L'action nationale, 1 octobre 1974, Octobre
[" L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXIV, Numéro 2\tOctobre 1974\t$1.00 PLANIFICATION HUMAINE DE L'ÉDUCATION Mme Paul Normand SYSTÈME SCOLAIRE AMÉRICAIN Jules-B.Gingras NATIONALISME ET MUHANISME CHEZ LÉO PARISEAU Lise Trépanier EUGÈNE LAPIERRE, MUSICIEN ET NATIONALISTE Ernest Schenck LE GOÉLAND, PAR LIVINGSTONE Georges Allaire MIRON, LE LIBÉRATEUR Thérèse Fabi POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES Pages Mme Paul NORMAND: La planification humaine de l\u2019éducation 111 Jules-Bernard GINGRAS : Le système scolaire américain .130 Lise TRÉPANIER : Le nationalisme est un humanisme .143 Ernest SCHENCK : Eugène Lapierre .164 Georges ALLAIRE : Le Goéland, par Livingstone .170 Thérèse FABI : Miron, le libérateur .179 Lettre de Chine .193 Dépôt légal \u2014 2e semestre 1974 Bibliothèque nationale du Québec François-Albert Angers LA COOPÉRATION \u2022 Le premier tome vient de paraître aux éditions Fides (245 est, bout.Dorchester, Montréal \u2014 861-9621).Le deuxième tome paraîtra cet automne.Il s\u2019agit d\u2019une oeuvre d\u2019envergure internationale et la plus importante aussi pour construire le Québec nouveau.Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 L\u2019ACTION NATIONALE Volume LXIV, Numéro 2\tOctobre 1974 $1,00 La planification humaine de l'éducation par Madame Paul Normand Cet article de Mme Normand fut publié dans notre numéro d\u2019octobre 1974.Des erreurs invraisemblables dans la pagination rendaient ce puissant article à peu près incompréhensible.De nombreuses prostestations, combien justifiées!, nous le font reproduire ici, avec la bonne pagination.Ceux qui font relier leur collection de la revue n\u2019auront alors qu'à détruire l'article d\u2019octobre pour le remplacer par celui-ci. 112 L'ACTION NATIONALE Les projets éducatifs Est-il possible d\u2019esquisser la synthèse du PROJET EDUCATIF, synthèse à laquelle se sont consacrés des équipes d\u2019hommes renseignés et importants ?Je citerai, en exemple, les membres du Comité catholique qui viennent d\u2019éditer une plaquette, VOIES ET IMPASSES, d\u2019une très haute élévation de pensée et d\u2019une clarté qui est une joie pour l\u2019intelligence.Le Comité catholique s\u2019est inspiré, pour son travail, d\u2019un document d\u2019une valeur encore plus mondiale, celui de M.Edgar Faure qui, au service de l'Unesco, a lancé l\u2019an dernier le volume intitulé APPRENDRE À ÊTRE et dont l\u2019impact sur l\u2019orientation pédagogique des États et des peuples contemporains ne fait que commencer à se faire sentir.M\u2019appuyant sur ces études d\u2019envergure et sur quelques autres, je crois répondre aux besoins de notre temps en intitulant cet article : « LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION ».Le mot important c\u2019est le mot ÉDUCATION ou, si vous préférez le PROJET ÉDUCATIF que les États, les partis politiques, les philosophes, les pédagogues, les sociologues essaient d\u2019élaborer pour mieux préparer la jeunesse à affronter les tâches de demain.N\u2019y a-t-il pas jusqu'à la Centrale des enseignants du Ouébec (C.E.Q.) qui s\u2019intéresse à un PROJET ÉDUCATIF dans des publications comme L\u2019ÉCOLE AU SERVICE DE LA CLASSE DOMINANTE parue en juin 1972 ?N\u2019y a-t-il pas les socialistes qui, comme Georges Snyders, s\u2019opposent aux pédagogies non-directives et élaborent un système d\u2019éducation où, sous les affirmations répétées de démocratie et de liberté, il est évident que l\u2019on cherche les moyens les plus efficaces pour enchaîner les esprits à des théories et à des systèmes ?Bref, il y a des dizaines de PROJETS ÉDUCATIFS qui veulent s\u2019imposer dans le monde en s\u2019entrechoquant et en se détruisant les uns les autres.Nous, les chrétiens, avons-nous un PROJET ÉDUCATIF à présenter ?S\u2019il est vrai que l\u2019Église est experte en humanité, elle doit bien LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 113 avoir uno formule générale à proposer pour l\u2019éducation de l\u2019humanité.L\u2019enjeu de cet article est de taille et l'ampleur du sujet à traiter a de quoi effrayer.Notre marche Tout ceci bien considéré nous permet de comprendre quel point de départ s\u2019impose à nous : quel genre d'éducation et de culture voulons-nous pour notre jeunesse ?Il faut nous entendre sur les buts majeurs de l\u2019ACTE ÉDUCATIF, que cet acte se manifeste à la maison par l\u2019éducation familiale, à l\u2019école par l\u2019éducation scolaire ou dans la rue par l\u2019éducation civique.Une fois ces grands objectifs définis et décrits, une fois opéré le ralliement des parents de chez nous autour de ces buts, nous pourrons mieux, dans un deuxième point, définir les tâches de la planification.Il ne s\u2019agira pas d\u2019une planification par organigramme, financement ou bâtisses à construire mais il s\u2019agira de la PLANIFICATION à établir entre tous les groupes humains intéressés à l\u2019éducation et à la convergence de leur action dans le développement du PROJET ÉDUCATIF envisagé pour tout le pays ou pour telle école en particulier.Une fois ces bases solides posées, nous terminerons en signalant quelle doit être la part des parents et leurs responsabilités.Le rôle des parents s\u2019est considérablement modifié en ces dernières années.L\u2019école ne peut plus se faire sans eux, la démocratie non plus, de sorte que de nouvelles structures de solidarité deviennent extrêmement importantes si nous, les parents, nous ne voulons pas être étouffés, dépassés, comptés pour marginaux.Arrivons-en donc à la description des objectifs que nous croyons fondamentaux dans tout PROJET ÉDUCATIF valable pour le Québec.I \u2014 LES OBJECTIFS MAJEURS DE L'ÉDUCATION AU QUÉBEC Tous nos gestes, consciemment ou non, volontairement ou non, que nous les posions spontanément ou 114 L\u2019ACTION NATIONALE après mûre réflexion, découlent, en éducation, d\u2019une certaine conception que nous nous faisons de l\u2019homme et du développement auquel nous croyons que l\u2019homme est appelé.C\u2019est donc à partir de cette conception de l\u2019homme que nous en arrivons à élaborer notre conception de la culture.Les marxistes, les nationalistes des pays nouveaux, les démocraties et les chrétiens, tous cherchent à exprimer le type de culture recherchée à partir de leur conception de l'homme.La Chine de Mao, l\u2019Espagne de Franco, l\u2019URSS, le Québec ont le même point de départ que les États-Unis : ce point de départ c\u2019est UNE conception de l\u2019homme.On sait à quel point cette conception peut être différente d\u2019un pays à l\u2019autre, d\u2019une société à l\u2019autre, d\u2019une époque à l\u2019autre.Pour nous chrétiens, la pensée de l\u2019Église, soit par le Concile, soit par les Évêques du monde entier, soit par ceux du Québec, cette pensée nous est familière : pour beaucoup d\u2019entre nous, on peut même aller jusqu\u2019à dire qu\u2019elle fait partie de nous, qu\u2019elle nous est consubstantielle.En repassant ces documents de notre Église et de nos Évêques et en réfléchissant sur les données valables encore de nos traditions, nous pouvons arriver à sortir des multiples confusions \u2014 si faciles en notre temps où les mass-média nous embrouillent par la vision kaléidoscopique qu\u2019ils nous donnent des choses.Nous pouvons arriver à extraire des éléments essentiels sans lesquels notre PROJET ÉDUCATIF ne serait ni chrétien, ni, à vraiment parler, humain.Nous croyons pouvoir ramener ces éléments essentiels à cinq : une conscience, une pensée, une parole, une compétence, un corps.Remarquez bien, l\u2019épanouissement de l\u2019homme ne sera complet que si son éducation a réussi à intégrer ces cinq éléments fondamentaux.Sans cela, il n\u2019y a pas de culture véritable, pas de développement humain ni de progrès chrétien dans la personnalité des jeunes et aussi des adultes qui demandent un complément de leur être par l\u2019éducation permanente. LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 115 D'abord une conscience 1) Tout PROJET ÉDUCATIF doit viser à développer la conscience de l\u2019être humain quel qu\u2019il soit : arriéré ou sur-doué, riche ou pauvre, prolétarien ou bourgeois.Les sciences géophysiques et anthropologiques nous révèlent quels sont les grands jeux entre l\u2019homme et la terre mais c\u2019est la religion qui nous enseigne les grands jeux entre l\u2019homme et Dieu.Et c\u2019est seulement dans l\u2019étude de ces relations verticales que les individus et les peuples apprennent à justifier les différences entre le bien et le mal, à distinguer l\u2019essentiel de l\u2019accessoire et surtout à comprendre le sens de leur vie.En omettant cette éducation de la conscience, les écoles complètement neutres livrent à la société des jeunes qui ne sont pas orientés, qui ne peuvent comprendre le pourquoi de la vie.Ainsi privés des grands objectifs directeurs dans leur pensée et leur action, ils s\u2019égarent facilement et les angoisses existentielles très profondes qui en résultent ne peuvent souvent trouver quelque éphémère soulagement que chez le psychiatre et dans le don-juanisme obsessionnel.Ils sont à la dérive.James-A.Mitchener, romancier américain, dans son livre The Drifters, a bien analysé la démarche et le sort de ces jeunes déboussolés.Dieu est venu solliciter l\u2019alliance de l\u2019homme.Il est venu lui enseigner les grands objectifs de la vie et les chemins sûrs pour son épanouissement en humanité et en sainteté.On n\u2019omet pas cet enseignement de Dieu sans courir de graves risques spirituels et sans payer nos omissions par des aveuglements de la conscience.Est-ce que ce n\u2019est pas l\u2019aveuglement de la conscience qui explique en grande partie, sinon totalement, les spectaculaires excès de notre civilisation en ce qui regarde l\u2019argent, le corps humain, le mariage, l\u2019avortement, etc.?Tout PROJET ÉDUCATIF valable doit donc comprendre la formation de la conscience.La famille, l\u2019école et jusqu\u2019à un certain point la cité doivent s\u2019appliquer à cette formation essentielle : la formation des citoyens à 116 L'ACTION NATIONALE I honnêteté et la formation des chrétiens à la vertu évangélique sont des éléments fondamentaux pour que nos démocraties demeurent vivables, c\u2019est-à-dire pour qu\u2019elles soient des systèmes à mesure humaine.Et une conscience religieuse Le Comité catholique du Conseil supérieur de l\u2019Éducation a écrit des pages très belles sur ce sujet.Tout PROJET ÉDUCATIF ambitionnera d\u2019aider la personne humaine à parvenir au plein-être.Or, dit-il, « les fonctions de la religion demeurent aujourd\u2019hui tout aussi actuelles et signifiantes qu\u2019elles pouvaient l\u2019être autrefois.» Avec le sociologue américain Andrew Greely, il ramène ces fonctions à cinq : « 1) Fonction de signification : la religion a pour rôle de révéler le sens profond des réalités humaines.2) Fonction d\u2019appartenance : la religion noue des liens de communion, elle crée des communautés de pensée, de célébration, d\u2019engagement.3) Fonction d\u2019intégration : la religion permet d\u2019accepter et d\u2019intégrer des zones d\u2019existence ou des univers encore indomptés et menaçants (l\u2019avenir, le moi profond, les divisions sociales).4) Fonction de contact avec le sacré : la religion met en relation avec le divin par les rites, les fêtes, les sacrements.5) Fonction de guide moral : la religion donne des pôles de référence pour le choix des valeurs et le discernement dans l'action.C\u2019est dans la ligne de ces cinq fonctions qu\u2019il faut voir l\u2019apport particulier de l\u2019éducation religieuse au PROJET ÉDUCATIF de l\u2019école» (VOIES ET IMPASSES, par.49).Alimenter une pensée pas seulement le contenant mais aussi le contenu 2) Le PROJET ÉDUCATIF doit aussi faire une place capitale à la pensée.Ce qui rend l\u2019homme supérieur à l\u2019animal, ce qui lui donne une dignité incomparable, ce qui le rend à l\u2019image de Dieu, c\u2019est vraiment l\u2019existence de l\u2019intelligence.C\u2019est par le travail de l\u2019intelligence que l\u2019homme apprend à diriger sa vie, à opérer ses choix et à se délivrer des esclavages, autant ceux qui viennent LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 117 des États que des systèmes ou des groupes de pression.L\u2019homme est grand et libre, d\u2019abord et avant tout, par son intelligence.Il importe donc de lui donner dans la famille et à l\u2019école une place de choix.L\u2019enfant n\u2019est pas né pour jouer.Le jeu, comme tout ce qu'il fait, doit être moyen de se développer.Car l\u2019enfant est né pour devenir homme, toujours plus homme.L\u2019enfant est né pour se développer dans le sens de ce qui lui donnera le goût d\u2019acquérir toujours plus-d\u2019être.La famille et l\u2019école donneront donc la priorité au développement de l\u2019intelligence afin que les jeunes apprennent à apprendre : il faut qu\u2019ils apprennent ce qu\u2019est une pensée cohérente et ce qu\u2019est une pensée anarchique ; il faut qu\u2019ils apprennent à bâtir un raisonnement parce que c\u2019est là un fondement assuré de rectitude d\u2019esprit chez l\u2019homme.Un autre aspect est aussi important : seul le développement de l\u2019intelligence donnera une ouverture sur l\u2019esprit scientifique et sur l\u2019esprit critique.Ces deux formes sont absolument nécessaires pour qu\u2019un citoyen puisse arriver à comprendre notre monde et son journal quotidien sans s\u2019y laisser empêtrer comme dans une toile d\u2019araignée.L\u2019apprentissage de la culture suppose un PROJET ÉDUCATIF qui, dans la famille et à l\u2019école, se fera dans l\u2019équilibre et l\u2019art de la mesure dans l\u2019acte de soupeser les arguments pour ou contre qui nous sont offerts à propos de tout, à la télévision et dans tous les mass-média.Les opinions sont contradictoires et habilement présentées.Écoutez les partisans de l\u2019avortement.Écoutez ensuite ceux qui le combattent.Seule l\u2019intelligence en activité rend capable de choisir librement le bien, surtout si l\u2019éducation religieuse a déjà donné des critères, des points de référence pour juger et agir.Je signale que notre temps a un urgent besoin d\u2019intelligences équilibrées car la culture ce n\u2019est certainement pas d\u2019apprendre à la moitié des hommes comment se débarrasser par la révolution ou la violence de l\u2019autre moitié du monde.Le développement d\u2019un juste 118 L'ACTION NATIONALE esprit critique nous délivrera des emballements pour les systèmes totalitaires.Des intelligences équilibrées sauront préparer aux générations futures moins des prisons organisées que des sociétés solidaires et ouvertes aux échanges, aux communications, aux amitiés et aux collaborations essentielles.L'art de communiquer 3) La culture comporte un troisième élément essentiel : la parole.La langue est l\u2019instrument par excellence de communication.Si la famille et l\u2019école ne développent pas l\u2019usage de la parole écrite ou vocale, nous créons un prolétariat culturel et des zones de sous-développement psychologique.C\u2019est par la parole que chacun dit quelle est sa personnalité et bien mieux que tout carnet scolaire ou que tout dossier scolaire cumulatif.La présence d\u2019une personnalité se fait sentir avant tout par la parole.La qualité de la langue et la maîtrise de la parole sont des éléments essentiels pour apprendre comment acquérir plus-d\u2019être.Pour le Québec, notre système d\u2019enseignement est plus ou moins un succès, plus ou moins une banqueroute, dans la mesure même où les étudiants possèdent ou ne possèdent pas un outil d\u2019expression valable.Le charabia, le français lépreux rempli de jurons, de « sacres » et d\u2019ordures ne font que signaler à tous notre état d\u2019infériorité, notre état de dépendance, nos misères urbaines et notre impuissance créatrice.Les sous-cultures ou les contre-cultures nous font perdre un temps précieux alors que nous sommes à la recherche de nous-mêmes, alors que nous avons un tel besoin de nous affirmer et que nous voulons tant acquérir un surplus d\u2019être.Le vocabulaire précis, l\u2019articulation acceptable, les termes techniques maîtrisés, l\u2019orthographe assurée sont des acquis pour la vie entière.Nos écoles ne doivent pas devenir des lieux de corruption pour le langage et ne transmettre que le pire de notre lourd héritage historique.Si elle veut éduquer, élever, faire donner le meilleur, l\u2019école doit absolument donner la capacité de trans- LA PLANIFICATION HUMAINE DE L'ÉDUCATION 119 mettre des messages qui soient compris par tout le groupe national et non seulement par des groupes isolés.À ce point de vue la télévision a beaucoup aidé l\u2019école mais un certain théâtre, un certain cinéma et une certaine chansonnette de chez-nous sont en train de pourrir la situation.Tous les éducateurs, tous les parents, les administrateurs et les étudiants aussi doivent prévoir dans le PROJET ÉDUCATIF un redressement substantiel de la situation.Sinon mériteraient-ils d\u2019être appelés des éducateurs ?La simple passivité en une matière si importante ne nous ferait-elle pas complices dans la décadence et l\u2019appauvrissement de notre peuple ?La fructification des talents 4) Le quatrième élément distinctif d\u2019un PROJET ÉDUCATIF pour le Québec devrait être la compétence humaine, académique et professionnelle.Ici, nous sentons le besoin de réaffirmer notre conviction qu\u2019une solide culture générale est essentielle plus que jamais pour l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui.Avant et accompagnant l\u2019apprentissage d\u2019un métier, d\u2019une technique ou d\u2019une spécialisation, les jeunes doivent apprendre le dur métier d\u2019être homme.Dans une démocratie, quand un citoyen vote, ce ne devrait pas être parce qu\u2019il est un ouvrier spécialisé MAIS BIEN parce qu\u2019il est informé de tous les intérêts humains, comme professionnel, comme parent, comme consommateur, comme chrétien, comme homme touché par les aspects internationaux, financiers, sociaux de la vie au Québec tout entier.Une fois affirmée l\u2019importance de cette culture générale, il faut bien signaler l\u2019importance de la compétence.L\u2019homme doit être utile à ses frères les hommes : il pourra l\u2019être de mille façons différentes mais il le sera avant tout par son métier, son travail et sa compétence professionnelle.Surtout en ce qui regarde l\u2019éducation permanente, l\u2019élève qui est maintenant un adulte demande à l\u2019État, à l\u2019industrie et à l\u2019école de multiplier ses chances d\u2019acquérir la compétence, c\u2019est-à-dire de développer ses talents à leur maximum d\u2019efficience et de 120 L'ACTION NATIONALE qualité en quelque secteur que ce soit des travaux auxquels se consacre la caravane humaine.Nous avons besoin de financiers experts, d\u2019économistes, d\u2019industriels, de coopérateurs compétents, d\u2019architectes imbus d\u2019une politique familiale, d\u2019ouvriers qui soient autre chose que des manoeuvres et de sempiternels retours à la liste trop longue des chômeurs.Par ce souci de développer les compétences dont les hommes sont capables, et celles des femmes aussi évidemment, nous entrons dans une conception de l\u2019humanisme dont plusieurs aspects sont neufs, reliés à révolution des cultures et des sociétés.Autrement dit, les PROJETS ÉDUCATIFS doivent inspirer aux jeunes non seulement le goût d\u2019apprendre mais aussi le goût de se dépasser, le goût d\u2019être meilleurs, le goût d\u2019être une personnalité qui n\u2019atteint jamais un plateau où elle pourrait s\u2019installer, se croire arrivée, sans plus chercher à s\u2019améliorer.Des corps et des caractères 5) Finalement le PROJET ÉDUCATIF doit inclure la protection et le développement d\u2019un corps en santé.Ici donc les sports, dans le développement de la personnalité globale, prennent une importance que nous ne pouvons pas traiter à la légère.D\u2019autres pays ont le service militaire obligatoire.Grâce à Dieu, nous n\u2019en avons pas besoin mais nous avons tout de même la responsabilité de préparer des corps solides, des santés épanouies.Ajoutons à ces brèves remarques qu\u2019aujourd\u2019hui, dans nos grandes polyvalentes, ce sont les professeurs d\u2019éducation physique qui demeurent, à peu près les seuls, à assumer la responsabilité d\u2019enseigner à la jeunesse la discipline de soi, la maîtrise du corps et l\u2019importance d\u2019un bon gouvernement de soi-même par la formation du caractère et de la volonté.C\u2019est terrible à dire : trop de familles ont oublié cet aspect du PROJET EDUCATIF familial et notre système des grandes polyvalentes a fait des écoles où on enseigne de tout excepté LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 121 l\u2019art du bon gouvernement de soi.C\u2019est par le biais des sports ou d\u2019organisations comme le scoutisme que les parents trouveront le plus facilement les aides nécessaires à l\u2019épanouissement de la personnalité de leurs jeunes en ce qui regarde l\u2019équilibre émotif et volontaire.Voilà une description des objectifs majeurs d\u2019un PROJET ÉDUCATIF au Québec.Tout le reste vient s\u2019y adosser, doit être coordonné comme autant d\u2019appuis et de contreforts.Nous manquerions à nos responsabilités si nous ne donnions la priorité à ces cinq éléments de toute bonne formation.Mais cette éducation totale sera plus ou moins atteinte, plus ou moins valable selon que les agents de l\u2019éducation convergeront ou ne convergeront pas vers ces objectifs majeurs.Voilà l\u2019objet de notre deuxième point.Il \u2014 COOPÉRATION NÉCESSAIRE DES AGENTS D'ÉDUCATION Les officiels Ils sont nombreux ceux que l\u2019éducation intéresse et ceux qui y jouent une influence dynamique.Il y a d\u2019abord et avant tout peut-être les planificateurs, ceux qui s\u2019appellent fonctionnaires du ministère de l\u2019Éducation et que le peuple connaît plutôt sous le nom de technocrates.Ils ont une immense responsabilité puisque leur rôle consiste à envisager l\u2019ensemble de tout le PROJET ÉDUCATIF sous tous ses aspects déterminants.Ils représentent la part de l\u2019État qui devient de plus en plus envahissante malgré toutes les promesses de décentralisation et d\u2019amélioration de l\u2019autonomie locale.Si, imbus de leurs pouvoirs, les fonctionnaires imposent leurs décisions à la population, nous en arrivons au type de relations si connues dans les régimes totalitaires alors que le Dieu-État parle et que les serviteurs écoutent.Mais si, attentifs aux besoins du peuple, les fonctionnaires adoptaient comme règle, dans toute la mesure du possible, de répondre aux demandes expri- 122 L'ACTION NATIONALE mées par les groupes sociaux, nous verrions se mu'ti-plier les organismes de représentation dans toutes les régions et tous les groupes du pays dans le but d\u2019engager un dialogue enrichissant et bénéfique au bien commun.Le choix entre ces deux attitudes diamétralement opposées dépend de la conception de la société dont s\u2019inspirent les fonctionnaires-planificateurs qui, en démocratie, devraient être au service de la population payeuse de taxes et de salaires.Les maîtres Puis, il y a les enseignants.Les parents ne peuvent absolument pas se passer d\u2019eux et de leurs compétences spécialisées.Les parents leur confient leurs enfants et le pays leur remet sa population presque entière à recycler.La tâche et la responsabilité des enseignants devant le pays et les parents sont donc énormes.Ils peuvent s\u2019isoler des autres agents d\u2019éducation et par le truchement de leur syndicat devenu si puissant, ils peuvent développer une pensée concevant le syndicat comme un ghetto où puiser toutes leurs idées sociales et accorder la priorité aux aspects professionnels de leur tâche.Repliés sur eux-mêmes, ils peuvent laisser mûrir des rancunes, prendre des attitudes de revendication et de contestation, comme la contestation contre le ministère de l\u2019Éducation qui est leur employeur lointain ou contre les commissions scolaires qui sont leur employeur prochain, comme la contestation contre les parents et les étudiants.Bref, ils peuvent contester toute la société telle qu\u2019elle est faite et se mettre ainsi dans le pire état d\u2019esprit pour enseigner et éduquer.S\u2019ils acceptaient certaines propositions extrêmes de leur syndicat ils pourraient arriver à susciter contre eux une complète méfiance de la part d\u2019une grande partie et même de toute la population.Mais s\u2019ils dépassent la politisation, s\u2019ils se donnent d\u2019abord et avant tout à leur tâche première qui est d\u2019aider les jeunes à s\u2019épanouir, à apprendre et à s\u2019ouvrir sur le monde pour le rendre meilleur, ils peuvent devenir, ils devraient devenir des prolongements de la LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 123 famille et d\u2019éminents collaborateurs de l\u2019Église et de la Nation en présidant aux lentes maturations de la personnalité à partir de l\u2019élémentaire jusqu\u2019à la fin du CEGEP.Les cadres Les principaux et les commissions scolaires, à cause de leurs pouvoirs, sont ceux qui, par leur conception de l\u2019école, peuvent le mieux la rendre humaine et qui par leur politique d\u2019emploi peuvent assurer le caractère d\u2019excellence académique et religieuse des institutions qu\u2019ils dirigent.Par exemple, une école ne sera vraiment confessionnelle que lorsque les commissaires engageront pour cette école une équipe de maîtres qui auront accepté librement de faire converger toute leur action et tout leur enseignement dans la lumière et l\u2019inspiration de l\u2019Évangile.Ce sont eux qui peuvent expliciter cette politique d\u2019emploi à l\u2019État, à ses universités et aux candidats à l\u2019enseignement de telle sorte que le marché des enseignants soit exactement renseigné sur les exigences de l\u2019emplci et du genre de service que les populations locales attendent d\u2019eux.Les parents Finalement il y a aussi les parents.Ils peuvent rester passifs, indifférents à la chose scolaire.Alors par subsidiarité les autres agents d\u2019éducation les remplaceront et les parents n\u2019auront aucune raison de se plaindre.Ce qui me déplaît le plus chez les parents ce sont leurs plaintes alors qu\u2019ils ne font rien pour remédier aux situations qu\u2019ils voudraient voir s\u2019améliorer.L\u2019action des parents, prise famille par famille, n\u2019a aucune chance d\u2019influencer et ne peut modifier quoi que ce soit.C\u2019est pourquoi les parents sont appelés à jouer un nouveau rôle.Depuis l\u2019implantation du Rapport Parent, ils doivent absolument voir l\u2019importance de leur rôle social.L\u2019individualisme et l\u2019esprit familial ne suffisent plus à notre époque : les parents doivent s\u2019intéresser et apporter leur collaboration à la chose publique.Il leur faudra engager un dialogue continu et sympathique avec 124 L'ACTION NATIONALE les autres agents de l\u2019éducation.Ce dialogue les entraînera inévitablement à s\u2019engager pour une formule ou l\u2019autre et à préciser ce qu\u2019ils veulent par rapport aux éléments formateurs d\u2019une personnalité que nous avons développés dans notre première partie.S\u2019ils désirent des écoles confessionnelles pour leurs enfants ils verront qu\u2019ii est nécessaire de demander des écoles « communes » pour les autres groupes de leur région qui ne vivraient pas de la même croyance qu\u2019eux.Ils verront avec plus de réalisme les conditions d\u2019un véritable engagement chrétien.Déjà les parents du Québec sont invités à jouer un rôle intéressant comme agents d\u2019éducation.La loi 27 leur ouvre les portes de l\u2019école avec les comités d\u2019école et celles des commissions scolaires avec les comités de parents.La tâche de ces comités ne fait que commencer à prendre forme.Il leur appartiendra de veiller à la politique d\u2019emploi des maîtres, de choisir ceux, par exemple, à qui confier l\u2019éducation sexuelle des jeunes à l\u2019école, d\u2019être sempiternellement vigilants en ce qui regarde la priorité à accorder aux cinq éléments essentiels du PROJET ÉDUCATIF.Ils auront à servir de corps intermédiaire entre l\u2019école et la population qu\u2019ils avertiront de ce qui se passe à l\u2019école et à qui ils demanderont de les appuyer en toutes les réformes désirées.Relativité des comités d'école Ici nous touchons une dimension nouvelle : les comités d\u2019école et les comités de parents n\u2019ayant aucun pouvoir réel auprès des autorités, ne seront vraiment puissants que s\u2019ils s\u2019appuient sur une opinion publique dynamique.L\u2019opinion publique est formée par l\u2019ensemble de la population, par toutes les familles mais surtout par cette élite de parents qui auront consenti à étudier, mois après mois, les vrais problèmes de la famille et de l\u2019éducation.Par leurs convictions, ces parents arriveront à désirer une action éclairée dans leur milieu.Unis en associations locales, ils seront tout à fait désignés LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 125 pour appuyer, comme représentant l\u2019opinion publique éclairée, les justes demandes des comités d\u2019école et des comités de parents.Les comités seuls, sans les associations de parents, n\u2019ont qu\u2019une efficacité relativement peu importante mais appuyés par les associations de parents ils peuvent aborder les questions vraiment vitales de la formation de la jeunesse ; ils aideront les autres agents de l\u2019éducation à sortir des dédales de l\u2019organisation et des techniques ; ils les obligeront en quelque sorte à voir et à résoudre les problèmes humains de l\u2019école.Humaniser et christianiser l\u2019école devraient être les tâches principales des parents organisés et rendus solidaires par leurs associations de parents et leurs comités d\u2019école.Vous êtes appelés à jouer un rôle essentiel dans cette évolution.Nous sommes donc partis de la nécessité d\u2019établir un dialogue confiant et constant entre tous les agents intéressés à l\u2019éducation.À ceux que nous avons énumérés, il faudrait ajouter les agents de la pastorale et de la catéchèse.Non seulement solidaires entre eux, les parents doivent se sentir solidaires avec les autres groupes que nous venons d\u2019énumérer.Il faudrait qu\u2019ils multiplient les occasions de rencontre et d'information avec les commissaires, avec les agents de la pastorale et de la catéchèse, avec les principaux et les professeurs.Cela fait du bien de revoir, ensemble et souvent, les grandes lignes et les grands défis du PROJET ÉDUCATIF où nous nous sommes engagés.La démocratie vivante Les parents comprendront très vite qu\u2019avec les renseignements acquis, ils peuvent mieux faire valoir leur point de vue.Très vite aussi iis s\u2019apercevront que leur point de vue est très vite oublié.En insistant pour que les autorités civiques et religieuses en tiennent compte, les parents comprendront par la vie elle-même l\u2019importance de la DÉMOCRATIE DE PARTICIPATION.La DÉMOCRATIE, c\u2019est eux.Leur recherche du bien commun 126 L'ACTION NATIONALE révèle de telles ramifications dans tous les domaines des sciences humaines, physiques et théologiques et une telle importance pour l\u2019avenir de toute la société, qu\u2019ils arriveront, par le biais de l\u2019école, à entrevoir toutes les rénovations qu\u2019exigerait une société ouverte aux problèmes de la famille.Far exemple, si les écoles ferment tant de classes et remercient tant de professeurs, en ces années, ils rechercheront les causes de la dénatalité et les trouveront peut-être dans une baisse du sens moral, dans un laxisme excessif en faveur du divorce et de l\u2019avortement, dans une politique antifamiiiale du logement.Quelles que soient les raisons, les parents unis remonteront infailliblement à des problèmes qui letir donneront de nouvelles ouvertures sur l\u2019organisation de la société et de la place qui y est faite à la famille.Ils voudront organiser un monde meilleur pour les familles.Ouverture internationale En étudiant en tables-rondes avec les autres responsables de l\u2019éducation, ils prendront conscience des récents développements de la pensée éducative dans les cercles informés de l\u2019UNESCO.Par exemple, ne faudrait-il pas que tous les responsables, sans exception, étudient cette étonnante proposition, la quatorzième du Rapport Faure qui affirme: « L\u2019éthique nouvelle de l\u2019éducation tend à faire de l\u2019individu le maître et l\u2019auteur de son propre progrès culturel » et cette autre, la vingt-et-unième qui est ainsi énoncée : « Les enseignés, jeunes et adultes, doivent pouvoir exercer des responsabilités en tant que sujets, non seulement de leur propre éducation, mais de l\u2019entreprise éducative dans son ensemble » ?Ces deux seules propositions changent les structures traditionnelles de l\u2019école, exigent une nouvelle formation pour les maîtres et accordent une nouvelle importance aux étudiants dans la marche même de l\u2019entreprise éducative.Ces quelques points suffisent pour nous montrer jusqu\u2019à quel point un monde nouveau est à se faire et que les parents doivent être présents aux transformations qui s\u2019en viennent pour qu\u2019aucune des LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019ÉDUCATION 127 valeurs qu\u2019ils croient essentielles ne se perdent et que le PROJET ÉDUCATIF ne sorte pas amoindri mais véritablement enrichi pour le bien de la nation et de l\u2019Église que confronte déjà le «choc du futur».Et nous n\u2019avons pas encore envisagé le rôle que les parents seront appelés à tenir quand l\u2019utilisation des technologies intermédiaires, telles que radio et télévision, maintenant classiques, deviendra systématique et contribuera à une presque totale rénovation de l\u2019école.Peut-être même que l\u2019école, comme édifice séparé, sera devenu désuet.Les techniques transformeront beaucoup /es modes de planification de l\u2019éducation mais les agents seront toujours aussi essentiels.La dimension humaine est l'apport des parents Il serait donc extrêmement important qu\u2019il y ait une PLANIFICATION HUMAINE et celle-là ne se fera pas sans les parents.Eux seuls peuvent insister sur une stratégie de l\u2019innovation qui n\u2019oublie pas la dimension humaine.Nos parents n\u2019étaient à peu près pas présents lorsqu\u2019on a construit les écoles polyvalentes géantes et nous n\u2019avons pas fini de réparer les dégâts causés par leur absence.Aujourd\u2019hui les stratégies novatrices sont globales ; elles ne se feront pas par la simple accumulation d\u2019innovations partielles et spontanées ; elles seront le fruit de longues réflexions sur la société, son orientation et sur l\u2019accommodement de ces idées au PROJET ÉDUCATIF vu comme un ensemble dont dépendra la conception qu\u2019on se fera de la préparation des jeunes et du sens qu\u2019on donnera à la vie entière.CONCLUSION Les objectifs majeurs de l\u2019éducation ayant été examinés et la solidarité de tous les agents d\u2019éducation ayant été soulignée, il me reste à insister encore davantage sur l\u2019importance de plus en plus grande que prendra l\u2019action des parents.Les rénovations qui se sont faites sans eux, ont toutes ou presque toutes été des 128 L\u2019ACTION NATIONALE échecs.Le monde moderne qui s\u2019ouvre sur un monde futur plein de possibilités dont nous commençons à avoir une idée, nous permet de résumer le nouveau rôle des parents : 1)\tils seront appelés à jouer un rôle social de plus en plus important.Au Québec, cela est neuf et les services du ministère de l\u2019Éducation commencent à s\u2019en rendre compte ; 2)\tc\u2019est par les parents, plus nombreux et mieux préparés, que s\u2019introduira au Québec une véritable démocratie de participation.Il ne s\u2019agit plus simplement de démocratie parlementaire mais de multiples formes de démocratie par la coopération et les associations de parents.Ces organisations jouent un rôle extraordinaire de préparation des familles, un rôle éducationnel de recyclage et une façon d\u2019appeler à émerger un nouveau leadership pour lequel nous n\u2019étions pas préparés mais qui est appelé à transformer entièrement la conception que nous nous faisons de la société.Encore ici le Rapport Faure de l\u2019UNESCO (p.251)'a trouvé une formulation claire et forte : «Tout système qui consiste à octroyer des services éducatifs à une population massive, toute réforme qui n\u2019a pas pour effet de susciter dans la masse des apprenants un processus endogène de participation active ne peuvent obtenir, au mieux, que des succès marginaux ».3)\tLes parents isolés ne comptent plus, ils sont dépassés : le monde se fera sans eux.Mais tout l\u2019avenir du monde et du Québec est tourné vers ces parents qui, comprenant les nouvelles solidarités exigées d\u2019eux, et la nécessité d\u2019émerger pour de nouveaux leaderships, accepteront de collaborer au sein de grandes associations provinciales.Là ils se prépareront au bon usage des mass-média, aux nécessaires rencontres avec les agents complémentaires de l\u2019action éducative des foyers ; là, ils acquerront la compétence indispensable et l\u2019audace requise pour préciser et exiger les types d\u2019institutions dont notre nation et dont notre Église auront besoin pour LA PLANIFICATION HUMAINE DE L\u2019EDUCATION 129 préparer la jeunesse aux rôles qui l\u2019attendent.Le droit universel à l\u2019éducation doit nous éveiller à nos responsabilités : ou bien ce sera la violence ou bien ce sera l\u2019éducation qui rendra possible les progrès de la société.L\u2019alternative est, pour une part importante, entre nos mains.Bibliographie sommaire L\u2019EDUCATION CHRÉTIENNE \u2014 Déclaration de Vatican II (Les seize documents conciliaires \u2014 Fides 1966).APPRENDRE À ÊTRE \u2014 Edgar Faure et autres (Unesco-Fayard 1972).L\u2019ACTIVITÉ ÉDUCATIVE \u2014 Conseil supérieur de l\u2019Éducation (Rapport annuel 1969/70).VOIES ET IMPASSES I \u2014 Comité catholique du Conseil supérieur de l\u2019Éducation (1974).L\u2019ÉCOLE AU SERVICE DE LA CLASSE DOMINANTE \u2014 Centrale des Enseignants du Québec (1972).James-A.MICHENER : The Drifters.Georges SNYDERS : Où vont les pédagogies non-directives ?PUF.1973, 324 pp.Jean CAPELLE : L\u2019école de demain reste à faire, PUF, 1966, 266 pp.Georges GUSDORF : Pourquoi des professeurs, Payot, 1963, 264 pp.Yvan ILLICH : Libérer l'avenir, Seuil, 1971, 190 pp. La révolution étudiante Le système scolaire (II) par Jules-Bernard Gingras Pour les articles précédents de cette série voir L\u2019Action nationale, décembre 1973, février et mars 1974. LE SYSTÈME SCOLAIRE 131 D\u2019après le Dr Gordon Allport, de l\u2019Université Harvard, il est important que le développement religieux coïncide avec le développement psychologique, sous peine de déséquilibre de la personnalité.Quand cette coïncidence n\u2019a pas lieu, qu\u2019arrive-t-il ?La courbe descendante Il est certain qu\u2019à défaut de valeurs spirituelles, la tendance s\u2019affirmera, par une courbe descendante, vers des objets purement matériels.Dans combien de collèges et d\u2019universités, la vie étudiante est-elle organisée en fonction des valeurs spirituelles ?Est-ce même possible dans le contexte actuel ?Dans un monde qui croyait répudier les valeurs religieuses, on répudie en même temps les valeurs humaines, parce qu\u2019elles sont inséparables et qu\u2019il l\u2019ignore.Et alors, comment obtenir que le « principe du plaisir » cède le pas au « principe de la réalité », tel que le souhaitait Freud ?Au nom de quoi et en vertu de quoi, pourrait-on faire rétrograder Vinstinct du plaisir suffisamment pour empêcher que ne se déchaîne l'instinct d\u2019agression, inhérent à la nature humaine et qui se manifeste en cas d\u2019obstacle ou de frustration ?Car il y a un certain plaisir morbide dans la satisfaction même désordonnée des instincts.D\u2019un point de vue général, une école sans fondement idéologique, sans certitude, a l\u2019inconvénient grave de priver la jeunesse de saine motivation.Si pour orienter l\u2019activité, la motivation est le facteur le plus important, son défaut peut avoir des conséquences graves.L\u2019homme n\u2019agissant jamais sans motifs, si lors de son éducation, on ne lui en inculque pas de bons, il devra s\u2019en fabriquer au hasard des rencontres et des influences ou sous la pulsion des instincts.Dans les deux cas, c\u2019est le désastre.Une motivation adéquate suit un système de valeurs adéquat.« Or, nous dit le Dr Ross, il y a longtemps que l\u2019école américaine a cessé d\u2019ensei- 132 L'ACTION NATIONALE gner les valeurs.» Chez le socialiste Dewey, comme nous l\u2019avons vu, la plus haute valeur humaine, c\u2019est la démocratie.C\u2019est peut-être ce qui surprend le plus dans le système américain, que cette absence de valeurs proprement humaines et l\u2019absence de hiérarchie qui s\u2019ensuit, et sans laquelle il est impossible d\u2019ordonner l\u2019activité.Les désirs de l\u2019homme sont trop nombreux pour qu\u2019il puisse se passer d\u2019une échelle de valeurs, car nécessairement certains d\u2019entre eux sont inconciliables, pour ne pas dire antagonistes.Il faut savoir préférer et il faut savoir rejeter.Autrement, on est dans l\u2019impossibilité de juger sainement et de choisir, car toute décision rationnelle suppose la possession de certains principes et rattachement à un ordre de valeurs.Tout choix suppose encore la capacité de renoncer.Renoncer, à son tour, exige la discipline morale, le caractère.Mais comment former le caractère sans ce vide idéologique ?Égalitarisme et spécialisation Ce nivellement s\u2019étend au domaine pédagogique.Dans les programmes proposés, tout paraît être sur le même plan : la philosophie, la danse, la sociologie, l\u2019art culinaire, le golf, le football, etc., et les crédits sont distribués, à nos yeux, à vau-l\u2019eau.Je dis à nos yeux, car pour nous, formés aux disciplines de la logique hellénique, cet égalitarisme intellectuel fait horreur.Quand la polyvalence devient de l\u2019ambivalence, la relation à l\u2019humain 1 2 qui, lui, est hiérarchisé, est rompue.La société a besoin 2 de danseurs, donc la danse est une valeur.D\u2019accord.Mais quelle valeur ?À quelle hauteur se situe ce besoin ?Quel rang occupe-t-il dans l\u2019échelle des besoins ?Quelle importance a-t-il pour l\u2019homme en tant qu\u2019hom-me ?Questions sans réponses.On ne demande pas si la société a plus besoin de philosophes que de danseurs, encore moins si l\u2019homme a plus besoin de la philosophie 1.\tMaritain \u2014 Education at the crossroad.2.\tPour une philosophie de l\u2019éducation \u2014 P.36. LE SYSTÈME SCOLAIRE 133 que de la chorégraphie, car l\u2019alternative est hors de portée pour une immense majorité.Même chez les autres, qui comprennent ce que le mot « philosophie » veut dire, je doute fort que la réponse puisse être satisfaisante, si répandu a été le mépris des disciplines métaphysiques ou simplement rationnelles.On a toujours eu tant d\u2019argent qu\u2019on pouvait se passer jusqu\u2019ici de philosophes, de diplomates et même d\u2019hommes d\u2019État.Il n\u2019y a pas si longtemps dans certaines écoles secondaires, l\u2019élève pouvait parfois avoir à choisir entre la cuisine et l'éthique, entre l\u2019art culinaire et l\u2019art de vivre.De ces conceptions, \u2014 ou confusions \u2014 dérive l\u2019absence de la notion d\u2019art d\u2019agrément.Quant au jeu, il n\u2019est pas une récréation, mais une science et une institution ; il fait partie du curriculum.C\u2019est ce qui explique le mot ironique de Mgr Fulton Sheen : « Dans certaines universités de l\u2019Est, on peut obtenir un Ph.D.en écrivant une thèse sur les trois meilleures façons de faire cuire un jambon.» En d\u2019autres termes, on peut obtenir une maîtrise ou un doctorat sans avoir même atteint ce qui jusqu\u2019ici chez nous, constitue le niveau universitaire.Ceci devait conduire évidemment à l\u2019abandon de la culture générale et à la spécialisation à outrance.Ici encore nous touchons à un point particulièrement sensible, car « le culte accablant de la spécialisation déshumanisé la vie humaine, » (I) Il assimile progressivement l\u2019homme à l\u2019animal, qui, lui, est un parfait spécialiste, n\u2019ayant qu\u2019une tâche particulière à accomplir.Ce n\u2019est pas le cas de l\u2019homme, dont la compétence doit s\u2019étendre, non seulement au gouvernement de soi-même, mais aux dimensions de l\u2019univers, qu\u2019il doit ordonner politiquement et économiquement, car il est époux, père, citoyen, etc.On le voit, la spécialisation trop poussée est une bien pauvre préparation à la vie et même à la démocratie. 134 L\u2019ACTION NATIONALE Il n'y a plus d'enfants L\u2019idée même de formation semble inexistante.On se heurte encore ici à l\u2019égalitarisme stupide, qui consiste à vouloir égaliser artificiellement ce qui est naturellement inégal.Il a fallu la délinquance juvénile pour qu\u2019on admette l\u2019existence de l\u2019adolescence.Et encore n\u2019y voit-on le plus souvent qu\u2019une réalité biologique.Nous avions déjà constaté cette confusion en traitant du milieu familial.Elle commence dès l\u2019école primaire.En la visitant, on a parfois l\u2019impression que l\u2019enseignement officiel \u2014 autant que les parents ignore les rythmes du développement humain.Dans un pays où les journaux du matin sont publiés la veille au soir et où Noël se célèbre au mois de novembre, aurait-on voulu appliquer la même règle à l\u2019enfance et faire commencer l\u2019âge adulte à 13 ans, en escamotant I adolescence ?Toujours est-il que tout se passe comme si.On invite l\u2019enfant à juger le gouvernement et la politique mondiale, on publie ses déclarations dans la presse, on organise des bals à son intention.Parents et maîtres rivalisent d\u2019activité pour pousser à la fréquentation entre sexes, qui devient la grande préoccupation de la fille (surtout) et du garçon de 14 ans.On confond aisément puberté et nubilité.La nature est trop lente pour ces gens pressés.On a perdu le respect de I enfance.Aussi I enfance a-t-elle perdu le respect de l\u2019adulte.Au point de vue pédagogique, on ne fera aucune distinction entre le sous-gradué \u2014 avant le baccalauréat, \u2014 et le gradué ou universitaire.Distinction cependant nécessaire, car le sous-gradué ou le collégien est un adolescent tandis que l\u2019universitaire a déjà atteint une certaine maturité.En conséquence, l\u2019enseignement collégial doit comporter un double aspect : l\u2019aspect connaissance et l\u2019aspect formation.Ce dernier aspect est le plus important, car les normes du jugement s\u2019acquièrent à cet âge.À ce stade de son développement, il a donc plus besoin de certitudes que de controverses. LE SYSTÈME SCOLAIRE 135 Ce que le poète, en son langage, traduit par les vers suivants : « L\u2019âme du jeune homme vierge est un vase [profond, Si la première eau qu\u2019on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l\u2019abîme est immense Et la tache est au fond.» Conseil de sagesse, trop souvent oublié.Si l\u2019on enseigne à l\u2019adolescent l\u2019erreur avec le même enthousiasme que la vérité, ou la vérité avec la même réserve que l\u2019erreur, on aboutit à la désorientation.Sans compter le conflit qui va nécessairement suivre, car si l\u2019école n\u2019a pas pourvu l\u2019étudiant d\u2019une philosophie de la vie, l\u2019Église ou la famille et le plus souvent l\u2019une et l\u2019autre l\u2019ont tenté.Or voilà que cet embryon d\u2019ordre et de stabilité spirituelle va être balayé par les contradictions de tous ces systèmes, ou son immaturité et sa pauvreté intellectuelle l\u2019empêcheront de démêler le vrai du faux.Nouvelle brisure entre la foi et la vie, semence de désordre, à un âge où l\u2019ordre a tellement d\u2019importance, sans compter que l\u2019école entre alors en conflit avec l'Église et la famille, la famille surtout, dont elle détruit bientôt l\u2019unité et la cohésion.Cette erreur n\u2019est qu\u2019une application à l\u2019adolescence de ce fameux affranchissement du dogme, que certains intellectuels contemporains, \u2014 y compris des théologiens, \u2014 considèrent comme essentiel à la recherche.Le pragmatisme de ces dernières années a préparé une génération vouée à l\u2019expérimentation et à la recherche.Fort bien, mais hélas aussi une génération incapable de regarder vers le haut, de se plaire dans la contemplation d\u2019une vérité.Une génération qui ne regarde que vers le bas : elle ne pense plus, elle enquête ; elle n\u2019approfondit plus, elle expérimente.L\u2019enquête a son utilité ; l\u2019expérimentation aussi.Il n\u2019empêche que certaines techniques des sciences expérimentales, transposées sans mitigation dans le domaine humain, peuvent abou- 136 L\u2019ACTION NATIONALE tir au drame ou à l\u2019insanité.Par exemple, dans le cas où les résultats de l\u2019enquête sociologique, au lieu d\u2019être considérés simplement comme information, deviennent des normes de décision ou des guides de vie ou encore des bases de justification.S\u2019il n\u2019y a de vrai que ce qui obtient la sanction sociale, il serait logique de prétendre que c\u2019est à la masse de décider.si Dieu existe.On peut se demander si l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui se rappelle encore cette vérité primordiale, à savoir : que la raison n\u2019a pas été donnée à l\u2019homme seulement pour enquêter et même pour raisonner, mais aussi pour croire.On voit où peut conduire un tel procédé appliqué à l\u2019adolescence.Faites du dogme un ennemi de la recherche et aussitôt vous avez à faire face aux conflits innombrables, au déséquilibre mental, à l\u2019écartèlement de la personnalité.Si l\u2019adulte doit être obligatoirement mêlé aux conflits journaliers de l\u2019existence et à d\u2019innombrables dilemmes, on présume qu\u2019il est assez intellectuellement équipé et émotionnellement équilibré pour éviter la rupture et la désorientation.Pour l\u2019adolescent cependant, c\u2019est une impossibilité.C\u2019est pourquoi Maritain écrit : « Il est absurde de faire commencer cette rupture dès l\u2019enfance et de l\u2019entretenir dans le système éducationnel.» En effet, à partir de la puberté, la vie d\u2019un jeune homme américain est pleine de problèmes, qu\u2019il ne peut résoudre.« Dans la culture américaine, les adolescents doivent affronter des problèmes majeurs de développement personnel pendant le temps qu\u2019ils fréquentent l\u2019école secondaire.N\u2019importe quel index confirme l\u2019existence de multiples difficultés dans le développement personnel des adolescents et des jeunes adultes » 3 Ces problèmes dégénèrent bientôt en conflit, dans l\u2019impossibilité où il se trouve de trouver des éléments de solution.Le sol semble s\u2019effondrer sous ses pas.Il 3.Drs Ralph Mosher and Norman Sprinthall, Harvard University, Psychological Education in Secondary Schools \u2014 Article de «American Psychologist» Octobre 1970, p.9. LE SYSTÈME SCOLAIRE 137 cherche vainement à se raccrocher à des certitudes.Mais comme on ne l\u2019a nourri que d\u2019hypothèses et que l\u2019on a ignoré délibérément dans sa formation les grandes vérités, qui seules donnent un sens à la vie, son effort est vain.Comme tout est sur le même plan, la vérité comme l\u2019erreur, le primordial comme le secondaire, l\u2019important comme le futile et comme tout paraît ambivalent, pour échapper aux conflits, il ne lui reste que deux voies : le conformisme béat ou la révolte.Une majorité décroissante s\u2019attachera encore au premier, mais une minorité de plus en plus large choisira la seconde.Le conformisme, c\u2019est tout simplement le refuge dans la sécurité et l\u2019anonymat des foules.On ne décide plus, on suit.L\u2019étudiant d\u2019ailleurs est conditionné dans cette voie depuis longtemps.Tout dans sa formation, à tournure sociologique, le prédispose à chercher ses normes de conduite dans l\u2019opinion des masses.N\u2019y puise-t-il pas déjà des normes de jugement ?Ne lui a-t-on pas appris que la moralité est le résultat de l\u2019usage ?Est bon ce qui est socialement acceptable, ce qui se fait.Pour être sûr d\u2019être dans la bonne voie, il n\u2019a donc qu\u2019à suivre le courant, même descendant.L'option révolte et l'activisme Aujourd\u2019hui cependant, un certain nombre va opter pour la révolte.Insatisfait du monde qui l\u2019entoure et des valeurs matérialistes qu\u2019il lui propose, \u2014 et d\u2019autre part, lui en voulant inconsciemment comme à l\u2019auteur de ses troubles intimes, \u2014 le jeune homme n\u2019a d\u2019autre recours, dans le vide de son âme, que de se retourner contre lui.Mouvement purement émotif, réaction d\u2019auto-défense contre le gaspillage et l\u2019inutilité existentielle, qui le menacent.Tous ces conflits vont se consommer dans Y activisme, qui n\u2019est autre que la rupture entre la pensée et l\u2019action, rupture qui survient lorsque l\u2019action n\u2019est plus rationnellement dirigée de l\u2019intérieur.Ou bien l\u2019homme refuse de faire l\u2019effort nécessaire pour penser son action, ou bien il ne croit plus à l\u2019esprit, comme source de 138 L'ACTION NATIONALE lumière et de direction.Refus de l\u2019esprit ou démission de l\u2019esprit ! Les succès de popularité ne s\u2019obtiennent-ils pas à l\u2019école secondaire par l\u2019excellence au football et l\u2019anti-intellectualisme affecté ?Une telle attitude fait le lit du pragmatisme et entraîne la perte du contact entre les moyens et la fin.Brisure, \u2014 comme nous l\u2019avons vu, \u2014 qui caractérise le scientisme moderne, qui a porté un intérêt tellement exagéré aux moyens, que la fin en a été comme obnubilée.Cette méconnaissance des fins inquiétait déjà Alexis Carrel avant la dernière guerre, lorsqu\u2019il travaillait au Rockefeller Institute de N.Y.Il nous en fait part dans « L\u2019homme cet inconnu ».Quelques années plus tard, ce sera Jacques Maritain, alors à Princeton, qui la notera.Il en fera état dans son « Education the crossroad », où il la rangera parmi les erreurs modernes en éducation.Cette tendance, associée au pragmatisme, ne peut que renforcer l\u2019incohérence du comportement.En effet, la même insistance s\u2019est appliquée à la pratique, au point d\u2019en oublier le but.Il n\u2019y a pas si longtemps, on se vantait d\u2019être pragmatique, comme d\u2019une vertu particulière au continent nord-américain, contre le traditionnel intellectualisme européen.Le pragmatisme, c\u2019est fondamentalement, la croyance à l\u2019activité comme seule source d\u2019enseignement.On voit aisément ce qu\u2019il implique.Faire de la sanction pragmatique l\u2019unique norme de la vérité, c\u2019est dénier à la pensée humaine la capacité d\u2019éclairer et de diriger l\u2019action, c\u2019est lui refuser le pouvoir de contrôler, de dominer et de façonner la matière.C\u2019est encore méconnaître le procédé normal de l\u2019activité humaine, qui débute par la saisie et la contemplation d\u2019une vérité, à laquelle on croit, pour laquelle on veut agir.L\u2019action tire de là toute sa vitalité et sa force bénéfique.Sans elle, elle est perdue.Elle erre sans but, au milieu des complications de l\u2019existence et réagit au seul vent des influences.Confiné au domaine des sciences expérimentales, le pragmatisme ne peut causer grand dommage, mais quand il s\u2019attaque au problème central de la vie, on peut entre- LE SYSTÈME SCOLAIRE 139 voir les conséquences les plus tragiques, car c\u2019est le but qui rend la vie digne d\u2019être vécue et la sanction pragmatique ici ne serait que du fatalisme.On ne recommence pas une vie.Le «trial and error» ne joue plus.Il n'y a plus de vérité Le pragmatisme a conduit les Américains à l\u2019inti-intellectuafisme.Il ne peut conduire l\u2019étudiant qu\u2019à un scepticisme universel et désabusé, qu\u2019au mépris de la vérité objective et de la sagesse, enfin à l\u2019impossibilité de réaliser aucune unité dynamique intérieure.« Sans foi en la vérité, il n\u2019y a pas d\u2019efficacité humaine.» 4 Un jeune homme de 24 ans, au terme de ses études pouvait dire : « On m\u2019a surtout appris qu\u2019il n\u2019y a pas de vérité.» Il voulait évidemment dire : hors de l\u2019évidence physique, acquise en laboratoire, par la vérification scientifique.L\u2019affirmation tient cependant, car qu\u2019est-ce que cette « vérité » de laboratoire, en regard de la dignité humaine et de sa transcendance ?Elle rejoint notre précédente observation, que l\u2019éducation américaine n\u2019a jamais tendu à faire un homme, parce qu\u2019elle a toujours voulu ignorer l\u2019homme réel.Le seul homme qu\u2019elle connaisse est le phénomène mesurable qui tombe exclusivement sous l\u2019observation des sens, dépouillé par conséquent de tout attribut spirituel et détaché de tout contexte extra-temporel.Ce n\u2019est pas sans cause que dans les programmes d\u2019enseignement la psychologie ou science de l\u2019homme a, jusqu\u2019en ces derniers temps, été rangée parmi les sciences sociales ou considérée comme une partie de la biologie.La plus humaine des sciences était aussi déshumanisée que les mathématiques ou la physique nucléaire ! Je doute fort d\u2019ailleurs que cela soit complètement changé, malgré l\u2019apparition des nouvelles écoles de pensée psychologique, qui prônent un retour sérieux vers la théologie et la philosophie.4.J.Maritain.\u2014 Ibidem p.30. 140 L\u2019ACTION NATIONALE Afin de pouvoir juger de leur degré d\u2019imprégnation culturelle, je demandais à des élèves, à qui bientôt on va décerner un baccalauréat en pédagogie, ce qui leur paraissait le plus important, du cours de philosophie de l\u2019éducation ou du cours de méthodologie.J\u2019appris à cette occasion, qu\u2019il n\u2019existait pas de cours de philosophie de l\u2019éducation dans le curriculum en usage ! Cette carence fondamentale, dont les éducateurs étasuniens ont été affligés depuis plusieurs générations, explique qu\u2019ils aient failli à la tâche de conduire les nouvelles couches de la population vers une féconde maturité : « Cette sorte de maturité que nos écoles n\u2019ont pas procurée, » écrit le Dr K.Clark.Il est significatif que les nouvelles tendances prennent des allures révolutionnaires et se qualifient elles aussi d'humanistes.Beaucoup mieux et combien plus rationnellement que les mouvements de jeunesse, elles incarnent la révolte contre l\u2019étouffement de la prison matérialiste et d\u2019un système de valeurs chimérique et périmé.L'éducation progressive Si l\u2019on évoque « l\u2019éducation progressive », \u2014 ou comme on dit en Europe l\u2019école active, il faut bien noter que les quelques parcelles intéressantes et utiles qu\u2019elle a contribuées à la cause de l\u2019éducation, ont été largement compensées par le mal qu\u2019elle a causé par ses préjugés rationalistes et sa conception utopique de l\u2019enfant.La liberté humaine est une belle et grande chose, quand elle est sagement administrée et orientée par une raison bien formée, en possession de sa pleine maturité.Or cette droite raison, boussole de l\u2019activité humaine, n\u2019existe chez l\u2019enfant qu\u2019à l\u2019état séminal.Ce n\u2019est qu\u2019au terme d\u2019une longue et difficile croissance qu\u2019elle deviendra capable d\u2019autonomie.En conséquence, la liberté de l\u2019enfant est une liberté embryonnaire, qui si elle n\u2019est aidée et guidée, le conduira à sa perte.En avoir fait un absolu, en oubliant les lois du développement nécessaire, a sans doute été l\u2019erreur fondamentale des théoriciens LE SYSTÈME SCOLAIRE 141 de l\u2019école progressive et la cause de sa déroute.Elle n\u2019a fait qu\u2019hypertrophier l\u2019égoïsme d\u2019une génération, qu\u2019elle a corrompue au lieu de régénérer.On peut dès maintenant la juger par ses fruits et lui attribuer une part de responsabilité dans les malheureux événements, qui ont mis la dissension dans la famille et dans l\u2019école.Pour tout résumer, disons que si le système scolaire a fait sa part dans la préparation de la révolution étudiante, c\u2019est surtout dû à son manque d\u2019humanisme, au sens profond du mot.Avoir oublié que l\u2019effort principal de I éducation doit porter sur l\u2019art de vivre en homme, est une erreur capitale.L\u2019art de vivre en homme comporte deux éléments essentiels : une motivation et l\u2019établissement d\u2019habitudes rationnelles.La motivation, on la trouve dans une juste conception de l\u2019homme et de sa destinée, source d\u2019une haute sagesse, directrice du choix, de la décision, de l\u2019action.Les habitudes rationnelles sont, elles, le résultat de la formation du caractère.En conséquence, ce qu\u2019on doit demander d\u2019abord à un système d\u2019éducation, c\u2019est de fournir à la jeunesse, une philosophie de l'homme et de la vie, authentique, cohérente et vivable, .propre à donner un sens à son existence et à ses activités.Une philosophie, qui ne conduit pas au conflit, ni avec la foi ni avec la famille, ni avec aucune des relations transcendantes, qui sont le privilège de l\u2019être humain et qui consacrent sa dignité au-dessus de tout le réel.Un programme et une méthodologie qui ne sont pas basés sur une philosophie de I homme, sont désincarnés et par conséquent, inconcevables.Si cet objectif est perdu de vue, si la jeunesse sort de I école dans la confusion de l\u2019esprit, avec des habitudes, qui la prédisposent à toutes les aberrations de la pensée et de l\u2019action, cela veut dire qu\u2019elle ne s\u2019est pas développée normalement.Si elle ne tend qu\u2019à la révolution et à I anarchie, si, dans son exhibitionisme, 142 L\u2019ACTION NATIONALE elle n\u2019a de goût que pour le désordre et le laid, eh bien, la philosophie de la vie dont on l'a nourrie, était une fausse philosophie, ou on a simplement omis de lui en fournir une ou bien encore, \u2014 dernière hypothèse, \u2014 on a négligé la culture de son caractère et de sa personnalité, de sorte qu\u2019elle est impuissante à poursuivre l\u2019idéal qu\u2019on lui a proposé.La formation du caractère ou culture des vertus morales, qui maintiennent l\u2019équilibre personnel, doivent donc bénéficier de la même priorité que la culture de l\u2019intelligence.Le caractère, synthèse des habitudes de la volonté, c\u2019est la capacité de s\u2019attacher d\u2019une manière habituelle, aux principes premiers de l\u2019ordre humain, en dépit des pressions internes et sociales.Ces deux facteurs sont nécessaires et inséparables, car il serait vain de posséder la sagese de l\u2019esprit, si l\u2019on ne dispose pas du pouvoir d\u2019en appliquer les préceptes et de contrôler les mouvements de l\u2019instinct et de l\u2019émotivité.Qu\u2019une de ces disciplines soit négligée, que ce soit l\u2019intellectuelle ou la morale, dans un cas comme dans l\u2019autre, le système est jugé.Mais ce qu\u2019il y a encore de plus tragique, ce n\u2019est pas la condamnation méritée d\u2019un régime, mais bien la condamnation imméritée d\u2019une génération, sacrifiée à l\u2019erreur impardonnable d\u2019un système.Ainsi donc, dans ce système même d\u2019éducation, que d\u2019aucuns considéraient comme si solide, se trouvait un levain de révolution.Non pas en surface, mais au fond.Cette méconnaissance des fins primordiales, ces valeurs boiteuses, cette absence de hiérarchie, cette sorte de détachement de l\u2019homme, de sa destinée, des rythmes de son développement, alliés à la course aux grades académiques des non-intellectuels et anti-intellectuels, pouvait fort bien conduire au démantèlement du château-fort américain et donner au monde le spectacle nouveau d\u2019un pays profondément divisé, en lutte contre ses propres idéaux.Tout ceci, conjugué avec certains autres facteurs, \u2014 que nous étudierons, \u2014 ne justifie rien, mais explique tout. Le nationalisme est un humanisme Lise Trépanier * Synthèse d\u2019un mémoire de maîtrise présenté à l\u2019Université d\u2019Ottawa. 144 L'ACTION NATIONALE L\u2019histoire des idées, au Québec, oppose habituellement nationalisme et humanisme.Convaincu qu\u2019on est toujours l\u2019homme d\u2019un milieu et d\u2019une époque, Léo Pari-seau propose à ses contemporains une synthèse de cette contradiction.L\u2019humanisme à la Pariseau rejette tout provincialisme étriqué et se garde de tomber dans l\u2019excès contraire : un humanisme désincarné, abstrait et intemporel.L'homme Léo Pariseau naît à Grenville, au Québec, le 24 mai 1882.Élève au Mont Saint-Louis, reconnu pour son enseignement scientifique puis à l\u2019Université Laval de Montréal, il est reçu médecin en 1904, à l\u2019âge de vingt-deux ans.De 1906 à 1909, il travaille comme radiologiste à l\u2019hôpital Notre-Dame, en même temps que professeur de mesures électriques et de physique à l\u2019École polytechnique.Il étudie l\u2019hygiène publique en 1911-12, obtient un doctorat dans ce domaine de l\u2019Université Laval de Montréal et devient hygiéniste de la ville et du district de Sherbrooke, pour les années 1912 à 1915.Par la suite, il devient radiologiste militaire en France, de mai 1915 à mai 1919 et radiologiste de l\u2019Hôtel-Dieu de 1919 jusqu\u2019en 1938.Il quitte son dernier emploi, la santé lui faisant défaut après avoir trop fait usage du radium.Il meurt en janvier 1943 d\u2019un cancer de poumon.Son oeuvre : Réformateur de l'enseignement L\u2019essor prodigieux que connaît l\u2019industrialisation, lors de la première grande guerre, ébranle la société québécoise jusque dans ses racines les plus profondes.Ses structures changent.Son style de vie se transforme et fait appel à un renouvellement de mentalité, une adaptation aux nouvelles exigences du vingtième siècle.L\u2019industrialisation met fin à la symphonie pastorale et stimule le progrès économique.Edouard Montpetit, secrétaire général de l\u2019Université de Montréal de 1920 LE NATIONALISME EST UN HUMANISME 145 à 1954, le Frère Marie-Victorin, fondateur et premier directeur de l\u2019Institut botanique de l\u2019Université de Montréal, Pariseau, le chanoine Émile Chartier, vice-recteur de l\u2019université de 1914 à 1944, et Adrien Pouliot, professeur à l\u2019École de chimie de l\u2019Université Laval envisagent l\u2019instruction comme moyen de s\u2019emparer de l\u2019industrie.Ils veulent que les collèges et les universités produisent des savants, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés et des capitaines d\u2019industrie.Ils s\u2019attaquent aux tenants du statu quo qui refusent de reconnaître à la culture scientifique sa part bien française dans l\u2019humanisme classique.Cette vieille garde s\u2019affole au point que Pariseau sent le besoin de la rassurer : Qu\u2019on se rassure, notre devise sera : « Pas autrement mais davantage.» Nous emporterons tout le passé dans l\u2019avenir.Et s\u2019il nous arrivait d\u2019oublier quelque chose au fond d\u2019une armoire poussiéreuse, ce ne serait pas nos traditions.1 Du même coup, il définit l\u2019université : Notre université sera canadienne.Nous résisterons aux séductions d\u2019un impérialisme aventureux comme aux sollicitations d\u2019un provincialisme étroit et stérile.(.) Notre université sera catholique ayant reconnu la valeur curative du christianisme et sa vertu rajeunissante.(.) Notre université sera française.Presque tout le monde, aujourd'hui, reconnaît que notre race dépérirait si elle cessait de boire au sein maternel.Elle sera française, c\u2019est-à-dire, qu\u2019elle se gardera d\u2019un utilitarisme excessif.2 1\u2019\t,L,é0' Discours du président de la Société médicale de Montreal, Union médicale, janvier 1926 p 505-515 2.Loc.cit. 146 L\u2019ACTION NATIONALE ainsi que ses besoins : Sur la même route et du même pas, Québec et Montréal marchent vers le même but.Il ne faut pas qu\u2019on dresse entre elles une cloison de parchemins ! Il importe beaucoup que nous nous entendions, que nous nous entraidions.(.) Mieux rémunérés, nos professeurs pourront consacrer tout leur temps à la recherche et à l\u2019enseignement.Pour l\u2019un et pour l\u2019autre il faut des laboratoires nombreux et riches.3 L\u2019activité scientifique prend de l'ampleur.En 1922, Louis-Joseph Dalbis, professeur de biologie à l\u2019Université de Montréal, le dr Baril, professeur de chimie à la Faculté de médecine, ainsi que plusieurs médecins parmi lesquels on compte Pariseau, fondent la Société de biologie de Montréal.En 1925, Pariseau fonde l\u2019Association canadienne-française pour l\u2019avancement des sciences.Tout le programme d\u2019action de cette société peut se résumer en ce mot d\u2019ordre : « Pour le Canada français par l\u2019Université ».Lors de l\u2019inauguration de cette association, il explique le but de son initiative : « Ils se trompent grandement ceux qui prétendent que notre petit peuple se porte bien, qu\u2019il marche assez vite et que l\u2019avenir lui appartient.(.) Seule la maîtrise des sciences peut apporter à un groupe ethnique l\u2019indépendance économique et la fierté qui en découle.(.) Ainsi la culture intensive des sciences nous apparaît à nous, Canadiens français, comme une des conditions de notre survie.» 4 Pariseau, à travers l\u2019ACFAS, devient le point de ralliement de la jeunesse des laboratoires.La crise économique de 1929 frappe durement l\u2019Université de Montréal, à un point tel que le recteur menace O.LUI/, l//(.4.Discours de M.Léo Pariseau lors de l\u2019inauguration de l\u2019ACFAS en 1925.Annales de l\u2019ACFAS, 1937, pp.120, 122, 123. LE NATIONALISME EST UN HUMANISME 147 de fermer la Faculté des sciences.« Le Frère Marie-Victorin, Pariseau et les jeunes professeurs qui saluaient le Frère Marie-Victorin et le Dr Pariseau comme leurs chefs de file » 5 6 se révoltent.La faculté, malgré d\u2019innombrables difficultés, demeure partie intégrante de l\u2019université.Pariseau, le Frère Marie-Victorin et Adrien Pouliot contestent également l\u2019enseignement scientifique au secondaire.Pariseau critique la formation d\u2019un trop grand nombre d\u2019étudiants : « Ils sont inaptes à découvrir la vérité scientifique.Une incuriosité navrante, un manque absolu de sens critique, une inexplicable impuissance à établir des corrélations entre la loi, le nombre, et le fait, voilà ce qui les caractérise.» 6 Pour combler ces lacunes, il suggère de cultiver une atmosphère propre à éveiller le goût pour la science : Supposons qu\u2019on s\u2019avise enfin de développer le sens de l\u2019observation et le sens critique chez les élèves de l\u2019école primaire.Tenons également pour acquis que les professeurs de l\u2019enseignement classique se garderont de refréner la saine curiosité de leurs jeunes entrants et qu'ils auront à coeur de les pousser sans cesse à la découverte des innombrables phénomènes dans le domaine de l\u2019esprit comme dans celui de la matière.7 Les ennemis de ce classicisme moderne utilisent les arguments suivants : enseigner les sciences, c\u2019est tomber dans le piège d\u2019un siècle matérialiste et utilitaire, c\u2019est plier devant les Anglais, c\u2019est réclamer un enseignement trop terre-à-terre.Pariseau brandit l\u2019épée : Si nous parlions de tous ceux qui en ces temps- 5.\tRumilly, R., Le Frère Marie-Victorin et son temps, publié par les Frères des Écoles Chrétiennes, Montréal, 1949, p.207.6.\tPariseau, Léo, « Nos universités canadiennes-françaises.» Union médicale, oct.1920, p.507.7.\tIdem, « Les médecins du Canada français devant sa majesté la langue française.» Le Journal de l'Hôtel-Dieu, 1937, p.235. 148 L\u2019ACTION NATIONALE ci nous arrivent sans le sou et par leur diligence autant que par leur savoir fondent des industries où les nôtres sont heureux de tenir le rôle d\u2019esclaves ?Si nous nous demandions quelle est la véritable raison de leur ascension rapide ?8 Le problème est à nouveau soulevé dans un article de l'Enseignement Secondaire écrit par Adrien Pouliot et suscite une polémique.Pariseau se mêle de la partie : « Ce n\u2019est pas tellement une réforme brutale qui soit nécessaire, mais un accroissement de la qualité de l\u2019enseignement par une meilleure formation des professeurs.» 9 II ajoute : « Un homme qui croyait nos programmes d\u2019enseignement soustraits pour toujours à la critique et aux retouches.(.) La paix ?Elle n\u2019est pas de ce monde.(.) Vos prédécesseurs ne l\u2019ont point connue, bien qu\u2019ils aient vécu dans le bon temps.Vous ne pouvez dormir sur leurs lauriers, pas même sur les vôtres.» 10 En 1937, Pariseau peut se réjouir du fait que le débat qui opposait les tenants d\u2019enseignement classique et scientifique se meurt : « Phénomène qui fait pâmer d\u2019aise les véritables humanistes \u2014 la muraille de Chine qui séparait les intransigeants « classiques » des « scientistes » damnés va s\u2019effritant.Que dis-je, on la démolit.C\u2019est de bon augure.» * 11 Cependant, l\u2019année suivante, il s\u2019attaque à nouveau « au manque de curiosité scientifique le plus élémentaire au Canada français, au gouvernement qui se refuse à créer un climat intellectuel, aux idiots qui professent un 8.\tIdem, « M.Lecompte et les scientistes.» La Presse, 19 avril 1924.9.\tIdem, « La réforme de l\u2019enseignement secondaire.Réponses à M.Grondin.» Le Devoir, 14 nov.1930.10.\tIdem, « La réforme de l\u2019enseignement secondaire.Réponses à M.Grondin.» Le Devoir, 13 nov.1930.11.\tIdem, «Les médecins du Canada français devant sa majesté la langue française».Journal de l'Hôtel-Dieu, 1937, p.237. LE NATIONALISME EST UN HUMANISME 149 retour au dix-septième siècle pour échapper aux pestilences modernes.» 12 II conserve malgré tout, l\u2019espoir : L\u2019histoire des sciences commence à être enseignée et l\u2019on finira bien par lui faire une assez large part dans nos programmes.Les Canadiens apprendront alors à vénérer Tournefort et Réaumur, qui furent les maîtres et les bienfaiteurs de notre Michel Sarrazin.13 En 1941, les élèves peuvent, dès la classe de rhétorique, choisir entre le grec et les sciences.Défenseur du Canada français Pendant la première grande guerre, l\u2019attitude des Canadiens français provoque de violentes et douloureuses controverses.En 1914, le Saturday Night de Toronto et le Back\u2019s Weekly de Montréal publient des articles nuisibles à la réputation des Canadiens français.Pari-seau proteste : Au moins deux mille cinq cents Canadiens français étaient à Valcartier.(.) Le quart à peine des volontaires de langue anglaise est Canadien de naissance.(.) Le mépris que nous avons (pour les fanatiques d\u2019Ontario) ne nous empêchera jamais de défendre loyalement un drapeau que nous vénérons.(.) D\u2019autres que Jean-Baptiste rôdent autour des camps dans l\u2019espoir de «faire quelque argent avec le désastre ».On en trouve parmi ceux que vous servez.14 Au cours de sa vie, Pariseau ne dissimule pas ses sentiments de révolte contre la trahison du pacte de la Confédération par la majorité anglophone.En 1927, il « espérait que lors de ces fêtes (les fêtes du soixante- 12.\tAnnales de l\u2019ACF AS, 1939, p .70.13.\tIbid., p.71.14.\tPariseau, Léo, «Jean-Baptiste et la guerre».La Tribune (Sherbrooke), 10 oct.1914. 150 L'ACTION NATIONALE naire de la Confédération), pas un Canadien français n\u2019aurait la bassesse de se déclarer satisfait de l\u2019état de choses actuel.» 16 A Rumilly, il dénonce le viol de l\u2019esprit du pacte : Aujourd\u2019hui, la terre canadienne n\u2019est plus pour eux (les Anglais) qu\u2019un immense golf-links dont nous sommes les « caddies ».Il faut que ça change.Nous devons à nos ancêtres de ne pas célébrer le centenaire de 1837 à quatre pattes.(.) Si l\u2019on continue à violer hypocritement l\u2019esprit du pacte de la Confédération, il faudra recommencer.(.) La plume, le bulletin de vote, la résistance passive, le boycott sont des armes que nos fils devront apprendre à manier mieux que nous.16 Lorsque Jean-Charles Harvey, fondateur, éditeur et rédacteur du journal Le Jour, s\u2019attaque aux idées de Groulx, en particulier à celles qui ont trait à l\u2019émancipation économique, Pariseau s\u2019offre de prendre sa défense contre ce qu\u2019il appelle « d\u2019infects propos ».17 Sans doute se sent-il aussi visé car ses idées sont en accord avec celles de Groulx : On veut nous parquer dans notre province comme des Peaux-Rouges dans une réserve.On n\u2019y arrivera pas ; mais de toute façon nous devons nous appliquer à redevenir ici les maîtres, les maîtres incontestés.Nous devons reprendre le sol, le commerce, tout ce que nous avons inconsidérément donné.18 15.\tGroulx, Lionel, Mes mémoires, tome II, Fides, Montréal, 1971, p.284.16.\tRumilly, R., Chefs de file, Zodiaque, Collection du Zodiaque « 35 », 1934, pp.109-110.17.\tGroulx, Lionel, Mes mémoires, tome III, Fides, Montréal, Fides, 1972, p.351.18.\tRumilly, R., Chefs de file, Zodiaque, Collection du Zodiaque « 35 », 1934, p.200. LE NATIONALISME EST UN HUMANISME 151 Ami de la France Pariseau aime la France comme une seconde patrie.En 1922, le passage au Canada d\u2019un éminent médecin français lui donne la chance de rendre hommage à la France, « l\u2019Alma Mater de qui mes compatriotes apprennent à vivre et à survivre ».19 Et il ajoute : « En trois jours, vous aurez trop d\u2019occasions de constater combien nous nous sommes américanisés, trop peu pour vous rendre compte jusqu\u2019à quel point nous sommes restés Français.» 20 Le souvenir de la Conférence de Washington de 1921, où la France victorieuse était peu à peu abandonnée par ses anciens alliés est encore présent à l\u2019esprit de Pariseau : Jamais la France ne nous a été plus chère qu\u2019en ces heures tragiques où il lui faut recommencer sa passion.(.) Les Canadiens français appartiennent tous à la « petite entente ».Ils savent que la presse mondiale est stipendiée et que toute nouvelle qui vient d'outremer doit être tenue pour suspecte.Ils se refusent à croire que la France soit le dernier obstacle à la concorde universelle.Ils éprouvent des sursauts de colère et des hoquets de dégoût en voyant qu\u2019on la traîne de conférence en conférence et qu\u2019on l\u2019expose aux crachats de la pègre internationale qui préfère toujours Barabbas à Jésus.(.) La France, nous l\u2019aimons, nous l\u2019adorons et Dieu n\u2019est pas jaloux.21 En 1922, le dessinateur Racey du Star représente dans une caricature la France menaçant la paix mondiale.Le journal a déjà publié des articles de H.G.Wells, écrivain anglais gallophobe qui a mené une campagne 19.\tPariseau, Léo, « Hommage au professeur de Lapersonne.» Union médicale, juin 1922, p.260.20.\tLoc.cit.21.\tLoc.cit. 152 L'ACTION NATIONALE de calomnies contre la France, lors de la Conférence de Washington.Pariseau dénonce ces injustices dans un article qu\u2019il termine par ce jugement : « Le Star est la feuille la plus perfide, la plus anti-française que nous ayons au pays.» 22 Le Québec, pour Pariseau, est une jeune province française du Vieux Monde.« Si nous parvenons jamais, sur ce continent, à quelque originalité, ce sera parce que nous nous serons considérés comme une province intellectuelle de la France et que nous aurons agi en conséquence.» 23 Il apprécie vivement la venue de professeurs français dans les universités canadiennes-françaises : Nous avons une littérature.Qu\u2019elle s\u2019inspire de notre histoire, de nos moeurs, de nos paysages, j\u2019y consens.Mais elle doit rester d\u2019expression française et c\u2019est en France qu\u2019elle devra encore quelque temps chercher ses maîtres.(.) Notre université et nos collèges classiques ne doivent pas confier l\u2019enseignement uniquement à des professeurs canadiens-français.(.) Projets simplistes, demi-mesures que de vouloir que certains professeurs aillent chercher la culture française et la rapporter au pays où ils la cuisineraient « ad usum delphini ».24 Défenseur de la langue française Pariseau dénonce l\u2019exploitation du patois canadien-français : La légende du French-Canadian patois sert de 22.\tIdem, « À propos d\u2019une caricature antifrançaise du Star.» Le Devoir, 3 février 1922.23.\tIdem, « Bravo M.le recteur, » Journal de l\u2019Hotel-Dieu, 1935, p.24.\tLoc.cit.et « Nos universités canadiennes-françaises ».Union médicale, octobre 1920, p.509. LE NATIONALISME EST UN HUMANISME 153 prétexte pour justifier les tentatives d\u2019assimilation en Amérique de la langue française.25 Elle permet à quelques immigrants de se trouver des emplois tout simplement parce qu\u2019ils parlent un français reconnu internationalement.Mais le tort le plus considérable vient des Canadiens qui se servent du patois à l\u2019étranger pour attirer le tourisme.Mais il fait cette mise en garde : Bien entendu, si je dénonce la légende du patois canadien-français, je reste quand même avec ceux qui s\u2019émeuvent devant la grande pitié du français de chez nous.26 Il s\u2019attaque surtout au français que parlent les médecins.Seules les réformes de l\u2019enseignement pourront contribuer à l\u2019amélioration de leur langage parlé ou écrit, car la cause fondamentale de leurs imperfections, c est « qu on n'a pas su, au cours de leur apprentissage, développer en eux, les mystiques essentielles.» 27 Conclusion Lors de la découverte de l\u2019atténuation des virus, Pasteur dit : « Je ne me consolerais pas si cette découverte que nous avons faite, n\u2019était pas une découverte française.» 28 Cette phrase traduit bien l\u2019attitude de Pa-riseau vis-à-vis de la science et du Canada français.La survie de la nation canadienne-française dépend en grande partie du dynamisme de la vie scientifique au Canada français.C\u2019est pourquoi bien que participant à la culture française universelle, l\u2019humanisme de Pariseau s\u2019inspire de valeurs nationales.25.\tIdem, «Encore le patois canadien.» Le Devoir 11 janvier 1930 26.\tLoc.cit.27.\tIdem, « Les médecins du Canada français devant sa majesté la langue française.» Journal de l'Hôtel-Dieu, 1937 p 238 28.\tLe Devoir, 7 septembre 1922.\u2014 L\u2019on aurait pu \u2019parler aussi de Pariseau comme bibliophile et conférencier.Ceux qui désirent connaître Pariseau davantage n\u2019auront qu\u2019à consulter mon mémoire à l\u2019Université d\u2019Ottawa. Eugène Lapierre (1970) par Ernest Schenck EUGÈNE LAPIERRE 155 À quel titre puis-je me présenter devant vous avec quelque autorité pour parler de notre regretté président, le seul président de la Société historique de Montréal qui ait été un musicien de profession, m\u2019attachant surtout à l\u2019œuvre du critique musical et du musicographe ?On m\u2019a demandé : Eugène Lapierre était-il vraiment l\u2019un de vos amis ?Le témoignage de Lapierre vous éclairera là-dessus.La dédicace de son « Calixa Lavallée » (première édition) porte ceci : Hommage à un ami nuancé ; seconde édition : À un ami de toujours.En réalité, je l\u2019ai connu lors de son séjour à Paris, et par l\u2019intermédiaire de son frère Albert.C\u2019était en 1927.Avec sa petite famille il gîtait à Montparnasse, dans une pension de famille tenue par une Française fort chauvine, hostile à tous les étrangers, mais qui affichait un faible pour les Canadiens français venus dans la Ville Lumière pour éclairer et fortifier leur esprit.J\u2019emmenai une fois Lapierre à l\u2019Opéra ; on jouait Aida.Mon père vivait encore à cette époque, et à cause de son sens rigide de l\u2019économie, pour ne pas lui déplaire, je devais limiter mes dépenses, d\u2019autant plus que je venais de me balader à travers l\u2019Europe.Au point de vue prestige social, nos places, bien que fort élevées par rapport à la scène, n\u2019étaient pas fameuses, mais notre enthousiasme l\u2019était, je vous assure.Durant ses quatre ans d\u2019études à Paris, Lapierre n\u2019a pas été gâté en matière de concerts et surtout d\u2019opéra.Sa femme encore moins, tenue pour ainsi dire complètement en dehors de la vie parisienne.Et pourtant, son confesseur sceptique devant le caractère anodin de ses confessions, le soupçonnait mordicus de cacher de gros péchés dans le secteur adultère, thème favori des auteurs dramatiques alors en vogue, les Bernstein, Bataille, Porto-Riche et consorts, as du théâtre du boulevard contre lequel le Père Legault a réagi avec ses Compagnons de Saint-Laurent dont les vedettes ont, depuis, fort évolué, comme vous le savez.Vous avez aussi le droit de demander à qui vient vous parler musique, cela vous regarde-t-il ?Êtes-vous 156 L\u2019ACTION NATIONALE musicien ?Hélas, non, du moins à un degré valable, autodidacte, sauf un an de solfège couronné par un prix accordé par le professeur J.J.Goulet, excellent musicien d\u2019origine belge, et à quelques leçons de chant près, mais comme amateur de musique ayant dépensé au cours des ans une petite fortune pour assister aux concerts à Montréal, à Paris et en divers lieux du monde, y compris Pékin où j'ai commencé à goûter l\u2019opéra chinois, vous me reconnaîtrez de la flamme et quelques clartés pour traiter mon sujet, à part une motivation née de l\u2019amitié et un atavisme certain.En effet, du côté maternel, les Delinelle étaient chanteurs ou instrumentistes et mon père m\u2019a apelé Ernest, à cause de son admiration pour Ernest Lavigrie, directeur d\u2019une harmonie, une fanfare comme on dit ici, fort renommée à la fin du dernier siècle.Parlons d\u2019abord d\u2019Eugène Lapierre critique musical.Ce fut à Radio-Monde, un magazine alors sérieux, que Lapierre donna le plus longtemps, durant une dizaine d\u2019années, \u2014 les années quarante \u2014 une chronique variée autant que substantielle et enrichissante.Il en donna aussi une au Devoir, à Notre Temps et à VAction nationale, sans compter des comptes rendus de concerts.Pour les fins du présent travail, j\u2019ai lu deux ouvrages d\u2019Hector Berlioz, le plus célèbre des critiques musicaux français, tant par la compétence de ce grand compositeur que par son talent d\u2019écrivain.André Hallays le qualifie de merveilleux journaliste et il avait de la fougue et un style coloré.Son feuilleton musical représentait pour Berlioz, de son propre aveu, « un gagne-pain, une torture et une arme ».Pour Lapierre sa chronique hebdomadaire ne constituait ni une torture, que je sache, ni une arme.Il n\u2019avait rien du bilieux et du pamphlétaire.Ses indignations étaient mesurées et faisaient mouche d\u2019autant mieux.Il était indulgent à bon escient et visait à encourager tous les talents et toutes les bonnes initiatives.Quant à la rémunération de ses articles, loin d\u2019assurer un gagne-pain, elle fournissait tout au plus un maigre appoint.L\u2019art, y compris le musical, n\u2019enrichit EUGÈNE LAPIERRE 157 pas son homme, du moins le créateur, chez nous et ailleurs, et l\u2019interprète l\u2019emporte sur le compositeur à cet égard, et éclipse tout à fait le maître en prestige.Lapierre qui fut un professeur d\u2019élite note à ce sujet dans la Musique au Sanctuaire : « Le virtuose qui fait des tours de force est connu ; le professeur qui les a formés (les virtuoses) l\u2019est infiniment moins ».Je déambulais un jour rue Sainte-Catherine avec un autre ami musicien, le pianiste Dantès Belleau, quand nous nous trouvons soudain devant nul autre que Rodolphe Mathieu, compositeur et père d\u2019André, un jeune prodige qui n\u2019a pas tenu les promesses de ses premières années.Dans l\u2019entretien qui suivit, des remarques dérisoires de Mathieu sur des compositions de Belleau trahirent le peu de cas qu\u2019en faisait ce maître.Or, quelque temps après, quelle ne fut pas mon heureuse surprise de lire dans le Devoir des lignes élogieuses de Lapierre sur le morceau que Belleau lui avait envoyé.Pas un morceau de premier ordre, certes, mais de la musique agréable.Les critiques et amateurs éclairés tiennent compte sans effort des différents niveaux de valeur.Suivant les jours et les heures, les valses de Strauss ou le tango d\u2019Albeniz peuvent nous reposer d\u2019harmonies plus savantes.Lapierre qui se régalait de la grande musique religieuse et a écrit surtout pour l\u2019orgue, n\u2019a pas cru déchoir, en des commentaires sur l\u2019interprétation radiophonique d\u2019opérettes, \u2014 La Fille du Tambour-major et la Mascotte, \u2014 de faire la remarque suivante dans Radio-Monde : « Rien de plus reposant que d\u2019écouter, confortablement assis, des mélodies aussi jolies, aimables, chatoyantes ».Sans anticiper sur l\u2019appréciation de la doctrine musicale de Lapierre, je ferai remarquer ici combien les lignes citées attestent l\u2019importance que le maître accordait à la mélodie, dans le genre léger comme dans le sublime.Il ne levait pas le nez sur la chanson de bon aloi, tout au contraire : « L\u2019indifférence pour la chanson populaire, écrit-il, est un signe de malaise profond dans 158 L\u2019ACTION NATIONALE la vie sentimentale d\u2019un peuple ».Il souligne dans un article ce que Botrel représente pour la Bretagne et le rôle de la chanson en Scandinavie, dans l\u2019Allemagne du Nord, dans les Flandres, en Provence.Quelques exemples vous éclaireront sur son attitude envers les interprètes, ses confrères et le public.Quant à ce dernier, un public éclairé, note-t-il, est la première condition d\u2019un mouvement musical.Toutes les facultés de l\u2019homme trouvent leur agrément dans la musique.Or, nos auditoires, remarque Lapierre, ne vont pas aux concerts, semble-t-il, « pour un plaisir intellectuel et civilisé mais par une espèce de curiosité équivoque pour voir un artiste courir un risque, s\u2019exposer à la critique ou réaliser des tours de force ».Le goût du public s\u2019est amélioré à cet égard, je crois, c\u2019est-à-dire celui des mélophiles qui vont aux grands concerts.Notre ami en conviendrait lui-même, s\u2019il vivait encore.Au fond, combien peu nord-américain était son esprit.Formé à l\u2019école de la vieille civilisation française il mettait le goût bien haut.À preuve cette phrase que j\u2019extrais de l\u2019une de ses chroniques : « Quelle grande chose que le goût ! Sans cela on peut bien faire des gens instruits, mais pas de véritables civilisés ».Lapierre avait si bien chevillée au cœur, la vocation d\u2019éducateur, qu\u2019il l\u2019a exercée tout naturellement et avec autant de constance que de tact dans toute sa carrière de critique musical.Il respectait l\u2019intelligence de ses lecteurs et rien de ce qui touche à la musique ne le laissait indifférent.L\u2019éventail des sujets qu\u2019il a traités est d\u2019une ampleur impressionnante, des débuts de l\u2019art musical au pays à son épanouissement.Cela va des premiers noms inscrits dans l\u2019histoire de la musique canadienne-française, de Joseph Quesnel, notre premier musicien dont la vie a inspiré, à notre ami, le premier opéra-comique canadien, et toute une kyrielle de virtuoses, de compositeurs, d\u2019ensembles musicaux, au fil de l\u2019actualité. EUGÈNE LAPIERRE 159 Les aspects les plus variés du phénomène musical animent des chroniques qui s\u2019échelonnent sur une période d\u2019une vingtaine d\u2019années.C\u2019est une mine.On y trouve à propos d\u2019un anniversaire comme celui de la mort de Calixa Lavallée ou de Vincent d\u2019Indy des pensées bien personnelles sur ces maîtres, ou au fil de l\u2019actualité des considérations sur des thèmes comme les droits d\u2019auteur, l\u2019architecture des salles de concert, la radio, les études musicales et la formation des musiciens, les festivals, les droits d\u2019auteur, l\u2019impression des œuvres, les moyens nationaux de diffusion, l\u2019enseignement de la musique, le rôle des conservatoires, la culture de la voix et la diction pour le chant.Au sujet de la diction, après tant d\u2019années, je me rappelle encore les propos de deux distingués amateurs de musique qui se trouvaient derrière moi, à l\u2019un des concerts Bach, donnés par Marcel Dupré, à l\u2019ancienne église anglicane de la rue Dorchester, laquelle a été ensuite rebâtie pierre par pierre à Saint-Laurent, comme salle de concert pour l\u2019Orchestre symphonique de Montréal à ses débuts.L\u2019un de ces deux auditeurs, Robert Couzinou, alors baryton du Metropolitan, disait au peintre Suzor Côté, qui était bien d\u2019accord : « Le chant, c\u2019est la diction.» Il faut entendre par là combien la bonne diction est essentielle pour mettre en valeur les fines caractéristiques et toutes les nuances du français, langue moins sonore que l\u2019italien ou l\u2019allemand, mais en l\u2019espèce, davantage que l\u2019anglais, n\u2019en déplaise aux petits colonisés follement enjoués de jazz et de la chansonnette yankee, car l\u2019anglais est plus approprié à la récitation de la poésie qu\u2019au chant, étant un singulier idiome où le a se prononce généralement é dans le corps des mots.Retenons quelques traits de cette riche critique, égrenée sur une longueur de deux décennies.Lapierre s\u2019est préoccupé même de l\u2019hygiène des artistes.Il leur recommandait de ne pas trop fumer, d\u2019acquérir ce qu'il appelle des habitudes de « défense mentale », de surveiller leur alimentation.Il ne pouvait concevoir que des musiciens goinfres, habitués à s\u2019emplir la panse de viande en trois 160 L\u2019ACTION NATIONALE repas par jour, puissent être des artistes délicats.Notre ami était certes l\u2019un de ces artistes comme nous en avons peu eu au Québec.Sa santé aussi était délicate, au rebours de Calixa Lavallée, le héros selon son cœur.Il a été au régime durant des années et ne jurait que par les aliments naturels.Dans les derniers temps, il se montra un peu moins rigide sur ce point.La discipline, clef du succès, c\u2019est un thème sur lequel il est revenu souvent.Il s\u2019est plu à citer en exemple à la jeunesse, pour leur travail assidu, des hommes comme Ernest MacMillan et Hector Gratton et bien d\u2019autres.Aux bohèmes, aux paresseux, aux apathiques, La-pierre demande dans une chronique : si l\u2019excellente basse Léon Rothier excellait encore dans le rôle de Méphisto à un âge assez avancé, si Paderewski demeurait un remarquable virtuose à un tournant de la vie où plusieurs prennent leur retraite, si Widor touchait merveilleusement le grand orgue dans sa 87e année, croyez-vous que cela n\u2019est pas le fruit d\u2019une longue discipline ?Et de vanter l\u2019idéal de perfection auquel des chefs d\u2019orchestre éminents, un Toscanini ou un Koussevitski ont voué leur vie.Nous manquons d\u2019idéal, de persévérance.Au dire de connaisseurs étrangers, nous gaspillons de beaux dons par paresse.Souhaitons qu\u2019il surgira encore des Lapierre pour parler le langage de l\u2019élite et des disciples capables de les écouter, sans croire trahir « le monde ordinaire ».À l\u2019époque où la radio encore jeunette masquait ses défauts sous ses charmes juvéniles, il pouvait vanter les grands services que ce moyen de communication rend à l\u2019art musical, mais aujourd\u2019hui, ne faut-il pas se boucher les oreilles avec les deux poings, pour n\u2019en pas entendre tous les méfaits ?Si nos descendants ne sont pas complètement abrutis par les excès de la société de consommation, comme ils se gausseront de nous, et nous mépriseront, nous tenant pour d\u2019affreux barbares, des esclaves de la publicité qui ont laissé livrer Bach, EUGÈNE LAPIERRE 161 Beethoven, Mozart et Debussy aux mercantis grimés en faux mécènes, qui ont permis qu\u2019on assimile la musique à un bruit comme un autre, qu\u2019on noie la bonne musique dans des torrents de musiquette et qu'on avilisse à plaisir cet art divin par la surabondance, une infecte vulgarisation dans tous les sens du mot, une pléthore réalisée bassement au profit du lucre.Au siècle dernier, Berlioz s\u2019indignait déjà de voir la musique réduite à n\u2019être plus à Paris qu\u2019une branche du commerce, et il proclamait hautement que « la musique n\u2019est pas destinée à prendre place parmi les jouissances quotidiennes de la vie comme le boire, le dormir, le manger.» Et en ce temps-là, encore, ne s\u2019agissait-il que de quelques cafés.Qu\u2019aurait dit Berlioz de l\u2019invasion de tous les foyers par une musique incessante, généralement fade ou vulgaire et tapageuse, et qui nous poursuit dans tous les lieux publics et même dans la rue ?Lapierre a qualifié le professeur Paul Loyonnet de grand pianiste « latin ».Ce qualificatif indique une préférence, une partialité, n\u2019est-ce pas ?Lapierre a bataillé toute sa vie pour la musique française.Dans un de ses feuilletons, il rappelle l\u2019ostracisme dont cette musique a souffert, à certains moments, aux États-Unis.Toscanini, par exemple, écartait de ses programmes de concert d\u2019orchestre des œuvres de musiciens français pour y insérer des morceaux italiens de second ordre.D\u2019un autre côté, la musique allemande a certes été privilégiée dans les grandes villes nord-américaines.Lapierre considérait que, par ses qualités de clarté, de finesse, et du fait de notre atavisme, la musique française s\u2019imposait à nous comme un idiome naturel, le plus approprié à notre sensibilité.Je suis à peu près d\u2019accord, à condition qu\u2019un fanatisme excessif ne boycotte pas les œuvres d\u2019autre provenance.Nos musiciens ne partagent pas tous cet amour de la musique française.Deux de nos plus grands pianistes virtuoses de la deuxième décennie du siècle en cours, ou de la période entre les deux guerres mondiales, étaient loin d\u2019en être entichés.Alfred Lali-berté la méprisait, admirateur passionné de la musique 162 L\u2019ACTION NATIONALE allemande.Quant à Emiliano Renaud, il détestait Paris et adorait Vienne et son ambiance.Pour parler d\u2019artistes contemporains, Léopold Simoneau, grand interprète de Mozart, aujourd\u2019hui bien considéré et rémunéré à San Francisco, jouirait-il d\u2019un exil confortable là-bas, s\u2019il n\u2019aimait pas la musique germanique, au moins sous sa forme autrichienne ?Chose incontestable, en dehors de toute idéologie, il faut le reconnaître, l'école française de chant est en pleine décadence, et ce, depuis des années.Ce fait n\u2019explique-t-il pas le mouvement qui porte nos jeunes chanteurs vers les professeurs allemands ou italiens, quand ils vont se perfectionner en Europe ?Le Dr Fred Pelletier, chroniqueur musical au Devoir, pendant un long laps de temps, poussait un peu loin son antipathie pour tout ce qui était allemand.Mieux équilibré, Lapierre, admirateur de Bach et de Beethoven, sait garder une juste mesure.Romain Rolland, dont il cite une remarque quelque part, dans « Pourquoi la Musique » ou dans « La Musique au Sanctuaire », nous indique comment concilier les divergences dans un livre merveilleux, à la fois bourré d\u2019idées et lyrique, le plus beau roman jamais écrit sur la vie d\u2019un musicien créateur et sur la puissance et la grandeur de la musique, qui est essentiellement amour.Jean-Christophe, musicien allemand, dégoûté par l\u2019étroitesse d\u2019esprit d\u2019une petite ville, prend en grippe le mensonge de l\u2019idéalisme national.En exil à Paris, d\u2019abord rebuté par un dilettantisme mondain, il en vient à apprécier les trouvailles des compositeurs français, une avant-garde qui pénètre plus avant dans les retraites mystérieuses de l\u2019Ouïe, tandis que leurs confrères germaniques prétendent arrêter l\u2019art aux sommets conquis par leurs pères.L\u2019exilé retrouve la fierté de ce que représente l\u2019apport allemand, cette grande source de lyrisme et de musique pour l\u2019Europe.Enfin, avant de mourir, ayant conquis la paix après les orages et les luttes de sa vie, il réalise dans son oeuvre, la synthèse idéale, l\u2019union des plus belles forces musicales de son temps : « la pensée affectueuse et savante d\u2019Allemagne aux replis ombreux, la mélodie passionnée EUGÈNE LAPIERRE 163 d\u2019Italie, et le vif esprit de France, riche de rythmes fins et d\u2019harmonies nuancées.» Les servitudes de l\u2019actualité interdisent pareilles envolées à un critique, mais cela n\u2019a pas empêché La-pierre d\u2019exprimer souvent des idées générales, d\u2019énoncer des principes et d\u2019inaugurer sa collaboration à un journal par des aperçus sur l\u2019état de la musique canadienne, ou même une série d\u2019articles comme à Radio-Monde.À une belle hauteur de vues il joignait une singulière compréhension et finesse à l\u2019égard des gens.Quel souci des nuances marque l\u2019éloge qu\u2019il fit de Léo-Pol Morin, victime avec le journaliste Louis Francœur d\u2019un accident d\u2019auto en 1941 ! Et pourtant, Morin, un artiste qui « n\u2019aimait pas ce que la musique exprimait de notre âme et de notre cœur» différait bien de lui à cet égard, mais il aimait de Falla, Ravel, Debussy et aussi, profondément le vieux Bach.En quelques mots, notre ami précise le grand mérite du pianiste défunt et ses lacunes.Il fut « un grand musicien, un professeur consciencieux, peut-être, par-dessus tout un homme d\u2019esprit, car il était spirituel au point d\u2019en être gênant ».Au clavier il était plutôt brillant que vraiment ému.Lapierre conclut que Morin fut un artiste vraiment original « et chose assez rare chez nous, il fut original tout en restant poli ».Cette remarque vise sans doute Alfred Laliberté.Par une malencontreuse coïncidence il parut de lui, à ce moment-là, un affreux article contre Morin.Les deux fois où j\u2019ai rencontré Laliberté à son studio il a ouvert l\u2019entretien par des remarques désobligeantes.C\u2019était un musicien de marque, mais certains jours, pas plus sociable qu\u2019un ours ou un porc-épic.Quel contraste avec Lapierre, esprit nuancé et cœur délicat, dont l\u2019éloge de Morin me paraît, dans sa concision exemplaire, un modèle de critique.Il connaissait bien les inconvénients d\u2019une « critique malveillante souvent ennemie d\u2019une personnalité naissante ».D\u2019ailleurs, Lapierre a exposé dans une chronique 164 L\u2019ACTION NATIONALE sa conception du rôle d\u2019un critique : « La critique est chose difficile.Il faut au critique de la culture, une connaissance approfondie des règles et des principes, enfin une loyauté et une honnêteté qu\u2019on doit pousser souvent jusqu\u2019à la miséricorde ».Quelques lignes, mais quelles lignes pour établir le code, l\u2019éthique d\u2019une critique véritable.Et quelle tape à ces chroniqueurs infatués, qui du haut de leur ignorance ou de leur science toute jeunette et fringante, manient la cravache ou l\u2019encensoir et prodiguent à droite et à gauche oukases et excommunications ! Mais la miséricorde n\u2019imposait pas le silence à notre homme.Ainsi, d\u2019un organiste qui donna un récital à l\u2019église Notre-Dame, il a dit que ce récital offrait de l\u2019excellent, du bon et du moins bon.Logique avec lui-même, il ne se laissait pas non plus égarer par le dépit, ou l\u2019envie, ce défaut national qu\u2019il a tant dénoncé.Encore ulcéré par l\u2019échec de ses grands efforts pour créer un conservatoire d\u2019État à la française, il se réjouit de ce que le gouvernement québécois ait enfin créé cette institution et, commentant en 1942 la nomination de Wilfrid Pelletier à la direction du Conservatoire d\u2019État, ii proclame qu\u2019elle donne confiance à tous les musiciens de notre province.Je relève ensuite l\u2019expression d\u2019un espoir, celui que les dirigeants n\u2019oublieront pas les critères dont devrait s\u2019inspirer une école canadienne de musique.Je termine ce petit tour d\u2019horizon forcément bien incomplet à l\u2019égard d\u2019une féconde carrière journalistique, par une remarque de notre ancien président concernant l\u2019orgue à ondes, qui semblait alors un rival dangereux pour le grand orgue.« Le grand orgue, cette merveille sonore, ne saurait mourir», s\u2019exclamait alors ce professeur d\u2019orgue dont l\u2019œuvre comprend surtout des compositions pour cet instrument de grande classe.Hélas i trois fois hélas ! et en avant l\u2019assonance qui sonne comme un glas ! À défaut de l\u2019orgue à ondes, l\u2019orgue électrique et le plus petit possible, et le disque, et la EUGÈNE LAPIERRE 165 guitare, et le banjo et la flûte, en attendant l\u2019accordéon, l\u2019harmonica et peut-être demain le mirliton, qui sait ?ont vaincu le grand orgue dans nos églises non encore désaffectées ou démolies.Les Casavant ne sont plus que les fantômes d une gloire passée.Aussi, qui aurait pu prévoir que notre manie « joualisante » d\u2019auto-destruction, dont Montréal nous offre tant d'exemples, les plaques qui nous apprennent : ici s\u2019élevait la maison natale d\u2019Iberville, là s\u2019élevait tel beau spécimen d\u2019architecture religieuse, \u2014 qui aurait pu prévoir, dis-je, que cette étrange manie, ou peut-être notre fatal destin, atteindrait si vite, après tant de ruines, la plus vénérable et ancienne partie de notre héritage français, une religion vieille de deux millénaires, le nombre des pratiquants se réduisant maintenant chez nous au quart, paraît-il ?Le grand orgue nous fournit une liaison naturelle, dans la présente causerie, entre l\u2019œuvre du critique et celle du musicographe.Mais il nous mène mélancoliquement au plus démodé, à l\u2019heure actuelle, comme au plus savant des livres de Lapierre : « La Musique au Sanctuaire ».Non vraiment, dans la déroute du grégorien (il n\u2019y avait pas de musiciens au Concile, comme me disait Lapierre) des considérations sur ce que doit être la musique au sanctuaire, ça fait quétaine, ne trouvez-vous pas ?En prévision d\u2019un redressement futur qui doit survenir en ce domaine, comme en bien d\u2019autres, si nous voulons survivre, savourons quelques hautes pensées que j\u2019extrais de cet ouvrage.Par exemple : « nous devons louer Dieu dans la beauté » ou « La musique actuelle est sortie du plain-chant, » ou encore : « La musique religieuse est le sommet incontestable de l\u2019art.Le legato de la musique religieuse est la plus belle représentation de l\u2019infini qui ait été réalisée par les arts de l\u2019émission ».Pour Lapierre, la musique religieuse est « le genre de la stabilité opposée à l\u2019attraction et à la mouvance 166 L\u2019ACTION NATIONALE continuelle des autres formules ».Elle est le contraire des influences qui font de nous de perpétuels agités ».Si « La Musique au sanctuaire » a comme une sinistre résonance d\u2019ironie et d\u2019irréalité dans la présente décadence du sentiment religieux, « Pourquoi la musique » garde son actualité, bien qu\u2019il soit maintenant moins nécessaire de plaider la cause de la musique qu\u2019autre-fois.Mais rappelons ici que le déclin de la religion entraîne celui du chant d\u2019église, et celui du chant en général, comme il est arrivé en France même.Combien de grands musiciens ont reçu autrefois leur formation dans les maîtrises ! Lapierre attribuait une mission importante à la musique pour la formation du sentiment.Si nous négligeons de former des sensibles, prétendait-il, « nous aurons peut-être des sensuels ».Il a souligné avec force la nécessité de faire à l'élément esthétique sa juste part dans l\u2019éducation, sans quoi nous aurons « des sujets atones, impossibles à remuer, indifférents, sans spontanéité et va sans dire, sans enthousiasme », sans générosité pour les croisades nécessaires.Un animateur né, un enthousiaste comme notre ami a souffert beaucoup au contact des mollusques ainsi que dans la compagnie des mufles, deux espèces fort répandues, surtout la première.Quelle délicatesse dans la pensée suivante : « Quiconque sent plus vivement comprend plus profondément.La musique rend l\u2019homme plus humain en le rendant plus doux ».Pas n\u2019importe quelle musique, bien entendu, mais la musique civilisée.Il est des musiques barbares, tonitruantes.D\u2019ailleurs, dans le même ouvrage, Lapierre a parlé du jaunisme du jazz, vil comme les gazettes dont la spécialité est le récit crapuleux de crimes, tandis que la bonne musique ne forme pas que la sensibilité mais « perfectionne jusqu\u2019à l\u2019intelligence ».L\u2019auteur a dû jubiler en citant ces superbes lignes de John Ruskin : « L\u2019artiste remplit une des plus grandes tâches de l\u2019Homme.Il est l\u2019éveilleur de nos admirations.Et admirer, c\u2019est la principale joie et le principal pouvoir de l\u2019homme ». EUGÈNE LAPIERRE 167 De tous les Québécois, Lapierre a été l\u2019apôtre le plus infatigable d\u2019une musique proprement canadienne.Il n\u2019a cessé d\u2019y croire et de travailler avec ardeur à son éclosion ; par ses actes, par sa parole et ses écrits, au service de cette cause chère à son cœur.Il était mû par une conviction qui s\u2019est exprimée particulièrement dans ses ouvrages, ainsi que dans une conférence qu\u2019il donna à l\u2019École des Hautes Études Commerciales, quelques années après son retour de Paris.C\u2019est que nous sommes singulièrement doués pour la musique et que cette vocation mérite appui.« Les Canadiens français, dit-il dans sa causerie, n\u2019ont excellé dans aucune branche de l\u2019art comme en musique, et cet art-là a donné à notre patrie des artistes qui ont porté son nom plus loin à l\u2019étranger que toutes les autres sphères de l\u2019activité intellectuelle ».Et plus loin : « Il faut concéder à notre race un talent musical au-dessus de la moyenne.Pour nous, après avoir étudié à fond la question, nous avons une foi inébranlable dans l\u2019avenir de la musique canadienne ».Entre autres réformes, il prêche l\u2019enseignement du solfège à l\u2019école primaire, et son grand rêve est la création d\u2019une école de musique « susceptible de se classer au premier rang sur la scène internationale ».Mais il faut toujours compter avec les censeurs et les sceptiques.« Chacun prenant, suivant une formule heureuse, un esprit de contradiction pour de l\u2019esprit critique ».Et « plus de petits prodiges sont étouffés par l\u2019envie qu\u2019il n'y en a de gaspillés par l\u2019adulation ».L\u2019adulation, évidemment, cela sévit au sein des petites chapelles comme en serre-chaude, pour initiés.Et il y avait, aujourd\u2019hui atténué, je l'espère, le grand préjugé national, qui est double : « Nous n\u2019avons rien et les étrangers valent mieux que nous ».Une des choses étonnantes que Lapierre a fait connaître dans le plus littéraire et le plus lu de ses livres, sa biographie chaleureuse de Calixa Lavallée, c\u2019est qu\u2019après avoir échoué à démolir ce fatal préjugé chez nous, l\u2019auteur d\u2019O Canada a réussi aux États-Unis à 168 L'ACTION NATIONALE donner confiance en eux-mêmes aux compositeurs de ce pays et à populariser leur musique.Qu\u2019est-ce qui a poussé le biographe à s\u2019atteler à la besogne, un travail magnifiquement mené à bon terme ?Les éteigneurs d\u2019étoiles qui ont même élevé l'accusation de plagiat à propos de notre hymne national.Lapierre a voulu voir si les dénigreurs avaient raison.Et ses recherches lui ont révélé la haute valeur de Lavallée ainsi que la richesse de sa production.Elles lui ont aussi appris, hélas ! qu\u2019une grande partie de cette production a été égarée ou a péri.Quelle fatalité imméritée ou trop méritée poursuit l\u2019œuvre de nos musiciens ! De Guillaume Couture, il nous reste «Jean le Précurseur», mais une bonne partie de ses compositions ont disparu.Un incendie a presque entièrement détruit l\u2019œuvre d\u2019Achille Fortier.J.J.Goulet estimait fort ce compositeur-fonctionnaire et je l\u2019ai entendu le comparer à Massenet et à Saint-Saëns, s\u2019il vous plaît.Quand notre musique manuscrite échappe à l\u2019avidité des soucis ou au mépris des indifférents, elle moisit dans les cartons des auteurs.La demande est si faible, voyez-vous.Comme l\u2019a souligné Lapierre, les archives de notre musique sont dans un état pitoyable, conséquence d\u2019une incurie collective.L\u2019État devrait s\u2019occuper davantage du recensement de la diffusion des œuvres (impression, gravure, exécution, mise sur disques, droits d\u2019auteur).Nous connaissons à peine notre richesse musicale.Nous voudrions bien dire de Lapierre l\u2019équivalent de ce qu\u2019André Hallays a écrit de Berlioz, savoir : « que les centaines de feuilletons que Berlioz a accumulés pèsent moins pour sa gloire que vingt mesures de Roméo ou de la Prise de Troie ».Mais je ne connais pas la musique de notre cher et grand ami, sauf quelques chœurs du « Roi des Amours » que nous avons entendus en répétition avant la première, et dont la fraîcheur et l\u2019élan nous ont emballé.Où sont les enregistrements de la musique de Lapierre ? EUGÈNE LAPIERRE 169 Ses idées sur son art nous sont mieux connues.D\u2019après une de ses chroniques, il se sentait redevable à Vincent d\u2019Indy de tout ce qu\u2019il avait acquis au point de vue composition, en quatre ans de séjour en France.À un journaliste qui lui demandait au cours d\u2019une entrevue quels étaient ses musiciens préférés, il répondit simplement : « Je suis tonaliste ».Dans son « Histoire de la musique » Emile Vuillermoz emploie l\u2019expression « carcan de la tonalité » à propos du fondateur de la Schola Cantorum et de sa rigide doctrine.Lapierre, que je sache, n\u2019est jamais parti en croisade contre les théoriciens opposés et, contrairement à son maître barricadé contre la sensibilité, il s\u2019est déclaré et montré sensible au plaisir musical.(Au point de détester les « bruitistes ».) L\u2019amertume née d\u2019un cruel échec explose parfois en traits barbelés dans sa biographie de Lavallée.Comme celui-ci, il a raté son projet de Conservatoire d\u2019État ; d\u2019autres l\u2019ont réalisé à sa place.Lui aussi, il a souffert de l\u2019esprit combinaid des politiciens et le mot de Boucherville : « Nous n\u2019avons pas d\u2019argent pour ça », c\u2019est-à-dire pour un Conservatoire, c\u2019est-à-dire pour l\u2019Art, quand au bout il n\u2019y a pas un petit gain à réaliser, a une résonance que les malins qualifieront de continuelle.Mais sa déconvenue n\u2019a tué ni son enthousiasme, ni sa mansuétude naturelle, et il n\u2019a pas pris le chemin de l\u2019exil comme les Lavallée ou les Simoneau.Et il a bien servi la musique québécoise, par sa foi en elle, par ses compositions religieuses, en lui donnant notre premier opéra-comique, par son œuvre de musicographe et de critique.Enfin, sa réussite incite les chercheurs à le suivre dans le domaine trop négligé de notre histoire musicale.Et je trouve que la Société historique de Montréal a été bien chanceuse d\u2019avoir eu à sa tête une telle personnalité. Pauvre Jonathan Livingston Le Goéland par Georges Allaire PAUVRE JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND 171 Un petit livre avec peu de texte et beaucoup de photos.L\u2019œuvre unique d\u2019un amateur.«Jonathan Livingston Le Goéland », malgré son origine modeste et son peu d\u2019ampleur matérielle, a quand même conquis son public.Près de 8 millions d\u2019exemplaires tirés en Amérique du Nord.Traduit en douze langues et diffusé à travers le monde.Devenu cinéma.Pierre Clostermann, dans sa préface à l\u2019édition française du livre (éditions Flammarion, 1973), ira jusqu\u2019à comparer «Jonathan Livingston Le Goéland» à «Le Petit Prince ».Parallèle intéressant du fait que Richard Bach, l\u2019auteur, est pilote comme le fut Antoine de Saint-Exupéry, et que les deux œuvres sont des allégories divinatoires du phénomène humain.Saint-Exupéry nous a présenté un curieux petit bonhomme issu d\u2019une autre planète qui converse avec un renard, un serpent et une rose.Richard Bach nous présente Jonathan, Chiang, Fletcher et bien d\u2019autres goélands qui s\u2019émancipent des limites de leur nature pour s'envoler vers la Perfection.L\u2019histoire de Jonathan Livingston Le Goéland commence en l\u2019escapade d\u2019un jeune goéland plus préoccupé à connaître les secrets du vol que de chercher à se nourrir.Rejeté par la société des Goélands pour irresponsabilité, Jonathan vivra une vie solitaire qui lui permettra de développer librement ses connaissances et par suite ses habiletés en aérodynamique.C\u2019est alors que des goélands mystérieux introduiront Jonathan dans une nouvelle dimension de l\u2019existence où vivent les goélands supérieurs.Jonathan y apprend à échapper aux limites du temps et de l\u2019espace, à voyager par la pensée, à atteindre graduellement sa Perfection.Ayant maîtrisé cette nouvelle vie, il revient auprès des siens afin de les y initier à leur tour.Un certain nombre de disciples se joignent à Jonathan pendant que la majorité lui tourne le dos.Ayant introduit Fletcher Le Goéland dans les secrets de la vie supérieure, Jonathan lui confie la direction de ses disciples et disparait littéralement de l\u2019espace naturel pour retourner à la dimension supérieure d\u2019existence. 172 L\u2019ACTION NATIONALE Le charme et la puissance de ce livre proviennent de son langage imagé, ou plutôt de ses images qui parlent.Personnages et événements ne prétendent pas être authentiques .et le sont pourtant.Jonathan Livingston Le Goéland est le fruit d\u2019une imagination.Les goélands existent, mais les aventures de Jonathan ne sont point tirées de leur histoire.Et pourtant, derrière la fiction de Richard Bach, nous sentons, nous « devinons », nous soupçonnons une réalité plus profonde que celle révélée par nos sens.Littéralement inexacte, l\u2019histoire de Jonathan cache et révèle à la fois une vérité humaine indéniable, une dimension de l\u2019existence qui dépasse le monde de la matière.D\u2019où l\u2019attrait que cette œuvre exerce auprès de ses lecteurs.D\u2019où le succès de cette œuvre.Derrière l\u2019allégorie d\u2019une bête du ciel se cache et se révèle la réalité d\u2019un homme appelé par les cieux.Les leçons du Goéland Que nous enseigne Jonathan ?D\u2019abord que nous devrions manger pour vivre et non pas vivre pour manger.En une époque préoccupée d\u2019accaparement matériel, de production, de consommation, l\u2019attitude de Jonathan nous révèle une dignité et une liberté humaines : « \u2018 Cela ne rime é rien \u2019, se disait-il, abandonnant délibérément un anchois durement gagné à un vieux goéland qui lui donnait la chasse.\u2018 Dire que je pourrais consacrer toutes ces heures à apprendre à voler.Il y a tant et tant à apprendre ! \u2019 » Le poids des convoitises quotidiennes est levé.Le monde devient au service de l'homme et non l\u2019homme au service des attraits du monde.Jonathan part à la conquête des lois de l\u2019aéronautique non pour en profiter mais pour les vaincre, les posséder, pour dominer plutôt que de servir la nature.Les autres goélands n\u2019y comprennent rien.Ils demeurent asservis aux impératifs du ventre.Jonathan offre un visage aristocratique de la vie, un engagement dans l\u2019esprit.Une société prise par le bas, une démocratie de la digestion ne saurait comprendre la réflexion, et par conséquent ostracise Jonathan.Comment ne pas se reconnaître dans Jonathan ?Ne PAUVRE JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND 173 jetons pas la pierre à notre société.Il suffit d\u2019inventorier nos préoccupations personnelles pour constater que notre ventre l\u2019emporte bien souvent sur notre esprit.Pourtant, ne devrions-nous pas prendre notre envol à la suite de Jonathan ?Ne sommes-nous pas appelés à être maîtres plutôt qu\u2019esclaves de notre corps et de notre monde ?Paradoxe.En cherchant à posséder le savoir de la nature, Jonathan devient puissant.Il augmente son pouvoir.« Il apprit qu\u2019un piqué vertical à grande vitesse pouvait l\u2019amener à découvrir les rares et savoureux poissons qui nagent à dix pieds au-dessous de la surface de l\u2019océan.Pour survivre, il n\u2019avait plus besoin des bateaux de pêche et de leur pain rassis.» Car voilà le mystère : l\u2019homme pratique est le moins pratique des hommes tandis que l\u2019homme de savoir est le plus pratique.En se dégageant des préoccupations du moment, en interrogeant l\u2019univers et l\u2019universel, en poursuivant le savoir pour le savoir, l\u2019homme pénètre les secrets du monde naturel, lève les voiles de l\u2019ignorance et met de nouvelles forces au service de son action.S\u2019il s\u2019était uniquement préoccupé des besoins quotidiens, comment aurait-il pu prendre le recul du sage et acquérir les moyens de l\u2019inventeur ?Plus puissant et jamais servile.Voilà la stature de Jonathan face au monde matériel.On devine les successeurs de Jonathan qui ne retiendraient de lui que le succès pratique, qui réduiraient cette quête de liberté à un moyen plus sophistiqué de satisfaire les convoitises de leurs chairs.En eux, la sève de vie périrait.Ils redeviendraient des esclaves plus sophistiqués.Le savoir accroît le pouvoir, mais un pouvoir qui doit dominer la nature et la soumettre aux quêtes de l\u2019esprit ; non un pouvoir qui retombe au service du ventre.Suffit-il de mieux connaître notre virtuosité naturelle ?Suffit-il de se savoir, de savoir le monde ?Notre soif est-elle mesurée par nos capacités « naturelles » ?Arrivé au sommet de son propre savoir et de son propre pouvoir, Jonathan reçoit l\u2019initiation.Ce n\u2019est pas lui qui la 174 L'ACTION NATIONALE découvre.Elle vient à lui sous la forme de deux goélands « purs comme la lumière des étoiles, et l\u2019aura qui émanait d\u2019eux, dans l\u2019air de la nuit profonde, était douce et amicale ».Ces oiseaux du ciel l\u2019abordent : « Nous sommes les tiens, Jonathan, nous sommes tes frères.Nous sommes venus te chercher pour te mener plus haut encore, pour te guider vers ta patrie ».En effet, il doit y avoir une patrie de l\u2019homme qui dépasse le monde obscur dans lequel nous vivons.Les sommets de la science et de la technique ont pu nous donner une ivresse momentanée de liberté et d\u2019enthousiasme.Mais ne reste-t-il pas une conquête à entreprendre ?Non pas franchir toujours plus d\u2019espace avec toujours plus de facilité.Plutôt dépasser l\u2019espace.Non plus rétrécir le temps par notre accélération, mais bien dépasser le temps.Non plus franchir des limites, mais bien communier à l\u2019illimité.Il nous faut peut-être l\u2019image d\u2019un goéland pour nous le faire admettre en ces jours où descriptions et projets s\u2019enferment dans les catégories de la matière.Chose certaine, ce Goéland fait vibrer une corde vive en nous.Comment ne pas frémir de complaisance lorsque le sage Chiang le Goéland révélera à Jonathan : « Le paradis n\u2019est pas un espace et ce n\u2019est pas non plus une durée dans le temps.Le paradis, c\u2019est simplement d\u2019être soi-même parfait.» Et Chiang révèle à Jonathan le moyen de « voler à la vitesse de la pensée».Jonathan développe sans cesse sa spiritualité, sa transcendance.Le départ de Chiang, probablement vers une dimension plus élevée de l\u2019existence, laisse croire que cette transcendance est encore perfectible.Le cœur humain, l\u2019esprit du lecteur se laisse emporter vers les rives de l\u2019au-delà, vers la dimension plus profonde de l\u2019existence que nous voudrions nôtre alors que nous sommes astreints à notre monde, à son temps, à ses lieux, à ses lenteurs, à ses douleurs mêmes.Si nous osions espérer la perfection.Si nous pouvions espérer crever l\u2019enveloppe de matière qui nous retient.Si nous pouvions atteindre la liberté que possède notre libre imagination, notre créativité spirituelle.Aspirations de l\u2019homme représentées par les propos des Goélands. PAUVRE JONATHAN LIVINGSTON LE GOÉLAND 175 Aristocratie de l'esprit.Esprit de domination.Il manque quelque chose.Ne voyons-nous pas poindre l\u2019arrogance de l\u2019aristocratie, le mépris oligarchique envers ses sujets, la domination de l\u2019homme doué sur l\u2019homme démuni ?Mais Jonathan Livingston Le Goéland, à l\u2019école de Chiang Le Goéland, a approfondi la différence radicale qu\u2019ont les rapports d\u2019homme à homme avec les rapports de l\u2019homme au monde.« Jonathan, et ce furent là [les] dernières paroles [de Chiang], continue à étudier l\u2019amour ! » Aussi, après avoir maîtrisé cette perfection du voyage au travers l\u2019espace et le temps par l\u2019acte de la seule pensée, Jonathan retourne auprès des siens, auprès de son clan de goélands, celui qui l\u2019avait ostracisé.Jonathan n\u2019a point de rancœur, ne ressent aucune soif de vengeance.Il regrette seulement l\u2019incompréhension des anciens et du peuple qu\u2019ils aveuglent.Il ne vient que pour enseigner son savoir, donner son pouvoir, aimer et aider les siens.Le lecteur retrouve la différence entre l\u2019esprit de domination appelé à soumettre le monde, et l\u2019esprit d\u2019affection, de soumission qui conduit l\u2019homme de cœur à mettre sa supériorité, ses talents au service des hommes et de leur élévation.Richard Bach nous a tracé une captivante aventure au pays des goélands, où sont rectifiés bien des écarts du pays des hommes.Jusqu\u2019ici je conçois un parallèle avec Saint-Exupéry.Un parallèle d\u2019un disciple avec le maître.Non une identification du disciple au maître et père du Petit Prince.Jonathan demeure l\u2019image d\u2019une seule vérité : la croissance de l\u2019homme par l\u2019esprit dominant le monde et dominé par l\u2019amitié.Pour sa part, le Petit Prince nous inonde de milliers de vérités difficilement ramenées à une même synthèse, Jonathan Livingston Le Goéland pourrait être une étoile.Le Petit Prince demeurera toujours une constellation.L'ordinaire Goéland extraordinaire Le Petit Prince a quand même une qualité primordiale qui lui permet d\u2019éclipser totalement Jonathan 176 L'ACTION NATIONALE Livingston Le Goéland.Ou, si l'on préfère, Jonathan manifestera maintenant un défaut si flagrant qu\u2019il déchoira de toute comparaison avec l\u2019œuvre maîtresse d\u2019Antoine de Saint-Exupéry.En effet, le Petit Prince est totalement vrai.Ses mille nuances collent à la peau humaine.Ses rires et ses pleurs trouvent une résonance dans le cœur de tout homme.Jonathan Livingston Le Goéland va, de son côté, quitter le cœur de l\u2019homme pour parodier l\u2019Infini.Le cœur et l\u2019esprit de l\u2019homme aspirent à monter l\u2019échelle de l\u2019existence, à franchir les limites du temps et de l\u2019espace, à communier dans l\u2019Esprit.Jonathan Le Goéland n\u2019a-t-il pas connu cette ascension ?En effet.Mais voilà qu\u2019il se l\u2019attribue à lui-même, à son (disons) humanité.« \u2018 Oublie la foi ! lui répétait Chiang sans cesse.Tu n\u2019avais nul besoin d\u2019avoir la foi pour voler, tout ce qu\u2019il te fallait, c\u2019était comprendre le vol.C\u2019est exactement la même chose.Va, essaie encore .\u2019 Puis un beau jour, posé sur le rivage, Jonathan, fermant les yeux et se concentrant, eut la révélation subite de ce que Chiang voulait dire : \u2018 Mais oui, c\u2019est vrai ! Je suis un goéland parfait et sans limites ! \u2019 » Mais oui ! Il suffisait d\u2019y penser.La soif d\u2019infini qui réside en nous est le signe que nous sommes Infini.Il suffit de développer notre Infini.D\u2019autres diront peut-être que l\u2019appétit pour une patate ne veut pas dire que je suis une patate appelée à germer au jardin .Pauvre Jonathan Livingston Le Goéland qui avait si bien su découvrir la transcendance pour finalement la ravaler en lui-même.Nier Dieu en découvrant que l\u2019on est Dieu.O, Richard Bach aura la vie facile.L\u2019encre continue à couler.Jonathan devient alors un Maître ès Surnature qui nie la surnature, un thaumaturge qui explique ses miracles par l\u2019universelle nature spirituelle des goélands, qui s\u2019entoure de disciples mais en prenant bien soin de se démythifier à leurs yeux.Aussi, avant de les quitter dans une sorte d\u2019Ascension \u2014 car il disparaîtra de leur dimension d\u2019existence pour se retrouver dans une autre dimension \u2014 Jonathan précise à Fletcher, à qui PAUVRE JONATHAN LIVINGSTON LE GOELAND 177 il confie ses disciples : « \u2018 Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu.D\u2019accord Fletcher ?Tu sais, je ne suis qu\u2019un goéland qui aime voler pas plus .\u2019 L\u2019éblouissement s\u2019éteignit.Jonathan le Goéland s\u2019était évanoui dans l\u2019espace.» L\u2019encre supporte l\u2019histoire.Mais le lecteur le peut-il ?Sous les traits de Jonathan Livingston Le Goéland, on aura finalement découvert la parodie de Jésus-Christ, d\u2019un Jésus démythifié.Je me souviens du magnifique livre de Chesterton, « Cet homme qu\u2019on appelle le Christ », où l\u2019auteur manifestait que le Christ historique apparaissait comme un homme supra-humain au moment même où on le considérait comme un homme ordinaire.Placé parmi les hommes, Jésus ne pouvait manquer d'en ressortir.Chesterton se basait sur les données de l\u2019histoire.Richard Bach, pour sa part, a dû inventer un mythe de goélands, tous extra-ordinaires afin que son héros y fût ordinaire.Les faits parlent en faveur de la divinité de Jésus.Il faudra toujours des mythes pour le « démythifier ».Le dernier chapitre Je proposerais un dernier chapitre à Richard Bach afin de conduire son livre à son terme : Fletcher avait bien compris que son existence n\u2019était qu\u2019une pensée infinie dont l\u2019apparence de plumes, de bec, d\u2019ailes et de pattes n\u2019avait été que l\u2019enveloppe de sa genèse.Depuis, sa virtuosité semblait ne point connaître de bornes.Jonathan lui avait enseigné à traverser le roc.Mais Fletcher avait appris à synthétiser deux, puis trois lieux en son unique conscience.Et, en comprenant sous son attention deux ou trois préoccupations, il avait su se multiplier auprès de goélands épars dans le monde de la matière.Un jour qu\u2019il pérégrinait ainsi dans une de ses préoccupations, il revit Jonathan.Jonathan son maître.Jonathan leur précurseur à eux tous.Jonathan filait au loin. 178 L'ACTION NATIONALE Mais il avait l\u2019air troublé.Une ombre ternissait le blanc diaphane de ses ailes.Une certaine lourdeur rendait son vol obscur.Surpris, Fletcher héla celui par qui il s\u2019était lui-même découvert.Mais Jonathan n\u2019entendait pas et allait disparaître à l\u2019horizon.Fletcher dut concentrer toute sa récente puissance et même se rappeler ses autres préoccupations afin de rattraper le bel oiseau sombre.Lorsqu\u2019il se trouva à la hauteur de Jonathan, Fletcher l\u2019entendit bafouiller des mots incohérents.S\u2019approchant, il entendit une répétition hachée des deux mêmes mots : « Richard Bach ».Jonathan semblait voler dans un cauchemar, se répétant avec difficulté ces deux mots : « Richard Bach ».Son regard était angoissé.C\u2019est alors que Jonathan s\u2019aperçut de la présence de son ancien disciple.S\u2019adressant à lui tout comme s\u2019il se parlait à lui-même, Jonathan Livingston Le Goéland narra : « Je me promenais un soir entre deux cieux et mille terres lorsque j\u2019entendis une voix prononcer distinctement ces deux mots : \u2018 Richard Bach Depuis lors cette voix me hante.J\u2019ai l\u2019impression que toute mon existence est contenue dans une pensée étrangère à moi.Y a-t-il plus que moi ?» Fletcher s\u2019apitoya sur le sort de Jonathan.La Perfection lui avait-elle tourné la tête ?Aussi il répondit avec toute l\u2019autorité de sa jeunesse: «Jonathan, les auteurs sont une invention des ignares qui veulent nous maintenir dans l\u2019obscurité.Revient à la lumière de nos certitudes.Richard Bach n\u2019est qu\u2019un mythe né au fond d\u2019un cauchemar.» Miron le libérateur étude lexicale de trois poèmes de La vie agonique par Thérèse Fabi 180 L\u2019ACTION NATIONALE INTRODUCTION Quand on lit les poèmes réunis dans L\u2019Homme ra-paillé 1 de Gaston Miron, de prime abord, on est saisi par la confusion qui habite le « Québécanthrope »2 Miron; on est étonné par la lutte énorme qu\u2019il mène pour essayer de se « rapailier » ; on est ému face à ce Québécois lucide qui se sait et sent réduit sur tous les plans (socio-politico-économique et culturel) ; on est encore plus troublé quand on le voit épouser tous ceux de sa condition ; quand on le voit s\u2019enraciner dans le Québec, ce « ghetto » des hommes diminués que sont les Québécois.Ce qu\u2019on perçoit le plus, c\u2019est une immense lassitude qui nous donne l\u2019impression que le poète écrasé a sombré dans une profonde asthénie et s\u2019achemine inévitablement vers sa mort, son suicide.Ce sentiment d\u2019accablement est perçu avec une acuité sans précédent dans le cycle de La Vie agonique 3.Après maintes lectures, après réflexions, après études, on se rend compte que le poète, cet homme « agonique » 4 qui connaît des sursauts d\u2019indignation et des « velléités » de révolte (velléités dues à sa lassitude), c\u2019est le prophète, l\u2019éclaireur, le libérateur de son peuple.En effet, il prophétise l\u2019insurrection, il éclaire les siens sur leur condition d\u2019être réduit, déchu, il s\u2019engage pour aller briser les chaînes de ce peuple qu\u2019il dit « abîmé », humilié, avili.Voyons de plus près trois poèmes significatifs de La Vie agonique : L\u2019Homme agonique4 où domine L\u2019EXASPÉRATION ; Héritage de la tristesse 5, poème envahi par la PROSTRATION ; L\u2019Octobre6 qui annonce nettement la délivrance ou plutôt la LIBÉRATION.Exaspération, prostration, libération, voilà, me semble-t-il, le 1.\tMIRON, Gaston.L\u2019Homme rapaillé, les Presses de l\u2019Université de Montréal, Collection du Prix de la revue ÉTUDES FRANÇAISES, Montréal, 1970, 171 pages.2.\tIbid, page 86.3.\tIbid, page 47 à 63. MIRON LE LIBÉRATEUR 181 cheminement du poète québécois dans le cycle de La Vie agonique.L'HOMME AGONIQUE 4 : POÈME DE L'EXASPÉRATION L\u2019homme agonique, c\u2019est le poème d\u2019ouverture du cycle de La vie agonique.C\u2019est le poème de l\u2019exaspération où le poète a la nausée, où il connaît la confusion, où il se sent diminué, où il décline, où il agonise avant sa mort qui s\u2019annonce fracassante.Dans ce poème, le poète nous raconte qu\u2019il EST PASSÉ D\u2019UN ÉTAT DE VIGILANCE TENACE (première strophe) malgré la fatigue, l\u2019égarement, l\u2019ivresse ; malgré les assauts soudains et violents du sommeil ; à un ÉTAT DE DÉSESPOIR tel que le sentiment d\u2019abandon, d\u2019impuissance et de solitude face à sa lutte courageuse mais inutile, a réussi à le terrasser.Lors de ce cheminement vers la mort, le poète a vécu l\u2019exaspération grandissante (deuxième strophe) : il s\u2019est senti immergé avec tous ceux de sa « flotte » (ses concitoyens) dans une sorte de bain de feu où les individus se fusionnent en collectivité .mais en collectivité endormie.Alors le poète, caché dans une posture ramassée (« prostré »), caché d\u2019une façon menaçante, s\u2019apprête à bondir pour tenter de réveiller les siens ; dans un effort ultime, il se fait sage, un fou du roi ; il cherche à attirer l\u2019attention ; il renonce à la parole pour s\u2019exprimer par des gestes (démarche plus visuelle) ; il se montre l\u2019homme tiraillé dans sa vérité (sa poésie), dans ses amours échouées ; dans ses douleurs et ses joies de poète, de Québécois engagé, d\u2019amoureux frustré.Cette parade volontaire semble le dernier sursaut avant l\u2019agonie.Puis il éclate au milieu de cette foule assommée par la « loi d\u2019émeute » (quatrième strophe) ; il se crie leur 4.Ibid, page 48. 182 L\u2019ACTION NATIONALE frère et il leur lance toute son affection ; il est hors de lui ; exubérant, comme un fou sur l\u2019échiquier qui s\u2019élance en diagonale, il trépigne ; il attire l\u2019attention, mais une attention faite de mépris, de raillerie contagieuse et galopante ; il est la risée des siens ; il rit même avec eux mais avec la force exubérante de celui qui est à la veille d\u2019éclater en sanglots (comme dit Nelligan : «Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, Oh ! si gai, que j\u2019ai peur d\u2019éclater en sanglots ! » 8 et de sombrer dans le désespoir.Car il réalise aussitôt qu\u2019il ne peut se « déprendre du conglomérat » (cinquième strophe).Étrange ce dernier terme ! Il rappelle, par sa définition propre, la roche formée par des fragments arrachés à une roche préexistante et agglomérés par un ciment (cf Le Petit Robert).Ce conglomérat ne ressemble-t-il pas au pays du poète, à ce Québec qui se forme péniblement d\u2019éléments disparates, de Québécois à la recherche de leur unité, de leur identité ?Le poète ne peut s\u2019arracher à sa terre et il se dit le « rouge-gorge » qui, même petit et doux, devient agressif pour la défense de son territoire et s\u2019affaire avec fébrilité à la «forge», à l\u2019édification de son pays ! LE ROUGE-GORGE « Le chant de ce petit oiseau est doux.Son caractère vif devient nettement agressif pendant la période de reproduction et lorsqu\u2019il s\u2019agit de défendre son territoire.» dans Alpha Encyclopédie, Éditions Franson, Montréal, 1971, 43 tomes, tome 37, page 5192.Cependant la tâche est trop lourde et le fou-oiseau commence à s\u2019effondrer.Le « mégot » achève de s'éteindre en harmonie avec le poète agonisant, le poète-mégot. MIRON LE LIBÉRATEUR 183 Toutefois, le militant ne peut que mourir sur un champ de bataille (sixième strophe).C\u2019est son choix.Il attend, il sait qu\u2019il viendra, le moment de la grande détresse où, abandonné, solitaire, impuissant, agonisant d\u2019un mal sans remède, vidé de sa substance et de sa force, il sera un projectile dont la charge explosive (son exaspération, ses frustrations, sa dépossession, ses luttes stériles, ses échecs répétés .) ébranlera même le peuple resté là derrière lui.Par delà sa mort, il entendra encore la confusion des voix, des sons, des chocs ; il verra des éboulis (amas lentement constitué de matériaux éboulés) : lui ou les siens ?Lui et les siens ?Nu, dépossédé des siens, de son pays, de ses amours, de sa poésie, de son esprit perturbé, de son corps meurtri, il pourra enfin jouir de sa «nue propriété».Son âme débarrassée de ses poids ! Dégagée de ses attaches accablantes ! Donc ce premier poème de La Vie agonique en est vraiment un d\u2019exaspération : \u2014\texaspération individuelle « jamais je n\u2019ai fermé les yeux » 4 \u2014\texaspération collective « la noire transparence de nos sommeils » 4 \u2014\texaspération insurmontable « je ne peux me déprendre du conglomérat » 4 \u2014\texaspération croissante « un jour de grande détresse à son comble.» 4 HÉRITAGE DE LA TRISTESSE 5 OU LA PROSTRATION Comme dans le précédent poème, la détresse, l\u2019humiliation, la dépossession sont des réalités omniprésentes dans ce poème.Mais, il me semble que la prostration domine.Dans les deux premières strophes du poème, le poète décrit un homme, l\u2019homme (le Québécois ?), triste, plongé dans la confusion, le désordre le plus total puisqu\u2019il 5.Ibid, page 49. 184 L\u2019ACTION NATIONALE n\u2019y a même plus de point brillant dans la nuit : « les étoiles tombées » 5.Comme dans le premier poème, on retrouve ici un homme pâle, incapable de parler, déraciné (« nulle part ») 5, envahi par l\u2019effroi, la stupeur, esseulé, portant son pays froid et dur (« neiges et rocs ») 5, dépossédé de ce pays où il n\u2019est même pas chez lui, apaisé uniquement par le sommeil si inutile.Cet homme écrasé avance à ia merci des événements inattendus, au jour le jour.Il est présent sporadiquement dans tout travailleur (« il affleure dans les songes des hommes de peine»)6 quand, étouffé, il « respire en vagues de sous-bois », quand il se consume lentement, oublié, quand il brûle d\u2019un amour inutile puisque « sans destin », quand, désespéré d\u2019être, son coeur, comme en deuil, comme un drapeau national, est en berne.C\u2019est la détresse à son comble.Il est là, effondré (« prostré ») 6 dans l\u2019attente inespérée d\u2019un quelconque salut.Assailli d\u2019idées, enveloppé de son silence \u2014 peut-être de son mutisme \u2014 agonisant («aux iris de mourant»)6, il affiche un «sourire échoué», un sourire suspendu par lassitude.Il n\u2019a plus d\u2019espoir, il est ravalé, réduit à néant (« pauvre avenir avili ») 5.Il se bat à grands coups de sabre stériles dans la nuit de son univers intérieur (« il est toujours à sabrer avec les pagaies de l\u2019ombre »).L\u2019avenir, pour lui et son peuple, l\u2019avenir chargé de « promesses » est insaisissable (« l\u2019horizon devant lui recule ».C\u2019est encore là l\u2019image de la détresse suivie de celle de la dépossession où le « démuni » « ne connaît qu\u2019un espoir de terrain vague » B.Quel coin de pays espérer encore?Le «froid de jonc » 5 ne suggère-t-il pas un univers marécageux, humide, froid où le « prostré » est transi dans son agonie ?C\u2019est dans ce décor humide que le militant affligé se décompose (« le malaise de la rouille »)5.Irrité, écorché vif, démuni, marqué par les coups «.l\u2019à-vif, les nerfs, le nu dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits » B, MIRON LE LIBÉRATEUR 185 relégué aux oubliettes comme un objet abandonné dans un coin poussiéreux (« carrières »), après avoir été dépossédé de tout (« exploité »)5, « il vous regarde » jusqu\u2019au jour où, complètement échoué ou écrasé, il sombre définitivement dans l\u2019aliénation : « n\u2019en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d\u2019homme» 6.Devant ce spectacle de destruction que donne le militant effondré, le poète élève sa voix suppliante et en appelle aux vents : les vents chauds et caressants comme les alizés qui soufflent au soleil des pays tropicaux ; les vents violents comme le Mistral qui soulève la Méditerranée ; les vents du désert comme le Simoun et l\u2019Har-mattant qui soulèvent les sables et les portent sur de longues distances ; les vents terribles comme les tornades qui rasent tout sur leur passage ou comme les typhons qui soulèvent d\u2019immenses navires dans le Pacifique ouest.Le poète en appelle aux « vents universels » 5.Le vent, n\u2019est-ce pas l\u2019élément qui déplace, qui bouscule ; élément capable de faire le vide ; élément caressant aussi (pensons aux alizés encore) ; élément stimulant qui réveille sous le soleil (le Mistral) ?Le poète demande un ralliement dans l\u2019intention évidente d\u2019un soulèvement ou d\u2019une manifestation hostile contre les oppresseurs : « ameutez-nous », crie-t-il aux vents, c\u2019est-à-dire assemblez-nous en meute pour la chasse.5 Le poète supplie pour que le vent caressant réchauffe le visage du « prostré », ce visage de moribond qui agonise avec ou dans son peuple.Il implore pour qu\u2019on le sorte de sa torpeur, de ses ténèbres afin que ce militant écrasé puisse relever la tête et reprendre son vol : « la profuse lumière des sillages d\u2019hirondelles » 6.Ce n\u2019est là qu\u2019une prière pour le salut du militant et des siens.Est-il permis de croire qu\u2019elle sera comblée ?Le titre « Héritage de la tristesse » ne nous interdit-il pas cette conclusion ?Le poème suivant, dans sa dernière strophe, semble nous donner une réponse affirmative. 186 L'ACTION NATIONALE L'OCTOBRE6: POÈME DE LA LIBÉRATION Exaspération d\u2019abord, prostration ensuite, délivrance enfin .libération promise.L\u2019Octobre, c\u2019est le poème de la Terre (Québec) promise aux Québécois par les militants enfin ralliés dans la lutte pour « l\u2019avenir dégagé ».C\u2019est l\u2019espoir retrouvé.C\u2019est l\u2019engagement, c\u2019est le refus énergique de la mort.C\u2019est le « nous vaincrons » du Front de Libération du Québec, proféré avec force et sans craintes à la face de tous.Le peuple violenté doit répondre par la violence pour arracher sa libération.C\u2019est avec fermeté et vigueur que la lutte va s\u2019engager pour faire du Québec la patrie des Québécois.Dans la première strophe, le poète décrit « l\u2019homme de ce temps » 6 ; dans la seconde, il signe son appartenance au Québec ; dans la troisième, il s\u2019excuse et excuse les siens d\u2019avoir vécu en peuple à genoux ; dans la quatrième strophe, il annonce la fin de notre humiliation collective ; dans la cinquième, il prophétise notre libération par nous.Voyons ces étapes plus en détails.Qui est l\u2019homme de ce temps ?C\u2019est un être qui a subi le supplice humiliant du fouet (« flagellation »)6, c\u2019est le Québécois lié au destin d\u2019un pays courageux mais chargé des espoirs confus et frustrés de ses fils ; c\u2019est un pays qui porte l\u2019immense poids des années, des mois, des jours, des heures incalculables de lassitude, de détresse, de déréliction des siens .d\u2019humiliation, de frustration, d\u2019oppression.La «Terre de Québec» est « grosse ».La délivrance ne peut que venir.Le poète, héritier de cette Terre, reconnaît son appartenance au Québec (« je suis né ton fils »)6.Né dans un coin aride, une terre usée, comme nos espoirs, par le temps, une terre enveloppée par le froid, le poète rappelle sa souffrance, celle d\u2019être un fils humilié (« morsure de ma naissance »)6 et sent que sa « jeunesse rougeoie » 6, c\u2019est-à-dire que, loin de la mort, enflammée par 6.Ibid, page 62. MIRON LE LIBÉRATEUR 187 la cause des siens, il se sent prêt à combattre.Le « rougeoie » rappelle la couleur du sang et du drapeau rouge symbolisant la révolution.La troisième strophe commence par cet étrange vocable « GENOUX », cette partie de l\u2019homme qui s\u2019articule, qui fléchit, qui se dérobe, qui se prosterne, toutes attitudes qui symbolisent que l\u2019homme d\u2019ici s\u2019humilie, se soumet, s\u2019abaisse .Attitudes vécues par « l\u2019homme de ce temps » 6 comme nous dit le poète, attitude que l\u2019humanité devra pardonner et même oublier parce que le Québécois n\u2019a pas su garder sa dignité d\u2019homme ; il a donc péché contre l\u2019humanité, contre ses pères ; il s\u2019est abaissé jusqu\u2019au « mépris de soi » 6 ; il s\u2019est avili avec les siens ; il s\u2019est montré incapable de s\u2019unir dans la « souffrance » 6 avec les siens, avec les autres, avec tous les ravalés .pour se relever.Le poète, après avoir imploré son pardon et celui de ses «frères»6, s\u2019engage avec les autres militants («je vais rejoindre les brûlants compagnons»)6; il accepte avec conviction de vivre le sort de tous, de courir les risques d\u2019un tel engagement (« sables mouvants ») de partager avec les siens les angoisses collectives.Et déjà triomphant d\u2019espoir, de confiance, de la libération imminente.« nous te ferons, Terre de Québec lit de résurrections et des mille fulgurances de nos métamorphoses .» 6, il annonce la libération des siens : nous deviendrons méconnaissables et éclatants dans notre victoire («fulgurance de nos métamorphoses ») 6.Et ce, grâce aux militants, ces « levains » capables d\u2019exciter cette collectivité en voie de soulèvement.C\u2019est le ralliement d\u2019êtres engagés, volontaires, énergiques, désormais fermés à toutes concessions, décidés à faire du bruit pour inscrire la victoire du Québec libéré dans l\u2019histoire de l\u2019humanité.C\u2019est un rassemblement qui se fait à l\u2019automne, la saison rougeoyante (symbole de feu, de sang, de passion, 188 L\u2019ACTION NATIONALE d\u2019amour), c\u2019est l\u2019union d\u2019hommes devenus « fauves » pour faire éclater au grand jour ce pays libéré, ce pays de l\u2019homme de demain .homme qui sera un homme capable de vivre debout dans le pays de ses amours enfin sorties de ses échecs, de ses frustrations, de ses humiliations.Ce poème en est donc un de résurrection, de miracle.La prière du poète, qui clôt le poème précédent (Héritage de la tristesse), a été comblée.L\u2019homme prostré, caressé par le soleil et le vent, a triomphé de son agonie et s\u2019est engagé, enfin debout, dans une lutte où le vaincu qu\u2019il fut se métamorphose en vainqueur : il verra à conquérir son pays où il pourra désormais s\u2019enraciner et vivre au « soleil natal » 5 dont Miron parle dans la première strophe d\u2019Héritage de la tristesse.CONCLUSION En terminant cette trop brève étude, voyons succinctement la fréquence des signes ou images marquant l\u2019oppression et de ceux annonçant la révolution ; et ce, dans les trois poèmes étudiés.Partout, dans ces trois poèmes de La Vie agonique, les vocables, expressions, images ou signes marquant l\u2019oppression dominent.TABLEAU PARALLÈLE\tDES SIGNES MARQUANT\u2019'\t\t A.DANS LE PREMIER POÈME\t\t\t L\u2019oppression\t\tLa révolution\t Nombre de signes Strophe\t\tNombre\tde signes 3\t1ère\t\t0 1\t2e\t\t0 4\t3e\t\t0 3\t4e\t\t3 5\t5e\t\t0 8\t6e\t\t2 7.Liste des signes marquant l'oppression et annonçant la révolution (annexe). MIRON LE LIBÉRATEUR 189 B.\tDANS LE DEUXIÈME POÈME 13\t1ère\t0 9\t2e\t0 11\t3e\t0 15\t4e\t0 3\t5e\t1 C.\tDANS LE TROISIÈME POÈME 7\t1ère\t0 6\t2e\t1 9\t3e\t0 3\t4e\t2 0\t5e\t11 D.\tTOTAL POUR CHAQUE POÈME 24\t1er\t5 51\t2e\t1 25\t3e\t14 Dans le poème d\u2019ouverture « L\u2019homme agonique », on retrouve 24 signes d\u2019oppression contre seulement 5 reliés à une quelconque révolution.Même, dans ce premier poème, toutes les violences se retournent contre le poète, c\u2019est lui qui est « grenade » et « déflagration », qui va vers sa mort, sans doute son suicide.Dans le second poème (Héritage de la tristesse), c\u2019est une épouvantable agonie.On retrouve 51 signes d\u2019oppression contre seulement un de révolution ; et ce, dans la cinquième strophe uniquement.Il faut d\u2019ailleurs remarquer que c\u2019est le poète qui intervient pour tenter de sauver l\u2019homme « prostré », décrit dans les strophes précédentes.L\u2019homme est tellement écrasé qu\u2019il est incapable de penser à réagir, à parler.C\u2019est donc le poète qui lance un appel à la protestation, à la contestation, à la révolution afin de sauver l\u2019opprimé. 190 L'ACTION NATIONALE Dans le poème de clôture de La Vie agonique (L\u2019Octobre), on retrouve un climat d\u2019oppression analogue à celui du premier poème.On compte 25 signes d\u2019oppression contre 24 dans le premier poème.Mais, alors que dans le premier, ces images augmentaient d\u2019une strophe à l\u2019autre à partir de la quatrième (3 dans la 4e strophe ; 5 dans la 5e ; 8 dans la 6e), leur nombre diminuait dans le dernier poème (9 dans la 3e strophe ; 3 dans la 4e ; aucune dans la 5e).Au contraire, ce qui domine dans la 5e strophe du poème, c\u2019est l\u2019espoir et la promesse de la délivrance de l\u2019individu, de la libération de son peuple.La détermination du poète ne laisse aucun doute quant à la révolution inévitable et seule apte à libérer ce peuple « abîmé », ce peuple sans patrie, ce peuple dépossédé même dans sa langue.L\u2019oppression du peuple était telle tout au long des poèmes qu\u2019on sentait avec certitude que la « soupape » allait sauter.Et le poète prophétise un véritable feu d\u2019artifices avec ses bruits, ses éclats, ses lumières, il annonce avec fracas la naissance tant attendue d\u2019une nation, la sienne, la nôtre.Miron, c\u2019est le poète héraut, c\u2019est le guide, c\u2019est le défenseur acharné des siens, c\u2019est le militant engagé qui n\u2019aura de cesse que dans la libération définitive de la «Terre de Québec», que dans la conquête d\u2019une patrie et d\u2019une langue pour les Québécois ! 8.NELLIGAN, Émile.La Romance du vin, dans Émile Nelligan- poèmes choisis, Fides, Bibliothèque canadienne française, Montréal, 1966, 166 pages, page 144. MIRON LE LIBÉRATEUR 191 Annexe LISTE DES SIGNES MARQUANT L\u2019OPPRESSION\tLA RÉVOLUTION A.DANS L\u2019HOMME AGONIQUE agonique\tloi d\u2019émeute vertige\tje veux saigner sur vous en butte\trire en volées rafales\tgrenade noire transparence\tdéflagration tapi\ttapi je me résorbe\t mal d'amour\t douleurs\t saigner\t dérision\t chavirées\t ne peux me déprendre\t conglomérat\t forge\t mégot\t détresse\t comble\t tonnerres\t désespoirs\t exsangue\t mort\t rumeurs\t éboulis\t 192 L\u2019ACTION NATIONALE B.DANS HÉRITAGE DE LA TRISTESSE\t TRISTESSE/ triste pêle-mêle/ étoiles tombées livide/ muet/ nulle part effaré/ vaste fantôme seul/ neiges et rocs jamais ne rejoint le soleil natal soif/ bride des hasards hommes de peine/ sous-bois brûle/ oubli/ inutile amour sans destin/ gît misaine/ il attend/ prostré ne sait plus/ immobilité haillons/ silence/ iris de mourant sourire échoué/ pauvre avenir avili ombre/ horizon recule démuni/ espoir vague froid de jonc/ exploité froid de ses os/ malaise l\u2019à-vif/ nu/ dos pâle coups de couteaux cuits du fond de ses carrières tunnels/ son absence n'en pouvant plus perd à jamais la mémoire sorts/ nuit/ peuple abîmé\tvents ameutez-nous C.DANS L\u2019OCTOBRE\t flagellation/ Mère Courage\tma jeunesse rougeoie longue marche/ tu es grosse\tbrûlants compagnons rêves charbonneux\tlutte rêves douloureux\tlit des résurrections innombrable épuisement\tmille fulgurances vieilles montagnes\tnos métamorphoses montagnes râpées\tlevains nord\tlève le futur j\u2019ai mal\tvolontés peine\tsans concessions morsure\tentendront battre genoux\tpouls pardonnent\tautomne d\u2019octobre humilier\tlumière laisser le verbe s\u2019avilir\tavenir dégagé honte mépris de soi racines de souffrance douleur universelle homme ravalé sort commun sables mouvants détresses grégaires\tavenir engagé L\u2019ACTION NATIONALE 193 Lettre de Pékin Toutes les précautions sont prises pour que l\u2019étranger ne puisse s\u2019immiscer dans la vie chinoise.Les quelque deux mille étrangers, diplomates et journalistes, qui résident en permanence à Pékin, sont comme des voyageurs qui de leur paquebot apercevraient la Chine sans jamais atteindre son rivage.Pendant, un, deux ans, ou plus, selon la durée de leur affectation, ils pourraient, s'ils le désiraient, vivre en circuit fermé dans ce véritable phalanstère qu'est le quartier diplomatique de la capitale, sans fouler les trottoirs de Pékin.S'ils veulent au contraire s\u2019immiscer dans la vie chinoise, ils s'aperçoivent rapidement que les possibilités sont extrêmement réduites.Ce sera tout au plus une brève promenade en chaloupe qui les ramènera bien vite à bord de leur paquebot.Ce navire en outre ne vogue pas, il est ancré en permanence dans la banlieue nord-est de la capitale.Là, dans un grand magasin édifié dans le quartier diplomatique, sont vendus tous les articles de consommation courante, produits d\u2019alimentation et objets d'antiquités, tous de fabrication chinoise.Au « Club international » situé à proximité, des salons de coiffure, une piscine, des pistes de bowling, des salles de billard, un restaurant et des courts de tennis sont ouverts aux étrangers six jours par semaine.UN MONDE FERMÉ Dans les « cabines » du paquebot, c'est-à-dire les ambassades et les appartements privés, les distractions ne manquent pas : dîners et réceptions diplomatiques, séances de cinéma privées ou toute forme d'activité \u2014 leçons de yoga, chant, représentations théâtrales \u2014 organisée par des membres de la communauté étrangère mettant à profit leurs aptitudes particulières.Les quelques > $25.00 En vente partout LES EDITIONS FIDES 245 est, boul.Dorchester, Montréal \u2022 861-9621 FER F.X.LANGE INC.ACIER DE STRUCTURE SECOND TIGE À BÉTON \u2014 PLAQUES 11580 est, boul.Henri-Bourassa MONTRÉAL 478 - 648-7445 IMPRIMERIES 388-5781\t8125, rue Saint-Laurent IMPRIMERIE JACQUES-CARTIER INC.Imprimeurs-lithographes Service d\u2019artistes Montréal 351, Oué.8477, 8e ave, Mtl 455 - 729-1851 VII COMPLIMENTS DE Journal offset inc.254, Benjamin-Hudon, Montréal H4N 1J4, ATELIER SYNDIQUÉ MERCERIE TAILLEUR LA BOUTIQUE LE PATRIMOINE inc.Gilles Maillé, propriétaire Spécialité: Habits sur mesures 6990, RUE ST-HUBERT, MONTRÉAL\t273-2523 PLACEMENTS RAYMOND CAMUS INC.Courtier en valeurs mobilières 500, place d\u2019Armes, ch.1020, Montréal \u2014 Tél.: 842-2715 OBLIGATIONS \u2014 Actions et Fonds mutuels QUINCAILLERIE EDOUARD ROY & FILS LTÉE Quincaillerie en gros exclusivement 4115 est, rue Ontario, Mtl 403 Tél.: 524-7541 VIII COMPLIMENTS DU Mouvement National des québécois ET DES SOCIÉTÉS MEMBRES : SNQ ABITIBI-TÉMISCAMINGUE SNQ CENTRE DU QUÉBEC SNQ CÔTE-NORD SNQ EST DU QUÉBEC SNQ DES HAUTES RIVIÈRES SNQ DU LANAUDIÈRE SSJB DE MONTRÉAL SNQ OUTAOUAIS-NORD SNQ RÉGION DE L\u2019AMIANTE SNQ RÉGION DE LA CAPITALE SNQ DES LAURENTIDES SNQ SAGUENAY - LAC ST-JEAN SNQ RICHELIEU-YAMASKA SSJB DE ST-JEAN SSJB DE LA MAURICIE HOMMAGE DE LA FÉDÉRATION DES CAISSES DESJARDINS DE MONTRÉAL IX LES AMIS DE LA REVUE Hommage de GUSTAVE BELLEFLEUR BIJOUTERIE POMPONNETTE inc.M.Jean Brassard, prés.256 est, rue Ste-Catherine Montréal 129 - 861-9293 BIJOUTERIE SILENCE enr.M.Pierre Chabot, gérant 1935, rue Des Érables Montréal 133 - 523-3673 Dr Réal BILODEAU médecin vétérinaire 5605, rue Langelier Montréal 431 - 254-1661 AURÈLE BRABANT Courtier en assurance 1840, 55e av., Pointe-aux-Trembles Montréal 530 - Tél.: 642-7907 BUFFET LOUIS QUINZE inc.Banquets - mariages 7230, 19e avenue, Rosemont Montréal 453 - 376-8660 GERMAIN CANUEL, avocat 31 ouest, rue St-Jacques suite 400 Montréal 126 - 842-9403 GABRIEL CHARRON 563, 45e avenue LaSalle - 366-9116 NORMAND CHEVRIER opticien d\u2019ordonnances 537, rue Cherrier Montréal 132 - 845-2673 Suce.: 903, Marie-Victorin Tracy, Qué.- 742-3349 Hommage de JEAN-MARIE COSSETTE GILLES-H.DESJARDINS Case postale 40 Rapide-des-Joachims Comté de Pontiac FILION et ROBILLARD Notaires, Conseillers juridiques 11903, rue Ste-Gertrude Montréal-Nord - 322-1960 Roland Filion - Pierre RobiIlard LAINE PAUL GRENIER Enrg.Spécialité : Laine du Québec 2301 est, rue Fleury Montréal 360 - 388-9154 X LES AMIS DE LA REVUE Dr ALBAN JASMIN 7541, boulevard LaSalle Un sympathisant de toujours Jean-Hubert Maranda, avocat 325 est, boulevard St-Joseph Montréal - 288-4254 PIERRE-PAUL D.MARCIL Chirurgien ROUYN-NORANDA Dr ROBERT MICHAUD 241 ouest, rue Fleury Montréal 357 Montréal Oxygène inc.4890, 5e ave, Rosemont 527-3656 Geo.-E.Houde, président ANDRÉ MORAIS, B.A., L.L.L.Notaire 435 est, rue Laurier Montréal 273-9255 PEINTURE BLAINVILLE ENRG 1020, boul.Labelle Blainville - 435-0248 George Mainville HOMMAGE D'UN AMI JEAN-FRANCOIS PELLETIER Conseil en publicité et communication 1500, rue Stanley, bureau 425, Mtl PHARMACIE LÉTOURNEAU 3828, boul.Décarie Montréal - 484-7311 DOCTEUR FERNAND POIRIER 822 est, rue Sherbrooke, suite 400 Montréal 132 Lan-3000 MAURICE PRÉVOST Directeur de l\u2019Éducation des Adultes Commission Scolaire Régionale Duvernay MICHEL ROBILLARD, Notaire 2650 est, rue Beaubien Montréal 402 - 728-4541 Hommage de Yvan Senécal HOMMAGE DE ROBERT VACHON Médecin Hommage de Madeleine VOORA Burlington, Ontario XI ENTREPRISE DU QUÉBEC LES TRADUCTEURS fournissent des traductions de textes en sciences biologiques de l\u2019anglais au français et inversement du français à l\u2019anglais.Président : Dr M.R.Dufresne Secrétaire-trésorier : S.B.Desjardins Membres de la Société des Traducteurs du Québec Case postale 121 Saint-Laurent Téléphone : 731-0542 U ACTION NATIONALE REVUE MENSUELLE (sauf en Juillet et août) DIRECTION : JEAN GENEST Rédaction et administration : C.P.189, Station N.Montréal H2X 2N2 ou Tél.de 3 à 6 : 866-8034 Abonnement : $10.00 par année.De soutien : $15.00 Publicité : Gilles Caron Les articles de la revue sont répertoriés et Indexés dans le CANADIAN PERIODICAL INDEX, publication de l\u2019Ass.Can.des Bibliothèques, INDEX ANALYTIQUE de la bibliothèque de l\u2019Université Laval et RADAR (Répertoire analytique d'articles de revues du Québec) publié par la Bibliothèque nationale du Québec.LA LIGUE D'ACTION NATIONALE PRÉSIDENT : M.François-Albert Angers VICE-PRÉSIDENTS : M.Yvon Groulx Madame Paul Normand SECRÉTAIRE : M.Gérard Turcotte TRÉSORIER : M.Yvan Sénécal DIRECTEURS : MM.René Chaloult Richard Arès Dominique Beaudin Albert Rioux Jean-Marc Léger Gaétan Legault Luc Mercier Jean Genest Patrick Allen M.et Mme Michel Brochu Claude Trottier Jean Mercier Jean Marcel Rosaire Morin Jacques-Yvan Morin Charles Poirier Jean-Marc Kirouac Où trouver L\u2019Action Nationale ?\t À MONTRÉAL :\tFides, 245 est, boul.Dorchester Librairie Hachette, 554 est, rue Ste-Catherlne Librairie Tranquille, 67 ouest, rue Ste-Catherlne À QUÉBEC :\tLibrairie de l\u2019Action Sociale Catholique.Place Jean-Talon AU 31 DECEMBRE 1973 UN ACTIF DE 34 MILLIONS au service du Québec La Solidarity COMPAGNIE D'ASSURANCE SUR LA VIE La confiance que nous témoignent les nôtres est une source de capitaux, que nous distribuons: \u2022 Prêts hypothécaires à l'habitation et aux entreprises québécoises \u2022 Obligations du Québec, de ses municipalités, « commissions scolaires et institutions\t40 /q \u2022\tActions .\u2022\tPrêts sur polices \u2022 Actifs divers 7% Qui sème chez soi.Récolte pour soi."]
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