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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Juin - Juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 1946-06, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019ACTION NATIONALE\tTimeo Danaos.411 L\u2019abbé Lionel GROULX L\u2019idée d\u2019indépendance à travers l\u2019histoire canadienne.\t412 Guy FRÉG AULT\tTrente ans après en histoire.\t456 Antonio PERRAULT\tPierre-Basile Mignault.461 Dominique BEAUDIN\tUn champ de bataille bilingue.473 Anatole VANIER\tPétain.488 VOL.XXVII \u2014 No 6 MONTREAL JUIN - JUILLET 1946 DEUX BROCHURES QUI FONT BEAUCOUP DE BIEN L'Action nationale a comblé une lacune en mettant à la disposition des anglophones des éditions en langue anglaise.Joignez-vous au groupe déjà nombreux de propagandistes qui continuent de diffuser largement ces deux textes de grande importance.i \"WHY WE ARE DIVIDED\" par le chanoine LIONEL GROULX 'A FRENCH CANADIAN SPEAKS' par ROGER DUHAMEL Pour fins d'éducation et de propagande, ces brochures se vendent .05 l'unité, $4.le cent, $35.le mille.Ne tardez pas, adressez votre commande aujourd'hui même, et répandez ces textes chez les Canadiens-anglais.LES EDITIONS DE L\u2019ACTION NATIALE 3425 St-Denis, Montréal 18 .LANGAGE DE CHIFFRES .Assurés 1939 1,100 1940 2,596 1941 4,303 1942 6,514 1943 9,245 1944 12,045 1945 15,801 Véritable Réveil National LA LAURENTIENNE Compagnie d'Assurance sur la Vie Siège social : LEVIS.Que. La Banque Canadienne Nationale est la banque du public aussi bien que la banque des hommes d'affaires.Le gérant de succursale se tient à votre entière disposition, qu'il s'agisse de dépôts, d'emprunts personnels, de remises, de recouvrements ou de toute question d'ordre financier au sujet de laquelle vous désireriez le consulter.Actif, plus de $300,000,000 518 bureaux au Canada 60 succursales à Montréal 4741, ave Verdun \u2022\t4270, St-Jacques O.n.-c VIAU Marchand de meubles Confection pour hommes et femmes i II TOUJOURS \u2022\tles plus nouveaux t'issus \u2022\tles plus récents modèles CHEZ LES TAILLEURS JOLY 269 est, rue Sainte-CoHierine ^ Montréal\tBElair 3126\t^ H 37 ANS de service consciencieux René DUPONT \u2014 président J.-H.DESCHENES \u2014 vice-président Jacques DUPONT \u2014 secrétaire-trésorier MEUBLEZ VOTRE MAISON CHEZ ¦ÉéBÉ pPKa! AM 2111 4020 EST, STE-CATHERINE \u2022àuamarnuBm Tftléphon*i AMhmt S111 IV Pour votre santé e l'aspiration précoce, il serait facile de relever les premières manifestations dès le passé français de la l'idée d'indépendance 413 colonie: impatience devant tout frein trop absolu, particularisme national qui déjà s\u2019affirme, et non sans quelque vigueur.Qu\u2019il nous suffise de prendre notre point de départ au lendemain de la conquête anglaise.L'entrée du Canada dans l\u2019empire anglais coïncide avec ce fait majeur dans la vie du monde moderne: l'ébranlement du système colonial édifié au seizième et dix-septième siècle.Le premier séisme se produit, notons-le, dans le voisinage même du Canada, à sa frontière méridionale.Le soulèvement des treize colonies anglaises fut un solennel avertissement à toutes les métropoles européennes; il leur fallut se rendre compte de la précarité de leur domination sur leurs possessions au delà des mers.On apprenait, comme l'avait appris l'antiquité, qu\u2019il est de l\u2019essence même de l\u2019état colonial d\u2019être transitoire.Les États-Unis d\u2019Amérique entreprenaient d\u2019imposer leur « déclaration d\u2019indépendance » à la Grande-Bretagne, les armes à la main.Au Canada, on se mit à suivre la lutte passionnante; nul ne resta simple spectateur.Sauf les nobles et le clergé, et sauf une minorité de loyalistes, Canadiens et Britanniques, la population presque en masse sympathisa ouvertement avec les insurgés.En général on se restreignit à la neutralité militaire; mais on pratiqua, à l\u2019égard de l\u2019envahisseur américain, toutes les formes de coopération ou d\u2019assistance.Attitude où il est bien difficile de ne pas discerner, sur le petit peuple canadien, le prestige déjà fascinant de l'idée d\u2019indépendance.Ce prestige, sur l'esprit du conquis de 1760, on peut le retracer encore plus haut, jusque dans l\u2019agitation de 1764 qui va conduire à Y Acte de Québec.Cette loi si extraordinaire du parlement britannique, 414 L ACTION NATIONALE en faveur d'un peuple conquis, quelle signification ne point lui donner ?Observons que le conquérant l\u2019octroie à un groupe minime de 100,000 âmes qui, pendant dix ans, n\u2019a pas cessé d\u2019exiger le respect de ses lois, de sa langue, de sa structure sociale, qui repousse la dégradation juridique et politique, dégradation imposée depuis un siècle et demi aux catholiques du Royaume-Uni.Discernons la même aspiration à une liberté aussi pleine que possible dans les longues luttes politiques qui vont faire passer le Canada du régime de la colonie de la couronne au régime mi-absolu, mi-démocratique de 1791, puis, de cette autre étape, au rang de colonie autonome (self-governing colony).Leurs batailles parlementaires pour une administration financière autonome, pour la réforme de leurs conseils législatifs ou exécutifs, pour ce qu\u2019elles appellent le « gouvernement responsable », que sont-elles autre chose, de la part des jeunes provinces de l\u2019Amérique anglaise, sinon la volonté expresse de se charger elles-mêmes de la gouverne de leur vie, de s'émanciper progressivement de la tutelle métropolitaine ?Fait encore à noter, ce ne fut pas, dans le Haut-Canada anglais, ni dans les petites provinces du golfe, peuplés de Loyalistes farouchement attachés à la Couronne, et d'immigrants britanniques habitués au régime oligarchique de la métropole, ce fut dans le Bas-Canada et parmi les Canadiens français, épris de liberté et de logique, que se livrèrent les premiers combats contre le parlementarisme truqué de 1791.«Ce fut dans le Bas-Canada plutôt que dans le Haut-Canada que se livrèrent les premières batailles pour le gouvernement autonome.Pendant ce long conflit (1821-1831) ce l'idée d'indépendance 415 furent les Français, dans le Bas-Canada, qui se battirent pour l'autonomie financière de la province, et ils se battirent bien.Les Anglais, dans l\u2019ensemble, supportèrent les Gouverneurs, » a écrit John S.Ewart *.M.Borden, moins généreux, écrit pourtant, dans ses Canadian Constitutional Studies: « Dans le développement du gouvernement constitutionnel au Canada, les Canadiens d'origine française ont pris leur pleine part; leur intelligence et leurs réalisations pratiques des principes qui font la base du gouvernement d'une démocratie moderne, n'ont pas été surpassées par les Canadiens d'origine britannique1 2.)) * * * On pouvait le prévoir: la longue durée, l'âpreté de leurs luttes politiques, et leur impitoyable logique conduiraient les parlementaires français du Bas-Canada aux ultimes conséquences de leurs principes.Aux environs de 1830, nous voyons apparaître, dans sa forme expresse, et avec une force extraordinaire, l'idée d'indépendance.Serait-ce l'un des effets, encore mal mesurés, dans notre histoire, de la révolution française de juillet ?Plus que le 14 juillet 1789 ne 1.\t\"It was in Lower Canada rather than Upper Canada that the earlier struggles towards self-government took place.\" \"Throughout this long struggle (1821-1831), it was the French in Lower Canada who battled for control of the purse, and they did it well.The English, upon the whole, supported the Governors\".(Ewart, John S., The Independence Papers, vol.II, no 3, p.114, 116.) 2.\t\"In the development of constitutional government in Canada, Canadians of French descent have taken their full part ; their comprehension and practical realization of the principles upon which the government of a modern democracy is based have note been surpassed by Canadians of British origin\".(Canadian Constitutional Studies, Toronto 1921, p.30.) 416 L ACTION NATIONALE l\u2019avait fait jadis, les trois journées qu'on a appelées les « 3 glorieuses », (27-28-29 juillet 1830) ont influé sur le mouvement des idées, au pays canadien.Le 1830 français qui devait provoquer l'insurrection belge (1830), l\u2019insurrection polonaise (1830), l'insurrection italienne (1831-1832), la révolution espagnole (1833), le mouvement de la jeune Allemagne, «fille outre-Rhin du romantisme humanitaire de Lamartine, de Hugo, de Michelet, de Lamennais )) ; la révolution au Brésil (1830), cette secousse électrique qui ébranlait le monde, ne pouvait manquer d'avoir sa répercussion au Canada.1830 a naturellement traversé la Manche.Il a fortifié en Angleterre le parti de la réforme parlementaire.Le cabinet tory de Wellington a fait place à une coalition de Whigs et de Cannin-gistes.Le Reform Bill est de juin 1832.C'est en 1830, après sa retentissante élection de Clare et l'émancipation des catholiques, qu'O'Connell commence sa campagne pour le « Rappel de l'Union ».Ces mouvements d'Outre-Manche ne pouvaient manquer de fortifier, au Canada, le mouvement démocratique des « 3 glorieuses ».Dans une lettre à Arthur Roebuck, qui est du 16 janvier 1835, Papineau lui parlera des « doctrines radicales » anglaises, « soufflées de Middlesex et de Bath, à Québec et à Toronto ».A ces deux capitales, Papineau aurait pu ajouter Halifax et Fredericton.Le courant a été irrésistible dans les provinces canadiennes, alors en pleine ébullition politique.1831, c\u2019est l'année où William Lyon Mackenzie atteint, dans le Haut-Canada, à l'apogée de sa popularité.Il soulève sa province, fait voter une requête au roi et au parlement impérial où il revendique la responsabilité ministérielle comme en l'idée d'indépendance 417 Angleterre, le vote de tous les revenus par l'Assemblée législative, la réforme électorale, etc.Les provinces maritimes s'ébranlent.Joseph Howe, simple journaliste, fait élire, à Halifax, une chambre favorable aux réformes populaires.A sa session de 1831, le parlement du Nouveau-Brunswick réclame, lui aussi, l'attribution de tous les biens de la province, quelle qu'en soit la provenance.Pendant vingt ans 1 idée d indépendance ne cessera plus de travailler les esprits.L'on comprend pourquoi néanmoins l'effervescence ne sera nulle part plus vive que dans le Bas-Canada.Vers la fin de février 1838, paraissait une « Déclaration » qui fit dans le temps quelque bruit.Elle était signée: «Robert Nelson, président ».Nelson établissait ce qu'il appelait la violation continuelle, par la Grande-Bretagne, du « contrat fait avec le peuple du Bas-Canada » en 1791.Cette violation lui paraissait justifier en droit une rupture du contrat.Et Nelson concluait: « Déclarons solennellement: lo Que ce jour et à l'avenir, le peuple du Bas-Canada est libre de toute allégeance à la Grande-Bretagne, et que le lien politique entre ce pouvoir et le Bas-Canada, est maintenant rompu; 2o Qu'une forme républicaine de gouvernement est celle qui convient le mieux au Bas-Canada, qui est ce jour déclaré être une république »1.1.J.-A.Plinguet aurait imprimé cette Déclaration d'indépendance, alors que tout jeune il travaillait à la Quotidienne.(Plinguet à Ludger Duvemay, 3 août 1840, R.A.P.Q., 1926-1927, no 429 de la Correspondance Duvernay, p.228). 418 l'action nationale Il a été de mode de ne voir, dans la Déclaration d'indépendance de Nelson, qu'un acte isolé, individuel, le geste d'un esprit fantasque, surchauffé et vaniteux, en mal de se décerner, coûte que coûte, la présidence d'une république d'opérette.L'idée de Nelson ne serait qu\u2019un champignon politique poussé, on ne sait comment, en terre d\u2019Utopie.Il faut en revenir.Nelson a simplement voulu confisquer à son profit une idée qui est dans l'air, qui est même dans les esprits depuis au moins 1830.On ne trouve pas seulement au Brésil des démocrates emballés par les idées françaises et qui bravent le ridicule jusqu'à se décorer des noms de La Fayette ou de Benjamin Constant.On s'emballe presque autant parmi les démocrates du Bas-Canada.Quelques-uns de ces jeunes Messieurs entretiennent des relations épistolaires avec les coryphées de la démocratie française, chantent avec entrain les chansons de Béranger, emplissent leurs journaux de la «littérature 1830 ».Surtout ils rêvent de révolution, de leur révolution.Ceux qu'on a appelés les « Patriotes », ont bel et bien rêvé d'indépendance pour le Bas-Canada.Ils y ont vu 1 aboutissant logique de leur campagne pour la liberté de leur province.Dans l\u2019esprit de ces hommes jusqu'alors férus de loyalisme, l'on discerne plus qu'une pointe d'antribritannisme.Ils ont perdu foi en l\u2019esprit de justice de l\u2019Angleterre.Et ils ont résolu de secouer le joug.Le 1er janvier 1831, Edouard-Étienne Rodier, qui se coiffe lui-même du titre de « citoyen Carnot Rodier», date ainsi l'une de ses lettres: «De l'an 1er de l'Indépendance canadienne».Au cours de la session de 1831-1832, M.Thomas Lee, un vétéran du parlement de Québec, exprime le l'idée d'indépendance 419 regret qu'en 1775 les Canadiens n\u2019aient pas rompu avec la Grande-Bretagne *.A la même session Bour-dages exprime l'espoir qu'un jour ou l'autre nous soyons «hors de tutelle».Le 16 février 1832, sous la signature S***, la Minerve publie un article, bientôt fort commenté, où l'auteur réclame l\u2019indépendance du Canada français et le fait pour les plus hauts motifs: «Je le répète», écrivait le signataire, «une séparation immédiate d'avec l'Angleterre est le seul moyen de conserver notre nationalité ».D'indépendance, de rupture du lien colonial, l'on parle au grand jour.Le 21 octobre 1836, le Vindicator publiait ces lignes de son correspondant de Toronto: « A notre suprême avis, le ministère devra, bon gré mal gré, se rendre aux désirs si fréquemment exprimés du peuple, ou les Canadas vont bientôt cesser d'appartenir à l\u2019empire britannique ».Pour n'être pas en reste, la Minerve reproduit cette fin d'article de son correspondant montréalais au London Constitutional: « Notre unique espérance est d\u2019élire nous-mêmes notre gouverneur, en d\u2019autres mots, de cesser d\u2019appartenir à l\u2019empire britannique ».Dans ses conversations privées avec lord Gosford, Papineau ne se prive point d\u2019aborder le sujet.11 rappelle au gouverneur que l\u2019Amérique est le continent des Républiques, et doit l'être «de la Baie d\u2019Hudson à la terre de feu».Il avertit Gosford que la détestable politique de l'Angleterre au Canada fait mûrir le fruit: « Plus vous soufflerez haut, plus vite le fruit se détachera ».Papineau ne 1.Autre fait qui mérite d'être noté: ce même Thomas Lee se prononce contre les appels des tribunaux canadiens au Conseil privé d'Angleterre, pour ce motif que les Juges de là-bas n\u2019entendent rien au droit du Bas-Canada. 420 l\u2019action nationale cache point davantage à Roebuck, agent politique du Bas-Canada aux Communes anglaises, le but ultime de son parti: «Nous voulons des réformes», lui écrit-il, « et nous voulons la séparation plutôt que pas de réformes.)) C\u2019est donc un fait avéré: convaincus des vices fonciers, incorrigibles, de la politique coloniale de l'Angleterre, les plus marquants parmi les patriotes de 1837-1838 n'ont entrevu qu'un remède efficace au malaise de leur province: l\u2019indépendance, la séparation de la Grande-Bretagne.Dans leur correspondance entre eux, ils reviennent sans cesse sur le sujet.T.S.Brown, le chef des insurgés de Saint-Charles, écrit de Middleburg, E.-U.(21 janvier 1838), à R.-P.Demarray alors à St.Albans : « Nous, les exilés du Bas-Canada, maintenant aux États, sommes capables d'assurer l'indépendance du Canada si seulement nous savons maintenir courage et détermination.La reine Victoria aura elle-même plus de tracas sur le trône d'Angleterre que nous n\u2019en aurons à la chasser du Canada » x.R.-S.-M.Bouchette, à la fin d\u2019un billet à Ludger Duvernay, se proclame: « chargé d\u2019affaires de la République canadienne aux États-Unis »1 2.A.-P.-L.Consigny est d\u2019avis que, si le clergé se fût uni aux patriotes, « le beau drapeau de la liberté flotterait orgueilleux sur les monts du Canada, et nous serions aujourd'hui 1.\t\"We exiled from Lower Canada now in the States are sufficient to secure the indépendance of Lower Canada if we only maintain courage and determination.Queen Victoria will have more trouble herself upon the Throne of England than we shall have in driving her from Canada\u201d.(Canadian antiquarian, 3e série, 1909, vol.VI, p.185-86.2.\tR.A.P.Q.(Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec), 1926-1927, p.209. l'idée d'indépendance 421 une nation )) *.Et voici le Patriote Canadien, journal publié en 1839, à Burlington, E.-U., par Ludger Duvernay qui fait rondement campagne pour l'indépendance du Bas-Canada.J.-N.Ryan, ancien propriétaire du Libéral, journal publié à Québec, exprime le vœu, dans une lettre à Duvernay (New York, 20 février 1840) que Nelson et Papineau continueront à combattre pour l'indépendance du Canada » 1 2.Vœu superflu dans le cas de Papineau.Sur les motifs de son voyage en France les opinions ont pu diverger.Sa correspondance de l'époque avec J.A.Roebuck et surtout avec sa famille, tranche définitivement la question: le chef patriote se rendit des États-Unis à Paris pour y travailler à l'indépendance de son pays.Il se donna cette mission.Parmi les patriotes exilés outre-frontières, les amis ne manquèrent point qui le poussèrent à cette suprême tentative 3.Un plan assez net s'était organisé en son esprit.Papineau jouerait deux et même trois cartes.A Paris, il était assuré de rencontrer quelques Whigs et radicaux anglais.Ces amis d\u2019Angleterre, il les persuaderait de se faire, au parlement britannique, les champions de l'indépendance canadienne.Il espérait ensuite intéresser les démocrates de France au sort de 1 ancienne colonie de la monarchie.Une simple manœuvre diplomatique, calculait-il, \u2014 il entendait par là une action parallèle, sinon conjointe du gouvernement de Louis-Philippe et du gouver- 1.\tLettre à Duvernay, 25 octobre 1840, R.A.P.Q., 1926-1927, p.232.2.\tR.A.P.Q., 1927-1927, p.224.3.\tPapineau à son fils Amédée, Paris, 15 novembre 1839, (Archives de l\u2019auteur). 422 l'action nationale nement américain,\u2014 pourrait susciter assez d'embarras et d'inquiétude au gouvernement de Londres pour l'amener à retirer ses troupes du Canada et le forcer à se dessaisir de ses possessions de l'Amérique du Nord.Papineau n'a pas absolument enfourché la chimère.Ses calculs se fondent, sinon sur de solides réalités, au moins sur des espoirs.En Angleterre, dans les hauts lieux politiques, une opinion paraissait accepter l'indépendance' du Canada, comme une solution inévitable.S'il faut en croire Papineau, dès 1823, lord Bathurst lui aurait tenu des propos comme ceux-ci: « Nous savons qu'il y a des inconvénients réels à la condition de Coloniste, que des possessions continentales doivent se détacher quand elles sont assez fortes pour se protéger.Vous n'avez pas acquis ce développement.Nous vous demandons vingt-cinq à trente ans de patience.Avant ce temps vous deviendriez la proie des États-Unis.Nous vous préparerons par des concessions étendues à vous gouverner alors vous-mêmes))1.A William Lyon Mackenzie, récemment expulsé de la Chambre du Haut-Canada, M.Hume avait écrit, le 29 mars 1834, une lettre restée célèbre: « Votre triomphale élection du 16 et votre expulsion de la Chambre le 17, doivent précipiter la crise qui s'en vient vite dans les affaires des Canadas et dont l'issue sera de les rendre indépendants et libres de la funeste domination de la mère-patrie.))2 Wellington et Peel ont parlé quelque 1.L.-J.Papineau à J.-A.Roebuck, 28 sept.1838 (Arch, du Can.Correspondance Papineau-Roebuck.) 2 The celebrate letter of Joseph Hume, Esqr.M.P.to William Lyon Mackenzie.(Arch, du Can.,) Catalogue des brochures (Ottawa 1931) no 1440, l'idée d'indépendance 423 peu dans le même sens.Seraient-elles aussi mal affectionnées à la métropole \u2014 ce qu'ils ne croyaient point \u2014 les provinces canadiennes, avaient déclaré ces deux hommes, ne valaient pas la peine d'être conservées.Lord Brougham avait déjà proposé à la Chambre des Lords de laisser aller le Canada à son destin.Papineau guette les événements d\u2019Europe, Un moment, au printemps de 1839, la menace d'une guerre d'Orient qui mettrait aux prises l'Angleterre et la Russie, la menace d\u2019une autre guerre entre l'Angleterre et les États-Unis, font tressaillir l'exilé.En France, la bourgeoisie libérale, l\u2019opinion, Théiers en tête, voudraient la guerre contre l\u2019Angleterre, et même contre la Russie, la Prusse et l'Autriche.Ces héritiers de la Révolution trépignent pour obtenir la mise à pied des tyrans, l'abolition des traités de 1815, la revanche de Waterloo, l\u2019indépendance des peuples.Dans la famille même de Louis-Philippe, le duc d'Orléans qui souffre de l\u2019impopularité du roi trop pacifique, brûle d\u2019aventures guerrières, autant qu'un napoléonide, estime qu\u2019il vaut mieux finir « dans un désastre glorieux que dans le ruisseau de la rue Saint-Denis » *.A Paris, Papineau a pu rencontrer Lord Brougham, MM.Leader et Hume.A Leader qui lui demande ce qu'il faut faire pour aider le Canada, Papineau répond sans hésitation: « Rien sinon de proposer son indépendance » 1 2.Cependant l'exilé canadien a beau «talonner», comme il dit, ses amis d'Angleterre, tous se dérobent.1.\tBainville (Jacques), Histoire de trois générations, 53e édit, p.50-55.2.\tL.-J.Papineau à J.-A.Roebuck, Paris, 26 juillet 1939,\u2014 Arch, du Can., Corr.Papineau-Roebuck. 424 l'action nationale Non que la thèse de Papineau ne leur apparaisse ni juste ni fondée.Ils jugent inutile, de leur part, aussi grave intervention.A peine, sur une proposition de cette espèce, pourraient-ils réunir une dizaine de voix aux Communes, deux ou trois chez les Lords.Et le résultat le plus sûr, pensent-ils, serait de fournir le prétexte à de nouvelles persécutions contre les libéraux canadiens.Papineau n'obtiendrait guère plus de succès auprès de ses amis démocrates de Paris.Malheureusement pour lui, Louis-Philippe goûte peu les grandes et folles aventures.On a pu même écrire que « l\u2019histoire de la Monarchie de Juillet a été celle d\u2019une lutte de la royauté contre les entraînements du parti de la guerre ».Dans les salons politiques quelques amis prodiguent les bonnes paroles au pèlerin de la liberté canadienne.Républicains et hommes du pouvoir n\u2019en paraissent pas moins rechercher, avec une égale ferveur, l\u2019alliance anglaise.« Il n'y a que dans la famille LaFayette », gémit Papineau « que l\u2019on souhaite avec ardeur que les nobles aspirations du Général, d'associer les Canadiens aux grandes destinées des États-Unis, se réalisent dans un avenir prochain».Quant aux Américains, instruits par l\u2019expérience sur la souplesse de la diplomatie britannique à leur égard, ils savent, écrit Papineau, que pour obtenir une tranche du Maine, ils n\u2019ont qu\u2019à élever le ton et nul besoin de faire la guerre.En dépit de ces déceptions Papineau se détachera malaisément de son projet ou de son rêve.Encore en 1840, alors qu\u2019un peu découragé, il n\u2019entrevoit rien qui mette fin aux souffrances de son pays, il écrit à son fils aîné: « Le désir de l\u2019indépendance y (au Canada) a été assez noblement exprimé par trop l'idée d'indépendance 425 de saintes victimes, qui l'ont proclamé par le sacrifice de leur vie, sans regret, sans rétractation, pour que jamais leurs compatriotes renoncent à aspirer à ce nouvel ordre de choses, comme le seul où ils pourront trouver justice».En 1850, au parlement des Canadas-Unis, Papineau accordera son vote à une résolution du Colonel Prince requérant l'indépendance du Canada *.Au Canada, l\u2019espoir mourra lentement dans le cœur de quelques patriotes.Encore en 1841, le jeune Jacques Plinguet, qui a rédigé et publié un temps la Canadienne et qui travaille alors aux Mélanges Religieux, écrit à Duvernay: « Ne trouverons-nous pas, parmi les Canadiens, un Washington, et parmi les Français ou les Américains, un nouveau Lafayette ?.il devrait pour eux aussi (les Canadiens) y avoir une résurrection, c\u2019est-à-dire, une indépendance, objet de tous nos vœux et pour laquelle je ferais tout, s il était en mon pouvoir de l'obtenir » 1 2.* * * Papineau et ses amis ignoraient jusqu'à quel point ils tenaient le rôle de précurseurs.Cinq ans à peine plus tard, l'égoïsme métropolitain ou ce que l'on croyait tel, faisait de nouveau rebondir, au Canada, l'idée d\u2019indépendance.Et, cette fois, le phénomène se produisait parmi les loyalistes d\u2019hier, les torys, farouches ennemis des patriotes.En 1846 l'Angleterre accomplissait sa révolution économique et douanière.Sans se préoccuper du bouleversement qui pourrait s ensuivre dans la structure économique de ses colo- 1.\tGérin-Lajoie, Dix ans au Canada (Québec, 1888), p 607 2.\tR.A.P.Q., 1926-1927, p.339. 426 l'action nationale nies, elle se donnait au libre-échange, et, du même coup, rompait le vieux pacte colonial.La réaction fut vive, violente, dans les milieux d affaires au Canada.Du jour au lendemain, quelques groupes se jetèrent dans les solutions extrêmes.« La liberté du commerce et les colonies ne peuvent aller ensemble », lisait-on dans le Montreal Times.« Le temps n\u2019est plus où une nation peut tenir des possessions dans l\u2019esclavage par le seul charme du mot « Loyauté», disait de son côté le Morning Courier.Le Herald voyait venir le jour où d associés commerciaux avec la Grande-Bretagne, nous deviendrions forcément des « rivaux, en formant une annexion avec le magasin voisin » \\ Trois ans passeront.Une autre crise viendra troubler la vie canadienne: crise de la loi de l\u2019indemnité aux insurgés de 1837-1838.Nouvelle insurrection des torys contre lord Elgin qui, somme par eux, refuse de sortir de son rôle constitutionnel.C\u2019est alors que la Gazette de Montréal pousse ce cri de colère: « Anglo-Saxons !.Vous serez Anglais, dussiez-vous n\u2019être plus Britanniques ».La crise aboutit au mouvement annexionniste, mouvement anglo-canadien au premier chef, qui, pour se recruter dans tous les groupes politiques, a néanmoins, pour faction dominante, le groupe tory.Les annexionnistes qui proposent l\u2019intégration des Canadas dans la république américaine, ne veulent, sans doute, qu une forme relative d\u2019indépendance.Le mouvement n en est pas moins à retenir parce qu\u2019il exprime, cette fois, de la part de l\u2019élément anglo-saxon, la volonté d\u2019en 1.Citations empruntées à A.Gérin-Lajoie, Dix ans au Ca-nada, (Québec 1888), p.398-401. l'idée d'indépendance 427 finir avec le colonialisme et de rompre avec la Grande-Bretagne et l'empire.A peu près vers le même temps, du reste, en 1850, un autre groupe d'Anglo-Canadiens se livraient à une manifestation d\u2019un sens nullement équivoque.Le colonel Prince, député conservateur d'Essex et Anglais de naissance, présentait aux Chambres une requête signée « d'un grand nombre de Canadiens respectables », et où, par « adresse » à Sa Majesté, les Chambres demanderaient « que le Canada fût relevé de sa dépendance, et qu\u2019il lui fût permis de devenir un État souverain ».Et quels sont les députés qui votèrent cette requête ?Des hommes comme Malcolm, Cameron, Benjamin Holmes, Jacob de Witt, John McConnell, député de Stanstead, J.S.Sanborn, député de Sherbrooke.A l\u2019origine de ces explosions de révolte, nous relevons invariablement une réaction de coloniaux contre l\u2019égoïsme métropolitain.Vers 1850, ajoutons-y les premiers signes du détachement de la métropole à l'égard de ses colonies.Tranquillisée par les profits que lui rapporte sa révolution économique de 1846, la Grande-Bretagne a jeté tout de bon par-dessus bord l'ancien système du pacte colonial.Ses dépendances d'Amérique, elle ne les regarde plus qu'avec l\u2019œil désabusé du vieux lion qui s\u2019apprête à chasser de l'antre paternel les lionceaux devenus à charge.Le manifeste annexionniste de Montréal contient ces lignes: « Il n\u2019est plus problématique que l\u2019Angleterre n\u2019ait résolu de nous investir des attributs, et de nous forcer de subir les fardeaux de l\u2019indépendance ».En effet Cobden n'est pas seul à dire, dans des assemblées publiques : « Accordons à nos colonies une liberté et une indépendance semblables à celles dont 428 l'action nationale jouissent les États-Unis.Cessons à tout jamais de nous mêler de leurs affaires.» 1 Quelques-uns des plus grands journaux du Royaume-Uni, dont le Times, dissertent, d'un ton résigné, sur le même sujet.Dans son discours du 8 février 1850, lord John Russell aborde la question, avec un état d\u2019esprit qui scandalise, au Canada, deux hommes profondément attachés à la liaison britannique: Elgin et Baldwin.C\u2019est le même Russell qui, dans ses Recollections and suggestions, a écrit: « Il n\u2019est guère nécessaire de dire que lorsque la majorité, dans une de nos colonies, déclarera par ses représentants qu elle désire se séparer de nous, il ne faudra en aucune façon tenter de la retenir.Les fautes commises par George Grenville, Charles Townshend et Lord North ne pourront jamais se répéter ».* * * Pareille attitude des métropolitains ne pouvait que faire gagner du terrain à l\u2019idée de l'indépendance.Les colonies britanniques de l\u2019Amérique du Nord ont d\u2019ailleurs franchi, en 1848, un pas décisif vers l\u2019émancipation.Pour la première fois, elles ont pu se targuer de posséder le self-government.De ce moment, les hommes d\u2019État canadiens adoptent un franc parler inaccoutumé à l\u2019égard du gouvernement de Londres.Et leur effort s\u2019affirme plus résolu de faire prévaloir, dans tous les domaines, l\u2019autonomie de leur province.En 1859, par exemple, le gouvernement des Canadas-Unis s\u2019avise d\u2019accroître les droits d\u2019entrée sur quel- 1.Gérin-Lajoie, Dix.ans au Canada, (Québec 1888) p.611-612 l'idée d\u2019indépendance 429 ques marchandises britanniques.Les manufacturiers de Sheffield protestent.Le ministre des colonies, le duc de Newcastle, entreprend de faire la leçon au gouvernement colonial sur l'inopportunité de sa politique.Galt, ministre des finances, riposte au nom de ses collègues.De cette riposte, nous extrayons les quelques passages suivants: « Le self-government serait entièrement réduit à néant si les vues du gouvernement impérial devaient l'emporter sur les vues du peuple du Canada.C\u2019est en conséquence le devoir du présent gouvernement d'affirmer nettement le droit de la législature canadienne d'établir, au meilleur de son jugement, l'échelle des impôts qui pèsent sur le peuple, même si cette échelle devait malheureusement s'attirer la désapprobation du cabinet impérial».Cette réplique de Galt, écrit M.Borden dans ses Canadian Constitutional Studies, compte parmi nos grands documents d'État (our grate state papers).« Elle régla pour toujours et sans doute possible la pleine autonomie du Canada sur son système fiscal » *.Un autre pas vers la liberté serait bientôt accompli qui accroîtrait la volonté de pousser toujours plus avant.Dans l\u2019esprit des Pères de la Confédération et de presque tous leurs contemporains,\u2014 le fait n\u2019est pas douteux\u2014, les institutions de 1867 devaient marquer, pour le Canada agrandi, une nouvelle ascension dans l'ordre politique.L\u2019importance en territoire, en population et en richesses, de l\u2019État ou de la fédération que l\u2019on se proposait d'édifier, 1.Canadian Constitutional Studies (Toronto 1921), p.47-48 430 L ACTION NATIONALE la part exceptionnelle prise par les Canadiens à cette fondation: rédigeant eux-mêmes, la constitution du nouvel État, ces faits et circonstances avaient exalté beaucoup d'esprits.Dans la brochure de l'honorable Cauchon, en faveur du projet de confédération, bio-chure qu\u2019on a dit inspirée par Cartier, on peut lire des passages comme ceux-ci: « Tous sont d'accord sur ce point, tous comprennent, tous savent, presque d\u2019intuition, que l\u2019état colonial n'est qu'une transition, un passage de l\u2019enfance à la virilité des peuples.Non, nous ne pouvons pas rester toujours dans l\u2019état colonial ! Oui, nous voulons être un jour une nation puisque c\u2019est là notre destinée nécessaire et le but de nos aspirations.» Qu\u2019on relise les discours de quelques-uns des « Pères ».John A.MacDonald, Cartier, ont lancé le mot de « Kingdom of Canada ».Pour ce « grand État » qui pourrait occuper le quatrième rang dans le monde (« the fourth nation of the world ») ils ne veulent plus d'un gouverneur, simple représentant du èabinet britannique, pour chef de son exécutif, mais le roi en personne ou le représentant du roi.C'en serait fini du règne des secrétaires des colonies.Le parlement impérial lui-même ne posséderait plus, sur le parlement canadien, qu\u2019une autorité nominale.Et si l'on consent que le Canada reste lié à l\u2019empire britannique, l\u2019on entend, d'autre part, qu'il ne soit pas une portion ou une partie de l\u2019empire.11 restera lié à la Grande-Bretagne, disait déjà M.Dunkin, par le seul lien de la couronne (a something having no other tie to the Empire that the one tie of fealty to the British crown).MacDonald, Cartwright concevaient cette liaison, dans la forme d\u2019une alliance, mais non de l\u2019alliance d\u2019une colonie avec sa métropole, mais L.1DÉE D'INDÉPENDANCE 431 d'une alliance entre nations traitant pratiquement d'égale à égale.( « Instead of looking upon us as a merely dependent colony, England will have in us a friendly nation.») Hector Langevin voyait le Canada de 1867 prenant rang de nation souveraine dans le monde international (We shall have a position in foreign lands, the position which every man enjoys who belongs to a great nation».Chapleau prononçait, en 1867, des paroles qui avaient presque le même sens : * augmenter notre population, voilà de fait quel doit être un des grands objets de notre politique, pour la conservation de notre autonomie, pour la conquête de notre indépendance, pour faire de nous un grand peuple, dans un avenir peu éloigné )) 1.Galt discernait, dans la Confédération, un acheminement certain vers la séparation d\u2019avec la Grande-Bretagne2.Quel sort feraient à ces beaux projets des hommes à l'esprit rétrograde comme le duc de Buckingham, successeur de Carnarvon au ministère des colonies, lord Derby, ministre des affaires étrangères, lord Monck, gouverneur-général du Canada ?Ce n\u2019est pas le lieu de le dire.En Angleterre, on s\u2019arrangera, comme dira plus tard John A.MacDonald, pour donner à l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, tout juste « l'importance d\u2019un petit bill privé pour l'union de deux ou trois paroisses anglaises ».1.\tCité par Mercier (Honoré), L'Avenir du Canada, Montréal 1893, p.56.2.\t\"I regard the Confederation of the British North American provinces as a measure which must ultimately lead to their separation from Great Britain\u201d.Skelton, The time and Life of Sir Alexander Telloch Call,.p 452. 432 l'action nationale Au Canada le sentiment de l'époque s'était exprimé trop fortement.A la première occasion, on pouvait s'attendre à le voir revenir à la surface.L'occasion se présenterait presque au lendemain de 1867.Et, comme toujours, en ce sursaut de l'idée d\u2019indépendance, nous retrouvons la même cause: l\u2019égoïsme récidivant de la métropole.Égoïsme qui se traduit cette fois d\u2019une double façon: par les tendances de Londres à jeter sur les épaules du jeune État canadien, tout le fardeau de sa défense militaire, et par les complaisances de la diplomatie anglaise :à l\u2019égard des États-Unis, diplomatie toujours prête à se tirer d'affaire aux dépens du Canada.Le pourrait-on croire ?Aucun problème n\u2019a plus fait pour susciter et entretenir l\u2019idée d\u2019indépendance, dans les provinces canadiennes, que celui de leur défense militaire.Entendons qu\u2019il y va, dans l\u2019opinion d\u2019alors, de tout le problème de la souveraineté nationale.Nul pays n\u2019accepte de bon gré quelque fardeau militaire que ce soit, s\u2019il n\u2019est le maître de la paix et de la guerre.Dans leurs discours de l\u2019époque, les hommes d\u2019État canadiens tiennent, pour dogme politique, l\u2019obligation de la métropole « qui a le contrôle de la paix et de la guerre )), de protéger ses Colonies contre les conséquences de sa politique.Et ils en déduisent, pour leur pays, le droit imprescriptible de se tenir à l\u2019écart de toute guerre de l\u2019empire, aussi bien que de toute guerre qui ne serait qu\u2019une répercussion de la politique impériale.Les auteurs du traité de 1865, MacDonald, Cartier, Brown et Galt,\u2014 traité conclu avec la métropole précisément sur cette question de la défense militaire -\u2014 vont encore plus loin.Puisque toute guerre l'idée d'indépendance 433 des États-Unis contre le Canada ne pourrait être, soutiennent-ils, « qu'une guerre impériale suscitée par des causes affectant l'empire », cette situation onéreuse, « loin de nous imposer des fardeaux extraordinaires, devrait, au contraire, nous valoir, de la part du gouvernement de l'empire, un traitement particulièrement généreux ».Toujours les chefs politiques canadiens en reviennent au principe posé par Lord Grey en 1851 : obligations militaires de la métropole conformes et proportionnées à sa souveraineté impériale; d'autre part, fardeau de la colonie en conformité de son autonomie interne et de la mesure de ses intérêts.Et voici bien le partage qui fait s\u2019allumer la controverse.Peu de lois pour la défense militaire qui ne suscitent, dans les Chambres canadiennes, des débats acrimonieux où vole, comme une menace ou comme un espoir, le mot d'indépendance.Déjà, en 1855, à propos de la loi de la Milice de cette année-là, M.Holton avait protesté contre l\u2019imposition à la province de « toutes les charges d une souveraineté indépendante sans qu\u2019on lui en conférât les droits ët les privilèges ».Le Colonel Rankin avait appuyé la mesure parce que, à son avis, elle préparait la séparation du Canada de l'Angleterre.M.Loranger avait aperçu, dans la nouvelle loi, un pas de plus vers l'autonomie; «Le régime colonial \u2014 régime d'infériorité pour le Canada \u2014 ne peut durer longtemps.La destinée manifeste du pays, c'est l\u2019indépendance ».M.Laberge, un libéral, avait prononcé carrément; « Que le pays devienne indépendant, et aucun autre député ne sera plus empressé que moi à appuyer le 434 l'action nationale projet de loi».En 1862 en dépit de la guerre de sécession américaine qui menace le Canada d'une rupture entre l'Angleterre et les États du Nord, le ministère Cartier-MacDonald subit une cinglante défaite pour avoir voulu accroître le fardeau militaire de la province.Le duc de Newcastle se montra désappointé du rejet du projet de loi; il proposa de soustraire ces sortes de questions « à l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires ».Le nouveau ministère MacDonald-Sicotte lui répondit, avec une fermeté presque dure : « Les provinces ne contribueront jamais à un système coûteux de défense à moins qu\u2019il ne soit sujet à leur propre autorité ».Défense militaire et souveraineté nationale sont donc, pour les ministres canadiens, choses corrélatives.« Le droit au self-government entraîne l'obligation à la défense du territoire », avait soutenu Newcastle.« Dans l\u2019abstrait», répondent les ministres, «cette proposition est indiscutable; mais elle n'est indiscutable que pour les gouvernements des États souverains ».Fidèles à des principes traditionnels, ils refusent donc d\u2019engager plus avant leur pays en des guerres qui seraient « le résultat d\u2019événements dont la cause initiale ne pourrait en aucune manière être attribuée au Canada ».La même année, en juillet 1862, un journaliste de 23 ans, au Courrier de Saint-Hyacinthe, énonçait cette vue hardie que l\u2019attitude égoïste de l\u2019Angleterre impliquait une rupture du « pacte fait entre elle et nos pères ».Ce jeune journaliste qui s\u2019appelait Honoré Mercier, écrivait, en propres termes ; « Notre condition de colonie a pour base la protection de l'Angleterre; cette base étant sapée, tout l\u2019édifice doit crouler.Au moins, avec l\u2019indé- l'idée d'indépendance 435 pendance, viendrait le droit de faire respecter notre honneur national )) *.Ces débats, on le devine aisément, ne sont pas faits pour diminuer les soucis de la métropole.Le problème de la défense militaire des colonies finira par préoccuper à ce point les gouvernants de Londres qu'après avoir accueilli froidement le projet de fédération des provinces de l'Amérique du Nord, ils en deviendront d'ardents avocats.Les petites provinces du golfe s\u2019y montrent alors plus ou moins récalcitrantes.Les chefs de l'empire n'hésiteront pas à exercer sur elles des pressions despotiques, tant ils souhaiteraient, en groupant ces colonies, se décharger sur elles d'une plus large part de leur défense.Pour les mêmes motifs, une portion considérable de l'opinion en Angleterre se laisse de nouveau gagner par une autre solution, celle-ci radicale: le sacrifice des colonies.En ces milieux, la conviction s'est faite, une fois de plus, de l'impossibilité de défendre efficacement, contre la puissance américaine, des possessions si mal pourvues de frontières naturelles.Les Anglais qui expriment cette conviction, n\u2019appartiennent plus uniquement à l'aile manchestérienne du parti radical.John Bright n'est plus seul à dire aux Communes anglaises, comme il le faisait en 1865: « A cette séparation (du Canada de l'Angleterre) je ne m'objecte point le moins du monde; je crois qu'il vaut mieux qu'il en soit ainsi pour nous et que cela vaudrait mieux pour eux ».L'idée a fait son chemin dans les milieux libéraux et même conser- 1.Robert Rumilly, Mercier (Collection du Zodiaque \u201935), Montréal 1936, p, 23 436 L ACTION NATIONALE vateurs.C'est, en cette même année 1865, que Disraeli proférait des propos comme celui-ci: «Le Canada, je le crois, a son avenir à lui.Ces provinces ont les moyens d\u2019établir leur indépendance à l'égard de tout pouvoir étranger, et si, à la fin, elles peuvent devenir un pays indépendant, nous trouverons dans un tel événement, non pas une source de mortification, mais un motif d'orgueil ».L\u2019on fera si bien qu'en janvier 1867, Galt se dit péniblement impressionné par ces sentiments des hommes d\u2019État britanniques: « Je ne puis me fermer les yeux », écrit-il à Madame Galt, « sur ce fait qu'ils veulent se débarrasser de nous.» 1 Au Canada, on ne se fait guère illusion néanmoins sur les propos des politiques britanniques.On sait que les « séparatistes » n\u2019ont guère chance de l\u2019emporter.Comment se cacher, d\u2019autre part, la volonté résolue de la Grande-Bretagne de limiter chaque année sa part du budget de la défense militaire des colonies ?Le retrait graduel des troupes anglaises des postes stratégiques du Canada affirme, d\u2019ailleurs, cette volonté, de façon concrète.Une autre constatation inquiète bien davantage les provinces canadiennes, et c\u2019est d\u2019être tenues pour une quantité si négligeable dans les calculs de la diplomatie london-nienne.Otages perpétuels dans les conflits de l\u2019Angleterre et des États-Unis, tel est bien leur rôle.Rançon toujours prête et toujours à portée de main de la diplomatie britannique, il semblait que le Canada, a écrit l'historien Skelton, eût fait passer à l\u2019état de 1.Skelton, ap.cit., p.410-411 l'idée d'indépendance 437 sport national, parmi les Américains, la manie de « tordre la queue du lion » l.Dans les jeux diplomatiques de Londres et de Washington, deux faits entre autres, vont démontrer aux Canadiens, le rôle humiliant et ruineux de leur pays.Les incursions féniennes avaient causé sur nos frontières, d\u2019assez considérables dommages.Le Canada entreprit de se faire indemniser par le gouvernement impérial.Disons, en passant, qu\u2019il ne réclamait cette indemnité qu\u2019à défaut, pour la diplomatie britannique, de lui obtenir réparation de la part de Washington Ces incursions féniennes, le Canada prétendit ne les avoir en rien provoquées.Elles proviennent, fit-il observer, « des torts réels ou imaginaires que l\u2019Empire a infligés dans le passé à l\u2019Irlande.Ce ne sont donc pas que nos propres batailles que nous avons livrées, mais celles de l'empire.Il n'est pas juste », conclut-il, « qu\u2019on nous laisse subir seuls les pertes et les conséquences qui résultent de l\u2019action politique du gouvernement impérial »2.Quelle fut la réponse du gouvernement britannique ?Il ne demanda rien à Washington et il refusa toute indemnité.En veine d\u2019humour, lord Kimberley, ministre des colonies, émit la prétention que « les Canadiens de la génération actuelle étaient aussi responsables des prétendus griefs de l'Irlande que leurs co-sujets de la même génération, en Grande-Bretagne » 3.Les Canadiens s\u2019étaient livrés à une autre démarche auprès de 1.\tSkelton, op.cit., p.444.2.\tSessional Papers (1871), no 12, p.41 et no 46, p.26.3.\tCité par Bourassa (Henri), Que devons-nous à l'Angleterre ?(Montréal 1915), p.49. 438 L ACTION NATIONALE l'autorité impériale.Ils avaient sollicité l'appui de sa diplomatie pour le règlement de la question de leurs pêcheries maritimes: question restée assez mal en point, depuis 1866, date de la résiliation du traité de réciprocité de 1854.Par complaisance pour le gouvernement impérial, et à son instance, le gouvernement des Canadas-Unis avait laissé les Américains qui ne payaient guère de retour, s\u2019approvisionner largement dans les eaux canadiennes.Héritier de cette fausse situation, le gouvernement de la Confédération voulut ressaisir ses pleins droits.Comment, cette fois encore, se comporteront les autorités britanniques ?Elles signèrent, en 1871, le traité de Washington avec les Etats-Unis.Les Américains obtinrent la libre navigation du Saint-Laurent, et, moyennant une compensation pécuniaire à déterminer par arbitrage, le droit de piller encore, pendant dix ans, les eaux canadiennes.La mesure était comble; les négociations faillirent échouer.Sir John A.MacDonald, choisi comme l\u2019un des plénipotentiaires, par le gouvernement britannique, fut tenté de ne pas signer.Les négociateurs de Londres, a-t-il écrit, semblaient n\u2019avoir « qu\u2019une idée en tête: s'en retourner en Angleterre avec un traité dans leur poche, réglant tout, quelque prix qu\u2019en dût payer le Canada ».« Si le peuple canadien avait su », écrivait encore MacDonald, « de quelle manière le Canada avait été traité par l'Angleterre, une tempête annexionniste, j'en ai peur, se fût élevée, qu'il n\u2019eut pas été facile d\u2019apaiser» '.Une tempête s\u2019était élevée, non pour l\u2019annexion 1.Pope (Joseph), Memoirs of the Rt.Honourable Sir John Alexander MacDonald, (Ottawa 1894), II, p.105, 137-38. l'idée d'indépendance 439 aux États-Unis, mais pour l\u2019indépendance du Canada.Et, parmi ceux qui excitent le vent, l\u2019on aperçoit une des figures dominantes de la politique canadienne, Sir Alexandre Tilloch Galt.Galt, esprit quelque peu versatile, partisan, un temps, de l\u2019annexionnisme, et, sur la fin de sa vie, après, il est vrai, un séjour à Londres, partisan de la fédération impériale, Alexander Tilloch Galt est alors ce qu'on appellerait un nationaliste.Il est de ceux à qui la naissance du Canada de 1867 a insufflé un fort sentiment national.Pour lui et pour beaucoup d\u2019autres, un peuple en possession de la moitié d\u2019un continent aux ressources presque infinies, n\u2019est point fait pour s\u2019éterniser dans le berceau colonial.Galt veut l\u2019indépendance du Canada parce qu\u2019il croit tout d\u2019abord que le gouvernement impérial souhaite secrètement cette solution.N\u2019est-ce pas lui qui écrivait à Madame Galt, le 14 janvier 1867: « Ils (les Anglais d\u2019Angleterre) ont une peur servile des États-Unis et nous céderaient plutôt que de nous défendre ou d'encourir le risque d\u2019une guerre avec ce pays »1.Galt veut encore l\u2019indépendance parce qu\u2019il y voit le remède suprême contre l'annexion aux États-Unis.Ou l'indépendance et l\u2019esprit de foi en soi-même qu\u2019elle inspire, ou l\u2019absorption fatale par l\u2019ogre américain.« Si le jour devait venir )), disait Galt, « où l\u2019on aurait persuadé notre peuple qu\u2019il ne saurait exister sans le support de l\u2019Angleterre, ce jour-là, nous pourrions nous jeter tout de suite dans les bras des États-Unis ».(« We must drop at once into the United States »)2.1.\tSkelton, op.cit., p.410.2.\tSkelton, op.cit., p.453. 440 L ACTION NATIONALE L\u2019affaire des Fenians, le traité de Washington fortifieront ces idées dans l'esprit de Galt.Sans doute possible, le prestige britannique ne servait que médiocrement le Canada.Et l'on pouvait se demander si les gouvernants de Washington ne respecteraient pas tout autant un État libre qu'une simple colonie.Charles-A.Moss, futur juge en chef de l'Ontario, mais alors jeune politique, et l'un de ses contemporains, lui-même jeune, Edward Blake, partageaient fortement les aspirations de Galt.Une pléiade de jeunes Anglo-Canadiens, d\u2019esprit cultivé, groupé autour d\u2019un hebdomadaire de Toronto, The Nation, favorisaient d'assez près les mêmes idées.W.A.Foster et quelques autres plus décidés, supportaient malaisément la prolongation du colonialisme.«Une association», dislait Foster, « qui tracera la ligne de démarcation entre les Canadiens loyaux à leur terre et ceux qui se contentent d'une citoyenneté subordonnée ou secondaire, fournit le meilleur moyen de cimenter la confédération et d'assurer une action politique dans l'intérêt de tout le Dominion » 1.Dans les milieux d\u2019affaires de Montréal et dans le Québec, le mouvement prit quelque ampleur.Les partisans de l'indépendance eurent leurs entrées au Quebec Chronicle et au Montreal Star.M.Huntingdon fit campagne dans les cantons de l\u2019est.John Young, député de Montréal, et commissaire des Travaux publics sous l\u2019Union, porta le débat aux Communes.Parmi les Canadiens français, quelques membres du parti national, fondé en 1871, par des hommes tels que L.-O.David, Honoré Mercier, 1.Skelton, op.cit., p.446. l'idée d'indépendance 441 Adolphe Jetté, ne cachèrent pas leur penchant pour l'indépendance Charles Laberge, disciple attardé de Papineau, ne perdit aucune occasion de prêcher l'indépendance du Canada.En 1873, Mercier osa prôner cette solution en plein parlement fédéral.A propos de tout ce mouvement d'opinion, et en particulier du mouvement Canada first de W.A.Foster, l'historien John Charles Dent, note, dans son Canada since the Union 1841 : « la semence avait été jetée et un esprit national s\u2019est répandu depuis lors, largement à travers le pays, surtout parmi les jeunes hommes ».Puis, après avoir écarté comme solutions possibles, et la fédération impériale et l\u2019annexion aux États-Unis, l'historien ajoute: «L\u2019idée d'indépendance semble avoir pris des racines profondes dans le jeune Canada ».La plus forte bombe éclata à Ottawa, au lendemain du traité de Washington.Et ce fut un membre du cabinet qui la fit éclater.Dans un discours public, Joseph Howe qualifia, en termes aussi peu respectueux que possible, les exploits de cette diplomatie qui venait « d\u2019acheter sa paix aux dépens de nos intérêts ».Le ministre se permit de railler ces trente millions de Britanniques trop occupés à « garnir leurs comptoirs rapaces (their rascal counters) à l\u2019intérieur de leurs deux petites îles », « trop pressés de rassembler autour d\u2019eux troupes et vaisseaux de guerre de l\u2019Empire», pour songer «à quatre millions d\u2019autres sujets britanniques obligés de faire face à une nation de quarante millions pour la défense d\u2019une frontière de trois mille milles ».« Sachons comprendre leur dessein », s'écriait Howe, « et orienter la politique de l\u2019avenir en conséquence ».Pour finir, l\u2019orateur recom- 442 l\u2019action nationale mandait une « ferme confiance dans la Providence et dans notre propre capacité de forger la politique du Canada de manière à assurer par nos propres ressources sa sécurité, au cas où les Anglais, oublieux du passé, répudieraient leurs obligations nationales».Ainsi parlaient autrefois les politiques canadiens.Dénoncé par l'un de ses collègues, Sir Françis Hincks, Howe ne fut pas désavoué par le cabinet d'Ottawa.* * * L'époque de la Confédération passée, il semble que l\u2019idée d\u2019indépendance soit mise en veilleuse.L\u2019Angleterre se désintoxique peu à peu de son séparatisme pour se livrer corps et âme au démon de l\u2019impérialisme.Ses relations pacifiques avec les États-Unis, sa contribution presque insignifiante à la défense militaire du Canada, mettent fin aux migraines de ses gouvernants.D'ailleurs, le potentiel économique et politique grandissant des colonies, les rivalités internationales autour des marchés privilégiés, et, plus que tout, le spectacle des magnifiques réservoirs d'hommes que les colonies pourraient fournir pour la défense d'un empire de plus en plus lourd à porter, inclinent la métropole vers un impérialisme centralisateur.Le Canada, il faut bien le dire, vient à la rencontre de cette évolution.Le grugement assez fréquent de son territoire par le voisin américain, grugement qui continue de s'accomplir avec la complicité de la déférente diplomatie britannique, occasionne encore au Dominion des accès de rancœur.Il cédera aux mêmes sursauts à chaque réapparition de l\u2019absolutisme métropolitain dans le domaine constitutionnel.Les tentatives sournoises de Londres l'idée d'indépendance 443 pour ramener le gouverneur au type du gouverneur de colonie de la couronne; ou pour lui conférer le droit de désaveu sur la législation des provinces; les prétentions déplaisantes du gouvernement britannique au sujet des droits d\u2019auteur et des négociations des traités de commerce du Canada, susciteront des controverses vite portées à l\u2019aigreur.L\u2019esprit raciste anglo-saxon, « le sang plus épais que l\u2019eau )), aideront à s'exorciser de ces poussées de mauvaise humeur.Jusqu'à la guerre du Transvaal on restera intransigeant contre toute participation aux guerres de l\u2019empire.Pour le reste, le suprême malheur du Canada sera d\u2019avoir à sa tête des politiques sans doctrine définie, pour qui l\u2019opportunisme sera le dernier mot de la sagesse.L\u2019indépendance ne leur apparaît plus comme le terme naturel, normal de l\u2019évolution politique et nationale.Ils s'orientent plutôt, vers la simple autonomie, dans un fédéralisme impérial de définition et de cadres imprécis.Fait singulier, c\u2019est dans le Québec et, en général, dans le Canada français, que cette régression de l\u2019idée d\u2019indépendance se fera le plus sentir.Le petit peuple qui, jusque-là, avait le mieux compris l\u2019évolution constitutionnelle de son pays et qu\u2019on avait vu à la tête des conquérants de la liberté, parut lassé de son rôle d\u2019avant-garde.Étrange effet, en sa complexion morale, des institutions de 1867, faites, semblait-il, pour achever sa virilité politique et que le jeu fatal des partis, dans l'arène fédérale, allait ramener à l\u2019enfance politique.Un historien qui écrirait, à la Bainville, Y Histoire de deux générations, celles qui ont suivi 1867, n\u2019aurait pas de peine à démontrer comment la politique, telle que les Canadiens français 444 l\u2019action nationale l'ont pratiquée dans le domaine fédéral, depuis la Confédération, les a amenés à n'avoir plus de politique à eux ni à Ottawa ni à Québec.Qui dit parti fédéral, dit d'abord une majorité anglo-canadienne.Du jour où le service et l\u2019idéologie du parti devaient se substituer à l'idée et au service de la province et de la nationalité, les Canadiens français ne pouvaient aboutir, en politique, qu'à servir des intérêts qui n'étaient plus les leurs.Ils en arriveront à fausser, dans ses principes, et dans son orientation, leur politique traditionnelle, à n'avoir plus de politique que la politique de la majorité, et ce, même en leur propre province, par le rebondissement inévitable du despotisme partisan dans le domaine provincial.De là les haines vigoureuses des vieux partis à l\u2019égard de tous les mouvements nationaux ou nationalistes qui pourraient affecter ou infirmer la solidarité de leurs groupements politiques.De là ce sens péjoratif que leur presse ou leurs orateurs s'appliquent à donner au mot « national ».Un seul contrepoids eût pu neutraliser, au lendemain de 1867, le jeu fatal des idéologies politiciennes, et c'eût été le contrepoids d'une forte éducation nationale: éducation qui eût maintenu haut, dans l'esprit des jeunes générations canadiennes-françaises, les impératifs de la continuité historique et les valeurs spirituelles de l'idée de nationalité.En même temps que, pour la structure économique, sociale, morale, d'une province catholique et canadienne-française, on eût montré à la jeunesse la nécessité d'une politique appropriée, on lui eût révélé le « potentiel » de sa culture et de sa foi, dans la vie d'un peuple et d'un État.Inutile d'affirmer que cette éducation n'a pas été l'idée d'indépendance 445 donnée aux Canadiens français.Rien, dès lors, ne pouvait les arrêter sur la ponte d'un aberrant complexe d'infériorité.Minorité dans un monde anglo-saxon, ils éprouveront un besoin maladif de se faire pardonner leur qualité d'étrangers à la race dominante.Plus que tout autre groupe ethnique au Canada, on les verra faire bruyamment étalage de leur loyalisme envers l'Angleterre.La loyauté à la couronne anglaise passera, pour eux, au rang de première vertu civique.Bien mieux: pour donner à cet état d'esprit un fondement d'apparence rationnelle, ou à tout le moins une ombre de justification, les politiciens canadiens-français, politiciens de tout poil et de toutes couleurs, se mettront à forger le mythe d'une Angleterre, mère et patrie de toutes les libertés canadiennes, éducatrice politique des jeunes nations de l'empire.Le mythe s'exprimera dans cette formule-cliché aussi simpliste qu'idiote: « La France nous a donné la vie; l'Angleterre, la liberté».Rarement l'on aura vu un peuple déformer et répudier son histoire avec une candeur plus désinvolte.En cette aberration trop générale, que pouvaient devenir les anciennes aspirations nationales ?Oser rêver ou parler d'indépendance paraîtra aux Canadiens français, témérité doctrinale.Un peuple jadis si fier, si épris de son émancipation, se résignera à l'état coloniél comme à un sEatus inviolable et définitif.A peine, à de rares intervalles, quelques esprits libres ou téméraires, en des manifestations d ailleurs sans lendemain, viennent-ils troubfer ce quiétisme absolu.En 1890 le parlement fédéral, dans une « adresse » à la Reine, croit opportun d affirmer les sentiments du peuple canadien en faveur du lien 446 l'action nationale colonial et de protester contre toute idée de séparation de l'Angleterre.Sir John A.MacDonald est encore premier ministre.Le Club des jeunes Conservateurs de Montréal n'en met pas moins aux voix une protestation contre 1« adresse)).Et la protestation n\u2019est rejetée que par 27 voix contre 25.Le Club National et le Club Letellier, tous deux de Montréal, ont déjà, et à plusieurs reprises, voté des résolutions dans le même sens.Un jour de novembre 1892, le 28, grand débat public, au Parc Sohmer, à Montréal.Quatre jeunes orateurs, dont deux de Toronto, MM.McGown et Myers, et deux de Montréal, J.-T.Cardinal et Rodolphe Lemieux, discutent de l\u2019avenir du Canada.Lune ou l\u2019autre de ces solutions sont proposées: le statu quo colonial, une fédération impériale, l\u2019annexion aux États-Unis, l\u2019indépendance du Canada.En ce débat académique, l\u2019auditoire voulut-il décerner ses suffrages à la solution de son choix ou à l\u2019éloquence des orateurs ?Les votes se répartirent comme suit : statu quo: 364; fédération impériale: 29; Annexion aux États-Unis 992; indépendance: 1614.Ce tournoi oratoire allait provoquer, quelques mois plus tard, une manifestation encore plus retentissante.Honoré Mercier, récemment échappé aux griffes de la justice et de ses ennemis politiques, voulut reprendre le débat.Il le fit, le 4 avril 1893, encore au Parc Sohmer, devant six mille auditeurs.Mercier conclut, lui aussi, pour 1 indépendance.Ce n\u2019était pas la première fois, on l\u2019a vu, qu\u2019il se faisait partisan de cette solution.Premier ministre, Mercier avait repris, en 1888, au parlement de Québec, cette idée chère à sa jeunesse.En 1893, pour cet homme près de sa fin, le discours du Parc Sohmer fait penser à un testament politique.L'ora- l'idée d'indépendance 447 teur commence par repousser de haut le mensonge officiel où aimait s'appuyer le loyalisme politicien.«Je ne suis pas un anglophobe», clama-t-il à son auditoire.«mais l'Angleterre me laisse indifférent, presque froid.J'admets qu\u2019elle nous a fait du bien; mais je crois quelle nous a fait plus de mal que de bien et que, si nous avons prospéré, nous surtout les Canadiens français, ce n'est pas de sa faute.Et nous pourrons nous séparer d'elle.sans remords de conscience, sans déchirements de cœur, et même sans verser de larmes.» De telles paroles fleuraient déjà le scandale.Que dire de la conclusion du discours; « Debout, comme un homme libre sur la terre d'Amérique, je défends la cause sacrée de mes compatriotes, quelles que soient leur race ou leurs croyances religieuses, et je demande pour tous l\u2019émancipation coloniale et la liberté.Hommes, femmes et enfants, à vous de choisir; vous pouvez rester esclaves dans l\u2019état de colonie, ou devenir indépendants et libres, au milieu des autres peuples qui vous convient au banquet des nations ».Mercier avait souhaité, ce soir-là, un vaste mouvement d opinion en faveur de 1 indépendance.Il avait invité les mères canadiennes à orienter, vers ce destin national, l\u2019éducation de leurs enfants.De mouvement d\u2019opinion, inutile de dire qu\u2019il n y en eut point, pas plus que d\u2019éducation nationale pour un destin plus élevé de la patrie.Au reste, au lendemain de 1893, le « lauriérisme » allait venir: sentimentalisme politique plus qu\u2019idéologie politique; culte idolâtrique d\u2019un homme d\u2019ailleurs fort séduisant; domination raffermie du parti fédéral sur le Québec ; chez les Canadiens français, pratique de la concession 448 l'action nationale unilatérale érigée à l\u2019état de système pour la vanité puérile de garder à Ottawa, un chef de leur race.La guerre du Transvaal, première brèche à la politique militaire traditionnelle, offensive audacieuse de l'impérialisme, secoua quelque peu la léthargie canadienne.Une renaissance du nationalisme s'en suivit: renaissance assez timide dans le Canada anglais où le mouvement trouvait pourtant un coryphée de premier rang, dans la personne de M.John S.Ewart qui allait mener, dans ses Kingdom Papers et ses Independence Papers, une courageuse et persévérante campagne pour l'indépendance.Renaissance plus hardie, plus vigoureuse dans le Canada français, où M.Henri Bourassa, orateur et publiciste puissant, susciterait toute une école de pensée et d\u2019action.Sous l\u2019influence de cette école, la province de Québec reprendrait son ancien rôle d\u2019avant-garde.Elle deviendrait, presque elle seule, le refuge du nationalisme canadien.Depuis lors, comment décrire, tout au long d'un demi-siècle, la marche de l\u2019idée d'indépendance ?Alternances de progrès et de reculs, marche titubante d'un pays qui a perdu de vue le pôle de son avenir.Au lendemain et à la faveur de la guerre du Transvaal, retours de plus en plus agressifs de l\u2019impérialisme; politique toujours hésitante des gouvernants canadiens.De temps à autre, tentatives de se reprendre à la tradition nationaliste.Et, par exemple, les conférences « coloniales » inaugurées en 1887, deviennent, en 1905, sur les instances des délégués des Dominions, des conférences « impériales». l'idée d'indépendance 449 Insistances des mêmes délégués pour transformer ces conférences en conférences des gouvernements de l'empire, au lieu de conférences des gouvernements des Dominions avec le seul secrétaire des colonies.Le plus souvent les glissements continuent sur la pente des sacrifices à une propagande toujours plus exigeante et plus audacieuse.L\u2019impérialisme peut marquer ses avances manifestes: l'Empire Day, plus célébré au Canada que la fête de la Confédération, l'Union Jack hissé, sur tous les édifices publics, en guise de drapeau national, ébauches de contributions à la défense impériale.Puis, première grande guerre; le Canada engagé à fond aux côtés de l\u2019Angleterre et pour le compte avoué de l'Angleterre et de son empire *.A la fin de cet effort épuisant, nouveau ressaut de nationalisme mitigé.En 1917, formation d\u2019un cabinet de guerre impérial où, aux côtés de cinq ministres du cabinet de guerre britannique, siègent les premiers ministres des « self governing colonies ».Résolution Borden-Smuts du 16 avril 1917, votée à la Conférence impériale de guerre, où l\u2019on fait reconnaître les Dominions comme « des nations autonomes d\u2019un Commonwealth impérial » (as autonomous nations of an Imperial Commonwealth), et où l'on réclame pour eux, « le droit à une voix adéquate en politique étrangère et dans les relations internationales ».Résolution symbolique de l\u2019esprit d\u2019un Borden et de l'orien- I.«Un million d'hommes dans les Dominions», disait M.Borden à Londres en 1917, « ont pris les armes pour la défense de l'empire et le maintien de son influence.» Robert Laird Borden: His Memoirs, Toronto, 1938, p.670. 450 l'action nationale tation de la politique extérieure du Canada de ce temps-là, singulier mélange de nationalisme et d'impérialisme.Les chefs politiques canadiens ne poussent plus, en effet, à l'émancipation du Dominion, pour détendre, encore moins pour briser le lien impérial, mais pour le fortifier.Plus de liberté et d'autonomie dans les parties, devra produire, selon eux, plus d'unité et de cohésion dans le tout.Cependant le Canada obtient de figurer comme État distinct à la Conférence de la paix.Il signe comme tel le traité de Versailles.Comme tel, et comme tous les autres signataires, il devient membre de la Société des Nations.Et le Canada obtient ces privilèges ou droits de souveraineté, par 1 insistance de son premier ministre Robert Laird Borden, appuyé fortement de tout son cabinet.Les motifs invoqués auprès de Londres, sont la croissance récente et considérable des Dominions, en population et en richesses, leur remarquable effort de guerre, le développement de leur esprit national, et par conséquent, le caractère désuet du régime de la tutelle métropolitaine.Dans une lettre à Lloyd George (29 octobre 1918), M.Borden agitait, comme une menace à peine déguisée, le danger d\u2019une résistance aux nouvelles aspirations du Canada.Une fois engage de ce cote, il semble que le chef du cabinet canadien ne sache plus où s'arrêter.Il ne voit plus la Grande-Bretagne, au milieu de ses Dominions, que comme le « primus inter pares » K Devant la conférence impériale de guerre, en 1917, il ose même prévoir, pour un jour 1.Borden: His Memoirs (Toronto 1938), II, p.666. l'idée d'indépendance 451 prochain, « l égalité de status entre les Dominions et la mère-patrie ))l.Auprès des autres nations et en particulier des États-Unis, le cabinet canadien fait déjà état du « caractère unique du Commonwealth britannique, groupe de nations libres sous un seul souverain »2.C'était presque la formule du Statut de Westminster.Le Statut d'ailleurs s'en vient.Après les déclarations étonnantes, pour le moins dire, des Conférencs impériales de 1926 et de 1930, déclarations déjà concrétisées ou qui vont se concrétiser, pour une part, dans les faits, le 11 décembre 1931, le Statut de Westminster conférait l'existence officielle au Commonwealth des nations britanniques, société libre d'États réputés égaux et autonomes, sans autre lien de dépendance qu\u2019une commune allégeance au même souverain.Est-ce cette fois, l\u2019indépendance véritable, complète, la mort, pour tout de bon, du colonialisme ?Cette apparente victoire à peine gagnée, le bloc anglo-saxon se reconstitue économiquement par les accords de 1932.On resserre, en toute hâte, les liens économiques pour parer au relâchement des liens politiques.Très fermes et actifs pour l'application de quelques points secondaires, gouvernants du Canada, de quelque parti qu\u2019ils soient, se gardent de donner leur plein effet aux résolutions des Conférences impériales de 1926 et de 1930 et au Statut de 1931.Un peu effrayés, dirait-on, du pas en avant que le pays vient de faire, ils éprouvent le besoin de reprendre haleine, 1.Borden: His Memoirs, op.cil., p.670.2 J -J.Chevalier, L'évolution de l'empire britannique Paris 1930), 1.p.366. 452 l'action nationale sinon de reculer.On dirait, entre eux, une conspiration pour freiner la marche vers la pleine liberté, laisser subsister, autant que possible, anomalies et illogismes.Indéfiniment et sans raison valable, ils diffèrent les rajustements constitutionnels qui établiraient dans les faits, le nouvel ordre de chose.L'indépendance, Canada first, airs de flûte des politiciens, quand la guerre est loin et que les élections sont proches.Enfin, à la veille de la deuxième guerre mondiale, nouveau et suprême retour offensif de l'impérialisme: offensive dont l'inspiration paraît émaner des anciens milieux jingoes du Canada, mais dont il serait facile de retracer ailleurs, les fils secrets.On sait le reste jusqu\u2019aux dernières élections fédérales de 1945 où, pour échapper à un impérialisme qu\u2019il appréhendait pire que tout autre, le peuple canadien et même le peuple du Québec se convertissaient apparemment au pire impérialisme dont le Canada ait jamais souffert.* * * Nous voici au terme de cette revue d\u2019histoire.Faut-il en dégager ou reprendre quelques conclusions ?L\u2019idée impérialiste, inutile de le nier, garde, au Canada, une force déconcertante.Elle maintient ce grand pays hors de son orbite géographique et politique normale.Elle a orienté sa politique extérieure contre ses intérêts les plus vitaux.Elle maintient, dans sa vie intérieure, le germe de troubles profonds.Cependant, on l\u2019a pu voir, le Canada n\u2019a pas échappé à l'aspiration légitime et naturelle de tout peuple qui, avec l\u2019âge et la force, prend conscience de sa personnalité politique et nationale.L\u2019idée d\u2019indépendance s\u2019est éveillée de bonne heure chez lui ; et rien n a l'idée d'indépendance 453 jamais pu entièrement l'étouffer.Si elle a pris plus de temps à triompher ici que sur le reste de ce continent, la raison en est que le Canada fut plus mal servi que la plupart des pays de l\u2019Amérique latine, par le voisinage géographique et par le synchronisme historique.11 a pour voisin un État puissant, dont la voracité a pu, à bon droit, l'effrayer.L\u2019exemple du Mexique mangé presque pour la moitié, le grugement incessant de ses propres frontières du sud et du Pacifique, rendirent le Canada moins réfractaire à une tutelle européenne, si illusoire qu\u2019elle pût être.Nous avons eu cent ans de paix avec nos voisins, mais une paix que John W.Dafoe a pu appeler: Peace with friction for a century.La conquête du self-government, état intermédiaire entre le statut colonial et l'indépendance, conquête qui date déjà depuis plus d'un siècle, a pu, au surplus, faire illusion au Canada, sur la lourdeur de sa tutelle métropolitaine.Mais surtout, à l\u2019encontre des colonies latines de 1 hémisphère-sud, qui ont vu coïncider leur âge majoritaire avec la décadence de leurs métropoles, le Canada a passé de l\u2019enfance à l\u2019âge viril, en même temps que l\u2019empire britannique devenait l\u2019une des plus grandes puissances de l\u2019histoire du monde.Trois siècles et demi de colonialisme ne se liquident pas en un jour Des liens plus vigoureux que pour toute autre colonie, liens du sang, liens d\u2019intérêt, liens de sentiment, liens de prestige, ont retardé, pour un temps qui s\u2019abrège, espérons-le, l'avènement de notre pays a la pleine virilité.Lionel Groulx, ptre. Trente ans après en histoire Il y a des moments où le cours général des choses amène de certains aspects naturels, et où il se dispose de certains retours, de certaines inclinaisons, vagues sans doute, mais que l'activité humaine bien dirigée et agissant avec quelque concert peut saisir, déterminer et achever.Sainte-Beuve, (Dix ans après en littérature).Il y a eu trente ans l'automne dernier, le 3 novembre 1915, M.le chanoine Lionel Groulx inaugurait sa carrière de professeur d\u2019histoire du Canada à 1 Université de Montréal.Il eût été inconvenant, surtout à 1 Action Nationale, de laisser passer sans qu on eût l\u2019air de s\u2019en apercevoir cet anniversaire qui marque, à mon sens, une renaissance des études historiques au Canada français.Nous devons trop à M.Groulx pour ne pas saisir cette occasion de lui présenter le témoignage de notre gratitude et de notre admiration.Je désire seulement rappeler les traits saillants d une vie consacrée à l\u2019étude des réalités canadiennes, souligner les difficultés qui l\u2019ont accompagnée (certaines l\u2019accompagnent encore) et indiquer la récompense qui la couronnera.En 1915, l\u2019abbé Groulx a trente-sept ans.Il va bientôt toucher à la quarantaine.C\u2019est un « âge terrible » : nous en sommes sûrs depuis que Péguy la dit; c\u2019est déjà l'époque, ou presque, de «l\u2019inclinaison commençante générale vers la terre nourricière, vers la terre mère, vers la terre tombeau ».Ce n'est peut-etre pas par hasard que Lionel Groulx se penche, à ce moment précis, sur le passé de sa race II demeure \u2022\tImmense documentation méthodiquement accumulée.\u2022\t61 millions d'actes de baptême, mariage et sépulture.\u2022\t32 ans de recherches patientes.\u2022\tGénéalogie de toute famille canadlen-ne-française et franco-américaine de 1608 à nos jours.\u2022\tToute demande de renseignements recevra une réponse immédiate et personnelle.\u2022\tDemandez notre brochure explicative gratuite.INSTITUT GÉNÉALOGIQUE DROUIN \u201cUne œuvre nationale digne de votre encouragement** 4184, rue Saint-Denis (angle Rachel) Montréal LA.8151 Immense documentation méthodiquement accumulée.dont 61 millions d\u2019actes de baptême, mariage et sépulture.32 ans de recherches patientes.Généalogie de tout Canadien français.Franco-Américain ou Acadien.Toute demande de renseignements recevra une réponse Immédiate et personnelle.Demandez notre brochure explicative. centre d\u2019édition et d\u2019orientation des lectures au service de l\u2019ordre social chrétien présente la collection FIDES ÉTUDES SUR NOTRE MILIEU dirigée par ESDRAS MINVILLE 1\t\u2014 NOTRE MILIEU L\u2019essentiel de ce qu\u2019il faut savoir sur la Province de Québec.Le premier ouvrage du genre dans l\u2019édition canadienne*française: il constitue un travail des plus sérieux et devrait entrer dan* toutes les bibliothèques.450 pages: $2.00 (par la poste: $2.15) 2\t\u2014 L\u2019AGRICULTURE Vous épargnera des heures de recherche et de compilation.Un incomparable instrument de travail.556 pages: $1.50 (par la poste: $1.65) 3\t\u2014MONTRÉAL ÉCONOMIQUE Commerçants, industriels, sociologues, tous ont besoin de connaître cet ouvrage: il contient la documentation la plus accessible sur l\u2019économie montréalaise.430 pages: $1.50 (par la poste: $1.65) 4\t\u2014LA FORÊT La place prépondérante occupée par la forêt dans l\u2019économie de notre province.414 pages: $1.50 (par la poste: $1.65) 5\t\u2014 LA PÊCHE ET LA CHASSE (à paraître) L\u2019état actuel de l\u2019une de nos principales ressources nationales.Nous recevons dès maintenant les souscriptions pour cet ouvrage.Il se vend au prix de $1.50 (par la poste: $1.65).\u2014 Adressez votre commande à \u2014 25 est, rue Saint-Jacques rlUt5 MONTRÉAL \u2014 PL 8335 PARIS\tSOUTH BEND, E.-U.\tSAO PAULO TRENTE ANS APRÈS EN HISTOIRE 457 fils de paysan, il faut dire d\u2019habitant, mot consacré par une révolution historique: dès le XVIle siècle, ce terme désignait ici un paysan d'un type supérieur; au siècle suivant, Montcalm notera \u2014 il ne sera pas le premier à le faire \u2014 que « les simples habitants seraient scandalisés d\u2019être appelés paysans.En effet, ils sont d'une meilleure étoffe, ont plus d\u2019esprit, plus d\u2019éducation que ceux de France ».Issu d\u2019une lignée d habitants, l\u2019abbé Groulx sera l\u2019historien de cette lignée, de cette race au sens propre du terme ; ce qui explique un peu que ce vocable soit revenu si souvent dans ses livres, bien avant que de petits publicistes (ou propagandistes) ignorants eussent cru sage (ou simplement opportun) de crier au racisme.Mais un premier obstacle surgit devant l\u2019historien.Sans doute se sent-il entraîné vers son métier, qui est pour lui, à vrai dire, une vocation.Toutefois, ce n est pas tout que d\u2019être appelé.Une formation précise est nécessaire à quiconque aborde l'histoire.On peut considérer une telle discipline comme une science ou comme un art; cette distinction n'est pas tellement importante: les délicats qui n\u2019ont rien à dire pourront discuter là-dessus à perte de vue, ils n\u2019y changeront rien Quoi qu'il en soit, l\u2019histoire a sa technique.Rien ne la peut suppléer; rien sinon la vigueur d'un talent déjà rompu aux exercices de I\tesprit; et l\u2019énergie, la détermination, la rigueur d\u2019une intelligence naturellement claire feront le reste.Telle est la situation de l\u2019abbé Groulx.Professeur d\u2019histoire, il est, partiellement, un autodidacte.II\tdoit conquérir la science de la méthode: tâche difficile, dont il viendra à bout.Derrière cette maîtrise rapidement acquise, qui illustrera la chaire d\u2019histoire 458 l'action nationale de la Faculté des lettres, des efforts personnels et de dures tensions intellectuelles forment un solide arc-boutant.Ce n'est pas tout.Si l'historien a besoin d'une méthode, il lui faut aussi des instruments de recherche.On n\u2019irait pas demander à un chimiste de travailler sans posséder de laboratoire.On n\u2019ignore pas que ce serait ridicule.Mais au professeur d\u2019histoire, que ne demande-t-on pas ?On exige de lui des résultats.On serait scandalisé qu\u2019il se cantonnât dans la vulgarisation facile.Qu\u2019il fasse avancer la science ! C\u2019est sa mission.Voilà qui est bien entendu.Cependant s'est-on arrêté quelque peu à réfléchir qu il ne lui est probablement pas possible, même à lui, de faire quelque chose de rien ?L\u2019abbé Groulx a connu ce problème.Il a dû se forger des outils.Il l\u2019a fait, on le sait; au prix de quels sacrifices de temps et d\u2019argent, c\u2019est ce que l\u2019on sait moins.Si c\u2019était tout, ce serait amplement suffisant.Ce n\u2019est pas encore tout.L\u2019abbé Groulx est canadien.Au Canada, c\u2019est peut-être la plus terrible aventure qui puisse vous arriver.Nous sommes furieusement badauds.Nous mettons de la mauvaise volonté à accepter ce qui ne vient pas d\u2019ailleurs.Les plus authentiques nullités, pourvu qu elles soient revêtues d\u2019un accent exotique (même si cet accent est du plus pur chiqué) trouvent chez nous un accueil empresse, enthousiaste.Imaginez un écrivain qui aurait la valeur du chanoine Groulx; imaginez-le dans 1 attitude du métèque condescendant, qui prend sans vergogne la première place, tout en vous laissant entendre, avec la meilleure grâce du monde, qu il a conscience de vous faire beaucoup d'honneur; nous en serions TRENTE ANS APRÈS EN HISTOIRE 459 comblés d aise.Mais le chanoine Groulx n'est que canadien .Tant pis pour lui, et tant pis pour le sens commun.On le criblera de traits empoisonnés; on organisera contre lui d'impressionnantes levées de boucliers.Jamais on ne lui pardonnera d'être quelqu'un.Par bonheur, cette sottise collective et cette bêtise très nationale n'ont pas entamé la vitalité intellectuelle de 1 historien.Le chanoine Groulx trouvera sa récompense dans son œuvre.En 1855, paraissait à Montréal un pamphlet intitulé: Le charlatanisme dans l'histoire, ou Revue critique de l'Histoire du Canada de M.Garneau.Aujourd'hui, un oubli d une profondeur indéterminée a happé jusqu'au nom de « Bibaud, jeune»; en revanche, l'unanimité se fait sur Garneau.Même au pays de Québec, la justice et le bon sens finissent par exercer leurs droits.Poursuivons la comparaison.Plus que tout autre en son siècle, Garneau avait mis en lumière la réalité historique du Canada français; il en avait dégagé les lignes de force avec une étonnante lucidité.L'influence de son action fut immense, elle marqua toute une époque, elle est encore actuelle.Le chanoine Groulx apparaît comme l\u2019héritier spirituel de ce qu'il y avait d'impérissable dans le message de Garneau.Il a déterminé une nouvelle prise de conscience.Il a créé un mouvement de pensée qui va toujours s\u2019élargissant.Il restera sûrement que M.Groulx a remis l'histoire du Canada dans ses perspectives véritables.Et n'oublions pas qu'il lui reste encore quelque chose à dire, quelque chose à faire.L'autre jour, il déclarait, dans une fête intime, au milieu d\u2019un groupe 460 L ACTION NATIONALE d'amis fidèles, qu'il se sentait la même vigueur qu'au début de sa carrière.Peu après, je l'entendais à la Société historique de Montréal, dont il demeure l'un des membres les plus actifs, débrouiller les complexités d\u2019une question très ardue; c'était un beau chapitre d'histoire, lumineux de clartés exactes, appuyé sur une forte érudition, ramassé dans une synthèse aux harmonieuses proportions.Les ouvrages qu'il nous a déjà donnés nous permettent d'attendre de lui le livre \u2014 fruit de trente ans et plus de recherche et de méditation \u2014 où se grouperont les faits vitaux de notre passé.En 1941, le maître formulait un vœu: « .Le Québec, le plus vieux pays de l'Amérique après l'Acadie et la Virginie, et le plus lié, par son passé, à tout le sol de l'Amérique du Nord, et l\u2019une des sources de la première histoire du continent, le Québec devrait posséder la plus grande école d'Histoire canadienne.En cette besogne d'enseignement et d'éducation, ai-je besoin de tracer le devoir ou la tâche de nos Universités?Il n'y a pas grand mérite ni grande originalité à soutenir que les hauts lieux de culture sont les universités et qu'on établit assez bien le niveau intellectuel d'un peuple par le niveau de ses universités.Le temps est fini, espérons-le, où, toutes proportions gardées, nos institutions d enseignement supérieur nous apparaissaient moins équipées que nos petites écoles.)> Cela sonnait comme une promesse que l'avenir retiendra.Guy Frégault de l'Académie canadienne-française. Pierre Basile Mignault Son existence terrestre va du 30 septembre 1854 au 15 octobre 1945.Quelles aspirations dominèrent ses quatre-vingt-onze années ?Quelles pensées en furent le soutien ?A quoi ont-elles servi ?En apprenant la mort de M.Mignault, je me suis rappelé ces paroles prononcées par le philosophe Théodore Jouffroy, au mois d'août 1840, devant les élèves du lycée Charlemagne, à Paris: « Qu'importe aux autres et à nous, quand nous quittons ce monde, les plaisirs et les peines que nous y avons éprouvés.Tout cela n'existe qu'au moment où il est senti; la trace du vent dans les feuilles n'est pas plus fugitive.Nous n\u2019emportons de cette vie que la perfection que nous avons donnée à notre âme; nous n'y laissons que le bien que nous avons fait ».M.Mignault réalisa excellement cette règle de vie.Perfectionner ses facultés morales et intellectuelles, telle fut sa constante préoccupation.Tous reconnaissaient, en plus de sa haute compétence juridique, son intégrité professionnelle, sa probité d\u2019esprit, sa haute dignité.Aux dernières heures de son existence il pouvait se rendre à lui-même le témoignage d\u2019avoir fait le bien, en servant la société canadienne par sa partici- 1.Notice nécrologique rédigée par Me.Antonio Perrault, ancien bâtonnier de la province de Québec, pour la Société Royale du Canada et lue à sa dernière réunion tenue à Toronto en mai 1946. 462 l'action nationale pation éclairée à l'administration de la justice et par son constant souci d'aider, au moyen de ses études juridiques, à maintenir en notre pays la primauté du Droit, base essentielle à toute société humaine.Cette notice nécrologique en apportera, j'espère, la preuve.* * * Pierre Basile Mignault naquit le 30 septembre 1854 à Worcester, États-Unis, du mariage de Pierre-Basile Mignault, médecin, et de Catherine O\u2019Calla-ghan.Son père était originaire de Chambly, joli village situé sur les rives du Richelieu, dans la province de Québec.Émigré aux États-Unis, il y pratiqua comme médecin et revint s\u2019établir à Montréal en 1872.Il y est décédé en 1897.Les ancêtres paternels de M.Mignault, après avoir vécu à Québec, s'établirent en Acadie vers 1720.L\u2019un d'eux\u2014Jean-Étienne \u2014 épousa, vers 1750, Madeleine Cormier.Jean-Étienne, le trisaïeul de M.P.-B.Mignault, aurait été l\u2019un des déportés de 1755, l'un de ceux qui souffrirent du grand dérangement.Catherine O'Callaghan, mère de M.P.-B.Mignault, était la fille de Daniel O\u2019Callaghan, médecin à Boston.Après ses études primaires à Worcester, Pierre-Basile Mignault vint faire ses humanités au Collège Ste-Marie à Montréal et son droit à l\u2019Université McGill.Aux leçons théoriques écoutées à la Faculté de droit de l\u2019Université McGill, Pierre-Basile Mignault joignit l\u2019entraînement à la pratique, faisant sa cléricatu- PIERRE-BASILE MIGNAULT 463 re dans l'étude Mousseau, Chapleau et Archambault, l'honorable Joseph Alfred Mousseau qui fut Secrétaire d'État à Ottawa, premier ministre de la province de Québec, juge à la Cour supérieure, Adolphe Chapleau, Secrétaire d\u2019État à Ottawa, premier ministre puis Lieutenant-Gouverneur de la province de Québec, Horace Archambault, procureur général, puis plus tard juge en chef de la province de Québec.Après avoir remporté, durant son stage universitaire, les plus grands honneurs, entre autres la médaille d'or de Elizabeth Torrance, M.Mignault fut admis au Barreau de la province de Québec le 11 juillet 1878.Dix ans plus tard, en 1888, il épousa à Beauharnois Marie-Elizabeth Branchaud, fille de Moïse Bran-chaud, ancien protonotaire du district de Beauharnois.De ce mariage naquirent trois enfants, Madame J.-M.MacKinnon, Jean, médecin, Maurice, homme d'affaires.Pierre-Basile Mignault, consacra à la littérature les loisirs que lui laissait, à son début, l'exercice de sa profession.Nous lisons aujourd'hui encore des articles et des conférences qui datent de cette époque, Frédéric Ozanam, Les bords du Rhin, Mes vacances publiés dans la Revue canadienne, Excursion dans le monde des lettres, Pompéi.Mais le Droit absorba très tôt ses activités.Ce qui demeure de sa vie, à côté de sa besogne professionnelle, ce sont ses études juridiques.Ce culte passager voué à la littérature permit à M.Mignault d'acquérir un style aux qualités de premier ordre. 464 l'action nationale Quelle mentalité résulterait chez le jeune Mignault de sa double ascendance canadienne française et irlandaise ?Né aux Etats-Unis, après ses humanités au Collège Ste-Marie, quelle tournure prendrait son esprit ?Bilingue, parlant et écrivant également bien en anglais et en français, M.Mignault resta toute sa vie profondément attaché aux traditions de son ascendance paternelle.La connaissance de l\u2019anglais ne l'empêcha pas de marquer ses ouvrages juridiques, écrits en français, des qualités que l\u2019on retrouve chez les juristes français de grande classe.Sa parole demeura légèrement marquée d'un accent anglais.D'après M.John T.Hackett, ancien bâtonnier du Barreau de Montréal et l'actuel député fédéral de Stanstead, pendant quelques années associé professionnel de M.Mignault, « He spoke English idiomatically and without any trace of accent.To my sensitive ear, an English accent always seemed to permeate his French ».Cette supériorité d\u2019ordre intellectuel lui permit de devenir, en 1908, membre de la Société Royale du Canada.Et ce fut occasion pour M.Mignault d'enrichir par de remarquables études les annales de cette Société.Je me borne à citer les principales: Un essai d'arbitrage international (1916), L'Indépendance des juges (1927), Quelques aperçus du principe de l\u2019autonomie du Canada (1931), L'Appel au Conseil Privé (1936).La haute compétence de cet avocat lui mérita l'estime de ses confrères et le conduisit à de hauts postes de responsabilité.Nommé Conseil en loi du Roi en 1893 par le gouvernement fédéral et en 1899 par le gouvernement PIERRE-BASILE MIGNAULT 465 québécois, docteur en droit des Universités Laval, de Montréal, de McGill, de l'Université de Paris, bâtonnier du Barreau de Montréal en 1906, nommé en 1912 professeur à la Faculté de droit de l'Université McGill, en 1914, membre de la Commission conjointe internationale, juge à la Cour suprême du Canada de 1918 à 1929, la carrière de M.Mignault demeure remarquable non seulement par les honneurs qui s\u2019y rattachent, mais surtout par la solidité, la haute valeur des œuvres dont elle fut remplie.Avocat, M.Mignault se place au premier rang des juristes canadiens par les opinions qu\u2019il donna dans son étude, par ses plaidoiries dans des causes importantes devant nos tribunaux canadiens et le Comité judiciaire du Conseil privé; juge, ses décisions aident et aideront à la solution de maintes difficultés rattachées à l\u2019interprétation du droit civil de la province de Québec, de la Common law, de la constitution canadienne.Sa soixante-quinzième année l\u2019obligeant à quitter la Cour suprême du Canada, M.Mignault, reprend l'exercice de sa profession et pendant seize ans, jusqu'au 15 octobre 1945, il continue de donner de lumineuses consultations et de publier des études remarquées sur divers sujets légaux.M.Mignault survivra par les écrits nombreux qu\u2019il a publiés.L\u2019espace limité à cette notice nécrologique ne permet pas la nomenclature des livres, opuscules, mémoires, articles de revues, plaidoiries, jugements que nous devons à M.Mignault.Il suffit, pour commémorer, au nom de la Société Royale du 466 L ACTION NATIONALE Canada, la mémoire de ce grand juriste, d'en dégager les traits dominants *.On a retrouvé toute une série de cahiers contenant les uns les consultations données par M.Mi-gnault, d'autres son cours de droit civil à l'Université McGill, d'autres ses notes d'audience à la Cour suprême durant les onze années qu'il y siégea.De 1892 à 1904, il fut l'un des éditeurs des Rapports Officiels du Barreau de la province de Québec, recueil des décisions des principaux tribunaux québécois.Ses publications d\u2019ordre juridique débutèrent en 1889 par un Manuel de Droit parlementaire contenant, entre autres, l\u2019histoire du régime parlementaire en Angleterre et au Canada.En 1891, il édita le Code de Procédure civile de la province de Québec avec annotations.Mais ses deux grands ouvrages demeurent le Droit paroissial publié en 1893 et son Droit civil canadien, neuf volumes publiés de 1895 à 1916.Lr Droit paroissial marque une date importante dans l\u2019interprétation juridique du droit public et du droit privé concernant l'Église catholique dans la province de Québec.A la mort de M.Mignault, l\u2019on retrouva sur sa table de travail le texte inachevé d\u2019une conférence qu\u2019il destinait aux étudiants et intitulée: « Une leçon de droit paroissial: le cimetière de l\u2019Ile Verte».La Revue du Barreau, éditée par le 1.Le lecteur trouvera à ce sujet des détails complets dans la biographie et la bibliographie, publiées, en 1946, par Me Armand Marin de la Bibliothèque du Barreau de Montréal, concernant Pierre Basile Mignault. PIERRE-BASILE MIGNAULT 467 Barreau de la province de Québec, en publia le texte dans sa livraison de janvier 1946.Ces pages révèlent que M.Mignault conserva toute sa vie le souci de montrer sous son vrai jour les droits reconnus par la législation québécoise au domaine religieux, notamment aux évêques de l'Eglise catholique.En publiant ses commentaires sur le droit civil canadien, M.Mignault fut un pionnier.S'inspirant tout d\u2019abord d'un ouvrage français (Les répétitions écrites de Frederic Mourlon), M.Mignault retrace, dans ces neuf volumes, l'histoire du Code civil de la province de Québec et il commente chacun de ses articles.J'extrais de la préface, datée 23 février 1916, écrite en tête de son neuvième et dernier volume, ces passages : « Ce neuvième et dernier volume de mon Droit civil Canadien s'est fait attendre.Je ne m\u2019en excuse point.A l\u2019inverse du dicton populaire ce n'est que le premier pas qui coûte, c\u2019est le dernier pas de cette longue course à travers le Code civil qui m\u2019a paru difficile.La préparation et la composition d\u2019une œuvre comme la mienne exigent des loisirs, et ce sont surtout les loisirs qui m'ont manqué.Enfin, puisque tout finit ici bas, je touche aujourd\u2019hui au terme d'une tâche que j'ai peut-être témérairement entreprise, mais qu\u2019il m\u2019est maintenant donné d\u2019achever.Et je ne me défends pas d'un sentiment de vive satisfaction que j\u2019aie pu enfin écrire la dernière ligne de ce long ouvrage.Je dépose désormais la plume, et la seule récompense que je puisse souhaiter, c'est, comme je le disais dans 468 l'action nationale la préface du premier volume, qu'on me rende le témoignage « d'avoir été utile, non seulement à mes confrères dans la profession légale, mais surtout à ceux qui aspirent à le devenir ».Comment apprécier à sa valeur le mérite d'un homme qui parvint à publier pareil ouvrage dans les circonstances où fut placé M.Mignault ?En Europe ce sont les professeurs de carrière qui, d'ordinaire, publient ces sortes d'ouvrages.Ils prolongent, au profit du public, leur enseignement dans des livres qui guident les praticiens, éclairent les juges et contribuent à l\u2019élaboration du droit positif.C\u2019est dans d'autres conditions que M.Mignault parvint à publier ses livres de droit.Avocat pratiquant, conseiller juridique recherché, obligé de comparaître fréquemment devant les tribunaux dans des causes de haute importance, il ne lui restait pour rédiger ses écrits d\u2019ordre légal, que les nuits ou les heures que d'autres confrères donnent au repos et au plaisir.Son mérite n'en est que plus grand.A l'utilité d\u2019ordre pratique que nous lui sommes redevables, à son attachement à la primauté du Droit, notamment au Droit civil, l\u2019une des caractéristiques essentielles des Canadiens français, s\u2019ajoute l\u2019exemple de son persévérant et désintéressé labeur.* * * Les Canadiens français doivent une reconnaissance particulière à M.Mignault.Ses ouvrages, en plaçant leur Droit civil en pleine lumière, aident à maintenir au Canada cette importante partie de leur héritage spirituel. PIERRE-BASILE MIGNAULT 469 Deux systèmes juridiques dominent en notre pays, le Droit romano-français communément appelé le Droit civil, et le Droit anglo-saxon ou Common Law.En colonisant le Canada les Français y apportèrent leurs lois.Leur régime juridique, d'abord rudimentaire, se compléta en avril 1663 avec la création du Conseil Souverain, appelé après 1704 le Conseil Supérieur, en mai 1664 par l\u2019Édit instituant la Compagnie des Indes Occidentales et introduisant ici expressément la Coutume de Paris.C\u2019est à ce système juridique que se heurtèrent les Anglais aux lendemains de la cession du Canada à l'Angleterre.Le conquérant chercha tout de suite à substituer ses lois aux françaises.Les Canadiens français s\u2019y opposèrent victorieusement, comprenant que leurs lois constituaient, à côté du catholicisme et de la langue française, le troisième élément essentiel de leur nationalité.Le Droit anglo-saxon ou Common Law fut peu à peu accueilli par les huit autres provinces canadiennes.Le Québec garde un droit privé distinct de la Common Law.Il en assura la survivance par la promulgation, le 1er août 1866, de son Code civil.Les Canadiens français ont l\u2019impérieux devoir, s\u2019ils en veulent le maintien, de le connaître, de l\u2019appliquer avec justice, de le développer, de l'adapter aux conditions changeantes de notre société, tout en marquant ces modifications de l'esprit qui le créa.A ce point de vue, M.P.B.Mignault demeure un guide, un sage conseiller.Admirateur de notre Code civil québécois, il voulut, dans un grand ouvrage, le commenter, en montrer les caractéristiques, les 470 L ACTION NATIONALE points originaux et qui le distinguent de la Common Law.Ce souci de faire paraître le Droit civil québécois sous son vrai jour réapparut dans les décisions rendues par M.P.-B.Mignault à la Cour suprême du Canada.A maintes reprises il signala le danger de confondre le Code civil avec la Common Law, de l\u2019interpréter comme un statut ou à la lumière des jugements rendus par les tribunaux anglais ou américains.« Il me semble, déclara-t-il en 1920, dans l\u2019affaire Desrosiers v.Le Roi (60 Rapports Cour suprême, p.126), il me semble respectueusement qu\u2019il est temps de réagir contre l'habitude de recourir, dans les causes de la province de Québec, aux précédents du droit commun anglais, pour le motif que le code civil contiendrait une règle qui serait d\u2019accord avec un principe du droit anglais.Sur bien des points, et surtout en matière de mandat, le code civil et le common law contiennent des règles semblables.Cependant le droit civil constitue un système complet par lui-même et doit s\u2019interpréter d\u2019après ses propres règles.Si pour cause d\u2019identité de principes juridiques on peut recourir au droit anglais pour interpréter le droit civil français, on pourrait avec autant de raison citer les monuments de la jurisprudence française pour mettre en lumière les règles du droit anglais.Chaque système, je le répète, est complet par lui-même, et sauf le cas où un système prend dans l\u2019autre un principe qui lui était auparavant étranger, on n'a pas besoin d\u2019en sortir pour chercher la règle qu'il convient d\u2019appliquer aux espèces bien diverses qui se présentent dans la pratique journalière )).Et en 1923, dans l\u2019affaire The Mile End Milling PIERRE-BASILE MIGNAULT 471 Co.v.Peterborough Cereal Co.(Rapports Cour suprême, 1924, p.129): « Pour juger le différend, nous devons appliquer, quant au droit du créancier de réclamer des dommages lorsque le débiteur refuse d'exécuter son obligation et aussi quant à l'évaluation de ces dommages, les règles contenues dans le code civil de la province de Québec.Cependant, je regrette d\u2019avoir à le dire, les avocats de l'intimée, lors de l\u2019audition de la cause, ont persisté à ne citer outre les articles du code, que des autorités tirées du common law.Ce n'est pas ainsi que I on conservera dans toute son intégrité le droit civil dans la province de Québec.Et j\u2019ajoute qu\u2019il est grandement temps que l\u2019on se convainque que ce droit est assez riche en doctrine et en jurisprudence pour fournir une solution conforme à son génie à toutes les difficultés qui se rencontrent dans la pratique ».* * * Une leçon de portée plus générale se dégage de la vie de Pierre-Basile Mignault.Réussir sa vie ! Ambition non seulement légitime, mais nécessaire à tout être humain.Mais à quoi faut-il employer ses jours afin de les rendre utiles, moins à sa situation personnelle qu\u2019à ses concitoyens, à sa patrie ?Combien gaspillent ou éparpillent leurs efforts et ne laissent aucune œuvre.Pierre-Basile Mignault ne fit pas officiellement partie du monde politique; il ne chercha point à devenir, comme tant de ses contemporains, par des moyens souvent inavouables, candidat, député, mi- 472 l'action nationale nistre.Sa longue existence en est-elle moins honorable, moins digne d\u2019éloge et d\u2019admiration ?Pierre-Basile Mignault s\u2019attacha à une oeuvre unique et il la fit servir remarquablement aux autres.Avocat, il s\u2019attacha à sa profession, à l\u2019étude des idées essentielles et du Droit qui en constituent les assises pour en faire profiter excellemment la société où Dieu le plaça.Il devint et demeura, dans son état de vie, un maître.Il réussit à remplir magnifiquement la double mission réservée à l\u2019avocat: défendre les intérês de ses clients et demeurer le gardien du Droit par sa collaboration à l\u2019élaboration des règles légales et à leur application.Convaincu que le Droit est une force spirituelle nécessaire au maintien de la paix entre les individus et entre les peuples, M.Mignault se donna la tâche, au Barreau et dans la Magistrature, de faire connaître et mieux comprendre les textes législatifs et les notions juridiques qui constituent le droit positif canadien.Son existence aurait-elle eu cette efficacité si, comme tant d\u2019hommes de sa génération, il avait préféré à ce labeur de juriste les querelles trop souvent stériles des politiciens ?Que reste-t-il de leur agitation publique ?Le souvenir d\u2019une énergie étroitement, égoïstement partisane, des discours marqués trop rarement par le souci de l\u2019intérêt public.Que reste-t-il des quatre-vingt-onze années vécues par Pierre-Basile Mignault ?Une existence exclusivement vouée au Bien commun, une existence que nous admirons pour l'idéal qui la domina et son utilité à la patrie canadienne.Antonio Perrault. Un champ de bataille bilingue Le Canadien français appelle la France sa mère patrie.Peut-être emploie-t-il cette expression dans un sens qui lui est propre, mais elle signifie pour lui le pays d'origine.Il a gardé pour la terie natale des ancêtres une sympathie toute naturelle.Il aime qu\u2019on lui parle de la France.Il se réjouit de sa prospérité et s\u2019afflige de ses infortunes.Pendant 152 ans, l\u2019histoire de la Nouvelle-France se confond avec l\u2019anci enne.L\u2019une ne s\u2019apprend pas sans l'autre.Il se trouve donc déjà qu\u2019à ce point de vue le Canadien français est moins isolationniste que d\u2019autres peuples du monde.De fait, il possède des notions sur l\u2019histoire de France, sur l\u2019histoire d\u2019Angleterre, sur l\u2019histoire des États-Unis.Il est donc moins ignorant du passé de l\u2019univers que certains le disent.Sans être doté du manuel d\u2019histoire « unique », il n\u2019a pas attendu pour nouer des relations avec Paris, avec Bruxelles, avec Port-au-Prince, avec Rio-de-Janeiro et Buenos-Aires.Il se plaît à communiquer avec les pays de culture latine et de langue française.Est-ce la vanité de se produire ?N\u2019approfondissons pas.Est-ce défiance de soi et inclination à chercher du renfort à l\u2019extérieur ?Ne cherchons pas davantage.Déduisons simplement, au passage, que le refus de participer à des guerres impérialistes, britanniques ou autres, n'a rien de commun avec Y isolationnisme et que les mots sont parfois usités à mauvais escient.Au contraire, le Canadien français aime à frayer avec les autres peuples.Un fait majeur le prouve: 474 L ACTION NATIONALE l'exode des nôtres vers les États-Unis Cette course vers l'exil aurait été frénée, en dépit des conditions économiques, par la phobie de l'étranger.Il a fallu, au contraire, la fermeture de la frontière américaine pour y mettre fin.Voilà longtemps, d'ailleurs, que des écrivains de chez nous ont remarqué, au cours de leurs voyages, qu\u2019on trouvait des Canadiens français sous tous les cieux.Mais passons.Nous voulons, tout au plus, retenir que nos gens sont, en leur pays, accueillants aux étrangers, qu\u2019ils aiment à visiter l\u2019Amérique et l\u2019Europe s'ils en ont les moyens et l\u2019occasion, qu'ils nouent volontiers des relations avec l\u2019extérieur, qu\u2019ils manifestent plus de sympathie pour les peuples d\u2019expression française comme cela est normal.Aussi, après la France, ils aiment la Belgique.Ils se tournent avec affection vers ce pays où ils trouvent une France réduite, la même langue que chez eux, des problèmes similaires.Sans avoir besoin de réfléchir, ils acceptent spontanément cette consigne que donnait récemment le journaliste belge Charles Plisnier: « Fondons une Amitié française qui soude en un bloc non seulement tout ce qui se sait français en France, mais tout ce qui, hors de France, se sent français )>.Comme pour réaliser une part de ce mot d\u2019ordre, s\u2019est constituée à Liège l'association Québec-Wallonie qui se définit « l'extension wallonne des relations culturelles avec l\u2019Amérique française, l\u2019Empire spirituel et colonial de la France )>.Il y a ici des mots devenus revêches aux oreilles canadiennes-françaises: « empire )) et « colonial ».Mais la droiture des intentions supprime les froissements.L\u2019intérêt que nous manifestent les Belges depuis le retour de la paix UN CHAMP DE BATAILLE BILINGUE 475 nous invite à mieux connaître leurs difficultés et leur histoire.Bien plus, nous avons avec eux une très proche parenté s\u2019il faut en croire « L'avant-Coureur », organe de Québec-Wallonie.Logé entre une fleur de lys et un coq hardi, on y découvre ce texte qui éclaire nos origines: « Toute l\u2019épopée française d\u2019Amérique est en partie l\u2019œuvre des Wallons ».On se dispute notre paternité et nous n\u2019avons plus qu\u2019à choisir nos ancêtres.Les temps sont bien changés ! Tant pis pour les Indiens ! Après les Bretons, les Normands; après les Normands, les Poitevins; après les Poitevins, les Wallons.A moins d\u2019être un romancier de forte imagination, celui qui écrirait le volume « Nos ancêtres, les Wallons » s\u2019arrêterait au prologue comme, en son discours, le sous-préfet d\u2019Alphonse Daudet.C\u2019est fort malheureux pour nous, mais la Belgique de 1608 à 1760, relevant de la maison d\u2019Autriche, n\u2019a fourni à la Nouvelle-France que huit arrivants sur 10,000 environ.Même si on ajoutait à ce chiffre ceux de la Flandre française, du Hainault, de l\u2019Artois et de la Picardie, on ne dépasserait pas 280.On voit donc que, dans le texte cité, il faut insister sur la restriction « en partie » : « Toute l'épopée française d\u2019Amérique est en partie l'œuvre des Wallons».La partie est minuscule et la restriction, très grande !.Fort heureusement, il n\u2019est aucun besoin de contrefaire l\u2019histoire pour s\u2019intéresser à la Belgique, pour mieux connaître son passé, pour estimer les Belges et pour garder une parenté avec eux.La Belgique nous apparaît surtout comme un champ de bataille bilingue.Elle est une frontière où toutes les armées de l\u2019Europe, depuis Jules César, ont combattu. 476 L ACTION NATIONALE Définitivement constituée en 1830, elle est aux prises, comme le Canada, avec les difficultés issues du bilinguisme.Si l'Europe, comparée aux continents voisins, n'est qu'un «cap de l'Asie», que dire d'un triangle de plaines et de collines d'une étendue de 12,000 milles carrés ?Pourtant, auprès de la mer du Nord, dans les bassins de l'Escaut et de la Meuse, sur la rive gauche du Rhin, la civilisation romaine a longtemps contenu les hordes barbares; là se sont aguerries les tribus franques; là ont bataillé les chevaliers de jadis; là tous les grands capitaines ont gagné des batailles; là se sont affrontées les puissances française, espagnole, autrichienne, anglaise, prussienne; là sont situées Rocroy et Waterloo; là la civilisation latine a marqué des bornes à la civilisation germanique.Clovis est un roi belge.Charlemagne, Charles-Quint et Napoléon 1er sont des empereurs de Belgique.Il suffit d\u2019écrire l'histoire à Bruxelles au lieu de le faire à Paris ou à Madrid.Le territoire qui forme la Belgique actuelle a été, pendant des siècles, rattaché à la Gaule romaine et à la France mérovingienne.Sous Charlemagne qui avait sa capitale à Aix-la-Chapelle, il était province centrale.Enclavé dans la Lotharingie, il se divise en duchés et en comtés à l\u2019époque de la féodalité.Apanage des ducs et rois de Bourgogne, il passe en héritage à la maison d'Autriche en 1482.Charles-Quint, empereur d'Allemagne et roi d'Espagne, né en Belgique, dit à François 1er de France: « Je peux mettre ton Paris dans mon Gand » ! Sous les Romains, sous les Francs, sous les ducs de Bourgogne et les empereurs d\u2019Allemagne, la Belgique et la UN CHAMP DE BATAILLE BILINGUE 477 Hollande ont eu un sort commun.Sous Philippe II, d\u2019Espagne, héritier de Charles-Quint, qui réprime le protestantisme, la Hollande conquiert son indépendance, (Union d\u2019Utrecht, 23 janvier 1579).La Belgique demeure sous la domination espagnole jusqu'au moment où le petit-fils de Louis XIV accède au trône d'Espagne alors qu'elle retourne à l'Autriche (1714).Sous la république et sous le premier Empire, elle est divisée en départements français.Après la défaite de Waterloo, le congrès de Vienne (1815) refait la carte de l\u2019Europe à sa guise.La Belgique est livrée à la Hollande comme « accroissement de territoire».L\u2019administration malhabile de Guillaume 1er aboutit à la révolution de 1830.«On dit que tout en France finit par des chansons » ; en Belgique, la révolution a commencé à Bruxelles par un air d\u2019opérette: «Amour sacré de la patrie».Le peuple fut victorieux; il reçut l\u2019appui de la France.C\u2019en était fait de la domination hollandaise.En y mettant des conditions, les grandes puissances, Angleterre, France, Russie, Autriche et Prusse reconnurent le fait accompli de l\u2019indépendance.Elles accordaient à la Belgique un privilège rare sur l'humaine planète: la neutralité perpétuelle (1839).Cette garantie limitait la souveraineté.En 1946, il n\u2019est plus besoin de dire ce qu\u2019elle valait.Au cours des deux dernières guerres mondiales, la Belgique a partagé les malheurs de l\u2019Europe.Comme la France, elle a vu ses armées décimées et les ruines s'accumuler sur son sol.Depuis son indépendance complète, néanmoins, elle avait joui auparavant d'une période de paix et de prospérité.Avec le consentement des puissances, elle eut sa part du continent africain et 478 l'action nationale le Congo central lui appartient depuis 1885 Compte tenu d'un territoire restreint, la Belgique a joué dans le monde un rôle important et elle porte un nom glorieux et respecté.Cette repasse historique a le grand inconvénient de résumer 20 siècles en un seul paiagraphe.Il semblerait que la Belgique a été assujettie aux grandes puissances européennes jusqu'en 1830.Tel n'est pas 1 avis de tous les historiens belges.Un « ouvrage honoré d'une souscription du gouvernement belge » et qui s intitule « Petite histoire de Belgique )> dit hardiment: « Depuis le haut moyen âge jusqu'à nos jours, notre patrie, malgré des prétentions, des menaces, des violations, n'a pas cessé, sauf pendant trente-cinq années (1795-1830), d\u2019être indépendante ».Cette affirmation semble étonnante.On peut imaginer que, sous les Espagnols et sous les Autrichiens, 1 indépendance belge était, dans les siècles passés, I\tequivalent de 1 indépendance canadienne depuis le statut de Westminster.Quoi qu il en soit, du résumé précédent, on peut retenir quelques faits plus importants.Sous les Romains, sous les Francs, sous Charlemagne, sous les ducs de Bourgogne, sous la maison d'Autriche et d Espagne jusqu à Philippe II, le territoire belge actuel et le territoire de la Hollande d aujourd hui sont unis 1 un à F autre.La séparation se produit en 1579 quand les Pays-Bas obtiennent leur indépendance par les armes.D'autre part, le territoire belge a fait paitie de la Gaule romaine, de la France des Mérovingiens et de Charlemagne, de la France républicaine en 1792 et de l'Empire de Napoléon 1er.II\test redonné à la Hollande en 1815, mais s\u2019en sépare UN CHAMP DE BATAILLE BILINGUE 479 de nouveau en 1830.On peut soulever ici un point d'un intérêt particulier.Comment expliquer que quelques millions de Français par la race (si ce mot n\u2019est pas prohibé !), 1 esprit et la langue soient demeurés hors de France ?Pourquoi absorber des Alsaciens à l'Est et oublier des Français au Nord ?Ce fut une constante préoccupation de la politique française que d'atteindre les frontières naturelles.On avait dit en vers: « Quand Paris boira le Rhin, « Toute la Gaule aura sa fin.)) Paris a bu le Rhin, mais la Gaule n'a pas eu sa fin par suite de cet arrêt aux sources de l'Escaut.Sous Louis XIV, la France entame les provinces belges.La guerre de la succession d\u2019Espagne vaut un trône aux Bourbons, mais la France cède 1 Acadie en Amérique et ne gagne rien à sa frontière-nord.Louis XV qui conquiert les Pays-Bas en 1747 fait la paix « en roi et non en marchand )) et se borne « a travailler pour le roi de Prusse ».La défaite de Waterloo efface les victoires de la république et de 1 Empire.La Belgique, un moment réunie à la France comme la Hollande, en est séparée après 1814.Voici 1830 et la revolution belge.« C'est dans l\u2019enthousiasme, écrivait tout récemment Charles Plisnier, que la Belgique prend les armes pour briser le joug hollandais jete sur elle par le congrès de Vienne; mais sa constitution en un État indépendant est pour elle une solution de deception et de désespoir.Quel eût été alors son destin si Louis-Philippe et Talleyrand a Londres n avaient servi l'Angleterre en croyant servir la paix ?» Le roi-citoyen, intéressé d abord a consolider son trône, 480 L ACTION NATIONALE comptait avant tout sur l'alliance anglaise.Il refusa la couronne de Belgique offerte à son fils, le duc de Nemours, et le premier monarque belge fut un prince allemand, naturalisé anglais et maréchal dans l\u2019armée britannique.Ni les guerres ni la diplomatie n\u2019ont pu rattacher la Belgique à la France.L\u2019hostilité de la Grande-Bretagne, de l\u2019Autriche, de la Prusse et même de la Russie a empêché, par vengeance, par crainte et par jalousie, au nom de l\u2019équilibre européen, le parachèvement de l\u2019unité française.En octobre dernier, se réunissait un congrès national wallon.Les délégués, représentant les provinces françaises de Belgique, étudiaient les moyens de rendre a la Wallonie sa grandeur et sa prospérité.Mécontents de la domination flamande, ils ont exprimé leurs vues en un vote assez significatif.Parmi eux, 17 se sont prononces pour la Belgique unitaire; 391, pour 1 autonomie de la Wallonie dans le cadre de la Belgique; 154, pour 1 indépendance complète de la Wallonie; 486, pour la réunion de la Wallonie a la France.Résultat qui indique bien ce qui serait advenu depuis longtemps et ce qui adviendrait si les peuples étaient vraiment libres de disposer d eux-mêmes.« La Belgique, écrivait Jules Destrée, ancien ministre, est un État artificiel )).« Sire, disait-il, dans une lettre au roi, vous régnez sur deux peuples )).« Et nous savons, dit à son tour Charles Plisnier, que de ces deux peuples, si 1 un, le flamand, sent et pense germain et se range dans la famille nordique, l\u2019autre, le wallon, sent et pense roman et se rattache, à travers la France, aux civisations méditerranéennes ».Car en plus d être un champ de bataille séculaire, UN CHAMP DE BATAILLE BILINGUE 481 la Belgique est un pays bilingue.Au nord, les Flamands; au sud, les Wallons; au centre, Bruxelles et le Brabant, réunissant et mêlant les deux.A ce confluent de frontières, les peuples se sont rencontrés pour se mélanger au cours des siècles.Qui sont aujourd\u2019hui les Belges ?Des descendants de Gaulois, de Romains, de Francs, de tribus germaniques.Les Wallons sont apparentés de près aux Français du Nord.« Les Flamands, dit l'Encyclopédie de la Société Grolier, ressemblent beaucoup aux Hollandais et ont la même origine teutonique que les Anglo-Saxons».Sans tenir compte de quelques milliers d'Allemands, la Belgique est donc formée de deux peuples qui ont chacun leurs provinces et a, comme le Canada, deux langues officielles.Ici l\u2019anglais, là-bas le flamand.Le gouvernement étant fortement centralisé, les deux races, unies d'abord sous le drapeau de la liberté, n'ont pas tardé à se heurter.A la prédominance du français a succédé la prédominance du flamand.Il y avait autrefois une (( question flamande » ; il y a aujourd'hui une « question wallonne ».Les pays bilingues ne sont pas des créations harmonieuses.On cite l\u2019exemple de la Suisse où se côtoyent Allemands, Français et Italiens.C\u2019est à bon droit et on fera mieux encore en remarquant aussitôt que l\u2019entente est la conséquence d'un juste partage des fonctions administratives.On remarque exactement le contraire en Belgique où les Wallons réclament à grands cris, après les Flamands, le recours au fédéralisme et la décentralisation des pouvoirs.Frappante et opportune leçon pour le Canada ! Mais existe-t-il vraiment « une question wallonne » ?Où sont-ce là des récriminations de nationalistes 482 l'action nationale fanatiques et de patriotes exaltés ?Que les Wallons parlent pour eux-mêmes.A ce congrès national déjà mentionné, M.E.Cou-lonveaux, sénateur, président du parti libéral belge de 1937 à la guerre, soumet un rapport aux gauches libérales.En voici quelques passages: « On observe aujourd'hui qu'à l'intérieur de l'État belge, les Wallons subissent vis-à-vis des Flamands le sort que, sous le régime hollandais, Flamands et Wallons subissaient vis-à-vis des Néerlandais.Le problème qu'on appelle aujourd'hui « question wallonne )) est descendu géographiquement, mais il est identique ».Plus loin, cet autre texte: « Mais, sur le plan national à 1 intérieur de l'État et des administrations, les Flamands détiennent dans l\u2019ensemble les leviers de commande: l\u2019association flamando-wallonne repose sur un contrat où tous les Wallons sont des partenaires mineurs ».Il suffirait de changer les noms des nationalités pour que ce passage prenne place d'admirable façon dans un rapport au Parlement du Canada.Dans une conférence aux étudiants wallons de 1 université de Louvain le 12 juillet 1945, M.le chanoine Jacques Leclerc attaquait de front la question wallonne.« C'est vrai, disait-il; on peut discuter de l'opportunité de poser la question.Mais nous ne la posons pas; elle est posée, et nul ne l'empêchera plus de se poser.Quand une question est posée, il faut la résoudre ».Ce sont là, entre mille autres, quelques témoignages du temps présent.En 1923, M.Jules Destrée, un écrivain distingué, publiait tout un livre sur la UN CHAMP DE BATAILLE BILINGUE 483 querelle linguistique en Belgique.Il en montrait l'ancienneté.Après 1830, ce sont les Flamands qui réclament l'égalité de traitement, pour employer une expression bien intelligible au Canada L'obtenant en devenant la majorité, ils repassent le problème et les plaintes aux Wallons.Comme a dit Alphonse Karr, ?Siège social: Montréal \u2022ruuunt.unittB.mcntbIai "]
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