L'action nationale, 1 octobre 1945, Octobre
[" L'ACTION NATIONALE L\u2019ACTION NATIONALE Alexander au Canada.83 Anatole VANIER\tUne claire idée de patrie.\t85 Ers-Albert ANGERS\tL\u2019incarnation d'un fantôme.\t94 John J.HUGO\tGuerre et objection de conscience.107 CHRONIQUES Jean NICOLET\tLe duel provincial-fédéral.118 Dominique BEAUDIN Victoire, tu n\u2019es qu\u2019un nom.125 R-EL\tDeux anniversaires.135 Roger DUHAMEL\tCourrier des lettres.137 XXX\tEn deux mots.162 VOL.XXVI - No 2 OCTOBRE 1945 tine bonne nouvelle ! ! ! Le 2ème tome de NOTRE QUESTION NATIONALE par RICHARD ARES, est actuellement sous presse.\u2022 En raison de l'étendue de cette étude (260 pages) U nous est impossible de la publier dans les pages de la revue.Nul doute que ceux qui ont pris connaissance du premier tome de NOTRE QUESTION NATIONALE (\"Les Faits\") seront désireux de se procurer sans retard la suite de cette importante étude : \"LES IDÉES\" Voici les 5 parties de cet ouvrage : \u2014 Position sur la nation; \u2014 position sur les rapports de la nation et de l'Etat; \u2014 position sur la patrie; \u2014 position sur le patriotisme; \u2014 position sur le nationalisme.Prix du volume : un dollar Commandez votre exemplaire immédiatement aux Editions de L'Action Nationale, 3425 rue Saint-Denis, Montréal L'on peut s\u2019y procurer au même prix le premier tome. J^on eât plié de notex.\u2014 Que les bureaux de L'ACTION NATIONALE sont maintenant situés au 3425 RUE SAINT-DENIS, MONTRÉAL (autrefois : édifice FIDES) L'on peut y adresser tout communication destinée à la rédaction ou à l'administration.\u2014 Que tous nos abonnés ont un moyen efficace d'aider la revue : payer sans retard leur réabonnement.Cela évite les frais d'une correspondance ennuyeuse pour l'abonné comme pour l\u2019administration.La date d'échéance de l'abonnement apparaît sur l'enveloppe à côté du nom de l'abonné.Etes-vous en retard ?Votre remise immédiate nous obligerait beaucoup !.L'abonnement est de $2.par année, plus les frais d'encaissement du chèque.i i 37 ANS de service consciencieux René DUPONT \u2014 président J.-H.DESCHENES \u2014 vice-président Jacques DUPONT \u2014 secrétaire-trésorier MEUBLEZ VOTRE MAISON CHEZ 4020 isr, STE-CATHERINE îwHn.1.1 mm Téléphone; AMhent 2111 II .LANGAGE DE CHIFFRES .Primes 1939 $ 49,726 1940 S 90,805 1941 $ 146,805 1942 $ 207,832 1943 $ 314,236 1944 $ 406,329 Véritable Réveil National LA LAURENTIENNE Compagnie d'Assurance sur la Vie Siège social : LEVIS, Que, III La Sauvegarde de la Famille L\u2019économie est l'art d'ordonner ses dépenses.Sans la pratique de cette vertu sociale, la famille ne connaît aucune sécurité, elle est vouée, tôt ou tard, à la ruine.Protégez votre foyer, préparez l\u2019avenir des vôtres, assurez-vous une vieillesse heureuse et digne en vous constituant petit à petit les réserves nécessaires.Prenez dès aujourd\u2019hui l\u2019habitude de l\u2019épergne.Banque Canadienne Nationale Actif, plus de $250,000,000 514 bureaux au Canada \u2022 60 succursales à Montréal VIA.U .-© Marchand de meubles Confection pour hommes et femmes 4741, ave Verdun 4270, St-Jacques O.IV Pour votre santé Mangez tous les jours 2 ou 3 carrés LEVURE LALLEMAND Les médecins recommandent la levure fraîche.La levure fraîche Lallemand est très riche en vitamines B, C et D.Sa haute qualité et sa pureté sont assurées par les années d\u2019expérience de la maison Lallemand.En vente chez les épiciers et les pharmaciens.Fraîche Vous trouverez chez nous, et i bon compte, tout ce qu\u2019il faut pour meubler votre résidence.\u2022 Maison établie depuis 40 ans.# FItzroy 4681\t\u2022 LAMARRE FRERES 3723 Notre-Dame ouest,\tMontréal v DUPUIS Maison essentiellement canadienne-française depuis sa fondation en 1868 MONTREAL Magasin à rayons : 865 est.rue 8 te-Catherine.Comptoir Postal : 780, rue Brewster.Succursale magasin pour hommes : Hôtel Windsor.VJ Alexander au Canada M.Mackenzie King, avant les dernières élections fédérales, avaient laissé entendre qu'il envisageait la possibilité de faire désigner un Canadien au poste de vice-roi, pour succéder au comte d'Athlone, qui a refusé un renouvellement de mandat.Il ne s'était pas engagé strictement, sachant sans doute le prix qu'on doit accorder à ses promesses.Mais cette simple éventualité, adroitement glissée au moment opportun, avait l'heur de plaire aux autonomistes, sans trop mécontenter les impérialistes chevronnés.Ces derniers ont néanmoins pris la mouche.Quelle disgrâce : un Canadien, résident de Rideau-Hall ! On n'a pas tardé à faire comprendre à M.King tout le scabreux de sa brève pensée à cet égard.La les pousse à reconnaître la primauté de la commodité sur la fidélité au passé ! C'est la patrie naturelle qui a inspiré cet acte d'amour à Jules Destrée, acte qui convient parfaitement aux Néo-Français du Québec.Pour l'appliquer ici il n'y a qu\u2019à changer trois mots: « Wallonie )) par « Québec », « Belgique » par « Canada » et « Allemagne » par « États-Unis ».Et lisez maintenant: « Mon pays, a écrit Destrée, c'est la Wallonie.Il est politiquement incorporé dans un pays plus grand: la Belgique.Et la Belgique elle-même est une petite nation qui vit nécessairement de la vie de ses grands voisins et participe à la civilisation de l'Europe occidentale.J'aime mon pays.J'aime aussi la Belgique dont il fait partie.J\u2019aime encore tout ce que je puis comprendre de la merveilleuse activité humaine, de la France, de l\u2019Allemagne, de l\u2019Angleterre.Mais c'est un sentiment qui n\u2019est vraiment puissant et chaud qu'à son centre, et qui va se refroidissant à mesure qu\u2019il s\u2019élargit ».Cette formule devient au surplus inattaquable dans un pays qui est constitutionnellement une fédération, comme le Canada.Après le prébiscite d'avril 1942 il devenait contraire à la saine démocratie qu\u2019un peuple de près de quatre millions d'habitants, faisant partie non d'un pays unitaire mais d\u2019une confédération et qui avait parlé si clairement, se vit imposer la conscription militaire pour aller combattre sur quatre continents étrangers.On parla de liberté politique et religieuse dans le monde et, devant la croisade moderne, on UNE CLAIRE IDÉE DE PATRIE 91 passa outre l'esprit démocratique.N'était-ce point le volontariat qui avait pourtant jadis caractérisé les vraies croisades de Pierre l'Ermite, de saint Bernard, et des autres ?Il est vrai aussi qu'on s'était montré démocrate mitigé dans la propagande à sens unique qui avait précédé ce plébiscite historique à maints égards ! En tout cas ce dernier grief au compte du pouvoir fédéral est de première grandeur.Il couronne en quelque sorte tous les empiétements énumérés dans le tableau reproduit ci-après.Au souvenir de la conscription, à la pensée de son germe de graves menaces pour une troisième grande guerre, se greffe la réalité de nos dettes formidables de la première et de la seconde grande guerre.Les deux formules dont j\u2019ai parlé plus haut, et qui tendent à faire passer notre idée de patrie de son foyer naturel, le Québec, à un foyer artificiel, la Confédération, vous paraissent-elles toujours aussi justes, ami lecteur ?Pour ma part je crois que si, au lieu d\u2019être en présence d une Confédération, au reste de plus en plus unitaire, l'impérialisme britannique s'était trouvé devant des Provinces-États non fédérés, ces derniers seraient entrés en guerre selon le rythme où y sont entrés les Etats dominés par l'impérialisme économique des États-Unis, c\u2019est-à-dire que la Nouvelle-Écosse (avec M.llsley et ses semblables) aurait suivi l'Angleterre sans délai, comme les petites républiques de l\u2019Amérique Centrale ont suivi les États-Unis après Pearl Harbor.Le Nouveau-Brunswick et la Colombie canadienne auraient pris le pas, comme l'ont fait le Mexique et le Brésil en 1942, puis le Haut-Canada et sans doute les autres provinces, comme la Bolivie en 1943, et enfin le Bas-Canada, comme le Paraguay, 92 l'action nationale le Chili, l'Uruguay et l\u2019Argentine en 1945.Assurément on nous aurait injustement traités de pro-axistes, mais nos poches ne seraient pas vides aujourd'hui, en d'autres termes nous ne serions pas en présence de notre immense pyramide de dettes publiques élevée par la « chère )) Confédération, à la faveur de son impérialisme ou de son colonialisme \u2014 les deux sont de la même nature, l'un n'est-il pas le fils de l'autre ?Oui, c'est bien la faute de la Confédération si chacun de nous est actuellement taxé comme s'il avait sur les épaules le poids d'un impérialisme politique.Ne nous contenterions-nous pas pourtant d'être tout simplement taxés dans la proportion de l\u2019influence politique qu\u2019exerce le Canada dans le monde, comme le sont, si heureusement pour eux, nos cousins latins de l\u2019Amérique du Sud ?11 n\u2019y a pas de doute que la cause des alliés dans la seconde grande guerre était éminemment sympathique, mais il ne faut pas perdre de vue qu\u2019en servant la religion et la démocratie, avec hélas ! les sans-Dieu et le néo-tzarisme de la Russie, l'Angleterre et les Etats-Unis servaient tout de même leur impérialisme politique et économique.Aucune jonction analogue ne s\u2019est produite au profit du Canada.On peut dire, en conclusion, qu\u2019avant d\u2019être de nouveau favorable à la Confédération comme autrefois et de lui consentir de nouveaux sacrifices, tout Canadien de langue française devrait exiger au préalable, d\u2019une part, que la décentralisation actuellement escamotée nous soit rendue et, d\u2019autre part, que cette même Confédération accepte ou le principe de neutralité dans les guerres futures, à la manière suisse, UNE CLAIRE IDÉE DE PATRIE 93 ou l'indépendance politique, à l'exemple de tous les pays des deux Amériques, sauf le nôtre.Anatole Vanier.Le tableau qui suit se rapporte à l'article précédent.Empiétements et centralisation DU POUVOIR FÉDÉRAL 1890 Loi fédérale des lettres de change.1917 Impôt fédéral sur le revenu.Taxe fédérale de vente.1919 Loi fédérale des faillites.1927 Confiscation impériale du Labrador.1932 Commission fédérale de radio-diffusion.1934 Banque du Canada.1936 Centralisation de l'administration des ports.1939\tBanque hypothécaire centrale.Suspension du pouvoir provincial d'emprunt.1940\tAssurance-chômage fédérale.1941\tLoi fédérale sur les successions.Rapport Sirois, d\u2019inspiration gouvernementale.1942\tTaxes fédérales des corporations.1943\tAmendement à constitution, contre volonté du Québec, pour éviter edistribution des districts électoraux.1944\tAllocations fédérales familiales; et pour petites familles.Banque fédérale d\u2019expansion industrielle.1945\tDemandes fédérales à la Conférence fédérale- provinciale. L\u2019incarnation d\u2019un fantôme Il y a quelque temps (L'Action Nationale d'avril 1944), je lançais le cri d'alarme contre un certain engouement qui semblait se développer chez nous pour la fédération de nos divers mouvements sociaux dans des organisations pan-canadiennes.Cet article, intitulé Menaces d'encerclement, m\u2019a valu des approbations chaleureuses de gens aimables, me disant que je ne me rendais peut-être pas compte moi-même jusqu'à quel point j\u2019avais touché une corde sensible.D'autres en ont été moins satisfaits et, parmi ceux-là, il en est qui ont trouvé que je m'étais bâti un fantôme pour le plaisir de créer l'impression d\u2019un danger inexistant.Les faits sont venus me démontrer que ce sont les premiers qui avaient raison.Au moment, en effet, où j'écrivais cet article, en m'appuyant sur des indices sérieux me venant de divers côtés, j\u2019étais loin de me douter qu'un tel projet était déjà prêt chez nos voisins anglo-canadiens pour réaliser l'une des choses dont je ne parlais dans l'article qu'à titre d\u2019exemple, mais que j'entrevoyais comme probable à la suite de ce qui se faisait déjà dans d'autres domaines: la fusion de tout notre mouvement coopératif dans une immense organisation canadienne, où il aurait perdu une large tranche de son autonomie.et de son âme.En dépit de ce qu\u2019en dirent mes critiques, le « fantôme » que j'avais évoqué était tellement réel que déjà il s\u2019incarnait au moment où je mettais nos gens en garde contre son apparition.Bien que l\u2019attitude ferme de la plupart des diri- l'incarnation d'un fantôme 95 géants du mouvement coopératif ait temporairement écarté Je danger, j\u2019ai cru indispensable de mettre le gros des coopérateurs au courant de l\u2019incident.Non pas pour le plaisir de me donner raison, mais parce que la ténacité caractéristique de nos amis anglo-canadiens m'assure qu\u2019ils reviendront à la charge et probablement, cette fois, avec un projet plus subtil, dans lequel les formules que l\u2019expérience a révélées trop anguleuses seront arrondies dans l\u2019expression pour que nous puissions accepter la phrase et donner notre adhésion sur des mots.Une fois le mariage fait, il y aura toujours moyen d\u2019interpréter et de nous entraîner dans l\u2019engrenage des compromissions.Le présent projet, dans ce qu\u2019il comporte de candeur naïve, donne tout de suite le minimum visé en tout état de cause et devrait nous rendre prudent pour l\u2019avenir.\u2022 Il existe au Canada une organisation portant le nom de The Cooperative Union of Canada, dont 1 objet avoué \u2014 et en soi légitime \u2014 est de centraliser toutes les organisations coopératives du pays en un seul bloc sous la direction d\u2019un seul exécutif.Il ne s agit pas d\u2019affirmer que cette organisation entretient de noirs desseins à notre égard : ce quelle recherche est en un certain sens naturel et conforme aux tendances générales de notre époque comme du mouvement coopératif dans certains autres pays ; mais il faut bien voir si ce qu\u2019on propose convient à la structure et à la situation particulières de notre pays et de notre groupe.Et ceci étant mis en ligne pour considération, % l\u2019action nationale il serait naïf de notre part de croire que tous les gens qui poussent cet ours, parce qu'ils se rattachent au mouvement coopératif, entretiennent à notre égard des sentiments de la plus haute fraternité.Certains, sans doute, nous soumettront, sans sen rendre compte, les propositions les plus incongrues parce qu'ils ne saisissent pas l\u2019ampleur ou les subtilités du problème canadien: ce peut être le cas, par exemple, de tels de ces messieurs qui viennent directement d'Angleterre et croient tout simple de transplanter ici les méthodes d\u2019organisation qui prévalent là-bas.N'oublions pas, toutefois, que d'autres, selon la bonne manière anglo-saxonne de gouverner, ne seront pas exempts de l'idée de nous présenter, sous les couleurs les plus plausibles et de façon même à ce que les torts paraissent de notre côté si nous refusons, des plans dont l\u2019objectif ou le résultat concret serait de nous enlever la direction propre de notre mouvement coopératif et de l'émasculer de sa valeur de reconquête nationale, qui est pour nous un élément nécessaire d\u2019émancipation et d'épanouissement légitime et, pour eux, un danger de perdre le contrôle du vainqueur sur le vaincu.Le sens même de l'organisation proposée est la création d'un organisme national et de « sections )) provinciales.Le mot employé pour désigner les organismes provinciaux en dit déjà assez long sur leur subordination et l'on ne peut s'empêcher, en lisant l'explication générale, de sourire de la candeur ou de s'effrayer de l\u2019incompréhension qu'ont, sur les problèmes canadiens, les rédacteurs du projet.« Les relations qui s'établiront entre 1 organisation coopérative nationale et ses sections provinciales telles que l'incarnation d'un fantôme 97 les définissent les règlements proposés à l'échelle nationale ou provinciale, y lit-on, ressembleront à celles qui existent entre le gouvernement fédéral du Canada et les provinces.Les questions de politique, d'éducation et d'action susceptibles d intéresser le mouvement canadien en général seront de la juridiction de l'organisme national.Quant aux questions exclusivement provinciales, elles sont sujettes aux décisions des sections provinciales exclusivement.# N'est-ce pas que c\u2019est un texte savoureux et une proposition alléchante quand on pense à ce qui s\u2019est passé dans la Confédération canadienne depuis 1867 au sujet de l\u2019autonomie des provinces ?Par ailleurs, faut-il croire qu'après 78 ans de vie sous notre présente constitution, on en est encore, au Canada anglais, à considérer les provinces comme des « sections )) du gouvernement central ?Quoi qu\u2019il en soit, je n\u2019ai pas besoin d'insister pour les lecteurs de cette revue sur les dangers d'une pareille combinaison, pour nous, dans le mouvement coopératif.Ce serait aliéner dans un organisme non politique si l'on veut, mais soumis à une règle étrangère, les droits que la constitution nous a conférés dans le domaine politique quant à la direction de notre vie économique et sociale locale.Et l\u2019aliéner de la façon insidieuse qui consiste à donner un pouce pour être obligé demain de céder un pied.La répartition proposée des pouvoirs est d\u2019ailleurs telle que le pied serait en réalité tout de suite cédé, puisque toutes les nombreuses activités que l\u2019on met du ressort des « sections » provinciales concernent uniquement, ainsi que l\u2019expose d\u2019ailleurs le projet en résumé, « l\u2019organisation intensive et la surveillance générale de l\u2019action coopérative dans chaque province en vue de développer de puissantes convictions coopératives dans le peuple et de réaliser 98 l'action nationale des applications pratiques de la philosophie et des principes coopératifs selon les besoins du peuple ».Un rôle de serviteur du point de vue spirituel par conséquent, le rôle du bon butler qui s'affaire intelligemment pour que tout se trouve sous la main du maître au moment où il en a besoin, pour que tous les détails concrets soient scrupuleusement exécutés au temps, au moment et de la façon qui conviennent, compte tenu des particularités les plus diverses et qui peuvent échapper à la direction générale.Mais le maître véritable, le cerveau pensant qui dirige tout et ordonne toutes ces activités vers une fin commune, c'est l'exécutif national, qui se réserve exclusivement l\u2019énoncé et l\u2019interprétation de la philosophie du mouvement.Comme toujours dans les textes de ce genre, il y a assez de vague dans chaque phrase importante et assez de déclarations générales diverses pour laisser à l'avocat du diable la marge nécessaire à tirer des conclusions par les cheveux, afin de repousser par des citations tronquées toute interprétation défavorable ou pour interpréter plus largement toute citation, nécessairement partielle, prise à titre d'illustration.Mais l'ensemble du projet, l'insistance évidemment étudiée que l'on met à multiplier les mots restrictifs quand il s'agit des pouvoirs des « sections » provinciales et les vocables à portée illimitée quand il est question de l'organisation nationale, montrent indiscutablement que l'on vise, tout en employant le mot autonomie ici et là, à une subordination très étroite.Rien ne montrera mieux ce fait que le texte du paragraphe spécial que l'on a jugé bon d inclure dans un projet très général par ailleurs, sur la question l'incarnation d'un fantôme 99 de détail de savoir qui publiera la littérature de propagande (les soulignés sont de moi).« Une section provinciale assumera aussi la charge de faire circuler l'information coopérative dans le territoire qu elle dessert, ainsi que de préparer les brochures de propagande et d éducation à très bon marché sur des questions pratiques pour distribution en très grandes quantités, mais d'une façon judicieuse, dans son territoire.Pareille littérature devra toutefois se restreindre à des sujets d'un intérêt spécial à la province.Toute littérature d'ordre général devra être publiée par l\u2019organisation nationale, parce qu'en tenant compte des quantités accumulées pour toutes les sections, il y aura moyen de la produire à un coût plus économique que s\u2019il était laissé à chaque section individuellement.» On notera que chaque mot porte.La « section )) se voit limitée dans son initiative du point de vue propagande et éducation à ce qui est « information » et « questions pratiques », à condition qu'il s'agisse de sujets intéressant «spécialement la province».Seule ne porte pas pour nous la question des économies, car nos textes devront être en français et la masse des Français est dans Québec.Mais il y a de nombreuses autres indications dans le texte du projet que l\u2019on a autant songé par là à l\u2019unité de pensée du mouvement qu'aux économies à réaliser.Et puis, la centralisation ne ferait qu'introduire ici dans le mouvement coopératif canadien l\u2019agaçante question des impressions bilingues, avec les sacrifices à faire, presque toujours à nos dépens.Encore une fois, je ne veux pas prétendre que ce plan particulier nous vise spécialement.En fait, tel que rédigé, il paraîtrait assez normal dans un pays homogène, où ne se pose pas, comme au Canada, le problème de deux races et de deux cultures.Il n'en reste pas moins que tel quel, il est pour nous inacceptable.Nous ne pouvons pas abandonner aux mains de qui que ce soit d\u2019autres que nous-mêmes la direc- 100 l'action nationale tion générale de notre mouvement coopératif, et cela surtout dans ce qui concerne l'interprétation des principes.Ceux-ci sont, je le veux bien, les mêmes partout, mais en dépit de cette uniformité, la coopération n'en prend pas moins, avec chaque pays, la saveur nationale qui lui est propre.C.-R.Fay, l'auteur de Cooperation at Home and Abroad, qui a voyagé un peu partout à travers le monde coopératif, le note dans son ouvrage.Le phénomène l'a surtout frappé, lui Anglais, quand il est débarqué en Suède.Ce pays, avec son mouvement coopératif ultra-moderne, dépourvu de tout ressentiment anti-capitaliste, composé (en proportion comparable à la population générale) d\u2019éléments sociaux fort divers et non seulement d'ouvriers, pratiquant à la fois la politique des prix coupés contre les trusts ou les ententes avec les trusts pour couper les prix, lui est apparu comme une révélation du fait que les cultures ne se fondent pas, mais s'expriment dans le coopératisme par des méthodes d'action et des idéaux différents, travaillant sur des principes uniformes d'organisation.Au début, il s'en est senti si dépaysé que, nous affirme-t-il, il avait peine à se croire en milieu coopératif ; mais à la fin, le spectacle lui arracha l'observation suivante: « Le mouvement coopératif de chaque pays, s'il a quelque chose de vraiment original et de vivace, comme c'est certainement le cas de la Suède, est une expression de lui-même, de ses coutumes, de son histoire.(.) .« On peut regretter qu il en soit ainsi, mais pour celui qui examine la question objectivement, c'est une indication qu'il est nécessaire de placer la coopérative dans le paysage environnant et de chercher là la source de son génie particulier1 ».I Fay, oh rit , d.411. l\u2019incarnation d\u2019un fantôme 101 Par où l'on voit qu\u2019accepter de confier l'inspiration générale de notre mouvement coopératif à des mains qui ne connaissent pas le paysage environnant, autrement dit qui ne sont pas dans les perspectives nationales propres aux Canadiens français, ce serait probablement risquer d'en tarir la vitalité chez nous.Mais ce serait surtout nous priver de l'un des plus puissants moyens d'expression personnelle dont nous disposons.Ce serait aussi nous enlever un excellent outil de restauration et de libération dans le domaine concret.Comme l'on pouvait s\u2019y attendre, l\u2019organisation nationale ne manque pas de se réserver tout le secteur qui fait vraiment la force du mouvement coopératif \u2014 la superstructure industrielle \u2014 pour ne laisser en somme aux sections provinciales que les magasins locaux.« Les coopérateurs, lit-on dans le projet, ne s'intéressent pas seulement à promouvoir le bien-être social du peuple ; ils s'intéressent à stimuler l\u2019efficacité, l'économie et l'expansion d'entreprises de production, de distribution et de finance.Sur le plan provincial et sur le plan national, le mouvement s'intéresse à centraliser et à disséminer les informations sur des questions pratiques d'affaires.Le mouvement coopératif, sur le plan local comme sur le plan régional, fait face à la concurrence d\u2019entreprises puissamment organisées, jouissant des capitaux nécessaires par la finance privée.L\u2019entreprise privée d'aujourd'hui est plus efficace dans sa politique d'expansion qu'elle l'a jamais été dans le passé.En vue de réaliser la meilleure économie à son profit, elle a organisé la production et la distribution sur une grande échelle et rendu difficile la survie de la petite entreprise.A bien des égards, l'industrie privée est organisée sur une base nationale.Les cooperatives doivent être organisées de façon â faire face à cette concurrence.Bien que la coopérative ait remporté de beaux succès au cours des dernières années, elle n'a pas impressionné le public parce qu\u2019elle a manqué de coordination.Ce sera le devoir de l'organisation nationale de réaliser cela et de le porter à l'attention du public. 102 l'action nationale « L'organisation nationale s'intéressera à encourager et à promouvoir les activités interprovinciales relatives à la vente en gros, à la production et à la distribution en vue de mobiliser par tout le pays le pouvoir d'achat et de vente du peuple à son propre avantage.» En soi, voilà encore toutes des propositions qui se tiennent.Mais si la coordination se fait aussi étroite sur le plan national, cela signifie que la possibilité pour nous d\u2019être maîtres chez nous, d\u2019avoir notre vie économique propre par l\u2019exploitation de nos propres ressources, grâce à la mobilisation du pouvoir d\u2019achat de nos propres consommateurs est devenue un vain mot.Du point de vue pratique, la province de Québec constitue déjà une unité économique suffisamment puissante et diversifiée pour qu\u2019une exploitation moderne avantageuse soit possible selon les lignes provinciales dans un très grand nombre de cas.Il en est peut-être d\u2019autres où elle serait insuffisante, mais chaque chose en son temps.Avant de regarder chez le voisin, commençons par nous organiser nous-mêmes, par fédérer nos coopératives sur le plan provincial, par engager nos capitaux accumulés dans les industries à notre portée et pour satisfaire les besoins sociaux d\u2019ordre particulier et d\u2019ordre général les plus pressants.Quand nous aurons fait cela, que nous serons quelqu\u2019un, nous pourrons ensuite penser à réaliser avec les autres ce qui doit être fait sur le plan national ou à nous associer à ce qu'ils auront déjà réalisé.A vouloir aller plus vite que le violon, nous risquons tout simplement de perpétuer à jamais notre situation de minoritaire \u2014 ou d\u2019absent \u2014 partout.Il ne suffit pas, en effet, de dire que nous seront représentés sur les conseils généraux.Il est évidens l'incarnation d'un FANTÔME 103 que les règlements ne prévoient pas cette représentation sur la base de 1 égalité des deux groupes raciaux, qui seule pourrait nous assurer une situation convenable.Ils parlent, au contraire, d'un comité directeur d au moins cinq et d au plus neuf membres, ce qui veut dire au maximum pour nous un sur cinq ou un sur neuf, base de représentation provinciale.De plus, 1 organisation nationale étant régie par une assemblée annuelle, on voit que ce que pourrait faire une délégation plus représentative dans une sorte de parlement coopératif de la nation serait réduit à sa plus simple expression.Cinq à neuf hommes vont gouverner le mouvement coopératif pour toutes fins pratiques sans que notre représentation ait, en aucun cas, chance d'être satisfaite même sur la base d'une représentation proportionnelle, qui serait d'ailleurs elle-même insuffsanté en la circonstance.Qu'on ne se méprenne pas : je ne veux nullement jeter une injure gratuite à la face de nos frères coopérateurs des autres provinces.D'un autre côté, ce n\u2019est pas le moment non plus de nous abandonner aux naïvetés du bon sauvage et nous avons le devoir, envers nous-mêmes et envers nos descendants, d exercer cette méfiance générale que nous commande la vertu de prudence et qui se fende sur une connaissance réaliste des hommes ou sur la connaissance historique de certains groupes d'hommes.Ceux de nos compatriotes anglo-saxons qui sont vraiment dénués de motifs inavouables n'ont aucune raison de s en formaliser.A ceux-là, ce qu\u2019il importe, pour les eclairer, c est de les amener à comprendre nos problèmes, et dès qu'ils les auront compris, ils admettront d'autant mieux notre point de vue qu'ils 104 l'action nationale n'agiraient pas autrement pour eux-mêmes.Quant aux autres, ceux qui ne veulent pas comprendre, c'est surtout d'eux qu'il importera de se méfier davantage.Le mouvement coopératif du Québec doit garder entière son indépendance, ce qui ne signifie pas qu il s'abstiendra de collaborer avec les groupements des autres provinces, ou même avec une centralisation des groupements des provinces anglaises.Le fait qu\u2019on soit maître chez soi, qu on ait une vie privée que le voisin n'a pas le droit d\u2019envahir n'est pas, que je sache, un obstacle à la collaboration entre eux des hommes de bonne volonté.Bien au contraire, elle est une condition essentielle à ce que cette collaboration s'effectue dans la meilleure atmosphère de cordialité.Il n'en est pas autrement dans la vie des groupements nationaux.Et il n y a pas lieu, a mon avis, de céder quoi que ce soit à ceux de nos compatriotes anglo-canadiens qui se refusent à comprendre cela.Notre participation aux réunions et organisations pan-canadiennes doit s\u2019en tenir à assurer des contacts nécessaires, des échanges de vue indispensables et, au besoin, une action commune.Mais action commune ne doit jamais signifier que nous confions notre destinée à un exécutif pan-canadien charge d\u2019agir au nom de tous.Tenons-nous-en, pour le moment, à rechercher l'unité de pensée dans les discussions et l\u2019unité d\u2019action par la similitude des revendications ou des réalisations, mais ayons soin de ne jamais laisser les autres parler ou réaliser pour nous.Soyons jaloux de garder toute notre initiative l'incarnation d'un fantôme 105 et de ne rien laisser échapper à notre juridiction en ce domaine.Tel n\u2019était pas l'effet du plan de fédération que proposait la Cooperative Union of Canada et qui s'est arrêté en chemin, pour la province de Québec, grâce à la vigilance de certains des dirigeants de notre mouvement coopératif.Depuis, certains signes encourageants se sont manifestés que la compréhension de notre problème pénétrait en certains milieux, telle la réalisation de cette double fédération de coopératives, l'une anglaise, l'autre française, qui se serait effectuée au Nouveau-Brunswick et qui constituerait pour le reste du Canada l'exemple de ce à quoi devrait ressembler l'organisation canadienne pour être véritablement juste et saine.Mais ne nous laissons pas aller à l'idylle.Il y a indiscutablement des ennemis qui veillent et il nous appartient à nous de voir à ce que les propositions qui peuvent nous être soumises, qui reviendront certainement un jour ou l'autre sous une autre forme, ne puissent pas, à dessein ou non, servir leurs fins.Soyons sur nos gardes ! François-Albert Angers L'opinion des irréfléchis Nous lisons, dans un éditorial du Canada (17-8-45) consacré aux propositions centralisatrices du gouvernement fédéral, le paragraphe suivant, qui révèle bien toute la légèreté et l'inconscience d'une pensée échevelée : « L'argent n'a pas d\u2019odeur.Il n'a pas davantage de langue et de culture.11 n'y a pas une santé anglaise et une santé française.11 n'y a pas de sécurité sociale anglaise et de sécurité française.Il y a la santé tout court, la sécurité tout court.» L'argent n'a pas d\u2019odeur : le rédacteur en sait quelque chose, lui qui est prêt à tout condamner ou à tout approuver, selon la consigne reçue.Il aurait dû cependant poursuivre plus loin son exemple et ajouter : il y a la sottise tout court, il y a l'esprit tout à fait court. MES ENFANTS, JE VOUS LAISSE UN BON NOM Parole du père de famille canadien-faançate depute huit générationi Peu ou pas de richesse,mais un bon nom Nos ancêtres furent généralement peu riches.Ils étaient peu cultivés .en apparence.Ils ne connaissaient pas les formules savantes pour exprimer les beaux principes .mais ils savaient bien les pratiquer.Un bon nom : Ce mot résume toute leur vie : vie droite, vie de devoir, vie sans peur et sans reproche.Soyons fiers de notre nom, soyons fiers de nos ancêtres Inscrivons leurs noms et leurs gestes dans un livre d'or, le livre d'or de la famille.Trente et un ans de recherches patientes et une immense documentation méthodiquement accumulée nous mettent en état de faire pour vous ce \"Livre d'or\" complet, admirable de fond et de forme.Et avec documents authentiques à l'appui.INSTITUT GÉNÉALOGIQUE DROUIN \"Un* oeuvre nationale digne de votre encouragement\" 4184, rue St-Denis .Montréal Immense documentation méthodiquement accumulée.31 ans de recherches patientes.Généalogie de tout Canadien français, Franco-Américain ou Acadien.Errivez-nous pour renseignements et honoraires. Sur lo guerre et l'objection de conscience catholique Correspondance et discussion La guerre est finie, c est vrai ! Pourtant la question de la conscription, que l'abbé Hugo a traitée, ici, de main de maître, n'a pas pour cela cessé d'être à l'ordre du jour.Qui, en effet, croit vraiment à cette fausse paix, laquelle laisse le monde devant des problèmes de tous genres aggravés par les années de guerre?Qui, même parmi les plus enthousiastes partisans de cette longue tuerie humainement inutile, ne ressent pas au fond du coeur le serrement de la crainte qu avant le passage d une autre generation, nous ne soyons plongés dans les affres d'un conflit encore plus terrible ?Or, il importera que nous nous préparions mieux à faire face a l hystérie impérialiste qui soufflera alors sur le Canada comme en 1939.Il faudra que les adversaires d une participation servile à des conflits que nous n aurons ni faits, ni voulus ne désarment pas davantage politiquement, spirituellement et moralement que ne désarmeront militairement les nations qui, maintenant victorieuses et maîtres du monde « sans condition », devraient par consequent n avoir plus besoin d armements considérables.Ou bien, nous assisterons dans dix ans, dans quinze ans, dans vingt-cinq ans à la répétition des mêmes événements d'un peuple qui se laissera conduire à l abattoir par les promesses les plus mensongères, reniées parcelle par parcelle et à coup de nouvelles promesses, jusqu'au point où l'impossibilité de la résistance entraînera la soumission forcée à des solutions devenues inéluctables.Cette nécessité de ne pas déposer les armes contre 108 l'action nationalë nos grands guerriers (sic) s'imposera d ailleurs d autant plus que ceux-ci auraient eux-mêmes l'intention de ne pas être pris non plus au dépourvu, en préparant l'opinion publique à la conscription générale dès le début des prochaines hostilités par l'institution du service militaire obligatoire en temps de paix.D'aucuns, parmi les nôtres, faiblissent même déjà sur cette question, en ne s'opposant qu\u2019à un service couvrant une année complète et en acceptant l obligation d un entraînement réparti sur plusieurs années par période de deux mois, comme s'il était pratique qu\u2019une petite nation comme le Canada comptât sur la force armée pour assurer sa défense et se mît ensuite au rang des nations provocatrices.La question de la conscription et de la participation aux guerres reste donc éminemment actuelle en dépit de ce que l'on pourrait en penser à première vue et c'est pour cela qu'en portant les documents suivants à la connaissance de nos lecteurs, nous n avons pas l impression de liquider une discussion inactuelle, mais qu'il faut bien mener à bonne fin maintenant quelle a été ouverte.Nous voudrions, au contraire, par là, inaugurer la campagne d'opinion nécessaire qui, en maintenant devant le public une conception juste de ses devoirs et de ses droits, contribuera à élever contre les politiciens machiavéliques la barrière d'une opposition ferme, qui les obligera à garder le droit chemin.La rédaction A la suite des articles de l\u2019abbé Hugo, un correspondant nous adressait l\u2019objection suivante, qui ne lui était pas, nous en sommes sûrs, particulière ; GUERRE ET OBJECTION DE CONSCIENCE 109 qui a dû, au contraire, hanter bien des consciences.« Je ne nie pas, nous disait ce correspondant, que l'abbé Hugo ait prouvé que la conscription est immorale.Cependant, il va plus loin dans son avant-dernier article où il déclare que si le catholique n'est pas convaincu de l'existence de toutes les conditions nécessaires à rendre une guerre juste, il a le devoir d'être objecteur de conscience.Cela aussi me paraît acceptable jusqu'au moment où il déclare que la présente guerre était injuste \u2014 et il s'appuie sur les noms de grands théologiens \u2014 parce que nous avions les moyens voulus pour empêcher la guerre.« Aussi, il ressort de cette théorie que les catholiques auraient eu le devoir dans le conflit récent de se poser en objecteurs de conscience et, de plus, on pourrait ajouter qu'ils devront le faire dans toutes les guerres à venir puisque nous aurons vraisemblablement les moyens de l'empêcher, comme le laisse prévoir la conférence de San Francisco.« Alors, puisque les catholiques ne peuvent se battre, même pas pour la défense de leur patrie, si celle-ci est envahie, que deviendront les contrées où la majorité de la population est catholique, comme la France, la Belgique, l'Italie, etc.Elles seront à la merci de n'importe quel assaillant, qui pourra tout à son aise ravager et piller, asservir même les habitants sans que ceux-ci puissent lever le petit doigt pour mettre fin à cet état de chose.Il me semble que cette théorie est absurde et que tout homme de bon sens ne peut s'y rallier sans trahir son pays.« A mon avis, le mot devoir que l'abbé Hugo emploie dans le second point de son exposé est de trop.J'accepte qu'un catholique puisse être objecteur de conscience s'il juge que la guerre est injuste, mais y être obligé n'est plus la même chose.» Afin de mieux éclairer le débat, rappelons les passages discutés de l'article de l\u2019abbé Hugo (avril 1945): « Pour résumer, il existe quatre points sur lesquels un catholique peut s'appuyer pour être objecteur de conscience.* 1.Il peut considérer la conscription comme immorale (.).c 2.Il peut être convaincu que toutes les conditions nécessaires 110 l\u2019action nationale à l'existence d'une guerre juste ne sont pas réalisées dans le présent cas.Il a alors le devoir d'être objecteur de conscience.« 3.Il peut adhérer à l'opinion d'un certain nombre de théologiens que la guerre juste est une impossibilité dans le monde moderne.Et il en est ainsi non seulement à cause des moyens injustes (.), mais aussi parce que la guerre ne peut être justifiable s'il existe une société internationale qui arbitre les différends entre nations.Comme nous avons une telle société internationale aujourd'hui, ou au moins les moyens d'en former une, il n'y a plus ni nécessité, ni justification de faire la guerre.Certains théologiens nient ou mettent sérieusement en doute la possibilité d une véritable guerre de défense dans les circonstances particulières au monde moderne.(Déc'aration de Fribourg).Un catholique convaincu de l'exactitude de ces vues peut en faire la base d'une objection de conscience On notera tout de suite que le dernier paragraphe de la lettre de notre correspondant indique une incompréhension du texte de l\u2019abbé Hugo.Quand ce dernier dit que le catholique a le devoir d'être objecteur de conscience, cela est subordonné à l'idée qu\u2019il soit convaincu de l\u2019injustice de la guerre.Dès que cette conviction personnelle existe, il y a devoir et non pas seulement possibilité d être ou non.Toutefois cela ne signifie pas que le catholique doive etre objecteur de conscience parce que certains théologiens estiment qu\u2019étant donnée l'existence d'une société internationale, il n'y a plus de guerre juste, même défensive.Le contexte montre clairement qu il s agit là d une opinion qui peut être ou ne pas etre partagée et tout ce que l\u2019auteur dit, c'est qu'un catholique peut s'appuyer sur ces vues pour être objecteur de conscience.Mais le reste de la lettre de notre correspondant soulevait le problème très important de la guerre défensive et nous l\u2019avons référé à l'abbé Hugo lui- GUERRE ET OBJECTION DE CONSCIENCE 111 même qui a bien voulu nous autoriser à ajouter, à ces textes précédents, les précisions suivantes.* Il semble que notre correspondant s'objecte à l'insistance que je mets à affirmer le devoir du catholique d'être objecteur de conscience quand toutes les conditions nécessaires à l'existence d'une guerre juste ne sont pas réalisées.A dire vrai, je ne comprends pas très bien le motif de l'objection et je ne vois pas comment on peut en venir à une autre conclusion.Si la guerre est injuste, c est-à-dire si toutes les conditions nécessaires n'existent pas, faire la guerre est un péché et personne n'a le droit de collaborer dans le mal.Cest là l'enseignement de tous les moralistes catholiques.Voici, par exemple, ce qu\u2019en dit Francis de Victoria, le plus grand des théologiens sur les questions de guerre : «Si un sujet est convaincu de l\u2019injustice d'une guerre « il ne doit pas servir dans cette guerre, même sur l\u2019ordre « du prince.Cela est clair, car personne ne peut justifier « la mise à mort d une personne innocente.Et dans le « cas qui nous occupe, l'ennemi est innocent et ne peut pas « par consequent, être tué justement.De même, le prince « pèche en commençant une pareille guerre, mais ne sont « pas dignes de mort seulement ceux qui font le mal mais «aussi ceux qui l'approuvent (Rom.1, 32).Par suite, les « soldats ne sont pas davantage excusés de se battre sous « ie signe de la mauvaise foi ».(Des lois de la guerre).« Il est vrai que De Victoria pensait à ceux qui occupent une situation prééminente dans la nation, c'est-à-dire à ceux qui contribuent à formuler la politique de leur pays, et qu'il dispense le citoyen ordinaire de l'obligation d'approfondir les causes d une guerre Mais il parlait des conditions dans une monarchie absolue ; dans une démocratie, où l'opinion publique joue un rôle si important, chaque citoyen porte la responsabilité des politiques nationales à moins qu\u2019il ne s'en dissocie délibérément.« La principale difficulté de votre correspondant tient toutefois dans la question des guerres de défense.Il s'inquiète de ce que deviendront les nations qui ne se défendraient pas, en particulier les nations catholiques.Il semble prendre pour acquis, avec beaucoup d'autres, que toute guerre de défense, 112 l'action nationale tout simplement en ce quelle est défensive, est justifiée.Tel n est pourtant pas le cas.11 y a aussi des conditions requises pour qu'une guerre défensive soit juste et si elles n existent pas, une guerre même défensive, est injustifiable.Par exemple .il est indiscutable qu'un père de famille a le droit de défendre son foyer contre l'agression ; mais un pirate aura-t-il le droit de défendre ses trésors mal acquis, surtout s il lui faut pour cela enlever la vie ?«Voici quelles sont les conditions requises pour qu une guerre défensive soit juste, selon le Père Franziskus Stratmann: « (1) L'agression doit être flagrante.L'accroissement «en puissance des armements dune nation ne suffit pas.« Par ailleurs, il n'est pas indispensable que 1 ennemi tire « le premier coup de feu.Il suffit que 1 attaque soit très « certaine.«Telle est l'exigence, mais « (2) L\u2019action défensive ne doit pas exceder ce qui est « absolument nécessaire à la défense, car une grande guerre « défensive deviendrait injuste si 1 attaque, une fois que le « courant tourne de son côté, fait plus que de rendre 1 agrès-« seur inoffensif, car le seul point d appui d une justification « de la guerre résiden en ce que 1 attaque de 1 adversaire était « injuste.» « (Selon ces règles, pourrait-on justifier la destruction complète de villes, et même de nations complètes, ainsi que l'ont fait les Alliés dans le dernier conflit).« (3) Si la justice est du côté opposé \u2014 si, par exemple, « l'ennemi est entré en guerre pour justifier quelque grande «injustice commise par l'État qu il attaque \u2014 cet Etat, « bien que sur la défensive n aurait aucun droit de se battre.« La justice interdit toute action opposante; l'Etat coupable « doit se soumettre au châtiment de ses adversaires », « (L'État et la guerre).« Naturellement, les gens prennent généralement pour un fait acquis que toute guerre défensive est justifiée ; et il en est ainsi parce qu'ils raisonnent selon des normes ethniques plutôt que éthiques.Ils pensent avec leur sang plutôt qu'avec leur cerveau, prenant pour certain que dans tous les cas imaginables et hors de toute considération morale, ils sont justifiés de se défendre ou de défendre ceux qui leur sont attachés par le sang.C'est ce qu'on peut appeler une moralité tribale.On la trouve GUERRE ET OBJECTION DE CONSCIENCE 113 chez les peuples primitifs, dans la loi du sang qui oblige chaque membre du clan à venger les injures faites au clan ou le meurtre d'un de ses membres, sans tenir compte des droits en cause.L'on pense par le sang et les règles éthiques n'ont rien à voir à l'affaire.Et c'est le même genre de moralité de tribu que I on retrouve chez les nations modernes dites civilisées, au point que l'on peut presque chaque jour en trouver l'expression dans les journaux ou les ouvrages qui se publient.« Puisque nous n sommes en guerre, chaque citoyen est obligé de faire tout « ce qu'il peut pour soutenir l'effort de guerre.Puisque nos « jeunes sont au front, nous devons tout faire pour les appuyer.« Puisque les Allemands tuent des Canadiens et des Américains, « il faut les exterminer par tous les moyens quels qu'ils soient.» Toujours l'accent sur la tribu, le sang, la nation.Peut-on couvrir pareil propos du nom digne de justification morale ?Pour le catholique, toute nation vient de Dieu; chaque nation représente une parcelle de l'intelligence divine; et toutes les nations doivent, selon le plan divin, être unies dans le Corps Mystique du Christ.Mon sang, ma vie, ma nation ne sont pas plus précieux que n'importe quel autre.Moralement, le progrès (!) moderne nous a ramenés à la condition de 1 Europe barbare avant la venue des missionnaires.« Pour ce qui est du cas des nations que mentionne votre correspondant \u2014 France, Belgique, Pologne le conflit qui vient de se terminer n'a-t-il pas prouvé la futilité du cas qu ils ont fait de la puissance armée ?Indiscutablement, la preuve a été faite que les nations petites ou faibles ne sauraient se défendre par les armes contre les systèmes militaires des nations mastodontes.Pour la Belgique, la Hollande, la Pologne, compter sur leur minuscule puissance militaire, c est s appuyer sur un roseau déjà brisé.11 leur faut chercher d autres moyens de se défendre ; la justice et les armes de l'esprit1 ; sans cela elles seront toujours à la merci des taureaux de 1 arène internationale.Je suis bien certain que si je comptais sur ma force 1.C'est de cela que le Canada, la plus grande des petites nations dans le dernier conflit, doit donner 1 exemple, et non du service militaire obligatoire, fût-ce à raison de deux mois par année.N.D.L.R. 114 l'action nationale physique pour m'assurer la vie dans mon milieu, je ne serais pas vivant longtemps, et ceux qui gouverneraient le pays seraient les plus forts physiquement.Ainsi en est-il toujours quand les nations s'appuient sur la force militaire pour maintenir leur position.C'est un signe de barbarie que d'avoir la règle du plus fort.Et j'ajouterais \u2014 sans vouloir atténuer l'horreur des grandes souffrances que portent les petites nations \u2014 que leur droit de se défendre n'est pas absolu ou inconditionnel; il doit être établi en fonction des responsabilités quelles encourent dans l'établissement des conditions qui ont conduit à 4a guerre.« Pour ce qui est de la question de l'ordre international et des guerres, je rappelle que ce n'est pas mon point de vue que j'exposais là autant que celui de divers écrivains catholiques de réputation.Non pas que je veuille me dissocier de cette opinion \u2014 bien au contraire \u2014 mais je ne saurais m'en attribuer la responsabilité première.Elle relève, en fait, d'une autorité plus élevée que celle qu'aucun mdividu pourrait par lui-même lui conférer.Clairement et explicitement exprimée, elle constitue sous certaines réserves, la contribution de la présente génération à la théorie de la guerre et elle fut formulée par un groupe de théologiens à l'occasion dune convention tenue à Fribourg vers 1930.«Je dis que ces théologiens ont explicitement mis cette opinion à notre disposition, mais elle n'est qu'une conclusion implicite contenue dès les débuts dans la doctrine de la guerre juste et dérivée d'elle.Elle est présupposée dans la théorie qu'ont développée saint Augustin et saint Thomas, qui ne la mentionnent pas expressément.Et cela est clair surtout dans les ouvrages de De Victoria, qui a poussé plus loin les principes thomistes et chez qui ce présupposé est équivalemrr.ent ou plus vaguement exprimé presque à chaque page.Le rôle des théologiens d'aujourd'hui n'a été que d'expliciter et d'actualiser ce qui était implicite ou en puissance.« Conséquemment, vous ne pouvez accepter la théorie de la guerre juste sans tenir compte de cette présupposition, maintenant explicite.Vous ne sauriez davantage la séparer de la théorie qu\u2019une maison de ses fondations.La guerre ne peut être acceptée qu'en dernier ressert, que s'il n'existe aucun autre moyen de régler les différends internationaux ; autrement dit GUERRE ET OBJECTION DE CONSCIENCE 115 elle ne saurait devenir acceptable que s'il n'existe pas de société internationale véritable.Dès qu'il existe une véritable telle société, aucune guerre juste n'est plus possible, du moins en tant que guerre d'agression.« Se pose alors la question de fait : quand y a-t-il une véritable société internationale ?A quel moment précis de l'histoire les guerres internationales perdent-elles toute justification ?Les théologiens concernés estimèrent qu'à tout événement un tel état de chose existe de nos jours et s'exprime dans la Société des Nations, de sorte que la guerre devient un moyen illégitime de réaliser la justice internationale.Par le pacte Kellog, les nations signataires elles-mêmes mettaient la guerre hors la loi.Tout manquement à cet accord devient évidemment inexcusable, coupable.Dès que les nations ont admis l'idéal et leur devoir de le réaliser, elles n'ont plus d'excuse à s en écarter, pas plus que nous ne pouvons excuser les péchés de l'individu, qui sont aussi un écart du droit chemin.Le fait que les individus, tous les individus continuent en fait de pécher, ne rend pas le péché juste; il postule seulement la condamnation de tous les individus.De même, dès que les nations ont compris leur devoir, les négligences sont criminelles, si communes qu'elles soient.«Quant à moi, j'irais plus loin que les théologiens de Fribourg.Je ne crois pas que nous ayons eu a attendre jusqu a la Société des Nations pour avoir une véritable société internationale.Les fondements spirituels d'une telle société sont déjà dans les enseignements de Jésus et de sa doctrine de la vigne et des branches, dans le Corps Mystique : toutes les nations doivent s unir dans une seule vie surnaturelle, et il ne doit plus y avoir ni Grecs, ni Hébreux.On peut allouer un certain temps (mais pas vingt siècles) pour la réalisation de cet ideal socialement et politiquement ; passé ce temps, la guerre devient pure anarchie \u2014 sans justification morale aucune, crime contre 1 humanité et le Corps Mystique.L\u2019idéal fut en fait réalise dès 1 époque de Constantin et l'unité qu'il effectua se brisa largement sous l'effet d'un nationalisme exagéré \u2014 c'est-à-dire par le péché des nations chrétiennes contre le Corps Mystique et cela avant même les invasions barbares.Voyez les causes de la défection de l\u2019Egypte, de la Syrie, de 1 Arménie, de la Perse, 116 l'action nationale de Byzance elle-même de l'unité de foi et de charité : dans chaque cas, le nationalisme en fut la cause véritable.« De nouveau en Europe, Charlemagne réalisa l'unité.Elle fut détruite par les querelles des princes réclamant justice.Elle exista de nouveau au 12ième siècle, dans une certaine mesure, par le Saint Empire Romain.De sorte que je ne doute pas que presque toutes, sinon toutes les guerres depuis le temps de Clovis ont été injustes.Nous avons assisté en Europe à une série sans fin de guerres fratricides entre des princes chrétiens.Histoire de meurtres ! Et si à un moment donné l'une de ces nations prise en particulier pouvait être considérée comme poursuivant une guerre de défense, c'était seulement parce que 1 autre nation était la plus forte; à la génération suivante la nation en défense devenait à son tour l\u2019agresseur.Si bien que, même en jugeant du caractère défensif d'une guerre, il nous est impossible de l\u2019isoler et de l'étudier séparément du reste de I\thistoire de cette nation ; il faut la considérer comme une pièce de la politique d'ensemble de la nation.« Le dernier paragraphe de la déclaration de Fribourg apporte des points de vue intéressants sur le sujet des guerres de défense.II\tdistingue les guerres de défense morale, alors qu'une nation se bat vraiment pour son existence contre un agresseur, et les guerres de pseudo-défense où une nation, se retranchant pieusement derrière la défense de son existence même, défend en réalité ses intérêts et sa sécurité, c'est-à-dire un empire immense, généralement mal acquis, et le droit de dominer d'autres nations.Ce dernier groupe de guerres, bien que prenant les apparences de luttes défensives \u2014 grâce d'ailleurs au battage d'un sentiment nationaliste exagéré et d'une propagande mensongère \u2014 n'ont aucune justification morale.Telles furent les deux grandes-guerres mondiales numérotées I et II.Elles furent des guerres conduites pour défendre des empires et une domination mondiale par la destruction complète des rivaux.« S'il s'agit d'une véritable guerre à caractère moral (ce qu'il faut juger, ainsi que je l'ai dit précédemment, non seulement en fonction du cas isolé mais à la lumière de toute l'histoire et de la politique d\u2019une nation), il est évident qu'une nation a le droit de se défendre.Mais de telles guerres sont rares et il serait difficile d'en trouver même quelques exemples dans l'histoire CUERRE ET OBJECTION DE CONSCIENCE 117 de l'Europe.Mis en face d'une société internationale constituée, la situation reste la même que pour l'individu dans la société civile : bien qu'une nation n'ait pas le droit de se faire justice à elle-même, elle peut se défendre contre l'agression réelle.John-J.Huco, ptre.Sons commentaire Nous lisons dans YÉvangéline de Moncton (12-7-45), sous la plume de M.Léandre LeGresley, la note suivante: « Nous venons de recevoir un communiqué de Frédéricton pour annoncer que le gouvernement donnera encore plus d'attention aux programmes radiophoniques pour les écoles au coût s de la prochaine année scolaire.L\u2019on insiste sur la valeur de ces programmes pour faciliter le rôle de l'institutrice et pour intéresser davantage les élèves.Nous ne doutons nullement que ces programmes rendent de grands services à la cause de l'éducation de la province, mais nous nous demandons ave anxiété pourquoi il n'y a pas de ces programmes pour les élèves français.Tous ces programmes, au moins dix par semaine, s'adressent aux élèves de langue anglaise.Les Français des Provinces maritimes, au nombre de 250,000, possèdent également des radios, et paient des taxes qui permettent la préparation de tels programmes.Si la radio est d'un si grand secours à l'éducateur et à l'élève, les petits Français ont le droit d'en tirer profit.Lors de la réunion de l'Association des Institutrices du Nouveau-Brunswick, l'on a protesté contre le fait qu'aucun programme radiophonique ne s'adressait aux élèves français.La faute en est à Radio-Canada qui devrait nous faciliter ces programmes et au gouvernement provincial qui devrait tenir compte du fait français dans la province.Tous ceux qui s'intéressent à l'éducation dans la province devraient laisser savoir à qui de droit que nous secondons les institutrices françaises pour demander des programmes français pour nos petits Français.» Le dueî fédéral-provincial Le 6 août 1945 s\u2019ouvrait à Ottawa une conférence fédérale-provinciale convoquée par le gouvernement canadien aux fins de rajuster les relations financières et fiscales entre le pouvoir central et les divers gouvernements provinciaux.Les premiers ministres des neuf provinces ont pris place autour de M.Mackenzie King, à la table du greffier, à la Chambre des Communes.Les délégués des provinces, ainsi que la plupart des ministres fédéraux, occupaient les banquettes des députés.Les délibérations ont duré cinq jours, après quoi la conférence a été ajournée, sans avoir accompli d'autre besogne que de nommer différents comités qui se livreront à l\u2019étude minutieuse des chapitres du mémoire fédéral, un document de quelque 35,000 mots.Dans quelques semaines, en novembre très probablement, les premiers ministres se réuniront de nouveau, cette fois pour prendre des décisions capitales pour l\u2019avenir de notre pays.Le chef politique du Canada français, M.Maurice Duplessis, a fait preuve de beaucoup de sagesse et de prudence.Il n\u2019a pas fait claquer vainement les portes, ce qui lui aurait valu l\u2019odieux général.Il a reconnu, comme Canadien, la nécessité de la collaboration et de l\u2019harmonie entre les nombreux gouvernements canadiens.Toutefois, il s\u2019est affirmé carrément, avec une franchise dont nous le louons, un adversaire déterminé de la centralisation administrative, ajoutant qu\u2019il existe certains intérêts sacrés au sujet desquels les Canadiens français ne transigeront jamais.Quant au mémoire lui-même, qui contient de nom- CHRONIQUES 119 breuses propositions, M.Duplessis est d'avis que le temps est mal choisi pour les discuter, et qu\u2019il vaut infiniment mieux prendre la peine nécessaire de les étudier soigneusement au lieu d\u2019adopter des décisions hâtives.Le sujet est en effet trop grave pour céder à l'emballement et à la précipitation.Car il ne s'agit rien de moins que de reviser entièrement l\u2019économie générale de notre constitution, même si les autorités fédérales, pour s\u2019éviter des embarras, prennent bien soin de souligner qu\u2019elles préféreraient de beaucoup des accords conclus avec les provinces à des amendements à la Loi de l\u2019Amérique du Nord britannique.On les comprend aisément.Au fond, peu importe les méthodes auxquelles on ait recours, c\u2019est le résultat seul qui compte.Le but avoué du gouvernement d\u2019Ottawa, c\u2019est de rogne considérablement sur les prérogatives des provinces et d\u2019assumer des responsabilités qui relevaient jusqu'ici de leur juridiction.Nous en sommes arrivés à un point où la tiédeur est impossible; il faut faire son choix entre le régime fédératif que nous avons connu depuis 1867, même si la lettre et l\u2019esprit en ont été constamment violés, et l\u2019union législative que nos pères ont rejetée jadis et à laquelle on veut nous ramener par des biais.Le débat est d\u2019envergure et exige une conscience nette de l\u2019enjeu.Pour séduire les provinces, dont plusieurs connaissent des déficits chroniques, le gouvernement fédéral s'avance vers elles les mains chargées de cadeaux.Il promet de les aider à tous égards : rétablissement des anciens combattants, élimination des taudis, logements d'urgence, urbanisme, réadaptation industrielle, expansion des services agricoles, comités L ACTION NATIONALE VA patronaux-ouvriers de production, placements d'État, assurance-santé, aide financière pour la construction d'hôpitaux, accroissement des pensions de vieillesse, assistance-chômage pour compléter l'assurance-chô-mage, que sais-je encore ?On reste ébahi de toutes ces largesses.qui proviennent tout de même de la caisse du contribuable canadien.En échange de cette générosité suspecte, Ottawa demande aux provinces de lui abandonner les principales sources de revenus d'un Etat contemporain : l'impôt sur le revenu des particuliers et des corporations et les droits de succession.Pour permettre aux provinces de voir à l'admi-nistiation des quelques services qui resteront encore de leur ressort, le gouvernement fédéral leur accordera des subsides annuels.Nous n'entrons pas ici dans les détails de ces propositions qui sont fort habilement agencées et qui ébranleront sûrement les velléités autonomistes de certaines provinces.Nous en savons néanmoins assez pour nous rendre compte qu'il s'agit en toute rigueur de termes d'un chambardement constitutionnel et d une répartition rénovée des attributions respectives du pouvoir central et des provinces.Sommes-nous prêts à procéder à cette transformation ?Toute la question est là.Que certaines provinces voient à cette entente projetée des avantages, ce n'est pas à nous d'en discuter, encore qu'il nous paraisse chimérique de penser que la standardisation et l'uniformité arbitraires dans toutes les parties du Canada marquent un progiès économique et social.Ce qui retient notre attention, c\u2019est ce que les Canadiens français perdraient à accepter telles quelles les propositions CHRONIQUES 121 fédérales.Demandons-nous d'abord pourquoi nos représentants aux conférences de Charlottetdwn et de Québec ont travaillé sans relâche à faire triompher le principe de la fédération.Agissaient-ils par caprice ou plutôt parce qu'ils avaient la certitude de défendre les intérêts essentiels de leurs compatriotes ?Notre pays est mixte et le demeurera,\u2014 du moins tant que nous n\u2019aurons pas consenti à abdiquer.Ce n'est pas un signe de faiblesse, ce peut être au contraire une source d\u2019enrichissement.Les deux principaux groupes ethniques qui ont décidé un jour de s\u2019associer dans iégalité et dans l\u2019honneur pour fo mer ici un grand pays d\u2019Amérique possèdent une religion différente, une langue différente, une culture différente, des traditions différentes, une conception philosophique et morale de \u2019a vie, de la famille, de l\u2019Etat, irréductible l\u2019une à l\u2019autre.Dans ces conditions, comment est-il possible, autrement que par la force, de tout assimiler dans un grand tout ?Nous ne croyons pas que les Anglo-Canadiens, qui ont la légitime fierté de leurs origines, consentiraient à leur porter atteinte.Notre sentime t est identique au leur.Par conséquent, il est vain et au surplus attentatoire aux droits acquis de l\u2019une des parties contractantes au pacte fédératif, que de chercher à la priver de son indépendance dans la sphère d'action qui lui a été départie.On nous répond parfois, avec une attristante légèreté d\u2019esprit, que les vieillards, par exemple, ont les mêmes exigences et les mêmes besoins dans toutes les parties du Canada et qu\u2019il est donc ridicule de vouloir conserver aux provinces 1 administration des pensions du vieil âge C\u2019est une 122 l'action nationale opinion à courte vue.C\u2019est oublier que tout s\u2019enchaîne dans la vie d'un peuple et que céder sur un point, en apparence peu litigieux, c\u2019est compromettre l\u2019équilibre et la solidité de l\u2019édifice entier.Laissez-leur prendre un pied chez vous, ils en autont bientôt pris quatre, avertissait jadis le fabuliste, qui se révélait bon psychologue.Tout s\u2019enchaîne, venons-nous d\u2019écrire.On voit ainsi que des questions d\u2019éducation, sur lesquelles aucun compromis n'est possible se greffent à la discussion des pioblèmes du travail, et que par le détour de la formation professionnelle, Ottawa cherche à saper l\u2019autorité des provinces dans l\u2019instruction de la jeunesse.Si nous ne sommes pas constamment en garde, nous nous réveillerons un beau matin entièrement sous la coupe du pouvoir central.\u2014 Mais les provinces n\u2019ont pas d'argent, pour assurer à la population les services sociaux quelle réclame ?Comment en auraient-elles, quand le fédéral prend tous les moyens pour leur ravir leurs sources de revenus, confiant que leur indigence les inclinera à passer par les fourches caudines du gouvernement central ?La situation financière des provinces n'offre rien de particulièrement compliqué, à condition quelles ne soient pas à la fois surchargées d\u2019obligations de toutes sortes et qu\u2019elles ne puissent pas prélever les fonds dont elles ont besoin pour les assumer sans être acculées à la mendicité.Depuis plusieurs années déjà, le jeu d\u2019Ottawa est d\u2019un simplisme parfait : si vous n'avez pas d\u2019argent, je vais me substituer à votre place, et vous n\u2019avez pas d'argent, parce que je vois à tenir fermement en mains les cordons de la bourse ! CHRONIQUES 123 A la page 25 de son mémoire, le gouvernement fédéral écrit : « Étant donné, d'une part, les nécessités que nous venons d'exposer et, d'autre part, la responsabilité constitutionnelle d s gouvernements provinciaux, il importe de mieux déterminer et de mieux comprendre les fonctions qui relèvent des gouvernements fédéral et provinciaux.)) C'est bien aussi notre avis.Il faudrait qu'une fois pour toutes le gouvernement central se rendît compte qu'il émane de la volonté des provinces, qu'il n'est qu'un pouvoir constitué et qu'il ne doit intervenir que dans les matières d'intérêt international et national où les provinces seraient impuissantes à faire respecter leur autorité qu'elles consentent alors à déléguer à Ottawa.Cela, c e t l\u2019idéal, mais ne nous faisons pas d'illusions.Le projet fédéral, amendé ou non, sera bientôt adopté.Dans une conférence de presse, notre ministre de la Justice, M.Saint-Laurent, qui est un fidèle serviteur des idées centralisatrices et au demeurant un politicien d'une certaine naïveté, avouait que quelles que soient les divergences de vues ou les objections des provinces, le projet d'Ottawa serait néanmoins appliqué.La conférence fédérale-provin-ciale, dont la première phase s\u2019est déroulée au début d'août, ne serait donc qu'un trompe-l'œil, sans grandes conséquences pratiques.Rien n'empêchera M.King de saboter la Confédération.Toutefois, en dernier ressort, une opinion vigilante et agressive ferait peut-être réfléchir le politicien qui est en lui.Dans ces conjonctures, nous ne devons perdre aucune occasion de faire connaître notre dissentiment.Il faut spécialement que M.Duplessis se fasse, dans le rôle officiel et historique qui 124 l'action nationale est le sien, le champion de l'idéal autonomiste.Il a, dans le passé, donné de multiples preuves de sa compréhension de la division des pouvoirs au Canada.Qu\u2019il ne faiblisse pas et qu'il ait la force nécessaire pour repousser le plat de lentilles qui lui est offert.C'est la seule chance que nous ayons de faire échec à ce nouvel attentat.Jean Nicolet.Le rationnement de la viande Les fumées de la bataille électorale ne s'étaient pas encore dissipées que le gouvernement fédéral annonçait son intention de rationner la viande et les conserves.Beaucoup de gens se sont étonnés de cette décision, maintenant que la guerre d'Eu-lope est terminée.La vérité, c'est qu'il importe de nourrir les populations affamées de là-bas.Cette préoccupation est légitime et d'inspiration chrétienne; il vaut mieux en effet apporter aux déshérités de la terre des aliments et des vêtements que des obus et des bombes atomiques.Ce qui nous intrigue, c'est que les autorités aient attendu apres les élections pour annoncer ce nouveau rationnement.Les besoins étaient-iis moins urgents avant le 11 juin ?Au cours de la campagne électorale, les ministres auraient eu une belle occasion de faire l'éducation de la population sur les misères endurées par des millions d'Européens et sur la nécessité d'y porter remède dans la mesure de nos ressources.Pourquoi le gouvernement ne nous a-t-il pas instruits à cet égard ?Dame, il fallait d'abord gagner les élections et pour y arriver, comme d'habitude, il importait de cacher les véritables problèmes et se livrer au chantage et à l'intimidation.C\u2019est ainsi que se passent les choses dans la « démocratie » canadienne où domine /e oarti unique dit libéral ! CHRONIQUES 125 Victoire, tu n\u2019es qu\u2019un nom .Au début de mai, l'Allemagne admettait son irrémédiable défaite.Le 8 du même mois, les Canadiens célébraient la victoire et le premier ministre, M.Mackenzie King, déclarait au nom de tous : « We rejoice in the final victory over Nazi Germany, for which we have all striven so hard and so long.» Trois mois plus tard, le Japon capitulait à son tour.C'était le 15 août, fête de l\u2019Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, reine de la paix, pour ceux qui veulent le remarquer.Au Canada, autre jour de réjouissances.Ainsi qu\u2019au 8 mai, les citoyens se sont répandus dans les rues pour acclamer ce nouveau triomphe.Accrochés à tous les mâts, des drapeaux étrangers chantaient dans la brise que nous avions gagné la guerre.L\u2019un des réseaux de Radio-Canada, français de nom, bilingue de fait, n\u2019en finissait plus de réitérer le Te Deum.Deux fois donc, en d\u2019éclatantes manifestations, les Canadiens se sont réjouis de l\u2019écrasement de leurs ennemis et de la gloire de leurs armes.Avec excitation, ils ont célébré le double armistice de 1945.A les voir si joyeux et si fiers, on pouvait croire que leur pays s\u2019était acquis d\u2019extrêmes avantages et qu\u2019il avait établi dans le monde la paix perpétuelle.Est-ce bien le sens de notre victoire ?Il s\u2019en faut.Le peuple, grand enfant, ne demande qu\u2019à se réjouir aux jours de commande.On l'a fait battre sans qu\u2019il sache trop pourquoi.On l\u2019assure qu'ri a gagné.On marque une date à son triomphe et les réjouissances populaires se déchaînent aussitôt.Les Cana- 126 L ACTION NATIONALE diens, à deux fois, ont exulté dans les rues en fête.11 faudrait, tout de même, en chercher les raisons, s\u2019il s\u2019en trouve.Si c\u2019est le rôle constant du Canada de veiller sur le monde et de sauver l\u2019Empire britannique, le calendrier se remplira de fêtes d\u2019armistice.Depuis 1918, le pays célèbre sa première victoire sur l'Allemagne et la fin de la première grande guerre.Cette fête a inspiré au poète des gueux, Jean Narrache, une pièce qui reste de circonstance.C\u2019est peut-être l\u2019explication la plus profonde que nous possédions sur notre participation aux guerres mondiales et sur les réjouissances qui les suivent.D\u2019après Hugo, le poète n'est-il pas un voyant ?Et ne sait-il pas, mieux que les autres philosophes, révéler les causes lointaines ?Relisons donc ces vers illuminés sur « la fête de l\u2019armistice » : «.C\u2019est toujours pas moé qui s\u2019oppose « à penser aux brav\u2019s qui sont morts « en Franc\u2019 sans savoir pour quell\u2019 cause ! « Y\u2019avaient trop d\u2019cœur, c\u2019est leu seul tort.« Ah ! y\u2019en est mort des bell\u2019s jeunesses ! « Ah ! pauvr\u2019s garçons tout pleins d\u2019av'nir « Vous êt's partis beurrés d\u2019 promesses, « Vous êt\u2019s partis pour pus r'venir ! « Pauvr's p\u2019tits ! y vous ont fait accroire « qu\u2019 vous protégiez la société, « l\u2019Foyer, la Patrie ! c\u2019était d\u2019z\u2019histoires ! « Vous croyiez qu\u2019c\u2019tait la vérité ! CHRONIQUES 127 « Y'été ben beau votr' sacrifice « mais ben inutil', pauvr's enfants ! « Y' a pus d'foi, pus d'mours, pus djustice: « Le monde est plus pourri qu'avant !.)) Cette poésie populaire, d'allure pessimiste, se rapproche beaucoup plus de la vérité que les discours officiels.En théorie, nous avons gagné la guerre.Où est notre victoire ?Quels avantages en tirons-nous ?Où sont nos sujets de réjouissances ?La justice est-elle à jamais restaurée dans le monde ?Les Canadiens entrent-ils dans une ère de bonheur et de prospérité ?En réalité, le Canada remporte une victoire vide.Il a défendu avec désintéressement les intérêts d\u2019autrui.Il lui reste des tombes en pays étrangers et des dettes éternelles.A peu près aucun des prétendus buts de guerre qu\u2019il s\u2019est assignés après coup n\u2019est atteint ; la situation internationale demeure aussi pleine de dangers qu\u2019auparavant et la situation intérieure est plus mauvaise quelle l\u2019était.En dépit des motifs élevés et vertueux qui ont pu être donnés, la seule raison qui a conduit le Canada à déclarer la guerre à l\u2019Allemagne le 10 septembre 1939, c\u2019est son association avec l\u2019Angleterre.L\u2019écrasement du nazisme, la sauvegarde de la liberté, le triomphe de la justice, la croisade pour la civilisation chrétienne ne sont que d'honorables prétextes invoqués après le fait et de spéciaux stimulants pour ceux qu\u2019il fallait conduire au combat.Ottawa n'avait qu'un but de guerre : conserver l\u2019hégémonie de la Grande-Bretagne en Europe et défendre la domination britannique à travers le monde.C\u2019était le but inavouable.Il serait donc indiscret d\u2019en parler ici et il convient 128 l'action nationale plutôt de rechercher si les buts de guerre avoués ont été atteints.On a fort abusé de la civilisation chrétienne.Il fallait terrasser le nazisme, nouvelle forme de barbarie ennemie de toutes les religions.C'est fait.Mais qui domine maintenant l'Europe ?C'est la Russie.De toutes les nations européennes, la nation russe est celle qui a le moins subi l'influence de la civilisation chrétienne.Plus que le nazisme et le fascisme réunis, et depuis plus longtemps, le communisme combat la foi en Dieu et multiplie les martyrs.Il resserre maintenant son étreinte sur des pays libres auparavant de professer la religion de leur choix.Au triomphe de la Russie, en une seule année, sous le plan de l'Aide dite mutuelle, le Canada a contribué près de 25 millions.Ce n\u2019était peut-être pas l\u2019effet cherché; mais ces millions ont aidé efficacement à déraciner la civilisation chrétienne dans les Balkans et sur les rives de la mer Baltique.Voilà donc un but de guerre qui n\u2019a pas été réalisé.Il est vrai que, depuis que la force et le succès sont passés du côté des nations unies, il en est assez peu question.La liberté des peuples et la justice dans les relations internationales sont-elles restaurées ?Il n'en est rien.Les querelles et la spoliation subsistent partout.Quand les troupes allemandes déferlent de la Silésie vers Varsovie, le Canada sonne l\u2019appel aux armes; quand les troupes russes occupent et gardent la moitié du territoire polonais, le Canada juge l\u2019heure venue de faire la paix.L\u2019injustice commise envers cette première alliée interdit au Canada de rappeler trop haut l\u2019attitude chevaleresque qu\u2019il avait empruntée.Du moment que l'Empire britan- CHRONIQUES 129 nique est sauf, la liberté des peuples, la justice et même la démocratie deviennent pour Ottawa choses secondaires.On nous a invités parfois à combattre pour la libération de la France.On a même prétendu qu'il nous incombait de sauver la civilisation française en péril.S\u2019il y avait eu là-dedans une ombre de sincérité, cet appel aux sentiments aurait pu porter.Mais comment croire que ceux qui s\u2019évertuent ici à nier le fait français puissent sérieusement nous exhorter à combattre pour la France et sa culture ?Nous savons trop bien que, si un conflit mettait aux prises Londres et Paris, on nous enjoindrait, sans égard pour la cause, de soutenir vaillamment l'Empire britannique.Le Canada n\u2019a pas mis son drapeau en berne lorsque la flotte impériale a massacré quelques milliers de marins français à Mers-el-Kébir.Tout récemment encore, des troupes britanniques sont intervenues en Syrie et au Liban pour en chasser la France en dépit de droits séculaires.Il n'est pas à notre connaissance que le Canada ait protesté à Londres.Enfin, malgré l'Entente cordiale et malgié la participation à une guerre commune, la France a été traitée comme une puissance de second ordre par ses alliés et elle doit reconquérir d'arrache-pied la place qu'elle occupait dans le monde.Si vraiment le Canada a combattu pour la France comme il a été dit, on tarde beaucoup, dans les grandes capitales, à reconnaître la victoire canadienne.Mais il n'y avait rien d'autre, en cette assertion, qu\u2019un attrape-nigaud qui a bien fonctionné.Quand les Allemands ont déclenché leur guerre « fraîche et joyeuse )), les gouvernements à Ottawa 130 l'action nationale ont opté pour la participation « libre, volontaire et modérée».Le temps a fait bon marché de ces formules trompeuses.Guerroyant pour l'Angleterre et l'Empire, le Canada a couru au-devant du danger.Il aurait pu rester neutre comme l'Irlande, aussi longtemps que les États-Unis du moins.Mais il fallait aller au-devant de l'ennemi.comme Dollard.C'est pourquoi, sans provocation, sans « casus belli », le gouvernement fédéral a décrété l\u2019état de guerre entre le Dominion et le Reich allemand.«Qui aime le danger périra ».Le Canada est venu à deux doigts de sa perte après la chute de la France et c'est à ce moment que la guerre des autres est devenue « notre guerre ».On put alors proclamer: « From the gray Atlantic to the blue Pacific the Canadian people have fashioned a way of life that is good, a way of life for which they are fighting ».Il y avait un meilleur moyen de sauvegarder notre mentalité et notre mode de vie, c\u2019était de nous mêler de nos affaires.Ce moyen, trop simple et trop peu coûteux, fut rapidement écarté.Le Canada voulut délibérément avoir des ennemis et résolut de sauver l'univers, terme synonyme de l\u2019Empire britannique à Ottawa.S\u2019étant jeté dans le péril le plus grave, le pays en sort, par hasard ou par miracle, affaibli en hommes, chargé de dettes et de problèmes, économiquement déséquilibré.Échapper au pire après l\u2019avoir couru, c'est la victoire.Cette victoire a coûté au Canada la vie de 40.000 jeunes Canadiens et, en argent, tout près de dix-sept milliards.Ces morts ont été sacrifiés à l\u2019Angleterre et c'est en grande partie pour elle que ces milliards ont été dépensés.L\u2019unique but de guerre étant d'em- CHRONIQUES 131 pêcher la liquidation de l'Empire britannique, c'est à ce compte qu'il faut inscrire le sang versé et l'argent dépensé.D'autre part, la Grande-Bretagne rentre en possession de ses colonies perdues en Afrique et en Asie et elle exige des réparations de l'ennemi.Le Canada n a aucun territoire à recouvrer, pas même le Labrador.Il n'attend d'avantages de personne.Il assume, au contraire, de nouvelles obligations internationales.Il portera un fardeau de dettes épuisant pendant des années.Aux cris factices d'une victoire sans avantage, se mêlent les plaintes des contribuables et des sanglots de deuils.Les Canadiens, tous ensemble, en ont pour longtemps à payer leur victoire à la Pyrrhus.Pour leur part, les Canadiens français ne retirent rien de leur participation à la guerre.En 1774, pour inciter nos ancêtres à soutenir sa cause contre ses colonies récalcitrantes, l'Angleterre leur accordait un régime plus généreux sous le nom de l'Acte de Québec.Cet heureux précédent n'a pas inspiré la majorité anglo-canadienne lorsqu'elle a imposé la guerre pour l'Empire à la minorité française.Elle aurait pu dire avec fair play : « Compatriotes de langue française, nous vous demandons pour l'Angleterre qui nous est chère la vie de vos enfants et l\u2019obole des pauvres que vous êtes.Mais vous ne nous vaincrez pas en générosité.Nous reconnaissons vos justes griefs.Désormais vos minorités dans les provinces anglaises pourront librement vivre leur vie nationale; elles cesseront de payer des taxes pour des écoles publiques qui ne leur servent pas et elles enseigneront leur langue et leur religion comme il leur plaira.Nous admettons honnêtement que votre province- 132 l'action nationale mère, Québec, est constituée en réserve.Nous reconnaîtrons désormais que le pays est bilingue d'un océan à l'autre et que le Québécois est partout dans sa patrie au Canada.Nous concédons que vous n'avez pas votre part des emplois publics, même que vous en êtes systématiquement évincés.Nous vous donnons l\u2019assurance que, dès le premier jour de la guerre, cette situation cessera.Nous acceptons ce droit naturel et constitutionnel que vous avez de vous développer selon votre mentalité propre et nous nous engageons à le respecter dans la législation et dans nos comportements.Nous vous prions d\u2019accepter en cette guerre qui sera coûteuse et sanglante « T égalité de sacrifices », mais nous ne pourrions faire cette demande sans honte à moins de vous accorder d'abord la pleine égalité de privilèges ».Ce discours n'a pas été tenu.Au contraire, pendant la guerre, la liste des griefs canadiens-français s'est allongée.Un amendement à la constitution a faussé le mécanisme d'une équitable représentation à la Chambre des Communes.Contre toutes les promesses, la conscription a été appliquée.A un peuple de salariés, on a imposé des taxes sur le revenu si radicales qu'il ne lui reste plus qu'à vivre au jour le jour.La province de Québec, qui paye le tiers des impôts fédéraux, n'a pas été exemptée du don des milliards à des pays auxquels elle doit un peu moins que rien.Les usines de guerre ont accéléré l'exode rural et accru le pourcentage de la population uibaine.On a constitué l'armée féminine et on a recruté partout des ouvrières sans égard pour les principes familiaux et sociaux.Lorsqu il s est agi d instaurer les allocations familiales, on a eu soin de recourir au CHRONIQUES 133 taux décroissant sous le prétexte que la culotte de l\u2019aîné pouvait servir «au petit dernier».Des compagnies d'État ont été établies dans lesquelles la part des Canadiens français était à peu près nulle.Dans l'armée, le français a été systématiquement banni et a été considéré tout au plus comme une langue propre à êtie parlée entre troupiers.Le service militaire, volontaire plus ou moins et contraint pus que moins, est devenu une vaste entreprise d\u2019assimilation.Toute l\u2019autorité que pouvaient conférer les mesures de guerre a été mise en œuvre pour battre en brèche l\u2019autonomie provinciale.Malgré la soumission patiente du peuple, malgré la précieuse participation de nos agriculteurs, de nos ouvriers et de nos militaires à la guerre, malgré le zèle de nos nombreux « collaborateurs », nous avons été injuriés par maintes publications amères et par plus d\u2019un discoureur.Enfin, la guerre est à peine finie qu\u2019il est question d'établir le service militaire en permanence et de perpétuer une mesure qui dissocie la famille.Ce bilan rapide reste encore incomplet et, la preuve, c\u2019est qu\u2019on y chercherait vainement des sujets de réjouissance pour la célébration de l\u2019armistice.Si ce n\u2019est de sortir du danger dans lequel il s\u2019était aveuglément jeté, le Canada ne retire aucun avantage de la victoire.La civilisation chrétienne voit debout devant elle un Attila plus redoutable que le premier.La liberté des petits peuples et les droits des minorités sont des notions historiques perdues.La justice est le jouet de la force.La paix n\u2019est en rien assurée et la défiance préside aux relations internationales.Les buts de guerre proclamés par notre pays sont mis au rancart comme de passagères velléités.Aux Cana- 134 l'action nationale diens, il reste des deuils et des taxes.Les Canadiens français, en particulier, ont vu s'allonger la série de leurs griefs.La situation internationale demeure aussi inquiétante qu'à l'époque de Munich et, au Canada, « l'unité nationale )) est à refaire.Où sont nos sujets de réjouissances ?Victoire, tu n'es qu'un nom ! Dominique Beaudin.Le chemin de Damas ?Henry Torrès, avocat célèbre au Barreau de Paris, devenu depuis la guerre directeur de l'hebdomadaire France-Amérique, se vante fréquemment d'être gaulliste jusqu'à la garde.C'est dire qu'il approuve des deux mains les procès et les exécutions qui ont cours en France et dont nous entretenait en juin dernier notre excellent collaborateur Dominique Beaudin, dans un article piquant et allègre qui n'est pas passé inaperçu.Or, voici que M.Torrès lui-même paraît s'inquiéter des conséquences pour la France d'une politique de vengeance.11 écrit notamment ceci : « Si nous éprouvons une sorte de souffrance physique, chaque fois qu'un lampiste paie pour le Comité des Forges, un Brasillach pour un Maurias et un Lejeune pour un Montigny ou un Prouvost, nous ne repoussons pas l'idée d upe amnistie implicite, étendue, sous le signe nécessaire de la réconciliation nationale, à tous ceux qui ont failli à l'intelligence ou au courage, sans manquer à l'honneur.On ne construit pas, en effet, une politique sur le souvenir d'indignations légitimes et de saintes colères.» La vérité se fait jour après de longs cheminements.A beaucoup de Français qui se sont consacrés à l'œuvre néfaste de salir leur patrie à l\u2019étranger, il faudrait rappeler le mot très juste de Biron à Henri IV, alors que ce dernier, désespéré, songeait à partir pour l'Angleterre: «Sortir de France seulement pour vingt-quatre heures, c\u2019est s'en bannir à jamais.» CHRONIQUES 13 5 Deux anniversaires Le mois de septembre a fourni l'occasion à ceux qui savent se souvenir de souligner deux dates importantes de notre histoire: le 111e centenaire de naissance de Louis Joli jet et le XXVe anniversaire de fondation des Semaines sociales du Canada.Il n'v a évidemment entre les deux événements aucun point de contact, sauf qu'ils peuvent tous deux apporter de salutaires leçons de fierté.Les journaux ont donné d'amples détails sur ces deux célébrations.Nous ne voulons ici que les marquer d'un trait, puisque notre revue est d'abord et avant tout consacrée à tout ce qui ajoute à notre patrimoine catholique et français.Louis Jolliet possédait ces qualités de vision, d'audace, de persévérance, qui ont permis à nos ancêtres d'ouvrir tout un continent à la civilisation.Il était taillé dans cette belle étoffe de courage tranquille et de hardiesse résolue.Ce qui nous retient peut-être davantage, c'est qu'il était lui-même né en Nouvelle-France, né à Québec, selon le titre du beau livre qu'écrivait à son sujet notre cher et grand Alain Grandbois.Sir Thomas Chapais a eu raison d'écrire, au début de notre siècle, que « la gloire de Louis Jolliet est une gloire bien canadienne.Le découvreur du Mississipi naquit à Québec, il reçut son instruction à Québec, il se forma aux lettres et aux sciences à Québec, sa culture intellectuelle se fit exclusivement à Québec, cinquante ans à peine après la fondation de la colonie.Et il devint sans conteste l'un des hommes les plus remarquables de l'Amérique septentrionale au XVI le siècle.Son histoire nous montre ce que pouvait être ici, pendant le règne du grand roi, la carrière d'un Canadien né, grandi et instruit sous le ciel de la Nouvelle-France.» Plusieurs institutions ont tenu à s'associer pour rendre à ce Canadien illustre l'hommage qui lui était dû; un concours d'histoire permettra aux collégiens et aux adultes de se familiariser avec cette grande geste française et de mieux connaître l'atmosphère exaltante de l\u2019époque.Il faut toutefois féliciter plus particulièrement la Société d'Histoire régionale de Québec, qui a pris 1 initiative de ces diverses manifestations et a su les mener à bonne fin. 136 l'action nationale Les Semaines sociales du Canada sont nees de la pensee sociale et du zèle apostolique du R.P.Papin Archambault, s.j., que la Ligue d Action nationale s'honore de compter parmi ses directeurs de la première heure.Il y a vingt-cinq ans, soit très peu de temps après la première guerre mondiale qui avait jeté beaucoup de confusion dans les esprits, il était opportun d'établir un programme économique et social fondé sur des principes sûrs, puisés aux sources de 1 enseignement pontifical.Le Père Archambault, d\u2019une activité toujours inlassable, sut s entourer de collaborateurs animés de soucis élevés et d une volonté de restauration chrétienne.Les Semaines sociales étaient nées.Depuis lors, elles ont dispensé partout leur enseignement^ Des spécialistes de notre milieu canadien-français ont recherché des applications, concrètes et adaptées à nos exigences locales, des données générales de la science sociale catholique, qui a connu une telle expansion depuis la lumineuse encyclique Rerum Novarum, complétée quarante ans plus tard, en 1931, par Qua-dragesimo Anno.Au moment où le fascisme de droite en Allemagne et en Italie et le fascisme de gauche en Russie soviétique, tous deux également totalitaires, également matérialistes, également négateurs des valeurs spirituelles et des libertés essentielles de la personne humaine, cherchaient à se diviser le monde, les catholiques s'employèrent à faire triompher une saine hiérarchie des valeurs, à établir un équilibre nécessaire entre l'autorité et la liberté, à ne pas sacrifier la justice pour 1 ordre ou l'ordre pour la justice.Tâche ardue, nécessaire, toujours à poursuivre, même dans une province qui se dit et se veut catholique.\t.Un quart de siècle, c'est une étape importante dans la vie d'un mouvement de pensée.Les Semaines sociales du Canada sont devenues une institution permanente et nous savons que leur disparition serait pour nous un coup très dur.Nous n avons pas à redouter une semblable éventualité.Plus vigoureuses que jamais, elles entendent continuer une œuvre dont les bienfaits ne se comptent plus.R.D. CHRONIQUES 137 Courrier des lettres Bonheur d'occasion Un beau, un très grand roman, le seul peut-être qui ait réussi ce tour de force de faire l'unanimité élogieuse de la critique.Un roman tel que nous n'eussions pas osé en espérer un semblable au Canada français.Un roman qui nous est offert par une jeune femme manitobaine, nouvel exemple de notre vitalité intellectuelle.Mais ce n est pas le lieu d échafauder une thèse, mais bien plutôt d\u2019inscrire quelques réflexions en marge de l'œuvre remarquable de Gabrielle Roy.Pour son premier ouvrage publié, cet écrivain n a pas redouté une entreprise de longue haleine; plus de cinq cents pages d un texte suffisamment serre pour raconter une tranche de vie s'étendant sur quelques semaines seulement, dans un quartier ouvrier, Saint-Henri, et centrée autour d'une seule famille, les Laçasse.C'est peu de dire que jamais l'intérêt ne faiblit; au contraire, il s\u2019accroît de chapitre en chapitre, au fur et à mesure que se développent, en un tout organique d une admirable composition, les étapes douloureuses et cocasses d'un destin comme tant d\u2019autres.Rien ne me convainc davantage des dons exceptionnels de Gabrielle Roy que cette aisance à se mouvoir en pleine pâte humaine, que ce souci d équilibré entre les pauvres joies et les détresses quotidiennes des êtres.Le sujet qu elle avait choisi se prêtait à un vulgaire mélodrame où Margot eût volontiers pleuré ou à une charge humoristique. 138 l'action nationale Bonheur d'occasion n\u2019est ni l\u2019un ni l'autre ; on décèle constamment chez l\u2019auteur un respect infini de ses personnages, cette affection intelligente et avisée pour les hommes et les femmes nés de son imagination, par laquelle s\u2019affirment les plus grands.Il ne s\u2019agit pas de s'attendrir ni de se divertir, mais de transposer la vie, sans aucune trahison, sans aucune collusion.Cela, qui est le plus difficile, Gabrielle Roy 1 a accompli avec une maîtrise qui déconcerte.Nous sommes en hiver, pendant les mois de ce qu\u2019on est convenu d'appeler la drôle de guerre, alors que le conflit déclanché avait eu peu de répercussions chez nous et n avait pas encore mis fin au chômage chronique dont souffrait notre classe ouvrière depuis une dizaine d\u2019années.Par l\u2019aînée qui travaille au comptoir dans un magasin de .5, .10, .15, par Florentine, jolie et menue, petite fleur grêle poussée en un sol ingrat, nous pénétrons dans la famille Laçasse.Le père, Azarius, occupe tour à tour de petits emplois qui ne lui permettent pas de faire vivre convenablement sa femme, Rose-Anna, enceinte d un douzième enfant.Toute cette marmaille se débat héroïquement contre la misère.Le fils Eugène s enrôlera pour apporter quelques dollars chaque mois à la famille.Le petit Daniel, qui a manqué des soins élémentaires, ira mourir dans un hôpital.La silencieuse et douce Yvonne avouera désirer se faire religieuse.Les autres se perdent dans le magma familial.Et Florentine, après des aventures douloureuses, épousera Emmanuel Létourneau, sans qu il sache jamais qu elle a aimé jusqu\u2019à la faute le dur et hautain Jean Lévesque. CHRONIQUES 139 Que de morceaux de bravoure, de couplets à 1 emporte-pièce, Gabrielle Roy a su éviter! Elle frôle constamment l'écueil, sans jamais perdre le fil de son intrigue, sans dévier de la ligne de conduite qu elle s\u2019est tracée.On me dit qu'elle a voulu vivre au milieu de ses personnages, qu'elle les a observés de son œil sagace pendant des jours et des jours, afin de respecter pleinement leur vérité.Ce scrupule, qui indique une probité exemplaire, ne me toucherait pas tellement, si nous ne lisions aujourd'hui que des pages rédigées selon 1 esthétique myope et pseudoscientifique des réalistes.Il n en est rien.La famille Laçasse existe-t-elle en chair et en os?Il n'importe.Ce que nous savons de science sure, c est qu elle existe à jamais en nous, qu'elle a reçu du romancier le don de dépasser le terme de son existence humaine.On hésite à découvrir dans Florentine ou dans sa mère Rose-Anna la figure centrale de cette histoire.Nous pénétrons peut-être mieux dans la psychologie de la première, nous participons davantage a ces débats qui se livrent dans son cœur ulcéré.Mais c'est Rose-Anna qui assure l'équilibre de l'ensemble, qui forme la clef de voûte de 1 edifice.Ses vertus simples, son fanatisme familial, son souci de la durée, son courage sans faste et sans phrases, tout cela est rendu avec un relief saisissant.D autant plus significatif, qu'il s'oppose à l'incapacité de son mari, Azarius, brave homme impuissant a s adapter aux événements, fait pour une vie moins cahotée, beau parleur que 1 abandon force de son metier a complètement déclassé.Le couple Laçasse évoque, à l'échelle ouvrière, le couple Pasquier.Florentine exprime en elle-même et bien à son 140 l'action nationale insu tout 1 orgueil, l'énergie, le besoin d\u2019amour, de la petite bonne femme pour qui la vie a été rude, qui se sent écrasée par un atavisme de misère et un complexe social dont il lui paraît aussi diffcile de s évader que d'une prison Sa faiblesse passagère pour Jean Lévesque, c'est aussi le besoin de s'afFrmer, de se convaincre quelle n'est pas condamnée, elle aussi, une existence étale, sans incidents.Et ce Jean Lévesque, dont 1 on saisit moins les traits, marque lui aussi une volonté de reconquête.Quand, le soir, appuyé au parapet de Saint-Henri, il serre les poings, nous comprenons avec lui qu'il escaladera un jour la montée qui le sépare de Westmount.Peu de gens possèdent dans leurs désirs cette lucidité, cette dureté, mais on les retrouve néanmoins dans un état plus confus.Bonheur d'occasion mériterait une étude d'envergure.Il faudrait citer ici et là quelques passages qui révèlent des dons admirables.Certaines scènes se gravent à jamais dans notre esprit: les préparatifs pour 1 excursion à la campagne, chez les parents de Rosa-Anna qui, « cousait pour la fête, en se privant même de chanter pour ne pas effrayer sa joie»; la course solitaire et éperdue de Florentine à travers les rues, tellement désireuse de se prouver que ses appréhensions sont vaines; la visite de Rose-Anna à l'hôpital; le déménagement; la conversation déchirante au cours de laquelle Azarius annonce à sa femme que lui aussi, il vient de s'enrôler pour lui permettre de manger à sa faim, elle et les petits; le départ d Emmanuel pour 1 Europe.On pourrait continuer ainsi longtemps et je me rends compte combien cette enumeration est arbitraire.On ne peut en effet rien CHRONIQUES 141 isoler dans la trame serrée de ce récit.A chaque page, c'est une observation d\u2019une vérité criante, c'est l'analyse habile d'un sentiment inexprimable, ce sont quelques lignes qui nous font éprouver toute la poésie insoupçonnée des êtres simples, plus exactement toute la poésie authentique, de la plus belle qualité, qui jaillit de la plume, toujours réservée, de Gabrielle Roy.Un rapprochement s'impose, et 1 on n a pas tarde de le faire, entre Bonheur d'occasion et Au pied de la pente douce.Le roman de Lemelin est plus caricatural, il témoigne d\u2019un grossissement voulu, il manifeste aussi des intentions unanimistes plus ou moins conscientes chez son auteur.Gabrielle Roy aime mieux ses personnages et cela fait toute la difference du monde.Elle recherche moins le pittoresque, le morceau à effet, si réussi qu'il soit presque toujours chez Lemelin.Elle s\u2019est penchée avec sollicitude sur des êtres rudement secoués par la vie et elle a voulu se faire l\u2019interprète de leurs espoirs comme de leurs détresses.On peut rire à certains passages, mais c\u2019est un rire de même essence qu'à certains tableaux de Fridolin: un rire près des larmes.Car il y a trop de vérité, trop d\u2019accablement aussi, pour se permettre un franc éclat de rire.Nous sommes en face d'hommes et de femmes de notre sang, voués à un destin médiocre, et un cœur canadien-français bien placé ne peut pas ne pas s'émouvoir devant des misères qu'il sait être le partage d'un grand nombre parmi les siens.Qu\u2019on m'entende bien: Gabrielle Roy est une artiste trop sensible, trop intelligente, pour avoir versé dans le roman à thèse.Elle ne démontre rien, elle a fait voir simplement ce que ses yeux ont vu, ce que nous tous, nous avons vu à maintes reprises, 142 l'action nationale mais ce qu elle seule pouvait traduire dans une œuvre de grande classe, une œuvre qui fait envisager l'avenir avec espoir.Quand un petit peuple de trois millions d habitants, en dépit de toutes les traverses et des epreuves auxquelles un autre moins bien trempé eût succombé, compte parmi la génération de ses romanciers de moins de quarante ans un Robert Char-bonneau, un Roger Lemelin, un Rex Desmarchais, une Gabrielle Roy, il peut prouver une légitime fierté.Il na pas souffert, il n'a pas vécu en vain.Les Hypocrites On ne présente pas Berthelot Brunet à des lecteurs canadiens-français.Qui ne connaît ce chroniqueur disert, d une érudition déconcertante et hétéroclite, qui a signé dans la plupart des journaux et revues de notre province des billets et des articles de critique ?J avoue ne pas toujours goûter cette prose sautillante et tarabiscotée, avec d\u2019incessantes reprises et des contradictions plus ou moins conscientes, cette prose qui fait des grâces et minaude comme une vieille coquette toujours désireuse de plaire sans se donner.Certaines afféteries de style heurtent comme des blessures personnelles et le ton du monsieur qui veut scandaliser à tout pris devient tôt agaçant.C\u2019est du bourgeoisisme à rebours, et le plus détestable, car on y sent trop le désir de briller, ne serait-ce que par ce que d autres taisent, non pas tellement par hypocrisie, mais par un légitime souci de distinction et de dignité.Pourquoi serait-il plus noble d exposer ses tares que ses vertus ?Si ce n\u2019est qu'à ce compte-là qu'on devient affranchi.Les livres de Berthelot Brunet posent tout le CHRONIQUES 143 problème de la sincérité, problème capital pour les écrivains français contemporains.Gide et Mauriac ont dit là-dessus des choses très importantes.Brunet veut voir partout du trompe-l'œil, du chiqué, du toc, en un mot de l'hypocrisie.Aux fins de sa démonstration, il n'hésite pas à confondre piété et bigoterie, probité et scrupule.Ce qui est, on 1 avouera, assez injuste.De quel droit censure-t-il les gestes, les actes, jusqu\u2019aux pensées secrètes de ses semblables ?Qui lui a conféré ce redoutable magistère ?On aimerait le savoir Qu'il faille débrider certaines plaies, d'accord, mais est-il nécessaire de ne voir dans le monde et les hommes que des plaies ?C'est une curieuse déformation de l'esprit qui fausse toutes les perspectives.Le premier tome des Hypocrites porte le sous-titre de La folle expérience de Philippe.On ne le lit pas sans intérêt, bien au contraire.Ce roman, qui est une tranche de vie à peine transposée et l'on croit même à l'occasion découvrir des personnages bien connus (mais c\u2019est un jeu auquel nous ne voulons pas nous livrer)' révèle une psychologie très déliée, très sûre d\u2019elle-même dans l\u2019art de démêler les mobiles complexes qui poussent un être à agir.Le texte est serti d\u2019aphorismes d\u2019une grande vérité, d\u2019observations qui vont loin dans la connaissance des détours du cœur humain.Philippe est un jeune homme timide et orgueilleux, qui brûle de s'affranchir des conventions reçues et qui croit entrevoir un débouché à sa nature instable dans le cynisme.Très jeune, il méprise son père, un brave homme vaniteux et d esprit assez court, pour la simple raison qu'il est son père.La littérature, 144 l'action nationale qu\u2019il absorbe comme d'autres engouffrent des cachets d'aspirine, contribue à lui mettre dans la tête l'idée saugrenue qu il est un être d'essence supérieure et par consequent bien au-dessus de ces bourgeois qui ont peur de se rendre au bout de leurs passions.Quand son père se meurt et qu'il s'en va quérir un médecin, il s'arrête en route à une taverne.« Philippe regardait l'heure et se donnait encore du répit.Des larmes lui venaient, au souvenir de son été Baudelaire, le soleil sur le lac agrandi, surtout les soirs roses, lorsqu'au bout des terres, le train pleurard et romance étirait avec lui toutes les plaintes et les nuages de l\u2019horizon violet )) Pour s'affirmer à lui-même qu'il existe pleinement, il ne trouve rien de mieux à faire que de se rendre à un lupanar, en participant sans doute au cliché romantique et combien désuet de la prostituée à l\u2019âme éblouissante de pureté.Un joli petit salaud, ce Philippe ! Comme les fruits passent la promesse des fleurs, toute la vie de Philippe sera une descente aux enfers.Non pas pour des motifs métaphysiques ou mû par une inflexible fatalité, comme l'enfant Rimbaud, mais tout simplement parce qu'il est le peu enviable détenteur d'une âme dégradée.Il salit tout ce qu'il touche.Son amitié est toujours intéressée; elle lui sert ou à exploiter ses amis qu\u2019il tape sans aucune vergogne ou à se venger des bienfaits qu'il en a reçus.Quant à l'amour, on imagine assez de quelle façon ce bonhomme en use.Non content de s\u2019assouvir chez les filles, il aime jeter le trouble dans l'âme des femmes de ses amis, sans même consentir à les aimer vraiment, car Philippe est évidemment incapable d'un sentiment noble, d'un geste désintéressé et généreux. CHRONIQUES 145 Il lui suffit de détruire ce qui l'entoure et se détruire lui-même; pour y arriver, l\u2019alcool et la dope le servent admirablement, jusqu au jour où il se convertit.Cette dernière partie du roman demeure toutefois la plus faible et la moins convaincante.Au fond, Philippe n\u2019est pas tellement le timide que nous dépeint Brunet, mais un lâche accompli, un pleutre conscient de sa déchéance et qui en tire quelque fierté malsaine, qu il utilise aussi aux fins d\u2019une production littéraire intermittente et faisandée.En tout, incapable de se fixer, de se tenir à une décision qu\u2019il aurait librement prise.« Pour Philippe, il lui suffisait que le désir pointât, pour qu\u2019il fût déjà réalisé, et, toute sa vie et en tout, avait-il jamais eu plus que des désirs ?Le reste n était que de 1 accessoire.)) Destin malheureux, qui ne nous touche cependant que superficiellement, car ses fautes sont trop délibérées et choyées pour attirer la pitié.Berthelot Brunet a donné naissance à l\u2019un des personnages les plus répugnants de nos lettres.Ne lui nions pas le don de la vie; le romancier a su l'animer, nous le rendre présent.Son style s\u2019est débarrassé des flonflons habituels d\u2019une prose pomponnée et alambiquée ; certains passages toutefois gagneraient à plus d\u2019éclaircissement.L\u2019ensemble n\u2019en produit pas moins une impression forte, qui classe d\u2019emblée Brunet parmi nos bons écrivains d\u2019imagination.Histoire de lo province de Québec, tomes XIV, XV et XVI Les trois derniers volumes parus de 1 histoire-fleuve de Robert Rumilly nous conduisent de 1909, 146 l'action nationale l'arrivée de Bourassa à l'Assemblée législative de Québec, à 1911, la défaite de Laurier.Ils portent en sous-titre: sir Lomer Gouin, Mgr Bruchési, Défaite de Laurier, mais il n'est pas excessif d\u2019écrire qu\u2019au cours de ces années, c'est la forte personnalité de M.Henri Bourassa qui domine constamment la scène politique, à Ottawa comme à Québec.Nous sommes à 1 époque où de nombreux Canadiens français, irrités des lacunes déplorables des libéraux et des conservateurs, songent à épouser l\u2019idéal nationaliste dont Bourassa et Lavergne se font les éloquents et entraînants porte-parole.Les événements devront décevoir ces légitimes aspirations, pour des motifs qu'il faudra bien un jour dégager, quand nous posséderons enfin au Canada français un historien des idées qui ont animé notre groupe ethnique au cours de son existence nationale.J ai eu souvent l\u2019occasion d'écrire ce que je p>ense de la méthode historique de Rumilly.Mes griefs n ont pas varié, mes éloges non plus.Ce qu'il perd en rigueur scientifique, il le rattrappo par un intérêt souvent palpitant, car il possède incontestablement le don de recréer la vie.A certaines pages, on dirait que ce Français, arrivé au Canada à l'âge d'homme, a vécu les événements dont il se fait l\u2019annaliste.Cette intuition, doublée d\u2019une patience inlassable au travail, le sert admirablement.Et on lui sait gré de l\u2019objectivité dont il ne se départ jamais.Inutile de retracer ici la trame de ces années.Le lecteur attentif ne p>eut s\u2019empêcher toutefois de faire la remarque qu'il y a peu de choses qui changent au pays de Québec.Les sujets discutés il y a trente-cinq ans sont à pieu près les mêmes qu'aujourd\u2019hui. CHRONIQUES 147 Les réponses apportées aux questions posées n'ont pas tellement varié.Alors comme aujourd'hui, les partis redoutent les esprits indépendants, agressifs, créateurs, et cherchent à jeter l'odieux sur ceux qui s'écartent d\u2019une discipline rigoureuse, sur ceux qui préfèrent la fidélité à quelques idées essentielles, au conformisme niveleur et stérile.A l'époque dont nous entretient Rumilly, les libéraux s'inquiétaient de l'indépendance altière de Bourassa, et l'un de leurs interprètes les plus autorisés, Rodolphe Lemieux, déclarait ceci: « Il se fait gloire de vouloir détruire cette division en deux grands partis, qui, comme toute organisation humaine, a ses défauts, mais n'en est pas moins la seule solution pratique et raisonnable pour assurer le fonctionnement du régime parlementaire.S'il réussissait, il nous mènerait à ce régime de divisions à l'infini, qui est la cause la plus certaine de l\u2019impuissance du régime parlementaire en France.» On croit rêver; c'était hier, il y a trente ans, et l\u2019on croit entendre tel orateur, lire tel article de journal.Les arguments, les phrases mêmes, n'ont pas varié.Si Lemieux craignait l'écroulement des colonnes du temple, André Fauteux, esprit distingué, se montrait plus averti, qui eut ce mot joli: « Si Henri Bourassa est en marge des partis, il est néanmoins au cœur de la race.» Alors comme aujourd'hui, il était de bon ton de couvrir toutes les abdications, tous les reculs, du manteau commode de l\u2019unité nationale.A ses détracteurs nationalistes, qui lui reprochaient une conscience trop aisément satisfaite des intérêts canadiens, sir Lomer Gouin répondait: « Pour l\u2019union des races, pour l'union des cœurs, nous en sommes, et nous y 148 l'action nationale travaillons.Mais nous y travaillons sans bruit, comme le grand fleuve qui roule paisiblement ses flots en semant l\u2019abondance et la prospérité sur ses rives, et non pas comme les torrents qui se précipitent avec fracas des montagnes, et ne laissent après eux que des cailloux.)) Comparaison n\u2019est pas raison.Alors comme aujourd'hui, les partis s\u2019employaient à confondre les intérêts du Canada et de l\u2019Angleterre, au bénéfice de celle-ci.Deux guerres en un quart de siècle l\u2019ont amplement démontré Pour ne pas blesser les susceptibilités de ses lecteurs, tout en servant la cause de son parti, un journal libéral se livrait à des exercices de haute voltige: « Nous sommes de ceux qui persistent à croire que le meilleur moyen de servir la cause de l'Empire britannique est, pour le Canada, de travailler à se développer et à se grandir, à devenir une nation riche et puissante; mais d\u2019autre part nous reconnaissons qu\u2019il est dans la vie d\u2019un peuple des circonstances indépendantes de sa volonté, auxquelles il se doit de faire face; et si vraiment la situation de la Grande-Bretagne est aussi critique qu\u2019on se plaît à nous le faire voir, nous ne voyons point comment nous soustraire à la fatalité.» Retenez bien la date: 27 mars 1909.Le couplet a beaucoup servi depuis.A quoi bon insister davantage ?L\u2019histoire de Rumilly fourmille de ces rapprochements édifiants.Ils enseignent une chose: que nous sommes encore loin d\u2019avoir atteint à l\u2019admirable maturité politique du peuple anglais.Ce temps viendra sans doute; pourquoi ne pas l\u2019espérer ?En attendant, les bouquins de Rumilly nous obligent, par le récit détaillé de nos petitesses et de notre aveuglement, par le rappel CHRONIQUES 149 aussi de nos bonnes actions, à comprendre notre évolution, si lente soit-elle, et à en dégager la courbe.C\u2019est un excellent service qu\u2019ils nous rendent.Mon deuil en rouge Il est enfin paru, ce recueil de poèmes de Jovette Bernier, depuis si longtemps annoncé ! On avait même fini par ne plus y croire et voici qu\u2019il nous arrive, sans prétention, avec ses chagrins et ses chansons.Depuis le temps de ses premiers travaux littéraires, l\u2019auteur a parcouru beaucoup de chemin; il a quitté la zone d\u2019obcurité pour déboucher dans la vive lumière de la publicité.La radio accomplit de ces miracles.Est-ce à dire que Jovette \u2014 le patronyme est depuis longtemps parti au pays des vieilles lunes \u2014 a perdu goût aux lettres ?Je n\u2019en sais rien, mais la date des poèmes réunis dans Mon Deuil en rouge semblerait indiquer qu'il y a déjà quelques années qu\u2019elle a dit adieu aux muses et que l\u2019un de nos écrivains les plus richement doués a définitivement abandonné la gratuité de l\u2019art.S\u2019il en est ainsi, nous le regrettons vivement.Poèmes charmants, souvent émouvants dans leur grâce fragile, au rythme allègre et juvénile.C\u2019est dans ces vers bien chantants qu\u2019excelle Jovette; on l\u2019apprécie moins quand elle enfle un peu la voix et cherche à s\u2019élever aux problèmes éternels.La forme de son talent la destine à célébrer l\u2019amour et ses joies et ses détresses et ses regrets et à évoquer de grands voyages imaginaires sur des navires qui ne partiront jamais.Je reviens d'un voyage débute par ces quelques vers de très belle venue: 150 l'action nationale Je reviens d'un voyage au large de la terre, Et je sais des chansons comme en chantaient naguère Les filles de Messine à la proue des vaisseaux, Des airs dont les paroles sont au fond de l'eau Comme l'anneau de Mélisande Comme la Ville d'Ys et les pêcheurs d'Islande.Où Jovette donne véritablement ia mesure de son art agréable et simple, c'est quand elle adopte le vers irrégulier, sans s'embarrasser des exigences rigoureuses de la rime.Elle réussit dans ce genre dégagé de petites chansons jolies, comme, par exemple, Ils étaient quatre.et Trois nuages.Ils étaient quatre dans ma vie: D'abord ce fut le fort qui caressait mes mains, Il y avait le vieux qui pleurait pour un rien, Et qui pensait à tout, sauf à son agonie.Même le sage.un soir il a cru me charmer.C'est le fou que j'ai tant aimé.Ah ! je l'aimais à m'en damner ! Ils étaient quatre âmes en peine, Mais ils ne pouvaient rien pour apaiser la mienne L'un m'offrait bravoure et pain blanc.L'autre me faisait châtelaine.Le troisième évoqua la grâce d'un enfant Et le dernier que j'aimais tant, But tous les jours pendant sept ans.Toujours le même que j'aimais, Et toujours quatre qu'ils étaient, Auprès de ma misère, Comme pour la civière Quand on porte quelqu'un en terre.Tout cela, sans doute, n\u2019est pas de cette poésie dite métaphysique et existentielle dont on se gargarise tellement de nos jours.Ne reconnaissons pas à Jovette Bernier des mérites qui ne sont pas les siens.La poésie n\u2019est sûrement pas la grande angoisse de sa vie.Elle y a recours pour exprimer ses alarmes et ses joies et elle le fait avec une simplicité qui désarmerait ses plus irréductibles détracteurs.Ses CHRONIQUES 151 dons authentiques auraient pu la conduire plus loin dans la voie de la perfection littéraire.Elle a préféré l\u2019immédait au durable et personne n'est autorisé à l'en blâmer.Au pays de Québec Il y a longtemps que Louvigny de Montigny s\u2019occupe de la chose littéraire au Canada français.D'anciennes chroniques révèlent qu'il fut, avant d\u2019avoir accédé à ses sereines fonctions administratives au Sénat, un polémiste dangereux et qu'il ne redoutait pas de se battre d'estoc et de taille.Depuis ce temps aboli, il lui arrive, assez peu fréquemment à vrai dire, de publier un ouvrage, pour se démontrer à lui-même sans doute qu\u2019il n\u2019a rien perdu de l'intérêt qu il a toujours porté à nos lettres.Grand panégyriste de Louis Hémon auquel il a consacré un livre d'hommage, La revanche de Maria Chapdelaine, ses préoccupations intellectuelles l'ont toujours ramené aux questions de langue et à notre passé folklorique.Aujourd'hui, après plusieurs années de silence, il publie, dans une édition très soignée, des contes et images, illustrés avec goût par Raymonde Gravel.L'ouvrage débute par une préface,' sous la forme d'une lettre de l'auteur, « un sexagénaire pas trop déverdi )), à son petit-fils Jacques.Cette missive fera beaucoup gloser.On s\u2019étonne de trouver chez le conteur, que nous présumions assagi, des parties de paladin impérial, prêt à sonner de 1 olifant pour secouer ses compatriotes, trop peu empressés, à son gré, à épouser en leur cœur la cause des démocraties anglo-saxonnes et de la Russie soviétique.Il s en 152 L ACTION NATIONALE prend véhémentement à ceux qu'i-1 appelle gentiment « les exploiteurs du patriotisme inverti », estimant sans doute être l'exclusif détenteur du patriotisme perverti.C'est un titre de gloire que nous ne chercherons pas à lui ravir.A son petit-fils, qui n'est pas encore en âge de défendre l'intégrité de son esprit et l'indépendance de sa pensée, il enseigne que « le Canada s\u2019est vu à deux doigts de devenir boche.» C'est une optique toute outaouaise.Qu'on me permette un paragraphe qui donne bien le ton, assurément divertissant, de cette lettre-préface, qui se veut terrible et comminatoire: «J\u2019ai résisté à l'ironie qui me poussait à décrire des états d'âme que la guerre a suscités parmi nos gens: benêts et vaniteux coloniaux qui tiennent rigueur de leur infériorité à la France aussi bien qu'à l'Angleterre, prêcheurs de l\u2019isolationnisme, racoleurs de votes, profiteurs des calamités publiques.Le cautère de la caricature conviendrait à ces trublions qui ont fait de leur mieux pour saboter notre élan national, en ergotant sur la légitimité de cette guerre, du conflit déclenché, à leur avis, pour assurer la suprématie financière ou politique d'une puissance qui nous est étrangère sur une autre qui nous l'est tout autant.» Grâces soient rendues à M.de Montigny qui, à l'encontre de ses compatriotes, n'est pas benêt; est-on aussi sûr qu'il ne soit pas vaniteux ?« Croisade, s'il en fut jamais », conclut l\u2019« affectionné grand-papa ».On ne s\u2019attendait sûrement pas à moins, la mesure était comble.Les contes et images Au Pays de Québec laissent une impression confuse.L'auteur est incontestablement un homme cultivé, si l'on entend par là CHRONIQUES 153 quelqu'un qui a beaucoup lu et observé et n\u2019est pas dénué du sens de l'humour.Mais le don irremplaçable de l\u2019invention fait défaut et l\u2019inspiration tourne court.Louvigny de Montigny se sent beaucoup plus à son aise quand il ne s\u2019oblige pas à dérouler le fil d'une intrigue, qui nous réserve en général trop peu d\u2019imprévu.Il excelle à la description minutieuse, dans une langue châtiée, servie par un vocabulaire abondant et rare, où l\u2019on retrouve parfois certaines traces de pédantisme.Qu\u2019on m'entende bien: il est heureux qu'un de nos écrivains connaisse le terme juste, l\u2019expression précise, mais comme on dit familièrement, il ne faut pas nous en jeter plein les yeux.Déverser les richesses d'un dictionnaire dans un récit est une preuve d\u2019érudition et de virtuosité, mais l\u2019art y trouve-t-il son compte ?Toute la question est là.On regrette sincèrement de ne pas s'émouvoir davantage en lisant Au pays de Québec, tout en reconnaissant que son auteur est un styliste distingué et un ami fervent de la langue frança:se.Sondages Guy Sylvestre et Marcel Raymond sont à l\u2019heure actuelle les deux meilleurs critiques du Canada français.Ils possèdent tous deux une connaissance exceptionnelle de la littérature française contemporaine et savent en disserter avec une pertinence rarement défaillante.Le premier a une tournure d\u2019esprit plus philosophique, mais le second se rachète par une érudition plus vaste.Le premier est davantage attiré vers la poésie et les problèmes complexes de la technique poétique, tandis que le second sacrifie 154 L ACTION NATIONALE surtout au dieu du théâtre.Au demeurant, deux écrivains solides, d'une langue robuste et ferme, d\u2019une curiosité intellectuelle sans cesse en éveil.Sylvestre vient de réunir en un mince bouquin quelques-unes de ses chroniques, celles sans doute auxquelles il reconnaît une valeur durable.Il a eu parfaitement raison, car trop de pages se perdent à jamais dans la poussière des journaux et des revues, des pages qui méritent un meilleur sort.11 est toujours détestable de faire la critique de la critique; ce travail au second degré n'est guère fructueux.Qu'il suffise de mentionner que l\u2019auteur des Sondages abordent tour à tour, en de brefs chapitres, l\u2019œuvre de Ghéon, de Rousseaux, d\u2019Henri de Régnier, de Paul Valéry, d\u2019Aragon, de Radiguet, de Montherlant, de Lawrence, et qu'il voit des poètes raciniens en Plus Servien et Pierre Benoît ; la présence de ce dernier, parmi des poètes authentiques, n\u2019est pas sans causer un peu d\u2019étonnement.Au début du volume, des propos très justes sur la nature de l'art et le processus de la création artistique permettent de juger des conceptions intellectuelles de l\u2019auteur; on souhaiterait toutefois que ces réflexions fussent plus élaborées et l'on regrette d\u2019avoir à demeurer sur sa faim.Sondages est un livre excellent de critique.Il suffirait, s'il était nécessaire, à classer Sylvestre parmi nos bons artisans des lettres.L'Acadie vivante Avec un zèle indéfectible, le R.F.Antoine Bernard s\u2019est constitué l\u2019historien de l\u2019Acadie.Depuis plu- CHRONIQUES 155 sieurs années déjà, il multiplie les livres, les cours, les articles de journaux, pour mieux faire connaître des Canadiens français et des Acadiens eux-mêmes la douloureuse épopée de ce petit peuple pour lequel la Providence n\u2019a jamais été prodigue.Son dernier ouvrage ramasse ses travaux antérieurs et les met au point.L'Acadie vivante est une histoire qui restera.Rédigée simplement, en de courts chapitres, suivis d\u2019un questionnaire destiné à l\u2019enseignement, ce livre nous fournit l\u2019essentiel de ce que nous ne devons pas nous permettre d\u2019ignorer sur le passé, la situation présente et les perspectives d\u2019avenir d\u2019un groupe auquel nous rattachent tant de liens, jamais rompus.Je sais particulièrement gré au Frère Bernard de ne s\u2019être pas contenté d'un récit haut en couleurs, aux reflets d'épopée, mais d\u2019avoir préféré se pencher sur les humbles réalités matérielles, de n\u2019avoir pas redouté des détails qui paraîtront minimes et fastidieux à qui n\u2019éprouve pas une grande sympathie de cœur pour l\u2019Acadie.Au contraire, ce sont ces renseignements qui permettent de se rendre compte des progrès accomplis et de fonder de légitimes espérances pour l\u2019avenir.Lecture tonifiante, s'il en est une, dont ii se dégage une grande leçon.Une leçon de foi dans la destinée d'un groupe ethnique qui sait se rallier autour de ses guides, qui a appris à dure école le prix de la collaboration et qui entend, de son instinct le plus profond, résister à tous les assauts.Dans la vieille province de Québec où nous sommes (apparemment) moins menacés, nous avons parfois peine à comprendre les prodiges d\u2019énergie et d\u2019ardeur inlassables que suppose une volonté de vivre et de grandir.Tout en nous faisant mieux comprendre le 156 l'action nationale sens des luttes acadiennes, le livre du Frère Bernard nous vaut aussi un enseignement dont il importe que nous sachions tirer profit.Anarchie dans l'ort Ce volume de l\u2019excellent critique musical, Dominique Laberge, m\u2019a causé quelque malaise.Au fur et à mesure que je le lisais, mon agacement s\u2019accroissait et je me demandais s\u2019il rendrait à l\u2019art les services que prévoit son auteur.Laberge, irrité des excès auxquels se livrent trop fréquemment nos peintres et nos critiques dits modernes, dont quelques-uns sont des esthètes à la noix de coco, a voulu réagir.Or qui réagit trop fortement, sans savoir conserver le juste milieu, finit bien vite par devenir réactionnaire, c'est-à-dire par se refuser à tout progrès et préconiser la stagnation.On sait assez les périls de l\u2019académisme pour subir difficilement ses panégyristes.Les principes sur l\u2019art que Laberge puise dans des auteurs savants ne devraient pas le conduire, à notre humble avis, à se montrer aussi fermement réfractaire à toute innovation, à toute initiative nouvelle, à toute recherche dans telle ou telle direction.L\u2019immobilité, c\u2019est la mort; et il serait vain de vouloir refaire du Rubens et du Rembrandt.Au reste, en leur temps, ces génies immenses n\u2019ont pas craint de s'éloigner des sentiers battus.On n\u2019est pas très fier d'avoir à répéter ces truismes.Comment toutefois ne pas le faire, quand on lit, par exemple, dès la préface, un paragraphe aussi étonnant que celui-ci : « L\u2019anarchie contemporaine en art est la conséquence logique des erreurs de ceux CHRONIQUES 157 qu'on a appelés les Pères du modernisme, Degas, Manet et Rodin, sorte de trinité qui fut et restera la malédiction de l\u2019art moderne.Dans leurs œuvres, on ne trouve rien qui élève l\u2019âme, mais tout, au contraire, qui l'abaisse au ri veau de la licence et de la vulgarité.Par la recherche de l\u2019originalité à tout prix, par le souci de l\u2019épate, de l\u2019étrange et de l\u2019anormal, les pères du modernisme ont fait en quelque sorte œuvre de révolutionnaires.)) Laberge parle des « Pères du modernisme » comme d\u2019autres nous entretiennent des « Pères de la Confé-ration», mais passons.On aimerait qu'il prît le soin de définir de façon précise ce qu\u2019il entend par modernisme et s\u2019il voue aux gémonies toute la peinture du XXe siècle.Une telle exclusive nous paraîtrait pour le moins arbitraire et je sais Laberge trop homme de goût pour commettre un pareil sacrilège.Dans le conflit étemel qui oppose l\u2019art à la morale, le critique d\u2019Anarchie dans l'art se montre bien rigoureux pour celui-ci.J\u2019estime que c\u2019est porter le débat sur un terrain où le moraliste possède d\u2019avance tous les avantages de son côté.Les dés sont pipés, c\u2019est évident.On voit mal comment une toile de Matisse ou de Derain, si elle est véritablement une belle œuvre (et les exemples foisonnent) serait plus immorale ou moins morale que tel ou tel tableau de Velasquez ou du Titien.Ne confondons pas les genres, de grâce; ni l'art ni la morale, en définitive, n'y trouveront leur compte.L\u2019ouvrage, à plusieurs égards curieux, de Dominique Laberge, mérite qu\u2019on s\u2019y arrête, parce qu\u2019il traduit les convictions, indiscutablement sincères et honnêtes, de son auteur.Sans doute n'est-ce pas là 158 l'action nationale une raison suffisante pour que nous partagions ses vues, mais nous devons nous empresser de reconnaître sa probité intellectuelle et son souci très élevé de servir la cause de l'art.Il est excellent qu\u2019en notre pays, volontiers statique dans le domaine des idées, il se trouve des gens assez courageux pour exprimer clairement leurs opinions sur un sujet aussi controversé.Morrice Parmi les maîtres de la peinture canadienne, aucun sans doute n occupe une place aussi incontestée que James Wilson Morrice, artiste original, formé en grande partie à Paris, et qui dédaigna de s\u2019asservir à aucune école.Depuis sa mort, survenue à Tunis en 1924, sa réputation n\u2019a cessé de croître.Il est l\u2019un des rares peintres canadiens dont le nom ait été peut-être mieux connu et apprécié à l\u2019étranger que dans son propre pays.(André Siegfried ne nous confiait-il pas, cet été, que Morrice avait beaucoup contribué à faire connaître le Canada, dans les premières années du siècle ?).John Lyman, le consciencieux artiste qui se réclame lui aussi d\u2019une authentique culture française, a rédigé une plaquette biographique de son compatriote dans laquelle il a souligné l'apport immense de Morrice à l\u2019art canadien Ce petit livre, trop court à notre gré, est aussi un hommage critique, que son auteur, par un souci de probité qui l'honore, a voulu rédiger en français, pour s'éviter les trahisons de la tia-duction.L'association des noms de Morrice et de Lyman n'est pas pour nous déplaire et le jugement CHRONIQUES 159 que porte le second sur le premier s'applique à l'un aussi bien qu'à l\u2019autre: « 11 eut cette intégrité qui ne dissocie pas le sentiment poétique, l'intelligence de la nature et le style.C'est assez pour lui assurer une place insigne.)) Quelques reproductions, d'un choix heureux, complètent cette brochure qui s'inscrit avec honneur dans la Collection Art vivant, sous la direction de Maurice Gagnon.Fernand Léger Différents amateurs d'art se sont réunis pour présenter au public canadien l'œuvre du peintre français contemporain, Fernand Léger.On se souvient de l'avoir entendu jadis à Montréal, au cours d\u2019une conférence mémorable à l'Ermitage, alors que le visiteur semblait éprouver une joie délirante à se payer la tête de quelques centaines d\u2019ignares et de snobs accourus boire ses propos à grandes lampées.Il serait injuste de juger Léger par cette seule « exhibition», qui évoquait trop, à notre gré, le Parisien amusé d'épater des cousins de province.Une exposition de ses œuvres, à la Dominion Gallery, retenait l'attention.On ne pouvait s\u2019empêcher d'admirer une certaine vigueur animale, un génie primitif, d'une incontestable robustesse, se plaisant à projeter des masses dans l'espace.L'on comprend parfaitement que les éditeurs de l'album que nous avons sous les yeux aient mis en sous-titre: la forme humaine dans l'espace.Le volume s\u2019ouvre par un poème, sans aucun doute cosmique et élémentaire, de François Hertel, qui, en ces dernières années, ne perd jamais une 160 l'action nationale occasion de nous divertir.Il célèbre « Léger, peintre immense » qui, après avoir « vomi le déchet des formes apprises », a réussi, « par delà Michel-Ange » et
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