tellement violent qu\u2019il ne put retenir un gémissement, presque un cri d\u2019angoisse.\u2014Oh ! fit-il, je ne puis pourtant pas demeurer ici.Cramponnant alors, avec un efl'ort aflolé, ses mains aux charpentes du pont, il tira son corps en avant.Un halètement sourd et rauque passait entre ses mâchoires attreu-sement contractées.Il arriva ainsi au bout du pont.Le claquement saccadé des patins et de son siège d\u2019angoisse s\u2019élevait dans la nuit.Les mendiants qui le précédaient s\u2019arrêtèrent, prêtant l\u2019oreille.\u2014C\u2019est le cul-de-jatte, dit l\u2019un d\u2019eux.Et ils reprirent leur marche.Les artères les plus animées des grandes villes avoisinent souvent des repaires immodes.Les trois mendiants, aux pas desquels Martial s\u2019était attaché, suivaient une ruelle aux détours capricieux.Elle devenait de plus en plus étroite, s\u2019insinuant entre des maisons de plus en plus basses et lépreuses.Dos groupes de deux ou trois personnes, des couples stationnaient de loin en loin, obstruant entièrement le passage et dévisageant tous les nouveaux venus.Sans être précisément placés là en sentinelles, les individus croisés dans la rue par les trois mendiants veillaient à ce que nul intrus ne s\u2019introduisît dans ce quartier de la ville, qu\u2019ils considéraient comme leur domaine, un royaume où les gens de la reine eux-mêmes n\u2019aimaient pas à se hasarder.Les mendiants, dont la silhouette guidait Martial, prononçaient alors quelques paroles, sortes de mots de passe, et continuaient tranquillement à avancer.Derrière eux, le Breton, trébuchant à chaque pavé, soutenu par une frénésie désespérée et muette, continuait à se traîner.Il arriva en face des gens qui barraient la rue.Ceux-ci le considérèrent à leur tour.Martial les aperçut à peine dans le brouillard qu\u2019il avait devant les yeux, toutes ses facultés tendues vers l\u2019ombre des trois mendiants qu\u2019il avait résolu de suivre jusqu\u2019à la chute finale dans l\u2019espoir d\u2019un abri,\u2014d\u2019un abri sûr, car il avait entendu parler de la solidarité de ces hommes.11 ne prononça aucune parole, s\u2019acharnant à soulever son corps avec tout ce qui lui restait d\u2019énergie.Les autres ne l\u2019arrêtèrent point.C\u2019était un cul-de-jatte, un râcleur de vase, ce netait pas la peine de l\u2019interroger ; il était de droit membre de la confrérie et avait droit de cité.On s\u2019était écarté, le laissant aller, trébuchant à chaque ornière.A un dernier coude, Martial aperçut une lanterne rouge.On aurait dit une flaque de sang lumineuse.Il vit trois hommes passer devant.C\u2019étaient les mendiants du pont des Truands.Le Breton tendit son cou, sa tête exsangue se crispa et ses patins de bois, le carcan sur lequel il était enchaîné, résonnèrent plus convulsivement sur le pavé.Le fils de l\u2019intendant du manoir de Kervien se trouva devant une porte étriquée, ouverte dans une ogive gothique éventrée.La lanterne au verre épaissi de crasse durcie et huileuse éclairait, vaguement, de sa lueur sanglante, deux marches usées qui conduisaient à cette porte.\u2014Le calvaire ! murmura Martial.Il prit ses patins entre ses dents, ayant besoin de mordre pour ne pas crier.\u2014A.ââh ! grinça-t-il.Et il planta ses doigts dans les angles de la pierre pour se hisser à l\u2019intérieur.Il y parvint sans savoir comment.Une salle étroite se trouvait sur la gauche, la nuit qui y régnait trouée par la flamme d\u2019une chandelle.Martial reprit ses patins, recommença à traîner son siège, son pilori moumant, qui raclait les dalles, le malheureux n\u2019ayant pas la force de le soulever, se dirigeant vers cette salle.Au bruit, un homme à la carrure massive, à la barbe hisurte, parut sur le seuil, regarda le cul-de-jatte.\u2014Que veux-tu, toi ?interrogea-il avec rudesse.Martial entr\u2019ouvrit la bouche.Mais il réfléchit à temps et ne parla pas, se contentant de porter la main à sa tête pour faire signe qu\u2019il voulait dormir.\u2014Tu réclames la paillasse, compris, bougonna l\u2019homme.Cul-de-jatte et muet, c\u2019est complet.Ici au rez-de-chaussée ou au premier ?.Choisis ?Il montrait une porte à deux pas de là.Sans un geste, n\u2019ayant de la force que pour l\u2019impulsion mécanique qui le soutenait, Martial, le corps déjeté, marcha vers cet endroit.C\u2019était un réduit étroit, un caveau plutôt, sorte de niche pour trois ou quatre dormeurs à peine, avec un peu de paille étendue à terre.Le Breton se tordit jusqu\u2019à cette paille.La porte ouverte du réduit éclairait l\u2019intérieur.Au dehors, le logeur attendait.Lorsqu\u2019il vit le pauvre Martial atteindre le fond, il referma la porte sans un moi.Martial se trouvait plongé dans les ténèbres.Il était seul.Alors, d\u2019un coup violent, avec une sorte de frénésie rauque, désespérée, le malheureux fit sauter les boucles des courroies qui le martyrisaient.Ses jambes gonflées, durcies, échappèrent aux liens qui les broyaient affreusement.Et il tomba sur la paille.Il resta là à la renverse, des râlements sourds dans la gorge, sur la couche où il s\u2019était affalé, comme mort, dans son trou d ombre, pareil à un sépulcre.LXXXVIL\u2014- LA SAINTE I'ÈCi.îE Martial était resté longtemps dans cet état de torpeur écrasée.Ses jambes tuméfiées, gonflées à éclater, lui semblaient de plomb, \u2014 du plomb fondu, brûlant, corrodant ses fibres.\u2014Ah ! murmurait-il par moments, c\u2019est trop ! c\u2019est intolerable.Oh ! les chiens (pii me déchiquètent.qui me broient les os ! Il exhalait cela en un demi-délire, l\u2019excès insoutenable de la souffrance mettant, devant son cerveau, des bandes de chiens au poil hérissé se disputant ses membres dans lesquels leurs crocs s enfonçaient.La nuit s'avançait Dans la fièvre qui l\u2019assommait, il finit par s\u2019endormir.Son corps, incapable de servir plus longtemps d\u2019aliment à la douleur, trouvait enfin son repos dans une sorte d\u2019anéantissement morbide.Il dormait.Mais de quel sommeil, jusqu\u2019à ce que le sang, qui recommençait à circuler dans ses veines, eût expulsé les parties qui s\u2019y étaient coagulées.Alors, un peu de bien-être, \u2014 tel un coin du paradis après les fureurs de l\u2019enfer, \u2014 s\u2019insinua doucement en lui, et un rêve meilleur posa ses ailes sur son esprit.\u2014Je suis donc parvenu à dormir, fit-il plusieurs heures après.Allons, la nature a reprit ses droits.Elle me rappelle ma tâche.Il sentit quelque chose de dur dans la poche de sa casaque.C\u2019était un morceau de pain que la vieille servante du corroyeur lui avait remis la veille avant qu\u2019il s\u2019en alla.Le Breton porta le pain à sa bouche.Il était sec.Cependant il le mangea avec avidité : il y avait plus de vingt-quatre heures qu\u2019il n\u2019avait rien pris.Son misérable repas terminé, il voulut se lever, retourner au pont des Truands où il devait se montrer encore pour jouer le rôle auquel il s\u2019était voué.Et il essaya de replier ses jambes sur le coussin qui recouvrait le carcan.\ts Le mouvement qu\u2019il fit réveilla violemment la sensibilité assoupie de ses membres.Martial voulut passer outre, dominer le mal, et ressenti au cœur un coup si brusque qu\u2019il crut qu\u2019il allait s\u2019évanouir.Il dut y renoncer.Ses mains se joignirent dans un spasme de désespoir, tandis quil murmurait : \u2014Serai-je donc contraint de demeurer ici ?.Il sentait à présent courir dans ses jambes les lames de feu qui l\u2019avaient si affreusement martyrisé la veille.Les heures passaient.Brusquement la porte s\u2019ouvrit, et l\u2019homme qui l\u2019avait introduit dans ce caveau, lorsqu\u2019il s\u2019était présenté, se montra.\u2014Eh bien ! assez dormi, je crois ! grogna-t-il.On payait pour la nuit et non pour la journée.Le Breton serra convulsivement les lèvres pour ne point parler.Avec une expression de désespoir trop réel, hélas ! il secoua la tête en montrant ses jambes gonflées.CARDINALES ** ¦» »>\u2022\t{ HATENT LE RETOUR DES FORCES, STIMULENT LE FOIE ET PRÉVIENNENT LES RECHUTES. 456 LE SAMEDI Lo loueur haussa les épaules avec mépris.Le nuiet, \u2014 il croyait (|ue Martial l'était, \u2014 payait son apprentissage : et il était probablement condamné à la paille pour la journée, comme un vieux cheval fourbu.Mais lui tenait à toucher son obole et à la toucher double, en \u2014Hester là ?tit-il hargneux, l»a paille ne se donne pas.L est deux sous pour la nuit, autant pour le jour, à donner de suite.Martial prit dans sa poche une partie des aumônes qu il avait reçues la veille et tendit au logeur ce qu\u2019il lui demandait.Celui-ci, voyant qu\u2019il avait fait recette, s humanisa.-On t\u2019apportera une écuelle de soupe à midi si tu veux.O est deux sous aussi.Martial inclina la tête en signe d\u2019acceptation.Il lui tardait d\u2019être seul.Le logeur reparti, il retomba sur sa couche.\u2014Je vais donc voir s\u2019écouler une journée inutile de plus.Un jour de plus de captivité pour mon maître.LXXXVIII.\u2014 UN PASSANT CHARITABLE Une journée et deux nuits de repos avaient fait grand bien à Martial.\t, ,\t., , Aussi, le surlendemain matin, lorsque le logeur rouvrit la porte p >ur mettre ses pensionnaires dehors, il trouva le Bretron en train de boucler ses courroies.\t.\t.Le réduit dans lequel ce dernier venait de passer trente-six heures avait été plus peuplé durant cette dernière nuitée.Outre un béquillard, client assidu probablement, un aveugle véritable et un lépreux immonde, effrayant à voir, avaient partagé cette hospitalité du moins de ceux qui se répandaient dans Londre pour glanei les ^C\u2019était aussi l\u2019heure de la rentrée pour certains autres, les plus hardis, les plus forts ou les plus impatients.\t.Ces derniers aimaient mieux prendre que tendre la main ; ça allait plus vite et cela rapportait quelquefois davantage, quand le métier ne rapportait pas un bout de chanvre à 1 extrémité cl une ^ Martial les croisait, la mine patibulaire et féroce, avec leur tou-telas pendant au côté.Us allaient dormir ou boire, pendant que la longue fale des mendiants s\u2019écoulait, boitant, se tordant, se traînant.Les uns et les autres étaient tranquilles ici : les archers du lord-chief de justice ne viendraient pas les y relancer.Martial souffrait moins que l\u2019avant-veille.Puis, au milieu de cette population étrange, sauvage et vile en même temps, une sorte de fièvre l\u2019emplissait.Ces hommes qu\u2019il croisait et dont quelques uns avaient du sang sur leurs loques personnifiaient la lutte, la lutte de leurs instincts grossiers et sanguinaires, soit, mais en somme la lutte ! Lord Somerset était le maître pour tous, mais il ne 1 était pas pour eux, en fait.\t.Et inconsciemment il se disait que l\u2019on pourrait accomplir quelque chose de fort, de puissant avec ces hommes, bien tenu dans la 111 La ruelle s\u2019élargissait, les maisons étaient moins lézardées ; c\u2019était la véritable capitale de l\u2019Angleterre, celles où pesaient, incontestés, le pouvoir d\u2019Elisabeth et celui plus lourd encore de son favori.\u2014Allons ! fit Martial en s\u2019appuyant nerveusement sur les patins de bois qui lui permettaient d\u2019avancer parmi les cloaques et de tirer en avant le poids de son corps.Et il affronta à son tour la ville où tout était menacé et imprévu pour lui.\t,\t.\t.\t., Il reprit le chemin du pont où il avait passé une journée si atroce, la première fois.\u2018LLC IlU'tuiuuu/c.\t-\t.\t.Vf * I\tles stigmates purulents couraient sur la peau de celui-ci.Mais cela ne suffisait pas, vnisemblablement, a son ambition, car tandis qui» Martial Dacier assujettisait son pauvre corps sur la planche ou il allait se traîner de nouveau, le lépreux sortait d\u2019une besace sordide un pot de couleur, un pinceau.\t, Et employant tour à tour le contenu de ce pot et des sachets de poudre placés ensuite à côté de lui, il s\u2019était mis à se tatouer avec un art étrange et véritablement stupéfiant.Quand le loueur eut annoncé de son ton rogue que le moment de déguerpir était venu, il ne se dérangea pas, poursuivant sa besogne, ne se cachant pas.\t.\t,\t, , II\tsavait que rien de ce qui se passait dans le royaume de la pègre mendiante ne transpirait au dehors.Un mélange d\u2019horreur et d\u2019admiration pénétrait Martial en voyant l\u2019étalage do plaies hideuses qui couvrait maintenant ces jambes déjà gangrenées.Et, pour se raffermir, il pensa :\t.\u2014Les agents de Somerset ne viendront pas me découvrir ici.Ils n\u2019oseraient s\u2019aventurer fans être en force dans ce qu'on appelle le royaume de la léproserie.L'espèce d\u2019inviolabilité dont jouissaient les mendiants et tire-lame de profession dès qu\u2019ils avaient mis le pied dans le recoin sordide de la cité où ils avaiont établi leur quartier général, devenait une protection pour Martial.\t.\t.Il saurait où se réfugier, le jour où il sentirait menacé.En attendant, il allait affronter de nouveau le grand jour et le regard des sbires du lord-chief de justice.Il reprit donc les patins de bois sur lesquels il s\u2019appuyait pour traîner son corps dolent.\t, __Tu repars à la récolte, le cul-de-jatte ?fit le béquillard.Martial inclina la tête.\t* .\t, .Il devait continuer à jouer le rôle de muet qu u avait adopté a la suite du mouvement de surprise constaté par lui chez le tourmen-teur de la Tour de Londres.Pourvu que ce changement, que ce mutisme qu il s infligeait ne lui nuisît pas lui-même.\t_\t.C\u2019était pourtant nécessaire : il y avait trop de danger à taire entendre le son de sa voix par d\u2019autres, plus perpicaces peut-être que le.charitable bourreau n\u2019avait paru l\u2019être.Il se souleva sur ses poignets, et la planche sur laquelle sou buste était attaché racla la paille, écorchant le sol raboteux.\u2014Bonne chance ! lui cria le béquillard.Le Breton le remercia par un sourire nerveux.Il arriva sur le seuil du l\u2019infecte hôtelière où il venait de passer un temps si long, lui semblait-il.\t_\t.\t, 11 s\u2019orienta facilement, reprit la ruelle qui l\u2019avait amené la, 1 avant- C\u2019était le moment de l\u2019immigration des truands vers vers la ville ; Les passants commençaient à circuler.Le concert traînard des mendiants sollicitant 1 aumône avec un accent et des paroles toujours semblables s\u2019élevait déjà.Seul, le cul-de-jatte faisait tache dans cet ensemble.Il tendait silencieusement sa main dans laquelle, rarement, une pièce de monnaie infirme tombait.On ne donnait guère qu\u2019à ceux dont le ton faisait le mieux vibiei la pitié de ceux qui les entendaient.Soudain l\u2019œil volontairement alourdi de cul-de-jatte papillota, mais durant une seconde à peine.Il venait de reconnaître Fabers le corroyeur.La veille, celui-ci avait envoyé sa servante parcourir tous les endroits où se tiennent les mendiants.C\u2019est qu\u2019un événement toujours redouté et cependant imprévu s\u2019était produit.\t.Le même soir où Martial, râlant, épuisé de corps et d âme était allé échouer dans un bouge de la grande léproserie, au moment ou le corroyeur s\u2019apprêtait à fermer sa boutique, un homme s était présenté sous prétexte d\u2019achats à faire.Tandis qu\u2019il tenait le marchand immobilisé derrière son comptoir, il s\u2019était avancé sur le pas de la porte pour examiner la marchandise sous le jour déclinant, et il avait toussé fortement.Cinq hommes postés isolément aux alentours avaient alors î epondu à son appel et envahi le magasin.Fabers avait eu d\u2019abord un moment d alarme.\u2014Malgré toutes nos précautions, les satellites du .duc ont flairé l\u2019ennemi, se dit-il.Mais sa faiblesse ne devait pas durer.\t.L\u2019écuyer français était parti depuis le matin et lui seul serait pris.Depuis longtemps, Fabers prévoyait cette castastrophe : après le fils assassiné, le père jeté aux gehennes : c était dans 1 ordre.Et l\u2019artisan eut bien vite repris toute sa fermeté.\u2014Tu caches un étranger, un conspirateur dans ta demeure, avait dit alors l\u2019homme qui s\u2019était présenté le premier, où est-il ?\u2014Cherche ! (A suivre.) FEUILLETON INCOMPLET Les personnes qui auraient perdu quelque partie des feuilletons en cours de publication ici ou des numéros entiers du Samedi pourront se les procurer en s\u2019adressant à, la librairie française de M.Pony, 1632 rue Sainte-Catherine."]
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