La Feuille d'érable : édition hebdomadaire du Courrier de Montréal, 19 février 1881, Supplément - feuilleton
[" LA \u2018 FEUILLE: D\u2019ERABLE_ FEUILLETON.40 L\u2019AVENTURIER.(1810) DEUXIÈME PARTIE.UN DUEL SOUS L\u2019EMPIRE.{ Snite.) XXII Tibéria courut au-devant de sa mère, \u201cJe sais tout, dit-elle d'un air grave et résolu qui donnait à sa physionomie charmante une certaine apparonce de sauvagerie.\u2014Que sris-tu ?demanda Clélie étonnée.\u2014O mu more, ma vraie mère, pourquoi ne m\u2019avez-vous pus jugée digne de partager vos secrets et votre chagrin ?continua Tibéria en se jetant dans ses bras.\u2014De quels chagrins veux-tu parler?Est-ce vous, Robert, qui portez le trouble dans cette cervelle si jeune et déjà si exaltée ?\u2014O ma mère, ne le blime pas, Il est bon, Robert, il est généreux, il est brave, tu me l\u2019ag dit cent fois ; il vengera la mort de mon père Tibérius ; il tuera l'assassin.! À ces mots, je vis pâlir Clélie.\u2018 Q mère, s'écria Tibéria, je t'aime, tu le sais bien : vois, nous t'aimons tous deux, Robert et moi: nous te ferons oublier le passé, ne pleure pas, je t'en supplie.Robert restorn près de nons\u2026 \u2014Ma chère enfant, dit Clélie en haisant ses cheveux avec tondresse, retourne au château.Laisso moi seule quelques instants avec Robert.C'est ua vioil ami que je n'ai pas vu depuis longtemps, et qui doit avoir mille choses à ma dire que tu n\u2019as pus besoin d\u2019ententre.\u201d Tibéria essaya d'éluder cet ordre : mais enfin il fallut obéir, ot elle reprit d\u2019un air mécontent le chemin du château, Quand nous fâmes seuls : \u201cMon ami, dit Clélie, qu'avez- vous'donc raconté à cotte onfant ?Elle parait toute troubléo de vos confidences.Il faut user de circonspection avec elle, Robert, elle a l'esprit prompt, l'imagination ardonte, clle devine à domi-mot ce qu'on croit lui cacher, et sice n\u2019était ln triste solitude où nous vivons, car je ne fais ni no roçoit aucuno visite, elle serait depuis longtemps, par l\u2019indiscrétion des voisins, au courant de la vérité.Du moins, sans connaitro le secrol de sa naissance, qu'aucune crénture hu- mainé ne poul soupgomner, elle de- vinorait pout-être que vous êtes Robert do Fénestrange, et cette décou- verto creuserait entre vous et moi un abime infranchigsable.Au nom du ciel, ami, au nom de notre bonheur à venir, au nom même de cette enfant innocente qu'il faut préserver do la fatalité déplorable qui a pesé jusqu\u2019i- ci-sur votre famille et ln mienne, ne \u2018Thi dites pas un mot du passé.Hélas ! plût'au ciel que nous puissions nous- mêmes on perdre le souvenir ! \u201d Jé rassurai Clélie en lui- racontant la\u2019conversation que- je venais d'avoir avec Tibéria.Puis-je lui parlai de'l'avenir : \u2026 ** Quoi ! vous m'aimez encore, \u2018 dit- elle, après tant d'années ?\u2014BEt' vous; chère Clélie, ne m'aime- Tiez Vous'plus?= \u2014\u2014Oh ! moi, répondit elle en souriant, je suis de Celles qui ne donnent leur cœur qu'une fois, Pendant neuf ans, je vous ai attendu avec une confiance et fidélité inébranlables.Dopuis six ans, c'est-à-dire depuis que vous avez été enfermé on Sibérie, je ne recevais plus aucune nouvelle de vous, je ne savais où vous étiez, j'aurais dû vous croire mort ou prisonnier pour jamais ; eh bien, je n'ai pas désespérer un soul jour.J'ai cru que Robert de Fénestrange briserait toutes les portes, escaladerait tous les rempart, franchirait tous les obstacles, su«vivrait aux coups de fusil, aux coups de sabre, la mitraille, et qu\u2019un jour, oui; un jour comme celui-ci, il reviendrait près de moi; et je ne me suis pas frompée, Robert, je vous aime ! \u2014Vous n'aimez !\u201d m'écriai-je avec transport en ln surrant dons mes bras.Elle se dégagea (l\u2019un air culme et doux, et me dit : ** Ami, je ne me parjurerai jamais.Mauléon vit encore ; et tant qu'il vivra, je suis liée par son crime.\u2014Vous me jurez, répliquai-je, que la vie de Mauléon est le seul obstacle qui sépare | \u2014Je le jure, \u2014Je partirai demain.Cette fois, le scélérat ne pout plus m'échapper.\u2014 Ami, dit Clélie, que \"oulez-vous faire ?J'ai souhaité longtemps qu\u2019il reçut le châtiment de son crime.Aujoud\u2019hui, sans le hair moins, je tâche de l'oublier, Robert, vous êtes mon seul ami sur la terre, le seul cœur dans lequel je puisse verser mon chagrin et chercher des consolations.Allez-vous courir de nouveaux dans gers, vous faire tuer peut-être, pour une vengeance impossible! Vivez plutôt près de moi ; soyons amis et ne nous quittons plus, Qui sait quelles tempêtes vous attendent encore si vous quittez le rivage ! Robert je vous en supplie, ne tontez pas lu colère céleste ! Qui sait si les ombres de mon père et de mon frère ne sont pus entre vous et moi, et ne s'opposent pas à un mariage sacrilége ! \u201d Je secouni la tête on silence.\u2018 La vie, continua-t-clle, peut encore avoir quelque donceur pour nous.Vous vieilliroz i côté de moi ; ou plu- tot.le divorce peut rompre les liens qui nous attachent l\u2019un A l'autre et vous rendre votre liberté\u2026 \" Je m'écriai : \u201c Ah! no blasphémez pas, Clélie ! Ne cherchez pas à séparer ceux que Dieu même avait unis ! \u2014Oui, Apollo encore, vous êtes Jeune, ami, étvoys trouverez aisément une femme bonne et belle et digne de vous, Jo verrai sans envie une autre porter le nom de Robert de Fénestrange et lui donner une famille.J'aimerai vos enfants, Robert, comme s'ils étaient à moi\u2026 \u201d Tei je l\u2019interrompis : \u201c* Ne me parlez pas de cotte horrible avenir, Clélie: Je n'en soutiendrais pas la pensée.Voici mon projet.Jo partirai domain pour l'Espagne\u2026 \u2014Vous m'accordèrez bion° quinze jours, dit-elle en souriant.\u2014Soit, quinze jours, Mnuléoïn est fu sorvice de l'Angléterre.-Je'le'éher- cherai, \u2018je le \u2018tronverai, je le tuerai, Oui, jo sens que je le tuerai.Ma mont seule pout lui sauver la vie, et je ne mourrai pas, Clélie, je vous le promets.Je connais Masséna, qui commande l'armée de Portugal ; j'ai servi dix-huit mois sous ses ordres.Il se souviendra de moi.Je lui demanderai de-me mettrè-au premier rang dans toutes les rencontres périlleuses:; il le fera volontiors, j'en suis sûr.Après un coup d'éclat, ma grâce est certaine.Napoléon ne peut pas la refuser.Je rentreraien France.Je reprendrai mon nom, mon titre, Grangeneuve, et nous serons enfin mariés.Si quelque voisin réclame\u2026 \u2014Oui, dit Clélie, je sais que vous êtes homme à réduire tous les indis- crots au silence ; mais qu'importent, ailleurs, les discours de quelques orateur de cabaret?Je vous aime, ami, et, après tant de souffrances je vous dois bien de le dive avec franchise.À votre retour, je serai votre femme.En attondant, restez ici quelques jours ; ne repartez pas au lendemain d\u2019un si long et si dur exil.Robert, cette maison est à vous ; Ce château est à vous ; tout n\u2019est-il pas à vous ici, sans excepter Clélie ?\u201d A ces mots, que son accent et ses regards rendaicut encore plus expressifs, je voulus rd'agenouiller devant élle et l\u2019adorer ; mais elle me releva et dit : mn \u201c Ainsi done, vous partirez demain ! demanda-t-elle, \u2014Ji lb \u2018faut, Tibéria.\u2014ZEh !'bien, emiiénez-moi, \u2014O0n?\u2014En Espagne.\" Je la regardai en feignant de rire aux éclats comme si la proposition n\u2019eût pas été sérieuse ; elle l'était cependant.\u2019 \u201c Je sais bien, me dit Tibéria, que vous me prenez pour une enfant, vous ¢t ma mére adoptive, mais.\u2014 Mais, ma chére Tibéria, lui dis- je eu l'interrompant, vous savez qu'on se bat en Espagne ?2 \u2014 Je le sais, Te \u2014 lt que, derrière toutes les-haies, on e-t couché en joue pair un fusil espagnol.\u2014 le le sais, L \u2014Que dorrières toutes les portes, \u2018 run brave homme s'embusque et vous attend armé d'un couteau.\u2014Je le sais ; et c\u2019est pour cela que je veux vous suivre.\u2014Pour cela, Tibéria !\u2026.Ma chère petite Clorinde, il faut poser votre armure, Oter vos éperons et votre casque et remettre votre sabre au fourreau ; la guerre d\u2019Espagne est-dix fois plus terrible que vous ne pouvez l'imaginer.\u201d \u2014Mais-s'il me plait d'aller à la guerre ?\u2014Et de verser le sang ?\u2014Pourquoi non?Je serais bien aise de tuer de ma main ce Parthenay, l'assassin de mon père.\u2014e£Ma chère enfant, lui dis-je, en lui prenant la main, Croyez-moi, lais- *sez-là ces folles imaginations, bonnes tout au plus pour Marphise ou Bradamante ; restez au coin du foyer.\u2014Oui, c'est cela, dit-elle avec dépit, cousez vos robes et tricotez vos bas ; n'est-ce pas ce que vous voulez dire 1.\u2014À peu près, ma chère Tibéria.Laissez à l'homme le soin de donner des coups de sabre à tort et à travers.Je vous promets, je vous jure de venger votre père, et de ne revenir jamais si je ne puis pas tuer son meurtrier.\u2014Mais si vous êtes blessé ! elle.\u2014Eh bien,ou me portera à l'ambulance.les chirurgiens savent bien leur métier.\u2014C'est égal, dit-elle, j'aurais voulu vous suivre, prendre soin de vous \u2014Et Mmo do Fénestrange?Qui lui tiendra compagnie ?\u2014Oh ! ma mère m'aime beaucoup, mais elle n'a pas besoin de moi, tandis que vous en aurez besoin, vous!\u2026 D'ailleurs, qui l\u2019empêche de venir avec nous! \u2014East-ce qu'on peut amenor deux femmes à l'arméo ?\u2014Ah! vous ne m'aimez pas!\u201d s'écria l'ibéria, Et en même temps elle détourna la têto comme pour cacher son émotion.Je ne fis pas d\u2019abord à ce reproche toute l'attention qu\u2019il méritait, et J'essayai d\u2019apaisor Tibéria par la promesse de revenir bientôt, c\u2019est-à-dire dans deux ou trois mois, et de ne plus la quitter, Mais elle no se laissa point prendre à cet appât.| \u201c Non, vous ne m\u2019aimez.pas !* roprit-elle avec plus de force.Le reste de la promenade fatpres- que siloncieux, car, sans .ajouter grande importance à ce caprice d\u2019enfant, je sentais -quieile:: était.irritée contre moi, \u2026._., | Au retour, Clélie informée de la demande de sa fille, se joignit, à moi pour lui.fairo ontondrs raison; mais Tibéria:fondit en larmes.;et se,retira dit- dans sa\u2018cHambre.\u2026 a 25 Ss D SORIA.kd 6 Lean 4 266 LA FEUILLE D\u2019ERABLE 0 lendemain, cependani, vers sept heures du matin, lorsque je fus prêt à partir, olle vint mo dire adieu avec sa mère.Toutes deux m'embressèrent avec la plus vive toudresso, et Tibéria, s'approchant de mon oreille, mo dit tout bas, pendant que Clélie avait le dog tourné : * Prenez cetto médaille de la sainte Vierge que j'ai fait bénir par le curé de Vallière.Elle vous présorvora dans les batailles.Adieu, malgré tout, je vous aime.\u201d Je pris la médaille pour lui faire plaisir, je serrai ma chère Clélie dans mes bras, une dernière fois, et je partis au grand trot, monté sur uno belle jument limousine dont elle voulut à toute force me faire présent.Gette fois, j'étais vraiment riche, ayant touché d'un sonl coup les revenus de Grangeneuve qui s'étaient accumulés pendant les neuf années do mon exil.Le 10 septembre 1510, j'arrivai à Bayonne, tout prêt à franceir les Pyrénées pour rejoindre l'armée du général Masséna.XXV Bayonne était alors le plus grand entrepôt militaire de France.C'est là que tout venait aboutir et recevoir une organisation définitive, \u2014les hom- 1nes, les chevaux, les canons, les munitions, les vivres.C\u2019est de là qu'on dirigeait d'immenses convois sur Madrid a travers la Navarre, : De l'autre côté des Pyrénées, Mina guettait les Français au passage.Blotti dans ses montagues, averti par ses espions,bien pourvu de tout par les Anglais et surtout par ses compatriotes, il se précipitait à l'improviste sur l'escorte, enlevait les arrière-gardes, pillait les convois, égorgeait les trai- nards, les blessés, les malades, et faisait à nos soldats une guerre d'extermination.Déjà même on commen- | çait à le craindre en France, et ses agiles fantassins faisaient des incursions dans les villages français de la frontière.Quand j'arrivai à Bayonne, un bataillon de cinq cents hommes d'infanterie se préparait à partir, emmenant dix pièces de canon, un nombre de caissons proportionné, cent mille livres de biscuit destinées à l'armée de Portugal, quelques barils de lard, et douze-cent mille francs en or, dont le roi Joseph avait, dit-on, grand besoin.J'allai voir le colonel qu'on avait chargé de commander l\u2019escorte, afin d'obtenir la permission de suivre le
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