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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1991-01, Collections de BAnQ.

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[" /Action NATIONALE Un peuple en marche Volume LXXXI, numéro 1, janvier 1991 La vie quotidienne des femmes: entre famille et travail Lucie Mercier La merveilleuse épopée du roman québécois Gilles Dorion 1/ anglais est devenu la langue de la communication médicale Jacques Boulay Le général de Gaulle et le Québec Jean Chapdelaine 1* Action NATIONALE revue d\u2019information nationale Directeur: Gérard TURCOTTE Secrétaire: Monique TREMBLAY Secrétaire à la rédaction: Rosaire MORIN Comité de rédaction: Delmas LEVESQUE, Robert LAPLANTE, Alain LARAMÉE, Rosaire MORIN et Gérard TURCOTTE\t\t Abonnement:\t10 numéros\t20 numéros Québec, Canada\t35,00$\t60,00$ Autres pays\t45,00$\t75,00$ Abonnement de soutien\t75,00$\t Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans «l\u2019Index de périodiques canadiens» depuis 1948 et dans «Point de repère», publié par la Centrale des bibliothèques et la Bibliothèque nationale du Québec, depuis 1985.Les articles parus entre 1966 et 1972 sont signalés dans «l\u2019Index analytique» et ceux de 1972 à 1983, à la fois dans «Radar» et dans «Périodex».Les articles demeurent la responsabilité de leurs auteurs.La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L\u2019Action Nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.ISSN-0001-7469\tCourrier de la deuxième classe ISBN-2-89070\tEnregistrement numéro 1162 Dépôt légal: Bibliothèque nationale 82, rue Sherbrooke ouest, Montréal H2X 1X3 - 845-8533 l'Action NATIONALE Volume LXXXI, numéro 1, janvier 1991 TABLE DES MATIÈRES Soixante-quinze ans de marginalité.qui se normalisent enfin! François-Albert Angers Anniversaire d\u2019un funeste 6 décembre Lise Noël Souveraineté \u2014 marché commun \u2014 libre-échange Rodrigue Tremblay Le Québec face à la Cour suprême: que faire?André Bzdera La vie quotidienne des femmes: entre famille et travail Lucie Mercier Concilier nationalisme et féminisme: un défi pour le Québec de l\u2019avenir Sylvie d\u2019Augerot-Arend La merveilleuse épopée du roman québécois Gilles Dorion L\u2019anglais est devenu la langue de la communication médicale Jacques Boulay Le général de Gaulle et le Québec Jean Chapdelaine L\u2019économie en Gaspésie: l\u2019espoir est permis Jules Bélanger Crise constitutionnelle: crise politique ou crise d\u2019identité?Jean-Pierre Dupuis Nos attitudes et le combat national Jacques Poisson Questions d\u2019action nationale Rosaire Morin Le fondateur de notre mouvement: Le père Joseph-Papin Archambault Rosaire Morin 3 12 20 36 44 56 69 81 92 105 115 121 133 147 L\u2019Action Nationale L\u2019Action Nationale existe pour défendre et promouvoir le fait français au Québec, au Canada et à travers l\u2019univers.Champ d\u2019action La revue s\u2019intéresse à tous les aspects de la question nationale.Des orientations cohérentes sont proposées pour bâtir le Québec de demain et pour faciliter l\u2019insertion sociale et professionnelle des jeunes.Champ d\u2019observation L\u2019Action Nationale s\u2019intéresse aussi à la vie des francophones hors Québec.Elle présente des chroniques sur des problèmes internationaux.Elle reflète certaines préoccupations partagées par des associations coopératives, syndicales et patronales.Elle publie des comptes rendus sur des volumes qui contribuent au progrès de la nation.Liberté d\u2019expression L Action Nationale fait appel à un grand nombre de collaborateurs.Elle ouvre ses pages à la fois aux jeunes auteurs et aux experts.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.Rédaction L\u2019Action Nationale peut refuser de publier un texte qui ne correspond pas au programme de la revue.Elle peut aussi demander à un auteur d\u2019apporter certaines corrections.L\u2019article demandé peut comprendre de 20 à 25 pages.Le compte rendu d\u2019un livre peut compter une ou deux pages.Un article soumis, sans entente préalable, peut varier de 5 à 8 pages.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Il doit être dactylographié sur papier 81/2 x 11, à double interligne.L\u2019heure de tombée indiquée est la limite de temps à ne pas franchirQ ?Editorial Soixante-quinze ans de marginalité.qui se normalisent enfin! Avec ce numéro de janvier, L\u2019Action Nationale entre dans sa soixante-quinzième année', dont un demi-siècle au moins vécu, comme le titre de cet éditorial l\u2019indique, dans la marginalité à laquelle on se condamne quand on est résistant.Car on n \u2019a pas d\u2019idée aujourd\u2019hui combien c\u2019était «être dans la résistance» que d\u2019être membre de la Ligue d\u2019Action française ou de la Ligue d\u2019Action nationale.Combien étaient détestées l\u2019action de la Ligue et ses prises de position, par tous les milieux politiques ou semi-politiques officiels.Et même dans les milieux religieux, en dépit de son catholicisme irréprochable, jusqu\u2019à l\u2019honneur (!) d\u2019être, dans les années \u201950 encore, dénoncée au pape, par un religieux canadien-français bien sûr, comme le plus grand obstacle au progrès de la religion catholique au Canada, sinon même en Amérique (cardinal Bourne dixit au Congrès eucharistique de 1910, à Montréal).Son crime, en tout cela: son nationalisme, «nuisible à la bonne entente» au Canada, donc pour les milieux politiques canadiens-français mêmes, nuisible à notre intégration («lucide» comme disait Maurice Lamontagne) dans la Confédération; et pour les milieux religieux, nuisible à la «réconciliation» (impliquant moins d\u2019attachement à la langue française) avec les Irlando-Catholiques.En ces temps-là, n\u2019acceptaient d\u2019être membres de la Ligue, et a fortiori directeurs de la revue, que ceux qui étaient prêts à consentir d\u2019être mis à l\u2019index de tous les petits et grands avantages que la société politique officielle ne dispense qu 'aux fidèles ou, au moins, à des inoffensifs aux intérêts de la gent politique.Des intérêts qui passaient 1.Je note le rappel, souvent exposé dans nos pages, du fait que la revue a vécu ces 75 ans sous trois noms: L\u2018Action française pendant onze ans, L\u2018Action canadienne-française pendant un an, puis L\u2018Action nationale depuis janvier 1933. 4 par une fidélité inconditionnelle de colonisé \u2014une sorte d\u2019aplatissement politique, en somme \u2014 à la Confédération canadienne, et engageaient l\u2019avenir politique.Le rôle de Lionel Groulx On comprendra mieux cela quand il aura été rappelé que L\u2019Action française-Action nationale a été directement et par des disciples l\u2019instrument propre de ce que j\u2019ai appelé dans d\u2019autres écrits «la carrière politique de l\u2019abbé Groulx».Et ceux qui ont bien connu cette époque se souviennent qu\u2019avec HenriBourassa, l\u2019abbé Groulx fut l\u2019homme le plus détesté par nos politiciens, et naturellement par le Canada anglais, en fonction même de ce qu \u2019il incarnait pour eux, en grande partie dans son rôle à L\u2019Action française.Il ne fut pas le fondateur matériel de la revue.Mais, vite dès ses débuts, il y devint le grand maître inspirateur.Puis il en prit la direction en 1921, jusqu\u2019en 1927; après quoi il resta jusqu\u2019à sa mort un des membres de la Ligue, le plus influent on s\u2019en doute bien.Aux réunions mensuelles du temps, il fut à peu près toujours présent jusque vers 1960.Elles se tenaient d\u2019ailleurs souvent dans son sous-sol de la rue Bloomfield.L\u2019Action française-Action nationale, c\u2019est donc bien la revue de l\u2019abbé Groulx et de continuateurs.Cela veut dire que ce fut par excellence, sinon quasi exclusivement dans le plein sens du terme, la revue consacrée à faire prendre conscience au peuple canadien-français qu\u2019il constituait, dans l\u2019histoire, une nation jouissant de la plénitude des droits d\u2019évoluer vers la liberté et l\u2019indépendance nationale.Car ce fut le propre de l\u2019abbé Groulx de réinterpréter notre histoire telle qu\u2019elle s\u2019écrivait avant lui \u2014l\u2019histoire d\u2019un groupe de colons français abandonnés par leur mère-patrie et combattant pour la suivie de leur langue et de leurs lois françaises sous hégémonie anglaise \u2014; pour y saisir l\u2019évolution d\u2019une société qui, sans la Conquête, aurait continué un cours parallèle à celui des États-Unis.Une action intellectuelle Sa carrière politique, selon mon expression, il la définit lui-même par la mission qu\u2019il assigne à la revue: «une action intellectuelle».Pourquoi?Parce que si l\u2019on envisage le problème canadien-français de ce point de vue, nouveau alors, d\u2019une nation SOIXANTE-QUINZE ANS DE MARGINALITÉ.5 en marche vers son «essor souverain», le peuple canadien-français était en plein état de déchéance fatale.Il faut relire tout ce qu \u2019en ont écrit l\u2019abbé Groubc et Esdras Minville, dans la période des années 1920-1940, pour en mesurer la profondeur.«Il faut sans retard, écrit Groulx dans son premier article à L\u2019Action française, faire la révision de nos valeurs intellectuelles; il faut chercher avec ardeur et conscience si les idées qui palpitent au cerveau de la race, sont de cette qualité qui inspire les déterminations victorieuses.» Car, avait-il écrit tout juste avant: «Toute réforme, toute détermination, prend sa source dans une impulsion d\u2019idées; toute action libératrice procède des penseurs de la foule.» Ne cherchons pas ailleurs que dans cette conviction de notre insuffisance de maturité politique au sens national les raisons pour lesquelles et l\u2019abbé Groulx et Esdras Minville n\u2019ont jamais voulu appuyer formellement, de leur temps, les mouvements ou partis «séparatistes»; tout en encourageant tous les mouvements en faveur de l\u2019émancipation nationale et en désignant l\u2019idéal d\u2019indépendance comme un objectif désirable, mais lointain.Telle est la tâche à laquelle s\u2019est appliquée L\u2019Action française -Action nationale jusqu\u2019aux années 1965-1967, où il lui apparut que l\u2019heure était venue, de toute façon, donc impérieusement, d\u2019amorcer l\u2019action politique formelle pour l\u2019indépendance.Et elle le fit, sous la houlette du chanoine, avec une rigueur de pensée, un irrédentisme formel, qui excluait tout compromis sur l\u2019essentiel, comme par exemple la tentation ou le consentement d\u2019aller demander à Ottawa la réalisation des réformes que Québec tardait à effectuer, etc., plaie qui a marqué l\u2019attitude de tant de nationalistes et favorisé les empiétements du Fédéral sur les compétences provinciales durant un bon quart de siècle.Il n \u2019y eut, à ma connaissance, au Canada français, personne d\u2019autre que L\u2019Action nationale, qui menât cette lutte avec autant de constance, de cohérence et de fermeté.De sorte que la contribution de L\u2019Action française-Action nationale à l\u2019intégrité de la pensée nationale et au triomphe final qui s\u2019annonce est sûrement unique et incommensurable.C\u2019est en raison de cette fermeté dans la conviction nationale, à deux paliers différents cependant pour les deux hommes, que se sont développés au Canada anglais et chez des politiciens et partisans canadiens-français ces véritables sentiments de haine que je mentionnais précédemment envers Henri Bourassa et Lionel Groulx. 6 Au premier, parce qu\u2019il n\u2019a jamais reculé, même d\u2019un pouce, sur la conception du «pacte» fédératif entre deux peuples et les droits imprescriptibles des minorités françaises à travers tout le Canada; au second, parce que sa dialectique inébranlable sur l\u2019idée de nation canadienne-française et les conséquences qu\u2019il en tirait menaient irrésistiblement à des revendications d\u2019indépendance nationale.Leur fermeté ne faisait place à aucun compromis sur ces points essentiels et dérangeait complètement les plans des Anglo-Canadiens et le carriérisme des politiciens canadiens-français dont le succès reposait sur l\u2019art des compromis successifs jusqu 'aux modus vivendi progressifs vers l\u2019assimilation finale.La vie de la revue Comme je l\u2019ai dit précédemment, c\u2019est sous la direction de la revue par l\u2019abbé Groulx pendant sept ans, et sous son inspiration depuis ses débuts que s\u2019amorça l\u2019entreprise.Outre la publication d\u2019articles et de commentaires courants sur les problèmes de l\u2019actualité canadienne-française, ces sept années de direction groulxiste furent consacrées tout spécialement à une série annuelle d\u2019«en-quêtes» sur l\u2019inventaire des réalités nationales: démographiques, politiques, économiques, sociales, culturelles, etc.; et, à partir de là, d\u2019une réflexion sur une «doctrine» ou une politique nationale sous les différents aspects considérés.Ces travaux sont d\u2019une telle qualité qu\u2019ils restent encore d\u2019une grande actualité aujourd'hui.Et toutes les orientations du mouvement nationaliste au Québec en sont sorties.En même temps, L\u2019Action française lançait une maison d\u2019édition, qui devint après 1927, à la suite de problèmes financiers, Les Éditions Albert Lévesque, et qui fut pionnière dans la publication systématique des œuvres littéraires et socio-économiques du Canada français.C\u2019est en raison des difficultés financières sus-mentionnées que la publication de la revue dut être suspendue, puis reprise quatre ans plus tard sous le nouveau nom de L\u2019Action nationale et sous la présidence, cette fois, d\u2019Esdras Minville.Une des caractéristiques qui témoigne de la portée de L\u2019Action nationale quant aux enracinements profonds et aux vœux secrets, conscients ou inconscients, du peuple canadien-français, c\u2019est le fait quasi, sinon unique, que la Revue vit depuis 75 ans, sans l\u2019aide de SOIXANTE-QUINZE ANS DE MARGINALITÉ.7 subventions provenant de gouvernements ni d\u2019organismes de support externes.Il a fallu pour cela un noyau de lecteurs (abonnés) particulièrement fidèles (donc profondément convaincus des idées) et de collaborateurs bénévoles de toutes sortes: administrateurs, directeurs, et bien sûr, principalement de rédacteurs ou auteurs pourvus de connaissances appropriées et de convictions suffisantes.À qui se sont ajoutées quelques entreprises assez courageuses pour nous consentir de la publicité.L\u2019un de ces hommes d\u2019affaires fut un jour reçu à Toronto par quelqu\u2019un qui avait un numéro de la revue sur son bureau et qui l\u2019accueillit par un «Vous annoncez dans cette revue?!» (dit en anglais naturellement!) Avec ce minimum vital, la revue, naturellement, a connu des hauts et des bas.Si le minimum financier ne lui a pas manqué, puisqu\u2019elle est parvenue bon an mal an, depuis tout ce temps, à payer les factures essentielles de l\u2019imprimeur, de la poste, d\u2019un minimum de secrétariat, etc., elle n\u2019a jamais eu l\u2019aise nécessaire pour effectuer des dépenses de promotion; encore moins pour se payer un personnel de direction et d\u2019administration stable.Un fonctionnement technique optimum tant au plan administratif qu\u2019au plan intellectuel ne lui a jamais été possible.Ce fut toujours, à tous égards, une aventure.La direction de la revue En particulier, une initiative de ce genre a absolument besoin, pour être vraiment efficace, d\u2019un directeur de revue à plein temps.La conception du programme annuel de publication en fonction des objectifs poursuivis au plan de la rédaction comme de l\u2019action, l\u2019exécution de ce programme et les tâches de routine qu\u2019il implique, à quoi s\u2019ajoute l\u2019énorme tâche du recrutement des collaborateurs, des contacts constants avec eux, etc., absorbent aisément tout le temps disponible d\u2019une personne avec au surplus un horaire de travail peu conforme aux normes syndicales! Or, devant compter sur le bénévolat, on imagine que L\u2019Action nationale eut peu souvent dans sa vie l\u2019occasion, en dépit du désir, de donner la mesure des réalisations qui auraient été nécessaires pour bien accomplir la mission qu\u2019elle avait assumée.Pourtant, elle fut assez heureuse, pendant tout ce temps, pour toujours trouver quelqu\u2019un qui fût prêt à consacrer des temps libres pour réaliser un 8 minimum convenable (du moins, il y a lieu de le croire, puisqu\u2019une bonne proportion des abonnés resta fidèle).Au surplus, elle a connu trois périodes où elle put compter sur un directeur à plein temps.Le premier fut l'abbé Groulx lui-même, pendant sept ans (1921-1927).André Laurendeau donna aussi cinq ans de sa jeune carrière (1937-1942), de retour d\u2019Europe, contre un modeste émolument dans son cas, qui exigeait beaucoup de sacrifices pour un homme en début de carrière, marié et ayant déjà un enfant2.Et une direction Gérard Turcotte-Rosaire Morin depuis 1986-1991.Ce furent les plus belles périodes de la vie de la revue, alors que les périodes intermédiaires s\u2019efforcèrent de rester le mieux possible à la hauteur des acquis et de l\u2019idéal envisagé par les directeurs à plein temps antérieurs.Plus nécessaire que jamais Mais les événements allaient aussi faire dévier la revue des plans globaux de construction d\u2019une société prenant conscience de son identité et entretenant un souci d\u2019épanouissement à la dimension d\u2019un idéal de civilisation.Tout d\u2019abord, la guerre de 1939-1945, ramenant de nouveau le spectre de la conscription, obligea les forces nationalistes à se mobiliser pour parer au pire; d\u2019autant plus que les politiques de guerre en général mobilisaient les énergies et tendaient à paralyser toutes les initiatives normales de temps de paix.Puis, la guerre finie, ce fut tout de suite le déclenchement d\u2019une autre guerre, interne celle-là au Canada, la guerre de la centralisation, qui ruinait les garanties constitutionnelles de souveraineté partielle que l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique (1967) était censé assurer au Québec.On tirait en somme le tapis sous les pieds de la nation canadienne-française en lui enlevant progressivement la liberté de diriger elle-même son orientation.Tout était donc remis en question.Nous en sommes, après le Lac Meech, au paroxysme de cette guerre qui, elle, a célébré (sic) son cinquantenaire en cette année 1990.Le travail que veut accomplir L\u2019Action nationale est dans ce contexte plus nécessaire que jamais.Et elle est mieux placée que jamais pour l\u2019accomplir, à condition qu\u2019augmente le nombre de ses 2.Quand il revint à la direction, en 1948, après l\u2019expérience du Bloc populaire, il y était comme bénévole, étant rédacteur en chef au Devoir. SOIXANTE-QUINZE ANS DE MARGINALITÉ.9 abonnés.Avec la direction bénévole dont elle jouit pour le moment, et depuis si peu qu \u2019elle a duré, la revue a vu sa qualité s\u2019améliorer d\u2019une façon plus que remarquable.D\u2019autant plus que la qualité du milieu, au cours du dernier quart de siècle, a elle-même connu des progrès sensibles.Nous avons maintenant dans nos trois universités francophones plus particulièrement, toute une armée de spécialistes dans tous les domaines des sciences humaines, qui sont en mesure de prolonger en profondeur et en étendue les travaux d\u2019analyse sur notre identité et notre situation, comme amorcés par les fameuses «enquêtes» de Lionel Groulx dans L\u2019Action française, des années \u201920.En faisant appel d\u2019une façon suivie à ce réservoir de talents, la nouvelle direction de la revue, au cours des deux dernières années, a fait de L\u2019Action nationale, sans conteste, la meilleure revue de réflexion d\u2019ordre général dans le milieu québécois.Certes, il y a d\u2019excellentes revues spécialisées dans chacun des domaines des sciences humaines.Mais aucune autre ne survole l\u2019ensemble du champ aussi systématiquement, pour fournir à autant de personnes particulièrement compétentes, l\u2019occasion de mettre leur savoir au service immédiat des problèmes et des exigences vitales de notre vie nationale.Et cette conjoncture d\u2019action riche en moyens intellectuels survient juste au bon moment: le début du prochain quart de siècle de L\u2019Action nationale, qui s\u2019annonce en même temps comme le quart de siècle où, ayant terminé le noviciat nécessaire selon le chanoine Groulx, le peuple canadien-français se met en marche pour la réalisation de cet «essor souverain» qu\u2019envisageait ce véritable prophète au sens biblique du terme.Au cours du prochain quart de siècle, nous aurons encore à nous interroger et à réfléchir sur notre identité, à cause des changements profonds qui se sont produits dans notre société au cours du dernier quart de siècle.Cela nous met en situation de devoir dégager des valeurs nouvelles ou renouvelées à mettre en lieu et place des valeurs anciennes écartées.Mais selon toute les apparences, nous n \u2019en serons pas réduits, pour cela, à faire du sur-place comme nous y avons été obligés au cours des deux cents dernières années.C\u2019est en marchant, et très prochainement dans l\u2019indépendance réalisée espérons-le, que nous aurons à terminer la formation de notre personnalité, et en même temps la réalisation d\u2019un projet de société qui la reflète.Ainsi que le disait Nicole Boudreau qui, à une récente réunion d\u2019un comité de la revue, reprenait au compte 10 du Québec un propos du professeur Jacquard sur la France: nous ne recherchons pas un Québec tout-puissant, mais nous voulons bâtir un Québec rayonnant.Conclusion Selon les expressions même du chanoine Groulx en 1917, cela ne se fera pas sans «des idées.dont la qualité inspire les déterminations victorieuses».Il nous faut pour cela le concours de toutes les intelligences les plus inspirées et les plus compétentes; et une direction capable de leur fournir le lieu et les moyens de se manifester dans cette perspective d\u2019action concrète constructive.A l\u2019heure actuelle, L\u2019Action nationale se présente comme l\u2019endroit par excellence pour lancer l\u2019opération.La direction active et efficace est là.Les intelligences sont déjà mobilisées et prêtes à nous prêter leurs concours bénévole aussi longtemps qu \u2019il sera nécessaire.Les moyens financiers minimums semblent assurés, mais sur ce plan il faudrait arriver à mieux pour plus d\u2019efficacité encore.Mais l\u2019essentiel pour atteindre au plein succès, ce serait plus de lecteurs pour la propagation des idées et la formation des convictions qui engendrent l\u2019action.Plus de lecteurs par où viendraient d\u2019ailleurs en même temps plus de moyens financiers.Aujourd\u2019hui que l\u2019enseignement secondaire est généralisé, on peut dire que la revue, en dépit de son caractère intellectuel nécessaire, est accessible à tous.Car ce n\u2019est pas une revue spécialisée, une revue de spécialistes; mais une revue où des spécialistes mettent leur savoir au service de tous dans des textes qui, par rapport à leurs connaissances, sont des vulgarisations de leur savoir au service de tous.Mais il est un milieu auquel elle est plus particulièrement destinée en raison de ses disponibilités culturelles et de sa fonction, c\u2019est le milieu des enseignants et des écrivains.Et il y a déjà là un nombre suffisant de personnes pour assurer à la revue un moyen de diffusion efficace des éléments de la culture nationale et un niveau de prospérité financière qui lui permettrait de travailler à répondre pleinement aux besoins et aux attentes du milieu.Bien sûr, comme toujours dans les domaines du genre, le présent texte n \u2019atteindra que les déjà convaincus, les abonnés actuels.Aussi est-ce à eux d\u2019abord que je fais appel pour transmettre le message de la participation à cette entreprise de réflexion collective SOIXANTE-QUINZE ANS DE MARGINALITÉ.11 sur l\u2019avenir national qu\u2019est la revue; et où tant de collaborateurs consentent à conjuguer bénévolement leurs efforts pour que cet avenir soit effectivement dynamique et rayonnant dans une spécificité authentiquement québécoise.Il ne faut plus tergiverser et s\u2019en tenir aux demi-mesures.Il y a toute apparence que le prochain quart de siècle scellera notre destin dans l\u2019épanouissement final ou l\u2019enlisement louisianais.^i François-Albert Angers Anniversaire d\u2019un funeste 6 décembre Lise NOËL Résumé L\u2019auteure dit ce qu\u2019elle pense comme elle le pense.Elle exprime ses opinions avec clarté.Elle fait le tour de la question.Elle observe et analyse le vocabulaire utilisé: «victimes», «meurtrier», «geste irrationnel», «acte isolé».Elle souligne certaines causes qui retardent pour les femmes l\u2019égalité des chances.Madame Noël commente certaines solutions faciles proposées et certaines réactions exprimées à la suite du funeste 6 décembre.En introduction et en conclusion, elle situe l\u2019événement dans la vie vécue quotidiennement.Il y a de ces événements qui surgissent soudainement dans la conscience collective et retiennent l\u2019attention des jours durant.Rivée à l\u2019écran du téléviseur ou parcourant avidement les dernières analyses sur le sujet, la communauté tout entière sent alors battre son pouls au même rythme angoissé.Note de la rédaction.Nous reproduisons cet articles paru dans le numéro de décembre 1990, une page du manuscrit ayant été oubliée. ANNIVERSAIRE D\u2019UN FUNESTE 6 DÉCEMBRE 13 Des gens se parlent qui, en temps normal, n\u2019échangeraient pas un mot, ou n\u2019hésitent pas à tendre ostensiblement l\u2019oreille aux propos d\u2019un voisin de table.Il n\u2019est pas jusqu\u2019aux conversations les plus intimes qui ne fassent place à un drame dont chacun se sent devenir de plus en plus participant.On se découvre même surpris, voire un peu scandalisé, de constater que le monde puisse malgré tout continuer de tourner.Une fois le tourbillon passé, il faudra apprendre à se réorienter et à retrouver le chemin d\u2019un rythme de vie à la fois plus lent et plus rapide.Car, de toutes les dimensions qui encadrent une existence normale, le sens du temps est sans doute celui qui sort le plus perturbé d\u2019un drame collectif.L\u2019accélération même des instants qui se bousculent, en période de crise, aura provoqué l\u2019impression que le temps était suspendu.Aussi, quand la fréquence des événements reprend son cours ordinaire, a-t-on la conviction d\u2019avoir franchi une frontière historique, de devoir désormais penser les choses en termes d\u2019un «avant» et d\u2019un «après».Entre les deux, peu importe la durée objective, on s\u2019accordera à dire qu\u2019«il y a une éternité».Au calendrier de ces grandes dates qui auront ébranlé la mentalité québécoise, voire occidentale, le 6 décembre 1989 restera justement marqué d\u2019une pierre noire.Mais, s\u2019il a suscité de profondes émotions, le choc subi à l\u2019occasion de l\u2019assassinat de quatorze jeunes femmes à l\u2019École polytechnique de Montréal n\u2019aura pas donné lieu à un effort de réflexion sociale soutenu.La mauvaise conscience des uns et la douleur des autres auront ajouté à l\u2019effet de soudaineté en mettant un terme prématuré à des analyses qui seront restées prises au piège des réactions à chaud et des mythes qui satisfont l\u2019esprit à bon compte.Il est même devenu de mauvais goût, semble-t-il, de vouloir parler de ces choses.À l\u2019heure des vérités toutes faites («Le passé, c\u2019est le passé») et d\u2019un positivisme à la californienne («Il faut voir le beau côté des choses»), ceux et celles qui voudraient pousser la réflexion plus loin sont taxés de complaisance et de parti-pris.L ingénieur torontois Patrick Quinn en sait quelque chose, lui 14 qui, ayant décidé de tirer la leçon des événements de Polytechnique en faisant la lutte au sexisme dans les universités et les firmes d\u2019ingénieurs canadiennes, s\u2019est fait accuser de «conduite indigne de sa profession»! Et pourtant, dans les quartiers mêmes où l\u2019on prêche le refoulement, on continue d\u2019évoquer ces événements, voire de les invoquer, régulièrement.L\u2019«incident» (sic) du 6 décembre est en effet devenu le cas par excellence à l\u2019aune duquel on prétend évaluer d\u2019autres phénomènes de société, phénomènes qu\u2019on se plaît d\u2019ailleurs, comme 1 exige 1 ère actuelle de dépolitisation, à réduire à de vagues considérations psychologiques.Par exemple, la propension à expliquer et, de ce fait, à excuser implicitement, toute forme de violence dont l\u2019auteur aurait été maltraité dans son enfance (comme dans le cas présumé de Jean-Guy Tremblay), se nourrit avec d\u2019autant plus de force des mythes élaborés à la suite de la tuerie que l\u2019intensité des émotions soulevées par celle-ci paraissent donner une caution morale à ceux-là.Sans prétendre la régler une fois pour toutes, il s\u2019impose donc d\u2019amorcer le tour de la question et de dresser un bilan des logiques spécieuses qui tendent maintenant à s accréditer.Les protagonistes \u2014 Les victimes: nombre d\u2019experts et de journalistes se sont appliqués dès le début et avec une inébranlable constance à parler de «gens», de «personnes» ou de «collègues», là où des femmes et des consœurs avaient été spécifiquement visées.Ce curieux exercice de désexisation des mots trahissait bien davantage une volonté d\u2019aseptiser la réalité que le souci d\u2019universaliser le langage.___Le meurtrier', un an après le fait, la thèse de victimes abattues (sic) par un tueur «fou» ou un «forcené», bref par un être irresponsable, continue de prévaloir.Il suffit d\u2019ailleurs qu\u2019un crime frappe particulièrement les esprits pour que son auteur soit d\u2019emblée taxé de déséquilibre mental.Ainsi, de par la vertu de l\u2019argument circulaire, fait-on l\u2019économie d\u2019une analyse des motifs véritables qui animaient le meurtrier. ANNIVERSAIRE D-UN FUNESTE 6 DÉCEMBRE 15 Dans le cas de Marc Lépine, il devient alors possible d\u2019ignorer la portée nettement terroriste d\u2019une opération kamikaze qu\u2019on se refuse à associer à des haines autres que religieuses ou ethniques.La nature de l\u2019acte \u2014 Il s\u2019agirait là d\u2019un geste «irrationnel».Cette approche est, en fait, une projection sur le tueur de la perception des survivants qui, eux, ont vécu l\u2019agression comme un acte gratuit.Mais, et la liste de femmes connues dressée par Lépine en fait foi, les visées de l\u2019auteur étaient clairement politiques.Peut-on parler d\u2019un acte «isolé» alors?Par son caractère spectaculaire seulement.Car, sur le fond, c\u2019est le produit d\u2019une culture millénairement misogyne qui traverse autant la «sagesse» populaire (90% des proverbes sur les femmes sont négatifs) que le champ du sacré («Le péché est entré dans le monde par la femme»), lœs causes Le meurtrier comme «victime» de problèmes psychologiques (son père le battait) et sociaux (chômage).Comment expliquer alors que, maltraitées par le même homme, la mère et la sœur de Marc Lépine n\u2019aient éliminé personne en représailles?D\u2019autre part, Lépine n\u2019était pas chômeur, mais bien décrocheur.En vertu de toute cette logique, il faudrait aussi s\u2019apitoyer sur le sort du jeune Hitler qui, élevé durement par son père et refusé à l\u2019Ecole d\u2019architecture, devait faire tuer plus tard le professeur responsable de la décision.\u2014 La frustration qu\u2019éprouvent certains hommes à voir les femmes œuvrer dans des champs d\u2019activité non-traditionnels.Cela est vrai, mais on doit se rappeler que 90% des cas d\u2019inceste arrivent au sein même de la famille et que le phénomène des femmes battues, qui est la forme de violence la plus répandue au monde, se produit au foyer, soit en ce lieu même où la femme est censée être «à sa place».N est-ce pas dans ce «royaume» féminin qu\u2019explosait, à l\u2019été, la série noire de mères fauchées avec leurs enfants par des conjoints aussi en mal de suicide?\u2014 Les féministes seraient allé «trop vite».C\u2019est encore ce qu on dit de Martin Luther King qui devait continuer la lutte après 16 250 ans d\u2019esclavage et un siècle de ségrégation raciale! Ainsi, le souci de ménager le confort du dominant doit-il l\u2019emporter sur celui de soulager le fardeau du dominé.Aux yeux de l\u2019oppresseur, l\u2019émancipation sera donc toujours trop rapide.Les solutions \u2014 Contrôler plus strictement l\u2019accès aux armes à feu.Il n\u2019y a pas de doute qu\u2019il faille, le plus possible, rendre les choses difficiles aux Marc Lépine.Mais s\u2019en tenir à cette mesure réduit la nature du problème aux moyens qui sont employés pour assouvir une rage qui précède l\u2019utilisation qu\u2019on en fait.Limiter la lutte aux instruments pour mieux éviter de faire face aux causes peut donner bonne conscience et entretenir l\u2019illusion rassurante de l\u2019efficacité.Mais c\u2019est là choisir la voie de la facilité: car on voit plus rapidement la fin du tunnel, quand on cherche à faire modifier une loi, que lorsqu\u2019on s\u2019emploie à changer la mentalité.\u2014 Restreindre une violence qu \u2019on postule de plus en plus généralisée.Pourtant, sauf aux États-Unis d\u2019où émane d\u2019ailleurs sa variante médiatique qui elle se répand dans les autres sociétés, la violence est, à l\u2019échelle historique, en régression en Occident.Mais il n\u2019en va pas de même du viol, qui lui augmente, et cela non seulement aux Etats-Unis, mais aussi dans des pays comme la Suède et l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest.Un collégien américain sur deux avoue qu\u2019il en commettrait un s\u2019il était sûr de n\u2019être pas pris, ce que confirme la montée du date rape.Ce que ces pays ont en commun est une tradition féministe plus longue.On ignore cependant encore si la croissance du viol y résulte d\u2019une prise de conscience qui le fait plus souvent rapporter aux autorités ou si, comme le montre 1 augmentation des scènes de violence dans le matériel pornographique, elle constitue une forme de représailles contre les femmes («En cette époque d\u2019émancipation féminine, l\u2019homme aime voir une femme à ses genoux», dit un producteur de films hardcore dans le documentaire Not a Love Story).Les réactions ________Prêtées aux féministes: elles se seraient employées à «récupérer» l\u2019événement.C\u2019est aussi ce que les fédéralistes disent des ANNIVERSAIRE D\u2019UN FUNESTE 6 DÉCEMBRE 17 «séparatistes», quand les minorités francophones sont dépouillées de leurs droits, voire ce que reprochait Jean-Marie Le Pen aux défenseurs des droits humains, à la suite de la profanation de tombes juives à Carpentras.Elle est tout de même curieuse, cette indignation qui se manifeste toujours plus fortement contre la réaction des allié(e)s des victimes que contre le geste d\u2019horreur qui y a donné lieu! On feint d\u2019ignorer qu\u2019on ne choisit pas de dénoncer de tels actes parce qu\u2019on est militant, mais bien qu\u2019on devient militant parce que peuvent se produire de tels actes.Quelles qu\u2019aient été les convictions personnelles des polytechniciennes, ce sont les féministes que Lépine visait à travers elles: il l\u2019a crié et il l\u2019a écrit.Mais en vertu d\u2019un renversement des rôles si typique du discours établi, c\u2019est à la victime qu\u2019est imputé le fardeau de la preuve.\u2014 Recommandées aux femmes: il leur faut garder un silence «respectueux» et demeurer calmes.C\u2019est le message qu\u2019elles ont reçu dès le soir du 6 décembre, alors que des étudiants de Polytechnique leur soustrayaient l\u2019encadrement de la manifestation qu\u2019elles avaient organisée, message qui fut repris par une hiérarchie ecclésiastique uniquement masculine, lors des funérailles.Bref, on exigeait que les propos des femmes soient «modérés» là où la réalité était extrême.Les femmes n\u2019avaient pas eu l\u2019initiative de l\u2019acte déclencheur, on ne leur a pas laissé non plus celle de leurs réactions.Une fois le premier choc passé, il devenait facile de dire que la vie devait reprendre ses droits.et son cours normal.Ainsi, ce ne serait jamais «le temps d\u2019en parler».\u2014 Exprimées par beaucoup d\u2019hommes: ils oscillent entre le sentiment d\u2019une certaine culpabilité et l\u2019affirmation qu\u2019ils ne sont pas tous «comme ça».Et, en effet, il est vrai qu\u2019en tant qu\u2019individus, ils ne sont pas coupables des actes commis par un autre, mais ils partagent tous la responsabilité de changer un ordre qui, établi à leur profit, peut produire un Marc Lépine.L\u2019existence de cet ordre a longtemps été justifiée par la «protection» qu\u2019était censé garantir le sexe fort au sexe «faible».Moins que jamais, depuis le 6 décembre dernier, ce mythe n\u2019a de fondement. 18 Car il est devenu évident que, non seulement les hommes ne sont pas toujours en mesure de protéger les femmes de la violence, mais que cette violence vient justement d\u2019autres hommes.Même quand elle n\u2019explose pas physiquement, la menace restreint la mobilité des femmes dans le temps (le soir) et dans l\u2019espace (les lieux isolés), ce qui ajoute aux inégalités qui les pénalisent déjà en termes de statut, de richesse et de pouvoir.Or, aidés en cela par la «science», non seulement nombre d\u2019hommes refusent d\u2019endosser la responsabilité de cette condition, mais ils la rejettent sur les femmes.Des criminologues ne disent-ils pas que le crime est «induit par la victime»?Quelques heures à peine après la tragédie de l\u2019École polytechnique, un psychiatre n\u2019invoquait-il pas l\u2019influence négative possible de la mère sur un tueur dont personne ne connaissait pourtant encore l\u2019identité?Conclusion On met souvent les féministes en demeure de prouver qu\u2019elles ne «détestent» pas les hommes.Faisant abstraction d\u2019une oppression séculaire, on prétend voir dans le fait même de promouvoir l\u2019égalité des sexes une forme d\u2019agression contre celui des deux qui tire profit d\u2019une relation inéquitable.Par contre, bien que physique et directe pourtant, la violence masculine contre les femmes sera mise sur le compte global de la «condition féminine», l\u2019agent véritable de cette violence réussissant à se dissimuler dans le grand flou anonyme des forces impersonnelles.Comment se fait-il qu\u2019il ne vienne à l\u2019esprit de personne de reposer la question à l\u2019endroit et de se demander qui semble vraiment détester qui dans toute cette histoire?Quand, après avoir vainement réclamé la protection des autorités policières, une femme battue est finalement tuée et dépecée à la scie électrique par son mari, on ne s\u2019inquiète pas de savoir si cet homme détestait les femmes.On vérifiera plutôt si ses parents le maltraitaient alors qu\u2019il était enfant.Mais une féministe s\u2019avise-t-elle de dénoncer la violence familiale, on lui tiendra rigueur de ne «pas aimer» les hommes.Cette façon de faire porter l\u2019odieux du conflit à la victime est au cœur de tous les rapports de domination.Prétendant agir «pour son bien», ANNIVERSAIRE D'UN FUNESTE 6 DÉCEMBRE 19 l\u2019oppresseur aura beau jeu de voir une forme d\u2019hostilité gratuite, voire d\u2019ingratitude, dans les velléités d\u2019indépendance qu\u2019elle osera manifester.Eventuellement, cependant, la dynamique entre les deux protagonistes apparaîtra pour ce qu\u2019elle est vraiment: un rapport de force.Il n\u2019est pas exclu alors que le vocabulaire change radicalement et que le discours officiel perçoive un «ennemi» (de classe, de race.) là où il voyait hier un «enfant» en mal de protection.Mais il est deux cas où la preuve de l\u2019amour peut continuer indéfiniment d\u2019être exigée, deux cas où elle peut être considérée comme étant à la base même de la relation: il s\u2019agit des liens qui unissent les sexes et les générations.Parce qu\u2019ils peuvent être invoqués à sens unique et parce que, par un effet pervers de rétroaction, ils sont appelés à justifier la soumission du plus faible au plus fort, ces liens d\u2019affection ont trop souvent été porteurs d\u2019aliénation.Mais si c\u2019était par ceux-là mêmes qui bénéficient d\u2019une situation privilégiée que la preuve d\u2019amour devait pour une fois être donnée, si, au-delà de la constance (aujourd\u2019hui de plus en plus défaillante) du pourvoyeur, c\u2019étaient les conjoints et les pères qui faisaient enfin le pari d\u2019une égalité et d\u2019un partage véritables, la «guerre» entre les sexes cesserait de se prêter aux parallèles avec les «haines» raciales ou de classe, et les femmes et les hommes pourraient alors devenir des partenaires plus que des antagonistes.Mais sans doute faudra-t-il compter davantage sur les pères que sur les conjoints pour atteindre cet équilibre.Si l\u2019on en juge d\u2019après les réactions aux événements survenus à l\u2019École polytechnique, certains hommes semblent en effet plus sensibles aux chances que leurs filles peuvent avoir à l\u2019égalité, qu\u2019à celles auxquelles prétendent les femmes de leur âge.Ainsi la solution au problème des relations entre les sexes passerait-elle entre autres par une considération plus attentive accordée aux rapports entre les générations.C\u2019est peut-être sur cette fragile hypothèse qu\u2019il faut miser si l\u2019on veut éviter de désespérer après ce froid mois de décembre 1989.Q Souveraineté Marché-commun Libre-échange Rodrigue TREMBLAY économiste Université de Montréal Résumé M.Tremblay est membre des groupes d\u2019arbitrage de l\u2019Accord de libre-échange Canada-Etats-Unis.Pendant quatre ans, il a été conseiller de l\u2019Union Monétaire Ouest-Africaine.Dans son texte, il rappelle que le gouvernement du Québec est un gouvernement junior dans la Confédération canadienne.Il note l\u2019affaiblissement continu du poids politique du Québec.Il démontre l\u2019impossibilité d\u2019une réforme de la constitution canadienne pour satisfaire aux demandes raisonnables du Québec: l\u2019unanimité nécessaire des provinces est utopique.Il explique en outre que le Canada anglais peut modifier la constitution sans l\u2019accord du Québec (7 provinces représentant 50% de la population).Il croit qu \u2019un vrai référendum est la formule pour sortir SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 21 de l\u2019impasse.La pleine souveraineté lui semble le seul choix possible.Des modalités sont suggérées pour l\u2019accession du Québec à l\u2019indépendance.M.Tremblay affirme qu\u2019il n\u2019est pas nécessaire de maintenir les institutions fédérales actuelles pour réaliser une union monétaire et économique et qu\u2019un traité et un organisme commun peuvent suffire.Il termine son article en établissant un parallèle avec la Communauté Économique Européenne, après avoir souligné «que le problème fondamental du Québec est un problème politique et non pas économique, même si les implications économiques de tout choix politique sont importantes».1.La réalité constitutionnelle Une analyse de l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec serait incomplète si on ne considérait pas la dégradation de la position politique du Québec dans la fédération des provinces canadiennes.En tant que citoyens d\u2019une province, les Québécois élisent présentement 75 députés à la Chambre des Communes du Canada, sur un total de 293 députés, soit 25,6 pour cent du total.Québec, un gouvernement junior Si le parlement du Canada et le gouvernement du Canada n\u2019étaient pas le centre des principaux pouvoirs politiques au Canada, le poids politique du Québec à l\u2019intérieur de ce parlement et dans ce gouvernement serait moins une préoccupation.En réalité, le gouvernement fédéral n\u2019est pas un organisme de coordination: il constitue le gouvernement senior du Canada.C\u2019est lui qui détient les pouvoirs de la souveraineté nationale et de la personnalité internationale, en plus de détenir les pouvoirs résiduaires dans la constitution de 1867 et dans celle de 1982.Les gouvernements provinciaux sont des gouvernements juniors, dont les champs de responsabilités sont bien délimités et circonscrits par l\u2019article 92 de l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique.En tant que royauté constitutionnelle, le système politique canadien confère à la reine ou au gouverneur géné- 22 ral en conseil le contrôle ultime sur le territoire canadien, y compris le territoire du Québec.Affaiblissement du poids politique L\u2019accentuation historique du statut de minoritaires pour les Québécois dans le système canadien devrait être une préoccupation centrale de la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec.En effet, depuis la création du système fédéral actuel en 1867, le poids politique du Québec s\u2019est continuellement abaissé à mesure que le Canada anglais absorbait des vagues successives d\u2019immigrants.Il n\u2019y a aucune raison de croire que cette tendance séculaire puisse s\u2019arrêter ni se renverser au cours du vingt et unième siècle.Quelle est cette tendance?Comme le tableau qui suit l\u2019illustre bien, la position politique du Québec a subi une dégradation continuelle depuis 1867.Cette position s\u2019est dégradée, en effet, d\u2019environ 24 pour cent, passant du tiers au quart des sièges à la Chambre des Communes d\u2019Ottawa.Tableau 1 Proportion des députés québécois à la Chambre des Communes d\u2019Ottawa, 1867-1990 Année\tNombre de\tNombre total\tProportion en \tdéputés\tde députés\tpourcentage \t\tquébécois\t 1867\t65\t194\t33,5% 1896\t65\t213\t30,5 1908\t65\t221\t29,4 1917\t65\t235\t27,7 1925\t65\t245\t26,5 1949\t73\t262\t27,9 1953\t75\t265\t28,3 1964\t74\t264\t28,0 1974\t74\t264\t28,0 1984\t75\t282\t26,6 1990\t75\t295\t25,4 SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 23 Si on considère la seule baisse du poids politique numérique du Québec au parlement fédéral depuis le début du vingtième siècle, et qu\u2019on extrapole la tendance observée, cette position politique ne devrait pas dépasser 22,5 pour cent en l\u2019an 2050, et se situerait aux environs de 20,5 pour cent en l\u2019an 2090.La création de nouvelles provinces canadiennes et la poursuite d\u2019une immigration massive au Canada anglais pourraient ramener la position politique du Québec à moins de 20 pour cent en moins de cent ans.La conclusion est assez inévitable.En tant que société politique francophone en Amérique du Nord, la «province» de Québec est appelée à voir son poids politique diminuer dans le système politique canadien actuel.En effet, la constitution de 1867, comme amendée et rapatriée en 1982, confère au parlement d\u2019Ottawa et au gouvernement du Canada les principaux pouvoirs souverains sur le territoire du Québec.La baisse du poids politique du Québec dans le système canadien renforcera donc le pouvoir de la majorité anglo-canadienne sur l\u2019évolution et le développement du Québec francophone en Amérique du Nord, au cours des décennies à venir.Cette baisse du poids politique du Québec, ajoutée aux pressions venant du développement des communications et de l\u2019intégration économique nord-américaine, place le Québec sur la voie d\u2019une lente louisianisation dans l\u2019ensemble nord-américain.A cause de ces phénomènes de fond, une consolidation du contrôle politique du territoire du Québec par les Québécois eux-mêmes s\u2019impose.Autrement dit, les Québécois doivent devenir une majorité politique sur leur territoire et mettre fin à la relation politique minorité-majorité actuelle à l\u2019intérieur du système politique canadien.Canada ou Québec?Le gouvernement du Québec n\u2019a jamais entériné la constitution canadienne amendée de 1982, et la population du Québec n\u2019a jamais été directement consultée avant la mise en vigueur des nouvelles règles constitutionnelles.Même si cette constitution est légale par le droit «royal» de gouverner du gouvernement du Canada, cette constitution amendée de 1982 est illégitime sur le plan démocratique.L\u2019avenir politique et constitutionnel fondamental du Québec découlera du choix qui sera fait entre deux voies bien distinctes: ou 24 bien tenter de réformer et de modifier la constitution amendée de 1982, avant de l\u2019entériner officiellement, ou bien décider démocratiquement de se soustraire à cette constitution pour la remplacer par une constitution québécoise.Le premier choix confirmerait de façon irrévocable la position politique minoritaire des Québécois dans le système politique canadien.Le deuxième choix ferait des Québécois une majorité politique souveraine sur leur territoire.Un carcan permanent Avant 1982, et surtout avant le 22 juin 1990, plusieurs pouvaient sincèrement croire et espérer que le Québec pourrait amener le Canada anglais à une réforme en profondeur de la Constitution canadienne de manière à garantir au Québec un certain statut spécial ou «distinct».L\u2019échec des négociations constitutionnelles du lac Meech a démontré de façon éclatante et irréfutable qu\u2019une telle entreprise était constitutionnellement et politiquement impossible.Qu\u2019en fait, il s\u2019agissait d\u2019un rêve détaché de la réalité constitutionnelle et politique du pays réel appelé Canada.En effet, la constitution de 1982, par son article 41, établit la règle de l\u2019unanimité du gouvernement canadien et des dix gouvernements provinciaux pour tout changement constitutionnel majeur.En d\u2019autres termes, pour que des changements constitutionnels et politiques adaptés à la situation particulière du Québec puissent se faire, il faut que ces changements passent le test du plus petit dénominateur politique au Canada anglais.Le gouvernement Bourassa avait peut-être prévu ces difficultés en n\u2019exigeant, comme seules conditions à l\u2019acceptation de la constitution de 1982 par le Québec, que des modifications «minimales»1 1.a) Une règle d\u2019interprétation déclarant le Québec société «distincte»; b)\tretrait avec compensation des programmes fédéraux dans le champ des juridic-tions provinciales; c)\tconstitutionnalisation d\u2019une entente administrative sur rimmigration; d)\tparticipation du Québec à la nomination des juges de la Cour Suprême et constitutionnalisation des trois juges provenant du Québec; e)\tun droit de veto du Québec sur la modification des institutions politiques canadiennes. SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 25 sur cinq points qui ne remettraient nullement en cause le statut minoritaire du Québec au Canada, ni son statut de province canadienne.Cette fois-ci, ce furent les politiciens de Terre-Neuve et du Manitoba qui ont fait obstacle aux demandes du Québec.La prochaine fois, le refus pourrait venir de l\u2019île du Prince-Édouard ou de la Colombie britannique.Ceux qui croient que le Québec pourra, dans l\u2019avenir, obtenir des changements fondamentaux de la Constitution canadienne devront démontrer comment cela pourrait se faire avec l\u2019article 41 de la constitution de 1982.Paradoxalement, le Canada anglais peut procéder à des changements constitutionnels importants et impliquant directement le Québec, sans l\u2019approbation du Québec.En effet, l\u2019article 38(1) de la constitution de 1982 permet au gouvernement fédéral et à celui de sept provinces constituant cinquante pour cent de la population canadienne de modifier la constitution canadienne concernant le sénat canadien, la création de nouvelles provinces, le mode de représentation ou de l\u2019usage de l\u2019anglais ou du français, etc.11 est difficile de conclure autrement que la Constitution canadienne actuelle est un carcan inacceptable, qu\u2019elle ne peut logiquement être amendée en profondeur pour rencontrer les besoins du Québec et qu\u2019elle est une menace permanente dans ses dispositions d\u2019amendement qui plane sur l\u2019avenir du Québec en tant que «province» à majorité francophone au Canada.Plébiscite ou référendum?On peut dire brutalement que le ô/u/f constitutionnel du Québec a de facto été «appelé»», avec le rejet de l\u2019Entente constitutionnelle du lac Meech.Le Canada anglais a rejeté ce que le gouvernement du Québec avait lui-même établi comme plancher minimum, et maintenant, tous attendent de voir ce que le Québec a dans le ventre.Le «jeu» des exigences constitutionnelles plus ou moins minimales du Québec est fini.Il ne s\u2019agit plus de savoir si le Québec va retourner à la table constitutionnelle avec six, douze ou vingt «demandes», comme condition à son acceptation de la constitution amendée et rapatriée de 1982.Il s\u2019agit plutôt de savoir si la population du Québec est disposée à se résigner au statut de province 26 canadienne «comme les neuf autres», ou si elle souhaite plutôt que le Québec accède à la pleine souveraineté politique.En d\u2019autres termes, le choix fondamental du Québec consiste à savoir si les prochaines négociations avec le Canada anglais se feront à l\u2019intérieur de la constitution canadienne actuelle, ou à l\u2019extérieur de cette constitution.S\u2019il est une responsabilité et un service historique que la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnelle pourrait rendre à la population du Québec, ce serait bien d\u2019identifier et de circonscrire les grands choix politiques et constitutionnels entre lesquels la population du Québec devra ultimement trancher.L\u2019avenir politique et constitutionnel d\u2019une population n\u2019appartient pas à un gouvernement et encore moins à un parti politique.Même si techniquement la commission doit faire rapport au gouvernement du Québec, c\u2019est à la population du Québec qu\u2019elle présentera véritablement son rapport.La commission aura rempli son rôle si elle permet d\u2019éviter les erreurs et les illusions politiques et constitutionnelles des vingt dernières années.Ces erreurs et ces illusions découlent de la non-application des deux principes suivants: \u2014\tprimo, aucun gouvernement du Québec ne doit entreprendre des négociations constitutionnelles fondamentales sans un mandat clair et spécifique de la population du Québec; \u2014\tsecundo, aucune consultation spéciale sur les choix constitutionnels ne doit se faire sur la base d\u2019un oui ou d\u2019un non en réponse à une proposition gouvernementale plus ou moins partisane \u2014 cela s\u2019appelle un plébiscite \u2014: elle doit porter sur quelques grandes options mutuellement exclusives \u2014 ce qui s\u2019appelle un référendum.Le référendum tenu le 20 mai 1980 n\u2019était pas un véritable référendum, parce qu\u2019il portait sur l\u2019opportunité de confier ou non un mandat de négocier des changements constitutionnels au parti alors au pouvoir, le Parti québécois.On n\u2019a pas demandé à la population du Québec de se prononcer entre différents statuts constitutionnels.Dans lequel cas, le résultat de la consultation n\u2019aurait pu qu\u2019être positif.Dans un référendum, en effet, il n\u2019y a pas de oui ni de non, et SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 27 le choix fait par la population ne peut qu\u2019être majoritaire et positif.Aucune option ne peut en effet retenir l\u2019assentiment par défaut dans un référendum.En 1980, la population du Québec a voté contre le choix du gouvernement, mais n\u2019a pas pu se prononcer majoritairement en faveur d\u2019une autre option.C\u2019est ce qui a permis au gouvernement fédéral du temps d\u2019interpréter par supercherie le résultat du «référendum» en sa faveur.La commission devrait donc s\u2019assurer que les grands choix constitutionnels à soumettre à la population du Québec soient clairs et mutuellement exclusifs, tout en reflétant les intérêts supérieurs du Québec.2.Les grandes options constitutionnelles du Québec Les choix politiques et constitutionnels La Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec n\u2019a ni les moyens ni le temps d\u2019étudier en profondeur toutes les modalités, toutes les implications et tous les détails de chacune des options politiques et constitutionnelles qui s\u2019offrent au Québec.Elle se doit, par conséquent, de faire porter ses efforts et ses réflexions sur les principes de base et sur les choix réalistes et pratiques qui cadrent avec la situation actuelle de la province de Québec au Canada et en Amérique du Nord.À notre avis, ces grands choix politiques et constitutionnels se limitent à deux.\u2014 Ou bien les Québécois souhaitent que le Québec demeure une province à l\u2019intérieur de la fédération canadienne et il appartiendra au gouvernement du Québec de négocier, à l\u2019intérieur de la constitution actuelle, avec le gouvernement fédéral et les neuf autres gouvernements provinciaux des réformes et des changements constitutionnels, selon un certain nombre de propositions visant à faire reconnaître au Québec un statut de société distincte dans les domaines culturel et social.\u2014 Ou bien les Québécois se prononcent en faveur du principe de la souveraineté politique du Québec, mais que cette souveraineté ne soit proclamée qu\u2019au terme d\u2019une période de deux ans au cours de laquelle le gouvernement du Québec négociera avec le gouvernement du Canada à l\u2019extérieur de la constitution actuelle les modalités d\u2019accession à la souveraineté politique et les 28 ententes nécessaires pour préserver l\u2019union monétaire et le marché commun existants.On trouvera, à la fin, une formulation de question référendaire sur ces deux grands choix.Les autres grandes options politiques et constitutionnelles possibles sont ou bien illégitimes ou bien irréalistes.En effet, le statu quo constitutionnel et politique est inacceptable et est illégitime, parce qu\u2019il a été imposé au gouvernement du Québec et à la population du Québec sans leur consentement.L\u2019option du statu quo ne peut donc pas figurer parmi les choix politiques et constitutionnels du Québec.De même, l\u2019accession unilatérale et immédiate du Québec à l\u2019indépendance politique est irréaliste à cause du statut actuel de province du Québec et à cause de la forte intégration monétaire, financière, industrielle et commerciale qui lie le Québec aux autres provinces canadiennes.Et même si cette dernière option faisait partie des grands choix entre lesquels la population devrait trancher, elle ne ferait que rendre inévitable un deuxième référendum sur les deux choix véritablement fondamentaux indiqués précédemment.Les modalités des deux grands choix fondamentaux Il convient de souligner que le problème fondamental du Québec est un problème politique et non pas économique, même si les implications économiques de tout choix politique sont importantes.D\u2019ailleurs, le nom de la commission, créée le 5 septembre par l\u2019Assemblée nationale, s\u2019appelle à juste titre «Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec».Il apparaît évident qu\u2019il y va de l\u2019intérêt de tous que les relations économiques, commerciales et financières que les entreprises et les résidents du Québec entretiennent avec le reste du Canada et le reste de l\u2019Amérique du Nord ne soient pas perturbées par les choix politiques et constitutionnels du Québec.Il est tout aussi évident qu\u2019on ne peut faire une condition préalable de maintien de toutes les institutions politiques canadiennes ayant présentement juridiction sur le territoire québécois.Ceci ne pourrait conduire qu\u2019à l\u2019immobilisme et au statu quo.La question ne se posera même pas, si la population du Québec opte pour entreprendre des négociations constitutionnelles à l\u2019inté- SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 29 rieur de la constitution actuelle.Dans ce contexte, les choix du Québec ne sont pas alors des choix, mais des propositions que les dix autres gouvernements canadiens auront l\u2019occasion d\u2019écarter ou d\u2019accepter.La question se pose véritablement, si la décision de la population se porte en faveur du principe de la pleine souveraineté politique du Québec.L\u2019adoption d\u2019un tel principe ne peut ni ne doit être conditionnelle à ce qui plaît à d\u2019autres populations ou à d\u2019autres gouvernements.Ou le Québec est souverain, ou il ne l\u2019est pas, et il n\u2019appartient pas aux populations ou aux gouvernements de Terre-Neuve ni du Manitoba ni de quelque autre province défaire ce choix à la place des Québécois.Il y a des principes qui ne sont pas négociables, même si les modalités de leur application peuvent l\u2019être.Sur cette question, une distinction claire doit être faite entre la décision de principe d\u2019accession à la pleine souveraineté politique du Québec, à l\u2019occasion d\u2019un référendum, et la date de proclamation ou de promulgation d\u2019un tel état de fait.La commission pourrait recommander, par exemple, qu\u2019une période de deux ans soit prévue entre les deux événements, afin de permettre la tenue de négociations intensives Québec-Ottawa, à l\u2019extérieur de la constitution actuelle.De telles négociations porteraient sur deux ordres distincts de sujets: premièrement, sur les modalités techniques de l\u2019accession du Québec à la pleine souveraineté (transferts des mécanismes de perception des impôts et des fonctionnaires fédéraux, etc.), et deuxièmement, sur la négociation d\u2019ententes mutuellement avantageuses aux deux pays et la signature de traités concernant le maintien et la stabilité des relations monétaires, commerciales et économiques.Il devrait être bien clair qu\u2019à la fin de cette période de transition de deux ans, la proclamation de la décision référendaire serait automatique et irrévocable.Cela, évidemment, afin d\u2019éviter que les choix politiques et constitutionnels du Québec puissent être bloqués par des tactiques provenant de l\u2019extérieur.Quel que soit le choix référendaire du Québec, la liste des sujets et propositions à négocier avec nos voisins du Canada anglais devra avoir été établie par les deux organisations qui chapeauteront les deux grandes options politiques et constitutionnelles du Québec.La 30 commission pourrait recommander, suggérer ou énumérer une série de propositions concernant des négociations à entreprendre, à l\u2019intérieur ou à l\u2019extérieur de la constitution actuelle, avec le Canada anglais.Une telle liste ne pourrait cependant qu\u2019être indicative et ne pourrait assujettir le choix fondamental de la population du Québec aux conclusions de ces négociations.Un traité sur la monnaie Le plus grand danger, dans le débat actuel, et la plus grande source de confusion viennent de la proposition que le maintien des relations monétaires, commerciales et économiques entre le Québec et le reste du Canada exige le maintien des institutions politiques fédérales actuelles.Disons-le, l\u2019association monétaire et économique entre le Québec et le Canada, de même que le libre-échange entre le Québec et les États-Unis, n\u2019exigent nullement la participation du Québec au fonctionnement du parlement fédéral canadien.En fait, l\u2019accession du Québec à la pleine souveraineté politique exige plutôt que le Québec se retire formellement des institutions politiques actuelles.Il est donc faux de prétendre que le maintien de l\u2019union monétaire actuelle exige le maintien du parlement fédéral actuel.Pour avoir été conseiller pendant quatre ans de l\u2019Union monétaire Ouest-Africaine, je peux témoigner qu\u2019un traité et un organisme monétaire commun sont les deux seules conditions nécessaires et suffisantes pour le fonctionnement d\u2019une telle union.La même remarque vaut pour tout autre entente ou traité sur le plan commercial, industriel ou financier.La constitution de commissions politiques mixtes, Québec-Canada, sur le modèle de la commission qui administre le traité de libre-échange Canada-États-Unis, est tout ce qui est requis pour la mise en œuvre de telles ententes.L\u2019exemple de la communauté européenne On invoque parfois l\u2019exemple de la Communauté Économique Européenne, dont les pays membres sont des pays souverains, en tant que modèle des relations futures que le Québec souverain pourrait entretenir avec le Canada anglophone.D\u2019une part, il convient de souligner que la CEE est constituée de pays pleinement souverains, et non pas de provinces ou de dépendances.D\u2019autre part, il SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 31 convient aussi de souligner que les institutions de la CEE respectent cette souveraineté.En effet, le véritable pouvoir de décision dans la Communauté est le Conseil des ministres, désigné par les états-membres.Sur le plan administratif, la Commission européenne est l\u2019organisme qui veille à l\u2019application des traités de la Communauté.La Cour de justice de la CEE est un organisme qui règle les désaccords pouvant survenir entre les États à propos de l\u2019application des traités.La Communauté Économique Européenne a été créée en 1958, et l\u2019union douanière avec une structure tarifaire commune a été complétée le 1er juillet 1968.Les institutions fondamentales mentionnées ci-haut ont été créées dès le début de la CEE.Ce n est pas le cas de l\u2019Assemblée parlementaire européenne, sorte de parlement, laquelle fut inaugurée en 1958.Elle était composée, jusqu\u2019en 1979, de membres désignés par les parlements des pays membres.Ce n est qu\u2019en 1979 que l\u2019Assemblée parlementaire européenne devint une législature élue, avec 434 membres.La Communauté Économique Européenne a, par conséquent, fonctionné avec succès pendant 21 ans avant d\u2019avoir une assemblée élue.Celle-ci n\u2019est donc pas un organisme essentiel au fonctionnement de la Communauté Economique Européenne.L\u2019Assemblée fut d\u2019abord créée pour consolider les liens politiques entre les pays membres de la CEE, mais ce «parlement» n\u2019élit aucun gouvernement et n\u2019exerce aucun pouvoir législatif ni exécutif.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une assemblée délibérante, capable de faire des suggestions et même, au besoin, de censurer ou de désavouer la Commission européenne.Le pouvoir réel de décision dans la CEE appartient au Conseil des ministres, lequel est constitué de membres nommés pour les États membres, à raison d\u2019un ministre par pays.La confuse communauté canadienne Par conséquent, comparer l\u2019Assemblée parlementaire européenne au parlement du Canada, avec sa Chambre des Communes, son Sénat et son gouvernement souverain, relève de la mystification! En effet, il n est pas invraisemblable, dix ans ou plus après la mise en œuvre de traités de coopération monétaire, commerciale et économique entre le Québec et le Canada, qu\u2019une institution politique, comme une Assemblée parlementaire commune, puisse être créée par les deux États.Ce «parlement» Québec-Canada n\u2019aurait cepen- 32 dant aucune affinité avec le parlement du Canada.Prétendre le contraire équivaut à semer la confusion dans les esprits et constitue une tentative maladroite de déguiser le statu quo politique et constitutionnel au Canada.De plus, une telle assemblée de parlementaires, nommés ou élus, ne serait sans doute pas établie à Ottawa ni à Québec.Elle serait plutôt située dans un endroit cosmopolite comme Montréal.Rappelons que l\u2019Assemblée parlementaire européenne est à Strasbourg (France), tandis que la plupart des autres organismes de la CEE sont à Bruxelles (Belgique).Une commission Québec-Canada Par conséquent, on peut dire que la supervision des traités de coopération monétaire et économique entre le Québec et le Canada exigera la création d\u2019une Commission ministérielle mixte Québec-Canada.Il serait aussi nécessaire qu\u2019un Tribunal du Marché Commun Québec-Canada soit constitué afin de trancher les différends entre les États membres, à propos de l\u2019application des ententes et des traités.Là s\u2019arrêtent les organismes communs essentiels.La constitution d\u2019une assemblée parlementaire Québec-Canada pourrait s\u2019avérer souhaitable dans un avenir plus ou moins lointain, mais n\u2019est nullement une condition préalable ou nécessaire ni à 1 accession du Québec à la souveraineté politique, ni à la coopération monétaire et économique institutionnalisée entre le Québec et le Canada.Ce serait, autrement, mettre la charrue devant les bœufs! On est en droit de s\u2019attendre à ce que la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec clarifie les choses et évite de tomber dans les pièges du double langage.Appendice Tableau 2.Exemple d\u2019un libellé de questions pour un référendum constitutionnel au Québec Des deux choix politiques et constitutionnels suivants, lequel préférez-vous?1.Que le Québec demeure une province canadienne et que le SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 33 gouvernement du Québec négocie, à l\u2019intérieur de la constitution canadienne actuelle, avec le gouvernement fédéral et les neuf autres gouvernements provinciaux, une réforme du système fédéral canadien, de manière à conférer au Québec le statut de société distincte dans les domaines culturel et social.2.Que le principe de la souveraineté politique du Québec soit reconnu et que cette souveraineté soit proclamée au terme d\u2019une période de deux ans, au cours de laquelle le gouvernement du Québec négociera avec le gouvernement du Canada, à l\u2019extérieur de la constitution canadienne actuelle, les transferts de pouvoirs et de responsabilités et les ententes requises pour la préservation de l\u2019union monétaire et du marché commun existants.Pourquoi un référendum plutôt qu\u2019un plébiscite?Pourquoi les principales options constitutionnelles et politiques qui sont offertes aux Québécois doivent-elles figurer sur le bulletin référendaire?Essentiellement, parce que lorsqu\u2019une seule option est présentée, cela crée automatiquement une option de rechange, qui devient une «boîte magique» et qui rassemble tous les opposants à l\u2019option proposée.En effet, quand les autres options sont absentes du bulletin référendaire, elles ne peuvent être discutées et jugées à leurs mérites, mais peuvent demeurer floues et imprécises.De cette façon, elles n\u2019ont pas besoin d\u2019être précisées et peuvent être fondues dans une seule option de rechange, magique et mythique.L\u2019exemple du référendum du 20 mai 1980 est une bonne illustration de ce qui précède.Même si l\u2019option du fédéralisme «renouvelé» ne figurait pas officiellement sur le bulletin référendaire, c\u2019est autour d\u2019elle que purent ou durent se regrouper tous ceux qui s\u2019opposaient, pour une raison ou une autre, à l\u2019option gouvernementale.Mais parce que cette option de rechange «fantôme» ne figurait pas sur le bulletin référendaire, elle put demeurer floue et imprécise.De cette façon, Claude Ryan pouvait y donner son interprétation, Pierre E.Trudeau avait la sienne, et ainsi de suite.Si le camp du Non, artificiellement rassemblé par la mauvaise stratégie gouvernementale, avait été forcé de mettre en termes concrets et précis cette option «magique», non seulement des dissensions se seraient produites, mais personne n\u2019aurait pu, par après, y substituer sa propre version.En 34 réalité, comme il fut amplement démontré par la suite, la «boîte magique» du fédéralisme renouvelé était une sorte d\u2019auberge espagnole où tout le monde y trouvait ce qu\u2019il y avait amené.Éviter la même erreur Il importe donc que la même erreur ne soit pas répétée avec le prochain référendum constitutionnel et politique au Québec.Les principales options légitimes et réalistes doivent être définies et figurer sur le bulletin référendaire.Ceci est d\u2019autant plus important que la même situation qu\u2019en 1980 prévaut aujourd\u2019hui: le gouvernement Bourassa aura sa version d\u2019un fédéralisme renouvelé «mythique», le premier ministre Brian Mulroney a déjà reporté «à plus tard» toute élaboration d\u2019une proposition constitutionnelle, tandis que Jean Chrétien et le Parti libéral du Canada promettent de proposer quelque chose dans.quelques années.Même le Conseil du patronat du Québec a une formule de remplacement pour le statu quo constitutionnel! Il importe de forcer tout ce monde à s\u2019entendre sur une option de rechange, réaliste et crédible, et non pas permettre qu\u2019ils se retrouvent tous rassemblés, par défaut ou par erreur stratégique, autour d\u2019une «boîte magique» où chacun trouvera ce qu\u2019il voudra bien y trouver.L\u2019absence de prise en considération de l\u2019option de rechange crée une situation déséquilibrée, puisque les défenseurs de l\u2019autre option, celle qui se trouve formellement sur le bulletin référendaire, sont forcés de préciser et de défendre chaque facette de cette dernière.Quand un politique tonitrue comme Jean Chrétien que les défenseurs de la souveraineté politique du Québec doivent «faire la démonstration» de ci ou de ça, il se donne un beau rôle.Il n\u2019a pas à démontrer quoi que ce soit et il peut déclarer impunément que dans «x» années, il aura quelque chose à dire sur la forme d\u2019un fédéralisme renouvelé.Cette supercherie intellectuelle et politique ne doit pas se reproduire en 1991.Il incombe à tous d\u2019exiger auprès des membres de la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec que les principales options et leurs implications soient clairement définies et évaluées au mérite.De cette façon, il deviendra impos- SOUVERAINETÉ \u2014 MARCHÉ COMMUN \u2014 LIBRE-ÉCHANGE 35 sible que les opposants à la souveraineté politique du Québec puissent se regrouper autour d\u2019une «boîte magique», imprécise et mythique, qui ne servirait encore une fois qu\u2019à tromper la population.Il y a beaucoup à parier que la fameuse «boîte magique» du fédéralisme «renouvelé» ou «réaménagé» se révélera une «boîte de Pandore».L\u2019avenir du Québec ne peut se jouer par un oui ni par un non sur une seule option.Il faut choisir entre des options de rechange pour le développement et l\u2019épanouissement futurs du Québec en Amérique du Nord.Et ces options doivent être comparées et évaluées par la population québécoise, si on veut que celle-ci choisisse en toute connaissance de cause son avenir.Lors d\u2019un référendum, espérons-le en 1991, toutes les cartes devront être sur la table.Q Le Québec face à la Cour suprême: que faire?André BZDERA Université de Montréal Résumé En février 1990, monsieur Bzdera publiait un article sur la Cour suprême.En décembre dernier, le professeur Henri Brun traitait du même sujet.Le texte de ce jour présente des opinions et des commentaires complémentaires.Monsieur Bzdera rappelle que la Cour suprême «appuie invariablement le gouvernement fédéral» et qu\u2019elle est contrôlée uniquement par le fédéral.Les juges ont adopté «une vision unitaire» de la fédération et ils «participent à leur façon à cette \u2018dynamique centralisatrice\u2019 de l\u2019Etat fédéral».L\u2019auteur conclut que «la simple existence d\u2019une cour suprême engendre un effet politique centralisateur sur l\u2019ensemble du système politique».Le Québec face à la Cour suprême canadienne Est-ce possible de réformer la Cour suprême du Canada de LE QUÉBEC FACE À LA COUR SUPRÊME: QUE FAIRE?37 façon qu\u2019elle tienne mieux compte, dans son interprétation de la constitution canadienne, des intérêts de la province de Québec et de tous les Québécois?À l\u2019heure des travaux de la Commission Bélanger-Campeau sur notre avenir constitutionnel, nous pensons qu\u2019il serait souhaitable de revoir la question de la réforme des institutions fédérales et, le cas échéant, de la création de nouvelles institutions communes canado-québécoises.Mais avant de pouvoir discuter de la réforme de la Cour suprême et de la nature du projet constitutionnel que le gouvernement du Québec pourrait adopter en vue des prochaines négociations, il faut nécessairement mieux comprendre le rôle politique de la Cour suprême fédérale actuelle1.La Cour suprême est une institution judiciaire fédérale qui remplit plusieurs fonctions statutaires et constitutionnelles, mais nous nous intéresserons principalement à son rôle d\u2019interprète final du fédéralisme canadien.Le contrôle de constitutionnalité permet aux juges de la Cour suprême, selon la vision classique du fédéralisme, d\u2019être l\u2019arbitre neutre des conflits survenant entre le gouvernement fédéral et les provinces.Or, dans les faits la Cour suprême canadienne appuie invariablement le gouvernement fédéral lors des grands conflits politiques, et notamment ceux qui opposent Québec et Ottawa.La Cour est fédérale Prenons quelques récentes décisions importantes de la Cour suprême.Que ce soit dans les litiges relatifs aux ressources sous-marines du plateau continental (et du golfe du Saint-Laurent), à la télédiffusion par câble, au statut de la langue française (administration, écoles, affichage), au rapatriement de la constitution, au droit de veto constitutionnel du Québec, ou à la protection de l\u2019environnement, la Cour suprême soutient presque sans exception l\u2019affaiblis- 1.Le gouvernement péquiste a commandité tôt dans son premier mandat une étude de l\u2019effet de la Cour suprême sur le fédéralisme, mais l'auteur de celte étude ne proposait qu\u2019une analyse strictement juridique, délaissant toute perspective politique ou comparative.Cela explique en partie l\u2019étonnante naïveté politique des propositions de réforme de la Cour suprême mises de l'avant par les gouvernements Lévesque, Johnson et Bourassa.Gilbert L\u2019Écuyer, La Cour suprême du Canada et le partage des compétences 1949-1978, Québec, Gouvernement du Québec, 1978. 38 sement des pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale au profit du parlement fédéral et des cours de justice2.Plusieurs commentateurs s\u2019attendent, d\u2019ailleurs, à ce que la Cour suprême interdise le domaine des affaires étrangères aux provinces et renverse ainsi la jurisprudence britannique qui établissait un parallélisme entre les compétences législatives et les pouvoirs relatifs aux affaires internationales3.Lors du rapatriement de la constitution Comme illustration, considérons le rôle joué par la Cour suprême lors du rapatriement de la constitution en 1981 et 1982, un moment fort dans l\u2019évolution constitutionnelle du Canada.Dans la première cause concernant le droit du gouvernement fédéral de rapatrier et de modifier unilatéralement la constitution canadienne sans l\u2019accord des provinces, la Cour suprême décida que le projet fédéral était parfaitement constitutionnel.Ce faisant, la Cour implora le gouvernement fédéral et les provinces de s\u2019entendre, mais la position de négociation des provinces était désormais irrémédiablement affaiblie et les provinces anglaises ont rapidement accepté le projet fédéral avec quelques changements mineurs.Dans la seconde cause, la Cour refusa de reconnaître le veto constitutionnel du Québec qui était pourtant respecté jusqu\u2019en 1980 par tous les gouvernements canadiens.Ainsi, les juges de la Cour suprême soutinrent un projet constitutionnel qui diminuait les pouvoirs de l\u2019Assemblée Nationale (notamment en matière de langue 2.\tDans l\u2019ordre: Renvoi relatif aux droits sur les ressources sous-marines au large des côtes de la Colombie britannique [1967] R.C.S.792 et Renvoi relatif au plateau continental de Terre-Neuve [1984] 1 R.C.S.86; Régie des services publics c.Dionne [1978] 2 R.C.S.141; P.G.Québec c.Blaikie [1979] 2 R.C.S.1016 et P.G.du Manitoba c.Forest [1979] 2 R.C.S.1032; P.G.Québec c.Québec Association of Protestant School Boards [1984] 2 R.C.S.66; Ford c.P.G.Québec [1988] 2 R.C.S.712; Renvoi relatif à la résolution pour modifier la constitution [1981] 1 R.C.S.753; Renvoi relatif à l\u2019opposition à une résolution pour modifier la constitution [1982] 2 R.C.S.793; R.c.Crown Zellerbacli [1988] 1 R.C.S.401.3.\tLes décisions de la Cour suprême qui tendent vers une restriction des pouvoirs extérieurs des provinces incluent notamment Renvoi relatif aux droits sur les ressources sous-marines au large des côtes de la Colombie britannique [1967] R.C.S.792, MacDonald c.Vapor Canada Ltd [1977] 2 R.C.S.134, et R.c.Crown Zel-lerbach [1988] 1 R.C.S.401. LE QUÉBEC FACE À LA COUR SUPRÊME: QUE FAIRE?39 d\u2019enseignement) et qui niait au gouvernement du Québec un droit de veto dans la nouvelle formule d\u2019amendement constitutionnel (sauf en matière de réforme des institutions centrales de la fédération).Les juges sont fédéralistes unitaires Dans ce type de conflit politique entre les deux ordres étatiques, il est illusoire de croire que la Cour suprême en déciderait autrement.Considérons les faits suivants: six des neuf juges de la Cour étaient nommés à la Cour suprême par Pierre Trudeau; chaque juge ainsi nommé possédait une longue expérience en tant que juge d\u2019une cour d\u2019appel provinciale (ou comme professeur de droit) \u2014 par conséquent, la philosophie politique et sociale des juges était bien connue du premier ministre; ils sont majoritairement anglophones et souvent unilingues anglais; ils doivent obligatoirement habiter la capitale fédérale; et le gouvernement fédéral contrôle l\u2019administration de la Cour (salaires et fonctionnement interne).En plus, dans la cause sur le rapatriement, on constate que le projet fédéral (avec la Charte des droits et libertés) augmentait considérablement le pouvoir politique des juges canadiens, et au moment où la Cour suprême a rendu sa décision sur le droit de veto en fin 1982, la nouvelle constitution avait déjà force de loi et portait la signature de la reine Élisabeth.D\u2019ailleurs, depuis que la Cour suprême est devenue en 1949 la cour de dernière instance, elle n\u2019a jamais invalidé aucune loi fédérale importante.Ces décisions judiciaires en faveur du gouvernement fédéral étaient donc inéluctables.Mais pour décider comme ils l\u2019ont fait, les neufs juges de la Cour ont dû renier un large segment du constitutionnalisme canadien reconnaissant le fédéralisme comme élément fondamental de la structure gouvernementale canadienne.À cette vision fédérative et pluraliste du pays, les juges opposent une vision unitaire qui serait peut-être acceptable dans les fédérations assez homogènes, telles l\u2019Australie, les États-Unis ou l\u2019Allemagne, mais ne peut convenir aux besoins de la fédération canadienne.Un biais centralisateur D\u2019une façon semblable, on constate qu\u2019il existe un biais nationaliste dans la jurisprudence relative à la Charte des droits et libertés.Il est ainsi remarquable que les seules lois importantes invalidées 40 par la Cour suprême au nom de la Charte sont quelques lois québécoises sur la langue française \u2014 ce qui en dit long sur l\u2019objectif principal des rédacteurs de la Charte et de la vision politique des juges nommés par le gouvernement fédéral.La plupart des décisions judiciaires concernant la Charte, concentrées dans les domaines de l\u2019administration de la justice et des procédures policières, ne changent pas grand-chose.Et lorsque les juges s\u2019inspirent de la jurisprudence étrangère relative aux droits de la personne, ils ne regardent qu\u2019au sud de la frontière, écartant du revers de la main la diversité des expériences constitutionnelles européennes, notamment en Suisse et en Belgique.Qu\u2019est-ce qui explique ce biais centralisateur et nationaliste de la Cour suprême?Nous avons déjà évoqué les deux éléments explicatifs majeurs: la position institutionnelle fragile de la Cour (c\u2019est une simple création statutaire du gouvernement fédéral) et le processus de nomination qui demeure à l\u2019entière discrétion du premier ministre canadien.D\u2019ailleurs, de toutes les cours suprêmes ou constitutionnelles des fédérations démocratiques, la nôtre est la plus dépendante à l\u2019égard du gouvernement fédéral.Considérons maintenant quelques éléments supplémentaires concernant la nature de la prise de décision judiciaire, ce qui nous aidera a mieux préciser et comprendre le rôle politique de la Cour suprême.La forme de la décision Dans toute cause constitutionnelle, il existe invariablement deux théories juridiques opposées de valeur égale, chacune soutenue par un raisonnement défendable et logique.Comment d\u2019ailleurs expliquer que les juges se divisent souvent sur le raisonnement et que les cours d\u2019appel des provinces peuvent arriver à des conclusions diamétralement opposées?Disposant d\u2019une telle «marge de manœuvre» décisionnelle, les juges de la Cour suprême agissent alors selon leurs convictions profondes, qu\u2019elles soient «juridiques», politiques ou autres.La forme de la décision judiciaire diffère également de la décision gouvernementale à laquelle nous sommes habitués.Une décision controversée adoptée par la Cour suprême est souvent émise sous forme d\u2019opinion unanime qui ne porte aucune signature.Toute la légitimité de l\u2019institution de la Cour suprême est mise en jeu dans LE QUÉBEC FACE À LA COUR SUPRÊME: QUE FAIRE?41 le but de défendre la décision auprès du public, mais ce recours à l\u2019obscurantisme nie en fin de compte le caractère censément «neutre» des cours de justice, car les juges établissent une distinction entre les causes ordinaires et les causes «politiques».Parfois, les décisions judiciaires arrivent trop tard pour avoir un quelconque effet sur la réalité politique.La Cour peut alors nier qu\u2019il existe une violation du droit constitutionnel ou refuser d\u2019entendre la cause.D\u2019une façon semblable, la Cour suprême refuse d\u2019entendre des litiges concernant l\u2019exercice de certains pouvoirs du gouvernement fédéral, dont le pouvoir sur les affaires extérieures et le pouvoir de dépenser dans les domaines de compétence provinciale.Un pouvoir centralisateur Nous avons sans doute négligé quelques éléments explicatifs du biais centralisateur et nationaliste de la Cour suprême du Canada, mais il nous suffit de constater qu\u2019ils sont nombreux et convaincants.Ce que nous devons déduire de ce tour d\u2019horizon du rôle politique de la Cour suprême canadienne, c\u2019est que sa réforme ne sera pas chose facile, parce que le pouvoir judiciaire hiérarchique existe précisément pour exercer un pouvoir politique central.Que ce soit les King\u2019s Courts que les Normands imposaient aux Saxons en Angleterre, les cours administratives françaises créées à la suite de la Révolution, ou les cours suprêmes et constitutionnelles des fédérations occidentales, l\u2019exercice centralisé et uniforme du pouvoir politique demeure l\u2019élément commun à tous les systèmes judiciaires.Ainsi, on constate qu\u2019il existe un net biais centralisateur et nationaliste des cours suprêmes des fédérations étrangères (États-Unis, Australie, Allemagne, Suisse) et des structures gouvernementales de type quasi-fédératif (Communauté européenne et Italie)4.Le cas canadien n\u2019est pas unique: il fait partie d\u2019un phénomène commun à toutes les fédérations modernes.Conclusion Devons-nous alors conclure que la formule judiciaire d\u2019«arbi- 4.Voir André Bzdera, L\u2019impact de quelques arrêts sur le partage des pouvoirs au Canada, aux États-Unis et dans les Communautés européennes, Montréal, Université de Montréal, 1990. 42 trage» des conflits entre les deux paliers de gouvernements dans l\u2019État fédéral est un échec (du point de vue de l\u2019autonomie provinciale)?Ou devons-nous récuser plutôt le fédéralisme lui-même comme système politique qui démontre un biais structurel et profond envers la centralisation des pouvoirs, comme le soutiennent certains auteurs québécois?Selon ce dernier point de vue, il n\u2019est pas surprenant que les cours suprêmes fédérales participent à leur façon à cette «dynamique centralisatrice» de l\u2019État fédéral moderne, parfois comme témoin des événements, parfois comme accélérateur du processus.Notre réflexion sur le rôle politique de la Cour suprême du Canada nous amène à douter de l\u2019efficacité de tout projet de réforme de la Cour, y compris une réforme conçue de façon à adoucir la tendance centralisatrice constatée.Si l\u2019expérience étrangère peut nous servir de guide, une telle réforme «fédéraliste» \u2014 car elle ne vise qu\u2019à garantir la permanence du partage des pouvoirs \u2014 devrait inclure les éléments suivants: la création d\u2019un tribunal constitutionnel spécialisé; la nomination provinciale de la plupart des juges; l\u2019installation du tribunal en dehors de la capitale fédérale; une clarification des techniques d\u2019interprétation constitutionnelle; l\u2019interdiction de la décision anonyme et/ou unique; et finalement, la décision judiciaire d\u2019invalider une loi provinciale devrait nécessiter une majorité renforcée des juges5.Remarquons qu\u2019une telle réforme se démarque nettement de la plupart des projets de réformes proposés depuis 1960, y compris le volet de l\u2019Accord du lac Meech concernant la Cour suprême, car celles-ci ne visaient qu\u2019à renforcer la légitimité politique de la Cour suprême auprès des Canadiens et des Québécois.Mais en fin de compte, deux facteurs militent contre le succès d\u2019une réforme importante de la Cour suprême.D\u2019abord, il est improbable que le gouvernement fédéral et les provinces anglophones 5.Il est difficile pour des «fédéralistes» de réfuter la nécessité de ce dernier élément de réforme, car si la fédération canadienne existe pour pallier la démocratie majoritaire de tendance unitaire et pour préserver la diversité provinciale, pourquoi devons-nous acquiescer à un système de votation à la majorité simple (et à la centralisation des pouvoirs qui en résulte)?D\u2019ailleurs, si le processus formel d'amendement constitutionnel exige une majorité renforcée des gouvernements canadiens (et parfois l'accord unanime des onze gouvernements), le processus informel d\u2019amendement constitutionnel que constitue l\u2019interprétation judiciaire devrait, logiquement, refléter ce même idéal démocratique et pluraliste. LE QUÉBEC FACE À LA COUR SUPRÊME: QUE FAIRE?43 acceptent une réforme de la Cour voulant protéger l\u2019autonomie provinciale ou québécoise, car l\u2019Accord du lac Meech semble représenter un seuil maximal que les Canadiens anglais ne veulent pas dépasser.Deuxièmement, l\u2019expérience des fédérations étrangères suggère que la simple existence d\u2019une cour suprême engendre un effet politique centralisateur sur l\u2019ensemble du système politique.Q La vie quotidienne des femmes: entre famille et travail Lucie MERCIER chercheure Institut québécois de recherche sur la culture Madame Mercier rappelle le mode de vie de la femme québécoise au début du siècle.Elle mentionne les changements profonds causés par l\u2019industrialisation et l\u2019entrée de la femme sur le marché du travail.Elle souligne à la fois l\u2019inadaptation des entreprises au travail féminin et les difficultés qu\u2019éprouvent la femme à concilier la famille et le travail.À la recherche d\u2019un équilibre entre les dimensions professionnelles et familiales, Vauteure suggère des projets et des idées: garderies, congés parentaux, horaires flexibles, années sabbatiques.Il s\u2019ensuit une modification de la structure du travail et une façon nouvelle d\u2019envisager une carrière qui ne serait plus une fin en soi.La société québécoise est-elle capable d\u2019«améliorer les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses qui entretiennent des projets familiaux» ? LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 45 Un peu d\u2019histoire Depuis le début du siècle, la vie quotidienne des Québécoises a connu d\u2019importantes transformations.Autour de 1900, la majorité d\u2019entre elles vivaient encore dans un cadre rural et traditionnel.Outre le père, la mère et les enfants, la maisonnée comptait parfois d\u2019autres membres de la parentèle.Dans ce type d\u2019existence, les femmes détenaient de lourdes responsabilités, car en plus des charges domestiques, elles s\u2019occupaient souvent des travaux de la terre.D\u2019une certaine manière, elles étaient productrices au même titre que leur conjoint; on y pratiquait une économie de subsistance.La contribution de l\u2019homme et de la femme était donc indispensable à la bonne marche de la maison.Un tel contexte laissait peu de place au questionnement sur soi et à l\u2019épanouissement de la personne; la satisfaction des besoins élémentaires primait.Seules les familles bourgeoises jouissaient d\u2019une meilleure qualité de vie; elles pouvaient se prévaloir d\u2019aides domestiques, bien que leur nombre fût en régression depuis le développement industriel.Enfin, malgré des conditions matérielles favorables, les femmes des milieux bourgeois n\u2019ont pas toutes eu l\u2019occasion de s\u2019illustrer au plan social ou artistique.Et l\u2019industrialisation apparut Avec l\u2019industrialisation et la croissance de l\u2019urbanisation, les modes de vie se sont peu à peu modifiés, entraînant une séparation plus nette des sphères publique et privée.L\u2019homme exerçait de moins en moins ses fonctions aux entours de la maison familiale.Son travail était effectué désormais dans un autre lieu; pendant ce temps, la femme demeurait au foyer et continuait d\u2019assumer le maternage et les responsabilités domestiques.Le support obtenu auparavant d\u2019autres femmes de son entourage (mère, sœur, voisine, etc.) a été progressivement remplacé par des instruments.En effet, les progrès techniques se sont étendus jusqu\u2019au domaine privé.Des appareils électroménagers ont fait leur apparition et sont entrés graduellement dans l\u2019univers domestique, allégeant certaines pratiques.De nouvelles formes de gestion des travaux ménagers se sont alors développées.Elles s\u2019accompagnent d\u2019une dimension affective; ainsi, coudre, laver, nettoyer, astiquer trouvent dorénavant leur sens dans une profession d\u2019amour.La femme qui aime vraiment sa famille 46 pose ces gestes avec une délicate attention.Le modèle de la maîtresse de maison exécutant les tâches avec rigueur, méthode, minutie s\u2019est érigé.C\u2019est vers ce moment que moult corvées autrefois accomplies chez soi ont été peu à peu prises en charge par l\u2019industrie (fabrication des tissus, vêtements, préparation des aliments, etc.), transformant ainsi les rôles féminins.La production domestique est donc entrée dans une importante mutation.Les femmes sur le marché du travail Les années de l\u2019après-guerre, et ce jusque vers 1970, sont caractérisées par l\u2019uniformité des genres de vie.Le modèle familial avec l\u2019homme pourvoyeur et la femme destinée aux fonctions maternelles et domestiques prédomine.Mais déjà, au cours de la décennie soixante, de nombreux changements commencent à s\u2019opérer.Amélioration des conditions de vie, allongement de la période de scolarité, développement de la contraception, réduction de la taille des familles en sont quelques-uns.Cependant l\u2019une des transformations majeures de ces trente dernières années est sans conteste l\u2019entrée massive des femmes sur le marché du travail.Bien que leur apport à l\u2019emploi1 n\u2019eût pas été un phénomène nouveau, ce n\u2019est qu\u2019à partir des années 1960 que leur taux de participation se met à grimper de façon significative et cette tendance a continué de s\u2019accroître pour atteindre 53,4% en 19892.Il y a trente ou quarante ans, les femmes avaient un rapport au travail de courte durée; une fois mariées, elles quittaient généralement leur emploi.Ce n\u2019était guère un sujet de discussion.Il allait 1.\tSelon Suzanne Messier, entre 1911 et 1971, le taux global de participation à la main-d\u2019œuvre des Québécoises a continuellement augmenté.Il était de 16% en 1911 et de 35% en 1971.Suzanne Messier.Les femmes ça compte.Profil socioéconomique des Québécoises.Québec, Conseil du statut de la femme, 1984, p.22.2.\tSimon Langlois et al., La société québécoise en tendances, 1960-1990.Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, p.143.Louise Motard et Camille Tardieu soulignent que de 1951 à 1986, la proportion de femmes participant à la main-d\u2019œuvre est passée de 25,1% à 51,3%; elle a donc doublé.En 1961, on trouve 28,2% de femmes qui participent à la main-d\u2019œuvre, en 1971 elles sont 35% et en 1981, 47,5%.Le taux le plus élevé de participation se trouve dans la catégorie d\u2019âge des 25-54 ans.Cette augmentation est due à l\u2019intégration des femmes mariées, séparées ou divorcées.Louise Motard et Camille Tardieu.Les femmes ça compte.2e édition.Québec, Les Publications du Québec, 1990, p.53-54, 66. LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 47 de soi qu\u2019elles se vouent en priorité à leur famille.Toutefois, dans les années soixante, des femmes maintiennent de plus en plus leur emploi après le mariage, puis progressivement après la naissance d\u2019un enfant.Cette augmentation du taux de participation à la main-d\u2019œuvre des mères avec de jeunes enfants est d\u2019ailleurs un signe marquant des dernières décennies.L\u2019écart entre femmes actives avec enfants en bas âge et celles qui n\u2019en ont pas se rétrécit continuellement3.Les années 1960-1970 ont donné lieu à de nombreux débats sur la place sociale que devait occuper la femme et si aujourd\u2019hui la présence de celle-ci sur le marché du travail est un fait acquis et probablement irréversible, il s\u2019agit là d\u2019un phénomène assez récent.Les questionnements et les applications se sont déplacés; ils portent maintenant sur l\u2019égalité en emploi, l\u2019équité salariale, l\u2019accès à tous les secteurs du marché, l\u2019amélioration des congés parentaux, etc.Différents facteurs ont amené les femmes vers l\u2019extérieur du foyer.Avec l\u2019ère industrielle les rôles féminins traditionnels se sont réduits et ont ainsi perdu leur signification initiale4.L\u2019avènement de la société de consommation qui caractérise la seconde moitié de notre siècle a suscité des aspirations nouvelles et créé des besoins chez les familles qu\u2019un salaire unique ne pouvait plus combler5.Si l\u2019on ajoute à cela une diminution du nombre d\u2019enfants par femme6, comprimant par là le temps dévolu aux fonctions maternelles, et un désir plus grand d\u2019autonomie personnelle, voilà quelques indices pour comprendre les transformations profondes qui ont affecté la vie des femmes.En outre, le mouvement féministe a eu un impact considérable au cours de cette étape; il constitue peut-être l\u2019élément de chan- 3.\tSimon Langlois, op.cit., p.143.4.\tBarbara Ehrenreich el Deirdre English, «La science, le travail et la ménagère.L'organisation domestique dans l\u2019Amérique des années 1900.» Recherches.L\u2019ha-leine des faubourgs, n° 29, décembre 1977, p.188-189.5.\tSimon Langlois, «L\u2019avènement de la société de consommation: un tournant dans l\u2019histoire de la famille.» Denise Lemieux (dir.).Familles d\u2019aujourd\u2019hui.Actes du colloque, 25 et 26 mai 1989.Québec, Institut québécois de recherche sur la culture avec la collaboration du Musée de la Civilisation (à paraître en 1990).6.\tLouise Motard et Camille Tardieu, op.cit., p.202.Entre 1957 et 1987, le taux de natalité a considérablement diminué, mais la période de baisse la plus importante se situe entre 1963 et 1968.Les femmes avaient en moyenne 3,6% enfants en 1963 et cinq ans plus tard, elles n\u2019en avaient que 2,3. 48 gement le plus percutant, du moins dans les rapports hommes/ femmes.Un marché du travail peu accueillant Bien que les femmes de tous âges et de toutes conditions aient investi aujourd\u2019hui le champ social, ce n\u2019est certes pas sans difficulté qu\u2019elles ont traversé ces dernières décennies.Les premières cohortes de femmes qui ont conservé leur poste sur le marché du travail après la naissance d\u2019un enfant ou décidé de le réintégrer après un temps d\u2019arrêt ont dû souvent déployer une énergie énorme pour s\u2019ajuster à un milieu non adapté à leur situation.Le marché était d\u2019abord limité à quelques domaines et les emplois de service en accord avec les rôles féminins traditionnels leur étaient ordinairement attribués.De plus, le monde du travail n\u2019était pas le lieu pour étaler les contraintes quotidiennes d\u2019ordre familial (absence de gardiennes et de garderies, maladies d\u2019enfants, rigueur des horaires, double charge, etc.); celles qui abordaient trop ouvertement ces questions devaient faire face aux nombreux préjugés encore tenaces sur la place d\u2019une mère.Si elles ne pouvaient se plier aux exigences d\u2019un marché intransigeant et compétitif, elles n\u2019avaient qu\u2019à retourner au foyer.D\u2019ailleurs, vers cette période (1965-1980), miroitait la perspective d\u2019un choix voulant que la femme optât délibérément entre travailler à l\u2019extérieur ou se consacrer entièrement à son rôle de mère.Pourtant, on sait que pour une majorité de femmes en emploi, leur salaire était indispensable au budget familial.C\u2019est dire que cette notion de choix comportait ses limites; dans les faits, un infime pourcentage parmi elles avaient réellement la possibilité de choisir.Enfin, la vie moderne avec ses nécessités et les désirs plus manifestes de réalisation personnelle ont incité les femmes à rester dans la sphère publique et à s\u2019y frayer diverses voies.Dans le privé, elles n\u2019obtenaient pas toujours une collaboration adéquate; tout devait fonctionner comme si elles étaient en permanence à la maison.En réalité, cette absence ne devait pas paraître.Le logis continuait d\u2019être propre et ordonné, les repas variés et équilibrés, le mari et les enfants n\u2019avaient surtout pas à subir les effets de ce changement.Tiraillement, culpabilité, ambivalence, fatigue, tel a été le lot de nombreuses mères des années 1960, 1970 et 1980.Productivité, performance, efficacité: ces qualités, elles devaient les développer tant sur le plan professionnel que sur le plan familial. LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 49 On a d\u2019ailleurs désigné du nom de super woman ou de femme orchestre celle qui menait avec énergie et habileté ces multiples responsabilités.Cette recherche d\u2019excellence à tous les niveaux en a cependant forcé plus d\u2019une à réévaluer ses rôles.Des initiatives individuelles, sociales ou politiques ont été prises, mais elles doivent se poursuivre, car rien n\u2019est vraiment achevé.Comment concilier famille et travail Individuellement, les femmes ont élaboré des stratégies pour en arriver à une qualité de vie satisfaisante.Cependant, par le passé comme actuellement encore, c\u2019est souvent au détriment de la carrière qu\u2019elles doivent faire ces compromis.Certaines ont renoncé, du moins temporairement, à un emploi à temps plein, d\u2019autres encore refusent d\u2019accéder à un poste de commande requérant une trop grande disponibilité.Elles s\u2019obligent à un investissement moindre au travail, accordant préséance aux enfants et à la famille.D\u2019aucunes, pour atteindre un équilibre des dimensions professionnelles et familiale, établissent des règles précises d\u2019organisation de la vie domestique où la participation du conjoint est essentielle.Ce dernier est convié à prendre une part active aux tâches ménagères et à exercer son rôle de père.Lorsque cette contribution fait défaut, on pallie cette situation en ayant recours à une aide extérieure ou en réduisant le temps consacré aux travaux domestiques.Il arrive toutefois que des couples dont les deux font carrière et participent équitablement à leur rôle parental profitent également des divers services mis à leur disposition.Car, même si les corvées ménagères sont moins harassantes qu\u2019autrefois et si, avec le temps, les standards se sont par contre haussés, il reste que de plus en plus on fait appel à l\u2019extérieur pour atténuer tant soit peu les besognes.Le travail domestique n\u2019a pas disparu avec la vie moderne; cependant, des biens et services sont de plus en plus accessibles aux ménages et il n\u2019y a pas très longtemps que les femmes en profitent réellement.Des récits de vies de femmes des années 1980 révèlent, selon l\u2019âge, une manière différente d\u2019appréhender l\u2019univers domestique7.7.Recherche sur le cycle de vie des femmes d\u2019hier et d'aujourd\u2019hui effecluée par Denise Lemieux et Lucie Mercier; la première partie de celte élude a donné lieu à une publication, la seconde porte sur des récits de vie contemporains et paraîtra 50 Ainsi, une tendance observée chez les jeunes femmes est la diminution, voire l\u2019absence d\u2019identification et d\u2019appartenance au domaine privé.Les responsabilités familiales et domestiques doivent être partagées entre les conjoints.Des couples réussissent à s\u2019entendre et parviennent à une répartition à peu près équivalente.Des femmes occupent de moins en moins cet espace pour ainsi laisser une place plus large à leurs partenaires.Quelques-uns, davantage conscients de leurs obligations parentales, apportent une contribution appréciable.Diminution des naissances Ces tactiques ne sont pas suffisamment répandues et celles qui ont misé sur la famille et la profession rencontrent encore des difficultés à concilier ces deux pôles presque incompatibles.Certaines ont sans doute contré cet obstacle en reportant continuellement le projet d\u2019une naissance.Les femmes des décennies soixante et soixante-dix n\u2019ont pas eu de troisième enfant comme on pouvait s\u2019y attendre, et avec la génération qui a suivi, la baisse de la natalité s\u2019est davantage affirmée au point de compromettre la venue du deuxième et parfois même du premier enfant.En effet, selon des études démographiques, entre un quart et un tiers des femmes nées au début des années 1950 risquent de ne jamais avoir d\u2019enfant* * * * 8.Faut-il y trouver une explication dans un contexte peu favorable à l\u2019expression des valeurs familiales et où l\u2019incertitude règne dans maints domaines (précarité de l\u2019emploi, instabilité des couples, etc.)?Dans ces circonstances, un tel comportement devient presque compréhensible.Par ailleurs, des désirs de réalisation personnelle de plus en plus prononcés retardent également une naissance.Ce faible taux de natalité a cependant fini par exaspérer gouvernants et démographes.Jamais on n\u2019avait assisté à une baisse aussi importante.De d\u2019ici peu.Denise Lemieux et Lucie Mercier, Les femmes au tournant du siècle (1880-1940).Âge de la vie, maternité et quotidien.Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989, 389 p.Voir également: Lucie Mercier, «Le quotidien et le partage des tâches.» Denise Lemieux (dir.), Familles d\u2019aujourd\u2019hui, op.cit.8.Simon Langlois, La société québécoise en tendances, op.cit., p.126. LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 51 1958 à 1987, l\u2019indice synthétique de fécondité est passé de 4,01 à 1,399.Il est récemment remonté à 1,6, semble-t-il.Des projets et des idées Sur les plans social et politique, certains projets ont été menés, mais plus encore des idées ont fait leur chemin.Il est maintenant admis que la femme, mère ou non, se taille une place professionnellement au même titre que l\u2019homme.Le développement des garderies s\u2019inscrit dans cette optique, mais il a d\u2019abord fallu sensibiliser diverses instances.Il en est de même pour les congés de maternité et de paternité.Si, d\u2019une certaine manière, un congé pour la mère a été un peu plus facile à défendre, il reste encore de nombreux secteurs du marché de travail dont l\u2019évolution sur cette question n\u2019est guère avancée.Quant aux congés de paternité, ils sont le plus souvent limités à la Fonction publique et parapublique et ils sont de courte durée.Sur ce, le congé parental tend à prendre le relais dans les plans et discussions.Beaucoup plus souple dans sa conception, il permet à l\u2019un ou l\u2019autre des conjoints de pouvoir en bénéficier au moment opportun pour l\u2019enfant et le parent.En outre, il reconnaît une responsabilité à part égale au père et à la mère.Cependant, où situer aujourd\u2019hui les priorités et qu\u2019en est-il de la vie quotidienne des femmes contemporaines?Pour celles qui tentent d\u2019allier famille et travail, l\u2019harmonie reste difficile à réaliser.Il semble que pour arriver à un meilleur équilibre de ces deux dimensions, les changements doivent surtout provenir des milieux de travail.En effet, individuellement, des femmes, certains hommes ont trouvé des solutions pour rendre leur existence quotidienne plus acceptable.Mais des efforts doivent aussi être faits collectivement.En tant que société, si l\u2019on souhaite redonner à la famille, à l\u2019enfant, une place importante, il faut compter sur des initiatives communes et non seulement personnelles.9.L\u2019indice synthétique de fécondité est la «somme des taux de fécondité par âge des femmes de 15 à 49 ans pour une année donnée.Il représente le nombre moyen d'enfants qu'auraient les femmes si elles avaient, successivement au cours de leur vie, le même comportement procréateur que celui des femmes observées durant l\u2019année de référence.» Louise Motard et Camille Tardieu, op.cit., p.199, 201-202. 52 La famille et le travail L\u2019imbrication étroite de la famille et du travail, tel est peut-être l\u2019un des enjeux futurs.Les responsabilités familiales n\u2019ont plus à être occultées; hommes ou femmes doivent pouvoir les exposer clairement et y rencontrer le soutien nécessaire.Le couple, la famille ont mis au point des stratégies pour s\u2019adapter; les institutions gouvernementales ont fait certains pas, mais peut-être que maintenant des transformations pourraient se faire au niveau de l\u2019organisation même du travail.On sait, entre autres, que le monde des affaires et de l\u2019entreprise s\u2019est montré peu enclin à une politique familiale en rapport avec le travail10.Il faut élaborer des scénarios pour changer cette mentalité.Concrètement, des horaires plus flexibles, des années sabbatiques, des congés parentaux, des garderies plus nombreuses, des parcours de carrière variés constituent autant de façons de composer avec la vie d\u2019aujourd\u2019hui qui tend à privilégier les expériences multiples.Il y a de moins en moins de temps réservés selon chacune des étapes du cycle de vie; il y a davantage des aménagements, des combinaisons, des superpositions entre temps de formation, temps contraint, temps familial, temps de loisir, etc.Il doit devenir possible pour chacun des conjoints d\u2019allier les composantes conjugale, familiale et professionnelle sans pour autant sacrifier l\u2019une au détriment de l\u2019autre.C\u2019est une condition essentielle pour redonner à la famille \u2014 peu importe sa forme \u2014 une certaine primauté, car selon des sondages, l\u2019intérêt pour celle-ci est toujours vivace.Avoir un enfant, constituer une famille semblent encore faire partie des ambitions personnelles et des objectifs de vie.Ces désirs, pour s\u2019actualiser, requièrent un support moral et matériel, une quiétude, une stabilité, une sécurité tout au moins relatives.Et l\u2019une des difficultés présentes est souvent de déterminer le moment propice, mais cet instant n\u2019arrivant jamais, le projet de l\u2019enfant finit par s\u2019estomper.Bien sûr, il n\u2019y a pas que les milieux de travail pour solutionner 10.Nicole Boily, «Politique familiale: d\u2019une définition de la famille au rôle de l\u2019État».Renée B.-Dandurand (dir.), Couples et parents des années quatre-vingt.Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, p.163-172.(Coll.«Questions de culture» n° 13.) LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 53 une question aussi complexe, mais déjà, si la structure en était profondément modifiée, l\u2019esprit repensé, la façon d\u2019envisager un métier ou une profession en serait d\u2019autant transformée.Le marché du travail actuel est toujours plus exigeant et compétitif; il n\u2019offre presque plus de perspectives de sécurité, de régularité, de permanence.Dans un tel contexte, l\u2019attitude face au travail change.Dans l\u2019avenir, le profil de carrière ascendant ne sera peut-être plus l\u2019unique modèle.Le travail deviendra-t-il un moyen d\u2019expression parmi d\u2019autres et non une fin en soi?Ainsi, un individu sera-t-il plus à l\u2019aise de souscrire à d\u2019autres valeurs et d\u2019établir diverses priorités au cours de son existence?La génération montante semble éprouver quelque difficulté à s\u2019intégrer dans cette structure rigide présentée par le monde du travail.Elle tarde à entrer dans ce sillage.Si le marché actuel est difficile et facilite peu l\u2019insertion ou la réinsertion de certains groupes d\u2019individus, ces derniers parviendront peut-être, un jour ou l\u2019autre, à imposer leurs vues, leurs nouvelles normes et ainsi l\u2019investissement professionnel pourrait prendre d\u2019autres formes et fluctuer selon les étapes de la vie.Tentant de brosser un tableau de la famille d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019anthropologue Renée Dandurand11 suggère un scénario dans lequel la vie familiale pourrait se maintenir dans tous les réseaux sociaux, mais où la participation des hommes serait plus grande.Pour réaliser cet objectif, il faudrait cependant plus de souplesse de la part des milieux de travail afin de permettre aux hommes et aux femmes de consacrer du temps à différents aspects de l\u2019existence.Une deuxième condition préalable à l\u2019actualisation d\u2019un tel plan, c\u2019est d\u2019atteindre l\u2019équité salariale entre les sexes.Autrement, si les salaires féminins ne sont pas équivalents à ceux des hommes, l\u2019affectation des femmes à la sphère domestique ne fera que perdurer.Enfin, l\u2019État conjointement avec les milieux de travail pourrait mettre au point des politiques pour améliorer les conditions de vie des travailleurs et travailleuses qui entretiennent des projets familiaux.Une interrelation doit s\u2019établir entre sphère publique et sphère privée.Cependant, l\u2019une des difficultés à contourner dans ce genre d\u2019initiatives, c\u2019est de trouver le juste équilibre dans le soutien à 11.Renée B.-Dandurand, «Peut-on définir la famille?» Femand Dumont (dir.), La société québécoise après 30 ans de changements.Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, p.49-66. 54 apporter aux familles.En effet, les institutions ne peuvent s\u2019ingérer au point de suggérer insidieusement des modes de vie ou des comportements, par exemple, en matière de natalité.Il en est de même pour les entreprises.Si elles en viennent à multiplier les services auprès des familles, les parents pourront avoir l\u2019impression d\u2019une prise en charge trop grande de leurs responsabilités et douter ainsi de la motivation réelle des milieux de travail.Au contraire, une volonté commune de tailler une meilleure place à l\u2019enfant en adoucissant les conditions de vie au travail et dans le privé, telle est sans doute une façon de soutenir les familles et de les revaloriser.Conclusions Bref, l\u2019existence quotidienne des femmes, lorsqu\u2019on effectue un retour dans le temps, laisse apparaître de multiples changements.Bien qu\u2019assignée, par tradition, aux fonctions maternelles et domestiques, ces tâches ont été assumées dans un cadre différent et selon des conditions toujours liées au contexte dans lequel elles s\u2019inscrivaient.C\u2019est ainsi qu\u2019au début du siècle, la plupart des femmes vivaient encore à la façon des paysans et accomplissaient à peu près tout ce qui était nécessaire à leur subsistance et à celle de leur famille.Leur contribution était indispensable au bien-être des leurs.Les premières décennies du XXe siècle ont cependant été marquées par des transformations majeures.Progressivement, de nombreux produits autrefois fabriqués à la maison le sont, par la suite, en industrie; de même, certains instruments ménagers font leur apparition et modifient les rôles féminins.Le modèle de la femme au foyer prend forme.Il s\u2019assortit de nouvelles normes d\u2019organisation de la vie domestique.Particulièrement après la seconde guerre mondiale, ce modèle domine et confine résolument la femme à l\u2019espace de la maison.L\u2019émergence d\u2019une société de consommation fait naître d\u2019autres besoins et entraîne une élévation du niveau de vie.De nombreuses femmes commencent alors à nourrir des désirs d\u2019autonomie personnelle et financière; elles veulent une reconnaissance sociale pour combler ce vide créé par la séparation trop étanche des domaines privé et public.Elles investissent peu à peu le marché du travail.C\u2019est le début d\u2019un long parcours pour accommoder la vie familiale et professionnelle et rapprocher ces deux univers.Tel est encore le projet actuel, qui n\u2019est certes pas achevé.Une chose LA VIE QUOTIDIENNE DES FEMMES 55 est sûre, c\u2019est que les femmes demeureront sur le marché du travail, leur salaire est de plus en plus nécessaire au budget familial et l\u2019idée du partage des responsabilités entre conjoints se répand et se concrétise davantage.Les femmes continuent de chercher différents aménagements.En cela, elles et leurs familles doivent être aidées.Favoriser les itinéraires aux expériences diversifiées est peut-être une voie d\u2019avenir.Et dans cette optique, l\u2019État, les entreprises ont très certainement un rôle à exercer.Q Concilier nationalisme et féminisme: un défi pour le Québec de l\u2019avenir Sylvie d\u2019AUGEROT-AREND Département de science politique Collège universitaire Glendon, Université York Résumé L\u2019auteure se penche sur deux tranches du passé pour en dégager les tendances qui permettraient de formuler des recommandations pour concilier le nationalisme et le féminisme dans la société québécoise de l\u2019avenir.Cette conciliation se situe, d\u2019une part, dans le prolongement de projets actuellement en cours au Québec dans les secteurs de l\u2019environnement, de la langue et de l\u2019équité salariale.Elle demande, d\u2019autre part, sur les plans psychologique, social, politique et économique, des changements considérables qui, toutefois, ne sont pas hors du possible. CONCILIER NATIONALISME ET FÉMINISME 57 -L Xfin d\u2019évaluer les dimensions complexes du défi posé aujourd\u2019hui par la possibilité d\u2019une conciliation entre le féminisme et le nationalisme au Québec, je commencerai par définir ces termes.Je me pencherai ensuite sur deux étapes de l\u2019histoire québécoise des relations entre ces courants idéologiques, en vue d\u2019en tirer des conséquences pour la situation présente et à venir.Féminisme et nationalisme Le terme «féminisme» est apparu dans le monde occidental au moment d\u2019une première vague en faveur des droits des femmes qui fit son apparition dans certains pays, dès le début du dix-neuvième siècle, avec la lutte pour le suffrage féminin.Afin d\u2019éviter un anachronisme dans mon premier exemple, je définirai ce terme de façon plus générale comme une idéologie dont le but principal est la défense et l\u2019extension des droits des femmes.J\u2019adopterai, d\u2019autre part, la définition suivante du nationalisme: une idéologie qui tend à chérir et à surestimer des caractéristiques communes à une population, ces caractéristiques servant à la fois à identifier ses membres et à les différencier des autres peuples.Retenons ici deux corollaires dont l\u2019un révèle une tendance messianique du nationalisme.Les «autres» étant souvent perçus comme inférieurs et même une menace ou un ennemi, les traits de supériorité de cette population peuvent justifier non seulement la défense de l\u2019intégrité de ces traits, mais aussi le désir de les propager, par conquête, conversion ou influence.Le deuxième corollaire est l\u2019aspiration de la nation au contrôle de l\u2019État, ce contrôle étant indispensable pour protéger, défendre, développer et propager ces traits de supériorité.Par souci de concision, je m\u2019en tiendrai aux effets directs et indirects de deux tranches de nationalisme dominant dans l\u2019histoire du Québec sur les droits des femmes afin d\u2019en dégager certaines conséquences pour l\u2019avenir des relations entre le féminisme et le nationalisme.Je considérerai d\u2019abord les tensions existant de 1834 à 1838 entre le féminisme et le nationalisme des Patriotes, pour ensuite dévoiler celles qui ressortent, de 1860 à 1940, des relations entre le féminisme et le nationalisme traditionnel. 58 1.Les Patriotes et le féminisme Malgré les dissensions existant sur l\u2019époque des premiers balbutiements de la nation, les historiens s\u2019entendent pour voir dans les Rébellions de 1837-1838 une première expression de la montée du nationalisme canadien, doublée d\u2019une lutte de classes ou de fractions de classes.Ils conviennent aussi que le mouvement des Patriotes comportait une branche conservatrice et une branche libérale-radicale et que la démarcation ethnique n\u2019était pas très nette entre les insurgés et leurs adversaires, même si les Canadiens se trouvaient en majorité parmi les Patriotes, tandis que leurs adversaires étaient principalement d\u2019origine anglaise ou loyaliste américaine.Cette mixité ethnique et idéologique des deux camps va influencer la nature du nationalisme des Patriotes ainsi que leurs demandes, touchant directement ou indirectement aux droits des femmes.Les Patriotes qui réclament des institutions démocratiques pour pouvoir diriger librement la nation canadienne réussissent, en 1834, à enlever le droit de vote aux Canadiennes, alors qu\u2019elles avaient pensé en avoir le droit selon la Constitution de 1791.Tel semble, en tout cas, être l\u2019effet d\u2019une loi passée par l\u2019Assemblée pour abolir le vote féminin, bien qu\u2019elle ait été subséquemment déclarée invalide pour une raison qui n\u2019a aucun rapport avec la question du suffrage.On a suggéré que les Patriotes craignaient que les Anglaises votent plus que les Canadiennes et contribuent ainsi à faire grossir les rangs de leur opposition.Vu la modicité des qualifications de propriété exigées pour voter et la supériorité numérique des Canadiennes par rapport aux autres femmes du Bas-Canada, cette explication semble inadéquate, d\u2019autant que les Patriotes font arrêter une Canadienne qui, participant activement à la campagne électorale de son frère dans le camp adverse, voulait prendre la parole en public.Dans un contexte où la mixité ethnique règne dans chaque camp et où, d\u2019après deux pétitions reçues par F Assemblée, l\u2019opinion publique paraît divisée sur la question du vote féminin, il semblerait plutôt que les Patriotes, tout en invoquant l\u2019intérêt national, aient cherché à priver toutes les femmes de leurs droits politiques.La vie économique des femmes Les droits économiques des femmes sont aussi attaqués par la CONQUER NATIONALISME ET FÉMINISME 59 branche libérale-radicale du docteur Nelson.Dans la Déclaration d\u2019indépendance de 1838, Nelson demande l\u2019abolition du douaire qui assurait une certaine sécurité matérielle aux femmes et à leurs enfants lors du décès du mari.Cette branche libérale-radicale s\u2019accorde ici avec ses adversaires, les marchands et les industriels anglais qui, cependant, veulent aller plus loin en supprimant tous les droits de propriété des femmes mariées.Les deux camps sont ainsi unis par une idéologie libérale qui perçoit le douaire comme une entrave au développement du capitalisme industriel.Pour cette raison, ils cherchent ensemble à faire disparaître ce droit dont jouissaient alors les femmes.Sur un autre plan de la vie économique des femmes, on peut retenir que la politique protectionniste des Patriotes énoncée dans la Déclaration de Saint-Ours défend le rôle important des femmes rurales dans la production économique de la famille.Mais il ne s\u2019agit que d\u2019un retour en arrière qui ne réussit qu\u2019à prolonger brièvement une autarcie familiale vouée à la disparition par les pressions du capitalisme industriel et mercantile.La sécurité économique des femmes Enfin, le nationalisme des Patriotes reconnaît l\u2019usage du français et de l\u2019anglais et le mouvement lui-même accepte des membres anglophones.Le mélange socio-culturel de ce nationalisme facilite, donc, la liberté d\u2019ascendance socio-économique des Canadiennes par le biais de mariages mixtes.Seules quelques célibataires et veuves appartenant à des familles privilégiées jouissent d\u2019une certaine indépendance économique.La province ne compte alors que peu de religieuses dont le mode de vie apporte une certaine sécurité économique et une indépendance limitée.Le mariage est donc le seul débouché pour la plupart des Canadiennes.A l\u2019époque des Rébellions, où l\u2019anglomanie règne à Québec et à Montréal, elles ont la possibilité de rechercher l\u2019ascendance socioéconomique en épousant, en particulier, des officiers anglais.Les pères patriotes, surtout dans cette période de crise économique, acceptent ces bons partis et, si le fiancé anglais est aussi protestant, ils exercent des pressions pour obtenir une dispense de l\u2019évêque afin de faire célébrer l\u2019union par le curé.On perçoit, cependant, que cette situation ne va pas durer, étant donné que le haut clergé est indigné 60 par les demandes libérales des Patriotes et par la liberté sociale dont jouissent les Canadiennes.D\u2019autant plus que cette liberté suscite un ressentiment à peine voilé parmi les jeunes Patriotes qui notent la nationalité des maris et comptent un grand nombre de mariages mixtes parmi les filles d\u2019une même famille canadienne.Contradictions apparentes Il existe, donc, certaines contradictions entre le féminisme et cette première expression du nationalisme canadien.Les droits et les libertés des femmes ne sont pas inclus dans les demandes démocratiques des Patriotes, qui, au contraire, sur plusieurs points, visent à les diminuer.Et pourtant, les femmes participent activement aux Rébellions, y acquièrent une expérience politique pratique considérable et font preuve d\u2019une grande initiative personnelle.Elles fabriquent des munitions et confectionnent des drapeaux, créent leurs propres groupes de femmes patriotes, participent au boycottage des produits importés, cachent et défendent les insurgés, et supplient les autorités de libérer ou de gracier les prisonniers.La répression de ce premier nationalisme ne leur permet pas, cependant, de profiter de leur nouvelle expérience politique.Certaines sont emprisonnées.La plupart des femmes souffrent, ainsi que leurs enfants, des représailles survenues durant et après les Rébellions; souvent leurs maisons ont été brûlées ou pillées, et elles se retrouvent sans revenu, et parfois sans mari, celui-ci ayant été incarcéré, exilé ou exécuté.2.Le nationalisme traditionnel et le féminisme Les caractères principaux du nationalisme traditionnel dominant qui s\u2019imposera à partir de 1850 contribuent à diminuer officiellement les droits et libertés des femmes.Ces caractères comprennent une religion catholique empreinte d\u2019ultramontanisme, la langue française, une vocation rurale voulue par Dieu et des traditions mythiques ou réelles qui servent souvent à élaborer l\u2019idée d\u2019une race canadienne-française distincte.En conséquence, la survie et l\u2019expansion de la nation ne peuvent être assurées que de façon interne et reposent uniquement sur la fertilité des Canadiennes-Françaises.Cet élément du nationalisme traditionnel suit, d\u2019ailleurs, l\u2019évolution générale de l\u2019idéologie natio- CONCILIER NATIONALISME ET FÉMINISME 61 naliste dans le reste du monde occidental qui, principalement pour des raisons militaires, insiste sur la force numérique de la population.11 convient également au libéralisme bourgeois qui accompagne le libre développement économique de la province et demande une séparation nette des sphères publique et privée.Nationalisme traditionnel et libéralisme bourgeois s\u2019entendent pour confiner la femme au foyer.Personne ne s\u2019oppose donc à l\u2019abolition formelle du droit de vote de la femme en 1849, ni au code civil de 1866 qui confirme l\u2019incapacité légale des femmes mariées.La loi sur la réforme du Code civil de 1931 suivant le rapport de la Commission Dorion ne fait que renforcer les fondements de l\u2019idéologie traditionnelle.Le premier mouvement pour le suffrage des femmes créé à Montréal se compose en majorité de Canadiennes anglaises et se dissout, une fois le suffrage fédéral obtenu.Les demandes suivantes, d\u2019une puis de deux organisations canadiennes-françaises pour le vote provincial, se heurtent régulièrement à des objections nationalistes en sus de celles anti-féministes des politiciens et des membres du haut clergé.Ces derniers soutiennent que ces droits politiques ne sont compatibles qu\u2019avec une culture anglo-saxonne et protestante, contribuant à retarder leur obtention jusqu\u2019en 1940.Ce nationalisme qui prône l\u2019intégrité de la race va également restreindre la liberté sociale dont jouissaient auparavant les Canadiennes.Entre 1901 et 1911, des décisions judiciaires ainsi que le décret Ne temere confirment que la loi civile du Québec reconnaît les restrictions énoncées par les autorités religieuses, visant à décourager les mariages mixtes.Vocation naturelle Le mythe de l\u2019agriculturisme, une dominante de ce nationalisme traditionnel qui prétendait que la vocation naturelle et divine des Canadiens-Français était de cultiver la terre, encourage aussi la «production» de nombreux enfants pour aider aux travaux des champs.L\u2019Etat nationaliste apporte sa contribution en finançant les mouvements de colonisation et en donnant de 1890 à 1905 des terres aux familles de 12 enfants ou plus.Mais cette politique nataliste appuyée de peines plus sévères 62 dans les cas d\u2019infractions qu\u2019à l\u2019époque précédente enlève aux femmes le contrôle de leurs corps, bien qu\u2019on affirme, par des statistiques de fécondité qui oublient de soustraire les religieuses du nombre de femmes d\u2019âge fertile, que certaines aient pu échapper à ces contraintes.Toutefois, ce nationalisme, par son côté religieux qui vire à l\u2019ultramontanisme et qui soutient la création de nombreuses congrégations, ouvre aux femmes un plus grand éventail de vocations religieuses et offre même l\u2019accès à des carrières professionnelles au sein de ces congrégations comme autant d\u2019échappatoires aux maternités multiples.Le travail féminin En ce qui concerne les droits économiques des femmes, aucun nationaliste ne s\u2019élève contre les mesures qui conduiront à la disparition du douaire.Les besoins du capitalisme industriel vont faire croître le pourcentage de la main-d\u2019œuvre féminine, forçant les femmes à entrer sur le marché du travail malgré les interdits du nationalisme dominant.Mais les salaires offerts aux femmes sont toujours très inférieurs à ceux des hommes et n\u2019apportent qu\u2019à très peu d\u2019entre elles un degré notable d\u2019indépendance économique.Cette situation entraîne ainsi une des nombreuses contradictions qui existent entre le nationalisme traditionnel et le féminisme.Par nécessité, la femme doit revendiquer le droit de participer au marché du travail, contredisant l\u2019idéologie nationaliste de la «mère au foyer».Les religieuses dont les ordres ont été créés sous l\u2019égide de cette idéologie, facilitent cependant le travail des femmes laïques en fondant des garderies, tout en soutenant et en élargissant leur droit à l\u2019éducation.C\u2019est dans les institutions tenues par les religieuses que laïques et religieuses peuvent apprendre et pratiquer des professions comme celles d\u2019infirmières, d\u2019enseignantes, de travailleuses sociales et d\u2019administratrices.Organisations féminines La religion ultramontaine qui s\u2019immisce dans tous les aspects de la vie encourage la création de multiples organisations pour les ouvrières, les étudiantes et les dames patronnesses.Ces femmes y développent, toutefois, la conscience de leurs droits, apprennent les CONCILIER NATIONALISME ET FÉMINISME 63 moyens de les défendre et y découvrent l\u2019arbitraire et l\u2019injustice des règlements auxquels elles doivent se soumettre.La Fédération Nationale Saint-Jean-Baptiste créée en 1907 sous la tutelle du clergé est la première organisation féministe canadienne -française.Elle regroupe des associations de femmes, encourage la formation d\u2019affiliations professionnelles, et présente des revendications en faveur des droits des femmes en tentant de se conformer à la définition du «bon» féminisme ou du «féminisme chrétien» que lui impose l\u2019élite cléricale.Par ses actions et ses revendications, cette organisation contredit, cependant, l\u2019idéologie nationaliste qui ne voit la femme que comme une mère ou une religieuse et qui ne reconnaît ni l\u2019oppression des femmes ni celle des travailleuses.Une autre contradiction entre le nationalisme traditionnel et le féminisme est celle qui existe entre les «femmes fortes» données comme modèles aux Canadiennes-Françaises par les intellectuels nationalistes cléricaux et laïques, et la soumission totale exigée d\u2019elles à une pensée nationaliste qui les prive de leurs droits et les confine à la sphère privée.Ces modèles, cependant, renforcent la suprême importance du rôle des femmes dans la survie et le développement de la nation, que ce soit dans des actes isolés d\u2019héroïsme ou dans les tâches quotidiennes des religieuses ou des mères-éducatrices-gardiennes de la langue, de la foi et des traditions.3.La situation actuelle et à venir Ce survol historique rapide permet de tirer quelques leçons et recommandations pour la période actuelle et celle qui est à venir.En premier lieu, les Canadiennes ont appris, au cours des Rébellions, comme leurs sœurs françaises, russes ou algériennes, que participer à des révolutions ou des mouvements d\u2019indépendance qui n\u2019incluent aucun programme pour assurer leurs droits ne peut conduire à leur libération.Le programme des Patriotes visait à diminuer leurs droits, la répression des Rébellions a continué cette tendance.Elles doivent se rappeler que la première oppression à la base de toute autre, qu\u2019elle soit nationale ou raciale, est celle des femmes par les hommes et elles doivent veiller à inclure, donc, les droits des femmes dans tout programme d\u2019indépendance nationale.En second lieu, dans chaque période entrevue, les composantes du nationalisme dominant ont changé et ont servi à limiter, parfois 64 même à nier les droits des femmes, malgré l\u2019importance et le rôle indispensable des femmes dans la pratique et la théorie de cette idéologie.Il est aussi essentiel de considérer les aspects principaux du nationalisme dominant, dans le Québec actuel, pour s\u2019assurer qu\u2019ils intègrent une perspective féministe.L\u2019écoféminisme Le premier aspect est fondé sur l\u2019amour du territoire québécois dont les nationalistes demandent la possession et le contrôle politique plus ou moins exclusifs selon le degré d\u2019indépendance visé.Cet amour du territoire devrait s\u2019ouvrir à une perspective écoféministe qui, tout en aimant la terre, exige aussi d\u2019en prendre soin.L\u2019écoféminisme va plus loin que la protection de l\u2019environnement désirée actuellement par la majorité des Québécoises et Québécois.Il fait un parallèle entre la domination et l\u2019exploitation de la nature et celles des femmes, les deux provenant d\u2019une mentalité de conquête et de destruction qui doit disparaître.De plus, les Québécoises ne peuvent posséder le territoire si elles n\u2019ont pas le droit d\u2019y circuler, nuit et jour, en toute sécurité.Cet aspect du nationalisme, pour inclure les Québécoises, doit, dans ce sens, viser à faire disparaître une violence dirigée contre la nature et contre les femmes.Le sexisme de la langue Le deuxième aspect essentiel de ce nationalisme est la langue française.Or cette langue doit aussi reconnaître la présence égale des Québécoises dans la nation.On doit dire, cependant, que c\u2019est au Québec que les plus grands progrès sont faits pour éliminer le sexisme de la langue \u2014 processus qui a de larges retombées sur la culture et sur l\u2019interprétation générale de la réalité.Ces progrès méritent, donc, d\u2019être fortement encouragés.Alors que le messianisme du nationalisme traditionnel prônant la propagation de la civilisation canadienne-française ne pouvait se réduire qu\u2019à de la rhétorique, les deux aspects principaux du nationalisme dominant actuel ont des dimensions internationales.Le soin de la nature, et en particulier de ses cours d\u2019eau et de son air, ne connaît pas de frontières.L\u2019évolution non-sexiste de la langue au Québec ne manquera pas d\u2019influencer le développement du français dans les autres pays de la francophonie. CONCILIER NATIONALISME ET FÉMINISME 65 Parité du pouvoir politique Depuis les Rébellions, les Québécoises ont continué à être actives dans les mouvements nationalistes, qu\u2019ils soient indépendantistes ou fédéralistes, sans toutefois obtenir une représentation politique équitable.Il est temps de reconnaître officiellement leurs contributions.La possibilité actuelle de réécrire la constitution provinciale ou celle, probable, de créer une nouvelle constitution d\u2019une nation semi-indépendante ou indépendante offre au Québec l\u2019occasion unique de reconnaître justement la présence et la participation des femmes à la nation en leur accordant une place égale à tous les échelons des partis et des institutions politiques et, ainsi, de reconnaître la parité de droits et de pouvoirs politiques qui leur revient.Le rattrapage économique La composante du rattrapage et du développement économiques au niveau de la province et des individus qui fit son apparition dans le nationalisme de la Révolution tranquille et qui a pris un nouvel essor depuis 1985 doit maintenant tenir compte que, pour les femmes, ce rattrapage individuel est double.La première étape pour elles est de gagner une équité en matière de salaire et une équité d\u2019accès aux cadres supérieurs dans les secteurs publics et privés par rapport aux hommes.Ces mesures devraient comporter des critères d\u2019équivalence permettant, en n\u2019oubliant ni les ghettos d\u2019emplois féminins, ni les petites entreprises, une véritable universalité d\u2019application.L\u2019avance économique des Québécois et de la nation ne doit plus se faire sur le dos de l\u2019exploitation des femmes.Le désir de rattrapage économique présent dans le nationalisme de la Révolution tranquille et les exigences du développement capitaliste ont donc fait insérer dans l\u2019idéologie nationaliste le droit des femmes à participer au marché du travail que beaucoup d\u2019entre elles s\u2019étaient, du reste, déjà approprié, sans, toutefois, qu\u2019on allège leurs rôles traditionnels dans la sphère privée.Une véritable politique Il n\u2019est donc pas étonnant que les demandes des premiers mouvements féministes québécois aient porté sur la vente libre des 66 moyens de contraception et sur le droit à l\u2019avortement, et que le taux de natalité ait chuté considérablement.Il est évident que toute nation dépend, pour sa survie à long terme, en sus de l\u2019apport démographique des immigrant(e)s intégré(e)s, de la performance reproductrice de ses citoyennes.En conséquence, l\u2019État se doit de leur offrir un vrai choix plutôt que des primes et des allocations dérisoires pour encourager les naissances.Pour ce faire, il doit cesser d\u2019être patriarcal, c\u2019est-à-dire non seulement cesser de passer des lois qui enlèvent aux femmes les droits qu\u2019elles devraient avoir sur leurs propres corps, mais aussi cesser de donner toute la responsabilité de la sphère privée aux femmes et d\u2019en nier la valeur et le caractère public, qu\u2019il s\u2019agisse des travaux domestiques, ou des soins donnés aux enfants ou aux parents âgés.Les femmes qui doivent rester à la maison pour donner ces soins devraient recevoir un salaire qui reconnaisse pleinement leur contribution à la nation.On ne devrait plus demander aux mères qui travaillent aussi à l\u2019extérieur au développement économique de la nation d\u2019être des «superfemmes».L\u2019État devrait offrir gratuitement à leurs enfants des garderies, des maternelles, des services de gardes et d\u2019études après l\u2019école, et des services de gardes spécialisés pour en prendre soin quand ils sont malades pendant la semaine.Il devrait allouer à chaque enfant des allocations qui tiennent compte du coût réel de son entretien, sous l\u2019égide possible d\u2019une charte des droits de l\u2019enfant.C\u2019est seulement dans ces conditions que les femmes auront un vrai choix.D\u2019autre part, le partage des travaux domestiques et du parentage entre les époux devrait être négocié dans les contrats de mariage, avant de considérer à long terme d\u2019autres possibilités pour socialiser certaines tâches.Les familles monoparentales dont la majorité sont dirigées par des femmes devraient obtenir des services sociaux et un soutien financier adéquats pour leur assurer une qualité de vie égale à celle des autres familles.L\u2019État doit donc reconnaître la part essentielle et indispensable que jouent les femmes dans la production et dans la reproduction nationales.Transformation du système économique Il est évident que les droits des femmes ont aussi évolué dans CONCILIER NATIONALISME ET FÉMINISME 67 le passé avec le développement du capitalisme.Or la conciliation du féminisme et du nationalisme demande également une transformation du système économique dominant.Ce système, avec cette conciliation, ne peut plus extraire un «surplus», c\u2019est-à-dire des bénéfices de l\u2019exploitation d\u2019une main-d\u2019œuvre féminine sous-payée.Il doit aussi reconnaître la valeur du travail social et non essentiellement productif, effectué principalement par les femmes dans la sphère privée.Il doit cesser de détruire l\u2019environnement au nom du profit et de la création d\u2019emplois et de dériver des bénéfices de la commercialisation de la violence contre la nature et contre les femmes.En somme, cette conciliation nécessite aussi la fin du capitalisme tel qu\u2019il existe à présent et la formulation d\u2019une «québéconomie» originale.Conclusion Concilier le féminisme et le nationalisme n\u2019est pas un défi facile, comme l\u2019a démontré ce survol.Les Québécoises et les Québécois se trouvent, cependant, à une période privilégiée de leur histoire où cette conciliation pourrait prendre place.C\u2019est une époque où non seulement elles et ils ont déjà commencé à s\u2019engager sur des voies concernant l\u2019environnement, la langue et l\u2019équité salariale, par exemple, qui pourraient mener à cette conciliation, mais c\u2019est aussi un moment de décision où les Québécoises et les Québécois ont l\u2019unique possibilité d\u2019élaborer et de négocier un nouveau projet de société qui reconnaisse vraiment la valeur, la contribution et les droits de tous les membres de la nation.Bibliographie Carole Beaulieu, «L\u2019année de l\u2019équité», L\u2019Actualité, septembre 1989, 41-45.Jean-Paul Bernard, Les Rébellions de 1837-1838, Montréal: Les éditions du Boréal Express, 1983.Michel Brunet, La présence anglaise et les Canadiens, Montréal: Toronto: University of Toronto Press, 1978.Le Collectif Clio, L\u2019histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal: Les Quinze, 1985. 68 «Êtes-vousvert?», L\u2019Actualité, septembre 1990, 7-9.John Hare, Les Patriotes 1830-1839, Ottawa: Les éditions Libération, 1971.Marie-J.Gérin-Lajoie, «Le syndicalisme féminin», Semaine sociale du Canada, Montréal: L\u2019action paroissiale, 1922, 283-307.Marie Lavigne, Yolande Pinard, Travailleuses et féministes, Montréal: Boréal Express, 1983.Raymond Lemieux, «Les femmes à l\u2019origine du mouvement», Forêt-Conservation, mars 1990, 8-10.Susan Mann Trofimenkoff, «Les femmes dans l\u2019œuvre de Groulx», Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, volume 32, n° 3, décembre 1978, 385-398.Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec 1760-1850, vol.I, Montréal: Fides, 1971.Amédée Papineau, Journal d\u2019un Fils de la Liberté, volume I, Rééditions Québec, 1972.Gérard Parizeau, La société canadienne-française au XIXe siècle, Montréal: Fides, 1975.Marcelle Reeves-Marache, Les Québécoises de 1837-1838, Montréal: Les Éditions Albert Saint-Martin, 1975.Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec, tomeXVI, Montréal: Éditions Bernard Valiquette, 1958.Robert Rumilly, Papineau et son temps, tome I, Montréal: Fides, 1977.Q La merveilleuse épopée du roman québécois Gilles DORION professeur Faculté des Lettres, Département de littérature Université Laval Résumé Monsieur Dorion rappelle la création de la littérature nationale.Il souligne l\u2019évolution qu\u2019a connue le roman en présentant les différentes formes d\u2019expression du XIXe siècle.Il mentionne les noms d\u2019auteurs qui ont publié des romans d\u2019aventures, des romans historiques et des romans de mœurs.Passant au XXe siècle, l\u2019auteur évoque les efforts de l\u2019abbé Camille Roy et de l\u2019abbé Lionel Groulx en faveur de la nationalisation ou de la régionalisation de la littérature canadienne-française.Il relève nombre de travaux qui ont reflété cette tendance.M.Dorion raconte l\u2019apparition du roman urbain qui découle d\u2019une certaine crise d\u2019identité provoquée par l\u2019exode rural.Puis, est venue la révolution tranquille avec un discours réfléchi, souvent plus audacieux, qui se rapproche avec le temps des visées esthétiques des modèles européens.La littérature romanesque entre dans la modernité.De nouvelles pistes s\u2019ouvrent.Elles dé- 70 bouchent sur l\u2019ouverture américaine et sur le triomphe de l\u2019individualisme.Elles traduisent «l\u2019appréhension, l\u2019angoisse de l\u2019homme devant l\u2019écoulement inexorable du temps».s uivre le parcours du roman au Québec depuis ses origines, c\u2019est, en somme, retracer le cheminement national.Non pas que la littérature québécoise soit exclusivement politique: comme les autres littératures, elle suit un processus, une démarche qui lui est propre.Nulle part au monde, peut-être, la littérature n\u2019a été, comme au Québec, le reflet de la société qui l\u2019a engendrée, en même temps qu\u2019elle a traduit les désirs de transformation exprimés par les écrivains et écrivaines.Car toute littérature est, à des degrés variables, cela va de soi, à la fois un miroir, mais parfois un reflet déformé, ou mieux, transformé, de la société.Le roman québécois est exemplaire, à cet égard.La création d\u2019une littérature nationale C\u2019est un rappel plusieurs fois évoqué que les préoccupations des colons français, des voyageurs et explorateurs, des missionnaires et des soldats les tenaient à distance des loisirs culturels.Pourtant, les maisons d\u2019enseignement, la petite bourgeoisie locale, en particulier les administrateurs, offraient à l\u2019occasion des spectacles, des «réceptions», des «actions», en l\u2019honneur d\u2019événements importants comme l\u2019intronisation d\u2019un gouverneur, l\u2019arrivée d\u2019un évêque, une fête liturgique, une distribution de prix de fin d\u2019année scolaire.Les écrits ne nous en sont pas parvenus, faute d\u2019imprimerie locale.En effet, la métropole exerçait un contrôle strict sur l\u2019imprimé, et la Nouvelle-France fut privée d\u2019un support matériel indispensable au développement culturel et spécifiquement littéraire.Après la Cession de 1760, le conquérant autorise l\u2019installation d\u2019imprimeries, tant à Montréal qu\u2019à Québec, mais il exerce quelquefois un pouvoir de censure et de coercition démesuré, surtout lorsque des imprimeurs-éditeurs se permettent des écarts de langage envers l\u2019Autorité.Bien plus, les villes de Québec, Montréal et Trois-Rivières sont contrôlées par des fonctionnaires britanniques, ou anglophiles. LA MERVEILLEUSE ÉPOPÉE DU ROMAN QUÉBÉCOIS 71 L\u2019ensemble du peuple se réfugie à la campagne, sous la houlette des curés, qui les guident, les conseillent en toutes choses, mais aussi les surveillent, les orientent vers la conservation de la foi, de la langue et des traditions, et de la culture du sol.On a pu parler \u2014 un peu exagérément \u2014 d\u2019analphabétisation du peuple, en se fondant sur quelques exemples isolés.Le clergé \u2014 il est bon de le reconnaître \u2014 a pallié les insuffisances et les hésitations des hommes politiques en créant un solide réseau d\u2019enseignement classique, soit des séminaires destinés d\u2019abord aux futurs prêtres, où se sont formés une multitude de gens de professions libérales.A partir, donc, de la constitution graduelle d\u2019une élite cultivée, on a pu également parler de la formation d\u2019une littérature nationale.Alors que le genre romanesque est tenu en suspicion par le clergé, il s\u2019implante au Canada français grâce à ses filiations françaises, anglaise et américaine, et même orientalisante, puis grâce aux caractères qui marquent la fondation du territoire, qu\u2019ils soient de nature politique, sociale, religieuse, ethnique.Il se manifeste en quatre volets principaux: le roman d\u2019aventures, le roman de mœurs (auquel on joindra le roman psychologique), le roman historique et le roman de la Terre.Souvent, en raison du poids de l\u2019institution littéraire, c\u2019est-à-dire de tout ce qui gravite autour de l\u2019œuvre littéraire, soit le pouvoir clérical, le pouvoir politique, la presse, la critique, la censure, l\u2019étanchéité, est loin d\u2019être nette d\u2019une catégorie de romans à l\u2019autre et l\u2019on se retrouve devant des catégories mixtes ou hybrides, qui traduisent l\u2019incertitude d\u2019un genre encore mal défini et plutôt suspect et les précautions ou réactions des écrivains devant ce que l\u2019on a longtemps appelé «l\u2019idéologie régnante».Les premiers romans Très curieusement, le premier roman paru au Québec, / \u2019Influence d\u2019un livre (1837), de Philippe Aubert de Gaspé, fils, est un roman d\u2019aventures, présenté sous l\u2019étiquette prudente de «roman historique».Le phénomène mérite d\u2019être souligné: les mises en garde de la censure et de la critique produisent le contraire des résultats escomptés.Des 70 romans (plus ou moins, selon qu\u2019ils ont été publiés en volumes) parus au XIXe siècle, 23 sont des romans d\u2019aventures.Inspirés principalement des romans noirs anglais de la fin du XVIIIe siècle, puis des romans français populaires d\u2019aventures et de cape et d\u2019épée, ils se répandent en péripéties et en actions de toutes 72 sortes, aux rebondissements inépuisables, mettent en scène des bons opposés aux méchants, des faibles opprimés par des brigands, des bandits, des malfaiteurs de tout acabit, heureusement sauvés de la mort in extremis par les bons.La vertu y est récompensée, le vice, puni.Ces romans ont surtout pour fonction de proposer une solution à l\u2019enfermement idéologique des Québécois.Les romanciers leur suggèrent de transgresser les frontières des interdits, en les amenant ailleurs, en leur faisant vivre des aventures inhabituelles ou insolites, en les plaçant momentanément dans des situations dangereuses ou défendues.Quelle invitation alléchante! La vogue de ce genre de romans est la preuve de son attrait, en même temps que les attaques de plus en plus vigoureuses du clergé et de la critique ultramontaine contre les dangers du roman, contre la littérature légère et frivole, créatrice d\u2019émotions troubles et d\u2019imaginations débridées, ennemies du sérieux nécessaire à une société préoccupée par sa survie.Parmi les plus représentatifs du genre, il convient de citer la Fille du brigand (1844), d\u2019Eugène l\u2019Écuyer, Une de perdue, deux de trouvées (1874), de Georges Boucher de Boucherville, Sabre et Scalpel (1873), de Napoléon Legendre, Picounoc le maudit (1878), de Pamphile Lemay, l\u2019Enfant mystérieux (1890), de Wenceslas-Eugène Dick.Parallèlement à ce type de roman se développent, surtout après la publication de l\u2019Histoire du Canada de François-Xavier Garneau (1845-1848), un grand nombre de romans historiques, dont certains empruntent leur technique au roman «gothique» anglais et aux romans de Walter Scott.Ils ravivent le culte des ancêtres et leurs prouesses, et proposent à l\u2019édification des générations nouvelles des leçons de courage, d\u2019héroïsme, de ténacité, de bravoure dignes d\u2019imitation, en mettant en scène des découvreurs, des coureurs de bois, des missionnaires et des voyageurs, ou tout simplement les simples colons et «habitants».Joseph Doutre, Joseph Marmette, Edmond Rousseau, Napoléon Bourassa, entre autres, s\u2019y exercent avec bonheur.Quant aux romans de mœurs, ils présentent une société en formation, dans Charles Guérin (1846), de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, ou la société canadienne du XVIIIe siècle avec les Anciens Canadiens (1862), de Philippe Aubert de Gaspé, père.Le roman LA MERVEILLEUSE ÉPOPÉE DU ROMAN QUÉBÉCOIS 73 psychologique, pour sa part, ne naîtra que sur le tard avec Angéline deMontbrun (1884), curieux assemblage d\u2019amour frustré et de mysticisme trouble.Un genre destiné à une longue et fructueuse carrière prend naissance en 1846 avec la Terre paternelle du notaire Patrice Lacombe, qui prône le désencombrement des professions libérales en même temps que la culture du sol qui assurera sans conteste le salut et la survie des Canadiens.Des romans de colonisation s\u2019y ajouteront qui formeront un genre particulier, que l\u2019on dénommera le «roman de la Terre», où celle-ci, mère nourricière et maîtresse exigeante, prodiguera ses bienfaits à ceux qui l\u2019entoureront de soins.La fortune du roman de la Terre s\u2019étendra même au-delà de la publication de Trente Arpents (1938) et du Survenant (1945), démontrant a contrario la réussite du roman à thèse, genre hybride habituellement voué à l\u2019échec.La «nationalisation» de la littérature québécoise Cette nécessaire période de formation d\u2019une littérature romanesque nationale trouvera sa confirmation dans la suivante, qu\u2019une certaine méconnaissance avait reléguée au plan de période de transition.Depuis les travaux compilés dans le tome II du Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, les choses ont été remises dans leur juste perspective.Le discours percutant de l\u2019abbé Camille Roy sur «la Nationalisation de la littérature canadienne», en 1904, incite les écrivains à écrire pour les gens d\u2019ici, à choisir «des sujets où l\u2019esprit canadien puisse s\u2019affirmer avec plus de personnalité».L\u2019abbé Lionel Groulx renchérira au premier congrès de la langue française au Canada, en juin 1912, en suggérant de puiser dans la littérature classique française, mais de conserver à notre littérature son caractère catholique et canadien, idée qu\u2019il complétera en 1917 dans l\u2019Action française.À la suite de ces mots d\u2019ordre, les écrivains canadiens consolident les positions nationalistes dans le sens d\u2019une appropriation concertée des valeurs de notre patrimoine.Sans délaisser entièrement les voies initiales, les écrivains, peu à peu, se répartissent en deux camps parfois opposés: les régionalistes ou terroristes (partisans du terroir) et les Parisianistes (partisans de Paris et de son expression littéraire), que l\u2019on surnomme plaisamment les exotiques.Ceux-ci 74 se réclament de la mère patrie tant pour leurs sujets que pour leurs modes d\u2019expression.La poésie, à vrai dire, est plus sensible à cet «exotisme» que le roman.Le roman régionaliste, pour sa part, domine la scène littéraire romanesque, surtout à partir des romans de Damase Potvin (Restons chez nous!) et d\u2019Ernest Choquette (La Terre), en passant par les romans réalistes de Rodolphe Girard (Marie Calumet) et d\u2019Albert Laberge (la Scouine), ceux de Harry Bernard (par ex., la Terre vivante), de Claude-Henri Grignon (Un homme et son péché) et le classique Menaud, maltre-draveur de l\u2019abbé Félix-Antoine Savard, pour aboutir à Trente Arpents de Philippe Panneton (Ringuet), en 1938, qui marque les incertitudes du paysan devant l\u2019appel tentateur de la Ville.Un certain nombre d\u2019écrivains d\u2019outre-Atlantique publient des romans dans la même veine régionaliste: Louis Hémon (Maria Chapdelaine), Maurice Constantin-Weyer (Un homme se penche sur son passé), Georges Bugnet (la Forêt) et Marie Le Franc (Grand-Louis l\u2019innocent).La production romanesque n\u2019est cependant pas confinée à ces deux tendances.Influencés par des romanciers français en vogue, par exemple les quatre B (Barrés, Bazin, Bordeaux et Bourget), quelques écrivains canadiens servent à leurs lecteurs des romans à saveur nationaliste de droite, à teintes monarchistes parfois, des romans sociaux et des romans psychologiques.Mentionnons pour mémoire Lionel Groulx (l\u2019Appel de la racé), Jean-Charles Harvey (les Demi-civilisés), Rex Desmarchais (l\u2019Initiatrice, le Feu intérieur), Robert de Roquebrune (les Dames Le Marchand).À côté de cette littérature «nationale» fleurissent nombre de romans historiques, dans la foulée de l\u2019époque précédente, entre autres ceux de Laure Conan, Damase Potvin, Léo-Paul Desrosiers, Robert de Roquebrune, Eugène Achard et Jean Féron, et de multiples romans d\u2019aventures.Ces romans connaissent une fortune considérable, dans les années 1920 et 1930, grâce à l\u2019esprit d\u2019entreprise des Éditions Édouard Garand, de Montréal.Sous l\u2019appellation générique «Le roman canadien» paraissent une centaine de titres à prix populaires, destinés à promouvoir la littérature d\u2019ici.Les noms d\u2019Ubald Paquin, Jules-Ernest Larivière, Alexandre Huot et Jean Féron reviennent constamment sur les pages de couverture des romans d\u2019aventures et d\u2019amour. LA MERVEILLEUSE ÉPOPÉE DU ROMAN QUÉBÉCOIS 75 Une crise d\u2019identité À la suite du krach des années 30, le clergé avait vainement appuyé les efforts des hommes politiques pour retenir les cultivateurs sur leurs terres et freiner leur départ vers la ville ou vers les États-Unis.Amorcé depuis au moins le début de la première guerre mondiale, le mouvement d\u2019émigration vers la ville s\u2019accentue à un rythme effréné avec le commencement de la deuxième guerre mondiale et les industries qu\u2019elle engendre.Déracinés brutalement, transplantés subitement en milieu urbain, mal acclimatés, des milliers de cultivateurs et de ruraux, devenus du jour au lendemain ouvriers d\u2019usines, journaliers, manœuvres, artisans, manifestent des signes évidents de mésadaptation.Les romanciers eux-mêmes, qui s\u2019étaient lancés de plus belle dans le roman de la Terre pour développer les théories agriculturistes propres à assurer le salut national, bifurquent vers le roman de la ville.Ils y peignent le désarroi des nouveaux citadins, racontent les premières interrogations fondamentales de l\u2019homme d\u2019ici, en plus de décrire son nouveau milieu de vie.Le roman urbain se double d\u2019un roman d\u2019introspection qui traduit la première véritable crise d\u2019identité du Canadien-Français: Bonheur d\u2019occasion (1945) de Gabrielle Roy, Am pied de la Pente douce et les Plouffe, de Roger Lemelin, Au milieu, la montagne, de Roger Viau.Nombreux sont les romanciers qui cultivent la veine du roman d\u2019analyse: Robert Charbonneau {Ils posséderont la terre), André Giroux {Au-delà des visages), Anne Hébert {le Torrent), Pierre Bail-largeon {les Médisances de Claude Perrin), Eugène Cloutier {les Témoins), Jean Simard {Félix), Yves Thériault {le Dompteur d\u2019ours, Aaron).Ce phénomène collectif est révélateur des préoccupations de l\u2019époque et montre clairement les soubresauts qui commencent à agiter la société québécoise.Dans les années 50, les romans d\u2019André Langevin, Anne Hébert, Robert Élie, Yves Thériault, Jean Simard, Eugène Cloutier, Jean Filiatrault, Jean-Paul Pinsonnault continueront à fouiller encore davantage l\u2019âme et le cœur du Canadien-Français.Pour sa part, le roman régionaliste survit d\u2019une façon surprenante en même temps qu\u2019admirable dans les romans de Germaine Guèvre-mont, le Survenant et Marie-Didace. 76 La révolution tranquille Au début des années 60, les fondements de la société canadienne-française traditionnelle sont fortement ébranlés par un ensemble d\u2019événements dont la conjoncture pourrait justifier l\u2019appellation de «providentiels».La mort de Maurice Duplessis, premier ministre conservateur à l\u2019autorité incontestable, et l\u2019avènement du Parti libéral dirigé par Jean Lesage transforment profondément le tableau socio-politique du Québec.Le besoin irrépressible de changement, exprimé par le slogan dynamique et déterminé «Il faut que ça change!» et le «Maître chez nous!», se traduit en «révolution tranquille».Les citoyens du Québec adoptent désormais un nom plus conforme à leur identité: on parle d\u2019État québécois, de cinéma québécois, de littérature québécoise.Une commission royale d\u2019enquête scrute à la loupe le système d\u2019enseignement du Québec, en découvre les faiblesses et les contradictions, en débusque les lacunes.André Laurendeau et le frère Untel s\u2019étaient acharnés, quelques années plus tôt, à dénoncer vigoureusement et à stigmatiser sévèrement l\u2019incapacité fondamentale des Québécois à s\u2019assumer, à tous les plans.Réprimandés, bousculés, fouettés, avides d\u2019une transformation efficace et rapide, les Québécois décident enfin de prendre en mains leur destinée collective.Désireux de heurter les esprits rassis et conformistes, les réactionnaires et les bien pensants, déçus par Cité libre, soucieux de faire choc, un groupe d\u2019écrivains forme le groupe Parti pris, publie de 1963 à 1968 la revue du même nom, dont les objectifs sont nettement révolutionnaires.Les plus audacieux d\u2019entre eux publient des romans écrits en «jouai» \u2014 terme déjà utilisé par Claude-Henri Grignon et mis à la mode par André Laurendeau et Jean-Paul Desbiens \u2014, sorte d\u2019amalgame d\u2019anglais et de français, de mots phonétiquement déformés, de phrases désarticulées, et proposent «un État libre, laïque et socialiste».Laurent Girouard (la Ville inhumaine), André Major (le Cabochon), Jacques Renaud (le Cassé) et Claude Jasmin (Pleure pas, Germaine) donnent le ton.Prend alors naissance une littérature contestataire, dénonciatrice et revendicatrice, représentée par des «romanciers en colère»: Hubert Aquin (Prochain Épisode), Réjean Ducharme (l\u2019Avalée des avalés), Gérard Bessette (le Libraire), LA MERVEILLEUSE ÉPOPÉE DU ROMAN QUÉBÉCOIS 77 Jacques Godbout (Salut Galarneau!), Victor-Lévy Beaulieu (Race de monde!), Roch Carrier (la Guerre, yes sir!), Marie-Claire Blais (Une saison dans la vie d\u2019Emmanuel), Claude Jasmin (ta Corde au cou) et nombre d\u2019autres.La violence ou la vigueur de leur écriture les propulsent à l\u2019avant-scène de la littérature québécoise, qui prend ainsi parti dans une société en phase de rajeunissement.D\u2019autres romanciers, tels Claire Martin, Anne Hébert, André Langevin, Jacques Ferron, Gabrielle Roy, Louise Maheux-Forcier, Jacques Poulin, Yves Thériault, Suzanne Paradis., au moyen d\u2019une écriture en apparence plus sage, contribuent efficacement à la réflexion d\u2019une société en ébullition.La libération socio-politique passe dorénavant par le creuset de la parole, elle-même libérée, quelquefois délirante mais forte, dense, drue, qui marque, à n\u2019en pas douter, une maîtrise enfin acquise.L\u2019affirmation tranquille Après les soubresauts de la révolution tranquille, occasionnés par quelques poignées d\u2019extrémistes, la crise d\u2019octobre 1970 signe la fin de l\u2019agitation contestataire.La littérature du Québec, pour sa part, évacue presque complètement les préoccupations politiques pour se rapprocher sensiblement des visées esthétiques des modèles européens, surtout français.Cette période littéraire et sociale d\u2019affirmation tranquille se traduit dans une foule de romans où l\u2019écriture a conquis une place souveraine.En même temps, la littérature romanesque québécoise entre dans la modernité.Les exemples qui nous paraissent les plus pertinents touchent à l\u2019apparition de la littérature fantastique (ou plutôt, à sa réapparition, compte tenu de l\u2019imitation mitigée, parce que réservée, du roman gothique anglais au XIXe siècle), de même qu\u2019à l\u2019émergence marquée de l\u2019écriture des femmes (féminine et féministe), au développement tout à fait «actuel» de la littérature de science-fiction et de la bande dessinée, ainsi que de la littérature de jeunesse, chacun de ces domaines comptant ses spécialistes chevronnés et ses chefs de file.La littérature du Québec aborde donc une étape importante, celle de l\u2019approfondissement des valeurs et idées nouvelles, de l\u2019enrichissement de la pensée, enfin, par-dessus tout, de la domination de la forme romanesque.Les jeunes romanciers de la génération de 78 la révolte dominent la production du début de la décennie 1970, pour être ensuite graduellement doublés, sinon remplacés, par la relève.Ces aînés substituent, comme tout naturellement, une démarche plus pondérée à leurs revendications, tout en gagnant en maturité ce qu\u2019ils semblaient avoir perdu en effervescence.Imités par les jeunes romanciers, ils font face aux problèmes contemporains de la condition humaine en entretenant des rapports étroits avec une société moderne sans cesse confrontée à une adaptation constante devant des réalités en perpétuel changement, bousculantes, dérangeantes et, par là même, exigeantes.Cette société, parfois égoïste, qualifiée d\u2019«inhu-maine», pose continuellement les problèmes de la compréhension, de la communication entre les êtres.Ces questions trouvent leur écho, par exemple, dans le Semestre (1976) de Gérard Bessette, les Grandes Marées (1976) et le Vieux Chagrin (1989) de Jacques Poulin, les Enfantâmes de Réjean Du-charme, la Sablière.Mario de Claude Jasmin, Miss Charlie (1979) et les Ferdinand (1984) de Suzanne Paradis, la Dame qui avait des chaînes aux chevilles (1981) et De l\u2019amour dans la ferraille (1984) de Roch Carrier, Serge d\u2019entre les morts, les Masques et le Passager (1984) de Gilbert La Rocque, le Matou (1981) et Juliette Pomerleau (1989) d\u2019Yves Beauchemin, Discours de Samm (1983) et l\u2019Héritage (1987) de Victor-Lévy Beaulieu, Parc Lafontaine (1983) et la Buse et l\u2019Araignée (1988) de Jean-Yves Soucy, Maryse de Francine Noël, les Fous de Bassan (1982) d\u2019Anne Hébert, la Rage (1989) de Louis Hamelin, les Filles de Caleb d\u2019Arlette Cousture, etc.Cette abondante production romanesque \u2014 dont la liste est loin d\u2019être exhaustive \u2014 véhicule, avec une acuité surprenante, les questions et problèmes de l\u2019époque contemporaine.Depuis quelques années, s\u2019effectue un nouveau retour aux sources, une récupération du patrimoine collectif.Ainsi Louis Caron a, pour sa part, établi les balises de son œuvre romanesque sur l\u2019histoire du Québec, avec l\u2019Emmitouflé, le Bonhomme Sept-heures et surtout sa trilogie intitulée les Fils de la liberté: le Canard de bois (1981), la Corne de brume (1982) et le Coup de poing (1990).De nouvelles pistes Mais l\u2019enfermement québécois ne pouvait que déboucher sur l\u2019ouverture américaine, sur l\u2019aventure made in USA.Par exemple, LA MERVEILLEUSE ÉPOPÉE DU ROMAN QUÉBÉCOIS 79 Jacques Poulin, sans renoncer pour autant aux problèmes humains fondamentaux qu\u2019il a développés dans ses romans en insistant sur la sensibilité, la douceur, la tendresse, l\u2019incommunicabilité, situe Volskwagen Blues (1984) à la fois au Québec et aux USA.Jacques Godbout confirme cette option dans Une aventure américaine (1986).Ainsi donc le roman québécois tente un excursus libérateur vers la modernité en même temps que vers l\u2019universel.Ce qui frappe, c\u2019est le triomphe absolu de l\u2019individualisme, qui explique et justifie la diversité et la disparité apparente des univers romanesques du Québec.On refuse toute école de pensée et d\u2019écriture.Autrefois, les romanciers ont revendiqué, comme l\u2019ensemble des citoyens, liberté entière, autonomie complète et ils s\u2019y livrent avec assurance et vigueur.Pourtant, autour de la question cruciale de l\u2019émancipation féminine, se sont groupées en rangs serrés de nombreuses romancières, à tel point qu\u2019elles occupent dorénavant une place de premier plan dans la production romanesque contemporaine.Plusieurs affichent des prises de position tranchées, adoptent un ton virulent et dénonciateur, clament les injustices d\u2019une société dominée, contrôlée, réglée par les hommes, au détriment des aspirations légitimes des femmes qui rêvent de délaisser le torchon, le balai et les casseroles pour assumer des postes à la mesure de leurs compétences, de leurs talents et de leurs ambitions.Nicole Brassard, Louky Bersianik, Madeleine Gagnon, Jovette Marchessault battent la marche des féministes, accompagnées avec plus ou moins de distance par les Pauline Cadieux, Hélène Rioux, Suzanne Jacob, Hélène Ouvrard, Dominique Blondeau, Madeleine Ouellette-Michalska.Voilà donc une orientation nouvelle qui marque profondément les lettres québécoises de notre temps.Nous ne saurions trop insister sur l\u2019ampleur du phénomène.Quelques études ont commencé à cerner cet important phénomène, qui a sérieusement transformé le visage littéraire du Québec.Conclusion Il m\u2019apparaît indispensable de souligner, en terminant, ce que la critique littéraire récente appelle le «réalisme» \u2014 ou faux \u2014 de la littérature québécoise, et qui rejoint le contenu en même temps que la forme.Un consensus implicite dans l\u2019émergence soutenue d\u2019un réalisme parfois brutal s\u2019affirme, délibérément destiné à cho- 80 quer ou à exprimer simplement le rejet définitif des contraintes et à favoriser l\u2019épanouissement total de l\u2019individu.La brutalité et la crudité sont monnaie courante et se traduisent par des violences physiques et verbales.Heureusement, l\u2019humour tempère certains excès.Toute œuvre littéraire n\u2019implique-t-elle par une recherche de la vérité, de l\u2019authenticité?Le roman, quant à lui, ne traduit-il pas l\u2019appréhension, l\u2019angoisse de l\u2019homme devant l\u2019écoulement inexorable du temps?Comme les romanciers de tous les pays, le romancier québécois reconstruit un monde à sa mesure et selon ses aspirations, un monde à la mesure de ses contemporains à la recherche inlassable du bonheur.Q L\u2019anglais est devenu la langue de la communication médicale Jacques BOULAY, m.d.1 Résumé L\u2019auteur explique la montée de l\u2019anglais qui est devenu, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une sorte de langue supra-nationale.Sans faire la guerre, les Etats-Unis conquièrent le monde, l\u2019uniformisent et le matérialisent.Même les pays qui gravitent autour de Moscou cèdent sous la pression.Le docteur Boulay juge que l\u2019expression de l\u2019anglais scientifique est élémentaire et ennuyeuse.Il considère que la recherche de l\u2019équivalent français d\u2019un terme anglais est parfois difficile.L\u2019industrie des publications médicales lui apparaît une vaste supercherie.Selon l\u2019auteur, le monde médical de langue française doit publier en français des travaux de qualité supérieure.Se 1.Le docteur Jacques Boulay est professeur adjoint à la faculté de médecine de l\u2019Université Laval et hématologue à l\u2019hôpital Saint-François d\u2019Assise de Québec. 82 tenir debout est la seule altitude qui nous méritera le respect des Américains; autrement, ils nous prendront pour des descentes de lit.L présent texte n\u2019a rien d\u2019un pamphlet, même s\u2019il contient, à certains endroits, de dures vérités.Il est le fruit de l\u2019expérience acquise comme traducteur médical de l\u2019anglais au français au cours des trente dernières années, en particulier au service de la Croix-Rouge canadienne et du Centre de docimologie médicale R.S.McLaughlin2.Mon but en l\u2019écrivant est de convaincre le lecteur que les langues naturelles sont des systèmes de communication délicats, qu\u2019on doit traiter avec beaucoup d\u2019égards, car elles sont le support de l\u2019identité culturelle des collectivités qui les ont créées et les utilisent, et, par conséquent, de la diversité du monde.Et cette diversité, qui n\u2019empêche pas la fraternité, est sans doute la première caractéristique et la plus grande richesse des hommes.Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale C\u2019est depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale que l\u2019anglais, dans sa variété américaine, est devenu la langue de la communication médicale.Les États-Unis ont été, en effet, de tous les pays belligérants, celui qui a le plus profité de la guerre aux points de vue technique et scientifique: d\u2019une part, son territoire a été épargné par le conflit et sa capacité de production est restée intacte; d\u2019autre part, il s\u2019est enrichi en quelques années d\u2019un remarquable apport de matière grise en provenance de la vieille Europe.En temps normal, la société américaine aurait peut-être eu de la difficulté à absorber les nouveaux immigrants, mais l\u2019activité économique engendrée par la guerre fut si intense que ceux-ci se trouvèrent rapidement du travail et se fondirent dans le grand tout américain.Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l\u2019Europe 2.Ce centre, créé par le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, avait, jusqu\u2019à tout récemment, un bureau anglais à Edmonton et un bureau français à Québec.Il est installé maintenant à Ottawa.Il s\u2019occupe de mesurer, par des méthodes objectives, les connaissances des médecins aux différents niveaux de leur formation. L'ANGLAIS EST DEVENU LA LANGUE 83 était exsangue, ou presque, et c\u2019est tout naturellement, presque sans secousses, que l\u2019anglo-américain est devenu, à partir des années 50, la langue des techniques et de la science, supplantant le français et l\u2019allemand, qui avaient jusque-là gardé chacun une position enviable, ainsi que l\u2019italien et l\u2019espagnol, dont la place avait toujours été assez modeste.Les médecins et les hommes de sciences non anglophones ont continué à parler chacun sa langue dans son milieu respectif, mais l\u2019anglais est devenu un peu ce qu\u2019était le latin au Moyen Age, c\u2019est-à-dire une sorte de langue supra-nationale.L\u2019anglais scientifique: difficilement lisible Il est bien évident que l\u2019anglais de la communication médicale et scientifique d\u2019aujourd\u2019hui est un anglais élémentaire, qui n\u2019a pas grand-chose à voir avec l\u2019anglais des écrivains et des intellectuels.La phrase est stéréotypée, presque toujours à la voix passive, ce qui donne au lecteur le sentiment que l\u2019auteur renonce à s\u2019engager et que seuls les autres, c\u2019est-à-dire ceux dont il rapporte l\u2019opinion, ont le courage d\u2019affirmer (ce qui explique par ailleurs, dans une certaine mesure, l\u2019abondance des références bibliographiques).L\u2019anglais fondamental des communications scientifiques se caractérise aussi par la superposition des énoncés, souvent sans liens stylistiques ou logiques, et par la surabondance des abréviations et des sigles.Il résulte de tout cela que les communications scientifiques en anglais fondamental sont le plus souvent profondément ennuyeuses et, par voie de conséquence, difficilement lisibles.On peut avoir une excellente illustration de ce type de texte scientifique en parcourant la revue américaine Blood, dont il faut dire toutefois qu\u2019elle est d\u2019une qualité remarquable pour ce qui est de la typographie et de l\u2019impression.L\u2019ignorance ou la paresse des médecins francophones Si l\u2019on en restait là, le mal serait assez limité.Mais, avec les années, les médecins de langue française, quand ils écrivent des textes en français à l\u2019usage de leurs confrères francophones, ont pris l\u2019habitude de singer le discours de l\u2019anglais fondamental scientifique et technique.Si bien qu\u2019on a souvent, même lorsqu\u2019on est intéressé 84 au «message», de la difficulté à se rendre jusqu\u2019à la dernière ligne, tant la forme est pitoyable.J\u2019en donnerai ici pour exemple un numéro récent de la Nouvelle Revue française d\u2019hématologie, qui contient les communications présentées au IXe Congrès de la Société française d\u2019hématologie à Grenoble au début de juin 87.La lecture de la plupart des 101 communications publiées dans ce numéro a constitué pour le collectionneur de mots et l\u2019hématologue que je suis un pensum à nul autre pareil, si bien que, le pensum terminé, je me suis empressé de relire un peu de Claude Bernard et de Louis Pasteur pour me convaincre encore une fois que la langue française est parfaitement capable de rendre compte des faits médicaux et scientifiques de façon simple et intéressante et que le spectacle affligeant auquel nous soumettent aujourd\u2019hui les médecins de langue française est bien le fait de leur ignorance et de leur paresse et non d\u2019une quelconque déficience de l\u2019instrument linguistique dont ils se servent.Ce que je viens de dire s\u2019applique surtout à la communication scientifique, c\u2019est-à-dire au compte rendu d\u2019expériences en laboratoire ou à l\u2019étude de malades.Il s\u2019agit donc ici de la communication scientifique que j\u2019appellerais du premier degré.Quand on passe aux textes scientifiques du deuxième degré, où il y a un effort de synthèse et de mise au point, la qualité de la langue, aussi bien en anglais qu\u2019en français, s\u2019améliore: le style est plus vivant, plus animé, et le vocabulaire, moins uniforme.C\u2019est le genre de texte qu\u2019aiment bien, par exemple, le New England Journal of Medicine et, en français, le périodique franco-québécois Médecine/Sciences.Pour ce qui est des textes scientifiques du troisième degré, qui sont en général des livres ou des conférences solennelles où l\u2019auteur donne sa vision du monde ou brosse à larges traits un chapitre de la médecine, ils sont le plus souvent rédigés avec soin et même avec recherche (certains ouvrages de réflexion des grands noms de la médecine française de l\u2019après-guerre sont en fait de véritables feux d\u2019artifice de culture et d\u2019érudition).L\u2019industrie des publications médicales Si la communication scientifique du premier degré est devenue d\u2019une uniformité affligeante (introduction, matériel [sic] et méthodes, résultats, commentaires, conclusions, références bibliographiques) et L'ANGLAIS EST DEVENU LA LANGUE 85 qu\u2019elle produit un ennui profond chez le lecteur, on peut se demander comment il se fait que ce type de communication scientifique pullule.La réponse à cette question est simple: aux États-Unis, la loi du publish or perish dans le monde scientifique a donné naissance à une véritable industrie des publications médicales.La prolifération est telle que la plupart des médecins ne lisent qu\u2019en diagonale les périodiques qui s\u2019adressent à eux.Encore ne parcourent-ils que les résumés (les «abstracts», comme on dit à Paris), quitte à accorder plus d\u2019attention aux articles qui les concernent particulièrement.Pour ma part, c\u2019est exactement ce que je fais, sauf lorsque je lis des textes dans une perspective terminologique.Les périodiques scientifiques étant d\u2019un ennui mortel, les médecins trouvent l\u2019information dont ils ont besoin pour rester à jour dans des revues ou des journaux qui leur présentent les données scientifiques sous une forme digeste.Ces périodiques, qui sont un grand succès en Amérique du Nord tout au moins (l\u2019un des meilleurs exemples est Medicine North America), présentent l\u2019état d\u2019une question d\u2019une manière concentrée, comprimée, un peu à la manière des questions d\u2019internat en France autrefois: le traitement des infections chez les leucémiques traités par chimiothérapie, l\u2019amniocentèse et les renseignements qu\u2019on peut en tirer, le traitement de la diverticulite aiguë du sigmoïde, etc.Ces textes, qui exigent au grand maximum 10 minutes de lecture, sont souvent illustrés et bénéficient presque toujours d\u2019une présentation soignée: ils résument en général les travaux de quelqu\u2019un d\u2019autre, sans toujours le dire, en comportant parfois une touche personnelle, l\u2019auteur y résumant le fruit de sa propre expérience.Ce qui est curieux, c\u2019est que la question d\u2019internat, si décriée en France, ait refait surface en Amérique du Nord dans un enrobage «moderne» et qu\u2019elle constitue le genre de texte grâce auquel 80 p.cent des médecins au moins mettent à jour leurs connaissances.Une vaste supercherie En fait, quand on y regarde de près, on a l\u2019impression que l\u2019industrie de la revue scientifique, dans le domaine médical en tout cas, est une vaste supercherie, une sorte de monument à la gloire de l\u2019hypocrisie.La plupart des articles scientifiques ne sont lus par à peu près personne, si ce n\u2019est par les comités de lecture des revues 86 qui les publient et par ceux qui les résument, qui les «digèrent» pour publication dans des périodiques de seconde classe (sans que ce mot ait ici un sens péjoratif), où la publicité pharmaceutique occupe d\u2019ailleurs une place importante (surtout si la publication est bon marché, ou même gratuite).Pourtant, la valeur d\u2019un homme, dans le monde médical nord-américain et, depuis moins longtemps, européen, est fondée sur le nombre de ses publications scientifiques et très peu sur l\u2019originalité de ses travaux ou de sa pensée.L\u2019hématologue français Jacques Debray disait, le 16 septembre 1985, dans son discours d\u2019ouverture du 45e Congrès français de médecine, que, même en France, seuls les travaux présentés dans des revues anglo-saxonnes à comité de lecture sont retenus lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019épreuves sur titres3.Pour sa part, le chercheur québécois Jacques Genest déclarait, en septembre 1984, à la réunion annuelle du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, que les chercheurs et les professeurs (c\u2019est-à-dire les gens en place dans le monde médical) délèguent de plus en plus aux «jeunes» qu\u2019ils ont comme subalternes la tâche de réviser les manuscrits qu\u2019ils reçoivent à titre de membres du comité de lecture d\u2019une revue.La boucle de l\u2019univers kafkaïen des publications médicales est donc ainsi bouclée.Le matérialisme américain conquiert le monde Lorsqu\u2019au Moyen Âge, le latin constituait la langue de communication des gens instruits, il y avait belle lurette qu\u2019il n\u2019était plus la langue d\u2019une nation ou d\u2019un pays en particulier: ce n\u2019était donc pas la langue d\u2019un pouvoir donné, si ce n\u2019est celui de l\u2019esprit et de la connaissance.Ce n\u2019est pas le cas avec l\u2019anglais, qui est la langue des Etats-Unis d\u2019Amérique, de l\u2019Angleterre, de l\u2019Australie, du Canada (pour les trois quarts de ses habitants) et de plusieurs autres pays.Les pays de langue anglaise se servent donc du caractère supra-national qu\u2019a pris avec les circonstances l\u2019idiome qu\u2019ils parlent pour étendre leur hégémonie.Jamais, dans l\u2019histoire du monde, un pays n\u2019aura réussi 3.«Faut-il rappeler les comités scientifiques n\u2019accordant de valeur dans les épreuves de titres et travaux de jeunes médecins qu\u2019aux publications présentées dans des revues anglo-saxonnes à comité de lecture, et refusant systématiquement de prendre en considération les mémoires publiés dans une revue française?» L'ANGLAIS EST DEVENU LA LANGUE 87 à coloniser l\u2019âme des hommes comme les États-Unis d\u2019Amérique et les autres pays anglo-saxons l\u2019ont fait depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.Avec comme armes l\u2019imprimé, le cinéma, la chanson.Certaines civilisations très anciennes et différentes de la civilisation judéo-chrétienne, comme celles du Japon et de la Chine, résistent peut-être mieux à la poussée américaine, mais l\u2019Occident dans son ensemble, lui, est tombé, et même les pays qui gravitent autour de Moscou, cèdent sous la pression.Les États-Unis n\u2019ont pas eu besoin de faire la guerre pour conquérir le monde, pour l\u2019uniformiser, P homogénéiser: il leur a suffi d\u2019utiliser au maximum les techniques modernes de communication et de proposer à l\u2019univers, grâce à elles, leur vision à la fois idyllique et matérialiste du destin de l\u2019homme.Tout n\u2019est pas mauvais dans cette vision, loin de là.Le problème, c\u2019est que, bientôt, la diversité, qui est richesse, va faire place à l\u2019uniformité, qui est pauvreté.Et il n\u2019y a qu\u2019une façon de contrer cela: c\u2019est, pour chaque peuple, de prendre conscience des éléments fondamentaux de sa culture, dont sa langue se situe au tout premier rang, et de faire le nécessaire pour en assurer la pérennité.Bien sûr, cela va demander du courage et de la ténacité, mais la survie des collectivités nécessite des stratégies identiques à celles qui assurent la survie des individus.La recherche difficile de l\u2019équivalent français Le langage de la médecine comporte, comme tous les autres langages techniques ou scientifiques, non seulement une syntaxe, mais aussi un lexique.Le lexique de la médecine, qui est à proprement parler énorme, emprunte au lexique d\u2019à peu près toutes les sciences, à telle enseigne qu\u2019Alexandre Manuila et ses collaborateurs, dans leur Dictionnaire français de médecine et de biologie, qui a paru chez Masson et Cie entre 1970 et 1975 (avec un supplément en 1982) et qui ne prétend pas être exhaustif, présentent, pour leur part, la définition d\u2019environ 154 000 termes.Par ailleurs, ceux qui, comme moi, traduisent des textes se rapportant aux domaines de pointe de la médecine savent par expérience qu\u2019il existe une sorte de lexique d\u2019avant-garde, dont les unités ne sont définies dans aucun dictionnaire, souvent pendant plusieurs années, et qui ne deviennent compréhensibles qu\u2019à la 88 lecture d\u2019ouvrages ou de périodiques spécialisés, aussi bien dans la langue de départ que dans la langue d\u2019arrivée.Je citerai ici, à titre d\u2019exemple, l\u2019expression «hypothèse de Lyon» (qu\u2019on ne trouve pas dans le Manuila), du nom de la scientifique qui l\u2019a énoncée pour la première fois.Depuis, de nombreux travaux ont confirmé ce qui n\u2019était au départ qu\u2019une hypothèse, si bien qu\u2019on parle maintenant de phénomène de Lyon et même de lyonnisation.Et pourquoi pas, puisque le mot est bien formé, c\u2019est-à-dire selon les habitudes de la dérivation en français?Pour le traducteur qui part de l\u2019anglais et qui s\u2019impose comme règle d\u2019éviter à tout prix la solution facile mais bête qu\u2019est l\u2019anglicisme \u2014 c\u2019est mon cas \u2014, la recherche de l\u2019équivalent français d\u2019un terme anglais faisant partie de ce lexique d\u2019avant-garde constitue une épreuve rarement insurmontable mais, il faut l\u2019avouer, parfois difficile.En effet, il y a encore quelques années, les scientifiques de langue française inventaient rapidement des termes français de bonne frappe4 pour désigner les objets ou les notions qui avaient pris naissance en terre anglo-saxonne.Par exemple, l\u2019appareil de radiologie qui donne des images contrastées de coupes de tissus ou d\u2019organes et qui s\u2019appelait au départ «EMIscanner» (parce qu\u2019il avait été mis au point dans les laboratoires de la société anglaise EMI) a été un peu de temps baptisé d\u2019excellente façon tomodensitomètre, après avoir été désigné assez lourdement tacographe au Québec et stupidement scanographe en France.Mais, comme les scientifiques français publient de moins en moins en français, il devient de plus en plus ardu, pour le traducteur, de trouver des équivalents satisfaisants déjà formés.Pensons à l\u2019agent étiologique du SIDA (syndrome d\u2019immuno-déficience acquise ou d\u2019immuno-déficit acquis), qui n\u2019a jamais eu de nom français en France.En effet, même s\u2019il a été découvert en premier lieu par Luc Montagnier, de l\u2019Institut Pasteur de Paris5, celui-ci l\u2019a bap- 4.\tJ\u2019entends par «équivalent français de bonne frappe» un mot ou une expression formée selon les règles que les locuteurs français non influencés par une langue étrangère adoptent pour former des mots nouveaux.5.\tLa communication princeps de Montagnier et de ses collaborateurs a paru dans la revue Science en mai 1983.On sait que l\u2019Institut Pasteur de Paris a menacé de poursuites le gouvernement des États-Unis pour n\u2019avoir pas reconnu l\u2019antériorité L\u2019ANGLAIS EST DEVENU LA LANGUE 89 tisé LAV («Lymphadenopathy Associated Virus»), ratant ainsi une belle occasion de faire savoir à la communauté scientifique internationale que la France était encore capable de mettre sa griffe sur quelque chose.A noter que les Américains n\u2019ont pas accordé plus de crédit à Montagnier pour sa découverte parce qu\u2019il a publié le compte rendu de celle-ci en anglais, et chacun sait qu\u2019il a fallu l\u2019intervention non seulement des avocats pour que l\u2019Institut Pasteur ne soit pas dépouillé des fruits du travail effectué dans ses murs, mais bien celle du président Reagan et du premier ministre Chirac.Nos voisins du Sud feignent souvent d\u2019ignorer ce qui se publie en dehors du monde anglo-saxon surtout dans un domaine comme celui-là, où la perspective des millions fait vite s\u2019estomper l\u2019objectivité et la politesse.Je dis bien «feignent d\u2019ignorer», car les médecins des États-Unis sont en réalité à l\u2019affût des innovations scientifiques et techniques, et certaines sociétés commerciales américaines mettent à la disposition de leurs clients, dans le temps de le dire et à un prix tout à fait raisonnable, la version anglaise de n\u2019importe quel article répertorié dans VIndex medicus.Les scientifiques de langue française se trompent lourdement quand ils croient qu\u2019on va davantage les respecter aux États-Unis parce qu\u2019ils parlent ou baragouinent l\u2019anglais.Les Américains, comme n\u2019importe quel groupe humain en position de force, ne respectent que ceux qui savent se tenir debout et qui ont quelque chose à dire.En revanche, ils écrasent implacablement ceux qui n\u2019ont pas d\u2019échine et se comportent devant eux comme des descentes de lit.De fausses appellations Parfois, il existe une appellation bien française pour désigner une notion scientifique, mais les usagers ne la connaissent pas, obnubilés qu\u2019ils sont par le mot anglais correspondant.C\u2019est le cas, par exemple, de clearance, qui se rend en français par épuration.Un arrêté ministériel français a même recommandé, le 2 janvier 1975, sans consultation préalable des organismes québécois de normalisa- de la découverte par Montagnier de l'agent étiologique du SIDA sur «celle», ul-térieure, de Gallo, du National Cancer Institute. 90 tion, d\u2019écrire «clairance» plutôt que clearance.Or l\u2019anglicisme «clai-rer» existe depuis longtemps dans le parler québécois, avec tous les sens qu\u2019il a en anglais6, en particulier ceux d\u2019enlever, de nettoyer.Inutile de dire le malaise des défenseurs québécois du français international quand ils ont vu sanctionner par un arrêté ministériel hexagonal un mot qui leur avait valu, lorsqu\u2019ils étaient à la petite école, quelques bons coups de règle sur les doigts.La servilité des scientifiques et des médecins français devant l\u2019anglais nous a valu également, entre autres perles, les fameuses Q.C.M.(«questions à choix multiple», traduction littérale de l\u2019anglais multiple choice questions), que nous appelons ici Q.C.R., c\u2019est-à-dire questions à choix de réponse.Il suffit de réfléchir un instant pour se rendre compte que «question à choix multiple» ne veut rien dire en français: en effet, la question dite «objective» ne suppose pas plusieurs choix de la part du candidat, mais un seul; le candidat ne choisit qu\u2019une seule réponse, qui peut ne comporter qu\u2019un seul complément ou plusieurs selon le type de question.L\u2019anglicisme vient de ce que le mot anglais choice peut vouloir dire aussi bien la chose choisie que l\u2019opération qui consiste à choisir entre plusieurs éléments.Publier en français Pour résumer ma pensée, je dirai que ce que les médecins de langue française doivent comprendre dans les meilleurs délais \u2014 car, aujourd\u2019hui, l\u2019histoire va vite \u2014, c\u2019est qu\u2019en essayant de fonctionner massivement dans une autre langue que la leur sur le plan scientifique et en singeant systématiquement les Américains, ils sont en train de perdre non seulement leurs capacités d\u2019expression dans leur langue maternelle, mais leurs capacités d\u2019expression tout court.La situation actuelle ne peut déboucher, j\u2019en suis convaincu, que sur le balbutiement ou le silence.Par ailleurs, pendant que le discours médical français se dégrade, les revues médicales américaines, elles, étant donné les 6.Le Glossaire du parler français au Canada, de Rivard el Geoffrion, publié à Québec en 1930 par l\u2019Action sociale Liée relève dans le français québécois pas moins de dix sens différents du verbe «clairer», tous calques de l\u2019anglais to clear, et six acceptions de «clairance». L\u2019ANGLAIS EST DEVENU LA LANGUE 91 moyens énormes dont elles disposent, ne cessent de s\u2019améliorer sur le plan de la langue, de la qualité de la présentation, de la rigueur de l\u2019exposé.J\u2019ai dit plus haut les raisons pour lesquelles plusieurs d\u2019entre elles sont malgré tout ennuyeuses.Mais elles ne comportent à peu près jamais de fautes de typographie (sauf quand il s\u2019agit d\u2019énoncés dans d\u2019autres langues que l\u2019anglais), ce qui veut dire correction rigoureuse des épreuves et organisation efficace de la rédaction.Il n\u2019est sans doute pas mauvais de savoir, par ailleurs, que les grandes revues médicales et scientifiques américaines sont extrêmement exigeantes pour leurs collaborateurs: quand un texte est mal écrit et comporte des fautes de grammar and spelling, il est retourné sans autre forme de procès à son auteur.Le monde médical de langue française doit donc s\u2019empresser d\u2019imiter les Américains dans ce qu\u2019ils ont de bon: leur rigueur, leur efficacité, leur débrouillardise.Mais il doit le faire dans sa langue, en étant aussi exigeant pour celle-ci que les Américains le sont, dans leurs publications, pour la leur.Il va falloir enfin que les gouvernements obligent les chercheurs qu\u2019ils subventionnent à publier les résultats de leurs travaux dans leur langue.C\u2019est à ce seul prix que les grandes langues de culture pourront résister à la poussée de l\u2019anglo-américain.Q Le général de Gaulle et le Québec Jean CHAPDELAINE Résumé M.Chapdelaine rappelle la grandeur de de Gaulle.Il souligne le passage du général en I960, l\u2019ouverture de la délégation générale à Paris et les visites de Jean Lesage à Paris.Il mentionne les difficultés faites par Ottawa lors de l\u2019entente entre les ministères de l\u2019Éducation de France et du Québec.Il évoque le souvenir de sa nomination au poste de délégué général à Paris.Puis, l\u2019auteur parle des relations de Daniel Johnson avec la France et le général.Il fait connaître certains détails sur la préparation du voyage historique et sur la visite de Johnson à Paris.Il relate les incidents et les réactions qui suivent le «Vive le Québec libre!» Il signale aussi la satisfaction de Johnson, l\u2019invitation de de Gaulle à Johnson et l\u2019intensification de la collaboration qui s\u2019établira dans les années qui suivent le passage de de Gaulle.M.Chapdelaine termine en affirmant que «le Québec et les Québécois ont une dette de gratitude envers le général de Gaulle». LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 93 F I Jn son siecle, de Gaulle1 aura posé son sceau sur le déroulement des événements politiques aux quatre coins du monde.D\u2019abord la France, son premier, son grand amour.Il l\u2019a sauvée de l\u2019avilissement et de la noirceur par son action de guerre, de 1940 à 1945.Elle pouvait repartir vers un grand destin.Mais seul des grands acteurs de ces moments héroïques, Roosevelt, Churchill, Staline même, il revint aux affaires, en 1958, continuer et consolider son œuvre: remettre la France sur son piédestal, et assurer son rayonnement: le phare dont la lumière a percé jusqu\u2019au Québec.Les présidents qui lui ont succédé, après plus de dix ans de règne, ont suivi la voie qu\u2019il avait tracée: Pompidou, Giscard d\u2019Es-taing, et même le président Mitterrand, son adversaire à l\u2019élection de 1965, dont l\u2019action en Europe, dans la Communauté européenne, et plus loin encore, a acquis, avec les années, et surtout dans l\u2019année écoulée, 1989, une année épique, un relent gaullien bien marqué.La France est à sa place, parmi les Grands.D\u2019autres évoqueront les grands moments de l\u2019action du général, dans la guerre, et dans la paix.Mon champ est plus restreint: de Gaulle et le Québec.Là aussi, son action, considérable, est dans la toute droite ligne de sa vision globale, au moment des «Indépendances»: de l\u2019Algérie au Viêt-nam, de toute l\u2019Afrique noire aux Caraïbes.Un incident significatif pour le Québec Le Québec n\u2019est peut-être qu\u2019un incident, mais significatif, et plus encore pour le Québec que pour le général lui-même.Et par-delà le coup de tonnerre du «Vive le Québec.libre!» lancé par le général de Gaulle du balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal, le soir du lundi 24 juillet 1967, au terme de son parcours triomphal du Chemin du Roi, de Québec à Montréal, il y a une attention particulière donnée par le général au développement enclenché par le Québec dans sa «Révolution tranquille» à partir de l\u2019été 1960.1.'90 est pour beaucoup l'année de Gaulle: centenaire de sa naissance, cinquantenaire de l\u2019appel du 18 juin, 20e anniversaire de sa mort.L\u2019Institut Charles de Gaulle a organisé un grand colloque à Paris, en novembre, sur «de Gaulle en son siècle», auquel j\u2019aurai l\u2019honneur de participer. 94 Et pourtant, lors de son troisième passage au Canada, plut tôt dans l\u2019année \u2014 il n\u2019était pas revenu depuis la guerre \u2014, il n\u2019avait été reçu au Québec que par le bien terne premier ministre Antonio Barrette, le dernier de la lignée duplessiste, avant l\u2019arrivée de l\u2019«équipe du tonnerre» des libéraux de Jean Lesage.Compensation, si l\u2019on peut dire, ça n\u2019avait pas dû être bien gai à Ottawa, Diefenbaker régnante, même si le général y avait retrouvé un gouverneur général, le général Vanier, qu\u2019il connaissait et appréciait \u2014 il avait été un des premiers ambassadeurs accrédités à Alger \u2014, mais ce n\u2019est pas de cette source que le général aurait pu puiser quelque indication du ferment qui germait et allait transformer le Québec.Comme le note Couve de Murville dans Une Politique Étrangère 1958-1969, «.le Président de la République recevait un accueil chaleureux, empreint d\u2019un certain air de complicité qui ne surprenait pas.; aucune manifestation, aucun propos même ne faisaient pressentir l\u2019explosion ultérieure.» Les relations s\u2019établissent Les événements se précipitèrent.Sitôt élus, les libéraux dépêchent Georges-Émile Lapalme, le second de Jean Lesage, à Paris.Il est introduit chez Malraux qui lui propose, avant qu\u2019il ne le demande, l\u2019ouverture d\u2019une Maison du Québec à Paris: ce sera la délégation générale.Elle établit ses quartiers rue Barbet de Jouy, face à la résidence de l\u2019archevêque de Paris \u2014 pure coïncidence, mais néanmoins matière à sourire: en France, mais à l\u2019ombre de l\u2019autel! La délégation est inaugurée officiellement à l\u2019automne de 1961, avec grande mobilisation; on a pu dire qu\u2019il y avait non seulement quorum du conseil des ministres, mais aussi de l\u2019Assemblée législative, qui devint plus tard l\u2019Assemblée nationale! Jean Lesage est reçu à l\u2019Élysée, s\u2019incline2 devant la tombe du soldat inconnu à l\u2019Arc de Triomphe.Entretiens avec le général de Gaulle, avec plusieurs ministres, Jean Lesage est même reçu solennellement à une séance de l\u2019Académie française.En un mot: visite d\u2019État.2.La couronne à déposer n\u2019apparaissant pas, le général commandant la place de Paris, aux côtés de Jean Lesage, lui aurait murmuré: «Ce sera un bouquet spirituel, M.le premier ministre.» LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 95 Les choses sérieuses.La délégation s\u2019affaire.Des ministres, de hauts fonctionnaires, tant de l\u2019administration que des agences spécialisées créées par le gouvernement, viennent en France.Le Québec a emprunté de la France beaucoup de sa philosophie de l\u2019interventionnisme de l\u2019État, crée des sociétés mixtes, dont l\u2019une, la S.G.F.(Société générale de financement), amène Renault à établir une usine de montage au Québec; la Cellulose du Pin s\u2019y établit, comme plus tard les frères Lemaire amèneront Cascades en France.Le plus beau fleuron de ces échanges est bien, cependant, la création, à l\u2019exemple français, et avec sa collaboration, de la Caisse des Dépôts, puissance au Québec depuis.Trois années s\u2019écoulent.Jean Lesage revient deux fois en France, la dernière au début de novembre 1964.La délégation n\u2019a pas vraiment trouvé sa place à Paris.Pour le Quai d\u2019Orsay, fidèle aux traditions protocolaires, elle n\u2019est ni chair ni poisson; et l\u2019ambassade du Canada à Paris a pris bien soin depuis trois ans de la garder sous sa coupe.Elle reste la Maison du Québec.Le consulat de France à Québec n\u2019a pas été réformé.Heureusement, le Québec peut traiter avec l\u2019ambassade de France à Ottawa: Raymond Bousquet, l\u2019ambassadeur, est à l\u2019œuvre.Avec Québec, un projet de coopération, principalement dans le domaine de l\u2019éducation, est à s\u2019édifier.Le Québec a créé un ministère de l\u2019Éducation et le ministre Paul Gérin-Lajoie, à la suite du Rapport Parent, a commencé une réforme en profondeur de tout le système qui, jusqu\u2019alors, était strictement confessionnel, tant pour les catholiques que pour les protestants; pour les catholiques, francophones, le clergé est en charge; même les recteurs des universités, toutes papales, sont des évêques; et comme disait Duplessis, ils mangent de sa main.Le byzantinisme d\u2019Ottawa Le Québec nouveau aura l\u2019appui de la France.Mais le projet marque le pas \u2014 discussions entre Québec et Ottawa sur les juridictions \u2014, même si l\u2019éducation est un domaine strictement provincial, les autorités fédérales insistent que les relations internationales appartiennent en exclusivité au gouvernement fédéral.Et quand un accommodement est trouvé sur ce point, on tombe dans le byzantinisme sur les mots: un accord, non: ce sera une «entente», coiffée % par un échange de notes entre l\u2019ambassadeur de France et le ministre canadien des Affaires extérieures.L\u2019entente sera signée à Paris, le 27 février 1965, par Christian Fouchet et Paul Gérin-Lajoie, à titre tous deux de ministres de l\u2019Éducation, de France et du Québec.Par la même occasion \u2014 la visite de Jean Lesage \u2014, mais cette fois \u2014 ô ironie \u2014 faisant suite à une intervention du premier ministre canadien, Lester B.Pearson, auprès du premier ministre Pompidou \u2014 le statut de la Délégation va être aussi réglé.Dans un cas comme dans l\u2019autre, à la suite de la visite de Jean Lesage, l\u2019intervention de l\u2019Élysée auprès du Quai d\u2019Orsay est patente, même si les documents à l\u2019appui font défaut; mais tout traînait, et bientôt après, tout débloquait.Dans le cas du statut, la proposition française qui avait été soumise à Ottawa deux mois plus tôt n\u2019avait pas encore reçu son agrément quand, le 11 décembre, la note du Quoi d\u2019Orsay est remise à l\u2019Ambassade.Ma nomination comme délégué général Avant que l\u2019ambassade eût notifié officiellement le Quai d\u2019Orsay, le 30 décembre, de ma nomination au poste de délégué général, je recevais une invitation à la réception, à l\u2019Élysée, offerte par le président de la République aux chefs de missions diplomatiques, le 7 janvier.Le 14 janvier, j\u2019étais présenté au chef du protocole, au Quai d\u2019Orsay, l\u2019ambassadeur Pierre Siraud, par l\u2019ambassadeur Jules Léger, qui se retirait aussitôt: les portes étaient ouvertes au ministère des Affaires étrangères, comme elles l\u2019étaient déjà à l\u2019Élysée; j\u2019avais, concurremment, été reçu, à ma demande, par le secrétaire général de la présidence, l\u2019ambassadeur Burin des Roziers, qui m\u2019avait dit que sa porte me serait toujours ouverte, et elle le demeura, la sienne et celle de ses collaborateurs, et c\u2019est lui qui m\u2019introduisit, quelques mois plus tard, en l\u2019auguste présence.Entre-temps, la délégation avait obtenu pignon sur rue \u2014 c\u2019était beaucoup plus que la Maison du Québec \u2014, et ses membres couvraient les ministères, pour la mise en œuvre de l\u2019entente du 27 février, qui avait créé la Commission permanente de coopération franco-québécoise.Plus tard dans l\u2019année, l\u2019entente culturelle en étend le champ d\u2019action; fait significatif additionnel, c\u2019est le premier accord où la France s\u2019engage conjointement avec un autre Etat à promouvoir l\u2019expansion et le rayonnement de la langue française. LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 97 L\u2019invitation du Québec Et 1967 vint.Le Canada célébrait le centenaire de la confédération, dont le clou devait être l\u2019exposition universelle de Montréal.Depuis juin 1966, le Québec avait un nouveau gouvernement.Daniel Johnson, de l\u2019Union nationale, le parti qu\u2019avait dirigé Duplessis pendant 25 ans, jusqu\u2019à Lesage, en était le chef.Ce n\u2019était pas du meilleur augure.Mais dès son élection, le premier ministre Johnson avait clairement fait connaître publiquement qu\u2019il assumait la continuité de l\u2019action du Québec, au Québec d\u2019abord vis-à-vis du gouvernement d\u2019Ottawa, et dans ses rapports avec le monde extérieur, continuité d\u2019ailleurs qui ne s\u2019est jamais démentie à travers les divers gouvernements qui se sont suivis depuis.Dès le 13 septembre 1966, Daniel Johnson écrivait deux lettres au général.Dans la première, il faisait état de sa prise de pouvoir, des rapports étroits entre le Québec et la France, et anticipait leur accroissement; il viendrait à Paris à la première occasion permise par le calendrier (première session de l\u2019Assemblée nationale).La seconde invitait le général à venir au Québec pour l\u2019Expo 1967.Concurremment, le général Vanier, gouverneur général du Canada, invitait le général à se rendre au Canada pour fêter le centenaire de la Confédération et rehausser de sa présence l\u2019exposition universelle, à Montréal, à l\u2019été 1967.Le 24 septembre, bientôt après, le général expédiait son courrier.Avec Daniel Johnson, il se félicitait de tout ce que la France et le Québec accomplissaient ensemble (ouverture de la délégation générale; accords culturels) et l\u2019invitait à venir à Paris «dès que les devoirs de votre charge vous permettront de vous absenter».Pour 1 Expo, sujet de la seconde missive, il n\u2019était «pas encore en mesure de répondre à votre invitation d\u2019être votre hôte au Québec à l\u2019occasion de l\u2019Exposition de Montréal.» Au général Vanier: «Vous comprendrez.que dans les circonstances actuelles, l\u2019éventualité d\u2019une nouvelle visite de ma part soulevait sans doute des questions qui doivent être examinées à loisir.Pour ce qui est de l\u2019Exposition., la France ne manquera pas de le marquer sur place (qu\u2019elle y attache une grande importance) d\u2019une manière aussi éclatante que possible.» Cette phrase sibylline («questions qui doivent être examinées à 98 loisir») trouve peut-être son explication dans les photocopies de quelques documents émanant du secrétariat du général de Gaulle, publiées par le Quotidien de Paris dans son numéro du 2 novembre 1977: Le 4 septembre 1963: «Nous recevrons M.Pearson (en janvier 1964).Nous devons développer nos rapports avec le Canada tel qu\u2019il est encore,.avant tout établir une coopération particulière avec le Canada français.D\u2019ailleurs le Canada français deviendra nécessairement un État, et c\u2019est dans cette perspective que nous devons agir.C.G.Le 9 décembre 1966: (annotation sur un télégramme reçu de l\u2019ambassade de France à Ottawa): «11 n\u2019est pas question que j\u2019adresse un message au Canada pour célébrer son «Centenaire».Nous pouvons avoir de bonnes relations.Nous devons en avoir d\u2019excellentes avec le Canada français, mais nous n\u2019avons à féliciter.de la création d\u2019un «État» fondé sur notre défaite d\u2019autrefois et sur l\u2019intégration d\u2019une partie du peuple français dans un ensemble britannique.Au demeurant, cet ensemble est devenu bien précaire.C.de Gaulle.» Ce deuxième texte explique suffisamment les réserves du général à participer à la célébration du centenaire.«Ça ferait des vagues» Tout l\u2019automne 1966, d\u2019ailleurs, et jusqu\u2019au 13 février 1967, rien n\u2019était certain.À l\u2019Élysée, cependant, on pouvait sentir que la question restait chaude.J\u2019étais, comme délégué général, en contact fréquent avec le secrétaire général de l\u2019Élysée, Étienne Burin des Roziers, et le conseiller diplomatique de la présidence, René de Saint-Légier.Le 6 décembre 1966, je rapportais à Claude Morin, sous-ministre des Affaires fédérales-provinciales, avec qui je traitais toutes affaires concernant les rapports de Gaulle-Johnson, par anticipation de l\u2019extension de son ministère à englober toutes affaires intergouvemementales (ce qui fut fait avant la fin de la première session de l\u2019Assemblée nationale au premier trimestre de 1967), que le secrétaire général croyait personnellement que la visite aurait lieu, mais qu\u2019aucune décision n\u2019avait encore été prise.Le général lui avait même dit un jour que s\u2019il y allait, «ça ferait des vagues»; raison additionnelle de bien peser sa décision.Des vagues?La venue en bateau! je savais que l\u2019on cherchait une façon d\u2019arranger que la visite commençât à Québec et, pensant tout haut, LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 99 j\u2019avais suggéré qu\u2019une remontée du Saint-Laurent en croiseur amènerait le général d\u2019abord à Québec, tout naturellement.Je ne le savais pas alors, mais j\u2019appris bientôt après que les règles dont il avait été convenu avec les autorités fédérales prévoyaient que toutes les arrivées de chefs d\u2019État soient faites à Ottawa.Je répondis dont tout benoîtement à Québec que je profiterais de la première occasion pour faire part de cette réglementation à qui de droit, bien conscient dans mon for intérieur que le général n\u2019en ferait qu\u2019à sa tête.Le 13 février 1967, convoqué à l\u2019Élysée, le général m\u2019informa, en réponse à l\u2019invitation de M.Johnson, qu\u2019il se proposait de l\u2019accepter, qu\u2019il se rendrait à l\u2019Expo le 25 juillet, qu\u2019il remonterait le Saint-Laurent: Québec d\u2019abord, puis Montréal, enfin Ottawa; et qu\u2019il attendait M.Johnson à Paris à la mi-mai.Cette information était donnée à nous seuls et devait rester secrète jusqu\u2019à nouvel ordre.Ottawa serait informé plus tard.C\u2019est enfin le 18 avril, après les élections législatives en France, que tout ceci était confirmé par lettre du général de Gaulle à M.Johnson, les détails du programme étant laissés à régler entre l\u2019ambassadeur Leduc, d\u2019une part, et les autorités canadiennes et québécoises, d\u2019autre part.La collaboration s\u2019intensifie M.Johnson vint à Paris dans la deuxième quinzaine de mai.Grand déploiement, comme on pouvait s\u2019y attendre.(C\u2019est depuis lors que le général ne l\u2019appela plus autrement que mon ami JOHNSON, en France, et au Québec)3.Et aussi toutes sortes de projets évoqués, dans les domaines tant d\u2019éducation que de culture, scientifiques qu\u2019économiques.Et c\u2019est ainsi qu\u2019après sa visite au Québec, fin juillet, le général dépêcha Alain Peyrefitte, ministre de l\u2019Éducation, au Québec, fin septembre \u2014 les accords Peyrefitte-Johnson, pour une expansion considérable des échanges principalement dans le domaine de l\u2019éducation.Le ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missoffe, vint aussi au Québec, et en naquit l\u2019Office franco-québécois pour la Jeunesse, début 1968.3.Tout comme, quand il parlait de M.Paul Martin, secrétaire d'État aux Affaires extérieures du gouvernement fédéral, il le prononçait Martin-ne, à l\u2019anglaise.M.Martin avait une mère canadienne-française, mais son père était d'origine anglo-canadienne, et la famille était de l\u2019Ontario. 100 Enfin, ce furent des invitations à participer en 1968 à la rencontre des ministres de l\u2019Éducation, au Gabon, de la France et des pays francophones d\u2019Afrique, et en 1969, et 1970, à celles où fut créée, à Niamey, l\u2019Agence de coopération culturelle et technique.Dans la constitution de cette ACCT, les négociateurs français avaient réussi à introduire une clause prévoyant, en plus des États, des «gouvernements participants».C\u2019était, à toutes fins pratiques, la «clause Québec», que le gouvernement fédéral fut finalement forcé d\u2019accepter \u2014 à son corps défendant, et à son grand dam.Enfin, mais on dut attendre quinze ans avant qu\u2019il ne se réalisât, le Sommet francophone avait lieu, avec la participation du Québec; le gouvernement fédéral s\u2019y était toujours objecté, mais la France était restée ferme, et finalement l\u2019avait emporté; mais il avait fallu l\u2019arrivée d\u2019un nouveau gouvernement à Ottawa \u2014 l\u2019ère Trudeau enfin terminée \u2014, pour que la partie fût enfin gagnée.L\u2019esprit du général de Gaulle restait toujours à l\u2019œuvre chez ses successeurs.«Vive le Québec libre» Le «Vive le Québec.libre» s\u2019est répercuté aux quatre coins du monde.Il a mis le Québec sur la carte.Jamais la meilleure agence de publicité, quel que fût le budget alloué, n\u2019aurait pu atteindre, voire approcher une pareille réussite, immédiate de surcroît.Il n\u2019était cependant que la concrétisation imagée, populaire, et donc percutante de ce que le général n\u2019avait cessé de répéter pri-vément depuis longtemps, et dans chaque intervention depuis son arrivée à Québec, le dimanche 23 juillet, saluant, comme il le disait le même soir au dîner offert par le premier ministre Johnson, «l\u2019avènement d\u2019un peuple qui veut, dans tous les domaines, disposer de lui-même et prendre en mains ses destinées.» et «l\u2019ambition de vous saisir de tous les moyens d\u2019affranchissement et de développement que l\u2019époque moderne offre à un peuple fort et entreprenant».Le «Vive le Québec.libre» qualifié d\u2019«inacceptable» dans un communiqué du gouvernement fédéral, le général annula la suite du voyage jusqu\u2019à Ottawa \u2014 avait-il jamais voulu y aller?\u2014 et repartit pour Paris en avion, après le déjeuner offert par le maire de Montréal, Jean Drapeau, le mercredi 26 juillet.La presse se déchaîna en pays anglo-saxons: Canada, États- LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 101 Unis, Grande-Bretagne; et même en France.Le général fut accusé de tout, voire de sénilité.4 Même au Québec, des réserves s\u2019exprimèrent en certains milieux; positionnement politique.Pour le Québec, c\u2019était quand même du profit clair; le général, lui, passa sans doute le tout au compte de profits et pertes.La satisfaction de Johnson Deux jours plus tard, le gouvernement québécois émettait un communiqué: «Le président de la République française, le général Charles de Gaulle, a reçu de notre population un accueil triomphal sans précédent et sans équivoque.Le gouvernement du Québec est heureux de l\u2019avoir invité à nous visiter et son passage chez nous restera inoubliable.«A l\u2019occasion de cette visite, le général de Gaulle a pu remarquer les progrès que le Québec moderne accomplit.Percevant comme peu l\u2019ont fait avant lui l\u2019esprit qui anime ce renouvellement, il a parlé d\u2019affranchissement, de prise en main par le Québec de ses destinées, de Québec libre.Il reprenait ainsi, en des termes qui lui sont propres, des idées maintes fois exprimées par les récents gouvernements du Québec.Il a salué cette conviction qui est de plus en plus celle du peuple québécois qu \u2019il est libre de choisir sa destinée et que, comme tous les peuples du monde, il possède le droit incontestable de disposer de lui-même en déterminant librement son statut politique et en assurant librement son développement économique, social et culturel.«Courageux et lucide, le président de Gaulle a été avec nous au fond des choses.Le Québec n\u2019en a pas été choqué.«Quant à nous, nous n\u2019oublierons jamais qu\u2019en des mots qui 4.Une Ihéorie qui courut, à l\u2019étranger, et aussi à Ottawa, est celle d\u2019une noire conspiration Paris-Québec pour déstabiliser le Canada; de Gaulle, par le même coup, prenant sa revanche contre l\u2019ABC (America, Britain, Canada) et contre ceux (Roosevelt, Churchill) qui l\u2019avaient brimé pendant la guerre, et depuis son retour aux affaires en 1958.Marcel Cadieux, alors sous-ministre au ministère des Affaires extérieures, comme d\u2019autres Canadiens Français dans les hautes sphères politiques et administratives à Ottawa, tombe dans ce panneau, d\u2019envergure, dans des notes, manuscrites, qu\u2019il a laissées. 102 touchent le cœur de tous les Québécois, le président de la République française a évoqué le problème de l\u2019identité distincte du Québec et son immense effort d\u2019affirmation.On ne pourra bâtir le Canada de demain sans tenir compte de notre situation particulière.On ne pourra non plus logiquement s\u2019opposer au développement de liens directs plus étroits entre le Québec, la France et les autres pays francophones.«Le gouvernement du Québec poursuivra l\u2019objectif fondamental qu \u2019il s\u2019est fixé: l\u2019adoption d\u2019une nouvelle constitution qui consacrera la reconnaissance juridique et politique de la nation canadienne-française et qui confie au Québec, compte tenu de l\u2019interdépendance caractéristique de notre époque, toutes les compétences nécessaires à l\u2019épanouissement de son identité.«Le Québec vient de vivre des moments historiques.L\u2019isolement dans lequel il avait été plongé.désormais chose du passé.Un lien vital qui s\u2019était graduellement rétabli depuis les accords franco-québécois de 1965 vient d\u2019être définitivement assuré.Des perspectives nouvelles s\u2019offrent à notre peuple.que rend possibles son extraordinaire effort de persévérance et d\u2019épanouissement.C\u2019est cette réalité fondamentale que le général de Gaulle a vue et qu \u2019il a su exprimer avec éloquence.Les Québécois doivent être à la hauteur de la situation.esprit d\u2019entreprise et d\u2019invention qui, après leur avoir permis de survivre, facilitera leur affirmation.» De Gaulle invite Johnson Restait au général à dire le mot de la fin.Il ne s\u2019en priva pas.D\u2019abord, dès son retour à Paris, il dépêcha à Québec son ministre de l\u2019Éducation, Alain Peyrefitte, en septembre, pour mettre au point un programme accru de coopération: les accords Peyrefitte-Johnson, qui s\u2019ajoutaient aux décisions prises lors de la visite du premier ministre Johnson à Paris à la mi-mai pour l\u2019expansion de la coopération franco-québécoise.Le 11 octobre, j\u2019étais convoqué à l\u2019Élysée, où le général me demandait de transmettre à M.Johnson une invitation à revenir à Paris, le plus tôt possible, début janvier, avec plusieurs de ses ministres, pour une rencontre au sommet.Enfin, le 27 novembre, à la grande conférence de presse, comme il en organisait de temps à autre, en réponse à une question du correspondant du journal La Presse, il réaffirma que le mouvement vers la souveraineté du Qué- LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET LE QUÉBEC 103 bec était, à son avis, irréversible, même si cette souveraineté \u2014 à la guise des Québécois \u2014, devait s\u2019exercer à l\u2019intérieur d\u2019un pacte confédératif renouvelé, ou autrement.Le reste a été raconté plus haut.M.Johnson dut, pour des raisons d\u2019horaire et surtout de santé, reporter sa seconde visite au printemps, puis à l\u2019été, puis à l\u2019automne.Elle n\u2019eut jamais lieu: il mourait, à la Manie, fin septembre.La coopération continue Mais le train était lancé.La coopération bilatérale franco-québécoise continua de s\u2019élargir et de s\u2019approfondir sous les gouvernements qui suivirent, tant au Québec qu\u2019en France.En sus, par l\u2019action suivie de la France, le Québec accède au multilatéral, du moins dans le monde francophone: Conférence des ministres de l\u2019Éducation (1968); de la Jeunesse et des Sports (1969); l\u2019Agence de coopération culturelle et technique (1970), enfin, le Sommet francophone, longtemps retardé par les manœuvres que l\u2019on sait (1986).Cette continuité de la coopération franco-québécoise est, depuis le général, une constante de la politique des gouvernements français et québécois et de leurs chefs: Bertrand, Bourassa, Lévesque et Bou-rassa au Québec; de Gaulle, puis Pompidou, puis Giscard d\u2019Estaing, enfin Mitterrand en France.Les premiers ministres du Québec sont allés là-bas l\u2019un après l\u2019autre; ceux de France sont venus au Québec à leur tour et depuis 1977, le régime est établi de rencontres annuelles entre eux, en alternance à Québec et à Paris: des relations étroites et suivies, privilégiées, entre la France et le Québec.Conclusion Du général de Gaulle, le Québec et les Québécois ont reçu, non seulement la reconnaissance de leur état de peuple distinct, mais aussi de leur État.Il l\u2019a signalé à plusieurs reprises, à Paul Gérin-Lajoie, entre autres, qui, après la signature de l\u2019entente de février 1965, avait abordé avec lui la question de l\u2019association des peuples francophones.Le général, évidemment, voulait laisser à d\u2019autres, Senghor, Bourguiba, de poursuivre ce projet; sans doute, c\u2019eût été pour lui entaché de néo-colonialisme de le prendre en mains.Mais 104 il avait ajouté que, parmi les peuples francophones, les Québécois avaient en mains un territoire, et un État, outil inestimable, ce que n\u2019avaient pas les Wallons, les Suisses romands.Quant à l\u2019idée d\u2019indépendance, dans ce monde interdépendant, on peut voir par sa déclaration à la conférence de presse de novembre 1967 (plus haut) que ses vues étaient beaucoup plus nuancées que ne pourrait le laisser croire le «Vive le Québec.libre» de l\u2019hôtel de ville de Montréal.J\u2019en ai confirmation par la comparaison qu\u2019il fit, un jour qu\u2019il m\u2019avait reçu, entre la France à la CEE, qui engage un peu plus sa souveraineté (on sait bien jusqu\u2019où il ne voulait pas aller), et le Québec dans l\u2019État fédéral canadien, qui la dégage et l\u2019affirme de plus en plus5.Il a accordé la reconnaissance à l\u2019État du Québec en promouvant une coopération de plus en plus étroite avec la France.Enfin, il l\u2019a fait accéder au multilatéral, du moins dans le monde francophone.Sur tous les plans, il a encouragé et facilité l\u2019affirmation de sa personnalité, chez lui et dans le monde.Pour cela, et pour beaucoup d\u2019autres choses aussi, le Québec, et les Québécois, ont une dette de gratitude envers le général de Gaulle; et, dans l\u2019ensemble, ils l\u2019ont bien reconnu.M.Robert Bou-rassa, devenu premier ministre du Québec en 1970, dès sa première visite en France, l\u2019année suivante, est allé s\u2019incliner sur la tombe du général, à Colombey-les-deux-Églises.Le geste disait tout.En guise de conclusion, ce que le Québec demande, et demandera toujours à la France, c\u2019est d\u2019être belle, grande, et forte, comme le général de Gaulle la voulait et a tant contribué à la faire.Et ainsi de rayonner.Le Québec en sera toujours réconforté, encouragé, lui aussi, au dépassement de soi-même.En son siècle.5.De Gaulle aurait néanmoins sans doute jugé, après le rapatriement de la Constitution en '82, le Lac Meech en '87, l\u2019après-Meech en '90, que les choses ne marchaient pas rondement au pays de Québec, ou plutôt qu\u2019elles tournaient en rond! L\u2019économie en Gaspésie: l\u2019espoir est permis Jules BÉLANGER président Société historique de la Gaspésie Résumé Jules Bélanger dresse un tableau du mal chronique dont souffre la Gaspésie.Le quart de la population active travaille.La population a contracté «Vaccoutumance» de sa misère.Elle prend «son mal en patience».Elle ne croit plus «en des changements qui ne sont jamais venus».Elle n\u2019espère plus l\u2019intervention des politiciens.Elle sait que les technocrates favorisent les grands centres qu \u2019ils habitent.Malgré une situation difficile, M.Bélanger espère.Il veut rapatrier dans la péninsule les Gaspésiens qui «sont plus nombreux à l\u2019extérieur qu\u2019à l\u2019intérieur» de la Gaspésie.Il table sur le retour de milliers d\u2019expatriés qui sont devenus des industriels, des experts et qui pourraient apporter «à des entreprises gaspésiennes naissantes la crédibilité.qui leur manque souvent pour démarrer.» Plusieurs formules d\u2019entraide sont proposées dont le canal d\u2019un incubateur d\u2019entreprises, l\u2019établissement d\u2019un 106 service-conseil de gestion et le rassemblement de tous les leaders de la Gaspésie.«jl non! Pas un autre encore qui va nous décrire la misère de la Gaspésie! On est fatigué de ces propos, ils ne nous apprennent rien.C\u2019est connu: la Gaspésie est une région de chômage chronique et on n\u2019y peut rien, on a tout essayé: étude après étude, BAEQ, Plan de l\u2019Est, Conférence socio-économique, etc., etc.et ça ne débloque toujours pas.» Voilà le sentiment auquel en est arrivée une large portion de l\u2019opinion publique et on peut comprendre son agacement.Cependant, je parlerai encore ici de l\u2019économie gaspésienne, de ses problèmes et de l\u2019espoir permis.J\u2019en parlerai parce que je ne crois pas, pour ma part, que l\u2019on ait tout essayé pour la vivifier.Malheureusement, c\u2019est depuis longtemps un lieu commun, un poncif éculé, que de parler de la misère économique de la Gaspésie.C\u2019est même devenu, pendant un certain temps, une sorte de carte de visite: au cours des années trente et quarante, les touristes avaient pris goût à voir, au bord de la route poussiéreuse, l\u2019enfant dépenaillé, près de son attelage de chien, offrant, avec son triste sourire, le petit bateau que son père chômeur avait fabriqué pendant le long hiver.Depuis ce temps, les attelages de chien ont disparu, mais la réalité a peu changé, on l\u2019a seulement maquillée quelque peu: les hivers de chômeurs sont encore très longs! Acceptation coupable Il faut parler de la misère économique de la Gaspésie.Elle sévit toujours et constitue un grave problème humain, un problème de société dont la solution, au moins partielle, tarde trop à venir.Pouvons-nous accepter que le Québec, une des composantes riches du Canada qui est lui-même un des pays riches du monde, tolère la perpétuation de la situation qui sévit encore en Gaspésie?Pouvons-nous, en nous félicitant des réels succès de nombre d\u2019entreprises québécoise, au pays et à l\u2019étranger, oublier qu\u2019en Gaspésie le tissu social se détériore de façon constante vers on ne sait quoi?.Pouvons-nous oublier que nos prestigieuses entreprises québécoises et L\u2019ÉCONOMIE EN GASPÉSIE: L\u2019ESPOIR EST PERMIS 107 canadiennes doivent souvent leur succès aux ressources venues des régions du Québec dont la Gaspésie, tout comme le lait parvient à Montréal et à Québec des vaches de la campagne?Sommes-nous conscients que si le troupeau se détériore trop, le lait viendra à manquer partout?Une maladie chronique?Les chiffres relatifs aux signes vitaux de cette malade qu\u2019est la région de la Gaspésie/les îles peuvent être fastidieux à cause de leur chronicité, mais nous devons les considérer et continuer à chercher les remèdes non encore identifiés.Le mois de février 1990 a marqué un sommet, ou plutôt un gouffre jamais dépassé auparavant: la région Gaspésie/Les îles a alors connu une baisse de 6 000 emplois par rapport à février 1989 et le plus faible niveau d\u2019occupation depuis avril 1984, soit 26 000 personnes occupées sur une population active (15 ans et plus) de 84 000.La région présente ainsi les plus faibles indicateurs du marché du travail de tout le Canada.Le taux de chômage est passé, en un an, de 13,7% à 25,5%, pour se classer le plus élevé de régions économiques du Canada.Au cours des quinze dernières années, la proportion de jeunes de 20 à 34 ans a baissé de 29% dans la région1.Nous n\u2019avons pas le droit de nous habituer à ces statistiques et encore moins d\u2019oublier les dommages sociaux qu\u2019elles entraînent.On a beau dire que ces chômeurs touchent au moins leurs prestations d\u2019assurance-chômage, c\u2019est d\u2019abord mathématiquement faux, et c\u2019est se rassurer trop vite.Un grand nombre d\u2019entre eux n\u2019ont pas réussi à se dénicher un travail saisonnier suffisamment long (10 petites semaines) pour se qualifier à ces prestations et ils doivent se retourner vers ce qu\u2019ils appellent le BS.Ensuite, ce chômage chronique entraîne des dégâts sociaux dont on ne peut entrevoir qu\u2019une infime partie.Julien Harvey écrivait, en parlant des régions du Québec où l\u2019appauvrissement est devenu un mal endémique: «.territoire où la population est vieille, où les jours de maladie et les visites à la clinique sont plus élevés, où l\u2019espérance de la vie est plus basse que 1.Bulletin sur le marché du travail, Emploi el immigration Canada, Direction des Services économiques, région du Québec, 30 mars 1990. 108 la moyenne.Où la famille est brisée plus qu\u2019ailleurs, où le suicide, l\u2019alcoolisme, la délinquance sont élevés.Où l\u2019abandon scolaire hâtif est fréquent, où les résultats scolaires aussi, surtout en français et en mathématiques, sont inférieurs.Où les écoles ferment faute d\u2019élèves, où les cliniques, les bibliothèques, les lieux de loisir ou de sport de plus en plus négligés2».Pouvons-nous demeurer indifférents, par exemple, au fait que dans la région du Bas-Saint-Laurent/Gaspésie3 le taux de suicide a augmenté de 81%, de 1975 à 1989?Un peuple au ressort cassé par le système Un mal additionnel, aggravant la situation et contribuant à la détériorer davantage est l\u2019accoutumance de la population à cet état de choses.La difficulté économique des Gaspésiens n\u2019étant pas une crise mais un mal chronique, un déclin constant (le Gaspésien Esdras Minville, devenu par la suite Directeur des HEC, le déplorait et l\u2019analysait déjà en 1930), il s\u2019ensuit que les victimes ne réagissent pas comme on le fait normalement quand éclate une crise.La population a fini par prendre son mal en patience.Qu\u2019est-ce à dire?Démission, démoralisation, écœurement, désenchantement.ou bien réalisme concret et légitime instinct de survie, choisissant de protéger au moins son moral en ne se cassant plus la tête pour une cause impossible?Si le Québec est cassé en deux, en Gaspésie, c\u2019est le ressort qui est cassé.Il reste bien des leaders qui se dévouent ou s\u2019agitent et proposent de temps à autre telle ou telle solution, mais la masse leur rétorque, en ses mots et attitudes blasés: «Essayez toujours, mes vieux, si vous en avez le goût! Quant à nous, on nous a trop souvent fait croire en des changements qui ne sont jamais venus.» De temps à autre, cependant, en un sursaut d\u2019espoir que d\u2019aucuns qualifient de naïveté, on décide de bloquer une route et on arrache ainsi aux gouvernements quelques promesses et subventions qui ont leur 2.\t«Un Québec cassé en deux», Relations, novembre 1988, p.265.3.\tAu moment d\u2019établir ces statistiques, on ne tenait pas encore compte du fait que les limites de cette région ont été modifiées par la création récente de la région Gaspésie/les îles. L\u2019ÉCONOMIE EN GASPÉSIE: L'ESPOIR EST PERMIS 109 effet.temporisateur.Après ce moment d\u2019espoir ou de diversion, on retourne à son «chômage»4, à son BS, à sa TV.Pour donner une meilleure idée de la situation économique qui sévit actuellement en cette terre, je signalerai un nouveau symptôme dont on ne parle encore que tout bas et qui est pour le moins insolite au Canada et, tout autant, que je sache, ailleurs dans le monde: des administrateurs de la Fabrique de Gaspé, aux prises avec la nécessité d\u2019entreprendre de coûteuses réparations à la cathédrale de Gaspé et jugeant impensable d\u2019en refiler la note aux fidèles, même amortie sur plusieurs années, considèrent sérieusement la possibilité de devoir se résoudre à démolir l\u2019édifice et à n\u2019en conserver que le sous-sol pour les activités du culte.C\u2019est grave.À qui la faute?Les Gaspésiens, dans l\u2019ensemble, en ont marre.Ils ont connu, tant de l\u2019intérieur que de l\u2019extérieur, de si nombreuses tentatives de relance de leur économie qui se sont avérées autant d\u2019échecs! La plus récente de ces tentatives a eu lieu le 15 septembre dernier, alors que les députés fédéraux de l\u2019Est du Québec ont organisé, à Rimou-ski, un colloque régional sous le thème de «Agir pour réagir»5.Parmi les quelque quatre cents leaders régionaux et locaux qui s\u2019y sont 4.\tC\u2019est ainsi que, sans doute par souci d\u2019économiser du temps, les Gaspésiens appellent leurs prestations d\u2019assurance-chômage.5.\tOn pouvait lire dans Y Avant-propos du dépliant annonçant ce colloque: «Il ne se passe plus un an sans qu\u2019une nouvelle «expertise» ne vienne ternir la réputation de l\u2019Est du Québec en prononçant sa condamnation à mort.Les députés fédéraux du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et de la Côte-Nord ne sont pas si pessimistes et rejettent la condamnation de leur région.Confiants dans le potentiel de développement de leur comté, solidaires de leur population et de ses aspirations, ils convient les forces de l\u2019Est du Québec à la RÉACTION.La nécessité de rejeter cette condamnation tout en faisant face à la réalité de l\u2019Est du Québec des années 90, nous appelle à AGIR ET RÉAGIR ENSEMBLE.En parrainant l\u2019organisation de ce colloque, les députés fédéraux demandent une réévaluation des trois enjeux les plus cruciaux de leur coin de pays.Les sombres prédictions sur l\u2019avenir démographique, l\u2019avenir social et l\u2019avenir économique du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et de la Côte-Nord, seront au cœur de DÉBATS CHOCS.» 110 amenés, nombreux étaient-ils à se répéter, la veille: «Qu\u2019on ne nous parle plus d\u2019études, nous avons été suffisamment étudiés! Il nous faut des mesures concrètes, tout de suite: nos gens ont faim.» Le jour du colloque, on leur fit entendre une douzaine de conférenciers, à peu près tous intéressants, dont plusieurs tentèrent d\u2019identifier les causes de cette paralysie qui afflige la région depuis des temps immémoriaux.On a mis en doute la volonté politique, on a questionné la volonté de concertation populaire et on a mis en cause la technocratie.La journée s\u2019est terminée sans laisser aux participants guère plus d\u2019espoir qu\u2019ils n\u2019en avaient le matin.Un calcul politique Au chapitre de la volonté politique qu\u2019on a questionnée encore une fois ce jour-là, Charles-Eugène Marin, député fédéral de Gaspé, avait déclaré publiquement, en décembre dernier, qu\u2019il en avait assez de voir son peuple languir avec des projets-cataplasmes du genre de «Canada au travail», et que s\u2019il ne réussissait pas, dans un avenir rapproché, à amener son gouvernement à déclencher en Gaspésie un développement plus sérieux, lui, le député, penserait à tirer sa révérence.De son côté, le premier ministre Mulroney déclarait à Gaspé, en août dernier, qu\u2019il lui était bien difficile de faire quelque chose dans un coin du pays sans s\u2019attirer des reproches ailleurs.«Donc, réclama-t-il, si je fais quelque chose en réponse à vos demandes, supportez-moi.».La réalité crue, qu\u2019il ne faut pas oublier, a quelque chose de froidement mathématique.C\u2019est que si le gouvernement fédéral continue de négliger la Gaspésie, il risque de perdre un maximum de deux députés.Si, au contraire, il affirme une volonté politique capable de changer les choses, il risque de perdre plus de deux députés quelque part ailleurs au pays où il n\u2019aura pas dépensé ce qu\u2019il aura dirigé vers la Gaspésie.Pour contrer ce vice de la démocratie ou de la carte électorale, il faut du courage politique.La même désespérante mathématique fait des siennes dans la carte électorale du Québec qu\u2019on s\u2019apprête à remanier et qui verra le nombre des comtés de la Gaspésie descendre à deux, si on donne suite aux recommandations du directeur des élections, monsieur Pierre Côté, publiées en septembre 1990. L\u2019ÉCONOMIE EN GASPÊSIE: L\u2019ESPOIR EST PERMIS 111 Les technocrates des grands centres Quand aux fonctionnaires, on sait qu\u2019ils sont souvent plus forts que les politiciens et surtout plus stables, ils tiennent à leur promotions, à leur plan de carrière, c\u2019est normal et ils sont capables de faire pirouetter un politicien qui leur paraîtrait trop imbu de son pouvoir et trop dérangeant.Aussi, les politiciens savent cela.«Malheureusement, les hauts fonctionnaires diffèrent totalement d\u2019opinion avec nos dirigeants élus, lorsqu\u2019il est question de développement régional (.).La haute fonction publique a tout orchestré pour favoriser d\u2019abord et exclusivement les grands centres.Les experts de l\u2019État consolident ainsi leur carrière en ville, façonnent leur statut de personnes indispensables tout en rendant cocues et stériles les formes trop timides de décentralisation que nos élus ont voulu initier»6.Solution inédite: rapatriement de matière grise Y a-t-il donc une solution au problème gaspésien?Soyons réalistes.Les politiciens ne choisiront jamais, en majorité, de se faire hara-kiri pour relever le niveau économique d\u2019une région représentée par seulement deux députés.Quant aux fonctionnaires, ils seront toujours des humains et, à ce titre, sujets à la tentation de privilégier leurs intérêts personnels.Il ne faut pas absoudre politiciens et fonctionnaires: il faut exiger d\u2019eux, mordicus, le respect des régions aux faibles densités démographiques, respect qu\u2019on ne doit pas assimiler aux cataplasmes du 10/427 et du BS.Les auteurs de l\u2019étude «Un Québec cassé en deux», répètent, dans leurs conclusions, que le gouvernement doit au moins éviter d\u2019appauvrir systématiquement les régions périphériques.Mais, après avoir dit et fait cela, il faut chercher encore et 6.\tGaston Langlais, «Faudra-t-il remettre la Gaspésie à Dame Nature?», Le Soleil, 13 septembre 1989, p.A-15.7,\tD ne s\u2019agit nullement ici de l\u2019appellation d\u2019une loto gaspésienne, mais bien plutôt de la façon dont les Gaspésiens désignent la course à obstacle è laquelle des milliers d\u2019entre eux doivent se livrer, d\u2019année en année, pour se dénicher 10 petites semaines de travail afin de se qualifier aux prestations d\u2019assurance-chômage pendant 42 semaines.Il y a dans cette appellation humoristique quelque chose d\u2019un réflexe populaire plutôt sain qui consiste à en rire pour ne pas en pleurer. 112 ailleurs les moyens d\u2019assainir l\u2019économie de la Gaspésie.Et où donc encore?Il faut rapatrier en Gaspésie une partie de sa richesse naturelle qui rendrait possible le virage économique non encore effectué.Tout le monde sait que les Gaspésiens sont plus nombreux à l\u2019extérieur qu\u2019à l\u2019intérieur de la péninsule.Depuis des générations, la Gaspésie exporte régulièrement sa matière grise.Parmi ces milliers d\u2019exportés ou d\u2019expatriés, nombreux sont-ils à être devenus, avec brio, gens d\u2019affaires, industriels, entrepreneurs, spécialistes et experts en tout domaine pour contribuer ainsi au développement des grands centres.Après avoir réussi en ville, nombreux sont-ils qui aimeraient servir de quelque façon leur Gaspésie.L\u2019attachement des Gaspésiens à leur région est connu.D\u2019aucuns appellent cela du chauvinisme; il y a quelques beaux côtés à cette tendance nostalgique.Une expertise indispensable Il y aurait lieu de ramener en Gaspésie, de très bon gré, des hommes et des femmes qui n\u2019ont plus besoin de la ville pour se donner expérience et crédibilité, qui n\u2019ont plus besoin d\u2019être en ville pour faciliter à leurs enfants l\u2019accès à l\u2019université, qui sont encore assez jeunes pour continuer à agir comme chefs d\u2019entreprise ou experts en démarrage industriel, en PME, en affaires, en lobbying, etc.Ces fils et filles de la Gaspésie, riches d\u2019expériences reconnues, apporteraient à des entreprises gaspésiennes naissantes la crédibilité (devant les bailleurs de fonds et les acheteurs) qui leur manque souvent pour démarrer et généralement pour atteindre la viabilité.Ils ajouteraient à la ressource gaspésienne demeurée sur place une expertise précieuse pour concevoir de nouvelles entreprises capables de vitaliser le milieu par la création d\u2019emplois stables.Il y aurait lieu, aussi bien, de faire appel à cette diaspora gaspésienne sur une base contractuelle, à temps partiel, en y puisant des experts-consultants ou administrateurs de conseils d\u2019administration fantômes.Ceux-ci verraient s\u2019accroître ainsi le prestige et la crédibilité dont ils ont absolument besoin et dont ils sont souvent privés parce que, précisément, la Gaspésie a dû exporter un trop grand nombre de ses spécialistes.Il n\u2019y a pas à s\u2019étonner des difficultés de nos PME gaspésiennes, quand on sait que, dans l\u2019ensemble du Québec, 80% des PME disparaissent ou changent de propriétaires L\u2019ÉCONOMIE EN GASPÉSIE: L\u2019ESPOIR EST PERMIS 113 avant d\u2019avoir atteint l\u2019âge de cinq ans, et cela généralement à cause de la faiblesse de leur gestion.Nous l\u2019avons dit déjà, les jeunes désertent la Gaspésie et particulièrement les jeunes les plus scolarisés.Ceux qui restent sont donc généralement moins scolarisés.Les hommes d\u2019affaires gaspésiens ont une scolarité moyenne de huit ans.Et comment cela pourrait-il se faire?Cela pourrait se faire par le canal d\u2019un incubateur d\u2019entreprises ou d\u2019un service-conseil de gestion dont la nécessité en Gaspésie ne devrait plus faire de doute.Il faut savoir que si un nombre décourageant d\u2019entreprises québécoises meurent très jeunes, par contre, 80% des projets d\u2019entreprises nés dans un incubateur s\u2019avèrent viables.La voie à suivre est donc très nettement indiquée.Une première démarche de cet incubateur d\u2019entreprises serait d\u2019établir une banque de personnes ressources à même cette diaspora gaspésienne.La banque serait constituée d\u2019un fichier des personnes intéressées à telle ou telle forme de service, avec curriculum vitae, genre de disponibilité, conditions, etc.Ce serait là une opération relativement facile à réaliser.Ensuite, l\u2019incubateur jouerait le rôle d\u2019intermédiaire, de courroie de transmission.Il jetterait des ponts adéquats entre les promoteurs et les personnes ressources.Il permettrait ainsi d\u2019atténuer le mal causé à la Gaspésie par l\u2019exode de sa matière grise.La mise en place d\u2019un tel instrument devrait être suggérée, soutenue, animée et coordonnée par les organismes qui se préoccupent de développement régional: les MRC, les commissariats industriels, le CRCD, le Cégep de la Gaspésie et des îles et notamment ce dernier, qui a joué depuis une vingtaine d\u2019années, dans la foulée du séminaire de Gaspé dont il a pris la relève en 1968, ce rôle d\u2019incubateur régional polyvalent.Il serait très probablement disposé à relerver ce nouveau défi.Son directeur général affirmait récemment: «Cette propriété publique (le cégep) doit être ouverte à la communauté (.) pour les échanges et la collaboration avec les entreprises, pour le développement d\u2019une culture entrepreneuriale régionale, pour la recherche appliquée et le développement.»8.8.Jules Bourque, «La place et le rôle des cégeps dans le développement socio-économique de la région», conférence prononcée au colloque Agir et réagir ensemble, à Rimouski, le 15 septembre 1990, p.13. 114 Conclusion Il y a dans cette diaspora gaspésienne une force vive qu\u2019il faut utiliser pour faire démarrer vraiment et enfin l\u2019économie de la Gas-pésie.L\u2019espoir est ainsi possible pour la Gaspésie, mais à condition aussi que ses leaders se donnent enfin un projet d\u2019ensemble pour leur Gaspésie de l\u2019an 2000 et qu\u2019ils acceptent, une fois pour toutes, de travailler ensemble à la réalisation de ce projet.Ce jour-là, toutes les MRC, toutes les municipalités, tous les citoyens seront heureux de voir surgir dans tel ou tel coin de leur région le développement qui aura été rendu possible parce que tous s\u2019étaient mis d\u2019accord pour le voir sortir de terre en cet endroit, au profit de toute la région.Ce jour-là, on aura fait l\u2019énorme économie d\u2019énergies qui se gaspillent quand tout le monde tire sur la même couverture en toutes directions.Car la couverture alors se déchire et ne sert plus à personne.Ce jour-là on aura découvert que le seul antidote valable à la faible densité de la population gaspésienne est sa cohésion ferme et indéfectible.O Crise constitutionnelle: crise politique ou crise d\u2019identité?Jean-Pierre DUPUIS professeur Ecole des Hautes Etudes Commerciales Les analyses de toutes sortes sur la crise constitutionnelle et l\u2019avenir du Canada et du Québec ne manquent pas.Cependant, peu d\u2019entre elles mettent au cœur de leur argumentation la question de l\u2019identité.Or, il s\u2019agit d\u2019une question essentielle qu\u2019explorent trop peu d\u2019auteurs.Marc-Adélard Tremblay est un des seuls à le faire d\u2019une façon systématique à travers ses recherches sur l\u2019identité québécoise.Ses conclusions sur l\u2019irréconciabilité de deux visions du monde dans la culture québécoise, l\u2019une anglophone et nord-américaine et l\u2019autre francophone et laurentienne, expliqueraient l\u2019incapacité des Québécois de faire un choix définitif sur leur avenir politique.Un ouvrage récent de Christian Dufour, Le défi, québécois (Hexagone, 1989), tout en mettant au cœur de l\u2019analyse la question de l\u2019identité, présente une analyse différente.Deux identités en crise Selon Christian Dufour, le Canada anglais, et pas seulement le Québec, vivrait une crise d\u2019identité.Pour comprendre cette double crise d\u2019identité, il faudrait en fait remonter aux origines, aux sources, et voir qu\u2019on est en présence de deux identités qui se seraient construites sur des défaites, celle des Français contre les Anglais en 1760 pour les Québécois et celle des Loyalistes contre les Américains 116 en 1775 pour les Canadiens anglais.Et que ni les uns ni les autres ne s\u2019en seraient jamais remis.«Par définition, l\u2019identité canadienne-anglaise est anti-américaine.Pas surprenant qu\u2019une société canadienne-anglaise très américanisée ne se reconnaisse plus le droit d\u2019exister seule, de se montrer sans son maquillage bilingue et multiculturel.Si les Québécois comme collectivité en sont restés à la Conquête de 1760, le Canada anglais, lui, ne s\u2019est jamais remis de la défaite des Loyalistes, quinze ans plus tard, aux mains des Américains.Cette défaite, il la revit tous les jours, dans son quotidien.» (156) Des identités faibles donc, construites sur des défaites, mais aussi sur une interprétation différente de la Conquête.En effet, pour les Québécois, la Conquête est une rupture et une blessure importantes, tandis que, pour les Loyalistes, elle n\u2019est qu\u2019un accident de l\u2019histoire qui ne représenterait en aucune façon une rupture.En fait, dans leur esprit, les Britanniques n\u2019auraient fait que poursuivre le projet entrepris par les Français.Interprétations, on le voit, on ne peut plus différentes qui seraient la source de nombreux malentendus, puisque la Conquête est l\u2019événement fondateur du Canada.Selon Christian Dufour, ces deux identités en crise souffriraient de ne pas reconnaître et accepter la part de l\u2019autre faisant partie de sa propre identité.Ainsi, le Canada anglais nierait s\u2019être alimenté à même l\u2019identité québécoise, la siphonnant pourtant littéralement, pour se construire une identité propre.«À l'origine, la société canadienne-anglaise ressemblait trop à la société américaine pour justifier la création d\u2019un état indépendant, même si on en avait le désir politique.Les États-Unis étaient trop puissants, les premiers Canadiens anglais trop peu nombreux, trop américains aussi.Heureusement pour eux, ils trouvèrent au Canada ces anciens Canadiens à l\u2019identité collective déjà bien définie depuis le début du XVIIIe siècle, sur lesquels ils purent s\u2019appuyer.Parce que ces anciens Canadiens étaient des conquis, il fut au surplus possible pour les Loyalistes, avec l\u2019appui de l\u2019administration britannique, d\u2019utiliser politiquement l\u2019identité canadienne au profit du nouveau pays qu\u2019on voulait construire.[.] Dans celte optique, l\u2019histoire du Canada peut être vue comme un lent mais systématique siphonnage de l\u2019identité québécoise par l\u2019identité canadienne.» (57) De même que le Québec ne reconnaîtrait pas avoir été profon- CRISE CONSTITUTIONNELLE 117 dément influencé par la culture anglaise au point d\u2019en être fortement imprégné aujourd\u2019hui.«Même si la population québécoise était entièrement de langue française, même si le Québec accédait à l\u2019indépendance, l\u2019identité québécoise garderait cette partie constitutive anglaise, cette partie canadienne qui ne lui est pas étrangère.Combien de francophones unilingues n\u2019ont-ils pas été étonnés, lors d\u2019un premier voyage en Europe, de se sentir parfois plus à l\u2019aise à Londres qu\u2019à Paris?A cause de choses prosaïques comme les œufs et le bacon au petit déjeuner, les salons-bars dans les hôtels des petites villes, le ketchup.À cause de réflexes et de façons d\u2019être que les Québécois ont empruntés aux Anglais.C\u2019est l\u2019envers du côté français dont on a parlé plus haut, mais l\u2019identité québécoise en est moins fière.Au-delà de la reconnaissance de la réalité proprement anglo-québécoise, le besoin qu\u2019a la société québécoise de ne se voir que française aboutit à la négation d\u2019une partie de l\u2019identité québécoise des francophones eux-mêmes.Par exemple, il en est ainsi des velléités de «présidentialiser» à la française, de façon artificielle, un système parlementaire remontant à 1791, et qui n\u2019en est pas moins profondément québécois parce qu\u2019il est d\u2019inspiration britannique» (93) Une identité collective faible Ces refus de reconnaître l\u2019autre en soi enfermeraient les deux parties dans un cul-de-sac.D\u2019un côté, les Canadiens-Anglais refuseraient d\u2019intégrer dans la constitution canadienne des dispositions concrétisant la spécificité québécoise et, ce faisant, refuseraient d\u2019admettre que cette spécificité québécoise est l\u2019élément structurant de leur identité.De l\u2019autre, les Québécois seraient capables d\u2019assumer la partie anglo-saxonne de leur identité en surprotégeant, par exemple, la langue française, même si ce n\u2019est que symboliquement (l\u2019affichage unilingue français).Ainsi, l\u2019incapacité des Québécois d\u2019opter pour un choix politique clair et définitif ne reposerait pas tant sur la présence de deux visions du monde irréconciliables chez eux que sur leur incapacité d\u2019assumer la part de leur identité qui est redevable à l\u2019autre.Autrement dit, les Québécois seraient incapables d\u2019afficher collectivement une identité forte (parce que refusant une partie constituante de celle-ci) qui leur permettrait soit d\u2019imposer au Canada anglais leur spécificité, soit d\u2019accéder à l\u2019indépendance.Dans les deux cas, les Québécois seraient prisonniers d\u2019une identité collective faible, amputée d\u2019éléments de la culture anglo-saxonne, qui les feraient se 118 soumettre à l\u2019autre culture qu\u2019ils renient pourtant.Cela vaudrait, selon Christian Dufour, tant pour les fédéralistes que pour les souverainistes.Là résiderait le drame.Pour les fédéralistes, Christian Dufour accepterait sûrement comme une autre preuve les dernières séances de négociations concernant l\u2019accord du lac Meech.En effet, Robert Bourassa et son équipe n\u2019ont pas été capables de garder intact cet accord «minimum», en particulier la clause de société distincte, avec l\u2019ajout d\u2019un avis juridique qui venait en réduire ses principaux effets «potentiels».Du côté des souverainistes, c\u2019est l\u2019abandon du droit de veto lors des négociations constitutionnelles de 1982 qui illustrerait le mieux la faiblesse de leur identité (québécoise), selon Christian Dufour.Des souverainistes qui auraient refusé en fait d\u2019assumer le seul pouvoir qu\u2019ils avaient entre leurs mains.Signe inquiétant que ce refus de déplaire à l\u2019autre qui entraînerait la perte de pouvoir.«Les problèmes commencent, pour le premier ministre et pour tous les Québécois, lorsque l\u2019écart devient trop flagrant entre les aspects collectifs et individuels de leur identité.Quand le premier ministre ne trouve plus dans son identité individuelle de Québécois la détermination lui permettant d\u2019affirmer le pouvoir collectif du Québec.Quand les Québécois, dans les diverses situations de la vie courante, ne trouvent pas en eux individuellement la volonté de profiter du pouvoir généré par les aspects collectifs de leur nationalisme.H semble bien que c\u2019est ce qui est en train d\u2019arriver à l\u2019identité québécoise.L\u2019une des raisons qui amenèrent le Québec à renoncer au principe du veto était que son exercice devenait trop difficile sur le plan humain pour son premier ministre; le même processus se reproduit sur le plan individuel, chez les Québécois en général.Le pouvoir existe, là n\u2019est pas le problème.Il se situe plutôt dans la difficulté à affirmer ce pouvoir, en présence de l\u2019«Anglais»; on en arrive donc à le perdre, au profil de ce dernier».(128-129) Le pouvoir politique s\u2019amenuise L\u2019auteur craint que, enfermé dans cette dynamique collective, un (prochain) gouvernement québécois en vienne aussi à abandonner le seul pouvoir qui lui reste en fait, soit la clause dérogatoire.Les risques sont là.En effet, à la suite des dernières négociations constitutionnelles, beaucoup de Canadiens-Anglais ont manifesté le désir de voir disparaître cette clause dérogatoire.Et, ainsi, le scénario classique de la politique canadienne risque de se reproduire.Ce dernier CRISE CONSTITUTIONNELLE 119 se déroule habituellement comme suit: dans un premier temps, le Québec s\u2019agite pour faire reconnaître son identité et ses revendications; dans un deuxième temps, ses demandes sont mal reçues par le Canada anglais; dans un troisième temps, celui-ci finit par y répondre, mais à sa façon, c\u2019est-à-dire en détournant à son avantage les demandes initiales du Québec; par exemple, à la reconnaissance de deux cultures fondatrices qu\u2019impliquent les revendications québécoises, le Canada a opposé le multiculturalisme; aux droits des collectivités, le droit des individus; etc.A la demande d\u2019une reconnaissance d\u2019un statut de société distincte, le Canada anglais finira-t-il par répondre en abolissant la clause dérogatoire et la remplacer par quelque chose d\u2019autre, de symbolique, mais dépourvu de significations politiques?On a vu en effet, lors des dernières négociations constitutionnelles, avec quelle violence les adversaires de l\u2019accord du lac Meech refusaient l\u2019idée de société distincte, à moins qu\u2019ils aient l\u2019assurance que cette reconnaissance n\u2019entraîne pas de retombées politiques.Selon Christian Dufour, les Canadiens-Anglais refuseraient les revendications québécoises pour la même raison qui expliquent pourquoi le Québec serait incapable d\u2019imposer son point de vue: une identité trop faible.Ainsi, par ses demandes répétées, le Québec contribuerait à renforcer l\u2019identité canadienne à ses dépens.Le pouvoir politique du Québec s\u2019amenuiserait à mesure que l\u2019identité canadienne se structurerait à même ses revendications.Comme le dit Dufour, «La principale séquelle de la Conquête sur l'identité québécoise réside dans sa difficulté à conserver le pouvoir considérable qu'elle génère » (132) Finalement, et bien qu\u2019il ne le dise jamais ouvertement, on finit par comprendre que l\u2019auteur était un partisan de l\u2019accord du lac Meech, parce qu\u2019il contenait les éléments nécessaires pour faire réaliser à chacun la part de son identité héritée de ses rapports avec l\u2019autre.«La nouveauté dans 1 Accord du lac Meech, c'était la brèche ouverte dans 1 effet principal de la Conquête.On reconnaissait que le Québec constituait une société distincte et que cela avait des effets politiques.Le gouvernement du Québec n\u2019avait que le devoir de protéger la dualité canadienne sur son territoire, alors qu'il devait non seulement protéger, 120 mais aussi promouvoir chez lui la société distincte québécoise.Sur le plan politique, tout était là.» (161) En ce sens, pour l\u2019auteur, l\u2019accord du lac Meech, accepté «dans l\u2019honneur et l\u2019enthousiasme» bien sûr, aurait pu être un élément de thérapie pour les deux identités malades l\u2019une de l\u2019autre, mais, de toute évidence, les patients n\u2019ont pas collaboré.Conclusion Voilà la thèse de l\u2019auteur.L\u2019analyse est séduisante, bien qu\u2019inquiétante.En effet, la collectivité québécoise, incluant les souverainistes comme les fédéralistes, souffrirait d\u2019une identité faible l\u2019empêchant de s\u2019émanciper complètement.L\u2019histoire, même récente, semblerait lui donner raison.Malgré les prétendues belles réussites des trente dernières années, les Québécois semblent incapables de sortir complètement de leur complexe de colonisés.Dufour en montre la nouvelle version: s\u2019autocongratuler pour nos grandes réussites, crier fort et haut lors des coups de force d\u2019Ottawa mais, globalement et concrètement, perte de pouvoir politique (comme la perte du droit de veto, par exemple), incapacité d\u2019imposer dans la vie de tous les jours sa culture française (le bilinguisme rampant, omniprésent malgré la loi 101), etc.Finalement, la solution n\u2019est peut-être pas tant d\u2019être reconnu par l\u2019autre (style: une clause de société distincte dans la constitution canadienne) que de s\u2019imposer à soi.11 ne s\u2019agirait donc pas tant de reconnaître les éléments anglo-saxons constitutifs de notre culture, puisqu\u2019une culture, ce n\u2019est pas tant les divers éléments qui la composent que les liens qui les unissent.Ce sont ces liens qui lui donnent son unité, son unicité, son efficace culturelle.C\u2019est un système structurant avant tout et non pas un ensemble disparate d\u2019éléments.De la même façon, notre crise identitaire ne repose pas tant sur la difficulté de ne pas reconnaître les éléments anglo-saxons en elle, que sur notre incapacité de nous penser et de nous accepter comme culture.Là est notre plus grand défi.Le seul problème, et là je rejoins les analyses de Christian Dufour, est de savoir s\u2019il y a assez d\u2019acteurs culturels pour relever le défi.Voulons-nous, en effet, naître à nous-mêmesTQ Nos attitudes et le combat national Jacques POISSON Faut-il savoir?Je m\u2019engage ici avec présomption dans une voie aux écueils innombrables, et sans illusion sur mes titres, non plus que sur la même possibilité de positions communes et constantes pour nous que pour les anglophones; nous ne disposons pas de la même liberté, du même espace, pour l\u2019élaboration de nos «certitudes».C\u2019est là que résiderait la cause de notre dispersion, de notre apparente légèreté.Pouvons-nous quand même accéder à une conscience plus vive et plus sûre d\u2019elle-même?Posée ainsi, la question peut sembler extrêmement banale.Pourtant, n\u2019est-elle pas essentielle aujourd\u2019hui comme toujours, comme il y a un siècle?En 1896, Edmond de Nevers exprimait une préoccupation analogue: «Il nous a manqué, écrivait-il, l\u2019action d\u2019une élite intellectuelle, l\u2019impulsion d\u2019une classe dirigeante vraiment éclairée, sainement patriote* 1.» Note de la direction Nous reproduisons cet article paru dans le numéro de novembre 1990 où des erreurs s\u2019étaient glissées.1.L\u2019avenir du peuple canadien-français, réédition par Fides, 1964, p.23. 122 À l\u2019heure actuelle, y aurait-il flottement entre deux attitudes contraires: le pragmatisme à courte vue et un effort de pleine conscientisation?Dans les pages qui suivent, je proposerai divers thèmes ou diverses perspectives pour faire ressortir les conséquences fâcheuses de la première attitude.C\u2019est là une position conforme à un article récent de M.François-Albert Angers2.Quant à la méthode, elle permet d\u2019éviter les développements trop théoriques et trop longs.Première perspective: Est-ce la Fin du Canada?Tel est le titre de la version française, due à Gaston Laurion, d\u2019une étude par George Grant parue en 19653.Selon l\u2019idée maîtresse de cet ouvrage, le capitalisme américain et le continentalisme libéral se seraient ligués, aux élections de 1963, contre le nationalisme anglo-canadien, représenté alors par John Diefenbaker, mais conçu essentiellement par le principal artisan de la Confédération, John A.MacDonald.Si la thèse de l\u2019auteur est fondée, le principal ennemi de notre identité linguistique et culturelle serait l\u2019Amérique anglophone tout entière, et non plus le Canada anglais uniquement.Le cas échéant, en avons-nous tiré toutes les conséquences?L\u2019abandon de notre enseignement à des pédagogies américaines inciterait à penser le contraire.Je me permettrai ici une anecdote mettant en cause René Lévesque lui-même, à qui notre peuple doit beaucoup cependant pour l\u2019ensemble de son œuvre.Aux lendemains de la victoire de 1976, le chef du Parti québécois aurait cru que nous allions rééditer la révolution américaine, à deux siècles d\u2019intervalle, et sans effusion de sang, cette fois.Les auditeurs de notre premier ministre, à une conférence prononcée aux États-Unis, n\u2019auraient pas prisé ce rapprochement, cette analogie; ils les auraient même trouvés tout à fait incongrus.Avons-nous tiré les leçons de ce mécompte, antérieur à celui du réaménagement constitutionnel sans le Québec?2.\t«Retrouver l\u2019essentiel», L\u2019Action nationale, septembre 1989.3.\tLament for a Nation \u2014The Defeat of Canadian Nationalism, The Carleton Library, McClelland and Stewart Limited, 1965. NOS ATTITUDES ET LE COMBAT NATIONAL 123 Deuxième perspective: nos lectures et notre destin Le Canada anglais, si on peut se permettre cette généralisation, nous offre le visage d\u2019un peuple blindé dans ses «certitudes» et sa bonne conscience.Est-ce que nos lectures nous permettent de remonter aux sources de cette attitude dont les conséquences pour nous sont manifestes?Pour répondre à cette question, il faudrait des moyens et des recherches considérables.Dans l\u2019immédiat, j\u2019esquisserai tout au plus un point de vue fragmentaire et personnel.Trop d\u2019entre nous, parmi les moins jeunes, auraient lu Le défi américain (1967) de Jean-Jacques Servan-Schreiber, grand admirateur de la superpuissance issue des deux guerres mondiales, et pas Assez L\u2019empire américain (1968), de Claude Julien, malgré sa magistrale analyse de l\u2019impérialisme économique, politique, militaire et culturel.Plus récemment, La conquête des esprits (1982), où Yves Eudes décortique l\u2019appareil d\u2019exportation culturelle des États-Unis, n\u2019aurait guère suscité d\u2019intérêt, non plus, parmi nous.On lit peut-être trop exclusivement des revues comme L\u2019Express, sans le contrepoids, par exemple, du Monde diplomatique, cette mine d\u2019information sur le jeu des rapports de force entre pays agresseurs et pays agressés.Les ressources d\u2019analyse et le courage de ce grand mensuel ne seraient pas mis à profit comme il conviendrait.Troisième perspective: des alliés américains Ils sont plus nombreux, sans doute, que nous inclinons à croire.Dans Le Monde diplomatique de février 1990, un ouvrage de William Pfaff4, intitulé en version française Le réveil du Vieux Monde, est analysé par Yves Florenne.Ce livre nous autorise à espérer que la pression des États-Unis sur le Québec faiblira bientôt, grâce notamment à la montée de l\u2019Europe des Douze, «nœud de l\u2019histoire», selon William Pfaff.Cette conjoncture était imprévisible en 1965, année où paraissait l\u2019essai de George Grant, ce gaulliste et adepte de notre cause.4.Barbarian Sentiments \u2014How the American Century ends.Hill and Wang New York, 1989. 124 Le «siècle américain» n\u2019aurait pas duré cinquante ans.Voilà un son de cloche qui nous ramène, sous un autre éclairage, au film de Denys Arcand.Est-ce qu\u2019un sentiment de «fin de partie» jouerait dans la précipitation et l\u2019acharnement des propagandistes de la langue anglaise?Autre donnée à retenir, l\u2019auteur des Barbarian Sentiments signale, à propos de nos voisins mériodionaux, une perte de mémoire que nous constatons, quant à nous, chez nos agresseurs anglo-canadiens: ces derniers, atteints d\u2019amnésie sélective, ne savent plus que nos droits supprimés en 1759 n\u2019ont pas tous été rétablis.Quant aux Américains, ils auraient pratiqué une «perte de mémoire volontaire abolissant l\u2019histoire et (permettant) aux États-Unis d\u2019oublier qu\u2019ils en ont une.» «Elle s\u2019est appelée génocide indien, racisme, esclavage, conquête par la force des propriétés du voisin.Mais dans l\u2019annexion même du nom d\u2019Américains, la doctrine de Monroe se lit: «L\u2019Amérique aux États-Uniens».Chez nous, on aurait écarté le nom de «Canadiens-Français»5 pour celui de Québécois ou, plus récemment, d\u2019«Américains de langue française».Sous Louis Saint-Laurent, premier ministre du Canada de 1948 à 1957, nous avions rejeté la désignation «Canadiens d\u2019expression française», comme réductive et assimilatrice.Quatrième perspective: l\u2019assaut international contre la langue française Il y a quatre ans, paraissait The Story of English6, histoire au légende révélatrice d\u2019une guerre, à une échelle peu connue parmi nous, contre le français.Lacune regrettable, cette curieuse histoire n\u2019aurait pas été analysée chez nous, bien qu\u2019elle mobilise l\u2019orgueil et le chauvinisme anglo-saxons pour la promotion de l\u2019anglais, langue universelle, et pour le coup de grâce au français, comme langue internationale.5.\tRosaire Morin et Gérard Turcotte, L\u2019Action nationale, janvier 1990, p.5 à 10.6.\tRobert McCrum, William Cran et Robert MacNeil, faber and taber, Londres et Boston, réédition de 1987. NOS ATTITUDES ET LE COMBAT NATIONAL 125 À notre décharge, il faut dire que nous ne disposons pas des mêmes ressources pécuniaires.La Story aurait été conçue, semble-t-il, comme manuel de base pour la propagande dont nous sommes une des cibles, parmi une multitude d\u2019autres sur les cinq continents.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une œuvre véritable d\u2019historiens ou de linguistes, mais de polygraphes appartenant au monde des médias et appuyés, semble-t-il, d\u2019une équipe d\u2019érudits et de chercheurs.L\u2019ouvrage, justement, serait insidieux en ce qu\u2019il enveloppe d\u2019une érudition impressionnante, sinon toujours maîtrisée, son caractère propagandiste, et aussi par l\u2019outrecuidance et le cynisme de ses auteurs, capables de braver les règles élémentaires de la vraisemblance.Je crois reconnaître un de leurs émules en Henry Beissel, qui aurait écrit l\u2019un des articles parus dans le numéro de Liberté de juin 1989, où «seize intellectuels anglophones s\u2019expriment», sous le titre «Le Québec totalitaire ou dans le sirop d\u2019érable».Ce ton et cette morgue chez ce professeur de Concordia sont en parfaite harmonie avec la manière de la Story à l\u2019égard de la langue française, ainsi qu\u2019envers les anglophones à l\u2019esprit trop ouvert ou trop critique, tels Jonathan Swift (1667-1745), et divers chroniqueurs américains d\u2019aujourd\u2019hui, dont Edwin Newman, John Simon et William Safire, qui osent dénoncer le relâchement et la déstructuration syntaxique de l\u2019anglais aux États-Unis.Pourquoi nos Anglo-Québécois probes et cultivés ne se dissocient-ils pas publiquement des animateurs de cette sale guerre contre notre langue?Ont-ils peur ou sont-ils partagés, malgré tout, dans leurs sentiments?Les auteurs de la Story écrivent qu\u2019il existe dans le monde quelque 2 700 langues et, sous le couvert d\u2019une citation sans référence exacte, que «le français est la plus stérile et la plus inharmonieuse de toutes» (p.14).Sur la même lancée, ils attribuent tout de go au vocabulaire anglais un million de mots, soit les 500 000 que contiendrait VOxford English Dictionary, estimation sans rapport avec celle des auteurs eux-mêmes de cet ouvrage, et le «demi-million de termes techniques et scientifiques non encore catalogués» (p.19). 126 Au rythme où évoluent depuis quelques années les appréciations du lexique anglais, les hâbleurs de l\u2019an 2000 nous parleront de milliards de mots.Pour le calcul du vocabulaire français, les auteurs de la Story emploient la lunette rapetissante et oublient que nos dictionnaires les plus abondants ne sont pas des inventaires exhaustifs et que notre langue est plus riche probablement en ressources non répertoriées.«Suivant les estimations traditionnelles (sic), écrivent-ils, le français comprendrait moins de 100 000 mots, y compris les termes franglais tels que snacque-barre et hit-parade» (p.19).Nous verrons plus loin, dans une «perspective» consacrée à un autre instrument de propagande, le Random House Dictionary of the English Language, édition de 1987, à quel point varie la notion même du mot entre lexicographes de langue française et de langue anglaise, et souvent entre ces derniers, plus ou moins soucieux de «gonfler» leur nomenclature à des fins diverses, facilement imaginables.Pour le moment, voyons ce que laisse présager la Story, où voisinent étrangement érudition et grossièretés, information et faussetés flagrantes.L\u2019ouvrage, classé best seller, est paru en Angleterre et aux États-Unis et a fait l\u2019objet de parrainages des plus prestigieux, ainsi que de commentaires dithyrambiques dans divers périodiques bien connus.Tout d\u2019abord, l\u2019un des trois auteurs, prête-nom sauf erreur, est Robert MacNeil, de la fameuse «PBS News Hour» (Vermont ETV).Quant aux autres personnes physiques ou morales de l\u2019aréopage, en voici la liste: BBC, Robert Burchfield (Oxford Dictionaries), Anthony Burgess (New Society), Daily Express, The New York Times, English Today, Stuart B.Flexner (Random House Dictionary), sir Randolph Quirk (The British Academy), Roy Harris (Times Literary Supplement).L\u2019assaut actuel contre le français au Canada se rattacherait-il à une campagne internationale en faveur de l\u2019anglais comme langue universelle et comme langue unique de l\u2019Amérique du Nord, exception faite du Mexique?Les auteurs de la Story ne se donnent même pas la peine de voiler leur sentiment quant au dernier point.Ainsi, NOS ATTITUDES ET LE COMBAT NATIONAL 127 le rouleau compresseur nous attendrait, bien que «la Loi 101 assure le maintien du français pour quelques générations» (p.45).Ce fatalisme n\u2019est pas exempt d\u2019une certaine forme d\u2019intimidation.11 nous appartient de le réduire à néant par la pensée critique.D\u2019autre part, nous devons comprendre que la diffusion d\u2019une langue nationale à l\u2019étranger puisse flatter l\u2019orgueil du pays de rayonnement.Mais l\u2019orgueil n\u2019est pas seul à y trouver son compte.En effet, «la langue anglaise figure aujourd\u2019hui parmi les exportations les plus sûres de l\u2019Angleterre», lit-on à la page 39 de la Story.Comme quoi, les gros sous et le chauvinisme linguistique vont parfois de pair, sous le masque de l\u2019érudition et du culte de la «langue planétaire» par excellence.Le contraire serait étonnant, d\u2019ailleurs, à notre époque \u2014 ayons l\u2019élégance de le reconnaître.Cinquième perspective: le choix d\u2019une langue Dans la propagande en faveur de l\u2019anglais aujourd\u2019hui, comme dans celle en faveur du français à une autre époque, le choix d\u2019une langue étrangère est présenté comme délibéré, libre et savant.Ainsi, l\u2019idée maîtresse de la Story, jamais explicitée mais présente du début à la fin, voudrait que la langue anglaise, dans sa diffusion internationale, soit adoptée en raison de ses qualités intrinsèques.C\u2019est là une contre-vérité flagrante, qu\u2019on relève dans beaucoup d\u2019autres ouvrages du même genre.Pourtant, l\u2019histoire des langues enseigne que leur implantation et leur propagation sont liées tout d\u2019abord au sort des armes, aux occupations militaires.En second lieu, interviendrait le prestige culturel, économique ou technique des pays qui en sont les foyers.À la guerre proprement dite, il convient d\u2019ajouter aujourd\u2019hui la guerre médiatique, domaine où les États-Unis détiennent une forte avance.Il est donc absurde de nous proposer l\u2019anglais comme une langue qu\u2019on choisirait sciemment, après des comparaisons méthodiques avec d\u2019autres ou sur les conseils de comparatistes diplômés.Des lexicographes comme Robert Burchfield et Stuart B.Flexner le savent fort bien, mais ils couvrent quand même de leurs signatures 128 une énormité pareille.Que devient dans tout cela l\u2019éthique de l\u2019intelligence?Sixième perspective: l\u2019occupation médiatique Pour comprendre les pays européens qui s\u2019américanisent, qui chantent rock \u2014 et en anglais le plus souvent \u2014 il faut se représenter que l\u2019occupation médiatique puisse équivaloir, sous certains rapports, à une occupation militaire.Le général de Gaulle, soucieux de l\u2019indépendance nationale, exigea des États-Unis le démantèlement de leur base militaire en France.D\u2019autre part, il semble avoir été impuissant à prévenir l\u2019occupation médiatique de son pays, ce qui expliquerait peut-être la tristesse des dernières années de sa vie, telle qu\u2019elle se manifeste dans Les chênes qu \u2019on abat1.Et, pour revenir au Québec, l\u2019occupation médiatique vraiment redoutable pour nous n\u2019est sûrement pas anglo-canadienne.Nous le savons, ou le savons à demi, et nous nous défendons assez bien, tout compte fait, mais sans mesurer correctement, peut-être, le caractère continentaliste de l\u2019assaut contre nous, contre notre particularisme langagier.Sur ce point, j\u2019incline à croire que la conscientisation accuse dans nos rangs mêmes un retard inquiétant.Serait-ce que notre intégration économique au continent réduit notre marge de manœuvre, qu\u2019elle nous interdirait même la réapprobation culturelle de nos écoles?Nos hommes politiques sont d\u2019une grande discrétion sur ce point, hélas! Septième perspective: la mission américaine L\u2019histoire des peuples impérialistes n\u2019est pas équivoque en la matière: chacun s\u2019est découvert une mission pour entreprendre des conquêtes ou pour les justifier après coup.11 en résulte évidemment des difficultés considérables pour les victimes, qui seront plus ou moins touchées jusque dans leur liberté psychologique ou intellectuelle.La seule manière de nous dégager des conditionnements de cette nature consisterait à exercer à fond notre esprit critique, ce qui sup- 7.André Malraux, Gallimard, 1971 NOS ATTITUDES ET LE COMBAT NATIONAL 129 pose une multitude de choix positifs ainsi que des précautions contre les rigidités négatives.11 s\u2019agirait là d\u2019un art extrêmement difficile, il faut le reconnaître.Vis-à-vis du Canada anglais, la relation est de plus en plus facile pour nous, d\u2019autre part, car son prestige s\u2019est érodé peu à peu au profit de la superpuissance voisine.Mais celle-ci nous effraie et nous domine par sa mission reçue de Dieu, par son exemplarité à toute épreuve, par son bon droit absolu, par sa confiance sans bornes, par son énormité.Est-ce qu\u2019il est trop tôt pour faire le point sur ce sujet et est-ce que nous le souhaitons vraiment?Voilà pourtant, à mon avis, sur le plan intellectuel ou idéologique, le nœud de notre question nationale, d\u2019autant plus que l\u2019attitude des Anglo-Canadiens tend à se calquer sur celle des Américains, notamment pour ce qui est de la bonne conscience et de l\u2019exemplarité absolues.Huitième perspective: la propagande jusque dans les dictionnaires L esprit de propagande a gagné en effet jusqu\u2019aux dictionnaires.Certains tendent notamment à confirmer la thèse de la Story, voulant que le lexique anglais soit sans commune mesure avec ceux des autres grandes langues européennes.Ainsi le Webster\u2019s Third New International Dictionary confond allègrement «entrées» et «mots anglais», ce qui permet de gonfler à l\u2019infini le lexique aux fins que nous savons.Mais examinons pour le moment le Random House Dictionary of the English Language (second edition unabridged, 1987), qui pousse plus loin encore la démarche propagandiste.En quoi consiste donc cet ouvrage?11 s\u2019agit bien, selon le titre même, d\u2019un dictionnaire de langue, c\u2019est-à-dire d\u2019un «livre contenant une sélection des mots d\u2019une langue.» (a book containing a selection of the words of a language.), premier élément de sa propre définition. 130 Et si cette langue est l\u2019anglais, le livre en question renfermera normalement des mots anglais.Qu\u2019en est-il?La première page du Random House, qui n\u2019est pas exceptionnelle, ne contient qu\u2019une entrée sur quarante-sept qui réponde à cette règle, soit l\u2019interjection aah.On y relève en outre un nom propre allemand: Aachen (Aix-la-Chapelle), ce qui illustre tout de suite la confusion entre dictionnaire de langue et dictionnaire encyclopédique, qui se maintiendra tout au cours de l\u2019ouvrage.Notre petit Larousse illustré distingue toujours lexèmes (mots) et noms propres.On notera que le désordre et le manque de rigueur du Random House sont justement exploités par la propagande anglophone sur la richesse du vocabulaire.Quant au reste de la première page, il est constitué des divers emplois de la lettre A, toutes époques confondues, de symboles (A, a, AA, AAA, etc.), d\u2019abréviations et de sigles (A.A.A., A.A.A.L., A.A.E.E., etc.).Le Random House, entre autres dictionnaires américains ou anglais, tient à la fois de l\u2019ouvrage lexicographique proprement dit et de l\u2019album de famille dans un sens élargi: une multitude de termes exotiques y témoignent de l\u2019histoire impériale de l\u2019Angleterre ou des États-Unis, d\u2019où une extraordinaire prolifération de termes pittoresques empruntés aux langues indigènes, mais non vraiment assimilés à la langue anglaise.En voici quelques exemples: aardvark, aardwold, babirusa, babracot, cacomistel, capuchin, capybara, kanaka.Il se pourrait donc que les 315 000 entrées du Random House ne correspondent qu\u2019à un total de 40 000 à 50 000 mots, selon la conception qui a cours pour les dictionnaires français et certains dictionnaires britanniques, et déduction faite des huit lexiques bilingues qui terminent l\u2019ouvrage: anglais-français, français-anglais, anglais-espagnol, espagnol-anglais, anglais-italien, italien-anglais, anglais-allemand, allemand-anglais, masse qui grossit royalement la «langue anglaise», comme on peut l\u2019imaginer.Quant aux autres procédés servant à gonfler le lexique anglais, selon les usages qui ont cours dans certains milieux lexicographiques, il faudrait bien des pages pour les exposer tous.À vrai dire, j\u2019ai à peine effleuré le sujet. NOS ATTITUDES ET LE COMBAT NATIONAL 131 Conclusion Notre lenteur à nous conscientiser pleinement s\u2019expliquerait par l\u2019histoire, la nôtre et celle de l\u2019anglophonie continentale.Et nous aurons toujours pour voisins les héritiers de deux empires apparentés: le britannique, «sur lequel le soleil ne se couchait jamais», et l\u2019américain, qualifié justement de «sans frontières» par le directeur actuel du Monde diplomatique.Que d\u2019accumulation de «bonne conscience», de «bons droits» et d\u2019exemplarité absolue! Il y aurait là un nœud de raideurs et de durcissements effroyable.Faute de moyens pour le trancher, pour l\u2019assouplir, sachons du moins le cerner de près, le percevoir, le distinguer clairement, puis le définir.Ce serait déjà une victoire de la pensée, si la déformation professionnelle du traducteur ne m\u2019entraîne pas trop loin, ne m\u2019égare pas trop.Q Section La prospérité Hommage à la mémoire de Gaston BEAUDRY Cette section de L\u2019Action Nationale, en collaboration avec le Conseil d\u2019expansion économique, vous présente les nouvelles de la revue et de la Ligue, les mots d\u2019ordre du Mouvement Québec français, des documents historiques.Des chroniques seront aussi publiées: \u2022\tÀ travers l\u2019univers Jean CHAPDELAINE \u2022\tQuestions d\u2019action nationale Rosaire MORIN \u2022\tComptes rendus de volumes Questions d\u2019action nationale Rosaire MORIN Desjardins Le Mouvement Desjardins est démocrate.Sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec, il a consulté ses 18 000 dirigeantes bénévoles et ses directeurs et directrices de caisses.L\u2019objet: «participer à la discussion de façon étoffée et éclairante».Du document de consultation préparé, quelques extraits sont reproduits: «Malgré les promesses d\u2019un renouvellement profond du fédéralisme, faites à l\u2019occasion du référendum de 1981, malgré les efforts répétés du Québec depuis 1960 surtout, malgré ses concessions notoires (conditions \u2018minimales\u2019 de Meech), toutes les négociations sont restées stériles.Aucune modification significative ne peut vraisemblablement être apportée au vétuste régime fédéral canadien, du moins dans un horizon acceptable pour le Québec».«.Il s\u2019impose donc que les Québécois et Québécoises puissent reconquérir toute l\u2019autorité nécessaire pour construire leur avenir en conformité avec leurs aspirations partagées, sans devoir quêter d\u2019autorisation auprès de qui que ce soit, et avec le pouvoir, en des matières où leurs intérêts le prescrivent, de conclure avec tout autre peuple souverain du Canada ou d\u2019ailleurs les ententes de collaboration qui leur conviennent.» «.En général, les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019ont plus peur des défis que présente l\u2019avenir et ils l\u2019expriment par leur confiance de plus en plus forte en leurs ressources propres.La situation du 134 Québec nous permet cependant d\u2019écarter sans crainte les visions de cauchemar en ce qui concerne les acquis sociaux (pensions de vieillesse, prestations de retraite, allocations familiales, aide sociale, etc.).» En conclusion, on lit «.Le Comité des présidents ne peut donc que faire sienne la conviction, aujourd\u2019hui largement partagée et déjà exprimée par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1960 à la tête du Québec, que celui-ci, étant une nation véritable et adulte, doit maintenant se donner, le plus rapidement et le plus entièrement possible, la possession et le contrôle de tous les leviers économiques, sociaux, politiques, législatifs, fiscaux et administratifs nécessaire pour qu\u2019il puisse réaliser lui-même ses aspirations légitimes par les moyens qui lui conviennent.» Il sera intéressant, très intéressant, de connaître les résultats du sondage.A suivre.La liberté de la pauvreté L\u2019enquête sur la provenance des produits consommés entreprend déjà son 4e mois.Elle sera poursuivie au cours des prochaines années, si Dieu me prête vie et si L\u2019Action Nationale ne craint pas les foudres qu\u2019attirent mes observations.Car, à ce jour, les oppositions manifestées sont plus fermes et nombreuses que les appuis que je reçois.Nous sommes des «nationalistes arriérés», des «espèces de racistes déconnectés».Les gros mots reviennent.«Le temps de l\u2019achat chez nous, c\u2019est fini.» «Vous êtes pas écœurés de répéter toujours les mêmes choses; vous appartenez au passé.» Les appuis sont plus faibles que les dénonciations.Parfois, il m\u2019arrive de me demander si j\u2019ai raison.Mais quand je pense aux jeunes d\u2019Hochelaga qui vont à l\u2019école sans pouvoir déjeuner, quand je pense aux miséreux, aux itinérants, je sais que j\u2019ai raison.Leur situation découle en partie du fait que nous encourageons un trop grand nombre d\u2019entreprises de Toronto et d\u2019ailleurs.Heureusement, à L'Action Nationale, on ne peut nous faire mal, comme jadis au Conseil d\u2019expansion économique où les fonds nous ont été coupés.Ici, nous n\u2019avons pas, ou presque pas, d\u2019argent; nous n\u2019avons presque pas d\u2019annonceurs.Nous n\u2019avons rien à perdre; mais QUESTIONS D\u2019ACTION NATIONALE 135 l\u2019écho de notre voix se perd souvent dans le désert; elle n\u2019atteint pas la masse québécoise.Ah! si les entrepreneurs comprenaient.Des General Bran and Corn Pour vous, j\u2019ai visité le rayon des céréales de mon épicerie Metro.C\u2019est une fouille qui fait mal.Ça donne le mal du pays, celui que l\u2019on ressent, lorsqu\u2019une hémorragie laisse sans force.La florissante Kellogg\u2019s de nos riches voisins ontariens est assez irrespectueuse de sa majesté la langue française.Utilisant l\u2019anglais et le français pour faire connaître les ingrédients et autres détails, elle emploie uniquement l\u2019anglais comme marques: All Bran, Corn Flakes, Corn Pops, Cracklin Oat, Crispix, Froot Loops, Frosted Flakes, Fruitful Bran, Fruit Marshmallow, Honey Nut, Just Right, Mini Wheats, Miislex, Pep, Raisin Brand, Rice Krispies, Snack Par, Special K, Squares.Cette grande entreprise ontarienne vend annuellement environ 75 millionsS de produits au Québec.Sur le conseil d\u2019administration et dans la direction de l\u2019entreprise, je n\u2019ai aperçu aucun nom de Canadiens-Français, même pas un Québécois.Nabisco Brands de Mississauga offre aussi une variété de produits: Apple Wheats, Bran, Raisin wheats, Shredded Wheat, Shred-dies, Strawberry Wheats.L\u2019entreprise embauche 5 800 employés dont une quarantaine de Québécois, à Chambly.Deux Québécois et une Québécoise siègent au Conseil d\u2019administration, mais aucun Québécois ne participe à la direction de l\u2019entreprise.Les ventes annuelles frisent le 1 milliards et les actifs frôlent les 700 millionsS.Les céréales que nous achetons, si elles régalent le voile du palais, contribuent à bâtir des palais en Ontario et des taudis dans le quartier Maisonneuve.Kraft qui offre une grande variété de produits a son siège social à Don Mills, Ontario.L\u2019entreprise a une usine à Ville Mont-Royal.Elle y emploie quelque 2 000 travailleurs.Mais il semble que les Alphabett s, Bran Flakes, Fruits and Fibre, Honeybunches of Oats, HoneyComb, Raisin Brand et Sugar Crisp, soient produits en Ontario.Nulle mention de ces marques n\u2019apparaît dans la description de ce que j\u2019ai pu consulter de la fabrication faite à Ville Mont-Royal.Des étrangers siègent au Conseil d\u2019administration et gèrent la compagnie. 136 General Foods, géant alimentaire, possède son siège social à Don Mills, Ont.Ses Magic Crunch font les délices des enfants.General Mills de Paris, Paris en Ontario et non en France, étale ses Golden Grahams et Cherrios au miel.C\u2019est suave, le mot miel à côté de Cherrios.Mon inventaire s\u2019est terminé avec le capitaine Crouche de la Quaker Oat de Peterborough, Ont., là où Camilien Houde et des résistants à la conscription avaient été internés.Sur les tablettes de mon épicier, il n\u2019y a aucune céréale produite par un entrepreneur québécois.Un milliard d\u2019achat supplémentaire dans nos fabriques donnerait du travail à 40 000 chômeurs.Mais nous ne voulons pas que notre frère travaille.Lettre à Radio-Québec Le 12 novembre 1990 Mme Françoise Bertrand présidente \u2014 Radio-Canada Madame la présidente, Vendredi, le 9 novembre, au programme de minuit, votre journaliste a tenu des propos discréditant notre mouvement.La liberté d\u2019expression existe, mais elle prend sa source dans le respect.Le «ton assez rétro» et «l\u2019image qui ressemble à un vieux portrait de famille» sont des termes péjoratifs.«Que cette forme de nationalisme est tout à fait dépassée» est un jugement partial.«Qu\u2019ils n\u2019ont rien modifié tout simplement parce que la situation du Québec n\u2019a pas progressé» est une affirmation que je n\u2019ai jamais faite.«Ce qu\u2019il faut au Québec, c\u2019est l\u2019indépendance, pas la souveraineté» démontre une mauvaise lecture ou une mauvaise foi de la part de votre animatrice.Le choix même des extraits sélectionnés indique un parti pris inacceptable.Pourquoi MM.Ouellet, Holden et Mme Bégin et non pas Mme Blackburn ou MM.Bouchard, Campeau, Chevrette, Hogue ou Turgeon?La préférence de trois représentants fédéralistes ne rend justice ni à notre mémoire, ni à notre Ligue, ni même à Radio-Québec.Un mouvement qui existe depuis 1912 et qui a participé depuis à toutes les luttes nationales aurait mérité un meilleur traitement de QUESTIONS D'ACTION NATIONALE 137 la part de votre journaliste.Radio-Québec parlait de notre Ligue pour la première fois, du moins je le crois.Veuillez agréer, madame la présidente, l\u2019assurance de mes sentiments distingués.Le président Rosaire Morin Le tissu industriel en salles d\u2019urgence On parle beaucoup de la garde montante.Ses membres ne sont pas souvent identifiés.S\u2019agit-il de 50 ou de 99 entreprises?La traditionnelle mégalomanie a vite raison de nos sentiments ou de notre jugement.Quelle est la situation actuelle de l\u2019industrie québécoise comparée aux manufactures ontariennes?Quelle est la proportion de la fabrication que produisent les usines possédées par des Québécois parlant le français?La réponse: personne ne la connaît.En 1974, je publiais une étude sur la participation des francophones à l\u2019industrie québécoise.Cette enquête n\u2019a pas été faite par sondage.Elle a été réalisée auprès de chacune des 11 000 industries québécoises.6 586 établissements appartenaient à des Québécois d\u2019expression française, c\u2019est-à-dire capables de parler en français.5 000 industriels québécois ne pouvaient dire un seul mot en français.À ce moment, il avait été démontré que la fabrication des usines possédées par des parlants français représentait 22 pour cent de la fabrication québécoise.Dans les secteurs de pointe, «notre participation maximale s\u2019élève à 30% dans la machinerie; elle décroît jusqu\u2019à 5% dans le matériel électrique.Elle est presque inexistante dans le pétrole et le caoutchouc».Un répertoire de 240 pages a été diffusé à 83 000 exemplaires et vendu 2,22$ l\u2019unité.Il contenait des renseignements sur 6 586 entreprises dont les propriétaires parlaient français: nom de l\u2019industrie, nom du propriétaire et du directeur général, adresse, téléphone, produits, marques de commerce, nombre d\u2019employés.Quelle est la situation en 1990? 138 Groulx, il y a 75 ans.La Fondation Lionel-Groulx et le Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal célébrait, le 6 novembre dernier, le 75e anniversaire des premiers cours d\u2019histoire de Lionel Groulx à l\u2019Université Laval de Montréal.Depuis l\u2019abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland, l\u2019enseignement de l\u2019histoire avait pratiquement disparu, soit depuis un demi-siècle.C\u2019est le 3 novembre 1915 que l\u2019abbé Groulx inaugurait à l\u2019Université de Montréal une série de conférences publiques sur l\u2019histoire du Canada.L\u2019enseignement de l\u2019histoire qu\u2019il dispensait au collège de Valleyfield lui avait valu cette invitation.Il poursuivra cette carrière de professeur jusqu\u2019en 1949.Groulx a été un historien remarquable et un éveilleur sans pareil du sens national.Ont participé activement à la manifestation du 3 novembre, MM.François-Albert Angers, Pierre Dansereau, John Dickinson, Robert Lacroix, Jacques Genest, Jean-Cléo Godin, Jean-Marc Léger, Pierre Trépanier, Marcel Trudel, Jean-Pierre Wallot, alors que le conférencier était M.Jean-Éthier Blais.Un grand nombre d\u2019amis ont assisté à ces événements.Sa majesté la langue française À l\u2019UQAM, 267 étudiants inscrits l\u2019an dernier en formation des maîtres ont été exclus cette année de leur programme, parce que dans leur première année, ils n\u2019avaient pu satisfaire aux exigences de l\u2019université quant à leur maîtrise du français.À l\u2019Université de Montréal, cette année, 47% seulement des 241 étudiants au baccalauréat en sciences de l\u2019éducation ont réussi le test de français et la dictée imposés.26% ont échoué les deux examens.Les étudiants qui n\u2019ont pas satisfait aux exigences linguistiques suivent actuellement un cours de récupération ou devront le faire au second semestre.À la même université, 137 étudiants de la faculté des arts et des sciences qui avaient complété deux années d\u2019études se sont inscrits cette année à un certificat d\u2019enseignement au secondaire.50 d\u2019entre eux n\u2019ont pas réussi le test général de français qu\u2019ils devraient passer. QUESTIONS D\u2019ACTION NATIONALE 139 Que dire?Que faire?Vos réponses sont attendues.À Trois-Rivières et à Chicoutimi Ottawa a déposé les règlements de la Loi sur les langues officielles.Des services bilingues seront établis dans les services fédéraux.Cette politique aidera les francophones hors Québec et nous nous en réjouissons.Elle ne répare pas les injustices commises depuis la Confédération.Elle ne règle pas le contentieux dont ils font encore les frais dans les domaines de l\u2019éducation, de la justice et dans les services des provinces et des municipalités.Mais ces règles fédérales briment encore l\u2019autorité du Québec à maîtriser les politiques linguistiques appliquées sur son territoire.Dans un État français, l\u2019obligation de services bilingues affecte les postes, les comptoirs d\u2019immigration, la GRC, les aéroports, les postes frontaliers, etc.Cette obligation est généralisée à tous les services fédéraux des villes de Montréal, Québec et Sherbrooke.Elle introduit un bureau bilingue à Trois-Rivières, à Jonquière et à Chicoutimi.Et les entreprises québécoises dites fédérales, Bell Téléphone, Voyageur, etc.(et éventuellement Hydro-Québec, dont le réseau est relié aux États voisins) sont obligées d\u2019offrir un service bilingue.En observant les règles fédérales du bilinguisme, la moitié du Québec devient bilingue.Vous acceptez cette invasion sans rouspéter?«La laine des moutons, c\u2019est nous qui la tondons.» Le bon peuple doit souffrir Les libéraux fédéraux n\u2019ont même pas le sens de leur destin.Alors que la popularité des «bleus» correspond au taux d\u2019intérêt que le citoyen doit payer et que la TPS les déprécierait davantage, les pensionnaires «rouges» du Sénat font tellement les clowns que le «bleu» remonte à la surface et que le «rouge» s\u2019enfonce dans une mare sans fond.Cette TPS introduite dans notre fiscalité est une taxe à la consommation.Elle affecte particulièrement les moins fortunés.À cause des mesures d\u2019exception et d\u2019assistance qu\u2019elle suppose, elle sera d\u2019une application onéreuse et complexe.Cette taxe sur les services provoquera inévitablement une hausse des prix à la consommation.Les classes moyennes paieront la facture.Les riches et les 140 entreprises milliardaires seront une autre fois avantagés; ils achèteront des valeurs mobilières non assujetties à la TPS et ils jouiront du privilège de gain en capital de 500 000$.Cette TPS rapporterait, selon l\u2019ex-ministre Séguin, 30 milliardsî au gouvenement fédéral.Le gouvernement du Québec percevra quelques centaines de millions$ additionnels.En fiscalité, l\u2019ascenseur remonte sans cesse et jamais ne revient au ras du sol.Préparons-nous à payer 9% au fédéral dans deux ans.Pour diminuer le déficit ou pour engraisser ceux qui sont déjà matériellement obèses?L\u2019association économique Pour M.Bourassa, le contenant et le contenu se confondent.Le 6 novembre, à l\u2019ouverture de la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec, il déclarait entre autres: «J\u2019ai toujours soutenu que, dans la logique du progrès économique essentiel pour notre avenir, il y avait cette dynamique interne entre l\u2019acception d\u2019une union douanière qui mène elle-même à l\u2019acceptation d\u2019une union monétaire et jusqu\u2019à quel point on doit avoir des liens entre l\u2019union monétaire et l\u2019union politique.» C\u2019est clair: pour le premier ministre, le Canada était et demeure «un vrai pays pour les Québécois».À la même occasion, monsieur Parizeau disait: «.la souveraineté, c\u2019est pouvoir négocier tous les traités qui vont lier un pays avec ses voisins ou avec d\u2019autres pays du monde.» C\u2019est clair.Mais le chef de l\u2019opposition ajoute plus loin, dans son texte: «Évidemment, dans le cas du Canada, l\u2019association économique d\u2019un Québec souverain, peut, et moi j\u2019en suis convaincu, va porter sur un très grand nombre de sujets: l\u2019union monétaire, évidemment, l\u2019union douanière, c\u2019est incontournable, certainement les questions de transport, probablement les questions de communication.Il y a une foule de domaines où il faudra qu\u2019un Québec souverain délègue un certain nombre de pouvoirs, ou même des ressources.Mais pour déléguer, il faut les avoir.On ne peut pas déléguer ce qu\u2019on n\u2019a pas.» Attention, monsieur Parizeau, vous jouez avec le feu.Vous ne voulez pas faire peur.Mais votre association économique s\u2019approche dangereusement d\u2019une association politique, même si vous dites que «ça ne veut pas dire du tout, en soi, association politique.».Qu\u2019un QUESTIONS D'ACTION NATIONALE 141 «très grand nombre de sujets» fassent l\u2019objet de traités, d\u2019accord, mais lorsque vous parlez de déléguer «un certain nombre de pouvoirs, ou même de ressources», c\u2019est non, non et non.Que l\u2019élection ne soit pas référendaire, je vous dis oui, parce qu\u2019une élection, c\u2019est mille et un facteurs différents.Tout entre en cause dans une consultation électorale: personnalités, promesses, argent, coalitions, actualité, maladresses, performances, caisses électorales, etc.On ne veut pas lier l\u2019avenir constitutionnel aux caprices et aux hasards d\u2019une élection.Un référendum, avec une question claire, intelligente, c\u2019est une forme nettement plus démocratique.Monsieur Rémillard disait.«Le système est vicié.Le Québec s\u2019est fait piéger par l\u2019Acte constitutionnel de 1982.Ça ne peut plus marcher.On ne peut plus continuer comme ça.Le fédéralisme à 11, c\u2019est terminé.» Cette déclaration du ministre délégué aux Affaires intergouvemementales, faite au journal Le Devoir, était reproduite au Journal des débats du 25 octobre 1990, page 4672.En cette même journée du 25 octobre, il déclarait à l\u2019Assemblée nationale: «Pour notre part, M.le président, ce qui nous guide, en premier, c\u2019est que le peuple du Québec soit maître de sa destinée et choisisse librement ce statut constitutionnel» (Journal des débats, 4674).Il est bon de retenir ces déclarations, car ce ministre est souvent ambigu.Il est ambivalent.Il bouge comme une girouette.La souveraineté Tout le monde parle de souveraineté.Chacun possède sa définition.Le verbe a encore une valeur.Ouvrons le dictionnaire.À la page 334 du Robert, on peut lire: «Souveraineté.qualité de souverain; autorité suprême.» Qu\u2019est-ce que l\u2019indépendance?Robert répond: «Situation d\u2019un organe ou d\u2019une collectivité qui n\u2019est pas soumis à un autre organe ou à une autre collectivité.» Dans son mémoire à la Commission parlementaire, la Ligue d\u2019Action Nationale écrit: «La souveraineté et l\u2019indépendance ne 142 représentent pas deux options différentes, deux voies distinctes, deux degrés dans l\u2019autonomie: elles expriment la même réalité fondamentale, la souveraineté de la nation étant l\u2019expression juridique de son indépendance.» L\u2019intégration des immigrants Au cours des derniers mois, la CECM a refusé d\u2019inscrire plus de 500 immigrants à des cours de français.Le motif: le gouvernement a réduit le budget consenti à cette activité.De plus, les Services de l\u2019éducation des adultes ont aussi refoulé les immigrants qui veulent suivre des cours de français.Le Programme national de formation en emploi qui est financé à 100% par Ottawa a été renouvelé avec une réduction de 17% et la clientèle a augmenté de 12%.Ainsi, un grand nombre d\u2019immigrants ne peuvent s\u2019initier au français et la plupart, affirme-t-on, commencent à travailler en anglais.Cet accord est négocié avec Ottawa à chaque année par le ministère de la Main-d\u2019œuvre et de la Sécurité, même si le programme est géré par le ministère de l\u2019Éducation.Les discussions bilatérales Le 23 juin, M.Bourassa déclarait que le Québec ne négocierait plus à 11, mais qu\u2019il dialoguera à deux.Quelques jours plus tard, il annonçait qu\u2019une entente sur l\u2019immigration était «imminente» et que des progrès substantiels seraient annoncés en matière de formation professionnelle, de communications et de développement économique régional.Dans ce dernier dossier, une maigre pitance a été consentie par le croisé Benoît Bouchard.Dans les trois autres dossiers, c\u2019est le calme plat.M.Mulroney déclarait même, à la mi-octobre, que l\u2019entente sur l\u2019immigration serait étudiée lorsque le résultat de la Commission Bélanger-Campeau aurait fait rapport.Malgré tous les vents contraires, M.Bourassa déclarait à l\u2019Assemblée nationale, le 16 octobre: «Dans le cas de l\u2019immigration, nous espérons vivement que ça pourra se régler.J\u2019en ai parlé au premier ministre du Canada au cours de la fin de semaine et il doit communiquer avec moi ces jours-ci.Je pense que, sur le fond, on s\u2019entend.» Une chance que l\u2019homme ne boit que du lait. QUESTIONS D\u2019ACTION NATIONALE 143 Un cul-de-sac: Bourassa-Chrétien-Mulroney C\u2019est un drôle de triumvirat, un espace de cul-de-sac à sable mouvant où tout vrai Québécois est enterré vivant.Chrétien rejette le statu quo et la souveraineté du Québec.Pour lui, «le Canada n\u2019est pas négociable.Nous sommes résolument Canadiens.Un \u2018non\u2019 à l\u2019indépendance signifie un \u2018oui\u2019 au Canada».Les «bleus» de M.Mulroney songent à «l\u2019union d\u2019États autonomes qui décident de mettre en commun certaines de leurs juridictions».Le croisé Benoît Bouchard croit «qu\u2019il faudra un an pour articuler une nouvelle position constitutionnelle au sein du Parti conservateur.Attendez-vous, ajoute-t-il, à entendre à peu près n\u2019importe quoi à ce niveau-là, il va y avoir beaucoup de confusion, il va y avoir des franc-tireurs qui vont tirer à droite et à gauche.» L\u2019un de ces franc-tireurs, Robert Bourassa, grenouille et scri-bouille sans cesse.L\u2019Union des Canadas de 1842 lui convient.Il suffit d\u2019ériger une superstructure, un gouvernement pan-canadien qui s\u2019occupera des affaires québécoises: armée, monnaie, développement régional et que sais-je.Il l\u2019affirmait à la conférence des premiers ministres, en juin: «Le Canada est maintenant un vrai pays pour les Québécois.» Les Québécois sont-ils incapables de se gouverner?sont-ils impuissants?incompétents?empotés?impotents?Sont-ils condamnés pour l\u2019éternité à demeurer soumis au Canada anglais?à une Cour suprême étrangère?Demeurerons-nous d\u2019éternels enfants domestiqués?A quel âge atteindrons-nous la maturité: dans deux siècles, si nous existons encore?Seigneur, délivrez-nous de nos politiciens, ils ne savent pas ce qu\u2019ils font! Les bouffons ne sont pas drôles Joe Clark s\u2019énerve.Il s\u2019en va-t-en guerre.La croisade contre l\u2019Irak est engagée.Notre croisé n\u2019attendra pas nécessairement le feu vert des Nations Unies.Nos trois frégates et nos quelques marins au cœur vaillant auront raison de la troisième plus grande force militaire. 144 La Ligue d\u2019Action Nationale Ça bouge à la Ligue.Depuis un an, de nouvelles tiges poussent si vite qu\u2019elles changent le paysage.Elles représentent une relève brillante et prometteuse.Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Lucia Ferretti et Hélène Pelletier-Baillargeon forment la garde féminine.Il est capital de concilier le féminisme et le nationalisme.Pierre Lamy, Robert Laplante, Alain Laramée, Jacques Martin et Louis-Philippe Saint-Martin augmentent notre espérance de vie en rajeunissant la Ligue.Au cours de la prochaine année, le président avec lequel je viens de m\u2019entretenir aimerait voir 5 femmes et 1 homme s\u2019ajouter aux militants de la Ligue.Au cours de la même année, sont devenus membres honoraires: madame Thérèse Baron et messieurs Jacques Boulay et Marcel Cha-put, tandis que madame Anna-L.Normand devenait membre émérite.Diverses activités se sont déroulées: rencontres avec les abonnés de Drummondville, Québec et Sherbrooke; réceptions civiles aux mairies de Québec le 14 septembre et de Trois-Rivières le 17 octobre; organisation de deux prix littéraires; formation de comités et de commissions dont vous entendrez parler au cours des prochains mois; campagne pour la revue qui double le nombre de ses abonnés; campagne réussie de la Fondation Esdras-Minville qui assure l\u2019avenir de la revue; comparution à la Commission parlementaire élargie et non partisane.Le thème du mémoire: «L\u2019indépendance, normale et nécessaire».L\u2019Action Nationale en février et mars Gérer l\u2019abondance n\u2019est pas toujours facile.Cette année, une quarantaine de nos collaborateurs ont devancé l\u2019heure de tombée prévue dans notre plan de rédaction.Certains, une bonne douzaine, ont retardé la remise d\u2019un texte promis et une vingtaine d\u2019excellents textes non demandés nous sont parvenus.Le facteur de sa majesté la Reine nous a aussi livré soixante-quatre textes que nous ne pouvons pas publier; la plupart reprenaient des thèmes déjà traités et un certain nombre analysaient des sujets assez loin de la question nationale.En février et mars, les lecteurs pourront lire, entre autres textes: QUESTIONS D'ACTION NATIONALE 145 De Gaulle et l\u2019Acadie \u2014 Pierre ARSENAULT Québec, capitale Québec \u2014 Jean-Louis BOURQUE Deux cultures, deux réponses \u2014 Odina BOUTET À travers l\u2019univers \u2014 Jean CHAPDELAINE Les chemins de la poésie québécoise \u2014 Roger CHAMBERLAND Génération et vocabulaire \u2014 Paul-André COMEAU À quel Québec de Gaulle s\u2019adressait-il?\u2014 Jean-Ethier BLAIS Le plein emploi sans inflation est-il possible?\u2014 Pierre FORTIN Essais, études et critiques littéraires \u2014 Kenneth LANDRY Un modèle de puissance linguistique: le français \u2014 Jacques LECLERC La mort des langues \u2014 Jacques LECLERC De Gaulle et l\u2019émergence internationale du Québec \u2014 Claude MORIN Questions d\u2019action nationale \u2014 Rosaire MORIN L'assimilation des Canadiens-Français \u2014 Léger TREMBLAY L\u2019afflux des réfugiés politique au Canada \u2014 Marc-Adélard TREMBLAY Un peu d\u2019histoire Le 11 janvier 1823, messieurs de Salaberry, Boivin et Taschereau se rendent auprès de lord Dalhousie et lui présentent une pétition de 69 000 signataires qui s\u2019opposent au projet d\u2019Union des deux Canadas.Papineau et Nelson sont désignés pour présenter cette requête au roi George IV.Devant l\u2019opposition très vive qui s\u2019était levée, les lords anglais cèdent temporairement, pour se reprendre après la révolution de 1837-1838.Il est bon de rappeler ici la succession des événements: l\u2019Acte de Québec, l\u2019Acte constitutionnel et le projet d\u2019union des deux Canadas.En 1774, l\u2019Acte de Québec assurait aux Canadiens-Français la liberté de religion, l\u2019abolition du serment du Test et le rétablissement des lois civiles françaises.L\u2019administration de la province était confiée à un gouverneur assisté de vingt-trois membres désignés par le roi dont sept étaient canadiens.En 1791, l\u2019Acte constitutionnel divisait notre pays en deux provinces: le Bas-Canada et le Haut-Canada.Le gouvernement représentatif était institué.Une tentative de proscrire la langue française de la Chambre est faite; Chartier de Lotbinière protesta avec force. 146 Il eut gain de cause et les deux langues française et anglaise furent reconnues au parlement du Bas-Canada.Lorsque les Anglais du Haut-Canada devinrent plus nombreux que les Canadiens du Bas-Canada, les gouverneurs anglais tentèrent d\u2019unir les deux Canadas.L\u2019objectif: enlever aux Canadiens-Français leurs privilèges, c\u2019est-à-dire leurs droits.Plus tard, l\u2019union fut réalisée.Aujourd\u2019hui, les Anglais et certains Québécois fédéralistes parlent encore de l\u2019union des Canadas.Q Le fondateur de notre mouvement: le père Joseph-Papin Archambault, S.J.Rosaire MORIN La chronique de décembre signalait que le père Archambault était le fondateur de notre mouvement.C\u2019est alors normal de le présenter.Joseph-Papin Archambault est né à Montréal le 13 août 1880 de Gaspard Archambault, médecin, et de Marie-Louise Papin, fille d\u2019un député.Après six ans d\u2019études au collège Sainte-Marie, il entre au noviciat des jésuites le 31 octobre 1897.Après sept ans de noviciat, de juvénat et d\u2019études philosophiques, il enseigne au collège Sainte-Marie: deux ans en Méthode et trois en Belles-Lettres.Au collège, un cercle d\u2019A.C.J.C.est fondé.On demande au père Archambault d\u2019agir comme modérateur du groupe.Ces jeunes ont-ils exercé une influence sur la pensée du jeune père qui deviendra l\u2019un des géants de la société québécoise?Une chose certaine, le jésuite a entraîné les jeunes, dès 1909, dans la première retraite fermée collective organisée au Canada.Elle eut lieu du 17 au 21 juin, à la Maison Saint-Joseph, au noviciat des jésuites, Sault-au-Récollet.Pendant ses études théologiques Après cinq années passées dans l\u2019enseignement, le père 148 Archambault entreprend en 1909 des études théologiques au scolas-ticat de l\u2019Immaculée-Conception.Le 25 janvier 1911, il assiste à un congrès interdiocésain de la Fédération des Ligues du Sacré-Cœur.Il y présente un travail sur «L\u2019organisation catholique ouvrière en Hollande».Le 28 juin 1912, il est ordonné prêtre, à l\u2019âge de 32 ans.Déjà, il s\u2019intéressait à la promotion de la langue française.La réplique d\u2019Henri Bourassa à Mgr Bourne l\u2019avait impressionné.Les Canadiens-Français catholiques pouvaient adorer Dieu dans leur langue.«Ce n\u2019était pas à l\u2019école du Christ que j\u2019ai appris à compter par le nombre» avait déclaré Bourassa.C\u2019est avec intérêt que le père Archambault suivait l\u2019organisation du congrès de la langue française de 1912.Il sent le besoin d\u2019appuyer les objectifs proposés.Il est loin, certes, de se douter des retombées de son geste.Une série d\u2019articles Le 16 mars 1912, il signe un premier article dans Le Devoir.Le texte est publié en première page.Le titre: «La langue française et le commerce».En sous-titre: «Un petit examen de conscience».Le père utilise le pseudonyme de Pierre Homier qu\u2019il conservera pour la majorité des articles qui paraîtront dans L\u2019Action Française ou dans L\u2019Action Nationale.La signature «Homier» est empruntée au nom de famille de sa grand-mère, Sophie Homier, épouse de Joseph Papin, ancien député de l\u2019Assomption.L\u2019article expose la situation du français à Montréal.Des Canadiens-Français se servent «presque exclusivement dans leurs affaires, de la langue anglaise».Ce geste «dans beaucoup de cas, peut avoir de très funestes conséquences».Des manufacturiers «dirigent leurs commerces sous un nom de compagnie anglais».Plusieurs «excluent totalement ou presque totalement la langue française de leurs annonces, catalogues, correspondances.» Des maisons d\u2019éducation qui «devraient être les premières à donner l\u2019exemple en cette matière, ne commandent jamais.(qu\u2019en anglais)».Le père déplore aussi que des jeunes se violentent «la mâchoire pour demander un bâton de \u2019marschmallow\u2019 ou une boule de \u2019popcorn\u2019».Il LE FONDATEUR DE NOTRE MOUVEMENT 149 insiste sur la nécessité de «fortifier l\u2019enseignement du français dans nos écoles et nos familles».Le 8 avril 1912, un deuxième article paraît en première page du Devoir.Le titre est le même: «La langue française et le commerce».Le père traite des noms anglais des compagnies.Il félicite une entreprise qui venait de décider de franciser son nom et il invite les autres sociétés à suivre cet exemple.D\u2019autres lettres sur la langue française sont publiées jusqu\u2019en juin 1913.L\u2019auteur réclame toujours pour la langue française la place qui lui revient.C\u2019est dans ce contexte expliqué en notre chronique de décembre que notre mouvement prend naissance; notre premier nom était La Ligue des Droits du français.Collaboration à la revue La revue L\u2019Action Française est lancée en janvier 1917.Pierre Homier (le R.P.Archambault) vient d\u2019abandonner la présidence de la Ligue, mais il est l\u2019un des six directeurs de la revue.Il en assumera même la direction collégialement en 1921, lorsque l\u2019abbé Lionel Groulx, directeur de la revue, poursuivra une année d\u2019étude en France.Au banquet du 10e anniversaire de la revue, le père déclarait: «Puisque aucun d\u2019entre nous ne se sentait de taille à assumer la tâche, nous l\u2019acceptions à trois.Et si je rappelle, non sans émotion, ce bref triumvirat, c\u2019est qu\u2019il m\u2019accorda une des meilleures joies qui se puisse goûter ici-bas, celle de prendre contact, dans une collaboration intime et presque quotidienne, avec de nobles caractères, avec deux âmes d\u2019élite.» (Joseph Blain et Antonio Perrault)1.Dans les premières années de la revue, de 1917 à 1923, il fut le collaborateur le plus assidu: 71 articles sur 72 publications.Par la suite, absorbé par ses multiples responsabilités, il n\u2019en demeura pas moins un collaborateur régulier jusqu\u2019en 1954.«À travers la vie courante» Loin de moi l\u2019idée d\u2019analyser la pensée exprimée par le père dans notre revue.Le temps m\u2019impose des frontières.Ses 71 articles 1.Action Française, décembre 1926, 344-345. 150 publiés dans L\u2019Action Française sont les seuls actuellement recensés.Mes commentaires se limitent aux écrits publiés sous le titre.«A travers la vie courante».Pierre Homier note des faits qui briment la langue française et qui transforment peu à peu le Québec en un pays au visage anglais, notamment à Montréal.Il dénonce l\u2019usage exclusif de la langue anglaise dans les avis publics, dans les annonces et dans l\u2019impression de calendriers, cartes de vœux, cartes postales, catalogues, circulaires, étiquettes, jeux de cartes.Il réclame le droit du client à sa langue.Il cite les noms des entreprises et des institutions fautives.Il réclame du français dans les lieux publics: services fédéraux, chemins de fer, douanes, postes, noms de rues.Il demande aux commerçants et aux industriels francophones respecter leur langue.Les accusations sont directes et précises.Les députés qui utilisent les expressions dropped, next meeting, carried sont rappelés à l\u2019ordre.Les détails sont clairs.Ils mettent en cause la Canada Steamships, la Canadian Express, le Canadien Nord, le Château Frontenac, les Chevaliers de Colomb, la Dominion Express.Ils blâment les hôteliers avec leurs menus anglais, les médecins avec leur Medical Doctor, les librairies avec leurs annonces anglaises, les pharmaciens avec leurs étiquettes, les photographes avec leurs albums anglais, les bureaux de professionnels avec leurs revues anglaises, le service de tramways avec sa publicité anglaise.Il dénonce le mauvais français, l\u2019abus des suffixes, l\u2019ignorance des accents, l\u2019usage d\u2019expressions anglaises.Pierre Homier est unique.L\u2019attention qu\u2019il apporte aux détails est exemplaire.Il utilise les cas vécus pour montrer la valeur du français, le rôle de la femme dans l\u2019usage de la langue et le devoir des élites pour corriger les situations aberrantes.Pierre Homier sait aussi reconnaître les gestes méritoires.Il félicite autant qu\u2019il condamne.Il loue la compagnie qui a fait disparaître l\u2019annonce Three Rivers.Il applaudit les modifications heureuses apportées.Il rappelle les actions d\u2019éclat de ses voyageurs de commerce.Il applaudit les écoliers de Rigaud et les passagers de Saint-Liboire qui ont refusé de remettre leurs billets demandés en anglais.Pierre Homier observe.Il note le détail.Il est toujours concret, LE FONDATEUR DE NOTRE MOUVEMENT 151 objectif, près des vrais problèmes.Il réclame pour les siens le respect de leurs droits.Il dénonce leur apathie, leur inconscience.Il ne s\u2019attaque pas aux Canadiens-Anglais.Il n\u2019est pas anglophobe.Dans ses 71 articles des années 1917-1922, il n\u2019y a pas une seule ligne qui revendique un droit qui appartient au groupe anglophone.Homier était un homme d\u2019action, un homme pratique.Les retraites fermées Joseph-Papin Archambault était aussi et surtout un serviteur de l\u2019Église.Parallèlement à son action dans la Ligue des Droits du Français et dans L\u2019Action Française, il poursuit un rêve: œuvrer à la régénération de la personne et de la société par les retraites fermées, convier les élites à l\u2019apostolat et les éveiller aux tâches sociales et nationales les plus urgentes.On se souvient qu\u2019il avait organisé la première retraite fermée collective au Canada, en 1909, pour ses élèves de Belles-Lettres.Par la parole et par l\u2019écrit, il travaille à susciter l\u2019organisation de ces retraites.Il publie des brochures, il convie les jeunes de l\u2019A.C.J.C.et les Ligues du Sacré-Cœur à promouvoir de telles rencontres.La Villa La Broquerie de Boucherville fut le berceau des retraites fermées au Canada.Elle reçut ses premiers retraitants, de jeunes médecins, le 29 mai 1910 et dans les quatre années suivantes, des groupes s\u2019y remplaçaient de semaine en semaine.Alphonse Desjardins, le fondateur des caisses populaires, fréquentait la maison en 1910.En janvier 1914, la Villa Saint-Martin, à l\u2019Abord-à-Plouffe, fut la première maison vouée exclusivement aux retraites fermées.Le 31 juillet 1915, le père Archambault est nommé supérieur de la Villa.Il le restera jusqu\u2019en 1922.La fréquentation des lieux fut nombreuse.À titre d\u2019exemple, en 1919,1 734 retraitants y ont séjourné.La Villa devient un centre de projets.C\u2019est là que furent conçues les Semaines Sociales du Canada, l\u2019Association catholique des Voyageurs de commerce, la Ligue des bonnes mœurs, l\u2019œuvre des Tracts et La Vie nouvelle.Cette revue mensuelle, organe des retraites fermées, était fondée en 1918.À l\u2019été 1922, le père Archambault quitte la Villa Saint-Martin pour la Villa Manrèse, nouvelle maison de retraite située à Québec. 152 Il y reste jusqu\u2019en 1929.À cette nouvelle responsabilité il joint les tâches de présider les Semaines sociales du Canada, de diriger la revue La Vie nouvelle et de publier six ou sept brochures et volumes.De retour à Montréal en 1929 et accaparé par des missions impossibles, il continue à promouvoir l\u2019œuvre des retraites.Il publie plusieurs ouvrages sur le sujet.Il établit un secrétariat général des retraites fermées et il en assume la direction.Il organise des récollections et des journées d\u2019étude sur l\u2019apostolat.Il anime la Ligue diocésaine des retraitants de Montréal.Les Semaines sociales du Canada En 1920, militant à L\u2019Action Française et dirigeant la Villa Saint-Martin, le père Archambault fonde les Semaines sociales du Canada à l\u2019image de la Semaine sociale de Versailles.La première Semaine se tient à Montréal à compter du 21 juin 1920.Le père ouvre les séances en indiquant la raison, les travaux et l\u2019esprit de l\u2019initiative.Les cours et les conférences ont lieu à la salle Saint-Sulpice.Les présences varient de 300 à 700 personnes.Pendant 40 ans, le fondateur demeure à la présidence des Semaines Sociales.Il conçoit et organise 36 sessions.Il assume les déclarations d\u2019ouverture, mais il donne la parole aux laïcs.Il invite particulièrement plusieurs collaborateurs de notre mouvement: François-Albert Angers, René Chaloult, Jean Drapeau, Gérard Filion, Ernest Grégoire, Lionel Groulx, Wilfrid Guérin, R.P.Lamarche, André Laurendeau, Olivier Maurault, Esdras Minville, Edouard Montpetit, Louis-Adolphe Pâquet, Antonio Perrault, Jacques Perrault, Philippe Perrier, Léopold Richer, Albert Rioux, Albert Tessier et nombre d\u2019autres.Comme aujourd\u2019hui, les mêmes personnes militent sur plusieurs fronts.Les Semaines sociales visitent le Canada français.Elles traitent des grands problèmes de l\u2019époque.Voici l\u2019itinéraire suivi: 1921\tQuébec 1922\tOttawa 1923\tMontréal 1924\tSherbrooke 1925\tTrois-Rivières -\tLe syndicalisme -\tLe capital et le travail -\tLa famille -\tLa propriété -\tLa justice LE FONDATEUR DE NOTRE MOUVEMENT 153 1927\tQuébec\t- L\u2019autorité 1928\tSaint-Hyacinthe\t- Le problème économique 1929\tChicoutimi\t- La cité 1931\tOttawa\t- L\u2019État 1932\tMontréal\t- L\u2019ordre social chrétien 1933\tRimouski\t- Le problème de la terre 1935\tJoliette\t- L\u2019éducation sociale 1936\tTrois-Rivières\t- L\u2019organisation professionnelle 1937\tSaint-Hyacinthe\t- La coopération 1938\tSherbrooke\t- Pour une société chrétienne 1940\tNicolet\t- Le chrétien dans la famille.1941\tQuébec\t- Action catholique et action sociale 1942\tSaint-Jean\t- La démocratie 1943\tValleyfield\t- La tempérance, règle de vie 1944\tOttawa\t- La restauration sociale 1945\tMontréal\t- La liberté et les libertés 1946\tSaint-Hyacinthe\t- La jeunesse 1947\tRimouski\t- La vie rurale 1948\tTrois-Rivières\t- La paix 1949\tJoliette\t- Le travail et les loisirs 1950\tNicolet\t- Le foyer, base de la société 1951\tSherbrooke\t- Le rôle social de la charité 1952\tSaint-Jean\t- La sécurité sociale 1953\tEdmundston\t- La paroisse, cellule sociale 1954\tMont-Laurier\t- Établissement rural et immigration 1955\tOttawa\t- Le civisme 1956\tSaint-Jérôme\t- L\u2019Église dans l\u2019éducation 1957\tMontréal\t- L\u2019influence de la presse, du cinéma 1958\tMoncton\t- Le chef social Cette Semaine de Moncton est la dernière organisée par le père Archambault.Sa déclaration d\u2019ouverture est lue par Jean Deschamps, alors secrétaire des Semaines sociales.Notons ici que le père lançait en 1938 un organe pour les Semaines sociales: L\u2019Ordre nouveau.L\u2019Ecole Sociale Populaire L\u2019Ecole Sociale Populaire fut fondée lors du congrès des Ligues du Sacré-Cœur dont il a été question et au cours duquel le père 154 Archambault traitait de «L\u2019organisation catholique ouvrière en Hollande».Ce travail deviendra la première publication de l\u2019E.S.P.Le père Archambault collabore dès la première heure aux travaux de l\u2019École.Il apporte un appui constant à la publication des brochures sur les questions sociales, même s\u2019il est à la fois la cheville ouvrière de la Ligue des Droits du français, de l\u2019Action Française et des retraites fermées.Lorsque L\u2019œuvre des Tracts est instituée en 1919, le père s\u2019y intéresse très activement.En 1929, de retour à Montréal, après un séjour de 7 ans à la Villa Manrèse, le père Archambault est nommé directeur de l\u2019École.Il occupe ce poste jusqu\u2019en 1959.Il maintient les deux séries de brochures qui paraissent depuis des années et, après la guerre, il lance une troisième série pour diffuser la pensée des actes pontificaux.La première série traite des questions sociales.Le père la dirige jusqu\u2019en 1949.La brochure se vend, $0,10 le numéro.120 numéros sont recensés.Les sujets sont variés: doctrine sociale de l\u2019Église, devoir des catholiques, œuvres sociales, retraites fermées, instauration d\u2019un ordre social, formation sociale, classe ouvrière, travail de la jeune fille, problème de la jeunesse, syndicalisme catholique, coopération, agriculture, colonisation, épargne, caisses populaires, allocations familiales, nationalisation, relèvement économique, logement populaire, communisme, malfaisance du capitalisme.L\u2019œuvre des Tracts avait été lancée en 1919.Il s\u2019agit d\u2019une brochure mensuelle de 16 pages offertes à $0,05 le numéro.Le père en assume la publication jusqu \u2019en 1956.422 numéros paraîtront.Les thèmes sont multiples: textes sur le Sacré-Cœur, organisation ouvrière, semaines sociales, maisons de retraites fermées, martyrs canadiens, respect du dimanche, année sainte, famille Papin, Antonio Perrault, etc.En 1945, le père lance une troisième série de brochures.210 numéros seront consacrés aux documents pontificaux.Les encycliques et les directives de Benoît XIV, Pie X, Léon XIII, Benoît XV, Pie XI et Pie XII sont commentés et adaptés à la situation québécoise.Le but est de faire connaître la doctrine sociale de l\u2019Église.Ces brochures survivront à son fondateur; elles seront publiées jusqu\u2019en 1971. LE FONDATEUR DE NOTRE MOUVEMENT 155 Cette œuvre de vulgarisation d\u2019une pensée chrétienne et française est un élément très important dans l\u2019évolution de la pensée sociale et nationale au Québec.Peu de travaux ont été si lucidement conçus, si prudemment réfléchis, si largement diffusés.L\u2019évolution de la pensée sociale et de la société québécoise en ont été fortement marquée.Activités de restauration sociale Le père Archambault ne s\u2019est pas limité aux activités accaparantes, délicates et difficiles déjà citées.Il s\u2019est engagé en d\u2019autres chantiers, plus exigeants les uns que les autres.Le 9 mars 1933, il réunit 13 ecclésiastiques de renom pour élaborer un programme de restauration sociale.L\u2019Union Nationale s\u2019est même emparée du plan de «La journée des treize», lors des élections de 1936.Par la suite, des membres de l\u2019Action Française (Esdras Minville, président, V.-E.Beaupré, Alfred Charpentier, René Cha-loult, Wilfrid Guérin, Philippe Hamel, Arthur Laurendeau, J.-B.Prince, Albert Rioux, Anatole Vanier), révisent le programme, l\u2019adaptent aux situations pressantes et le diffusent avec force.Les objectifs visent la restauration rurale, le relèvement de la classe ouvrière, la lutte contre les trusts et des réformes financières et politiques qui améliorent les conditions de vie des personnes défavorisées.Dans la poursuite de son projet, le père Archambault lance en 1936 la publication L'Ordre nouveau.11 fonde une École de formation sociale à l\u2019été 1936.Cette école ouvre ses portes à Vaudreuil, dans la maison de vacances des jeunes scolastiques jésuites.Des professeurs émérites sont invités, dont plusieurs sont recrutés parmi les personnalités de L'Action Française.En août, deux conférences sociales sont données par jour.Le soir, la concrétisation des idées emprunte la forme de l\u2019art oratoire, de la causerie apostolique ou celle de la discussion autour d\u2019une table.On y traite de la doctrine sociale de l\u2019Église, des encycliques, du syndicalisme catholique, du communisme, de la morale des affaires, de l\u2019organisation professionnelle.L\u2019Ordre nouveau et Relations À l\u2019automne de 1936, le père Archambault lance L\u2019Ordre nou- 156 veau.Ce bulletin sera bi-mensuel et il sera l\u2019organe des Semaines sociales du Canada et de l\u2019École Sociale Populaire.Dans le premier éditorial, le 5 octobre, le père est assez catégorique.Il écrit: «Que deviendrait l\u2019humanité s\u2019il lui fallait subir plus longtemps cet injuste régime, si vigoureusement dénoncé par le Souverain Pontife, qui concentre les richesses entre les mains de quelques hommes et laisse une immense multitude de prolétaires végéter dans le chômage et la misère?» Le bulletin paraît pendant quatre ans.Il convie les Québécois à établir un plan de restauration sociale axée sur la réforme des mœurs et des institutions.Il soutient un combat continu contre le communisme et aussi contre les excès du capitalisme.Le 29 novembre 1940, on peut lire dans le bulletin: «L\u2019Ordre s\u2019efface.Il meurt pour renaître plus vivant, plus vigoureux, plus alerte.Sous une autre forme et un titre neuf, il poursuivra mieux la tâche que lui avaient jadis assignée ses fondateurs.Il l\u2019élargira même, la haussera à la taille des préoccupations et des problèmes de notre époque».À la quatrième page du même numéro, on aperçoit une annonce: «Paraîtra en janvier 1941, pour faire suite à l\u2019Ordre nouveau, Relations, revue du mois, publiée par l\u2019École Sociale Populaire».Cette excellente revue entreprend sa 50e année.Son contenu est fidèle à la pensée du fondateur.En 1950, l\u2019École Sociale Populaire modifie son nom pour celui de l\u2019Institut Social Populaire et Relations, qui était demeurée liée à l\u2019ESP, prend son vol de ses propres ailes.Depuis, la revue jouit d\u2019une vie autonome.En 1959, le père abandonne la direction de l\u2019ISP, jadis ESP, responsabilité assumée pendant trente ans.Un alpiniste Le père Archambault visait toujours plus haut.Il a été un infatigable animateur du catholicisme social, un créateur intelligent d\u2019œuvres nationales et un apôtre inventif sans pareil.Actif, entreprenant, travailleur, nous l\u2019avons vu fonder la Ligue des Droits du français, la revue Vie Nouvelle, les Semaines sociales du Canada, L\u2019Œuvre des Tracts, l\u2019École de formation sociale et L\u2019Ordre nouveau.Nous l\u2019avons vu collaborer étroitement à la revue l\u2019Action LE FONDATEUR DE NOTRE MOUVEMENT 157 Française et diriger presque à la fois des maisons de retraites fermées, l\u2019École Sociale Populaire, le Messager du Sacré-Cœur, le Comité des œuvres catholiques du diocèse de Montréal, le secrétariat des retraites fermées et l\u2019Action corporative.Il a aussi donné des cours au scolasticat des jésuites de l\u2019Immaculée-Conception, à l\u2019Université Laval et à l\u2019Université de Montréal.Rédacteur d\u2019un service hebdomadaire de presse, le père était en même temps l\u2019animateur de cercles d\u2019études sociales, l\u2019éditeur de centaines de brochures, l\u2019auteur de dizaines de volumes, l\u2019organisateur de soirées sociales, le modérateur de la Ligue du Dimanche, de la Ligue des retraitants, de l\u2019Heure dominicale et des Journées catholiques.Le 2 octobre 1966, à l\u2019âge de 86 ans, le père Joseph-Papin Archambault nous quittait.Il n\u2019a pas encore été remplacé.Quelques témoignages C\u2019est par la parole, par l\u2019écrit et par l\u2019action que ce jésuite s\u2019est distingué.De lui-même, il disait un jour qu\u2019il était «un personnage quelque peu mystérieux, chroniqueur assidu des faits courants, et dont vous me dispenserez bien de tracer ici le portrait»2.Antonio Perrault, un autre de ces pionniers conservés sous le boisseau, disait du père: «C\u2019est en grande partie à ce dévoué jésuite que revient le mérite d\u2019avoir fondé notre œuvre, de l\u2019avoir conservée fidèle à son programme.L\u2019Action Française en a bénéficié plus que personne.Elle ne l\u2019oubliera point3.» Lionel Groulx, membre de notre Ligue de 1917 à 1967, écrivait, entre autres, les lignes suivantes: «Si une génération vient à poindre chez nous qui soit capable de reconnaissance, elle rangera ce Jésuite parmi ses grands aînés.Des projets, il en avait hélas, tous les jours et plusieurs par jour.Et il venait vous embrigader, vous arracher une conférence, un article, un tout petit article qui ne vous coûterait qu\u2019un instant, un tour de plume, etc.Tous nos amis l\u2019ont appris d\u2019expérience; on ne résistait pas à Papin.Et le plus sage et le plus simple, c\u2019était de déposer les armes tout de suite et de se rendre4.» 2.\tPierre Homier, L\u2019Action Française, déc.1926, 343.3.\tAntonio Perrault, Consignes de demain, avant-propos, 1921 4.\tLionel Groulx, Relations, novembre 1966. 158 Son compagnon de batailles, Richard Arès, membre de notre mouvement près de 50 ans, lui rendait un témoignage identique.Il parlait d\u2019une passion toute tendue vers l\u2019action, pour définir la personnalité et la vie du père Joseph-Papin Archambault.«Ce n\u2019était certes pas un penseur profond ni un esprit original: sa pensée, il la voulait pleinement en accord avec l\u2019enseignement de l\u2019Église.Il se révélait par contre, un diffuseur extraordinaire, un rassembleur et un remueur d\u2019hommes de première force ainsi qu\u2019un organisateur hors pair5.» «Il aurait voulu, écrivait encore le père Arès, que le Canada français donnât l\u2019exemple en ce domaine, l\u2019exemple d\u2019un pays qui a mis en pratique la doctrine sociale de l\u2019Église.Car, pour lui, là était le salut du peuple canadien-français, ce peuple auquel il n\u2019a cessé de s\u2019intéresser toute sa vie, et pour l\u2019amour duquel il a fondé ou contribué à fonder des institutions comme la Ligue des Droits du français, l\u2019Action Française, l\u2019Action nationale, etc6.» Enfin, comme dernier trait de caractère en ce jour, reproduisons ces quelques lignes de Lionel Groulx qui écrivait sur le père Archambault: «Personnage dynamique, la tête toujours fourmillante de projets.Un remueur d\u2019hommes.Celui qu\u2019on ne voyait jamais entrer chez soi qu\u2019avec un peu de tremblement.Oui, qui n\u2019a pas été conscrit, un jour ou l\u2019autre, par le père Archambault?Que refuser à ce Jésuite, l\u2019action faite homme; et qui lui-même ne refusait rien?Apôtre, il l\u2019était jusque dans ses moelles; apôtre en toutes ses œuvres: nationales, sociales, et surtout, comme de soi, religieuses.Riposte vivante du grand-père radical et anticlérical, Joseph Papin, du temps l\u2019Institut canadien7».5.\tRichard Arès, Cahiers d\u2019histoire des Jésuites, 5, 1983, 119-120.6.\tRichard Arès, Relations, novembre 1966.7.\tLionel Groulx, Mémoires, tome 2, p.25. Nous recommandons Québec: dit ans de crise constitutionnelle, dossier constitué par Roch Denis, VLB Éditeur Autopsie du Lac Meech, la souveraineté est-elle inévitable, Pierre Fournier, VLB Éditeur La poudrière linguistique, la révolution tranquille 1967-1970, Pierre Godin, Boréal FLQ: un projet révolutionnaire, textes rassemblés par R.Comeau, D.Cooper et P.Valliperes, VLB Éditeur Maintenant ou jamais, Pierre Bourgault, Stanké La vie partisane, Andrée Ferretti, l\u2019Hexagone Un dernier blues pour Octobre, Pierre Turgeon, Libre Expression Quand Tocqueville et Siegfried nous observaient., Gérard Bergeron, Presse de l\u2019Université du Québec NOUS COMPTONS SUR VOUS Depuis 75 ans, L\u2019ACTION NATIONALE analyse les événements sociaux, politiques et économiques et fait le point sur la situation du Québec.De fait, c\u2019est la plus ancienne des revues québécoises, mais également la plus engagée.De Lionel Groulx à nos jours, L\u2019Action Nationale a su s\u2019adjoindre des collaborateurs de renom, qui ont marqué leur époque.Faites une ACTION.NATIONALE et recrutez un nouvel abonné.Remplir le coupon et retourner à: l\u2019Action Nationale, 82 rue Sherbrooke ouest, Montréal, Québec, H2X1X3 -Téléphone (514) 845-8533 Nom____ Prénom Adresse Ville Code postal________________________________ Téléphone: Bureau______________ Résidence Profession_________________________________ Abonnement\t1 an (10 numéros)\t2 ans (20 numéros) \t35,00$\t60,00$ Autres pays\t45,00$\t75,00$ Abonnement de soutien\t75,00$ et plus\t Étudiants\t20,00$\t On peut se procurer les numéros de la revue Grâce aux nombreux collaborateurs qui se sont joints à L\u2019ACTION NATIONALE, tous les numéros publiés depuis janvier 1988 ont suscité un vif intérêt, tant par les sujets traités que par la compétence et le prestige de leurs auteurs.On peut se procurer des exemplaires de ces numéros, au coût de cinq dollars l\u2019unité, en s\u2019adressant à L ACTION NATIONALE, tél.845-8533, 82 Sherbrooke ouest, Montréal, H2X 1X3.Quatre numéros spéciaux, qui constituent des dossiers de grande actualité, méritent particulièrement d\u2019être signalés: celui de janvier-février 1988, sur la situation linguistique au Québec, traitée notamment par Jacques-Yvan Morin et Gaston Cholette; celui de mai 1988, consacré à la situation présente et à l\u2019avenir de la population du Québec, préparé par Jacques Henripin et Yves Martin, avec la collaboration de spécialistes chevronnés; celui de juin 1989 sur la situation présente et l\u2019avenir du nationalisme canadien-français auquel ont collaboré dix-sept personnalités dont les énoncés méritent d\u2019être lus et vécus; celui d\u2019avril 1990 sur la jeunesse, signé de quinze personnalités québécoises.La plupart des numéros des années antérieures, soit depuis 1933, sont également disponibles.O Le réseau électrique du Québec pourrait faire trois fois le tour de la terre.L'hiver, il traverse la neige et le froid pour apporter lumière et chaleur.Hydro-Québec > S:-#* Ifllfllfl La Québécoise mm Promutuel-vie PROMUTUEL UNE COMPAGNIE D\u2019ASSURANCE-VIE PLEINE DE PROMESSES 7 SOCIÉTÉS NATIONALES DES QUÉBÉCOIS S\u2019UNISSENT À 42 SOCIÉTÉS MUTUELLES D\u2019ASSURANCE GÉNÉRALE POUR CONSTITUER UN IMPORTANT RÉSEAU DE DISTRIBUTION DE PRODUITS D\u2019ASSURANCE-VIE AU SERVICE DU QUÉBEC ET DES QUÉBÉCOIS POUR LA COLLECTIVITÉ LA QUÉBÉCOISE PROMUTUEL-VIE JULES FUGÈRE PRÉSIDENT RENÉ DAIGNEAULT DIRECTEUR GÉNÉRAL 134, RUE SAINT-CHARLES SAINT-J EAN-SUR-RICHELIEU (QUÉBEC) J3B2C3 Avec les hommages de Assurance-vie Desjardins SOCIÉTÉ NATIONALE D\u2019ASSURANCE 425, boulevard de Maisonneuve ouest bureau 1500, Montréal H3A 3G5 288-8711 HOMMAGE de la SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE du Centre du Québec HOMMAGE de la SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE de Montréal Avec les hommages du Mouvement National des Québécois et Québécoises et de ses sociétés affiliées Mouvement National des Québécois et Québécoises 2207, rue Fullum Montréal H2K 3P1 Tél.: (514) 527-9891 Télécopieur: (514) 527-9460 CLAUDE-PIERRE VIGEANT traducteur et publiciste 604, rue Waterloo London - Ontario N6B 2R3 DEVENEZ MEMBRE DE SOUTIEN DU MOUVEMENT QUÉBEC FRANÇAIS EN SOUSCRIVANT DEUX DOLLARS (ou plus).VOTRE CARTE DE MEMBRE VOUS PARVIENDRA SANS DÉLAI.LE MOUVEMENT QUÉBEC FRANÇAIS 82 rue Sherbrooke Ouest Montréal H2X 1X3 tél.: 845-8533 Vous recevrez un reçu qui rend votre don déductible des impôts fédéral et provincial.Nous déposerons votre don à la FONDATION ESDRAS-MINVILLE.Avez-vous fait parvenir votre souscription à la Fondation Esdras-Minville?Sinon, il est toujours temps de le faire.Libellez et adressez votre chèque à: LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE 82 ouest, rue Sherbrooke Montréal H2X 1X3 Rappel REVUE D\u2019HISTOIRE DE L\u2019AMÉRIQUE FRANÇAISE fondée en 1947 par Lionel Groulx 4 forts numéros par année BULLETIN D\u2019ABONNEMENT NOM ADRESSE Individus Étudiants (avec pièce justificative) Abonnement de soutien Institutions CANADA 40,00$ 20,00 60,00 40,00 AUTRES PAYS 44,00$ 24.00 64.00 44.00 REVUE D\u2019HISTOIRE DE L\u2019AMÉRIQUE FRANÇAISE, 261 avenue Bloomfield, Montréal, Que.H2V 3R6 Tel.: 271-4759 relations Le magazine québécois de l\u2019actualité sociale, politique et religieuse.Notre monde est trop malin, disait l'économiste Schumacher, il ne pourra pas survivre sans sagesse Dans un monde fébrile et désenchanté, le souci de la justice et l'espérience de la foi chrétienne ne sont plus un luxe, mais un guide de survie.Chaque mois, l\u2019équipe de Relations vous invite à dépasser l'anecdote pour questionner notre culture, analyser notre société, interpeller notre Église.ABONNEMENT 1 an (10 nos): 19,00$ à l\u2019étranger: 20,00$ RELATIONS 8100, boul.Saint-Laurent Montréal (Québec) H2P 2L9 Nos collaborateurs 1990-1991 Pierre AN CTI L François-Albert ANGERS Louis BALTHAZAR André BEAUCHAMP Jules BÉLANGER Léon BERNIER Louise BISSON Aurélien BOIVIN Gérard BOUCHARD Jacques BOULAY Gilles BOULET Jean-Louis BOURQUE Odina BOUTET Guy BOUTHILLIER Henri BRUN André BZDERA Jean CHAPDELAINE Solange CHAPUT-ROLLAND Guy CHARTRAND Roland CHAUSSÉ Gaston CHOLETTE Jean-Charles CLAVEAU Édouard CLOUTIER Paul-André COMEAU Daniel CÔTÉ Jean-Marc DALPÉ Sylvie d\u2019AUGEROT-AREND Gilles de la FONTAINE Bernard DENAULT Léon DION Gilles DORION Clermont DUGAS Fernand DUMONT Micheline DUMONT Jean-Pierre DUPUIS Philippe FALARDEAU Michel FICHET Carole GALAISE Madeleine GAUTHIER Philippe GÉLINAS Jean-Luc GOUIN Réginald GRÉGOIRE Denis GRENON Jean-Claude GUÉRARD Pierre HAMELIN Fernand HARVEY Julien HARVEY Jacques HENRIPIN André JOYAL Marcel LAFLAMME Simon LANGLOIS Ann LAPERRIÈRE Robert LAPLANTE Gaston LAURION Jacques LAZURE Michel LE BEL Jacques LECLERC Jean-Marc LÉGER Vincent LEMIEUX Brigitte LEPAGE Delmas LÉVESQUE Jean L\u2019HÉRIAULT Ligue d\u2019Action Nationale Doris LUSSIER Yves MARTIN Georges MATHEWS Jacques MAURAIS Julie MERCIER Rosaire MORIN Lise NOËL Edmond ORBAN Laurent OUIMET Roméo PAQUETTE Roland PARENTEAU Madeleine PLAMONDON Jacques POISSON Gilles PRONOVOST Jacques PROULX Bernard RACINE Marc RENAUD André RICHARD Jean-Jacques SIMARD Aurèle THÉRIAULT Marc TERMOTE Marc-Adélard TREMBLAY Rodrigue TREMBLAY Gérard TURCOTTE Pierre VADEBONCŒUR Pierre-André WILTZER La Ligue d\u2019Action Nationale Président honoraire: François-Albert Angers Président: Rosaire morin Vice- présidents: René blanchard Claude duguay Conseiller: Yvon GROULX Secrétaire- trésorier: Gérard turcotte Ex-président: Delmas Lévesque Membres: Thérèse baron André beauchamp Christiane bérubé Nicole BOUDREAU Guy BOUTHILLIER Michel BROCHU Louise-C.brochu Hélène chénier J.-Charles claveau Pierre dupuis Lucia ferretti Philippe gélinas Jean genest Léo JACQUES Denise julien Jacques houle Marcel laflamme Pierre lamy Robert laplante Alain laramée Yvon LECLERC Jean-Marc léger Jacques martes Georges meyers Denis MONIÈRE Jacques-Yvan morin Jean-Marcel paquette Roméo paquette Hélène p.-bailiargeon Charles poirier Juliette rémillard Gilles RHÉAUME Jean-Jacques roy L.-Philippe st-martin André THIBAUDEAU Pierre trépanier Membres honoraires: Jacques boulay Marcel chaput Membre émérite: Anna L.normand L\u2019Action Nationale Revue d\u2019information nationale, dont les origines remontent à 1917, L\u2019Action Nationale est la plus ancienne publication nationaliste du Québec.Fondation Esdras-Minville Créée en 1975, la Fondation Esdras-Minville recueille des fonds destinés à des activités nationales, notamment en assumant la permanence de la publication de L Action Nationale.Éditions de L\u2019Action Nationale Par son service d\u2019éditions, L Action Nationale permet la publication et la diffusion d\u2019ouvrages traitant de questions nationales.82, rue Sherbrooke ouest Montréal H2X 1X3 (514)845-8533 L\u2019Action Nationale 75e année «Aujourd\u2019hui, les temps sont changés.Un élément nouveau, la richesse, est apparu.Au double devoir que nous a légué le passé, s\u2019ajoute celui d\u2019être de notre époque en manifestant, sur un terrain nouveau, nos activités renouvelées et instruites.Pour beaucoup, on ne saurait trop le répéter, la question nationale est une question économique.Non pas, comme on voudrait parfois nous le faire dire, que la fortune soit le bien suprême.Elle n\u2019est qu\u2019un moyen.» Édouard Montpetit L'Action Française, janvier 1917, p.2."]
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