La barre du jour, 1 janvier 1965, Juillet
[" ta faute dec \\ revue littéraire Volume 1 \u2014 Numéros 3-4-5 DIOGENE Fantaisie en un acte de Jacques Languirand À CEUX QUI VIENDRONT c/'André Berthîaume VttèctiU \u2022 L'ANGLOMANIE de Louis-Joseph Quesnel \u2022 CHRONOLOGIE des pièces de théâtre québécoises jouées à la Société Radio-Canada de 1950 à nos jours.TEXTES DE andré berthiaume \u2022 guy dufresne \u2022 jacques ferron \u2022 giIles gasse \u2022 claude gauvreau \u2022 éloi de grandmont \u2022 roger huard \u2022 ciaude jasmin \u2022 yerri kempf \u2022 Claude levac \u2022 françois piazza \u2022 jean-robert rém illard \u2022 jean-guy sabourin \u2022 denis st-denys \u2022 jan Stafford.t & e a t *c e ^ ce e e e NUMÉRO SPÉCIAL ^ tytfSVIÆ cfôc revue littéraire bimestrielle juillet-décembre 1965 ioan Comité de direction : Secrétaires \u2022\u2022 Distribution : Nicole Brossard Marcel Saint-Pierre Roger Soublière Jan Stafford Louise Hurtubise Christiane Cyr Agence de Distribution Populaire, 1130 est, rue Lagauchetière, Montréal, Qué.Les auteurs des textes que nous publions sont les seuls responsables des opinions qu'ils émettent.Toute reproduction interdite.Les textes soumis à la revue seront remis sur demande s'ils sont accompagnés d'une enveloppe affranchie.Toute correspondance doit être adressée au secrétariat de la tanne du feun 4915, rue Coolbrook, Montréal, Qué. SOMMAIRE la barre du jour jan Stafford gifles gasse éloi de grandmont yerri kempf jean-guy sabourin françois piazza jacques languirand andré berthiaume guy dufresne jacques perron claude gauvreau roger b.huard claude jasmin claude levac FAIRE PARLER LES AUTRES .THÉÂTRE, CONCEPTIONS, RÉFLEXIONS jean-robert rémillard denys saint-dénis andré berthiaume claude savoie louis-joseph quesnel la barre du jour EDITORIAL 3 THÉÂTRE ET SOCIÉTÉ\t8 LA GRANDE UNIVERSITÉ\t16 MORT DE JEAN BÉRAUD\t19 COMMENT PEUT-ON ÊTRE .\t21 DES HOMMES ET DU THÉÂTRE\t23 » LE CRITIQUE DANS LE THÉÂTRE 26 DIOGÈNE 33 L'HOMME ET LA PAROLE\t60 DIALOGUE SUR LE THÉÂTRE\t62 LE PERMIS DE DRAMATURGE\t65 MA CONCEPTION DU THÉÂTRE\t71 ÉTABLIR UNE DÉFINITION\t74 THEATRE ET REVOLUTION QUÉBÉCOISE 91 AMÉRIQUE 1965 .\t94 A CEUX QUI VIENDRONT 96 PRÉSENTATION (LES INÉDITS) 113 L'ANGLOMANIE 117 CHRONOLOGIE 142 écUtwUai CATAPLASMES et SUBVENTIONS Nous sommes, ou nous entrons, dans ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la civilisation des loisirs, d\u2019où l\u2019importance des activités culturelles.Il va sans dire que la culture, étant un bien collectif, n\u2019est pas, ou ne devrait pas être, un produit de luxe.Nous croyons que le théâtre est une école de libération collective, un facteur de désaliénation des plus importants.Ceci dit, il nous semble capital de tout mettre en branle pour rendre le théâtre populaire, i.e.accessible à tous.Nous croyons qu\u2019il faut l\u2019envisager comme un service public.?Si nous examinons la situation du théâtre au Québec, nous nous rendons d\u2019abord compte que, hors de Montréal, il n\u2019y a pas de représentation théâtrale qui se donne de façon régulière.Il y a bien l\u2019Estoc, à Québec, qui est permanent, mais, ne pouvant accueillir plus de 125 personnes par représentation, c\u2019est plutôt mince pour une telle ville, la deuxième en popidation, ne l\u2019oublions pas.En fait, le seul théâtre qui se donne hors des très grands centres l\u2019est par des amateurs animés d\u2019un courage frisant le fanatisme.N\u2019ayant, la plupart du temps, aucun moyen financier, mal équipés, sans locaux, sans aide, si ce n\u2019est de l\u2019ACTA qui fait tout de même de son mieux, ils sont souvent voués à disparaître à plus ou moins brève échéance.Reste les théâtres d\u2019été, phénomène avec lequel il faudra dorénavant compter, qui, avec les résultats obtenus, pourraient être qîcalifié de boîtes à surprises.Ces tentatives et expériences ont en effet permis de montrer que le public existe \u2014 près de 100,000 personnes l\u2019été dernier, sans compter que ce n\u2019est qu\u2019un débivt \u2014 et qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019à lui offrir des spectacles qui en valent la peine pour qu\u2019il se déplace.Voyons brièvement ce qui en est du public montréalais.Constitué d\u2019intellectuels, d\u2019étudiants, de bourgeois, soit d\u2019tme minorité, ce public est loin d\u2019être représentatif de la population.Il s\u2019agit de la classe dirigeante.3 Soulignons toutefois une initiative des plus heureuses : les soirées syndicales, soit des salles vendues à l\u2019avance aux syndicats.Quand on sait qu\u2019il n\u2019y a pas même, à Montréal, une personne sur cinquante \u2014 et nous sommes généreux \u2014 qui va au théâtre de façon régulière, on a de quoi souhaiter plusieurs autres mouvements du genre.Remarquons que le Théâtre du Nouveau-Monde ne s\u2019est pas donné du jour au lendemain une moyenne annuelle de 20,000 spectateurs par pièce.De plus, si l\u2019Egrégore a déménagé et si les Apprentis-Sorciers sont en train de le faire, c\u2019est que leur public est devenu plus vaste.Il reste à savoir s\u2019il n\u2019y aurait pas moyen d\u2019accélérer cette progression et surtout, veiller à ce qu\u2019il n\u2019y ait pas de régression.Si le public ne vient pas, allons à lui.Les expériences européennes sont concluantes à ce sujet.On joua même, avec succès, du Beckett dans des usines.Pourquoi pas ici ?Surtout avec notre problème linguistique .Ce qui ne remplacerait évidemment pas l\u2019unilinguisme qui est pour nous une mesure urgente et capitale.?Notes avons noté que le théâtre est centralisé et qu\u2019il ne profitait qu\u2019à une minorité déjà favorisée.Pour remédier à cet état de fait, il faudrait d\u2019abord des locaux adéquats hors de Montréal.Le Rapport Parent recommande l\u2019aménagement de régionales, soit vraisemblablement partout où il y a une population assez élevée (donc à tous les endroits où le théâtre devrait être présent).Ne serait-il pas normal que ces institutions soient dotées de centres culturels ouverts, évidemment, au grand public ?Et attention ! pas sur les campus mêmes car cela deviendrait la \"patente\u201d aux étudiants et le public adîilte ne se dérangerait pas pour y venir assister à des pièces.On ferait ainsi d\u2019une pierre deux coups.Une lacune grave serait comblée, et pour les étudiants, et pour le public.Sans compter que ces centres ne serviraient pas qu\u2019au théâtre.Qu\u2019on songe aux concerts symphoniques, ciné-clubs, festivals, etc.Vraisemblablement, on assisterait rapidement à la formation de troupes d\u2019amateurs par les étudiants.La possibilité de spectacles entre les centres régionaux est évidente.Il existe une Ecole Nationale de Théâtre et un Conservatoire d\u2019Art Dramatique pour former des comédiens professionnels.Ces deux écoles ne sont pas suffisantes, mais c\u2019est au moins une base.Il s\u2019agit d\u2019abord 4 de bien équiper ces deux premières et ensuite d\u2019en ouvrir d\u2019autres ailleurs.Il est capital de former dès maintenant un véritable réseau de troupes de tournée.Ces comédiens et metteurs en scène qui sortiront des écoles, et qui sortent actuellement, devront être utilisés.L\u2019étudiant en droit étudie pour plaider et l\u2019étudiant en art dramatiqtie pour jouer.Inutile de végéter en attendant le grand rôle à Radio-Canada.D\u2019où la nécessité d\u2019un bureau responsable pour mettre sur pied ces troupes de tournée, ceci sur une base permanente.Ajoutons que pour rendre le théâtre populaire, il faudra en arriver à développer un répertoire de pièces qui nous soit propre.Ceci est important.On est toujours plus intéressé par ce qui nous concerne directement.Qu\u2019on songe à Tit-Coq et à Bousille et les Justes .Non pas que nous refusions le théâtre français, russe ou américain, ou dans un autre ordre d\u2019idées, le théâtre d\u2019avant-garde.On doit d\u2019ailleurs continuer à jouer ces pièces.Mais sans vouloir faire québécois à tout prix, il doit y avoir moyen de développer une dramaturgie qui nous reflète un tant soit peu.Nous croyons que les rudiments de l\u2019art dramatique devraient être enseignés dans les écoles afin de, graduellement, tenter de faire prendre goût à la chose aux élèves.Les initier plus tard à la critique serait une suite normale.Conséquemment, nous croyons que l\u2019Université, formant les professeurs, devrait décerner un certificat de théâtre à la Faculté des Lettres.De plus, nous ne pouvons qu\u2019applaudir à la démarche des Baladins qui se sont lancés dans l\u2019éducation théâtrale en montant une pièce pour enfants (de cinq à treize ans) et en la jouant tous les samedis après-midi dans une école différente (de la CECM).rfL\u2019éducation théâtrale du public adulte ne peut se faire efficacement que si on peut lui donner l\u2019occasion de prendre contact avec la scène dès l\u2019enfance.\u201d C\u2019est Maria Krishna, la directrice de la troupe qtii s\u2019exprime ainsi.(1 ) Il est à souhaiter qu\u2019on tienne compte de ces propos.On voit d\u2019ailleurs la nécessité d\u2019une collaboration très étroite entre le Ministère des Affaires Culturelles et le Ministère de l\u2019Education.Qu\u2019en est-il dans les faits ?C\u2019est à se demander s\u2019ils ne s\u2019ignorent pas l\u2019un l\u2019autre.L\u2019Honorable Bona Arsenault a reçu une somme imposante du gouvernement fédéral pour faire construire des centres culturels à travers le Québec.Y a-t-il eu consultations avec les deux ministères précités ?5 ) Actuellement, nos troupes se financent par un système de subventions à trois paliers.En effet, des Conseils des Arts ont été formés par P administration de Montréal et par les gouvernements fédéral et provincial.Nous insistons : Le théâtre n\u2019est pas un produit de luxe et doit être envisagé comme un service public.Sachant qu\u2019une bonne proportion du montant des subventions reçues par les troupes doit nécessairement servir à défrayer le coût du loyer des salles de théâtre, ne serait-il pas plus normal d\u2019établir parallèlement un programme à longue échéance d\u2019achat (ou de construction ) de locaux ?Que le public aide les troupes de ses deniers en payant un prix d\u2019entrée à sa portée est une chose normale.(Notons que ce dernier est souvent trop dispendieux et qu\u2019en plus il reflète à merveille la mentalité qui prévaut, à savoir, \"je suis riche, je peux donc payer plus et j\u2019ai alors toujours la meilleure place\u201d.) Mais fondamentalement \u2014 il est utopique de penser à l\u2019autofinancement \u2014 le gouvernement a le devoir d\u2019offrir ce service, organisé de façon cohérente, à la collectivité.En ne tentant rien pour faire disparaître cette farce qui consiste à donner d\u2019une main et à retirer de l\u2019autre (taxe d\u2019amusement), il n\u2019aide guère les choses.Il n\u2019est pas non plus normal que nos troupes aient à se plier à ce ridicule baise-f esses à trois paliers.Nous ne pouvons d\u2019ailleurs comprendre comment on peut en arriver à seulement penser sérieusement à une coordination adéquate pour le financement du théâtre quand les revenus proviennent de trois sources distinctes et autonomes, pour ne pas dire compétitive.Il faut au plus tôt un véritable responsable si on veut que le théâtre se développe de façon intelligente.Et ce responsable, c\u2019est le gouvernement du Québec.Au fait, que vient donc faire Ottawa dans cette galère ?Evidemment ce n\u2019est pas le fort du gouvernement fédéral de se mêler de ses oignons .Il est évident qu\u2019on ne peut s\u2019attendre à mer et monde avec un budget aussi dérisoire que celui du Ministère des Affaires Culturelles.Notre sacro-saint gouvernement nous rabattra sûrement les oreilles avec \"ses\u201d priorités \u2014 qu\u2019advient-il donc de ce fameux projet de loterie nationale ?Organiser un système théâtral dans une optique comme celle que nous avons décrite nécessitera un changement radical de pensée sociale, politique et économique.Il faudra prendre les moyens qui s\u2019imposent et cesser cette politique de cataplasmes.Plus le théâtre se développera, plus il sera coûteux.Ce sera 6 difficilement rentable éle et or ale ment.On s\u2019en rend d\u2019ailleurs compte par l\u2019inaction et l\u2019irresponsabilité du gouvernement.Chaque subvention permet au théâtre de survivre.Quand lui permettra-t-on enfin de vivre, ce pour le plus grand profit dé la collectivité, véritable propriétaire de ce bien qu\u2019est notre culture ?R.S./ la fowte du fowt i i (1) La Presse, Montréal, lundi 8 novembre 1965, p.18. JAN STAFFORD THÉÂTRE ET SOCIÉTÉ THÉÂTRE ET SOCIÉTÉ D\u2019ICI La plupart de nos troupes québécoises ne jouent des pièces de \"divertissement\u201d (Feydeau, Molière) que pour refuser le climat nécessaire à la recherche de soi-même; ainsi, instinctivement, on refuse la portée déstructurante\u201d d\u2019un théâtre populaire \"localisé\u201d et, malgré lui, fidèle à la structure sociale du monde ambiant.En jouant des pièces non contemporaines, où chacun reconnaît à peine son rôle, on ne risque nullement la remise en question de l\u2019ordre établi.Le théâtre, au Québec, étant réservé à une simili-élite, cette élite agit comme force de pression pour le choix des pièces à l\u2019affiche; ce groupe social défend sa tranquilité et son équilibre.Ainsi, en faisant un choix de pièces qui ne dérange pas l\u2019équilibre interne des classes et des factions de la société on nie nécessairement le caractère significatif du théâtre qui est alors classé comme \"divertissement\u201d c\u2019est-à-dire une rupture avec la vie quotidienne en ce sens que l\u2019on entend s\u2019engager très peu dans le jeu dramatique.Cette vision d\u2019un théâtre \"divertissant\u201d, donc empreint de gratuité et par cela neutre et aseptique est imposé par l\u2019élite intellectuelle (par exemple les abonnés du Rideau-Vert) qui ne va pas au théâtre pour se \"troubler\u201d mais pour rencontrer les autres abonnés, qui sont ordinairement de la même classe sociale.Si les pièces sont trop sérieuses ou \"déstructurantes\u201d l\u2019élite se le dit et le théâtre fait un four ! Ainsi, par le principe d\u2019intimidation et de punition nos troupes de théâtre, si elles veulent subsister, doivent marcher droit ; gare à la moindre incartade ! Le T.N.M.peut monter un Molière qui peut durer longtemps.tandis que \"Les Beaux Dimanches\u201d qui remet en cause, directement, certains 8 réflexes de notre belle société demeure à l\u2019affiche à peine quelques semaines.Peut-on dire que les abonnés du Rideau-Vert sont aussi spectateurs assidus chez les Saltimbanques ?J\u2019en douterais ! Pour notre inimitable élite le théâtre est un \"ton\u201d, une manière d\u2019être, qui refuse le sens vital du théâtre.Le principe qui fait que le théâtre est \"un lien privilégié de l\u2019interaction sociale\u201d est ainsi faussé à sa base ; car la masse des spectateurs du théâtre au Québec est homogène et de classe bourgeoise.De plus, l\u2019investissement matériel et culturel qu\u2019est une pièce de théâtre ne sert qu\u2019au bénéfice d\u2019une classe particulière et les comédiens sont dans la situation de ceux qui doivent livrer un produit fait pour plaire.René Kaës écrit : \"dans la hiérarchie des biens culturels et des cérémonies sociales le théâtre est placé très haut, le spectateur de théâtre s\u2019affilie à l\u2019élite culturelle et sociale.Aller au théâtre, c\u2019est prendre ses distances par rapport à la masse perçue comme indifférenciée, celle qui fréquente le cinéma, les bals et le stade.\u201d 1 Ainsi, le théâtre est un privilège et une cérémonie, un rite qui coûte cher et qui classe derechef les individus selon la pesanteur de leurs portefeuilles et la grosseur de leurs voitures.Le théâtre dans notre société a une fonction désintégrée, on a vu qu\u2019il est classé comme \"divertissement\u201d alors qu\u2019idéalement, sur le plan culturel, il devrait avoir une fonction organique dans la structure sociale.Dans la première définition aucune surprise n\u2019est à craindre : le théâtre fait partie du système d\u2019explication de l\u2019ordre et de la stabilité.Dans une société industrielle de production le théâtre est facilement assimilé à l\u2019improductif, de là sa non-intégration et son inutilité aux yeux des masses.En l\u2019intégrant au collectif, en mettant le théâtre à la portée du plus grand nombre, on lui donne sa force qui est l\u2019étude des \"conditions\u201d et sa fonction qui est de créer un mouvement d\u2019idées et de \"choisir l\u2019homme comme perpétuel sujet de méditation.\u201d Ainsi, en révélant pour elle-même notre aliénation culturelle, notre condition de minorité et de peuple dépersonnalisé, nous révélons la condition misérable de tous ceux à qui elle ressemble universellement.Notre théâtre comme notre littérature doit entrer dans une phase de contestation, de recherche d\u2019identité et de conscience populaire.9 THÉÂTRE POPULAIRE Depuis les Compagnons de St-Laurent, peu de nos troupes constituées peuvent se vanter de faire du théâtre populaire.Le T.N.M., malgré certaines tentatives courageuses, n\u2019est pas à la hauteur d\u2019un véritable théâtre populaire.Il faut reconnaître que la pression sociale qu\u2019il subit de la part de nos élites limite sûrement ses aspirations vers un théâtre humain et social.Le compromis avec cette élite bourgeoise est peut-être indiqué par le grand nombre de pièces de Molière dans leur répertoire ; ces petites pièces drôles ne font de mal à personne, n\u2019est-ce pas ! Selon René Kaës : \".un théâtre populaire peut se définir comme une gigantesque tentative pour briser le déterminisme des institutions bourgeoises et des représentations collectives qu\u2019elles suscitent à propos du théâtre.\u201d 2 La participation populaire au théâtre doit se constituer selon un plan d\u2019ensemble et détruire certaines barrières érigées par la culture bourgeoise.Ces barrières sont de quatre ordres : il faut éliminer la cérémonie sociale du théâtre comme telle pour lui redonner l\u2019essentiel qui est surtout un rapport humain ; il faut ramener le théâtre dans une perspective globale, dans une signification que sa situation marginale actuelle lui enlève ; il faut lui donner un rapport de quotidienneté et en faire un facteur d\u2019animation sociale contraire à la propagande ; il faut que \"l\u2019importance d\u2019être instruit\u201d ne soit qu\u2019un obstacle mineur et facilement dépassé par un programme d\u2019éducation des adultes (par la télévision et autres moyens .) : par une orientation des loisirs, une éducation théâtrale et aussi par un programme détaillé d\u2019initiation théâtrale intégré dans le système d\u2019éducation, de la maternelle à l\u2019université ; \"l\u2019importance d\u2019être riche\u201d devra aussi être un obstacle de second plan.Le but ultime n\u2019est pas de faire du théâtre diminué, mais du théâtre de recherche et en même temps d\u2019éducation théâtrale.Comme l\u2019écrivait Jean Vilar : \".il s\u2019agit d\u2019accroître l\u2019influence sociale du théâtre populaire, d\u2019en faire enfin le type même du théâtre moderne, adapté aux lois, aux exigences, aux contraintes de la société moderne ; d\u2019être curieux absolument du mode de vie du citoyen contemporain, de son habitat, de son emploi du temps, de ses colères, de ses souhaits.\u201d 3 En détruisant les valeurs bourgeoises tissées de conventions, de formules, d\u2019hypocrisie et de faux prestige 10 on redonne son vrai sens au jeu dramatique en le personnalisant \"en situation\u201d en relation avec le milieu et la démarche historique.L\u2019aliénation, qui est aussi une dépendance des conditions sociales et économiques, détermine nettement le choix des pièces et limite leur portée, mais après un certain temps et une certaine orientation, ce choix peut changer et l\u2019action politique et sociale des spectateurs aussi.Le théâtre est le seul domaine où peut être tentée une démocratisation culturelle.Si au Québec, actuellement, le théâtre est un lieu idéal de discrimination entre classes, cela peut changer.Il s\u2019agit de désacraliser les monstres culturels, d\u2019enlever aux mandarins de la culture un premier domaine où ils sont rois.Le véritable esprit d\u2019un théâtre populaire dépasse le bon vouloir et demande une politique culturelle suivie et attentive envers la majorité des populations.Ainsi une étude du milieu déterminerait le choix des pièces à jouer et la signification de ces pièces en rapport avec l\u2019ensemble du donné social.Toute cette politique culturelle demeure une utopie si nos dramaturges et nos comédiens ne se décident pas à tracer une problématique d\u2019initiation théâtrale qui mènerait ces nouveaux spectateurs à l\u2019art informel.Evidemment nous sommes loin \"du théâtre expérimental social\u201d, mais il est clair comme l\u2019écrit Gilbert Tarrab que le vrai théâtre populaire doit servir à éveiller les consciences et à poser les problèmes de la façon la plus concrète possible et surtout ce théâtre populaire doit être en mesure de s\u2019adonner à des spectateurs qui \"seront les premiers concernés par le thème traité dans la pièce.\u201d 4 Le théâtre est fait pour unifier la coïncidence existentielle d\u2019une situation et pour créer un dynamisme collectif.En plus d\u2019être le bilan et la somme d\u2019une métamorphose, le théâtre doit être une action, une remise en question toujours nouvelle.Le théâtre est surtout fait pour créer une synthèse entre vie intérieure et société en nous donnant (et aussi à l\u2019homme le plus démuni) droit de regard et aussi droit de sanction.Le théâtre peut aussi évoquer une distance entre les modèles sociaux et leurs survivances ou leurs applications.C\u2019est pour tout cela qu\u2019il doit être éminemment collectif et nécessairement sans classe.Le caractère de l\u2019esprit bourgeois veut posséder (comme il possède sa femme, son auto, son usine, etc .) ainsi il veut posséder son théâtre, son répondant, son miroir frdivertissant\u201d qui sert à créer son équilibre, 11 un rite de distinction qui le classe au-dessus de la masse anonyme.Aussi le théâtre bourgeois ne conçoit pas de rupture, c\u2019est un théâtre de propriété privée, de discrimination sociale, jeu de conventions qui ne risque pas l\u2019étouffement car tout y est préparé d\u2019avance.Un théâtre où l\u2019ouvrier ou ^économiquement faible vient se glisser à l\u2019ombre des visons de la classe bien pensante et sa séquelle pour boire le Beau.Une telle notion du théâtre n\u2019est que justement périmée ! Un temps, le problème était pour notre bonne bourgeoisie de sortir du carcan qu\u2019imposait le clergé et d\u2019atteindre pour lui-même une indépendance culturelle, un théâtre débarrassé de l\u2019imagerie religieuse ; aujourd\u2019hui, il s\u2019agit à nouveau d\u2019agrandir le cercle en brisant le rituel social associé au théâtre, en donnant aux masses une chance de comprendre et d\u2019exprimer des sentiments esthétiques, politiques, etc .Notre société industrielle a amassé des biens qui ne servent qu\u2019à une pâlotte minorité; la pénurie des biens de consommation qui faisait que seule l\u2019exploitation des masses par les privilégiés permettait de développer la civilisation n\u2019existe plus.Maintenant la majorité des gens jouit de plus en plus de loisirs à occuper, il s\u2019agit de créer un goût pour le théâtre, une initiation qui puissent s\u2019intercaler dans ces loisirs comme une désaliénation, une vue sur le monde.Daniel Bell a déjà étudié cet \"élan désespéré vers le loisir\u201d qui assiège les travailleurs accomplissant un travail qui ne leur donne aucune satisfaction.Nos gouvernements empalés dans leur balourdise et leur archaïsme ne daignent pas toucher à ce problème pressant.La télévision laisse le travailleur dans une glu, un ensemble de propagande et de publicité qui à nouveau étourdit les quelques sursauts de réflexion qu\u2019il pouvait avoir.Le théâtre met l\u2019individu face à une liberté, à un choix pour ou contre tel ou tel personnage, pour ou contre différentes formes de vie.Jean-Louis Barrault écrit : \"ce que cherche le spectateur populaire, c\u2019est une ouverture qui débouche sur tout ce qui élargit l\u2019horizon, enrichit le coeur, emplit l\u2019esprit.Il vient chercher une nourriture.\u201d Il est extrêmement nécessaire, et nous le répétons, que le gouvernement envisage une politique culturelle, vivante et fonctionnelle.La politique de grandeur ne doit pas se limiter à des échanges de troupes théâtrales avec la France ou les autres nations, échanges qui se 12 faisaient avant 1960, d\u2019ailleurs ! Il faut que le théâtre d\u2019ici soit une école de libération collective en cela qu\u2019il atteint chaque spectateur relié à la collectivité, au pays.Il doit devenir pour un temps une conscience de soi-même, pour devenir une conscience du collectif afin de préparer cette possession de soi-même qui se traduit par une intégration au groupe, à la vie commune.QUELQUES PIÈCES QUÉBÉCOISES Quelques dramaturges, se bornant presque toujours à la satire, ont tenté de donner un reflet relatif du milieu québécois, car la plupart ne font le plus souvent qu\u2019élaborer des schèmes conventionnels et routiniers.Il faut pourtant relever quelques pièces marquantes de notre dramaturgie québécoise.En premier lieu il faut citer la plupart des pièces de Gratien Gélinas et surtout \"Bousille et les Justes\u201d ; dans cette pièce toute la structure de notre société pieuse et refermée sur elle-même est démontée sous les regards, on y voit les rouages de notre société puritaine et colonisée et on voit les mobiles derrière les actes et les clichés d\u2019une morale faussée et abâtardie.Marcel Dubé est peut-être le seul de nos dramaturges qui ait saisi le visage dénaturé, aliéné du peuple québécois ; le seul aussi, peut-être, qui ait fait paraître dans son oeuvre \"des éléments constitutifs de la conscience collective\u201d.De cette conscience qui lentement s\u2019éveille et qui faisait dire à l\u2019un de nos grands peintres : \"Je ne suis pas né pour un petit pain.\u201d Toutes ces oeuvres traitent de problèmes sociaux et humains et vont droit à l\u2019essentiel.Marcel Dubé fait fi de toute esthétique et il a surtout démontré dans l\u2019ensemble de son oeuvre que le québécois est un homme des villes, ainsi toutes ses pièces touchent le milieu urbain et l\u2019intégration plus ou moins difficile à ce milieu.Il ne faut pas se surprendre si ce phénomène arrive assez tard dans notre théâtre : la première pièce de Dubé (Zone) fut écrite en 1952, sept ans seulement après la parution de Bonheur d\u2019Occasion de Gabrielle Roy, premier roman urbain de notre littérature.Marcel Dubé veut être reconnu par le peuple et le peuple le reconnaît.Avec beaucoup de talent, il crée des personnages vivants et une vision réelle des structures opprimantes du milieu.Marcel Dubé remet en question l\u2019homme québécois, l\u2019étouffement familial, la 13 loi de fer du travail sans espoir, les rouages politiques pourrissants.Dubé nous montre surtout le quotidien québécois dans toute sa tragédie et surtout dans son potentiel révolutionnaire.En écoutant son théâtre, on a l\u2019impression que \"c\u2019est le groupe social qui \u2014 par l\u2019intermédiaire du créateur \u2014 se trouve être en dernière instance, le véritable sujet de la création.\u201d ° Au hasard on peut aussi nommer \"Les Taupes\u201d de François Moreau, qui est une caricature violente du milieu petit bourgeois ; \"L\u2019Oeil du Peuple\u201d d\u2019André Langevin qui est aussi une caricature acide de nos bondieuseries nationales.Un peu malgré lui Jacques Lan-guirand réussit à brasser nos vieux mythes ; son théâtre très original mériterait d\u2019être étudié en profondeur.\"Une Maison, Un Jour\u201d de Françoise Lor anger nous éclaire inconsciemment sur les structures et nos modèles idéaux qui lentement se désagrègent.CONCLUSION Notre théâtre nous dévoile, nous fait être ; avec lui nous prenons conscience de notre réalité et de notre présence au monde : en nous regardant nous hâtons cette compréhension de nous-mêmes qui nous permettra de changer.Aussi notre théâtre doit être populaire (tenir compte du plus grand nombre).Il doit aussi entreprendre avec ce nouveau public un véritable dialogue et travailler avec ces spectateurs nouveaux à la formation d\u2019un théâtre sensible aux problèmes modernes, aux inquiétudes de notre temps.Ces propagateurs d\u2019un théâtre vrai ne devront pas oublier que \"le progrès social conditionne le progrès culturel.\u201d Ceux qui voudront former un vrai théâtre populaire devront créer des liens entre le public et les troupes grâce à des \"militants culturels\u201d, et surtout créer un vaste mouvement d\u2019information et de documentation, rien ne devrait être oublié : conférences dans les usines, les écoles et les collèges, etc .Tout cela n\u2019est pas pour demain, un théâtre populaire, au Québec, est une conception à repenser entièrement.Il est difficile de faire changer une mentalité qui veut que le théâtre soit un produit de consommation de luxe au profit d\u2019une seule classe de la société.Il est évident que si on veut que le théâtre, secteur de la vie culturelle le plus maniable, soit populaire, il faut envisager une politique globale, un renversement des valeurs qui 14 tendrait à changer l\u2019ordre actuel qui fait une chasse-gardée du potentiel culturel.Il est temps de sortir de l\u2019amateurisme béat où nous sommes plongés avec nos mythes anodins et notre prestige enflé et dégarni de fond.Nos mandarins que l\u2019on agite comme des pantins pour couvrir l\u2019insuffisance et la médiocrité de notre gouvernement, en ce domaine, ne suffiront plus bientôt à la tâche.Le bon peuple, qui n\u2019a pas participé à la révolution trop tranquille, ne se paiera pas de mots si longtemps.Jan STAFFORD NOTES 1.\tKaës, René, \"Publics et participation ouvrière\u201d, dans la revue ESPRIT, vol.33, no 338, mai 1965, p.901.2.\tIbid.p.902.3.\tVilar, Jean, \"Rapport général du N.N.P.\u201d, dans la revue ESPRIT vol.33, no 338, mai 1965, u.883.4.\tTarrab, Gilbert, \"Le théâtre ouvrier\u201d, dans la revue SOCIALISME 65, vol.1, no 6, printemps 1965, p.29.5.\tGoldmann, Lucien, \"Pour une sociologie du roman\u201d, Gallimard, 1964, p.217.15 GILLES GASSE LA GRANDE UNIVERSITE.ET LE PETIT THEATRE Il n\u2019est pas facile de parler du théâtre à l\u2019Université, car il n\u2019existe pas.Eh non ! il n\u2019y a pas de théâtre à l\u2019Université.Il y a bien quelques cours sur certains dramaturges traditionnels, à la faculté de lettres; il y a bien un cours sur le théâtre grec, un autre sur l\u2019esthétique du théâtre, à l\u2019extension de l\u2019enseignement; il y a bien .mais je cherche en vain.C\u2019est tout.Il n\u2019y a rien d\u2019autre.Ici et ailleurs L\u2019Université de Montréal est donc trop grande pour s\u2019occuper de dispenser un enseignement de la dramaturgie à quelques écervelés.J\u2019avais déjà abordé la question dans un article publié dans le Quartier Latin du 21 janvier 1964.Je n\u2019attendais pas de réponse de l\u2019Université.Grand bien me fasse, car j\u2019eus été profondément déçu.Monsieur Jean Béraud, alors critique à la PRESSE, prit argument de cet article pour établir une comparaison entre la surprenante apathie de notre milieu universitaire, et la vitalité des universités américaines, dans le domaine du théâtre.Qu\u2019il me soit permis de citer une partie de son article; on y trouvera de précieux sujets de réflexion .ft.Je veux donner des exemples de la façon dont ces américains, que l\u2019on dit sans tête ni cervelle, se sont dégagés de toute influence, ne se sont pas laissés entraîner pendant des siècles à la remorque de leurs ancêtres et cousins anglais, pour réussir ainsi à créer un art dramatique véritablement distinctif, par ailleurs traduit dans toutes les langues.\u201d \"Les Eugène O\u2019Neill, Maxwell Anderson, Clifford Odets, Tennessee Williams et autres grands auteurs amé- 16 ricains, un très grand nombre d'acteurs, de metteurs en scène, d'artistes et d'artisans de tous genres qui ont créé et font encore le théâtre américain, sont de formation universitaire.Je consulte rapidement deux annuaires d'Universités : celles de Evantson-Chicago, institution privée, et de Iowa, institution d'Etat\".\"Voici, à Northwestern, le programme des cours d'art dramatique, tous donnés avec la participation pratique des étudiants : direction de scène; les styles dans le jeu; l'éclairage scénique; le décor scénique; le costume de scène; la théorie et l'histoire du théâtre; la construction dramatique (pour auteur); le théâtre pour enfants; la composition dramatique pour le théâtre d'enfants; etui-des sur l'art dramatique pré-moderne; études sur le théâtre moderne; études sur la pratique du théâtre; études sur la production du théâtre pré-moderne; la critique dramatique; projet de théâtre, principes du plan et de la construction de scènes; auditoriums, en fonction de l'éducation; l'administration théâtrale; étude du théâtre pour enfants; avec en plus des séances d'études consacrées à divers styles et à diverses techniques du théâtre.\" \"A Iowa, on trouve les cours suivants de théâtre, auxquels on ajoute des cours en télévision, en radio et en cinéma : production technique de scène; histoire de l'art dramatique; histoire et principes du décor; histoire du costume et étude du dessin de scène; théorie et pratique de l'éclairage; principes de direction scénique; atelier de jeu; construction dramatique, cours avancés, etc .\" \"Il en est ainsi dans toutes les universités américaines.Il en est ainsi partout chez les anglo-saxons, en Angleterre et dans les provinces canadiennes, sans oublier les excellents cours qui se donnent à McGill.\" \"Que dit-on à l'étudiant canadien-français 1 AK ! vous vous intéressez à l'art dramatique 1 Eh bien ! faites-en, mon vieux, faites-en .\" \"Le conseil est nettement insuffisant.\" (La Presse, 3 février 1964, p.3) Et l'A.G.E.U.M.?Le conseil est insuffisant, sans doute, mais il n\u2019en trouve pas moins une réponse chez un nombre grandissant d\u2019étudiants.Il existe à l\u2019A.G.E.U.M.deux groupes qui s\u2019occupent activement de théâtre : L\u2019Atelier de Théâtre qui existe déjà depuis une dizaine d\u2019années et autour duquel un noyau de plus en plus consistant se forme depuis environ quatre ans, et un groupe plus jeune mais tout aussi dynamique, le Nouveau Théâtre Universitaire.Les buts de ces deux groupes diffèrent sensiblement, le premier visant à un travail semi-professionnel à l\u2019aide de cours, de conférences et d\u2019un long apperntissage du plateau sous la direc- 17 tion de comédiens et de metteurs en scène professionnels, le second recherchant plutôt le divertissement de bon aloi.Ces deux groupes dépendent financièrement de l\u2019A.G.E.U.M.qui leur permet d\u2019exister.Mais ce n\u2019est pas tout d\u2019exister et de travailler avec enthousiasme, encore faut-il savoir où travailler.Et c\u2019est encore le problème des locaux qui surgit.L\u2019Atelier de Théâtre s\u2019est installé au Centre Dramatique de la ville de Montréal.Il y a là une salle de répétition des plus honnêtes et des locaux de travail satisfaisants.Mais le Centre est situé sur la rue Notre-Dame ., à près de dix milles du Campus universitaire.Au Centre Social ?.On sait comme les locaux y sont rares et comme ils coûtent cher aux étudiants .Solutions ?Soyons réalistes, et ne réclamons pas une faculté de dramaturgie à l\u2019Université.Peut-être obtiendrons-nous, d\u2019ici une dizaine d\u2019années, un département d\u2019art dramatique à la faculté de lettres.Qui sait ?.Mais pour le moment, le moins qu\u2019on puisse exiger de la grande Université, c\u2019est qu\u2019elle participe avec l\u2019A.G.E.U.M.à l\u2019expérience théâtrale des étudiants.Je crois que le problème des locaux est de son ressort.L\u2019Université devrait fournir aux étudiants, tout autant qu\u2019un stade sportif, une maison de la culture qui comprendrait, avant tout, une salle de répétition et de représentation théâtrales.Et qu\u2019on ne nous parle pas du grand salon du Centre social : ce n\u2019est ni une salle de spectacle, ni même une salle de conférence.Les proportions en sont monstrueuses, l\u2019accoustique impossible, l\u2019atmosphère d\u2019une froideur désespérante.Qu\u2019on ne se surprenne pas de n\u2019y obtenir que des demi-succès.L\u2019Université se doit de loger les deux groupes de théâtre de l\u2019A.G.E.U.M., et je répète que c\u2019est le moins qu\u2019elle puisse faire.Nous ne sommes pas assez exigeants ?C\u2019est que si nous avons encore la naïveté de croire aux entreprises conjointes université-étudiants, nous avons perdu celle d\u2019en espérer des résultats.Gilles GASSE.18 ELOI DE GRANDMONT s MORT DE JEAN BERAUD On ne peut pas parler de théâtre au pays du Québec sans parler de Jean Béraud qui, lui, n\u2019a pas cessé d\u2019en parler pendant une quarantaine d\u2019années.Il en parlait souvent à des sourds, c\u2019est-à-dire aux pouvoirs publics, avec une telle insistance qu\u2019on a fini par l\u2019entendre et, plus tard, le comprendre.Je n\u2019ai connu Jean Béraud qu\u2019à la fin -de sa vie, il y a cinq ou six ans.Quand j\u2019avais vingt ans, je le considérais comme un homme redoutable, un critique, un journaliste important, un auteur, un confrère, un adversaire.Depuis quelques années, nous étions amis.Je crois bien avoir déjeuné plus de 200 fois en sa compagnie.Aucune lassitude, aucun radotage, un esprit toujours vif, malicieux à l\u2019occasion, des manières exquises, une sorte de délicatesse du temps passé.Monique Leyrac mangeait toujours à notre table.Jean Béraud trouvait chaque fois une façon nouvelle de faire un joli compliment à Monique.En retour, Monique riait de toutes ses dents blanches et \u201cmonsieur Béraud\u201d (comme nous disions toujours et cela l\u2019agaçait) était content.Jean Béraud aimait la présence des femmes, un peu comme l\u2019aimait Sacha Guitry, c\u2019est-à-dire au point de ne pas pouvoir s\u2019en passer.Nous n\u2019étions pas du même côté de la barricade.J\u2019écrivais des pièces.Monsieur Béraud demeurait pour moi l\u2019éminent critique.Mais nous causions toujours de théâtre sur le ton le plus aimable.Cela le faisait rire de me citer dans ses articles.De mon côté, j\u2019apprenais des tas de choses, car ses connaissances étaient très étendues.Pensons-y bien ! Pensons que cet homme, en plus d\u2019écrire des livres sur le théâtre, dont une histoire (Cercle du Livre de France) qui sera l\u2019ouvrage à consulter pendant de longues années encore, cet homme, dis-je, a rédigé des milliers de chroniques sur notre acti- 19 vite théâtrale.Il a passé toute sa vie à \u201cmousser\u201d la cause du théâtre par tous les moyens dont il disposait, y compris un grand quotidien.On peut très bien ne pas aimer les critiques de théâtre, mais il était impossible de ne pas aimer monsieur Jean Béraud.Certains le disaient sévère.Non.Il était exigeant.C\u2019est bien différent.L\u2019homme sévère déteste.L\u2019homme exigeant aime.Eloi de GRANDMONT 20 YERRI KEMPF COMMENT PEUT-ON ETRE AUTEUR DRAMATIQUE?Il est courant d\u2019entendre déplorer la pénurie de pièces canadiennes à Montréal, comme si au temps de Louis XIV la France avait compté une douzaine de Molière et autant de Racine parmi ses auteurs dramatiques.Or, à cette époque glorieuse du théâtre français, l\u2019ensemble de la population se montait à environ vingt millions de ressortissants, c\u2019est-à-dire au moins quatre fois le chiffre global des Canadiens français.Et la société française jouissait alors d\u2019une conjoncture exceptionnellement favorable.Par contre, nous savons que, pour des raisons historiques, la collectivité canadienne-française sort à peine d\u2019une léthargie de trois siècles et qu\u2019elle se remet non sans mal des conséquences du traumatisme des Plaines d\u2019Abraham.Il se trouve enfin qu\u2019à ses difficultés internes s\u2019ajoutent les effets anticulturels du standing made in U.S.A., lequel valorise la façade sociale au détriment des valeurs spirituelles, si bien que les rares vocations littéraires se trouvent non seulement en butte à des obstacle accrus dans l\u2019exercice même de l\u2019art d\u2019écrire, mais doivent subir en outre la pression contraignante du niveau de vie ambiant et de son coût.Et tout ceci la plupart du temps dans une indifférence à peu près générale à tout ce qui est culture.Feydeau mettait en général environ une année pour composer un de ses fameux vaudevilles.De quoi vivait-il au cours des douze mois de travail 1 Des droits d\u2019auteur que lui rapportait le vaudeville précédent.Imaginons maintenant quelque Feydeau montréalais.Il polit son ours durant une année et puis se fait monter sur une scène.Mettons les choses au mieux : il passe au Stella.Il est évident que ce n\u2019est pas avec ce que lui rapportera ce mois de représentation qu\u2019il pourra envisager de se remettre au travail pour la rédaction d\u2019une nouvelle pièce.Il faudra qu\u2019il trouve une autre façon de gagner sa vie, autre façon qui lui prendra son temps et son énergie, si bien 21 qu\u2019il ne sera pas question, qu\u2019il ne peut pas être question d\u2019être auteur dramatique à longueur d\u2019année.Nous nous trouvons là en face du noeud du problème et qui nous renvoie une fois de plus aux rapports de l\u2019économique et de l\u2019esthétique.D\u2019où encore une fois l\u2019explication de l\u2019origine bourgeoise de la plupart des créateurs.Ecrire une pièce, un roman demande du temps, c\u2019est-à-dire des loisirs, c\u2019est-à-dire une réserve d\u2019argent.Ces réserves sont justement une spécialité bourgeoise, comme les confitures.Je citais plus haut l\u2019exemple d\u2019un auteur parisien à succès, qui réussit donc très vite à vivre de sa plume.Ce qui est plutôt exceptionnel.Souvent un auteur doit attendre des années avant d\u2019être consacré.Et de quoi vit-il en attendant, s\u2019il n\u2019a des rentes comme Cézanne ou comme André Gide.Celui-ci édita ses premières oeuvres à compte d\u2019auteur, comme Mauriac, comme tant d\u2019autres.Non seulement les débuts d\u2019une carrière littéraire ne rapportent guère d\u2019argent la plupart du temps \u2014 car les premières oeuvres de Gide et de Mauriac ne furent pas des best-sellers ! \u2014 mais ils en coûtent.Et quand on songe que certains auteurs parmi les plus grands ne connaîtront jamais les gros tirages ! On sait comment l\u2019auteur d\u2019Ulysse tira toute sa vie le diable par la queue, que le grand Musil ne subsista que grâce à la générosité d\u2019amis qui se cotisaient régulièrement, que les dix premières années de leur mariage, le ménage Klee ne mangea tous les jours que grâce aux leçons de piano de madame Klee.Je cite tous ces cas qui n\u2019appartiennent pas au monde du théâtre, mais qui situent le problème que doit résoudre tout homme qui veut se consacrer à la création littéraire ou autre.Ces difficultés se trouvent en quelque sorte exacerbées au Québec.Nous l\u2019avons déjà remarqué, la couche bourgeoise qui constitue l\u2019humus dans lequel les créateurs s\u2019alimentent économiquement et culturellement, est mince.D\u2019autre part, les revenus que l\u2019écrivain peut escompter sont dérisoires.Or, ne l\u2019oublions pas, la morale américaine $jui sévit jusque sur les bords du Saint-Laurent, veut que ne pas avoir un gros compte en banque est un signe de malédiction, de véritable tare.Tout ceci pour conclure que l\u2019étonnant n\u2019est pas qu\u2019il n\u2019y ait pas davantage de pièces canadiennes, mais qu\u2019il en existe au contraire.Le miracle, c\u2019est Dubé, c\u2019est Languirand, c\u2019est \"Am coeur de la rose\u201d, c\u2019est \"Qui est Dupressin V\u2019 Yerri KEMPF Chapitre extrait de ''Les Trois Coups à Montréal\u201d qui vient de paraître chez Déom.22 JEAN-GUY SABOURIN DES HOMMES ET DU THÉÂTRE On ne peut que rêver d\u2019un art qui serait un enchevêtrement profond de symboles actifs, capables de parler au public un langage où rien en serait dit mais tout pressenti.Jean Genêt Ecrire a aussi ses fuites, ses facilités et ses limites.Pour vous dire ma foi au théâtre, j\u2019ai pensé feuilleter les maîtres : Barrault, Vilar, Dullin, Copeau.Je me serais ^retrouvé puisqu\u2019ils m\u2019ont fait.Mais est-ce vraiment ce que je crois, je pense et je vis ?Ou si la fascination de leur pensée ferait encore disparaître la mienne ?Je vous dirai donc maladroitement ma vie de théâtre.Il m\u2019est souvent venpu à la pensée d\u2019abandonner le théâtre.Imaginez un peu : en plus de la semaine de travail d\u2019environ quarante heures, vous partez six soirs et vous travaillez de huit heures à minuit.Vous groupez des gens qui sont dans la même situation que vous et parfois pire.Vous tentez de transformer une secrétaire en mère de famille ou en duchesse, un professeur en hommes d\u2019affaires, un chômeur en homme de métier.Vous les habillez des souliers au chapeau.Vous leur bâtissez une maison.A ce moment vous vous tournez vers la salle et vous songez que vous \"recevrez\u201d tous les soirs; il faut donc un programme, des affiches, des photos; mais aussi laver les planchers, époussetter les sièges, et bien d\u2019autres petites choses.C\u2019est cela.Mais parfois c\u2019est autre chose.Vous partez d\u2019une matière informe et lentement une forme apparaît.Ce n\u2019est jamais celle que vous désirez et ce n\u2019est 23 jamais tout à fait une autre.Et vous luttez, non à transformer la forme, mais vos rêves.Les acteurs, le décor, la musique, la lumière font naître un monde magique, envoûtant où les hommes et choses s\u2019animent, où la vie est partout.Vous avez fait naître un monde qui vous habite et qui vous effraie.C\u2019est pour ses instants que je continue à faire du théâtre.Pour le metteur en scène, le spectacle est terminé lorsque le spectateur entre dans la salle.Il fera bien une retouche à l\u2019occasion, mais c\u2019est souvent pour son plaisir et parce qu\u2019il ne veut pas mourir.Le comédien lui, vivra désormais en liberté.Le metteur en scène, comme tout homme de théâtre d\u2019ailleurs, sait qu\u2019il ne travaille que pour le présent.Le passé n\u2019a aucun sens au théâtre.Si vous n\u2019attirez pas les spectateurs à votre spectacle qui se joue du 15 au 30, vous ne pouvez rien espérer.Votre choix se taira irrévocablement.La reconnaissance ou la gloire pour vos vieux jours ou encore par la postérité, est un non-sens.Molière comédien est inconnu.Qu\u2019étaient les comédiens : Dullin, Jouvet 1 Dans quelques années, presonne ne pourra plus le dire.La douce vengeance du peintre et de l\u2019écrivain est inconnu de l\u2019homme de théâtre.Parfois il en souffre, car l\u2019homme n\u2019est pas toujours fait pour l\u2019éphémère.Cet art du présent est aussi une lutte contre l\u2019horloge.Vous avez deux mois pour faire vivre une situation; vous n\u2019avez pas une heure de plus.Vous devez créer à heure fixe.Tous les soirs, disposé ou pas, vous allez fouiller au fond de vous la matière à la création.Vous mastiquez trois ou quatre phrases durant toute une soirée avec acharnement et vous ajoutez le lendemain la même quantité.De cette mayonnaise devra naître un personnage détendu, souriant et frais.De plus ce soir j\u2019ai mon personnage, mon camarade l\u2019a perdu.Je joue seul.Demain ce sera peut-être mon cas et je devrai refaire tous les gestes depuis le début et durant plusieurs jours pour le retrouver.Et reviendra-t-il ?Je suis venu au théâtre par amour de l\u2019art de la parole, des situations extrêmes et des hommes groupés en communauté.Aucun autre art ne m\u2019offre l\u2019homme social et l\u2019homme aux prises avec son propre destin.Avec les années, je m\u2019aperçois que l\u2019homme a plus besoin que jamais du théâtre.Puisque, plus que jamais il demande et espère des réponses à ses angoisses.A des angoisses collectives, il faut des réponses collectives.24 L\u2019homme dans la souffrance veut croire quelque chose.Et au moyen de l\u2019art de la parole j\u2019offre à l\u2019homme, mon ami, une main solidaire, mais aussi je lui demande de vérifier les valeurs auxquelles je m\u2019agrippe.Je parle de moi, comme si le théâtre se faisait par un homme seul.Jamais ! pour le meilleur et pour le pire.C\u2019est nécessairement une équipe.Quoi de plus difficile à faire ou plutôt à mériter.Ceux qui s\u2019expriment par un art pourront se douter des difficultés de créer en ayant toujours à ses trousses 12 ou 15 personnes qui devront s\u2019adapter à votre recherche ou encore que vous devrez suivre dans leur propre sentier.Cela semble insurmontable et pourtant non.Une seule loi honnêtement appliquée règle la situation : la liberté pour tous à servir le maître : l\u2019oeuvre.Et que ma liberté ne nuise pas à la tienne.Et l\u2019inverse.Alors je plante avec allégresse ma fleur dans le jardin et je jouis de tout le feuillage et de la fontaine.Ainsi la mise en scène n\u2019est pas une technique, mais un esprit qui parfois souffle et apporte au spectateur le nécessaire c\u2019est-à-dire le superflu.Jean-Guy SABOURIN FRANÇOIS PIAZZA LE CRITIQUE DANS LE THÉÂTRE S\u2019il est une personne dans le monde du théâtre qui puisse être à la fois désirée et abhorrée, aimée et redoutée, c\u2019est bien le critique.Il est bien connu, en effet que si une pièce ne marche pas, c\u2019est la faute de la critique qui a \"démoli\u201d la pièce, ou qui a été trop tiède.Par contre, du moins la plupart du temps, si la pièce \"marche\u201d bien, c\u2019est grâce à la mise en scène \"géniale\u201d, à l\u2019auteur, aux acteurs, bref à qui vous voudrez, sauf à la critique qui la tout juste \"bien reçue\u201d.Ce qui, somme toute, laisserait croire que l\u2019on attribue, d\u2019instinct, un rôle assez négatif à la critique.Rôle assez exagéré, fort heureusement.Car, de même que le critique n\u2019est pas infaillible, de même le public ne le suit pas toujours : il arrive qu\u2019une pièce, mal reçue par la critique, connaisse une carrière honorable ou vice-versa.Pour ma part, j\u2019y vois là un signe de santé : quelle que soit la valeur du critique, il ne faut pas qu\u2019il soit écouté comme parole d\u2019Evangile.Il n\u2019en reste pas moins que nombre de personnes subissent ou se laissent guider par le travail du critique, ce qui est d\u2019ailleurs sa raison d\u2019être.Ce qui entraîne, de sa part, la prise de conscience de ses responsabilités qui découlent de ses écrits.Cette responsabilité, il se doit de la prendre en toute connaissance de cause, et c\u2019est là où les choses se gâtent, car homme, tout autant qu\u2019un autre, le critique a lui aussi ses préférences, ses goûts, ses petites manies et même ses inimitiés; autant que possible, il doit en être conscient et ne pas en tenir compte.Bref, il faut qu\u2019il arrive à atteindre l\u2019attitude d\u2019un docteur : sur la scène, on lui présente un cas complexe sur lequel il doit donner un jugement aussi complet que possible.Ce qui exclu, ipso facto, le jugement simpliste ou manichéen : rien n\u2019est tout à fait bien ou mal, la perfection dans le pire comme dans le meilleur n\u2019existant pas, pas plus au théâtre qu\u2019ailleurs.Mais d\u2019abord qu\u2019est-ce qu\u2019un critique ?Le petit Larousse nous apprend que c\u2019est un homme qui porte des jugements sur les choses de l\u2019art ou de l\u2019esprit.Voilà qui ne 26 nous avance guère, car si l\u2019on définit la fonction, l\u2019on ne détermine pas les critères qui permettent de l\u2019exercer.Ces critères sont variables, dépendent de chaque cas : disons que l\u2019homme de cette fonction doit être reconnu pour son goût et pour sa connaissance.Terme bien vague, mais c\u2019est ainsi ! Pour ce qui est du critique de théâtre, je vais essayer de le cerner, tout en précisant que je ne parle que pour moi : je ne me sens ni le goût, ni l\u2019autorité pour définir mes confrères, laquelle définition d\u2019ailleurs pourrait être prise par ceux-ci comme une critique.Pour moi, le critique de théâtre est un homme qui doit aimer le théâtre presque d\u2019une manière passionnelle, et qui se sent participant dans ce miracle qu\u2019est une représentation.Chaque nouvelle pièce est pour lui une aventure, dans laquelle il doit se lancer, en tant que spectateur à corps perdu.Aspect qui paraît simple, mais qui ne l\u2019est pas à l\u2019usage : avec le temps joue l\u2019accoutumance, l\u2019influence des sympathies ou des souvenirs contractés tout au long des saisons : il est difficile d\u2019oublier qu\u2019Untel fut bon, dans une autre pièce, et de ne pas se laisser aller à une certaine indulgence, ou que la pièce de M.X était mauvaise, et de ne pas en concevoir un préjugé pour la prochaine.Cependant, chaque fois, il faut tout remettre en question.Pour ma part, \u2014 que ce soit en tant que spectateur amateur ou professionnel \u2014 je n\u2019ai jamais vu se lever le rideau sans un petit pincement de coeur : je crois qu\u2019à chaque première, j\u2019ai un peu le trac, comme un comédien.J\u2019ai dit spectateur professionnel.Au fond, c\u2019est peut-être ça un critique : un spectateur qui, après la représentation, essaye de comprendre et de transmettre aux autres ce que la synthèse théâtrale lui a fait ressentir.Je dis synthèse parce que le théâtre, ou du moins la représentation, est le produit \u2014 et non la somme \u2014 de différents éléments qui se combinent dans un tout : le texte, la mise en scène, l\u2019individualité de chaque comédien.C\u2019est cette synthèse qui va agir, mais ses effets sont multiples : chaque élément va faire réagir d\u2019une manière différente sur le spectateur.Ces sentiments provoqués, le critique les connaît comme n\u2019importe qui, mais il est tenu, dans la mesure du possible de les analyser pour ensuite les expliquer.Car rien n\u2019est plus contraire à la critique que le jugement péremptoire : il n\u2019y a aucune raison de croire le critique sur parole, il faut donc que celui-ci prouve pourquoi il aime ou il n\u2019aime pas telle ou telle chose.Ce qui revient, somme toute, à limiter ses sentiments : toute affirmation, disait Spinoza, est une négation, limiter ce que l\u2019on aime, c\u2019est déjà savoir à partir de quel moment on ne l\u2019aimera plus.Cela est si vrai, en pratique, dans le domaine du théâtre, qu\u2019il est courant de voir des artistes s\u2019irriter parce que le critique a parlé d\u2019un acteur en oubliant les autres : le silence paraît discriminatoire.Ce sentiment est peut-être un peu vif, mais n\u2019est-il pas normal ?Un acteur crée quelque chose.Or créer, c\u2019est donner à voir, c\u2019est aussi 27 demander une réponse.Rien n\u2019est plus frustrant que la solitude, et le monologue.D\u2019ailleurs l\u2019acteur est conscient de se sentir créer, mais il n\u2019en voit pas le résultat : c\u2019est pourquoi beaucoup d\u2019acteurs tiennent compte de certaines critiques pour améliorer leur jeu.C\u2019est une saine réaction, qui implique une collaboration entre le critique et l\u2019acteur.Car le critique n\u2019est ni tueur, ni louangeur à gages, mais quelqu\u2019un qui essaye de faire sa part, en démontrant les qualités et les défauts de telle interprétation, sous son aspect extérieur.Car la critique dans le fond, émet un avis sur un résultat extérieur : en aucun cas, il ne doit se mettre à l\u2019intérieur de la pièce, même s\u2019il le comprend.Peut-on imaginer un critique écrivant \"si j\u2019étais l\u2019auteur.si j\u2019étais l\u2019acteur, je ferais ceci ou ceci\u201d ?Il n\u2019a pas à le faire, sans cela il y aurait tricherie de sa part : il sortirait implicitement de son rôle pour se mettre dans celui des autres.Que dirait-il si l\u2019acteur ou le metteur en scène se mettait dans le sien, pour lui apprendre comment faire son métier ?C\u2019est la raison pour laquelle, je crois \u2014- C\u2019est une opinion qui m\u2019est personnelle et que je ne prône pas comme un dogme \u2014 qu\u2019un critique ne peut être ni auteur ni acteur de théâtre.Ou bien, s\u2019il franchit la barrière parce que la tentation \u2014- et quel est le critique qui ne la ressent pas ?\u2014 est trop forte, d\u2019abandonner l\u2019état, comme d\u2019ailleurs le font certains.Sans cela, il aura trop tendance à juger selon ses propres critères de création : on ne peut être juge et partie.Ce n\u2019est pas facile, je l\u2019avoue, cela même possède un côté frustrant : il faut renoncer à une création directe pour ce qui semble être une situation à la fois négative et subordonnée : en un certain sens, le critique n\u2019existe que par rapport au créateur; pour que la critique soit, il faut qu\u2019il y ait d\u2019abord création.Mais si l\u2019on admet que la critique, par ses observations, collabore à la matérialisation de la pièce, à l\u2019aider à tendre vers une certaine perfection en tant que manifestation, on s\u2019aperçoit que le rôle du critique, pour être complémentaire, n\u2019en est pas moins constructif.Parce que, par son travail, le critique est dans le théâtre.Le critique émet un jugement d\u2019ensemble qui doit arriver à une conclusion relative, cependant ce jugement doit être lui-même fractionné selon les divers éléments de ce que j\u2019ai appelé plus haut, la synthèse théâtrale.Car il est bien certain que ces éléments ne sont jamais de valeur égale; par leur nature, ils doivent être pris sur des plans différents.Mais quels sont ces éléments ?Encore une fois, parce qu\u2019il n\u2019existe pas de méthode de critique générale, mais plutôt des méthodes personnelles acquises par l\u2019expérience, je proposerai une conception des éléments de cette synthèse qui m\u2019est personnelle.Elle est discutable, sans doute, mais elle me 28 sert de base.De toute façon, aussi libre qu\u2019il soit \u2014 et il doit l\u2019être nécessairement par rapport aux autres pour que son travail puisse avoir une quelconque valeur \u2014 le critique doit adopter une méthode et se donner des critères qui répondent à sa conception personnelle du théâtre.Cette méthode, il doit s\u2019y soumettre : un jugement demande une procédure, et doit être appuyé sur des lois, qui pour être souples, n\u2019en sont pas moins implicites : sans elles, aucun jugement n\u2019est possible.Je dirais donc que quant à moi, il existe trois éléments fondamentaux : le texte, et donc indirectement l\u2019auteur, la partie technique qui crée le climat et la troupe, c\u2019est-à-dire chaque acteur à l\u2019intérieur d\u2019une entité.J\u2019ai dit le texte et non l\u2019auteur.Parce que si le texte est la matérialisation ou la manifestation si l\u2019on préfère de l\u2019auteur, il n\u2019est pas l\u2019auteur lui-même, bien qu\u2019à travers les pièces d\u2019un même auteur, on trouve tout naturellement une continuité.La responsabilité de l\u2019auteur se limite à sa pièce : pour le juger, il faudrait connaître l\u2019ensemble de son oeuvre.Le texte est le bâti de la pièce, son origine.Tout cela est tellement évident qu\u2019il est inutile d\u2019épi-loguer là-dessus.Mais ce qui est tout aussi important c\u2019est le style, la technique employée par l\u2019auteur pour passer d\u2019une situation à une autre, par exemple, pour créer un climat, car non seulement cette technique, ce métier va se répercuter sur les autres éléments, mais encore va peut-être servir de fond à la pièce : la virtuosité technique, qui est en fait le talent, peut très bien être la raison d\u2019être, surtout dans le théâtre à effets.Le théâtre n\u2019est pas toujours une voie pour faire passer des idées ou une conception, il peut ne chercher qu\u2019à provoquer une réaction.Ce qui fait que certaines pièces, pauvres quant au fond, sont excellentes parce qu\u2019elles atteignent leur but : faire rire ou \"faire pleurer Margot\u201d comme on dit, tandis que d\u2019autres, bourrées de bonnes intentions culturelles, sont d\u2019infâmes pensum.Le contraire est parfois vrai, souvent la technique, c\u2019est la sauce qui fait passer le poisson.L\u2019idéal, c\u2019est un compromis entre les deux, ce qui, il faut bien le dire n\u2019est pas toujours balancé.En tout cas, ce compromis est nécessaire : le théâtre étant ce qu\u2019il est, il ne saurait y avoir de bonne pièce à la lecture, qui soit injouable.De temps à autre, un metteur en scène prend un pari : s\u2019il le perd, ce n\u2019est pas au critique à essayer de lui faire rendre sa mise.Il est donc nécessaire non seulement d\u2019essayer d\u2019assimiler le texte, mais aussi de chercher à comprendre les intentions de l\u2019auteur, et de déterminer dans quelles mesures, il aura réussi à les exprimer.Tâche bien difficile ! Car le texte lui parviendra déformé par l\u2019interprétation du comédien mais aussi par le sens que lui donne la mise en scène.Cette dernière est la partie dominante de ce que j\u2019ai appelé la partie technique qui a pour but de donner la visualité et l\u2019âme de la pièce.Le décor par exemple, à travers la conception individuelle 29 du décorateur, doit être à la fois suggestif, puisqu\u2019il crée le climat de lieu, et fonctionnel puisqu\u2019il est l\u2019auxiliaire de la mise en scène; en peut même dire que le costume est le décor personnel du comédien, sa peau en quelque sorte.L\u2019éclairage a pour but de donner le climat du moment et le caractère de l\u2019action : il faut qu\u2019il crée les contrastes qui soutiendront la mise en scène.Ce contraste nécessaire plus que le décor lui-même comme le prouve le théâtre brechtien, ou une certaine école moderne de mise en scène qui en dépouillant le décor arrive à le recréer par jeux d\u2019ombres et de lumières : c\u2019est un théâtre nu, un théâtre d\u2019espace qui occupe de nouveaux volumes.Quand à la mise en scène, c\u2019est l\u2019âme de la pièce.Eclatante et invisible, comme disait Cocteau, elle se mélange intimement avec l\u2019interprète, à un point tel qu\u2019il est parfois difficile de distinguer ce qui appartient au comédien en propre et ce qui vient de la mise en scène, dans l\u2019incarnation du personnage.Et naturellement, c\u2019est elle qui subit ou qui suscite le plus d\u2019injustice, dans un jugement : tel metteur en scène poussera à atténuer ou à exagérer un effet dans un geste, une attitude, même une manière de comprendre le personnage : or, en cas d\u2019échec ou de réussite, on aura plutôt tendance à n\u2019y voir que la responsabilité du comédien.Et pourtant.Car le comédien en tant que membre d\u2019une équipe \u2014 ce que l\u2019on oublie trop souvent : la troupe est une équipe solidaire dans le succès comme dans l\u2019échec \u2014 doit suivre les directives du meneur de jeu, qui est le metteur en scène.De lui provient le triomphe ou le désastre.Seul quelques \"monstres sacrés\u201d peuvent échapper à cette loi, parce que leur profonde personnalité ressort, bien qu\u2019ils soient, comme les autres, liés au metteur en scène.Finalement, nous en arrivons au comédien dont la tâche est écrasante : il faut qu\u2019il soit à la fois possible et unique, car il n\u2019y a pas d\u2019interprétation fixe, mais chaque fois une nouvelle réincarnation.Il faut qu\u2019il soit naturel dans l\u2019âme d\u2019un autre, tout en restant lui-même; on exige de lui une sorte de dédoublement lucide qui tient du prodige : prêter son corps pour donner vie à un être imaginaire, tout en le maîtrisant.Et puis les impondérables : le fait que la pièce est jouée pour la première ou la vingtième fois par l\u2019ensemble, le climat de la salle, bref tous ces incidents qui font l\u2019heure et le jour.Voilà, grosso modo, l\u2019ensemble de ce que le critique doit voir, comprendre, disséquer et expliquer, les points sur lesquels il doit prendre partie.Tâche gigantesque, qu\u2019honnêtement, on ne peut pas toujours arriver à remplir.Parce que face à cette méthode froide et logique, s\u2019oppose la magie du théâtre qui fait qu\u2019à un moment, il se laisse emporter.N\u2019est-ce pas, après tout, ce que l\u2019on attend du théâtre ?Spectateur, avant d\u2019être un chirurgien, il doit d\u2019abord en comprendre les émotions, avant d\u2019en démonter les rouages.30 Lorsque l\u2019on arrive face au papier, c\u2019est la synthèse de tous ces petits détails que le critique doit essayer de faire, bien qu\u2019il n\u2019ait eu qu\u2019une seule représentation pour pouvoir tout acquérir.Mais direz-vous votre critique, c\u2019est une machine à disséquer ! Où est sa part personnelle ?C\u2019est justement quand le tout est assemblée que commence la difficulté, c\u2019est-à-dire l\u2019interprétation.Car le fait en lui-même ne signifie rien tant qu\u2019un sens ne lui est pas donné.Or ce sens ne peut être déterminé que poussé par des sentiments personnels : l\u2019esthétique n\u2019est peut-être pas la beauté, le parfait est peut-être inhumain et sans âme.C\u2019est là que vient le rôle le plus important du critique et peut-être le plus dangereux : son interprétation d\u2019après ce qu\u2019il a ressenti.Et ce n\u2019est pas toujours facile.Car les éléments divers sont parfois contradictoires : une mauvaise pièce peut être très bien jouée (cela arrive plus souvent qu\u2019on ne croit.) Que dois-je écrire ?\"En dépit d\u2019un texte lamentable, la pièce est admirable grâce au jeu des comédiens\u201d ce qui tend à faire entendre qu\u2019il faut tout de même la voir, ou bien \"Malgré une interprétation subtile de la mise en scène, qui essaye de cacher la pauvreté de la pièce.\u201d ce qui peut signifier le contraire.Et pourtant les faits sont les mêmes, et les sentiments identiques.Mais un petit quelque chose, qui provient du \"daimon platonique\u201d va me pousser à écrire l\u2019un plutôt que l\u2019autre.C\u2019est un choix qui échappe à la logique, parce que la logique n\u2019y peut pas grand\u2019chose.C\u2019est peut-être ce qui va entraîner la justesse ou l\u2019erreur de mon papier, car tout comme quiconque, j\u2019ai droit à l\u2019erreur.Et cette erreur, je peux très bien n\u2019être pas seul à la partager : elle peut être collective.Tout au long de ces quelques lignes, j\u2019ai essayé de m\u2019expliquer, non pour moi-même, mais pour essayer de dégager une méthode critique.Disons, pour être net, que j\u2019ai énoncé une hypothèse, dont je crois pouvoir vivre les conclusions.Mais cette hypothèse \"supposons que la critique soit ceci ou cela\u201d n\u2019est que la mienne.Si je la pose ici, c\u2019est parce que je crois qu\u2019il serait utile, pour tous, que les critiques de théâtre fassent de même, non pour se justifier \u2014 ils n\u2019ont pas à le faire \u2014 mais pour contribuer à dégager un ensemble de grandes lois qui permettraient et pourrait donner une idée générale de ce qu\u2019est la critique, et d\u2019aider \u2014 au besoin même par nos erreurs \u2014 ceux qui un jour voudront se lancer dans cette carrière, fascinante.Je suis critique de théâtre, et j\u2019aime profondément mon métier.Je ne veux pas faire de pathos là-dessus, mais tout simplement faire comprendre que c\u2019est pour moi, une manière de le vivre, d\u2019y participer.Car au delà du pour ou du contre telle ou telle pièce, c\u2019est pour le théâtre que l\u2019on se bat.C\u2019est lui qui vous apporte la joie de certaines aventures, comme chez les jeunes auteurs, ou le plaisir de retrouver des vieux amis inconnus, comme chez certains classiques.Parce qu\u2019à notre époque, le théâtre est plus vivant que jamais : dé- / I 31 gagé de tout un aspect fonctionnel par la télévision ou par le film, il peut, grâce aux nouvelles techniques qu\u2019il a à sa disposition, pénétrer peut-être plus profondément dans la vie humaine, récréer cette atmosphère de miracle qui a lieu chaque fois que le rideau se lève.et qui fait que chaque fois, le critique s\u2019enfonce dans son fauteuil et se tend vers la rampe.Car le critique, aussi, fait partie du théâtre.François PIAZZA 32 JACQUES LANGUIRAND DIOGÈNE Fantaisie en un acte Le décor représente une ville ; et divers lieux dans cette ville.En pratique, un paravent : on joue devant pour la rue, et on le retire pour les intérieurs.PERSONNAGES PAQUERETTE : jeune première MADAME ASTRA : cartomancienne ALBERT : mari de la cartomancienne PIERRE : jeune premier HECTOR : vilain personnage UN VIEILLARD : vénérable comme il se doit FLEURA : épouse de l\u2019un et maîtresse de l\u2019autre ROBERT : brave artisan Après les trois coups, musique.Mêlée à la musique, on entend depuis un moment la voix de Pâquerette, derrière le paravent; un contre-chant triste qu\u2019elle ponctue de temps à autre d\u2019un éclat de rire.La musique s\u2019évanouit lentement; Pâquerette continue son étrange mélopée.33 MADAME ASTRA, en coulisse.A la cantonnade \u2014 Faites-la taire ! PAQUERETTE, poursuit.MADAME ASTRA, id.\u2014 N\u2019y a-t-il pas un homme capable de la faire taire ?.C\u2019est sûrement un homme qui l\u2019a mise dans cet état ! PAQUERETTE, poursuit.MADAME ASTRA, id.\u2014 Quand ma chatte se lamente, les matous sont plus empressés ! PAQUERETTE, poursuit et passe devant le paravent.MADAME ASTRA, id.\u2014 Qu\u2019est-ce qui vous empêche d\u2019y aller, les hommes ?Vous en mourez tous d\u2019envie.Ah ! je vous connais ! Vous ne pouvez pas voir une fille en guenilles sans penser au plaisir que vous auriez de.(Elle rage.) Mais vous n\u2019en faites rien, bande de chiens hypocrites ! Vous sauvez la face ! Ha ! vos faces rouges de désirs refoulés.PAQUERETTE, éclate de rire.MADAME ASTRA, id.\u2014Faites-la taire !.PAQUERETTE \u2014 Quand vient l\u2019automne, les fleurs s\u2019en vont.(Elle chante un moment et puis s\u2019arrête.) Ils ont ouvert le ventre de ma mère pour lui retirer quelque chose.Ils ont mis son ventre sans dessus dessous.Puis, ils ont dit : \u201cLa maladie doit suivre son cours normal\u201d.Ils ont recousu le ventre de ma mère.Ils ont dit n\u2019avoir rien oublié dedans.(Elle chante un moment, puis s\u2019arrête.) Ma chanson est aussi pauvre que moi, elle n\u2019a même pas de paroles.(Puis elle reprend.) MADAME ASTRA, id.\u2014 Faites-la taire !.Je n\u2019arrive pas à me concentrer.Quand je pense que j\u2019ai refusé d\u2019épouser un jeune et dynamique entrepreneur de pompes funèbres ! PAQUERETTE, poursuit un moment, puis s\u2019arrête \u2014 Et puis, elle est morte.(Elle éclate de rire, et reprend sa chanson.) PIERRE, entre lentement.PAQUERETTE, le voit et s\u2019arrête de chanter.MADAME ASTRA, id.\u2014 Elle s\u2019est tue.Que se passe-t-il ?Est-elle partie?Qui s\u2019occupe d\u2019elle?.Albert!.Albert, où es-tu ?ALBERT, en coulisse, lui aussi, mais de l\u2019autre côté.Blasé.\u2014Je suis ici.MADAME ASTRA \u2014 Où ?ALBERT \u2014 A deux pas.MADAME ASTRA \u2014 Avec elle ?ALBERT \u2014 Non.MADAME ASTRA \u2014 Bien entendu, je ne parlais pas pour toi. ALBERT \u2014 Bien entendu.Un amour comme le nôtre est à l\u2019abri de telles épreuves.MADAME ASTRA \u2014 D\u2019ailleurs, à ton âge, tu dois te faire une raison.ALBERT \u2014 Je me fais une raison.MADAME ASTRA \u2014 Que peux-tu demander de plus dans la vie ?ALBERT \u2014 Je ne demande rien.MADAME ASTRA \u2014 Tu m\u2019énerves ! ALBERT \u2014 Toi aussi ! Toutes ces répliques échangées en coulisse le sont sur un ton très élevé, sans aucun souci de discrétion.Pendant les répliques précédentes, les amoureux se sont rapprochés.PIERRE \u2014 Ce sera bientôt la nuit.PAQUERETTE \u2014 Et de nouveau le jour.PIERRE \u2014 Et de nouveau la nuit.PAQUERETTE \u2014 Et bientôt, le temps sera venu à bout de nous.PIERRE \u2014 Quand nous serons millionnaires, nous achèterons un joli bateau.PAQUERETTE \u2014 Avec des voiles ?PIERRE \u2014 Si tu veux.PAQUERETTE \u2014 Mais aussi avec un moteur, n\u2019est-ce pas ?PIERRE \u2014 Bien sûr.PAQUERETTE, sourdement.\u2014J\u2019ai faim.(Un temps.Les amoureux sont dans les bras l\u2019un de l\u2019autre.) MADAME ASTRA, toujours en coulisse.\u2014 Albert ! Albert ! ALBERT, id.Excédé.\u2014 Oui.MADAME ASTRA, id.\u2014 Viens me retrouver ! ALBERT, marmonne rageusement.MADAME ASTRA \u2014 Viens me retrouver ! ALBERT \u2014 Je n\u2019en ai pas le courage ! MADAME ASTRA \u2014 Quand je pense.ALBERT \u2014.Que tu as refusé d\u2019épouser un jeune et dynamique entrepreneur de pompes funèbres ! PAQUERETTE, chante doucement.PIERRE \u2014 Ecoute.PAQUERETTE \u2014 J\u2019écoute.PIERRE \u2014 Nous aurons des hommes d\u2019équipage.PAQUERETTE \u2014 Très peu.Je n\u2019aime pas les hommes d\u2019équipage.Quand je monte sur le pont, ils me regardent avec leurs grands yeux.35 PIERRE \u2014 Il en faut des hommes d\u2019équipage.Un bateau, ce n\u2019est pas un radeau.PAQUERETTE \u2014 Je comprends.PIERRE \u2014 Et nous irons dans les îles.PAQUERETTE \u2014 Oui.PIERRE \u2014 C\u2019est extraordinaire, les îles.PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.Elle se presse tout contre lui et chante doucement.Ils se retirent ensemble.Du côté opposé, Hector fait lentement son entrée en rasant les murs.MADAME ASTRA, id.\u2014 Je t\u2019attends.ALBERT, se trouve maintenant derrière le paravent.Mais on ne le voit pas encore.\u2014 Tu t\u2019excites inutilement.MADAME ASTRA \u2014 Quand vas-tu venir ?ALBERT \u2014 Aussitôt que j\u2019aurai terminé.MADAME ASTRA \u2014 Que fais-tu donc ?ALBERT \u2014 Rien.Au moment ou Hector, le vilain, veut se glisser derrière le paravent, Albert, triste comme son parapluie, en sort.Jeu de la politesse.ALBERT \u2014 Pardon.HECTOR \u2014 Excusez-moi.ALBERT \u2014 Je vous en prie.HECTOR \u2014 Quel beau matin.ALBERT \u2014 Très beau, en effet.HECTOR \u2014 N\u2019est-ce pas!.Dites-moi, monsieur.ALBERT \u2014 Je vous écoute, monsieur.HECTOR \u2014 Nous sommes voisins.ALBERT \u2014 Nous sommes tous un peu voisins.HECTOR \u2014 Je peux donc vous poser une question.Est-ce bien ici qu\u2019habite Madame Astra, la cartomancienne ?ALBERT \u2014 C\u2019est bien ici.HECTOR \u2014 Merci.(Il tente de passer derrière le paravent.) ALBERT, le retient.\u2014 C\u2019est pour le passé, le présent ou l\u2019avenir ?HECTOR \u2014 Pour l\u2019avenir.ALBERT \u2014 Comme je vous comprends.HECTOR -\u2014 Si c\u2019était à refaire, je viendrais pour le passé.Mais ce qui est fini est fini, n\u2019est-ce pas ?ALBERT \u2014 Très juste.HECTOR \u2014 Mon problème, c\u2019est l\u2019avenir.ALBERT \u2014 Vous voulez voir clair.36 HECTOR \u2014 Qui donc ?ALBERT \u2014 Je dis : vous voulez voir clair.HECTOR \u2014 Je me propose, en effet, d\u2019épouser une jeune personne \u2014 elle est fraîche comme une rose.J\u2019ai vingt ans de plus qu\u2019elle, vous comprenez ?ALBERT \u2014 Très bien.Madame Astra n\u2019aura pas beaucoup de difficulté à prédire votre avenir.HECTOR, ravi.-\u2014 Vous croyez ?ALBERT \u2014 J\u2019en suis sûr.HECTOR \u2014 Il s\u2019agit d\u2019une jeune orpheline.ALBERT \u2014 Madame Astra ?HECTOR \u2014 La jeune personne que je veux épouser.ALBERT \u2014 On ne se refuse rien.HECTOR \u2014 Mais je ne sais pas encore si elle va accepter.ALBERT \u2014 Puisqu\u2019elle est sans défense.HECTOR \u2014 J\u2019aime tellement les femmes.ALBERT \u2014 C\u2019est une excellente idée.HECTOR \u2014 Vous connaissez Madame Astra ?ALBERT \u2014 Un peu.HECTOR \u2014 Elle s\u2019occupe de votre avenir ?ALBERT \u2014 De mon présent surtout.Mais elle s\u2019occupe aussi de mon avenir.HECTOR \u2014 Elle vous aide à trouver le bonheur ?ALBERT \u2014 A le chercher.HECTOR \u2014 Ah!.Dites-moi, est-il exact qu\u2019elle prédise l\u2019avenir dans ses moindres détails ?ALBERT \u2014 Cela dépend des sujets.HECTOR \u2014 Suis-je un bon sujet ?ALBERT \u2014 Vous me paraissez un excellent sujet.HECTOR \u2014 Vous me faites plaisir.ALBERT \u2014 Il n\u2019y a vraiment pas de quoi ! HECTOR \u2014 .L\u2019avenir m\u2019inquiète.Pas vous ?ALBERT \u2014 Si, si, si.HECTOR \u2014 Et pourtant, Madame Astra s\u2019occupe surtout de votre présent.ALBERT \u2014 Mais mon avenir est entre ses mains.HECTOR \u2014 Ah ! ALBERT \u2014 Je suis le mari de Madame Astra.HECTOR \u2014 Oh ! ALBERT, lui indique le paravent.\u2014Je vous en prie.(Et se retire.) HECTOR, étonné, il observe un moment Albert.Puis il frappe doucement au paravent.MADAME ASTRA, invisible derrière le paravent.\u2014 Sortez, monsieur ! 37 HECTOR, consterné.\u2014 Déjà ?MADAME ASTRA \u2014 Mais non, pas vous ! HECTOR, soulagé.\u2014 Ah !.MADAME ASTRA \u2014 Vous ! HECTOR \u2014 Moi ?MADAME ASTRA \u2014Mais non !!! LE VIEILLARD, vêtu à la mode de 1850, sort de derrière le paravent.\u2014Il s\u2019agit de moi, monsieur.HECTOR \u2014 Bonsoir.LE VIEILLARD \u2014 Pourquoi me dites-vous bonsoir, alors qu\u2019il n\u2019est pas encore midi ?HECTOR \u2014 A cause de votre grand âge.Vous avez vu Madame Astra ?LE VIEILLARD \u2014 Oui.HECTOR \u2014 Pour l\u2019avenir ?LE VIEILLARD \u2014 Bien sûr.HECTOR \u2014 Ah ! LE VIEILLARD \u2014 Moi aussi pour le passé.Je ne sais plus où j\u2019en suis avec le temps.\u2022 .¦¦ Il s\u2019éloigne.HECTOR \u2014 Bonne nuit.(Puis il frappe de nouveau au paravent.) MADAME ASTRA, derrière le paravent.\u2014 Entrez ! HECTOR \u2014 Je ne peux pas.MADAME ASTRA \u2014 Pourquoi ?HECTOR \u2014 Je ne trouve pas la poignée de la porte.MADAME ASTRA \u2014 Poussez le paravant ! Transition musicale.On découvre Madame Astra installée à sa table devant une boule de cristal.MADAME ASTRA \u2014 Asseyez-vous ! HECTOR, il le fait.\u2014 Merci.MADAME ASTRA \u2014 C\u2019est le présent qui ne va pas ?HECTOR \u2014 C\u2019est entre le présent et l\u2019avenir que ça ne va pas.MADAME ASTRA \u2014 Les affaires ?HECTOR \u2014 Le coeur.MADAME ASTRA \u2014 Je vois.HECTOR \u2014 Déjà ! Que voyez-vous ?MADAME ASTRA \u2014 Vous êtes pressé ?HECTOR \u2014Non.MADAME ASTRA \u2014 Et ça ! (Elle fait le geste de l\u2019argent qu\u2019on palpe.) HECTOR \u2014Ah! oui.38 MADAME ASTRA \u2014 Soyez généreux ! Mon présent compromet de plus en plus mon avenir.HECTOR \u2014 Vous n\u2019avez pas d\u2019influence sur l\u2019avenir ?MADAME ASTRA \u2014 Parfois.HECTOR \u2014 Ah! (Il lui donne un peu d\u2019argent.) MADAME ASTRA \u2014 Mais jamais sur le mien ! HECTOR \u2014 Oh!.Vous devriez consulter une cartomancienne.MADAME ASTRA \u2014 Quand je le fais, je suis plus généreuse que vous.HECTOR \u2014 Pardon.(Il lui donne encore un peu d\u2019argent.) Je dois vous avouer que je n\u2019aime pas donner de l\u2019argent.C\u2019est humain.MADAME ASTRA \u2014 Et n\u2019oubliez pas le pourboire ! HECTOR \u2014 Vous buvez ?MADAME ASTRA \u2014 Beaucoup.HECTOR \u2014 Ah! (Il lui donne encore un peu d\u2019argent.) C\u2019est tout ce qui me reste.MADAME ASTRA \u2014 Connaître l\u2019avenir, ça n\u2019a pas de prix.Et votre montre ?HECTOR \u2014 Un souvenir de famille.MADAME ASTRA \u2014 Qu\u2019est-ce qui vous intéresse le plus, le passé ou l\u2019avenir ?HECTOR \u2014 La voici.(Il lui donne sa montre.) MADAME ASTRA \u2014 N\u2019en donnez pas davantage, ce n\u2019est pas la peine.Je sais qu\u2019avec vous, ce sera court.HECTOR \u2014 Ah ! MADAME ASTRA \u2014 Il s\u2019agit d\u2019un homme ou d\u2019une femme ?HECTOR, gêné.\u2014 Oh !.MADAME ASTRA \u2014 D\u2019une femme ! D\u2019ailleurs, je commence à voir.Fleura, la vamp, entre sur scène derrière Hector.Elle avance lentement jusqu\u2019à lui.HECTOR \u2014 C\u2019est une orpheline ! MADAME ASTRA \u2014 J\u2019allais le dire ! HECTOR \u2014 Vous êtes merveilleuse.MADAME ASTRA \u2014 Je la vois.Elle s\u2019approche.(Ce que fait Fleura.) Vous l\u2019aimez beaucoup.HECTOR \u2014 Très.MADAME ASTRA \u2014 Je peux prédire beaucoup de bonheur.HECTOR \u2014 Pour moi ?MADAME ASTRA \u2014 Pour elle. HECTOR \u2014 Bah ! Elle ou moi, peu importe puisque nous serons ensemble.N\u2019est-ce pas ?MADAME ASTRA \u2014 L\u2019image se précise.HECTOR \u2014 .N\u2019est-ce pas ?MADAME ASTRA \u2014 Je la vois qui met la main sur votre coeur.(Plus fort pour Fleura.) Je la vois qui met la main sur votre coeur ! HECTOR \u2014 J\u2019ai compris! (Fleura commence à lui faire les poches.) Ensuite ?J\u2019en ai le frisson.MADAME ASTRA \u2014 Ne vous agitez pas, vous brouillez le fluide.\t( HECTOR \u2014 Je vous demande pardon.Fleura montre le porte-monnaie à Madame Astra et se retire lentement.MADAME ASTRA \u2014 Je ne la vois plus.HECTOR \u2014 Ah ! MADAME ASTRA \u2014 Vous avez brouillé le fluide.HECTOR \u2014 Je n\u2019aurais pas dû.Je le regrette sincèrement.MADAME ASTRA \u2014 Ce qui n\u2019arrange rien.HECTOR \u2014 J\u2019allais le dire.Et demain, où en sera le fluide ?MADAME ASTRA \u2014 Revenez demain ! HECTOR \u2014 Croyez-vous que le fluide ?.MADAME ASTRA \u2014 Nbus verrons.HECTOR \u2014 Bien sûr, on ne peut pas savoir à l\u2019avance comment sera le fluide ! MADAME ASTRA \u2014 En général, je peux vous prédire beaucoup de succès dans votre entreprise amoureuse.C\u2019est écrit dans les astres.HECTOR \u2014 Ah ! je me sens soulagé.Lentement, il commence à faire nuit.HECTOR, qui allait se retirer, revient sur ses pas.\u2014 Auriez-vous l\u2019extrême amabilité de me dire l\u2019heure, s\u2019il vous plaît ?MADAME ASTRA, consulte la montre d\u2019Hector.\u2014 Dites-moi.HECTOR \u2014 Quoi donc ?MADAME ASTRA \u2014 Elle ne fonctionne pas.HECTOR \u2014 J\u2019avais oublié de vous dire : elle est un peu comme le fluide.Elle fonctionnera peut-être mieux demain ! (Il éclate de rire.) Hector est sur le point de sortir.MADAME ASTRA, le rappelle.\u2014 Hé ! HECTOR \u2014Quoi donc?40 MADAME ASTRA \u2014 Replacez le paravent, je vous prie, à cause des courants d\u2019air.HECTOR, le fait.Transition musicale.MADAME ASTRA, derrière le paravent.\u2014 Et souvenez-vous ! J\u2019avais un ami, je lui ai fait crédit, et j\u2019ai perdu cet ami.HECTOR, éclate de rire.PAQUERETTE, entre sur scène, voit Hector et s\u2019arrête.HECTOR, agressif.\u2014 Regardez-moi ! PAQUERETTE \u2014 Vous êtes laid ! HECTOR \u2014 Mais je suis sûr de moi.PAQUERETTE \u2014 Vous ne devriez pas.HECTOR \u2014 Vous n\u2019y pouvez rien, c\u2019est écrit ! PAQUERETTE \u2014 Lâchez-moi, vous me faites mal.HECTOR \u2014 Vous avez raison.Chaque chose en son temps.Je vous ferai mal plus tard.PAQUERETTE \u2014 Laissez-moi passer.C\u2019est maintenant la nuit.HECTOR \u2014 Puisque je vous dis que c\u2019est écrit.PAQUERETTE \u2014 Je ne sais pas lire.HECTOR \u2014 .dans les astres.Vous ne savez pas lire dans les astres ?PAQUERETTE \u2014 Je sais lire dans mon coeur.HECTOR \u2014 Je vous aime.PAQUERETTE \u2014 Vous me dégoûtez ! HECTOR \u2014 Mais puisque c\u2019est écrit ! PAQUERETTE, lui indique un point sur le sol.\u2014 Regardez ! HECOR \u2014 Quoi ?PAQUERETTE \u2014 Une fleur.HECTOR \u2014 Je ne vois rien.PAQUERETTE \u2014 Vous avez mis le pied sur une fleur.HECTOR \u2014 Où ça ?PAQUERETTE \u2014 C\u2019était la dernière de la saison.HECTOR \u2014 Vous y teniez beaucoup à cette fleur ?PAQUERETTE \u2014 Il me semble que je suis morte avec elle.HECTOR \u2014 Dans votre tête ! PAQUERETTE \u2014 Vous avez mis le pied sur moi.HECTOR \u2014 Parlons d\u2019autre chose.PAQUERETTE \u2014 Je suis morte.HECTOR \u2014 Soyez gentille, dites-moi que vous avez faim.Discrètement le vieillard fait son entrée.Il assistera à la scène sans être vu.PAQUERETTE \u2014 Non ! 41 HECTOR \u2014 Un bon mouvement.PAQUERETTE \u2014 Non ! HECTOR \u2014 Dites-moi que vous n\u2019avez pas mangé depuis que votre mère est morte.PAQUERETTE \u2014 Non.HECTOR \u2014 Soyez gentille.PAQUERETTE \u2014 Au contraire, je me suis gavée de friandises.Regardez mon ventre, il est rond.HECTOR, inquiétant.\u2014 Oh ! oui.PAQUERETTE \u2014 Il est plein de victuailles.HECTOR \u2014 Ce n\u2019est pas vrai.PAQUERETTE \u2014 Les friandises, au dessert.Mais j\u2019ai d\u2019abord mangé de la viande, des légumes, et même des fruits.(Elle lui souffle dans le visage.) Sentez-vous l\u2019orange ?HECTOR \u2014 C\u2019est pourtant vrai que vous sentez l\u2019orange.PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai mangé comme un goinfre ! HECTOR, implorant.\u2014 Une fois, n\u2019est-ce pas ?Une seule fois ?PAQUERETTE \u2014 Plusieurs fois ! HECTOR \u2014 Mais depuis que votre mère est morte, avouez que vous n\u2019avez mangé qu\u2019une seule fois comme un goinfre ?PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai mangé plusieurs fois comme un goinfre ! HECTOR \u2014 Ce n\u2019est pas vrai ! PAQUERETTE \u2014 Et précisément, j\u2019allais me remettre à table.HECTOR \u2014 Mais puisque c\u2019est écrit.PAQUERETTE \u2014 Mais puisque je ne sais pas lire.HECTOR, rageur, il bondit sur elle.\u2014Ah! (Puis il se ravise.) Mais j\u2019ai tort de m\u2019inquiéter.Madame Astra me l\u2019a dit : il est écrit que j\u2019aurai du succès dans mon entreprise amoureuse; il est écrit que vous serez très heureuse.Avec qui d\u2019autre pourriez-vous l\u2019être?.Au plaisir de vous revoir, mademoiselle! (Il éclate de rire et se retire.) Lentement il commence à faire jour.PAQUERETTE \u2014 Oui, j\u2019ai mangé ! Oui, j\u2019allais me remettre à table ! Et de la viande, et des légumes, et des fruits ! Et même des friandises ! (Elle éclate en sanglots.Et petit à petit, elle reprend la chanson triste du début.) Arrive Pierre.PIERRE, approche lentement de Pâquerette.Puis il s\u2019arrête et indique un point très loin devant lui.\u2014 Regarde ! PAQUERETTE \u2014 Je vois des arbres dans le matin.PIERRE \u2014 Et parmi ces arbres, il y a une maison.C\u2019est la nôtre.42 PAQUERETTE \u2014 Oui.PIERRE \u2014 Nous avons des domestiques.PAQUERETTE \u2014 Très peu.Je n\u2019aime pas les domestiques.Quand je suis à table, et que je mange durant des heures, ils me regardent avec leurs grands yeux.PIERRE \u2014 Il en faut, des domestiques.Un château, ce n\u2019est pas un taudis.PAQUERETTE \u2014 Je comprends.PIERRE \u2014 Je ne sais plus où j\u2019en étais.PAQUERETTE \u2014 Dans les îles.PIERRE \u2014 Oui.PAQUERETTE \u2014 Comment sont-elles, ces îles ?PIERRE \u2014 Pas très grandes.Il y a des arbres, des maisons.PAQUERETTE \u2014 Ensuite ?PIERRE, cherche la suite du rêve.\u2014 Ensuite.Ensuite, quand nous en aurons assez des îles, notre bateau nous transportera ailleurs.Du côté des villes.Aimes-tu revenir à la ville, de temps à autre ?PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.(Elle se dresse tout contre lui.Elle reprend doucement quelques bribes de la chanson triste.) MADAME ASTRA, depuis la coulisse.\u2014 Albert ?ALBERT, se trouve maintenant derrière le paravent.Il répond d\u2019une voix blasée.\u2014 Quoi encore ?Pâquerette et Pierre se retirent lentement; le vieillard les observe avec tendresse.MADAME ASTRA \u2014 J\u2019ai envie de toi ! ALBERT \u2014 C\u2019est complètement idiot ! MADAME ASTRA \u2014 J\u2019insiste ! ALBERT \u2014 C\u2019est encore plus idiot si tu insistes ! Le vieillard se rend jusqu\u2019au paravent.Il hésite un moment, puis il frappe.ALBERT, invisible derrière le paravent.\u2014 Etes-vous certain que je suis l\u2019homme que vous devez rencontrer ?LE VIEILLARD \u2014 Je le crois.ALBERT \u2014 Avez-vous tout essayé avant de venir frapper à ma porte ?LE VIEILLARD \u2014 Oui.ALBERT \u2014 Etes-vous de bonne foi ?LE VIEILLARD \u2014 Oh ! oui.ALBERT \u2014 Entrez ! LE VIEILLARD \u2014 .Je ne peux pas.ALBERT \u2014 Pourquoi ?LE VIEILLARD \u2014 Je ne trouve pas la poignée de la porte.ALBERT \u2014 Poussez le paravent ! 43 LE VIEILLARD \u2014 Merci.(Il le fait.) Transition musicale.On découvre Albert assis derrière une table couverte de paperasses.ALBERT, ne lève pas les yeux de ses écritures.LE VIEILLARD, s\u2019approche en hésitant.ALBERT, sans lever la tête.\u2014 Oui ?LE VIEILLARD, intimidé, il gesticule sans pouvoir prononcer une parole.ALBERT \u2014 Je vous écoute.(Il lève la tête.Le vêtement de son visiteur l\u2019étonne.) Qu\u2019est-ce que je peux faire pour vous ?LE VIEILLARD, désignant son accoutrement.\u2014 Je vous prie de m\u2019excuser, monsieur.ALBERT \u2014 Nous sommes en pays libre, monsieur.LE VIEILLARD \u2014 Je ne suis pas de mon temps.Ou plutôt, je ne le suis plus.ALBERT \u2014 Je vois.LE VIEILLARD \u2014 Depuis bientôt dix jours, je vais de bureau en bureau.On m\u2019a dit de m\u2019adresser à vous.ALBERT \u2014 Vous devriez, plutôt, voir le chef de service.LE VIEILLARD \u2014 Je l\u2019ai vu.ALBERT \u2014 Alors ?LE VIEILLARD \u2014 Il m\u2019a dit de m\u2019adresser à vous.ALBERT \u2014 Bon.LE VIEILLARD \u2014 L\u2019affaire pourra vous paraître curieuse, mais elle est très grave, monsieur.Si personne ne veut s\u2019occuper de moi, il ne me reste plus qu\u2019à mourir.ALBERT \u2014 Je vous écoute.LE VIEILLARD \u2014 Je vous ai déjà dit que je ne suis plus de mon temps.Le vêtement que je porte devrait m\u2019aider à vous expliquer.ALBERT \u2014 Où voulez-vous en venir ?LE VIEILLARD, avec beaucoup de sous-entendus.\u2014 Quand je me suis endormi, je portais ce vêtement.ALBERT \u2014 Que voulez-vous que ça me fasse ?LE VIEILLARD \u2014 Soyez indulgent, monsieur.ALBERT \u2014 Mais enfin ! où voulez-vous en venir ?LE VIEILLARD \u2014 Un soir de mai 1868, je me suis endormi.et pendant quatre-vingt-quatorze ans, je n\u2019ai pas ouvert l\u2019oeil \u2014 du moins, pas à ma connaissance.ALBERT \u2014 Vous avez dormi pendant quatre-vingt-quatorze ans ?LE VIEILLARD \u2014 Et voici dix jours, je me suis éveillé.J\u2019ai voulu me rendre chez moi, mais ma maison n\u2019existe plus.ALBERT \u2014 Vous avez dormi pendant quatre-vingt-quatorze ans ?44 LE VIEILLARD \u2014 Les voisins, qui sont les petits-enfants de mes anciens voisins, m\u2019ont parlé d\u2019expropriation à propos d\u2019une route.Ce qui m\u2019a paru étrange puisqu\u2019il n\u2019y a pas encore de route sur le terrain où se trouvait autrefois ma maison.Ils ont peut-être voulu dire qu\u2019à l\u2019époque de l\u2019expropriation, les autorités.ALBERT \u2014 Répondez à ma question ! LE VIEILLARD \u2014 Bref, je suis sans logis.ALBERT \u2014 Vous avez dormi pendant quatre-vingt-quatorze ans ?LE VIEILLARD \u2014 Oui.ALBERT \u2014 Que comptez-vous faire ?LE VIEILLARD \u2014 Je n\u2019en sais rien.C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle je me trouve ici.ALBERT \u2014 Montrez-moi vos papiers.LE VIEILLARD \u2014 Je n\u2019en ai pas.ALBERT \u2014 Vous n\u2019avez pas de papiers d\u2019identité ?LE VIEILLARD \u2014 Puisque je suis mort.ALBERT \u2014 Ah ! non, je vous en prie ! J\u2019ai autre chose à faire que d\u2019écouter de pareils propos.LE VIEILLARD \u2014 Quand j\u2019ai vu dans quelle situation je me trouvais, j\u2019ai pris connaissance du registre d\u2019état civil.ALBERT \u2014 Et alors ?LE VIEILLARD \u2014 \u201cParti sans laisser d\u2019adresse\u201d.C\u2019est ce que j\u2019ai lu dans le registre.Puis : \u201cDisparu\u201d.ALBERT \u2014 Et vous prétendez être pris au sérieux ?LE VIEILLARD \u2014 Je vous dis la vérité.ALBERT \u2014 Que voulez-vous que j\u2019en fasse de la vérité ?Elle est invraisemblable ! LE VIEILLARD \u2014 Je ne peux tout de même pas mentir sous prétexte que la vérité est invraisemblable.J\u2019ai besoin qu\u2019au moins un être sur terre comprenne dans quelle situation je me trouve.ALBERT \u2014 Ne comptez pas sur moi pour vous défendre.Je ne vais pas me couvrir de ridicule et compromettre mon avancement.Le chef de service prend bientôt sa retraite.Vous seriez venu l\u2019an dernier, je ne dis pas que.LE VIEILLARD \u2014 Mais comprenez ! Faites un effort ! Je suis victime d\u2019un oubli.Le temps m\u2019a oublié.J\u2019ai dormi pendant quatre-vingt-quatorze ans.ALBERT \u2014 \u201cÇa s\u2019est déjà vu.\u201d \u2014 c\u2019est ce que vous alliez ajouter ?Allons ! vous savez bien que la mort ne commet jamais d\u2019oubü.LE VIEILLARD \u2014 Je suis l\u2019exception qui confirme la règle ! ALBERT \u2014 Il vous faudrait un bon avocat.45 LE VIEILLARD \u2014 Mais je n\u2019ai pas l\u2019intention d\u2019intenter un procès.D\u2019ailleurs, intenter un procès à qui, et pour obtenir quoi ?ALBERT \u2014 Votre réhabilitation.LE VIEILLARD \u2014 Je n\u2019ai rien fait de mal.ALBERT \u2014 Vous êtes dans une situation exceptionnelle \u2014 c\u2019est très mal.LE VIEILLARD \u2014 Que dois-je faire ?ALBERT \u2014 Vous voulez mon opinion ?LE VIEILLARD \u2014 Oui.ALBERT \u2014 Racontez à tout le monde ce que vous venez de me dire.En moins de trois jours, on vous aura enfermé dans un hospice.LE VIEILLARD \u2014 Je ne veux pas être interné ! ALBERT \u2014 Ou alors, soyez ce que vous devriez être.LE VIEILLARD \u2014 Et je devrais être quoi, selon vous ?ALBERT \u2014 Mort.(Puis il se plonge dans sa paperasse.) Après un moment, le vieillard, la tête basse, se retire.Lentement, il commence à faire nuit.ALBERT, sans lever la tête, rappelle le vieillard.\u2014 Hé ! LE VIEILLARD \u2014 Oui ?ALBERT \u2014 Replacez le paravent, je vous prie.A cause des courants d\u2019air.LE VIEILLARD, il se tait.Transition musicale.Le vieillard s\u2019éloigne.Au moment de disparaître, il reconnaît la chanson triste de Pâquerette.Il demeure discrètement sur scène.Pâquerette et Pierre entrent.PIERRE \u2014 Ce sera bientôt la nuit.PAQUERETTE \u2014 Et de nouveau le jour.PIERRE, renoue avec le feu.\u2022\u2014 Aimes-tu revenir à la ville de temps à autre ?PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai toujours vécu à la ville.PIERRE \u2014 Tu préfères la campagne ?PAQUERETTE \u2014 Je sais comment on vit à la ville.PIERRE \u2014 A la campagne, c\u2019est différent.PAQUERETTE \u2014 Explique-moi.PIERRE \u2014 Je ne sais pas comment t\u2019expliquer, je n\u2019ai pas de mots.A la campagne, c\u2019est très différent.C\u2019est le contraire de la ville.PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.HECTOR, surgit au-dessus du paravent.\u2014 Ah ! Ah ! je le savais ! PIERRE \u2014 Qui êtes-vous ?HECTOR \u2014 Je le savais, ma jolie, que vous aviez faim.46 Vous n\u2019avez jamais eu le ventre rond de victuailles.Il a toujours été maigre comme la famine.Si vous aviez pris de l\u2019embonpoint, ce serait à cause de lui.Petite vicieuse ! PIERRE \u2014 Qui est-il ?PAQUERETTE \u2014 Depuis que maman est morte, il s\u2019accroche à mes jupes.PIERRE \u2014 Descendez de là ! Vous verrez que la faim peut encore vous rosser ! HECTOR \u2014 Ah ! Ah ! Ah ! Inutile de vous acharner, jeune morveux ! Il est écrit que Pâquerette sera mienne un jour ! PAQUERETTE \u2014 Plutôt mourir de faim, la bouche ouverte ! HECTOR \u2014 Et comment envisagez-vous l\u2019avenir, je vous prie ?PIERRE \u2014 Sans vous ! HECTOR, éclate de rire.\u2014 Vous m\u2019amusez ! PAQUERETTE \u2014 Allons-nous-en loin d\u2019ici.HECTOR \u2014 Dans les îles, peut-être ?(Il rit.) PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai mal.PIERRE, la serre contre lui et menace Hector du poing.\u2014 Je souhaite que vous glissiez sur une pelure de banane.HECTOR \u2014 Vous aimez les fruits exotiques, n\u2019est-ce pas ?.PIERRE \u2014 Allons au jardin, Pâquerette.(Ils amorcent le mouvement de partir.) HECTOR \u2014 Et la police ?PAQUERETTE \u2014 C\u2019est une excellente idée ! HECTOR \u2014 Vous êtes mineurs.Je connais des institutions où on prend un soin jaloux des orphelines quand elles sont mineures.C\u2019est merveilleux, une société bien organisée ! Vous ne voulez pas aller en institution ?Vous ne savez pas ce que vous perdez.(Il rit.) Mais soyez sans inquiétude.Le silence peut encore s\u2019acheter.Et je demande si peu.La chair est faible, hélas ! Pâquerette et Pierre se retirent vivement.HECTOR \u2014 Puisque je vous dis que c\u2019est écrit ! (Il éclate de rire.) Lentement, il commence à faire jour.Hector demeure au-dessus du paravent et s\u2019amuse de l\u2019échange de répliques qui suit.MADAME ASTRA, depuis la coulisse.\u2014 Ce n\u2019est plus ce que c\u2019était ! ALBERT, id.\u2014 Le coeur n\u2019y est pas.MADAME ASTRA \u2014 Tu ne mâches pas tes mots.ALBERT \u2014 J\u2019aurais besoin de vacances.MADAME ASTRA \u2014 Tu es fonctionnaire ! ALBERT \u2014 Je veux dire de vacances matrimoniales.47 MADAME ASTRA \u2014 Ah ! ce que je voudrais être aguichante pour te faire languir ! ALBERT \u2014 Que veux-tu ! Quand on mange toujours de l\u2019omelette, un jour ou l\u2019autre, on se trouve rassasié.MADAME ASTRA \u2014 C\u2019est moi, l\u2019omelette ?ALBERT \u2014 On ne doit pas mettre tous ses oeufs dans le même panier ! MADAME ASTRA \u2014 Ah ! vienne le jour où tu ne seras même plus en possession des rares moyens qui te restent encore ! ALBERT, blasé.\u2014 Ah ! tu m\u2019énerves.MADAME ASTRA, id.\u2014 Toi aussi.ROBERT, de derrière le paravent, mais invisible pour le public.\u2014 Hé ! vous, qu\u2019est-ce que vous faites là ?(Un temps.) Qu\u2019est-ce que vous faites là?(Surgit au-dessus du paravent, a côté d\u2019Hector.) HECTOR, Surpris.\u2014 Moi ?ROBERT \u2014 Oui.HECTOR \u2014 Je prends l\u2019air.ROBERT \u2014 En regardant ma femme se déshabiller ?HECTOR \u2014 Moi ?ROBERT \u2014 Oui, vous ! C\u2019est commode des fenêtres côte à côte, n\u2019est-ce pas ?HECTOR \u2014 Je ne sais pas ce que vous voulez dire.ROBERT \u2014 Tous nos voisins ont la lorgnette agile.HECTOR \u2014Pas moi.ROBERT \u2014 Parce que vous n\u2019en avez même pas besoin.HECTOR \u2014 Vous m\u2019accusez de quoi, au juste ?ROBERT \u2014 De faire de la contorsion quand ma femme se déshabille.HECTOR \u2014 J\u2019ai un excellent avocat, monsieur.ALBERT \u2014 Je ne suis pas aveugle.Il y a trois jours, vous faisiez semblant de lire un livre savant, et tout à coup, j\u2019ai reçu un éclair dans l\u2019oeil : vous aviez disposé un miroir entre les pages \u2014 miroir dirigé de notre côté.HECTOR, inquiet.\u2014 Un véritable roman ! ALBERT \u2014 Retirez-vous ! HECTOR \u2014 Si on ne peut plus lire, maintenant.(Et il se retire.) ROBERT \u2014 Vous feriez bien de commencer à lire la vie des saints, vieux dégoûtant ! (Il se retire aussi.On ne voit plus personne.) FLEURA \u2014 Hé ! ROBERT \u2014 Quoi ?FLEURA \u2014 Je ne vois plus rien.ROBERT \u2014 Au moins tu ne risques pas d\u2019être vue.FLEURA \u2014 Ouvre tout de même les volets, veux-tu ?48 ROBERT \u2014 Et du coup, je vais devoir ouvrir l\u2019oeil.(Il pousse le paravent.) Transition musicale.On découvre un vieux lit de fer \u2014 quelques éléments.ROBERT \u2014 J\u2019ai travaillé toute lo journée comme un esclave ! FLEURA, avec l\u2019ironie de la femme insatisfaite.\u2014 Le moment serait-il enfin venu de s\u2019aimer, Robert ?ROBERT \u2014 Dans mes bras ! FLEURA \u2014 Pas si vite.ROBERT \u2014 Pourquoi ?FLEURA \u2014- Les phrases d\u2019abord.ROBERT \u2014 J\u2019en ai assez dites pendant nos fiançailles, non ?FLEURA \u2014 Poète, va ! ROBERT \u2014 Et puis, j\u2019ai parlé toute la journée pour gagner le pain quotidien.(Il cherche quelque chose.) FLEURA \u2014 Plus de phrases ?ROBERT \u2014 A l\u2019occasion.Demain, peut-être.Ou mieux; pendant les vacances, je dirai des phrases.(Il cherche toujours.) Pour le moment, tu es ma femme, et ça me suffit ! FLEURA \u2014 Tu es mon mari, et.Qu\u2019est-ce que tu cherches, au juste, Robert ?ROBERT \u2014 Les outils.FLEURA \u2014 Sous le lit.ROBERT \u2014 Merci.FLEURA \u2014 Pour faire quoi, les outils ?ROBERT \u2014 Pour réparer le lit avant qu\u2019il ne tombe.FLEURA \u2014 Pour ce que nous en faisons.ROBERT, entreprend de réparer le lit tout en racontant sa journée.De temps à autre, il s\u2019arrête pour un tour de vis, un coup de marteau.\u2014 Il m\u2019a dit : \u201cOù veux-tu en venir ?\u201d Je ne savais pas si je devais le dire au patron.Voilà ! Encore un tour de vis, et ce sera parfait.Un peu plus tard, je lui ai dit : \u201cA mon tour, où veux-tu en venir?\u201d.Crois-le ou non, il est demeuré bouche cousue.FLEURA, qui se fait les ongles, a une mine dégoûtée.ROBERT \u2014 .Je n\u2019ai pas pu lui faire admettre qu\u2019il avait tort.D\u2019ailleurs, les types avec qui je travaille ont tous une mentalité de poteau \u2014 plantés une fois pour toutes ! Ils n\u2019ont qu\u2019une façon de voir la vie.Des préjugés ! ALBERT, entre lentement.Il prend des airs avantageux.Pour le reste de la scène les deux actions sont menées simultanément.Il salue respectueusement Fleura.FLEURA, flattée, lui rend son salut.ROBERT \u2014.Il est heureux que je m\u2019en sois aperçu ce 49 soir.Avant demain matin, nous nous serions retrouvés sur le plancher.ALBERT, entraîne Fleura à l\u2019avant-scène.\u2014 C\u2019est votre mari ?FLEURA \u2014 Oui.ALBERT \u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019il fait ?FLEURA \u2014 Il répare le lit.ALBERT \u2014 Ah ! ROBERT \u2014 .C\u2019est utile, un homme dans une maison.Il est vrai qu\u2019une femme, ça fait les courses.Mais un homme \u2014 un vrai ! \u2014 trouve toujours de quoi s\u2019occuper.Ou bien c\u2019est un ht qui menace de s\u2019effondrer, ou bien une table qui boîte, ou encore un fauteuil à refaire.ALBERT, tend poliment sa carte de visite à Fleura.FLEURA, l\u2019accepta en souriant.ROBERT, qui travaille toujours à réparer le lit.\u2014 C\u2019est encore pour les astuces électriques qu\u2019un homme est le plus doué.Fleura et Albert s\u2019éloignent bras dessus dessous.Transition musicale.Puis ils s\u2019arrêtent : pendant la réplique suivante, Albert replace le paravent pour cacher Robert, ses outils et son lit.Puis il retrouve Fleura, et tous deux sortent de scène en riant.ROBERT \u2014 Je me demande si je ne devais pas changer les ressorts.Qu\u2019est-ce que tu en penses?.Réponds! (On ne le voit plus.) Hé ! je me demande si je ne devrais pas changer les ressorts.Où es-tu ?(Il apparaît au-dessus du paravent.) Hé ! Entre Pâquerette.Elle fait quelques pas et s\u2019arrête.ROBERT \u2014 Dites-moi, vous n\u2019auriez pas vu ma femme ?MADAME ASTRA, en coulisse.\u2014 Albert ! ROBERT, au-dessus du paravent.\u2014 Ohé ! MADAME ASTRA \u2014 C\u2019est toi ?ROBERT \u2014 Non, c\u2019est moi.MADAME ASTRA \u2014 Albert ?ROBERT \u2014 Non, Robert ! MADAME ASTRA, appelle.\u2014Albert!.ROBERT \u2014 Ohé ! MADAME ASTRA \u2014 Où voulez-vous en venir ?ROBERT \u2014 Je cherche ma femme.MADAME ASTRA \u2014 Et moi, mon mari.ROBERT \u2014 Vous n\u2019auriez pas vu ma femme ?MADAME ASTRA\u2014-Non.Et vous, mon mari?ROBERT \u2014 Non.1 P 1 MADAME ASTRA \u2014 Ainsi, vous cherchez votre femme.ROBERT \u2014 Oui.Et vous, votre mari.MADAME ASTRA \u2014 Mon petit doigt me dit que je suis, pour ainsi dire, veuve.ROBERT \u2014 Le mien me tient à peu près le même langage.MADAME ASTRA \u2014 Venez me voir ! ROBERT \u2014 J\u2019arrive ! (Il disparaît derrière le paravent.) Hector entre rapidement sur scène et se lance sur Pâquerette.Il commence à faire nuit.HECTOR \u2014 Puisque je vous dis que c\u2019est écrit ! PAQUERETTE \u2014 Allez-vous-en, ou j\u2019appelle à l\u2019aide ! HECTOR \u2014 Si vous le faites, je dirai que vous avez voulu profiter de la nuit pour me violer !.On me croira parce que je suis riche ! PAQUERETTE, indique du geste un endroit sur le sol.\u2014 Regardez ! HECTOR \u2014 Oh ! non, ma jolie ! Je n\u2019ai pas pu écraser une fleur puisque j\u2019ai déjà tué la dernière.PAQUERETTE \u2014 Laissez-moi.HECTOR \u2014 Tu es mineure.PAQUERETTE \u2014 C\u2019est très dangereux.HECTOR \u2014 Dans ton intérêt, tu ne dois rien dire.PAQUERETTE \u2014 Je veux vivre ! HECTOR \u2014 A nous deux ! PAQUERETTE \u2014 Je serai une demi-morte.HECTOR \u2014 On dit ça ! PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai faim.HECTOR \u2014 Après ! PAQUERETTE \u2014 Je vous hais ! HECTOR \u2014 Ah ! si seulement j\u2019avais un lit à la portée de la main ! PAQUERETTE \u2014 Ah ! (Elle lance un cri et, pliée en deux, se tient le ventre.) HECTOR, intéressé.\u2014 Ça fait mal ?PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai quelque chose à vous dire.HECTOR \u2014 Quoi donc ?PAQUERETTE \u2014 Je suis contaminée ! HECTOR \u2014 C\u2019est ennuyeux.PAQUERETTE \u2014 Très contaminée ! HECTOR \u2014 C\u2019est très ennuyeux.Ah ! je déteste les jeunes gens qui contaminent les jeunes filles ! PAQUERETTE \u2014 Vous pourriez en mourir.HECTOR, après un mouvement de recul il se ravise et tente d\u2019entraîner Pâquerette.\u2014 Allons-y ! PAQUERETTE \u2014 Je vous aurai prévenu ! HECTOR, la tire brutalement.\u2014 Viens ! 51 PAQUERETTE \u2014 Pierre ! HECTOR \u2014 Idiote ! PAQUERETTE \u2014 Où voulez-vous m\u2019entraîner ?HECTOR \u2014 Chez le médecin ! PAQUERETTE \u2014 Non.(Il la traîne.A travers ses sanglots, elle dit :) Quand vient l\u2019automne, les fleurs s\u2019en vont.PIERRE, sort vivement de derrière le paravent et se lance sur Hector.\u2014 Où allez-vous ?HECTOR \u2014 Petit agent de contamination ! PIERRE, veut lui faire lâcher prise.\u2014 Ouvrez les serres ! HECTOR, relâche Pâquerette.\u2014 Petit agent de contamination.PIERRE, menaçant, il avance sur Hector.HECTOR, recule, effrayé.\u2014 Petit agent de contamination.PIERRE, tend des mains prêtes à étrangler.HECTOR \u2014Petit agent de.Non! (Il tombe à genoux.) Le vieillard sort de derrière le paravent et s\u2019interpose entre Hector et Pierre.LE VIEILLARD \u2014Et la vie?PIERRE \u2014 La sienne s\u2019achève ! HECTOR \u2014 Et pourtant, c\u2019était écrit dans le ciel.LE VIEILLARD \u2014 La tienne vaut peut-être la peine d\u2019être vécue.PIERRE \u2014 Un peu d\u2019honneur, c\u2019est tout ce qui me reste ! LE VIEILLARD \u2014 L\u2019amour ou l\u2019échafaud, choisis ! PAQUERETTE \u2014 Il a raison, Pierre.Fuyons ! PIERRE \u2014 Mais il faut tout de même qu\u2019il expie ! Si je ne le fais pas, qui le fera ?LE VIEILLARD \u2014 Moi.PIERRE \u2014 Que voulez-vous dire ?LE VIEILLARD \u2014 Je n\u2019ai plus rien à perdre.Tandis que vous deux.PIERRE \u2014 Est-ce que vraiment vous accepteriez d\u2019assassiner ce monsieur à ma place ?LE VIEILLARD \u2014 Sois sans inquiétude.Je suis égoïste à ma façon.PIERRE \u2014 Je ne comprends pas.LE VIEILLARD \u2014 Si je deviens un assassin, il leur faudra bien reconnaître que je suis vivant ! PAQUERETTE \u2014 Faites-le, monsieur, faites-le ! LE VIEILLARD \u2014 Le fait de marcher, de manger, de parler, de penser.ne suffit plus à prouver mon existence ! HECTOR \u2014 Et pourtant, c\u2019était écrit dans le ciel.LE VIEILLARD \u2014 Retirez-vous.HECTOR \u2014Non ! Transition musicale.52 PAQUERETTE \u2014 Merci, monsieur ! Pâquerette et Pierre se retirent.Le vieillard marche lentement vers Hector qui recule.HECTOR \u2014 Prenez garde.Vous serez puni.Il ne faut pas faire mentir le ciel.Prenez garde.(Il répète ces phrases d\u2019une voix de plus en plus éteinte.Le vieillard tend les mains vers la gorge d\u2019Hector.Et lentement, ils disparaissent, Hector d\u2019abord, puis le vieillard, derrière le paravent.Un temps.Puis on entend un cri déchirant.On peut présenter la scène du crime en ombres chinoises dans un éclairage d\u2019ambiance rouge et terminer dans le noir.Il commence à faire jour.On ne voit personne sur scène.MADAME ASTRA, depuis la coulisse.\u2014 Robert ?ROBERT, id.De l\u2019autre côté.Impatient.\u2014 Quoi ?MADAME ASTRA \u2014 J\u2019ai cru que tu m\u2019avais appelée.ROBERT \u2014 Non.MADAME ASTRA \u2014 Déjà fatigué de l\u2019omelette, toi aussi ?ROBERT \u2014 Que veux-tp dire ?MADAME ASTRA \u2014 Je me comprends.ROBERT, dégoûté.\u2014 Ah ! tu me fatigues.Fleura, qui est sortie lentement de derrière le paravent, prend place devant.Elle soupire, lance un regard trop triste pour être sincère vers le haut du paravent ou Albert apparaît lentement.FLEURA \u2014 Alors ?ALBERT \u2014Chut !.Puis il fait signe à Fleura qu\u2019il va la rejoindre.Il disparaît derrière le paravent, et vient prendre place près de Fleura.Le débit de la scène qui suit pourra être assez lent.FLEURA, bas.\u2014 Comment le trouves-tu ?ALBERT, bas.\u2014 Très mal.FLEURA \u2014 Que dit le médecin ?ALBERT \u2014 Pas d\u2019espoir.FLEURA \u2014 Le pauvre.Combien de temps peut-il tenir?ALBERT \u2014 Deux jours.Peut-être moins.FLEURA \u2014 Pas d\u2019espoir.ALBERT \u2014 Fini.FLEURA, on devine l\u2019intérêt.\u2014 Et.la famille ?ALBERT \u2014 Pas de famille.FLEURA \u2014 Pas d\u2019enfants ?ALBERT \u2014 Non.Tu le sais bien.FLEURA \u2014 Le pauvre.Tu es certain ?ALBERT \u2014 Tout à fait.FLEURA \u2014 D\u2019où tiens-tu tous ces renseignements ?53 ALBERT \u2014 Une enquête sérieuse.FLEURA \u2014 C\u2019est triste.ALBERT \u2014 Oui.FLEURA \u2014 Pas de cousins lointains ?ALBERT \u2014 Non.FLEURA \u2014 Très pénible.ALBERT \u2014 Oui.FLEURA \u2014 L\u2019homme est seul.ALBERT \u2014 Très.FLEURA \u2014 Heureusement, nous sommes à son chevet.ALBERT \u2014 Deux amis, c\u2019est tout.FLEURA \u2014 C\u2019est mieux que de crever comme un chien.ALBERT \u2014 Il le sait.FLEURA \u2014 Que veux-tu dire ?ALBERT \u2014 Il n\u2019a que deux amis \u2014 il le sait.FLEURA \u2014 Je n\u2019ai pas le courage de lui parler.ALBERT \u2014 Il n\u2019entend plus.FLEURA \u2014 Quand a-t-il parlé pour la dernière fois ?ALBERT \u2014 Hier.FLEURA \u2014 De quoi a-t-il parlé ?ALBERT \u2014 Quelques mots sur l\u2019amitié.FLEURA \u2014 Il n\u2019y a vraiment pas d\u2019espoir.ALBERT \u2014 Aucun.FLEURA \u2014 Un regain d\u2019énergie ?ALBERT \u2014 C\u2019est improbable.FLEURA \u2014 Il faut donc se résigner.ALBERT \u2014 Rien d\u2019autre à faire.FLEURA \u2014 C\u2019est terrible de mourir sans famille.ALBERT \u2014 Terrible.FLEURA \u2014 .Ses affaires sont-elles en ordre ?ALBERT \u2014 Oui, oui.FLEURA \u2014 Il a remué de grosses affaires de son vivant.ALBERT \u2014 Il était débordant de dynamisme.FLEURA \u2014 Une énergie folle.ALBERT \u2014 Extraordinaire.FLEURA \u2014 Il a fait des affaires d\u2019or.ALBERT \u2014 Il avait le génie des affaires.FLEURA \u2014Et.le testament ?ALBERT \u2014 Déposé chez le notaire.FLEURA \u2014Ah !.As-tu des détails?ALBERT \u2014 Bien sûr.(Il ponctue d\u2019une petit rire entendu.) FLEURA \u2014 Tu es certain ?ALBERT \u2014 Tout à fait.FLEURA \u2014Je n\u2019ose y croire.ALBERT \u2014 Ma chère, tant qu\u2019il y a de la vie, il y a de l\u2019espoir.(Ils éclatent de rire et se retirent.) 54 C\u2019est maintenant le rire de Robert derrière le paravent qui \\ nous parvient.(Il y a eu comme un fondu enchaîné entre les deux).MADAME ASTRA, depuis la coulisse.\u2014 Robert ?ROBERT* derrière le paravent.\u2014 Oui.MADAME ASTRA \u2014Tu ris?ROBERT \u2014 Oui.MADAME ASTRA, déçue.\u2014 Ah!.ROBERT \u2014 Et je n\u2019ai pas fini de rire ! MADAME ASTRA \u2014 Que se passe-t-il ?ROBERT \u2014 Tu sais qu\u2019on a étranglé mon voisin ?MADAME ASTRA \u2014 Oui, mais sans l\u2019achever ! ROBERT, joyeux.\u2014 Eh bien, il est mort ce matin ! MADAME ASTRA \u2014 Je suis très contente pour toi.ROBERT, paraît au-dessus du paravent en riant.MADAME ASTRA, lance un cri strident.ROBERT \u2014 Qu\u2019est-ce que c\u2019est ?Ton mari ?MADAME ASTRA \u2014 Un pendu ! ROBERT \u2014Où ça?MADAME ASTRA \u2014 Dans le placard de ma chambre.ROBERT \u2014 Lequel ?Celui de gauche ?MADAME ASTRA \u2014 Non.Celui de droite.ROBERT \u2014 J\u2019aurais dû m\u2019en douter, il est plus spacieux ! MADAME ASTRA \u2014 C\u2019est affreux ! ROBERT \u2014 Que quoi a-t-il l\u2019air ?MADAME ASTRA \u2014 Il est vieux comme Mathusalem.ROBERT \u2014 Quel âge avait Mathusalem ?MADAME ASTRA \u2014 Je n\u2019en sais rien.Qu\u2019est-ce que je fais ?ROBERT \u2014 Surveille-le.MADAME ASTRA \u2014 Veux-tu dire qu\u2019il pourrait se tirer de là tout seul ?ROBERT \u2014 Je vais chercher la police.(Il disparaît et sort de derrière le paravent.) Hé ! MADAME ASTRA \u2014Quoi?ROBERT \u2014 Fais en sorte de conserver la corde, ça porte bonheur ! Il se retire avec le paravent.Transition musicale.EPILOGUE On découvre Pâquerette et Pierre sur un banc dans un jardin public.Pour cette scène finale, seuls les amoureux conservent les caractères déjà établis.Au début, ils échangent leurs répliques comme dans un rêve.55 Les autres personnages doivent être très différents de ceux de la pièce, bien qu\u2019interprétés par les mêmes comédiens, et plus caricaturaux.PIERRE \u2014 Qu\u2019est-ce que je disais ?PAQUERETTE \u2014 \u201cQuand nous serons millionnaires.\u201d PIERRE \u2014 Quand nous serons millionnaires, nous achèterons un joli bateau.PAQUERETTE \u2014 Avec des voiles ?PIERRE \u2014 Si tu veux ?PAQUERETTE \u2014 Mais aussi avec un moteur, n\u2019est-ce pas ?PIERRE \u2014 Bien sûr.PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.PIERRE \u2014 Ecoute ! PAQUERETTE \u2014 J\u2019écoute.PIERRE \u2014 Nous aurons quelques hommes d\u2019équipage.PAQUERETTE \u2014 Très peu.Je n\u2019aime pas les hommes d\u2019équipage.Quand je monte sur le pont, ils me regardent avec leurs grands yeux.PIERRE \u2014 Il en faut, des hommes d\u2019équipage.Un bateau, ce n\u2019est pas un radeau.PAQUERETTE \u2014 Je comprends.PIERRE \u2014 Et nous irons dans les îles.PAQUERETTE \u2014 Oui.PIERRE \u2014 C\u2019est extraordinaire, les îles.PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.PIERRE, indique un point très loin devant eux.\u2014 Regarde.PAQUERETTE \u2014 Je vois des arbres dans le matin.PIERRE \u2014 Et parmi ces arbres, il y a une maison.C\u2019est la nôtre.PAQUERETTE \u2014 Oui.PIERRE \u2014 Nous avons des domestiques.PAQUERETTE \u2014 Très peu.Je n\u2019aime pas les domestiques.Quand je suis à table, et que je mange durant des heures, ils me regardent avec leurs grands yeux.PIERRE \u2014 Il en faut, des domestiques.Un château, ce n\u2019est pas un taudis.PAQUERETTE \u2014 Je comprends.PIERRE \u2014 Je ne sais plus où j\u2019en étais.PAQUERETTE \u2014 Dans les îles.PIERRE \u2014 Oui.PAQUERETTE \u2014 Comment sont-elles, ces îles ?PIERRE \u2014 Pas très grandes.Il y a des arbres, des maisons.PAQUERETTE \u2014 Ensuite ?PIERRE, il cherche la suite du rêve.\u2014 Ensuite.Quand nous en aurons assez des îles, notre bateau nous transportera 56 ailleurs.Du côté des villes.Aimes-tu revenir à la ville, de temps à autre ?PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.PIERRE \u2014 Moi aussi.Réponds à ma question.PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai toujours vécu à la ville.PIERRE \u2014 Tu préfères la campagne ?PAQUERETTE \u2014 Je sais comment on vit à la ville.PIERRE \u2014 A la campagne, c\u2019est différent.PAQUERETTE \u2014 Explique-moi ! PIERRE \u2014 Je ne sais pas comment t\u2019expliquer, je n\u2019ai pas les mots.A la campagne, c\u2019est différent.C\u2019est le contraire de la ville !.La scène qui suit va en crescendo.LE PREMIER HOMME, entre vivement.\u2014 Je vous prie de m\u2019excuser.PIERRE \u2014 Qui êtes-vous ?PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai peur.LE PREMIER HOMME \u2014 J\u2019\u2018ai entendu sans le vouloir quelques bribes de votre conversation.Vous êtes un être exécrable, jeune homme ! PIERRE \u2014 Je ne comprends pas.LE PREMIER HOMME \u2014 C\u2019est bien ce que je vous reproche : votre inconscience ! Vous, un fils de famille riche, c\u2019est tout ce que vous faites de votre argent : un bateau, une maison dans les îles.Et encore ! votre femme veut réduire le personnel ! Et on se demande pourquoi le peuple se révolte ! PIERRE \u2014 Monsieur, je vous assure que.PAQUERETTE \u2014 Partons ! LE PREMIER HOMME \u2014 C\u2019est une excellente idée ! Ceux de votre classe ne fréquentent pas ce jardin.C\u2019est au désir de voir vivre des êtres moins fortunés que nous devons cet honneur, je suppose ?! PIERRE \u2014 Monsieur, croyez-moi.LE PREMIER HOMME \u2014 Vous êtes un ver élevé dans la soie.Les seuls voyages que je puis me permettre, je les fais dans mon univers intérieur ! Moi aussi, j\u2019ai un bateau, j\u2019ai une maison dans les îles avec une armée de domestiques.LA PREMIERE FEMME, entre vivement.\u2014 C\u2019est toujours la même chanson ! LE PREMIER HOMME \u2014 A qui croyez-vous parler ?LA PREMIERE FEMME \u2014 Je vous reconnais.LE PREMIER HOMME \u2014 Nous nous rencontrons pour la première fois.LA PREMIERE FEMME \u2014 Je vous reconnais tout de même.(A Pâquerette :) Les hommes sont tous les mêmes.Ils 57 n\u2019ont qu\u2019une flèche à leur arc ! Et dans quel état ! PAQUERETTE \u2014 J\u2019ai froid.LE PREMIER HOMME \u2014 Mais enfin, de quel droit m\u2019adressez-vous la parole ! LA PREMIERE FEMME \u2014 J\u2019en ai par-dessus la tête de vos ignobles promesses d\u2019homme riche.LE PREMIER HOMME \u2014 Vous vous méprenez.LA PREMIERE FEMME \u2014 Je les entends venir de loin, les hommes, avec leurs sabots ! J\u2019ai un bateau qui peut nous emporter au bout du monde, dans les îles.J\u2019ai plusieurs domestiques à mon service qui courbent l\u2019échine devant moi.LA DEUXIEME FEMME, qui arrive.\u2014 C\u2019est un peu fort.LA PREMIERE FEMME \u2014 De quoi vous mêlez-vous ?LA DEUXIEME FEMME \u2014 Je n\u2019aurais jamais cru possible qu\u2019une fille riche pût venir rabattre le mâle dans un jardin où ne viennent que de pauvres gens.LA PREMIERE FEMME \u2014 Il est pourtant facile de voir que je suis une pauvre fille.LA DEUXIEME FEMME, à Pierre.\u2014 C\u2019est de vous dont elle a envie.Ne l\u2019écoutez pas ! C\u2019est une fantaisie de fille à papa.Les hommes de son rang n\u2019ont sans doute pas assez d\u2019animal dans le ventre pour satisfaire les instincts de cette chienne ! PAQUERETTE \u2014 Je veux m\u2019en aller.LA PREMIERE FEMME \u2014: Puisque je vous assure que.LA DEUXIEME FEMME \u2014 Mademoiselle vient à la chasse ! (Elle tente de l\u2019imiter.) J\u2019ai un bateau.Faisons une croisière.Allons dans les îles où j\u2019ai aussi une maison avec une meute de domestiques ! LE DEUXIEME HOMME, qui arrive.\u2014 C\u2019est de la provocation.LA DEUXIEME FEMME \u2014 Que voulez-vous dire ?LE DEUXIEME HOMME \u2014 J\u2019ai entendu la fin de votre phrase, et j\u2019en ai éprouvé un haut-le-coeur ! Une femme de votre rang social s\u2019abaisser à courir les jardins publics en quête de gigolos ! LA DEUXIEME FEMME \u2014 Il y a malentendu ! LE DEUXIEME HOMME \u2014 N\u2019avez-vous pas dit : j\u2019ai un bateau, j\u2019ai une maison dans les îles avec une meute de domestiques ?! LE TROISIEME HOMME, qui arrive.\u2014 Et puis après ?! Vous êtes courageux, monsieur, d\u2019étaler votre fortune devant des petites gens qui n\u2019ont presque rien à se mettre sous la dent.58 LE DEUXIEME HOMME \u2014 Je vous en prie ! LE TROISIEME HOMME \u2014 Nous sommes en pays libre.J\u2019ai le droit d\u2019émettre une opinion.C\u2019est le seul luxe que je puis m\u2019offrir.C\u2019est ma façon, à moi, de vivre dans le luxe.LE QUATRIEME HOMME, qui arrive.\u2014 \u201cDans le luxe !\u201d C\u2019est écoeurant de vous entendre.Il se retire en emportant un élément de décor.Et tous les personnages feront de même de manière à laisser la scène presque nue pour la fin de la pièce.La nuit vient rapidement.LE DEUXIEME HOMME \u2014 Comme toujours, on ne m\u2019a pas compris.Je ne suis pas riche, c\u2019est entendu, mais j\u2019ai encore le sens de l\u2019honneur.LE PREMIER HOMME \u2014 Partons ensemble.Le Premier Homme et le Deuxième Homme se retirent.Dans le même mouvement, la Première Femme et le Troisième Homme en font autant de leur côté.LA DEUXIEME FEMME, après un court temps.\u2014Je n\u2019ai plus rien à faire ici.D\u2019ailleurs, on dirait qu\u2019il va pleuvoir.(Elle se retire.) Restent les deux amoureux.PAQUERETTE, sourdement.\u2014 J\u2019ai faim.PIERRE \u2014 T ais-toi ! Eventuellement, transition musicale.Et le rideau tombe lentement.Terminée le 9 juin 1958 pour le Théâtre de Percé; et revisée le 27 septembre 1962.Jacques LANGUIRAND.59 ANDRÉ BERTHIAUME L\u2019HOMME ET LA PAROLE Le théâtre, c\u2019est de la vie privilégiée.Une pièce de théâtre, c\u2019est une éternité courbée à notre mesure.C\u2019est une cérémonie où l\u2019homme s\u2019immole, se sacrifie à lui-même.Le théâtre, c\u2019est une ruse qui n\u2019admet pas la tricherie.C\u2019est la fiction qui est plus réelle que la vie.C\u2019est le faux qui est plus vrai que le vrai.Sur la scène, des personnages de chair s\u2019épuisent.Une bonne pièce, c\u2019est une parole de chair et de sang.Le théâtre des grands auteurs est toujours un théâtre de protestation.Au théâtre, nous ne prenons jamais le parti des dieux.Sur la scène, des personnages naissent et meurent comme je voudrais naître et mourir.Pendant deux heures, ils sont des cordes tendues.Ils vivent plus en deux heures que d\u2019autres en une vie.Les grands personnages de théâtre sont immortels.Ils dévorent le temps.Certains d\u2019entre eux vivent et se révoltent depuis deux mille ans.Ils vivront et se révolteront tant qu\u2019ils trouveront des corps pour les incarner, pour prolonger leur souffle.Je ne connais pas d\u2019autre salut que celui de la conscience et pendant deux heures, l\u2019homme sait.Je veux faire des créatures comme Prométhée fit du feu.Mes personnages sont ma fureur de vivre, ce qu\u2019il y a de meilleur en moi, ce qui refuse de mourir, ce qui n\u2019apprendra jamais à vivre.Un personnage qui sait vivre ne m\u2019intéresse pas.Jusqu\u2019à un certain point, j\u2019envie mes personnages à cause de leur démesure.Je leur en veux aussi de se passer si vite de moi.Un auteur dramatique, c\u2019est un arbre jaloux de ses bourgeons.60 J\u2019aime que mes personnages meurent devant moi, ne continuent pas de vivre après la pièce.Je sais bien que la peine de mort est une invention du Ciel, mais si je ne les tue pas, mes personnages doivent me trahir sitôt que j\u2019ai le dos tourné, et je ne supporterais pas d\u2019être déçu par eux.Il faut que mes personnages soient en naissant condamnés à mort comme moi.Je préfère les tuer pour qu\u2019ils continuent de vivre en moi, comme je souhaite qu\u2019ils continuent de vivre en d\u2019autres.On possède par l\u2019amour et par la mort.Le théâtre, c\u2019est la communion charnelle des hommes hors du temps.Au théâtre, chaque soir, tout est remis en question.Chaque soir, le risque est total.Le rendez-vous pièce-public est plein des périls de l\u2019acte d\u2019amour.Sur la scène, il faut toujours avancer et aller jusqu\u2019au bout en une seule fois, comme dans la vie.Une toile blanche ne remplacera jamais la danse et le risque des corps qui perpétuent Orphée ou Mademoiselle Julie.Sur la scène, l\u2019autre réagit, répond tout de suite.Il est aussi entier, aussi tendu que son interlocuteur car lui aussi, il risque tout et lui aussi, il sait qu\u2019il va bientôt mourir.Un dialogue, c\u2019est un feu d\u2019artifice de conscience et de vérité qui force les hommes à s\u2019interroger et les projette en avant.Le théâtre, c\u2019est l\u2019insatisfaction faite chair.André BERTHIAUME 61 GUY DUFRESNE DIALOGUE SUR LE THÉÂTRE Voici un brouillon, un effort d\u2019un soir pour tâcher de formuler des idées qui sont éparses.\u2014 Est-ce que radio roman, radio théâtre, téléroman, téléthéâtre, long métrage, court métrage de cinéma doivent être inclus dans \"théâtre\u201d ?\u2014 Disons que oui et à condition qu\u2019ils atteignent à une certaine qualité, à un certain palier.Faisons du mot \"théâtre\u201d un symbole de perfection.\u2014 Pourquoi en écrire ?\u2014 Pour transmettre quelque chose.Et pour vivre.\u2014 Et ce quelque chose à transmettre ?\u2014 Une émotion.Ou des émotions.Toute la gamme des émotions qui peuvent surgir en soi.Emerveillement, crainte, angoisse, fou rire.\u2014 Leurs sources ?D\u2019où proviennent-elles ?\u2014 Des drames et comédies qui se jouent au-dedans de soi et au-dehors de soi; et de tout ce que l\u2019imagination peut créer.\u2014 Et les faits ?Le réel ?\u2014 Emotions et faits ne se contredisent pas.Les faits peuvent émouvoir.Il s\u2019agit de ne pas omettre ce qu\u2019il y a de divertissant ou d\u2019émouvant dans les faits.Réel et fiction ne doivent pas non plus se contredire.Ce qtii existe et ce que l\u2019on crée ne doivent pas se détruire, mais se nourrir, se confondre, se compénétrer au point qu\u2019on ne puisse plus les dissocier.En plus de ce qu\u2019on observe, on peut dépeindre ce à quoi on rêve, ce à quoi on aspire.On a dit de Proust qu\u2019il avait \"un réalisme de visionnaire\u201d.On peut le dire de Lorca, de Tchékhov, de bien d\u2019autres.On peut le dire des grands cinéastes.62 \u2014 Et les idées ?\u2014 Emotions et idées ne se contredisent pas non plus, ne se rejettent pas.A condition de ne pas les disjoindre.A condition de ne pas simplifier l\u2019homme pour faire ressortir des idées.Il s\u2019agit de laisser à l\u2019homme sa complexité.Je crois que c\u2019est la grande loi : la complexité de l\u2019homme.Certaines sciences tirent l\u2019abstrait du concret; les sciences précises; elles ont pour fonction d\u2019abstraire, de simplifier.Le théâtre n\u2019a pas pour fonction de tout embrouiller ! Mais il replonge l\u2019abstrait dans le concret et il demeure dans le concret, dans le complexe.Le théâtre ne bâtit pas de théorème ou de thèse; il a besoin d\u2019une structure, d\u2019une charpente, oui; mais il enchaînes des actes où des hommes rient ou souffrent.\u2014 Le champ qui est propre au théâtre ?\u2014 Le champ des émotions de l\u2019homme, des joies et souffrances de l\u2019homme, découlant de ses contentements ou de ses conflits avec lui-même, et de ses rapports, ses contacts, avec les autres hommes, avec la nature, avec les forces métaphysiques, avec Dieu disent les croyants.\u2014 Le champ est vaste ?\u2014 Ça dépend des yeux et de l\u2019imagination.\u2014 Différence avec la musique ?\u2014 Elle aussi traduit des émotions, recherche l\u2019évasion.Elle fait bon ménage avec le 'théâtre.Elle a moins les pieds à terre.Peinture, décor, costume, maquillage, éclairage, technique font aussi alliance avec le théâtre.\u2014 Au Canada français ?\u2014 Si un peuple est jeune, minoritaire, plus ou moins opprimé; pas maître encore de son économie ; englouti dans l\u2019Amérique du Nord; s\u2019il a gardé quelque chose d\u2019un souffle oriental (le christianisme y est pour beaucoup; ce filet de sang indien chez un bon nombre d\u2019entre nous semble y être aussi pour quelque chose) dans un 7nonde occidentalisé, affairis'te, technifié, durci; s\u2019il connaît une évolution stupéfiante ; s\u2019il a vécu sous cloche et vient de donner libre cours à ce chaos d\u2019idées et de modes qui circident; si beaucoup de ses cadres éclatent; si les générations ne se comprennent pas; si mêmes les 25 ans répudient les 30 ans; si le climat physique a toujours été farouche, empli de soubresauts, de contrastes; si l\u2019hiver est réputé le plus rude 63 qui soit, et vaincu depuis peu par la technique; si tout cela est vrai, et là, sous les yeux, ce n\u2019est toujours pas la matière qui manque.Ce n\u2019est pas la technique non plus.Les théâtres se construisent.Nos gens y vont.Aux dramaturges d\u2019apprendre et d\u2019exercer leur métier.\u2014 Le théâtre a une fonction dans une société ?\u2014 Il peut divertir.C\u2019est déjà beaucoup.Il peut être un des grands médiums grâce auxquels un individu, un peuple, l\u2019Homme s\u2019expriment.Il peut être une communion de pensée.Pourvu qu\u2019elle soit approfondie, cette pensée, qu\u2019elle soit chargée de sens humain, qu\u2019elle soit de l\u2019art, une société en a besoin.C\u2019est un des signes que cette société mûrit, évolue.C\u2019est un stimulant, un ferment dont elle a besoin.Guy DUFRESNE 64 JACQUES FERRON LE PERMIS DE DRAMATURGE Bruce Clarke était né Anglais d\u2019une mère irlandaise et d\u2019un père écossais; il avait grandi Anglais et l\u2019était resté; il ne s\u2019en cachait pas d\u2019ailleurs; s\u2019il ne pouvait souffrir ses congénères, c\u2019est tout simplement qu\u2019il était plus anglais qu\u2019eux.J\u2019ai fait sa connaissance après la guerre.Il avait à peu près mon âge, ce qui veut dire qu\u2019il aurait aujourd\u2019hui quarante-quatre ou quarante-cinq ans.Il logeait chez un sculpteur, notre ami commun, qui avait la faiblesse d\u2019être mondain et l\u2019originalité de ne sculpter que pour avoir un atelier.L\u2019art remplaçait la fortune; faute de salon il recevait dans un hangar.Cet atelier était agréable à fréquenter.La part de Bruce consistait à payer le loyer; il s\u2019en acquittait avec enthousiasme, émerveillés que nous ne fussions pas anglais.Sa phobie ne pouvait nous déplaire.C\u2019était d\u2019ailleurs un franc compagnon.Il savait assez le français pour en tirer des effets cocasses, le plus souvent calculés.Il s\u2019amusait beaucoup à être drôle, car au fond il ne l\u2019était guère.Quand il parlait anglais, il devenait sérieux; immanquablement alors il s\u2019en prenait aux gens sournois qui s\u2019arrogent des missions et se prennent pour des héros.Des gens que nous ne connaissions pas.Aussi nous semblait-il en anglais plus fou qu\u2019en français.Cela lui arrivait quand il avait trop bu.Et puis, un jour, sans prendre congé, à l\u2019anglaise tout à fait, il était rentré au bercail, rédacteur en chef de la gazette allistonnaise d\u2019Alliston, Ontario, qu\u2019il rédigeait seul, une fois par semaine.Une passade, pensa-t-on.Dix ans plus tard il n\u2019en était pas revenu; il rédigeait toujours la dite gazette.On haussa les épaules : un raté.Il en donnait d\u2019ailleurs l\u2019impression, surtout quand il se saoulait noir, méthodiquement, avec des alcools lourds qui le rendaient moins malades que le vin; il en mourut quand 65 même, il y aura sept ans en septembre, et je reçus en cette occasion un faire-part écrit de sa main : \"C\u2019en est fait du héros, remerciez Dieu : il n\u2019aura pas été trop nuisible\u201d.Bruce Clarke laissait une oeuvre, dont je n\u2019ai appris l\u2019existence que l\u2019an dernier, strictement monographique, toute menue en soi, mais qui lui avait coûté une peine immense, à savoir l\u2019examen de tous les comptes de gendarmerie en Amérique du Nord; elle révèle qu\u2019un personnage singulier, nommé Protecteur de la comédie, y a toujours existé, du moins dans les principales villes, et qu\u2019il a même été francisé à Nouvelle-Orléans, à Montréal et à Québec.Le manuscrit, déposé au Collège Royal, fut soumis au professeur H.W.Cameron, de l\u2019Université Queen, qui en a fait un résumé de dix pages, publié en février dernier sous le titre : \"Hamlet and the police\u201d, lequel on peut se procurer à la Bibliothèque des Communes, en s\u2019adressant à Monsieur Guy Sylvestre.Lorsque j\u2019avais rencontré Bruce chez le sculpteur, en 1949, mon oeuvre théâtrale était commencée depuis quelques années, mais je l\u2019avais entreprise sans permis de dramaturge, fort de mon génie et de ma plume, un peu comme ces novices qui se figurent qu\u2019il suffit d\u2019un fusil pour aller à la chasse aux canards.Mon infraction était d\u2019autant plus grave que je n\u2019avais pas grand\u2019chose à dire.Dans ce cas on écrit sur l\u2019amour; je n\u2019y manquai pas : huit pièces, mais aucun succès et j\u2019étais à la merci des gardes-chasse.Claude Gauvreau, ayant lu l\u2019Ogre, n\u2019en retint qu\u2019une réplique : \"Attention ! Attention ! elle a trois rangées de dents ! \u201d Quant au reste, il me conseillait tout simplement de le balancer.J\u2019étais encore chanceux que sa condamnation ne fût pas absolue, mais le peu qu\u2019elle me laissait ne remplaçait vraiç ment pas le permis qui me manquait.Me sentant en faute, je cherchai à ménager tout le monde et ne plus à personne.Les petits chenapans font de même et on les méprise; pourtant ils sont les meilleurs soutiens de l\u2019ordre établi; ils grignotent la propriété pour participer à sa sainte communion.Je sauvais la morale traditionnelle; on n\u2019en sut aucun gré à mon libertinage.Le Dodu est une pièce de patronnage, mais j\u2019y avais mis le mot téton six fois; mon excellent ami, le père Bernier, déclara qu\u2019elle ne pouvait se jouer sans scandale; elle le fut néanmoins et tomba plate; les tétons semblèrent postiches; la mentalité avait sans doute changé.Mon chef-d\u2019oeuvre dans le genre fut Le Cheval de Don Juan, aujourd\u2019hui illisible.Bruce Clarke, qui avait la bonté 66 de me lire, s\u2019amusait ferme du mal que je me donnais pour me cacher mon esprit conservateur; il appelait ça la comédie de mes comédies.Tel fut le résultat de mon braconnage : j\u2019étais en train de me perdre de réputation.Bruce me fit connaître Eloi de Grandmont qui, de la même portée que Gérard Pelletier et Claude Ryan, tous deux grands cuisiniers nonobstant leur maigreur, est passé, lui, plus rondouillard, du jécisme à la religion du théâtre dont il connaît, bien entendu, toutes les recettes.Eloi me conseilla tout bonnement d\u2019obtenir un permis de dramaturge.Je n\u2019y avais pas pensé; c\u2019était pourtant élémentaire.Ce permis s\u2019obtenait du Protecteur de la comédie.\"Vous le trouverez, mon cher, au Gésu.\u201d Des Jésuites il faut s\u2019attendre à tout.Je fus quand même un peu surpris du bon vieux père qui me reçut, un s\u2019il-vous-plaît par ici, un s\u2019il-vous-plaît par là, belge comme il ne s\u2019en fait plus : \"S\u2019il-vous-plaît, Monsieur, je suis Flamand\u201d.Et c\u2019était à cause de son zèle flamingant que non seulement on l\u2019avait exilé, mais encore on lui avait interdit de célébrer la sainte messe.L\u2019amabilité de ses confrères canadiens, les petites prédications qu\u2019on lui laissaient faire, le consolaient de ses malheurs.\"Et puis, me dit-il avec un clin d\u2019oeil peu catholique, on mange très bien au Gésu de Montréal\u201d.Si l\u2019on se réfère à la thèse de Clarke et aux explications du professeur H.W.Cameron, le Protecteur de la comédie choisi parmi les gens de théâtre, élu par eux, est appointé par la police de sorte qu\u2019il se trouve à servir de joint entre deux services publics qui, tout en étant d\u2019esprit contraire, se sont toujours trouvés l\u2019un près de l\u2019autre, cherchant à bien s\u2019entendre du fait qu\u2019ils ne pouvaient se quitter.Le théâtre se prête à la sédition et relève de la prostitution; il ressent vivement le besoin d\u2019être protégé tout en ne tenant guère à se commettre avec la police.D\u2019où l\u2019importance attachée de part et d\u2019autre à la fonction de Protecteur de la comédie, surtout après l\u2019assassinat d\u2019Abraham Lincoln par un comédien.Cette importance dura jusqu\u2019à l\u2019avènement du cinéma; ensuite elle péréclita; la fermeture des bordels là réduira à rien.En 1949, à la suite d\u2019un amendement à la loi des Cités et Villes, l\u2019emploi cessa d\u2019être rémunéré.Ce fut cette année-là que Phil Lajeunesse, fort affecté par la mort de la célèbre Beauty Rose, sa compagne, prit sa retraite.Son vieil ami, Paul Gury, trouva moyen de le convaincre, tout en lui assurant une fin digne d\u2019un comédien, de sauver un personnage pittores- que et de prouver que le théâtre est plus fidèle aux traditions que le législateur et sa police.\u2014 Un permis de dramaturge ?Ah ! vous me faites plaisir.Savez-vous ce qu\u2019on me demande d\u2019habitude ?Des certificats de moralité, oui, Monsieur, comme s\u2019il ne suffisait pas de juger un danseur ou une actrice à leur art ou à leur jeu.La scène ne cache rien, Monsieur, tandis qu\u2019un certificat de moralité.Dans quel genre, ce permis ?Temporaire ou permanent ?J\u2019en ai de tous les prix.Le tarif se calcule d\u2019après le nombre de pièces que vous voulez écrire, d\u2019après leur genre, leur succès aussi, bien sûr.L\u2019alexandrin vous donne droit à des rabais, de même que les trois unités et le choeur grec.Un cinq actes coûte moins cher que trois, même si le trois a beaucoup baissé, ces derniers temps.Oui, c\u2019est étrange : le public ne veut plus se donner en spectacle à lui-même.Autrefois quatre entractes ne lui suffisaient pas.Maintenant on se contente d\u2019un seul, encore est-ce pour permettre aux comédiens de souffler.Un seul entracte au lieu de deux ou de quatre, c\u2019est le nombre impair qui passe dans la salle et remplace le pair pendant que sur la scène celui-ci remplace celui-là; le plein remplit le nombre pair qui exprimait le vide et le vide creuse l\u2019impair qui exprimait le plein.Cela n\u2019a l\u2019air de rien, mais savez-vous ce que cela veut dire ?La structure fondamentale de tout édifice ne paraît jamais; elle, le soutient et n\u2019a l\u2019air de rien.Cela veut dire révolution, mauvais temps pour le théâtre ! Finies les bonnes recettes, place à l\u2019inspiration ! Vous me semblez un garçon sérieux, Monsieur; je ne vous trouve rien d\u2019un inspiré : tenez-vous vraiment à prendre un permis de dramaturge ?Laissez passer quelques années, le temps d\u2019y voir clair.Vous ne voulez pas attendre ?C\u2019est sans doute que vous avez déjà commencé et devez continuer.Le plus simple alors sera de me dire de quel montant vous pouvez disposer.Je ne disposais que de peu.Mon chiffre fit grimacer le Protecteur.Les jésuites ne lui fournissaient que le papier et le tabac à cigarettes.Le bonhomme avait fumé de tout dans sa vie; il aurait bien pu se contenter de rouleuses, mais il était vieux et seul; il ne lui restait pas beaucoup de bons moments devant lui.Le cigare lui rappelait ceux du passé.Il le fumait avec délices, même qu\u2019il le stockait comme une provision de bonheur.Il était un peu maniaque sur ce point.Cela l\u2019aidait à pren- 68 dr,e à coeur son rôle de Protecteur de la comédie, car c\u2019est de lui qu\u2019il tirait tous ses cigares.\u2014 Vous ne pourriez faire mieux ?Hélas ! j\u2019en étais incapable.Il fut quand même généreux.Pour le peu que je lui offrais et qu\u2019il accepta, ne laissant rien passer, il me donnait le permis permanent, sans restriction sur le nombre des pièces, pourvu que je m\u2019en tienne à trois sujets : l\u2019amour, la patrie et Dieu, l\u2019amour que j\u2019avais déjà épuisé et ne regrettais pas, la patrie dont je tirerai Les Grands Soleils et La Tête du Roi, et Dieu que je me réserve encore.J\u2019étais dispensé de l\u2019alexandrin et du choeur antique, mais soumis à la loi des trois unités.Quant au succès sans lequel il serait ridicule d\u2019entreprendre ou de continuer une oeuvre dramatique, je n\u2019y avais droit que pour une fois.Ce fut à mon tour de demander au bonhomme : \"Ne pourriez-vous pas faire mieux ?\u201d \u2014 Non, dit-il, mais je peux ajouter un conseil : ce succès réservez-le pour votre dernière pièce; vous aurez quelque chance ainsi qu\u2019il tire les autres de l\u2019oubli.Je sortis du Gésu assez content.Bruce m\u2019attendait sur le trottoir.\"Elle est finie, lui dis-je, la comédie des comédies.Grâce à ce permis, je n\u2019ai plus besoin de l\u2019approbation de personne.Et ne croyez pas trop à mon esprit conservateur : quand on n\u2019est pas sûr de soi, on l\u2019emprunte, quoi de plus naturel ! Quoi de plus facile aussi que de le rendre ! C\u2019est fait, Bruce, je m\u2019en suis départi.Désormais j\u2019aurai l\u2019esprit qu\u2019il faudra, compte tenu de ce que je ferai\u201d.\u2014 Deviendriez-vous anglais, mon cher ?Attention, c\u2019est dangereux.Un Anglais peut se confiner à soi-même et accomplir sa mission; il en a l\u2019habitude.L\u2019héroïsme est une vertu qui nous est propre.Elle rend aristocrate, qu\u2019à cela ne tienne ! nous avons inventé la démocratie.Elle pue l\u2019orgueil : nous nous parfumons de modestie et de discrétion.Faute de cette formation vous aurez l\u2019air d\u2019un fanatique.\u2014 Fanatique ou pas, je n\u2019écrirai plus rien sur l\u2019amour.La pérennité de l\u2019espèce peut s\u2019assurer autrement.Monsieur et Madame s\u2019embrassent, la belle affaire ! D\u2019abord c\u2019est indécent, ensuite un enfant naîtra qui bénéficiera de leur gymnastique rajeunissante et suédoise; c\u2019est lui le tiers qui fait Monsieur et Madame cocus.Bruce, comment ai-je pu écrire sur ce sujet ?Je n\u2019étais donc qu\u2019un imbécile ! 69 Il me répondit gentiment que l\u2019imbécile ne se conçoit pas comme tel et qu\u2019à l\u2019être en le sachant on ne l\u2019est déjà plus.Il pouvait être ingénieux, ce garçon.Mon permis de dramaturge l\u2019intriguait beaucoup, sans doute à cause de la valeur que je lui accordais.\"C\u2019est un arbitraire, lui dis-je, dont j\u2019avais besoin.Il me soumet à quelques conventions, réduit mes possibilités et m\u2019empêche de perdre mon temps à chercher la meilleure; il fixe mon sort de sorte que je n\u2019ai plus à m\u2019en préoccuper; il me libère par sa discipline à la manière des religions dont on s\u2019accommode trop bien pour qu\u2019elles ne soient pas utiles.\u201d \u2014 Avec quelques petites différences d\u2019origine ?\u2014 Même pas.\u2014 Et Dieu ?\u2014 On dit justement que les religions viennent de Dieu pour n\u2019avoir pas à se poser de questions sur leur origine.Ce fut alors que Bruce Clarke eut une petite phrase que je ne relevai pas et dont je saisis mieux le sens aujourd\u2019hui.Il dit : \"Au lieu de s\u2019arroger des missions et de déranger tout le monde, les héros devraient écrire des thèses\u201d.La semaine suivante il partait pour Alliston, Ontario.Jacques FERRON 70 CLAUDE GAUVREAU MA CONCEPTION DU THÉÂTRE Je suis signataire du manifeste Refus global écrit par Paul-Emile Borduas en 1948; des vieux se souviendront que Muriel Guilbault, la rousse de génie, signa elle -même le dit manifeste de Borduas et que, par surcroît, elle fut mon interprète dans Bien-être, la courte pièce qui fut jouée au Congress Hall de la rue Saint-Alexandre de Montréal et reproduite dans l\u2019édition originale du manifeste.Muriel fut ma première maîtresse, elle fut mon adoration; puis, elle se suicida et fut cré-mée (faute d\u2019être bleuie).On captera donc que le monisme athée est une condition sine qua non, non seulement de ma collaboration fugitive à la revue La barre dïi jour, non seulement à ma conception du théâtre, mais à son existence.Au reste, la pensée moniste-athée est supérieure en tout à toute pensée théiste puisqu\u2019elle ne dispense pas le penseur d\u2019affronter implacablement le moindre de ses problèmes en s\u2019en remettant quant au parachèvement du nécessaire à un Etre inexistant mais, au contraire, lui permet, par sa foi inéluctable en l\u2019humanité, de tout affronter et de tout vaincre et de tout victorier.Affronter et victorier quoi et comment ?D\u2019aucuns soutiennent que tout théâtre à texte est désuet et que le seul tolérable devrait être le théâtre d\u2019improvisation.Facts are stubborn things : moi qui ai écrit maintes fois des textes dramatiques et qui en ai eu quelques-uns interprétés, où me situé-je, d\u2019abord, devant ce dilemme apparent ?Du théâtre d\u2019improvisation, je n\u2019ai accouché que de fort peu; il m\u2019est donc très facile de concevoir et d\u2019affirmer que le théâtre de cette sorte sustente des possibilités sans limite.Et je suis grave en l\u2019écrivant.71 Par contre, me faut-il à moi renier la pièce d\u2019une quarantaine de minutes que j\u2019ai écrite en 1965 : \"L\u2019Etalon fait de l\u2019équitation\u201d.?La réponse au dilemme est donc qu\u2019une possibilité magnifique n\u2019interdit pas une possibilité sublime.Que les interpètes géniaux se rassurent ! Le génie des improvisateurs-créateurs-acteurs n\u2019empêchera pas les auteurs géniaux d\u2019avoir besoin de compréhensifs d\u2019élite.Etant posé et prouvable par moi que le théâtre à texte durera, conséquemment, quelle doit en être la nature ?Tout de suite, l\u2019extrême délicatesse et l\u2019extrême exorbitant me sautent aux lèvres comme des ouvertures exaltantes.Pour ne pas être compris, je préciserai que ces ouvertures peuvent avoir la succulence que je suppose à celle de mademoiselle Louise Roussel.Le sexuel, sublimé ou non, est comme toujours une tentation à laquelle il faut savoir succomber (\"La seule façon de se débarrasser d\u2019une tentation est d\u2019y succomber\u201d).Reste à nettoyer l\u2019usage actuellement plausible de nudisme; et ceci ne pourra être fait que dans un article aléatoirement ultérieur.Tout théâtre catholique-romain est nécessairement voué au périssement lamentable, serait-ce après un moment de gloire (Claudel lui-même apparaîtra un jour comme une espèce de Lavedan ou de Marcel.).L\u2019auteur actuel doit être à l\u2019abri de tout péril.Rien n\u2019est interdit, tout est permis.Et vive la Grandeur ! Je postule temporairement que l\u2019auteur dramatique doit ne pas craindre d\u2019être politisé; mais je sais que le \"réalisme socialiste\u201d (libre Laurent Casanova) est la mort de toute pensée.Je réitère ici que je suis, pour ma part, libertaire(1).Beckett, Ghelderode, Adarnov, Vauthier, Huard, Genêt, Laurendeau tiennent le coup et le tiendront.On ne me fera pas admettre qu\u2019un Roger Blin aura dépensé toute sa vie vainement.Ainsi, quels doivent être les rapports d\u2019un auteur avec ses interprètes ?L\u2019auteur, en ce point, doit être dégagé de toute sentimentalité.Cependant, sur ce plan encore, la pensée borduasienne peut être d\u2019une utilité éclatante : le maxi- 72 mum doit être tenté toujours; l\u2019interprète doit être mis par l\u2019auteur en face d\u2019un objet vraisemblablement im-pulvérisable ; l\u2019auteur sachapt que l\u2019interprète sera sceptique et même agressif à un moment ou un autre, le dit auteur doit user de patience et attendre que la sensibilité de l\u2019interprète soit dégagée de ses enduits académiques par la magie de l\u2019objet; l\u2019interprète ayant été restitué à la disponibilité, l\u2019auteur peut accroître sa force d\u2019expression de façon illimitée.Les décorateurs, les éclairagistes, tous les techniciens de même que les technocrates doivent être des créateurs.Zagritovv à flancs de maison à treu de tollène tu-gussac.chasuble à mercquemecure aux aubles sturcgna-ble.toile de pipauzon.zduble stokki de strucke codex deux.Claude GAUVREAU Auteur de \"Brochuges\u201d N.B.Pour clore le présent exposé, la bibliographie de mes oeuvres de théâtre publiés et impubliés serait sans doute concevable par opiniâtreté; mais les fins ironistes impudiques goberont tôt quel problème propose à un écrivain libéré la présence sur sa table de chevet de \"Christine\u201d de John Turner (A Midwood Book).(1) Les célèbres ballets Bolshoi sont du pompiérisme imperfectible.73 ¦A ROGER B.HUARD ÉTABLIR UNE DÉFINITION Etablir une définition de mon théâtre \u2014 ou définir ma conception du théâtre ?Je connais le \"mien\u201d théâtre sans trop savoir ce que c\u2019est; l\u2019appréhension que j\u2019en ai ne vient qu\u2019après la ponte.Et ma conception du théâtre change au fur et à mesure de mes pièces .les notions ainsi acquises n\u2019influencent pas ma production.Ce théâtre, je le connais instinctivement \u2014 sans intuition \u2014 parfois de façon pragmatique ou empirique.L\u2019art ne s\u2019inculque pas.Il se découvre.En soi.Comme l\u2019araignée tisse sa toile \u2014 la guêpe bâtit son nid .on porte son théâtre en soi dans chacune de ses cellules.C\u2019est biologique .ou biochimique.Comme dans le cas des mathématiques.Il y a des choses qui ne peuvent être exprimées que par des expressions mathématiques (ex.: certains aspects de la lumière) .certains dégoûts ne se disent qu\u2019avec des crachats (j\u2019en ai connus) .et des aspects de la personne que par le théâtre.D\u2019où la permanence indéfectible de cette forme d\u2019expression.Le théâtre.Langage en perpétuel devenir .idéalement parlant car il y a des formes figées dépassées \u2014 figées comme certains caractères physiologiques (on dit que le requin n\u2019a pas évolué depuis 300,000 ans) (à une année près ?) .Si j\u2019écris que le théâtre est ci ou ça, je pontifie, dogmatise \u2014 sachant qu\u2019il (le théâtre) est ou devrait être anti-dogmatique .expression de la liberté .comme toute forme d\u2019art .Une forme d\u2019art le théâtre ?non ! mais certaines pièces peuvent être des oeuvres d\u2019art (digression : à bas l\u2019esthétisme ! ).74 Opéra, pantomine, ballet, sont partie du domaine théâtral.Les mystères joués au moyen âge et le vaudeville itou .Quelles sont les relations entre le nô et le boulevard ?.Entre Ionesco et Adamov ?.entre Ghel-derode et Vauthier ?\t.entre Roussin et Claudel ?Quels sont les éléments dramatiques dans le hockey et la lutte .! On sait que la lutte (le catch), c\u2019est arrangé .on sait que Hamlet mourra et que Tarzan ou le Fantôme ne seront pas tués.Les amateurs de hockey en connaissent les règles, itou ceux du nô.Parlez-moi d\u2019une pièce joutée entre les Canadiens et les Black Hawks et du Sotdier de satin et du Marchand de Venise.Pourquoi dit-on qu\u2019un éclair est impressionnant, qu\u2019un arbre est beau, qu\u2019une femme a de beaux traits .Pourquoi est-ce beau des beaux traits ?Et pourquoi le beau n\u2019est-il plus nécessaire (?) dans une oeuvre d\u2019art ?A-t-il changé de nom le beau ?Enoncer l\u2019essence d\u2019une oeuvre, pourquoi ?Comment ?.Une formule de confection peut-elle être tirée d\u2019une définition du théâtre.et, serait-elle utilisable pour en faire une oeuvre semblable au modèle analysé \u2014 pour la continuer .Pourquoi si peu d\u2019étudiants en littérature s\u2019adonnent-ils à la création ?Si le farceur n\u2019a pas déjà l\u2019oeuvre et sa continuation en lui, ça sonnera faux, le toc .tel certains romans à nous servis à la moderne par certains montréalais .contemporains.Comment dire qu\u2019une pièce est bonne ou mauvaise, mineure ou importante ?(explication : les digestifs comme les boulevards et le policier sont du genre mineur) (digression : je suis en faveur des apéritifs) .le théâtre est une denrée très souvent relative .et aussi souvent périssable.Ce qui reste d\u2019ailleurs à prouver et qui ne sera pas prouvé.Pourquoi dit-on que les pièces de théâtre suivantes ont une grande valeur : \"En attendant Godot\u201d, \"Christophe Colomb,\u201d \"Pile\u201d, \"Hamlet\u201d, \"Boulevard Durand\u201d ?Pourquoi les grands dramaturges sont-ils aussi rares que les humoristes chez les femmes ?.Il suinte bien une françoise sagan par ci par là \u2014 mais ce qu\u2019elle produit est d\u2019un conformisme .(digression : le conformisme est l\u2019antithèse de l\u2019art .(?)) Un p\u2019tit sénile 75 / de la fin du 19e siècle n\u2019écrirait pas autre chose que \"Château en Suède\u201d .Françoise la Minou Drouet du thé .Je pourrais affirmer, proclamer \u2014 me basant sur des réminiscences de lectures \u2014 que le théâtre \"doit\u201d être fait en vue de la révélation de \"La précarité de notre condition et des secrets de notre inconscient\u201d \u2014 qu\u2019il doit ou définir ou décanter la \"conscience du chaos\u201d en nous et hors de nous (si le nous a un dehors.) ou .que le théâtre doit nous faire reconsidérer notre position d\u2019homme, les conditions de la liberté \u2014 prises de conscience et prises en main de situations .ou .que le théâtre doit être la captation et la canalisation des forces psychiques (sinon spirituelles) de la personne humaine .canalisation vers le destin (digression : le des,tin est toujours vers .) .ou : .que le théâtre doit exprimer l\u2019essentiel de la vie, et le communiquer de façon directe et ineffable.ou : .que le théâtre doit rendre palpable la dimension métaphysique de la réalité \"éternellement\u201d quotidienne .ou : .que le théâtre est un moyen de conjuration de l\u2019aliénation comme il est un moyen de connaissance de l\u2019ineffable .ou : .que le théâtre est l\u2019événement en acte, monde parallèle et non reflet.ou : .que le théâtre est un langage en soi \u2014 une forme .et non une formule \u2014 incantation mythique .ou : .que le théâtre ne doit pas être anecdotique, historique descriptif \u2014 ne doit pas faire l\u2019étalage de questions psychologiques et morales .et que cependant des éléments de ces aspects peuvent souvent être intégrés à la pièce.Voilà des \"lois possibles\u201d qui ne peuvent qu\u2019être provisoires comme l\u2019art qui dure ou reparaît toujours sous différentes formes \u2014 formes provisoires .(l\u2019art pour être pour devenir art doit toujours se renouveler) La présentation (non la représentation) de nouveaux êtres vivants qui ne sont pas nécessairement nouveaux, mais qui sont vivants c\u2019est du théâtre .c\u2019est peut-être du théâtre ! Démystification à travers le mythe, le masque, le miroir .réalisation de sa condition après en avoir pris conscience à travers l\u2019acte : prise de conscience, communion, recollection, incantation, évocation \u2014 surgeon.Le théâtre n\u2019est pas limité \u2014 il va sans dire \u2014 au dialogue : le théâtre est constitué de poses, de mouvements (du corps et de la voix, des silences et encore de silences.de lieux, de sons, de lumières, d\u2019odeurs (sic) .ça tout le monde le sait, mais, souvent 76 trop souvent, les metteurs en scène ont tendance à l\u2019oublier : ils ajoutent du leur .à la façon du directeur de galerie qui, non content des peintures exposées, ajouterait) une ligne ici, un point là, une tache.Cet accaparement de fonction, cette usurpation par nombre de metteurs en scène est un fait nouveau \u2014 qui date tout au plus des Antoine, Stanislavski, Baty .de grands metteurs en scène ouais mais qui par leur action laborieuse ont poussé le théâtre dans un cul-de-sac \u2014 oubliant qu\u2019ils étaient fondamentalement des techniciens et donc incapables \u2014 par définition \u2014 d\u2019abstraction, donc de création artistique (je feins ici d\u2019ignorer qu\u2019en art, il y a très rarement des culs-de-sac, il n\u2019y a que des voies inachevées .Le metteur en scène \"doit\u201d (digression : il sera bien ce qu\u2019il voudra, je m\u2019en fous royalement) doit être tout au plus le grammairien, le coordonnateur ou le chef d\u2019orchestre qui, servi notamment par le sonorisateur et le luminariste, synchronise, harmonise ce qui concrétise la pièce : jeux de scènes, jeux de pieds, obsessions gestuelles, rêves gestuels, gestes symboliques.construction qui est soutenue par le dialogue.L\u2019auteur \"doit\u201d être metteur en scène et non pas l\u2019inverse : Racine dirigeait la Champmeslé vers après vers \u2014 geste sur geste .Beckett recommandait à Madeleine Renault de relever le petit doigt parce qu\u2019il sentait qu\u2019un petit doigt .?Pour aimer Beckett il faut souvent avoir passé ou être passé par Shakespeare, Molière .Le véritable théâtre demande l\u2019initiation : l\u2019humain en est la clé .(ouais) Quoi de plus humain que les mathématiques .les bons mathématiciens vont de l\u2019avant sans regarder si la foule les suit .S\u2019ils le faisaient, ils seraient comme la femme de Loth changées en pierre.Chez nous l\u2019arithmétique est maintenant enseignée à tous \u2014 la géométrie itou.Du temps de Molière, elle ne l\u2019était pas.La géométrie.Bientôt, on mettra à la porté de \"toiis\u201d les mathématiques avancées (à moins qu\u2019avec la cybernétique .) .alors les mathématiciens créatifs seront plus avancés, éloignés, aliénés que les \"tous\u201d \u2014 quand .alors les Beckett, Ionesco seront digérés.77 -, ' s.\u2022\t\u2022 : \u2022 L\u2019avant-garde est relative à la culture, au degré de connaissance, de science, de sensibilité, de gènes autant qu\u2019aux tabous qu\u2019aux lieux communs.Pourquoi le théâtre ne condamnerait-il pas son temps au lieu d\u2019être l\u2019expression, le reflet de ce temps ?Et pourquoi le ferait-il ?(Pourquoi pas ?) \u2014 Selon quels critères .Brecht a dénoncé la société contemporaine ! Et puis ?(Pourquoi Stockhaussen écrirait-il de la musique populaire ?) Une pièce peut exister \u2014 et existe si elle est oeuvre d\u2019art \u2014 sans publier .le public ne constitue souvent que la preuve de son existence.Ce n\u2019est pas la pièce qui est le miroir mais bien souvent le public.Le spectateur est le témoin, le comédien : son témoin.On ne voit souvent dans une pièce que les choses qu\u2019on veut bien y voir : comme on dit, tous les goûts sont dans la nature.Les gènes ont perpétué certains types.Ainsi autour de vous, le Néandertal et l\u2019amateur de boulevard se sont reproduits en plusieurs exemplaires .En conséquence, plusieurs théâtres peuvent co-exister : \"Aurore l\u2019Enfant martyr\u201d a encore son public (re : \"Le Journal d\u2019Anne Franck\u201d) .le théâtre édifiant, édu-cant et orientant peut, peuvent être car il y aura toujours son/leur public .jusqu\u2019à ce que le cinéma \u2014 quoique là .point de vue artistique \u2014 efficacité .Le public veut du pain et du cinéma.Si l\u2019homme peut prier ou créer il n\u2019aura pas besoin de théâtre.(Science d\u2019un art qui n\u2019est pas toujours un art \u2014 qui est le plus souvent et tout au plus de l\u2019artisanat du folklore .le théâtre souvent).Dans nombre de ses pièces, Brecht est doublement conformiste à cause de son didactisme parce qu\u2019il se soumet à un dogmatisme et à une réalité dépassée.Il a donc des chances d\u2019être populaire .(Je préfère Claudel à Brecht \u2014 je n\u2019aime pas Claudel ; je l\u2019estime \u2014 j\u2019ai même beaucoup d\u2019estime pour Brecht).L\u2019abeille butine entre deux orages \u2014 comme le dramaturge non engagé .(Dissertation à faire : Exposez comment le véritable théâtre populaire est ou doit être le théâtre classique non académique).Au théâtre comme ailleurs pour faire populaire, il faut des lieux communs \u2014 des \"vérités\u201d remâchées ou digérées (\"le progrès c\u2019est une bonne chose\u201d) de la 78 propagande (\"il faut aider les peuples sous-développés) .l\u2019avant-garde (théâtre) c\u2019est d\u2019une certaine façon ce qui dure.Le théâtre classique c\u2019est donc de l\u2019avant-garde qui n\u2019en finit pas de \"vivre\u201d.Le plaisir que prend le comédien au jeu justifierait déjà l\u2019existence d\u2019une pièce.Le jeu ne contredit pas l\u2019utile.Le jeu peut être une fin en soi.Le plaisir peut être une fin en soi .et comme le théâtre n\u2019est souvent que jeu et poésie et d\u2019autre chose .Le comédien est naturellement conservateur (lire : conformiste) \u2014 c\u2019est pourquoi il peut être nuisible, après la période de cuisine, de travailler avec eux .le théâtre du comédien est un acquis, avoir et non être ou devenir ; il a appris son théâtre à partir de pièces écrites ou jouées ; l\u2019auteur, lui, ne l\u2019apprend pas ou il ne l\u2019apprend qu\u2019en le faisant .du moins .(Le cinéma peut obtenir un plus grand nombre de spectateurs à cause de l\u2019image et du mouvement plus concrets, moins abstraits que le mot ou le geste).Le cinéma a aidé le théâtre dans la mesure où il l\u2019a dépouillé de ses oripeaux et de sa dentelle (intrigue, discours, exposés).Dénudé, le théâtre pourra peut-être donner la vérité (la vérité vous rendra libre) (mais quelle vérité ?) .la vérité et non le vérisme où s\u2019est enlisé le théâtre américain qui à son meilleur ne peut nous présenter (O\u2019Neil excepté) que du boulevard dramatisé (ex : \"Who is afraid of .\u201d).?Dans le domaine de l\u2019art, les principes que j\u2019énonce sont toujours matière à compromis ; ils sont au conditionnel .Sachant que mes notions changent et changeront en fonction de mes expériences, de mes lectures et surtout de mes créatures, je peux difficilement conclure.Roger B.HUARD 79 CLAUDE JASMIN \u201cFAIRE PARLER LES AUTRES\u201d, UN MÉTIER DIFFICILE! Vouloir consacrer un numéro de votre jeune revue à l\u2019art dramatique est une idée géniale.Oui, le mot est fort.Mais avez-vous remarqué comment, ici, journaux et revues s\u2019intéressent davantage à la littérature des poètes et des romanciers.Des hebdomadaires spécialisés en matière radiotélévision-théâtre et spectacles de tout genre, consacrent la grosse part du volume à des reportages, à des potins sur des jeunes gens qui tentent timidement ou avec exotisme \"messa\u201d de percer la fourmilière yé-yé.Ces journaux, souvent, n\u2019ont pas même une chronique de critique théâtrale ! Ainsi va la vie, ici, comme ailleurs.Ecrire du dialogue est un métier difficile.Tous les métiers sont difficiles, c\u2019est entendu, mais celui de rémûr un dialogue l\u2019est entre tous.Pourquoi ?Parce qu\u2019il s\u2019agit, simplifions à dessein, de faire parler les autres.Voilà donc un métier diamétralement opposé à celui qu\u2019exerce le poète.Sa parole est soliste, égocentrique forcément.Il y a des raisons à ce que si peu de jeunes auteurs lorgnent du côté de la carrière du dramaturge.Demandez aux directeurs de théâtre à ceux qui dirigent le théâtre télévisé.Bien peu de candidats.Bien peu d\u2019espoir.C\u2019est, on a pu le lire souvent, le drame du cinéma.Et c\u2019est aussi la raison qui fait qu\u2019en France, pour ne prendre qu\u2019un exemple, il se trouve quatre ou cinq dialoguistes de talent et qui sont accaparés, recherchés, soignés comme des perles rares.Il me semble que faire vivre des personnages est un art exaltant.Mais de jeunes auteurs ne réussissent souvent qu\u2019à faire vivre réellement \"un\u201d personnage.80 Le \u2019'je\u201d ou le \"il\u201d fictif de Denys Saint-Denis (au Festival \u201965) qui est un je déguisé.Et, mea culpa, mes pièces de télévision furent aussi des oeuvres où un personnage central avait la parole et la gardait : \"la mort dans l\u2019âme\u201d, un jeune drogué se composait donc un monologue, \"Blues pour un homme averti,\u201d un voyou mythomane se cherchait un père, encore un monologue.Même \"Tuez le veau gras\u201d pêche aussi par cet excès de superpersonnalisation d\u2019un seul héros centre de l\u2019action.Gilles Marcotte l\u2019a noté.Mais pour Marcotte la télévision n\u2019est qu\u2019un genre mineur.Parlons un peu là-dessus.Il y a peu de théâtre dans ce petit pays.Et c\u2019est normal.Mais enfin, il faut tout de même admettre que le théâtre n\u2019est plus un art populaire.Donc petit public.Mais les frais d\u2019une reproduction sont énormes.Comment dans ces pénibles conditions, s\u2019en prendre à nos directeurs de théâtre de jouer les grands ouvrages classiques (ou contemporains, plus rarement), comment reprocher qu\u2019ils montent si souvent des comédies faciles, burlesques, du boulevard ?L\u2019art doit plaire.Il est communication.Il doit plaire.Cela fera enrager certains intellectuels tristes et graves.Il faut se comprendre.Un drame sombre peut plaire.Et choquer un certain public est justement fait souvent, pour plaire à un certain autre public.Mais, nous n\u2019en sortons pas, il faut plaire.Je donne ici, à ce mot un sens général et qui ne signifie pas qu\u2019un auteur devrait faire toutes les concessions à la mode, aux goûts stéréotypés, aux clichés répandus.Avançons maintenant que le dramaturge écrit pour la foule, grande foule sur le parois français, ou bien au stade grec ou romain, petite foule du théâtre d\u2019essai, d\u2019initiés ou d\u2019avant-garde, peu importe là encore, le dramaturge écrit pour la foule.C\u2019est un artiste qui veut communiquer, pour s\u2019exprimer, à une assemblée d\u2019hommes.C\u2019est donc une notion qui, péremptoirement, enlève à celui qui veut se servir de ce médium, disons, une certaine indépendance.Il est libre, soit, mais il est dépendant.Inutile d\u2019insister, on aura compris, je crois, qu\u2019il doit songer à autre chose, celui-là qui veut s\u2019exprimer en fines nuances, en subtilités métaphysiques.L\u2019art d\u2019écrire offre un faisceau de moyens divers pour ces tempéraments intimistes ou égotistes.Par conséquent, l\u2019invention de la télévision est un nouveau moyen absolument fantastique pour s\u2019adresser 81 au grand nombre de citoyens dans la cité, voire dans un pays et bientôt à l\u2019usage de continents nombreux avec l\u2019avènement de la \"mondiovision\u201d grâce aux satellites de relais.Mépriser ou plus simplement ignorer l\u2019efficacité d\u2019un tel moyen actuel de communication équivaudrait chez un tel artiste, écrivain à ignorer tant bêtement le monde, la réalité, l\u2019actualité, la peinture, à l\u2019avènement de la photographie, s\u2019est trouvé de nouveaux rôles.Elle abandonna au nouveau venu une certaine façon de montrer, de faire voir le monde; nature morte \u2014 portraits \u2014 paysages, Dieu merci.De la même façon le cinéma saigna à jamais le théâtre de ses madrures que des allemands de génie commençaient à installer pour faire du vent, de la pluie, des décors mobiles.Et le théâtre changea de décor, de camp, Dieu merci ! La télévision avec son réalisme domestique, sa force de choc sur le plan émotif, son sens de l\u2019instantanéité fit aussi changer le cinéma.Désormais, le documentaire, par exemple, s\u2019imposa une meilleure tenue (la couleur, des prises de vues avec hélicoptère, etc.) et abandonna une facture trop vite faite.Ainsi le théâtre, bousculé à la fois et par le cinéma et par la télévision, se trouve un champ d\u2019action (d\u2019expressivité) nouveau.Il se cherche encore.Depuis longtemps déjà il avait perdu sa popularité.A cela il y a d\u2019heureux résultats.La popularité d\u2019un medium draine, on ne le sait que trop en allant au cinéma ou à la télévision, un mercantilisme abusif, un intolérable flirt avec la facilité, des paris pour un succès à la portée de la première putain intelligente.Et les putains, dans le milieu du spectacle, ne sont pas moins nombreuses qu\u2019ail-leurs.Le théâtre, on le verra mieux avec le temps, a ses qualités à lui.Il y a la foule bien sûr mais qui est plus présente et moins complice avec l\u2019image dans le noir du cinéma.Il y a aussi les acteurs qui ne sont pas des reflets sur pellicule ou sur ondes électroniques (la TV) mais des êtres qui vivent qui sont en chair et en os.Bref, il y a au théâtre une vie rare, une \"vie\u201d qui ne se retrouve nulle part ailleurs aux spectacles.J\u2019en viens à la conclusion de cet article, une des recherches les plus fascinantes de notre époque est bien celle du spectacle improvisé sur thème ou sur canevas.11 f' aux umi Ou Grc cet! % fro mo' les Ion ser Les my 1 lise où J* U s'ei la poi Jéi rej du tu dis sul un tri pa toi tit Pc l)o 82 Il force les comédiens à être des créateurs.Il fait appel aux mystères de la création vivante, spontanée et jamais exactement répétée.Il fait du spectacle, un moment unique, une série de moments incroyablement vivants.On a sans doute entendu parler des \"happenings\u201d du Greenwitch Village de New-York, ceux de Londres.Pirandello, ce génie de vie, a fort bien pressenti cette forme de théâtre à faire naître que l\u2019on songe à \"6 personnages en quête d\u2019auteur\u201d ou \"Ce soir, on improvise\u201d .On peut tout aussi facilement observer ce mouvement vers le \"réel\u201d et le \"vrai\u201d en se remémorant les pièces d\u2019un Beckett.Toute une littérature dramatique riante (Adamov, Ionesco, Durenmatt, Fritch) tente justement de renverser le \"figé\u201d, les habitudes acquises par les traditions.Les auteurs tentaient jusqu\u2019à hier à renverser les cadres mystérieux, les décors dorés et platement réalistes.\"Naïves hirondelles\u201d a quelque chose du nouveau réalisme de \"pop\u201d.On ira encore plus loin.On ne saura vraiment plus où est la ligne de démarcation entre la salle et la scène.J\u2019ai dans mes cartons des projets et des ébauches d\u2019un théâtre dans ce sens, d\u2019un théâtre dans un théâtre, ou s\u2019en vont d\u2019une salle sur la scène, et d\u2019une scène dans la salle.La scénographie (avec salles mobiles) de son côté poursuit les mêmes recherches.Je songe à ce \"Procès à Jésus\u201d, louable tentative mais qui paraît déjà timide en regard de certaines expériences nouvelles.Bertold Bretch parlait, en son temps, de la fameuse \"distanciation\u201d on a souvent mal compris son propos.Oui, il fallait faire cesser le faux reflet des pièges du réalisme qui faisaient haleter Margot.Mais cette distance a une force d\u2019attraction égale justement à cette distance que B.B.souhaitait voir prendre au public.Au lieu de croire à la diction du dramaturge en se substituant aux héros, vivre une action, à ses côtés, en un chevauchement parallèle.Et là, il n\u2019y aurait plus de trompe-l\u2019oeil adieux du théâtre réaliste mais la participation en épousant le drame proposé en toute lucidité, toutes lumières allumées sur la foule.Pour terminer disons que j\u2019ai vu ici des manifestations concrètes pour un théâtre nouveau.La petite troupe de Serge Lemoyne et Claude Péloquin était sur la bonne voie.A son amateurisme qui était grand corres- 83 pond exactement une très grande preuve que des jeunes gens cherchent avec passion un théâtre à réinventer.Un soir à l\u2019auditorium Jacques Cartier, nous étions une pauvre poignée de curieux (le regretté Jean Béraud n\u2019y était pas soyez-en assurés!) à suivre passionnément quelques pionniers d\u2019une dramaturgie étonnante de possibilités.J\u2019ai pu ce soir-là entrevoir des possibilités énormes avec des moyens (mais le conseil des arts municipal préfère entretenir la Poudrière mondaine et désarmorcée de Madame Beaubien) un peu plus sains financièrement avec une préparation plus poussée, ce théâtre, sur thème ou sur canevas, pourrait bien nous réserver dans un proche avenir des satisfactions peu communes.Il fait appel à tous les sens (avec la musique, avec la couleur, la lumière, les sons improvisés, la danse, la pantomime, la magie, les machines, le dessin, la poésie, la violence, l\u2019invraisemblance, l\u2019actualité sur transistor, l\u2019honneur pour rire, l\u2019humour pour ne pas pleurer, je n\u2019en finirais plus.), il demande en outre aux participants de cesser d\u2019être des pions bien graissés et obéissants.Un théâtre qui se remet entre les bras du seul vrai bourreau qui soit humain : la vie, la vie avec ses besoins vrais, sa bêtise apparente, son illogisme illusoire : la vie avec ses inventions imprévues et l\u2019art ne fait bon ménage qu\u2019avec cette denrée-là : le vivant.Voilà bien de quoi donner la frousse à tous ceux qui tètent toujours gouluement les deux pauvres mamelles flasques de l\u2019historicité des traditions du passé de l\u2019art des cimetières, codifié, numéroté, classé par ordre suspect de grandeur.J\u2019espère que des animateurs curieux viendront de nouveau, cette année, arracher ce sale vieux rideau de velours cramoisi qui se lève trop souvent sur le spectacle attristant des spectacles d\u2019antan.Et qu\u2019on aille en milieu neuf, devant des foules sans préjugé car le public-amateur-de-théâtre est formé, en gros, de pieuses gens cultivés et timorés qui vont au théâtre comme on allait voir ses pauvres le dimanche matin après la messe, jadis.Claude JASMIN Juin \u201965 84 CLAUDE LEVAC r THÉÂTRE, CONCEPTIONS, RÉFLEXIONS Etant donné le théâtre tel que nous le voyons ici on dirait qu\u2019il ne s\u2019agit plus dans la vie que savoir si nous baiserons bien, si nous ferons la guerre ou si nous serons assez lâches pour faire la paix, comment nous nous accomodons de nos petites angoisses morales et si nous prendrons consciences de nos complexes ou bien si nos complexes nous étoufferont.Il est rare d\u2019ailleurs que le débat s\u2019élève jusqu\u2019au plan social et que le procès de système social et moral soit entrepris.Notre théâtre ne va jamais jusqu\u2019à se demander si ce système social et moral ne serait par hasard pas inique.Antonin Artaud, Oeuvres complètes, IV, p.50 Il serait injuste et trop complaisant et ce serait trop nous faire honneur que d\u2019appliquer ces quelques lignes d\u2019Artaud sur la situation de notre théâtre au Québec.Demander de telles préoccupations envers un art, rechercher à hausser le niveau intellectuel et moral de la représentation théâtrale ou faire des distinctions, requérir la nuance, le degré ou la qualité, ce serait d\u2019autant plus s\u2019éloigner de la réalité objective et se condamner à perdre le lecteur que le théâtre a déjà perdu.On ne peut s\u2019intéresser aux conceptions théâtrales d\u2019un dramaturge sans d\u2019abord porter intérêt au théâtre lui-même.Et ceci s\u2019adresse d\u2019autant plus aux conceptions d\u2019un dramaturge à ses débuts, puisque l\u2019on sanctionnera ses règles en fonction de leur application, et le 85 test de la représentation n\u2019ayant pas ou presque pas eu lieu, on suspendra son jugement et son intérêt.Le danger que je cherche à éviter, c\u2019est d\u2019induire en erreur certains lecteurs afin qu\u2019ils ne portent pas jugement sur l\u2019oeuvre mais sur l\u2019entreprise; et ne croyez pas surtout que je les invite à la compréhension complaisante envers l\u2019artiste à ses débuts, car c\u2019est au centre même des préoccupations de tant d\u2019illustres réformateurs du théâtre tels Artaud, Copeau, Dullin que je les convie, afin qu\u2019ils éclairent à mesure de notre travail, les étapes franchies.Il n\u2019est point nécessaire de juger à la loupe une représentation théâtrale pour cela, car de la rédaction finale du canevas à la représentation, le dramaturge a senti toutes les insuffisances, les manques et les tours heureux.Ce qu\u2019il n\u2019a pas senti et ce qui le désespère le plus, c\u2019est cette absence de sanction de la part du public, de la presse et du milieu théâtral face à la distance parcourue et celle à parcourir.C\u2019est le \"Où allons-nous ?\u201d qui manque et qu\u2019il est trop souvent obligé d\u2019en répondre seul.Quelqu\u2019un a dit : \"Le critique dramatique sait où l\u2019on doit aller mais ne sait pas conduire la voiture\u201d.Copeau a été critique avant d\u2019être directeur de troupe.Evidemment une certaine culture et une période de réflexion sont nécessaires avant de se plonger dans l\u2019action et c\u2019est à ce rôle du maintien de la ligne de continuité que je fais allusion.Mais à tous ces rapports à déceler entre les artisans de la scène, la critique et le public, en fait ce n\u2019est qu\u2019à l\u2019exercice normal d\u2019une communauté qui vit et s\u2019organise que nous pensons.Et c\u2019est au manque d\u2019organisation et à l\u2019absence de pensée collective et sociale de la part de tous les éléments requis pour l\u2019établissement de ce service social qu\u2019est le théâtre, que j\u2019attribue l\u2019absence d\u2019un théâtre vivant au Québec.C\u2019est d\u2019un parti-pris conscient et ferme que je globalise les expériences passées et les relègue à une pré-histoire de l\u2019art dramatique d\u2019ici.Tout entièrement voués au faire, et héroïquement quelques fois, nos artisans de la scène peu soutenus d\u2019un public qui n\u2019avait pas pris conscience de lui-même, ne réussirent qu\u2019à instituer une permanence qui tout en permettant des occasions d\u2019expérience dramatique figeait un art dans des procédés, dans des formules toutes faites sinon dépassées à dépasser, où toute pie ne consistait que dans l\u2019absorption stupide sans aucune adaptation réelle de succès I com I luit lArg1 L leur I men Rieur I socir | vant I del; 11111 ] I lesi I I d\u2019ex I là ti I Mai: |ce, < I en e; I men I pliai ISCSI Le I terd I «tii §\u201c« ! POir 1 ! out J cri:; I l* \u2022 I C SOU! i! cru; h I Par j Pou 1 det | \u2019Dî J re: b Ou 86 commerciaux étrangers.Ce même phénomène s\u2019est produit dans d\u2019autres pays américains (Ex.: Venezuela, Argentine.) où l\u2019imitation servile et la dépendance à gloriole avec l\u2019Europe se maintient.L\u2019histoire réelle de leur théâtre cependant n\u2019a commencé qu\u2019avec l\u2019engouement généralisé de leur communauté nationale envers Ileur théâtre indigène et avec l\u2019apparition d\u2019une pensée sociale de plus en plus complexe, diversifiée, de fait vivante.Comment intégrer cette pensée sociale aux règles de la dramaturgie ?Je ne demande pas quant à moi à un professionnel, à un scientifique, de me démontrer les rouages, le mécanisme et l\u2019abc de sa science, parce que je sais que je devrais refaire ses années d\u2019études et d\u2019expériences pour en arriver à le saisir, et à ce moment-là très probablement, je différerais d\u2019opinion avec lui.Mais ce que je tiens à savoir c\u2019est le pourquoi de sa science, quels sont les problèmes qui le confrontent, où il en est, et surtout où il va et s\u2019il ne le sait pas, sait-il comment faire pour le savoir.Qu\u2019il soit dentiste, ingénieur, pharmacien ou agriculteur, au-dessus du quotidien de ses préoccupations, il y a cette pensée sociale qui fait que l\u2019homme dans son choix doit conserver ce lien d\u2019interdépendance des tâches humaines et son point d\u2019application dans la collectivité.Quel est le rôle du théâtre dans la collectivité ?Ses rapports avec les autres tâches humaines ?Jusqu\u2019à quel point le théâtre doit-il les servir et être servi par elles ?Autant de questions, sans réponse complète, que forme ou doit former le quotidien de mon métier qui est d\u2019écrire ce que l\u2019on nomme des \"pièces de théâtre\u201d, les faire taper en x exemplaires, et les faire jouer le plus ! souvent et le mieux possible.Compter sur l\u2019avenir du théâtre au Québec, c\u2019est croire en cette pensée sociale et en espérer des résultats le plus tôt possible, qui se manifesteront extérieurement par cet engouement de la collectivité envers ses productions nationales et de l\u2019intérieur par le parti-pris sincère de tous nos éléments envers nom-mêmes basé sur la confiance et la vérification de vérités dites universelles.La voie pour moi n\u2019est pas autre.Quelles sont les applications pratiques pour les artisans de la scène ?Je ne suis pas des seuls à espérer l\u2019apparition d\u2019une production nationale et de voir en elle la seule issue d\u2019une survie ou de la naissance d\u2019un authentique et fécond théâtre.87 La pensée sociale de l\u2019agriculteur pour la réussite des plans et des solutions agraires au problème de l\u2019économie du Québec n\u2019est pas plus aisée que celle de l\u2019artiste de la scène envers l\u2019évolution et l\u2019incarnation des valeurs occidentales dans des formes dramatiques propres au Québec.Les deux pourtant sont nécessaires et inévitables.Evolution et incarnation et cela en raison de la pensée sociale requise pour l\u2019exercice normal du métier d\u2019artiste dans les rouages d\u2019une collectivité.Ici je regrette toutes les objections quant aux difficultés dans le concret et aux palabres sur les essais, déboires de ceux qui ont travaillé, prétendent travailler ou ont voulu travailler.L\u2019exercice d\u2019un métier tel que celui du théâtre, ne se conçoit pas hors de la collectivité.Une communauté a le théâtre qu\u2019elle mérite, et un individu qui n\u2019est pas capable d\u2019orienter l\u2019exercice de son métier en fonction du mieux-être de sa collectivité, ne sera pas d\u2019une aide très grande pour sa communauté et son métier.On n\u2019est pas médecin pour soi, mais pour des malades.De plus les subventions, bourses et prix de toutes sortes que nos artistes ou troupes ont reçus, reçoivent et recevront, viennent appuyer qu\u2019une collectivité se donne des artistes, elle se les paie.Et il y a des sociétés qui vivent au-dessus de leur moyen, se payent des luxes inutiles, comme il en est des individus; la pensée sociale est à intégrer dans la pensée des gouvernants aussi.Des époques plus noires ont vu des gens talentueux abandonner, non soutenus par une collectivité, ou persévérer malgré les oppositions.Il ne faut pas s\u2019en offusquer, l\u2019homme est l\u2019homme.Il y a aujourd\u2019hui des talents qui se perdent parce que trop gâtés, mais aussi les tâches à accomplir sont d\u2019autant plus grandes que les moyens sont grands.Hier il s\u2019agissait de construire un théâtre, de jouer telle oeuvre, aujourd\u2019hui de vivre de sa plume sans compromis bâtard, de créer un répertoire, d\u2019installer une pensée dans des formes nouvelles, d\u2019instaurer une façon de faire, de dire, de monter, qui soit Nous, Nous identifie, Nous représente.Il y aura toujours des gens pour se tromper d\u2019époque ou vouloir perpétuer des normes, des critères qui valaient pour d\u2019autres temps.\"Oui, mais quels sont tes critères le jeune ?\u201d Ce sont de ces questions auxquelles plusieurs générations ont mordu et qui se sont trouvées prises au piège.On ne joue pas au professeur avant d\u2019avoir oeuvré.Et tout vrai créateur sait trop bien combien aléatoire sont les sources, principes et expériences qui sont à la base d\u2019une oeuvre.Vous posez la question, et bien je n\u2019aurai pas ce culot de vous la reposer à mon tour car je désespérerais trop d\u2019être obligé de faire du neuf et sentir aucune base pour m\u2019appuyer.Plus \"dans le vent\u201d, d\u2019autres me citeront Ionesco, Beckett.La difficulté est là, d\u2019intégrer les expériences contemporaines d\u2019ailleurs dans les façons de faire et de recevoir le théâtre ici.La révolution que l\u2019avant-garde propose au théâtre, la façon nouvelle de faire et que l\u2019Europe a consacrée, doit atteindre les artisans de la scène avant le public.Le divorce actuel ici est entre les artisans de la scène et non entre scène et salle.Il n\u2019y a pas de crise de public, ni de crise économique, il y a une crise intellectuelle et celle-là se passe dans toute la collectivité.Il en va de même pour le théâtre comme pour toutes nos institutions.On boude la Société Saint-Jean-Baptiste comme on boude le T.N.M.Ce n\u2019est pas en enlevant le mouton ou en jouant un O\u2019Casey qu\u2019on reprendra nos gens.Une société nationale représentative d\u2019une nation, conservant son caractère ambiguë de société de bienfaisance et de compagnie à intérêts privés; de même qu\u2019une compagnie théâtrale à public francophone avec un directeur dont le nom est lié à la culture canadienne-française, et leur rapport constant avec Startford, Centenaire et Commonwealth, je ne veux pas soulever aucune polémique, mais je ne crois pas qu\u2019il faille implorer l\u2019Esprit saint de nous éclairer pour comprendre la situation du théâtre ou de toute entreprise communautaire au Québec.Alors la solution ?Placez-vous devant une feuille blanche et dites-vous que vous commencez une tragédie en cinq actes et que les personnages s\u2019appellent Laurent, André, Amélie, Pierre ou Arthur.Les problèmes viennent les uns après les autres et ils sont résolus les uns après les autres.L\u2019important c\u2019est de commencer.Evidemment il est plus facile de prendre une tragédie déjà écrite que personne ne pourra critiquer sauf sur le choix de celle-ci plutôt qu\u2019une autre.Et puis comme aucune réation n\u2019intervient, sauf pour les décors et les costumes, alors on ne risque pas de se tromper puisque l\u2019on ne déçoit pas.Mais la feuille blanche ?On ne joue pas Laurent comme Hamlet, ni André comme Ferrante, ni Pierre comme Oreste, ni Amélie comme Ophélie ni Arthur 89 comme Agammennon.Les problèmes viennent les uns après les autres et ils sont résolus de même.Les ressorts de l\u2019intrigue, l\u2019intervention des dieux, les raccourcis de la finale, les longs monologues d\u2019explications : la vie est tronquée à chaque instant.Tandis que devant la feuille blanche, la vie se bouscule pour pénétrer.On n\u2019évite pas les problèmes par la culture, mais ils sont suscités par elle.Et alors les règles ?Eh ! bien, nous en ferons un petit manuel pratique quand le plus grand nombre parmi nous n\u2019en auront plus besoin, et il servira à perpétuer une tradition qui n\u2019existe pas encore.S\u2019il y a une règle que j\u2019essais d\u2019observer, c\u2019est celle du TOUCHER (cf.Barrault, le sens du toucher, où il s\u2019agit d\u2019aller chercher le spectateur et qu\u2019il touche des mains le vécu de la représentation.Pour illustrer ces luttes devant la feuille blanche et mon état d\u2019esprit dans l\u2019acte de création, il ne suffit que de lire les titres des canevas déjà en phase d\u2019achèvement.Claude LEV AC JEAN-ROBERT RÉMILLARD THEATRE ET RÉVOLUTION QUÉBÉCOISE Tout ce que je vais dire sur la nécessité, les exigences d\u2019une dramaturgie nationale et révolutionnaire ne peut d\u2019aucune façon, ou à peine encore, être vérifié, retrouvé dans les oeuvres que j\u2019ai commises à la scène ou à la télévision.Je ne parle donc de cette matière qu\u2019en homme qui songe à l\u2019avenir et qui le craint.Qui le craint, parce qu\u2019il aime la vie dans sa totalité.J\u2019aime trop la vie pour ne pas être capable de l\u2019écouler sur la rive gauche de la Seine ou dans une école minable des hauts plateaux andins.Là, comme d\u2019ailleurs partout sur la terre, je vivrais une vie acceptable, mais qui serait, pour moi, tronquée d\u2019un existentiel rameau : ma terre natale ne me serait que souvenir, mon peuple que lointain grouillement d\u2019hommes et de femmes que je ne toucherais qu\u2019en nostalgique mémoire.La vie, pour moi, commence au niveau de la rue, du champ qui borne mon village.M\u2019éveiller, mettre le nez dehors, c\u2019est d\u2019abord voir le soleil; non un soleil abstrait, mais le soleil filtré par les maisons d\u2019une rue de Montréal ou par les massifs d\u2019érables des montagnes d\u2019Oka.Je fais quelques pas et les hommes de mon sang et de mon rire, tout de suite je les entends, je les vois s\u2019agiter et se mettre au travail.Arraché de ces fondamentales réalités, je puis encore goûter le pain, danser, admirer une femme sur la plage ensoleillée, me battre dans un combat où la justice est matraquée, mais je n\u2019ai plus mes racines en belles cellules vivantes; elles ne sont plus que longs filaments desséchés et cassants.Je suis moins.Je suis moins vivant.Les raisons de vivre me sont moindres.Moins totale m\u2019est la vie.Certes je sais qu\u2019un jour je vais mourir, mais je n\u2019ai pas encore l\u2019âge de sagesse pour que cette idée-là m\u2019an- 91 goisse.Une autre idée de mort me touche davantage : celle de mon peuple.La certitude de sa disparition m\u2019est plus tenace que celle de la mienne propre.J\u2019écoute les démographes; je suis la terrible invasion du présent historique.Je sais que dans x années, mes descendants ne parleront plus la langue que je leur ai léguée, qu\u2019ils ne vibreront plus aux prouesses des aïeux que je leur ai contées, qu\u2019ils n\u2019auront plus les mêmes regards ni les mêmes bruissements de coeur que nous avions devant un coucher de soleil sur un lac quelque part au nord de Montebello .Et j\u2019en deviens triste comme mon voisin qui va mourir, qui sait que ses enfants vendront la ferme ancestrale, enverront le troupeau aux abattoirs et dilapideront le produit de la vente dans quelque cirque aux illusions.Mais moi, \u2014 lui ne peut rien, \u2014 je puis encore combattre, faire quelque chose pour sauver ce qui doit être sauvé.A n\u2019importe quel prix.Je veux un pays transmettable et seul le combat d\u2019indépendance peut faire qu\u2019il soit tel.Je suis engagé à une tâche.Mon testament est fait, pensé.Reste à convaincre, à entraîner ma famille, mes frères subtilement si bien colonisés.Pour cela, le théâtre est mon outil; sa poésie son arme offensive.Dans ce combat, je ne serai pas seul.D\u2019autres ont déjà parlé à voix basse; d\u2019autres, plus tonitruants, crieront sous peu.La chanson, la politique, le roman, le syndicat, le poème ont commencé à combattre.Mission : secouer le peuple endormi, crier le danger, hurler les slogans d\u2019espoir à ceux qui veillent encore.Le théâtre, dans cette sorte d\u2019odyssée, ne doit pas demeurer ce petit jeu, cette miteuse \"partie\u201d pour intellectuels désincarnés, dépaysés, esthétisés.Je le veux chair vivante, bien établi sur l\u2019horaire des événements.Qu\u2019il n\u2019ait aucun avenir littéraire ne me fait ni chaud ni froid.Déjà Marcel Dubé travaille dans le sens que je dis.\"Les beaux dimanches\u201d est une pièce admirable.Que les \"fins\u201d de la manifestation artistique aient fait la lippe à sa représentation, tous leurs beaux arguments sont d\u2019un dérisible poids devant le silence religieux de la foule accueillant la grande tirade, devant la vacuité dramatique des personnages ultra colonisés, qui choque, 92 bouleverse les gens, parce qu\u2019ils retrouvent, chez les êtres de Dubé, leur propre désarroi, leur personnelle pourriture.La collectivité canadienne-française a une soif \u2014 il faut être roi nègre ou valet fédéraste pour ne rien voir \u2014 de se faire chanter le pays, de s\u2019en faire montrer les vices et les vertus, d\u2019entendre un chant d\u2019espoir qui dise qu\u2019un jour viendra où la fierté sera quotidienne, où la peur de la peur, enfin, pourra disparaître.Retrouver sa propre identité, construire ses rêves, transformer ses désirs en réalités historiques, voilà la mission, le devoir de l\u2019écrivain québécois de ces années-ci.Cette tâche ne peut se concevoir à partir d\u2019une vision abstraite et volontaire des choses; elle doit trouver son moteur à partir d\u2019une première conscience au niveau bestial de \"l\u2019autochtonie\u201d.Par la suite cette conscience se dépouillant, s\u2019épurant, débouche sur la collectivité pour enfin passer au stade manuel de la lutte politique et finalement sociale.La conscience nationale se situe au départ au niveau de la branche et du coin de rue.Premier degré.La littérature de notre peuple a-t-elle vraiment bien chanté, jusqu\u2019à ce jour, l\u2019épinette et les rues de Rosemont ?Je ne le crois pas.La poésie s\u2019est admirée dans les odes morbides des labyrinthes intérieurs et exotiques.Le roman a été plus audacieux.Quant au théâtre, seuls Gélinas et Dubé \u2014 j\u2019oublie volontairement les noms de ceux qui ont donné une pièce solitaire \u2014 ont produit une oeuvre d\u2019un engagement national pré-révolutionnaire.Il n\u2019y a que la chanson dont le mouvement porte solide message d\u2019espoir et de réalité, intelligible, combatif.Le théâtre que j\u2019écrirai dans les années futures devra dépasser le phénomène révolutionnaire que les chan-} sonniers ont cerné.Je le ferai tel ou je me tairai.A moins que je sois { plus colonisé que je ne le pense.Jean-Robert RÉMILLARD.93 DENYS SAINT-DENIS AMÉRIQUE 1965.Amérique 1965, le théâtre se meurt d\u2019inutilité.Depuis dix ans, les producteurs de New-York voient les chiffres baisser, les rideaux se lever sur des salles vides, les théâtres se transformer en \"parking\u201d pour avoir du public.Montréal, plus modeste, réussit à subsister avec un public infime et des subventions importantes.Amérique est paresseuse.La télévision vous sert, au toucher du doigt, votre dose quotidienne de sentiment, le cinéma du quartier vous apporte, grandeur désir, le culte de la vedette, théâtre se meurt d\u2019inutilité.Autrefois, le théâtre correspondait à un certain désir de l\u2019homme de se sentir important, de participer à des passions énormes, de dialoguer avec les dieux, avec les rois.Mais les rois d\u2019aujourd\u2019hui sont de carton, s\u2019appellent James Bond, ont besoin de l\u2019espace d\u2019un écran pour rouler leur Ferraris.Les rois d\u2019aujourd\u2019hui se font avec des millions de publicité, d\u2019idées toutes faites; c\u2019est plus simple puisque là-bas on pense pour vous.Amérique est paresseuse.Et puis.commanditez un théâtre : vous êtes généreux, c\u2019est bon pour vos impôts; commanditez cette émission de télévision : vous êtes en affaires.Un et un ne font pas trois et les financiers savent additionner.Alors quoi ?Tous les soirs, des hommes continuent de monter sur scène, de jouer le drame ou la comédie, des hommes continuent d\u2019écrire pour le théâtre, des troupes naissent dans des conditions précaires, acceptent de marcher le fil de fer, des hommes encore ont la foi.Chez les grecs, le théâtre était une religion.Amérique 1965, le théâtre, encore, est un acte sacré.Mais notre siècle en est un de transition, d\u2019ambivalence et le théâtre, comme les autres arts, cherche sa voie.94 Il devra pourtant suivre la pensée moderne, être le témoin plus que le guide, en cela seulement il saurait être valable.Le théâtre social, les pièces à thèse portent en eux-mêmes le germe de leur destruction.On ne va pas au théâtre pour s\u2019instruire mais bien plutôt pour sentir c\u2019est-à-dire comprendre.Une pièce écrite aujourd\u2019hui ne peut pas ignorer certains thèmes, certaines idées.L\u2019homme moderne a pris conscience de l\u2019absurdité de la vie.Sa philosophie voire sa morale en sont dès lors modifiées.Le théâtre doit tenir compte de cette modification, non pas, comme je disais, pour la prouver mais bien pour en témoigner.En même temps que l\u2019homme est brusquement placé en position de solitude par l\u2019abolition d\u2019un Dieu trop commode, en même temps qu\u2019il apprend à se regarder en face, à ne compter que sur ses forces, se développe, à cause des progrès de la science, un sentiment d\u2019appartenance au cosmos.Ça non plus le théâtre contemporain ne peut l\u2019ignorer.Nous sommes au portique de l\u2019ère cosmique.Nous commençons à penser en terme d\u2019années-lumière, de congélation, d\u2019éternité physique.Toutes ces nouvelles préoccupations modifient l\u2019échelle de valeur humaine.Le dramaturge doit tenir compte de ses changements s\u2019il veut vraiment saisir l\u2019homme de son siècle, s\u2019il veut créer des situations dramatiques, des caractères qui soit vrais.La forme dramatique elle-même doit évoluer pour pouvoir servir ces idées nouvelles.La psychanalyse nous a fait découvrir le monde jusqu\u2019alors insoupçonné de l\u2019inconscient.Il nous est maintenant possible de parler de logique au niveau du sentiment, d\u2019unité au niveau de l\u2019atmosphère.L\u2019éternelle loi des trois unités n\u2019est plus nécessairement valable puisque l\u2019homme découvre que l\u2019immuable temps n\u2019est lui-même que relatif.Nous entrons dans le domaine de l\u2019instable intégral et là seulement nous pouvons découvrir l\u2019homme.De la confrontation de l\u2019absurdité et du cosmos, de la création d\u2019une forme dramatique établie en fonction d\u2019une logique des sentiments naîtra un théâtre à la mesure de l\u2019homme.Et alors, le public reviendra peut-être dans les salles à moins qu\u2019il ne soit devenu complètement aveugle.Denys SAINT-DENIS 95 ANDRE BERTHIAUME A CEUX QUI VIENDRONT PERSONNAGES LUI L\u2019AUTRE ELLE Une première version de cette pièce, sans le personnage de la jeune femme, a été créée sur la scène du Gésu, le 12 mars 1958.Le 18 juillet de la même année, Jean-Paul Fugère se chargeait de sa création télévisée.La distribution comprenait Guy Provost (L\u2019autre) et Claude Mercier (Lui).Une nouvelle version de la pièce, incluant le personnage féminin, était réalisée à la télévision, toujours au réseau français de Radio-Canada, par Fernand Quirion, le 1 3septembre 1961, avec Jacques Galipeau (L\u2019autre), Guy Godin (Lui) et Thérèse Arbic (Elle).C\u2019est cette version que l\u2019on peut lire dans les pages qui suivent.Obscurité.Un grand cri.Projecturs déments sur le rideau et dans la salle.Explosions, fusillades.Cela, pendant un bon moment.Puis un long silence.Rideau très lent.Décor de ruines fumantes sur un port, le soir.Caisses.Filets.Un réverbère, à Vavant-scène, donne une pauvre lumière.Au fond, un escalier de fer mène à une passerelle.A droite, la devanture d\u2019un café, ou plutôt ce qui en reste.Brumes, vapeurs.A F arrière-plan, décombres.Une mitrailleuse à bout de bras, un jeune homme est immobile sur la passerelle, vu de dos.Il s\u2019est arrêté un moment pour regarder la mer.Puis, il descend lentement l\u2019escalier et avance sur le quai, face au public.Son visage et ses vêtements sont souillés comme s\u2019il avait travaillé dans la suie et le vent.Il lève la tête et regarde le réverbère.96 LUI \u2014 Tu vis encore, toi aussi ?Il recommence à marcher en regardant autour, puis s'arrête à nouveau.LUI \u2014 Il n\u2019y a plus personne, maintenant.Us sont tous partis.Un temps, puis il revient au réverbère.LUI \u2014 Tu as vu la mer ?Elle est figée comme une morte.Elle a déjà appris à mourir.(Aussi pour lui-même.) Toi aussi, il faudra que tu apprennes à mourir.Il s\u2019asseoit par terre, dépose son arme à côté de lui.De sa chemise, il sort un petit harmonica et commence à improviser un air.Un temps.Soudain, un grand rire qui se rapproche de plus en plus.Le jeune home dépose son harmonica sur une caisse, saisit précipitamment sa mitrailleuse.Le rire se rapproche toujours.Bientôt, sur la passerelle, paraît un autre homme.LUI \u2014 Qui êtes-vous ?L\u2019autre se retourne vivement, la main droite crispée à son bras gauche.Il est plus âgé que le jeune homme et il a une barbe de plusieurs jours.Sa manche gauche est maculée de sang.Il porte un revolver à sa ceinture.LUI \u2014 Répondez ! Reprenant contenance, l\u2019autre rit sourdement, puis : L\u2019AUTRE \u2014 Je me croyais pourtant seul.LUI, tendu sur son arme.\u2014 Moi aussi, figurez-vous.L\u2019AUTRE \u2014 Comment se fait-il que tu ne sois pas avec les autres ?LUI \u2014 Je pourrais vous poser la même question.Un temps où ils se mesurent.L\u2019AUTRE \u2014 Je vois que tu avais la prétention d\u2019être le dernier.LUI, nerveux.\u2014 Alors que faisons-nous maintenant ?L\u2019AUTRE \u2014 Ce qu\u2019on fait ?Mais achève-moi, bon Dieu ! Qu\u2019est-ce que tu attends ?Puisque c\u2019est toi qui as l\u2019avantage ! Tu n\u2019as qu\u2019à appuyer sur la gâchette.S\u2019agit de ne pas trop y penser.Va s\u2019y, presse la détente, achève-moi ! Cesse de trembler, tu me donnes le vertige.LUI \u2014 Je n\u2019en peux plus de tirer sur des gens qui ne m\u2019ont rien fait.Si vous étiez à ma place, auriez-vous la force de m\u2019achever ?L\u2019AUTRE \u2014 Bien entendu que j\u2019aurais la force de t\u2019achever ! Pour qui me prends-tu ?T\u2019as pas la manière, mon bonhomme, ça se voit.Alors, c\u2019est ce qu\u2019on appelle une besogne bien faite ?C\u2019est à mourir de rire.(Mais il grimace.) LUI \u2014 Vous êtes blessé ?97 L\u2019AUTRE \u2014 Aucune importance.Une simple éraflure.Une balle égarée.Comme toujours.Je me demande pourquoi nous n\u2019avons pas crevé avec tous les autres.LUI \u2014 Il ne reste plus personne, n\u2019est-ce pas ?L\u2019AUTRE \u2014 Personne.Personne que nous deux, petit frère.La terre s\u2019est vidée de son monde.Elle fait peau neuve.La terre se paie une cure de silence.Les grandes villes ne fonctionnent plus.Ecoute.Rien.Les rues sont désertes et les portes ont fini de claquer.Plus d\u2019enfants qui piaillent aux coins des rues.Y a plus ce passant qui te demandait d\u2019allumer sa cigarette.Y a plus de clochards sous les monuments des grands hommes.Plus de va-et-vient sur les quais.La mer est calme.C\u2019est délicieux.Un silence de ruines parfait.LUI \u2014 Ils en ont fait du bruit pour en arriver à ce silence.A quoi ça leur a servi ?L\u2019AUTRE \u2014 Est-ce que je sais, moi ?Ça devait arriver, c\u2019est tout.C\u2019était leur métier.LUI \u2014 Leur métier.(Il dépose sa mitrailleuse par terre.) Est-ce donc un métier que de se battre jusqu\u2019à la fin ?L\u2019AUTRE \u2014 Y a pas de sot métier.Et puis moi, c\u2019est ce qu\u2019on m\u2019a appris.(Il porte la main à son bras.) LUI \u2014 Vous souffrez ?L\u2019AUTRE \u2014 Ça passera.LUI \u2014 Voulez-vous que je panse votre blessure ?L\u2019AUTRE \u2014 N\u2019approche pas ! T\u2019es fou, non ?Ramasse ton arme, idiot.Tu ne te rends pas compte que nous ne sommes pas du même côté ?LUI \u2014 Nous ne sommes que deux.Y a-t-il encore des partis ?L\u2019AUTRE \u2014 Chacun pour soi.LUI \u2014 Vous jouez votre rôle jusqu\u2019au bout.L\u2019AUTRE \u2014 Allez, aussi bien en finir tout de suite.D\u2019une façon ou d\u2019une autre, nous allons disparaître.Deux bévues dans la besogne, petit frère.Deux malentendus, voilà ce que nous sommes.Il faut que nous rejoignions les autres.C\u2019est le jeu.LUI \u2014 Je ne comprends pas le jeu.L\u2019AUTRE \u2014Il y a ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas.LUI \u2014 Vous tenez donc tellement à ce que nous nous achevions ?L\u2019AUTRE \u2014 Il faudra bien en arriver là.Tous les autres en sont arrivés là.LUI, pour lui-même.\u2014 Les idées s\u2019affrontent, les hommes se tuent.L\u2019AUTRE \u2014 Quoi ?98 LUI \u2014 Est-ce qu\u2019on ne pourrait pas s\u2019accorder un sursis avant de rejoindre les autres ?L\u2019AUTRE \u2014 Un sursis ! (Il rit.) Tu as de ces mots incroyables, toi ! Mais on peut bien concéder cela au dernier.De toute façon, dis-toi bien que tu ne peux pas y échapper.LUI, tristement.\u2014 Bien sûr.L\u2019autre, s\u2019asseyant sur une caisse, aperçoit l\u2019harmonica que le jeune homme a laissé là dans son mouvement du début.Il le prend dans sa main.L\u2019AUTRE \u2014 C\u2019est toi qui fais les frais de la musique ?Le jeune homme se précipite sur lui, lui enlève son harmonica et s\u2019éloigne en le serrant contre lui.L\u2019autre hausse les épaules, s\u2019asseoit et commence à retirer son bras blessé de sa manche.Le jeune homme s\u2019approche et a un geste pour l\u2019aider : l\u2019autre se retourne vivement et remet sa manche.Pause.LUI \u2014 T\u2019es un drôle de type, toi.Heureusement que nous n\u2019en avons pas pour longtemps à vivre ensemble.Il tire un mouchoir de sa poche de pantalon et le noue autour de son bras blessé en tenant une des extrémités du mouchoir entre ses dents.LUI \u2014 Comment vous appelez-vous ?L\u2019AUTRE \u2014 Pourquoi veux-tu savoir mon nom ?LUI \u2014 Pour rien.Une idée comme ça.L\u2019AUTRE \u2014 Aucune importance, voyons.Je suis.le dernier.LUI \u2014 Avec moi.L\u2019autre, qui a fini avec son bras, le regarde et sourit.L\u2019AUTRE \u2014 Ouais.Nous sommes les derniers.C\u2019est dommage, tout de même.Il n\u2019y aura jamais personne pour nous reconnaître cet honneur, d\u2019avoir été les derniers à marcher sur cette sacrée boule.Ça nous aurait certainement valu des médailles.Chevaliers de la dernière heure ! Moi, ça m\u2019aurait plu ! Le jeune homme regarde le lampadaire.LUI \u2014 Rien que lui.L\u2019AUTRE \u2014 Comment ?LUI \u2014 Rien que ce réverbère avec sa pauvre lumière.(L\u2019autre s\u2019esclaffe, puis grimace.) Vous ne voulez pas que je panse votre blessure ?L\u2019AUTRE \u2014 Pour le temps que ça me serait utile.LUI \u2014 Il vous tarde donc tellement que.?L\u2019AUTRE \u2014 Il y a ceux qui comprennent, il y a ceux qui ne comprennent pas, je te l\u2019ai dit.Moi, je fais mon travail.Et je le fais bien, jusqu\u2019au bout.Avec moi, on est tranquille.Je suis consciencieux.LUI \u2014 Vous êtes une machine bien huilée.99 L\u2019AUTRE \u2014 Je n\u2019ai jamais déçu mes supérieurs.LUI \u2014 Vous n\u2019avez pas eu le courage de les subir ?L\u2019AUTRE \u2014 J\u2019attendais mon heure.LUI \u2014 L\u2019heure de quoi, au juste ?L\u2019AUTRE \u2014 Je ne sais pas.LUI \u2014 Que vous reste-t-il donc ?L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce que t\u2019as de plus que moi ?Ta musique ?LUI, simplement.\u2014 Oui.L\u2019AUTRE \u2014 Moi, je n\u2019ai besoin de rien.LUI \u2014 Oui, mon commandant.Entendu, mon commandant.Compris, mon commandant.Bien sûr, mon commandant.L\u2019AUTRE \u2014 Dis donc, t\u2019as fini de te moquer de moi ?T\u2019as fini de m\u2019embêter avec tes belles phrases ?(Soudain, il ricane.) Tu n\u2019étais pas fait pour la guerre, toi, avec tes idées de fillette.Tu n\u2019as pas de méthode, petit frère.Pas de cuirace.Tu manques d\u2019entraînement.Ta place, c\u2019était pas sur un champ de bataille, c\u2019était derrière un comptoir à vendre des sous-vêtements pour dames.Le jeune homme s\u2019asseoit.Il s\u2019allume une cigarette.Il en tire quelques bouffées, hésite un instant, puis la présente à son compagnon qui s\u2019approche, hésite à son tour et la prend avec son sourire narquois.Pendant qu\u2019il s\u2019éloigne, le jeune homme reprend son air sur son harmonica.Dès qu\u2019il entend le son de la musique, l\u2019autre se retourne vivement.Il vient près de parler, mais il se ravise, va s\u2019asseoir lui aussi et savoure son mégot.Un temps.Les dernières bouffées.Il rit.Le jeune homme cesse de jouer.LUI \u2014 Qu\u2019est-ce qui vous fait rire ?L\u2019AUTRE \u2014 Toi ! Toi, petit frère ! Ah non, tu n\u2019étais pas fait pour la guerre, avec ta musique ! (Le jeune homme continue de jouer doucement.Un temps.) Faire la conversation et fumer un mégot paisiblement avec l\u2019ennemi, ça ne m\u2019est pas souvent arrivé.L\u2019expérience a son charme.Les derniers partagent.L\u2019honneur, la cigarette (Il la jette.) et dans quelques minutes.LUI, cessant de jouer.\u2014Taisez-vous! Vous êtes odieux.L\u2019AUTRE \u2014 Tu n\u2019as pas le choix, petit frère.Il faut bien que tu m\u2019entendes ! Nous ne sommes que deux.Finie la musique ! D\u2019ailleurs, je me demande à quoi elle peut nous servir, ta musique.Ce qu\u2019il nous aurait fallu, ce sont des bras, des mains.Des armes.(Un temps.) LUI \u2014 Qu\u2019est-ce qui va arriver après nous ?L\u2019AUTRE, épanoui.\u2014 Ça va recommencer ! Tranquillement.100 LUI \u2014 Avec la même fin ?L\u2019AUTRE \u2014 Cela va de soi.LUI \u2014 Nous manquons peut-être d\u2019imagination.(Pause.) Je ne savais pas que je devais mourir aussi bêtement.Mais tout s\u2019est passé tellement vite.Souvent, j\u2019aurais voulu m\u2019arrêter pour reprendre haleine.Mais ce n\u2019était pas possible, je ne pouvais pas m\u2019arrêter.Il fallait marcher, marcher, parce que les gens importants ne prenaient pas le temps de s\u2019arrêter, eux.Ils savaient trop bien ce qu\u2019ils faisaient.L\u2019abîme leur donnait le vertige.Ils y couraient, en aveugles, toujours plus vite, comme des bêtes sentent que l\u2019étable n\u2019est pas loin.(Il se lève et s\u2019approche de l\u2019autre.) Ecoutez-moi.L\u2019AUTRE \u2014 Je ne fais que ça.LUI \u2014 Est-ce qu\u2019on ne pourrait pas, je ne sais pas, moi.L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce que tu veux dire ?LUI \u2014 Les autres, ils ont fait leur métier, comme vous dites.Mais nous ?L\u2019AUTRE \u2014 Je ne comprends pas.LUI \u2014 Le monde nous appartient ! Il n\u2019y a plus personne qui nous force à agir comme des brutes.Nous pouvons vivre tous les deux; qui pourrait nous en empêcher ?Ah ! la terre sera tellement grande.Chacun sa propre route, chacun sa direction.Vous ne me reverrez jamais; pour vous, ce sera tout comme si j\u2019avais cessé de vivre.Vous aurez la conscience tranquille.J\u2019ai pas encore envie de mourir, moi.J\u2019ai pas fini de demander à la vie ce qu\u2019elle me doit.L\u2019AUTRE \u2014 Comme tu es naïf.Qu\u2019est-ce que tu lui veux, à la vie ?Elle n\u2019a plus rien à te donner, la vie.Y a plus personne.Rien que des ruines fumantes.C\u2019est le désert, maintenant, partout.LUI \u2014 Ce ne sera pas tout à fait le désert puisque j\u2019aurai encore ma musique.L\u2019AUTRE \u2014 Ah ! Tu commences à me taper sur les nerfs avec ta musique ! Je te préviens, n\u2019essaie pas de te débiner, petit frère.Tu perds ton temps.Et, crois-moi, tu n\u2019en as pas à perdre.LUI \u2014 Suis-je donc la seule chose qui vous reste ?L\u2019AUTRE \u2014 Ecoute-moi bien.Tu m\u2019as demandé un sursis.Va pour le sursis.Mais ne dépasse pas la mesure.LUI \u2014 La tuerie est-elle devenue pour vous une raison de vivre ?L\u2019AUTRE \u2014 Oui, je crois que j\u2019aime bien mon métier.Il ne faut pas que la besogne soit faite à moitié, comprends-tu ?Elle doit être bien finie, la besogne.Pas d\u2019exception à la règle.Pas de compromis.101 Le jeune homme retourne s\u2019asseoir, douloureusement.Un temps.L\u2019autre s\u2019éloigne un peu.Alors, le jeune homme en profite pour fuir à toute allure dans la direction de la passerelle.Vif comme l\u2019éclair, l\u2019autre fait demi-tour, dégaine son revolver et le pointe dans la direction du jeune homme qui monte l\u2019escalier.Arrête ou je tire ! (Le jeune homme s\u2019immobilise au milieu de l\u2019escalier.) Qu\u2019est-ce qui t\u2019arrive ?Tu faiblis déjà ?Un peu de cran, que diable.Allons, reviens, petit frère.Celui-ci descend lentement.) Tu n\u2019es tout de même pas assez naïf pour croire que je m\u2019en vais te laisser fuir, non ?Faudrait pas que tu me mésestimes.Reviens, petit frère, reviens.Et dis-toi bien que nous sommes inséparables, comprends-tu ! Inséparables jusqu\u2019à la fin.LUI \u2014 Je comprends.L\u2019autre remet son arme dans son étui.L\u2019AUTRE \u2014 Un peu plus, et tu te sauvais.Et le monde s\u2019ouvrait devant toi, et le monde t\u2019appartenait, hein ?Je veux seulement que tu saches : tu n\u2019aurais pu vivre en paix dans ton royaume parce que j\u2019aurais suivi ta trace, petit fière, amoureusement.J\u2019aurais suivi ta musique et je l\u2019aurais fait taire définitivement.Tu vois ?Je ne peux déjà plus me passer de ta compagnie.Y a quelque chose comme un lien entre nous deux.On est déjà plus que des copains.(Le jeune homme revient très lentement à l\u2019avant-scène où il s\u2019asseoit, la tête dans ses mains.) Tu pleures ?LUI, levant la tête.\u2014 Non.Us m\u2019ont enseigné à ne pas pleurer.Mais ils ne m\u2019ont pas enseigné à mourir.(Il recommence à jouer un moment, puis il s\u2019arrête, le regard fixe.) Je me souviens, mes jours s\u2019appelaient les uns les autres.C\u2019étaient des jours comme je les aimais, des jours de fièvre.J\u2019avais des ambitions.Je n\u2019ai pas eu le temps de les regretter.(Il prend la mitrailleuse dans ses mains.) On m\u2019avait mis ce machin-là dans les mains.Ils avaient décidé de faire leur métier.Us m\u2019ont enseigné à tuer.Froidement.Les premières fois, je l\u2019ai fait comme un gamin, en pleurant.Alors, ils m\u2018ont enseigné à devenir un homme.Us m\u2019ont enseigné à entendre les cris des autres sans sourciller, à donner la mort sans frémir.(Un temps où il joue un peu.) Quelle heure est-il ?L\u2019AUTRE, geste d\u2019impuissance.\u2014 Aucune idée.(Il rit.) Allez, joue ! LUI \u2014 Avez-vous déjà aimé une femme ?L\u2019autre, étonné, ne répond pas tout de suite.L\u2019AUTRE \u2014 Pendant mes permissions, j\u2019ai eu des aventures.LUI \u2014 Etiez-vous marié ?L\u2019AUTRE \u2014 Peut-être.b il] 102 LUI \u2014 Aviez-vous des entants ?L\u2019AUTRE \u2014 Tout cela est si loin.LUI \u2014 Vous n\u2019avez même plus de souvenirs.L\u2019AUTRE \u2014 C\u2019est plus sûr.(Un temps.) LUI \u2014 Nous nous étions séparés.Par orgueil.Je pense que nous nous sommes mieux aimés, étant loin l\u2019un de l\u2019autre.L\u2019AUTRE \u2014 Tu vas me faire pleurer.LUI \u2014 J\u2019aurais tant voulu ne pas lui faire de mal.Elle était si frêle.(Soudain.) Vous entendez ?L\u2019AUTRE - Quoi ?Ils écoutent.Silence, puis des pas.Le jeune homme prend sa mitrailleuse, l\u2019autre son revolver.Attente.Toujours les pas.Enfin, sur la passerelle, paraît une jeune femme vêtue d\u2019un ciré, la main droite dans une poche, une serviette sous le bras gauche.Elle ne semble pas s\u2019être rendu compte de la présence des deux hommes qui abaissent leurs armes.Le jeune homme avance jusqu\u2019au pied de l\u2019escalier.LUI \u2014 Vous êtes seule ?La jeune femme se retourne.Elle est très pâle.Son regard est vide.On dirait un visage de Modigliani.ELLE \u2014 Pardon ?LUI \u2014 Vous êtes seule ?ELLE \u2014 Je suis seule.LUI \u2014 Que faites-vous ici ?ELLE, sans expression.\u2014 Je regarde la mer.Vous avez vu ?LUI \u2014 Je sais.(Une pause.) ELLE \u2014 Je me croyais seule.LUI \u2014 Moi aussi, je me croyais seul.L\u2019AUTRE \u2014 Je vois ce que c\u2019est.Tout le monde se croyait seul.Est-ce qu\u2019il va nous en arriver encore plusieurs comme cela ?LUI, à la jeune femme.\u2014 Comment se fait-il que vous ne soyez pas avec les autres ?ELLE \u2014 Les autres ?LUI \u2014 Comment se fait-il que vous ayez survécu ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.L\u2019AUTRE \u2014 Pour une besogne ratée, c\u2019en est une ! ELLE, au jeune homme.\u2014 C\u2019est votre ami ?LUI \u2014 Non.ELLE \u2014 Pourquoi ?LUI \u2014 Il ne sait pas ce que c\u2019est, un ami.(L\u2019autre hausse les épaules.) Vous frissonnez.Vous avez froid ?ELLE \u2014 Je ne crois pas.LUI \u2014 Vous avez peur ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.103 LUI \u2014 Comment vous appelez-vous?(La jeune femme, sans répondre, descend l\u2019escalier, puis s\u2019arrête.) Ne craignez rien, je suis votre ami.ELLE \u2014 Vous savez ce que c\u2019est, vous, un ami ?L\u2019AUTRE, s\u2019approchant de la jeune femme.\u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a dans cette serviette ?ELLE \u2014 Quelle serviette ?L\u2019AUTRE, au jeune homme.\u2014 Tu te rends compte ?J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on va s\u2019amuser.LUI \u2014 Pourquoi l\u2019importunez-vous ?L\u2019AUTRE, à la jeune femme.\u2014 La serviette que tu portes sous le bras, voyons.ELLE \u2014 Pourquoi me tutoyez-vous ?L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a dans cette serviette ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.L\u2019AUTRE \u2014 Allez, donne-moi ça.ELLE \u2014 Je ne peux pas.L\u2019AUTRE \u2014 Comment ?ELLE \u2014 Je ne peux pas.L\u2019AUTRE \u2014 Pourquoi ?ELLE \u2014 C\u2019est la consigne.L\u2019AUTRE \u2014 Et quelle est-elle, la consigne ?ELLE \u2014 Mourir plutôt que trahir.(L\u2019autre ricane bruyamment.) Pourquoi riez-vous ?L\u2019AUTRE \u2014 Eh bien, petit frère, qu\u2019est-ce que tu en penses ?LUI \u2014 Fichez-lui la paix.L\u2019AUTRE \u2014 Elle te ressemble bien, ta petite soeur.Elle est naïve comme toi.(A la jeune femme.) Comment t\u2019appelles-tu ?ELLE \u2014 Vous me l\u2019avez déjà demandé.L\u2019AUTRE \u2014 Pas bête avec ça.LUI \u2014 Laissez-la tranquille.L\u2019AUTRE \u2014 Calme-toi, voyons.(A la jeune femme.) Je te demande ton nom.Réponds-moi.LUI \u2014 Qu\u2019est-ce que ça peut vous faire ?L\u2019AUTRE \u2014 Ton nom.ELLE \u2014 Tisane.L\u2019AUTRE \u2014 Tisane.C\u2019est tout ?ELLE \u2014 C\u2019est tout.LUI \u2014 Vous avez compris ?L\u2019AUTRE \u2014 Tisane.Ce n\u2019est pas ton vrai nom ?ELLE \u2014 Je sais bien.L\u2019AUTRE \u2014 Voilà bien la première chose que tu sais ! Alors, quel est ton vrai nom ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.104 L\u2019AUTRE \u2014 Ça recommence.ELLE \u2014 Je ne sais pas.Un soir, dans un sous-sol, autour d\u2019une table, on m\u2019a dit que dorénavant il me faudrait répondre au nom de Tisane.LUI \u2014 Assez ! L\u2019AUTRE \u2014 Tu es nerveux, petit frère.(A la jeune femme.) Qu\u2019est-ce que t\u2019as à me regarder comme ça ?ELLE \u2014 Vous êtes blessé.L\u2019AUTRE \u2014 Et puis, après ?Donne-moi cette serviette.ELLE \u2014 Vous perdez du sang.L\u2019AUTRE \u2014 Ça t\u2019émeut ?ELLE \u2014 Non.L\u2019AUTRE, se tournant vers le jeune homme.\u2014 Une drôle de poupée, hein ?LUI \u2014 Vous voyez bien qu\u2019elle a peur.L\u2019AUTRE \u2014 Donne-moi cette serviette.(Se tournant encore vers le jeune homme.) Quoi ?Qu\u2019est-ce que tu dis ?Tu dis qu\u2019elle a peur ?(Il rit à gorge déployée.) Mais regarde-la, petit frère ! Regarde-la un peu ! Regarde ses yeux, surtout.Veux-tu que je te dise ?Elle ne sait même plus ce que c\u2019est qu\u2019avoir peur.Non mais as-tu vu ces yeux ?Regarde bien.Ils sont fixes.Des yeux de poupée.Des yeux de vitre.Ils ont fait le vide par les yeux, tu comprends ?Ce qu\u2019ils sont artistes, tout de même.Ah ! Elle est bien confectionnée, elle est réussie.C\u2019est extraordinaire.LUI \u2014 Assez.L\u2019AUTRE \u2014 Elle est parfaite.Tu n\u2019es pas de mon avis ?LUI \u2014 J\u2019ai pitié d\u2019elle.Comme j\u2019ai pitié de vous.L\u2019AUTRE, qui ne l\u2019a pas entendu.\u2014 Ça fait plaisir à voir.(A la jeune femme.) Tu ne veux pas me prêter ta serviette ?ELLE \u2014 Il faudra me tuer, monsieur.L\u2019AUTRE \u2014 Oh ! Mais c\u2019est qu\u2019elle a bien appris sa leçon, la petite.Sois gentille, sois raisonnable.Il est fini, le jeu.ELLE \u2014 Ce n\u2019est pas vrai.Il ne finit jamais, le jeu.L\u2019AUTRE, au jeune homme.\u2014 Tu l\u2019entends?(A la jeune femme.) Bien sûr qu\u2019il est fini, le jeu.LUI \u2014 C\u2019est vous qui le dites ?L\u2019AUTRE \u2014 Laisse-moi faire.(A la jeune femme.) Nous ne sommes que trois par terre.Nous sommes des malentendus.ELLE \u2014 Que nous trois.Des malentendus.L\u2019AUTRE \u2014 Voilà.Alors, cette serviette ?ELLE \u2014 Je vous ai dit que je ne peux pas vous la donner.L\u2019AUTRE \u2014 Ah ! Vraiment ?C\u2019est à croire qu\u2019elle en fait partie de sa serviette ! Il se jette sur elle et la lui enlève.Aussitôt, la jeune femme sort la main droite de son ciré et braque un revolver sur son agresseur qui se raidit.105 Garce ! Donne-moi ce revolver ! (Brève lutte.Il la désarme.) Elle aurait tiré, la petite bête.(Il la frappe.Le jeune homme se jette sur lui et arrête son bras.L\u2019autre abandonne et ricane.) Ça va, ça va, petit frère.On l\u2019abîmera pas, ta petite soeur.D\u2019ailleurs, elle ne ressent plus rien.On ne peut même plus lui faire mal.(Il ouvre la serviette.) Voyons ce qu\u2019il y a là-dedans.(Il en sort une grande quantité de feuilles qu\u2019il laisse tomber par terre.La jeune femme se penche, ramasse le revolver et l\u2019appuie contre sa tempe.) LUI \u2014 Qu\u2019est-ce que vous faites ?L\u2019autre laisse tomber la serviette et lui arrache l\u2019arme une deuxième fois avec l\u2019aide du jeune homme.ELLE, se débattant.\u2014Non, laissez-moi ! Vous n\u2019avez pas le droit ! L\u2019AUTRE, lançant l\u2019arme au loin sur le quai.\u2014 Tu te prends trop au sérieux, toi.Tu as trop hâte d\u2019en finir.LUI, saisissant la jeune femme par les épaules.\u2014 Vous êtes folle ! Il y a encore de l\u2019espoir ! (Elle éclate de rire.A l\u2019autre :) Elle a le même rire que tous.(Un temps.) ELLE \u2014 C\u2019était la consigne.Je n\u2019avais qu\u2019à appuyer sur la gâchette.LUI \u2014 11 n\u2019y a plus de place pour les consignes, maintenant.L\u2019AUTRE, vidant le contenu de la serviette.\u2014 Quelle pitié.Des documents, rien que des documents.Des mots, rien que des mots.Des phrases.Il n\u2019est pas étonnant qu\u2019avec toute cette paperasse, on relève des erreurs ! LUI \u2014 Alors, qu\u2019est-ce qu\u2019on fait, maintenant ?L\u2019AUTRE \u2014 Dommage qu\u2019elle soit apparue.Parce que ce serait déjà fini.De toute façon, je dois finir la besogne, tu comprends ?(A elle.) Comprends-tu, toi ?LUI \u2014 J\u2019aurais dû la laisser faire, tout à l\u2019heure.L\u2019AUTRE \u2014 Ç\u2019aurait été du propre ! La dernière s\u2019achève toute seule.Ah non ! c\u2019est trop facile.Je ne veux pas de ça.Elle a droit à plus que ça.LUI \u2014 Elle a encore un droit ?L\u2019AUTRE \u2014 Oui.Celui de crever.Et nous allons lui donner l\u2019occasion de s\u2019en servir.C\u2019est ce qu\u2019on appelle de la considération.LUI\u2014 Vous avez dit tout à l\u2019heure que le jeu était fini.L\u2019AUTRE \u2014 Il s\u2019agit maintenant de le polir, de préparer les oublis.La petite ne changera rien.Elle ne peut rien changer.Nous allons disposer d\u2019elle et ensuite, tous les deux, nous allons procéder.LUI, à elle.\u2014 Vous ne dites rien ?Elle ne répond pas.L\u2019AUTRE \u2014 Tu vois?Elle aussi, elle a compris.Tu es prêt ?106 LUI \u2014 Vous ne pouvez pas attendre au coucher du soleil ?L\u2019AUTRE \u2014 Encore un sursis ! Ça devient une habitude.Ça manque de sérieux, petit frère.Il ne faudrait tout de même pas que tu te payes ma tête.LUI \u2014 Je ne chercherai pas à m\u2019enfuir.(Un temps.) L\u2019AUTRE \u2014 Bon, entendu.Au coucher du soleil.A la fin de la journée.Et puis, tu as raison.A la fin de la journée, ça fait bien.Mais il n\u2019y aura plus de sursis.(Il regarde le ciel.) Ça ne va pas tarder.LUI \u2014 Je vous donne ma parole que je ne m\u2019enfuirai pas.L\u2019AUTRE \u2014 Tu te fous de moi ?Je me fie seulement à ça.(Il met la main sur son arme.Ensuite, il s\u2019éloigne.Pause.Le jeune homme s\u2019approche de la jeune femme qui n\u2019a pas bougé.) LUI \u2014 Il vous a fait mal ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.LUI \u2014 Que vous êtes étrange.Ils vous ont fait entrer dans le jeu, vous aussi ?ELLE, après l\u2019avoir regardé attentivement.\u2014 Oui, si vous voulez.LUI \u2014 Quel a été ton rôle ?ELLE \u2014 Mon rôle ?Porter une serviette sous le bras.Pourquoi me tutoyez-vous ?LUI Parce que nous sommes du même côté.N\u2019est-ce pas que nous sommes du même côté ?ELLE \u2014 Je ne sais pas.LUI \u2014 Ecoute.Je voudrais t\u2019aider.ELLE \u2014 M\u2019aider à quoi ?LUI \u2014 A vivre jusqu\u2019au bout, peut-être.ELLE \u2014 C\u2019est tout ?Ils se regardent.L\u2019autre revient.L\u2019AUTRE \u2014 Au coucher du soleil ?LUI \u2014 Comptez sur moi.L\u2019AUTRE \u2014 Parfait.Je sens que tout est à la veille de rentrer dans l\u2019ordre.J\u2019aime l\u2019ordre.J\u2019aime les situations claires.Je suis honnête, moi.(Il s\u2019approche de la jeune femme, puis se tournant vers le jeune homme :) Elle est bien, hein ?(Il s\u2019en retourne au bout du quai où il s\u2019accoude, dos au public.Il regarde les ruines.Le jeune homme joue mélancoliquement de son harmonica.La jeune femme est assise, immobile.Un temps.Le jeune homme joue toujours.La jeune femme se lève et arpente nerveusement la scène.Soudain, elle se tourna vers le jeune homme.) ELLE \u2014 Assez ! (Il cesse de jouer.) LUI \u2014 Comment ?ELLE \u2014 Assez de cette musique ! LUI \u2014 Pourquoi ?107 L\u2019AUTRE, qui s\u2019est retourné, la main à son bras.\u2014 Finie la musique ! Et puis, tu joues toujours la même rengaine.(Il ricane, puis s\u2019approche en grimaçant.) LUI \u2014 Vous avez mal ?L\u2019AUTRE, sans répondre.\u2014 Il va faire nuit bientôt.(Il sort.Le jeune homme regarde son harmonica, puis s\u2019approche de la jeune femme.) LUI \u2014 Pourquoi tu ne veux pas que je joue ?ELLE \u2014 Est-ce qu\u2019il va revenir ?LUI \u2014 Bien sûr qu\u2019il va revenir.Il a besoin de nous.(Il va regarder dans la direction que l\u2019autre a prise.) Il est descendu sur le quai.Il lave sa blessure.As-tu remarqué ce qu\u2019il a dit, tout à l\u2019heure ?ELLE \u2014 Tout à l\u2019heure ?LUI \u2014 Il a dit : \u201cJe suis honnête, moi.\u201d Tu n\u2019as pas remarqué ?ELLE \u2014 Je ne me souviens pas.(Pause.) LUI \u2014 Pourquoi la musique te fait mal ?ELLE \u2014 Je ne veux pas entendre ta musique.LUI \u2014 C\u2019est vrai qu\u2019ils t\u2019ont bien réussie.ELLE \u2014 Je ne sais pas ce que tu veux dire.LUI \u2014 Tu ne pourrais pas, juste un moment, retrouver celle que tu étais ?Oublie le jeu.Oublie la consigne.Oublie la serviette.Oublie ton rôle.Retrouve un moment celle que tu étais avant tout ça.Laisse-toi envahir par la femme que tu étais.(Pause.) ELLE \u2014 Elle est morte.LUI \u2014 Je ne te crois pas.Moi aussi, j\u2019ai cru que jamais je ne saurais me retrouver.Mais quand les autres sont partis, j\u2019ai regardé autour de moi et j\u2019étais libre à nouveau.Toi aussi, tu es libre, maintenant, si tu veux.ELLE \u2014 Non, je ne suis pas libre.Il y a l\u2019autre.Il y a ses yeux noirs.Il y a son rire.LUI \u2014 Il y a sa blessure.ELLE \u2014 Il y a son arme.Il y a ses mains.(Un temps.) LUI \u2014 Il a raison.Tu leur appartiens.Je ne suis pas de taille.ELLE \u2014 Tu n\u2019étais pas fait pour la guerre.LUI \u2014 Je sais.(Elle monte lentement sur la passerelle.) Qu\u2019est-ce que tu vois là-haut ?ELLE \u2014 Les ruines.Le brouillard.(Le jeune homme recommence à jouer.Un temps.) Ne joue pas ! (Il cesse.) Je t\u2019ai dit de ne pas jouer.LUI \u2014 Tu as peur de la musique ?ELLE \u2014 Ça me rappelle.LUI \u2014 Ça te rappelle quoi ?108 ELLE \u2014 Rien.(Elle descend l\u2019escalier.) LUI \u2014 Quoi ?Ça te rappelle quoi ?(Il la prend par les épaules.) ELLE \u2014 Ne me touche pas ! Cesse de me harceler ! LUI \u2014 As-tu peur de te souvenir ?As-tu peur de découvrir celle que tu étais ?ELLE \u2014 Laisse-moi, je te dis.LUI \u2014 Dis-moi ton nom.ELLE \u2014 Mon nom ?LUI \u2014 Comment t\u2019appelais-tu avant ?Avant Tisane ?ELLE \u2014 Je ne sais pas ! Je ne sais plus ! LUI \u2014 Souviens-toi ! Il faut que tu te souviennes ! Il faut que tu retrouves celle que tu étais ! Souviens-toi ! ELLE \u2014 Je ne me souviens plus, je te jure ! Je m\u2019appelle.LUI \u2014 Dis-le ! Mais dis-le donc ! ELLE \u2014 Je te dis que je ne me souviens pas ! (D\u2019une autre voix.) Maintenant, laisse-moi tranquille.(Il obéit.) LUI \u2014 Un moment, j\u2019ai cru que tu allais pleurer.* ELLE \u2014 Ce n\u2019est pas vrai.LUI \u2014 Si, tu allais pleurer.(Un temps.) Ils sont très forts.(La jeune femme va se rasseoir.Le jeune homme marche nerveusement.) Tu n\u2019as pas une cigarette ?ELLE \u2014 Non.LUI \u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019il attend pour revenir ?Maintenant, oui, je veux en finir.Finissons-en.Je ne demande pas mieux.J\u2019ai la nausée de tout ça, tu comprends ?Mais non, tu ne comprends pas.Ah ! Que ce soit fini, qu\u2019on n\u2019en parle plus ! (Il jette son harmonica par terre.Aussitôt, la jeune femme s\u2019agenouille, le ramasse et le serre contre sa poitrine.Elle pleure silencieusement.Il vient doucement s\u2019agenouiller près d\u2019elle.) Tu pleures ?Ce sont des larmes, tu vois ?De vraies larmes.Pourquoi ne veux-tu pas entendre ma musique ?ELLE \u2014 Ça me rappelle.LUI \u2014 Ça te rappelle quoi ?ELLE \u2014 Je me souviens.Ce n\u2019\u2018était pas un endroit très chic, mais il y avait des fleurs sur la table.Les gens nous regardaient, oui les gens nous regardaient avec un sourire au coin des lèvres, je me souviens.(Se levant.) C\u2019est comme si je m\u2019éveillais à moi-même.Puis, nous allions danser en riant très fort comme des enfants.Où nous allions, il y avait une musique très douce.(Musique douce et lointaine.) Alors, il m\u2019enlaçait (Le jeune homme fait comme elle dit.) et je me trouvais tout près de son sourire.(Ils dansent un moment.) Je me blottissais au creux de son épaule, je fermais les yeux, et j\u2019oubliais tout, à l\u2019abri de son souffle.Plus rien n\u2019existe que lui et moi et cette musique.J\u2019écoute les mots qu\u2019il me dit doucement à l\u2019oreille.Des mots qui se ressemblent.109 Depuis un court moment, l\u2019autre est revenu.Il est resté un peu à l\u2019écart pour assister à la scène.Soudain il s\u2019avance.L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce que ça veut dire ?Arrêt brusque de la musique.La jeune femme se passe la main sur le front comme pour chasser un mauvais rêve.Elle se dégage et s\u2019éloigne.LUI, à l\u2019autre.\u2014 Vous gagnerez donc toujours ?(Le réverbère clignote.) Lui aussi, il n\u2019en a plus pour longtemps.L\u2019AUTRE \u2014 Faudrait faire vite.Ma blessure me donne du mal.LUI \u2014 Quand vous voudrez.(Regardant la jeune femme.) A présent, ça m\u2019est égal.(L\u2019éclairage, qui baissait graduellement avec le jour, est en ce moment très sombre.) L\u2019AUTRE, haletant.\u2014 Allons-y.Je ne peux pas attendre plus longtemps.LUI \u2014 Qu\u2019allez-vous faire si c\u2019est moi qui meurt ?L\u2019AUTRE \u2014 Je te promets un enterrement de première classe.LUI \u2014 Allez-vous dire une phrase sur mon corps ?L\u2019AUTRE \u2014 Comment ?LUI \u2014 Promettez-moi que vous allez dire une phrase sur mon corps ?L\u2019AUTRE \u2014 Il y a longtemps que je les ai oubliées, petit frère, les phrases qu\u2019il faut dire sur un corps.LUI \u2014 Et si c\u2019est vous qui tombez le premier ?L\u2019AUTRE \u2014 Alors quoi?LUI \u2014 Vous ne voulez pas que.?L\u2019AUTRE \u2014 Une phrase ?LUI \u2014 Oui.L\u2019AUTRE \u2014 Décidément.(Il ricane.Pause.Le vent s\u2019élève.) LUI, à la jeune femme.\u2014 As-tu froid?(Elle demeure imperturbable.) L\u2019AUTRE \u2014 Alors, on y va, petit frère ?Ma blessure s\u2019est rouverte.LUI \u2014 Non, pas tout de suite.(Il s\u2019apprête à écrire sur le sol avec un morceau de charbon qu\u2019il a ramassé.) L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce que tu fais ?LUI \u2014 Vous le voyez bien.J\u2019écris.L\u2019AUTRE \u2014 Tu n\u2019as pas besoin de m\u2019écrire.Tu peux bien me parler si tu veux, je suis là.LUI \u2014 Ce n\u2019est pas à vous que j\u2019écris.L\u2019AUTRE \u2014 Alors, à qui ça peut être ?LUI \u2014 \u201cA ceux qui viendront.après nous.\u201d (Il commence à écrire sur le sol.) Dites-moi, qu\u2019est-ce qui va arriver après nous ? L\u2019AUTRE \u2014 Je te l\u2019ai déjà dit.LUI \u2014 Eh bien, dites-le encore une fois.Qu\u2019est-ce qui va arriver après nous ?L\u2019AUTRE \u2014 Ça va recommencer ! LUI \u2014 Ça va recommencer ?Vous en êtes donc tellement sûr ?L\u2019AUTRE \u2014 Naturellement.(Le jeune homme laisse tomber son morceau de charbon et se lève.L\u2019autre ricane.) LUI \u2014 Ne riez pas ! Comment pouvez-vous ?L\u2019AUTRE \u2014 Tu es tellement naïf.Tu me distrais.(Sardonique.) Tu ne fais plus de musique ?LUI, après avoir regardé la jeune femme, statuesque.\u2014 Non.L\u2019AUTRE \u2014 Il faut d\u2019abord en finir avec elle.LUI \u2014 Vous y tenez tellement ?L\u2019AUTRE \u2014 Je m\u2019en occupe.(Il va pour sortir son revolver : le jeune homme arrête son geste.) LUI \u2014 Attendez.L\u2019AUTRE \u2014 Quoi encore ?LUI \u2014 L\u2019avez-vous bien regardée ?Elle ne peut même plus mourir.L\u2019AUTRE \u2014 Tu profites de ce que je sois mal en point, petit frère.C\u2019est bon, c\u2019est bon.Après tout, c\u2019est rien qu\u2019une fille.Alors, tu me suis ?(Il dégaine son revolver.Le jeune homme lui présente sa mitrailleuse.) LUI \u2014 Prenez cette mitrailleuse, et donnez-moi votre revolver.L\u2019AUTRE, surpris.\u2014 Pourquoi ?LUI \u2014 Je ne suis pas blessé, moi.L\u2019AUTRE \u2014 Tout de même.LUI \u2014 Tant mieux si nous ne sommes pas à armes égales.Ce sera une vraie besogne.Comme vous les aimez.L\u2019AUTRE \u2014 Attends.(Il va un moment sous la passerelle et revient avec un revolver.) Tiens, le revolver de ta petite soeur.Maintenant, nous sommes à armes égales.(Soudain il défaille.) LUI \u2014 Qu\u2019avez-vous ?L\u2019AUTRE \u2014 Cette maudite blessure.Aide-moi à monter sur la passerelle, petit frère.Tu vois bien qu\u2019il n\u2019y a pas une minute à perdre ! (Le jeune homme le soutient jusqu\u2019à l\u2019escalier.Alors, se retournant et regardant la jeune femme immobile :) Dommage.LUI \u2014 Oui, dommage.Allons ! venez.L\u2019un soutenant l\u2019autre, ils gravissent ardûment l\u2019escalier.Le réverbère clignote, s\u2019éteint.Obscurité de lune jusqu\u2019à la fin.) Vous avez vu ?L\u2019AUTRE, excédé.\u2022\u2014 Quoi ?Qu\u2019est-ce qui se passe ?LUI \u2014 Le réverbère.111 L\u2019AUTRE, même ton.\u2014 Eh bien ?LUI \u2014 Je crois qu\u2019il a appris à mourir.L\u2019AUTRE, gueulant.\u2014 Naïf ! Naïf ! Allons, aide-moi, nous y arrivons.(Ils reprennent leur ascension et atteignent la passerelle.) Ramasse ce caillou, là.(Le jeune homme obéit.) Je vais faire vingt pas dans cette direction.Quand je serai en position, tu lanceras ce caillou sur le quai.Dès qu\u2019il touche le sol, nous tirons.Ça te va ?LUI \u2014 Entendu.(Tandis que l\u2019autre s\u2019éloigne de vingt pas, la silhouette du jeune homme laisse tomber un objet dans l\u2019eau.Au bruit de la chute, l\u2019autre se retourne vivement.) L\u2019AUTRE \u2014 Qu\u2019est-ce que c\u2019est que ça ?LUI \u2014 C\u2019était ma musique.(L\u2019autre grogne et reprend sa marche.) Qu\u2019allez-vous faire si vous restez ?L\u2019AUTRE \u2014 Je vais parcourir le monde et finir la besogne là où elle a besoin d\u2019être finie.(Il atteint sa position et se retourne, face au jeune homme.) Voilà, je suis en position.LUI \u2014 Je suis prêt.(Pause.) L\u2019AUTRE \u2014 Tu étais trop jeune, tu sais.LUI \u2014 Oui, j\u2019étais trop jeune.(Pause.) L\u2019AUTRE \u2014 Tu lances le caillou ?LUI \u2014 Je lance le caillou.L\u2019AUTRE \u2014 N\u2019oublie pas.Dès qu\u2019il touche le sol, nous tirons.LUI \u2014 Adieu, monsieur.(Pause.) L\u2019AUTRE \u2014 Je ne vois pas ton visage, mais je sais que tu trembles.Tu as peur ?LUI \u2014 Oui, mais ce sera fini tout à l\u2019heure.L\u2019AUTRE \u2014 Allez, lance le caillou, petit frère ! Il lance le caillou sur le quai.Dès le bruit de la chute, l\u2019autre tire sur le jeune homme qui s\u2019écroule sur la passerelle : celui-ci n\u2019a pas eu un mouvement pour tirer.Le crétin ! Il s\u2019est laissé abattre ! Il se rend jusqu\u2019au corps, se penche sur la main crispée du jeune homme, la lui ouvre pour découvrir son harmonica.Ça, par exemple ! Sa musique.Le salaud ! Il avait jeté son arme.Il descend laborieusement l\u2019escalier, la main droite crispée à son bras gauche, et c\u2019est en haletant qu\u2019il disparaît dans le noir, presque sanglotant de dépit.Un temps.La jeune femme se lève, marche un peu, s\u2019arrête devant les quelques lettres écrites sur le sol et les lits d\u2019une voix neutre, détachant chaque syllabe comme si elle apprenait à lire.ELLE \u2014 A ceux.qui viendront.après nous.Debout, elle regarde fixement le public.Le vent qui miaule.RIDEAU / André BERTHIAUME 112 LOUIS-JOSEPH QUESNEL *?néditd Comme Jacques Cartier, Louis-Joseph Quesnel, surnommé le Père des Amours, est né en France dans le petit village de St-Malo.Comme Jacques Cartier, il prend la mer très ]eune.A 19 ans, il vogue vers Pondichéry, Madagascar, la Guinée et le Sénégal.Revenu en France trois ans plus tard (1771), il s\u2019embarque de nouveau, pour les Antilles, le Brésil et la Guyanne Française.En 1779, il prend le commandement d\u2019un bateau : \"l\u2019Espoir\u201d, chargé d\u2019armes destinées aux révolutionnaires américains.Mais sa route est interrompue par un navire anglais qui le fait prisonnier à la hauteur de Terre-Neuve.A Halifax où il est conduit, Quesnel apprend que Lord Haldiman, qui était, en Europe, un ami de sa famille, est maintenant gouverneur du Canada.Ce dernier, bien que haut fonctionnaire britannique, n\u2019en est pas moins Suisse de naissance.Muni des recommandations de Haldiman, Quesnel demande à devenir su)et britannique.Le gentlemen Quesnel s\u2019établit ensuite à Boucherville où il devient marchand général.Il a alors trente ans.A cette époque, il fait un voyage au Mississipi.Il avait épousé le 10 avril 1780 Marie-Joseph Deslandy de qui il eut 13 enfants.\"Dans ce pays ingrat, où l\u2019esprit est plus froid encore que le climat\u201d (c\u2019est ce qu\u2019il pensait du Québec), il va produire ses oeuvres littéraires, les premières, ou à peu près, de notre littérature.Une de ses premières pièces, probablement la plus intéressante, du moins la plus connue, \"Colas et Colinette\u201d, écrite en 1788, sera créée à Montréal en 1790 au Théâtre de Société qu\u2019il avait fondé en 1789 dans la maison du peintre Dulongpré.{1) Au théâtre, il va de plies produire : \"Les Républicains Français\u201d, publié à Paris ; \"l\u2019Anglomanie\u201d et \"Partie de Campagne\u201d(2) ; ainsi qu\u2019un opéra : \"Lucas et Céci- 113 le\u201d.Quesnel, fervent admirateur de Boileau et de Molière, reste influencé par Marivaux dont il a sûrement vu des pièces en France et Beaumarchais dont une des pièces a été montée à Montréal peu avant \"Colas et Colinette\u201d.Ses vers sont tour à tour satiriques et naturalistes : \"Ton agrément c\u2019est la verdure A l\u2019art tu ne dois presque rien, Tu dois beaucoup à la nature.\u201d(3) Son traditionalisme en fait un ennemi acharné de la révolution française : \"Du directoire tyranique, Tu sapes courageusement Le système ex-patriotique De son affreux gouvernement\u201d Mais il es bon, je crois, de le faire connoitre.M.FRANÇOIS Quel sujet contre moi vous a donc irrité ?M.PRIMENBOURG Vous avez dans vos vers trahi la vérité .J\u2019en suis très-mécontent, s\u2019il faut que je le dise.125 M.FRANÇOIS La fiction toujours au Poëte est permise .Mieux que vous sur ce point je sais ce qu\u2019il en est.LE COLONEL Mettez-moi donc au fait de ceci, s\u2019il vous plait ?M.FRANÇOIS Lisez sur ce sujet les préceptes d\u2019Horace.M.PRIMENBOURG Sachez que de chevaux je me connois en race.M.FRANÇOIS Voyez encor de plus ce qu\u2019en dit Despréaux.M.PRIMENBOURG Vous ne m\u2019apprendrez pas ce que c\u2019est que chevaux.M.FRANÇOIS Quand je parle de vers, vous pouvez bien m\u2019en croire.(21) M.PRIMENBOURG Plutôt que de mentir, il vaudrait mieux vous taire.(22) LE COLONEL Mefsieurs, accordez-vous du moins dans vos propos, L\u2019un parle de ses vers, l\u2019autre de ses chevaux ; Au fait dont il s\u2019agit je ne puis rien comprendre.M.FRANÇOIS Quant à moi si j\u2019ai tort, je suis prêt à me rendre.M.PRIMENBOURG Vous souvient-il, Monsieur, qu\u2019avec malignité, Dans un Conte insolent par vous-même inventé, Vous m\u2019avez insulté, sous le nom d\u2019Imberville ; Disant que certain jour qu\u2019en partant pour la Ville, Pour me lire vos vers vous voyant accourir, Je fefsai mon cheval pour le faire partir.(23> M.FRANÇOIS Ah ! je vois à présent ce que vous voulez dire.M.PRIMENBOURG Il n\u2019est pas sur ce point besoin de vous instruire.D\u2019un conte aufsi malin vous connoifsez l\u2019auteur, Mais aufsi mon cheval est connu par bonheur, Et je puis en dépit de vos plaisanteries Prouver que vos discours ne sont que menteries ; (24> Et que, depuis six mois croyant l\u2019avoir perdu, Mon fouet dans l\u2019écurie est resté suspendu.Jugez donc, Colonel, si j\u2019ai lieu de me plaindre ! LE COLONEL De tous ces contes-là vous n\u2019avez rien à craindre, On n\u2019en impose point à notre Gouverneur, Il sait qu\u2019à cet égard vous êtes connoifseur. Cependant, j\u2019en conviens, l\u2019histoire étroit piquante.126 M.PRIMENBOURG Il faut, pour inventer histoire aufsi méchante, Avoir pour la satire un goût désordonné.M.FRANÇOIS Ainsi, mon procès fait, me voilà condamné.Hé, de grâce, Monsieur, avant que l\u2019on me pende, Pour me justifier souffrez que l\u2019on m\u2019entende ! Voilà donc le sujet d\u2019où vient votre courroux ?Hé, pourquoi donc plus tôt ne me le disiez-vous ?J\u2019ai pour tout embellir un art que rien n\u2019égale.Je puis d\u2019un Rosinaute en faire un Bucéphale.De vouloir vous fâcher j\u2019étois, certes, bien loin ; Mais qui vous auroit cru si tendre sur ce point ?Rien n\u2019étoit plus aisé que réparer mon crime : Il ne falloit qu\u2019un mot, que changer une rime, Et mettre que dansant, hennifsant, humant l\u2019air, Votre cheval, sans fouet, partit comme un éclair.M.PRIMENBOURG Voilà la vérité que vous eufsiez dû dire, Et de lui ne pas faire un objet de satire.M.FRANÇOIS Hé bien, faisons la paix ; j\u2019arrangerai cela.LE COLONEL Allons, Beaupère, allons, il faut pafser par là.En ceci notre ami connoit son injustice Et le mal qu\u2019il a fait, il l\u2019a fait sans malice.Je connois bien son coeur.Il n\u2019est pas né méchant ; Mais peut-on résister toujours à son penchant ?M.PRIMENBOURG Un beau penchant vraiment ! \u2014 celui de la satire.M.FRANÇOIS Excusez-moi, Monsieur, mon goût n\u2019est que de rire, Et de faire à son tour rire aufsi mon lecteur.Monsieur le Colonel sera mon défenseur.Lui-même à ses discours donne un tour poétique ; Il se connoit en vers autant qu\u2019en politique, Et sait bien qu\u2019un rimeur par la verve emporté Souvent dans ses crayons outre la vérité ; Et que souvent il doit aux écarts de sa Muse Le sel qui dans ses vers pique, plait et amuse.(26\u2019 27) Je m\u2019en rapporte à lui ; qu\u2019il juge entre nous deux.LE COLONEL En honneur, sur ce point, on ne parle pas mieux.Je connois un Auteur d\u2019un excellent ouvrage, 127 I C\u2019est un poëme en vers nommé Y Aréopage; (1) On ne fait point de vers comme cet homme-là ! (2) Mail il faudroit l\u2019ouïr s\u2019expliquer sur cela.Son principe vraiment est tout pareil au vôtre, Et l\u2019un rime, ma foi, presqu\u2019aufsi bien que l\u2019autre.Hé bien, sa Muse hardie donne à chacun son lot ; (28) Il pique, il raille, il meut, il radote .Et un mot, On n\u2019écrit point en vers comme on écrit en prose.Le poète toujours exagère la chose, Ee je vous trouve heureux, Beaupère, en ce pamphlet, De n\u2019y être de trop que pour un coup de fouet. LE COLONEL Mais comment pouvez-vous contredire cela ?Nous avons je vous dis remporté la victoire.Lequel de vous ou moi sur ce point doit-on croire ?VIELMONT Celui qui parle vrai.M.PRIMENBOURG En vérité, Vielmont, Vous êtes quelquefois têtu comme un démon.Des nouvelles du jour ôseriez-vous prétendre D\u2019être aufsi bien instruit que doit l\u2019être mon gendre ?Vous savez son emploi dans le Gouvernement.VIELMONT J\u2019en ai ouï parler, et l\u2019on m\u2019a dit vraiment Qu\u2019il est fort lucratif.M.PRIMENBOURG Et de plus honorable.VIELMONT Est-il vrai que les mêts qu\u2019on ôte de la table, Dans les jours de gala, sont votre dévolu ?132 LE COLONEL Comment donc ?C\u2019est là mon meilleur revenu, Vû que sans débourser cela fait vivre au large.VIELMONT Vous avez là vraiment une très belle charge ! Puisque du Gouverneur vous goûtez tous les mêts, Vous pouvez bien aufsi connoître ses secrets, Et je veux être un fat si jamais je réplique Quand vous nous ferez part d\u2019affaire politique.M.PRIMENBOURG C\u2019est très bien dit, Vielmont, et prendre un bon parti On ne devroit jamais donner un démenti, Sans savoir la raison sur laquelle on se fonde ; Vous aviez tort.(36) VIELMONT Oui, le plus grand tort du monde.(37> De ma témérité je suis presque confus.Adieu donc, Colonel, les François.Dieu merci.LE COLONEL Sont battus, LUCETTE Oh, tant mieux.Chez Milady, sans doute, (38) Il y aura concert, bal, ou souper, ou Route.LE COLONEL J\u2019en ferai mon affaire auprès du Gouverneur.VIELMONT Quant à moi je ne puis prétendre à cet honneur ; Mais je cours de ce pas démentir la gazette .Or, sans adieu, Mefsieurs, .jusqu\u2019au revoir, Lucette.SCENE X Le Colonel, M.Primenbourg, Lucette.M.PRIMENBOURG Nous l\u2019avons mis au point de ne plus répliquer.LE COLONEL Je crois bien que c\u2019est moi qu\u2019il vouloit critiquer, Et je me trompe fort si mon humeur piquante N\u2019a point pris de son crû les discours de sa tante.M.PRIMENBOURG Son esprit est railleur et le sera toujours. SCENE XI M.Primenbourg, Mme Primenbourg, La Doüairière, Le Colonel, Lucette.Mme PRIMENBOURG, (une lettre à la main.) Ah ! mon pauvre mari, \u2014 ah ! mon cher Primenbourg, Je viens vous annoncer une triste nouvelle ! Par cette Lettre-ci.\t.LUCETTE .Quoi, Maman ?M.PRIMENBOURG D\u2019où vient-elle ?LA DOUAIRIERE Milady ne vient pas.LE COLONEL Milady ?M.PRIMENBOURG Hé, pourquoi ?Mme PRIMENBOURG La lettre le dira.LA DOUAIRIERE Tout ce que je sais, moi, C\u2019est que le Mefsager me l\u2019a dit à moi-même.LUCETTE Quel chagrin ! LE COLONEL Quel revers ! M.PRIMENBOURG Quel déplaisir extrême ! Je suis au désespoir ! LUCETTE Milady ne vient pas ! MME PRIMENBOURG Nous avons donc en vain fait les frais du repas ! M.PRIMENBOURG, avec impatience.Voyons donc, voyons donc ce que dit cette Lettre.On eut beaucoup mieux fait de ne pas nous promettre.(Il regarde le cachet.) Elle est du Gouverneur ; .Voyons lisons : \u2014 \"Monsieur, \"Nous avions projetté d\u2019avoir demain l\u2019honneur \"D\u2019aller chez vous diner et pafser la journée, \"Espérant d\u2019y trouver la famille afsemblée ; \"Mais sur certain avis du Colonel Beauchamp, \"Votre gendre très cher et notre Aide-de-Camp, 134 \"Nous avons différé cette partie charmante, (39) \"Puisque, pour le présent, la famille est absente ; (4° 41) \"D\u2019autant que Milady qui, certes, en fait cas, \"Désire ainsi que moi qu\u2019elle soit du repas\u201d.Que veut dire ceci ?Mme PRIMENBOURG Qu\u2019avez-vous fait, mon gendre ?LE COLONEL Comme vous ce Billet ne peut que me surprendre ; Vraiment, Son Excellence a bien changé d\u2019avis ! LA DOUAIRIERE Il n\u2019en a point changé, c\u2019est moi qui vous le dis, Le Gouverneur vouloit avoir leur compagnie Et ne demandoit point tant de cérémonie ; Je vous l\u2019avois bien dit.M.PRIMENBOURG Malheureux contrems ! (42) Nous voilà donc privés de l\u2019honneur qu\u2019on attend !
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