L'action nationale, 1 février 1972, Février
[" L'ACTION NATIONALE Volume LXI, Numéro 6\tFévrier 1972\t75 cents Yves Prévost : LA SOCIÉTÉ PERMISSIVE Jean Genest : LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE Émile Soucy : LE DROIT À L\u2019AUTODÉTERMINATION Jules-Bernard Gingras : LA PORNOGRAPHIE Rodolphe Laplante : LE FRANÇAIS EN DANGER Bruno Drolet : YAWHÉ ET BÉELZÉBUD Maximilien Laroche : NEVEURMAGNE ! René Pageau : PREMIERS POÈMES DE DUCHARME POUR VOS ACHATS CONSULTEZ NOTRE RÉPERTOIRE D'ANNONCEURS CLASSIFIÉS TABLE DES MATIÈRES Page* ÉDITORIAL (Juge Yves Prévost) : La société permissive\t431 Jean GENEST : La démocratie Industrielle\t441 Émile SOUCY : Le droit à l\u2019autodétermination\t468 Jules-Bernard GINGRAS : La pornographie, Il et III\t472 Rodolphe LAPLANTE : Le français en danger\t484 Bruno DROLET : Yawhé et Béelzébud\t488 Maximilien LAROCHE : Neveurmagne !\t503 René PAGEAU : Les premiers poèmes de Marcel Ducharme 512 Dépôt légal \u2014 1er semestre 1972 Bibliothèque nationale du Québec François-Albert Angers POUR ORIENTER NOS LIBERTÉS Volume de 280 pages.Il assemble les meilleurs articles de M.Angers, écrits entre 1939 et 1969.Pour la première fois le public a à sa disposition les grandes lignes de la pensée de M.Angers.Livre essentiel pour connaître les orientations et les appuis rationnels de ce maître du nationalisme québécois.($5.) Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 1162 L\u2019ACTION NATIONALE 1182, boul.Saint-Laurent Montréal (Tél.: 866-8034).Volume LXI, Numéro 6 Février 1972\t75 cents ÉDITORIAL La société permissive Les mots peuvent avoir des sens différents et parfois même opposés selon l\u2019éclairage sous lequel on les aborde.Il est sûr que pour les uns l'expression la « société permissive » signifie les pires débordements alors que pour d'autres elle ne fait que désigner un monde dans lequel l'homme raisonnable est mis en face de ses responsabilités.Pour ma part c'est ce second sens que je veux retenir avec toutes les nuances qui s\u2019imposent.Les siècles passés nous ont habitués à toutes sortes de contraintes et les plus âgés parmi nous, nous avons grandi sous le signe de « multiples défenses ».Les individus comme toute la société étaient soumis à d\u2019innombrables prohibitions dont la plus fameuse fut celle de l'alcool, aux Etats-Unis, pendant plus de douze ans au lendemain de la première Grande Guerre.Cette société était prohibitive et elle a été remplacée par la « société permissive ».Certes, tout n\u2019est pas permis et heureusement il y a encore des lois, mais il est sûr que dans tous les domaines l\u2019homme est laissé plus libre qu\u2019autrefois.Quelles sont donc les caractéristiques d\u2019une société permissive ?Il semble bien qu\u2019une de ses premières caractéristiques soit de ne pas faire intervenir les lois 432 L'ACTION NATIONALE pour régir la conduite des citoyens pour autant qu\u2019autrui n'est pas lésé.L'acte est surtout défendu parce qu'il nuit à la société représentée dans chacun de ses membres.Il est évident que dans ce sens une société permissive ne peut tout de même pas tolérer le meurtre, le vol, la corruption sexuelle.Par ailleurs, elle ne s\u2019opposera pas à des actes personnels qui ne peuvent affecter que celui qui les commet ou auxquels peuvent consentir des adultes en pleine possession de leurs facultés.La société permissive se plaît aussi à faire disparaître les écarts qui existent entre la loi et la pratique des citoyens.C\u2019est un sujet que nous avons étudié dans le premier volume du rapport de la Commission d\u2019enquête sur l\u2019administration de la justice en matière criminelle et pénale que j\u2019ai présidée et c\u2019est pourquoi je me permets de rappeler que nous avons noté « que les pays de tempérament latin ont, plus que d\u2019autres, tendance à laisser s\u2019élargir le fossé entre la législation écrite et la pratique tolérée ».Il semble bien aussi que les sociétés deviennent plus permissives à mesure qu\u2019elles cessent d\u2019être soumises à des règles d\u2019origine religieuse.Nous touchons ici à un problème délicat, surtout dans une société comme la nôtre qui, jusqu\u2019à ces derniers temps, était profondément influencée pour ne pas dire déterminée dans son fonctionnement par la morale chrétienne et plus spécifiquement catholique.Le législateur épousait la plupart des règles de la religion et en assurait l\u2019exécution même si théoriquement l\u2019Église et l\u2019État étaient complètement séparés.Cette époque est révolue et de le déplorer ne la ressuscitera pas.Il faut donc s\u2019habituer à vivre dans une société qui permet des choses qui répugnent à notre conscience personnelle.Il y a tout de même des limites à cette société permissive et, pour ma part, voici celles que je propose.La société permissive repose avant tout sur un fonctionnement démocratique, sur la règle de la majorité et LA SOCIÉTÉ PERMISSIVE 433 elle ne doit pas, même sous prétexte de faire droit à des minorités, permettre ce qui s'oppose au comportement du plus grand nombre et surtout ce qui choque le plus grand nombre dans ses croyances et ses attitudes essentielles.Prenons comme exemple le phénomène de la « sexploitation ».Que la société permissive ne se préoccupe pas de ce qu\u2019on aurait appelé autrefois des abus, je ne m\u2019en scandalise pas pourvu précisément qu'il n\u2019y ait pas scandale.C\u2019est un mot qu'on n\u2019utilise guère aujourd\u2019hui, mais qui garde sa valeur.Le scandale c\u2019est ce qui choque autrui, ce qui lui nuit en dehors de sa propre volonté, de sa propre participation.Je crois que la société même permissive doit protéger ses membres contre le scandale qui évidemment peut être différent de ce qu\u2019il était autrefois.Je ferais donc une distinction essentielle entre la « sexploitation » sur la place publique et celle qui se fait dans une salle où n\u2019entrent que ceux qui le veulent bien et moyennant paiement.La société permissive doit aussi tenir compte de l'âge et de la formation de ses membres.L\u2019Évangile a dénoncé avec raison le scandale des enfants et même une société laïque doit faire une distinction entre les adultes et les jeunes, ces derniers étant toutefois de moins en moins jeunes ou de plus en plus adultes rapidement.C\u2019est ce qu\u2019on fait d\u2019ailleurs depuis longtemps pour la vente des livres dans des pays comme la France et c\u2019est ce qu\u2019on fait ici comme ailleurs pour le cinéma avec toutefois une interprétation peut-être trop large.On voit donc déjà qu'une société permissive ne se confond pas avec une société de licence complète, mais où est la frontière entre cette société permissive que nous ne pouvons rejeter et la licence contre laquelle il faut lutter ?Personne, je crois, ne peut tracer une ligne précise.Cette ligne peut varier avec les pays et avec les époques et c\u2019est évidemment un domaine où la vérité n'est pas toujours la même des deux côtés des Pyrénées.Je pense toutefois que le grand critère est le bien de la société elle-même et que celle-ci, si libérale, si permissive soit- 434 L'ACTION NATIONALE elle, ne peut tolérer ce qui le met en danger dans sa base.Mais ce n'est là que reporter le problème, car ce qui met vraiment la société en danger n'est pas toujours ce que l'on croit.Naguère le larcin, le vol d'un pain a pu sembler ébranler les bases de la société.Je ne dis pas qu'on doive aujourd'hui tolérer le larcin, mais il est sûr que l'exploitation d\u2019une population par les taudis est encore plus dangereuse.Je ne veux pas me prononcer sur le fameux problème de l\u2019usage de certaines drogues, mais il est sûr qu\u2019avant de traiter les usagers de la « mari » comme des criminels, alors que l\u2019alcool est l'aliment de la meilleure société, on doit se poser des questions ?En face d\u2019une société qui deviendra de plus en plus permissive, il ne reste souvent qu\u2019une protection : la préparation individuelle, l\u2019éducation, la motivation spirituelle.Le temps n\u2019est plus où on pouvait vivre en vase clos, où la protection contre les idées dangereuses était assurée par des prohibitions de lecture.Tout être humain grandit aujourd\u2019hui avec le risque d'être contaminé et c\u2019est avant tout en lui-même qu\u2019il trouvera son inoculation ou, s'il succombe, sa guérison.C'est dire que dans une société permissive l'éducation devient plus nécessaire que jamais, tant l'éducation familiale que scolaire.C\u2019est une éducation différente de celle que nous avons connue, car elle est plus compréhensive, plus réaliste.Elle est sans doute plus risquée, mais elle a sa noblesse et sa grandeur.Elle apprend à l\u2019enfant à se conduire en être raisonnable, à ne pas faire une chose non pas parce que c'est défendu, mais parce que c\u2019est contre son bien et contre le bien de la société.Enfin, je paraîtrai peut-être démodé et je ne veux pas prononcer de sermon plus que les curés, mais il me semble que la motivation spirituelle a plus que jamais sa place dans une société permissive.Certes, la religion ne doit pas jouer le rôle d\u2019un gendarme et on ne la pratique pas pour assurer l\u2019ordre dans la société, mais on peut chercher LA SOCIÉTÉ PERMISSIVE 435 dans ses croyances les raisons de son comportement.Heureux ceux qui peuvent s\u2019appuyer sur de telles croyances, mais il taut bien admettre que la religion n\u2019est plus le guide qu\u2019elle était naguère.La société permissive a sans doute comme première faiblesse d'être un peu utopique et de n\u2019être faite que pour des êtres parfaits qui ne subissaient pas les conséquences de la faute originelle et de l\u2019évolution sociale et auxquels tout abus serait étranger.Quelle est donc sa situation en face des abus et des extrêmes ?Il faut bien admettre qu\u2019elle ne peut être absolument permissive.Ses plus ardents protagonistes, à moins d\u2019être des anarchistes ou des détraqués, sont obligés d\u2019accepter un certain ordre nécessaire à la vie en société.La liberté la plus complète est au moins contenue par la liberté d\u2019autrui, et seul Robinson Crusoé dans son Ile pouvait être parfaitement libre jusqu\u2019à ce qu\u2019il rencontre Vendredi ! Par ailleurs, la société permissive si elle doit être contraignante n\u2019est pas punitive.En face de celui qui par ses actes brise l\u2019ordre de la société, elle intervient pour protéger celle-ci et non pas pour accomplir une tâche qui en réalité n\u2019appartient qu\u2019à Dieu.C\u2019est un point fondamental dans les transformations de la société face au crime et c\u2019est un point que les traditionalistes admettent difficilement.La société permissive veut que tous les citoyens jouissent de tous les droits possibles, et dans les citoyens on compte les prévenus, incarcérés ou non, et elle ne les en prive non pas pour venger la société mais pour la protéger.De là découle toute une philosophie qu\u2019il n\u2019est pas toujours facile de traduire dans le concret.Prenons l\u2019exemple des manifestations de foule.La société permissive les tolère tant qu\u2019elle peut ; elle ne les prohibe pas pour de simples motifs politiques, mais elle cherche à les contrôler.C\u2019est pourquoi dans le premier volume de notre rapport nous avons cru nécessaire « d\u2019inviter nos corps policiers et le grand public à une 436 L'ACTION NATIONALE réaction plus sereine face aux manifestations publiques ».Ce sont là quelques jalons, quelques idées sur lesquelles nous aurons, je l\u2019espère, l\u2019occasion de revenir en discussion.Que conclure ?Tout d\u2019abord, il faut accepter comme inévitable et permanente cette société permissive et ne pas rêver inutilement au retour des contraintes du passé.Elles seraient d\u2019ailleurs dangereuses car on ignore toujours jusqu\u2019où peuvent nous conduire les restrictions.Par ailleurs, l\u2019acceptation de la société permissive ne comporte pas l\u2019acceptation de la licence la plus complète.La société permissive présuppose des règles que peut lui imposer la volonté de la majorité.La société permissive exige d\u2019ailleurs plus d\u2019engagement de la part de la population et par conséquent moins de passivité.Elle fait confiance dans l\u2019homme et pour retrouver une vieille qualité qu'on oublie aujourd\u2019hui, elle exige plus de civisme.En résumé, la société permissive sera ce que nous la ferons : elle peut nous conduire à la catastrophe, ma:s elle peut aussi, si nous exerçons pleinement notre liberté d\u2019être raisonnable, nous conduire vers un monde meilleur.Elle choque bien des gens et il faut les comprendre car elle constitue une rupture brutale avec le passé, rupture à laquelle nous n'étions pas préparés.C\u2019est le cas en particulier de la « sexploitation ».C\u2019est un domaine où il faut conserver certaines restrictions, demander à l\u2019État d\u2019intervenir pour protéger surtout les jeunes, mais par ailleurs c'est un domaine où il faut bien admettre qu\u2019il est impossible de revenir aux restrictions de naguère.Un monde s'offre à nous que nous ne pouvons refuser de regarder, mais que nous devons regarder avec toute la protection d\u2019une bonne éducation et la soumission aux règles de notre conscience. LA SOCIÉTÉ PERMISSIVE 437 CONCLUSION Quel que soit le degré de « permissivité » de la société, ne convient-il pas de retenir 1° que les droits de l\u2019individu finissent là où commencent ceux d\u2019autrui ; 2° que la liberté \u2014 qui se distingue de la licence \u2014 est un principe de droit naturel pour l\u2019individu ; 3° que la responsabilité est un principe d\u2019ordre social pour la collectivité ; 4° que l\u2019harmonisation des grands principes énoncés ci-dessus qui régissent la vie en groupe constitue une exigence sociale fondamentale ; 5° que la concrétisation de cette exigence sociale ne saurait être achevée qu\u2019en s\u2019inspirant des valeurs permanentes véhiculées ou créées par la société ; 6° que la « permissivité » sexuelle ne peut être introduite dans le mariage si elle détruit l\u2019institution elle-même, ce qui équivaut à l\u2019abolir ; 7° que la « sexploitation », présentée dans des conditions contraires au bien commun de la société, doit être interdite par l\u2019État, mais avec des critères s'appliquant partout ; 8° que le niveau de « permissivité » doit être contrôlé lorsqu\u2019il engendre des débordements dommageables pour l\u2019ensemble des citoyens ; 9° que l\u2019équilibre entre la morale individuelle et la morale sociale doit être maintenu afin de réduire tout écart qui tendrait à favoriser l\u2019excessive « permissivité », par exemple, celle des parents en face de la drogue et de l'alcool, du relâchement des normes de comportement chez les adultes, de l\u2019entrave à l\u2019administration de la justice, de la violation de la loi et de l'ordre et de la menace de destruction de l'édifice social ; 10° que la discipline tant individuelle que collective demeure la norme par excellence dans la famil- 438 L'ACTION NATIONALE le, l\u2019école et la société où le principe d\u2019autorité doit être sans cesse revalorisé.Enfin, à ceux qui s\u2019opposeraient à la « société permissive désignant un monde dans lequel l\u2019homme raisonnable est mis en face de ses responsabilités » je propose l\u2019étude de la rétroaction qui résulte de l\u2019insuffisance de « permissivité ».Moins de « permissivité » conduirait.a)\tà plus d'actes définis comme crimes, b)\tà plus de répression contre les criminels, c)\tà plus de frustration et de désaffection chez les déviants, d)\tà plus de crimes commis par les groupes déviants, e)\tà moins de tolérance à l\u2019égard des déviants de la part des groupes conformistes.Et la ronde recommencerait avec encore plus d\u2019actes définis comme crimes, etc.En résumé, si la société est permissive à l\u2019excès, ne serait-ce pas parce que ses membres sont eux-mêmes trop permissifs ?Dans ce cas, comment y remédier autrement qu\u2019en agissant sur les individus ?Ainsi nous débouchons inévitablement sur un problème d\u2019éducation populaire et de discipline personnelle.N\u2019est-ce pas l\u2019éternel problème ?Ce sont-là les modestes réflexions que j\u2019ai cru devoir livrer à votre méditation en pensant qu\u2019elles suffisent pour amorcer un fécond dialogue.Yves Prévost, juge en chef adjoint Cour du Bien-être social. La démocratie industrielle par Jean GENEST Saviez-vous que par une série de lois de plus en plus étendues, de 1951 à 1956, l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest a rénové l\u2019organisation interne des entreprises en instaurant la cogestion ?Loin d\u2019être un échec, « la cogestion paritaire, telle qu\u2019elle existe depuis plus de quinze ans dans l\u2019industrie minière et sidérurgique, a fait ses preuves ».Saviez-vous que l\u2019ordonnance No 67-693 du 17 août 1967, en France, a«posé les bases et les modalités d\u2019une participation des salariés aux fruits de l\u2019expansion économique et en a rendu l\u2019application obligatoire à toutes les entreprises employant cent salariés et plus, et cela à compter du 1er janvier 1968 ?Saviez-vous qu\u2019aux Etats-Unis, plus de 100,000 entreprises ont installé un programme de participation aux bénéfices pour tous leurs salariés, soit sous forme de remise en argent comptant, soit sous forme d\u2019actionnariat ou d\u2019un plan d\u2019épargne ?Parmi ces entreprises, les plus connues sont Procter and Gamble, Eastman Kodak, Sears and Roebuck, Johnson and Son, Sanborn Company.Il s\u2019agit donc dans le monde occidental de tentatives pour surmonter les oppositions entre le capital et le travail, entre les patronats et les syndicats, entre les 442 L'ACTION NATIONALE aspects économiques et sociaux de l\u2019entreprise pour en arriver, par une formule de démocratie industrielle, à une participation de tous les membres au succès d\u2019une entreprise soit sous aspect économique, soit sous aspect humain.Le mot-clef est celui de participation.Entre le socialisme-marxisme et le libéralisme économique, le premier supprimant la liberté du grand nombre au profit de la sécurité et le deuxième enlevant toute sécurité au grand nombre pour ne permettre une liberté réelle qu\u2019à un petit nombre de citoyens enrichis à même le peuple-ouvrier et le peuple-consommateur, il faut absolument trouver une troisième voie.Sinon la paix sociale s\u2019évanouira dans la lutte des classes ou sous la matraque des policiers.Les ouvriers peuvent maintenant aspirer à une meilleure instruction.Avec les connaissances vient le désir normal d\u2019étudier sa situation sociale et économique, et la volonté d\u2019améliorer son sort.Il y a là un problème fondamental de dignité humaine.Les ouvriers ne voient pas pourquoi dans la race humaine, les uns seraient prédestinés au bonheur terrestre et les autres à l\u2019enfer terrestre ou à une vie diminuée.N\u2019est-ce pas un jardin qui a été donné en propriété à tous les hommes pour que tous y trouvent leur subsistance et les moyens d\u2019épanouir leur personnalité ?L\u2019instruction du peuple est déjà une première menace pour les riches.Une meilleure organisation du monde ouvrier en est une deuxième.Les syndicats donnent une conscientisa-tion profonde de l\u2019état ouvrier, c\u2019est-à-dire des conditions de vie au-delà desquelles il est quasi impossible à un ouvrier d\u2019aspirer.Il est condamné à la médiocrité culturelle.Il est condamné à la médiocrité sociale par son logement, ses vêtements, sa nourriture, sa famille, l\u2019instabilité 'de son emploi, sa pension et sa propension à la maladie.Cet état ne lui paraît plus voulu par le Ciel mais pleinement administrable par les hommes.Si la classe ouvrière prenait son sort entre ses mains, elle pourra^ l\u2019améliorer.Amélioration violente ou paisible, cela dé- LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 443 pendra en très grande partie de ce que les possédants donneront comme réponse, de ce que les Etats apporteront comme planification politique du futur.Aussi les ouvriers pensent-ils de plus en plus à politiser leurs pensées et leurs actes.Par le truchement de l\u2019Etat, ils domineront les soldats et les polices.Par l\u2019Etat ils domineront les classes possédantes et les mettront au service du peuple.Il leur appartiendra de faire les lois qui veilleront au bien commun et non seulement au bien de quelques favoris de la naissance, des héritages, des complicités financières ou du patronage politique.L\u2019affrontement s\u2019accélère entre ceux qui détiennent la richesse et le pouvoir économique mais qui ne soupçonnent pas la violence des évolutions humaines et sociales, et les ouvriers qui pensent en terme d'humanisme pour y soumettre tout le reste.Il faudra de plus en plus prendre parti.Nous ne pouvons rester spectateurs et garder une conscience droite et éclairée.Le supposé réalisme des financiers et des dirigeants industriels qui voient tout en termes de capital et de profits, ce n\u2019est plus du réalisme en cette fin du vingtième siècle mais cela devient de plus en plus un entêtement à oeillères comme ce cheval qui fait la distribution du lait, s\u2019arrête là où il faut s\u2019arrêter, repart quand il faut repartir et accomplit son chemin même si le maître est profondément endormi sur la banquette.Ce réalisme devient de l\u2019aveuglement.C\u2019est dormir sur un volcan.Les escarmouches qui ont été soulevées par l\u2019implantation d\u2019un système scolaire d\u2019Etat et par l\u2019imposition d\u2019un système d\u2019assurance-santé, ne sont rien à comparer à côté des futures luttes au sujet de la participation ouvrière à la gestion des entreprises.L\u2019école et l\u2019hôpital, tout importants qu\u2019ils soient comme objectifs sociaux, restent d\u2019importance secondaire dans l\u2019ensemble du Québec.Le grand problème mondial, et au Québec, c\u2019est l\u2019avenir des entreprises industrielles.C\u2019est autour de l\u2019usine que se joue le problème social le plus aigu de notre temps et le problème politique de savoir qui sera 444 L'ACTION NATIONALE maître du Québec futur, indépendant ou non.Ce problème majeur doit donc être étudié.Suivant la philosophie qui l\u2019emportera, nous nous retrouverons demain devant un Québec marxiste ou un Québec qui fera sa place à la liberté et à la dignité humaine.I \u2014 ANATOMIE DE L'ENTREPRISE 1 \u2014 Au point de départ d\u2019un entreprise, il y a un homme et une idée.Il s'agit d'un bien ou d\u2019un service que des consommateurs sont prêts à acheter si cela fait leur affaire.A la créativité répond la liberté de l\u2019acheteur.Il n\u2019est pas facile aujourd\u2019hui d\u2019avoir des idées rentables.On peut bien proposer un gadget, mais il passera si vite ! Les inspirations qui donnent naissance à des industries sérieuses proviennent de plus en plus d\u2019hommes qui ont passé de nombreuses années dans cette même industrie ou proviennent de laboratoires de recherches où des spécialistes inventent de nouveaux assemblages de la matière.Ce pourra aussi être un découvreur d\u2019une richesse enfouie dans la terre : filon éphémère, capricieux, et combien nécessaire ! Le découvreur est indispensable.Or il est des climats où le nombre et la qualité des découvertes sont plus propices.Dans les pays qui nationalisent les industries, il se produit comme une stagnation de l\u2019imagination et une rigidité de la bureaucratie fort peu propice à l'invention.Les Etats socialistes peuvent, par leurs laboratoires de recherches, engendrer de nouvelles entreprises et de nouveaux produits mais ce qui est théoriquement possible, se révèle souvent en pratique peu sûr.Les Etats socialistes préféreront l\u2019importation des idées, l'espionnage industriel, le copiage des améliorations et le vol pur et simple des trouvailles du monde où la concurrence oblige à une création continue.Quand l\u2019Etat devient omniprésent, qu\u2019il supprime la concurrence, il étouffe l\u2019imagination.Enlevez les stimulants sociaux, les libertés de recherche, et il se produit alors un durcissement des cadres et de la production assez remarquable. LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 445 La motivation qui pousse le découvreur peut être le service de son pays et le bien-être de l\u2019humanité, mais le plus souvent, pour être intense et décisive, le chercheur est activé par un motif d\u2019intérêt personnel : accomplissement d\u2019une prouesse personnelle, meilleure acceptation de son milieu social et récompense honorifique et, surtout, pécuniaire, ce qui permettra une amélioration du niveau de vie pour lui-même et sa famille.Ces motivations sont toujours là dans le monde capitaliste comme dans le monde communiste.Mais dès que les ouvriers et les hommes d\u2019imagination ont à se plaindre de l\u2019Etat ou du patron, dès qu\u2019ils sont en état de méfiance ou d\u2019opnosition, il y a une mise en place d\u2019un frein qui cause une stérilité saisissante et qui peut mettre un pays à la remorque d\u2019un autre assez rapidement.La créativité a absolument besoin d\u2019un climat d\u2019émerveillement plutôt que d\u2019un climat de revendication, d\u2019un milieu de confiance plutôt que de haine, d\u2019un milieu ouvert à l\u2019espérance plutôt qu\u2019à la peur.Sans créativité les industries périclitent.Nous avons là le problème fondamental, auquel on ne peut pas changer beaucoup de choses, entre les régimes dirigistes et les régimes libertaires.Trop de dirigisme assèche la créativité.Trop de liberté conduit à l\u2019anarchie et au gaspillage.Les grandes époques de prospérité demandent une ambition dynamique chez le peuple et un contrôle des « nouveautés » au profit des hommes.Créativité, liberté : tout est là.Mais aussi encadrement, contrôle, intégration.2 \u2014 L'idée serait vaine si elle ne rencontrait un entrepreneur, un manager.La personnalité du réalisateur, du « monteur de l\u2019affaire » est extrêmement importante.Ce peut être l\u2019inventeur lui-même mais le plus souvent c\u2019est un spécialiste du financement et de la rentabilité des projets.Avec lui, l\u2019idée devient projet.Il lui faut trouver un édifice, une machinerie, un monde ouvrier accessible, des cadres, c\u2019est-à-dire des ingénieurs, des dessinateurs, des compétences pour diriger ateliers et machines, des spécialistes du marketing.Les 446 L'ACTION NATIONALE études du produit par des experts, sa mise au point après l\u2019étude du produit et des demandes du marché, l\u2019approvisionnement en matières premières et en équipement, la production et la commercialisation du produit oeuvré, voilà toutes les opérations que l\u2019entrepreneur doit prévoir.Pour les prévoir, il doit s\u2019entourer de compétences de premier plan.Supposons que le produit, encore secret, ait traversé heureusement toutes ces étapes.Il devient alors un « produit rentable».Tout maintenant est à étudier au point de vue financier.Combien coûtera le lancement de l\u2019affaire ?Où trouvera-t-on l\u2019argent nécessaire, ce fameux capital, qui est si nécessaire et qui a si mauvaise presse ?Dans ses mémoires Krouchtchev raconte comment il a rencontré des « inventeurs » et utilisé leur idée : l\u2019Etat finance et règle les problèmes de départ.C'est du capitalisme d\u2019Etat.L\u2019Etat n\u2019exploitera cette idée que si elle lui rapporte des profits.Les profits devront être pour le pays, pour le prolétariat, pour le peuple.Souvent les dirigeants confondent ces trois motivations qui ne désignent pas la même chose.Ce n'est qu\u2019après cinquante ans de régime soviétique tout tourné vers l\u2019industrie lourde, que le régime adoucit sa politique rigide et cherche à satisfaire le peuple en produisant plus de biens de consommation.Dans les Etats occidentaux, le capital peut provenir des banques, des entreprises qui ont de l\u2019argent à investir, de financiers spécialisés dans ce genre de promotion industrielle ou il peut provenir de lancements d\u2019actions donnant un certain droit de propriété.Personne ne prêtera son argent s\u2019il n\u2019en retire un profit sous forme d\u2019intérêts sur le capital prêté.Dans une économie mixte, l\u2019Etat peut coopérer avec l\u2019initiative privée et prêter un montant d\u2019argent qui rapportera des intérêts ou des dividendes.Avant même de construire, le manager est aux prises avec un problème impitoyable : il devra rencontrer des échéances qui l\u2019obligeront à payer les intérêts, puis LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 447 le capital lui-même.Il faut ensuite qu\u2019il calcule l\u2019argent rapporté à l\u2019entreprise par la vente du fameux produit.Le manager est désormais pris dans un étau.Il y a un risque à courir.Il y a une dure bataille à gagner.Les managers deviennent les conquistadores du marché.Ils disposent d\u2019une usine, de cadres, d\u2019un escadron de vendeurs semblables à des guérilleros du commerce : il faut produire, il faut vendre, il faut payer ses dettes, il faut faire des profits.On comprend que, dans de telles perspectives, où le patron joue tout son avenir, la préoccupation dominante, presque unique, devienne celle de l\u2019argent.Si l\u2019évolution du financier, du manager, du patron, arrête là, nous assistons à la naissance du capitalisme.Son seul réalisme, son sens « averti » des affaires, c\u2019est un esprit comptable.Sans s\u2019en rendre compte souvent, il est insensiblement porté à réduire tout, autour de lui, en choses, en profits, en calculs de rentabilité.Multipliez ce type de managers par milliers et vous avez un système économique qui est la plus grande plaie d'Egypte au monde : elle est créatrice d\u2019une infrastructure sociale de misères et d\u2019injustices qui, à la longue, appellent à la violence.3 \u2014 Le manager qui dispose maintenant d\u2019un édifice, de l\u2019équipement et du capital nécessaires, n\u2019est pourtant pas encore capable de rien produire sans les travailleurs.Leur présence change tout le visage de l\u2019entreprise.Est-ce que le manager doit d\u2019abord et avant tout faire travailler les machines et les ouvriers en vue de payer les dettes aux banques et aux financiers ?Doit-il mettre l\u2019usine au service des actionnaires, des consommateurs, des cadres, comme si l\u2019usine était une machine à sous ?C\u2019est ici qu\u2019intervient la philosophie de l\u2019entreprise ?Qu\u2019est-ce qu\u2019une entreprise ?Pour un capitaliste, c\u2019est une question stupide : l\u2019entreprise existe pour faire de l\u2019argent.A un point de vue c\u2019est exact.L\u2019Etat marxiste et les présidents d\u2019entreprises capitalistes admettent qu\u2019une entreprise sans rentabilité n\u2019a pas le droit ni le pouvoir d\u2019exister.Mais a-t-on défini l\u2019entreprise en 448 L'ACTION NATIONALE la décrivant comme une pompe aspirante de pouvoirs et de profits ?Dans une telle perspective, l\u2019entreprise pourra vendre son produit, non suivant un juste prix mais selon le plus haut prix que le marché acceptera, et nous avons là le vol systématique du consommateur.Le pétrole, le gaz, l\u2019aluminium, l\u2019électricité, etc.ont plutôt une histoire à forte saveur quand on se rappelle les profits énormes qu\u2019ils surent accumuler pour auto-financer leur expansion future par le simple maniement des prix.Tout monopole présente un réel danger pour les consommateurs, surtout dans les domaines des matières essentielles à la vie.Sans nier l\u2019importance de faire un profit, la concurrence entre les entreprises en a réduit la marge.La protection du public est devenue un souci des Etats qui ont proscrit les trusts, les monopoles exorbitants.Les Etats occidentaux ont voulu soumettre les prix par la loi de la concurrence.Les entreprises ont tourné ce « détail » en devenant internationales ou par des laboratoires de recherches qui, en inventant de nouveaux produits, permettent aux dirigeants de s\u2019assurer une exclusivité durant quelques années, comme on peut le voir dans les produits pharmaceutiques, le nylon, les communications par satellites, etc.Les profits sont alors phénoménaux.Les actionnaires en profitent.Les dirigeants s\u2019accordent des salaires exorbitants.De telle sorte que l\u2019entreprise a surtout travaillé pour quelques princes et les prêteurs de capitaux.Les cadres, les savants et les ouvriers ont travaillé pour le bonheur d'un très petit nombre de personnes qui ont déjà la jouissance d\u2019un certain capital.Les Etats capitalistes laissent faire un tel état de choses.Des sociologues et des économistes plaident la nécessité des stimulants personnels pour le progrès de l\u2019entreprise.Mais l\u2019exploitation du grand nombre par un petit nombre est-elle justifiable ?Le profit de quelques-uns satisfait-il à la justice sociale ?Il n\u2019y a pas de cri plus puissant aujourd\u2019hui que le cri poussé par les masses ouvrières en faveur de la justice sociale et d\u2019une certaine égalité devant la vie.C\u2019est LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 449 pourquoi tous les penseurs se sont employés à redéfinir l\u2019entreprise.L\u2019entreprise capitaliste en servant le capital avant tout fait les riches plus riches et les petits de ce monde plus pauvres dans une société où tous les désirs de bien-être sont exacerbés par la publicité et le mensonge.L\u2019entreprise socialiste a décidé de briser le cercle infernal où l\u2019entreprise est conçue comme une machine à profits pour le petit nombre.Le socialisme cherche donc à détrôner le capital et à lui préférer le travail.Il met l\u2019accent sur le travailleur et par là se réclame d\u2019une humanisation du monde industriel.Faut-il le dire, sa part de vérité est là : le travail et le travailleur doivent avoir la priorité parce que si l\u2019entreprise n\u2019a pas une finalité humaine, les hommes deviennent très tôt les esclaves de la machine et les managers deviennent les barons inflexibles, spectateurs impassibles du pourrissement des libertés populaires.Le patron ou le manager ont besoin de collaborateurs : ils font appel à tous ceux qui pourront aboutir, dans un travail commun et diversifié, à épanouir l\u2019homme.Substituer à la loi de la jungle économique la joie de la coopération.A l\u2019aliénation de l\u2019homme à des fins économiques concevoir l\u2019entreprise comme un milieu où convergent les efforts d\u2019hommes décidés à participer à la réalisation d\u2019un projet.Ensemble.Si le patron pense en termes de financement, d\u2019investissements, de réserves en vue d'apporter les changements nécessaires à l\u2019équipement, à la production et à l\u2019expansion nécessaire, les ouvriers pensent d\u2019abord en termes de stabilité dans le travail, de salaires et d\u2019épargnes comme défense contre la maladie, le chômage, le vieil âge et les difficultés familiales.L\u2019entreprise devient pour lui une partie intégrante de sa vie, une extension professionnelle de son foyer.L\u2019usine devient le lieu privilégié où il peut s\u2019accomplir comme personne humaine.Ce besoin d\u2019être reconnu comme personne humaine est à la source de toutes ses revendications.La dignité humaine et le besoin de s\u2019intégrer dans un en- 450 L'ACTION NATIONALE semble cohérent et qui l\u2019accepte comme homme, plutôt que comme robot et serviteur de l\u2019argent, ont transformé la mentalité ouvrière.Le chef d\u2019entreprise peut bien penser en termes de commandant.Il devrait plutôt penser en termes d\u2019animateur d\u2019un vaste chantier qui prend en charge le bonheur d\u2019une équipe d\u2019hommes.La différence entre les deux caractérise nettement le régime capitaliste et le régime socialiste.Or le monde des patrons et des chefs d\u2019entreprise n\u2019évolue pas vite : on croit toujours s\u2019en tirer.Mais les Etats-Unis et l\u2019Europe savent que le capitalisme est condamné et que l\u2019accélération de l\u2019histoire nous conduit à une nouvelle ère qu\u2019on appelle la démocratie industrielle, la participation ouvrière à l\u2019entreprise.Cette nouvelle ère, ou elle apportera le socialisme marxiste ou elle sera une évolution vers une nouvelle conception de l\u2019entreprise.Nous voudrions épargner une révolution au Québec en lui montrant des cheminements possibles vers un monde plus humain et mieux adapté à la mentalité moderne.Un monde plus juste, plus fraternel.4 \u2014 Jusqu\u2019ici nous avons parlé de l\u2019évolution qui atteint les attitudes et les mentalités des patrons et des travailleurs mais nous n\u2019avons pas encore fait intervenir l\u2019Etat.Or il est de plus en plus intéressé à la paix sociale et au progrès industriel de la nation.Le chômage et la misère, lorsqu\u2019ils se répandent dans la société, font surgir des troubles et des excès qui rendent le gouvernement d\u2019un peuple très difficile et les mesures rédemptrices vraiment aléatoires.Quand les dégâts matériels s\u2019accumulent, quand les méfiances se teintent de haine, quand le revenu national baisse, les États savent qu\u2019ils doivent intervenir.Jusqu\u2019à maintenant, en Amérique du Nord, ils ont laissé une très grande liberté au monde de la finance et de l\u2019industrie.Ils les harassent par des politiques fiscales de plus en plus pesantes.Mais demain, très bientôt, l\u2019Etat devra intervenir.Tant à cause des ordinateurs que des besoins des investissements ration- LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 451 nels, les Etats doivent préparer des plans.Ces plans exigent la paix sociale.Le dirigisme des Etats européens nous montre que les régimes de libre concurrence, de libre production et de libre gaspillage en publicité, vont connaître des contrôles de plus en plus sévères.La marge de liberté à conserver à travers ces contrôles est actuellement objet de disputes entre les différentes philosophies sociales et les économistes mais tous s\u2019entendent sur le rôle des contrôles.L\u2019Etat se présente donc comme le défenseur des travailleurs.Mais son action est entravée, retardée, par les groupements privilégiés.C\u2019est ici qu\u2019interviennent les syndicats.Ils se font la voix du monde ouvrier.Ils veulent accélérer le passage d\u2019une ère capitaliste à une ère socialiste.Ils parlent même de politiser leur action, c\u2019est-à-dire d\u2019exercer une telle pression sur les rouages de l\u2019Etat que celui-ci devienne asservi aux représentants du syndicat plutôt qu\u2019aux représentants du patronat et des chefs d\u2019entreprise.Le dernier document de la Confédération des syndicats nationaux propose une politique résolument marxiste où l\u2019Etat, entre les mains des ouvriers, asservirait les chefs d\u2019entreprise à n\u2019être que des salariés de l\u2019Etat.La nationalisation de tous les moyens de production transformerait le pays en une immense ruche où à peu près tout le monde travaillerait pour l\u2019Etat et cet Etat, contrôlé par les travailleurs, veillerait à humaniser le travail et le monde industriel.But excellent et moyens étouffants.Il y a là une part de rêve car les impatiences du chef d'entreprise seront remplacées par une bureaucratie invinciblement pesante et dénuée d'imagination créatrice (elle ne pense qu\u2019en organigrammes comme on le voit bien pour le ministère de l\u2019Education et le ministère du Bien-Être).La notion de profit sera simplement déplacée de l\u2019usine à l\u2019Etat et les commandements de l\u2019Etat se feront plus durs, plus totalement matérialistes que jamais.Ce n\u2019est pas la route qu\u2019il faut proposer aux syndicats et aux travailleurs : elle conduit à un mirage. 452 L'ACTION NATIONALE Il \u2014 LA PARTICIPATION Le fond du problème reste toujours celui que nous avons signalé : quel est l\u2019aspect le plus important pour la bonne marche du monde industriel, est-ce l\u2019aspect économique ou l\u2019aspect social ?l\u2019aspect profit ou l\u2019aspect humain ?Accorder la priorité au service du profit a rendu le capitalisme odieux et le travailleur soviétique méfiant de l\u2019Etat accapareur.Si nous croyons que toute entreprise doit servir d'abord l\u2019homme, devenir une équipe d\u2019hommes à la recherche du bien temporel et spirituel par le travail, alors notre tâche n\u2019est pas facile.Nous savons très bien ce que nous ne voulons pas : nous refusons une société où la liberté est ostracisée, où l\u2019État doit installer des soviets d\u2019usine afin d\u2019assurer la production, ou l\u2019Etat absorbe périodiquement le chômage soit en gonflant le nombre des exilés en Sibérie, soit en envoyant à l\u2019Armée le surplus des jeunes qui sont en état de disponibilité.Il est évident que nous ne pouvons pas décrire avec précision ce que sera le monde industriel de demain.Nous sommes à la merci d\u2019une invention.Déjà l\u2019automatisation et les ordinatrices électroniques modifient suffisamment la marche d\u2019une entreprise pour nous laisser pressentir que le monde de demain sera bien différent de tout ce que nous avons connu.Il nous faut rester ouverts, accueillants et habiles à nous adapter à un monde sans cesse en changement.A chaque vingt ans c\u2019est une institution nouvelle qu\u2019il faut imaginer.Pourtant quelques traits sont perceptibles.Il est certain qu\u2019à l\u2019intérieur de l\u2019entreprise, les hommes devront chercher les formules propres à institutiona-liser le dialogue.Ce premier pas essentiel assuré, il faudra trouver des formes de participation des groupes composant l\u2019usine à certaines structures comme l\u2019assemblée générale et le conseil d\u2019administration.Cette solidarité de tous les membres de l\u2019usine groupés autour d\u2019un chef d\u2019entreprise conduira à une transparence des relations entre employeurs et employés, à un nouveau régime de communications inter-départementales.On LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 453 aboutira ainsi à une forme ou l\u2019autre de distribution des revenus de l\u2019entreprise : participation aux bénéfices, cogestion et copropriété.Ces termes recouvrent une réalité très complexe, des applications très variées mais ils sont aussi des indicateurs fermes de l\u2019avenir.Nous savons que les chefs d\u2019entreprise, peu ouverts aux problèmes contemporains ou qui accordent une importance exagérée à l\u2019exercice du pouvoir ou à la recherche du profit personnel, trouvent les moyens de circonvenir tous les moyens de participation.Ainsi en Allemagne où une loi oblige à la cogestion, des patrons créeront dans le conseil même d\u2019administration où il y a des représentants ouvriers, une sorte de super-conseil secret, restreint à quelques personnes étroitement associées aux politiques du « patron » et qui lui assurent ainsi une majorité systématique.Les ouvriers ne sont pas dupes.Ces « patrons » peuvent toujours trouver les moyens de transformer une démocratie de participation en une démocratie totalitaire.Nous croyons que là est le point qui vicie intrinsèquement l\u2019usine soviétique.Mais le monde occidental commet aussi des bourdes colossales qui se paient par des grèves sauvages inutiles et des désordres sociaux.Nous payons très cher ces actes d\u2019anarchie et ces contestations sociales périodiques.Il nous faut trouver un chemin nouveau : c\u2019est la démocratie industrielle.La corruption vient du mensonge, du refus de se rendre égaux, suivant le mot fameux de Paul VI aux Nations-Unies.(4 octobre 1965).Repenser l\u2019entreprise familiale, la société anonyme, leur finalité dans la société globale, nous oblige à scruter le principe de l\u2019autorité assumée par un seul homme, le chef d\u2019entreprise.Il est exact de dire que le patron doit rester l\u2019élément moteur essentiel de l\u2019entreprise.Mais il y a différentes perspectives à un tel rôle.Il peut être celui qui étouffe les libertés ou il peut être celui qui les assume et leur permet de se développer.Ainsi Louis Devaux le décrivait « essentiellement comme un animateur», celui qui met de l\u2019âme dans le corps social de l\u2019entreprise. 454 L'ACTION NATIONALE Le chef d\u2019entreprise est, lui aussi, de son temps.Au début du siècle il se lançait dans le taylorisme et le behaviorisme.Le dernier mot pour le patron, c\u2019était l\u2019organisation scientifique du travail.Comme les ouvriers se rebellaient contre la robotisation du travail, arrivèrent les sociologues qui inaugurèrent les départements de « relations publiques », établissant de meilleures communications entre les cadres administratifs et le personnel salarié.Les usines eurent leur journal où passaient toutes les nouvelles de la « grande famille », deouis les promotions à l\u2019intérieur de l\u2019usine jusqu\u2019à l\u2019organisation des loisirs.A ce paternalisme transparent succéda la vogue des économistes lesquels proposèrent de dépasser les cycles de vaches grasses et de vaches maigres par une politique d\u2019expansion indéfinie.La croissance devint le mythe moderne dans les bureaux d'administration.A côté de ces mouvements généraux, les scientifiques assurent, avec beaucoup de raisons, que le développement n\u2019a qu\u2019une voie sûre, celle de la créativité.Il faut qu'arrivée à un certain stage de stabilité, l\u2019usine ait son propre département de recherches et de développement (R.& D.).Après eux arrivent les ingénieurs qui proposent les éléments nécessaires plus rigides tels que l\u2019automatisation et l\u2019ordinatrice électronique.Bref, sollicité de partout par l\u2019une ou l\u2019autre systématisation qui se présente à lui sous forme de doctrine, le chef d\u2019entreprise trouve cent raisons différentes d\u2019oublier que l'entreprise industrielle a pour fin première le développement humain de tous ses participants.Le problème ouvrier devient de plus en plus sérieux.A force de l\u2019oublier dans la recherche des contrats et de l'expansion, on a fini durant tout le vingtième siècle par laisser s\u2019envenimer des facteurs d\u2019aliénation extrêmement dangereux pour la société entière.Non seulement le monde ouvrier, par ses syndicats, se réfugie dans des attitudes de plus en plus contestataires mais il devient systématiquement méfiant et opposé aux administrations des entreprises industrielles.Les conditions de travail, le travail à l\u2019aveuglette, l\u2019arbitraire des déci- LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 455 sions (ou qui lui paraissent telles), les aléas de l\u2019embauchage, l\u2019insécurité de son emploi, ne rendent pas l\u2019ouvrier solidaire de l'entreprise où il dépense le meilleur de lui-même.Ce manque de solidarité crée justement le phénomène de l\u2019aliénation très bien étudié par des chercheurs en sciences humaines.Cette aliénation fait que l\u2019entreprise, peu à peu, déshumanise et engendre des frustrations telles qu\u2019elles finissent par exploser lorsque des circonstances servent d\u2019amorces.Faut-il ajouter que les patrons ou chefs d\u2019entreprise chrétiens pour un bon nombre, laissent s\u2019infiltrer en eux une sorte de dichotomie entre leur foi et leur conception de l\u2019usine.Ils sont fort surpris lorsque des dirigeants de syndicats ou des penseurs parlent d\u2019eux comme de directeurs inhumains mais personne n\u2019ose leur dire qu\u2019ils ne sont pas chrétiens quand ils ne mettent pas en tête de leur devoir, l\u2019obligation de faire un monde plus juste et plus fraternel.Si tous les patrons chrétiens se donnaient la main, quelque chose changerait.Mais, eux aussi, ils sont pris dans l'engrenage du vocabulaire sécularisé (1) Il faut être « réaliste », « pratique », « avoir les deux pieds à terre », répètent-ils.Avec un bon bilan ils croient avoir satisfait à l\u2019essentiel de leur tâche alors que le plus important reste à faire.En effet, incapables de rien changer à la marche de leur entreprise, les ouvriers impatients, conduits par leurs syndicats, pensent politiser leur action collective et bouleverser la société d'où proviendraient, disent certains, tous leurs maux et leur déshumanisation progressive.Il faut donc que le monde ouvrier apprenne à transformer l\u2019usine en tendant la main aux chefs d\u2019entreprise compréhensifs.Ou cette transformation se fera à l\u2019intérieur de l\u2019usine ou l\u2019Etat devra intervenir pour accélérer la mise en marche d\u2019éléments empruntés aux con- 1 \u2014 pour paraphraser une erreur fameuse, ces patrons dits chrétiens, semblent vouloir \u201cune usine non confessionnelle (sans inspiration chrétienne) avec une pastorale renouvelée (à l'église)\u201d.Ce divorce entre les affaires et la foi est à la source du matérialisme contemporain. 456 L\u2019ACTION NATIONALE trats de société.Si les syndicats consacraient moins de temps à des plans pour transformer le monde et en consacraient davantage à la transformation de l\u2019entreprise, la classe ouvrière tout entière serait plus heureuse.1 \u2014 Le premier élément de transformation sociale dans l\u2019entreprise est celui de la participation des salariés à l\u2019administration.Les cyniques disent que l\u2019ouvrier est heureux de sa situation de dépendance et qu\u2019il préfère ne pas penser.Ils disent que l\u2019aliénation ouvrière est inévitable, autant dans le monde capitaliste que dans le monde communiste, et que l\u2019ouvrier ne peut s\u2019épanouir qu\u2019en dehors de son travail.Cela est vrai si on ne cherche pas une formule de dépassement des conditions existantes.Mais l\u2019injustice sociale doit disparaître.Il faut « supprimer la divergence entre les buts de l\u2019organisation et les aspirations de ses membres » (2).Il faut introduire une mentalité et des structures de participation, non seulement en ce qui regarde les communications entre les groupes mais, aujourd\u2019hui plus que jamais, en ce qui regarde les relations de pouvoir.Cette participation réelle aux structures de l\u2019entreprise s\u2019appelle l\u2019association au contrôle du pouvoir ou la cogestion.Les chefs d\u2019entreprise, à entendre ces mots, dressent immédiatement l\u2019oreille.D\u2019ordinaire ils ne sont pas tellement effarouchés que fermés à de telles idées.Ils soupçonnent une fin ou une entrave à leur exercice absolu du pouvoir de décision et il leur semble impossible qu\u2019ils aient à partager des responsabilités de décision avec d\u2019autres.Ils accumulent les objections : l\u2019obligation du secret pour la bonne marche des tractations dans un contrat, l\u2019incompétence ouvrière, les rivalités entre les groupes, les pressions extérieures exercées par les syndicats auprès des représentants ouvriers ou par l\u2019Etat.Ces raisons avaient une certaine importance hier mais aujourd\u2019hui, devant la montée de nouvelles aspira- 2 \u2014 Philippe de Woot : Pour une doctrine de l\u2019entreprise.Seuil, p.138 et 141. LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 457 tions et les progrès des mass-média, elles ont singulièrement perdu de leur efficacité.L\u2019homme au travail aspire de plus en plus à participer aux décisions, à connaître la marche de l\u2019entreprise, à s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019est plus exploité et à s\u2019épanouir comme homme par le travail où il arrive à se situer dans un ensemble complexe.Refuser de faire confiance au monde ouvrier c\u2019est le repousser dans une opposition obstinée qui est à la base des grèves multipliées et de leur violence accrue.La gendarmerie ne suffit plus, la société a dû inventer des unités anti-émeutes.Chaque affrontement devient une escalade au point qu\u2019une grève localisée devient un phénomène qui engage toute la société et la met en situation de guerre civile aux proportions de plus en plus dangereuses.Cette participation aux structures de l\u2019entreprise et, en définitive, au conseil d\u2019administration, ne doit-elle être conçue que sous un mode délibératif, consultatif, ou sous un mode de contrôle réel par la participation aux décisions ?Encore une fois, en ces domaines qui, bien qu\u2019étudiés depuis longtemps et en bien des pays, sont encore nouveaux parmi nous, tout est possible, tout est à inventer.Il y a certainement des étapes à envisager.Mais il faudra envisager la réalité : les ouvriers veulent participer aux décisions.Jusqu\u2019ici, trop souvent, ils sont livrés comme salariés, comme hommes, aux interprétations du seul chef d\u2019entreprise.Ces interprétations en ce qui regarde l\u2019expansion financière et l\u2019équipement, sont très souvent teintées d\u2019un égoïsme latent ou d\u2019un calcul propre à favoriser un groupe plus qu\u2019un autre.Les ouvriers, par la participation, veulent introduire des perspectives plus objectives, plus humaines et réduire ainsi les affrontements stériles.L\u2019entreprise deviendrait LEUR affaire, comme celle des actionnaires, du président et des cadres.Ils sauront, enfin, pourquoi leurs salaires sont « gelés », pourquoi ils sont renvoyés, pourquoi ils sont victimes du système ou des lois économiques, ces divinités toujours invoquées par des menta- 458 L'ACTION NATIONALE lités qui cèdent trop vite aux aspects comptables et ne pèsent pas assez les aspects humains.Les ouvriers veulent comprendre, dire leur mot sous forme de vote.Pour eux il ne s\u2019agit pas de tuer l\u2019entreprise mais de l\u2019orienter dans le sens de la démocratie industrielle.Ils connaissent « la force des événements », cette dure pression de l\u2019économique sur l\u2019entreprise comme sur leur vie mais ils veulent, par la sécurité rationalisée, changer la condition ouvrière qui les fait des mineurs.Ils sont ceux qui deviennent menacés à tout moment d\u2019être les marginaux de la société, les protégés de l'Etat, les spectateurs qui regardent la prospérité des autres.Toute société qui ne cherche pas à élever le niveau de vie réel et à épanouir la personnalité des ouvriers est une société qui favorise l'injustice et l\u2019inégalité sociales.Pour eux, l\u2019avenir est simple : cette situation doit cesser, avec son cortège d\u2019humiliations et d\u2019indignités.Dans La condition humaine, Malraux a ces paroles profondes « Qu\u2019appelez-vous la dignité ?Il répond : Le contraire de l\u2019humiliation ».Ailleurs, un personnage dira : « Il n\u2019y a que deux races : les misérables et les autres ».Il a découvert qu\u2019il ne haïssait pas tant le bonheur des riches qu\u2019il n'enviait le respect qu\u2019ils ont d\u2019eux-mêmes ».La stratégie du progrès réel, celui qui touche les hommes, passe par la cogestion dans l\u2019entreprise.Peu d\u2019entreprises, même en régime communiste, parlent de cogestion universelle, il y a des zones d\u2019exécution où le président ou le directeur général doit avoir ses coudées franches : Pourquoi cela ?Si le monarque absolu est mort, le patron reste un monarque constitutionnel : il consulte ses princes, ses directeurs de départements, son conseil d\u2019administration mais il reste, en définitive, celui qui, en de nombreux domaines, doit avoir le dernier mot.La responsabilité du chef d\u2019entreprise et ses qualités personnelles restent toujours un des principaux acquis d\u2019une entreprise.En effet, depuis 1945 l\u2019industrie aéronautique a passé à travers trois ou quatre révolutions techniques majeures, les industries textiles avec l\u2019avènement des polymères ont dû modifier leurs tech- LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 459 niques, de même l\u2019industrie de l\u2019imprimerie et ainsi de suite.Les équipements n\u2019ont plus qu\u2019une durée d\u2019une vingtaine d\u2019années et il faut les remplacer.Avec la nouvelle machine on introduit souvent des techniques complètement nouvelles obligeant à des déplacements de personnel.Les « créations » dues au département des recherches ou à la concurrence obligent les ouvriers à des réadaptations qui équivalent à des métiers nouveaux.Les décisions sur les équipements ne peuvent venir que du chef d\u2019entreprise.Toutefois les décisions sur le recyclage ou la réorientation des ouvriers ne devraient-elles pas être étudiées conjointement, ouvriers et patrons ?Dans le domaine de la croissance et des diversifications nécessaires, tout comme dans le domaine de la concurrence internationale, le chef d\u2019entreprise peut consulter les experts mais, en définitive, il devra prendre certaines décisions seul.C\u2019est dans la petite et moyenne entreprise, entre dix et deux cents employés, que la cogestion représente le plus grand tiraillement.Pourtant une conception humaine de l'entreprise ne peut réduire les collaborateurs quotidiens au rang d\u2019exécutants silencieux et les laisser passifs au regard des décisions qui dirigent leurs activités, disent les chefs chrétiens de Belgique.C\u2019est pourquoi il faut amener les travailleurs à une intégration dans l\u2019entreprise parce que l\u2019entreprise est de plus en plus perçue comme un bien commun à tous les collaborateurs.Ou ils sont « dedans » ou ils sont étrangers.Concevoir les ouvriers comme n\u2019apportant que leur simple force de travail et ne devant pas se plaindre parce qu\u2019ils reçoivent le salaire indiqué par un contrat de travail, cela est simplement dépassé et n\u2019est pas équitable.L\u2019ouvrier, plus instruit, n\u2019admet plus d\u2019être traité en enfant dans SON entreprise.Cette conception communautaire de l\u2019entreprise peut se faire selon trois formules : 1) cogestion parfaitement égalitaire tout en permettant au patron (chef d\u2019entreprise) de garder l\u2019ultime décision ; 2) prééminen- 460 L'ACTION NATIONALE ce ou prépondérance dans la gestion accordée à l\u2019employeur ; 3) prééminence dans la gestion accordée aux travailleurs.La première formule, pour bien fonctionner, dépend entièrement de la personnalité du manager, du président du Conseil d\u2019administration ou du chef d\u2019entreprise, comme on appellera l\u2019homme des dernières décisions.il peut frustrer tout le monde et vicier le climat de l\u2019entreprise comme il peut établir un climat de confiance.Nous entrons ici dans un problème de personnalité qu\u2019aucune loi, qu\u2019aucune mesure générale ne peut régler.La deuxième formule est celle qui obtient actuellement le plus de faveur auprès des entreprises à la recherche d\u2019un esprit nouveau.On la nuance davantage lorsqu\u2019on accorde au propriétaire ou au chef d\u2019entreprise le contrôle des décisions économiques, laissant aux ouvriers une voix facilement prépondérante en ce qui regarde les questions sociales et techniques.Quoi qu\u2019il en soit de la balance des pouvoirs, les travailleurs sont intégrés à l\u2019entreprise et restent informés de toute la marche de l\u2019entreprise.La troisième formule est celle des travaillistes et des coopérateurs dans une entreprise de production.L\u2019idée générale est que les travailleurs gardent le profit et les prêteurs de capitaux reçoivent un intérêt généralement stable comme propriétaires.La difficulté d\u2019une telle formule c\u2019est d\u2019abord celle de trouver le capital.Ses détenteurs préféreront déposer leur capital à la banque plutôt qu\u2019acheter des actions si celles-ci ne rapportent pas davantage.Une autre difficulté est celle de trouver le véritable chef d\u2019entreprise, ce manager dont tout le monde parle et dont les qualités ne sont mises en relief qu\u2019avec une motivation vraiment puissante.Il devrait y avoir des personnalités chez lesquelles les motivations sociales devraient être aussi puissantes que les motivations du profit personnel, mais elles sont plus rares.C\u2019est en grande partie à cause de ce facteur propre à la nature humaine que les soviétiques ont été obli- LA DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE 461 gés de multiplier les contrôles et les récompenses sous forme de vacances à la Mer Noire, d\u2019un dacha dans la forêt, d\u2019un boni en salaire, exactement comme dans les pays capitalistes.Tout ceci nous montre comment les innovations en ce domaine doivent être prudentes et progressives.J\u2019apporte ici deux exemples choisis volontairement dans le passé afin de mieux décanter les grandes lignes.Le premier est celui de M.Charles McCormick (3) 4 qui organisa ses employés en trois conseils distincts : le conseil de production laissé aux ouvriers et à un ou deux représentants des dirigeants, le conseil des ventes groupant tous les employés à la publicité et au marketing, le conseil junior formé de dirigeants et de membres de l\u2019exécutif.Le conseil sénior est formé par ces trois conseils qui se réunissent chaque samedi matin.En 1932, ce conseil sénior eut à étudier 2109 recommandations soumises par les trois conseils composants.Tout est réglé de la façon la plus démocratique et cette entreprise passa pour un modèle du genre.Un millier d\u2019entreprises cherchèrent par la suite à adapter cette idée, selon leurs propres besoins.Un autre exemple de cette participation à la gestion est celui d\u2019une grande entreprise de chaussures que l\u2019on a fragmentée en ateliers autonomes, de dimension moyenne
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